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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:58:44 -0700
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+Project Gutenberg's Les bases de la morale évolutionniste, by Herbert Spencer
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les bases de la morale évolutionniste
+
+Author: Herbert Spencer
+
+Release Date: June 30, 2010 [EBook #33032]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE ***
+
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+
+Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
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+LES BASES
+DE LA
+MORALE ÉVOLUTIONNISTE
+
+PAR
+
+HERBERT SPENCER
+
+
+
+HUITIÈME ÉDITION
+
+
+PARIS
+FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie
+108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 108
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+1905
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+Tous droits réservés.
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+BIBLIOTHÈQUE
+SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE
+PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION
+DE M. ÉM. ALGLAVE
+XXXV
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+FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+_Successeur de GERMER BAILLIÈRE et Cie_
+PARIS.--108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN.--PARIS.
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+BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE
+Publiée sous la direction de M. Émile ALGLAVE
+Beaux volumes in-8, la plupart illustrés, cart. à l'angl., chaque
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+DEMENY (G.). Les bases scientifiques de l'éducation physique. 1 vol.
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+MALMÉJAC (F.). L'eau dans l'alimentation. 1 vol. in-8, avec grav. 6 fr.
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+MEUNIER (Stan.). La géologie générale. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr.
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+DEMENY (G.). Mécanisme et éducation des mouvements. 1 vol. in-8, avec
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+BOURDEAU (L.). Histoire de l'habillement et de la parure. 1 vol. in-8.
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+MOSSO (A.). Les exercices physiques et le développement intellectuel.
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+LE DANTEC. Les lois naturelles. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr.
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+A LA MÊME LIBRAIRIE
+AUTRES OUVRAGES DE HERBERT SPENCER
+TRADUITS EN FRANÇAIS
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+Introduction à la science sociale. 13e édit., 1 vol. in-8 de la
+_Bibliothèque scientifique internationale_, cartonné. 6 fr.
+
+Les premiers principes, traduits par M. E. Cazelles. 9e édit., 1 vol.
+in-8 de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 10 fr.
+
+Classification des sciences, traduit de l'anglais par M. F. Rhétoré. 1
+vol. in-18 de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 8e édit.
+2 fr. 50
+
+Principes de psychologie, traduits sur la nouvelle édition anglaise par
+Th. Ribot et A. Espinas. 2 forts vol. in-8 de la _Bibliothèque de
+philosophie contemporaine_. 20 fr.
+
+Principes de biologie, traduits par M. Cazelles. 4e édit., 2 vol. in-8
+de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 20 fr.
+
+Principes de sociologie, traduits par Cazelles et Gerschell. 4 vol. in-8
+de la _Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 36 fr. 25
+
+ ON VEND SÉPARÉMENT:
+
+ Tome I: _Données de la Sociologie_. 6e éd. 10 fr.
+
+ Tome II: _Inductions de la Sociologie.--Relations
+ domestiques_. 5e éd. 7 fr. 50
+
+ Tome III: _Institutions cérémonielles.--Institutions
+ politiques_. 4e éd. 15 fr.
+
+ Tome IV: _Institutions ecclésiastiques_. 2e éd. 3 fr. 75
+
+Essais sur le progrès, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 5e édit. 7 fr. 50
+
+Essais de politique, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 4e édit. 7 fr. 50
+
+Essais scientifiques, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 3e édit. 7 fr. 50
+
+De l'éducation physique, intellectuelle et morale. 1 vol. in-8 de la
+_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 11e édit. 5 fr.
+
+Le même, édition populaire de la _Bibliothèque utile_, 10e éd., br., 60
+c.; cart. à l'angl. 1 fr.
+
+L'individu contre l'État, traduit par M. Gerschell. 1 vol. in-18 de la
+_Bibliothèque de philosophie contemporaine_. 6e édit. 2 fr. 50
+
+COLLINS (Howard). La philosophie systématique de Herbert Spencer. 1 vol.
+in-8, traduit de l'anglais par H. DE VARIGNY; 4e édition précédée d'une
+préface de Herbert Spencer et mise au courant de ses derniers travaux.
+1904. 10 fr.
+
+899-04.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--9-04.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Si l'on se reporte au programme du «Système de philosophie synthétique»,
+on verra que les chapitres détachés de l'ensemble pour former le volume
+actuel[1] constituent la première partie des _Principes de morale_ qui
+doivent terminer le système. Comme le second et le troisième volume des
+_Principes de sociologie_ ne sont pas encore publiés, l'apparition de
+l'ouvrage qui en forme la suite logique semblera peut-être prématurée.
+
+[Note 1: Ce volume est intitulé en anglais _The data of ethics_.]
+
+J'ai été amené à m'écarter de l'ordre fixé, par la crainte de ne
+pouvoir, si je continuais à suivre cet ordre, exécuter l'oeuvre qui est
+le terme de la série. Des avertissements, répétés dans ces dernières
+années à des intervalles plus rapprochés et avec plus de clarté, m'ont
+appris que je pouvais être définitivement privé de mes forces,--en
+supposant même que ma vie se prolonge,--avant d'avoir achevé la tâche
+que je m'étais marquée à moi-même. Cette dernière partie de la tâche est
+celle pour laquelle toutes les parties précédentes ne sont, à mon avis,
+qu'une préparation. Remontant à l'année 1842, mon premier essai,--des
+lettres sur _La sphère propre du gouvernement_,--indiquait vaguement que
+je concevais l'existence de certains principes généraux de bien et de
+mal dans la conduite politique; depuis cette époque, mon but final,
+poursuivi à travers tous les buts prochains que je me suis proposés, a
+toujours été de découvrir une base scientifique pour les principes du
+bien et du mal dans la conduite en général. Manquer ce but, après avoir
+fait pour y arriver des travaux si considérables, serait un malheur dont
+je n'aime pas à envisager la possibilité, et j'ai à coeur de le prévenir,
+sinon complètement, du moins en partie. De là l'avance que je prends.
+Bien que cette première division de l'ouvrage qui termine la
+_Philosophie synthétique_ ne puisse, naturellement, contenir les
+conclusions particulières à établir dans l'ouvrage entier, elle les
+implique cependant, de sorte que pour les formuler avec rigueur il
+suffit de recourir à une déduction logique.
+
+J'ai surtout à coeur d'esquisser cet ouvrage final, si je ne puis
+l'achever entièrement, parce qu'il y a un pressant besoin d'établir sur
+une base scientifique les règles de la conduite droite. Aujourd'hui que
+les prescriptions morales perdent l'autorité qu'elles devaient à leur
+prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. Il
+est peu de désastres plus redoutables que la décadence et la mort d'un
+système régulateur devenu insuffisant désormais, alors qu'un autre
+système plus propre à régler les moeurs n'est pas encore prêt à le
+remplacer. La plupart de ceux qui rejettent la croyance commune
+paraissent admettre que l'on peut impunément se passer de l'action
+directrice qu'elle exerçait et laisser vacant le rôle qu'elle jouait. En
+même temps, ceux qui défendent la croyance commune soutiennent que,
+faute de la direction qu'elle donne, il n'y a plus de direction
+possible: les commandements divins, à leur avis, sont les seules règles
+que l'on puisse connaître. Ainsi, entre les partisans de ces deux
+doctrines opposées, il y a une idée commune. Les uns prétendent que le
+vide laissé par la disparition du code de morale surnaturelle n'a pas
+besoin d'être comblé par un code de morale naturelle, et les autres
+prétendent qu'il ne serait pas possible de le combler ainsi. Les uns et
+les autres reconnaissent le vide; les uns le désirent, les autres le
+redoutent. Le changement que promet ou menace de produire parmi nous cet
+état, désiré ou craint, fait de rapides progrès: ceux qui croient
+possible et nécessaire de remplir le vide sont donc appelés à faire
+quelque chose en conformité avec leur foi.
+
+A cette raison spéciale je puis en ajouter une autre plus générale. Il
+est résulté un grand dommage de l'aspect repoussant ordinairement donné
+à la règle morale par ceux qui l'exposent, et l'on peut espérer
+d'immenses avantages si on la présente sous l'aspect attrayant qu'elle a
+lorsqu'elle n'est pas déformée par la superstition et l'ascétisme. Si
+un père, donnant avec sévérité de nombreux ordres, les uns nécessaires,
+les autres inutiles, aggrave son austère surveillance par une manière
+d'être tout à fait antipathique; si ses enfants sont obligés de s'amuser
+en cachette; si, en se détournant timidement de leurs jeux, ils ne
+rencontrent qu'un regard froid ou même un froncement de sourcils,
+fatalement l'autorité de ce père ne sera pas aimée, sera peut-être haïe,
+et l'on ne cherchera qu'à s'y soustraire le plus possible. Au contraire,
+un père qui, tout en maintenant avec fermeté les défenses nécessaires
+pour le bien-être de ses enfants ou celui d'autres personnes, non
+seulement s'abstient de défenses inutiles, mais encore donne sa sanction
+à tous leurs plaisirs légitimes, pourvoit aux moyens de les leur
+procurer et regarde avec un sourire d'approbation leurs ébats, un tel
+père est presque sûr de gagner une influence qui ne sera pas moins
+efficace dans le temps présent et le sera en outre d'une manière
+durable. L'autorité de chacun de ces deux pères est le symbole de
+l'autorité de la morale comme on l'a faite et de la morale comme elle
+devrait être.
+
+Le dommage ne résulte pas seulement de cette sévérité excessive de la
+doctrine morale léguée par un passé trop dur. Il vient aussi de
+l'impossibilité d'atteindre son idéal. Dans une réaction violente contre
+le profond égoïsme de la vie telle qu'elle se présente dans des sociétés
+barbares, on a insisté sur le devoir de vivre d'une manière toute
+désintéressée. Mais comme l'égoïsme rampant d'une milice brutale ne
+pouvait pas être corrigé par la tentative d'imposer au moi une sujétion
+absolue dans les couvents et les monastères, de même il ne fallait pas
+chercher à corriger l'inconduite de la commune humanité, telle qu'elle
+est aujourd'hui, en proclamant le principe d'une abnégation à laquelle
+l'homme ne peut arriver. L'effet est plutôt de produire un renoncement
+désespéré à toute tentative de rendre la vie meilleure. On cesse tout
+effort pour atteindre l'impossible et le possible est discrédité en même
+temps. Par une association avec des règles qui ne peuvent être obéies,
+les règles qui pourraient l'être perdent leur autorité.
+
+On fera, je n'en doute pas, plus d'une objection à la théorie de la
+conduite droite esquissée dans les pages suivantes. Des critiques d'une
+certaine classe, loin de se réjouir de voir les principes moraux qu'ils
+justifient autrement coïncider avec des principes moraux
+scientifiquement déduits, seront choqués de cette coïncidence. Au lieu
+d'avouer une ressemblance essentielle, ils exagèrent des différences
+superficielles. Depuis les temps de persécution, un curieux changement
+s'est produit dans les dispositions de la prétendue orthodoxie à l'égard
+de la prétendue hétérodoxie. Autrefois un hérétique, forcé par la
+torture à se rétracter, satisfaisait l'autorité par une docilité
+extérieure; un accord apparent suffisait, quelle que fût en réalité la
+profondeur du désaccord. Maintenant qu'un hérétique ne peut plus être
+contraint par la force à professer la foi ordinaire, on fait ce que l'on
+peut pour que sa foi paraisse le plus éloignée possible de la foi
+commune. Se sépare-t-il du dogme théologique établi? On le traitera
+d'athée, quelle que soit à ses yeux l'impropriété de ce terme.
+Pense-t-il que l'explication spiritualiste des phénomènes n'est pas
+fondée? On le rangera parmi les matérialistes, bien qu'il repousse ce
+nom avec indignation. De même, quelle que petite que soit la différence
+entre la morale naturelle et la morale surnaturelle, c'est une mode de
+l'exagérer au point d'y voir un antagonisme fondamental. Par l'effet de
+cette mode, on isolera probablement de ce volume, pour les condamner,
+des théories qui, prises en elles-mêmes, peuvent facilement être
+présentées comme profondément mauvaises. Pour être plus clair, j'ai
+traité séparément quelques aspects corrélatifs de la conduite et donné
+des conclusions dont chacune est faussée dès qu'on la sépare des autres;
+j'ai ainsi fourni de nombreuses occasions d'être mal compris.
+
+Les relations de cet ouvrage avec ceux qui le précèdent dans la série
+sont de nature à rendre nécessaires de fréquents renvois. Comme il
+contient en réalité les conséquences de principes déjà établis dans
+chacun d'eux, il m'a paru impossible de me dispenser de rétablir ces
+principes. En outre, les présentant dans leurs rapports avec différentes
+théories morales, j'ai été obligé chaque fois de rappeler brièvement au
+lecteur quels ils sont et comment ils sont déduits. De là une foule de
+répétitions qui paraîtront peut-être fastidieuses à quelques-uns. Je ne
+puis cependant regretter beaucoup ce résultat presque inévitable; car
+c'est seulement par des itérations multipliées que des conceptions
+étrangères peuvent s'imposer à des esprits prévenus.
+
+
+
+
+LES BASES
+DE LA
+MORALE ÉVOLUTIONNISTE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DE LA CONDUITE EN GÉNÉRAL
+
+
+1. Les termes corrélatifs s'impliquent l'un l'autre; ainsi l'on ne peut
+penser à un père sans penser à un enfant, à un supérieur sans penser à
+un inférieur. Un des exemples les plus communs donnés à l'appui de cette
+doctrine, c'est le lien nécessaire qui unit la conception d'un tout à
+celle d'une partie.
+
+Il est impossible de concevoir l'idée d'un tout sans faire naître
+aussitôt l'idée des parties qui le constituent, et l'on ne peut pas
+davantage concevoir l'idée d'une partie sans provoquer aussitôt l'idée
+de quelque tout auquel elle appartient. Mais il faut ajouter que l'on ne
+saurait avoir une idée correcte d'une partie sans avoir aussi une idée
+correcte du tout correspondant. La connaissance inadéquate de l'un de
+ces termes entraîne, de plusieurs manières, la connaissance inadéquate
+de l'autre.
+
+Si l'on pense à une partie sans la rapporter au tout, elle devient
+elle-même un tout, une entité indépendante, et l'on se fait une idée
+fausse de ses relations à l'existence en général. En outre, on doit
+apprécier mal la grandeur de la partie par rapport à la grandeur du
+tout, si l'on se borne à reconnaître que celui-ci contient celle-là, si
+l'on ne se le représente pas exactement dans toute son étendue. Enfin on
+ne peut pas connaître avec précision la position relative de cette
+partie et des autres, à moins de connaître le tout dans la distribution
+de ses parties aussi bien que dans son ensemble.
+
+Si la partie et le tout, au lieu de simples relations statiques, ont des
+relations dynamiques, il faut posséder une intelligence générale du
+tout pour comprendre la partie. Un sauvage qui n'a jamais vu de voiture
+sera incapable de concevoir l'usage et l'action d'une roue. Le disque
+d'un excentrique, percé d'une ouverture irrégulière, n'a, pour le paysan
+qui ne sait pas la mécanique, ni place ni usage déterminés. Un
+mécanicien même, s'il n'a jamais vu de piano, ne comprendra pas, à
+l'aspect d'une pédale, quelle en est la fonction ou la valeur relative.
+
+C'est surtout lorsqu'il s'agit d'un ensemble organisé que la
+compréhension complète d'une partie implique une grande compréhension du
+tout. Supposez un être, qui ne connaîtrait pas le corps humain, placé en
+présence d'un bras détaché. En admettant même qu'il ne commît pas
+l'erreur de le prendre pour un tout au lieu de le regarder comme une
+partie d'un tout, il ne pourrait cependant expliquer ni ses rapports
+avec les autres parties de ce tout, ni sa structure. Il devinerait à la
+rigueur la coopération des os et des muscles; mais il n'aurait
+absolument aucune idée de la manière dont le bras contribue aux actions
+du tout auquel il appartient, et il ne saurait en aucune façon
+interpréter le rôle des nerfs, ni des vaisseaux qui se ramifient dans ce
+membre et se rattachent séparément à certains organes du tronc. Une
+théorie de la structure du bras implique une théorie de la structure du
+corps tout entier.
+
+Cette vérité vaut non seulement pour les agrégats matériels, mais encore
+pour les agrégats immatériels, les ensembles de mouvements, de faits, de
+pensées, de mots. Les mouvements de la lune ne sont bien compris que si
+l'on tient compte des mouvements du système solaire tout entier. Pour
+arriver à bien charger une arme à feu, il faut connaître les effets
+qu'elle doit servir à produire. Un fragment de phrase, s'il n'est pas
+inintelligible, sera mal interprété en l'absence de ce qui manque.
+Retranchez le commencement et la fin, et le reste d'une démonstration ne
+prouve rien. Les explications fournies par le demandeur sont souvent
+trompeuses tant que l'on n'en a pas rapproché celles du défendeur.
+
+2. La conduite est un ensemble, et, en un sens, un ensemble organique,
+un agrégat d'actions mutuellement liées accomplies par un organisme. La
+division ou l'aspect de la conduite dont traite la morale est une partie
+de ce tout organique, et une partie dont les composantes sont
+indissolublement unies avec le reste. Si l'on s'en rapporte à l'opinion
+commune, tisonner le feu, lire un journal, prendre un repas, sont des
+actes où la moralité n'a rien à voir. Ouvrir la fenêtre pour aérer une
+chambre, prendre un manteau quand l'air est froid ne passent pas pour
+des faits qui aient aucune valeur morale. Ce sont là cependant autant
+de parties de la conduite. La manière de vivre que nous appelons bonne,
+celle que nous appelons mauvaise sont comprises dans la manière de vivre
+en général, avec celle que nous regardons comme indifférente. Le tout
+dont la morale est une partie est le tout constitué par la théorie de la
+conduite prise dans son ensemble, et il faut comprendre ce tout avant
+d'en comprendre une partie.
+
+Examinons de plus près cette proposition.
+
+D'abord, comment définirons-nous la conduite? Il n'y a pas identité
+absolue entre les actes qui la composent et l'agrégat des actions, bien
+que la différence soit faible. Des actions comme celles d'un épileptique
+pendant un accès n'entrent pas dans notre conception de la conduite:
+cette conception exclut les actes qui ne tendent à aucune fin. En
+reconnaissant ce qui est ainsi exclu de cette conception, nous
+reconnaissons en même temps tout ce qu'elle contient, et la définition
+de la conduite à laquelle nous aboutissons est celle-ci: ou l'ensemble
+des actes adaptés à une fin, ou l'adaptation des actes à des fins,
+suivant que nous considérons la somme des actes toute formée, ou que
+nous pensons seulement à sa formation. La conduite, dans la pleine
+acception du mot, doit être prise comme embrassant toutes les
+adaptations d'actes à des fins, depuis les plus simples jusqu'aux plus
+complexes, quelle que soit leur nature spéciale, qu'on les considère
+d'ailleurs séparément ou dans leur totalité.
+
+La conduite en général ainsi distinguée de n'importe quel tout plus
+large constitué par des actions en général, voyons maintenant comment on
+distingue habituellement du reste de la conduite la conduite sur
+laquelle on porte des jugements moraux. Comme nous l'avons déjà dit, une
+grande partie de la conduite ordinaire est indifférente. Irai-je me
+promener à la cascade aujourd'hui, ou bien suivrai-je le bord de la mer?
+Les fins sont ici moralement indifférentes. Si je vais à la cascade,
+passerai-je par le marais ou par le bois? Les moyens sont encore
+moralement indifférents. A chaque instant, la plupart de nos actions ne
+peuvent ainsi être jugées bonnes ou mauvaises par rapport aux fins ou
+aux moyens.
+
+Il n'est pas moins clair que la transition des actes indifférents aux
+actes bons ou mauvais se fait par degrés. Si je suis avec un ami qui
+connaisse déjà le bord de la mer et qui n'ait pas vu la cascade, le
+choix entre l'un et l'autre but de promenade n'est déjà plus moralement
+indifférent; si, la cascade choisie comme but de notre excursion, le
+chemin à travers le marais est trop long pour ses forces, alors que la
+route par le bois est plus courte et plus facile, le choix des moyens
+cesse aussi d'être indifférent. En outre, si, en faisant une de ces
+excursions plutôt que l'autre, je m'expose à n'être pas rentré assez tôt
+pour me trouver à un rendez-vous, si le choix du chemin le plus long a
+le même résultat, alors que je pourrais revenir à temps en prenant la
+route la plus courte, la décision en faveur de l'un ou de l'autre but,
+de l'un ou de l'autre moyen acquiert d'une autre manière une valeur
+morale, et cette valeur morale enfin sera de plus en plus grande suivant
+que ce rendez-vous aura ou quelque importance ou une grande importance,
+ou une importance capitale pour moi ou pour les autres. Ces exemples
+font ressortir cette vérité qu'une conduite où la moralité n'intervient
+pas se transforme par des degrés insensibles et de mille manières en une
+conduite morale ou immorale.
+
+Mais la conduite que nous devons concevoir scientifiquement avant de
+pouvoir nous faire une idée scientifique de ces modes de conduite qui
+sont les objets des jugements moraux, est immensément plus étendue que
+celle à laquelle nous avons fait allusion. Nous n'aurons pas une
+compréhension complète de la conduite en considérant seulement la
+conduite des hommes: nous devons en effet la regarder comme une simple
+partie de la conduite universelle, de la conduite telle qu'elle se
+manifeste chez tous les êtres vivants. Car celle-ci rentre dans la
+définition que nous avons donnée: des actes adaptés à des fins. La
+conduite des animaux supérieurs comparée à celle de l'homme, celle des
+animaux inférieurs comparée à celle des animaux supérieurs diffèrent
+surtout en ce que l'adaptation des actes aux fins est plus ou moins
+simple et incomplète. Ici comme partout, nous devons interpréter le plus
+développé par le moins développé. De même que, pour bien comprendre la
+partie de la conduite dont traite la morale, nous devons étudier la
+conduite humaine dans son ensemble, de même aussi, pour bien comprendre
+la conduite humaine dans son ensemble, il faut l'étudier comme une
+partie du tout plus vaste que constitue la conduite des êtres animés en
+général.
+
+Et nous ne connaîtrons même pas ce tout assez complètement si nous nous
+bornons à considérer la conduite telle qu'elle se manifeste actuellement
+autour de nous. Nous devons faire entrer dans notre conception la
+conduite moins développée dont cette conduite actuelle est sortie dans
+la suite des temps. Nous devons considérer la conduite observée
+aujourd'hui chez les créatures de tout ordre comme le développement de
+la conduite qui a permis à la vie d'arriver dans tous les genres à la
+hauteur où nous la voyons. Cela revient à dire que nous avons d'abord,
+pour préparer le terrain, à étudier l'évolution de la conduite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+L'ÉVOLUTION DE LA CONDUITE
+
+
+3. Nous sommes très familiarisés aujourd'hui avec l'idée d'une évolution
+de structures à travers les types ascendants de l'animalité. Nous nous
+sommes aussi familiarisés à un haut degré avec cette pensée qu'une
+évolution de fonctions s'est produite _pari passu_ en même temps que
+l'évolution des structures. Faisant un pas de plus, il nous reste à
+concevoir que l'évolution de la conduite est corrélative à cette
+évolution de structures et de fonctions.
+
+Il faut distinguer avec précision ces trois cas. Il est clair que les
+faits établis par la morphologie comparée forment un tout
+essentiellement indépendant, bien qu'on ne puisse l'étudier en général
+ou en détail sans tenir compte des faits qui appartiennent à la
+physiologie comparée. Il n'est pas moins clair que nous pouvons
+appliquer exclusivement notre attention à cette différenciation
+progressive de fonctions et à cette combinaison de fonctions, qui
+accompagnent le développement des structures,--que nous pouvons dire des
+caractères et des connexions des organes seulement ce qu'il faut pour
+parler de leurs actions séparées ou combinées. La conduite forme
+elle-même un sujet distinct du sujet des fonctions, moins que celui-ci
+ne l'est du sujet des structures, mais assez cependant pour constituer
+un sujet essentiellement séparé. Ces fonctions en effet, qui se
+combinent déjà de diverses manières pour former ce que nous regardons
+comme des actes corporels particuliers, sont recombinées encore d'un
+nombre indéfini de façons pour former cette coordination d'actes
+corporels désignée sous le nom de conduite.
+
+Nous avons affaire aux fonctions dans le vrai sens du mot, quand nous
+les considérons comme des processus qui se développent dans le corps;
+et, sans dépasser les limites de la physiologie, nous pouvons traiter de
+leurs combinaisons, tant que nous les regardons comme des éléments du
+_consensus_ vital. Si nous observons comment les poumons aèrent le sang
+que le coeur leur envoie, comment le coeur et les poumons ensemble
+fournissent du sang aéré à l'estomac et le rendent ainsi capable de
+remplir sa tâche; comment ces organes collaborent avec diverses glandes
+de sécrétion ou d'excrétion pour achever la digestion et pour éliminer
+la matière qui a déjà servi; comment enfin tout ce travail a pour effet
+de maintenir le cerveau en état de diriger ces actes qui contribuent
+indirectement à la conservation de la vie, nous ne traitons ainsi que
+des fonctions. Alors même que nous étudions la manière dont les parties
+qui agissent directement autour du tronc,--les jambes, les bras, les
+ailes,--font ce qu'elles doivent faire, nous nous occupons encore des
+fonctions, en tant qu'elles sont physiologiques, aussi longtemps que
+nous limitons notre examen à leurs processus internes, à leurs
+combinaisons internes.
+
+Mais nous abordons le sujet de la conduite dès que nous étudions les
+combinaisons d'actions des organes sensoriels ou moteurs en tant
+qu'elles se manifestent au dehors. Supposons qu'au lieu d'observer les
+contractions musculaires par lesquelles convergent les axes optiques et
+s'adaptent les foyers oculaires (ce qui est du domaine de la
+physiologie), qu'au lieu d'observer la coopération des nerfs, des
+muscles, des os, qui permet de porter la main à telle place et de fermer
+les doigts (c'est encore du domaine de la physiologie), nous observions
+ce fait qu'une arme est saisie par une main que les yeux ont guidée.
+Nous passons alors de la pensée d'une combinaison de fonctions internes
+à la pensée d'une combinaison de mouvements externes. Sans doute, si
+nous pouvions suivre les processus cérébraux qui accompagnent ces
+mouvements, nous trouverions une coordination physiologique interne
+correspondante à cette coordination extérieure d'actions. Mais cette
+hypothèse s'accorde avec cette affirmation que, lorsque nous ignorons la
+combinaison interne et faisons attention seulement à la combinaison
+externe, nous passons d'une partie de la physiologie à une partie de la
+conduite. On pourrait objecter, il est vrai, que la combinaison externe
+donnée comme exemple est trop simple pour être légitimement désignée par
+le nom de conduite; mais il suffit de réfléchir un moment pour voir
+qu'elle se lie par d'insensibles gradations à ce que nous appelons la
+conduite. Supposons que cette arme soit prise pour parer un coup,
+qu'elle serve à faire une blessure, que l'agresseur soit mis en fuite,
+que l'affaire fasse du bruit, arrive à la police, et qu'il s'ensuive
+tous ces actes variés qui constituent une poursuite judiciaire.
+Evidemment l'adaptation initiale d'un acte à une fin, inséparable de
+tout le reste, doit être comprise avec ce reste sous un même nom
+général, et nous passons évidemment par degrés de cette simple
+adaptation initiale, qui n'a pas encore de caractère moral intrinsèque,
+aux adaptations les plus complexes et à celles qui donnent lieu à des
+jugements moraux.
+
+Négligeant toute coordination interne, nous avons donc ici pour sujet
+l'agrégat de toutes les coordinations externes, et cet agrégat embrasse
+non seulement toutes les coordinations formées par des hommes, les plus
+simples comme les plus complexes, mais encore toutes celles que
+produisent tous les êtres inférieurs plus ou moins développés.
+
+4. Nous avons déjà implicitement résolu cette question: en quoi consiste
+le progrès dans l'évolution de la conduite, et comment pourrons-nous le
+suivre depuis les types les plus humbles des créatures vivantes
+jusqu'aux plus élevés? Quelques exemples suffiront pour mettre la
+réponse dans tout son jour.
+
+Nous avons vu que la conduite se distingue de la totalité des actions en
+ce qu'elle exclut les actions qui ne tendent pas à une fin: mais dans le
+cours de l'évolution cette distinction se manifeste par degrés. Chez les
+créatures les plus humbles, la plupart des mouvements accomplis à chaque
+instant ne paraissent pas plus dirigés vers un but déterminé que les
+mouvements désordonnés d'un épileptique. Un infusoire nage au hasard çà
+et là, sans que sa course soit déterminée par la vue d'aucun objet à
+poursuivre ou à éviter, et seulement, selon toute apparence, sous
+l'impulsion de diverses actions du milieu où il est plongé; ses actes,
+qui ne paraissent à aucun degré adaptés à des fins, le conduisent tantôt
+au contact de quelque substance nutritive qu'il absorbe, tantôt au
+contraire dans le voisinage de quelque animal par lequel il est lui-même
+absorbé et digéré. Privés des sens développés et de la puissance motrice
+qui appartiennent aux animaux supérieurs, quatre-vingt-dix-neuf pour
+cent de ces animalcules, qui vivent isolément quelques heures,
+disparaissent en servant à la nutrition d'autres êtres ou sont détruits
+par quelque autre cause. Leur conduite se compose d'actions si peu
+adaptées à des fins que leur vie continue seulement tant que les
+accidents du milieu leur sont favorables.
+
+Mais si, parmi les créatures aquatiques, nous en observons une d'un type
+encore peu élevé, supérieure cependant à l'infusoire, un rotifère par
+exemple, nous voyons en même temps que la taille s'accroît, que la
+structure se développe et que le pouvoir de combiner des fonctions
+s'augmente, comment il se fait aussi un progrès dans la conduite. Nous
+voyons le rotifère agiter circulairement ses cils, et attirer pour s'en
+nourrir les petits animaux qui se meuvent autour de lui; avec sa queue
+préhensive, il se fixe à quelque objet approprié; en repliant ses
+organes extérieurs et en contractant son corps, il se soustrait aux
+dangers qui peuvent de temps à autre le menacer. En adaptant mieux ses
+actions à des fins, il se rend ainsi plus indépendant des faits
+extérieurs et assure sa conservation pour une plus longue période.
+
+Un type supérieur, comme celui des mollusques, permet de marquer encore
+mieux ce contraste. Lorsque nous comparons un mollusque inférieur, comme
+l'ascidie flottante, avec un mollusque d'une espèce élevée, comme un
+céphalopode, nous trouvons encore qu'un plus haut degré de l'évolution
+organique est accompagné d'une conduite plus développée. A la merci de
+tout animal marin assez gros pour l'avaler, entraînée par les courants
+qui peuvent au hasard la retenir en pleine mer ou la laisser à sec sur
+le rivage, l'ascidie n'adapte que fort peu d'actes à des fins
+déterminées, en comparaison du céphalopode. Celui-ci, au contraire,
+tantôt rampe sur le rivage, tantôt explore les crevasses des rochers,
+tantôt nage dans la mer, tantôt attaque un poisson, tantôt se dérobe
+lui-même dans un nuage de liqueur noire à la poursuite d'un animal plus
+gros et se sert de ses tentacules soit pour se fixer au sol, soit pour
+tenir sa proie plus serrée; il choisit, il combine, il proportionne ses
+mouvements de minute en minute, aussi bien pour échapper aux dangers qui
+le menacent que pour tirer parti des hasards heureux; il nous montre
+enfin toute une variété d'actions qui, en servant à des fins
+particulières, servent à cette fin générale: assurer la continuité de
+l'activité.
+
+Chez les animaux vertébrés, nous suivons également ce progrès de la
+conduite parallèlement au progrès des structures et des fonctions. Un
+poisson errant çà et là à la recherche de quelque chose à manger,
+capable de découvrir sa proie par l'odorat ou la vue, mais seulement à
+une faible distance, et à chaque instant forcé de fuir à l'approche
+redoutable de quelque poisson plus gros, ce poisson adapte à des fins
+des actes relativement peu nombreux et très simples; par une conséquence
+naturelle, la durée de sa vie est fort courte. Il y en a si peu qui
+survivent à la maturité, que, pour compenser la destruction des petits
+non encore éclos, du menu fretin et des individus à demi développés,
+une morue doit frayer un million d'oeufs, et, sur ce grand nombre
+d'oeufs, deux autres morues peuvent parvenir à l'âge de frayer à leur
+tour. Au contraire, un mammifère d'un degré élevé dans l'échelle de
+l'évolution, comme un éléphant, adapte beaucoup mieux à leurs fins même
+ces actes généraux qui lui sont communs avec ce poisson. Par la vue,
+aussi bien, probablement, que par l'odorat, il découvre sa nourriture à
+une distance relativement fort grande; et si, de temps à autre, il lui
+faut fuir, il le fait avec beaucoup plus de rapidité que le poisson.
+Mais la principale différence consiste en ce qu'il y a encore ici
+d'autres groupes d'adaptations. Ainsi certains actes se combinent pour
+faciliter la nutrition: par exemple, il brise des branches chargées de
+fruits pour s'en nourrir, il fait un choix de tiges comestibles parmi le
+grand nombre de celles qui s'offrent à lui; en cas de danger, il peut
+non seulement fuir, mais encore, s'il le faut, se défendre ou même
+attaquer le premier, et il se sert alors simultanément de ses défenses,
+de sa trompe et de ses pieds pesants. En outre, nous voyons des actes
+secondaires et variés s'adapter à des fins secondaires; ainsi il va
+chercher la fraîcheur dans une rivière et se sert de sa trompe pour
+s'arroser, ou bien il emploie une baguette pour chasser les mouches qui
+s'attachent à son dos, ou encore il sait faire entendre des sortes de
+cris d'alarme pour avertir le troupeau, et conformer lui-même ses actes
+à ces cris s'ils sont poussés par d'autres éléphants. Evidemment,
+l'effet d'une conduite si développée est d'assurer l'équilibre des
+actions organiques pendant des périodes beaucoup plus longues.
+
+Si nous étudions maintenant la manière d'agir du plus élevé parmi les
+mammifères, de l'homme, nous ne trouvons pas seulement des adaptations
+de moyens à fins plus nombreuses et plus exactes que chez les mammifères
+ordinaires, nous faisons encore la même remarque en comparant les races
+humaines supérieures aux races humaines inférieures. Prenons une des
+fins les plus importantes, nous la verrons bien plus complètement
+atteinte par l'homme civilisé que par le sauvage, et nous y verrons
+concourir un nombre relativement plus grand d'actes secondaires.
+S'agit-il de la nutrition? La nourriture est obtenue plus régulièrement
+par rapport à l'appétit; elle est de meilleure qualité, plus propre,
+plus variée, mieux préparée. S'agit-il du vêtement? Les caractères de la
+fabrication et de la forme des articles qui servent à l'habillement, et
+leur adaptation aux besoins sont de jour en jour, d'heure en heure,
+améliorés. S'agit-il des habitations? Entre les huttes de terre et de
+branchages habitées par les sauvages les plus arriérés et la maison de
+l'homme civilisé, il y a autant de différence extérieure que dans le
+nombre et la valeur des adaptations de moyens à fins que supposent
+respectivement ces deux genres de constructions. Si nous comparons les
+occupations ordinaires du sauvage avec les occupations ordinaires de
+l'homme civilisé,--par exemple les affaires du commerçant qui supposent
+des transactions multiples et complexes s'étendant à de longues
+périodes, les professions libérales, préparées par des études
+laborieuses et chaque jour assujetties aux soucis les plus variés, ou
+les discussions, les agitations politiques employées tantôt à soutenir
+telle mesure et tantôt à combattre telle autre,--nous rencontrons non
+seulement des séries d'adaptations de moyens à fins qui dépassent
+infiniment en variété et en complexité celles des races inférieures,
+mais des séries qui n'ont pas d'analogues dans ces races. La durée de la
+vie, qui constitue la fin suprême, s'accroît parallèlement à cette plus
+grande élaboration de la vie produite par la poursuite de fins plus
+nombreuses.
+
+Mais il est nécessaire de compléter cette conception d'une évolution de
+la conduite. Nous avons montré qu'elle consiste en une adaptation des
+actes aux fins, telle que la vie se trouve prolongée. Cette adaptation
+augmente encore le total de la vie. En repassant en effet les exemples
+donnés plus haut, on verra que la longueur de la vie n'est point, par
+elle-même, la mesure de l'évolution de la conduite: il faut encore tenir
+compte de la quantité de vie. Par sa constitution, une huître peut se
+contenter de la nourriture diffuse contenue dans l'eau de mer qu'elle
+absorbe; protégée par son écaille à peu près contre tous les dangers,
+elle est capable de vivre plus longtemps qu'une sèche, exposée malgré
+ses facultés supérieures à de nombreux hasards; mais aussi la somme
+d'activités vitales dans un intervalle donné est bien moindre pour
+l'huître que pour la sèche. De même un ver, ordinairement caché à la
+plupart de ses ennemis par la terre sous laquelle il se fait un chemin
+et qui lui fournit assez pour sa pauvre subsistance, peut arriver à
+vivre plus longtemps que ses parents annelés, les insectes; mais l'un de
+ceux-ci, durant son existence de larve ou d'insecte parfait, expérimente
+un plus grand nombre de ces changements qui constituent la vie. Il n'en
+est pas autrement quand nous comparons dans le genre humain les races
+les plus développées aux moins développées. La différence entre les
+années que peuvent vivre un sauvage et un homme civilisé ne permet pas
+d'apprécier exactement combien la vie diffère chez l'un et chez l'autre,
+si l'on considère le total de la vie comme un agrégat de pensées, de
+sensations et d'actes. Aussi, pour estimer la vie, nous en multiplierons
+la longueur par la largeur, et nous dirons que l'augmentation vitale
+qui accompagne l'évolution de la conduite résulte de l'accroissement de
+ces deux facteurs. Les adaptations plus multiples et plus variées de
+moyens à fins, par lesquelles les créatures plus développées satisfont
+des besoins plus nombreux, ajoutent toutes quelque chose aux activités
+exercées dans le même temps, et contribuent chacune à rendre plus longue
+la période pendant laquelle se continuent ces activités simultanées.
+Toute évolution ultérieure de la conduite augmente l'agrégat des
+actions, en même temps qu'elle contribue à l'étendre dans la durée.
+
+5. Passons maintenant à un autre aspect des phénomènes, à un aspect
+distinct de celui que nous avons étudié, mais nécessairement associé
+avec lui. Nous n'avons considéré jusqu'à présent que les adaptations de
+moyens à fins qui ont pour dernier résultat de compléter la vie
+individuelle. Considérons les adaptations qui ont pour fin la vie de
+l'espèce. Si chaque génération subsiste, c'est parce que des générations
+antérieures ont veillé à la conservation des jeunes. Plus l'évolution de
+la conduite qui sert à la défense de la vie individuelle est développée
+et suppose une haute organisation, plus la conduite relative à l'élevage
+des petits doit être elle-même développée. A travers les degrés
+ascendants du règne animal, ce second genre de conduite présente des
+progrès successifs égaux à ceux que nous avons observés dans le premier.
+En bas, où les structures et les fonctions sont peu développées et le
+pouvoir d'adapter des actes à des fins encore faible, il n'y a pas, à
+proprement parler, de conduite pour assurer la conservation de l'espèce.
+La conduite pour le maintien de la race, comme la conduite pour le
+maintien de l'individu, sort par degrés de ce qui ne peut être appelé
+une conduite. Les actions adaptées à une fin sont précédées d'actions
+qui ne tendent à aucune fin.
+
+Les protozoaires se divisent et se subdivisent, par suite de changements
+physiques sur lesquels ils n'ont aucun contrôle, ou, d'autres fois,
+après un intervalle de repos, se brisent en petites parties qui se
+développent séparément pour former autant d'individus nouveaux. Dans ce
+cas, pas plus que dans le précédent, il n'y a pas de conduite. Un peu
+plus haut, le progrès consiste en ce qu'il se forme, à certains moments,
+dans le corps de l'animal, des cellules germes et des cellules de sperme
+qui sont projetées à l'occasion dans l'eau environnante et abandonnées à
+leur sort: une sur cent mille peut-être arrive à maturité. Ici encore,
+nous voyons le développement et la dispersion des nouveaux êtres se
+faire sans que les parents s'en occupent. Les espèces immédiatement
+supérieures, comme les poissons, qui choisissent les endroits favorables
+pour y déposer leurs oeufs, les crustacés d'un genre élevé, qui
+charrient des masses d'oeufs jusqu'à ce qu'ils soient éclos, font voir
+des adaptations de moyens à fins que nous pouvons désigner du nom de
+conduite; mais c'est encore une conduite du genre le plus simple.
+Lorsque, comme dans une certaine espèce de poissons, le mâle veille sur
+les oeufs et en éloigne les intrus, c'est une nouvelle adaptation de
+moyens à fins, et l'on peut employer plus résolument dans ce cas le mot
+de conduite.
+
+Si nous passons à des créatures bien supérieures, comme les oiseaux, qui
+bâtissent des nids, couvent leurs oeufs, nourrissent leurs petits
+pendant de longues périodes et les assistent encore quand ils sont
+capables de voler; ou comme les mammifères, qui allaitent un certain
+temps leurs petits, et continuent ensuite à leur apporter de la
+nourriture ou à les protéger pendant qu'ils prennent eux-mêmes leur
+nourriture, jusqu'à ce qu'ils soient capables de se suffire à eux-mêmes,
+nous voyons comment la conduite qui a pour but la conservation de
+l'espèce se développe pas à pas avec celle qui sert à la conservation de
+l'individu. Cette organisation supérieure qui rend celle-ci possible
+rend également possible celle-là.
+
+L'humanité marque dans ce genre un grand progrès. Comparé avec les
+animaux, le sauvage, supérieur déjà dans la conduite qui se rapporte à
+sa propre conservation, est supérieur aussi dans la conduite qui a pour
+fin la conservation de sa race. Il pourvoit en effet à un plus grand
+nombre de besoins de l'enfant; les soins des parents durent plus
+longtemps et s'étendent à apprendre aux enfants les arts, à leur donner
+les habitudes qui les préparent à l'existence qu'ils doivent mener. La
+conduite de cet ordre, aussi bien que celle de l'autre, se développe
+encore davantage sous nos yeux, quand nous nous élevons du sauvage à
+l'homme civilisé. L'adaptation des moyens à des fins dans l'éducation
+des enfants est plus complète; les fins à atteindre sont plus
+nombreuses, les moyens plus variés, et l'emploi en est plus efficace; la
+protection, la surveillance se continuent aussi pendant une bien plus
+grande partie de la vie.
+
+En suivant l'évolution de la conduite, de manière à nous faire une idée
+exacte de la conduite en général, nous devons donc reconnaître la
+dépendance mutuelle de ces deux genres. A parler généralement, l'un ne
+peut se développer sans que l'autre se développe, et ils doivent
+parvenir simultanément l'un et l'autre au plus haut degré de leur
+évolution.
+
+6. Cependant, on se tromperait en affirmant que l'évolution de la
+conduite devient complète, lorsqu'elle atteint une adaptation parfaite
+de moyens à fins pour conserver la vie individuelle et élever les
+enfants, ou plutôt je dirais que ces deux premiers genres de conduite ne
+peuvent pas arriver à leur forme la plus haute, sans qu'un troisième
+genre de conduite, qu'il nous reste à nommer, atteigne lui-même sa forme
+la plus élevée.
+
+Les créatures innombrables et de toute espèce qui remplissent la terre
+ne peuvent vivre entièrement étrangères les unes aux autres; elles sont
+plus ou moins en présence les unes des autres, se heurtent les unes
+contre les autres. Dans une grande proportion, les adaptations de moyens
+à fins dont nous avons parlé sont les composantes de cette «lutte pour
+l'existence» engagée à la fois entre les membres d'une même espèce et
+les membres d'espèces différentes; et, le plus souvent, une heureuse
+adaptation faite par une créature implique une adaptation manquée par un
+être de la même espèce ou d'une espèce différente. Pour que le carnivore
+vive, il faut que des herbivores meurent, et, pour élever ses petits, il
+doit priver de leurs parents les petits d'animaux plus faibles. Le
+faucon et sa couvée ne subsistent que par le meurtre de beaucoup de
+petits oiseaux; ces petits oiseaux à leur tour ne peuvent multiplier, et
+leur progéniture ne peut se nourrir que par le sacrifice de vers et de
+larves innombrables. La compétition entre membres de la même espèce a
+des résultats analogues, bien que moins frappants. Le plus fort s'empare
+souvent par la violence de la proie qu'un plus faible a attrapée.
+Usurpant à leur profit exclusif certains territoires de chasse, les plus
+féroces relèguent les autres animaux de leur espèce en des lieux moins
+favorables. Chez les herbivores, les choses se passent de la même
+manière; les plus forts s'assurent la meilleure nourriture, tandis que
+les plus faibles, moins bien nourris, succombent directement d'inanition
+ou indirectement par l'inhabileté à fuir leurs ennemis qui résulte de ce
+défaut même d'alimentation. Cela revient à dire que, chez ceux dont la
+vie se passe à lutter, aucun des deux genres de conduite déterminés plus
+haut ne peut arriver à un complet développement. Même chez les animaux
+qui ont peu à craindre de la part d'ennemis ou de compétiteurs, comme
+les lions ou les tigres, il y a fatalement encore quelques défauts
+d'adaptation des moyens aux fins dans la dernière partie de leur vie. La
+mort par la faim qui résulte de l'impuissance à saisir sa proie est une
+preuve que la conduite n'atteint pas son idéal.
+
+De cette conduite imparfaitement développée, nous passons par antithèse
+à la conduite parvenue à la perfection. En considérant ces adaptations
+d'actes à des fins, qui restent toujours incomplètes, parce qu'elles ne
+peuvent être faites par une créature sans qu'une autre créature soit
+empêchée de les faire, nous nous élevons à la pensée d'adaptations
+telles que toutes les créatures pourraient les faire sans empêcher les
+autres créatures de les faire également. Voilà nécessairement le
+caractère distinctif de la conduite la plus développée. Aussi longtemps
+en effet que la conduite se composera d'adaptations d'actes à fins,
+possibles pour les uns à la condition seulement que les autres ne
+puissent faire les mêmes adaptations, il y aura toujours place pour des
+modifications par lesquelles la conduite atteindrait une phase où cette
+nécessité serait évitée et qui augmenterait la somme de la vie.
+
+De l'abstrait passons au concret. Nous reconnaissons que l'homme est
+l'être dont la conduite est le plus développée; recherchons à quelles
+conditions sa conduite, sous les trois aspects de son évolution, atteint
+sa limite. D'abord, tant que la vie n'est entretenue que par le pillage,
+comme celle de certains sauvages, les adaptations de moyens à fins ne
+peuvent atteindre en aucun genre le plus haut degré de la conduite. La
+vie individuelle, mal défendue d'heure en heure, est prématurément
+interrompue; l'éducation des enfants fait souvent tout à fait défaut, ou
+elle est incomplète si elle ne manque pas entièrement; de plus, la
+conservation de l'individu et celle de la race ne sont assurées, dans la
+mesure où elles le sont, que par la destruction d'autres êtres, d'une
+autre espèce ou de la même. Dans les sociétés formées par la composition
+et la recomposition des hordes primitives, la conduite reste
+imparfaitement développée dans la mesure où se perpétuent les luttes
+entre les groupes et les luttes entre les membres des mêmes groupes; or
+ces deux traits sont nécessairement associés, car la nature, qui pousse
+aux guerres internationales, porte également aux attaques d'individu à
+individu. La limite de l'évolution ne peut donc être atteinte par la
+conduite que dans les sociétés tout à fait paisibles. Cette adaptation
+parfaite de moyens à fins pour la conservation de la vie individuelle et
+l'éducation de nouveaux individus, à laquelle chacun peut atteindre sans
+empêcher les autres d'en faire autant, constitue, dans sa véritable
+définition, un genre de conduite dont on ne peut approcher que si les
+guerres diminuent ou cessent tout à fait.
+
+Mais nous avons encore une lacune à combler, car il y a un dernier
+progrès dont nous n'avons pas encore parlé. Outre que chacun peut agir
+de telle sorte qu'il parvienne à ses fins sans empêcher les autres de
+parvenir aux leurs, les membres d'une société peuvent s'entr'aider à
+atteindre leur but. Si des citoyens unis se rendent plus facile les uns
+aux autres l'adaptation des moyens aux fins,--soit indirectement par une
+coopération industrielle, soit directement par une assistance
+volontaire,--leur conduite s'élève à un degré plus haut encore
+d'évolution, puisque tout ce qui facilite pour chacun l'adaptation des
+actes aux fins augmente la somme des adaptations faites et sert à rendre
+plus complète la vie de tous.
+
+7. Le lecteur qui se rappellera certains passages des _Premiers
+principes_, des _Principes de biologie_ et des _Principes de
+psychologie_ reconnaîtra dans les passages qui précèdent, sous une autre
+forme, le mode de généralisation déjà adopté dans ces ouvrages. On se
+souviendra particulièrement de cette proposition que la vie est «la
+combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et
+successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences
+extérieures;» et surtout de cette formule abrégée et plus nette d'après
+laquelle la vie est «l'adaptation continuelle de relations internes à
+des relations externes».
+
+La différence dans la manière de présenter ici les faits par rapport à
+la manière dont nous les présentions autrefois consiste surtout en ceci
+que nous ignorons la partie intérieure de la correspondance pour nous
+attacher exclusivement à cette partie extérieure constituée par les
+actions visibles. Mais l'une et l'autre partie sont en harmonie, et le
+lecteur qui désirerait se préparer lui-même à bien comprendre le sujet
+de ce livre au point de vue de l'évolution ferait bien d'ajouter, à
+l'aspect plus spécial que nous allons considérer, les aspects que nous
+avons déjà décrits.
+
+Cette remarque faite en passant, je reviens à l'importante proposition
+établie dans les deux chapitres précédents et qui a été, je pense,
+pleinement justifiée. Guidés par cette vérité que la conduite dont
+traite la morale est une partie de la conduite en général, et qu'il faut
+bien comprendre ce que c'est que la conduite en général pour comprendre
+spécialement ce que c'est que cette partie; guidés aussi par cette autre
+vérité que, pour comprendre la conduite en général, nous devions
+comprendre l'évolution de la conduite, nous avons été amenés à
+reconnaître que la morale a pour sujet propre la forme que revêt la
+conduite universelle dans les dernières étapes de son évolution. Nous
+avons aussi conclu que ces dernières étapes dans l'évolution de la
+conduite sont celles que parcourt le type le plus élevé de l'être,
+lorsqu'il est forcé, par l'accroissement du nombre, à vivre de plus en
+plus en présence de ses semblables. Nous sommes ainsi arrivés à ce
+corollaire que la conduite obtient une sanction morale à mesure que les
+activités, devenant de moins en moins militantes et de plus en plus
+industrielles, sont telles qu'elles ne nécessitent plus ni injustice ni
+opposition mutuelles, mais consistent en coopérations, en aides
+réciproques, et se développent par cela même.
+
+Ces conséquences de l'hypothèse de l'évolution, il nous reste à voir
+qu'elles s'accordent avec les idées morales directrices auxquelles les
+hommes se sont élevés par d'autres voies.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA BONNE ET LA MAUVAISE CONDUITE
+
+
+8. En comparant les sens qu'il a dans différents cas et en observant ce
+que ces sens ont de commun, nous parvenons à déterminer la signification
+essentielle d'un mot. Cette signification, pour un mot qui est
+diversement appliqué, peut aussi être connue en comparant l'une avec
+l'autre celles de ses applications qui diffèrent le plus entre elles.
+Cherchons de cette manière ce que signifient les mots bon et mauvais.
+
+Dans quel cas donnons-nous l'épithète de bon à un couteau, à un fusil, à
+une maison? Quelles circonstances d'autre part nous conduisent à traiter
+de mauvais un parapluie ou une paire de bottes? Les caractères attribués
+ici par les mots _bon_ et _mauvais_ ne sont pas des caractères
+intrinsèques; car, en dehors des besoins de l'homme, ces objets n'ont ni
+mérites ni démérites. Nous les appelons bons ou mauvais suivant qu'ils
+sont plus ou moins propres à nous permettre d'atteindre des fins
+déterminées. Le bon couteau est un couteau qui coupe; le bon fusil, un
+fusil qui porte loin et juste; la bonne maison, une maison qui procure
+convenablement l'abri, le confort, les commodités qu'on y cherche.
+Réciproquement, le mal que l'on trouve dans le parapluie ou la paire de
+bottes se rapporte à l'insuffisance au moins apparente de ces objets
+pour atteindre certaines fins, comme de nous protéger de la pluie ou de
+garantir efficacement nos pieds.
+
+Il en est de même si nous passons des objets inanimés aux actions
+inanimées. Nous appelons mauvaise la journée où une tempête nous empêche
+de satisfaire quelque désir. Une bonne saison est l'expression employée
+lorsque le temps a favorisé la production de riches moissons.
+
+Si, des choses et des actions où la vie ne se manifeste pas, nous
+passons aux êtres vivants, nous voyons encore que ces mots, dans leur
+application courante, se rapportent à l'utilité. Dire d'un chien d'arrêt
+ou d'un chien courant, d'un mouton ou d'un boeuf, qu'ils sont bons ou
+mauvais, s'entend, dans certains cas, de leur aptitude à atteindre
+certaines fins pour lesquelles les hommes les emploient, et, dans
+d'autres cas, de la qualité de leur chair en tant qu'elle sert à
+soutenir la vie humaine.
+
+Les actions des hommes considérées comme moralement indifférentes, nous
+les classons aussi en bonnes ou mauvaises suivant qu'elles réussissent
+ou qu'elles échouent. Un saut est bon, abstraction faite d'une fin plus
+éloignée, lorsqu'il atteint exactement le but immédiat que l'on se
+propose en sautant; et au billard, un coup est bon, suivant le langage
+ordinaire, lorsque les mouvements sont tout à fait ce qu'ils doivent
+être pour le succès d'une partie. Au contraire, une promenade où l'on
+s'égare, une prononciation qui n'est pas distincte sont mauvaises, parce
+que les actes ne sont pas adaptés aux fins comme ils doivent l'être.
+
+En constatant ainsi le sens des mots _bon_ et _mauvais_ quand on les
+emploie dans d'autres cas, nous comprendrons plus facilement leur
+signification quand on s'en sert pour caractériser la conduite sous son
+aspect moral. Ici encore, l'observation nous apprend qu'on les applique
+suivant que les adaptations de moyens à fins sont ou ne sont pas
+efficaces. Cette vérité est quelque peu déguisée. Les relations sociales
+sont en effet si enchevêtrées que les actions humaines affectent souvent
+simultanément le bien-être de l'individu, de ses descendants et de ses
+concitoyens. Il en résulte de la confusion dans le jugement des actions
+comme bonnes ou mauvaises; car des actions propres à faire atteindre des
+fins d'un certain ordre peuvent empêcher des fins d'un autre ordre
+d'être atteintes. Néanmoins, quand nous démêlons les trois ordres de
+fins et considérons chacune d'elles séparément, nous reconnaissons
+clairement que la conduite par laquelle on atteint chaque genre de fin
+est bonne et que celle qui nous empêche de l'atteindre est relativement
+mauvaise.
+
+Prenons d'abord le premier groupe d'adaptations, celles qui servent à la
+conservation de la vie individuelle. En réservant l'approbation ou la
+désapprobation relativement au but qu'il se propose ultérieurement, on
+dit qu'un homme qui se bat fait une bonne défense, si sa défense est en
+effet de nature à assurer son salut; les jugements touchant les autres
+aspects de sa conduite restant les mêmes, le même homme s'attire un
+verdict défavorable si, en ne considérant que ses actes immédiats, on
+les juge inefficaces. La bonté attribuée à un homme d'affaires, comme
+tel, se mesure à l'activité et à la capacité avec lesquelles il sait
+acheter et vendre à son avantage, et ces qualités n'empêchent pas la
+dureté avec les subalternes, une dureté que l'on condamne. Un homme qui
+prête fréquemment de l'argent à un ami, lequel gaspille chaque fois ce
+qu'on lui a prêté, se conduit d'une manière louable à la considérer en
+elle-même; cependant, s'il va jusqu'à s'exposer à la ruine, il est
+blâmable pour avoir porté si loin le dévouement. Il en est de même des
+jugements exprimés à chaque instant sur les actes des personnes de notre
+connaissance, quand leur santé, leur bien-être est en jeu. «Vous
+n'auriez pas dû faire cela,» dit-on à celui qui traverse une rue
+encombrée de voitures. «Vous auriez dû changer d'habits,» à celui qui a
+pris froid à la pluie. «Vous avez bien fait de prendre un reçu.»--«Vous
+avez eu tort de placer votre argent sans prendre conseil.» Ce sont là
+des appréciations très ordinaires. Toutes ces expressions d'approbation
+ou de désapprobation impliquent cette affirmation tacite que, toutes
+choses égales d'ailleurs, la conduite est bonne ou mauvaise suivant que
+les actes spéciaux qui la composent, bien ou mal appropriés à des fins
+spéciales, peuvent conduire ou non à la fin générale de la conservation
+de l'individu.
+
+Ces jugements moraux que nous portons sur les actes qui concernent
+l'individu sont ordinairement exprimés sans beaucoup de force, en partie
+parce que les inspirations de nos inclinations personnelles,
+généralement assez fortes, n'ont pas besoin d'être fortifiées par des
+considérations morales, en partie parce que les inspirations de nos
+inclinations sociales, moins fortes et souvent peu écoutées, en ont
+besoin; de là un contraste. En passant à cette seconde classe
+d'adaptations d'actes à des fins qui servent à l'élevage des enfants,
+nous ne trouvons plus aucune obscurité dans l'application qu'on leur
+fait des mots _bon_ et _mauvais_, suivant qu'elles sont efficaces ou
+non. Les expressions: bien élever ou mal élever, qu'elles se rapportent
+à la nourriture, ou à la qualité et à la quantité des vêtements, ou aux
+soins que les enfants réclament à chaque instant, indiquent
+implicitement que l'on reconnaît, comme des fins spéciales que l'on doit
+atteindre, le développement des fonctions vitales, en vue d'une fin
+générale, la continuation de la vie et de la croissance. Une bonne mère,
+dira-t-on, est celle qui, tout en veillant à tous les besoins physiques
+de ses enfants, leur donne aussi une direction propre à leur assurer la
+santé mentale; un mauvais père est celui qui ne pourvoit pas aux
+nécessités de la vie pour sa famille, ou qui, de quelque autre manière,
+nuit au développement physique et mental de ses enfants. De même pour
+l'éducation qui leur est donnée ou préparée. On affirme qu'elle est
+bonne ou mauvaise (souvent il est vrai à la légère) suivant que les
+méthodes en sont appropriées aux besoins physiques et psychiques, de
+manière à assurer la vie des enfants pour le présent tout en les
+préparant à vivre complètement et longtemps quand ils auront grandi.
+
+Mais l'application des mots _bon_ et _mauvais_ est plus énergique quand
+il s'agit de cette troisième division de la conduite comprenant les
+actes par lesquels les hommes influent les uns sur les autres. Dans la
+défense de leur propre vie et l'éducation de leurs enfants, les hommes,
+en adaptant leurs actes à des fins, peuvent si bien s'opposer à des
+adaptations pareilles chez les autres hommes qu'il faudra toujours
+imposer des bornes aux empiètements possibles; les dommages causés par
+ces conflits entre actions servant de part et d'autre à la conservation
+de l'individu sont si graves, qu'il faut ici des défenses péremptoires.
+De là ce fait que les qualifications de bon et mauvais sont plus
+spécialement appliquées chez nous aux actes qui favorisent la vie
+complète des autres ou qui lui font obstacle. Le mot _bonté_, pris
+séparément, suggère avant tout l'idée de la conduite d'un homme qui aide
+un malade à recouvrer la santé, qui fournit à des malheureux les moyens
+de subsister, qui défend ceux qui sont injustement attaqués dans leur
+personne, leur propriété, ou leur réputation, ou qui assure son concours
+à quiconque promet d'améliorer la condition de ses semblables. Au
+contraire, le mot _méchanceté_ fait penser à la conduite d'un homme qui
+passe sa vie à entraver la vie des autres, soit en les maltraitant, soit
+en détruisant ce qui leur appartient, soit en les trompant, ou en les
+calomniant.
+
+Ainsi les actes sont toujours appelés bons ou mauvais, suivant qu'ils
+sont bien ou mal appropriés à des fins, et toutes les inconséquences qui
+peuvent se rencontrer dans l'usage que nous faisons des mots viennent de
+l'inconséquence des fins. Mais l'étude de la conduite en général et de
+l'évolution de la conduite nous a préparés à concéder ces
+interprétations. Les raisonnements exposés plus haut font voir que la
+conduite à laquelle convient la qualification de bonne est la conduite
+relativement la plus développée, et que la qualification de mauvaise
+s'applique à celle qui est relativement la moins développée. Nous avons
+dit que l'évolution, tendant toujours à la conservation de l'individu,
+atteint sa limite lorsque la vie individuelle est la plus grande
+possible, en longueur et en largeur; nous voyons maintenant, en laissant
+de côté les autres fins, qu'on appelle bonne la conduite par laquelle
+cette conservation de soi est favorisée, et mauvaise la conduite qui
+tend à la destruction de l'individu. Nous avons montré aussi qu'à
+l'accroissement du pouvoir de conserver la vie individuelle,--qui est le
+fruit de l'évolution,--correspond un accroissement du pouvoir de
+perpétuer l'espèce par l'élevage des enfants, et que, dans cette
+direction, l'évolution atteint sa limite lorsque le nombre nécessaire
+d'enfants amenés à l'âge mûr est capable d'une vie complète en plénitude
+et en durée. A ce second point de vue, on dit que la conduite des
+parents est bonne ou mauvaise suivant qu'elle se rapproche ou s'écarte
+de ce résultat idéal. Le raisonnement montre encore que l'établissement
+d'un état social rend possible et réclame une forme de conduite telle
+que la vie soit complète pour chacun et les enfants de chacun, non
+seulement sans priver les autres du même avantage, mais encore en
+favorisant leur développement. Nous avons trouvé enfin que c'est là la
+forme de conduite que l'on regarde essentiellement comme bonne. En
+outre, de même que l'évolution nous a paru devenir la plus haute
+possible lorsque la conduite assure simultanément la plus grande somme
+de vie à l'individu, à ses enfants et aux autres hommes, nous voyons ici
+que la conduite appelée bonne se perfectionne et devient la conduite
+considérée comme la meilleure quand elle permet d'atteindre ces trois
+classes de fins dans le même temps.
+
+9. Ces jugements sur la conduite impliquent-ils quelque postulat?
+Avons-nous besoin d'une hypothèse pour appeler bons les actes qui
+favorisent la vie de l'individu ou de ses semblables, et mauvais ceux
+qui tendent directement ou indirectement à la mort de celui qui les
+accomplit ou des autres? Oui, nous avons fait une hypothèse d'une
+extrême importance; une hypothèse qui est nécessaire pour toute
+appréciation morale.
+
+La question à poser nettement et à résoudre avant d'aborder une
+discussion morale quelconque est une question très controversée de notre
+temps: La vie vaut-elle la peine de vivre? Adopterons-nous la théorie
+pessimiste? Adopterons-nous la théorie optimiste? Ou, après avoir pesé
+les arguments des pessimistes et ceux des optimistes, conclurons-nous
+que la balance est en faveur d'un optimisme mitigé?
+
+De la réponse à cette question dépend absolument toute décision
+relativement à la bonté ou à la méchanceté de la conduite. Pour ceux qui
+regardent la vie non comme un avantage, mais comme un malheur, il faut
+blâmer plutôt que louer la conduite qui la prolonge; si la fin d'une
+existence odieuse est désirable, on doit applaudir à ce qui hâtera cette
+fin et condamner les actions qui favoriseraient sa durée pour
+l'individu ou pour les autres. D'un autre côté, ceux qui embrassent
+l'optimisme, ou qui, sans être tout à fait optimistes, soutiennent
+cependant que le bien dans cette vie l'emporte sur le mal, porteront des
+jugements tout opposés; d'après eux, on doit approuver une conduite qui
+favorise la vie de l'individu et des autres et désapprouver celle qui
+lui nuit ou la met en danger.
+
+La dernière question est donc de savoir si l'évolution a été une faute,
+et surtout l'évolution qui perfectionne l'adaptation des actes à des
+fins dans les degrés ascendants de l'organisation. Si l'on soutient
+qu'il aurait mieux valu qu'il n'y eût pas d'êtres animés quelconques, et
+que plus tôt ils cesseront d'exister mieux cela vaudra, on aura un ordre
+déterminé de conclusions relativement à la conduite. Si l'on soutient,
+au contraire, que la balance est en faveur des êtres animés, bien plus,
+si l'on prétend que cette balance leur sera de plus en plus favorable
+dans l'avenir, les conclusions à tirer seront d'un ordre tout différent.
+Si même on alléguait que la valeur de la vie ne doit pas être appréciée
+par son caractère intrinsèque, mais bien par ses conséquences
+extrinsèques,--par certains résultats supposés au delà de cette
+vie,--nous arriverions à des conclusions du même ordre que dans le cas
+précédent, mais sous une autre forme. En effet la foi dans cette
+dernière hypothèse peut bien condamner un attentat volontaire à une vie
+misérable, mais elle ne peut pas approuver une prolongation gratuite
+d'une telle vie. La théorie pessimiste fait blâmer une législation qui
+tend à accroître la longévité, tandis que la théorie optimiste la fait
+hautement apprécier.
+
+Eh bien, ces opinions irréconciliables ont-elles quelque chose de
+commun? Les hommes pouvant être divisés en deux écoles adverses sur
+cette question essentielle, il faut rechercher s'il n'y a rien que les
+deux théories radicalement opposées accordent l'une et l'autre. Dans la
+proposition optimiste, que l'on affirme tacitement lorsque l'on emploie
+les mots _bon_ et _mauvais_ avec leur sens ordinaire, et dans la
+proposition pessimiste qui, si elle est faite ouvertement, implique
+l'emploi des mêmes mots avec un sens inverse du sens ordinaire, un
+examen attentif ne découvre-t-il pas une autre proposition cachée sous
+celles-là, une proposition qu'elles renferment l'une et l'autre, et qui
+peut être affirmée avec plus de certitude, une proposition
+universellement reconnue?
+
+10. Oui, il y a un postulat que les pessimistes et les optimistes
+admettent également. Leurs arguments de part et d'autre supposent comme
+évident de soi-même que la vie est bonne ou mauvaise suivant qu'elle
+apporte ou n'apporte pas un surplus de sensations agréables. Le
+pessimiste déclare qu'il condamne la vie parce qu'elle aboutit à plus de
+peine que de plaisir. L'optimiste défend la vie dans cette croyance
+qu'elle apporte plus de plaisir que de peine. L'un et l'autre prennent
+pour critérium la nature de la vie au point de vue de la sensibilité.
+Ils accordent que la question de savoir si la vie est une manière d'être
+bonne ou mauvaise revient à celle-ci: La conscience, dans ses
+oscillations, se maintient-elle au-dessus du point d'indifférence dans
+une sensation de plaisir ou tombe-t-elle au-dessous, dans la peine?
+Leurs théories opposées supposent également que la conduite doit tendre
+à la préservation de l'individu, de la famille et de la société, dans
+l'hypothèse seulement où la vie apporterait plus de bonheur que de
+misère.
+
+La différence du point de vue ne peut changer ce verdict. Le pessimiste
+soutient que les maux prédominent dans la vie et l'optimiste prétend que
+ce sont les plaisirs; mais l'un et l'autre admettent que les peines
+actuelles doivent être compensées par des plaisirs futurs et qu'ainsi la
+vie, justifiée ou non dans ses résultats immédiats, est justifiée par
+ces derniers résultats. L'hypothèse impliquée dans ces deux jugements
+reste donc la même. On se décide encore en comparant la somme des
+plaisirs à celle des peines. Les uns et les autres jugent qu'il faut
+maudire l'existence, si, au surplus de misères actuelles, doit s'ajouter
+un surplus de misères dans l'avenir, et qu'il faut la bénir au contraire
+si, en admettant que le mal surpasse le bien aujourd'hui, on suppose que
+le bien l'emportera un jour sur le mal. Il faut donc reconnaître qu'en
+appelant bonne la conduite qui sert à la conservation de la vie,
+mauvaise celle qui l'arrête ou la détruit, en supposant ainsi qu'on doit
+bénir la vie et non la maudire, nous affirmons nécessairement que la
+conduite est bonne ou mauvaise selon que la somme de ses effets est
+agréable ou pénible.
+
+Pour expliquer autrement le sens des mots _bon_ et _mauvais_, il n'y a
+qu'une seule théorie possible, celle d'après laquelle les hommes
+auraient été créés afin d'être pour eux-mêmes des sources de misères, et
+seraient tenus de continuer à vivre pour que leur créateur ait la
+satisfaction de contempler leurs souffrances. C'est là une théorie que
+personne ne soutient ouvertement, et qui n'est clairement formulée nulle
+part; cependant il y a beaucoup d'hommes qui l'acceptent sous une forme
+déguisée. Les religions inférieures sont toutes pénétrées de cette
+croyance qu'une vie de douleur est agréable aux dieux. Ces dieux sont
+des ancêtres sanguinaires divinisés, et il est naturel de croire qu'ils
+aiment les supplices; de leur vivant, ils trouvaient leurs délices à
+torturer les autres êtres, et l'on suppose que c'est leur procurer les
+mêmes délices que les faire assister à des tortures. Ces conceptions
+subsistent longtemps. Il n'est pas nécessaire de rappeler les fakirs
+indiens qui se suspendent à des crochets de fer, ou les derviches
+orientaux qui se font eux-mêmes des blessures, pour montrer que, dans
+des sociétés déjà fort développées, on peut encore trouver des hommes
+regardant la douleur volontaire comme un moyen de s'assurer la faveur
+divine. Sans nous étendre sur les jeûnes et les mortifications, nous
+savons bien qu'il y a eu, et qu'il y a encore chez les chrétiens, cette
+croyance que le Dieu auquel Jephté, pour se le rendre propice, sacrifie
+sa fille, peut être rendu propice en effet par les peines que l'on
+s'inflige à soi-même. Cette autre idée,--conséquence de la
+première,--qu'on offense Dieu en se procurant du plaisir, a subsisté
+longtemps et conserve encore aujourd'hui beaucoup de partisans; si elle
+n'est pas un dogme formel, elle constitue cependant une croyance dont
+les effets sont assez visibles.
+
+Sans doute, de pareilles croyances se sont affaiblies de nos jours. Le
+plaisir que des dieux féroces étaient supposés prendre à la vue des
+tortures s'est, dans une grande mesure, transformé; c'est aujourd'hui la
+satisfaction d'une divinité qui aimerait voir les hommes se mortifier
+eux-mêmes pour assurer leur bonheur futur. Il est clair que les adeptes
+d'une théorie si profondément modifiée ne rentrent pas dans la classe
+des hommes dont nous nous occupons maintenant. Bornons-nous à cette
+classe: supposons que le sauvage immolant des victimes à un dieu
+cannibale ait parmi les hommes civilisés des descendants convaincus que
+le genre humain est né pour souffrir et qu'il est de son devoir de
+continuer à vivre dans la misère pour le plus grand plaisir de son
+créateur: nous serons bien forcés de reconnaître que la race des
+adorateurs du diable n'est pas encore éteinte.
+
+Laissons de côté les gens de cette sorte, s'il y en a; leur croyance est
+au-dessus ou au-dessous de tout raisonnement. Tous les autres doivent
+soutenir, ouvertement ou tacitement, que la raison dernière pour
+continuer de vivre est uniquement de goûter plus de sensations agréables
+que de sensations pénibles, et que cette supposition seule permet
+d'appeler bons ou mauvais les actes qui favorisent ou contrarient le
+développement de la vie.
+
+Nous sommes ici ramenés à ces premières significations des mots _bon_ et
+_mauvais_, que nous avions laissées pour considérer les secondes. Car,
+en nous rappelant que nous appelons bonnes et mauvaises les choses qui
+produisent immédiatement des sensations agréables et désagréables, et
+aussi ces sensations elles-mêmes,--un bon vin, un bon appétit, une
+mauvaise odeur, un mauvais mal de tête,--nous voyons que ces sens
+directement relatifs aux plaisirs et aux peines s'accordent avec les
+sens qui se rapportent indirectement aux plaisirs et aux peines. Si nous
+appelons bon l'état de plaisir lui-même, comme un bon rire; si nous
+appelons bonne la cause prochaine d'un état de plaisir, comme une bonne
+musique; si nous appelons bon tout agent qui de près ou de loin nous
+conduit à un état agréable, comme un bon magasin, un bon maître; si nous
+appelons bon, en le considérant en lui-même, tout acte si bien adapté à
+sa fin qu'il favorise la conservation de l'individu et assure ce surplus
+de plaisir qui rend la conservation de soi désirable; si nous appelons
+bon tout genre de conduite qui aide les autres à vivre, et cela dans la
+croyance que la vie comporte plus de bonheur que de misère: il est alors
+impossible de nier que,--en tenant compte de ces effets immédiats ou
+éloignés pour une personne quelconque,--ce qui est bon ne se confonde
+universellement avec ce qui procure du plaisir.
+
+11. Diverses influences morales, théologiques et politiques conduisent
+les hommes à se déguiser eux-mêmes cette vérité. Dans ce cas le plus
+général de tous, comme en certains cas plus particuliers, les hommes
+sont bientôt si préoccupés des moyens d'atteindre une fin, qu'ils en
+viennent à prendre ces moyens pour la fin elle-même. L'argent, par
+exemple, qui est un moyen de pourvoir à ses besoins, un malheureux le
+regarde comme la seule chose que l'on doive s'efforcer de se procurer,
+et il ne songe pas à satisfaire ses besoins. Exactement de la même
+manière, la conduite jugée préférable, parce qu'elle conduit le mieux au
+bonheur, a fini par être regardée comme préférable en elle-même,--non
+seulement en tant que fin prochaine (ce qu'elle doit être), mais aussi
+en tant que fin dernière,--à l'exclusion de la fin dernière véritable.
+Cependant un examen attentif amène bien vite à reconnaître la vraie fin
+dernière. Le malheureux dont nous parlions, si nous le forçons à
+s'expliquer, est obligé de reconnaître la valeur de l'argent pour
+obtenir les choses désirables. De même, pour le moraliste qui regarde
+telle conduite comme bonne en elle-même et telle autre comme mauvaise:
+une fois poussé dans ses derniers retranchements, il est obligé de se
+rabattre sur les effets agréables ou pénibles de ces deux genres de
+conduite.--Pour le prouver, il suffit de remarquer qu'il nous serait
+impossible de les juger comme nous le faisons, si leurs effets étaient
+inverses.
+
+Supposons qu'une blessure ou un coup produise une sensation agréable et
+entraîne à sa suite un accroissement de nos facultés d'agir ou de jouir:
+nous ferions-nous d'une attaque l'idée que nous en avons maintenant? Ou
+bien supposez qu'une mutilation volontaire, comme une amputation de la
+main, soit à la fois agréable en elle-même et favorable au progrès par
+lequel on assure son propre bien-être et celui des siens:
+estimerions-nous, comme à présent, qu'il faut condamner ce dommage qu'un
+homme peut se faire subir à lui-même? Supposez encore qu'en vidant la
+poche d'un homme on lui procure des émotions agréables, on aille
+au-devant de ses désirs: le vol serait-il mis au nombre des crimes,
+comme le veulent toutes les lois et le code moral? Dans ces cas
+extrêmes, personne ne peut nier que nous appelons certaines actions
+_mauvaises_ uniquement parce qu'elles sont des causes de peine,
+immédiate ou éloignée, et qu'elles ne seraient pas ainsi qualifiées si
+elles procuraient du plaisir.
+
+En examinant nos conceptions sous leur aspect opposé, ce fait général
+force lui-même notre attention avec une égale clarté. Imaginez qu'en
+soignant un malade on ne fasse qu'augmenter ses souffrances, que
+l'adoption d'un orphelin soit nécessairement pour lui une source de
+misères, que l'assistance donnée dans un embarras d'argent à un homme
+qui s'adresse à vous tourne à son désavantage, que ce soit enfin le
+moyen d'empêcher un homme de faire son chemin dans le monde que de lui
+inspirer un noble caractère: que dirions-nous de ces actes classés
+maintenant parmi les actes dignes d'éloges? Ne devrions-nous pas au
+contraire les ranger parmi ceux qu'il faut blâmer?
+
+En employant comme pierres de touche ces formes les plus accusées de la
+bonne et de la mauvaise conduite, on met facilement ce point hors de
+doute: que nos idées de la bonté et de la méchanceté des actes viennent
+de la certitude ou de la probabilité avec laquelle nous les croyons
+capables de produire, ici ou là, des plaisirs ou des peines. Cette
+vérité nous apparaît avec la même clarté si nous examinons les règles
+des différentes écoles morales, car l'analyse nous montre que chacune de
+ces règles tire son autorité de cette règle suprême.
+
+Les systèmes de morale peuvent être distingués en gros suivant qu'ils
+prennent pour idées cardinales: 1º le caractère de l'agent; 2º la nature
+de ses motifs; 3º la qualité de ses actes; et 4º leurs résultats. Chacun
+de ces faits peut être caractérisé comme bon ou mauvais; ceux qui
+n'apprécient pas un mode de conduite d'après ses effets sur le bonheur
+l'apprécient par la bonté ou la méchanceté supposée de l'agent, de ses
+motifs ou de ses actes. La perfection de l'agent est prise comme pierre
+de touche pour juger sa conduite. En dehors de l'agent, nous prenons son
+sentiment considéré comme moral, et, en dehors du sentiment, nous avons
+l'action considérée comme vertueuse.
+
+Les distinctions ainsi indiquées sont aussi peu définies que les mots
+qui les expriment sont d'un usage invariable; mais elles correspondent
+cependant à des doctrines en partie différentes les unes des autres.
+Nous pouvons les examiner avec soin, et séparément, pour montrer que
+leurs critériums de la bonté sont dérivés.
+
+12. Il est étrange qu'une notion aussi abstraite que celle de perfection
+ou d'un certain achèvement idéal de la nature ait jamais pu être choisie
+comme point de départ pour le développement d'un système de morale. Elle
+a été acceptée cependant d'une manière générale par Platon et avec plus
+de précision par Jonathan Edwards. Perfection est synonyme de bonté au
+plus haut degré. Définir la bonne conduite par le mot de perfection,
+c'est donc indirectement la définir par elle-même. Il en résulte
+naturellement que l'idée de perfection, comme celle de bonté, ne peut
+être formée que par la considération des fins.
+
+Nous disons d'un objet inanimé, d'un outil par exemple, qu'il est
+imparfait quand il manque d'une partie nécessaire pour exercer une
+action efficace, ou lorsque quelqu'une de ses parties est conformée de
+manière à l'empêcher de servir de la façon la plus convenable à l'usage
+auquel il est destiné. On parle de la perfection d'une montre quand elle
+marque exactement les heures, quelque simple qu'elle soit; et on la
+déclare imparfaite, quelle que soit d'ailleurs la richesse de ses
+ornements, si elle ne marque pas bien les heures. Nous disons bien que
+les choses sont imparfaites quand nous y découvrons quelque défaut, même
+s'il ne les empêche pas de rendre de bons services; mais nous le faisons
+parce que ce défaut implique une fabrication inférieure, ou une usure,
+et par suite cette dégradation qui décèlent ordinairement dans la
+pratique l'impossibilité d'être vraiment utile; le plus souvent en effet
+l'absence d'imperfections minimes s'associe avec l'absence
+d'imperfections plus graves.
+
+Appliqué aux êtres vivants, le mot perfection a le même sens. L'idée
+d'une forme parfaite, s'il s'agit d'un cheval de race, est dérivée par
+généralisation des traits qui chez les chevaux de race accompagnent
+habituellement la faculté d'atteindre la plus grande vitesse; l'idée de
+constitution parfaite pour un cheval de race se rapporte aussi à la
+force qui lui permet de conserver cette vitesse le plus longtemps
+possible. Il en est de même des hommes, à les considérer comme êtres
+physiques: nous n'avons d'autre critérium de la perfection que la
+faculté complète pour chaque organe de remplir ses fonctions
+particulières. Notre conception d'un équilibre parfait des parties
+internes et d'une parfaite proportion des parties externes se forme de
+cette manière; il est facile de s'en convaincre: par exemple nous
+reconnaissons l'imperfection d'un viscère, comme les poumons, le coeur
+ou le foie, à ce seul caractère qu'il est incapable de répondre
+entièrement aux exigences des activités organiques; de même l'idée de la
+grandeur insuffisante ou de la grandeur excessive d'un membre dérive
+d'expériences accumulées relativement à cette proportion des membres qui
+favorise au plus haut degré l'accomplissement des actions nécessaires.
+
+Nous n'avons pas d'autre moyen de mesurer la perfection quand il s'agit
+de la nature mentale. Si l'on parle d'une imperfection de la mémoire, du
+jugement, du caractère, on entend par là une inaptitude à satisfaire aux
+besoins de la vie. Imaginer un parfait équilibre des facultés
+intellectuelles et des émotions, c'est imaginer entre elles cette
+harmonie qui assure l'entier accomplissement de tous les devoirs suivant
+les exigences de chaque cas.
+
+Aussi la perfection d'un homme considéré comme agent veut dire qu'il est
+constitué de manière à effectuer une complète adaptation des actes aux
+fins de tout genre. Or, comme nous l'avons montré plus haut, la complète
+adaptation des actes aux fins est à la fois ce qui assure et ce qui
+constitue la vie à son plus haut degré de développement, aussi bien en
+largeur qu'en longueur. D'un autre côté, ce qui justifie tout acte
+destiné à accroître la vie, c'est que nous recueillons de la vie plus de
+bonheur que de misère. Il résulte de ces deux propositions que
+l'aptitude à procurer le bonheur est le dernier critérium de la
+perfection dans la nature humaine. Pour en être pleinement convaincu, il
+suffit de considérer combien serait étrange la proposition contraire.
+Supposez un instant que tout progrès vers la perfection implique un
+accroissement de misère pour l'individu, ou pour les autres, ou pour
+l'un et les autres à la fois; puis essayez de mettre en regard cette
+affirmation que le progrès vers la perfection signifie véritablement un
+progrès vers ce qui assure un plus grand bonheur!
+
+13. Passons maintenant, de la théorie de ceux qui font de l'excellence
+de l'être leur principe, à la théorie de ceux qui prennent pour règle le
+caractère vertueux de l'action. Je ne fais pas allusion ici aux
+moralistes qui, après avoir décidé expérimentalement ou rationnellement,
+par induction ou par déduction, que des actes d'un certain genre ont le
+caractère que nous désignons par le mot _vertueux_, soutiennent que de
+pareils actes doivent être accomplis sans égard pour leurs conséquences
+immédiates: ceux-là sont amplement justifiés. Je parle de ceux qui
+s'imaginent concevoir la vertu comme une fin non dérivée d'une autre
+fin, et qui soutiennent que l'idée de vertu ne peut se ramener à des
+idées plus simples.
+
+Il semble que telle soit la doctrine proposée par Aristote. Je dis:
+semble, car il s'en faut que les différents traits de cette doctrine
+s'accordent les uns avec les autres. Aristote reconnaissait que le
+bonheur est la fin suprême des efforts de l'homme, et on pourrait croire
+à première vue qu'il ne doit point passer pour le type de ceux qui font
+de la vertu la fin suprême. Cependant il se range lui-même dans cette
+catégorie, en cherchant à définir le bonheur par la vertu, au lieu de
+définir la vertu par le bonheur. L'imparfaite distinction des mots et
+des choses, qui caractérise généralement la philosophie grecque, en est
+peut-être la cause. Dans les esprits primitifs, le nom et l'objet nommé
+sont associés de telle sorte que l'un est regardé comme une partie de
+l'autre. C'est au point que le seul fait de connaître le nom d'un
+sauvage paraît à ce sauvage entraîner la possession d'une partie de son
+être et donner par suite le pouvoir de lui faire du mal à volonté. Cette
+croyance à une connexion réelle entre le mot et la chose se continue aux
+degrés inférieurs du progrès, et persiste longtemps dans cette hypothèse
+tacite que le sens des mots est intrinsèque. Elle pénètre dans les
+dialogues de Platon, et l'on peut en suivre la trace même dans les
+oeuvres d'Aristote: il ne serait pas facile de comprendre autrement
+pourquoi il aurait si imparfaitement séparé l'idée abstraite de bonheur
+des formes particulières du bonheur.
+
+Tant que le divorce des mots comme symboles et des choses comme
+symbolisées n'est pas complet, il doit naturellement être difficile de
+donner aux mots abstraits une signification assez abstraite. A l'époque
+des premiers développements du langage, un nom ne peut être séparé, dans
+la pensée, de l'objet concret auquel il s'applique: cela donne à
+présumer que, pendant la formation successive de plus hauts degrés de
+noms abstraits, il a fallu résister contre la tendance d'interpréter
+chaque mot plus abstrait au moyen de quelques-uns des noms moins
+abstraits auxquels on le substituait. De là, je pense, ce fait
+qu'Aristote regarde le bonheur comme associé à un certain ordre
+d'activités humaines, plutôt qu'à tous les ordres réunis de ces
+activités. Au lieu d'enfermer dans le bonheur la sensation agréable liée
+à des actions qui constituent surtout l'être vivant, actions communes,
+dit-il, à l'homme et au végétal; au lieu d'y comprendre ces états
+mentaux que produit l'exercice de la perception externe, et qui, d'après
+lui, sont communs à l'homme et à l'animal en général, il les exclut de
+l'idée qu'il se fait du bonheur, pour y comprendre seulement les modes
+de conscience qui accompagnent la vie rationnelle. Il affirme que la
+tâche propre de l'homme «consiste dans l'exercice actif des facultés
+mentales conformément à la raison;» et il conclut que «le suprême bien
+de l'homme consiste à remplir cette tâche avec excellence ou avec vertu:
+par là, il arrivera au bonheur.» Il trouve une confirmation de sa
+théorie dans le fait qu'elle concorde avec des théories précédemment
+exposées. «Notre doctrine, dit-il, s'accorde exactement avec celles qui
+font consister le bonheur dans la vertu; car selon nous il consiste dans
+l'action de la vertu, c'est-à-dire non seulement dans la possession,
+mais encore dans la pratique.»
+
+La croyance ainsi exprimée que la vertu peut être définie d'une autre
+manière que par le bonheur--autrement cela reviendrait à dire que le
+bonheur doit être obtenu par des actions conduisant au bonheur--se
+ramène à la théorie platonicienne d'un bien idéal ou absolu d'où les
+biens particuliers et relatifs empruntent leur caractère de bonté. Un
+argument analogue à celui qu'Aristote emploie contre la conception du
+bien proposée par Platon peut servir également contre sa propre
+conception de la vertu. Qu'il s'agisse du bien ou de la vertu, il ne
+faut pas employer le singulier, mais le pluriel: dans la classification
+même d'Aristote, la vertu, au singulier quand il en parlait en général,
+se transforme en vertus. Les vertus qu'il distingue alors doivent être
+ainsi nommées, grâce à quelque caractère commun, intrinsèque ou
+extrinsèque. Nous pouvons classer ensemble certaines choses, pour deux
+motifs: 1º parce qu'elles sont toutes faites de la même manière chez des
+êtres qui présentent d'ailleurs en eux quelque particularité, par
+exemple lorsque nous réunissons les animaux vertébrés parce qu'ils ont
+tous une colonne vertébrale;--2º à cause de quelque trait commun dans
+leurs relations extérieures, par exemple lorsque nous groupons, sous le
+nom commun d'outils, les scies, les couteaux, les marteaux, les herses,
+etc. Les vertus sont-elles classées comme telles à cause de quelque
+communauté de nature intrinsèque? Il doit alors y avoir un trait commun
+à retrouver dans toutes les vertus cardinales distinguées par Aristote:
+«le courage, la tempérance, la libéralité, la magnanimité, la
+magnificence, la douceur, l'amabilité ou l'amitié, la franchise, la
+justice.» Quel est donc le trait commun à la magnificence et à la
+douceur? et, si l'on peut démêler un pareil trait commun, est-ce aussi
+le trait qui constitue essentiellement la franchise? Notre réponse doit
+être négative. Les vertus ne sont donc pas classées comme telles à cause
+d'une communauté intrinsèque de caractère. Il faut donc qu'elles le
+soient à cause de quelque chose d'extrinsèque, et ce quelque chose ne
+peut être que le bonheur, lequel consiste, suivant Aristote, dans la
+pratique de ces vertus. Elles sont unies par leur relation commune à ce
+résultat; mais elles ne le sont point dans leur nature intérieure.
+
+Peut-être rendrons-nous cette induction plus claire en la présentant en
+ces termes: Si la vertu est primordiale et indépendante, on ne peut
+donner aucune raison pour expliquer la correspondance qui doit exister
+entre la conduite vertueuse et la conduite procurant le plaisir,
+pleinement et dans tous ses effets, à l'auteur ou aux autres, ou à l'un
+et aux autres à la fois. Or, s'il n'y a pas là une correspondance
+nécessaire, on pourra concevoir que la conduite classée comme vertueuse
+soit capable de causer de la peine dans ses résultats définitifs. Pour
+montrer la conséquence d'une pareille conception, prenons deux vertus
+considérées comme des vertus par excellence chez les anciens et chez les
+modernes: le courage et la chasteté. Par hypothèse, nous devons donc
+concevoir le courage, déployé pour la défense de l'individu aussi bien
+que pour la défense du pays, non seulement comme entraînant des maux
+accidentels, mais encore comme étant une cause nécessaire de misères
+pour l'individu et pour l'Etat; l'absence de courage au contraire, par
+une conséquence légitime, amènerait le bien-être de l'individu et de la
+société. De même, par hypothèse, nous devons concevoir les relations
+sexuelles irrégulières comme directement et indirectement avantageuses:
+l'adultère amènerait avec lui l'harmonie domestique et l'éducation
+attentive des enfants; les relations conjugales, au contraire,
+produiraient le désaccord entre le mari et la femme en proportion de
+leur durée, et auraient pour résultats les souffrances, les maladies, la
+mort des enfants. A moins d'affirmer que le courage et la chasteté
+pourraient encore être regardés comme des vertus malgré cette suite de
+maux, il faut bien admettre que la conception de la vertu ne peut être
+séparée de la conception d'une conduite procurant le bonheur. Si cela
+est vrai de toutes les vertus, quelles que soient d'ailleurs leurs
+différences, c'est qu'elles doivent d'être classées comme des vertus à
+leur propriété de donner le bonheur.
+
+14. En passant de ces doctrines morales, pour lesquelles la perfection
+de nature ou le caractère vertueux de l'action fournissent le principe
+de jugement, à celles qui prennent pour critérium la rectitude de
+l'intention, nous nous rapprochons de la théorie de l'intuition morale,
+et nous pouvons légitimement traiter de ces doctrines en critiquant
+cette théorie.
+
+Par théorie de l'intuition, j'entends ici non pas celle qui regarde
+comme produits par l'hérédité ou des expériences prolongées les
+sentiments d'amour ou d'aversion que nous inspirent certains genres
+d'actes, mais bien la théorie d'après laquelle ces sentiments nous
+viennent de Dieu lui-même, indépendamment des résultats expérimentés par
+nous ou par nos ancêtres. «Il y a donc, dit Hutcheson, comme chacun peut
+s'en convaincre par une sérieuse attention et par la réflexion, un
+penchant naturel et immédiat à approuver certaines affections et
+certains actes qui leur répondent;» Hutcheson admettait, avec ses
+contemporains, la création spéciale de l'homme et de tous les autres
+êtres; il considérait donc «ce sens naturel d'une excellence immédiate»
+comme un guide d'origine surnaturelle. Il dit bien que les sentiments et
+les actions dont nous reconnaissons ainsi intuitivement la bonté
+«s'accordent tous en un caractère général, celui de tendre au bonheur
+des autres;» mais il est obligé d'y voir l'effet d'une harmonie
+préétablie. Néanmoins on peut établir que l'aptitude à procurer le
+bonheur, représentée ici comme un trait accidentel des actes qui
+obtiennent cette approbation morale innée, est réellement la pierre de
+touche qui révèle le caractère moral de cette approbation. Les
+intuitionnistes mettent leur confiance dans ces verdicts de la
+conscience, uniquement parce qu'ils aperçoivent, d'une manière au moins
+confuse, sinon distincte, que ces verdicts s'accordent avec les
+indications de ce critérium suprême. En voici la preuve.
+
+Par hypothèse, on apprécie donc la gravité d'un meurtre grâce à une
+intuition morale que l'esprit humain doit à sa constitution originelle.
+D'après cette hypothèse, il ne faudrait pas admettre que ce sentiment de
+la culpabilité naisse, de près ni de loin, de la conscience que le
+meurtre implique, directement ou indirectement, une diminution du
+bonheur. Si vous demandez à un partisan de cette doctrine d'opposer son
+intuition à celle d'un Figien qui regarde le meurtre comme un acte
+honorable et n'a pas de repos avant d'avoir massacré quelques individus;
+si vous lui demandez comment on justifiera l'intuition de l'homme
+civilisé par opposition à celle du sauvage, il n'aura qu'un seul moyen
+de le faire, c'est de montrer comment, en se conformant à l'une, on
+arrive au bien-être, tandis que l'autre produit seulement des
+souffrances particulières ou générales. Demandez-lui pourquoi son sens
+moral, lui enseignant qu'il est mal de dérober le bien d'autrui, doit
+être obéi plutôt que le sens moral d'un Turcoman qui prouve combien le
+vol lui paraît méritoire en faisant des pèlerinages et en portant des
+offrandes aux tombeaux de voleurs fameux: l'intuitionniste est réduit à
+reconnaître que,--du moins dans des conditions comme celles où nous
+vivons, sinon dans celles où le Turcoman est placé,--le mépris du droit
+de propriété chez les autres non seulement cause une misère immédiate,
+mais encore implique un état social qui ne saurait comporter aucun
+bonheur. Demandez-lui encore de justifier le sentiment de répugnance que
+le mensonge lui inspire, en opposition avec le sentiment d'un Égyptien
+qui s'estime pour son adresse à mentir, qui croit même très beau de
+tromper sans autre but que le plaisir de tromper: l'intuitionniste ne le
+fera qu'en montrant la prospérité sociale favorisée par une entière
+confiance mutuelle et la désorganisation sociale liée à la défiance
+universelle; or ces conséquences conduisent respectivement, de toute
+nécessité, à des sentiments agréables ou à des sentiments désagréables.
+
+Il faut donc bien conclure que l'intuitionniste n'ignore pas, ne peut
+pas ignorer que le bien et le mal dérivent en dernière analyse du
+plaisir et de la peine. Admettons qu'il soit guidé, et bien guidé, par
+les décisions de sa conscience sur le caractère des actes humains: s'il
+a pleine confiance dans ces décisions, c'est parce qu'il aperçoit, d'une
+manière vague, mais positive, qu'en s'y conformant il assure son propre
+bien-être et celui des autres, et qu'en les méprisant il s'expose, lui
+et les autres, à toutes sortes de maux. Demandez-lui d'indiquer un
+jugement du sens moral déclarant bon un genre d'actes qui doit entraîner
+un excès de peine, en tenant compte de tous ses effets, soit dans cette
+vie, soit, par hypothèse, dans la vie future: vous verrez qu'il est
+incapable d'en citer un seul. Voilà bien la preuve qu'au fond de toutes
+ces intuitions sur la bonté et la méchanceté des actes se cache cette
+hypothèse fondamentale: les actes sont bons ou mauvais suivant que la
+somme de leurs effets augmente le bonheur des hommes ou augmente leur
+misère.
+
+15. Il est curieux de voir combien le culte rendu par les sauvages aux
+démons a survécu, sous divers déguisements, chez les hommes civilisés.
+Ce culte démoniaque a engendré l'ascétisme qui, sous différentes formes
+et à différents degrés, jouit d'une si grande faveur aujourd'hui
+encore, et exerce une influence si marquée sur des hommes, affranchis en
+apparence, non-seulement des superstitions primitives, mais encore des
+superstitions plus développées. Ces manières de comprendre la vie et la
+conduite, inventées par des hommes qui cherchaient, en se torturant
+eux-mêmes, à se rendre favorables leurs ancêtres divinisés, inspirent
+encore de notre temps les théories morales de beaucoup de personnes,
+même de personnes qui ont rompu depuis bien des années avec la théologie
+du passé et se croient entièrement soustraites à son influence.
+
+Dans les écrits d'un auteur qui rejette les dogmes chrétiens aussi bien
+que la religion juive d'où ces dogmes procèdent, vous trouverez le récit
+d'une conquête, qui a coûté la vie à dix mille hommes, fait avec une
+sympathie toute semblable à la joie dont les livres hébraïques saluent
+la destruction des ennemis accomplie au nom de Dieu. D'autres fois
+l'éloge du despotisme se joint à des considérations sur la force d'un
+Etat où les volontés des esclaves ou des citoyens sont soumises aux
+volontés de maîtres ou de tribuns, et ce sentiment nous rappelle la vie
+orientale dépeinte dans les récits de la Bible. Avec ce culte de l'homme
+fort, avec cette facilité à justifier tout ce que la force entreprend
+pour satisfaire son ambition, avec cette sympathie pour une forme de
+société où la suprématie d'une minorité est sans limite, où la vertu du
+grand nombre consiste dans l'obéissance, il est tout naturel de répudier
+la théorie morale d'après laquelle la plus grande somme de bonheur, sous
+une forme ou sous une autre, est la fin de la conduite humaine; il est
+tout naturel d'adopter cette philosophie utilitaire désignée sous le nom
+méprisant de «philosophie de porc». Alors, pour montrer comment doit
+s'entendre la philosophie ainsi surnommée, on nous dit que ce n'est pas
+le bonheur, mais la béatitude qui est la véritable fin de l'homme.
+
+Evidemment on suppose ainsi que la béatitude n'est pas un genre de
+bonheur. Mais cette hypothèse provoque une question: Quel mode de
+sentiment est-elle donc? Si c'est un état de conscience quelconque, il
+faut nécessairement qu'il soit pénible, indifférent ou agréable. Si la
+béatitude ne fait éprouver aucune émotion d'aucun genre à celui qui l'a
+acquise, c'est exactement comme s'il ne l'avait point acquise; et, si
+elle lui fait éprouver une émotion, cette émotion doit être pénible ou
+agréable.
+
+Chacune de ces possibilités peut être conçue de deux manières. Le mot
+béatitude peut d'abord désigner un état particulier de conscience, parmi
+tous ceux qui se succèdent en nous: nous avons alors à chercher si cet
+état est agréable, indifférent ou pénible. Dans un second sens, le mot
+béatitude ne s'appliquerait pas à un état particulier de la conscience,
+mais caractériserait l'agrégat de ses états; par hypothèse, cet agrégat
+peut être constitué de telle sorte ou que le plaisir y prédomine, ou que
+la peine l'emporte, ou que les plaisirs et les peines s'y compensent
+exactement.
+
+Nous allons examiner successivement ces deux interprétations possibles
+du mot béatitude.
+
+«Bienheureux les miséricordieux!»--«Bienheureux les
+pacifiques!»--«Bienheureux celui qui a pitié du pauvre!» Ce sont là
+autant d'expressions que nous pouvons prendre à bon droit comme propres
+à faire connaître le sens du mot _béatitude_. Que devons-nous donc
+penser de celui qui est bienheureux en accomplissant un acte de
+miséricorde? Son état mental est-il agréable? Alors il faut abandonner
+l'hypothèse, car la béatitude devient une forme du bonheur. Son état
+est-il indifférent ou pénible? Il faut alors que l'homme bienheureux
+dont on parle soit assez exempt de sympathie pour que le fait de
+soulager la peine d'un autre, ou de l'affranchir de la crainte de la
+peine, le laisse absolument froid ou même lui cause une émotion
+désagréable. De même, si un homme, bienheureux pour avoir rétabli la
+paix, n'en ressent aucune joie comme récompense, c'est que la vue des
+hommes s'attaquant injustement les uns les autres ne l'afflige pas du
+tout, ou lui cause même un plaisir qui se change en peine lorsqu'il
+prévient ces injustices. De même encore, appeler bienheureux celui qui
+«a compassion du pauvre», si ce n'est pas lui attribuer un sentiment
+agréable, c'est dire que sa compassion pour le pauvre ne lui procure
+aucun sentiment ou lui fait éprouver un sentiment désagréable. Si donc
+la béatitude est un mode particulier de conscience d'une durée
+déterminée produit à la suite de tout genre d'actions bienfaisantes,
+ceux qui refusent d'y voir un plaisir ou un élément de bonheur avouent
+eux-mêmes que le bien-être des autres ou ne les émeut en aucune manière,
+ou leur déplaît.
+
+Dans un autre sens, la béatitude, comme nous l'avons dit, consiste dans
+la totalité des sentiments éprouvés durant sa vie par l'homme occupé des
+actes que ce mot désigne. On peut faire alors trois hypothèses: excès de
+plaisir, excès de peine, ou égalité de l'un et de l'autre. Si les états
+agréables l'emportent, la vie bienheureuse ne se distingue plus d'une
+autre vie agréable que par la quantité relative ou la qualité des
+plaisirs; c'est une vie qui a pour fin un bonheur d'un certain genre et
+d'un certain degré: il faut alors renoncer à soutenir que la béatitude
+n'est pas une forme du bonheur. Si au contraire, dans la vie
+bienheureuse, les plaisirs et les peines s'équilibrent exactement et
+produisent ainsi comme résultante un état d'indifférence, ou si la somme
+des peines l'emporte sur celle des plaisirs, cette vie possède le
+caractère que les pessimistes attribuent à la vie en général et pour
+lequel ils la maudissent. L'anéantissement, disent-ils, est préférable.
+En effet, si l'indifférence est le terme de la vie bienheureuse,
+l'anéantissement fait atteindre ce but une fois pour toutes; et, si un
+excès de maux est le seul résultat de cette forme la plus haute de la
+vie, de la vie bénie, c'est assurément une raison de plus pour souhaiter
+la fin de toute existence en général.
+
+On nous opposera peut-être cette réponse: Supposez agréable l'état
+particulier de conscience accompagnant la conduite appelée bienheureuse;
+on peut soutenir que la pratique de cette conduite et la recherche du
+plaisir qui s'y attache entraînent cependant, par l'abnégation de
+soi-même, par la persistance de l'effort et peut-être par quelque
+douleur physique qui en est la suite, une souffrance supérieure à ce
+plaisir même. On affirmerait, malgré cela, que la béatitude, ainsi
+caractérisée par l'excès d'un ensemble de peines sur un ensemble de
+plaisirs, doit être poursuivie comme une fin préférable au bonheur qui
+consiste dans un excès des plaisirs sur les peines.
+
+Cette conception de la béatitude peut se défendre, s'il s'agit d'un seul
+individu ou de quelques-uns; mais elle devient insoutenable dès qu'on
+l'étend à tous les hommes. Pour le comprendre, il suffit de chercher la
+raison qui fait supporter ces peines supérieures aux plaisirs. Si la
+béatitude est un état idéal offert également à tous les hommes, si les
+sacrifices que chacun s'impose dans la poursuite de cet idéal ont pour
+but d'aider les autres à atteindre le même idéal, il en résulte que
+chacun doit parvenir à cet état de béatitude, rempli d'ailleurs de
+peines, pour permettre aux autres d'arriver aussi à cet état à la fois
+bienheureux et pénible: la conscience bienheureuse se formerait donc par
+la contemplation de la conscience de tous dans une condition de
+souffrance. Peut-on admettre cette conséquence? Évidemment non. Mais, en
+rejetant une pareille théorie, on accorde implicitement que si l'homme
+accepte la souffrance dans l'accomplissement des actes constituant la
+vie appelée bienheureuse, ce n'est pas avec l'intention d'imposer aux
+autres les peines de la béatitude, mais bien pour leur procurer des
+plaisirs. Par suite le plaisir, sous une forme ou une autre, est
+tacitement reconnu comme la fin suprême.
+
+En résumé, la condition nécessaire à l'existence de la béatitude est un
+accroissement de bonheur, positif ou négatif, dans une conscience ou
+dans une autre. Elle n'a plus aucun sens si les actions dites bénies
+peuvent être présentées comme une cause de diminution de bonheur aussi
+bien pour les autres que pour celui qui les accomplit.
+
+16. Pour achever de rendre claire l'argumentation exposée dans ce
+chapitre, nous allons en rappeler les différentes parties.
+
+Ce qu'on a étudié, dans le chapitre précédent, comme la conduite
+parvenue au dernier degré de l'évolution, reparaît dans celui-ci sous le
+nom de bonne conduite. Le but idéal que nous avons d'abord dû assigner à
+l'évolution naturelle de la conduite nous donne maintenant la règle
+idéale de la conduite considérée au point de vue moral.
+
+Les actes adaptés à des fins, qui constituent à tous les instants la vie
+manifestée au dehors sont de mieux en mieux adaptés à leurs fins, à
+mesure que l'évolution fait des progrès; ils finissent par rendre
+complète, en longueur et en largeur, la vie de chaque individu, en même
+temps qu'ils contribuent efficacement à l'élevage des jeunes. Puis, ce
+double résultat est atteint sans empêcher les autres individus d'y
+parvenir aussi, et même de manière à les y aider. Ici, on affirme sous
+ces trois aspects la bonté de cette conduite. Toutes choses égales
+d'ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre
+conservation; bons, les actes bien appropriés à l'éducation d'enfants
+capables d'une vie complète; bons, les actes qui favorisent le
+développement de la vie de nos semblables.
+
+Juger bonne la conduite qui favorise pour l'individu et pour ses
+semblables le développement de la vie, c'est admettre que l'existence de
+l'être animé est désirable. Un pessimiste ne peut, sans se contredire,
+appeler bonne une conduite qui sert à assurer la vie: pour l'appeler
+ainsi, il devrait en effet, sous une forme ou sous une autre, adopter
+l'optimisme. Nous avons vu toutefois que les pessimistes et les
+optimistes s'accordent au moins sur ce postulat: que la vie est digne
+d'être bénie ou maudite suivant que la résultante en est agréable ou
+pénible pour la conscience. Puisque les pessimistes, déclarés ou
+secrets, et les optimistes de toutes sortes constituent, pris ensemble,
+l'humanité tout entière, il en résulte que ce postulat est
+universellement accepté. D'où il suit que, si nous pouvons appeler
+_bonne_ la conduite favorable au développement de la vie, nous le
+pouvons à la condition seulement de sous-entendre qu'elle procure en
+définitive plus de plaisirs que de peines.
+
+Cette vérité--que la conduite est jugée bonne ou mauvaise suivant que la
+somme de ses effets, pour l'individu, pour les autres, ou pour l'un et
+les autres à la fois, est agréable ou pénible,--un examen attentif nous
+a montré qu'elle était impliquée dans tous les jugements ordinaires sur
+la conduite: la preuve en est qu'en renversant l'emploi des mots on
+arrive à des absurdités. Nous avons constaté en outre que toutes les
+autres règles de conduite que l'on a pu imaginer tirent leur autorité de
+ce principe. Qu'on prenne comme terme de nos efforts la perfection, la
+vertu des actes, ou la droiture du motif, peu importe: pour définir la
+perfection, la vertu ou la droiture, il faut toujours revenir, comme
+idée fondamentale, au bonheur éprouvé sous une forme ou sous une autre,
+à un moment ou à un autre, par une personne ou par une autre. On ne peut
+pas davantage se faire de la béatitude une idée intelligible, sans la
+concevoir comme impliquant une tendance de la conscience, individuelle
+ou générale, à un plus haut degré de bonheur, soit par la diminution des
+peines, soit par l'accroissement des plaisirs.
+
+Ceux mêmes qui jugent la conduite au point de vue religieux plutôt qu'au
+point de vue moral ne pensent pas autrement. Les hommes qui cherchent à
+se rendre Dieu propice, soit en s'infligeant des peines à eux-mêmes,
+soit en se privant de plaisirs pour éviter de l'offenser, agissent ainsi
+pour échapper à des peines futures plus grandes, ou obtenir à la fin de
+plus grands plaisirs. Si, par des souffrances positives ou négatives en
+cette vie, ils s'attendaient à augmenter plus tard leurs souffrances,
+ils ne se conduiraient pas comme ils le font. Ce qu'ils appellent leur
+devoir, ils cesseraient de le regarder comme tel si son accomplissement
+leur promettait un malheur éternel au lieu d'un éternel bonheur. Bien
+plus, s'il y a des gens capables de croire les hommes créés pour être
+malheureux, et obligés de continuer une vie misérable pour la seule
+satisfaction de celui qui les a créés, de pareils croyants sont obligés
+eux-mêmes de suivre la même règle dans leurs jugements; car le plaisir
+de leur dieu diabolique est la fin qu'ils doivent se proposer.
+
+Aucune école ne peut donc éviter de prendre pour dernier terme de
+l'effort moral un état désirable de sentiment, quelque nom d'ailleurs
+qu'on lui donne: récompense, jouissance ou bonheur. Le plaisir, de
+quelque nature qu'il soit, à quelque moment que ce soit, et pour
+n'importe quel être ou quels êtres, voilà l'élément essentiel de toute
+conception de moralité. C'est une forme aussi nécessaire de l'intuition
+morale que l'espace est une forme nécessaire de l'intuition
+intellectuelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DES MANIÈRES DE JUGER LA CONDUITE
+
+
+17. Le développement de l'idée de causation suppose le développement
+d'un si grand nombre d'autres idées qu'il est la mesure la plus exacte
+du progrès intellectuel. Avant de se frayer une route, il faut que la
+pensée et le langage soient assez avancés déjà pour concevoir et
+exprimer les propriétés ou les attributs des objets, indépendamment des
+objets eux-mêmes: il n'en est pas encore ainsi aux degrés inférieurs de
+l'intelligence humaine. De plus, pour acquérir même la plus simple
+notion de cause, il faut d'abord avoir groupé un grand nombre de cas
+semblables dans une généralisation unique; et, à mesure que nous nous
+élevons, des idées de causes de plus en plus hautes supposent des idées
+générales de plus en plus larges. Ensuite, comme il faut avoir réuni
+dans son esprit des causes concrètes de divers genres avant de pouvoir
+en faire sortir la notion générale de cause conçue comme distincte des
+causes particulières, cette opération suppose un nouveau progrès de la
+faculté d'abstraire. Tout ce travail implique en même temps la
+reconnaissance de relations constantes entre les phénomènes, et cette
+reconnaissance fait naître des idées d'uniformité de séquence et de
+coexistence, l'idée d'une loi naturelle. Pour que ces progrès soient
+possibles et sûrs, il faut que l'usage des mesures donne une forme
+nettement définie aux perceptions et aux pensées qui en résultent; cet
+usage familiarise l'esprit avec les notions d'exacte correspondance, de
+vérité, de certitude. Enfin la causation n'est conçue comme nécessaire
+et universelle que lorsque la science, en se développant, a rassemblé
+des exemples de relations quantitatives, prévues et vérifiées, entre
+une foule toujours plus grande de phénomènes. Aussi, bien que toutes ces
+conceptions cardinales s'aident l'une l'autre dans leurs progrès
+respectifs, le développement de l'idée de causation dépend d'une manière
+plus spéciale du développement de toutes les autres: il est donc la
+meilleure mesure du développement intellectuel en général.
+
+Cette idée de la causation, par suite de sa dépendance même, se
+développe avec une extrême lenteur: un exemple suffit pour le rendre
+évident. On s'étonne d'entendre un sauvage, tombé dans un précipice,
+attribuer sa chute à la méchanceté de quelque diable; on sourit de
+l'idée toute semblable de cet ancien Grec, dont une déesse, disait-il,
+avait sauvé la vie en délaçant la courroie du casque par lequel son
+ennemi le traînait déjà. Mais tous les jours, sans manifester
+d'étonnement, nous entendons dire, aux uns qu'ils ont été sauvés d'un
+naufrage «par une intervention divine», aux autres qu'ils ont
+«providentiellement» manqué un train qui a déraillé un peu plus loin, ou
+qu'ils ont échappé «par miracle» à la chute d'une cheminée.
+
+Ces gens-là ne reconnaissent pas plus, en pareils cas, la causation
+physique que les sauvages ou les hommes à demi civilisés. Le Veddah, qui
+se reproche, quand sa flèche a manqué un gibier, d'avoir mal fait son
+invocation à l'esprit d'un ancêtre, et le prêtre chrétien, qui prie pour
+un malade dans l'espérance de voir le cours de la maladie suspendu, ces
+deux hommes ne diffèrent qu'au point de vue de l'agent dont ils
+attendent une assistance surnaturelle, auquel ils demandent de changer
+l'ordre des phénomènes; mais, l'un et l'autre, ils méconnaissent
+également les relations nécessaires des causes et des effets.
+
+On trouve des exemples de ce manque de foi dans la causation même chez
+ceux dont l'éducation a été le plus propre à développer cette foi, même
+chez des hommes de science. Alors que, depuis une génération déjà, les
+savants admettent tous la théorie des actions lentes en géologie, ils
+sont restés en biologie partisans de la théorie des cataclysmes; dans la
+genèse de la croûte terrestre, ils n'admettent que des actions
+naturelles, et ils attribuent à des actions surnaturelles la genèse des
+organismes à la surface de la terre. Bien plus, parmi les naturalistes
+convaincus que les êtres vivants en général se sont développés sous
+l'action et la réaction de forces partout agissantes, il en est qui font
+une exception pour l'homme; ou bien, s'ils admettent que le corps humain
+a été soumis à l'évolution comme celui des autres animaux, ils
+soutiennent que son esprit n'est pas le résultat de cette évolution et
+qu'il a été l'objet d'une création spéciale.
+
+Si la causation universelle et nécessaire commence aujourd'hui seulement
+à être pleinement acceptée par ceux dont les travaux la rendent chaque
+jour plus claire, il faut s'attendre à la voir en général très
+imparfaitement reconnue par les autres hommes, par ceux dont la culture
+n'a pas été dirigée de manière à imprimer cette notion dans leur esprit;
+il faut surtout s'attendre à la leur voir reconnaître bien moins encore
+dans ces classes de phénomènes où la complexité des faits rend la
+causation bien plus difficile à suivre qu'autre part: les phénomènes
+psychiques, sociaux et moraux.
+
+Pourquoi ces réflexions, qui semblent si peu à leur place dans ce livre?
+Le voici. En étudiant les divers systèmes de morale, je suis très frappé
+de reconnaître qu'ils se caractérisent tous, soit par l'absence complète
+de l'idée de causation, soit par une application insuffisante de cette
+idée. Théologiques, politiques, intuitionnistes ou utilitaires, ils ont
+tous, sinon au même degré, chacun du moins dans une large mesure, les
+défauts qui résultent de cette lacune.--Nous allons les étudier dans
+l'ordre où nous venons de les énumérer.
+
+18. L'école morale que l'on doit considérer comme représentant
+aujourd'hui encore la doctrine la plus ancienne, c'est l'école qui ne
+reconnaît d'autre règle de conduite que la prétendue volonté de Dieu.
+Elle prend naissance chez les sauvages, dont le seul frein, après la
+peur de leurs semblables, est la crainte que leur inspire l'esprit de
+quelque ancêtre: pour eux la notion d'un devoir moral, distincte de la
+notion de prudence sociale, est l'effet de cette crainte. La doctrine
+morale et la doctrine religieuse sont encore réunies et ne diffèrent à
+aucun degré.
+
+Cette forme primitive de la doctrine morale,--modifiée seulement par la
+suppression d'une infinité d'agents surnaturels de second ordre et le
+développement d'un agent surnaturel unique,--subsiste avec beaucoup de
+force même de notre temps. Les symboles religieux, orthodoxes ou non,
+donnent tous un corps à cette croyance que le bien et le mal sont
+déterminés exclusivement par un ordre de Dieu. Cette supposition tacite
+a passé des systèmes théologiques aux systèmes de morale; ou plutôt
+disons que les systèmes de morale, encore peu distincts des systèmes
+théologiques qui les accompagnaient aux premières phases de leur
+développement, ont participé à cette hypothèse. Nous la trouvons dans
+les oeuvres des stoïciens comme dans les livres de certains moralistes
+chrétiens.
+
+Parmi les derniers, je citerai les _Essais sur les principes de la
+moralité_ de Jonathan Dymond, un quaker qui fait de «l'autorité divine»
+le seul fondement du devoir, et de sa volonté révélée le seul principe
+suprême de la distinction du bien et du mal. Cette théorie n'est pas
+admise seulement par des écrivains d'une secte aussi peu philosophique.
+Elle l'est aussi par des écrivains de sectes toutes différentes. Ils
+affirment que, si l'on ne croit pas en Dieu, l'on n'a plus de guide
+moral: cela revient à dire que les vérités de l'ordre moral n'ont
+d'autre origine que la volonté de Dieu, qu'elle soit d'ailleurs révélée
+dans des livres sacrés ou dans la conscience.
+
+Quand on l'examine de près, on voit bientôt que cette doctrine conduit à
+la négation de la morale. En effet, dans l'hypothèse où la distinction
+du bien et du mal n'aurait d'autre fondement que la volonté de Dieu,
+révélée ou connue intuitivement, les actes que nous jugeons mauvais ne
+pourraient être jugés tels, si nous ne connaissions pas cette volonté de
+Dieu dont on parle. Or, si les hommes ne savaient pas que de tels actes
+sont mauvais comme contraires à la volonté de Dieu, ils ne se rendraient
+pas coupables de désobéissance en les commettant; et, s'ils n'avaient
+pas d'autre raison de les trouver mauvais, ils pourraient alors les
+commettre indifféremment comme les actes que nous jugeons aujourd'hui
+vertueux: le résultat, en pratique, serait le même de toutes manières.
+Tant qu'il s'agit de questions temporelles, il n'y aurait aucune
+différence entre ces deux sortes d'actes. En effet, dire que, dans les
+affaires de la vie, on s'expose à quelque mal en continuant de faire les
+actes appelés mauvais, en cessant d'accomplir les actes appelés bons, ce
+serait avouer que ces actes produisent par eux-mêmes certaines
+conséquences fâcheuses ou utiles, c'est-à-dire reconnaître une autre
+source des règles morales que la volonté divine révélée ou supposée, et
+admettre qu'elles peuvent être établies par une induction fondée sur
+l'observation des conséquences de ces actes.
+
+Je ne vois aucun moyen d'échapper à cette conclusion. Il faut admettre
+ou nier que les actes appelés bons et les actes appelés mauvais
+conduisent naturellement, les uns au bien-être, les autres au malheur.
+L'admet-on? On reconnaît alors que l'expérience suffit pour apprécier la
+valeur de la conduite, et l'on doit, par suite, renoncer à la doctrine
+qui place l'origine des jugements moraux dans les seuls ordres de Dieu.
+Nie-t-on, au contraire, que les actes classés comme bons ou mauvais
+diffèrent par leurs effets? On affirme alors tacitement que les affaires
+humaines iraient tout aussi bien si l'on ignorait cette distinction, et
+la prétendue nécessité des commandements de Dieu s'évanouit.
+
+Nous sentons ici combien manque la notion de cause. Admettre que telles
+ou telles actions sont rendues respectivement bonnes ou mauvaises par
+une simple injonction de la divinité cela revient à croire que telles ou
+telles actions n'ont pas dans la nature des choses tels ou tels genres
+d'effets. C'est la preuve que l'on n'a pas conscience de la causation ou
+qu'on l'ignore entièrement.
+
+19. A la suite de Platon et d'Aristote, qui font des lois de l'Etat les
+sources du bien et du mal, à la suite de Hobbes, d'après lequel il n'y a
+ni justice ni injustice jusqu'à ce qu'un pouvoir coercitif soit
+régulièrement constitué pour édicter et sanctionner des commandements,
+un grand nombre de penseurs modernes soutiennent que la loi seule est le
+principe de la distinction du bien et du mal dans la conduite. Cette
+doctrine implique que l'obligation morale a sa source dans les actes
+d'un Parlement et peut être changée dans un sens ou dans l'autre par les
+majorités. Ses partisans tournent en ridicule l'hypothèse des droits
+naturels de l'homme et prétendent que les droits sont exclusivement le
+résultat d'une convention: par une conséquence rigoureuse, les devoirs
+eux-mêmes ne peuvent pas être autre chose. Avant de rechercher si cette
+théorie s'accorde avec des vérités établies ailleurs, voyons jusqu'à
+quel point elle est conséquente avec elle-même.
+
+Après avoir soutenu que les droits et les devoirs dérivent
+d'arrangements sociaux, Hobbes continue en ces termes:
+
+ «Si aucun contrat n'a précédé, aucun droit n'a été
+ transféré, et tout homme a droit à toute chose; par
+ conséquent, aucune action ne peut être injuste. Mais, s'il y
+ a un contrat, alors il est _injuste_ de le rompre, et la
+ seule définition de l'INJUSTICE est de dire qu'elle est _le
+ fait de ne pas se conformer au contrat_. Tout ce qui n'est
+ pas injuste est _juste_.... Il faut donc, avant de pouvoir
+ employer les mots de juste et d'injuste, qu'il y ait une
+ puissance coercitive, pour contraindre également tous les
+ hommes à observer leurs contrats, par la crainte de quelque
+ châtiment plus sensible que le profit à espérer de la
+ violation de ces contrats[2].»
+
+[Note 2: _Léviathan_, ch. XV.]
+
+Dans ce passage, les propositions essentielles sont celles-ci: la
+justice consiste dans l'observation d'un contrat; l'observation d'un
+contrat implique un pouvoir qui l'impose: «_il ne peut_ y avoir de place
+pour le juste et l'injuste,» à moins que les hommes ne soient contraints
+à observer leurs contrats. Mais cela revient à dire que les hommes ne
+_peuvent_ observer leurs contrats sans y être forcés. Accordons que la
+justice consiste dans l'observation d'un contrat. Supposons maintenant
+qu'il soit observé volontairement: c'est un acte de justice. En pareil
+cas, cependant, c'est un acte de justice accompli sans aucune contrainte:
+ce qui est contraire à l'hypothèse. On ne conçoit qu'une seule réplique,
+c'est que l'observation volontaire d'un contrat est impossible: n'est-ce
+pas une absurdité? Faites cette réplique et vous pourrez alors défendre
+la doctrine qui fonde la distinction du bien et du mal sur l'établissement
+d'une souveraineté. Refusez de la faire, et cette doctrine est renversée.
+
+Des inconséquences du système considéré en lui-même, passons à ses
+inconséquences extérieures. Hobbes cherche à justifier sa théorie d'une
+autorité civile absolue, prise comme source des règles de conduite, par
+les maux résultant de la guerre chronique d'homme à homme qui devait
+exister en l'absence de toute société; suivant lui, la vie est meilleure
+sous n'importe quel gouvernement que dans l'état de nature. Admettez, si
+vous voulez, avec cette théorie toute gratuite, que les hommes ont
+sacrifié leurs libertés à un pouvoir absolu quelconque, dans l'espoir de
+voir leur bien-être s'accroître; ou croyez, avec la théorie rationnelle,
+fondée sur une induction, qu'un état de subordination politique s'est
+établi par degrés, grâce à l'expérience de l'accroissement de bien-être
+qui en résultait: dans un système comme dans l'autre, il est également
+évident que les actes de pouvoir absolu n'ont de valeur et d'autorité
+qu'autant qu'ils servent à la fin pour laquelle on l'a établi. Les
+nécessités qui ont fait créer le gouvernement lui prescrivent
+elles-mêmes ce qu'il doit faire. Si ses actes ne répondent pas à ces
+nécessités, ils perdent toute valeur. En vertu de l'hypothèse même,
+l'autorité de la loi est une autorité dérivée, et ne peut jamais
+s'élever au-dessus des principes dont elle dérive. Si la fin suprême est
+le bien général, ou le bien-être, ou l'utilité, et si les ordres du
+gouvernement se justifient comme autant de moyens d'arriver à cette fin
+suprême, alors ces ordres tirent toute leur autorité de la valeur qu'ils
+ont par rapport à cette fin. S'ils sont justes, c'est uniquement comme
+expression de l'autorité primordiale, et ils sont mauvais quand ils ne
+la représentent pas. C'est dire que la loi ne peut rendre la conduite
+bonne ou mauvaise; ces caractères sont déterminés en définitive par ses
+effets, suivant qu'elle favorise ou ne favorise pas le développement des
+citoyens.
+
+Les inconséquences des théories de Hobbes et de ses disciples deviennent
+encore plus manifestes, quand on passe des abstractions à la réalité
+concrète. Ces philosophes reconnaissent, comme tout le monde, que, si la
+sécurité n'est pas suffisante pour que chacun se livre sans crainte à
+ses affaires, il n'y a ni bonheur, ni prospérité, soit pour l'individu
+soit pour l'ensemble des citoyens; ils admettent qu'il faut prendre des
+mesures pour prévenir les meurtres, les agressions de toutes sortes,
+etc., et ils prétendent que tel ou tel système pénal est le meilleur
+moyen d'arriver à ce résultat. Ils soutiennent ainsi, pour les maux
+comme pour les remèdes, que telles et telles causes, en vertu de la
+nature des choses, produisent tels ou tels effets. Ils déclarent
+certaine _à priori_ cette vérité que les hommes ne chercheront pas à
+amasser du bien s'ils ne peuvent compter avec beaucoup de vraisemblance
+en retirer des avantages; que, par suite,--dans un pays où le vol ne
+serait pas puni ou dans lequel un maître rapace s'emparerait de tout ce
+que ses sujets ne pourraient cacher,--la production dépasserait à peine
+le niveau des consommations immédiates, et qu'il n'y aurait
+nécessairement aucune accumulation de capitaux, comme il en faut pour
+tout développement social et pour l'accroissement du bien-être. Comment
+n'aperçoivent-ils pas, en raisonnant ainsi, l'affirmation qu'ils
+acceptent implicitement? A savoir qu'il est indispensable de déduire les
+règles relatives à la conduite des conditions nécessaires au complet
+développement de la vie dans l'état social. Ils déclarent donc, sans
+s'en douter, que l'autorité de la loi est dérivée et non primitive.
+
+Un partisan de cette doctrine dira peut-être qu'il faut distinguer un
+certain nombre d'obligations morales comme autant de règles cardinales
+ayant une base plus profonde que la législation, et que celle-ci ne crée
+pas, mais se borne à confirmer. Si, après un tel aveu, il continuait à
+réclamer, pour de moindres droits seulement et de moindres devoirs, une
+origine législative, nous devrions en conclure que certaines manières
+d'agir tendent, d'après la nature des choses, à produire certains genres
+d'effets, mais qu'en même temps certaines autres manières d'agir ne
+tendent pas, d'après la nature des choses, à produire certains genres
+d'effets. Les premières auraient naturellement de bonnes ou de mauvaises
+conséquences; mais on pourrait le nier des secondes. Il faut accepter
+cette distinction, pour avoir le droit de prétendre que les actes de la
+dernière classe doivent à la loi leur caractère moral; en effet, si ces
+actes ont quelque tendance intrinsèque à produire des effets fâcheux ou
+avantageux, c'est cette tendance qui les fait commander ou interdire par
+la loi. Dire que c'est ce commandement ou cette interdiction qui les
+rend bons ou mauvais, c'est déclarer qu'ils n'ont en eux-mêmes aucune
+tendance à produire des effets avantageux ou funestes.
+
+Ici encore, nous sommes donc en face d'une doctrine où la conscience de
+la causation fait défaut. Une conscience parfaite de la causation
+oblige à croire que dans la société, tous les actes, du plus sérieux au
+plus simple, produisent des conséquences qui, en dehors de l'action
+légale, contribuent à différents degrés au bien-être ou au malaise
+général. Si les meurtres causent un dommage à la société, que la loi
+d'ailleurs les défende ou non; si l'appropriation violente de ce qu'un
+autre a gagné est une source de maux privés et publics, qu'elle soit du
+reste contraire ou non aux édits d'un maître; si la violation d'un
+contrat, si la fraude et la falsification sont des maux pour une
+communauté en proportion de leur fréquence, lors même qu'elles ne
+seraient pas frappées de prohibitions légales, n'est-il pas manifeste
+qu'il en est de même pour tous les détails de la conduite humaine?
+N'est-il pas vrai que, si la législation prescrit certains actes qui ont
+naturellement de bons effets et en défend d'autres qui ont naturellement
+des effets funestes, ces actes ne tiennent pas de la législation leurs
+caractères, mais que la législation emprunte au contraire son autorité
+aux effets naturels de ces actes? Ne pas le reconnaître, c'est nier la
+causation naturelle.
+
+20. Il n'en est pas autrement des purs intuitionnistes qui déclarent les
+perceptions morales innées dans l'intelligence primitive. D'après eux,
+c'est Dieu qui a doué les hommes de facultés morales, et ils refusent
+d'admettre qu'elles résultent de modifications héréditaires produites
+par des expériences accumulées.
+
+Affirmer que l'homme reconnaît certaines choses comme moralement bonnes,
+d'autres comme moralement mauvaises, en vertu d'une conscience qui lui
+vient d'en haut, et par suite affirmer implicitement qu'il ne pourrait
+discerner autrement le bien du mal, c'est nier tacitement toute relation
+naturelle entre les actes et leurs résultats. En effet, s'il y a des
+relations de ce genre, on peut les découvrir, par induction ou par
+déduction, ou des deux manières à la fois. S'il était admis que, grâce à
+ces relations naturelles, le bonheur est produit par un genre de
+conduite qui doit être approuvé pour cette raison, tandis que le malheur
+est produit par un autre genre de conduite qui doit être pour cette
+raison condamné, on admettrait en même temps que la bonté ou la
+culpabilité des actions peut être déterminée, et doit être finalement
+déterminée, par le caractère des effets bons ou mauvais qui en
+découlent: ce qui est contraire à l'hypothèse.
+
+On pourrait répondre, il est vrai, que cette école ignore de parti pris
+les résultats; elle enseigne que les actes reconnus bons par l'intuition
+morale doivent être accomplis sans s'inquiéter de leurs conséquences.
+Mais il est facile de voir qu'il s'agit seulement des conséquences
+particulières et non des conséquences générales. Par exemple, lorsqu'on
+dit qu'un objet perdu doit être restitué par celui qui l'a trouvé sans
+considérer le mal qui en résulte pour lui,--en faisant cette
+restitution, il s'enlève peut-être le moyen de ne pas périr de faim,--on
+entend que, dans l'observation du principe, il ne faut pas considérer
+les conséquences immédiates et spéciales; on ne parle pas des
+conséquences générales et éloignées. Cette théorie, tout en
+s'interdisant de reconnaître ouvertement une causation, la reconnaît
+donc sans l'avouer.
+
+De là un trait sur lequel j'attire l'attention du lecteur. L'idée d'une
+causation naturelle est si imparfaitement développée que nous avons
+seulement une conscience indistincte de ce fait que les relations de
+causes et d'effets gouvernent l'ensemble de la conduite humaine, et que
+toutes les règles morales dérivent d'elles en définitive, bien que
+beaucoup de ces règles puissent être immédiatement dérivées d'intuitions
+morales.
+
+21. Chose étrange, l'école utilitaire, qui, à première vue, paraît se
+distinguer des autres par la croyance à la causation naturelle, est
+elle-même, sinon aussi loin, du moins très loin encore de la reconnaître
+complètement.
+
+Suivant sa théorie, la conduite doit être estimée d'après les résultats
+observés. Lorsque, dans des cas assez nombreux, on a constaté que telle
+manière d'agir produisait le bien, tandis que telle autre produisait le
+mal, on doit respectivement juger bonne ou mauvaise l'une et l'autre de
+ces deux manières d'agir. Eh bien, si l'affirmation de cette vérité, que
+les règles morales ont pour origine des causes naturelles, paraît
+contenue dans cette théorie, cette affirmation n'est encore que
+partielle. Ce qu'on y trouve en effet, c'est que nous avons à établir
+par induction que tels dommages ou tels avantages _suivent_ tels ou tels
+actes et à induire que de pareilles relations subsisteront dans
+l'avenir. Mais accepter ces généralisations et les conclusions qu'on en
+tire, cela n'équivaut pas à la reconnaissance de la causation dans toute
+la force du terme. Tant que l'on se contente de reconnaître _quelque_
+relation entre une cause et un effet dans la conduite, au lieu de
+reconnaître _la_ relation, on n'a pas encore donné à la connaissance sa
+forme définitivement scientifique. Jusqu'à présent, les utilitaires ne
+tiennent pas compte de cette distinction, même lorsqu'elle leur est
+signalée; ils ne comprennent pas que l'utilitarisme empirique est
+seulement une forme de transition qu'il faut dépasser pour arriver à
+l'utilitarisme rationnel.
+
+Dans une lettre adressée, il y a seize ans environ, à M. Mill, et où je
+repoussais le nom d'anti-utilitaire qu'il m'avait appliqué (cette lettre
+a été publiée depuis dans le livre de M. Bain _mental and moral
+Science_), j'ai essayé d'éclaircir la différence que je viens de
+signaler. Voici quelques passages de cette lettre:
+
+ L'idée que je défends c'est que la morale proprement
+ dite--la science de la conduite droite--a pour objet de
+ déterminer _comment_ et _pourquoi_ certains modes de
+ conduite sont nuisibles, certains autres avantageux. Ces
+ résultats bons et mauvais ne peuvent être accidentels, ils
+ doivent être des conséquences nécessaires de la constitution
+ des choses. A mon avis, l'objet de la science morale doit
+ être de déduire des lois de la vie et des conditions de
+ l'existence quelles sortes d'actions tendent nécessairement
+ à produire le bonheur, quelles autres à produire le malheur.
+ Cela fait, ces déductions doivent être reconnues comme les
+ lois de la conduite; elles doivent être obéies
+ indépendamment de toute considération directe et immédiate
+ de bonheur ou de misère.
+
+ Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux
+ dire. Dans les premiers temps, l'astronomie planétaire ne
+ possédait que des observations accumulées relativement aux
+ positions et aux mouvements du soleil et des planètes; de
+ loin en loin ces observations permettaient de prédire,
+ approximativement, que certains corps célestes occuperaient
+ certaines positions à telles époques. La science moderne de
+ l'astronomie planétaire consiste en déductions de la loi de
+ la gravitation, déductions qui font connaître, pourquoi les
+ corps célestes occupent _nécessairement_ certaines places à
+ certaines époques. Le rapport qui existe entre l'ancienne
+ astronomie et l'astronomie moderne est analogue à celui qui
+ existe aussi, selon moi, entre la morale de l'utile et la
+ science morale proprement dite. L'objection que je fais à
+ l'utilitarisme courant, c'est qu'il ne reconnaît pas la
+ forme développée de la morale: il ne s'aperçoit pas qu'il
+ n'a pas encore dépassé la période primitive de la science
+ morale.
+
+Sans doute, si l'on demandait aux utilitaires si c'est par hasard que
+cette sorte d'actions produit du mal et cette autre du bien, ils
+répondraient négativement: ils admettraient que de pareilles séquences
+sont des parties d'un ordre nécessaire auquel les phénomènes sont
+soumis. Cette vérité est au-dessus de toute discussion, et s'il y a des
+relations causales entre les actes et leurs résultats, les règles de la
+conduite ne peuvent devenir scientifiques que le jour où elles seront
+déduites de ces relations: on continue à se contenter de cette forme de
+l'utilitarisme dans laquelle ces relations causales restent ignorées en
+pratique. On suppose qu'à l'avenir, comme aujourd'hui, l'utilité doit
+être déterminée uniquement par l'observation des résultats, et qu'il
+n'est pas possible de connaître par déduction de principes fondamentaux
+quelle conduite _doit_ être nuisible, quelle autre _doit_ être
+avantageuse.
+
+22. Pour rendre plus précise cette idée de la science morale que
+j'indique ici, je vais la présenter sous un aspect concret. Je
+commencerai par un exemple fort simple, et, par degrés, je rendrai cet
+exemple de plus en plus complexe.
+
+Si nous arrêtons la plus grande partie du sang qui circule dans un
+membre, en liant sa principale artère, aussi longtemps que ce membre
+fonctionnera les parties appelées à travailler perdront plus qu'elles ne
+recevront, et il en résultera un certain affaiblissement. Le rapport
+entre l'arrivée régulière des matières nutritives dans ce membre, par
+des artères, et l'accomplissement régulier de ses fonctions, forme une
+partie de l'ordre physique. Si, au lieu d'arrêter la nutrition d'un
+membre en particulier, nous faisons perdre au patient une grande
+quantité de sang, nous supprimons ainsi les matériaux nécessaires à la
+réparation non d'un seul membre mais de tous les membres, et non
+seulement des membres mais aussi des viscères: nous déterminons à la
+fois une diminution des forces musculaires et un amoindrissement des
+fonctions vitales. Ici encore, la cause et l'effet ont des rapports
+nécessaires. Le dommage qui résulte d'une grande perte de sang en
+résulte sans qu'il soit utile de faire intervenir un commandement divin,
+ou un ordre politique, ou une intuition morale. Faisons un pas de plus.
+Supposons un homme dans l'impossibilité de prendre assez de cette
+nourriture, solide ou liquide, contenant les substances que le sang doit
+fournir pour la réparation des tissus; supposons qu'il ait un cancer de
+l'oesophage et qu'il ne puisse avaler: qu'arrive-t-il? Par cette perte
+indirecte, comme par la perte directe, il est fatalement réduit à
+l'impuissance d'accomplir les actes d'un homme en bonne santé. Dans ce
+cas, comme dans les autres, la connexion entre la cause et l'effet est
+une connexion qui ne peut être établie ou détruite par aucune autorité
+extérieure aux phénomènes eux-mêmes. Supposons encore que, au lieu
+d'être arrêtés après avoir passé la bouche, les aliments n'y arrivent
+même pas, de telle sorte que, chaque jour, cet homme soit forcé d'user
+ses tissus en cherchant de quoi se nourrir, et que, chaque jour aussi,
+il ne puisse manger ces aliments qu'il s'est épuisé à chercher: comme
+plus haut, le progrès vers la mort par inanition est inévitable; la
+connexion entre les actes et les effets est indépendante de toute
+autorité, quelle qu'elle soit, théologique ou politique. De même, si on
+le force à coups de fouet à travailler, et si on ne lui donne pas en
+retour une nourriture proportionnée à son travail, les maux qui
+s'ensuivront sont également certains; les ordres d'un pouvoir sacré ou
+profane n'y peuvent rien.
+
+Passons maintenant aux actes qu'on regarde d'ordinaire comme soumis à
+des règles de conduite. Voici un homme auquel on dérobe continuellement
+le produit de son travail, qui devait servir à réparer sa dépense
+d'énergie nervoso-musculaire, à renouveler ses forces. Ici encore, la
+relation qui existe entre la conduite et ses conséquences prend racine
+dans la nature des choses; une loi de l'Etat ne pourrait pas la changer,
+et nous n'avons pas besoin pour l'établir d'une généralisation
+empirique. Si l'action qui atteint cet homme ne produit pas de résultats
+aussi immédiats ou aussi décisifs, nous trouvons tout de même dans
+l'ordre physique le fondement de la moralité. Par exemple, on lui paye
+ses services en fausse monnaie, ou bien on lui fait attendre ce payement
+au delà de l'époque marquée, ou bien les aliments qu'il achète sont
+falsifiés. Evidemment tous ces actes, que nous condamnons comme injustes
+et que la loi punit, empêchent, comme les faits cités plus haut,
+l'établissement d'un équilibre physiologique régulier entre la
+consommation et la réparation.
+
+Il en est de même pour les actes dont les effets sont encore beaucoup
+plus éloignés. Si l'on empêche cet homme de défendre son droit, si la
+prédominance d'une classe lui interdit tout progrès, si un juge corrompu
+rend un jugement contraire à l'évidence, si un témoin dépose contre la
+vérité: ces différents actes l'affectent sans doute moins directement,
+mais leur culpabilité ne tient-elle pas à la même raison originelle?
+
+On peut en dire autant des actions qui produisent un dommage diffus,
+indéfini. Que notre homme, au lieu d'être trompé, soit calomnié: ici,
+comme dans les cas précédents, on entrave l'exercice des activités qui
+servent au soutien de sa vie, car la perte de sa réputation est funeste
+à ses affaires. Ce n'est pas tout. La dépression mentale qui en résulte
+le rend, dans une certaine mesure, incapable d'efforts énergiques et
+peut le faire tomber malade. Ainsi le colportage criminel de faux
+jugements tend à la fois à diminuer sa vie et à diminuer son aptitude à
+conserver sa vie. De là vient la gravité morale de la calomnie.
+
+Allons plus loin; suivons jusqu'à leurs ramifications dernières les
+effets produits par quelques-uns des actes que condamne la morale dite
+intuitive, et demandons-nous quels en sont les résultats, non seulement
+pour l'individu lui-même, mais encore pour ceux qui lui tiennent de
+près. L'appauvrissement entrave l'éducation des enfants, en ne
+permettant de leur donner qu'une nourriture et des vêtements
+insuffisants, ce qui peut aboutir à la mort des uns, à l'affaiblissement
+de la constitution des autres: nous voyons donc que, par suite des
+connexions nécessaires des choses, ces actes ne tendent pas seulement à
+amoindrir la vie chez l'individu qui en est la victime, ils tendent en
+second lieu à l'amoindrir aussi chez les membres de sa famille, et, en
+troisième lieu, à diminuer le développement de la société en général;
+celle-ci en effet doit souffrir de tout ce que souffrent ses membres.
+
+On comprendra mieux maintenant pourquoi l'utilitarisme, qui admet
+seulement comme principes de conduite les principes fournis par
+l'induction, n'est qu'une préparation à un autre utilitarisme qui déduit
+ces principes des progrès de la vie conformément aux conditions réelles
+de l'existence.
+
+23. Voilà justifiée, je crois, l'affirmation formulée au début, à savoir
+que toutes les méthodes ordinaires de morale ont un défaut commun,
+indépendamment de leurs caractères distinctifs et de leurs tendances
+spéciales: elles négligent les dernières relations causales. Sans doute,
+elles n'ignorent pas entièrement les conséquences naturelles des
+actions; mais elles ne les reconnaissent que d'une manière incidente.
+Elles n'érigent pas en méthode l'affirmation de relations nécessaires
+entre les causes et les effets, et la déduction des règles de la
+conduite de la connaissance de ces relations.
+
+Toute science commence par accumuler des observations et elle les
+généralise aussitôt d'une manière empirique; mais il faut qu'elle
+parvienne à englober ces généralisations empiriques dans une
+généralisation rationnelle pour devenir une science constituée.
+L'astronomie a déjà passé par ces degrés successifs: d'abord, collection
+de faits; ensuite, inductions fondées sur ces faits; enfin,
+interprétations déductives de ces mêmes faits, considérés comme
+corollaires d'un principe universel d'action gouvernant les masses dans
+l'espace. En groupant et comparant toutes les observations faites sur la
+structure et la disposition des couches de terrains, on a été
+graduellement conduit à expliquer les différentes classes de phénomènes
+géologiques par l'action de l'eau ou par celle du feu. Si la géologie
+forme aujourd'hui une véritable science c'est parce que ces phénomènes
+sont considérés maintenant comme les conséquences des processus naturels
+qui se sont succédé pendant le refroidissement et la solidification de
+la terre, placée sous l'influence de la chaleur solaire et l'action que
+la lune exerce sur son Océan. La science de la vie a parcouru et
+parcourt encore une série de phases analogues: l'évolution des formes
+organiques en général est rattachée aux actions physiques qui agissaient
+dès l'origine; quant aux phénomènes vitaux présentés par chaque
+organisme, on commence à les considérer comme des séries de changements
+s'accomplissant dans des particules matérielles soumises à certaines
+forces et produisant d'autres forces.
+
+Les premières théories relatives à la pensée et au sentiment excluaient
+toute idée de cause, si ce n'est pour certains effets de l'habitude qui
+avaient forcé l'attention et étaient passés en proverbe. Mais on en
+vient à rattacher la pensée et le sentiment aux actions et aux réactions
+d'une structure nerveuse qui est influencée par les changements
+extérieurs et produit dans le corps des changements appropriés. Il en
+résulte que la psychologie tend aujourd'hui à devenir une science, dans
+la mesure où ces relations de phénomènes sont expliquées comme des
+conséquences de principes suprêmes.
+
+La sociologie, représentée jusqu'à ces derniers temps par des idées
+éparses sur l'organisation sociale, perdues dans une foule de
+considérations sans valeur que nous ont laissées les historiens,
+commence elle-même à être regardée comme une science par quelques
+savants. Les premiers traits, qui nous en ont été fournis de temps à
+autre sous forme de généralisations empiriques, commencent à prendre le
+caractère de généralisations cohérentes en se rattachant aux causes qui
+agissent dans la nature humaine placée au milieu de conditions données.
+Il est donc clair que la morale, c'est-à-dire la science de la conduite
+des hommes vivant en société, doit subir une transformation semblable:
+non développée encore jusqu'à présent, elle pourra, quand elle aura subi
+cette transformation, être considérée comme une science constituée.
+
+Il faut cependant que des sciences plus simples lui aient d'abord
+préparé la voie. La morale a un côté physique, puisqu'elle traite des
+activités humaines soumises, comme toutes les manifestations de
+l'énergie, à la loi de la conservation de la force: les principes moraux
+doivent donc être conformes aux nécessités physiques. Elle a aussi un
+côté biologique, car elle concerne certains effets, internes ou
+externes, individuels ou sociaux, des changements vitaux qui se
+produisent dans le type le plus élevé de l'animalité. Elle présente
+également un côté psychologique; car elle s'occupe d'un ensemble
+d'actions inspirées par les sentiments et guidées par l'intelligence.
+Enfin, elle a encore un côté sociologique, car ces
+actions,--quelques-unes directement et toutes indirectement--affectent
+des êtres réunis en société.
+
+Quelle est la conclusion? Appartenant, par l'un de ces côtés, à des
+sciences diverses, physique, biologie, psychologie et sociologie, la
+morale ne peut être définitivement comprise qu'au moyen des vérités
+fondamentales communes à toutes ces sciences. Nous avons établi déjà,
+par une autre méthode, que la conduite en général,--qui renferme la
+conduite dont s'occupe la morale,--doit, pour être bien comprise, être
+regardée comme une face de l'évolution de la vie; une méthode plus
+spéciale conduit au même résultat.
+
+Il faut donc aborder maintenant l'étude des phénomènes moraux considérés
+comme phénomènes de l'évolution; nous sommes forcés de le faire, parce
+que nous découvrons en eux une partie de l'agrégat des phénomènes que
+l'évolution a produits. Si l'univers visible tout entier est soumis à
+l'évolution, si le système solaire, considéré comme formant un tout, si
+la terre, comme partie de ce tout, si la vie en général qui se développe
+à la surface de la terre, aussi bien que celle de chaque organisme
+individuel, si les phénomènes psychiques manifestés par toutes les
+créatures, jusqu'aux plus élevées, comme les phénomènes résultant de la
+réunion de ces créatures les plus parfaites, si tout enfin est soumis
+aux lois de l'évolution, il faut bien admettre que les phénomènes de
+conduite produits par ces créatures de l'ordre le plus élevé, et qui
+font l'objet de la morale, sont aussi soumis à ces lois.
+
+Les ouvrages précédents[3] ont préparé la voie pour l'étude de la morale
+ainsi comprise. Nous tirerons parti des conclusions qu'ils contiennent,
+et nous verrons quelles données elles nous fournissent. Nous traiterons
+successivement du point de vue physique, du point de vue biologique, du
+point de vue psychologique et du point de vue sociologique de la morale.
+
+[Note 3: _Premiers principes_, _Principes de biologie_, _Principes
+de psychologie_ et _Principes de sociologie_.--Voir aussi
+l'_Introduction à la Science sociale_ dans la _Bibliothèque scientifique
+internationale_, cinquième édition.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE POINT DE VUE PHYSIQUE
+
+
+24. A chaque moment, nous passons instantanément des actions humaines
+que nous percevons aux motifs qu'elles impliquent, et nous sommes ainsi
+conduits à formuler ces actions en termes se rapportant à l'esprit
+plutôt qu'en termes se rapportant au corps. C'est aux pensées et aux
+sentiments qu'on applique son jugement lorsqu'on loue ou qu'on blâme les
+actes d'un homme, et non à ces manifestations extérieures qui révèlent
+les pensées et les sentiments. On arrive ainsi peu à peu à oublier que
+la conduite, telle que l'expérience nous la fait connaître, consiste en
+changements perçus par le toucher, la vue et l'ouïe.
+
+L'habitude de considérer seulement l'aspect psychique de la conduite est
+si tenace qu'il faut un véritable effort pour examiner aussi son aspect
+physique. On ne peut nier que, par rapport à nous, la manière d'être
+d'un autre homme est faite des mouvements de son corps et de ses
+membres, de ses muscles faciaux et de son appareil vocal: cependant il
+semble paradoxal de dire que ce sont là les seuls éléments de conduite
+réellement connus, tandis que les éléments de la conduite exclusivement
+regardés comme ses éléments constitutifs ne sont pas directement connus,
+mais induits par raisonnements.
+
+Eh bien, laissant de côté pour le moment les éléments induits de la
+conduite, occupons-nous ici des éléments perçus: nous avons à observer
+les caractères de la conduite considérés comme une suite de mouvements
+combinés. En se plaçant au point de vue de l'évolution, en se rappelant
+que, pendant qu'un agrégat se développe, non seulement la matière qui le
+compose, mais aussi le mouvement de cette matière, passe d'une
+homogénéité indéfinie incohérente à une hétérogénéité définie cohérente,
+nous avons maintenant à rechercher si la conduite, pendant qu'elle
+s'élève vers ses formes les plus élevées, manifeste ces caractères dans
+son progrès, et si elle les manifeste au plus haut degré lorsqu'elle
+atteint la forme la plus élevée de toutes que nous appelons la forme
+morale.
+
+25. Il faut s'occuper d'abord du caractère de cohérence croissante. La
+conduite des êtres dont l'organisation est simple contraste beaucoup
+avec la conduite des êtres dont l'organisation est développée, en ce
+sens que les parties successives n'ont qu'une faible liaison. Les
+mouvements qu'un animalcule fait au hasard n'ont aucun rapport avec les
+mouvements qu'il a faits un moment auparavant et n'ont aucune influence
+déterminée sur les mouvements produits aussitôt après. Les tours et
+détours que fait aujourd'hui un poisson à la recherche de la nourriture,
+bien qu'ils offrent peut-être par leur adaptation à la capture de
+différents genres de proies aux différentes heures un ordre légèrement
+déterminé, n'ont aucune relation avec ses tours d'hier et ceux de
+demain. Mais des êtres déjà plus développés, comme les oiseaux, nous
+montrent,--dans la construction de leurs nids, la disposition des oeufs,
+l'éducation des jeunes et l'assistance qu'ils leur donnent quand ils
+commencent à voler,--des suites de mouvements formant une série liée qui
+s'étend à une période considérable. En observant la complexité des actes
+accomplis pour se procurer et fixer les fibres du nid, ou pour capturer
+et apporter aux petits chaque portion de leur nourriture, nous
+découvrons dans les mouvements combinés une cohésion latérale aussi bien
+qu'une cohésion longitudinale.
+
+L'homme, même à son état le plus inférieur, déploie dans sa conduite des
+combinaisons beaucoup plus cohérentes de mouvements. Par les
+manipulations laborieuses nécessaires pour la fabrication d'armes qui
+serviront à la chasse l'année prochaine, ou pour la construction de
+canots ou de wigwams d'un usage permanent, par les actes d'agression ou
+de défense qui se relient à des injustices depuis longtemps subies ou
+commises, le sauvage produit un ensemble de mouvements qui, dans
+quelques-unes de ses parties, subsiste pendant de longues périodes. Bien
+plus, si on considère les divers mouvements impliqués par les
+transactions de chaque jour, dans le bois, sur l'eau, dans le camp, dans
+la famille, on voit que cet agrégat cohérent de mouvements se compose
+lui-même de divers agrégats plus petits, qui ont leur cohésion
+particulière et s'unissent à leurs voisins.
+
+Chez l'homme civilisé, ce trait du développement de la conduite devient
+bien plus remarquable encore. Quelle que soit l'affaire dont il
+s'occupe, son action enveloppe un nombre relativement considérable de
+mouvements dépendants; jour par jour, la conduite se continue de manière
+à montrer une connexion entre des mouvements actuels et des mouvements
+accomplis depuis longtemps, aussi bien que des mouvements destinés à se
+produire dans un avenir éloigné. Outre les diverses actions, liées les
+unes aux autres, par lesquelles le fermier s'occupe de son bétail,
+dirige ses laboureurs, surveille sa laiterie, achète ses instruments,
+vend ses produits, etc., le fait d'obtenir et de régler son bail
+implique une combinaison de mouvements nombreux dont dépendent les
+mouvements des années suivantes. En fumant ses terres pour en augmenter
+le rendement, ou en établissant des drainages pour la même raison, il
+accomplit des actes qui font partie d'une combinaison cohérente
+relativement étendue. Il en est évidemment de même du marchand, du
+manufacturier, du banquier. Cette cohérence ainsi accrue de la conduite
+chez les hommes civilisés nous frappera bien davantage si nous nous
+rappelons que ses éléments sont souvent maintenus dans un arrangement
+systématique pendant toute la vie, avec l'intention de faire fortune, de
+fonder une famille, de gagner un siège au Parlement.
+
+Remarquez maintenant qu'une cohérence plus grande entre les mouvements
+composants distingue profondément la conduite appelée morale de celle
+que nous appelons immorale. L'application du mot _dissolue_ à la
+seconde, et du mot _retenue_ à la première, implique que la conduite du
+genre le plus bas, composée d'actes désordonnés, a ses parties
+relativement mal reliées les unes avec les autres; au contraire, la
+conduite du genre le plus élevé se suivant ordinairement d'après un
+ordre assuré, y gagne une unité et une cohérence caractéristiques.
+
+Plus la conduite est ce que nous appelons une conduite morale, plus elle
+présente de ces connexions comparativement fermes entre les antécédents
+et les conséquents, car la droiture des actions implique que, dans
+certaines conditions données, les mouvements combinés constituant la
+conduite se suivent dans une voie qui peut être spécifiée. Par contre,
+dans la conduite d'un homme dont les principes ne sont pas élevés, les
+séquences des mouvements sont douteuses. Il peut payer ses dettes ou il
+peut ne pas le faire; il peut observer ses engagements ou y manquer; il
+peut dire la vérité ou mentir. Les mots: _digne de confiance_ et
+_indigne de confiance_, employés pour caractériser respectivement ces
+deux conduites, montrent bien que les actions de l'une peuvent être
+prévues, tandis que celles de l'autre ne le peuvent pas. Cela implique
+que les mouvements successifs dont la conduite morale est composée ont
+les uns avec les autres des relations plus constantes que ceux dont
+l'autre conduite se compose, sont plus cohérents que cette conduite.
+
+26. Outre qu'elle est incohérente, la conduite encore peu développée a
+aussi pour caractère d'être non définie. En montant les degrés
+ascendants de l'évolution de la conduite, on constate une coordination
+de plus en plus définie des mouvements qui la constituent.
+
+Les changements de forme que présentent les protozoaires les plus
+grossiers sont essentiellement vagues, et ne peuvent être décrits avec
+la moindre précision. Chez les animaux un peu plus élevés, les
+mouvements des parties sont plus faciles à définir; mais le mouvement du
+tout par rapport à une direction est encore indéterminé: il ne semble en
+aucune manière adapté pour atteindre tel ou tel point dans l'espace.
+Chez les coelentérés comme chez les polypes, les parties du corps se
+meuvent sans précision: chez ceux de ces êtres capables de changer de
+place, comme la méduse, quand le déplacement ne se fait pas au hasard,
+il a simplement pour but de se rapprocher de la lumière, dans les
+endroits où l'on distingue des degrés de lumière et d'obscurité.
+
+Parmi les annelés, le même contraste existe entre la trace d'un ver, qui
+tourne çà et là au hasard, et la course définie d'une abeille volant de
+fleur en fleur ou revenant à la ruche: les actes de l'abeille
+construisant ses cellules et nourrissant les larves montrent plus de
+précision dans les mouvements simultanés en même temps que dans les
+mouvements successifs. Quoique les mouvements faits par un poisson à la
+poursuite de sa proie soient bien définis, leur caractère est encore
+simple; ils forment à ce point de vue un contraste complet avec les
+divers mouvements définis du corps, de la tête et des membres d'un
+mammifère carnassier qui épie un herbivore, fond sur lui et le saisit;
+en outre, le poisson ne produit aucune de ces séries de mouvement si
+exactement appropriés par lesquels le mammifère pourvoit à l'élevage des
+jeunes.
+
+Même à ses degrés les plus bas, la conduite humaine se caractérise par
+ce fait qu'elle est beaucoup mieux définie, sinon dans les mouvements
+combinés formant des actes particuliers, du moins dans les adaptations
+de plusieurs actes combinés pour atteindre des fins diverses. Dans la
+fabrication et l'usage des armes, dans les manoeuvres de guerre des
+sauvages, de nombreux mouvements, caractérisés par leur adaptation à des
+fins prochaines, sont disposés en outre pour atteindre des fins
+éloignées avec une précision qui ne se rencontre point chez les
+créatures inférieures. La vie des hommes civilisés présente ce trait
+d'une façon bien plus remarquable encore. Chaque art industriel fournit
+l'exemple de mouvements définis séparément et arrangés aussi d'une
+manière définie dans un ordre simultané et successif. Les affaires et
+transactions de tout genre sont caractérisées par des relations
+rigoureuses, au point de vue du temps, du lieu et de la quantité, entre
+les fins à atteindre et les séries de mouvements constituant les actes.
+En outre, le train de vie journalier de chaque personne nous montre,
+dans ses périodes régulières d'activité, de repos, de délassement, un
+arrangement mesuré que nous ne trouvons pas dans les actes du sauvage
+errant: celui-ci n'a pas d'heures fixes pour chasser, dormir, se
+nourrir, ni pour aucun genre d'action.
+
+La conduite morale diffère de la conduite immorale de la même manière et
+au même degré. L'homme consciencieux est exact dans toutes ses
+transactions. Il donne un poids précis pour une somme spécifiée; il
+fournit une qualité définie, comme on la lui demande; il paye tout ce
+qu'il s'est engagé à payer. Au point de vue des dates comme au point de
+vue des quantités, ses actes répondent complètement aux prévisions. S'il
+a fait un contrat, il est exact au jour dit; s'il s'agit d'un
+rendez-vous, il y va à la minute. Il en est de même pour la vérité: ce
+qu'il dit s'accorde de point en point avec les faits. Dans la vie de
+famille, il se comporte de la même manière. Il maintient dans leur
+intégrité les relations conjugales telles qu'elles sont définies par
+opposition à celles qui résultent de la rupture de l'union conjugale;
+comme père, il conforme sa conduite à ce que demande la nature de chacun
+de ses enfants, et modifie suivant les occasions les soins qu'il leur
+donne, évitant tout excès dans l'éloge ou le blâme, les récompenses ou
+les punitions. Il ne se dément pas dans les actes les plus divers. Dire
+qu'il traite équitablement ceux qu'il emploie, suivant qu'ils agissent
+bien ou mal, c'est dire qu'il agit avec eux selon leurs mérites; dire
+qu'il est judicieux dans ses charités, c'est dire qu'il distribue ses
+secours avec discernement, au lieu de les accorder indifféremment aux
+bons et aux méchants, comme le font ceux qui n'ont pas un juste
+sentiment de leur responsabilité sociale.
+
+Le progrès vers la rectitude de la conduite est un progrès vers la
+conduite bien pondérée et relativement définie; nous pouvons le voir à
+un autre point de vue. Un des traits de la conduite que nous appelons
+immorale c'est l'exagération, tandis que la modération caractérise
+ordinairement la conduite morale. Les excès impliquent une extrême
+divergence entre les actions et le milieu déterminé où elles se
+produisent, tandis que le fait de s'accommoder à ce milieu caractérise
+la modération: d'où il suit que les actions de ce dernier genre peuvent
+être définies avec plus d'exactitude que celles du premier. Évidemment
+la conduite qui manque de retenue, présente de grandes oscillations
+impossibles à calculer d'avance, et diffère en cela de la conduite
+retenue, dont les oscillations sont renfermées, par hypothèse, dans de
+plus étroites limites: or ce fait d'être ainsi renfermées dans de plus
+étroites limites implique une règle définie des mouvements.
+
+27. Il est superflu de montrer dans le détail qu'en même temps que
+l'hétérogénéité de structure et de fonction s'accroît à travers les
+formes ascendantes de la vie, l'hétérogénéité de conduite et la
+diversité dans les séries de mouvements externes ou les séries combinées
+de ces mouvements s'accroissent aussi d'une façon parallèle. Il n'est
+pas plus nécessaire de montrer que, devenue déjà relativement grande
+dans les mouvements constituant la conduite de l'homme non civilisé,
+cette hétérogénéité s'accroît encore dans ceux que l'homme civilisé
+accomplit. On peut passer sans transition à ce degré plus élevé où nous
+trouvons un contraste semblable en montant de la conduite de l'homme
+immoral à celle de l'homme moral.
+
+Au lieu de reconnaître ce contraste, la plupart des lecteurs seront
+portés à identifier la vie morale avec une vie peu variée dans son
+activité. Nous touchons ici à un défaut de la conception courante de la
+moralité. Cette uniformité relative dans l'agrégat de mouvements
+accompagnant la moralité telle qu'on la conçoit d'ordinaire, cette
+uniformité non seulement n'est pas morale, mais est plutôt l'opposé de
+la morale. Mieux un homme se conforme à toutes les exigences de la
+vie,--aussi bien pour son propre corps et son esprit que pour le corps
+ou l'esprit de ceux qui dépendent de lui, et même pour le corps et
+l'esprit de ses concitoyens,--plus aussi son activité devient variée.
+Plus il met de soin à accomplir toutes ces actions, plus ses mouvements
+doivent être hétérogènes.
+
+Toutes choses égales d'ailleurs, celui qui satisfait seulement ses
+besoins personnels emploie des procédés moins variés que celui qui
+pourvoit aussi aux besoins de sa femme et de ses enfants. En supposant
+qu'il n'y ait pas d'autres différences, l'addition des rapports de
+famille rend nécessairement les actions de l'homme, qui remplit les
+devoirs de mari et de parent, plus hétérogènes que celles de l'homme qui
+n'a pas de semblables devoirs à remplir, ou qui, s'il les a, ne les
+remplit pas. Déclarer ses actions plus hétérogènes, c'est dire qu'il y
+a une plus grande hétérogénéité dans les mouvements combinés à exécuter.
+
+Il en est de même des obligations sociales. Dans la proportion où un
+citoyen s'y soumet comme il le doit, ces obligations compliquent
+beaucoup ses mouvements. S'il est utile à ses inférieurs, à ceux qui
+dépendent de lui, s'il prend part au mouvement politique, s'il rend des
+services en répandant la science, dans ces différentes voies, il ajoute
+à ses genres antérieurs d'activité, il rend les séries de ses mouvements
+plus variés; il diffère ainsi de l'homme qui est l'esclave d'une seule
+passion ou d'un groupe de passions.
+
+Sans doute, il n'est pas conforme à l'usage d'attribuer un caractère
+moral à ces activités que développe la culture. Mais, pour le petit
+nombre de ceux aux yeux de qui cet exercice légitime de toutes les
+facultés les plus hautes, intellectuelles et esthétiques, doit être
+compris dans la conception d'une vie complète, identifiée ici avec la
+vie morale idéale, il est clair que le développement de ces activités
+suppose une hétérogénéité plus grande encore. Chacune d'elles en effet,
+constituée par le jeu spécial de ces facultés éventuellement ajouté à
+leur usage ordinaire pour la conservation de la vie, augmente aussi la
+variété des groupes de mouvements.
+
+En résumé, si la conduite est en toute occasion la meilleure possible,
+comme les occasions sont infiniment variées, les actes seront aussi
+infiniment variés, l'hétérogénéité dans les combinaisons de mouvements
+sera extrême.
+
+28. L'évolution de la conduite considérée sous son aspect moral tend,
+comme toute autre évolution, à un équilibre. Je n'entends pas parler ici
+de l'équilibre atteint à la mort, bien que celui-ci soit nécessairement
+l'état final commun à l'évolution de l'homme le plus élevé et à toute
+autre évolution inférieure; je parle d'un équilibre mobile.
+
+On a vu que l'action de continuer à vivre, exprimée en termes physiques,
+c'est l'action de maintenir une certaine combinaison balancée d'actions
+internes en face de forces externes tendant à détruire cette
+combinaison. Progresser vers une vie plus haute, c'est devenir capable
+de maintenir la balance pour une période plus longue, grâce à des
+additions successives de forces organiques dont l'action annihile de
+plus en plus complètement les forces perturbatrices. Nous sommes
+conduits ainsi à conclure que la vie appelée morale est une vie dans
+laquelle le maintien de l'équilibre mobile devient complet, ou
+s'approche le plus possible de cet état.
+
+Cette vérité éclate dans tout son jour quand on observe comment les
+rythmes physiologiques, vaguement esquissés lorsque l'organisation
+commence, deviennent plus réguliers, en même temps que plus variés dans
+leurs genres, à mesure que l'organisation se développe. La périodicité
+est très faiblement marquée dans les actions, intérieures ou
+extérieures, des types les plus grossiers. Là où la vie est inférieure,
+elle dépend de tous les accidents du milieu, et il en résulte de grandes
+irrégularités dans les processus vitaux.
+
+Un polype prend de la nourriture à des intervalles tantôt rapprochés,
+tantôt éloignés, suivant que les circonstances le déterminent;
+l'utilisation de cette nourriture s'opère par une lente dispersion dans
+les tissus, aidée seulement par les mouvements irréguliers du corps; la
+respiration s'effectue d'une manière qui ne présente également aucune
+trace de rythme. Beaucoup plus haut, par exemple chez les mollusques
+inférieurs, nous trouvons encore des périodicités très imparfaites: bien
+que pourvus d'un système vasculaire, ces mollusques n'ont pas de
+circulation proprement dite, mais un mouvement lent d'un sang grossier à
+travers les vaisseaux, tantôt dans un sens, tantôt, après une pause,
+dans le sens opposé.
+
+C'est avec les structures bien développées qu'apparaît un rythme des
+actions respiratoire et circulatoire, chez les oiseaux et les
+mammifères. En même temps qu'une grande rapidité et une grande
+régularité de ces rythmes essentiels, en même temps qu'une grande
+activité vitale qui en est la suite ainsi qu'une grande dépense
+d'énergie, il s'établit alors une régularité relative dans le rythme des
+actions élémentaires et aussi dans le rythme de l'activité et du repos;
+en effet, la déperdition rapide dont une circulation et une respiration
+rapides sont les instruments, exige des apports réguliers de nutrition,
+aussi bien que des intervalles réguliers de sommeil durant lesquels la
+réparation puisse compenser la déperdition. L'équilibre mobile
+caractérisé par ces rythmes, qui dépendent mutuellement les uns des
+autres, les perfectionne sans cesse en réagissant de plus en plus contre
+les actions qui tendent à le troubler.
+
+Il en est ainsi à mesure que nous nous élevons du sauvage à l'homme
+civilisé et du plus humble parmi les civilisés à celui qui est placé le
+plus haut. Le rythme des actions extérieures, nécessaire pour le
+maintien du rythme des actions internes, devient à la fois plus
+compliqué et plus complet, et leur donne un meilleur équilibre mobile.
+Les irrégularités que leurs conditions d'existence imposent aux hommes
+primitifs produisent toujours de grandes déviations de ce bon état
+d'équilibre mobile, de grandes oscillations; elles causent
+l'imperfection de cet équilibre pour le présent et déterminent sa
+destruction prématurée. Chez les hommes civilisés dont nous disons
+qu'ils se conduisent mal, de fréquentes perturbations de l'équilibre
+mobile sont produites par les excès caractérisant une carrière dans
+laquelle les périodicités sont souvent rompues; le résultat ordinaire
+est que, le rythme des actions internes étant souvent dérangé,
+l'équilibre mobile, rendu imparfait à proportion, a souvent une moindre
+durée. Au contraire, un homme dont les rythmes internes sont le mieux
+conservés est un homme qui accomplit séparément, à mesure que l'occasion
+le demande, toutes les actions externes nécessaires pour satisfaire à
+ses besoins ou à ses obligations, et qui arrive ainsi à un équilibre
+mobile à la fois consolidé et prolongé par cette manière d'agir.
+
+Il faut nécessairement supposer que l'homme atteignant ainsi la limite
+de l'évolution vit dans une société qui s'accorde avec sa nature,
+c'est-à-dire vit parmi des hommes constitués comme lui, et séparément en
+harmonie avec ce milieu social qu'ils ont formé. C'est la seule
+hypothèse possible: la production du type le plus élevé de l'homme suit
+seulement _pari passu_ la production du type le plus élevé de la
+société. Les conditions requises sont celles que nous avons indiquées
+plus haut comme accompagnant la conduite la plus développée, conditions
+sous lesquelles chacun peut satisfaire à tous ses besoins et élever un
+nombre convenable d'enfants, non seulement sans empêcher les autres d'en
+faire autant, mais au contraire en les y aidant. Considérée sous son
+aspect physique, la conduite de l'individu ainsi constitué et ainsi
+associé à des individus semblables est évidemment une conduite dans
+laquelle toutes les actions, c'est-à-dire les mouvements combinés de
+tous genres, sont devenues telles qu'elles répondent convenablement aux
+exigences de la vie quotidienne, à toute occurrence ordinaire, à toute
+contingence du milieu. Une vie complète dans une société complète n'est
+qu'un autre nom pour désigner l'équilibre complet entre les activités
+coordonnées de chaque unité sociale et celles de l'agrégat des unités.
+
+29. Même pour ceux qui ont lu mes ouvrages précédents, et à plus forte
+raison pour ceux qui ne les ont pas lus, il semblera étrange, ou même
+absurde, de présenter ainsi la conduite morale en termes physiques.
+Cependant il a été nécessaire de le faire. Si cette redistribution de
+matière et de mouvement qui constitue l'évolution s'étend à tous les
+agrégats, ses lois doivent être observées dans l'être le plus développé
+comme en toute autre chose, et les actions de cet être, lorsqu'on les
+décompose en mouvements, doivent fournir des exemples de ces lois.
+C'est ce qui arrive effectivement: il y a une entière correspondance
+entre l'évolution morale et l'évolution comme nous l'avons définie en
+physique.
+
+La conduite,--telle que nos sens nous la font directement connaître et
+non telle qu'elle est interprétée ensuite et ramenée aux sentiments et
+aux idées qui l'accompagnent,--consiste en mouvements combinés. En
+remontant les différents degrés des créatures animées, nous trouvons ces
+mouvements combinés caractérisés par une cohérence croissante, par une
+définition croissante, qu'on les considère isolément ou dans leurs
+groupes coordonnés, et par une croissante hétérogénéité; en avançant des
+types inférieurs aux types les plus élevés de l'humanité, aussi bien
+qu'en passant du type le moins moral au type le plus moral, ces traits
+de la conduite en évolution deviennent plus marqués encore.
+
+En outre, nous voyons que la cohérence, la définition et l'hétérogénéité
+croissantes des mouvements combinés servent à mieux maintenir un
+équilibre mobile. Là où l'évolution est faible, cet équilibre est très
+imparfait et bientôt détruit; à mesure que l'évolution se développe et
+augmente la force et l'intelligence, il devient plus ferme et se
+conserve plus longtemps en face d'actions contraires; dans l'espèce
+humaine en général, il est comparativement régulier et durable, et sa
+régularité, sa durée atteignent le plus haut degré dans la race la plus
+élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE POINT DE VUE BIOLOGIQUE
+
+
+30. Le principe que l'homme moral idéal est celui chez lequel
+l'équilibre mobile est parfait ou approche le plus de la perfection,
+devient, lorsqu'on le traduit en langage physiologique, cette vérité
+qu'il est celui chez lequel les fonctions de tous genres sont
+convenablement remplies. Chaque fonction a quelque rapport, direct ou
+indirect, avec les besoins de la vie: son existence même est un résultat
+de l'évolution, car elle est elle-même une preuve qu'elle a été
+produite, immédiatement ou de loin, par l'adaptation des actions
+intérieures aux actions extérieures. Le non-accomplissement d'une
+fonction dans ses proportions normales est donc le non-accomplissement
+de quelque chose de nécessaire à une vie complète. Si une fonction
+marche d'une manière incomplète, l'organisme éprouve certains dommages
+par suite de cette insuffisance. S'il y a excès, il se produit une
+réaction sur les autres fonctions, qui diminue d'une manière ou d'une
+autre leur efficacité.
+
+Sans doute, à l'époque de la pleine vigueur, lorsque les actions
+organiques ont beaucoup de force, le désordre causé par un excès ou une
+défaillance légère de quelque fonction disparaît bientôt; la balance se
+rétablit. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il résulte certains
+désordres de l'excès ou du défaut, que cet excès ou ce défaut exerce une
+certaine influence sur chaque fonction du corps et de l'esprit, et qu'il
+constitue un abaissement de la vie.
+
+Outre l'altération temporaire de la vie complète par l'effet de
+l'exercice peu convenable ou inadéquat d'une fonction, il en résulte
+aussi, comme dernier résultat, une diminution de la longueur de la vie.
+Si telle fonction est ordinairement remplie plus ou moins qu'il ne
+faut, et si, par suite, il se produit une perturbation répétée des
+fonctions en général, il en résulte un dérangement chronique dans la
+balance des fonctions. En réagissant nécessairement sur la structure et
+en imprimant en elle ses effets accumulés, ce dérangement produit une
+détérioration générale, et, si les énergies vitales commencent alors à
+décliner, l'équilibre mobile, plus éloigné de la perfection qu'il ne
+l'aurait été autrement, est bientôt détruit: la mort est plus ou moins
+prématurée.
+
+Il s'ensuit que l'homme moral est un homme dont les fonctions nombreuses
+et variées dans leurs genres, comme nous l'avons vu, sont toutes
+accomplies à des degrés convenablement proportionnés aux conditions
+d'existence.
+
+31. Quelque étrange que la conclusion paraisse, c'est cependant une
+conclusion qu'il faut tirer ici: l'accomplissement de toutes les
+fonctions est, en un sens, une obligation morale.
+
+On pense d'ordinaire que la morale nous commande seulement de
+restreindre certaines activités vitales qui, dans notre état actuel, se
+développent souvent à l'excès, ou qui sont en opposition avec le
+bien-être spécial ou général; mais elle nous commande aussi de
+développer ces activités jusqu'à leurs limites normales. Si on les
+comprend ainsi, toutes les fonctions animales, aussi bien que les
+fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire. Sans doute, dans
+notre état actuel de transition, caractérisé par une adaptation très
+imparfaite de notre constitution aux conditions d'existence, des
+obligations morales d'ordre suprême rendent souvent nécessaire une
+conduite préjudiciable au point de vue physique; mais nous devons
+reconnaître aussi que, laissant de côté les autres effets, il est
+immoral de traiter le corps de manière à diminuer la plénitude ou la
+vigueur de sa vitalité.
+
+De là résulte un critérium des actions. Nous pouvons dans chaque cas
+nous demander: L'action tend-elle pour le présent à maintenir la vie
+complète? Tend-elle à la prolongation de la vie jusqu'à sa pleine durée?
+Répondre oui ou non à l'une ou à l'autre de ces questions, c'est
+implicitement classer l'action comme bonne ou mauvaise par rapport à ses
+effets immédiats, quelle qu'elle puisse être par rapport à ses effets
+éloignés.
+
+L'apparence paradoxale de cette proposition vient de notre tendance
+presque incorrigible à juger une conclusion présupposant une humanité
+idéale, par le degré où cette conclusion est applicable à l'humanité
+telle qu'elle existe actuellement. La conclusion précédente se rapporte
+à la conduite la plus élevée où aboutit, comme nous l'avons vu,
+l'évolution humaine, à cette conduite dans laquelle le fait d'adapter
+les actes à des fins qui contribuent à rendre complète la vie
+individuelle, en même temps qu'elles servent à assurer le développement
+des enfants et leur croissance jusqu'à la maturité, non seulement se
+concilie avec le fait de pareilles adaptations de la part des autres,
+mais encore les favorise. Cette conception d'une conduite dans sa forme
+ultime implique la conception d'une nature se manifestant spontanément
+par une pareille conduite, ayant en elle le produit de ses activités
+normales. Si l'on entend ainsi les choses, il devient manifeste que,
+dans de semblables conditions, l'insuffisance d'une fonction, aussi bien
+que son excès, implique une déviation de la conduite la meilleure ou de
+la conduite parfaitement morale.
+
+32. Jusqu'ici, en traitant de la conduite au point de vue biologique,
+nous avons considéré les actions qui la constituent sous leurs aspects
+physiologiques seulement, et laissé de côté leurs aspects
+psychologiques. Nous avons constaté les changements corporels et négligé
+les changements psychiques qui les accompagnent. Au premier abord, il
+paraissait nécessaire d'agir ainsi; car tenir compte ici des états de
+conscience n'était-ce pas admettre implicitement que le point de vue
+psychologique est compris dans le point de vue biologique?
+
+Il n'en est pas ainsi cependant. Comme nous l'avons montré dans les
+_Principes de psychologie_ (§§ 52, 53), on n'entre dans le domaine de la
+psychologie proprement dite que lorsqu'on commence à étudier les états
+psychiques et leurs relations considérés comme se rapportant à des
+agents externes et à leurs relations. Tant que nous nous occupons
+exclusivement de nous-mêmes et des modes de l'esprit comme corrélatifs à
+des changements nerveux, nous traitons de ce que j'ai appelé ailleurs
+l'æsto-physiologie. On n'arrive à la psychologie qu'au moment où on
+cherche la correspondance entre les connexions des états subjectifs et
+les connexions des actions objectives. Nous pouvons donc traiter ici,
+sans dépasser les limites de notre sujet immédiat, des sentiments et des
+fonctions dans leurs mutuelles dépendances.
+
+Il était impossible de passer ce point sous silence, parce que les
+changements psychiques qui accompagnent un grand nombre de changements
+physiques dans l'organisme sont eux-mêmes, de deux manières, des
+facteurs biologiques.
+
+Les sentiments classés comme sensations, qui naissent directement dans
+telle ou telle partie du corps, se produisent à la suite de certains
+états des organes vitaux et surtout à la suite de certains états des
+organes externes: tantôt ils servent essentiellement de guides pour
+l'accomplissement des fonctions, et partiellement de stimulants, tantôt
+au contraire ils servent principalement de stimulants, mais aussi de
+guides à un moindre degré. En tant qu'elles sont coordonnées, les
+sensations visuelles nous permettent de diriger nos mouvements; et, si
+elles sont vives, elles accélèrent en outre la respiration; au contraire
+les sensations de chaud et de froid, qui accroissent aussi ou diminuent
+dans une grande proportion les actions vitales, servent encore à nous
+permettre de porter des jugements.
+
+Les sentiments rangés sous le nom d'émotions, qui ne peuvent être
+localisés dans une partie quelconque du corps, agissent d'une manière
+plus générale comme guides et comme stimulants, exercent plus
+d'influence sur l'exercice des fonctions que la plupart des sensations.
+La peur, en même temps qu'elle pousse à la fuite et développe les forces
+nécessaires pour fuir, affecte aussi le coeur et le canal alimentaire;
+tandis que la joie, en nous portant à faire durer les causes qui l'ont
+produite, exalte en même temps les processus des viscères.
+
+En traitant de la conduite sous son aspect biologique, nous sommes donc
+amenés à étudier cette réaction mutuelle des sentiments et des
+fonctions, qui est essentielle à la vie animale sous ses formes les plus
+développées.
+
+33. Dans les _Principes de psychologie_, § 124, j'ai montré que, dans le
+monde animal tout entier, «les douleurs sont nécessairement corrélatives
+à des actions nuisibles pour l'organisme, tandis que les plaisirs sont
+corrélatifs à des actions contribuant au bien-être.» En effet, «c'est
+une déduction inévitable de l'hypothèse de l'évolution que des races
+d'êtres sentants n'ont pu venir à l'existence dans d'autres conditions.»
+Voici (§ 125) quel était le raisonnement:
+
+ Si nous substituons au mot _plaisir_ la périphrase
+ équivalente: un sentiment que nous cherchons à produire dans
+ la conscience et à y retenir, et au mot _douleur_ la
+ périphrase équivalente: un sentiment que nous cherchons à
+ faire sortir de la conscience ou à en tenir éloigné, nous
+ voyons aussitôt que si les états de conscience qu'un être
+ s'efforce de conserver sont les corrélatifs d'actions
+ nuisibles, et que si les états de conscience qu'il s'efforce
+ de chasser sont les corrélatifs d'actions profitables, cet
+ être doit promptement disparaître en persistant dans ce qui
+ est nuisible, en fuyant ce qui est profitable. En d'autres
+ termes, ces races d'êtres seules ont survécu, chez
+ lesquelles, en moyenne, les états de conscience agréables ou
+ désirés ont accompagné les activités utiles à la
+ conservation de la vie, tandis que des sentiments
+ désagréables ou habituellement évités ont accompagné les
+ activités directement ou indirectement destructives de la
+ vie. Par suite, toutes choses égales d'ailleurs, parmi les
+ diverses races, celles-là ont dû se multiplier et survivre,
+ qui ont eu les meilleurs ajustements des sentiments aux
+ actions et ont toujours tendu à rendre cet ajustement
+ parfait.
+
+Des connexions convenables entre les actes et les résultats peuvent
+s'établir dans les êtres vivants, avant même que la conscience
+n'apparaisse. Après l'apparition de la conscience, ces connexions ne
+peuvent changer autrement qu'en devenant mieux établies. Tout à fait à
+l'origine, la vie se maintient par la persistance dans des actions qui
+ont la vie pour effet, et par la cessation des actes qui l'entravent;
+lorsque la sensibilité apparaît comme accompagnement, sa nature doit
+être telle que, dans le premier cas, le sentiment produit soit d'un
+genre qui sera recherché, un plaisir, et, dans le second cas, d'un genre
+qui sera évité, une douleur. Mettons en évidence la nécessité de ces
+relations au moyen de quelques exemples concrets.
+
+Une plante qui enveloppe d'un plexus de radicelles un os enterré, ou une
+pomme de terre qui dirige les tiges blanches sortant de ses bourgeons
+vers le soupirail par lequel la lumière pénètre dans le cellier,
+montrent bien que les changements produits dans leurs tissus par les
+agents extérieurs eux-mêmes sont des changements qui servent à
+l'utilisation de ces agents. Qu'arriverait-il si une plante, au lieu de
+pousser ses racines du côté où se rencontre de l'humidité, les en
+éloignait, ou si ses feuilles, que la lumière rend capables
+d'assimilation, se dirigeaient cependant vers l'obscurité? La mort
+serait évidemment le résultat de l'absence des adaptations nécessaires.
+Cette relation générale est encore mieux marquée dans une plante
+insectivore, la _Dionæa muscipula_, qui tient son piège fermé sur une
+matière animale et non sur une autre. Dans ce cas-là, il est manifeste
+que le stimulus produit par la superficie même de la substance absorbée
+suscite des actions grâce auxquelles la masse de la substance est
+utilisée au profit de la plante.
+
+En passant des organismes végétaux aux organismes animaux inconscients,
+on constate une connexion aussi étroite entre le penchant et l'avantage.
+Observez comment les tentacules d'un polype s'attachent d'elles-mêmes à
+un être vivant ou à quelque substance animale, et commencent à
+l'englober, tandis qu'elles sont indifférentes au contact de toute autre
+substance: vous comprendrez que la diffusion de quelques-uns des sacs
+nutritifs dans les tentacules,--qui est un commencement
+d'assimilation,--cause les mouvements d'où résulte la préhension. La vie
+cesserait si ces relations étaient renversées.
+
+Il n'en est pas autrement de la connexion fondamentale entre le fait de
+toucher et le fait de prendre la nourriture, observée chez les êtres
+conscients, jusqu'au plus élevé. Le fait de goûter une substance
+implique le passage de ses molécules à travers la muqueuse de la langue
+et du palais; cette absorption, lorsqu'il s'agit d'une substance
+nutritive, n'est que le commencement de l'absorption opérée à travers le
+canal alimentaire. En outre, la sensation qui accompagne cette
+absorption, lorsqu'elle est du genre de celles que produit la
+nourriture, détermine à la place où elle est la plus forte, au front du
+pharynx, le commencement d'un acte automatique pour avaler. En un mot
+les choses se passent à peu près comme lorsque le stimulus d'absorption
+dans les tentacules d'un polype provoque la préhension.
+
+Si nous passons, de ces processus et de ces relations supposant un
+contact entre la surface d'un être et la substance dont il se nourrit,
+aux processus et aux relations que font naître les particules diffuses
+de la substance, celles qui constituent pour un être conscient son
+odeur, nous rencontrons une vérité générale analogue. Exactement comme
+certaines molécules d'une masse de nourriture sont absorbées, à la suite
+d'un contact, par la partie touchée, et excitent l'acte de la
+préhension, de même sont absorbées telles de ses molécules qui
+atteignent l'organisme en se répandant à travers l'eau, et qui, une fois
+absorbées, excitent les actes propres à effectuer le contact avec la
+masse. Quand la stimulation physique ainsi causée par les particules
+dispersées n'est pas accompagnée de conscience, les changements moteurs
+excités doivent avoir pour effet la durée de l'organisme, s'ils sont
+tels qu'ils déterminent le contact; il doit y avoir au contraire défaut
+relatif de nutrition et mortalité des organismes dans lesquels les
+contractions produites n'ont pas ce résultat. Il n'est pas douteux non
+plus que, dans tous les cas, partout où la stimulation physique
+s'accompagne d'une sensation, celle-ci consiste en mouvements pour se
+rapprocher de l'objet nutritif, ou conduit à ces mouvements: elle doit
+être non une sensation répulsive, mais une sensation attractive. Ce qui
+est vrai de la conscience la plus humble est vrai à tous les degrés, et
+nous le constatons dans les êtres supérieurs qui sont attirés vers leur
+nourriture par l'odeur.
+
+Comme les mouvements qui déterminent la locomotion, ceux qui ont pour
+effet la préhension doivent aussi nécessairement s'ajuster de la même
+manière. Les changements moléculaires causés par l'absorption d'une
+matière nutritive dans la substance organique en contact avec elle, ou
+dans une substance organique adjacente, commencent des mouvements qui
+sont encore indéfinis quand l'organisation est imparfaite, et qui
+deviennent de plus en plus définis à mesure que l'organisation se
+développe. A l'origine, alors que le protoplasma encore indifférencié
+est à la fois absorbant et contractile sur tous les points, les
+changements de forme commencés par la stimulation physique de la matière
+nutritive adjacente sont vagues et adaptés d'une façon peu efficace à
+l'utilisation de cette matière. Mais, à mesure que la spécialisation des
+parties absorbantes et des parties contractiles se manifeste davantage,
+ces mouvements deviennent mieux adaptés; car il arrive nécessairement
+que les individus chez lesquels ils sont le moins bien adaptés
+disparaissent plus vite que ceux chez lesquels ils sont le mieux
+adaptés.
+
+En reconnaissant cette nécessité, nous avons ici à en déduire une autre.
+La relation entre ces stimulations et ces contractions combinées doit
+être telle qu'un accroissement des unes cause celui des autres. En
+effet, les directions des décharges étant une fois établies, une plus
+forte stimulation cause une plus forte contraction; la contraction plus
+énergique, amenant un contact plus intime avec l'agent stimulant,
+produit à son tour un accroissement de stimulus et par cela même
+s'accroît elle aussi davantage. On arrive alors à un corollaire qui nous
+intéresse plus particulièrement.
+
+Dès qu'une sensation se produit à la suite de ces phénomènes, elle ne
+peut être une sensation désagréable qui aurait pour effet la cessation
+des actes, mais bien une sensation agréable qui en assure la
+continuation. La sensation de plaisir doit être elle-même le stimulus de
+la contraction par lequel cette sensation est maintenue et augmentée, ou
+elle doit être liée avec le stimulus de telle sorte que l'une et l'autre
+croissent ensemble. La relation, directement établie, on l'a vu, dans le
+cas d'une fonction fondamentale, doit l'être aussi, indirectement, pour
+les autres fonctions, car, si elle ne l'était pas dans un cas
+particulier, il en résulterait que, pour ce cas, les conditions
+d'existence ne seraient pas remplies.
+
+On peut donc démontrer de deux manières qu'il y a une connexion
+primordiale entre les actes donnant du plaisir et la continuation ou
+l'accroissement de la vie, et, par conséquent, entre les actes donnant
+de la peine et la décroissance ou la perte de la vie. D'une part, en
+partant des êtres vivants les plus humbles, nous voyons que l'acte utile
+et l'acte que l'on a une tendance à accomplir sont originellement deux
+côtés d'un seul et même acte et ne peuvent être séparés sans un résultat
+fatal. D'autre part, si nous considérons des créatures développées comme
+elles existent actuellement, nous voyons que chaque individu et chaque
+espèce se conservent de jour en jour par la poursuite de l'agréable et
+la fuite de la peine.
+
+En abordant ainsi les faits de deux côtés différents, l'analyse nous
+conduit à une autre face de cette vérité suprême qui avait déjà été mise
+en évidence dans un précédent chapitre. Nous avons trouvé alors que la
+formation des conceptions morales, en excluant la notion d'un plaisir de
+quelque genre, en quelque temps et par rapport à quelque être que ce
+fût, était aussi impossible que la conception d'un objet sans la notion
+de l'espace. Nous voyons maintenant que cette nécessité logique a son
+origine dans la nature même de l'existence sensible: la condition
+essentielle de développement de cette existence, c'est que les actes
+agréables soient en même temps des actes favorables au développement de
+la vie.
+
+34. Malgré les observations déjà faites, l'énonciation pure et simple de
+cette vérité, comme vérité suprême servant de fondement à toute
+appréciation du bien et du mal, causera à plusieurs personnes, sinon au
+plus grand nombre, quelque étonnement. Frappés, d'un côté, de certains
+résultats avantageux qui sont précédés par des états de conscience
+désagréables, par exemple ceux qui accompagnent ordinairement le
+travail; songeant, d'un autre côté, aux résultats préjudiciables qui
+suivent certains plaisirs, comme ceux que produit l'excès de boisson, la
+plupart des hommes croient qu'en général il est bon de souffrir, et
+mauvais de se procurer du plaisir. Ils sont préoccupés des exceptions au
+point de méconnaître la règle.
+
+Quand on les interroge, ils sont obligés d'admettre que les souffrances
+accompagnant les blessures, les contusions, ou les entorses, sont des
+maux pour le patient aussi bien que pour ceux qui l'entourent, et que la
+prévision de ces souffrances sert à détourner des actes de négligence ou
+des actions dangereuses. Ils ne peuvent nier que les tortures diverses
+produites par le feu, ou les douleurs d'un froid intense, de la faim et
+de la soif, sont indissolublement liées à des dommages permanents ou
+temporaires rendant celui qui les supporte incapable de faire ce qu'il
+devrait pour son bien ou celui des autres. Ils sont contraints de
+reconnaître que l'angoisse causée par un commencement de suffocation
+sert à préserver la vie, et qu'en tâchant de s'y soustraire on se met en
+état de se sauver et de favoriser le développement de l'être. Ils ne
+refuseront pas non plus d'avouer qu'un homme enchaîné dans un cachot
+froid et humide, dans l'obscurité et le silence, subit une diminution de
+santé et de vigueur, aussi bien par les souffrances positives qui lui
+sont infligées que par les peines négatives résultant de l'absence de la
+lumière et de la privation de toute société.
+
+Par contre, ils ne doutent pas que le plaisir de manger, en dépit des
+excès dont il est l'occasion, n'ait des avantages physiques, et que ces
+avantages soient d'autant plus grands que la satisfaction de l'appétit
+est plus complète. Il leur faut bien reconnaître que les instincts et
+les sentiments si puissants qui entraînent les hommes au mariage, ou
+ceux qui ont pour fin l'éducation des enfants, produisent, déduction
+faite de tous les maux, un immense surplus de bonheur. Ils n'osent pas
+mettre en doute que le plaisir d'accumuler des biens laisse, tout compte
+fait, une large balance d'avantages privés et publics.
+
+Quels que soient cependant le nombre et l'importance des cas où les
+plaisirs et les peines, les sensations et les émotions, encouragent à
+des actes convenables et détournent d'actions inopportunes, on n'en
+tient pas compte, et l'on considère seulement les cas où les hommes
+sont, directement ou indirectement, mal dirigés par ces sentiments. On
+oublie leurs bons effets dans des matières essentielles pour proclamer
+exclusivement leurs mauvais effets en des matières qui ne sont pas
+essentielles.
+
+Dira-t-on que les peines et les plaisirs les plus intenses, ayant un
+rapport immédiat aux besoins du corps, nous dirigent bien, tandis que
+les peines et les plaisirs plus faibles, qui n'ont pas une connexion
+immédiate avec la conservation de la vie, nous conduisent mal? Autant
+dire que le système de conduite par les plaisirs ou les peines, qui
+convient à tous les êtres au-dessous de l'homme, n'a plus de valeur
+quand il s'agit du genre humain; ou plutôt, en admettant qu'il soit bon
+pour l'humanité tant qu'il s'agit de satisfaire certains besoins
+impérieux, on supposerait qu'il pèche lorsqu'il s'agit de besoins non
+impérieux. Ceux qui admettent cela sont tenus d'abord de nous montrer
+comment on peut tracer une ligne de démarcation entre les animaux et les
+hommes, et ensuite de nous faire voir pourquoi le système qui donne de
+bons résultats en bas ne les donne plus en haut.
+
+35. Il est évident toutefois, d'après les antécédents, que l'on
+soulèvera de nouveau la même difficulté: on parlera des plaisirs
+nuisibles et des peines avantageuses. On citera le buveur, le joueur, le
+voleur, qui poursuivent chacun certains plaisirs, pour prouver que la
+recherche du plaisir est mauvaise conseillère. D'autre part, on
+énumérera le père qui se sacrifie, le travailleur qui persiste malgré la
+fatigue, l'honnête homme qui se prive pour payer ses dettes, afin
+d'établir que des modes désagréables de conscience accompagnent des
+actes qui sont réellement avantageux. Mais,--après avoir rappelé le fait
+démontré dans le § 20, à savoir que cette objection ne vaut pas contre
+l'influence du plaisir et de la peine sur la conduite en général,
+puisqu'elle signifie simplement que l'on doit ne pas tenir compte de
+jouissances ou de peines spéciales et prochaines en vue de jouissances
+ou de peines éloignées et générales,--je reconnais que, dans l'état
+actuel de l'humanité, la direction donnée par les peines et les plaisirs
+immédiats est mauvaise dans un grand nombre de cas. On va voir comment
+la biologie interprète ces anomalies, qui ne sont ni nécessaires ni
+permanentes, mais accidentelles ou temporaires.
+
+Déjà, en démontrant que, chez les créatures inférieures, les plaisirs et
+les peines ont de tout temps guidé la conduite par laquelle la vie s'est
+développée et conservée, j'ai établi qu'à partir du moment où les
+conditions d'existence d'une espèce ont changé par suite de certaines
+circonstances, il en est résulté parallèlement un dérangement partiel
+dans l'adaptation des sensations aux besoins, dérangement qui
+nécessitait une adaptation nouvelle.
+
+Cette cause générale de dérangement, qui agit sur tous les êtres
+sensibles, a exercé sur les hommes une influence particulièrement
+marquée, persistante et profonde. Il suffit d'opposer le genre de vie
+suivi par les hommes primitifs, errant dans les forêts et vivant d'une
+nourriture grossière, au genre de vie suivi par les paysans, les
+artisans, les commerçants et les hommes qui ont une profession
+quelconque dans une communauté civilisée, pour voir que la constitution
+physique et mentale bien ajustée pour les uns, est mal ajustée pour les
+autres. Il suffit d'observer d'un côté les émotions provoquées dans
+chaque tribu sauvage, périodiquement hostile aux tribus voisines, et de
+l'autre les émotions que la production et l'échange pacifique mettent en
+jeu, pour voir que ces émotions sont non seulement dissemblables, mais
+opposées. Il suffit enfin de constater comment, pendant l'évolution
+sociale, les idées et les sentiments appropriés aux activités militantes
+développées par une coopération imposée se sont changés en idées et
+sentiments appropriés à des activités industrielles, s'exerçant par une
+coopération volontaire, pour voir qu'il y a toujours eu au sein de
+chaque société, et qu'il y a encore aujourd'hui, un conflit entre les
+deux natures morales adaptées à ces deux genres de vie différents.
+
+La réadaptation constitutionnelle aux circonstances nouvelles,
+impliquant un ajustement nouveau de plaisirs et de peines comme guides
+moraux, telle que l'ont subie de temps à autre toutes les créatures, a
+donc été pour la race humaine spécialement difficile pendant son
+évolution civilisatrice. La difficulté vient non seulement de
+l'importance de la transformation de petits groupes nomades en vastes
+sociétés bien assises, et d'habitudes belliqueuses en habitudes
+pacifiques, mais aussi de ce que l'ancienne vie d'hostilités a été
+conservée entre les sociétés en même temps que se développait une vie
+paisible à l'intérieur de chaque société. Tant que coexistent deux
+genres de vie si radicalement opposés que la vie militaire et la vie
+industrielle, la nature humaine ne peut pas s'adapter exactement à l'une
+ni à l'autre.
+
+C'est de là que viennent, dans la direction donnée par les plaisirs ou
+les peines, les défauts qui se manifestent tous les jours; on s'en rend
+compte en remarquant dans quelle partie de la conduite ces défauts se
+font surtout sentir. Comme on l'a montré plus haut, les sensations
+agréables et pénibles sont parfaitement adaptées aux exigences physiques
+rigoureuses: les avantages qu'on trouve à obéir aux sensations en ce qui
+concerne la nutrition, la respiration, la conservation d'une certaine
+température, etc., l'emportent immensément sur les maux accidentels, et
+les mauvaises adaptations qui se produisent peuvent s'expliquer par le
+passage de la vie extérieure de l'homme primitif à la vie sédentaire que
+l'homme civilisé est souvent forcé de mener. Ce sont les plaisirs et les
+peines de l'ordre émotionnel qui cessent de s'accorder avec les besoins
+de la vie dans la société nouvelle, et ce sont ces émotions qui
+demandent un temps si long, pour être adaptées de nouveau, parce que
+cette nouvelle adaptation est difficile.
+
+Ainsi, au point de vue biologique, les connexions entre un plaisir et
+une action avantageuse, entre une peine et une action nuisible, qui ont
+apparu au début même de l'existence sensible et se sont continuées à
+travers la suite des êtres animés jusqu'à l'homme, ces connexions se
+manifestent généralement dans le genre humain du plus bas au plus haut
+degré, jusqu'au point où sa nature atteint l'organisation la plus
+complète, et doivent se manifester de plus en plus, au degré le plus
+élevé de la nature humaine, à mesure que se développe son adaptation aux
+conditions de la vie sociale.
+
+36. La biologie a encore un autre jugement à porter sur les relations
+qui existent entre les plaisirs ou les peines et le bien-être. Outre les
+connexions entre les actes avantageux à l'organisme et les plaisirs qui
+accompagnent l'accomplissement de ces actes, entre les actes nuisibles à
+l'organisme et les peines qui détournent de les accomplir, il y a des
+connexions entre le plaisir en général et une certaine exaltation
+physiologique, entre la peine en général et une certaine dépression
+physiologique. Tout plaisir accroît la vitalité; toute peine diminue la
+vitalité. Tout plaisir élève le cours de la vie; toute peine abaisse le
+cours de la vie. Considérons d'abord les peines.
+
+Par les dommages généraux résultant du fait de souffrir, je n'entends
+pas ceux qui naissent des effets diffus de lésions organiques locales,
+par exemple les accidents consécutifs d'un anévrisme produit par un
+effort excessif en dépit de la protestation des sensations, ou les
+troubles qu'entraînent les varices provenant de ce qu'on a méprisé trop
+longtemps la fatigue des jambes, ou les désordres qui suivent l'atrophie
+des muscles que l'on continue à exercer malgré une extrême lassitude.
+J'entends les dommages généraux causés par le trouble constitutionnel
+que la peine détermine immédiatement. Ces dommages s'aperçoivent
+aisément quand les peines deviennent vives, qu'elles soient
+sensationnelles ou émotionnelles.
+
+La fatigue corporelle longtemps supportée amène la mort par épuisement.
+Plus souvent, en suspendant les mouvements du coeur, elle cause cette
+mort temporaire que nous appelons l'évanouissement. Dans d'autres cas,
+elle a pour effet des vomissements. Quand il n'en résulte pas des
+dérangements aussi manifestes, nous pouvons encore constater, par la
+pâleur et le tremblement du sujet, une prostration générale.
+
+Outre la perte immédiate de la vie qui peut survenir sous l'influence
+d'un froid intense, il y a des dépressions de vitalité moins marquées
+causées par un froid moins extrême: l'affaiblissement temporaire suivant
+une immersion trop prolongée dans une eau glacée, l'énervation et la
+langueur résultant de l'insuffisance du vêtement, etc. Les mêmes effets
+apparaissent quand on est exposé à une température trop élevée: on
+éprouve alors une lassitude qui aboutit à l'épuisement; les personnes
+faibles s'évanouissent et restent quelque temps débilitées; en voyageant
+dans les jungles des tropiques, les Européens contractent des fièvres
+qui, lorsqu'elles ne sont pas mortelles, ont souvent des suites
+fâcheuses pour le reste de la vie. Considérez maintenant les maux qui
+résultent d'un exercice violent continué en dépit des sensations
+pénibles: tantôt c'est une fatigue qui détruit l'appétit ou, si c'est
+après un repas, arrête la digestion, supprimant les processus
+réparateurs alors qu'ils sont le plus nécessaires; tantôt une
+prostration du coeur, ici durant quelque temps seulement, et là, si la
+faute a été commise chaque jour, devenue permanente, et réduisant le
+reste de la vie à un minimum.
+
+Les effets déprimants des peines émotionnelles ne sont pas moins
+remarquables. Dans certains cas, la mort en résulte; dans d'autres cas,
+les douleurs mentales causées par un malheur se manifestent, comme les
+souffrances corporelles, par une syncope. Souvent, de mauvaises
+nouvelles déterminent une maladie; l'anxiété, quand elle est chronique,
+entraîne la perte de l'appétit, une perpétuelle incapacité de digérer,
+la diminution des forces. Une peur excessive, qu'elle soit l'effet d'un
+danger physique ou moral, arrêtera pour un temps, de la même manière,
+les fonctions de nutrition; bien souvent elle fait avorter les femmes
+enceintes. Dans des cas moins graves, la sueur froide et le tremblement
+des mains marquent un abaissement général des activités vitales,
+produisant une incapacité partielle du corps ou de l'esprit, ou des deux
+à la fois. On voit à quel point les peines émotionnelles troublent les
+fonctions des viscères, par ce fait qu'une préoccupation incessante
+détermine assez souvent la jaunisse. Bien plus, il se trouve que, dans
+ce cas, la relation entre la cause et l'effet a été démontrée par une
+expérience directe. En disposant les choses de telle sorte que le canal
+biliaire d'un chien se déversât hors du corps, Claude Bernard a observé
+que, tant qu'il gâtait ce chien et le maintenait en bonne humeur, la
+sécrétion se produisait dans la mesure normale; mais, s'il lui parlait
+sévèrement ou le traitait pendant quelque temps de manière à produire
+une dépression morale, le cours de la bile était arrêté.
+
+Objectera-t-on que les mauvais résultats de ce genre se présentent
+seulement lorsque les peines, corporelles ou mentales, sont grandes? je
+répondrais que, chez les personnes bien portantes, les perturbations
+fâcheuses produites par de petites peines, n'en sont pas moins réelles,
+bien que difficiles à observer, et que, chez les personnes dont la
+maladie a beaucoup affaibli les forces vitales, de légères irritations
+physiques et de faibles ennuis moraux occasionnent souvent des rechutes.
+
+Les effets constitutionnels du plaisir sont tout à fait opposés. Il
+arrive parfois,--mais le fait est rare,--qu'un plaisir extrême, un
+plaisir devenu presque une peine, donne aux personnes faibles une
+secousse nerveuse nuisible; mais il ne produit pas cet effet chez les
+hommes qui ne se sont pas affaiblis en se soumettant volontairement ou
+par force à des actions funestes pour l'organisme. Dans l'ordre normal,
+les plaisirs, grands ou petits, sont des stimulants pour les processus
+qui servent à la conservation de la vie.
+
+Parmi les sensations, on peut donner comme exemple celles qui résultent
+d'une vive lumière. La clarté du soleil est vivifiante en comparaison du
+brouillard; le moindre rayon excite une vague de plaisir; des
+expériences ont montré que la clarté du soleil élève le niveau de la
+respiration; or cet accroissement de la respiration est un signe de
+l'accroissement des activités vitales en général. Un degré de chaleur
+agréable favorise l'action du coeur et développe les différentes
+fonctions dont il est l'instrument. Les hommes en pleine vigueur et qui
+sont convenablement vêtus peuvent maintenir leur température en hiver et
+digérer un supplément de nourriture pour compenser leurs pertes de
+chaleur; mais il en est autrement des personnes faibles, et, à mesure
+que la force décline, l'avantage d'un bon feu devient plus facile à
+constater. Les bienfaits qui accompagnent les sensations agréables
+produites par un air frais, les sensations agréables qui accompagnent
+l'action musculaire après un repos légitime, et celles que cause à son
+tour le repos après l'exercice, sont au-dessus de toute contestation;
+jouir de ces plaisirs conduit à conserver le corps dans de bonnes
+conditions pour toutes les entreprises de la vie.
+
+Les avantages physiologiques des plaisirs émotionnels sont encore plus
+manifestes. Tout pouvoir, corporel ou mental, est accru par «la bonne
+humeur»; nous désignons par là une satisfaction émotionnelle générale.
+Les actions vitales fondamentales, celles de la nutrition par exemple,
+sont favorisées par une conversation portant à la gaieté, le fait est
+depuis longtemps reconnu; tout homme atteint de dyspepsie sait que, dans
+une joyeuse compagnie, il peut faire impunément et même avec profit un
+repas ample et varié où n'entre rien de très facile à digérer, tandis
+qu'un petit repas de mets simples et soigneusement choisis, lui donnera
+une indigestion, s'il le prend dans la solitude. Cet effet frappant sur
+le système alimentaire est accompagné d'effets tout aussi certains,
+quoique moins manifestes, sur la circulation et la respiration. De même,
+un homme qui, pour se reposer des travaux et des soucis du jour, se
+laisse charmer par un beau spectacle ou se revivifie par toutes les
+nouveautés qu'il peut observer autour de lui, fait bien voir en
+rentrant, par sa bonne mine et ses vives manières, l'accroissement
+d'énergie avec lequel il est préparé à poursuivre sa tâche. Les
+invalides, sur la vitalité affaiblie desquels l'influence des conditions
+est très visible, montrent presque toujours fort bien les avantages qui
+dérivent des états agréables de sentiment. Un cercle vivant autour
+d'eux, la visite d'un ancien ami, ou même leur établissement dans une
+chambre plus vaste, toutes ces causes de distraction contribuent à
+améliorer leur état. En un mot, comme le savent bien tous ceux qui
+s'occupent de médecine, il n'y a pas de fortifiant meilleur que le
+bonheur.
+
+Ces effets physiologiques généraux des plaisirs et des peines, qui
+s'ajoutent aux effets physiologiques locaux et spéciaux, sont évidemment
+inévitables. J'ai montré dans les _Principes de psychologie_ (§§
+123-125) que le besoin, ou une douleur négative, accompagne l'inaction
+d'un organe, et qu'une douleur positive accompagne l'excès d'activité de
+cet organe, mais le plaisir au contraire accompagne son activité
+normale. Nous avons vu qu'aucune autre relation ne pouvait être établie
+par l'évolution; en effet, chez tous les types d'êtres inférieurs, si le
+défaut ou l'excès d'une fonction ne produisait pas de sensation pénible,
+si une fonction moyenne ne produisait pas une sensation agréable, il n'y
+aurait rien pour assurer l'exercice bien proportionné d'une fonction.
+Comme c'est une des lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, outre
+une décharge directe dans l'organe particulièrement intéressé, cause
+indirectement une décharge à travers le système nerveux (_Princ. de
+psych._, §§ 21, 39), il en résulte que les autres organes, tous
+influencés comme ils le sont par le système nerveux, participent à
+l'excitation. Outre le secours, assez lentement manifesté, que les
+organes se prêtent l'un à l'autre par la division physiologique du
+travail, il y a donc un autre secours, plus promptement manifesté, que
+fournit leur excitation mutuelle.
+
+En même temps que l'organisme tout entier tire un avantage présent de
+l'exercice convenable de chaque fonction, il obtient encore un autre
+avantage immédiat par suite de l'exaltation de ses fonctions en général
+causé par le plaisir qui les accompagne. Les douleurs aussi, qu'elles
+soient produites par excès ou par défaut, sont suivies d'un double
+effet, immédiat et éloigné.
+
+37. Le refus de reconnaître ces vérités générales vicie toute
+spéculation morale dans son ensemble. A la manière dont on juge
+ordinairement du bien et du mal, on néglige entièrement les effets
+physiologiques produits sur l'agent par ses sentiments. On suppose
+tacitement que les plaisirs et les peines n'ont aucune réaction sur le
+corps de celui qui les éprouve et ne sont pas capables d'affecter son
+aptitude à remplir les devoirs de la vie. Les réactions sur le caractère
+sont seules reconnues, et, par rapport à celles-ci, on suppose le plus
+souvent que le fait d'éprouver du plaisir est nuisible, et le fait de
+subir des peines avantageux. L'idée que l'esprit et le corps sont
+indépendants, cette idée dérivée à travers les siècles de la théorie des
+sauvages sur les esprits, implique entre autres choses cette croyance
+que les états de conscience n'ont absolument aucune relation avec les
+états du corps. «Vous avez eu votre plaisir, il est passé, et vous êtes
+dans l'état où vous étiez auparavant,» dit le moraliste à un homme. Il
+dit à un autre: «Vous avez subi une souffrance, elle a disparu; c'est
+fini par là.» Les deux affirmations sont fausses. En laissant de côté
+les résultats indirects, les résultats directs sont que l'un a fait un
+pas pour s'éloigner de la mort et que l'autre s'en est rapproché d'un
+pas.
+
+Nous laissons de côté, ai-je dit, les résultats indirects. Ce sont ces
+résultats indirects, laissés ici de côté pour un moment, que les
+moralistes ont exclusivement en vue: ainsi occupés de ceux-là, ils
+ignorent les résultats directs. Le plaisir, recherché peut-être à un
+trop haut prix, goûté peut-être alors qu'on aurait dû travailler, ravi
+peut-être injustement à celui qui devait en jouir, on le considère
+seulement par rapport à ses effets éloignés et funestes, et l'on ne
+tient aucun compte de ses effets avantageux immédiats. Réciproquement,
+pour les peines positives ou négatives que l'on supporte, tantôt pour se
+procurer un avantage futur, tantôt pour s'acquitter d'un devoir, tantôt
+en accomplissant un acte généreux, on insiste seulement sur le bien
+éloigné, et l'on ignore le mal prochain. Les conséquences, agréables ou
+pénibles, éprouvées au moment même par l'agent, n'ont aucune importance;
+elles ne deviennent importantes que lorsqu'elles sont prévues comme
+devant survenir dans la suite pour l'agent ou les autres personnes. En
+outre, les maux futurs subis par l'agent ne doivent pas, dit-on, entrer
+en ligne de compte, s'ils résultent de quelque privation que l'on
+s'impose à soi-même; on n'en parle que lorsqu'ils résultent des plaisirs
+que l'on s'est donnés. De pareilles appréciations sont évidemment
+fausses, et il est évident que les jugements ordinaires sur la conduite
+fondés sur de telles appréciations doivent être inexacts. Voyons les
+anomalies d'opinion qui en résultent.
+
+Si, par suite d'une maladie contractée à la poursuite d'un plaisir
+illégitime, l'iris est attaqué et la vision altérée, on range ce dommage
+parmi ceux que cause la mauvaise conduite; mais si, malgré des
+sensations douloureuses, on use ses yeux en se livrant trop tôt à
+l'étude après une ophtalmie, et si l'on en vient par là à perdre la vue
+pour des années ou pour toute la vie, entraînant ainsi son propre
+malheur et celui d'autres personnes, les moralistes se taisent. Une
+jambe cassée, si l'accident est une suite de l'ivresse, compte parmi ces
+maux que l'intempérance attire à celui qui s'y livre et à sa famille, et
+c'est une raison pour la condamner; mais si le zèle à remplir ses
+devoirs pousse un homme à marcher, sans se reposer et en dépit de la
+douleur, quand il a un genou foulé, et s'il en résulte une infirmité
+chronique entraînant la cessation de tout exercice, par suite
+l'altération de la santé, l'incapacité d'agir, le chagrin et le malheur,
+on suppose que la morale n'a aucun verdict à prononcer en cette affaire.
+Un étudiant qui échoue, parce qu'il a dépensé en amusements le temps et
+l'argent qu'il devait employer à travailler, est blâmé de rendre ainsi
+ses parents malheureux et de se préparer à lui-même un avenir misérable;
+mais celui qui, en songeant exclusivement à ce que l'on attend de lui,
+passe la nuit à lire et prend un transport au cerveau qui le force à
+interrompre ses études, à manquer ses examens et à retourner chez lui la
+santé perdue, incapable même de se soutenir, celui-là n'est nommé
+qu'avec compassion, comme s'il ne devait être soumis à aucun jugement
+moral; ou plutôt le jugement moral porté sur son compte lui est tout à
+fait favorable.
+
+Ainsi, en signalant les maux produits par certains genres de conduite
+seulement, les hommes en général, et les moralistes en tant qu'ils
+exposent les croyances du genre humain, méconnaissent que la souffrance
+et la mort sont chaque jour causées autour d'eux par le mépris de cette
+direction qui s'est établie d'elle-même dans le cours de l'évolution.
+Dominés par cette hypothèse tacite, commune aux stoïciens du paganisme
+et aux ascètes chrétiens, que nous sommes organisés d'une manière si
+diabolique que les plaisirs sont nuisibles et les douleurs avantageuses,
+les hommes nous donnent de tous côtés l'exemple de vies ruinées par la
+persistance à accomplir des actes contre lesquels leurs sensations se
+révoltent. L'un, tout mouillé de sueur, s'arrête dans un courant d'air,
+fait fi des frissons qui le prennent, gagne une fièvre rhumatismale avec
+des défaillances subséquentes, et le voilà incapable de rien faire pour
+le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Un autre, méprisant la fatigue,
+se met trop tôt au travail après une maladie qui l'a affaibli, et il
+devient pour le reste de ses jours maladif et inutile à lui-même et aux
+autres. Ou bien l'on entend parler d'un jeune homme qui, en persistant à
+faire des tours de gymnastique d'une violence excessive, se brise un
+vaisseau, tombe sur le sol et reste abîmé pour toute sa vie; une autre
+fois, c'est un homme arrivé à l'âge mûr, qui, en faisant un effort
+jusqu'à l'excès de la douleur, se donne une hernie. Dans telle famille,
+on observe un cas d'aphasie, un commencement de paralysie, bientôt suivi
+de mort, parce que la victime mangeait trop peu et travaillait trop;
+dans une autre, un ramollissement du cerveau est la conséquence
+d'efforts intellectuels ininterrompus malgré la protestation continuelle
+des sensations; ailleurs, des affections cérébrales moins graves ont été
+causées par l'excès du travail en dépit du malaise et du besoin de grand
+air et d'exercice[4].
+
+[Note 4: Je puis compter plus d'une douzaine de cas parmi ceux que
+je connais personnellement.]
+
+Même sans accumuler des exemples spéciaux, la vérité s'impose à nous en
+ne considérant que des classes. L'homme d'affaires usé à force de rester
+dans son cabinet, l'avocat à la face cadavéreuse qui passe la moitié de
+ses nuits à étudier des dossiers, les ouvrières affaiblies des
+manufactures, les couturières qui vivent de longues heures dans un
+mauvais air, les écolières anémiques, à la poitrine enfoncée, qui
+s'appliquent toute la journée au travail et auxquelles on interdit les
+jeux impétueux de leur âge, non moins que les émouleurs de Sheffield qui
+meurent suffoqués par la poussière, et les paysans tout perclus de
+rhumatismes dus à l'action perpétuelle des intempéries, tous ces gens
+nous montrent les innombrables misères causées par des actes qui
+répugnent aux sensations et par la négligence obstinée des actes
+auxquels nos sensations nous portent. Mais nous en avons des preuves
+encore plus nombreuses et plus frappantes. Que sont les enfants
+malingres et mal conformés des districts les plus pauvres, sinon des
+enfants dont le besoin de nourriture, le besoin de chaleur n'ont jamais
+été convenablement satisfaits? Que sont les populations arrêtées dans
+leur développement et vieillies avant l'âge, comme on voit dans
+certaines parties de la France, sinon des populations épuisées par un
+travail excessif et une alimentation insuffisante, l'un impliquant une
+douleur positive, l'autre une douleur négative? Que conclure de la
+grande mortalité constatée chez les gens affaiblis par les privations,
+sinon que les souffrances physiques conduisent à des maladies mortelles?
+Que devons-nous encore inférer du nombre effroyable de maladies et de
+morts qui s'abattent sur les armées en campagne, nourries de provisions
+insuffisantes et mauvaises, couchant sur le sol humide, exposées à
+toutes les extrémités de la chaleur et du froid, imparfaitement
+protégées contre la pluie et condamnées aux efforts les plus pénibles,
+que devons-nous en inférer, sinon les maux terribles que l'on s'attire
+en exposant continuellement le corps à un traitement contre lequel les
+sensations protestent?
+
+Peu importe à notre thèse que les actions suivies de tels effets soient
+volontaires ou involontaires; peu importe, au point de vue biologique,
+que les motifs qui les déterminent soient élevés ou bas. Les exigences
+des fonctions vitales sont absolues, et il ne suffit pas, pour y
+échapper, de dire qu'on a été forcé de négliger ces fonctions ou, qu'en
+le faisant, on a obéi à un motif élevé. Les souffrances directes et
+indirectes causées par la désobéissance aux lois de la vie restent les
+mêmes, quel que soit le motif de cette désobéissance, et l'on ne doit
+pas les omettre dans une appréciation rationnelle de la conduite. Si le
+but de l'étude de la morale est d'établir des règles pour bien vivre, et
+si les règles pour bien vivre sont celles dont les résultats complets,
+individuels ou généraux, directs ou indirects, sont le plus propres à
+produire le bonheur de l'homme, il est absurde d'écarter les résultats
+immédiats pour se préoccuper seulement des résultats éloignés.
+
+38. On pourrait insister ici sur la nécessité de préluder à l'étude de
+la science morale par l'étude de la science biologique. On pourrait
+insister sur l'erreur des hommes qui se croient capables de comprendre
+les phénomènes spéciaux de la vie humaine dont traite la morale, tout en
+prêtant peu d'attention ou même en n'en prêtant aucune aux phénomènes
+généraux de la vie humaine, tout en ne tenant aucun compte des
+phénomènes de la vie générale. Et il est assurément permis de penser
+qu'une connaissance du monde des êtres vivants qui nous révèlerait le
+rôle joué dans l'évolution organique par les plaisirs et les
+souffrances, conduirait à rectifier les conceptions imparfaites des
+moralistes. Mais comment croire que l'absence de cette connaissance soit
+la seule ou même la principale cause de leur imperfection? Les faits
+dont nous avons donné des exemples--et qui, si l'on y prêtait une
+attention suffisante, préviendraient les déformations de la théorie
+morale,--sont des faits qu'on n'a pas besoin d'apprendre par des
+recherches biologiques, mais qui abondent chaque jour sous les yeux de
+tout le monde.
+
+La vérité est plutôt que la conscience générale est tellement obsédée de
+sentiments et d'idées en opposition avec les conclusions fondées sur les
+témoignages les plus familiers, que ces témoignages n'obtiennent aucune
+attention. Ces sentiments et ces idées contraires ont plusieurs sources.
+
+Il y a la source théologique. Comme nous l'avons montré plus haut, le
+culte pour les ancêtres cannibales, qui trouvaient leurs délices dans le
+spectacle des tortures, a produit la première conception de divinités
+que l'on rendait propices en supportant la douleur, et, par suite, que
+l'on irritait en goûtant quelque plaisir. Conservée par les religions
+des peuples à demi civilisés, dans lesquelles elle s'est transmise,
+cette conception de la nature divine est parvenue en se modifiant peu à
+peu, jusqu'à notre époque, et elle inspire à la fois les croyances de
+ceux qui adhèrent à la religion communément admise et de ceux qui font
+profession de la rejeter.
+
+Il y a une autre source dans l'état de guerre primitif qui subsiste
+encore aujourd'hui. Tant que les antagonismes sociaux continueront à
+produire la guerre, qui consiste en efforts pour infliger aux autres des
+souffrances ou la mort, en s'exposant soi-même au danger de subir les
+mêmes maux, et qui implique nécessairement de grandes privations, il
+faudra que la souffrance physique, considérée en elle-même ou dans les
+maux qu'elle entraîne, soit considérée comme peu de chose, et que parmi
+les plaisirs regardés comme les plus dignes de recherche on range ceux
+que la victoire apporte avec elle.
+
+L'industrialisme, partiellement développé, fournit lui aussi l'une de
+ces sources. L'évolution sociale, qui implique le passage de la vie de
+chasseurs errants à celle de peuples sédentaires livrés au travail,
+donne par suite naissance à des activités singulièrement différentes de
+celles auxquelles est adaptée la constitution primitive: elle produit
+donc une inaction des facultés auxquelles l'état social nouveau n'offre
+pas d'emploi, et une surexcitation des facultés exigées par cet état
+social; il en résulte d'un côté la privation de certains plaisirs, de
+l'autre la soumission à certaines douleurs. Par suite, à mesure que se
+manifeste l'accroissement de population qui rend plus intense la lutte
+pour l'existence, il devient nécessaire de supporter tous les jours des
+souffrances, et de sacrifier des plaisirs.
+
+Or, toujours et partout, il se forme parmi les hommes une théorie
+conforme à leur pratique. La nature sauvage, donnant naissance à la
+conception d'une divinité sauvage, développe la théorie d'un contrôle
+surnaturel assez rigoureux et assez cruel pour influer sur la conduite
+des hommes. Avec la soumission à un gouvernement despotique assez sévère
+dans la répression pour discipliner des natures barbares, se produit la
+théorie d'un gouvernement de droit divin et la croyance au devoir d'une
+soumission absolue. Là où l'existence de voisins belliqueux fait
+regarder la guerre comme la principale affaire de la vie, les vertus
+requises pour la guerre sont bientôt considérées comme les vertus
+suprêmes; au contraire, lorsque l'industrie est devenue dominante, la
+violence et les actes de pillage dont les gens de guerre se glorifient
+ne tardent pas à passer pour des crimes.
+
+C'est ainsi que la théorie du devoir réellement acceptée (et non celle
+qui l'est nominalement) s'accommode au genre de vie que l'on mène chaque
+jour. Si cette vie rend nécessaires la privation habituelle de plaisirs
+et l'acceptation fréquente de souffrances, il se forme bientôt un
+système moral d'après lequel la recherche du plaisir est tacitement
+désapprouvée et la souffrance ouvertement approuvée. On insiste sur les
+mauvais effets des plaisirs excessifs, et l'on passe sous silence les
+avantages que procurent des plaisirs modérés; on fait valoir avec force
+les bons résultats obtenus en se soumettant à la douleur, et l'on
+néglige les maux qui la suivent.
+
+Tout en reconnaissant la valeur et même la nécessité de systèmes moraux
+adaptés, comme les systèmes religieux et politiques, aux temps et aux
+pays dans lesquels ils se développent, nous devons regarder les
+premiers, aussi bien que les seconds, comme transitoires. Nous devons
+admettre qu'un état social plus avancé comporte une morale plus vraie,
+comme un dogme plus pur et un meilleur gouvernement. Conduits, _à
+priori_, à prévoir l'existence de défauts, nous sommes en état de
+déclarer tels ceux que nous rencontrons en effet, et dont la nature
+justifie nos prévisions. Il faut donc proclamer comme vérité certaine,
+que la moralité scientifique commence seulement lorsque les conceptions
+imparfaites adaptées à des conditions transitoires se sont développées
+assez pour devenir parfaites. La science du bien vivre doit tenir compte
+de toutes les conséquences qui affectent le bonheur de l'individu ou de
+la société, directement ou indirectement, et autant elle néglige une
+classe quelconque de conséquences, autant elle est éloignée de l'état de
+science.
+
+39. Ainsi le point de vue biologique, comme le point de vue physique,
+est d'accord avec les résultats que nous avons obtenus en prenant le
+principe de l'évolution pour point de départ de l'étude de la conduite
+en général.
+
+Ce qui était défini en termes physiques comme un équilibre mobile, nous
+le définissons en termes biologiques comme une balance de fonctions. Ce
+que suppose une pareille balance, c'est que, par leur genre, leur
+énergie et leurs combinaisons, les diverses fonctions s'ajustent aux
+diverses activités qui constituent et conservent une vie complète: pour
+elles, être ainsi ajustées, c'est être arrivées au terme vers lequel
+tend continuellement l'évolution de la conduite.
+
+Passant aux sentiments qui accompagnent l'accomplissement des fonctions,
+nous voyons que, de toute nécessité, les plaisirs pendant l'évolution de
+la vie organique, ont coïncidé avec l'état normal des fonctions, tandis
+que les souffrances positives ou négatives ont coïncidé avec l'excès ou
+l'insuffisance des fonctions. Bien que, dans chaque espèce, ces
+relations soient souvent troublées par des changements de conditions,
+elles se rétablissent toujours d'elles-mêmes, sous peine, pour l'espèce,
+de disparaître.
+
+Le genre humain qui a reçu par héritage, des êtres inférieurs, cette
+adaptation des sentiments et des fonctions dans leurs rapports avec les
+besoins essentiels du corps, et qui est forcé chaque jour par des
+sensations impérieuses à faire les actes qui conservent la vie, et à
+éviter ceux qui entraîneraient une mort immédiate, le genre humain a
+subi un changement de conditions d'une grandeur et d'une complexité
+inusitées. Ce changement a beaucoup dérangé la direction de la conduite
+par les sensations, et dérangé plus encore celle que nous devrions
+recevoir des émotions. Il en résulte que, dans un grand nombre de cas,
+ni les plaisirs ne sont en connexion avec les actions qui doivent être
+faites, ni les peines avec celles qui doivent être évitées; c'est le
+contraire qui se produit.
+
+Plusieurs influences ont contribué à dissimuler aux hommes les bons
+effets de cette relation entre les sentiments et les fonctions, pour
+leur faire remarquer plutôt tous les inconvénients que l'on peut y
+trouver. Aussi exagère-t-on les maux qui peuvent être causés par
+certains plaisirs, tandis qu'on oublie les avantages attachés
+d'ordinaire à la jouissance des plaisirs; en même temps, on exalte les
+avantages obtenus au prix de certaines souffrances, et on atténue les
+immenses dommages que les souffrances apportent avec elles.
+
+Les théories morales caractérisées par ces erreurs de jugement sont
+produites par des formes de vie sociale correspondant à une constitution
+humaine imparfaitement adaptée, et sont appropriées à ces formes. Mais
+avec le progrès de l'adaptation, qui établit l'harmonie entre les
+facultés et les besoins, tous ces désordres, et les fautes de théorie
+qui en sont la conséquence, doivent diminuer, jusqu'à ce que, grâce à un
+complet ajustement de l'humanité à l'état social, on reconnaisse que les
+actions, pour être complètement bonnes, ne doivent pas seulement
+conduire à un bonheur futur, spécial et général, mais en outre être
+immédiatement agréables, et que la souffrance, non seulement éloignée
+mais prochaine, caractérise des actions mauvaises.
+
+Ainsi, au point de vue biologique, la science morale devient une
+détermination de la conduite d'hommes associés constitués chacun en
+particulier de telle sorte que les diverses activités requises pour
+l'éducation des enfants et celles qu'exige le bien-être social
+s'exercent par la mise en jeu spontanée de facultés convenablement
+proportionnées et produisant chacune, en agissant, sa part de plaisir;
+par une conséquence naturelle, l'excès ou le défaut dans l'une
+quelconque de ces activités apporte sa part de souffrance immédiate.
+
+ NOTE AU N° 33.--Dans sa _Morale physique_, M. Alfred Barratt
+ a exprimé une opinion que nous devons signaler ici.
+ Supposant l'évolution et ses lois générales, il cite
+ quelques passages des _Principes de psychologie_ (1re édit.,
+ IIIe part., ch. VIII, pp. 395, sqq.; Cf. IVe part., ch. IV),
+ dans lesquels j'ai traité de la relation entre l'irritation
+ et la contraction qui «marque le commencement de la vie
+ sensitive». J'ai dit que «le tissu primordial doit être
+ différemment affecté par un contact avec des matières
+ nutritives ou avec des matières non nutritives,» ces deux
+ genres de matières étant représentés pour les êtres
+ aquatiques par les substances solubles et les substances
+ insolubles, et j'ai soutenu que la contraction par laquelle
+ la partie touchée d'un rhizopode absorbe un fragment de
+ matière assimilable «est causée par un commencement
+ d'absorption de cette matière assimilable». M. Barratt,
+ affirmant que la conscience «doit être considérée comme une
+ propriété invariable de la vie animale, et en définitive,
+ dans ses éléments, de l'univers matériel» (p. 43), regarde
+ ces réactions du tissu animal sous l'influence des
+ stimulants comme impliquant une certaine sensation. L'action
+ de certaines forces, dit-il, est suivie de mouvements de
+ retraite, ou encore de mouvements propres à assurer la
+ continuation de l'impression. Ces deux genres de contraction
+ sont respectivement les phénomènes et les marques
+ extérieures de la peine et du plaisir. Le tissu agit donc de
+ manière à assurer le plaisir et à éviter la peine par une
+ loi aussi véritablement physique et naturelle que celle par
+ laquelle une aiguille aimantée se dirige vers le pôle, un
+ arbre vers la lumière (p. 52). Eh bien, sans mettre en doute
+ que l'élément primitif de la conscience ne soit présent même
+ dans le protoplasma indifférencié, et n'existe partout en
+ puissance dans ce pouvoir inconnaissable qui, sous d'autres
+ conditions, se manifeste dans l'action physique (_Principes
+ de psychologie_, § 272-3), j'hésite à conclure qu'il existe
+ d'abord sous la forme de plaisir et de peine. Ceux-ci
+ naissent, je crois, comme le font les sentiments plus
+ spéciaux, par suite d'une combinaison des éléments ultimes
+ de la conscience (_Princ. de psy._, §§ 60, 61); car ils
+ sont, en réalité, des aspects généraux de ces sentiments
+ plus spéciaux élevés à un certain degré d'intensité.
+ Considérant que, dans les créatures mêmes qui ont des
+ systèmes nerveux développés, une grande partie des processus
+ vitaux résultent d'actions réflexes inconscientes, je ne
+ trouve pas convenable de supposer l'existence de ce que nous
+ appelons conscience chez des créatures dépourvues non
+ seulement de systèmes nerveux, mais même de toute structure.
+
+ NOTE AU N° 36.--Plusieurs fois, dans _Les émotions et la
+ volonté_, M. Alex. Bain insiste sur la connexion entre le
+ plaisir et l'exaltation de la vitalité, entre la peine et la
+ dépression de la vitalité. Comme on l'a vu plus haut, je
+ m'accorde avec lui sur ce point; il est en effet au-dessus
+ de toute discussion, grâce à l'expérience générale de tout
+ le monde et à l'expérience plus spéciale des médecins.
+
+ Toutefois lorsque, des effets respectivement fortifiants ou
+ débilitants du plaisir et de la peine, M. A. Bain fait
+ dériver les tendances originales à persister dans les actes
+ qui donnent du plaisir et à cesser ceux qui procurent de la
+ peine, je ne puis le suivre. Il dit: «Nous supposons des
+ mouvements commencés spontanément et qui causent
+ accidentellement du plaisir; nous admettons alors qu'il se
+ produira avec le plaisir un accroissement de l'énergie
+ vitale; les mouvements agréables prendront leur part de cet
+ accroissement, et le plaisir sera augmenté par là. Ou bien,
+ d'un autre côté, nous supposons que la peine résulte de
+ mouvements spontanés; il faut alors qu'il y ait avec la
+ peine une diminution d'énergie, qui s'étend aux mouvements
+ d'où vient le mal, et qui apporte par cela même un remède.»
+ (3e édit., p. 315.) Cette interprétation, d'après laquelle
+ les «mouvements agréables» _participent_ seulement de
+ l'augmentation de l'énergie vitale causée par le plaisir, ne
+ me semble pas s'accorder avec l'observation. La vérité
+ paraît plutôt ceci: bien qu'il se produise en même temps un
+ accroissement général de la vigueur musculaire, les muscles
+ spécialement excités sont ceux qui, par l'accroissement de
+ leur contraction, conduisent à un accroissement de plaisir.
+ Réciproquement, admettre que la cessation des mouvements
+ spontanés causant la douleur est due à un relâchement
+ musculaire général, auquel participent les muscles qui
+ produisent ces mouvements particuliers, c'est, il me semble,
+ oublier que la rétraction prend communément la forme non
+ d'une chute passive, mais d'un retrait actif. On peut
+ remarquer aussi que, la peine déprimant, comme elle finit
+ par le faire, le système en général, nous ne pouvons pas
+ dire qu'elle déprime en même temps les énergies musculaires.
+
+ Ce n'est pas seulement, comme l'admet M. A. Bain, une vive
+ douleur qui produit des mouvements spasmodiques; les peines
+ de tout genre, qu'elles soient sensationnelles ou
+ émotionnelles, stimulent aussi les muscles (_Essais_, 1re
+ série, p. 360, I, ou 2e édit., vol. I, p. 211, 12).
+ Cependant la douleur (et aussi le plaisir lorsqu'il est très
+ intense) a pour effet d'arrêter toutes les actions réflexes;
+ et comme les fonctions vitales en général s'exercent par des
+ actions réflexes, cette suspension, croissant avec
+ l'intensité de la douleur, déprime en proportion les
+ fonctions vitales. L'arrêt de l'action du coeur et
+ l'évanouissement sont un résultat extrême de cet
+ empêchement, et les viscères, dans leur ensemble, sentent
+ son effet à des degrés proportionnés aux degrés de la
+ douleur.
+
+ Ainsi la douleur, tout en causant directement, comme le fait
+ le plaisir une décharge de l'énergie musculaire, finit par
+ diminuer le pouvoir musculaire en affaiblissant les
+ processus vitaux d'où dépend la production de l'énergie. Par
+ suite, nous ne pouvons pas, je crois, attribuer la prompte
+ cessation des mouvements musculaires causant de la douleur
+ au décroissement du flot de l'énergie, car ce décroissement
+ ne se fait sentir qu'après un intervalle. Réciproquement,
+ nous ne pouvons pas attribuer la persistance dans l'action
+ musculaire qui donne du plaisir à l'exaltation d'énergie qui
+ en résulte; mais nous devons, comme je l'ai indiqué au n°
+ 33, l'attribuer à l'établissement de lignes de décharge,
+ entre le point où se fait sentir l'excitation agréable et
+ ces structures contractiles qui conservent et accroissent
+ l'acte causant l'excitation, connexions voisines de l'action
+ réflexe, en laquelle elles se transforment par d'insensibles
+ gradations.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE
+
+
+40. Dans le chapitre précédent, nous avons déjà traité des sentiments
+dans leurs rapports avec la conduite, mais en ne considérant que leur
+aspect physiologique. Dans ce chapitre, au contraire, nous n'avons pas à
+nous occuper des connexions constitutionnelles entre les
+sentiments,--considérés comme nous portant à agir ou comme nous en
+détournant,--et les avantages physiques à atteindre ou les dommages à
+éviter; nous ne parlerons pas non plus de la réaction des sentiments sur
+l'organisme, comme nous mettant, ou non, en état d'agir à l'avenir. Nous
+avons à étudier les plaisirs et les peines, sensationnels ou
+émotionnels, considérés comme motifs réfléchis, comme engendrant une
+adaptation consciente de certains actes à certaines fins.
+
+41. L'acte psychique rudimentaire, non encore distinct de l'acte
+physique, implique une excitation et un mouvement. Dans un être d'un
+type inférieur, le contact de la nourriture excite la préhension. Chez
+un être d'un ordre un peu plus élevé, l'odeur d'une substance nutritive
+détermine un mouvement du corps vers cette substance. Là où existe une
+vision rudimentaire, une diminution soudaine de lumière, impliquant le
+passage d'un grand objet, cause des mouvements musculaires convulsifs
+qui éloignent ordinairement le corps de la source du danger. Dans chacun
+de ces cas, nous pouvons distinguer quatre facteurs. Il y a (_a_) la
+propriété de l'objet extérieur qui affecte primitivement l'organisme, la
+saveur, l'odeur ou l'opacité. Lié avec cette propriété, il y a dans
+l'objet extérieur le caractère (_b_) qui rend avantageuse ou la prise de
+cet objet ou la fuite pour s'en éloigner. Dans l'organisme, il y a
+(_c_) l'impression ou la sensation que la propriété (_a_) produit, en
+agissant comme stimulus. Enfin, il y a, lié avec ce stimulus, le
+changement moteur (_d_) par lequel est effectuée ou la prise ou la
+fuite.
+
+La psychologie doit surtout s'occuper de la connexion qui s'établit
+entre le rapport _ab_ et le rapport _cd_, sous toutes les formes que
+prennent ces rapports dans le cours de l'évolution. Chacun des facteurs,
+et chacun des rapports, se développe davantage à mesure que
+l'organisation fait des progrès. Au lieu d'être simple, ce qui
+représente l'attribut _a_ devient souvent, dans le milieu d'un animal
+supérieur, un groupe d'attributs, tels que la grandeur, la forme, les
+couleurs, les mouvements d'un être éloigné qui est dangereux. Le facteur
+_b_, avec lequel est associée cette combinaison d'attributs, devient
+l'ensemble de caractères, de pouvoirs, d'habitudes, qui en font un
+ennemi. Le facteur _c_ devient une collection de sensations visuelles
+coordonnées les unes avec les autres et avec les idées et les sentiments
+qu'a fait naître l'expérience d'ennemis de ce genre, et constituant un
+motif de fuite; tandis que _d_ devient la série compliquée, et souvent
+prolongée, de courses, de sauts, de détours, de plongeons, etc.,
+nécessaires pour échapper à un ennemi.
+
+Dans la vie humaine, nous trouvons les mêmes quatre facteurs extérieurs
+et intérieurs, plus multiformes encore et complexes dans leur
+composition et leurs connexions. L'assemblage entier des attributs
+physiques _a_, présentés par un domaine mis en vente, défie toute
+énumération, et l'assemblage des avantages divers _b_, qui résultent de
+ces attributs, ne peut pas non plus être brièvement spécifié. Les
+perceptions et les idées, suivant que cette propriété plaît ou ne plaît
+pas, _c_, qui sont causées par son aspect, et qui, en se combinant et se
+recombinant, finissent par former une raison pour l'acheter, font un
+tout trop considérable et trop complexe pour qu'on puisse le décrire;
+enfin les formalités légales, pécuniaires ou autres qu'il faut remplir
+pour acquérir ce domaine et en prendre possession, sont à peine moins
+nombreuses et moins compliquées.
+
+Nous ne devons pas non plus oublier que non seulement les facteurs, mais
+encore les rapports entre ces facteurs, deviennent plus complexes en
+proportion des progrès de l'évolution. Primitivement, _a_ est
+directement et simplement en rapport avec _b_, tandis que _c_ est
+directement et simplement en rapport avec _a_. Mais à la fin, les
+connexions entre _a_ et _b_, et entre _c_ et _d_, deviennent très
+indirectes et très compliquées. D'un côté,--notre premier exemple le
+prouve,--la saveur et la propriété nutritive sont étroitement liées
+ensemble, comme le sont aussi la stimulation causée par l'une et la
+contraction qui utilise l'autre. Mais, on peut s'en rendre compte dans
+le dernier exemple, la connexion entre les traits visibles d'une
+propriété et les caractères qui en constituent la valeur est à la fois
+éloignée et compliquée, tandis que le passage du motif très complexe de
+l'acquéreur aux nombreuses actions des organes sensitifs et moteurs,
+actions complexes elles-mêmes, par lesquelles s'effectue l'acquisition,
+se fait au moyen d'un plexus compliqué de pensées et de sentiments qui
+constitue sa décision.
+
+Cette explication permettra de saisir une vérité présentée autrement
+dans les _Principes de psychologie_. L'esprit se compose de sentiments
+et de relations entre les sentiments. Par une combinaison des relations,
+et des idées de relations, naît l'intelligence. Par une combinaison des
+sentiments, et des idées de sentiments, naît l'émotion. Toutes choses
+égales d'ailleurs, la grandeur de l'évolution de l'intelligence ou de
+l'émotion est proportionnelle à la grandeur de la combinaison. Une des
+propositions nécessaires qui en résultent, c'est que la connaissance est
+d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de l'action réflexe, et
+l'émotion d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de la
+sensation.
+
+Maintenant, parmi les divers corollaires de cette large vue de
+l'évolution psychologique, cherchons ceux qui concernent les motifs et
+les actes classés comme moraux ou immoraux.
+
+42. Le processus mental par lequel, dans un cas quelconque, l'adaptation
+des actes aux fins s'effectue, et qui, sous ses formes les plus élevées,
+devient le sujet des jugements moraux, ce processus peut se diviser en
+deux: d'abord l'apparition du sentiment ou des sentiments qui
+constituent le motif, ensuite celle de la pensée ou des pensées par
+lesquelles le motif prend un corps et aboutit à l'action. Le premier de
+ces éléments, une excitation à l'origine, devient une sensation simple;
+ensuite une sensation composée; ensuite un groupe de sensations
+partiellement présentatives et partiellement représentatives, formant
+une émotion naissante; ensuite un groupe de sensations exclusivement
+idéales ou représentatives, formant une émotion proprement dite; ensuite
+un groupe de groupes pareils, formant une émotion composée; puis il
+devient enfin une émotion encore plus développée, composée des formes
+idéales de ces émotions composées. L'autre élément, commençant au
+passage immédiat d'un simple stimulus à un simple mouvement appelé
+action réflexe, arrive bientôt à comprendre un ensemble de décharges
+associées de stimulations produisant des mouvements associés,
+constituant un instinct. Par degrés naissent des combinaisons plus
+complexes de stimulus, variables dans une certaine mesure en leurs modes
+d'union, conduisant à des mouvements complexes pareillement variables
+dans leurs adaptations; de là de temps en temps, des hésitations dans
+les processus sensori-moteurs. Bientôt vient une phase dans laquelle les
+groupes combinés d'impressions, non présents tous ensemble, aboutissent
+à des actions qui ne sont pas toutes simultanées; elles impliquent une
+représentation des résultats, ou la pensée. Ensuite arrivent d'autres
+phases où des pensées diverses ont le temps de passer avant que les
+motifs composites produisent les actions appropriées. A la fin
+apparaissent ces longues délibérations pendant lesquelles on pèse les
+probabilités de diverses conséquences, et l'on balance les incitations
+des sentiments corrélatifs; ces opérations constituent un jugement
+calme. Il sera facile de voir que, sous l'un ou l'autre de leurs
+aspects, les dernières formes du processus mental sont les plus hautes,
+au point de vue moral et à tous les points de vue.
+
+Depuis le début en effet, une complication de la sensibilité a
+accompagné de meilleurs et de plus nombreux ajustements d'actes à leurs
+fins, comme l'a fait aussi une complication du mouvement, et une
+complication du processus coordinateur ou intellectuel qui unit les
+deux. D'où il suit que les actes caractérisés par les motifs les plus
+complexes et les pensées les plus développées, sont ceux qui ont
+toujours eu le plus d'autorité pour la direction de la conduite.
+Quelques exemples éclairciront cela.
+
+Voici un animal aquatique guidé par l'odeur d'une matière organique vers
+des choses qui servent à sa nourriture; mais le même animal, dépourvu de
+tout autre guide, est à la merci d'animaux plus gros qui rôdent aux
+environs. En voici un autre, guidé aussi par l'odeur vers sa nourriture,
+mais qui possède une vision rudimentaire et qui est ainsi rendu capable
+de s'éloigner vivement d'un corps mobile répandant cette odeur, dans les
+cas où ce corps est assez gros pour produire un obscurcissement soudain
+de la lumière: car c'est ordinairement alors un ennemi. Evidemment il
+sauvera souvent sa vie en obéissant au dernier stimulus, qui est aussi
+le plus élevé, au lieu de suivre le premier et le moins élevé.
+
+Observons à un étage plus élevé un conflit parallèle. Voici un animal
+qui en poursuit d'autres pour en faire sa proie, et qui, faute
+d'expérience, ou parce qu'il est poussé par l'excès de la faim,
+s'attaque à un ennemi plus fort que lui et se fait tuer. En voici un
+autre, au contraire, qui est poussé par une faim aussi violente, mais,
+soit par son expérience individuelle, soit par les effets d'une
+expérience héréditaire, ayant conscience du danger à la vue d'un animal
+plus fort que lui, il est détourné par là de l'attaquer et sauve sa vie
+en subordonnant le premier motif, consistant en sensations nées du
+besoin, au second motif, consistant en sentiments idéaux, distincts ou
+vagues.
+
+En nous élevant immédiatement de ces exemples de conduite chez les
+animaux à des exemples de conduite humaine, nous verrons que les
+contrastes entre l'inférieur et le supérieur ont habituellement les
+mêmes traits. Le sauvage du type le plus bas dévore toute la nourriture
+que lui procure la chasse de chaque jour: affamé le lendemain, il devra
+peut-être supporter pendant plusieurs jours les tortures de la faim. Le
+sauvage supérieur, concevant avec plus de vivacité les souffrances qui
+l'attendent s'il ne trouve pas de gibier, est détourné par ce sentiment
+complexe de donner une entière satisfaction à son sentiment simple.
+L'inertie résultant du défaut de prévoyance et l'activité produite par
+une légitime prévoyance s'opposent de la même manière. L'homme primitif,
+mal équilibré et gouverné par les sensations du moment, ne fera rien
+tant qu'il ne lui faudra pas échapper à des souffrances actuelles; mais
+l'homme un peu avancé, capable d'imaginer plus distinctement les
+plaisirs et les souffrances à venir, est poussé par la pensée de ces
+biens et de ces maux à surmonter son amour du bien-être; la décroissance
+de la misère et de la mortalité résulte de cette prédominance des
+sentiments représentatifs sur les sentiments présentatifs.
+
+Sans insister sur le fait que, parmi les hommes civilisés, le même
+contraste existe entre ceux qui mènent la vie des sens et ceux dont la
+vie est largement remplie de plaisirs qui ne sont pas du genre sensuel,
+je veux marquer seulement qu'il y a des contrastes analogues entre la
+direction donnée par les sentiments représentatifs les moins complexes
+ou les émotions de l'ordre le plus bas, et la direction donnée par les
+sentiments représentatifs les plus complexes ou les émotions de l'ordre
+le plus élevé. Lorsque, sous l'influence de l'amour de la
+propriété,--sentiment représentatif qui, agissant dans de justes bornes,
+conduit au bien-être,--le voleur prend le bien d'un autre homme, son
+action est déterminée par l'imagination de certains plaisirs immédiats
+de genres relativement simples, plutôt que par l'imagination moins nette
+de peines possibles qui sont plus éloignées et de genres relativement
+complexes. Mais, chez l'homme consciencieux, il y a un motif adéquat de
+retenue, encore plus représentatif dans sa nature, renfermant non
+seulement les idées de châtiment, de déshonneur et de ruine, mais aussi
+l'idée des droits de la personne qui a la propriété, et des souffrances
+que lui causerait la perte de son bien: le tout est joint à une aversion
+générale pour les actes nuisibles aux autres, aversion qui naît des
+effets héréditaires de l'expérience. Nous voyons ici à la fin, comme
+nous l'avons vu en commençant, que, tout compte fait, la direction
+donnée par le sentiment le plus complexe conduit mieux au bien-être que
+la direction donnée par le sentiment le plus simple.
+
+Il en est de même des coordinations intellectuelles par lesquelles les
+stimulus aboutissent aux mouvements. Les actes du genre le plus bas,
+appelés réflexes,--dans lesquels une impression faite sur un nerf
+afférent produit à travers un nerf efférent une décharge qui engendre la
+contraction,--révèlent un ajustement très limité d'actes à leurs fins:
+l'impression étant simple, et simple aussi le mouvement qui en résulte,
+la coordination interne est simple elle-même.
+
+Il est évident que si plusieurs sens peuvent être affectés en même temps
+par un objet extérieur, et si les mouvements provoqués par lui sont
+combinés d'une manière différente selon que cet objet appartient à un
+genre ou à un autre, les coordinations intermédiaires deviennent
+nécessairement plus compliquées. Il est évident aussi que tout progrès
+dans l'évolution de l'intelligence, servant toujours à mieux assurer la
+conservation de l'être, présente le même trait général. Les adaptations
+par lesquelles les actions plus compliquées s'approprient à des
+circonstances plus compliquées impliquent des coordinations plus
+complexes, par suite plus délibérées et plus conscientes. Lorsque nous
+arrivons aux hommes civilisés, qui, dans leurs affaires journalières,
+pèsent un grand nombre de données ou de conditions, et adaptent leurs
+procédés à des conséquences variées, nous voyons que les actions
+intellectuelles, devenues ce que nous appelons des jugements, sont à la
+fois très élaborées et très délibérées.
+
+Voyons maintenant ce qui touche à l'autorité relative des motifs. En
+montant des créatures les plus basses jusqu'à l'homme, et des types les
+plus grossiers de l'humanité jusqu'aux plus élevés, la force de
+conservation s'est accrue par la subordination d'excitations simples à
+des excitations composées, par la subordination de sensations actuelles
+à des idées de sensations à venir, par le fait de soumettre les
+sentiments présentatifs aux sentiments représentatifs, et les sentiments
+représentatifs aux sentiments re-représentatifs. A mesure que la vie
+s'est développée, la sensibilité concomitante est devenue de plus en
+plus idéale; parmi les sentiments produits par la combinaison des idées,
+les plus élevés, ceux qui se sont développés les derniers, sont les
+sentiments recomposés ou doublement idéaux. Considérés comme guides, les
+sentiments ont donc une autorité d'autant plus grande que, par leur
+complexité et leur idéalité, ils s'éloignent davantage de simples
+sensations et de simples appétits.
+
+On découvre une autre conséquence en étudiant le côté intellectuel des
+processus psychiques par lesquels des actes sont adaptés à des fins.
+Quand ils sont peu élevés et simples, ils ne comprennent que la
+direction d'actes immédiats par des stimulus immédiats; le tout dans les
+cas de ce genre ne dure qu'un moment, et ne se rapporte qu'à un résultat
+prochain. Mais, avec le développement de l'intelligence et
+l'accroissement de l'idéalité des motifs, les fins auxquelles les actes
+sont adaptés cessent d'être exclusivement immédiates. Les motifs, plus
+idéaux, se rapportent à des fins plus éloignées; à mesure qu'on
+s'approche des types les plus élevés, les fins actuelles se subordonnent
+d'une manière croissante à ces fins futures que les motifs idéaux ont
+pour objet. Il en résulte une certaine présomption en faveur d'un motif
+qui se rapporte à un bien éloigné, en comparaison d'un motif qui se
+rapporte à un bien prochain.
+
+43. Outre les diverses influences favorisant la croyance ascétique qu'il
+est nuisible de faire des choses agréables, et avantageux de supporter
+des choses désagréables, j'ai donné à entendre dans le chapitre
+précédent, qu'il restait à déterminer une influence dont la source est
+plus profonde. Cette influence a été indiquée dans les paragraphes
+précédents.
+
+En effet, la vérité générale que la direction donnée par des plaisirs
+simples et des peines simples, comme il s'en produit suivant qu'on
+satisfait ou non aux besoins du corps, ne vaut pas, à certains points de
+vue, la direction donnée par les peines et les plaisirs nés des
+sentiments complexes idéaux, cette vérité a conduit à penser qu'il
+fallait mépriser les inclinations provenant des besoins du corps. En
+outre, la vérité générale que la poursuite de satisfactions prochaines
+est, sous un rapport, inférieure à la poursuite de satisfactions
+éloignées, a conduit à croire que les satisfactions prochaines doivent
+être regardées comme de peu de prix.
+
+Dans les premières phases de chaque science, les généralisations
+auxquelles on arrive ne sont pas assez déterminées. Les formules
+distinctes pour exprimer les vérités reconnues ne s'établissent
+qu'ensuite par la limitation des formules indistinctes. La vision
+physique apprécie seulement d'abord les traits les plus marqués des
+objets et conduit ainsi à de grossières classifications que la vision
+perfectionnée, impressionnable par de plus petites différences, doit
+ensuite corriger; il en est de même pour la vision mentale en ce qui
+concerne les vérités générales: des inductions, formulées d'abord avec
+beaucoup trop de généralité, ont à compter plus tard avec le scepticisme
+et l'observation critique qui les restreignent, en s'appuyant sur des
+différences non encore remarquées. Par suite, nous pouvons nous attendre
+à trouver que les conclusions courantes en morale vont trop loin. Ces
+croyances dominantes en morale, admises également par les moralistes de
+profession et par tout le monde en général, sont devenues erronées, par
+trois procédés différents, faute de détermination suffisante.
+
+D'abord, il n'est pas exact que l'autorité des sentiments les plus bas
+comme guides soit toujours inférieure à l'autorité des sentiments les
+plus élevés; elle est au contraire souvent supérieure. Il se présente
+tous les jours des occasions où il faut obéir aux sensations plutôt
+qu'aux sentiments. Que quelqu'un s'avise de rester une nuit entière
+exposé tout nu à une tempête de neige, ou de passer une semaine sans
+manger, ou de tenir la tête dix minutes sous l'eau, et il verra que les
+plaisirs et les souffrances ayant un rapport direct avec la conservation
+de la vie ne peuvent se subordonner entièrement aux plaisirs et aux
+souffrances qui ont avec la conservation de la vie un rapport indirect.
+Bien que dans plusieurs cas la direction donnée par les sentiments
+simples soit plus nuisible que la direction donnée par les sentiments
+complexes, dans d'autres cas la direction des sentiments complexes est
+plus fatale que celle des sentiments simples; et dans un grand nombre de
+cas leur autorité relative sur la conduite est indéterminée. Admettons
+que, chez un homme poursuivi, les sentiments de protestation qui
+accompagnent un effort intense et prolongé doivent, pour la conservation
+de la vie, être subordonnés à la crainte inspirée par ceux qui le
+poursuivent; cependant, s'il persiste jusqu'à ce qu'il tombe,
+l'épuisement qui en résulte causera peut-être la mort, tandis
+qu'autrement, si la poursuite avait cessé, la mort ne serait peut-être
+pas survenue. Supposons qu'une veuve laissée dans la pauvreté doive se
+refuser à elle-même ce qu'il lui faut donner à ses enfants pour sauver
+leur vie; cependant, si ce dévouement va trop loin, il peut en résulter
+que les enfants seront entièrement privés non seulement de toute
+nourriture, mais encore de toute protection. Supposons que, en exerçant
+son cerveau du matin au soir, un homme qui a des embarras d'argent
+doive mépriser la révolte de ses sensations corporelles pour obéir au
+désir que sa conscience lui impose de payer toutes ses dettes; cependant
+il peut pousser la sujétion des sentiments simples vis-à-vis des
+sentiments complexes au point d'altérer sa santé et de faillir ainsi
+malgré lui à cette tâche qu'il aurait remplie en diminuant un peu cette
+sujétion. Il est donc clair que la subordination des sentiments les plus
+bas doit être une subordination conditionnelle. La suprématie des
+sentiments les plus élevés doit être une suprématie limitée.
+
+La généralisation ordinaire pèche par excès à un autre point de vue. La
+vie, on l'a vu, est d'autant plus élevée que les sentiments simples
+présentatifs sont plus sous le contrôle des sentiments composés
+représentatifs; à cette vérité, on joint, comme des corollaires
+légitimes, des propositions qui n'en découlent point. La conception
+courante c'est, non pas seulement que l'inférieur doit être subordonné
+au supérieur quand ils sont en conflit, mais que l'inférieur doit être
+méprisé même lorsqu'il n'y a pas conflit. La tendance produite par le
+progrès des idées morales, à condamner l'obéissance aux sentiments
+inférieurs quand les sentiments supérieurs protestent, a fait naître une
+tendance à condamner les sentiments inférieurs pris en eux-mêmes. «Je
+crois réellement qu'elle fait ce qu'elle fait parce qu'elle aime à le
+faire,» me disait un jour une dame en parlant d'une autre, et la forme
+de l'expression, comme le ton, dénotait la croyance non seulement qu'une
+telle manière d'agir est mauvaise, mais encore qu'elle devait paraître
+mauvaise à tout le monde.
+
+Il y a là une idée très répandue, bien qu'en pratique elle reste
+ordinairement sans effet, et produise seulement différentes formes
+accidentelles d'ascétisme: tel est par exemple le cas de ceux qui
+regardent comme tout à fait courageux et salutaire de se passer de
+pardessus pendant l'hiver ou de continuer à se baigner en plein air. En
+général, les sentiments agréables qui accompagnent la satisfaction
+légitime des besoins du corps sont acceptés: il est assez nécessaire, il
+est vrai, de les accepter.
+
+Mais, oubliant ces contradictions dans la pratique, les hommes laissent
+paraître une vague idée qu'il y aurait quelque chose de dégradant, ou de
+nuisible, ou tous les deux à la fois, à faire ce qui est agréable, à
+éviter ce qui est désagréable. «Agréable, mais mauvais,» c'est une
+expression fréquemment employée pour faire entendre que ces deux termes
+ont une connexion naturelle. Comme nous l'avons indiqué plus haut, de
+pareilles croyances supposent une intelligence confuse de la vérité
+générale que les sentiments composés et représentatifs ont, tout compte
+fait, une autorité plus haute que les sentiments simples et
+présentatifs. Comprise avec discernement, cette vérité implique que
+l'autorité des sentiments simples, ordinairement moindre que celle des
+sentiments composés, mais quelquefois plus grande, doit être
+habituellement acceptée quand les sentiments composés ne s'y opposent
+pas.
+
+Ce principe de subordination est mal compris encore d'une troisième
+manière. Un des contrastes entre les sentiments développés les premiers
+et les sentiments développés en dernier lieu, consiste en ce qu'ils se
+rapportent respectivement aux effets les plus immédiats des actions ou à
+leurs effets les plus éloignés; en principe général, la direction donnée
+par ce qui est proche est inférieure à la direction donnée par ce qui
+est éloigné. Il en est résulté la croyance que les plaisirs du présent
+doivent être sacrifiés à ceux de l'avenir, indépendamment du genre de
+ces plaisirs. Nous en voyons une preuve dans la maxime souvent répétée
+aux enfants, quand ils prennent leurs repas, à savoir qu'ils devraient
+en garder le meilleur morceau pour la fin; on gronde l'imprévoyant qui
+cède à la première impulsion, et l'on donne à entendre par là, sans
+l'enseigner expressément, que le même plaisir a plus de prix quand on le
+réserve. On peut suivre cette manière de penser à travers les actes de
+chaque jour, non pas assurément chez tous les hommes, mais chez ceux que
+l'on distingue comme prudents et bien réglés dans leur conduite. L'homme
+d'affaires, qui dévore son déjeuner pour ne pas manquer le train, qui
+avale une sandwich vers le milieu de la journée et prend un dernier
+repas quand il est trop fatigué pour jouir du repos du soir, mène une
+vie où non seulement les besoins du corps, mais aussi les besoins nés de
+goûts et de sentiments plus élevés sont méprisés autant qu'ils peuvent
+l'être, et tout cela pour atteindre des fins éloignées! encore
+trouverez-vous, si vous demandez quelles sont ces fins éloignées, dans
+le cas où il n'y a pas d'enfants à établir, qu'elles consistent
+simplement dans la conception d'une vie plus confortable pour un temps à
+venir. L'idée qu'il est mal de chercher des jouissances immédiates, et
+qu'il est bien d'en chercher quelques-unes seulement si elles sont
+éloignées, cette idée est tellement enracinée qu'un homme d'affaires
+après avoir pris part à une partie de plaisir, essaye parfois de
+défendre sa conduite. Il veut prévenir les jugements défavorables de ses
+amis en expliquant que l'état de sa santé l'a forcé à se donner un jour
+de congé. Néanmoins, si vous l'interrogez sur son avenir, vous trouvez
+que son ambition est de se retirer le plus tôt possible et de se donner
+tout entier aux plaisirs qu'il a maintenant presque honte de se
+permettre.
+
+La vérité générale découverte par l'étude de l'évolution de la conduite,
+au-dessous de l'homme et dans l'homme, à savoir que, pour la
+conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs
+doivent être contrôlés par les sentiments développés les derniers,
+composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les
+hommes, dans le cours de la civilisation; mais nécessairement elle l'a
+été d'abord d'une manière trop confuse. La conception commune, qui se
+trompe en supposant illimitée l'autorité du sentiment supérieur sur
+l'inférieur, pèche aussi en admettant que l'on doit résister à la loi de
+l'inférieur même quand elle n'est pas en opposition avec la loi du
+supérieur, et elle pèche encore par la supposition qu'un plaisir donnant
+lieu à une tendance convenable, quand il est éloigné, ne donne pas lieu
+à une tendance semblable s'il est prochain.
+
+44. Sans le dire explicitement, nous avons ainsi suivi la genèse de la
+conscience morale. Car le trait incontestablement essentiel de la
+conscience morale c'est le contrôle de certain sentiment ou de certains
+sentiments par un autre sentiment ou par plusieurs.
+
+Chez les animaux supérieurs, nous pouvons voir assez distinctement le
+conflit des sentiments et la sujétion des plus simples aux plus
+composés: ainsi lorsqu'un chien résiste à la tentation de dévorer
+quelque aliment par la crainte des châtiments qui pourraient suivre s'il
+cédait à son appétit, ou lorsqu'il ne continue pas à creuser un trou de
+peur de perdre son maître qui s'éloigne. Ici, cependant, bien qu'il y
+ait subordination, il n'y a pas subordination consciente; il n'y a pas
+la réflexion qui révèle qu'un sentiment a cédé à un autre. Il en est
+ainsi, même chez les hommes dont l'intelligence est peu développée.
+L'homme pré-social, errant par familles et gouverné par des sensations
+et des émotions comme celles que causent les circonstances du moment,
+bien que sujet de temps en temps à des conflits de motifs, rencontre
+relativement peu de cas où l'avantage de subordonner un plaisir immédiat
+à un plaisir éloigné s'impose à son attention; il n'a pas non plus
+l'intelligence requise pour analyser et généraliser ces cas lorsqu'ils
+se présentent. C'est seulement lorsque l'évolution sociale rend la vie
+plus complexe, les causes de retenue nombreuses et fortes, les maux
+d'une conduite spontanée manifestes, et les avantages à retirer de la
+prévoyance suffisamment certains, qu'il peut y avoir des expériences
+assez fréquentes pour rendre familiers les bons effets de la
+subordination des sentiments simples à d'autres plus complexes. C'est
+aussi seulement alors qu'apparaît une puissance intellectuelle
+suffisante pour fonder une induction sur ces expériences; ensuite les
+inductions individuelles sont en assez grand nombre pour former une
+induction publique et traditionnelle qui s'imprime en chaque génération
+à mesure qu'elle s'accroît.
+
+Nous sommes amenés ici à certains faits d'une profonde signification.
+Cet abandon réfléchi d'un bien immédiat et spécial pour obtenir un bien
+éloigné et général, en même temps qu'il est le trait cardinal de la
+retenue appelée morale, est aussi un trait cardinal d'autres actes de
+retenue que celui que nous appelons moral--de ceux qui ont leur origine
+dans la crainte du législateur visible, ou du législateur invisible, ou
+de la société en général. Toutes les fois que l'individu s'abstient de
+faire ce à quoi le porte un désir passager, de peur de s'exposer ensuite
+à une punition légale, ou à la vengeance divine, ou à la réprobation
+publique, ou à tous ces dangers à la fois, il renonce au plaisir
+prochain et défini plutôt que de s'attirer des peines éloignées et plus
+graves, quoique moins définies, en goûtant ce plaisir; et,
+réciproquement, lorsqu'il se soumet à quelques maux présents, c'est
+qu'il peut en recueillir quelque plaisir probable futur, politique,
+religieux ou social. Mais, bien que ces quatre sortes de contrôle
+intérieur aient le caractère commun que les sentiments les plus simples
+et les moins idéaux sont soumis dans la conscience à des sentiments plus
+complexes et plus idéaux, et bien que, d'abord, elles soient en pratique
+coextensives et indiscernables, cependant elles diffèrent dans le cours
+de l'évolution sociale, et il arrive que le contrôle moral, avec les
+conceptions et les sentiments qui l'accompagnent, devient indépendant.
+Jetons un coup d'oeil sur les aspects essentiels du processus.
+
+Lorsque, comme dans les sociétés les plus grossières, il n'existe encore
+ni règle politique ni règle religieuse, la principale cause qui empêche
+de satisfaire chaque désir à mesure qu'il se manifeste est la conscience
+des maux qui résulteront de la colère des autres sauvages, si la
+satisfaction du désir est obtenue à leurs dépens. A ce premier degré,
+les peines imaginées qui constituent le motif directeur sont celles qui
+pourraient être infligées par des êtres de même nature, qui ne se
+distinguent pas, au point de vue du pouvoir, les uns des autres: les
+causes de retenue politique, religieuse et sociale sont donc jusqu'alors
+représentées uniquement par cette crainte mutuelle de la vengeance.
+
+Lorsqu'une vigueur, une habileté ou un courage remarquables font d'un
+homme un chef de guerre, il inspire nécessairement plus de crainte
+qu'aucun autre, et par suite tous s'abstiennent surtout de satisfaire
+les inclinations qui pourraient lui nuire ou l'offenser. Peu à peu,
+comme par l'habitude de la guerre l'exercice du commandement s'établit
+d'une manière durable, on en vient à distinguer à la fois les maux qui
+résulteraient probablement de la colère du chef, non seulement dans le
+cas où on l'attaquerait mais aussi dans celui où on lui désobéirait, des
+maux plus petits causés par l'antagonisme d'autres personnes et des maux
+plus vagues qui naissent de la réprobation sociale. En d'autres termes,
+le contrôle politique commence à se différencier du contrôle plus
+indéfini d'une crainte mutuelle.
+
+En même temps s'est développée la théorie des esprits. Partout, excepté
+dans les groupes les plus grossiers, l'ombre d'un mort, que l'on cherche
+à apaiser au moment de la mort et dans la suite, est regardée comme
+capable de nuire à ceux qui survivent. Par suite, à mesure que s'établit
+et se précise la théorie des esprits, il se forme un autre genre
+d'obstacle à la satisfaction immédiate des désirs, obstacle qui consiste
+dans l'idée des maux que les esprits peuvent infliger quand on les a
+offensés: lorsque le pouvoir politique est devenu stable, et que les
+esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus
+impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte
+spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on
+nomme religieuse.
+
+Pendant longtemps, ces trois sortes de freins, avec leurs sanctions
+corrélatives, bien qu'elles soient séparées dans la conscience, restent
+coextensives, et il en est ainsi parce qu'elles se rapportent le plus
+souvent à une seule fin, le succès à la guerre. Le devoir de venger le
+sang par le sang est proclamé alors même qu'il n'existe rien encore de
+ce qu'on pourrait appeler une organisation sociale. A mesure que
+s'accroît le pouvoir du chef, le meurtre des ennemis devient un devoir
+politique, et il devient un devoir religieux lorsque l'on craint la
+colère du chef défunt. La fidélité au chef pendant sa vie et après sa
+mort se manifeste plus hautement par le fait de mettre sa propre vie à
+sa disposition pour des entreprises guerrières. Les premiers châtiments
+régulièrement établis le sont pour des actes d'insubordination ou pour
+des manquements à des pratiques par lesquelles s'affirme la
+subordination; ils sont tous militaires à l'origine. Les injonctions
+divines, de leur côté, qui sont primitivement des traditions de la
+volonté du roi défunt, ont le plus souvent pour objet la destruction des
+peuples avec lesquels il était en guerre; la colère et l'approbation
+divines sont conçues comme déterminées par les degrés de la soumission
+que l'on témoigne à cette volonté, directement par le culte et
+indirectement par l'obéissance à ses injonctions. Le Fidjien, qui
+dit-on, se recommande lui-même à son entrée dans l'autre monde par le
+récit de ses exploits à la guerre, et qui, durant sa vie, se désole
+quelquefois en songeant qu'il n'a pas massacré assez d'ennemis pour
+plaire à ses dieux, nous permet de voir quels sont les idées et les
+sentiments qui résultent de cette théorie et nous rappelle les idées et
+les sentiments analogues manifestés par les races anciennes.
+
+Ajoutez à cela que le contrôle de l'opinion publique, outre qu'il
+s'exerce directement, comme au premier degré du développement, par
+l'estime pour le brave et le blâme pour le lâche, en vient à s'exercer
+indirectement avec un effet général analogue par l'approbation donnée à
+la fidélité envers le chef et à la piété envers le Dieu. De telle sorte
+que les trois formes différenciées de contrôle qui se développent
+parallèlement avec l'organisation et l'action militaires, tout en
+fortifiant des causes de retenue et des encouragements analogues, se
+fortifient aussi mutuellement, et ces disciplines séparées et unies ont
+pour caractère commun d'imposer le sacrifice d'avantages spéciaux et
+immédiats pour faire obtenir des avantages plus généraux et plus
+éloignés.
+
+En même temps se sont développés sous les trois mêmes sanctions d'autres
+motifs de retenue ou d'excitation d'un autre ordre, également
+caractérisés par la subordination d'un bien prochain à un bien éloigné.
+Les agressions dirigées contre des hommes étrangers à la société ne
+peuvent réussir si les agressions entre les membres de la même société
+sont fréquentes. La guerre implique une coopération, et toute
+coopération est rendue impossible par des antagonismes entre ceux qui
+ont à coopérer. Nous avons vu que, dans le groupe primitif encore
+dépourvu de gouvernement, la principale raison qui empêche chaque
+individu de satisfaire immédiatement ses désirs est la crainte de la
+vengeance des autres hommes dans le cas où cette satisfaction leur
+causerait un dommage, et, pendant les premières phases du développement
+social, cette crainte des représailles continue à être le principal
+motif du renoncement tel qu'il existe. Mais, bien que longtemps après
+qu'une autorité politique s'est établie on continue à se satisfaire au
+détriment d'autrui, l'accroissement de l'autorité politique réprime peu
+à peu cette manière d'agir. Le fait que le succès des guerres est
+compromis si ses soldats se battent entre eux, s'impose à l'attention
+du chef. Il a un puissant motif pour empêcher les querelles et par suite
+pour prévenir les agressions qui causent les querelles; à mesure que son
+pouvoir grandit, il défend les agressions et inflige des punitions à
+ceux qui désobéissent. Bientôt, les freins politiques de ce genre, comme
+ceux du genre précédent, sont renforcés par des freins religieux. Le
+chef habile, qui réussit à la guerre en partie parce qu'il maintient
+ainsi le bon ordre parmi ceux qui le suivent, laisse derrière lui la
+tradition des commandements qu'il donnait ordinairement. La crainte de
+son fantôme tend à faire naître le respect pour ces commandements, et
+ils finissent par acquérir un caractère sacré. Avec un nouveau progrès
+de l'évolution morale, de la même manière se produisent de nouvelles
+interdictions relatives à des agressions de nature moins grave, jusqu'à
+ce que par degrés se forme un corps de lois civiles. Et alors, de la
+manière que nous avons vue, se développe la croyance à une
+désapprobation divine de ces délits civils sans importance aussi bien
+que des plus graves; elle aboutit, à l'occasion, à une série
+d'injonctions religieuses qui s'harmonisent avec les injonctions
+politiques et les fortifient. En même temps se développe, comme
+auparavant, une sanction sociale pour ces règles de gouvernement
+intérieur, donnant de la force à la sanction politique et à la sanction
+religieuse.
+
+Mais il faut observer maintenant que si ces trois contrôles, politique,
+religieux et social, conduisent séparément les hommes à subordonner les
+satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et s'ils sont à ce
+point de vue semblables au contrôle moral qui exige habituellement que
+l'on fasse passer les sentiments simples, présentatifs, après les
+sentiments complexes, représentatifs, et que l'on subordonne le présent
+à l'avenir, ils ne constituent cependant pas le contrôle moral, mais y
+préparent seulement; ce sont des contrôles à l'abri desquels se
+développe le contrôle moral. On obéit d'abord au commandement du
+législateur politique, non pas parce que l'on en perçoit la rectitude,
+mais simplement parce que c'est son commandement, et que l'on sera puni
+si l'on y désobéit. Ce qui retient, ce n'est pas une représentation
+mentale des conséquences mauvaises que l'acte défendu doit, dans la
+nature des choses, entraîner; mais c'est une représentation mentale de
+conséquences mauvaises tout artificielles. De nos jours encore on
+retrouve dans certaines formules légales la doctrine primitive d'après
+laquelle l'agression dirigée par un citoyen contre un autre est coupable
+et doit être punie, non pas tant à cause du dommage qui est causé, qu'à
+cause du mépris ainsi témoigné pour la volonté du roi. De même, le
+crime de violer un commandement de Dieu consistait, à ce que l'on
+croyait autrefois et comme beaucoup le croient encore aujourd'hui, dans
+le fait de désobéir à Dieu plutôt que dans celui de causer
+volontairement un dommage; maintenant encore, c'est une croyance commune
+que les actes sont bons seulement lorsqu'on les accomplit pour se
+conformer consciencieusement à la volonté divine: bien plus, ils sont
+même mauvais dès qu'on les accomplit autrement. C'est encore la même
+chose pour le contrôle qu'exerce en outre l'opinion publique. Si l'on
+écoute les remarques faites relativement à l'observation des règles
+sociales, on verra que la violation de ces règles est condamnée non pas
+tant à cause d'un vice essentiel que parce qu'elle témoigne d'un certain
+mépris pour l'autorité du monde. Le contrôle vraiment moral est encore
+aujourd'hui bien imparfaitement différencié de ces contrôles à l'abri
+desquels il s'est développé; nous le voyons dans le fait que les
+systèmes de morale dont nous avons fait plus haut la critique confondent
+tous le contrôle moral avec l'un ou l'autre de ceux-là. Pour les
+moralistes d'une certaine classe, les règles morales dérivent des ordres
+d'un pouvoir politique suprême. Ceux d'une autre classe ne leur
+attribuent pas d'autre origine que la volonté divine révélée. Et, bien
+que les hommes qui prennent pour guide l'opinion publique ne formulent
+pas leur doctrine, cependant la croyance, souvent manifestée, qu'une
+conduite autorisée par la société n'est pas blâmable, indique que pour
+certains hommes le bien et le mal ne dépendent que de l'opinion
+publique.
+
+Avant d'aller plus loin, nous devons résumer les résultats de cette
+analyse. Les vérités essentielles à retenir relatives à ces trois formes
+de contrôle extérieur auxquelles est soumise l'unité sociale, sont
+celles-ci: D'abord, elles ont fait leur évolution en même temps que la
+société a fait la sienne, comme moyens de préservation sociale rendus
+nécessaires par les circonstances mêmes; il en résulte qu'en général
+elles s'accordent l'une avec l'autre. En second lieu, les freins
+corrélatifs internes engendrés dans l'unité sociale sont les
+représentations de résultats éloignés qui sont plutôt accidentels que
+nécessaires,--pénalité légale, punition surnaturelle, réprobation
+sociale. En troisième lieu, ces résultats, plus simples et plus
+directement produits par des activités personnelles, peuvent être plus
+vivement conçus que ne le peuvent être les résultats que font
+naturellement naître les actions dans le cours des choses, et par suite
+ces conceptions ont plus de puissance sur des esprits peu développés.
+Quatrièmement, comme aux freins ainsi engendrés est toujours jointe
+l'idée d'une coercition externe, la notion d'obligation apparaît; elle
+est ainsi habituellement associée à celle du sacrifice d'avantages
+immédiats et spéciaux à des avantages éloignés et généraux. Enfin,
+cinquièmement, le contrôle moral s'accorde dans une large mesure, au
+point de vue de ses prescriptions, avec les trois contrôles ainsi
+formés, et s'accorde aussi avec eux par la nature générale des processus
+de l'esprit qui produisent la conformité à ces injonctions; mais il en
+diffère par la nature spéciale de ces processus.
+
+45. Nous voilà préparés à voir que les freins considérés proprement
+comme moraux sont différents des freins dont l'évolution les fait sortir
+et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu'ils ne se
+rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets
+intrinsèques. Le motif véritablement moral qui détourne du meurtre, ne
+consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour
+conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront
+dans un autre monde, ou dans une représentation de l'horreur et de la
+haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une
+représentation des résultats nécessaires et naturels: la mort cruelle
+infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur,
+les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de
+l'emprisonnement, ni celle d'une punition divine, ni celle de la
+défaveur publique, ne constituent la véritable raison morale pour ne pas
+voler, mais bien la pensée du dommage fait à la personne dépouillée,
+avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du
+droit de propriété. Ceux qui condamnent l'adultère par des
+considérations morales, ne songent ni à une action en dommages et
+intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation d'un
+commandement, ni à la perte de la réputation; ils pensent au malheur
+causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, à
+l'atteinte portée aux enfants et aux funestes conséquences générales qui
+accompagnent le mépris du lien du mariage. Réciproquement, celui qui est
+poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans
+l'embarras, ne se représente pas une récompense actuelle ou future; il
+se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de
+procurer à celui qu'il oblige. Un homme qui est moralement disposé à
+lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel ni
+aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il
+cherche à faire disparaître, à l'accroissement de bien-être qui en
+résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il
+est associé, en ce que, au lieu d'être constitué par des représentations
+de conséquences accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos
+actes, il est constitué par des représentations de conséquences que ces
+actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes
+distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement
+présentes; mais elles forment un assemblage de représentations
+indistinctes accumulées par l'expérience des résultats d'actes
+semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore
+plus indistincte mais considérable, due aux effets transmis par
+l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers: le tout
+forme un sentiment à la fois solide et vague.
+
+Nous voyons maintenant pourquoi les sentiments moraux et les freins
+corrélatifs ont apparu plus tard que les sentiments et les freins dont
+l'origine se trouve dans l'autorité politique, religieuse et sociale, et
+comment ils s'en sont dégagés lentement et encore si incomplètement
+aujourd'hui. C'est seulement en effet par ces sentiments et ces freins
+d'un ordre inférieur que pouvaient être maintenues les conditions dans
+lesquelles les sentiments et les freins plus élevés se développent. Cela
+est vrai aussi bien pour les sentiments qui regardent l'individu que
+pour les sentiments dont les autres sont l'objet. Les peines qui
+résulteront de l'imprévoyance et les plaisirs que l'on s'assure en
+épargnant ce dont on aura besoin dans l'avenir, et en travaillant pour
+se le procurer, peuvent être habituellement opposés dans la pensée, mais
+seulement autant que des arrangements sociaux bien établis rendent
+l'accumulation possible, et, pour que de pareils arrangements puissent
+s'établir, il faut que la crainte du législateur visible, ou du
+législateur invisible, ou de l'opinion publique entre en jeu. C'est
+seulement après que des freins politiques, religieux et sociaux ont
+produit une communauté stable, qu'il peut y avoir une expérience assez
+grande des peines, positives et négatives, sensationnelles et
+émotionnelles, que causent les agressions criminelles, pour engendrer
+contre elles l'aversion morale constituée par la conscience de leurs
+mauvais résultats intrinsèques. Il est encore plus manifeste qu'un
+sentiment moral comme celui de l'équité abstraite, que ne blessent pas
+seulement les injustices commises contre des hommes, mais encore les
+institutions politiques qui leur causent quelque désavantage, peut se
+développer seulement lorsque le développement social auquel on est
+parvenu donne une expérience familière à la fois des maux qui résultent
+directement des injustices, et aussi de ceux qui découlent indirectement
+des privilèges de certaines classes par lesquels l'injustice est rendue
+facile.
+
+Que les sentiments appelés moraux aient la nature et l'origine que nous
+indiquons, on le voit encore par le fait que nous leur donnons ce nom en
+proportion du degré où ils ont pour caractères, d'abord d'être
+re-représentatifs, ensuite de se rapporter à des effets indirects plutôt
+qu'à des effets directs, et généralement à des effets éloignés plutôt
+qu'à des effets prochains, et enfin de tendre à des effets qui sont
+ordinairement généraux plutôt que spéciaux. Ainsi, bien que nous
+condamnions un homme pour ses folies et que nous approuvions l'économie
+dont un autre fait preuve, nous ne classons pas leurs actes
+respectivement comme vicieux et vertueux: ces mots sont trop forts; les
+résultats présents et futurs diffèrent trop peu ici, au point de vue de
+leur valeur concrète et de leur idéalité, pour rendre ces mots
+pleinement applicables. Supposons cependant que les folies dont nous
+parlons entraînent nécessairement la misère pour la femme et les enfants
+de celui qui les commet, entraînent des suites fâcheuses atteignant
+aussi bien l'existence des autres que celle de leur auteur, la
+culpabilité de ces folies devient alors évidente. Supposons encore que,
+poussé par le désir de retirer sa famille de la misère à laquelle il l'a
+réduite, le dissipateur fasse un faux ou commette quelque autre fraude.
+Bien qu'en le considérant à part, nous caractérisions comme moral le
+sentiment auquel il obéit, et que nous soyons par suite disposés à
+l'indulgence, cependant nous condamnons comme immorale son action prise
+comme un tout; nous regardons comme ayant une autorité supérieure les
+sentiments qui répondent aux droits de propriété, sentiments qui sont
+re-représentatifs à un plus haut degré, et se rapportent à des
+conséquences générales plus éloignées. La différence, habituellement
+reconnue, entre la valeur relative de la justice et de la générosité,
+sert à bien faire comprendre cette vérité. Le motif qui préside à une
+action généreuse se rapporte à des effets d'un genre plus concret, plus
+spécial et plus prochain, que le motif qui préside à la justice;
+celui-ci, par delà les effets prochains, moins concrets ordinairement
+eux-mêmes, que ceux que considère la générosité, implique une conscience
+des effets éloignés, complexes et généraux, du fait de maintenir
+d'équitables relations. Aussi affirmons-nous que la justice l'emporte
+sur la générosité.
+
+Je rendrai plus facile l'intelligence de cette longue argumentation en
+citant ici encore un passage de la lettre à M. Mill dont j'ai déjà
+parlé, à la suite du passage reproduit plus haut.
+
+ «Pour faire comprendre entièrement ce que je veux dire, il
+ me semble nécessaire d'ajouter que, en correspondance avec
+ les propositions fondamentales d'une science morale
+ développée, certaines intuitions morales fondamentales ont
+ été et sont encore développées dans la race, et que, bien
+ que ces intuitions morales soient le résultat d'expériences
+ accumulées d'utilité, devenues graduellement organiques et
+ héréditaires, elles sont devenues complètement indépendantes
+ de l'expérience consciente. Absolument comme je crois que
+ l'intuition de l'espace, qui existe chez tout individu
+ vivant, dérive des expériences organisées et consolidées de
+ tous les individus, ses ancêtres, qui lui ont transmis leur
+ organisation nerveuse lentement développée; comme je crois
+ que cette intuition, qui n'a besoin pour être rendue
+ définitive et complète que d'expériences personnelles, est
+ devenue pratiquement une forme de pensée entièrement
+ indépendante en apparence de l'expérience; je crois aussi
+ que les expériences d'utilité organisées et consolidées à
+ travers toutes les générations passées de la race humaine,
+ ont produit des modifications nerveuses correspondantes,
+ qui, par une transmission et une accumulation continues,
+ sont devenues en nous certaines facultés d'intuition morale,
+ certaines émotions correspondant à la conduite bonne ou
+ mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les
+ expériences individuelles d'utilité. Je soutiens aussi que
+ de même que l'intuition de l'espace répond aux
+ démonstrations exactes de la géométrie, qui en vérifie et en
+ interprète les grossières conclusions, de même les
+ intuitions morales répondront aux démonstrations de la
+ science morale, qui en interpréteront et vérifieront les
+ grossières conclusions.»
+
+A cela, en passant, j'ajouterai seulement que l'hypothèse de l'évolution
+nous rend ainsi capables de concilier les théories morales opposées,
+comme elle nous permet de concilier les théories opposées de la
+connaissance. En effet, de même que la doctrine des formes innées de
+l'intuition intellectuelle s'accorde avec la doctrine expérimentale, du
+moment où nous reconnaissons la production de facultés intellectuelles
+par l'hérédité des effets de l'expérience, la doctrine des facultés
+innées de perception morale s'accorde avec celle de l'utilitarisme dès
+que l'on voit que les préférences et les aversions sont rendues
+organiques par l'hérédité des effets des expériences agréables ou
+pénibles faites par nos ancêtres.
+
+46. Il nous faut répondre encore à une autre question. Comment se
+produit le sentiment d'obligation morale en général? D'où vient le
+sentiment du devoir considéré comme distinct des sentiments particuliers
+qui nous portent à la tempérance, à la prudence, à la bienfaisance, à la
+justice, à la bonne foi, etc.? La réponse est que c'est un sentiment
+abstrait engendré d'une manière analogue à celle dont se forment les
+idées abstraites.
+
+L'idée de la couleur a primitivement un caractère entièrement concret
+qui lui est donné par un objet qui a une couleur, comme nous le montrent
+certains noms qui n'ont subi aucune modification, tels que orange et
+violet (violette). La dissociation de chaque couleur de l'objet dont
+l'idée était spécialement associée avec elle au début s'est faite à
+mesure que la couleur a été associée par la pensée à des objets
+différents du premier et différents entre eux. L'idée d'orange a été
+conçue d'une manière de plus en plus abstraite à mesure qu'en se
+rappelant différents objets qui présentaient cette couleur orange on a
+négligé leurs attributs divers pour ne penser qu'à leur attribut commun.
+
+Il en est de même si nous montons d'un degré et observons comment se
+forme l'idée abstraite de couleur séparée de celle des couleurs
+particulières. Si tous les corps étaient rouges, la conception abstraite
+de couleur n'existerait pas. Supposez que tous les corps soient rouges
+ou gris; il est évident que l'on prendrait l'habitude mentale de penser
+à l'une ou à l'autre de ces couleurs en connexion avec n'importe quel
+objet dont on saurait le nom. Mais multipliez les couleurs de telle
+sorte que la pensée erre incertaine à travers les idées de toutes ces
+couleurs à mesure que l'on nomme un objet, et il en résulte la notion de
+couleur indéterminée, de la propriété commune que les objets possèdent
+de nous affecter par la lumière réfléchie à leur surface, aussi bien que
+par leurs formes. En effet, la notion de cette propriété commune est
+celle qui reste constante, tandis que l'imagination se représente toute
+la variété possible des couleurs. Elle est dans toutes les choses
+colorées le trait uniforme, c'est-à-dire la couleur abstraite.
+
+Les termes qui se rapportent à la quantité fournissent des exemples
+d'une dissociation plus marquée de l'abstrait et du concret. En groupant
+différentes choses comme petites en comparaison de celles du genre
+auquel elles appartiennent ou de celles d'autres genres, et de même en
+groupant quelques objets comme relativement grands, nous obtenons les
+notions abstraites de petitesse et de grandeur. Appliquées comme elles
+le sont à d'innombrables choses très diverses, non seulement à des
+objets, mais à des forces, à des durées, à des nombres, à des valeurs,
+ces notions sont maintenant si peu liées au concret, que leurs
+significations abstraites sont extrêmement vagues.
+
+Nous devons noter en outre qu'une idée abstraite ainsi formée acquiert
+souvent une indépendance illusoire; nous le voyons dans le cas du
+mouvement qui, dissocié par la pensée de tout corps particulier, de
+toute vitesse et de toute direction, est quelquefois mentionné comme
+s'il pouvait être conçu indépendamment de tout mobile.
+
+Tout cela est vrai du subjectif aussi bien que de l'objectif, et, parmi
+les autres états de conscience, c'est vrai des émotions telles que la
+réflexion nous les fait connaître. En groupant les sentiments
+re-représentatifs décrits plus haut, qui, différents entre eux à
+d'autres égards, ont un élément commun, et en effaçant par suite leurs
+éléments dissemblables, on rend cet élément commun relativement
+appréciable et l'on en fait un sentiment abstrait. Ainsi se produit le
+sentiment de l'obligation morale ou du devoir. Etudions-en la genèse.
+
+Nous avons vu que, pendant le progrès de l'existence animée, les
+sentiments les derniers développés, plus composés et plus
+représentatifs, servant à ajuster la conduite à des besoins plus
+éloignés et plus généraux, ont toujours l'autorité de guides supérieurs
+relativement aux sentiments primitifs et plus simples, sauf les cas où
+ces derniers sont intenses. Cette autorité supérieure, échappant aux
+types d'êtres inférieurs qui ne peuvent généraliser, et peu appréciée
+des hommes primitifs qui n'ont que de faibles pouvoirs de
+généralisation, a été distinctement reconnue à mesure que la
+civilisation et le développement mental qui la suit ont augmenté. Des
+expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée
+par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et
+généraux fait mieux parvenir ordinairement au bien-être que la direction
+donnée par des sentiments dont la satisfaction est immédiate. Quel est
+en effet le caractère commun des sentiments qui nous portent à
+l'honnêteté, à la bonne foi, à l'activité, à la prudence, etc.,
+sentiments que les hommes regardent habituellement comme de meilleurs
+guides que les appétits ou de simples impulsions? Ce sont tous des
+sentiments complexes, re-représentatifs, qui se rapportent plutôt à
+l'avenir qu'au présent. L'idée d'une valeur pour la direction de la
+conduite s'est donc associée à celle des sentiments qui ont ces
+caractères; il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples
+sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la
+conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir.
+
+Mais il y a un autre élément, l'élément de coercivité. Celle-ci tire son
+origine de l'expérience des formes particulières de freins qui, ainsi
+que nous l'avons montré plus haut, se sont établies dans le cours de la
+civilisation--frein politique, religieux et social. Le Dr Bain attribue
+le sentiment de l'obligation morale aux effets des châtiments infligés
+par la loi et l'opinion publique aux actes d'un certain genre. Je suis
+d'accord avec lui pour croire que ces châtiments ont produit le
+sentiment d'incitation à agir qu'enferme la conscience du devoir, et
+qu'exprime le mot d'obligation. L'existence d'un élément plus ancien et
+plus profond, produit comme nous l'avons montré plus haut, est cependant
+impliquée, je crois, par le fait que quelques-uns des sentiments les
+plus élevés concernant l'individu lui-même, ceux qui nous portent à la
+prudence et à l'économie, ont une autorité morale par opposition aux
+sentiments plus simples qui concernent aussi l'individu: cela prouve
+que, en dehors de toute pensée de peines factices infligées à
+l'imprévoyance, le sentiment constitué par une représentation des peines
+naturelles a acquis une supériorité reconnue. Mais, en acceptant en
+général cette théorie que la crainte des châtiments politiques et
+sociaux (auxquels il faut, je pense, ajouter les châtiments religieux)
+ait enfanté ce sentiment de coercivité qui se développe avec la pensée
+de faire passer le présent après l'avenir et nos désirs personnels après
+les droits des autres, il nous importe beaucoup de remarquer ici que ce
+sentiment de coercivité s'est indirectement associé avec les sentiments
+regardés comme moraux. En effet, puisque les motifs politique, religieux
+et social de retenue, sont principalement formés de la représentation
+des résultats futurs, et puisque le motif moral de retenue est
+principalement formé de la représentation des résultats futurs, il
+arrive que les représentations, ayant beaucoup de points communs et
+ayant été souvent excitées ensemble, la crainte jointe à trois d'entre
+elles se joint, par association, à la quatrième. La pensée des effets
+extrinsèques d'un acte défendu excite une crainte qui persiste lorsque
+l'on pense aux effets intrinsèques de cet acte, et la crainte ainsi liée
+à ces effets intrinsèques produit un vague sentiment d'incitation
+morale. Le motif moral, émergeant comme il le fait, mais lentement, du
+milieu des motifs politique, religieux et social, a pendant longtemps sa
+part de la conscience qui est inhérente à ces motifs, d'une
+subordination à quelque activité extérieure, et c'est seulement
+lorsqu'il devient distinct et prédominant qu'il perd cette conscience
+associée: le sentiment de l'obligation s'affaiblit seulement alors.
+
+Cette remarque implique la conclusion tacite, qui ne manquera pas de
+surprendre, que le sentiment du devoir ou de l'obligation morale est
+transitoire et doit diminuer à mesure que la moralisation s'accroît.
+Quelque surprenante qu'elle soit, cette conclusion peut être défendue
+d'une manière satisfaisante. Dès maintenant, l'on peut suivre le progrès
+vers ce dernier état que nous supposons. Il n'est pas rare d'observer
+que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir,
+et l'on est amené par là à admettre que, tandis que le motif contient
+d'abord un élément de coercition, cet élément disparaît à la fin, et
+l'acte s'accomplit sans que l'on ait aucune conscience d'être obligé à
+l'accomplir. Le contraste entre le jeune homme auquel on commande d'être
+actif, et l'homme d'affaires si absorbé par ses occupations qu'on ne
+peut le décider à prendre du repos, nous fait voir comment le travail,
+qui est à l'origine conçu comme _devant_ être accompli, peut finir par
+cesser d'être accompagné de cette idée. Il arrive quelquefois, il est
+vrai, que cette relation est renversée: l'homme d'affaires persiste à
+travailler par le seul amour du travail, alors qu'il ne devrait pas le
+faire. Il n'en est pas ainsi uniquement des sentiments qui concernent
+l'individu lui-même. Que le soin et la protection de la femme par le
+mari résultent souvent uniquement de sentiments qui trouvent leur
+récompense directe dans les actes qu'ils inspirent, sans qu'il soit
+question de _devoir_; que l'éducation des enfants devienne souvent une
+occupation absorbante sans qu'il s'y joigne aucun sentiment coercitif
+d'obligation, ce sont là des vérités évidentes qui nous prouvent que,
+dès maintenant, pour quelques-uns de nos devoirs essentiels envers les
+autres, le sentiment de l'obligation s'est comme retiré tout au fond de
+l'esprit. Il en est de même jusqu'à un certain point pour les devoirs
+envers les autres d'un genre plus élevé. La conscience, chez beaucoup
+d'hommes, a franchi ce degré où le sentiment d'un pouvoir qui commande
+se joint au jugement de la rectitude d'un acte. Le véritable honnête
+homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une
+contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une
+dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à
+lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le
+faire, et en vérité il souffrirait avec peine que quoique ce fût
+l'empêchât de le faire.
+
+Il est donc évident qu'avec une adaptation complète à l'état social, cet
+élément de la conscience sociale exprimé par le mot d'obligation
+disparaîtra. Les actions d'ordre élevé nécessaires pour le développement
+harmonieux de la vie seront aussi ordinaires et faciles que les actes
+inférieurs auxquels nous portent de simples désirs. Dans le temps, la
+place et la proportion qui leur sont propres, les sentiments moraux
+guideront les hommes d'une manière tout aussi spontanée et exacte que le
+font maintenant les sensations. Bien qu'il doive encore exister des
+idées latentes des maux qui résulteraient de la non-conformité au bien,
+jointes à l'influence régulatrice de ces sentiments alors qu'elle
+s'exercera, ces idées n'occuperont pas plus l'esprit que ne le font les
+idées des maux de la faim au moment même où un homme en bonne santé
+satisfait son appétit.
+
+47. Cette exposition laborieuse que l'extrême complexité du sujet a
+rendue nécessaire, contient des idées essentielles que nous allons
+mettre en relief.
+
+En symbolisant par _a_ et par _b_ les phénomènes extérieurs associés,
+qui ont un rapport quelconque avec le bien-être de l'organisme, et en
+symbolisant par _c_ et par _d_ les impressions simples ou composées que
+l'organisme reçoit du premier, et les mouvements simples et combinés par
+lesquels ses actes sont adaptés pour s'approprier le second, nous avons
+vu que la psychologie en général a à s'occuper de la connexion entre la
+relation _ab_ et la relation _cd_. En outre, nous avons vu que par voie
+de conséquence l'aspect psychologique de la morale est l'aspect sous
+lequel l'ajustement de _cd_ à _ab_ apparaît non pas simplement comme une
+coordination intellectuelle, mais comme une coordination dans laquelle
+les plaisirs et les peines sont également des facteurs et des résultats.
+
+On a montré que dans le cours de l'évolution le motif et l'acte
+deviennent plus complexes, à mesure que l'adaptation des actions
+intérieures associées, aux actions extérieures associées, s'accroît en
+étendue et en variété. D'où a découlé le corollaire que les sentiments
+les derniers développés, plus représentatifs et re-représentatifs dans
+leur constitution, et se rapportant à des besoins plus éloignés et plus
+grands, ont en partage comme guides une autorité plus marquée que les
+sentiments antérieurement développés et plus simples.
+
+Après avoir ainsi observé qu'un être même inférieur est gouverné par une
+hiérarchie de sentiments constitués de telle sorte que le bien-être
+général dépend d'une certaine subordination de l'inférieur au supérieur,
+nous avons vu que dans l'homme, à mesure qu'il arrive à l'état social,
+naît le besoin de diverses subordinations additionnelles de l'inférieur
+au supérieur, la coopération n'étant rendue possible que par elles. Aux
+freins constitués par les représentations mentales des effets
+intrinsèques des actions, qui, sous leur forme la plus simple, se sont
+développées depuis le commencement, s'ajoutent les freins résultant des
+représentations mentales d'effets extrinsèques, sous la forme de
+pénalités politiques, religieuses et sociales.
+
+Avec l'évolution de la société, rendue possible par des institutions qui
+maintiennent l'ordre et qui associent dans l'esprit des hommes le
+sentiment de l'obligation avec l'idée des actes prescrits et avec celle
+de la cessation des actes défendus, sont nées des occasions de voir les
+conséquences mauvaises qui découlent naturellement d'une conduite
+interdite et les bonnes conséquences qui suivent une conduite commandée.
+De là ont fini par se développer les aversions et les approbations
+morales, l'expérience des effets intrinsèques venant nécessairement ici
+plus tard que l'expérience des effets extrinsèques, et par suite
+produisant plus tard ses résultats.
+
+Les pensées et les sentiments qui constituent ces aversions et ces
+approbations morales sont toujours dans une étroite connexion avec les
+pensées et les sentiments qui constituent la crainte des pénalités
+politiques, religieuses et morales, et par suite ont été accompagnés
+aussi du sentiment d'obligation. L'élément coercitif dans la conscience
+des devoirs en général, développé par un commerce avec les influences
+externes qui renforcent le devoir, s'est lui-même répandu par
+association à travers cette conscience du devoir, proprement appelée
+morale, qui considère les résultats intrinsèques au lieu des résultats
+extrinsèques.
+
+Mais cette contrainte de soi-même qui, dans une phase relativement
+élevée, se substitue de plus en plus à la contrainte venue du dehors,
+doit elle-même, dans une phase encore plus élevée, disparaître dans la
+pratique. Si quelque action pour laquelle le motif spécial est
+insuffisant est accomplie par obéissance au sentiment de l'obligation
+morale, le fait prouve que la faculté spéciale dont il s'agit n'est pas
+encore égale à sa fonction, n'a pas acquis assez de force pour que
+l'activité requise soit devenue son activité normale, lui fournissant la
+somme de plaisir qu'elle doit fournir. Ainsi, avec une évolution
+complète, le sentiment de l'obligation, n'étant pas ordinairement
+présent, ne s'éveillera que dans ces occasions extraordinaires qui
+portent à violer les lois auxquelles autrement on se conforme d'une
+manière toute spontanée.
+
+Nous sommes ainsi amenés à l'aspect psychologique de la conclusion que
+nous avons donnée dans le dernier chapitre sous son aspect biologique.
+Les plaisirs et les peines qui ont leur origine dans le sentiment moral,
+deviendront, comme les plaisirs et les peines physiques, des causes
+d'agir ou de ne pas agir si bien adaptées, dans leurs forces, aux
+besoins, que la conduite morale sera la conduite naturelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE
+
+
+48. Ce n'est pas pour la race humaine seulement, mais pour toutes les
+races, qu'il y a des lois du bien vivre. Étant donnés son milieu et sa
+structure, il y a pour chaque genre de créatures une série d'actions
+destinées par leurs genres, leurs degrés et leurs combinaisons, à
+assurer la plus haute conservation que permette la nature de l'être.
+L'animal, comme l'homme, a besoin de nourriture, de chaleur, d'activité,
+de repos, etc.; ces besoins doivent être satisfaits à certains degrés
+relatifs pour rendre sa vie complète. La conservation de sa race
+implique la satisfaction d'appétits spéciaux, sexuels et
+philoprogénitifs, dans des proportions légitimes. Par suite, on peut
+supposer pour les activités de chaque espèce, une formule qui (on
+pourrait développer cette idée) constituerait pour cette espèce un
+système de moralité. Mais un tel système de moralité aurait peu ou point
+de rapports avec le bien-être d'autres êtres que l'individu lui-même ou
+sa race. Un être inférieur étant, comme il l'est, indifférent aux
+individus de sa propre espèce, et ordinairement hostile aux individus
+des autres espèces, la formule de sa vie ne tiendrait aucun compte de
+l'existence de ceux avec lesquels il se rencontre, ou plutôt une telle
+formule impliquerait que la conservation de sa vie est en opposition
+avec la conservation de celle des autres.
+
+Mais en s'élevant des espèces inférieures à l'être de l'espèce la plus
+élevée, l'homme, ou, plus strictement, en s'élevant de l'homme de la
+phase pré-sociale à l'homme de la phase sociale, la formule doit
+contenir un facteur additionnel. Bien qu'il ne soit pas particulier à la
+vie humaine sous sa forme développée, la présence de ce facteur est
+cependant, au plus haut degré, caractéristique de cette vie. Bien qu'il
+y ait des espèces inférieures qui montrent de la sociabilité dans une
+très large mesure, et bien que, dans la formule de leurs existences
+complètes, on ait à tenir compte des relations qui naissent de l'union,
+cependant notre propre espèce doit, à tout prendre, être distinguée
+comme ayant pour la vie complète une formule qui reconnaît spécialement
+les relations de chaque individu avec les autres en présence desquels et
+en coopération avec lesquels il lui faut vivre.
+
+Ce facteur additionnel, dans le problème de la vie complète, est, en
+vérité, si important que les modifications de conduite qu'il a rendues
+nécessaires en sont venues à former une partie capitale du code de la
+conduite. Comme les inclinations héréditaires, qui se rapportent
+directement à la conservation de la vie individuelle, sont très
+exactement ajustées aux besoins, il n'a pas été nécessaire d'insister
+sur le fait qu'il est bon pour la conservation de soi-même de se
+conformer à ces inclinations. Réciproquement, comme ces inclinations
+développent des activités qui sont souvent en conflit avec les activités
+des autres, et comme les sentiments qui correspondent aux droits
+d'autrui sont relativement faibles, les codes de morale insistent avec
+force sur les empêchements d'agir qui résultent de la présence de nos
+semblables.
+
+Ainsi, au point de vue sociologique, la morale n'est rien autre qu'une
+explication définie des formes de conduite qui conviennent à l'état de
+société, de telle sorte que la vie de chacun et de tous puisse être la
+plus complète possible, à la fois en longueur et en largeur.
+
+49. Mais ici, nous rencontrons un fait qui nous empêche de placer ainsi
+en première ligne le bien-être des citoyens considérés individuellement,
+et nous oblige de mettre en première ligne le bien-être de la société
+considérée comme un tout. La vie de l'organisme social doit, en tant que
+fin, prendre rang au-dessus des existences de ses unités. Ces deux fins
+ne sont pas en harmonie à l'origine, et, malgré la tendance à les mettre
+en harmonie, elles sont encore partiellement en conflit.
+
+A mesure que l'état social se consolide, la conservation de la société
+devient un moyen de conserver ses unités. La vie en commun s'est établie
+parce que, en somme, on a reconnu qu'elle était plus avantageuse pour
+tous que la vie dans l'isolement, et cela implique que maintenir cette
+combinaison c'est maintenir les conditions d'une existence plus
+satisfaisante que celle que les personnes unies dans cette combinaison
+auraient de toute autre manière. Par suite, la conservation de la
+société par elle-même devient un but prochain qui prend le pas sur le
+but dernier, la conservation de l'individu.
+
+Cette subordination du bien-être personnel à celui de la société est
+cependant contingente: elle dépend de la présence de sociétés
+antagonistes. Tant que l'existence d'une société est mise en péril par
+les actes de communautés voisines, il reste vrai que les intérêts des
+individus doivent être sacrifiés à ceux de la communauté, autant que
+cela est nécessaire au salut de la communauté. Si cette vérité est
+manifeste, il est manifeste aussi, par voie de conséquence, que, lorsque
+cesse l'antagonisme social, cette nécessité de sacrifier les droits
+privés aux droits publics cesse aussi; ou plutôt les droits publics
+cessent d'être en opposition avec les droits privés. Le but dernier a
+toujours été de favoriser les existences individuelles, et, si ce but
+dernier a été subordonné à la fin prochaine de sauver l'existence de la
+communauté, la seule raison en a été que cette fin prochaine était une
+condition pour atteindre la fin dernière. Lorsque l'agrégat n'est plus
+en danger, l'objet final poursuivi, le bien-être des unités, n'ayant
+plus besoin d'être subordonné, devient l'objet immédiat de la poursuite.
+
+Ainsi, nous avons à donner des conclusions différentes touchant la
+conduite humaine, suivant que nous avons affaire à un état de guerre
+habituel ou éventuel, ou à un état de paix permanent et général.
+Examinons ces deux états et ces deux sortes de conséquences.
+
+50. Actuellement, l'homme individuel doit tenir compte, comme il
+convient, dans la conduite de sa vie, des existences d'autres êtres qui
+appartiennent à la même société, et en même temps il est quelquefois
+appelé à mépriser l'existence de ceux qui appartiennent à d'autres
+sociétés. La même constitution mentale ayant à satisfaire à ces deux
+nécessités est fatalement en désaccord avec elle-même, et la conduite
+corrélative, ajustée d'abord à un besoin, ensuite à l'autre, ne peut pas
+être soumise à un système moral qui soit bien conséquent.
+
+Tantôt nous devons haïr et détruire nos semblables, tantôt les aimer et
+les assister. Employez tous les moyens pour tromper, nous dit l'un des
+deux codes de conduite, et l'autre nous dit en même temps d'être de
+bonne foi dans nos paroles et dans nos actes. Saisissez-vous de tout ce
+qui appartient aux autres, et brûlez ce que vous ne pouvez emporter est
+une des injonctions de la religion de la guerre, tandis que la religion
+de l'amitié condamne comme des crimes le vol et l'incendie. Tant que la
+conduite se compose ainsi de deux parts opposées l'une à l'autre, la
+théorie de la conduite reste confuse.
+
+Il coexiste une incompatibilité analogue entre les sentiments qui
+correspondent respectivement aux formes de coopérations requises pour la
+vie militaire et pour la vie industrielle. Tant que les antagonismes
+sociaux sont habituels, et tant que, pour rendre efficace l'action
+contre d'autres sociétés, une grande soumission à ceux qui commandent
+est nécessaire, il faut pratiquer surtout la vertu de la fidélité et le
+devoir d'une obéissance implicite: le mépris de la volonté du chef est
+puni de mort. Mais lorsque la guerre cesse d'être chronique, et lorsque
+les progrès de l'industrie habituent les hommes à défendre leurs propres
+droits tout en respectant les droits d'autrui, la fidélité devient moins
+profonde, l'autorité du chef est mise en question ou même niée par
+rapport à diverses actions, à diverses croyances privées. Les lois de
+l'Etat sont bravées avec succès dans plusieurs directions, et
+l'indépendance politique des citoyens est bientôt regardée comme un
+droit qu'il est vertueux de défendre et honteux d'abandonner. Il arrive
+nécessairement que, dans la transition, ces sentiments opposés se mêlent
+d'une manière peu harmonieuse.
+
+Il en est encore de même pour les institutions domestiques sous les deux
+régimes. Tant que le premier domine, il est honorable de posséder un
+esclave, et chez un esclave la soumission est digne d'éloges; mais, à
+mesure que le second se développe, c'est un crime d'avoir des esclaves,
+et l'obéissance servile excite le mépris. Il n'en est pas autrement dans
+la famille. La sujétion des femmes par rapport aux hommes, complète tant
+que la guerre est habituelle, mais adoucie à mesure que les occupations
+pacifiques en prennent la place, en vient peu à peu à être regardée
+comme injuste, et l'on proclame enfin l'égalité des sexes devant la loi.
+En même temps se modifie l'opinion touchant le pouvoir paternel. Le
+droit autrefois incontesté du père sur la vie de ses enfants est nié, et
+le devoir d'une soumission absolue à la volonté paternelle, longtemps
+affirmé sans réserve, se change en celui d'une obéissance renfermée dans
+des limites raisonnables.
+
+Si la relation entre la vie d'antagonisme avec des sociétés étrangères
+et la vie de coopération pacifique au dedans de chaque société était une
+relation constante, on pourrait trouver quelque compromis permanent
+entre les règles opposées de la conduite appropriée aux deux manières de
+vivre. Mais, comme cette relation est variable, le compromis ne peut
+jamais être que temporaire. On tend toujours à une harmonie entre les
+croyances et les besoins. Ou bien les arrangements sociaux sont
+graduellement changés, jusqu'à ce qu'ils arrivent à être en harmonie
+avec les idées et les sentiments dominants; ou bien, si les conditions
+du milieu s'opposent à un changement des arrangements sociaux, les
+habitudes de vie qu'elles rendent nécessaires modifient les idées
+dominantes et les sentiments dans la mesure qu'il faut. De là, pour
+chaque genre et chaque degré d'évolution sociale déterminé par un
+conflit au dehors et l'union au dedans, il y a un compromis approprié
+entre le code moral de l'hostilité et le code moral de l'amitié: non
+pas, à la vérité, un compromis définitif, durable, mais un compromis de
+bonne foi.
+
+Ce compromis, bien qu'il puisse être vague, ambigu, illogique, fait
+cependant autorité pour un temps. Car si, comme on l'a montré plus haut,
+le bien-être de la société doit prendre le pas sur le bien-être des
+individus qui la composent, pendant ces phases où les individus pour se
+sauver eux-mêmes doivent sauver leur société, un tel compromis
+temporaire entre les deux codes de conduite, par cela même qu'il
+pourvoit comme il convient à la défense extérieure en même temps qu'il
+favorise le plus qu'il est possible en pratique la coopération interne,
+contribue à la conservation de la vie au plus haut degré et obtient
+ainsi la sanction dernière. Par suite, les morales perplexes et
+inconséquentes dont chaque société et chaque époque nous montrent des
+exemples plus ou moins dissemblables, sont justifiées chacune en
+particulier comme étant approximativement les meilleures possibles dans
+les circonstances données.
+
+Mais, par leurs définitions mêmes, de telles moralités appartiennent à
+une conduite incomplète, et non à la conduite entièrement développée.
+Nous avons vu que les ajustements d'actes à leurs fins qui, tout en
+constituant les manifestations extérieures de la vie, favorisent la
+continuation de la vie, tendent vers une certaine forme idéale dont
+s'approche maintenant l'homme civilisé. Mais cette forme n'est pas
+atteinte tant que continuent les agressions d'une société contre une
+autre. Il importe peu que l'obstacle au développement complet de la vie
+provienne de crimes de compatriotes ou de crimes d'étrangers; si ces
+crimes se produisent, l'état que nous avons défini n'existe pas encore.
+On arrive à la limite de l'évolution de la conduite pour les membres de
+chaque société, seulement lorsque, cette limite ayant été atteinte aussi
+par les membres d'autres sociétés, les causes d'antagonisme
+international prennent fin en même temps que les causes d'antagonisme
+entre individus.
+
+Ayant reconnu ainsi, du point de vue sociologique, le besoin et
+l'autorité de ces systèmes de morale qui changent en même temps que les
+rapports entre les activités guerrières et les activités pacifiques,
+nous avons à considérer, du même point de vue, le système de morale
+propre à l'état où les activités pacifiques ne sont plus troublées.
+
+51. Si, excluant toute idée de dangers ou d'obstacles provenant de
+causes extérieures à une société, nous nous appliquons à spécifier les
+conditions dans lesquelles la vie de chaque personne, et par suite de
+l'agrégat, peut être la plus grande possible, nous arrivons à certaines
+propositions simples qui, telles qu'elles sont ici posées, prennent la
+forme de truismes.
+
+En effet, comme nous l'avons vu, la définition de cette vie, la plus
+haute qui accompagne la conduite complètement développée, exclut
+elle-même tout acte d'agression, non seulement le meurtre, l'attaque à
+main armée, le vol et généralement les offenses les plus graves, mais
+les moindres offenses, telles que la diffamation, tout dommage causé à
+la propriété et ainsi de suite. En portant directement atteinte à
+l'existence individuelle, ces actes causent indirectement une
+perturbation de la vie sociale. Les crimes contre les autres provoquent
+un antagonisme en retour, et, s'ils sont nombreux, l'association perd
+toute cohésion. Par suite, que l'on considère l'intégrité du groupe
+lui-même comme fin, ou que la fin considérée soit l'avantage
+définitivement assuré aux unités du groupe par la conservation de son
+intégrité, ou encore que l'avantage immédiat de ses unités prises
+séparément soit la fin considérée, la conséquence est la même: de
+pareils actes sont en opposition avec l'achèvement de la fin. Que ces
+inférences soient évidentes d'elles-mêmes et familières à tous (comme le
+sont à la vérité les premières inférences tirées des données de toute
+science qui arrive à la période déductive), ce n'est pas une raison pour
+nous de passer légèrement sur ce fait extrêmement important que, du
+point de vue sociologique, l'on voit les lois morales essentielles
+découler comme corollaires de la définition d'une vie complète se
+développant dans des conditions sociales.
+
+Ce n'est cependant pas assez de respecter ces lois fondamentales de la
+morale. Des hommes associés qui vivraient séparément sans se faire tort
+les uns aux autres, mais sans s'assister non plus, ne recueilleraient de
+leur association aucun autre avantage que de vivre en société. Si, alors
+qu'il n'y a pas coopération pour des projets défensifs (ce qui est ici
+exclu par hypothèse), il n'y a pas non plus coopération pour la
+satisfaction des besoins, l'état social perd presque, sinon entièrement,
+sa raison d'être. Il y a des peuples, il est vrai, qui vivent dans une
+condition peu éloignée de celle-là, tels que les Esquimaux. Mais bien
+que ces hommes, n'ayant pas besoin de s'unir pour la guerre qui leur est
+inconnue, vivent de telle sorte que chaque famille soit essentiellement
+indépendante des autres, il se présente cependant des occasions d'agir
+en commun. En réalité, il est à peine possible de concevoir que des
+familles puissent vivre les unes à côté des autres sans jamais se donner
+un mutuel secours.
+
+Néanmoins, que cet état existe réellement ou qu'on s'en rapproche
+seulement dans certains pays, nous devons ici reconnaître comme
+hypothétiquement possible un état dans lequel ces seules lois morales
+fondamentales soient suivies, pour observer, sous leurs formes simples,
+quelles sont les conditions négatives d'une vie sociale harmonique. Que
+les membres d'un groupe social coopèrent ou non, certaines limitations à
+leurs activités individuelles sont rendues nécessaires par leur
+association, et, après les avoir reconnues comme se produisant en
+l'absence de toute coopération, nous serons mieux préparés à comprendre
+comment on s'y conforme lorsque la coopération commence.
+
+52. En effet, que les hommes vivent ensemble d'une manière tout à fait
+indépendante, en évitant seulement avec soin de s'attaquer, ou que,
+passant de l'association passive à l'association active, ils réunissent
+leurs efforts, leur conduite doit être telle que l'achèvement des fins
+par chacun ne soit au moins pas empêché. Il devient évident que,
+lorsqu'ils agissent en commun, non seulement il ne doit pas en résulter
+plus de difficulté, mais au contraire plus de facilité, puisque, en
+l'absence de ce résultat, à savoir de rendre une fin plus facile à
+atteindre, il ne peut y avoir aucune raison d'agir en commun. Quelle
+forme doivent donc prendre les empêchements mutuels quand la coopération
+commence? ou plutôt quels sont, outre les empêchements mutuels primitifs
+et déjà spécifiés, ces empêchements mutuels secondaires nécessaires pour
+rendre la coopération possible?
+
+Un homme qui, vivant dans l'isolement, emploie ses efforts à la
+poursuite d'une fin, est dédommagé de cet effort en atteignant cette
+fin, et arrive ainsi à avoir satisfaction. S'il dépense ses efforts sans
+arriver à la fin voulue, il en résulte qu'il n'est pas satisfait. Etre
+satisfait, ne pas l'être sont la mesure du succès et de l'insuccès dans
+les actes par lesquels on soutient sa vie, puisque ce que l'on atteint
+au prix d'un effort est quelque chose qui directement ou indirectement
+favorise le développement de la vie, et par là compense l'effort; tandis
+que si l'effort n'aboutit pas, rien ne paye la dépense que l'on a faite,
+et la vie doit en souffrir en proportion. Que doit-il en résulter
+lorsque les hommes unissent leurs efforts? La réponse sera plus claire
+si nous prenons les formes successives de coopération dans l'ordre de
+leur complexité croissante. Nous pouvons distinguer comme coopération
+homogène: 1º celle dans laquelle des efforts égaux sont unis pour
+obtenir des fins semblables dont on jouira simultanément. Comme
+coopération non complètement homogène, nous pouvons distinguer: 2º celle
+dans laquelle des efforts égaux sont unis pour obtenir des fins
+semblables dont on ne jouira pas simultanément. Une coopération dont
+l'hétérogénéité est plus marquée est: 3º celle dans laquelle des efforts
+inégaux sont unis pour obtenir des fins semblables. Enfin arrive la
+coopération qui est décidément hétérogène: 4º celle dans laquelle des
+efforts différents sont unis pour obtenir des fins différentes.
+
+La plus simple et la première de ces formes, dans laquelle des facultés
+humaines, de même nature et de même degré, sont unies pour la poursuite
+d'un bien auquel, lorsqu'il est obtenu, tous participent, est
+représentée par un exemple très familier dans la poursuite d'une proie
+par les hommes primitifs; cette forme la plus simple et la plus ancienne
+d'une coopération industrielle est aussi celle qui diffère le moins de
+la coopération guerrière; car les coopérateurs sont les mêmes, et les
+procédés, également destructifs de la vie, sont analogues de part et
+d'autre. La condition pour qu'une telle coopération puisse être
+continuée avec succès est que les coopérateurs partagent également les
+produits. Chacun pouvant ainsi se payer lui-même en nourriture pour
+l'effort dépensé, et en outre atteindre certaines fins désirées, comme
+d'entretenir sa famille, se trouve satisfait; il n'y a pas là
+d'agression de l'un contre l'autre, et la coopération est harmonique.
+Naturellement, le produit partagé ne peut être grossièrement
+proportionné aux efforts particuliers unis pour l'obtenir; mais les
+sauvages, comme cela doit être pour que la coopération soit harmonique,
+reconnaissent en principe que les efforts combinés doivent séparément
+rapporter des avantages équivalents, comme ils l'auraient fait s'ils
+avaient été séparés. Bien plus, au delà du fait de recevoir des parts
+égales en retour de travaux qui sont approximativement égaux, on
+s'efforce ordinairement de proportionner l'avantage au mérite, en
+assignant quelque chose de plus, sous la forme de la meilleure part ou
+du trophée, à celui qui a tué le gibier. Evidemment, si l'on s'éloigne
+trop de ce système de partager les avantages quand il y a eu partage
+d'efforts, la coopération cesse. Chaque chasseur préférera faire le
+mieux qu'il pourra pour son propre compte.
+
+Passant de ce cas le plus simple de coopération à un cas qui n'est pas
+tout à fait aussi simple,--cas dans lequel l'homogénéité est
+incomplète--demandons-nous comment un membre d'un groupe peut être
+conduit, sans cesser d'être satisfait, à prendre de la peine pour
+atteindre un avantage dont, lorsqu'il sera atteint, un autre profitera
+seul? Il est clair qu'il peut le faire, à la condition que l'autre
+prendra dans la suite tout autant de peine pour qu'il puisse de même à
+son tour profiter de l'avantage qui en résultera. Cet échange d'efforts
+équivalents est la forme que prend la coopération sociale quand il n'y a
+encore que peu ou point de division du travail, excepté entre les deux
+sexes. Par exemple, les Bodos et les Dhimals «s'assistent mutuellement
+l'un l'autre, à l'occasion, soit pour construire leurs maisons, soit
+pour cultiver leurs champs.» Ce principe: Je vous aiderai si vous
+m'aidez, ordinaire dans les peuplades simples où les occupations sont de
+genre semblable et dont on se sert aussi à l'occasion dans des peuples
+plus avancés, est un principe par lequel le rapport entre l'effort et
+l'avantage n'est pas maintenu directement, mais bien indirectement. Car,
+tandis que les activités humaines, lorsqu'elles s'exercent séparément,
+ou s'unissent comme dans l'exemple donné plus haut, sont immédiatement
+payées de leur effort par un avantage, dans cette dernière forme de
+coopération, l'avantage obtenu par un effort s'échange contre un
+avantage semblable que l'on recevra plus tard, lorsqu'on le demandera.
+Dans ce cas comme dans le précédent, la coopération ne peut être
+maintenue que si les conventions que l'on a tacitement faites sont
+observées. Car si elles n'étaient pas habituellement observées, on
+refuserait ordinairement de rendre le service demandé, et chacun
+s'arrangerait de manière à agir pour son compte le mieux possible. Tous
+les avantages que peut donner l'union des efforts pour faire ce qui
+dépasse le pouvoir d'individus isolés, ne pourraient être obtenus.
+Ainsi, à l'origine, l'observation des contrats qui sont implicitement
+sinon expressément conclus devient une condition de la coopération
+sociale, et par suite du développement social.
+
+De ces formes simples de coopération dans lesquelles les travaux que les
+hommes entreprennent sont du même genre, passons aux formes plus
+complexes dans lesquelles ces travaux sont de genres différents. Lorsque
+des hommes s'entr'aident pour bâtir des huttes ou pour abattre des
+arbres, le nombre des jours de travail donnés maintenant par l'un à
+l'autre est facilement balancé par un égal nombre de jours de travail
+donnés par l'autre au premier. Mais lorsque la division du travail
+commence, lorsqu'il vient à se faire des transactions entre l'un qui
+fabrique des armes et l'autre qui prépare des peaux pour servir de
+vêtements, ou entre celui qui cultive et celui qui pêche du poisson, il
+n'est facile de mesurer leurs travaux ni au point de vue de leurs
+quantités ni au point de vue de leurs qualités relatives; avec la
+multiplication des occupations qui implique les variétés nombreuses
+d'habileté et de puissance, il cesse d'y avoir quoi que ce soit qui
+ressemble à une équivalence manifeste entre des efforts intellectuels et
+des efforts physiques comparés les uns aux autres, ou entre leurs
+produits. Il en résulte que la convention ne peut pas être considérée
+comme toute faite, comme lorsqu'il s'agit d'échanger des choses de même
+genre: il faut l'établir expressément. Si A consent à ce que B
+s'approprie un produit de son habileté spéciale, à la condition qu'il
+lui soit permis de s'approprier un produit différent de l'habileté
+spéciale de B, il en résulte que, comme l'équivalence des deux produits
+ne peut pas être déterminée par une comparaison directe de leurs
+quantités et de leurs qualités, on doit bien s'entendre sur la quantité
+de l'un de ces produits, qui peut être prise en échange d'une certaine
+quantité de l'autre.
+
+C'est donc par suite d'une convention volontaire, non plus tacite et
+vague, mais déclarée et définie, que la coopération peut se continuer
+harmonieusement, lorsque la division du travail s'est établie. Comme
+dans la coopération la plus simple, où des efforts semblables étaient
+unis pour assurer un bien commun, le mécontentement causé chez ceux qui,
+après avoir dépensé leurs peines, n'obtiennent pas leur part du bien,
+les porte à cesser toute coopération; comme dans une coopération plus
+avancée, qui consiste dans l'échange de travaux égaux de même genre
+fournis en différents temps, on se dégoûte de coopérer si l'on n'obtient
+pas l'équivalent de travail que l'on était en droit d'attendre; de même,
+dans cette coopération développée, si l'un manque de fournir à l'autre
+ce qui avait été ouvertement reconnu comme étant d'une valeur égale au
+travail ou au produit fourni, il en résulte que la coopération est
+entravée par le mécontentement. Evidemment, lorsque les antagonismes
+ainsi causés empêchent le développement des unités, la vie de l'agrégat
+est mise en danger par l'amoindrissement de la cohésion.
+
+53. Outre ces dommages relativement directs, spéciaux et généraux, il
+faut noter des dommages indirects. Comme cela résulte déjà du
+raisonnement du précédent paragraphe, non seulement l'intégration
+sociale, mais encore la différenciation sociale est empêchée par la
+rupture du contrat.
+
+Dans la deuxième partie des _Principes de sociologie_, on a montré que
+les principes fondamentaux de l'organisation sont les mêmes pour un
+organisme individuel et pour un organisme social, parce qu'ils sont
+composés l'un et l'autre de parties mutuellement dépendantes. Dans un
+cas comme dans l'autre, l'hypothèse d'activités différentes exercées par
+les membres composants est possible, à la condition seulement qu'ils
+profitent séparément à des degrés convenables des activités les uns des
+autres. Pour mieux voir ce qui en résulte par rapport aux structures
+sociales, notons d'abord ce qui en résulte par rapport aux structures
+individuelles.
+
+Le bien-être d'un corps vivant implique un équilibre approximatif entre
+la perte et la réparation. Si les activités entraînent une dépense qui
+n'est pas compensée par la nutrition, le dépérissement s'ensuit. Si les
+tissus peuvent emprunter au sang enrichi par la nourriture des
+substances suffisantes pour remplacer celles que le travail a usées, la
+vigueur peut se maintenir, et, si le gain excède la perte, il en résulte
+un accroissement.
+
+Ce qui est vrai du tout dans ses relations avec le monde extérieur n'est
+pas moins vrai des parties dans leurs relations entre elles. Chaque
+organe, comme l'organisme entier, se détériore par l'accomplissement de
+sa fonction, et doit se restaurer avec les matériaux qui lui sont
+apportés. Si la quantité des matériaux qui lui sont fournis par le
+concours des autres organes est insuffisante, cet organe particulier
+dépérit. S'ils sont en assez grande quantité, il peut conserver son
+intégrité. S'ils sont en excès, il peut s'accroître. Dire que cet
+arrangement constitue le contrat physiologique, c'est user d'une
+métaphore qui ne semble pas juste et qui est essentiellement exacte. Car
+les relations de structure sont réellement telles que, grâce à un
+système régulateur central, chaque organe est approvisionné de sang en
+proportion du travail qu'il fait. Comme on l'a marqué (_Principes de
+sociologie_, § 254), les animaux bien développés sont constitués de
+telle sorte que chaque muscle ou chaque viscère, quand il est appelé à
+agir, envoie aux centres vaso-moteurs, à travers certaines fibres
+nerveuses, une impulsion causée par son action; et alors, par d'autres
+fibres nerveuses, se produit une impulsion qui cause une dilatation de
+ses vaisseaux sanguins. C'est dire que toutes les autres parties de
+l'organisme, lorsqu'elles exigent conjointement un travail d'un organe,
+commencent aussitôt par le payer en sang. Dans l'état ordinaire
+d'équilibre physiologique, la perte et le gain se balancent, et l'organe
+ne change pas sensiblement. Si la somme de sa fonction est accrue dans
+des limites assez modérées pour que les vaisseaux sanguins de cette
+région puissent apporter une quantité de sang accrue dans la même
+proportion, l'organe se développe; outre qu'il répare sa perte par son
+gain, il fait un profit par le surplus de son activité; il est ainsi en
+état, grâce au développement de sa structure, de faire face à des
+demandes supplémentaires. Mais, si les demandes qui lui sont faites
+deviennent si grandes que les matériaux fournis ne puissent suffire à la
+dépense, soit parce que les vaisseaux sanguins de la région ne sont pas
+assez larges, soit pour une autre cause, l'organe commence à décroître
+par suite de l'excès de la perte par rapport à la réparation: il se
+produit alors ce que l'on appelle une atrophie. Or, puisque chacun des
+organes doit ainsi être payé en nourriture pour ses services par les
+autres, il s'ensuit que le balancement d'un équilibre convenable entre
+leurs demandes et leurs recettes respectives est requis, directement
+pour le bien-être de chaque organe et indirectement pour le bien-être de
+l'organisme. Car, dans un tout formé de parties mutuellement
+dépendantes, ce qui empêche l'accomplissement légitime du devoir d'une
+partie réagit d'une manière funeste sur toutes les parties.
+
+Avec un changement convenable des termes, ces propositions et ces
+inférences sont vraies pour une société. La division sociale du travail,
+qui est parallèle à tant d'autres égards à la division physiologique du
+travail, lui est parallèle aussi à cet égard. Comme on l'a montré tout
+au long dans les _Principes de sociologie_ (deuxième partie) chaque
+ordre de fonctionnaires et chaque ordre de producteurs, accomplissant
+séparément quelque action ou fabriquant quelque article non pour
+satisfaire directement à leurs besoins, mais pour satisfaire à ceux de
+leurs concitoyens en général qui sont occupés autrement, ne peuvent
+continuer à le faire qu'autant que les efforts dépensés et le profit
+qu'ils en retirent sont approximativement équivalents. Les organes
+sociaux, comme les organes individuels, restent stationnaires s'ils
+jouissent en des proportions normales des avantages produits par la
+société considérée comme un tout. Si les demandes faites à une industrie
+ou à une profession s'accroissent d'une manière inusitée, et si ceux qui
+y sont engagés font des profits excessifs, un plus grand nombre de
+citoyens s'adonnent à cette industrie ou à cette profession, et la
+structure sociale que leurs membres constituent se développe; au
+contraire, la diminution des demandes, et par suite des profits, ou
+conduit leurs membres à chercher d'autres carrières, ou arrête les
+accessions nécessaires pour remplacer ceux qui meurent, et la structure
+dépérit. Ainsi se maintient entre les forces des parties composantes la
+proportion qui peut le mieux produire le bien-être du tout.
+
+Remarquez maintenant que la condition première pour arriver à ce
+résultat est d'observer le contrat. Si les membres d'une partie
+manquent souvent de payer ou ne payent pas la somme convenue, alors,
+comme les uns sont ruinés et que les autres renoncent à leur occupation,
+la partie diminue, et, si auparavant elle était simplement capable de
+remplir son devoir, elle en est incapable maintenant, et la société
+souffre. Ou bien si les besoins sociaux donnent un grand accroissement à
+une fonction, et que les membres qui la remplissent soient mis en état
+d'obtenir pour leurs services des prix extraordinairement élevés, la
+fidélité aux engagements pris de leur payer ces prix élevés est le seul
+moyen d'attirer à cette partie un nombre de membres supplémentaires
+assez considérable pour la rendre capable de suffire à l'augmentation
+des demandes. Car les citoyens ne viendront pas à cette partie s'ils
+s'aperçoivent que les hauts prix dont on est convenu ne sont pas payés.
+
+Ainsi, en un mot, la base de toute coopération est la proportion établie
+entre les bénéfices reçus et les services rendus. Sans cela, il ne peut
+y avoir de division physiologique du travail; sans cela, il ne peut y
+avoir de division sociologique du travail. Et puisque la division du
+travail, physiologique ou sociologique, profite au tout et à chaque
+partie, il en résulte que le bien-être à la fois spécial et général
+dépend du maintien des arrangements qui lui sont nécessaires. Dans une
+société, de pareils arrangements sont maintenus seulement si les
+marchés, exprès ou tacites, sont observés. De telle sorte qu'outre cette
+première condition pour la coexistence harmonique des membres d'une
+société, à savoir que les unités qui la composent ne doivent pas
+s'attaquer directement les unes les autres, il y a cette seconde
+condition qu'elles ne doivent pas s'attaquer indirectement en violant
+les conventions.
+
+54. Mais nous avons maintenant à reconnaître que l'observation complète
+de ces conditions, primitives et dérivées, ne suffit pas. La coopération
+sociale peut être telle que personne ne soit empêché d'obtenir la
+récompense normale de ses efforts, que chacun, au contraire, soit aidé
+par un échange équitable de services, et cependant il peut encore rester
+beaucoup à faire. Il y a une forme théoriquement possible de société,
+purement industrielle dans ses activités, qui, tout en s'approchant de
+l'idéal moral dans son code de conduite plus qu'aucune autre société non
+purement industrielle, n'atteint pas pleinement cet idéal.
+
+Car si l'industrialisme veut que la vie de chaque citoyen soit telle
+qu'elle puisse se passer sans agressions directes ou indirectes contre
+les autres citoyens, il n'exige pas que la vie de chacun soit telle
+qu'elle favorise directement le développement de celle des autres. Ce
+n'est pas une conséquence nécessaire de l'industrialisme, en tant qu'il
+est ainsi défini, que chacun, outre les avantages procurés et reçus par
+l'échange des services, procure ou reçoive d'autres avantages. On peut
+concevoir une société formée d'hommes dont la vie soit parfaitement
+inoffensive, qui observent scrupuleusement leurs contrats, qui élèvent
+avec soin leurs enfants, et qui cependant, en ne se procurant aucun
+avantage au delà de ceux dont ils sont convenus, n'atteignent pas à ce
+degré le plus élevé de la vie qui n'est possible qu'autant que l'on rend
+des services gratuits. Des expériences journalières prouvent que chacun
+de nous s'exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens,
+si personne ne nous donnait une assistance sans retour. La vie de chacun
+de nous serait plus ou moins compromise s'il nous fallait sans secours
+et par nous seuls affronter tous les hasards. En outre, si personne ne
+faisait rien de plus pour ses concitoyens que ce qui est exigé pour la
+stricte observation d'un contrat, les intérêts privés souffriraient de
+cette absence de tout souci pour les intérêts publics. La limite de
+l'évolution de la conduite n'est donc pas atteinte, jusqu'à ce que, non
+content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard des
+autres, on soit capable d'efforts spontanés pour contribuer au bien-être
+des autres.
+
+On peut montrer que la forme de nature qui ajoute ainsi la bienfaisance
+à la justice est une forme que produit l'adaptation à l'état social.
+L'homme social n'a pas encore mis sa constitution en harmonie avec les
+conditions qui forment la limite de l'évolution, tant qu'il reste de la
+place pour l'accroissement de facultés qui, par leur exercice, causent
+aux autres un avantage positif et à l'individu lui-même une
+satisfaction. Si la présence d'autres hommes, en mettant certaines
+limites à la sphère d'activité de chacun, ouvre certaines autres sphères
+d'activité dans lesquelles les sentiments, tout en arrivant à leur
+propre fin, n'ôtent rien, mais ajoutent aux fins des autres, de
+semblables sphères seront fatalement occupées. La reconnaissance de
+cette vérité cependant ne nous oblige pas à modifier beaucoup la
+conception de l'état industriel exposée plus haut, puisque la sympathie
+est la racine à la fois de la justice et de la bienfaisance.
+
+55. Ainsi le point de vue sociologique de la morale complète les points
+de vue physique, biologique et psychologique, en permettant de découvrir
+les seules conditions dans lesquelles des activités associées peuvent
+s'exercer de telle sorte que la vie complète de chacun s'accorde avec la
+vie complète de tous et la favorise.
+
+A l'origine, le bien-être de groupes sociaux, ordinairement en
+antagonisme avec d'autres groupes semblables, prend le pas sur le
+bien-être individuel, et les règles de conduite, auxquelles on doit
+alors se conformer, empêchent le complet développement de la vie
+individuelle, pour que la vie générale puisse être conservée. En même
+temps, les règles doivent satisfaire autant que possible aux droits de
+la vie individuelle, puisque le bien-être de l'agrégat dépend, dans une
+large proportion, du bien-être des unités.
+
+A mesure que les sociétés deviennent moins dangereuses les unes pour les
+autres, le besoin de subordonner les existences individuelles à la vie
+générale décroît, et, quand on approche d'un état pacifique, la vie
+générale, dont le but éloigné a été dès le commencement de favoriser les
+existences individuelles, fait de ce but son but prochain.
+
+Pendant la transition, des compromis successifs sont rendus nécessaires
+entre le code moral qui affirme les droits de la société contre ceux des
+individus et le code moral qui affirme les droits de l'individu contre
+ceux de la société. Evidemment, aucun de ces compromis, bien qu'ils
+aient de l'autorité pour un temps, n'a d'expression durable ou
+définitive.
+
+Par degrés, à mesure que la guerre diminue; par degrés, à mesure que la
+coopération imposée par la force, indispensable pour lutter avec les
+ennemis du dehors, perd de sa nécessité et fait place à la coopération
+volontaire qui contribue efficacement à assurer la conservation
+intérieure, le code de conduite qui implique une coopération volontaire
+devient de plus en plus clair. Et ce code final, permanent, peut seul
+être formulé en termes définitifs; il constitue ainsi la science de la
+morale, par opposition à la morale empirique.
+
+Les traits essentiels d'un code sous lequel le développement complet de
+la vie est assuré par une coopération volontaire, peuvent être indiqués
+simplement. Ce qui est essentiellement exigé, c'est que les actes utiles
+à la vie que chacun peut accomplir lui rapportent séparément les sommes
+et les sortes d'avantages auxquels ils tendent naturellement; cela
+suppose d'abord qu'il ne souffrira dans sa personne ou sa propriété
+aucune agression directe, et, en second lieu, qu'il ne souffrira aucune
+agression indirecte par violation de contrat. L'observation de ces
+conditions négatives de toute coopération volontaire ayant facilité la
+vie au plus haut degré par l'échange de services dont on est convenu, la
+vie doit être en outre favorisée par l'échange de services qui n'ont été
+l'objet d'aucune convention, le plus haut développement de la vie étant
+atteint seulement lorsque, non contents de s'aider mutuellement à rendre
+leur vie complète par une assistance réciproque spécifiée, les hommes
+s'aident encore autrement à rendre mutuellement leur vie complète.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CRITIQUES ET OBSERVATIONS
+
+
+56. La comparaison des chapitres précédents les uns avec les autres
+suggère diverses questions auxquelles il faut répondre en partie, sinon
+complètement, avant d'entreprendre de ramener les principes moraux de
+leurs formes abstraites à des formes concrètes.
+
+Nous avons vu qu'admettre que la vie consciente est désirable, c'est
+admettre que la conduite doit être telle qu'elle produise une conscience
+qui soit désirable, une conscience aussi agréable, aussi peu pénible que
+possible. Nous avons vu également que cette supposition nécessaire
+correspond à cette inférence _à priori_, que l'évolution de la vie a été
+rendue possible seulement par l'établissement de connexions entre les
+plaisirs et les actions avantageuses, entre les peines et les actions
+nuisibles. Mais la conclusion générale atteinte par ces deux voies, bien
+qu'elle couvre le terrain de nos conclusions spéciales, ne nous aide pas
+à atteindre ces conclusions spéciales.
+
+Si les plaisirs étaient tous d'un seul genre et différaient seulement en
+degré; si les peines étaient toutes du même genre et ne différaient que
+par leur degré; si la comparaison des plaisirs aux peines pouvait donner
+des résultats précis, les problèmes de la conduite seraient grandement
+simplifiés. Si les plaisirs et les peines, qui nous portent à certaines
+actions ou nous en détournent, étaient simultanément présents à la
+conscience avec la même vivacité, ou s'ils étaient tous également
+imminents ou également éloignés dans le temps, les problèmes seraient
+encore simplifiés par là. Ils le seraient plus encore, si les plaisirs
+et les peines étaient exclusivement ceux de l'agent. Mais les
+sentiments désirables et ceux qui ne le sont pas sont de différents
+genres; la comparaison quantitative est par là rendue difficile;
+quelques-uns sont présents et d'autres futurs; la difficulté de la
+comparaison quantitative s'accroît d'autant; elle s'augmente encore de
+ce que les uns concernent l'individu lui-même et les autres d'autres
+personnes. Il en résulte que la direction donnée par le principe auquel
+nous arrivons d'abord est peu utile, à moins qu'on ne la complète par la
+direction de principes secondaires.
+
+Déjà, en reconnaissant la subordination nécessaire des sentiments
+présentatifs aux sentiments représentatifs, et la nécessité qui en
+résulte de sacrifier dans un grand nombre de cas le présent à l'avenir,
+nous nous sommes approchés d'un principe secondaire propre à diriger la
+conduite. Déjà aussi, en reconnaissant les limitations que l'état
+d'association impose aux actions humaines, avec le besoin qui en résulte
+de restreindre des sentiments de certains genres par des sentiments
+d'autres genres, nous avons aperçu un autre principe secondaire. Il
+reste encore beaucoup à décider touchant les droits relatifs de ces
+principes de conduite, généraux et spéciaux.
+
+On obtiendra quelque éclaircissement des questions soulevées, en
+discutant ici certaines vues et certains arguments proposés par les
+moralistes passés et contemporains.
+
+57. En se servant du nom d'hédonisme pour désigner la théorie morale qui
+fait du bonheur la fin de toute action, et en distinguant deux formes
+d'hédonisme, égoïste et général suivant que le bonheur cherché est celui
+de l'auteur lui-même ou celui de tous, M. Sidgwick fait observer que
+pour les partisans de cette théorie les plaisirs et les peines sont
+commensurables. Dans sa critique de l'hédonisme égoïste empirique, il
+dit:
+
+ «L'hypothèse fondamentale de l'hédonisme, clairement
+ établie, est que tous les sentiments, considérés purement
+ comme sentiments, peuvent être disposés de manière à former
+ une certaine échelle de sentiments désirables, de telle
+ sorte que la mesure dans laquelle chacun est désirable ou
+ agréable soit dans un rapport défini avec celle où tous les
+ autres le sont.» (_Méthodes de morale_, 2e édit., p. 115.)
+
+En affirmant que c'est là l'hypothèse de l'hédonisme, il entreprend de
+montrer toutes les difficultés auxquelles ce calcul donne lieu,
+apparemment pour en conclure que ces difficultés sont autant d'arguments
+contre la théorie hédonistique.
+
+Mais, bien qu'on puisse montrer qu'en désignant l'intensité, la durée la
+certitude et la proximité d'un plaisir ou d'une peine comme autant de
+traits dont on doit tenir compte pour en apprécier la valeur relative,
+Bentham a lui-même fait l'hypothèse dont il s'agit, et bien qu'on puisse
+peut-être avec assez de raison prendre pour accordé que l'hédonisme tel
+qu'il le représente est identique à l'hédonisme en général, il ne me
+semble pas cependant que l'hédoniste, empirique ou autre, doive
+nécessairement admettre cette hypothèse. Que le plus grand excès
+possible des plaisirs sur les peines doive être la fin de l'action,
+c'est une croyance qu'il peut encore soutenir sans contradiction après
+avoir reconnu que les évaluations des plaisirs et des peines sont
+communément vagues et souvent erronées. Il peut dire que, bien que des
+choses indéfinies ne soient pas susceptibles de mesures définies, on
+peut cependant apprécier avec assez de vérité leurs valeurs relatives,
+lorsqu'elles diffèrent considérablement; il peut dire en outre que, même
+si leurs valeurs relatives sont impossibles à déterminer, il est encore
+vrai que celle dont la valeur est plus grande doit être choisie.
+Ecoutons-le.
+
+«Un débiteur qui ne peut me payer m'offre de racheter sa dette en
+mettant à ma disposition l'un des différents objets qu'il possède, une
+parure de diamants, un vase d'argent, un tableau, une voiture. Toute
+autre question écartée, j'affirme que c'est mon intérêt pécuniaire de
+choisir parmi ces objets celui qui a le plus de valeur, mais je ne puis
+dire quel est celui qui a la valeur la plus grande. Cette proposition,
+que c'est mon intérêt pécuniaire de choisir l'objet le plus précieux,
+devient-elle douteuse par là? Ne dois-je pas faire mon choix le mieux
+possible, et, si je choisis mal, dois-je renoncer pour cela à mon
+principe? Dois-je inférer qu'en affaires je ne puis agir selon cette
+règle que, toutes choses égales, la transaction la plus profitable est
+celle qu'il faut préférer, parce que dans plusieurs cas je ne puis dire
+quelle est la plus profitable et que j'ai souvent choisi celle qui l'est
+le moins? Parce que je crois que de plusieurs manières d'agir
+différentes je dois prendre la moins dangereuse, est-ce que je fais
+«l'hypothèse fondamentale» que les manières d'agir peuvent être classées
+au point de vue du danger qu'elles offrent, et dois-je abandonner ma
+croyance si je ne puis les classer ainsi? Si je puis sans contradiction
+ne pas faire cette classification, je puis également sans contradiction
+ne pas rejeter le principe que le plus grand excès possible des plaisirs
+sur les peines doit être la fin de la conduite, sous prétexte que l'on
+ne peut affirmer que «les plaisirs et les peines soient commensurables».
+
+A la fin de ses chapitres sur l'hédonisme empirique, M. Sidgwick
+lui-même dit qu'il «ne pense pas que l'expérience commune du genre
+humain, examinée impartialement, prouve réellement que la théorie de
+l'hédonisme égoïste se détruise nécessairement elle-même;» il ajoute
+cependant que «l'incertitude du calcul hédonistique, on ne peut le nier,
+a un grand poids.» Mais, ici encore, l'hypothèse fondamentale de
+l'hédonisme, à savoir que le bonheur est la fin de l'action, est
+supposée envelopper l'hypothèse que «les sentiments peuvent être
+disposés de manière à former une échelle en proportion de leur valeur
+désirable». Nous avons vu qu'il n'en est rien: l'hypothèse fondamentale
+de cette doctrine n'est en aucune façon invalidée par ce fait que les
+sentiments ne peuvent être ainsi classés.
+
+Il y a encore contre l'argument de M. Sidgwick, une objection non moins
+sérieuse, à savoir que tout ce qu'il dit contre l'hédonisme égoïste
+vaut, et à plus forte raison, contre l'hédonisme général, ou
+l'utilitarisme. Il admet que la valeur de cet argument est la même dans
+les deux cas; «tout le poids, dit-il, que l'on donnera à l'objection
+faite contre cette hypothèse (que les plaisirs et les peines sont
+commensurables), retombera nécessairement sur la présente méthode.» Non
+seulement il en sera ainsi, mais l'objection aura une double valeur. Je
+n'entends pas seulement par là que, comme il le fait remarquer,
+l'hypothèse devient singulièrement compliquée si nous tenons compte de
+tous les êtres sensibles, et si nous considérons la postérité en même
+temps que la génération actuelle. J'entends que, si l'on prend pour fin
+à atteindre le plus grand bonheur des individus formant actuellement une
+seule nation, la série des difficultés que l'on rencontre sur la route
+de l'hédonisme égoïste se complique d'une autre série de difficultés non
+moindres, quand nous passons à l'hédonisme général. Car, s'il faut
+remplir les prescriptions de l'hédonisme général, ce sera sous la
+direction des jugements individuels, ou des jugements portés par des
+groupes, ou des uns et des autres à la fois. Or, l'un quelconque de ces
+jugements, issus d'un seul esprit ou d'un agrégat d'esprits, contient
+nécessairement des conclusions relatives au bonheur d'autres personnes:
+de celles-ci, peu sont connues, et l'on n'en a jamais vu le plus grand
+nombre. Toutes ces personnes ont des natures qui diffèrent de mille
+manières et à mille degrés des natures de celles qui forment les
+jugements, et le bonheur dont elles sont capables individuellement
+diffère de l'une à l'autre, et diffère du bonheur de celles qui forment
+les jugements. Par conséquent, si à la méthode de l'hédonisme égoïste on
+peut objecter que les plaisirs et les peines d'un homme en particulier,
+dissemblables au point de vue du genre, de l'intensité, des
+circonstances, sont incommensurables, on peut faire valoir contre la
+méthode de l'hédonisme général qu'à l'impossibilité de mesurer ensemble
+les plaisirs et les peines de chaque juge en particulier (plaisirs et
+peines dont il doit se servir comme d'étalons), il faut ajouter
+maintenant l'impossibilité bien plus manifeste encore de mesurer
+ensemble les plaisirs et les peines qu'il conçoit comme éprouvés par la
+foule immense des autres hommes, tous constitués autrement que lui et
+différemment les uns des autres.
+
+Bien plus, il y a une triple série de difficultés dans la méthode de
+l'hédonisme général. A la double impossibilité de déterminer la fin
+s'ajoute celle de déterminer les moyens. Si l'hédonisme, égoïste ou
+général, doit passer de la théorie morte à la pratique vivante, des
+actes d'un genre ou d'un autre doivent être résolus pour atteindre les
+objets qu'on se propose; pour apprécier les deux méthodes, nous avons à
+considérer jusqu'à quel point peut être jugée l'efficacité des actes
+respectivement requis. Si, en poursuivant ses propres fins, l'individu
+est exposé à être conduit par des opinions erronées à mal ajuster ses
+actes, il est bien plus exposé encore à être conduit par des opinions
+erronées à mal ajuster des actes plus complexes aux fins plus complexes,
+qui consistent dans le bien-être d'autres hommes. Il en est ainsi s'il
+agit isolément pour le bien d'un petit nombre d'autres personnes; et
+c'est bien pire s'il coopère avec plusieurs pour le bien de tous. Faire
+du bonheur général l'objet immédiat de ses efforts, implique des
+instrumentalités gouvernées par des milliers de personnes invisibles et
+dissemblables, agissant sur des millions d'autres personnes que l'on ne
+voit pas non plus et qui diffèrent entre elles. Même les facteurs peu
+nombreux qui sont connus dans cet immense agrégat d'applications et de
+processus, le sont très imparfaitement; mais la grande majorité est
+inconnue. De telle sorte que même en supposant l'évaluation des plaisirs
+et des peines pour la communauté en général plus praticable, ou même
+aussi praticable que l'évaluation de ses plaisirs ou de ses peines par
+l'individu, cependant le gouvernement de la conduite, en se proposant la
+première de ces fins, est bien plus difficile que le gouvernement de la
+conduite en se proposant l'autre. Par suite, si la méthode de
+l'hédonisme égoïste n'est pas satisfaisante, bien moins satisfaisante
+encore pour les mêmes raisons et pour des raisons analogues est la
+méthode de l'hédonisme général, ou de l'utilitarisme.
+
+Nous découvrons ici la conclusion à laquelle nous nous proposions
+d'aboutir dans la critique précédente. L'objection faite à la méthode
+hédonistique contient une vérité; mais elle contient aussi une erreur.
+Car, tandis que cette proposition, à savoir que le bonheur, individuel
+ou général, est la fin de l'action, n'est pas affaiblie si l'on
+démontre que l'on ne peut sous aucune de ces deux formes l'apprécier en
+mesurant les éléments qui le composent, cependant on peut admettre que
+la direction dans la poursuite du bonheur donnée par une pure balance
+des plaisirs et des peines est, si elle est partiellement praticable
+dans certains cas, futile dans un nombre de cas beaucoup plus
+considérable. On ne se contredit en aucune manière en affirmant que le
+bonheur est la fin dernière des actes et en niant, en même temps, qu'on
+puisse y arriver en faisant du bonheur son but immédiat. Je m'accorde
+avec M. Sidgwick dans cette conclusion que «nous devons admettre qu'il
+est désirable de confirmer ou de corriger les résultats de telles
+comparaisons (des plaisirs et des peines) par une autre méthode à
+laquelle nous puissions trouver une raison de nous fier;» et je vais
+plus loin: je dis que dans un grand nombre de cas la direction de la
+conduite par de semblables comparaisons doit être entièrement mise de
+côté et remplacée par une autre direction.
+
+58. L'opposition sur laquelle nous insistons ici entre la fin
+hédonistique considérée d'une manière abstraite, et la méthode que
+l'hédonisme courant, égoïste ou général, associe à cette fin;
+l'acceptation de l'une, le rejet de l'autre, nous amènent à une franche
+discussion de ces deux éléments cardinaux d'une théorie morale. Je puis
+fort bien commencer cette discussion en critiquant une autre des
+critiques de M. Sidgwick sur la méthode de l'hédonisme.
+
+Bien que nous ne puissions donner aucune explication des plaisirs
+simples que les sens nous procurent, parce qu'ils sont indécomposables,
+nous connaissons distinctement leurs caractères comme états de
+conscience. D'autre part, les plaisirs complexes, formés par la
+composition et la recomposition des idées de plaisirs simples, bien
+qu'on puisse théoriquement les résoudre en leurs éléments, ne sont pas
+faciles à résoudre, et la difficulté de s'en former des conceptions
+intelligibles s'accroît en proportion de l'hétérogénéité de leur
+composition. Tel est spécialement le cas pour les plaisirs qui
+accompagnent nos jeux. En traitant de ces plaisirs, en même temps que de
+ceux de la poursuite en général, pour montrer que «pour se les procurer
+il ne faut pas y penser», M. Sidgwick s'exprime ainsi:
+
+ «Un homme qui met toujours en pratique la doctrine
+ épicurienne, ne s'appliquant qu'à rechercher son propre
+ plaisir, n'est pas dans les véritables dispositions d'esprit
+ que demande cette sorte de chasse; son ardeur n'atteint
+ jamais précisément cette âpreté, ce tranchant qui donne au
+ plaisir tout son goût, toute sa saveur. Ici apparaît ce que
+ nous pouvons appeler le paradoxe fondamental de l'hédonisme,
+ à savoir que l'inclination au plaisir, quand elle est trop
+ prédominante, détruit elle-même son objet. Cet effet n'est
+ pas visible, ou il l'est à peine, dans le cas des plaisirs
+ sensuels passifs. Mais dès qu'il s'agit de nos jouissances
+ actives en général, que les activités auxquelles elles se
+ rapportent soient classées comme «corporelles» ou comme
+ «intellectuelles» (et il en est de même d'un grand nombre de
+ plaisirs émotionnels), il est certain que nous ne pouvons
+ nous les procurer, du moins sous leur forme la meilleure,
+ tant que nous concentrons sur elles tous nos efforts.»
+ (_Méthodes de morale_, 2e édition, p. 41.)
+
+Eh bien, je ne crois pas que nous devions regarder cette vérité comme
+paradoxale après avoir analysé comme il faut le plaisir de la poursuite.
+Les principaux éléments de ce plaisir sont: premièrement, une conscience
+renouvelée du pouvoir personnel (rendue vive par un succès actuel et
+partiellement excitée par un succès imminent), laquelle conscience du
+pouvoir personnel, liée dans l'expérience avec des résultats obtenus de
+chaque genre, éveille une vague, mais solide conscience d'avantages à
+obtenir; et, secondement, une représentation des applaudissements que la
+reconnaissance de ce pouvoir par les autres nous a valus auparavant, et
+nous vaudra encore. Les jeux d'adresse nous le prouvent clairement.
+Considéré comme une fin en lui-même, le beau carambolage que fait un
+joueur de billard ne procure aucun plaisir. D'où vient donc le plaisir
+que l'on a à le faire? En partie de la preuve d'habileté que le joueur
+se donne à lui-même, en partie de l'admiration supposée chez ceux qui
+sont témoins de cette démonstration d'habileté; et cette dernière cause
+est la principale, car on se fatigue bientôt de faire des carambolages
+s'il n'y a personne pour les regarder. Si des jeux qui, tout en
+procurant les plaisirs du succès, ne procurent aucun plaisir qui dérive
+de la fin considérée en elle-même, nous passons aux exercices dans
+lesquels la fin, comme source de plaisir, a une valeur intrinsèque, nous
+voyons en substance la même chose. Bien que l'oiseau qu'un chasseur
+rapporte soit bon à manger, cependant sa satisfaction vient
+principalement de ce qu'il a bien tiré et de ce qu'il a ajouté aux
+témoignages qu'il pourra donner de son adresse. Il éprouve immédiatement
+le plaisir de l'amour-propre, et il éprouve aussi le plaisir des éloges,
+sinon immédiatement et pleinement, du moins par représentation; car le
+plaisir idéal n'est pas autre chose qu'un renouvellement affaibli du
+plaisir réel. Ces deux sortes de stimulants agréables présents à
+l'esprit du chasseur pendant la chasse, constituent la masse des désirs
+qui l'excitent à la continuer: car tous les désirs sont des formes
+naissantes de sentiments à acquérir par les efforts qu'ils provoquent.
+Et, bien que pendant la recherche d'un plus grand nombre d'oiseaux ces
+sentiments représentatifs ne soient pas aussi vivement excités que par
+le succès récemment obtenu, ils le sont encore par l'imagination de
+nouveaux succès, et ils font ainsi une jouissance des activités qui
+constituent la poursuite. Ainsi, en reconnaissant comme vrai que les
+plaisirs de la poursuite sont beaucoup plus des plaisirs dérivés de
+l'emploi efficace des moyens que des plaisirs dérivés de la fin
+elle-même, nous voyons disparaître «le paradoxe fondamental de
+l'hédonisme».
+
+Ces remarques concernant la fin et les moyens, et les plaisirs qui
+accompagnent l'usage des moyens comme ajoutés aux plaisirs dérivés de la
+fin, je les ai faites pour attirer l'attention sur un fait d'une
+profonde importance. Pendant l'évolution, il y a eu une superposition de
+séries nouvelles et plus complexes de moyens sur des séries de moyens
+plus anciennes et plus simples, et une superposition des plaisirs qui
+accompagnent l'emploi de ces séries successives de moyens, avec le
+résultat que chacun de ces plaisirs a fini par devenir lui-même une fin.
+Nous avons affaire au commencement à un simple animal qui avale tout
+simplement pour se nourrir ce que le hasard met sur sa route; et ainsi,
+comme nous pouvons le supposer, il apaise un certain genre de faim. Nous
+avons ici la fin primitive de la nutrition avec la satisfaction qui
+l'accompagne, sous leur forme la plus simple. Nous passons à des types
+plus élevés qui ont des mâchoires pour saisir et déchirer une proie; des
+mâchoires qui, par leur action, facilitent l'achèvement de la fin
+primitive. En observant les animaux pourvus de ces organes, nous
+arrivons à nous convaincre que l'usage que ces animaux en font devient
+agréable par lui-même indépendamment de la fin; par exemple, un
+écureuil, toute préoccupation de nourriture mise à part, prend plaisir à
+ronger tout ce qu'il peut attraper. Passant des mâchoires aux membres,
+nous voyons que ceux-ci, servant à quelques êtres pour la poursuite, à
+d'autres pour la fuite, sont également une cause de plaisir par le seul
+exercice; c'est ainsi que bondissent les agneaux et que les chevaux se
+cabrent. Comment l'usage combiné des membres et des mâchoires,
+primitivement destiné à la satisfaction de l'appétit, devient
+graduellement agréable par lui-même, nous le découvrons tous les jours
+si nous remarquons les jeux des chiens. En effet, dans leurs simulacres
+de combats, ils s'amusent à jeter par terre et à déchirer leur proie,
+quand ils l'ont saisie, avant de la dévorer. Si nous en venons à des
+moyens encore plus éloignés de la fin, en particulier à ceux par
+lesquels on capture les animaux auxquels on fait la chasse, nous
+reconnaissons encore par l'observation des chiens que, même lorsqu'il
+n'y a aucun animal à prendre, c'est encore un plaisir que de prendre
+n'importe quoi. L'ardeur avec laquelle un chien se précipite sur les
+pierres qu'on jette devant lui, ou avec laquelle il saute et aboie avant
+de se jeter à l'eau pour y saisir le bâton que l'on tient encore à la
+main, fait bien voir que, abstraction faite de la satisfaction de saisir
+une proie, il trouve un plaisir à poursuivre avec succès un objet qui se
+meut. Nous voyons donc, par tous ces exemples, que le plaisir relatif à
+l'emploi des moyens pour arriver à une fin devient lui-même une fin.
+
+Si maintenant nous considérons ces moyens comme des phénomènes de
+conduite en général, nous pouvons discuter quelques faits dignes de
+remarque, faits qui, si nous en apprécions l'importance, nous aideront à
+développer nos conceptions morales.
+
+L'un d'eux est que, parmi les séries successives de moyens, les
+dernières sont les plus éloignées de la fin primitive, sont, comme
+coordonnant des moyens antérieurs et plus simples, les plus complexes,
+et sont accompagnées de sentiments qui sont plus représentatifs.
+
+Un autre fait est que chaque série de moyens, avec les satisfactions qui
+l'accompagnent, finit par devenir à son tour dépendante d'une série qui
+se produit plus tard. Avant que le gosier avale une proie, il faut que
+les mâchoires la saisissent; avant que les mâchoires déchirent et
+mettent à la portée du gosier un morceau propre à être avalé, il faut la
+coopération des membres et des sens nécessaire pour tuer la proie; avant
+que cette coopération ait à s'exercer, il faut la coopération bien plus
+longue qui constitue la chasse, et même avant celle-ci, il faut des
+activités persistantes des membres, des yeux et du nez pour chercher la
+proie. Le plaisir qui se rapporte à chaque série d'actes, en rendant
+possible le plaisir qui se rattache à la série d'actes qui suit, est
+joint à une représentation de cette série subséquente d'actes et du
+plaisir qu'elle procure, et des autres aussi dans l'ordre de leur
+succession; de telle sorte que, parallèlement aux sentiments qui
+accompagnent la recherche de la proie, se développent partiellement les
+sentiments qui accompagnent la chasse réelle, la destruction réelle,
+l'acte de dévorer et enfin la satisfaction de l'appétit.
+
+Un troisième fait est que l'usage de chaque série de moyens dans un
+ordre convenable constitue une obligation. La conservation de sa vie
+étant regardée comme la fin de sa conduite, l'être vivant est obligé
+d'employer successivement les moyens de trouver une proie, les moyens de
+prendre une proie, les moyens de tuer une proie, les moyens de dévorer
+une proie.
+
+En dernier lieu, il suit que bien que l'apaisement de la faim,
+directement associé au soutien de la vie, reste au bout du compte la
+dernière fin, cependant l'emploi heureux de chaque série de moyens est à
+son tour la fin prochaine, la fin qui prend temporairement le plus
+d'autorité.
+
+59. Les rapports entre moyens et fins ainsi suivis à travers les
+premières phases de l'évolution de la conduite peuvent être suivis à
+travers les dernières, et ils restent vrais de la conduite humaine, même
+jusque dans ses formes les plus élevées. A mesure que, pour mieux
+assurer la conservation de la vie, les séries les plus simples de
+moyens, et les plaisirs qui en accompagnent l'usage, viennent à être
+complétées par les séries plus complexes de moyens et leurs plaisirs,
+celles-ci commencent à avoir le premier rang dans le temps et au point
+de vue de l'autorité. Employer efficacement chaque série plus complexe
+de moyens devient la fin prochaine, et le sentiment qui s'ensuit devient
+l'avantage immédiatement cherché, bien qu'il puisse y avoir et qu'il y
+ait habituellement une conscience associée des fins éloignées et des
+avantages éloignés à obtenir. Un exemple rendra ce parallélisme évident.
+
+Absorbé par ses affaires, le négociant à qui l'on demande quel est son
+but principal dira: C'est de gagner de l'argent. Il convient volontiers
+qu'il désire l'achèvement de cette fin pour rendre plus facile
+l'accomplissement de fins ultérieures. Il sait qu'en cherchant
+directement à gagner de l'argent, il cherche indirectement à se procurer
+des aliments, des habits, un logement et tous les avantages de la vie
+pour lui et pour sa famille. Mais, en admettant que l'argent n'est qu'un
+moyen pour arriver à ces fins, il soutient que les actions qui
+rapportent de l'argent précèdent dans l'ordre du temps et de
+l'obligation les actions diverses et les plaisirs concomitants auxquels
+les premières peuvent servir, et il atteste ce fait que gagner de
+l'argent est devenu une fin en soi, et que le succès de cette opération
+est une source de plaisir, indépendamment de ces fins plus éloignées.
+
+D'un autre côté, en observant avec plus d'attention les procédés du
+négociant, nous trouvons que, bien qu'il cherche à gagner de l'argent
+pour arriver à vivre confortablement, bien que, pour gagner de l'argent,
+il achète et vende avec des bénéfices qui deviennent ainsi un moyen plus
+immédiatement poursuivi, cependant il est principalement occupé de
+moyens encore plus éloignés des fins ultimes, et par rapport auxquels
+même la vente à profit devient une fin. Car, laissant à des subordonnés
+le soin de vendre et de recevoir les produits, il est occupé lui-même de
+ses affaires générales, de recherches concernant les marchés,
+d'appréciations sur les prix futurs, de calculs, de négociations, de
+correspondances: il n'a d'autre souci à chaque instant que de bien faire
+chacune de ces choses, qui servent indirectement à assurer des profits.
+Ces fins précèdent au point de vue du temps et de l'obligation
+l'exécution de ventes profitables, tout comme l'exécution de ventes
+profitables précède le but qui est de gagner de l'argent, tout comme ce
+gain précède la fin qui est de vivre agréablement.
+
+Sa comptabilité est encore le meilleur exemple du principe en général.
+Les inscriptions au compte débiteur et au compte créditeur sont faites
+jour par jour; les articles sont classés et disposés de telle sorte que
+l'état de chaque compte puisse être relevé et vérifié en un moment;
+ensuite, de temps en temps, la balance des livres est faite, et il faut
+que le résultat soit juste à un penny près: on est content si
+l'exactitude est prouvée, et une erreur est une cause d'ennuis. Si vous
+demandez pourquoi ces procédés si minutieux, si éloignés du fait de
+gagner réellement de l'argent, et encore plus éloignés des jouissances
+de la vie, on vous répondra que cette manière de tenir correctement les
+comptes est une condition à remplir pour arriver à gagner de l'argent,
+et devient en elle-même une fin prochaine, un devoir à accomplir pour
+que l'on puisse accomplir le devoir de gagner des revenus, pour que l'on
+puisse accomplir le devoir de pourvoir à son entretien, à celui de sa
+femme et de ses enfants.
+
+En nous approchant, comme nous le faisons ici, de l'obligation morale,
+n'avons-nous pas montré ses rapports avec la conduite en général?
+N'est-il pas clair que l'observation des principes moraux est
+l'accomplissement de certaines conditions générales pour que des
+activités spéciales puissent s'exercer avec succès? Pour que le
+négociant puisse prospérer, il doit non seulement tenir ses livres avec
+exactitude, mais encore payer ceux qu'il emploie selon les conventions
+faites, et tenir ses engagements avec ses créanciers. Ne pouvons-nous
+pas dire, par conséquent, que la conformité à la seconde et à la
+troisième de ces obligations est, comme la conformité à la première, un
+moyen indirect d'employer le moyen plus direct d'arriver au bien-être?
+Ne pouvons-nous pas dire, aussi, que comme l'emploi de chaque moyen plus
+indirect dans un ordre convenable devient lui-même une fin et une source
+d'avantages, il finit par en être de même de l'emploi de ce moyen le
+plus indirect? Et ne pouvons-nous pas inférer que, bien que la
+conformité aux obligations morales l'emporte en autorité sur la
+conformité aux autres obligations, cependant cette autorité naît du fait
+que l'accomplissement des autres obligations, par soi-même, par les
+autres, ou par soi-même et les autres à la fois, est ainsi favorisé?
+
+60. Cette question nous ramène à un autre aspect de la question déjà
+soulevée. En disant que l'utilitarisme empirique n'est qu'une
+introduction à l'utilitarisme rationnel, je voulais faire entendre que
+le dernier ne prend pas le bien-être pour l'objet immédiat à poursuivre,
+mais considère comme son objet immédiat la conformité à certains
+principes qui, dans la nature des choses, déterminent d'une manière
+causale le bien-être. Nous voyons maintenant que cela revient à
+reconnaître cette loi que l'on peut suivre à travers l'évolution de la
+conduite en général, à savoir que tout ordre plus nouveau et plus élevé
+de moyens prend le pas dans le temps et au point de vue de l'autorité
+sur tout autre ordre de moyens plus ancien et plus simple. Le contraste
+entre les méthodes morales, ainsi distingué et rendu suffisamment clair
+par les développements qui précèdent, sera rendu plus clair encore si
+l'on considère comment ces deux méthodes ont été mises en opposition par
+le principal représentant de l'utilitarisme empirique. Traitant du but
+de la législation, Bentham écrit:
+
+ «Mais que devons-nous entendre par le mot justice? et
+ pourquoi pas bonheur au lieu de justice? Ce que c'est que le
+ bonheur, tout le monde le sait, parce que tout le monde sait
+ ce que c'est que le plaisir et ce que c'est que la douleur.
+ Mais ce que c'est que la justice, c'est à chaque instant un
+ sujet de discussion. Que l'on entende ce que l'on voudra par
+ ce mot, à quelle considération a-t-il droit autrement que
+ comme moyen d'arriver au bonheur[5].»
+
+[Note 5: _Code constitutionnel_, chap. XVI, Législation suprême;
+section VI, _Omni-compétence_.]
+
+Considérons d'abord l'affirmation de Bentham sur l'intelligibilité
+relative de ces deux fins; nous examinerons ensuite ce qui résulte de la
+préférence donnée au bonheur sur la justice.
+
+L'affirmation positive de Bentham que «tout le monde sait ce que c'est
+que le bonheur, parce que tout le monde sait ce que c'est que le
+plaisir,» est contredite par des affirmations également positives. «Qui
+peut dire, demande Platon, ce que c'est réellement que le plaisir, ou le
+connaître dans son essence, excepté le philosophe, qui seul est en
+relation avec les réalités[6]?» Aristote, aussi, après avoir commenté
+les différentes opinions soutenues par le vulgaire, par le politique,
+par le contemplatif, dit du bonheur que «aux uns il paraît être la vertu,
+à d'autres la prudence, et à d'autres encore un certain genre de sagesse;
+ceux-ci joignent à ces conditions ou à quelqu'une d'elles la volupté, ou
+du moins exigent qu'elle ne soit pas exclue; ceux-là y comprennent aussi
+l'abondance des biens extérieurs[7].» Aristote, comme Platon, arrive à
+cette remarquable conclusion que les plaisirs de l'intelligence,
+auxquels on parvient par la vie contemplative, constituent le plus haut
+degré du bonheur[8]!
+
+[Note 6: _Républ._, liv. IX.]
+
+[Note 7: _Mor. à Nicomaque_, liv. I, chap. VIII.]
+
+[Note 8: Liv. X, chap. 7.]
+
+Combien les désaccords sur la nature du bonheur et les valeurs relatives
+des plaisirs, ainsi manifestés dans l'antiquité, se perpétuent dans les
+temps modernes, on le voit par la discussion de M. Sidgwick sur
+l'hédonisme égoïste, dont nous avons cité plus haut un passage. En
+outre, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le défaut de précision
+dans l'appréciation des plaisirs et des peines, déjà marqué dans la
+méthode de l'hédonisme égoïste, tel qu'il est conçu d'ordinaire, est
+immensément accru quand on passe à l'hédonisme universel comme on le
+conçoit ordinairement; cette dernière théorie implique en effet que les
+plaisirs et les peines que l'imagination fait attribuer aux autres
+doivent être appréciés à l'aide de ces mêmes plaisirs et de ces mêmes
+peines comme on les éprouve soi-même, et qui sont déjà si difficiles à
+apprécier. Il est surprenant qu'après avoir observé les différentes
+entreprises où certains hommes s'engagent avec passion et que d'autres
+évitent, après avoir considéré les différentes opinions touchant la
+valeur de telle ou telle occupation, de tel ou tel amusement, exprimées
+à toutes les tables, on affirme que l'on peut s'accorder entièrement sur
+la nature du bonheur, au point d'en faire utilement la fin directe d'une
+action législative.
+
+La seconde affirmation de Bentham, que la justice est inintelligible
+comme fin, n'est pas moins surprenante. Bien que les hommes primitifs
+n'aient pas de mots pour le bonheur ou la justice, cependant on peut
+découvrir même chez eux un commencement de conception de la justice. La
+loi du talion, d'après laquelle le meurtre commis par le membre d'une
+tribu sur un membre d'une autre tribu doit être compensé par la mort du
+meurtrier ou celle d'un membre quelconque de sa tribu, nous fait voir
+sous une forme vague cette notion de l'égalité de traitement qui forme
+un élément essentiel de l'idée de justice.
+
+Quand nous arrivons à ces races encore primitives qui ont donné à leurs
+pensées et à leurs sentiments une forme littéraire, nous trouvons que
+cette conception de la justice, en tant qu'elle implique l'égalité
+d'action, devient distincte. Chez les Juifs, David exprimait cette
+association d'idées, lorsque, priant Dieu «d'entendre le droit», il
+disait: «Que ma sentence sorte de ta présence, que tes yeux s'abaissent
+sur les choses qui sont égales;» et aussi, parmi les premiers chrétiens,
+Paul écrivait dans le même sens aux Colossiens: «Maîtres, donnez à vos
+serviteurs ce qui est juste et égal.» Expliquant les différents sens du
+mot justice, Aristote conclut en disant: «Le juste sera donc ce qui est
+légitime et égal; l'injuste, ce qui est illégitime et inégal. Mais
+puisqu'un homme injuste est aussi un homme qui prend plus que sa part,
+etc.» Les Romains ont prouvé qu'ils concevaient la justice de la même
+manière en donnant au mot juste le sens d'exact, de proportionné,
+d'impartial, chacun de ces mots impliquant l'exactitude d'un partage, et
+encore mieux en identifiant le terme de justice avec celui d'équité, qui
+dérive d'_æquus_, le mot _æquus_ ayant lui-même, entre autres
+significations, celle de juste ou d'impartial.
+
+Cette coïncidence de vues chez les peuples anciens sur la nature de la
+justice s'est étendue aux peuples modernes; ceux-ci, par un accord
+général sur certains principes fondamentaux auxquels leurs systèmes de
+lois donnent un corps, en défendant les agressions directes, lesquelles
+sont des formes d'actions inégales, et en défendant les agressions
+indirectes par violation de contrats, autres formes d'actions inégales,
+nous font voir que la justice est identifiée à l'égalité. Bentham a donc
+tort de dire: «Mais qu'est-ce que la justice? C'est un sujet de dispute
+en toute occasion.» Il a même plus tort qu'il ne le semble jusqu'ici.
+Car, en premier lieu, il a grand tort de ne pas reconnaître que, dans
+quatre-vingt-dix-neuf transactions sur cent qui se font chaque jour
+entre les hommes, il ne s'élève aucune dispute sur la justice; l'affaire
+faite est reconnue de part et d'autre comme faite conformément à la
+justice. En second lieu, si par rapport à la centième transaction il y a
+une dispute, ce n'est pas sur la question de savoir «ce que c'est que la
+justice», car on admet que c'est l'équité ou l'égalité; mais l'objet de
+la discussion est toujours de savoir ce qui, dans telles circonstances
+particulières, constitue l'égalité--question tout à fait différente.
+
+Il n'est donc pas évident de soi-même, comme le prétend Bentham, que le
+bonheur est une fin intelligible, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la
+justice; au contraire, l'examen que nous venons de faire montre
+évidemment que la justice est bien plus intelligible comme fin.
+L'analyse fait voir pourquoi elle est plus intelligible. Car la justice,
+ou l'équité, ou l'égalité, se rapporte exclusivement à la _quantité_
+dans des _conditions déterminées_; tandis que le bonheur se rapporte à
+la fois à la _quantité_ et à la _qualité_ dans des _conditions non
+déterminées_. Lorsque, comme dans le cas d'un vol, un bien est pris,
+sans qu'aucun bien équivalent soit prouvé; lorsque, comme dans le cas où
+l'on achète des marchandises falsifiées, où l'on est payé en fausse
+monnaie, ce qu'il était convenu de donner en échange comme ayant une
+valeur égale n'est pas donné, mais bien quelque chose de moindre valeur;
+lorsque, comme dans le cas de la violation d'un contrat, l'obligation a
+été remplie d'un côté, tandis qu'elle ne l'a pas été de l'autre, ou du
+moins l'a été d'une manière incomplète; nous voyons que, _les
+circonstances étant spécifiées_, l'injustice dont on se plaint se
+rapporte à des sommes relatives d'actions, ou de produits, ou
+d'avantages, dont les natures ne sont reconnues qu'autant qu'il est
+nécessaire pour dire s'il a été donné, ou fait, ou attribué _autant_,
+par chacun de ceux que cela regarde, qu'il était tacitement ou
+ouvertement entendu pour que ce fût un _équivalent_. Mais quand la fin
+proposée est le bonheur, _les circonstances restant non spécifiées_, le
+problème est d'estimer à la fois des quantités et des qualités, sans
+avoir le secours de mesures définies comme en supposent les actes
+d'échange, ou les contrats, ou la différence des actions d'un homme qui
+attaque et d'un homme qui se défend. Le simple fait que Bentham comprend
+comme éléments d'appréciation de chaque plaisir ou chaque peine, son
+intensité, sa durée, sa certitude et sa proximité, suffit pour montrer
+combien le problème est difficile. Si l'on se rappelle que tous les
+plaisirs et toutes les peines, non pas sentis en des cas particuliers
+seulement, mais dans l'ensemble des cas, et considérés séparément sous
+ces quatre aspects, doivent encore être comparés l'un avec l'autre, de
+telle sorte que l'on puisse déterminer leurs valeurs relatives
+simplement par introspection, il sera manifeste à la fois que le
+problème se complique par l'addition de jugements indéfinis de qualités
+à des mesures indéfinies de quantités, et se complique en outre par la
+multitude de ces estimations vagues qu'il faut faire et additionner
+entre elles.
+
+Mais, en laissant maintenant de côté cette assertion de Bentham que le
+bonheur est une fin plus intelligible que la justice, ce qui est, comme
+nous l'avons montré, le contraire de la vérité, voyons les conséquences
+particulières de la doctrine d'après laquelle le corps législatif
+suprême doit se proposer immédiatement comme but le plus grand bonheur
+du plus grand nombre.
+
+Elle implique, en premier lieu, que le bonheur peut être atteint par des
+méthodes faites tout exprès pour arriver à ce but, sans aucune recherche
+préalable relativement aux conditions à remplir, et cela présuppose une
+croyance qu'il n'y a pas de conditions. Car, s'il y a des conditions
+sans l'observation desquelles on ne peut parvenir au bonheur, la
+première démarche doit être de s'assurer de ces conditions pour se
+mettre en mesure de les remplir; admettre cela, c'est admettre que le
+bonheur ne doit pas être lui-même la fin immédiate, et que l'on doit
+avant tout remplir les conditions nécessaires pour l'atteindre. Le
+dilemme est simple: ou bien l'achèvement du bonheur n'est pas
+conditionnel, et dans ce cas un mode d'action est aussi bon qu'un autre;
+ou bien il est conditionnel, et dans ce cas l'on doit rechercher
+directement le mode d'action requis pour y atteindre, et non le bonheur
+auquel il conduit.
+
+Supposant accordé, comme cela doit être, qu'il y a des conditions à
+remplir avant de pouvoir arriver au bonheur, demandons maintenant ce qui
+est impliqué par le fait de proposer des modes de contrôler la conduite
+pour favoriser le bonheur, sans rechercher d'abord si ces modes sont
+déjà connus. Ce qui est impliqué, c'est que l'intelligence humaine, dans
+le passé, opérant sur des expériences, n'a pas réussie découvrir ces
+modes, tandis que l'intelligence humaine peut s'attendre aujourd'hui à
+les découvrir. A moins d'affirmer cela, il faut admettre que certaines
+conditions pour arriver au bonheur ont déjà été partiellement, sinon
+entièrement, reconnues, et s'il en est ainsi, notre premier souci doit
+être de les chercher. Quand nous les aurons trouvées, la méthode
+rationnelle que nous avons à suivre est d'appliquer l'intelligence
+actuelle à ces produits de l'intelligence passée, dans l'attente qu'elle
+vérifiera ce qu'ils ont d'essentiel en en corrigeant peut-être la forme.
+Mais supposer que l'on n'a encore établi aucun principe régulateur pour
+la conduite des hommes associés, et qu'il faut les établir maintenant
+_de novo_, c'est supposer que l'homme tel qu'il est diffère à un degré
+incroyable de l'homme tel qu'il était.
+
+Outre qu'il n'admet pas qu'il est probable, ou plutôt certain que
+l'expérience passée généralisée par l'intelligence passée doit avoir en
+ce temps-ci découvert partiellement, sinon entièrement, quelques-unes
+des conditions essentielles du bonheur, Bentham fait voir par sa
+proposition qu'il ne tient pas compte des formules qui les représentent
+aujourd'hui. D'où viennent en effet la conception de la justice et le
+sentiment qui lui correspond? Il n'osera pas dire que cette conception
+et ce sentiment ne signifient rien, bien que ce soit le sens de sa
+proposition, et s'il admet qu'ils signifient quelque chose, il doit
+choisir entre deux alternatives, fatales l'une et l'autre à son
+hypothèse. Sont-ce des modes de penser et de sentir produits d'une
+manière surnaturelle et tendant à faire remplir par les hommes les
+conditions du bonheur? S'il en est ainsi, leur autorité est péremptoire.
+Sont-ce des modes de penser et de sentir naturellement produits en
+l'homme par l'expérience de ces conditions? S'il en est ainsi, leur
+autorité n'est pas moins péremptoire. Ainsi non seulement Bentham a le
+tort de ne pas inférer que certains principes de conduite doivent être
+déjà établis, mais il refuse de reconnaître ces principes comme
+réellement obtenus et présents devant lui.
+
+Cependant il admet tacitement ce qu'il nie ouvertement, en disant: «Que
+le mot justice signifie ce qu'il voudra, à quel titre mérite-t-il d'être
+considéré, si ce n'est comme moyen d'arriver au bonheur?» En effet, si
+la justice est un moyen dont le bonheur est la fin, la justice doit
+prendre le pas sur le bonheur comme tout autre moyen précède toute autre
+fin. Le système si élaboré de Bentham est un moyen qui a le bonheur pour
+fin, comme la justice, de son propre aveu, est un moyen de tendre au
+bonheur. Si donc nous pouvons véritablement négliger la justice et aller
+directement à la fin, au bonheur, nous pouvons aussi bien ne pas tenir
+compte du système de Bentham et aller directement à la fin, au bonheur.
+En un mot, nous sommes conduits à cette conclusion remarquable que dans
+tous les cas nous devons considérer exclusivement la fin et ne pas nous
+préoccuper des moyens.
+
+61. Ce rapport entre les fins et les moyens, qui est à la base de toute
+spéculation morale, sera rendu plus clair encore si nous joignons à
+quelques-unes des conclusions exposées ci-dessus certaines conclusions
+obtenues dans le dernier chapitre. Nous verrons que, tandis que le plus
+grand bonheur peut varier beaucoup dans des sociétés qui, bien
+qu'idéalement constituées, sont soumises à des circonstances physiques
+différentes, certaines conditions fondamentales, pour atteindre ce plus
+grand bonheur, sont communes à toutes ces sociétés.
+
+Etant donné un peuple habitant un pays qui rend nécessaires des
+habitudes nomades, le bonheur de chaque individu sera le plus grand
+lorsque sa nature sera si bien façonnée aux exigences de sa vie, que
+toutes ses facultés trouvent leur exercice convenable dans les
+occupations journalières que donnent la conduite et le soin des
+troupeaux, les migrations, et ainsi de suite. Les membres d'une
+semblable peuplade, mais sous d'autres rapports sédentaire, atteindront
+chacun leur plus grand bonheur, lorsque leur nature sera devenue telle
+qu'une résidence fixe et les occupations qu'elle rend nécessaires
+fournissent les sphères dans lesquelles chaque instinct, chaque émotion
+peut s'exercer et produire le plaisir qui accompagne cet exercice. Les
+citoyens d'une grande nation, dont l'organisation est industrielle, ont
+atteint l'idéal de bonheur possible, lorsque la production, la
+distribution et les autres activités sont telles, dans leurs genres et
+leurs quantités, que chaque citoyen y trouve une place pour ses forces
+et ses aptitudes, en même temps qu'il obtient les moyens de satisfaire
+tous ses désirs. Nous pouvons encore reconnaître non seulement comme
+possible, mais comme probable l'existence éventuelle d'une société,
+industrielle également, dont les membres, ayant des natures qui
+répondent de la même manière à ces exigences, sont aussi caractérisés
+par des facultés esthétiques dominantes et n'arrivent au bonheur complet
+que si une grande partie de leur vie est consacrée à des occupations
+artistiques. Évidemment ces différents types d'hommes, avec leurs
+différentes idées du bonheur, trouvant chacun le moyen d'arriver à ce
+bonheur dans leur propre société, ne le trouveraient plus s'ils étaient
+transportés dans une autre. Evidemment, bien qu'ils puissent avoir en
+commun les genres de bonheur qui accompagnent la satisfaction des
+besoins vitaux, ils n'auraient pas en commun d'autres genres
+particuliers de bonheur.
+
+Mais remarquez maintenant que si, pour arriver au plus grand bonheur
+dans chacune de ces sociétés, les conditions spéciales à remplir
+diffèrent de celles qui doivent être remplies dans les autres sociétés,
+cependant certaines conditions générales doivent être remplies dans
+toutes les sociétés. Une coopération harmonieuse, par laquelle seule on
+peut arriver dans n'importe laquelle d'entre elles au plus grand
+bonheur, est, nous l'avons vu, rendue possible uniquement par le respect
+des droits des uns par les autres; il ne doit y avoir ni ces agressions
+directes que nous considérons comme des crimes contre les personnes et
+les propriétés, ni ces agressions indirectes qui consistent dans la
+violation des contrats. De telle sorte que le maintien de relations
+équitables entre les hommes est la condition pour parvenir au plus grand
+bonheur dans toutes les sociétés, bien que le plus grand bonheur
+réalisable dans chacune d'elles puisse être très différent de l'une à
+l'autre en nature ou en quantité, ou à ces deux points de vue à la fois.
+
+On peut fort bien emprunter à la physique une comparaison pour donner la
+plus grande netteté à cette vérité cardinale. Une masse de matière de
+n'importe quelle espèce conserve son état d'équilibre interne aussi
+longtemps que les particules dont elle est composée se tiennent
+séparément vis-à-vis de leurs voisines dans des positions équidistantes.
+Si nous acceptons les conclusions des physiciens modernes d'après
+lesquels chaque molécule a un mouvement rythmique, un état d'équilibre
+implique que chacune d'elles exécute son mouvement dans un espace borné
+par les espaces semblables nécessaires aux mouvements de celles qui
+l'entourent. Si les molécules sont agrégées de telle sorte que les
+oscillations de quelques-unes soient plus restreintes que les
+oscillations des autres, il y a une instabilité proportionnée. Si le
+nombre de celles qui sont ainsi gênées est considérable, l'instabilité
+est telle que la cohésion d'une certaine partie est exposée à
+disparaître, et il en résulte une fêlure. Si les excès de ralentissement
+sont grands et nombreux, la moindre perturbation fait que la masse se
+brise en petits fragments. Ajoutez à cela que le moyen reconnu de
+remédier à cet état instable est de soumettre la masse à de telles
+conditions physiques (ordinairement une haute température) que les
+molécules puissent changer leurs positions relatives et rendre leurs
+mouvements égaux de tous côtés. Remarquez maintenant que cela est vrai
+quelle que soit la nature des molécules. Elles peuvent être simples,
+elles peuvent être composées, elles peuvent être composées de telle ou
+telle matière, de telle ou telle manière. En d'autres termes, les
+activités spéciales de chaque molécule, constituées par les mouvements
+relatifs de ses unités, peuvent être de genres et de degrés différents;
+et cependant, quelles qu'elles soient, reste vrai que, pour maintenir
+l'équilibre interne de la masse de molécules, les limitations mutuelles
+de leurs activités doivent être partout semblables.
+
+C'est là aussi, comme nous l'avons montré, la condition nécessaire à
+l'équilibre social, quelles que soient les natures spéciales des
+personnes associées. En supposant qu'à l'intérieur de chaque société les
+personnes soient du même type et aient besoin pour remplir leur vie de
+déployer chacune en particulier des activités analogues, bien que ces
+activités puissent être d'une sorte dans une société et d'une autre
+sorte dans une autre, et cela avec une variété indéfinie, du moins cette
+condition de l'équilibre social n'admet pas de variation. Elle doit être
+remplie pour que la vie complète, c'est-à-dire le plus grand bonheur,
+puisse être atteinte dans toute société, quelle que puisse être la
+qualité de cette vie ou de ce bonheur[9].
+
+[Note 9: C'est cette nécessité universelle que j'avais en vue, quand
+j'ai choisi pour mon premier ouvrage, publié en 1850, le titre de
+_Statique sociale_.]
+
+62. Après avoir ainsi observé comment les moyens et les fins dans la
+conduite sont en rapport les uns avec les autres, et comment il en sort
+certaines conclusions par rapport à leur valeur relative, nous pouvons
+découvrir un moyen de réconcilier certaines théories morales qui sont
+opposées entre elles. Elles expriment séparément des portions de la
+vérité, et il faut simplement les combiner dans un ordre convenable pour
+avoir la vérité tout entière.
+
+La théorie théologique contient une part de la vérité. Si à la volonté
+divine que l'on suppose révélée d'une manière surnaturelle, nous
+substituons la fin révélée d'une manière naturelle vers laquelle tend la
+puissance qui se manifeste par l'évolution, alors, puisque l'évolution a
+tendu et tend encore vers la vie la plus élevée, il s'ensuit que se
+conformer aux principes par lesquels s'achève la vie la plus élevée,
+c'est favoriser l'accomplissement de cette fin. La doctrine d'après
+laquelle la perfection ou l'excellence de nature devrait être l'objet de
+notre poursuite est vraie en un sens, car elle reconnaît tacitement la
+forme idéale d'existence que la vie la plus haute implique et à laquelle
+tend l'évolution. Il y a une vérité aussi dans la doctrine que la vertu
+doit être le but de nos efforts, car cette doctrine est une autre forme
+de la doctrine d'après laquelle nous devons nous efforcer de remplir les
+conditions pour arriver à la vie la plus haute. Que les intuitions d'une
+faculté morale doivent guider notre conduite, c'est une proposition qui
+contient une vérité; car ces intuitions sont les résultats lentement
+organisés des expériences reçues par la race vivant en présence de ces
+conditions. Et il est incontestablement vrai que le bonheur est la fin
+suprême, il doit accompagner la vie la plus élevée que chaque théorie de
+direction morale a distinctement ou vaguement en vue.
+
+Si l'on comprend ainsi leurs positions relatives, les systèmes de morale
+qui font de la vertu, du bien, du devoir le but principal de nos efforts
+sont, on le voit, complémentaires des systèmes de morale qui font du
+bien-être, du plaisir, du bonheur le but principal de nos efforts. Bien
+que les sentiments moraux produits chez les hommes civilisés par un
+contact journalier avec les conditions sociales et une adaptation
+graduelle à ces conditions, soient indispensables pour les porter à agir
+ou les en détourner, et bien que les intuitions correspondant à ces
+sentiments aient, en vertu de leur origine, une autorité générale qu'il
+faut reconnaître avec respect, cependant les sympathies et les
+antipathies qui en sont sorties, en même temps que leurs expressions
+intellectuelles, sont, sous leurs formes primitives, nécessairement
+vagues. Pour rendre la direction qu'elles donnent adéquate à tous les
+besoins, leurs prescriptions ont besoin d'être interprétées et mieux
+définies par la science; pour arriver à ce résultat, il faut analyser
+les conditions de vie complète auxquelles elles répondent et dont
+l'influence persistante les a fait naître. Une telle analyse nécessite
+la reconnaissance du bonheur pour chacun et pour tous comme la fin à
+atteindre en remplissant ces conditions.
+
+Par suite, en accordant aux diverses théories morales l'importance
+qu'elles méritent, la conduite sous sa forme la plus élevée prendra
+comme guides les perceptions innées du bien convenablement éclairées et
+rendues précises par une intelligence analytique; cette intelligence
+aura conscience, en même temps, que ces guides sont approximativement
+suprêmes seulement parce qu'ils conduisent à la fin suprême par
+excellence, le bonheur spécial et général.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA RELATIVITÉ DES PEINES ET DES PLAISIRS
+
+
+63. Nous devons maintenant exposer avec tous les développements qu'elle
+comporte une vérité d'importance capitale comme donnée de l'éthique, à
+laquelle nous avons fait allusion incidemment dans le paragraphe
+précédent. Je parle de cette vérité que non seulement les hommes de
+différentes races, mais encore les différents hommes de même race, et
+même les mêmes hommes aux différentes périodes de la vie, se font du
+bonheur des idées différentes. Bien qu'il y ait quelque reconnaissance
+de ce fait chez les moralistes, cependant cette reconnaissance est
+insuffisante, et c'est à peine s'ils ont soupçonné les conclusions à
+tirer de cette relativité du bonheur, lorsqu'on l'a pleinement reconnue.
+
+C'est une croyance universelle dans l'enfance, une croyance qui ne se
+corrige que partiellement plus tard chez beaucoup de gens, et ne
+disparaît complètement que chez bien peu d'hommes, qu'il y a quelque
+chose d'intrinsèque dans le caractère agréable de certaines choses,
+tandis que certaines autres sont désagréables d'une manière intrinsèque.
+Cette erreur ressemble et tient de près à celle que cause un grossier
+réalisme. Pour un esprit qui n'est pas cultivé, il semble évident de soi
+que la douceur du sucre est inhérente au sucre, que le son tel que nous
+le percevons est le son tel qu'il existe dans le monde extérieur, et que
+la chaleur qui vient d'un feu est en elle-même ce qu'elle paraît; de
+même, il paraît évident de soi que la douceur du sucre est
+nécessairement agréable, qu'il y a dans la beauté des sons quelque chose
+qui doit être beau pour tous les êtres, et que la sensation agréable
+produite par la chaleur est une sensation que toute autre conscience
+doit trouver agréable.
+
+Mais, comme la critique prouve la fausseté d'une série de ces
+conclusions, elle doit prouver aussi la fausseté des autres. Non
+seulement les qualités des choses extérieures telles que les perçoit
+l'intelligence sont relatives à notre propre organisme, mais les
+caractères agréables ou désagréables des sensations que nous associons
+avec ces qualités sont également relatifs à notre propre organisme. Ils
+le sont en un double sens: ils sont relatifs à ses tissus, et ils sont
+relatifs aux états de ses tissus.
+
+Nous ne devons pas nous borner à accepter purement et simplement en
+paroles ces vérités générales; pour les apprécier de manière à en voir
+toute la portée en morale, nous allons voir comment elles s'appliquent
+aux êtres vivants en général. Quand nous aurons considéré en effet la
+grande différence de sensibilité qui accompagne la grande diversité
+d'organisations produites par l'évolution, nous serons plus capables de
+voir les divergences de sensibilité qu'il faut attendre des progrès de
+l'évolution dans l'humanité.
+
+64. Comme nous pouvons être plus brefs sur les peines, commençons par
+elles; une autre raison pour nous en occuper d'abord est que nous
+pouvons ainsi reconnaître tout de suite, et ensuite laisser de côté, les
+états de sensibilité dont les qualités peuvent être regardées comme
+absolues plutôt que comme relatives.
+
+Les sensations douloureuses produites par des forces qui tendent à
+détruire les tissus organiques, tout entières ou en partie, sont
+nécessairement communes à tous les êtres capables de sentir. Il est
+inévitable, comme nous l'avons vu, que, durant l'évolution, il y ait
+partout de telles connexions entre les actions externes et les modes de
+conscience qui en résultent, que les actions nuisibles soient
+accompagnées de sensations désagréables, et les actions avantageuses de
+sensations agréables. Par conséquent, les pressions, les violences qui
+meurtrissent ou déchirent, les chaleurs qui brûlent ou échaudent, étant
+dans tous les cas partiellement ou totalement destructives, sont dans
+tous les cas douloureuses.
+
+Mais, même ici, nous pouvons en un sens affirmer la relativité des
+sensations. Car l'effet d'une force de quantité et d'intensité données
+varie en partie avec la grandeur et en partie avec la structure de
+l'être soumis à cette force. Le poids qui est à peine senti par un
+animal de grande taille écrase un petit animal; le coup qui cassera la
+patte d'une souris produit peu d'effet sur un cheval; l'arme qui blesse
+un cheval ne cause aucun dommage à un rhinocéros. Avec ces différences
+de nocuité se produisent évidemment des différences de sensibilité.
+Après ce simple coup d'oeil jeté sur les exemples de cette vérité
+fournis par les êtres sentants en général, considérons les exemples
+fournis par l'humanité.
+
+Comparons les hommes robustes qui se livrent aux travaux manuels, avec
+les femmes et les enfants; nous verrons que des degrés d'efforts
+mécaniques que les premiers supportent impunément produisent chez les
+autres des dommages et les douleurs qui les accompagnent. On produira
+des ampoules sur une peau tendre par des frictions dont le même nombre
+ne ferait pas seulement rougir une peau grossière; un coup qui brisera
+les vaisseaux sanguins superficiels, et amènera par suite une
+décoloration chez une personne aux tissus lâches, ne laissera même pas
+de traces sur des tissus fermes et bien portants: ce sont là des
+exemples suffisants de ce contraste.
+
+Cependant les peines dues à l'action violente de forces extérieures ne
+sont pas seulement relatives aux caractères ou aux qualités
+constitutionnelles des parties directement affectées; elles sont
+relatives, d'une manière tout aussi marquée ou même plus marquée, aux
+caractères des structures nerveuses. On croit communément que des
+dommages corporels égaux produisent des douleurs égales. C'est une
+méprise. L'extraction d'une dent ou l'amputation d'un membre cause aux
+différentes personnes des souffrances d'intensité très différente; ce
+n'est pas la force à supporter la douleur, mais encore la sensation à
+supporter, qui varie grandement, et cette variation dépend surtout du
+développement nerveux. On le voit clairement par la grande insensibilité
+des idiots, qui supportent avec indifférence les coups, les coupures et
+les plus hauts degrés du chaud ou du froid[10]. La relation, ainsi
+montrée de la manière la plus marquée lorsque le développement du
+système nerveux central est faible d'une manière anormale, se montre à
+un moindre degré lorsque le développement est normalement faible, par
+exemple chez les races humaines inférieures. Beaucoup de voyageurs ont
+parlé de l'étrange insensibilité qu'ils ont observée chez les sauvages
+mutilés à la guerre ou par accident, et les chirurgiens de l'Inde disent
+que les blessures et les opérations sont mieux supportées par les
+indigènes que par les Européens. Et il arrive réciproquement que, parmi
+les types humains plus élevés, où le cerveau est plus développé et la
+sensibilité à la douleur plus grande que dans les types inférieurs, les
+plus sensibles sont ceux dont le développement nerveux, comme on le voit
+par leurs facultés mentales, est le plus élevé: on en trouve une preuve
+Dans l'impossibilité relative où sont la plupart des hommes de génie de
+supporter des sensations désagréables[11] et l'irritabilité générale qui
+les caractérise.
+
+[Note 10: _De l'idiotie et de l'imbécillité_, par William W.
+Ireland, M. D., p. 255-6.]
+
+[Note 11: Pour des exemples, voir la _Fortnightly Review_, vol. 24
+(nouvelle série), p. 712.]
+
+La douleur est relative non aux structures seulement, mais à leurs
+états; c'est également manifeste, plus manifeste encore en réalité. La
+sensibilité d'une partie externe dépend de sa température. Si elle se
+refroidit au-dessous d'un certain degré, elle s'engourdit, comme nous
+disons, et, si elle est rendue très froide par l'évaporation de l'éther,
+on peut la couper sans faire éprouver aucune sensation. Réciproquement,
+si l'on échauffe assez cette partie pour dilater les vaisseaux sanguins,
+la souffrance causée par un dommage ou une irritation est plus grande
+qu'à l'état ordinaire. Jusqu'à quel point la production de la douleur
+dépend de la condition de la partie affectée, nous le voyons dans
+l'extrême sensibilité d'une surface où s'est déclarée une inflammation,
+sensibilité telle qu'un léger attouchement cause une contraction, telle
+que le rayonnement du feu, qui serait ordinairement indifférent, devient
+intolérable.
+
+Il en est de même pour les sens spéciaux. Une clarté que des yeux en bon
+état supportent sans aucune sensation de peine, ne peut être supportée
+par des yeux atteints d'inflammation. Outre l'état local, l'état du
+système dans son ensemble et l'état des centres nerveux sont deux
+facteurs à considérer. Les hommes affaiblis par une maladie, sont
+troublés par des bruits qu'ils supporteraient avec indifférence dans
+l'état de santé; ceux dont le cerveau est fatigué sont irrités d'une
+façon tout à fait inaccoutumée par les ennuis physiques et moraux.
+
+En outre, la condition temporaire désignée par le nom d'épuisement
+contribue à cet état de choses. Les membres surmenés par un exercice
+prolongé ne peuvent sans souffrance accomplir des actes qui, en un autre
+temps, n'auraient causé aucune sensation appréciable. Après avoir lu
+plusieurs heures de suite, des yeux même puissants commencent à
+souffrir. Des bruits auxquels on ne ferait pas attention s'ils ne
+duraient qu'un moment, deviennent, s'ils ne cessent pas, une cause de
+fatigue douloureuse.
+
+De telle sorte que bien que la relation entre les peines positives et
+les actes positivement nuisibles soit absolue, en ce sens qu'elle se
+rencontre partout où il y a sensibilité, cependant on peut affirmer
+qu'il y a même là une relativité partielle. Car il n'y a pas de rapport
+fixe entre la force agissante et la sensation produite. Le degré de la
+sensation varie avec la grandeur de l'organisme, avec le caractère de
+ses tissus extérieurs, avec le caractère de son système nerveux, et
+aussi avec les états temporaires de la partie affectée, du corps en
+général et des centres nerveux.
+
+65. La relativité des plaisirs est bien plus remarquable, et les
+exemples qu'on en trouve dans le monde des êtres sentants sont
+innombrables.
+
+Il suffit de regarder autour de nous la variété des choses que les
+différents êtres sont portés par leurs appétits à manger, et mangent
+avec plaisir,--la chair pour les animaux de proie, l'herbe pour les
+herbivores, les vers pour la taupe, les mouches pour l'hirondelle, les
+grains pour le bouvreuil, le miel pour l'abeille, les corps en
+décomposition pour les vers,--pour s'apercevoir que les goûts en matière
+d'aliments sont relatifs à la structure des êtres. Cette vérité, rendue
+évidente par un coup d'oeil sur les animaux en général, s'impose aussi à
+notre attention si nous jetons un coup d'oeil sur les différentes races
+d'hommes. Ici la chair humaine est un objet d'horreur, et là elle est
+regardée comme le mets le plus délicat; dans ce pays, l'on prétend qu'il
+faut laisser pourrir les racines avant de les manger, et là toute
+apparence de décomposition produit le dégoût; la graisse de baleine, que
+certaine race dévore avec avidité, donnera à une autre des nausées par
+sa seule odeur. Certes, sans regarder bien loin, nous voyons, par le
+proverbe: «Ce qu'un homme mange est un poison pour un autre», qu'il est
+admis généralement que les hommes d'une même société diffèrent au point
+que ce qui plaît au goût de l'un déplaît à celui de l'autre. Il en est
+de même pour les autres sens. L'odeur de l'assa foetida, qui est pour
+nous le type des odeurs dégoûtantes, est un parfum favori chez les
+Esthoniens; ceux même qui nous entourent ont des préférences si
+dissemblables que les senteurs des fleurs qui plaisent à quelques-uns
+répugnent aux autres. Nous entendons tous les jours exprimer des
+dissentiments analogues sur les couleurs qui plaisent ou déplaisent. Il
+en est de même, à un degré plus ou moins élevé, pour toutes les
+sensations, même pour celles du toucher: la sensation produite sur le
+toucher par le velours, qui est agréable à la plupart des hommes, agace
+les dents de certaines personnes.
+
+Il suffit de nommer l'appétit et la satiété pour suggérer l'idée de
+faits innombrables qui prouvent que les plaisirs sont relatifs non
+seulement aux structures organiques, mais encore à leurs états. La
+nourriture, qui procure une pleine satisfaction lorsque la faim est
+vive, cesse d'être agréable lorsque la faim est apaisée, et, si l'on
+est alors contraint de manger encore, on la rejette avec dégoût. De
+même, une sorte particulière de nourriture, qui semble, lorsqu'on en
+goûte pour la première fois, si délicieuse qu'on entrevoit dans une
+répétition journalière la source de jouissances infinies, devient en peu
+de jours non seulement dépourvue de charmes, mais encore répugnante. Des
+couleurs brillantes, qui ravissent lorsque les yeux n'y sont pas encore
+accoutumés, fatiguent la vue si elle s'y attache longtemps, et l'on
+éprouve un soulagement en faisant cesser les impressions qu'elles
+produisent. Des sons doux en eux-mêmes et doux dans leurs combinaisons,
+qui procurent un plaisir intense à des oreilles reposées, deviennent, à
+la fin d'un long concert, non seulement ennuyeux, mais même irritants,
+si l'on ne peut s'y soustraire. On peut dire la même chose de simples
+sensations comme celles du froid et du chaud. Le feu, si agréable un
+jour d'hiver, est accablant dans la saison chaude, et l'on prend alors
+plaisir à se plonger dans l'eau froide qui ferait frissonner en hiver.
+En vérité, de courtes expériences suffisent pour montrer combien sont
+relatives aux états des structures les sensations agréables de ces
+différents genres; car on peut observer que, si l'on met la main froide
+dans de l'eau tiède, la sensation agréable diminue graduellement, à
+mesure que la main s'échauffe.
+
+Ce petit nombre d'exemples suffit pour établir formellement cette
+vérité, assez manifeste pour tous ceux qui observent, que, pour éprouver
+toute sensation agréable, il faut d'abord un organe qui entre en
+exercice, et en second lieu certaines conditions d'activité de cet
+organe.
+
+66. La vérité que les plaisirs émotionnels sont rendus possibles en
+partie par l'existence de structures corrélatives et en partie par les
+états de ces structures est également indéniable.
+
+Observez un animal dont l'existence exige des habitudes solitaires et
+qui a une organisation adaptée; il ne témoigne aucun besoin de la
+présence de son semblable. Observez au contraire les animaux qui vivent
+par troupes; si l'un d'eux est séparé des autres, vous verrez qu'il est
+malheureux tant que cette séparation continue, tandis qu'il donne des
+signes de joie dès qu'il a rejoint ses compagnons. Dans le premier cas,
+il n'y a pas de structure nerveuse qui trouve dans un état de société sa
+sphère d'action; dans le second cas, il y a une structure de ce genre.
+Comme cela résultait des exemples donnés dans le dernier chapitre sur un
+autre sujet, les animaux dont l'existence comporte certains genres
+d'activités sont constitués maintenant de telle sorte que le déploiement
+de ces activités, exerçant les structures corrélatives, leur procure les
+plaisirs associés à cet exercice. Les carnassiers, que l'on enferme
+dans des cages, nous font voir par leurs mouvements à droite et à gauche
+qu'ils s'efforcent d'obtenir, comme ils le peuvent, les plaisirs qu'ils
+éprouvent à rôder dans leurs habitats naturels; et le plaisir de
+dépenser ainsi leurs énergies locomotrices que les marsouins témoignent
+en jouant autour d'un navire, un marsouin capturé le témoigne aussi en
+allant sans fin d'un bout à l'autre du bassin où il est enfermé. Les
+sautillements perpétuels d'un canari d'un barreau à l'autre de sa cage,
+la gymnastique incessante d'un perroquet autour de son perchoir en se
+servant de ses griffes et de son bec, sont d'autres activités qui,
+rapportées séparément aux besoins de l'espèce, sont devenues séparément
+elles-mêmes les sources de sensations agréables. Nous voyons plus
+clairement encore, par les efforts qu'un castor mis dans une cage fait
+pour construire avec les baguettes et les morceaux de bois qui sont à sa
+portée, combien l'instinct de bâtir est devenu dominant dans sa nature,
+et combien, toute utilité mise à part, il prend plaisir à répéter le
+mieux qu'il peut les procédés de construction que son organisation le
+rend capable de mettre en oeuvre. Le chat qui, n'ayant rien à déchirer
+avec ses griffes, les exerce sur une natte, la girafe enfermée qui, à
+défaut de branches à atteindre, use les angles supérieurs des portes de
+sa cabane à force de les saisir avec sa langue préhensive, le rhinocéros
+qui, n'ayant pas d'ennemi à combattre, laboure la terre avec sa corne,
+nous donnent tous des preuves analogues. Il est clair que ces diverses
+actions accomplies par des êtres différents ne sont pas agréables par
+elles-mêmes, car elles diffèrent plus ou moins pour chaque espèce, et
+sont souvent profondément dissemblables. Elles font plaisir simplement à
+cause de l'exercice de structures nervo-musculaires adaptées à
+l'accomplissement de ces actes.
+
+Bien qu'il y ait entre les races humaines beaucoup moins d'opposition
+qu'entre les genres et les ordres d'animaux, cependant, comme nous
+l'avons vu dans le chapitre précédent, en même temps que les différences
+visibles, se produisent des différences invisibles accompagnées de goûts
+pour différents modes de vie. Chez quelques-uns, comme les Mantras,
+l'amour de la liberté et le mépris de toute association sont tels qu'à
+la moindre querelle ils se séparent et vivent désormais dispersés;
+tandis que chez d'autres, comme les Damaras, il y a fort peu de goût
+pour la lutte, mais, en revanche, une grande admiration pour quiconque
+entreprend de les soumettre à son pouvoir. Déjà, en montrant par des
+exemples combien le bonheur est indéfini considéré comme fin de
+l'action, j'ai fait voir combien diffèrent l'idéal de vie les peuples
+nomades et celui des peuples sédentaires, des peuples guerriers et des
+peuples pacifiques, diversité d'idéal qui implique une diversité de
+structures nerveuses produite par les effets héréditaires d'habitudes
+différentes accumulées pendant des générations. Ces contrastes, divers
+en genres et en degrés dans les différents types du genre humain, chacun
+peut les observer parmi ceux qui l'entourent. Les occupations dans
+lesquelles quelques-uns trouvent leur plaisir sont intolérables pour
+d'autres qui sont autrement constitués, et les manies des hommes, qui
+leur paraissent à eux-mêmes séparément fort naturelles, semblent souvent
+à leurs amis ridicules ou insensées: ces faits seuls nous permettent de
+voir que l'agrément des actions de tel ou tel genre est dû non pas à
+quelque caractère de la nature des actions, mais à l'existence de
+facultés dont elles sont l'exercice.
+
+On doit ajouter que chaque émotion agréable, comme chaque sensation
+agréable, est relative non seulement à une certaine structure, mais
+aussi à l'état de cette structure. Les parties appelées à agir doivent
+avoir été reposées, doivent être dans une condition qui leur permette
+d'agir, et non dans la condition que produit une action prolongée. Quel
+que soit l'ordre d'émotion dont on parle, si elle se continue sans
+interruption, elle doit amener la satiété. La conscience du plaisir
+devient de moins en moins vive, et le besoin se fait sentir d'une
+cessation temporaire pendant laquelle les parties qui se sont exercées
+recouvrent leur capacité d'agir de nouveau, et pendant laquelle aussi
+les activités des autres parties et les émotions qui en sont la suite
+trouvent à se développer comme il convient.
+
+67. J'ai insisté sur ces vérités générales avec plus de développements
+qu'il ne fallait peut-être, pour préparer le lecteur à adopter
+pleinement un corollaire que l'on méconnaît dans la pratique. Quelle que
+soit ici l'abondance, la clarté des preuves, et bien que chacun soit
+forcé chaque jour d'y faire attention, les conclusions que l'on devrait
+en déduire relativement à la conduite de la vie ne sont pas déduites, et
+ces conclusions sont tellement opposées aux croyances communes qu'il
+suffit de les énoncer pour provoquer un mouvement de surprise et
+d'incrédulité. Les penseurs passés, et même encore la plupart des
+penseurs contemporains, sont tellement pénétrés de l'opinion que la
+nature de chaque être a été spécialement créée pour lui, et que la
+nature humaine, spécialement créée elle aussi, est, comme les autres,
+immuable; ces penseurs sont aussi, même encore aujourd'hui, tellement
+persuadés que l'agrément de certaines actions dépend de leurs qualités
+essentielles, tandis que leurs qualités essentielles rendent d'autres
+actions désagréables, qu'il est difficile même de se faire écouter quand
+on soutient que les genres d'actions qui sont maintenant agréables
+cesseront de l'être dans des conditions qui rendent ce changement
+nécessaire, tandis que d'autres genres d'actions deviendront agréables.
+Ceux même qui adoptent la doctrine de l'évolution n'admettent qu'avec
+scepticisme, ou tout au plus avec une foi nominale, les inférences qu'il
+faut en tirer concernant l'humanité de l'avenir.
+
+Et cependant, comme le prouvent des myriades d'exemples indiqués par le
+petit nombre de ceux que nous avons donnés plus haut, les actions
+naturelles, qui ont produit des formes innombrables de structures
+adaptées à des formes innombrables d'activité, ont en même temps rendu
+ces formes d'activité agréables. L'inévitable conséquence à en tirer est
+que, dans les limites imposées par les lois physiques, il se
+développera, par adaptation à telles nouvelles séries de conditions qui
+peuvent s'établir, des structures appropriées dont les fonctions
+apporteront avec elles leurs plaisirs spéciaux.
+
+Quand nous nous serons débarrassés de la tendance à croire que certains
+modes d'activité sont nécessairement agréables parce qu'ils nous
+procurent du plaisir, et que d'autres modes qui ne nous plaisent pas
+sont nécessairement déplaisants, nous verrons que la nature humaine, en
+se transformant pour s'accommoder à toutes les exigences de la vie
+sociale, doit fatalement rendre agréables toutes les actions
+nécessaires, et désagréables au contraire toutes les actions opposées à
+ces exigences. Quand nous en serons venus à comprendre pleinement cette
+vérité qu'il n'y a rien de plus satisfaisant, d'une manière intrinsèque,
+dans les efforts par lesquels on s'empare des animaux sauvages, que dans
+les efforts dépensés pour élever des plantes, et que les actions
+combinées des muscles et des sens nécessaires pour conduire un bateau à
+la rame ne sont pas par leurs natures essentielles plus productives de
+sensations agréables que celles qui sont nécessaires à la récolte des
+moissons, mais que chaque chose dépend des émotions coopératives qui à
+présent s'accordent mieux avec l'une qu'avec l'autre, nous devrons
+inférer qu'à mesure que diminueront ces émotions auxquelles l'état
+social ne donne que peu ou pas de raison d'être, et à mesure que
+croîtront ces émotions que ce même état développe continuellement, les
+choses faites maintenant avec déplaisir et seulement parce qu'on y est
+obligé se feront avec un plaisir immédiat, et les choses dont on
+s'abstient par devoir seront abandonnées, parce qu'elles répugneront.
+
+Cette conclusion, contraire aux croyances populaires et ordinairement
+méconnue dans la spéculation morale, ou tout au plus reconnue
+partiellement et de temps en temps, sera regardée comme si improbable
+par la majorité, que je dois en donner une justification plus
+développée, fortifier l'argument _à priori_ par un argument _à
+posteriori_. Quelque petite que soit l'attention donnée à ce fait,
+cependant c'est un fait remarquable que le corollaire déduit ci-dessus
+de la doctrine de l'évolution en général coïncide avec le corollaire que
+nous imposent les changements passés et présents de la nature humaine.
+Les principaux contrastes de caractère constatés entre le sauvage et
+l'homme civilisé sont précisément ceux que le procédé d'adaptation doit
+donner.
+
+La vie de l'homme primitif est consacrée presque tout entière à la
+poursuite des bêtes, des oiseaux, des poissons, qui lui procure une
+excitation agréable; mais, bien que la chasse procure du plaisir à
+l'homme civilisé, il n'est ni si persistant ni si général. Nous avons
+chez nous des sportsmen pleins d'ardeur; mais il y a beaucoup d'hommes
+que la chasse et la pèche ennuient bientôt, et il y en a assez à qui
+l'une et l'autre sont tout à fait indifférentes ou même répugnantes.
+
+Au contraire, le pouvoir d'appliquer d'une manière continue son
+attention, qui est très faible chez l'homme primitif, est devenu chez
+nous très considérable. Il est vrai que le plus grand nombre est forcé
+de travailler par la nécessité; mais il y a çà et là dans la société des
+hommes pour lesquels une occupation active est un besoin, des hommes qui
+sont inquiets quand ils n'ont rien à faire et sont malheureux si par
+hasard ils doivent renoncer au travail; des hommes pour lesquels tel ou
+tel sujet d'investigation est si plein d'attrait, qu'ils s'y adonnent
+tout entiers pendant des jours et des années; des hommes qui
+s'intéressent si profondément aux affaires publiques qu'ils emploient
+toute leur vie à poursuivre ce qui leur paraît le plus utile à leur
+pays, presque sans prendre le repos nécessaire à leur santé.
+
+Le changement est encore plus manifeste quand nous comparons l'humanité
+non développée à l'humanité développée par rapport à la conduite
+inspirée par les inclinations sociales. La cruauté plutôt que la
+tendresse caractérise le sauvage, et devient dans beaucoup de cas pour
+lui la source d'un plaisir marqué; mais, bien qu'il y ait parmi les
+hommes civilisés des individus chez lesquels ce trait du caractère
+sauvage a survécu, cependant l'amour de faire souffrir n'est pas
+général, et, outre le grand nombre de ceux qui montrent de la
+bienveillance, il y a ceux qui emploient tout leur temps et une grande
+partie de leur fortune à des oeuvres de philanthropie sans penser à une
+récompense actuelle ou future.
+
+Evidemment, ces changements importants, avec beaucoup d'autres moindres,
+sont conformes à la loi exposée plus haut. Des activités appropriées à
+leurs besoins et qui donnent du plaisir aux sauvages ont cessé d'être
+agréables à la plupart des hommes civilisés, tandis que ceux-ci sont
+devenus capables d'autres activités appropriées et des plaisirs qui les
+suivent, qui manquaient aux sauvages.
+
+Or, non seulement il est rationnel d'inférer que des changements comme
+ceux qui se sont produits pendant la civilisation continueront à se
+produire, mais il est irrationnel de faire autrement. Ce n'est pas celui
+qui croit que l'adaptation s'augmentera qui se trompe, mais celui qui
+doute de cette augmentation. Manquer de foi dans une évolution continuée
+de l'humanité d'où sorte l'harmonie finale de sa nature et de ses
+conditions, c'est donner une preuve de plus, entre mille autres, d'une
+conscience inadéquate de la causation. Celui qui, en abandonnant à la
+fois les dogmes primitifs et l'ancienne manière d'envisager les faits,
+a, en acceptant les conclusions scientifiques, acquis les habitudes de
+penser que la science donne, regardera comme inévitable la conclusion
+que nous venons de déduire. Il lui sera impossible de croire que les
+processus qui ont jusqu'à présent si bien modelé tous les êtres d'après
+les exigences de leurs vies qu'ils trouvent plaisir à s'y conformer, ne
+doivent pas continuer à les modeler de la même manière; il inférera que
+le type de nature auquel la plus haute vie sociale apporte une sphère
+telle que chaque faculté ait son compte légitime, et pas plus que son
+compte légitime, de fonction et de plaisir à la suite, est le type de
+nature vers lequel le progrès doit tendre sans relâche jusqu'à ce qu'il
+soit atteint. Le plaisir naissant de l'adaptation d'une structure à sa
+fin spéciale, il verra qu'il en résulte nécessairement que, en supposant
+qu'il s'accorde avec la conservation de la vie, il n'y a aucun genre
+d'activité qui ne puisse devenir à la longue une source de plaisir, et
+que par suite le plaisir accompagnera fatalement tout mode d'action
+réclamé par les conditions sociales.
+
+J'insiste ici sur ce corollaire, parce qu'il jouera bientôt un rôle
+important dans ma démonstration.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+L'ÉGOÏSME OPPOSÉ À L'ALTRUISME
+
+
+68. Si l'insistance sur les vérités évidentes par elles-mêmes tend à
+ébranler les systèmes de croyance établis, elles sont alors passées sous
+silence par la plupart des hommes, ou tout au moins il y a refus tacite
+d'en tirer les inférences les plus claires.
+
+Parmi les vérités évidentes par elles-mêmes ainsi traitées, il en est
+une qui se rapporte au sujet qui nous occupe, à savoir qu'il faut qu'un
+être vive avant d'agir. C'est un corollaire de cette vérité que les
+actes par lesquels chacun travaille à conserver sa propre vie doivent,
+d'une manière générale, s'imposer avant tous les autres. Car si l'on
+affirmait que ces autres actes doivent s'imposer avant ceux qui servent
+au maintien de la vie, et si tout le monde se conformait à cette loi
+comme à une loi générale de conduite, alors, en subordonnant les actes
+qui servent au maintien de la vie à ceux que la vie rend possibles, tout
+le monde devrait perdre la vie. Cela revient à dire que la morale doit
+reconnaître cette vérité, reconnue indépendamment de toute considération
+morale, à savoir que l'égoïsme passe avant l'altruisme. Les actes requis
+pour assurer la conservation, entraînant la jouissance des avantages
+produits par de tels actes, sont les conditions premières du bien-être
+universel. Si chacun ne prend pas convenablement soin de lui-même, la
+mort l'empêche de prendre soin de tous les autres, et, si tout le monde
+meurt ainsi, il ne reste personne dont on ait à prendre soin.
+
+Cette suprématie permanente de l'égoïsme sur l'altruisme, rendue
+manifeste si l'on considère la vie actuelle, est rendue plus manifeste
+encore si l'on considère la vie dans le cours de l'évolution.
+
+69. Ceux qui ont suivi avec faveur le mouvement de pensée qui s'est
+récemment produit savent que, à travers les âges passés, la vie, si
+abondante et si variée dans ses formes, qui s'est répandue sur la terre,
+s'est développée en vertu de la loi que chaque individu doit gagner en
+proportion de l'aptitude qu'il a à remplir les conditions de son
+existence. Le principe uniforme a été qu'une meilleure adaptation doit
+procurer un plus grand avantage; ce plus grand avantage, tout en
+augmentant la prospérité de l'être le mieux adapté, doit accroître aussi
+son aptitude à laisser des descendants qui héritent plus ou moins de sa
+meilleure adaptation. D'où il suit que, en vertu également d'un principe
+uniforme, celui qui est mal adapté, mal partagé dans la lutte pour
+l'existence, en supportera les mauvais effets, ou en disparaissant quand
+ses imperfections sont extrêmes, ou en élevant moins de descendants qui,
+héritant de ses imperfections, tendent à avoir une postérité moins
+nombreuse encore.
+
+Il en a été ainsi des supériorités innées; il en a été ainsi également
+de quelques-unes qui étaient acquises. De tout temps, la loi a été
+qu'une fonction accrue apporte un accroissement de pouvoir, et que, par
+suite, des activités supplémentaires propres à favoriser le bien-être
+d'un membre d'une race produisent dans sa structure une plus grande
+aptitude à exercer ces activités supplémentaires, les avantages qui en
+dérivent servant à élever et à prolonger sa vie. Réciproquement, comme
+une diminution de fonction aboutit à une diminution de structure,
+l'affaiblissement des facultés non exercées a toujours produit une perte
+du pouvoir d'atteindre les fins corrélatives; or, si les fins ne sont
+atteintes qu'imparfaitement, il en résulte une diminution de l'aptitude
+à conserver la vie. Et par l'hérédité, ces modifications fonctionnelles
+ont respectivement favorisé ou empêché la perpétuité de l'espèce.
+
+Comme nous l'avons déjà dit, la loi d'après laquelle chaque être doit
+recueillir les avantages ou les inconvénients de sa propre nature,
+qu'ils soient hérités des ancêtres ou qu'ils soient dus à des
+modifications spontanées, est la loi sous laquelle la vie s'est
+développée jusqu'à ce jour, et elle doit subsister, quel que doive être
+le terme de l'évolution de la vie. Quelques modifications que ce cours
+naturel d'action puisse subir maintenant ou dans la suite, ce sont des
+modifications qui ne peuvent, sous peine d'un résultat fatal, le changer
+beaucoup. Tous les arrangements qui empêchent à un haut degré la
+supériorité de profiter des avantages de la supériorité, ou qui
+protègent l'infériorité contre les maux qu'elle produit; tous les
+arrangements qui tendent à supprimer toute différence entre le supérieur
+et l'inférieur, sont des arrangements diamétralement opposés au progrès
+de l'organisation et à l'avènement d'une vie plus haute.
+
+Mais dire que chaque individu doit recueillir les avantages que lui
+procurent ses propres facultés héritées ou acquises, c'est proclamer
+l'égoïsme comme principe suprême de conduite. C'est dire que les
+prétentions égoïstes doivent prendre le pas sur les prétentions
+altruistes.
+
+70. Sous son aspect biologique cette proposition ne peut être contestée
+par ceux qui admettent la doctrine de l'évolution; mais il est douteux
+qu'ils reconnaissent en même temps la nécessité de l'admettre sous son
+aspect moral. Si, pour ce qui concerne le développement de la vie,
+l'efficacité du principe universel dont il s'agit est assez manifeste,
+son efficacité par rapport à l'accroissement du bonheur peut bien n'être
+pas aperçue en même temps. Mais ces deux choses ne peuvent se séparer.
+
+Une incapacité de tout genre et de tout degré est une cause de malheur
+directement et indirectement: directement, par la peine qui résulte de
+la surcharge d'une faculté insuffisante; indirectement, par le
+non-accomplissement ou l'accomplissement imparfait de certaines
+conditions du bien-être. Au contraire, une capacité de tout genre qui
+suffit au besoin conduit au bonheur immédiatement et dans la suite:
+immédiatement, par le plaisir qui accompagne toujours l'exercice normal
+de toute faculté qui vient à bout de son oeuvre, et, dans la suite, par
+les plaisirs qui sont facilités par les fins atteintes. Un animal qui
+est faible ou lent dans sa marche, et qui ne peut ainsi se nourrir qu'au
+prix d'efforts qui l'épuisent, ou qui n'échappe qu'avec peine à ses
+ennemis, souffre toutes les peines que causent des facultés surmenées,
+des appétits non satisfaits et des émotions douloureuses; tandis qu'un
+animal de la même espèce, fort et rapide à la course, jouit de
+l'efficacité de ses actes, goûte plus complètement les satisfactions que
+donne la nourriture aussi bien que le renouvellement de forces qu'elle
+procure, et a bien moins de peines et des peines moins grandes à
+craindre en se défendant contre ses ennemis ou en leur échappant. Il en
+est de même selon que les sens sont plus faibles ou plus développés,
+selon que la sagacité est plus ou moins grande. L'individu
+intellectuellement inférieur de n'importe quelle race a à subir des
+misères négatives et positives; celui qui est intellectuellement
+supérieur au contraire en retire des avantages négatifs et positifs.
+Nécessairement, cette loi en vertu de laquelle chaque membre d'une
+espèce recueille les conséquences de sa propre nature; en vertu de
+laquelle la progéniture de chaque membre, participant à sa nature,
+recueille aussi de pareilles conséquences, est une loi qui tend toujours
+à accroître le bonheur général de l'espèce, en favorisant la
+multiplication des plus heureux, en empêchant celle des moins heureux.
+
+Tout cela est vrai des êtres humains comme des autres êtres. La
+conclusion qui s'impose à nous est que la poursuite du bonheur
+individuel dans les limites prescrites par les conditions sociales est
+ce qui est d'abord exigé pour que l'on parvienne au bonheur général le
+plus grand. Pour le voir, il suffit de comparer un homme qui par ses
+soins pour lui-même s'est maintenu dans un bon état physique, avec un
+autre homme qui par sa négligence de tout soin personnel subit les
+résultats ordinaires de cette négligence, et de se demander quel doit
+être le contraste de deux sociétés formées de ces deux sortes
+d'individus.
+
+Sautant hors du lit après un sommeil ininterrompu, chantant ou sifflant
+en s'habillant, descendant de chez lui la face rayonnante, tout prêt à
+rire à la première occasion, l'homme bien portant, dont les facultés
+sont puissantes, conscient de ses succès passés, et, par son énergie, sa
+sagacité, ses ressources, confiant dans l'avenir, aborde le travail du
+jour sans répugnance, avec gaieté au contraire; d'heure en heure, son
+travail facile et heureux lui apporte de nouvelles satisfactions, et il
+rentre chez lui avec un surplus abondant d'énergie à dépenser pendant
+les heures de loisir. Il en est tout autrement de celui qui s'est laissé
+affaiblir en se négligeant. Déjà insuffisantes, ses forces, sont rendues
+plus insuffisantes encore par les efforts constants nécessaires pour
+exécuter une tâche trop lourde et par le découragement qui en résulte.
+Outre la conscience débilitante de l'avenir immédiat, il a aussi la
+conscience débilitante de l'avenir plus lointain avec ses probabilités
+de difficultés accumulées et d'une moindre capacité d'y faire face. Les
+heures de loisir qui apportent, lorsqu'on les emploie régulièrement, des
+plaisirs propres à stimuler le cours de la vie et à renouveler la
+puissance d'agir, ne peuvent être utilisées; il n'y a plus assez de
+vigueur pour des distractions qui demandent de l'action, et le manque de
+bonne humeur empêche de se livrer avec goût aux distractions passives.
+En un mot, la vie devient une charge. Maintenant si, comme on doit
+l'admettre, dans une société composée d'individus semblables au premier,
+le bonheur est relativement grand, tandis que dans une société composée
+d'individus semblables au second il doit y avoir relativement peu de
+bonheur, ou plutôt beaucoup de misères, on doit admettre que la
+conduite qui donne le premier résultat est bonne, et que la conduite qui
+donne l'autre est mauvaise.
+
+Mais les diminutions du bonheur général sont produites de plusieurs
+autres manières particulières par un égoïsme suffisant. Nous allons les
+passer successivement en revue.
+
+71. S'il n'y avait aucune preuve de l'hérédité, s'il était de règle que
+le fort fût habituellement engendré par le faible, tandis que le faible
+descendrait ordinairement du fort, que des parents mélancoliques eussent
+des enfants pleins de vie et de santé, tandis que des pères et des mères
+d'une vigueur exubérante auraient le plus souvent des enfants chétifs,
+que de paysans grossiers naquissent des fils d'une haute intelligence
+alors que les fils d'hommes cultivés ne seraient bons à rien, si ce
+n'est à suivre la charrue; si la goutte, les scrofules, la folie ne se
+transmettaient pas, si les personnes maladives procréaient d'habitude
+des enfants bien portants et les personnes bien portantes des enfants
+maladifs, les auteurs qui s'occupent de morale seraient excusables de ne
+pas tenir compte des effets de conduite qui se manifestent dans les
+descendants par les tempéraments dont ils héritent.
+
+En fait, cependant, les idées courantes concernant les prétentions
+relatives de l'égoïsme et de l'altruisme sont viciées par l'omission de
+ce facteur d'une extrême importance. Car si la santé, la force et la
+capacité sont habituellement transmises, si la maladie, la faiblesse et
+la stupidité reparaissent généralement chez les descendants, alors un
+altruisme rationnel exige que l'on s'applique à cet égoïsme qui consiste
+à se procurer les satisfactions dont la conservation du corps et de
+l'esprit dans le meilleur état possible est accompagnée. La conséquence
+nécessaire est que le bonheur de nos descendants sera le fruit du soin
+que chacun prendra de sa personne dans des limites légitimes, tandis que
+l'oubli de ce soin poussé trop loin sera une source de maux. Lorsque
+nous songeons combien il est ordinaire de remarquer qu'une bonne santé
+rend tolérable n'importe quelle condition, tandis que des indispositions
+chroniques rendent la vie pénible dans les positions les plus
+favorables, il est surprenant en vérité que tout le monde et même les
+auteurs qui étudient la conduite ignorent les suites terribles pour ceux
+qui ne sont pas encore nés du mépris que l'on a pour le soin de sa
+propre personne, et les biens incalculables qui résulteront, pour ceux
+qui naîtront un jour, de l'attention que l'on donne à ces soins. De tous
+les avantages que les parents peuvent léguer à leurs enfants, le plus
+précieux est celui d'une bonne constitution. Bien que le corps d'un
+homme ne soit pas une propriété dont on puisse hériter, cependant sa
+constitution peut très exactement se comparer à un bien substitué, et,
+s'il comprend comme il le doit son devoir envers la postérité, il verra
+qu'il est tenu de la transmettre sans l'avoir laissé altérer sinon sans
+l'avoir améliorée. C'est dire qu'il doit être égoïste dans la mesure
+qu'il faut pour satisfaire tous les désirs qui sont associés au bon
+exercice des fonctions. C'est même dire plus encore. C'est dire qu'il
+doit rechercher dans une mesure convenable les divers plaisirs que la
+vie nous offre. Car, outre l'effet qu'ils ont d'élever le cours de la
+vie et de maintenir la vigueur constitutive, ils ont pour effet de
+conserver et de développer la capacité d'éprouver des jouissances. Doués
+d'énergies abondantes et de goûts divers, quelques-uns peuvent se
+procurer des satisfactions de différentes sortes en toute occasion;
+tandis que d'autres sont si indolents et si désintéressés des choses qui
+les entourent, qu'ils ne peuvent même se donner la peine de s'amuser. A
+moins de nier l'hérédité, on doit inférer qu'en acceptant comme il
+convient les plaisirs variés que la vie nous offre, nous développons
+l'aptitude de nos descendants à goûter les jouissances; si les parents
+au contraire persistent dans une manière de vivre pesante et monotone,
+ils diminuent l'aptitude de leurs enfants à profiter le mieux possible
+des plaisirs qui peuvent leur arriver.
+
+72. Outre la décroissance du bonheur général qui résulte, de cette
+manière indirecte, d'une subordination illégitime de l'égoïsme, il y a
+une décroissance du bonheur général qui en résulte directement. Celui
+qui prend assez de soin de lui-même pour se maintenir en bonne santé et
+en belle humeur, devient d'abord par là une cause immédiate de bonheur
+pour ceux qui l'entourent, et en second lieu il conserve la capacité
+d'accroître leur bonheur par des actions altruistes. Mais celui dont la
+vigueur corporelle et la santé mentale sont minées par le sacrifice
+exagéré de soi-même, d'abord, devient pour ceux qui l'entourent une
+cause de dépression, et en second lieu se rend lui-même incapable ou
+moins capable de travailler à leur bien-être.
+
+En appréciant la conduite, nous devons nous rappeler qu'il y a ceux qui
+par leur gaieté répandent la joie autour d'eux, et ceux qui par leur
+mélancolie assombrissent tous ceux qu'ils fréquentent. Nous devons nous
+rappeler aussi qu'en faisant rayonner son bonheur autour de lui, un
+homme de la première espèce peut ajouter au bonheur des autres plus que
+par des efforts positifs pour leur faire du bien, et qu'un homme de la
+seconde espèce peut nuire à leur bonheur par sa seule présence plus
+qu'il ne l'accroît par ses actes. Plein de vivacité, l'un est toujours
+le bienvenu. Pour sa femme, il n'a que des sourires et de joyeux propos;
+pour ses enfants, des histoires amusantes; pour ses amis, une
+conversation plaisante toute mêlée de saillies spirituelles, légèrement
+amenées. Au contraire, on fuit l'autre. L'irritabilité qui résulte
+tantôt de ses indispositions, tantôt des échecs causés par sa faiblesse,
+fait chaque jour souffrir sa famille. Manquant d'une énergie suffisante
+pour se mêler aux jeux de ses enfants, il n'y porte tout au plus qu'un
+médiocre intérêt, et ses amis le traitent de rabat-joie. Dans nos
+raisonnements sur la morale, nous tenons peu de compte de cela; il est
+évident cependant que, puisque le bonheur et le malheur sont contagieux,
+le soin de soi-même, en tant qu'il contribue à la santé et à la bonne
+humeur, est un bienfait pour les autres, tandis que la négligence qui a
+pour effet la souffrance, corporelle ou mentale, est un bien mauvais
+service à rendre à autrui.
+
+Le devoir de se rendre agréable en paraissant avoir du plaisir est en
+vérité souvent recommandé, et l'on applaudit à ceux qui procurent ainsi
+quelque agrément à leurs amis, autant que cela suppose un sacrifice de
+la part de ceux qui le font. Mais, bien que l'on contribue beaucoup plus
+au plaisir de ses amis en montrant un réel bonheur qu'en faisant
+semblant d'être heureux, et bien qu'alors on évite à la fois toute
+hypocrisie et toute violence, on ne regarde cependant pas comme un
+devoir de remplir les conditions qui permettent de montrer un bonheur
+réel. Néanmoins, si la quantité de bonheur produite doit être la mesure
+de l'obligation, le bonheur réel est plus obligatoire que le bonheur
+apparent.
+
+Alors, comme nous l'avons indiqué plus haut, outre cette première série
+d'effets produits sur les autres, il y en a une seconde. L'individu qui
+a le degré d'égoïsme voulu, garde les facultés qui rendent possibles les
+activités altruistes. L'individu qui n'a pas ce degré d'égoïsme perd
+plus ou moins de son aptitude à être altruiste. La vérité de la première
+proposition est évidente d'elle-même; des exemples journaliers nous
+forcent à admettre la vérité de l'autre. En voici quelques-uns.
+
+Voici une mère qui, élevée d'après les modes insensées qui sont adoptées
+par les gens cultivés, n'a pas une constitution assez forte pour nourrir
+elle-même son enfant, mais qui, sachant que la nourriture naturelle est
+la meilleure, dans sa sollicitude pour le bien-être de cet enfant,
+persiste à lui donner son lait au delà du temps où sa santé le lui
+permet. Il se produit fatalement une réaction. Alors survient une
+fatigue qui peut dégénérer en un épuisement maladif, dont la suite est
+ou la mort ou une faiblesse chronique. Elle devient incapable, pour un
+temps ou pour toujours, de s'occuper des affaires de son ménage; ses
+autres enfants souffrent de n'être plus l'objet des soins maternels, et,
+si la fortune est médiocre, les dépenses à faire pour la garde-malade et
+le médecin pèsent lourdement sur toute la famille.
+
+Voici maintenant un exemple qu'un père nous donne assez souvent.
+Egalement poussé par un sentiment élevé du devoir, et trompé par les
+théories morales courantes d'après lesquelles il est beau de se
+sacrifier sans réserve, il persiste tous les jours de longues heures
+dans son travail sans s'inquiéter d'avoir la tête en feu et les pieds
+froids; il se prive de tous les plaisirs de la société pour lesquels il
+croit n'avoir ni temps ni argent. Que résulte-t-il d'une manière d'agir
+si peu égoïste? Nécessairement un affaissement subit, des insomnies,
+l'incapacité de travailler. Ce repos qu'il ne voulait pas se donner
+alors que ses sensations le lui demandaient, il lui faut maintenant le
+prendre pendant bien plus longtemps. Les gains supplémentaires qu'il
+avait mis de côté dans l'intérêt de sa famille sont complètement
+employés en coûteux voyages pour le rétablissement de sa santé, et par
+toutes les dépenses que fait faire une maladie. Au lieu d'être plus
+capable de remplir son devoir envers ses enfants, il en est devenu plus
+incapable, et pendant toute la durée de sa vie les maux remplacent les
+biens qu'il avait espérés.
+
+Il en est de même des effets sociaux d'un manque d'égoïsme. A chaque
+pas, nous trouvons des exemples des dommages, positifs et négatifs,
+causés à la société par une négligence excessive de soi-même. Tantôt
+c'est un laboureur qui, en continuant consciencieusement sa tâche sous
+un soleil brûlant, en dépit des violentes protestations de sa
+sensibilité, meurt d'insolation et laisse sa famille à la charge de la
+paroisse. Tantôt c'est un commis dont les yeux surmenés se perdent, ou
+qui, écrivant tous les jours de longues heures malgré la crampe
+douloureuse de ses doigts, est atteint de la «paralysie des écrivains»,
+devient absolument incapable d'écrire, et se trouve avec des parents
+âgés dans une pauvreté à laquelle ses amis doivent subvenir. Tantôt
+c'est un homme dévoué aux intérêts publics qui, en épuisant sa santé par
+une application incessante, se met dans l'impossibilité de faire tout ce
+qu'il aurait pu mener à bien en partageant mieux son temps entre des
+travaux entrepris pour le bonheur des autres et la satisfaction de ses
+propres besoins.
+
+73. La subordination exagérée de l'égoïsme à l'altruisme est encore
+préjudiciable d'une autre manière. A la fois directement et
+indirectement, le désintéressement poussé à l'excès engendre l'égoïsme
+coupable.
+
+Voyons-en d'abord les effets immédiats. Pour qu'un homme puisse céder un
+avantage à un autre, il est nécessaire que cet autre l'accepte, et,
+quand il s'agit d'un avantage tel qu'ils puissent y prétendre également
+tous les deux ou qui n'est pas plus nécessaire à l'un qu'à l'autre,
+l'acceptation implique une certaine facilité à se procurer un avantage
+aux dépens d'un autre. Les circonstances et les besoins étant les mêmes
+pour tous les deux, le fait en question implique autant une culture de
+l'égoïsme chez le dernier qu'une culture de l'altruisme chez le premier.
+Il est vrai qu'assez souvent la différence de leurs moyens, ou la
+différence de leurs appétits pour un plaisir que l'un a éprouvé souvent
+et l'autre rarement, dépouille l'acceptation de ce caractère, et il est
+clair que dans d'autres cas le bienfaiteur prend manifestement tant de
+plaisir à procurer un plaisir que le sacrifice est partiel et que
+l'acceptation n'en est pas entièrement intéressée. Mais, pour voir
+l'effet indiqué ci-dessus, nous devons exclure de telles inégalités, et
+considérer ce qui arrive lorsque les besoins sont approximativement les
+mêmes, et que les sacrifices, non payés de retour à certains
+intervalles, sont toujours du même côté. En circonscrivant ainsi la
+recherche, tout le monde peut donner des exemples propres à vérifier le
+résultat allégué. Chacun peut se rappeler que, dans certaines réunions,
+un homme généreux en rendant tous les jours service à un homme avide,
+n'a fait qu'augmenter cette avidité, jusqu'à ce qu'elle se soit changée
+en égoïsme dépourvu de tout scrupule et intolérable à tout le monde. Il
+y a des effets sociaux évidents de même nature. La plupart des personnes
+qui réfléchissent savent très bien maintenant que la charité, si elle
+s'exerce sans discernement, est une cause de démoralisation. Ils voient
+comment chez le mendiant, outre la destruction de toute relation normale
+entre le travail fourni et l'avantage obtenu, se développe l'attente
+d'être secouru par d'autres qui subviendront à ses besoins; cette
+attente se manifeste même quelquefois par des imprécations contre ceux
+qui refusent d'y répondre.
+
+Considérez maintenant les résultats éloignés. Lorsque les prétentions
+égoïstes sont subordonnées aux prétentions altruistes au point de
+produire un dommage physique, il se manifeste une tendance à diminuer le
+nombre des altruistes et à faire prédominer les égoïstes. Poussé à
+l'extrême, le sacrifice de soi-même au profit des autres peut faire que
+l'on meure avant l'époque ordinaire du mariage; il peut quelquefois
+aussi détourner du mariage, comme cela arrive pour les soeurs de
+charité; il a pour résultat, d'autres fois, une mauvaise santé ou la
+perte de l'attrait qui porte au mariage, ou empêche de se procurer les
+moyens pécuniaires de se marier, et, dans ces différents cas, celui qui
+s'est montré altruiste de cette manière excessive ne laisse pas de
+descendants. Lorsque la subordination du bien-être personnel au
+bien-être des autres n'a pas été portée au point d'empêcher le mariage,
+il arrive encore assez ordinairement que l'altération physique résultant
+de plusieurs années de négligence amène la stérilité; d'où suit que
+l'homme du naturel le plus altruiste ne laisse pas de postérité douée du
+même naturel. Dans des cas moins frappants et plus nombreux,
+l'affaiblissement ainsi produit se manifeste par la procréation
+d'enfants relativement faibles; les uns meurent de bonne heure; les
+autres sont moins capables que ce n'est l'usage, de transmettre aux
+générations futures le type paternel. Il en résulte inévitablement que
+l'adoucissement de l'égoïsme, qui se serait sans cela produit dans la
+nature humaine, est empêché. Ce mépris de soi-même, en même temps qu'il
+affaiblit la vigueur corporelle et abaisse le niveau normal, cause
+nécessairement dans la société un excès du soin de soi-même qui le
+contrebalance.
+
+74. Nous avons ainsi montré clairement que l'égoïsme a sur l'altruisme
+le pas au point de vue de la valeur obligatoire. Les actes qui rendent
+possible la continuation de la vie doivent, tout compte fait, s'imposer
+avant les autres actes que la vie rend possibles, y compris les actes
+qui sont à l'avantage des autres. Nous voyons la même chose, si de la
+vie telle qu'elle est nous passons à la vie en voie d'évolution. Les
+êtres sentants ont progressé des types inférieurs aux types supérieurs,
+sous cette loi que le supérieur doit profiter de sa supériorité et
+l'inférieur souffrir de son infériorité. La conformité à cette loi a été
+et est encore nécessaire, non seulement pour la continuation de la vie,
+mais encore pour l'accroissement du bonheur, puisque les supérieurs sont
+ceux qui ont des facultés mieux adaptées à leurs besoins--facultés dont
+l'exercice procure par suite un plus grand plaisir et une moindre peine.
+
+Des considérations plus spéciales s'ajoutent à ces considérations
+générales pour nous prouver cette vérité. Un égoïsme qui sert à
+conserver un esprit vivace dans un corps vigoureux est favorable au
+bonheur des descendants, qui, grâce à la constitution dont ils héritent,
+supportent mieux les travaux de la vie et ont des plaisirs plus vifs;
+tandis que, réciproquement, ceux qui se négligent eux-mêmes et lèguent
+à leur postérité une constitution affaiblie assurent par cela même son
+malheur. En outre, l'individu dont la vie bien conservée se manifeste
+par la bonne humeur devient, par le fait même qu'il existe, une source
+de plaisir pour tous ceux qui l'entourent; tandis que l'affaissement qui
+résulte en général de la mauvaise santé se communique à la famille de
+celui qui en souffre et à ses amis. Un autre contraste encore est que,
+tandis que celui qui a pris soin de lui comme il le devait garde le
+pouvoir d'assister les autres, il résulte d'une abnégation excessive non
+seulement qu'on est incapable d'aider les autres, mais encore qu'on
+finit par être positivement un fardeau pour eux. Enfin, nous établissons
+cette vérité qu'un altruisme qui ne se renferme pas dans des limites
+convenables accroît l'égoïsme, à la fois directement chez les
+contemporains et indirectement dans la postérité.
+
+Remarquez maintenant que, si la conclusion générale appuyée sur ces
+conclusions spéciales est en opposition avec les croyances acceptées en
+paroles, elle ne l'est pas avec les croyances acceptées en fait. Si elle
+est opposée à la doctrine d'après laquelle on dit aux hommes qu'ils
+devraient agir, elle est en harmonie avec celle d'après laquelle ils
+agissent et d'après laquelle ils voient confusément que l'on doit agir.
+En laissant de côté les anomalies de conduite que nous avons signalées
+plus haut, chacun agit et parle à la fois comme si dans les affaires de
+la vie on devait d'abord tenir compte du bien-être personnel.
+
+L'ouvrier qui attend un salaire en retour du travail qu'il fait, le
+marchand qui vend avec profit, le médecin qui reçoit des honoraires pour
+sa consultation, le prêtre qui appelle «bénéfice» le siège de son
+ministère, reconnaissent également comme étant au-dessus de toute
+discussion cette vérité que l'intérêt, dans la mesure où il répond aux
+droits et procure la récompense des efforts accomplis, est non seulement
+légitime, mais essentiel. Les personnes mêmes qui professent une
+conviction contraire prouvent par leurs actes combien cette conviction a
+peu d'effet. Ceux qui répètent avec emphase cette phrase: «Aimez vos
+semblables comme vous-même,» se gardent bien d'employer leurs biens à
+satisfaire les désirs des autres comme à satisfaire leurs propres
+désirs. Ceux enfin dont la maxime suprême est «vivre pour les autres»,
+ne diffèrent pas d'une manière appréciable de ceux qui les entourent, en
+ce qui concerne la recherche du bien-être personnel, et ne manquent pas
+de s'assurer leur part de plaisirs personnels. En un mot, ce qui a été
+établi plus haut comme la croyance à laquelle nous conduit la morale
+scientifique, est celle que les hommes professent réellement en
+opposition à celle qu'ils croient professer.
+
+Enfin on peut remarquer qu'un égoïsme rationnel, bien loin d'impliquer
+une nature humaine plus égoïste, s'accorde au contraire avec une nature
+humaine moins égoïste. Car les excès en un sens n'empêchent pas les
+excès dans le sens opposé, mais plutôt d'extrêmes déviations d'un côté
+conduisent à des déviations extrêmes de l'autre côté. Une société dans
+laquelle on proclame les principes les plus exaltés de dévouement aux
+intérêts d'autrui, peut être une société dans laquelle non seulement on
+tolère, mais encore on loue sans scrupule le sacrifice d'étrangers. Avec
+l'ambition déclarée de répandre ces principes exaltés chez les
+infidèles, on est porté à leur chercher querelle de parti pris pour
+annexer leur territoire. Des hommes qui, chaque dimanche, écoutent en
+les approuvant les conseils de développer au delà de toute mesure
+praticable l'amour pour les autres, sont capables de s'engager à tuer au
+premier commandement, dans n'importe quelle partie du monde, n'importe
+quelles gens, en restant parfaitement indifférents à la question de
+savoir si le sujet de la guerre est juste ou non. De même qu'en pareil
+cas un altruisme transcendant en théorie coexiste avec un égoïsme brutal
+en pratique, réciproquement un altruisme mieux déterminé peut avoir pour
+concomitant un égoïsme tout à fait modéré. Car affirmer dans son intérêt
+de légitimes prétentions, c'est tracer une limite au delà de laquelle
+les prétentions sont illégitimes, et c'est, par suite, mettre en plus
+grande lumière les droits d'autrui.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ALTRUISME OPPOSÉ A L'ÉGOÏSME
+
+
+75. Si nous définissons l'altruisme toute action qui, dans le cours
+régulier des choses, profite aux autres au lieu de profiter à celui qui
+l'accomplit, alors, depuis le commencement de la vie, l'altruisme n'a
+pas été moins essentiel que l'égoïsme. Bien que primitivement il dépende
+de l'égoïsme, secondairement l'égoïsme dépend de lui.
+
+Dans l'altruisme pris dans ce sens large, je fais rentrer les actes par
+lesquels les enfants sont élevés et l'espèce conservée. Bien plus, parmi
+ces actes, nous devons ranger non seulement ceux qui sont accompagnés de
+conscience, mais encore ceux qui contribuent au bien-être des enfants
+sans représentation mentale de ce bien-être, actes d'altruisme
+automatique, comme nous pouvons les appeler. Nous ne devons pas non plus
+laisser en dehors de notre classification ces actes altruistes encore
+inférieurs qui servent à la conservation de la race sans supposer même
+des processus nerveux automatiques, actes qui ne sont pas psychiques
+dans le sens le plus éloigné du mot, mais physiques en un sens littéral.
+Toute action, inconsciente ou consciente, qui entraîne une dépense de la
+vie individuelle au profit du développement de la vie chez les autres
+individus, est incontestablement altruiste en un sens, sinon dans le
+sens ordinaire du mot, et nous devons ici l'entendre en ce sens pour
+voir comment l'altruisme conscient procède de l'altruisme inconscient.
+
+Les êtres les plus simples se multiplient habituellement par division
+spontanée. L'altruisme physique du genre le plus bas, distinct de
+l'égoïsme physique, peut être considéré dans ce cas-là comme n'en étant
+pas encore indépendant. En effet, puisque les deux moitiés qui avant la
+division constituaient l'individu ne disparaissent pas en se divisant,
+nous devons dire que, bien que l'individualité de l'infusoire ou d'un
+autre protozoaire qui est comme le parent se perde par la cessation de
+l'unité, cependant l'ancien individu continue d'exister en chacun des
+nouveaux individus. Toutefois lorsque, comme il arrive généralement pour
+les animaux les plus petits, un intervalle de repos aboutit à une
+rupture du corps entier en un grand nombre de parties minuscules dont
+chacune est le germe d'un jeune, nous voyons que le parent se sacrifie
+entièrement à la formation de sa progéniture.
+
+On pourrait raconter ici comment chez des êtres d'un rang plus élevé,
+par division ou par bourgeonnement, les parents lèguent des parties de
+leurs corps, plus ou moins organisées, pour former des descendants, au
+prix de leur propre individualité. On pourrait donner aussi de nombreux
+exemples des manières dont les oeufs se développent au point que le
+corps de la mère devient pour eux un simple récipient: il faut en
+conclure que toute la nourriture qu'elle absorbe est employée au profit
+de sa postérité. On pourrait enfin parler des cas nombreux où, comme il
+arrive généralement dans le monde des insectes, la vie finit dès que la
+maturité est atteinte et le sort d'une nouvelle génération assuré: la
+mort suit les sacrifices faits pour la race.
+
+Mais, laissant ces types inférieurs, dans lesquels l'altruisme est
+purement physique, ou dans lesquels il est seulement physique et
+automatiquement psychique, élevons-nous à l'étude de ceux dans lesquels
+il est aussi conscient à un haut degré. Bien que chez les oiseaux et les
+mammifères, de telles activités des parents, guidées comme elles le sont
+par l'instinct, ne soient accompagnées d'aucune représentation, ou
+seulement d'une représentation vague des avantages qui en résultent pour
+les jeunes, elles comportent cependant des actions que nous pouvons
+regarder comme altruistes dans le sens le plus élevé du mot. L'agitation
+que ces êtres manifestent lorsque leurs petits sont en danger, jointe
+souvent à des efforts pour leur venir en aide, aussi bien que la douleur
+qu'ils laissent paraître s'ils les ont perdus, prouve bien qu'en eux
+l'altruisme paternel a pour concomitant une émotion.
+
+Ceux qui entendent par altruisme seulement le sacrifice conscient de
+soi-même dans l'intérêt des autres, tel qu'il se produit parmi les
+hommes, trouveront étrange et même absurde d'étendre autant que nous le
+faisons le sens de ce mot. Mais nous avons pour agir ainsi des raisons
+plus fortes que celles dont on a pu juger déjà. Je ne prétends pas
+simplement que dans le cours de l'évolution il y a eu un progrès par
+gradations infinitésimales, depuis les sacrifices purement physiques et
+inconscients de l'individu pour le bien-être de l'espèce jusqu'aux
+sacrifices accomplis d'une manière consciente. J'entends que, du
+commencement à la fin, les sacrifices, lorsqu'on les ramène à leurs
+termes les plus humbles, ont la même nature essentielle: à la fin comme
+au commencement, ils impliquent une perte de la substance corporelle.
+Lorsqu'une partie du corps maternel se détache sous forme de bourgeon,
+ou d'oeuf, ou de foetus, le sacrifice matériel est manifeste, et lorsque
+la mère fournit le lait dont l'absorption assure la croissance du jeune,
+il est hors de doute qu'il y a là aussi un sacrifice matériel. Mais,
+bien qu'un sacrifice matériel ne soit pas apparent lorsque les jeunes
+profitent des activités déployées en leur faveur, comme il ne peut se
+produire aucun effort sans une usure équivalente de quelque tissu, et
+comme la perte corporelle est en proportion de la dépense qui se fait
+sans compensation de nourriture consommée, il s'ensuit que les efforts
+au bénéfice de la race représentent réellement une partie de la
+substance des parents; elle est seulement donnée indirectement cette
+fois, au lieu de l'être directement.
+
+Le sacrifice de soi n'est donc pas moins primordial que la conservation
+de soi. Absolument nécessaire en sa forme simple, physique, pour la
+continuation de la vie depuis l'origine; étendu sous sa forme
+automatique, comme indispensable, à la conservation de la race dans les
+types considérablement avancés; se développant jusqu'à prendre une forme
+semi-consciente et une forme consciente, à mesure que se continuent et
+se compliquent les soins par lesquels la progéniture des êtres
+supérieurs est conduite à la maturité, l'altruisme a eu son évolution
+parallèle à celle de l'égoïsme. Comme nous l'avons marqué dans un
+chapitre précédent, les mêmes supériorités qui ont rendu l'individu
+capable de mieux se préserver lui-même, l'ont rendu capable de mieux
+préserver les individus dérivés de lui, et chacune des espèces les plus
+élevées, usant de ses facultés excellentes d'abord pour son avantage
+égoïste, s'est étendue en proportion de l'usage qu'elle en a fait
+secondairement pour un avantage altruiste.
+
+La manière dont s'impose l'altruisme tel qu'il est ainsi compris, n'est
+pas autre, en réalité, que la manière dont s'impose l'égoïsme comme nous
+l'avons montré dans le dernier chapitre. Car tandis que, d'un côté, en
+manquant à accomplir des actes d'égoïsme normal, on s'expose à
+l'affaiblissement ou à la perte de la vie, et par suite à l'incapacité
+d'accomplir des actes altruistes, d'un autre côté, un pareil défaut
+d'actes altruistes, de même qu'il cause la mort des descendants ou leur
+développement incomplet, implique dans les générations futures la
+disparition de la nature qui n'est pas assez altruiste, par suite la
+diminution de la moyenne de l'égoïsme. En un mot, chaque espèce se
+débarrasse continuellement des individus qui ne sont pas égoïstes comme
+il convient, tandis que les individus qui ne sont pas convenablement
+altruistes sont perdus pour elle.
+
+76. De même qu'il y a eu un progrès graduel de l'altruisme inconscient
+des parents à l'altruisme conscient du genre le plus élevé, il y a eu un
+progrès graduel de l'altruisme dans la famille à l'altruisme social.
+
+Un fait à noter d'abord est que là seulement où les relations altruistes
+dans le groupe domestique ont atteint des formes très développées,
+naissent les conditions qui rendent possible un plein développement des
+relations altruistes dans le groupe politique. Les tribus dans
+lesquelles règne la promiscuité ou dans lesquelles les relations
+conjugales sont transitoires, et les tribus où la polyandrie amène d'une
+autre manière les relations mal définies, ne sont pas capables d'une
+véritable organisation. Les peuples qui admettent habituellement la
+polygamie ne se montrent pas non plus capables eux-mêmes d'atteindre à
+ces formes élevées de coopération sociale qui demandent une légitime
+subordination de soi-même aux autres. Là seulement où le mariage
+monogamique est devenu général et éventuellement universel, là seulement
+où se sont par suite établis le plus étroitement les liens du sang, où
+l'altruisme familial s'est le plus développé, l'altruisme social est
+devenu le plus manifeste. Il suffit de se rappeler les formes composées
+de la famille aryenne, comme les a décrites M. Henry Maine avec d'autres
+auteurs, pour voir que le sentiment de la famille, s'étendant d'abord à
+la gens et à la tribu, et ensuite à la société formée par des tribus
+unies par des liens de parenté, a préparé la voie au sentiment qui unit
+des citoyens de familles différentes.
+
+En reconnaissant cette transition naturelle, nous avons surtout à
+considérer ici que dans les dernières phases du progrès, comme dans les
+premières, l'accroissement des satisfactions égoïstes a dépendu surtout
+du progrès des égards pour les satisfactions des autres. Si nous
+considérons une série de parents et de descendants, nous voyons que
+chacun d'eux, après avoir dû la vie pendant sa jeunesse aux sacrifices
+accomplis par ses prédécesseurs, fait à son tour, lorsqu'il est adulte,
+des sacrifices équivalents dans l'intérêt de ses successeurs, et que,
+sans cette balance d'avantages reçus et d'avantages procurés, la série
+dont nous parlons prendrait fin. De même, il est manifeste que dans une
+société chaque génération, redevable aux générations précédentes des
+avantages d'une organisation sociale qui est le fruit de leurs travaux
+et de leurs sacrifices, doit faire pour les générations suivantes des
+sacrifices analogues, tout au moins pour conserver cette organisation si
+elle ne peut la perfectionner; l'autre alternative amènerait la
+décadence et peut-être la dissolution de la société, en impliquant une
+diminution graduelle des satisfactions égoïstes de ses membres.
+
+Nous sommes ainsi préparés à étudier les diverses manières dont le
+bien-être personnel, dans les conditions sociales, dépend d'une
+attention convenable au bien-être des autres. Les conclusions à tirer
+ont été déjà indiquées d'avance. De même que dans le chapitre sur le
+point de vue biologique étaient esquissées les inférences définitivement
+établies dans le dernier chapitre, de même dans le chapitre sur le point
+de vue sociologique ont été esquissées les inférences que nous avons à
+établir ici définitivement. Plusieurs d'entre elles sont assez connues,
+mais il faut cependant les spécifier; notre démonstration serait sans
+cela incomplète.
+
+77. Il faut d'abord parler de l'altruisme négatif que suppose la
+répression des impulsions égoïstes qui sert à prévenir toute agression
+directe.
+
+Comme nous l'avons montré plus haut, si les hommes, au lieu de vivre
+séparément, s'unissent pour la défense ou pour d'autres entreprises, ils
+doivent individuellement recueillir plus de bien que de mal de leur
+union. En moyenne, chacun doit perdre moins par suite des antagonismes
+de ceux avec qui il est associé qu'il ne gagne par l'association. Ainsi,
+à l'origine, l'accroissement de satisfactions égoïstes que produit
+l'état social ne peut être obtenu que par un altruisme suffisant pour
+causer une reconnaissance des droits d'autrui, sinon volontaire, du
+moins forcée.
+
+Tant que la reconnaissance de ces droits est seulement du genre
+inférieur dû à la crainte des représailles ou d'un châtiment déterminé
+par la loi, le gain qui résulte de l'association est petit, et il
+devient considérable seulement à mesure que la reconnaissance devient
+volontaire, c'est-à-dire plus altruiste. Lorsque, comme chez certains
+sauvages d'Australie, il n'y a pas de limite au droit du plus fort, et
+que les hommes se battent pour s'emparer des femmes, tandis que les
+femmes d'un même homme se le disputent elles-mêmes en se battant, la
+poursuite des satisfactions égoïstes est fort empêchée. Outre la peine
+physique qui pour chacun peut résulter de la lutte, et le plus ou moins
+d'inaptitude à atteindre les fins personnelles qui en est la
+conséquence, il y a encore à compter la perte d'énergie produite par la
+nécessité d'être toujours prêt à se défendre, et les émotions
+ordinairement pénibles qui en sont la suite. Bien plus, la fin la plus
+importante, à savoir la sûreté en présence des ennemis du dehors, est
+d'autant moins atteinte qu'il y a des animosités au dedans; il n'y a
+rien qui favorise les satisfactions dont une coopération industrielle
+serait la source, et il y a peu de raisons pour demander au travail un
+supplément d'avantage, lorsque les produits du travail ne sont pas
+assurés. De ce premier degré aux degrés relativement récents du progrès,
+nous pouvons suivre, dans le fait de porter des armes, dans la
+perpétuation des querelles de familles, dans le fait de prendre chaque
+jour des précautions pour sa sûreté, les manières dont les satisfactions
+égoïstes de chacun sont diminuées par le défaut de cet altruisme qui
+réfrène les attaques ouvertes des autres.
+
+Les intérêts privés de l'individu sont en moyenne mieux défendus, non
+seulement dans la mesure où il s'abstient lui-même d'attaques directes,
+mais aussi, en moyenne, dans la mesure où il réussit à diminuer les
+agressions de ses semblables les uns contre les autres. La prédominance
+des antagonismes parmi ceux qui nous entourent entrave les activités que
+chacun développe pour se procurer quelque bien, et le désordre qui en
+résulte rend plus douteux l'heureux effet de ces activités. Par suite,
+chacun profite d'une manière égoïste de l'accroissement d'un altruisme
+qui conduit chacun à prévenir ou à diminuer pour sa part la violence des
+autres.
+
+Il en est de même quand nous passons à cet altruisme qui réprime
+l'égoïsme illégitime manifesté dans la violation des contrats.
+L'acceptation générale de la maxime que l'honnêteté est la meilleure
+politique implique l'expérience générale que la satisfaction des
+inclinations personnelles est en définitive favorisée par le fait de les
+réprimer de manière à assurer l'équité dans les relations commerciales.
+Ici, comme plus haut, chacun est intéressé personnellement à faire
+régner de bonnes relations parmi ceux qui l'entourent. Car il ne peut
+résulter que des maux et de mille manières d'un excès de transactions
+frauduleuses. Comme tout le monde le sait, plus un marchand a de comptes
+en souffrance, plus il est obligé de faire payer cher aux autres
+pratiques. Plus un fabricant perd sur la qualité de la matière première
+ou par la maladresse des ouvriers, plus il doit faire payer aux
+acheteurs. Moins les gens sont dignes de confiance, plus s'élève le taux
+de l'intérêt, plus s'accroît la somme des capitaux accumulés, plus
+l'industrie est entravée. Enfin si les négociants, et tout le monde en
+général, dépassent leurs moyens et hypothèquent par spéculation la
+propriété d'autrui, ces paniques commerciales, qui sont un désastre pour
+une foule de gens et entraînent une ruine universelle, sont d'autant
+plus sérieuses en proportion.
+
+Cela nous amène à remarquer une troisième manière dont le bien-être
+personnel, tel qu'il résulte de la proportion des avantages obtenus au
+travail accompli, dépend de certains sacrifices faits au bien-être
+social. Celui qui consacrerait uniquement son énergie à ses propres
+affaires, et refuserait de s'inquiéter des affaires publiques, confiant
+dans sa sagesse à combiner ce qui le concerne, ne voit pas que ses
+propres affaires ne peuvent réussir qu'autant que l'état social est
+prospère, et qu'il a tout à perdre si le gouvernement est défectueux.
+Que la majorité pense comme lui, que les fonctions publiques, par suite,
+soient remplies par des aventuriers politiques et l'opinion gouvernée
+par des démagogues; que la corruption s'étende à l'administration de la
+loi, et rende habituelles des transactions politiques frauduleuses; la
+nation en général, et, entre tous, ceux-là surtout qui n'ont songé qu'à
+eux sans jamais rien faire pour la société, en subissent lourdement la
+peine. Pour ces derniers, le recouvrement des dettes est difficile, les
+opérations commerciales sont incertaines, et la vie même est moins sûre
+qu'elle ne l'aurait été dans d'autres conditions.
+
+Ainsi, des actions altruistes qui consistent d'abord à pratiquer la
+justice, en second lieu à faire régner la justice parmi les autres, et
+troisièmement à favoriser et à développer tout ce qui contribue à
+l'administration de la justice, dépendent dans une large mesure les
+satisfactions égoïstes de chacun.
+
+78. Mais l'identification de notre avantage personnel avec l'avantage de
+nos concitoyens est encore bien plus complète. Il y a bien d'autres
+manières dont le bien-être de chacun naît et disparaît avec le bien-être
+de tous.
+
+Un homme faible qu'on laisse pourvoir seul à ses besoins souffre de ce
+qu'il ne peut se procurer ou la nourriture ou les autres choses
+nécessaires à la vie comme il le ferait s'il était plus fort. Dans une
+peuplade formée d'hommes faibles, qui se partagent leurs travaux et en
+échangent les produits, tous ont à souffrir de la faiblesse de leurs
+compagnons. La quantité de chaque genre de produit est rendue
+insuffisante par l'insuffisance des forces, et la part que chacun retire
+en retour de la part de produit qu'il peut donner est relativement
+petite. De même que l'entretien des pauvres, des malades dans un
+hôpital, des malheureux que l'on recueille dans les asiles, de tous ceux
+enfin qui consomment sans produire, diminue la quantité des choses
+utiles à partager entre les producteurs, et la rend moindre qu'elle ne
+serait s'il n'y avait pas d'incapables, plus est grand le nombre des
+producteurs insuffisants ou plus les forces en moyenne laissent à
+désirer, moins il y a d'avantages à se partager. Par suite, tout ce qui
+diminue la force des hommes en général restreint les plaisirs de chacun
+en augmentant le prix de toute chose.
+
+Un homme est encore plus directement et plus évidemment intéressé au
+bien-être corporel, à la santé de ses concitoyens; car leurs maladies,
+quand elles prennent certaines formes, peuvent lui être communiquées.
+S'il n'est pas lui-même atteint du choléra, ou de la petite vérole, ou
+du typhus, alors que ces maux attaquent ses voisins, il est souvent
+exposé à voir frappés ceux qui lui tiennent de près. Dans ces
+conditions, sa femme peut être malade d'une diphthérie, son domestique
+d'une fièvre scarlatine, ses enfants sont atteints par telle ou telle
+épidémie. Ajoutez tous les maux immédiats ou éloignés qui résultent pour
+lui de ces fléaux d'année en année, et vous verrez manifestement que ses
+satisfactions égoïstes seront grandement favorisées s'il se montre
+altruiste, de manière à rendre ces fléaux plus rares.
+
+Ses propres plaisirs dépendent en mille manières des états mentals aussi
+bien que des états corporels de ses compatriotes. La sottise, comme la
+faiblesse, fait augmenter le prix des choses utiles à la vie. Si l'on ne
+fait pas faire de progrès à l'agriculture, les prix des vivres sont plus
+élevés qu'ils ne le seraient autrement; si l'on suit dans le commerce
+l'ancienne routine, tout le monde souffre de dépenses inutiles; s'il n'y
+a pas d'inventions, tout le monde perd le bénéfice des nouvelles
+applications de la science. Ce ne sont pas seulement des maux
+économiques qui résultent de l'inintelligence moyenne, périodiquement,
+dans ces folies et ces paniques où l'on voit tous les négociants comme
+un troupeau acheter ou vendre tous ensemble, et, habituellement, dans la
+mauvaise administration de la justice, pour laquelle le peuple et les
+législateurs montrent un égal mépris en poursuivant leurs caprices. Le
+rapport de notre propre bien avec les états mentals des autres est plus
+étroit et plus visible; chacun peut en faire l'expérience pour son
+compte. Le défaut d'exactitude, de régularité est une cause perpétuelle
+d'ennuis. L'ignorance du cuisinier produit souvent des malaises et
+quelquefois une indigestion. Le manque de prévoyance de la servante
+peut, dans un passage obscur, nous faire tomber sur un seau. Si l'on ne
+rend pas bien compte d'un message, ou qu'on oublie de le transmettre, il
+en résulte qu'une importante affaire est manquée. Ainsi tout le monde a
+à gagner, au point de vue égoïste, à un altruisme qui contribue à
+élever le niveau moyen de l'intelligence. Je ne veux pas parler de cet
+altruisme qui consisterait à remplir l'esprit des enfants de dates, de
+noms, de détails sur l'histoire des rois, de récits de batailles et
+d'autres sujets inutiles dont tout l'entassement ne fera pas d'eux des
+travailleurs utiles ou de bons citoyens, mais bien d'un altruisme qui
+contribue à répandre une connaissance exacte de la nature des choses et
+à développer le pouvoir d'appliquer cette connaissance.
+
+En outre, chacun de nous a un intérêt particulier à l'existence d'une
+morale publique, et gagne à ce qu'elle se perfectionne. Ce n'est pas
+seulement dans les cas importants, par suite des agressions, des
+violations de contrats, des fraudes et de l'emploi de faux poids, que
+chacun souffre d'un défaut général de moralité; c'est aussi de mille
+autres manières moins graves. C'est tantôt par l'indélicatesse d'un
+homme qui donne un bon certificat à un mauvais serviteur; tantôt par
+l'insouciance d'une blanchisseuse qui se sert d'agents chimiques pour
+s'épargner de la peine, et détruit ainsi son linge; tantôt par le
+mensonge d'un voyageur de chemin de fer, qui disperse ses bagages autour
+de lui pour faire croire que toutes les places du compartiment sont
+prises quand elles ne le sont pas. Hier, l'indisposition d'un enfant due
+à des gaz délétères a fait découvrir qu'un tuyau de dégagement s'était
+bouché parce qu'il avait été mal fait par un maçon peu scrupuleux, sous
+la direction d'un entrepreneur négligent ou corrompu. Aujourd'hui, les
+ouvriers employés à le réparer causent de la dépense et des ennuis, par
+leur lenteur; ils ne se proposent pas de dépasser le modèle, car
+l'esprit de corps défend aux meilleurs ouvriers de discréditer les pires
+en faisant mieux, et ils partagent cette croyance immorale que le moins
+digne doit être aussi bien traité que le meilleur. Demain, on verra que
+les dégâts causés par les maçons ont préparé de la besogne au plombier.
+
+Ainsi le perfectionnement des autres, au point de vue physique, au point
+de vue intellectuel et au point de vue moral, importe personnellement à
+chacun: en effet, leurs imperfections se traduisent par une élévation du
+prix de toutes les choses utiles que nous avons à acheter, par un
+accroissement des taxes et des impôts que nous avons à payer, ou par les
+pertes de temps et d'argent qui résultent journellement pour nous de la
+négligence, de la sottise ou de l'immoralité de nos semblables.
+
+79. Certaines connexions plus immédiates entre le bien-être personnel et
+le souci du bien-être d'autrui sont tout à fait évidentes. On les
+reconnaît en considérant ce qu'ont à souffrir ceux qui ne savent
+inspirer aucune sympathie, et les avantages qu'obtiennent ceux qui
+agissent d'une manière désintéressée.
+
+Qu'un homme ait formulé son expérience en disant que les conditions du
+succès sont un coeur dur et un bon estomac, on a de la peine à le
+comprendre si l'on considère combien de faits démontrent que le succès,
+même d'un genre matériel, dépendant en grande partie comme il le fait
+des bons offices des autres, est rendu facile par tout ce qui provoque
+la bonne volonté de nos semblables. Le contraste entre la prospérité de
+ceux qui joignent à des aptitudes seulement médiocres une nature qui
+leur gagne des amis par sa douceur, et l'insuccès de ceux qui, malgré
+des facultés supérieures et de plus grandes connaissances, se font haïr
+pour leur dureté ou leur indifférence, forcerait avant tout à
+reconnaître cette vérité que les jouissances égoïstes sont facilitées
+par des actions altruistes.
+
+Cet accroissement d'avantages personnels obtenus par des services rendus
+à autrui ne se produit que partiellement, lorsqu'un motif intéressé nous
+pousse à accomplir une action désintéressée en apparence; il se produit
+complètement dans le cas seulement où l'acte est réellement
+désintéressé. Bien que les services rendus avec l'intention de profiter
+un jour de services réciproques soient utiles dans une certaine mesure,
+ils ne le sont cependant, d'ordinaire, que dans la mesure où ils sont la
+cause de services réciproques équivalents. Ceux qui rapportent plus que
+l'équivalent sont ceux qui ne sont inspirés par aucune pensée
+d'équivalence. C'est évidemment en effet la manifestation spontanée
+d'une bonne nature, non seulement dans les principaux actes de la vie,
+mais dans tous ses détails, qui provoque chez tous ceux qui nous
+entourent les attachements d'où naît une bienveillance illimitée.
+
+Outre qu'elles favorisent le développement de la prospérité, les actions
+accomplies dans l'intérêt d'autrui nous procurent des plaisirs
+personnels par cette raison encore qu'elles font régner la joie autour
+de nous. Avec une personne sympathique, chacun éprouve plus de sympathie
+qu'avec les autres. Tous montrent plus d'amabilité qu'ils n'ont
+l'habitude de le faire, à celui qui laisse paraître à chaque instant un
+naturel aimable. Ce dernier est en réalité entouré de gens meilleurs que
+celui qui a moins de qualités attrayantes. Si nous opposons l'état d'un
+homme qui a tous les moyens matériels d'être heureux, mais qui est isolé
+par son égoïsme absolu, avec l'état d'un homme altruiste, relativement
+pauvre d'argent, mais riche d'amis, nous voyons que les divers plaisirs
+que l'argent ne peut donner viennent en abondance à celui-ci et sont
+inaccessibles au premier.
+
+Ainsi, tandis qu'il y a un genre d'actions concernant l'intérêt des
+autres, favorables à la prospérité de nos concitoyens en général, et
+qu'il faut délibérément accomplir en vertu de motifs tirés indirectement
+de notre propre intérêt, car nous sommes convaincus que notre propre
+bien-être dépend dans une large mesure du bien-être de la société, il y
+a un autre genre d'actions concernant l'intérêt des autres, auxquelles
+ne se mêle aucune conscience de notre propre intérêt, et qui contribuent
+grandement néanmoins à nous procurer des satisfactions égoïstes.
+
+80. Il y a d'autres manières encore de montrer que l'égoïsme pèche
+habituellement quand il n'est pas modéré par l'altruisme. Il diminue la
+totalité du plaisir égoïste en diminuant dans plusieurs directions la
+capacité d'éprouver le plaisir.
+
+Les plaisirs personnels, considérés ensemble ou séparément, perdent de
+leur intensité si l'on y insiste trop, c'est-à-dire si l'on en fait
+l'objet exclusif de ses recherches. La loi que la fonction entraîne une
+déperdition, et que les facultés dont l'exercice est une cause de
+plaisir ne peuvent agir continuellement sans qu'il s'ensuive un
+épuisement et la satiété, a pour conséquence que les intervalles pendant
+lesquels les actions altruistes absorbent les énergies sont des
+intervalles pendant lesquels la capacité d'éprouver des plaisirs
+égoïstes recouvre toute sa vigueur. La sensibilité pour les jouissances
+purement personnelles se conserve à un plus haut degré chez ceux qui
+s'emploient aux plaisirs des autres, que chez ceux qui se dévouent
+entièrement à leurs propres plaisirs.
+
+Cette vérité, manifeste même lorsque le niveau de la vie est élevé, est
+encore plus frappante lorsqu'il s'abaisse. C'est dans la maturité et
+dans la vieillesse que nous voyons d'une manière spéciale comment, à
+mesure que les plaisirs égoïstes deviennent plus faibles, les actions
+altruistes servent à les reproduire en leur donnant des formes
+nouvelles. Le contraste entre le plaisir qu'un enfant prend aux
+nouveautés qui lui sont chaque jour révélées, et l'indifférence qui
+s'accroît à mesure que le monde nous est plus connu, jusqu'à ce que dans
+l'âge adulte il reste relativement peu de choses dont nous jouissions
+véritablement, fait comprendre à tout le monde que les plaisirs
+diminuent à mesure que les années passent. Pour ceux qui réfléchissent,
+il est clair que la sympathie seule nous fait trouver indirectement du
+plaisir dans les choses qui ont cessé de nous en procurer directement.
+On le voit avec évidence pour les plaisirs que les parents retirent des
+plaisirs de leurs enfants. Quelle que soit la banalité de cette remarque
+que les hommes revivent dans leurs enfants, nous avons besoin de la
+répéter ici pour nous rappeler la manière dont l'altruisme, alors que
+les satisfactions égoïstes s'affaiblissent dans le cours de la vie,
+renouvelle ces satisfactions en les transfigurant.
+
+Nous sommes amenés ainsi à une considération plus générale, celle de
+l'aspect égoïste du plaisir altruiste. Ce n'est pas que ce soit le
+moment de discuter la question de savoir si l'élément égoïste peut être
+exclu de l'altruisme, ou de distinguer entre l'altruisme que l'on
+poursuit avec la prévision d'un plaisir à en retirer, et l'altruisme
+qui, tout en procurant ce plaisir, n'en fait pas son objet. Nous
+considérons seulement le fait que l'état qui accompagne une action
+altruiste étant un état agréable, qu'on y parvienne sciemment ou non,
+doit être compté dans la somme des plaisirs que l'individu peut
+recevoir, et, en ce sens, ne peut pas ne pas être un plaisir égoïste.
+Nous devons évidemment le considérer ainsi, car ce plaisir, comme les
+plaisirs en général, a pour résultat la prospérité physique du moi.
+Comme toute autre émotion agréable élève le niveau de la vie, ainsi fait
+l'émotion agréable qui accompagne un acte de bienveillance. On ne peut
+nier que la peine causée par la vue d'une souffrance déprime les
+fonctions vitales, quelquefois même au point de suspendre l'action du
+coeur, comme chez ceux qui s'évanouissent en assistant à une opération
+chirurgicale; de même, on ne peut nier que la joie ressentie en présence
+de la joie d'autrui n'exalte les fonctions vitales. Par suite, bien que
+nous devions hésiter à classer le plaisir altruiste comme une espèce
+plus élevée de plaisir égoïste, nous sommes obligés de reconnaître le
+fait que ses effets immédiats, en augmentant la vie et en favorisant
+ainsi le bien-être personnel, ressemblent à ceux des plaisirs qui sont
+directement égoïstes. Le corollaire à en déduire est que le pur égoïsme,
+même dans ses résultats immédiats, est moins avantageusement égoïste que
+ne l'est l'égoïsme convenablement tempéré par l'altruisme, lequel, outre
+les plaisirs additionnels qu'il nous procure, nous donne aussi, par
+l'accroissement de la vitalité, une plus grande capacité pour éprouver
+des plaisirs en général.
+
+C'est aussi une vérité à ne pas négliger que la somme des plaisirs
+esthétiques est plus considérable pour une nature altruiste que pour une
+nature égoïste. Les joies et les douleurs humaines forment un élément
+principal de la matière de l'art, et il est évident que les plaisirs
+dont l'art est la source s'accroissent à mesure que se développe la
+sympathie pour ces joies et ces douleurs. Si nous opposons la poésie
+primitive, principalement occupée de la guerre et se prêtant aux
+instincts sauvages par des descriptions de victoires sanglantes, à la
+poésie des temps modernes, dans laquelle les appétits cruels ne
+tiennent qu'une petite place, tandis qu'elle est inspirée le plus
+souvent par des sentiments plus doux, et consacrée à exciter chez les
+lecteurs la compassion pour les faibles, nous voyons qu'avec le
+développement d'une nature plus altruiste s'est ouverte une sphère de
+jouissances inaccessible à l'égoïsme farouche des temps barbares. Il y a
+de même une différence entre les fictions du passé et celles du présent.
+Dans les premières, on s'occupait exclusivement des actions des classes
+dirigeantes, dont les antagonismes et les crimes fournissaient le sujet
+et l'intrigue; les autres, prenant de préférence pour sujets des
+histoires pacifiques, et le plus souvent la vie des classes les plus
+humbles, découvrent un monde nouveau de faits intéressants dans les
+joies et les douleurs journalières de la foule. On rencontre un
+contraste pareil entre les formes anciennes et les formes modernes de
+l'art plastique. Lorsqu'ils ne représentent pas des cérémonies du culte,
+les bas-reliefs et les peintures murales des Assyriens et des Égyptiens,
+ou les décorations des temples chez les Grecs rappellent les exploits
+des conquérants; dans les temples modernes, au contraire, les oeuvres
+destinées à glorifier des actes de destruction sont moins nombreuses, et
+les oeuvres qui répondent aux sentiments les plus doux des spectateurs
+sont plus nombreuses. Pour voir que ceux qui ne s'inquiètent en aucune
+façon des sentiments de leurs semblables se privent par là d'un grand
+nombre de plaisirs esthétiques, il suffit de se demander si les hommes
+qui se plaisent aux combats de chiens sont capables d'apprécier
+l'_Adélaïde_ de Beethoven, ou si le poème de Tennyson _In memoriam_
+pourrait beaucoup émouvoir une troupe de galériens.
+
+81. Ainsi, depuis l'origine de la vie, l'égoïsme a dépendu de
+l'altruisme, comme l'altruisme a dépendu de l'égoïsme, et dans le cours
+de l'évolution les services réciproques de l'un et de l'autre se sont
+accrus.
+
+Le sacrifice physique et inconscient des parents pour donner naissance à
+des descendants, sacrifice que les êtres vivants les plus humbles
+accomplissent sans cesse, nous montre dans sa forme primitive
+l'altruisme qui rend possible l'égoïsme de la vie et de la croissance
+individuelles. A mesure que nous montons à des degrés supérieurs dans
+l'échelle des êtres, cet altruisme des parents se manifeste par la
+cession directe seulement d'une partie du corps, alors que le reste du
+corps contribue par une usure plus active des tissus au développement de
+la progéniture. Ce sacrifice indirect de substance, remplaçant de plus
+en plus le sacrifice direct à mesure que l'altruisme des parents devient
+plus élevé, continue jusqu'à la fin à représenter aussi un autre
+altruisme que celui des parents, puisque cet autre altruisme se traduit
+également en une perte de substance pour des efforts qui n'aboutissent
+pas à un agrandissement personnel.
+
+Après avoir observé comment dans le genre humain l'altruisme des parents
+et celui de la famille se transforment en un altruisme social, nous
+avons fait remarquer qu'une société, comme une espèce, subsiste à la
+condition seulement que chaque génération de ses membres transmette à la
+suivante des avantages équivalents à ceux qu'elle a reçus de la
+précédente. Cela suppose que le soin de la famille doit être complété
+par le soin de la société.
+
+La plénitude des satisfactions égoïstes dans un état social dépendant
+d'abord du maintien d'une relation normale entre les efforts dépensés et
+les bénéfices obtenus, qui est le fondement de toute vie, implique un
+altruisme qui à la fois inspire une conduite équitable et impose
+l'obligation de l'équité. Le bien-être de chacun est enveloppé dans le
+bien-être de tous de plusieurs autres manières. Tout ce qui contribue à
+augmenter la vigueur des autres nous intéresse, car celle-ci diminue le
+prix de tout ce que nous achetons. Tout ce qui contribue à les
+affranchir des maladies nous intéresse, car nous sommes par là moins
+exposés nous-mêmes aux maladies. Tout ce qui élève leur intelligence
+nous intéresse, car nous sommes exposés chaque jour à mille
+inconvénients par suite de leur ignorance ou de leur folie. Tout ce qui
+élève leur caractère moral nous intéresse, car en toute occasion nous
+avons à souffrir du défaut de conscience dans la société en général.
+
+Les satisfactions égoïstes dépendent bien plus directement encore des
+activités altruistes qui nous gagnent les sympathies d'autrui. En
+s'aliénant ceux qui l'entourent, l'homme intéressé perd les services
+gratuits qu'ils peuvent lui rendre; il se prive d'un grand nombre de
+jouissances sociales, et il manque de ces accroissements du plaisir et
+de ces adoucissements de la douleur que nous procurent ceux qui nous
+aiment en partageant nos sentiments.
+
+Enfin un égoïsme illégitime se nuit à lui-même en produisant une
+incapacité d'éprouver le bonheur. Les plaisirs purement égoïstes sont
+rendus moins vifs par la satiété, même dans la première partie de la
+vie, et dans la seconde ils disparaissent presque entièrement; les
+plaisirs de l'altruisme, dont on se lasse moins vite, manquent à la vie,
+et surtout à cette dernière partie de la vie où ils remplaceraient
+largement les plaisirs égoïstes; par suite, on est incapable de
+ressentir les plaisirs esthétiques de l'ordre le plus élevé.
+
+Nous devons indiquer en outre une vérité à peine reconnue, à savoir que
+cette dépendance de l'égoïsme par rapport à l'altruisme s'étend au delà
+des limites de chaque société et tend toujours à l'universalité. Il
+n'est pas nécessaire de montrer qu'au dedans de chaque société elle
+s'accroît avec l'évolution sociale, celle-ci impliquant une augmentation
+de dépendance mutuelle, et il en résulte que, si la dépendance des
+sociétés entre elles devient plus grande grâce à des relations
+commerciales, la prospérité intérieure de chacune intéresse toutes les
+autres. C'est un lieu commun d'économie politique que l'appauvrissement
+d'un pays, la diminution de ses forces de production et de consommation,
+est nuisible aux pays qui sont en rapports avec lui. Bien plus, nous
+avons éprouvé souvent dans ces dernières années des crises industrielles
+entraînant de grandes souffrances pour des nations qui n'étaient pas
+directement en jeu, par suite de guerres entre d'autres nations. Si
+chaque peuple voit les satisfactions égoïstes de ses membres diminuées
+par les luttes entre les peuples voisins, à plus forte raison doit-il
+les voir diminuées par les luttes où il intervient lui-même. On peut
+remarquer combien, dans différentes parties du monde, l'esprit de
+conquête, dépourvu de tout scrupule et inspiré par la prétention
+spécieuse de répandre les bienfaits du gouvernement et de la religion
+britanniques, produit de maux en retour aux classes industrielles de
+l'Angleterre et en augmentant les charges publiques et en paralysant le
+commerce, et l'on verra que ces classes industrielles, absorbées par des
+questions de capital et de salaire, et se croyant elles-mêmes
+désintéressées de nos affaires extérieures, souffrent du défaut de cet
+altruisme universel, qui aurait pour effet de nous inspirer la justice
+dans nos rapports avec tous les peuples, civilisés ou sauvages. On
+comprendra aussi qu'en dehors de ces maux immédiats, elles auront à
+souffrir, pendant toute une génération, des maux qui découlent d'une
+résurrection du type d'organisation sociale produit par les activités
+agressives, et de l'abaissement du niveau moral qui l'accompagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+JUGEMENT ET COMPROMIS
+
+
+82. Dans les deux précédents chapitres, nous avons plaidé successivement
+pour l'égoïsme et pour l'altruisme. Ils sont en conflit; nous avons
+maintenant à considérer quel verdict il faut prononcer.
+
+Si les plaidoyers opposés sont vrais séparément ou même si chacun d'eux
+est vrai en partie, nous devons en conclure que le pur égoïsme et le pur
+altruisme sont l'un et l'autre illégitimes. Si la maxime: «Vivre pour
+soi,» est fausse, la maxime: «Vivre pour les autres,» l'est aussi. Par
+suite, un compromis est seul possible.
+
+Je ne donne pas comme prouvée cette conclusion, bien qu'elle paraisse
+inévitable. L'objet de ce chapitre est de la justifier pleinement, et je
+la formule dès le commencement, parce que les arguments employés seront
+mieux compris si le lecteur a sous les yeux la conclusion vers laquelle
+ils convergent.
+
+Comment conduire la discussion pour faire ressortir plus clairement
+cette nécessité d'un compromis? Le meilleur moyen sera peut-être de
+donner à l'une des deux thèses sa forme extrême, et d'observer les
+absurdités qui en seront la conséquence. Traiter ainsi le principe du
+pur égoïsme, ce serait perdre son temps. Tout le monde voit que si
+chacun poursuivait sans contrainte à chaque instant son propre intérêt,
+sans s'occuper le moins du monde des autres hommes, il en résulterait
+une guerre universelle et la dissolution de la société. Nous choisirons
+donc de préférence le principe du pur désintéressement, dont les mauvais
+effets sont moins évidents.
+
+Il y a deux aspects sous lesquels se présente la doctrine qui fait du
+bonheur des autres le but moral. Les autres peuvent être conçus
+personnellement, comme des individus avec lesquels nous avons des
+relations directes; ou bien ils peuvent être conçus impersonnellement,
+comme constituant la communauté. Tant qu'il s'agit de l'abnégation de
+soi-même impliquée par un pur altruisme, il importe peu de savoir dans
+quel sens on emploie ce mot «les autres». Mais la critique sera rendue
+plus facile par la distinction de ces deux significations. Nous
+considérerons d'abord la seconde.
+
+83. Nous avons donc à examiner le «principe du plus grand bonheur», tel
+qu'il a été formulé par Bentham et ses disciples. La doctrine que «le
+bonheur général» doit être l'objet de nos recherches n'est pas, à la
+vérité, présentée comme identique avec le pur altruisme. Mais comme, si
+le bonheur général est la fin propre de l'action, l'agent individuel
+doit regarder sa propre part de ce bonheur comme une unité du tout, à
+laquelle il ne doit pas attribuer plus de valeur qu'à aucune autre, il
+en résulte que, puisque cette unité est en quelque sorte infinitésimale
+en comparaison du tout, son action, si elle a exclusivement pour but
+l'achèvement du bonheur général, est, sinon absolument, du moins aussi
+complètement altruiste que possible. Par suite, la théorie qui fait du
+bonheur général l'objet immédiat de la poursuite peut à bon droit être
+prise comme une forme du pur altruisme que nous avons à critiquer ici.
+
+Pour justifier cette interprétation et à la fois pour donner une
+proposition définie que nous puissions discuter, voici un passage de
+l'_Utilitarianisme_ de M. Mill:
+
+ «Le principe du plus grand bonheur, dit-il, est une simple
+ expression sans signification rationnelle, à moins que le
+ bonheur d'une personne, supposé égal en degré (avec la
+ réserve spéciale à faire sur son espèce), ne soit compté
+ comme ayant exactement la même valeur que celui d'une autre
+ personne. Ces conditions remplies, le mot de Bentham:
+ «compter chacun pour un, ne compter personne pour plus
+ qu'un,» peut être écrit au dessous du principe de l'utilité,
+ comme commentaire explicatif.» (P. 91.)
+
+Toutefois, bien que le sens du «plus grand bonheur», comme fin, soit par
+là défini jusqu'à un certain point, nous éprouvons cependant le besoin
+d'une définition plus complète, du moment où nous voulons décider de
+quelle manière il faut régler sa conduite pour atteindre cette fin. La
+première question qui se présente est: Devons-nous regarder «ce principe
+du plus grand bonheur» comme un principe de direction pour la communauté
+considérée dans sa capacité collective, ou comme un principe de
+direction pour ses membres considérés séparément, ou pour la communauté
+et ses membres à la fois? Si l'on répond que le principe doit être pris
+comme guide pour l'action gouvernementale plutôt que pour l'action
+individuelle, nous avons alors à demander: Quel sera le guide de
+l'action individuelle? Si l'action individuelle ne doit pas être réglée
+seulement pour procurer «le plus grand bonheur du plus grand nombre», il
+faut quelque autre principe pour régler l'action individuelle; et «le
+principe du plus grand bonheur» ne donne pas la règle morale dont nous
+avons besoin. Réplique-t-on que l'individu dans sa capacité d'unité
+politique doit prendre pour fin de favoriser le développement du bonheur
+général, en votant ou en agissant de quelque autre manière sur la
+législature avec cette fin en vue, et qu'en cela il a une règle de
+conduite, nous avons encore à demander: D'où viendra une direction pour
+le reste de la conduite individuelle, reste qui en constitue de beaucoup
+la plus grande partie? Si cette partie privée de la conduite
+individuelle ne doit pas avoir directement pour but le bonheur général,
+il nous faut encore trouver une autre règle morale que celle qu'on nous
+offre.
+
+Ainsi, à moins que le pur altruisme, comme on l'a formulé, ne confesse
+son insuffisance, il est tenu de se justifier, comme donnant une règle
+satisfaisante pour toute conduite, individuelle et sociale. Nous allons
+d'abord le discuter en tant que prétendu principe légitime de la
+politique; nous le discuterons ensuite comme prétendu principe légitime
+des actions privées.
+
+84. Si l'on s'efforce de comprendre d'une manière exacte que, en prenant
+pour fin le bonheur général, la règle doit être «de compter chacun pour
+un et de ne compter personne pour plus qu'un», l'idée de distribution se
+présente à l'esprit. Nous ne pouvons former l'idée de distribution sans
+penser à quelque chose à distribuer et à des personnes pour recevoir ce
+quelque chose. Pour pouvoir clairement concevoir la proposition, nous
+devons clairement en concevoir ces deux éléments. Considérons d'abord
+les personnes qui reçoivent.
+
+«Compter chacun pour un, ne compter personne pour plus qu'un.» Veut-on
+dire par là que, par rapport à tout ce qui est partagé, chacun doit en
+recevoir la même part, quel que soit son caractère, quelle que soit sa
+conduite? S'il est passif, doit-il avoir autant que s'il est actif? s'il
+est inutile, autant que s'il est utile? s'il est criminel, autant que
+s'il est vertueux? Si la distribution doit se faire sans égard aux
+natures et aux actes de ceux qui reçoivent, il faut alors montrer qu'un
+système qui égalise, autant que possible, le traitement du bon et du
+méchant, est avantageux. Si la distribution ne doit pas être aveugle,
+alors le principe disparaît. Le quelque chose à distribuer doit être
+partagé autrement que par une égale division. Il doit y avoir proportion
+des parts aux mérites, et l'on nous laisse dans l'incertitude quant à la
+manière d'établir cette proportion; nous avons à trouver une autre
+règle.
+
+Voyons maintenant quel est ce quelque chose à distribuer. La première
+idée qui se présente est que le bonheur lui-même doit être partagé entre
+tous. Prises littéralement, les idées que le plus grand bonheur doit
+être la fin à poursuivre, et qu'en le partageant il faut compter chacun
+pour un et ne compter personne pour plus qu'un, impliquent que le
+bonheur est quelque chose qui peut être divisé en parties et distribué à
+la ronde. C'est là cependant une interprétation impossible. Mais, après
+en avoir reconnu l'impossibilité, nous avons encore à résoudre la
+question: Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne
+compter personne pour plus qu'un?
+
+Faut-il entendre que les moyens concrets d'être heureux doivent être
+également répartis? Veut-on dire qu'il faut distribuer à tous en parties
+égales les choses nécessaires à la vie, ce qui sert au bien-être, ce qui
+rend l'existence agréable? Comme conception simplement, on peut un peu
+mieux le soutenir. Mais en laissant de côté la question de politique, en
+laissant la question de savoir si le plus grand bonheur serait _en
+définitive_ assuré par ce procédé (ce qui évidemment n'arriverait pas),
+il est facile de voir, si l'on y réfléchit, que le plus grand bonheur ne
+serait pas même _immédiatement_ assuré de cette manière. Les différences
+d'âge, de croissance, de constitution, les différences d'activité et les
+différences de consommation qui en résultent, les différences de désirs
+et de goûts, amèneraient ce résultat inévitable que les secours
+matériels que chacun recevrait pour être heureux répondraient plus ou
+moins aux besoins. En admettant même que le pouvoir d'acquérir fût
+également réparti, le plus grand bonheur ne serait pas encore atteint en
+comptant chacun pour un et en ne comptant personne pour plus qu'un; en
+effet, comme les capacités pour utiliser les moyens acquis de bonheur
+varieraient à la fois avec la constitution et avec l'âge, les moyens qui
+suffiraient approximativement pour satisfaire les besoins de l'un
+seraient extrêmement insuffisants pour satisfaire les besoins de
+l'autre, et ainsi l'on n'obtiendrait pas la plus grande somme de
+bonheur; les moyens pourraient être inégalement partagés de manière à en
+produire une somme plus grande.
+
+Mais si le bonheur lui-même ne peut être partagé et distribué
+également, si un égal partage des éléments matériels du bonheur ne
+produit pas le plus grand bonheur, quelle est donc la chose qu'il faut
+ainsi partager? Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne
+compter personne pour plus qu'un? Il semble qu'il n'y ait plus qu'une
+hypothèse possible. Il ne reste rien à distribuer également, si ce n'est
+les conditions dans lesquelles chacun peut poursuivre le bonheur. Les
+limitations de l'action, les degrés de liberté et de contrainte, doivent
+être les mêmes pour tous. Chacun aura autant de liberté pour chercher sa
+fin qu'il se pourra en sauvegardant de semblables libertés chez les
+autres pour chercher leurs fins, et chacun aura autant qu'un autre la
+jouissance de ce que ses efforts, dans ces limites, auront obtenu. Mais
+dire que par rapport à ces conditions il faut compter chacun pour un et
+ne compter personne pour plus qu'un, c'est dire tout simplement qu'il
+faut assurer l'équité.
+
+Ainsi, considéré comme principe de politique, le principe de Bentham se
+transforme par l'analyse en le principe même que ce moraliste prétend
+renverser. Ce n'est pas le bonheur général qui donne la règle morale par
+laquelle l'action législative doit se laisser guider, mais bien la
+justice universelle. Ainsi s'écroule la doctrine altruiste présentée
+sous cette forme.
+
+85. Après avoir examiné la doctrine d'après laquelle le bonheur général
+devrait être la fin de la conduite publique, nous passons à l'examen de
+la doctrine d'après laquelle elle devrait être la fin de la conduite
+privée.
+
+On soutient qu'au point de vue de la raison pure le bonheur des autres
+ne doit pas être un objet moins légitime de notre poursuite à chacun que
+notre propre bonheur. Considérés comme parties d'un tout, un bonheur
+éprouvé par nous-mêmes et un bonheur semblable éprouvé par un autre ont
+des valeurs égales; on en infère que, à l'estimer rationnellement,
+l'obligation de travailler dans l'intérêt d'autrui est aussi grande que
+l'obligation de travailler dans notre propre intérêt. En affirmant que
+le système de morale utilitaire, bien compris, s'accorde avec la maxime
+chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» M. Mill dit que
+«l'utilitarisme lui commande d'être aussi strictement impartial qu'un
+spectateur désintéressé et bienveillant, entre son propre bonheur et
+celui des autres.» (P. 24.) Considérons les deux interprétations que
+l'on peut donner de cette proposition.
+
+Supposons d'abord qu'un certain quantum de bonheur puisse se réaliser de
+quelque manière sans la participation spéciale de A, B, C ou D, qui
+forment le groupe dont il s'agit. Alors la proposition veut dire que
+chacun doit être prêt à voir ce quantum de bonheur éprouvé autant par un
+ou plusieurs des autres que par lui-même. Le spectateur désintéressé et
+bienveillant déciderait clairement, en pareil cas, que personne ne doit
+avoir plus de bonheur qu'un autre. Mais ici, si l'on suppose comme nous
+le faisons que le quantum de bonheur est réalisable sans qu'aucune des
+personnes du groupe ait rien à faire, la simple équité porte le même
+jugement. Personne n'ayant en aucune manière plus de droit que les
+autres, les droits sont égaux, et le respect que l'on doit à la justice
+ne permet à aucun de nos personnages de monopoliser le bonheur à son
+profit.
+
+Supposons maintenant un cas différent. Supposons que le quantum de
+bonheur ait été rendu possible par les efforts d'un des membres du
+groupe. Supposons que A ait acquis par son travail quelque objet
+matériel capable de donner du bonheur. Il veut agir comme le prescrirait
+le spectateur désintéressé et bienveillant. Que décidera-t-il? Que
+prescrirait le spectateur? Considérons toutes les suppositions
+possibles, en commençant par la moins raisonnable.
+
+On peut concevoir le spectateur comme prescrivant que le travail fait
+par A pour acquérir ce qui peut servir au bonheur ne lui donne aucun
+droit à l'usage spécial de ce qu'il a acquis, qu'il faut le donner à B,
+à C ou à D, ou qu'il faut le partager également entre B, C et D, ou le
+partager également entre tous les membres du groupe, y compris A, qui a
+travaillé pour l'acquérir. Si le spectateur est conçu comme prenant
+cette décision aujourd'hui, on doit le concevoir comme la prenant tous
+les jours, avec ce résultat que l'un des membres d'un groupe fait tout
+le travail, sans obtenir aucun avantage en retour, ou en obtenant
+seulement sa part numérique, tandis que les autres ont leur part de
+bénéfice sans rien faire. Que A puisse concevoir une semblable décision
+du spectateur désintéressé et bienveillant, et se sentir tenu de se
+conformer à cette décision imaginaire, c'est une supposition un peu
+forte, et probablement on conviendra qu'une pareille sorte
+d'impartialité, bien loin de conduire au bonheur général, serait bientôt
+fatale à tous. Mais ce n'est pas tout. Le principe dont il s'agit
+s'oppose lui-même en réalité à ce que l'on obéisse à une telle décision.
+Car non seulement A, mais encore B, C et D doivent agir d'après ce
+principe. Chacun d'eux doit se comporter selon la décision qu'il
+attribue à un spectateur impartial. B conçoit-il le spectateur impartial
+comme lui assignant à lui, B, le produit du travail de A? Il faut alors
+admettre que B conçoit le spectateur impartial comme le favorisant
+lui-même, B, plus que A ne conçoit le même spectateur comme le
+favorisant lui-même, A; ce qui ne s'accorde pas avec l'hypothèse. B, en
+concevant le spectateur impartial, fait-il abstraction de ses propres
+intérêts aussi complètement que le fait A? Alors comment peut-il
+prononcer d'une manière si conforme à ses intérêts, si partiale, qu'il
+se permette de prendre une part égale des bénéfices du travail de A,
+alors que ni lui ni les autres n'ont rien fait pour les acquérir?
+
+Nous avons signalé cette décision concevable, quoique peu croyable, du
+spectateur, pour faire remarquer qu'il serait impossible de s'y
+conformer habituellement. Il reste à considérer la décision que
+prendrait un spectateur réellement impartial. Il dirait que le bonheur,
+ou l'objet matériel qui sert au bonheur, acquis par le travail de A,
+doit être pris par A. Il dirait que B, C et D n'y ont aucun droit, mais
+ont droit seulement au bonheur ou aux objets utiles au bonheur, que
+leurs travaux respectifs leur ont procurés. En conséquence, A, agissant
+comme le spectateur impartial imaginaire le prescrirait, est justifié,
+d'après ce témoignage, s'il s'approprie tel bonheur ou tel moyen de
+bonheur qu'il a gagné par ses efforts.
+
+Ainsi, sous sa forme spéciale comme sous sa forme générale, le principe
+est vrai seulement en tant qu'il représente une justice déguisée.
+L'analyse nous conduit encore à ce résultat que faire du «bonheur
+général» la fin de l'action, signifie en réalité maintenir ce que nous
+appelons des relations équitables entre les individus. Refusez
+d'accepter sous sa forme vague «le principe du plus grand bonheur», et
+insistez pour savoir quelle est la conduite publique ou privée qu'il
+implique, et vous verrez évidemment que ce principe n'a aucun sens, à
+moins qu'il ne serve indirectement à affirmer que les droits de chacun
+doivent scrupuleusement être respectés par tout le monde. L'altruisme
+utilitaire devient un égoïsme mitigé comme il convient.
+
+86. Nous pouvons maintenant nous placer à un autre point de vue pour
+juger la théorie altruiste. Si, en supposant que l'objet propre de notre
+poursuite soit le bonheur général, nous procédons rationnellement, nous
+devons nous demander de quelles manières l'agrégat, le bonheur général,
+peut être composé; nous devons nous demander aussi quelle composition de
+cet agrégat donnera la somme la plus grande.
+
+Supposons que chaque citoyen poursuive son propre bonheur isolément, non
+pas de manière à nuire aux autres, mais sans s'intéresser aux autres
+activement; alors la réunion de leurs bonheurs constitue une certaine
+somme, un certain bonheur général. Supposons maintenant que chacun, au
+lieu de faire de son propre bonheur l'objet de sa poursuite, poursuive
+le bonheur des autres; alors encore il en résultera une certaine somme
+de bonheur. Cette somme doit être moindre, ou aussi grande, ou plus
+grande que la première. Si l'on admet qu'elle soit moindre ou seulement
+aussi grande, la méthode altruiste est évidemment pire, ou elle n'est
+pas meilleure que la méthode égoïste. Il faut supposer que la somme de
+bonheur obtenue est plus grande. Considérons ce que contient cette
+hypothèse.
+
+Si chacun poursuit exclusivement le bonheur des autres, et si chacun
+reçoit aussi du bonheur (ce qui doit être, car il ne peut se former un
+agrégat de bonheur en dehors des bonheurs individuels), il faut alors
+conclure que chacun doit exclusivement à une action altruiste le bonheur
+dont il jouit, et que pour chacun ce bonheur est plus grand en somme que
+le bonheur égoïste qu'il pourrait se procurer lui-même, s'il
+s'appliquait lui-même à le poursuivre. Laissant de côté pour un moment
+ces sommes relatives des deux espèces de bonheur, notons les conditions
+nécessaires pour que chacun goûte le bonheur altruiste. Les natures
+sympathiques éprouvent du plaisir à faire plaisir, et, si le bonheur
+général est l'objet de la poursuite, on dira que chacun sera heureux en
+présence du bonheur des autres. Mais dans ce cas en quoi consiste le
+bonheur des autres? Ces autres sont aussi, par hypothèse, des personnes
+qui poursuivent et éprouvent le plaisir altruiste. La genèse du plaisir
+altruiste pour chacun dépend du plaisir que témoignent les autres, et
+ceux-ci à leur tour n'en témoigneront qu'autant que les autres en
+témoigneront, et ainsi de suite indéfiniment. Où commence donc le
+plaisir? Evidemment il doit y avoir quelque part un plaisir égoïste,
+avant que la sympathie qu'il fait éprouver produise un plaisir
+altruiste. Evidemment, par suite, chacun doit être égoïste à un degré
+convenable, même si c'est seulement dans l'intention de donner aux
+autres le moyen d'être altruistes. Ainsi, bien loin de devenir plus
+grande, si tous font du bonheur le plus grand leur unique fin, la somme
+du bonheur disparaît entièrement.
+
+Une comparaison empruntée à l'ordre physique nous fera mieux voir encore
+combien est absurde la supposition que l'on puisse arriver au bonheur
+universel sans que chacun songe à son propre bonheur. Supposez un amas
+de corps dont chacun engendre de la chaleur et dont chacun reçoit aussi
+des autres de la chaleur, parce que chacun d'eux la rayonne sur ceux qui
+l'entourent. Il est manifeste que chacun aura une certaine chaleur
+propre indépendamment de celle qui lui vient du dehors, et aussi une
+certaine chaleur qui lui vient des autres corps indépendamment de celle
+qu'il a par lui-même. Qu'arrivera-t-il? Tant que chacun de ces corps
+continuera à être un générateur de chaleur, ils continueront à conserver
+une certaine température dérivée en partie d'eux-mêmes et en partie des
+autres. Mais si chacun d'eux cesse de fournir de la chaleur, et en est
+réduit à celle qui rayonne des autres corps, l'amas tout entier se
+refroidira. Eh bien, la chaleur directement produite représente le
+plaisir égoïste, et la disparition de toute chaleur, si chacun cesse
+d'en donner, correspond à la disparition de tout plaisir si chacun cesse
+d'en créer d'une manière égoïste.
+
+Nous pouvons tirer une autre conclusion. Outre la conséquence qu'avant
+l'existence du plaisir altruiste il faut qu'il y ait un plaisir égoïste,
+et que, si la règle de conduite est la même pour tous, il faut que
+chacun soit égoïste à un degré convenable, il y a cette conséquence que,
+pour arriver à la plus grande somme de bonheur, chacun doit être plus
+égoïste qu'altruiste. Car, pour parler en général, les plaisirs
+sympathiques seront toujours moins intenses que les plaisirs avec
+lesquels on sympathise. Toutes choses égales d'ailleurs, les sentiments
+idéaux ne peuvent être aussi vifs que les sentiments réels. Il est vrai
+que ceux qui ont une forte imagination peuvent, surtout dans les cas où
+les affections sont engagées, sentir la douleur morale sinon la douleur
+physique d'un autre, aussi complètement que celui même qui en souffre en
+réalité, et peuvent prendre avec une égale intensité leur part du
+plaisir d'autrui; quelquefois même, on se représente mentalement le
+plaisir éprouvé comme plus grand qu'il ne l'est en vérité, et l'on jouit
+alors d'un plaisir réflexe plus vif que le plaisir direct de celui qui
+est en cause. De pareils cas, cependant, et les cas dans lesquels, même
+à part l'exaltation de sympathie causée par l'attachement, il y a un
+ensemble de sentiments produits sympathiquement égal en somme aux
+sentiments originaux, sinon plus vif, sont nécessairement exceptionnels.
+Car, en de pareils cas, la conscience totale enferme d'autres éléments
+que la représentation mentale du plaisir ou de la peine, notamment
+l'excès de pitié ou l'excès de bonté, et ces éléments ne se présentent
+que dans de rares occasions: ils ne sauraient être les concomitants
+habituels des plaisirs sympathiques si tous les recherchaient à chaque
+moment. En appréciant la totalité possible des plaisirs sympathiques,
+nous ne devons rien y faire entrer en dehors de la représentation des
+plaisirs que les autres éprouvent. A moins d'affirmer que les états de
+conscience de nos semblables se reproduisent toujours en nous plus
+vivement que les états analogues ne se forment en nous sous l'influence
+de leurs propres causes personnelles, il faut admettre que la totalité
+des plaisirs altruistes ne peut pas égaler la totalité des plaisirs
+égoïstes. Par suite, outre la vérité qu'avant qu'il existe des plaisirs
+altruistes il doit y avoir des plaisirs égoïstes, de telle sorte que
+ceux-là naissent de la sympathie pour ceux-ci, il est encore vrai que,
+pour obtenir la plus grande somme de plaisirs altruistes, il doit y
+avoir une plus grande somme de plaisirs égoïstes.
+
+87. On peut démontrer encore d'une autre manière que le pur altruisme se
+détruit lui-même. Une loi parfaitement morale doit être une loi qui
+devient parfaitement praticable à mesure que la nature humaine fait des
+progrès, et, si elle est nécessairement impraticable pour une nature
+humaine idéale, elle ne peut être la loi morale cherchée.
+
+Or les occasions de pratiquer l'altruisme sont nombreuses et grandes en
+proportion de la faiblesse, de l'incapacité ou de l'imperfection
+humaine. Si nous dépassons les limites de la famille, dans laquelle il
+faut laisser subsister une sphère d'activités impliquant le sacrifice de
+soi-même tant qu'il s'agit d'élever ses enfants, et si nous nous
+demandons comment il peut y avoir encore une sphère d'activités
+impliquant le sacrifice de soi-même, il est évident que cela tient à ce
+qu'il y a toujours des maux sérieux, causés par un excès de défauts
+naturels. Autant les hommes s'appliqueront eux-mêmes à faire tout ce que
+demandent les besoins de la vie sociale, autant diminueront les demandes
+de secours en leur faveur. Si l'on arrive à s'adapter entièrement à ces
+besoins, si tout le monde est un jour capable de se conserver soi-même
+et de remplir complètement les obligations imposées par la société, les
+occasions de faire passer ses intérêts après ceux des autres, auxquelles
+s'applique le pur altruisme, disparaîtront.
+
+De pareils sacrifices de soi-même deviennent, en effet, doublement
+impraticables. Vivant avec succès individuellement, les hommes non
+seulement ne fournissent pas à ceux qui les entourent des occasions de
+leur venir en aide, mais cette aide ne peut leur être donnée
+ordinairement sans contrarier leurs activités normales, et par suite
+sans diminuer leurs plaisirs. Comme toute créature inférieure, conduite
+par ses instincts innés à faire spontanément tout ce que sa vie demande,
+l'homme, lorsqu'il est complètement formé à la vie sociale, doit avoir
+des instincts si bien ajustés à ses besoins qu'il satisfait à ses
+besoins en satisfaisant ses instincts. Si ses instincts sont séparément
+satisfaits par l'accomplissement des actes requis, aucun de ces actes ne
+peut être accompli pour lui sans que ses instincts soient frustrés. On
+ne peut accepter des autres les résultats de leurs activités qu'à la
+condition de renoncer aux plaisirs qui dérivent de sa propre activité.
+Il s'ensuivrait donc une diminution plutôt qu'un accroissement de
+bonheur, si l'action altruiste pouvait être exercée en pareil cas.
+
+Nous arrivons ici à une autre supposition sans fondement faite par la
+même théorie.
+
+88. Le postulatum de l'utilitarisme tel qu'il est formulé dans les
+passages cités plus haut, et du pur altruisme pour employer une autre
+expression, implique la croyance qu'il est possible de transporter de
+l'un à l'autre le bonheur, ou les moyens d'être heureux, ou les
+conditions du bonheur. Sans aucune limitation spécifique, la proposition
+ainsi admise est que le bonheur en général peut être détaché de l'un et
+rattaché à l'autre, que l'un peut le céder dans une mesure quelconque,
+et l'autre se l'approprier de même. Mais il suffit de réfléchir un
+moment pour voir combien cette proposition est loin de la vérité. D'un
+côté, cette cession jusqu'à un certain point est extrêmement nuisible
+et, au delà, elle est fatale, et, de l'autre, la plus grande partie du
+bonheur dont chacun jouit vient de lui-même et ne peut être ni donnée ni
+reçue.
+
+Supposer que les plaisirs égoïstes peuvent être abandonnés jusqu'à un
+certain point, c'est tomber dans une de ces nombreuses erreurs de
+spéculation morale qui résultent de l'ignorance des vérités de la
+biologie. En nous plaçant au point de vue biologique, nous avons vu que
+les plaisirs accompagnent des sommes normales de fonctions, tandis que
+les peines accompagnent des défauts ou des excès de fonctions, et, en
+outre, que la vie complète dépend de l'exercice complet des fonctions,
+et par suite de la jouissance des plaisirs corrélatifs. Par suite,
+renoncer à des plaisirs normaux, c'est renoncer à la vie en proportion,
+et alors se présente la question: Jusqu'à quel point peut-on le faire?
+S'il veut continuer à vivre, l'individu _doit_ goûter dans une certaine
+mesure les plaisirs qui accompagnent l'accomplissement des fonctions
+corporelles, et _doit_ éviter les peines qui résultent de leur
+non-accomplissement. Une complète abnégation amène la mort; une
+abnégation excessive, la maladie; une abnégation moindre, une
+dégradation physique, et par suite une diminution de la capacité de
+remplir ses obligations envers soi-même et envers les autres. Aussi,
+lorsque nous tentons de mettre en pratique cette règle de vivre non pour
+notre propre satisfaction, mais pour celle des autres, nous rencontrons
+cette difficulté qu'au delà de certaines limites c'est impossible. Et
+lorsque nous avons décidé dans quelle mesure l'individu peut perdre de
+son bien-être physique, en renonçant aux plaisirs et en acceptant les
+peines, ce fait s'impose à nous que la portion de bonheur ou de moyens
+d'être heureux, qu'il lui est possible d'abandonner pour cette
+redistribution, est une portion limitée.
+
+La restriction opposée au transfert du bonheur, ou des moyens d'être
+heureux, est encore plus rigoureuse d'un autre côté. Le plaisir obtenu
+par un effort efficace, par une poursuite heureuse des fins, ne peut par
+aucun procédé être cédé à un autre, et ne peut d'aucune manière être
+approprié par un autre. L'habitude de raisonner du bonheur général
+tantôt comme s'il était un produit concret à partager, et tantôt comme
+s'il était coextensif avec l'usage des choses matérielles qui servent au
+plaisir et peuvent être données et reçues, a empêché de remarquer cette
+vérité, que les plaisirs d'action ne sont pas transférables. L'enfant
+qui a gagné une partie de billes, l'athlète qui a accompli un tour de
+force, l'homme d'Etat qui a fait triompher son parti, l'inventeur qui a
+donné le devis d'une nouvelle machine, le savant qui a découvert une
+vérité, le romancier qui a tracé un caractère, le poète qui a bien rendu
+une émotion, éprouvent tous également des plaisirs qui doivent être,
+dans la nature des choses, exclusivement éprouvés par ceux à qui ils
+arrivent. Si nous considérons toutes les occupations que la nécessité
+n'impose pas aux hommes, si nous considérons les ambitions diverses qui
+jouent un si grand rôle dans la vie, nous devons penser que tant que la
+conscience du pouvoir et du succès restera un plaisir dominant, il
+restera un plaisir dominant qui ne pourra être poursuivi au point de vue
+altruiste et devra l'être d'une manière égoïste.
+
+Si maintenant nous retranchons d'un côté les plaisirs qui sont
+inséparables de la conservation du physique dans son état de santé, et
+si nous retranchons de l'autre les plaisirs dus au succès, ce qui reste
+est si restreint qu'on ne peut défendre cette assertion que le bonheur
+en général comporte une distribution à la façon dont l'entend
+l'utilitarisme.
+
+89. Il y a encore une autre manière de montrer l'inconséquence de cet
+utilitarisme transfiguré qui regarde sa doctrine comme le développement
+de la maxime chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» et de
+cet altruisme qui, allant plus loin, formule cette maxime: «Vivez pour
+les autres.»
+
+Une bonne règle de conduite doit pouvoir être adoptée par tout le monde
+avec avantage. «Agissez seulement d'après une maxime dont vous puissiez
+souhaiter, en même temps, qu'elle devienne une loi universelle,» dit
+Kant. Evidemment, sans insister sur les restrictions qu'il faut apporter
+à cette maxime, nous pouvons l'accepter dans la mesure où nous admettons
+qu'un mode d'action qui devient impraticable à mesure qu'il s'approche
+de l'universalité, doit être mauvais. Par suite, si la théorie du pur
+altruisme, impliquant que l'on doit travailler dans l'intérêt des autres
+et non dans son propre intérêt, est soutenable, il faut montrer qu'elle
+produira de bons résultats lorsque tout le monde la mettra en pratique.
+Voyons les conséquences si tous sont altruistes.
+
+D'abord cela suppose une combinaison impossible d'attributs moraux. On
+imagine que chacun fait assez peu de cas de soi-même et assez de cas des
+autres pour sacrifier volontairement ses propres plaisirs, afin de
+procurer du plaisir aux autres. Mais si c'est là un trait universel, et
+si les actions s'en ressentent universellement, nous devons concevoir
+chacun non seulement comme faisant des sacrifices, mais encore comme en
+acceptant. Tandis qu'il est assez désintéressé pour renoncer
+volontairement à l'avantage en vue duquel il a travaillé, il est assez
+intéressé pour laisser les autres renoncer à son profit aux avantages en
+vue desquels ils ont travaillé. Pour rendre le pur altruisme possible à
+tous, chacun doit être à la fois extrêmement généreux et extrêmement
+égoïste. Comme donnant, il ne doit pas penser à lui; comme recevant, il
+ne doit pas penser aux autres. Evidemment, cela implique une
+constitution mentale inconcevable. La sympathie qui est assez pleine de
+sollicitude à l'égard des autres pour se faire volontairement tort à
+elle-même dans l'intérêt d'autrui ne peut pas, en même temps, mépriser
+les autres au point d'accepter des avantages qu'ils ne donnent pas sans
+se faire tort à eux-mêmes.
+
+Les contradictions qui apparaissent, si nous supposons une pratique
+universelle de l'altruisme, peuvent encore être mises en évidence de
+cette manière. Supposons que chacun, au lieu de jouir des plaisirs à
+mesure qu'il les rencontre, ou des choses utiles au plaisir qu'il s'est
+procurées par son travail, ou des occasions de plaisir pour se reposer
+de ce travail, les laisse à un autre, ou les ajoute à une masse commune
+dont tous les autres profitent, qu'en résultera-t-il? Nous avons
+plusieurs réponses à faire, suivant que nous admettrons qu'il y a ou
+qu'il n'y a pas en jeu des influences additionnelles.
+
+Supposons qu'il n'y ait pas d'influences additionnelles. Alors, si
+chacun transfère à un autre son bonheur, ou les moyens, ou les occasions
+d'être heureux, tandis que quelque autre fait la même chose à son égard,
+la distribution du bonheur, en moyenne, n'est pas changée; ou si chacun
+ajoute à une masse commune son bonheur, ou les moyens, ou les occasions
+d'être heureux, et que de cette masse chacun retire sa part, l'état
+moyen n'est pas plus changé qu'auparavant. Le seul effet évident est
+qu'il doit y avoir des transactions pendant la redistribution; il
+s'ensuit une perte de temps et de peine.
+
+Supposons maintenant quelque influence additionnelle qui rende ce
+procédé avantageux; quelle doit-elle être? La totalité peut être accrue
+seulement si les actes de transfert accroissent la quantité de ce qui
+est transféré. Le bonheur, ou ce qui le produit, doit être plus grand
+pour celui qui le fait sortir du travail d'un autre, qu'il ne l'aurait
+été s'il se l'était procuré par ses propres efforts; ou autrement, en
+supposant qu'un fonds de bonheur, ou de ce qui le produit, ait été formé
+par les contributions de chacun, alors chacun, en s'appropriant sa part,
+doit la trouver plus grande qu'elle ne l'aurait été s'il ne s'était fait
+cette agglomération et cette distribution. Pour justifier la croyance à
+cette augmentation, on peut faire deux suppositions. L'une est que bien
+que la somme des plaisirs, ou des choses propres à les procurer, reste
+la même, cependant le genre des plaisirs, ou des choses propres à les
+procurer que chacun reçoit en échange de la part d'un autre ou de la
+réunion des autres, est un genre qu'il préfère à celui en vue duquel il
+a travaillé. Mais supposer cela, c'est supposer que chacun travaille
+directement en vue de ce qui lui procure le moins de plaisir, et c'est
+absurde. L'autre supposition est que, si le plaisir du genre égoïste
+échangé ou redistribué reste le même en somme pour chacun, il s'y ajoute
+le plaisir altruiste qui accompagne l'échange. Mais cette hypothèse est
+clairement inadmissible si, comme elle l'implique, la transaction est
+universelle, si cette transaction est telle que chacun donne et reçoive
+dans la même mesure. Car si le transfert des plaisirs, ou des choses qui
+le procurent, de l'un à l'autre ou aux autres, est toujours accompagné
+pour chacun de la conscience qu'il y aura un équivalent à recevoir de
+lui ou d'eux, il en résulte purement et simplement un échange tacite, ou
+direct ou circulaire. Chacun devient altruiste dans la mesure seulement
+qu'il faut pour être équitable et pas davantage, et personne n'ayant de
+quoi augmenter son bonheur, par sympathie ou autrement, personne ne sera
+pour les autres une cause de bonheur sympathique.
+
+90. Ainsi, lorsque l'on recherche le vrai sens des expressions qu'il
+emploie, ou lorsqu'on examine les conséquences nécessaires de sa
+théorie, le pur altruisme, quelle que soit la forme sous laquelle il se
+présente, condamne ses partisans à des absurdités de plusieurs sortes.
+
+Si «le plus grand bonheur du plus grand nombre», ou, en d'autres termes,
+«le bonheur général,» est la véritable fin de l'action, alors il doit
+être la fin non seulement de toute action publique, mais aussi de toute
+action privée; autrement, la plus grande partie des actions manquerait
+de règle. Voyons la justesse de ce principe dans les deux cas. Si
+l'action de la communauté doit être guidée par le principe en question,
+avec le commentaire qui sert à l'expliquer: «compter chacun pour un, ne
+compter personne pour plus qu'un,» il faut négliger toutes les
+différences de caractère et de conduite, de mérite et de démérite, chez
+les citoyens, puisque le principe ne fait aucune distinction à cet
+égard; bien plus, puisque ce n'est pas par rapport au bonheur, que l'on
+ne saurait distribuer, qu'il faut compter également tous les hommes, et
+puisqu'un partage égal des moyens concrets d'arriver au bonheur, outre
+qu'il ne servirait pas en définitive, ne sert pas immédiatement à
+produire le plus grand bonheur; il en résulte que la seule manière
+d'entendre le principe est de dire que l'on doit répartir également les
+conditions nécessaires à la poursuite du bonheur: nous n'y découvrons
+alors rien de plus que le précepte de faire régner partout l'équité. Si,
+prenant le bonheur en général comme le but de l'action privée,
+l'individu est requis de juger entre son propre bonheur et celui des
+autres comme le ferait un spectateur impartial, nous voyons qu'aucune
+supposition concernant le spectateur, excepté une qui est
+contradictoire, car elle lui attribue de la partialité, ne peut donner
+un autre résultat que de prescrire à chacun de jouir du bonheur, ou des
+moyens de parvenir au bonheur, comme ses efforts le lui permettent;
+l'équité est encore le seul contenu du principe. Si, adoptant une autre
+méthode, nous recherchons comment peut être composée la plus grande
+somme de bonheur, et, reconnaissant le fait qu'un égoïsme équitable
+produit une certaine somme, si nous demandons comment le pur altruisme
+en produirait une plus grande, nous avons vu que si tous, poursuivant
+exclusivement les plaisirs altruistes, doivent produire ainsi une plus
+grande somme de plaisirs, il faut alors admettre que les plaisirs
+altruistes, qui naissent de la sympathie, peuvent exister en l'absence
+de plaisirs égoïstes avec lesquels on puisse sympathiser--chose
+impossible; il faut encore admettre que si, la nécessité des plaisirs
+égoïstes étant reconnue, on dit que la plus grande somme de bonheur sera
+atteinte si tous les individus sont plus altruistes qu'égoïstes, c'est
+dire indirectement, sous forme de vérité générale, que les sentiments
+représentatifs sont plus forts que les sentiments présentatifs--autre
+impossibilité. En outre, la doctrine du pur altruisme suppose que le
+bonheur peut dans une certaine mesure être transféré et redistribué;
+tandis que, en réalité, les plaisirs d'un certain ordre ne peuvent être
+transmis dans une mesure un peu considérable sans qu'il en résulte des
+effets fatals ou extrêmement funestes, et que les plaisirs d'un autre
+ordre ne peuvent être transmis à aucun degré. De plus, le pur altruisme
+présente cette anomalie fâcheuse que, tandis qu'un vrai principe
+d'action doit être de plus en plus pratiqué à mesure que les hommes font
+plus de progrès, le principe altruiste devient de moins en moins
+praticable à mesure que l'humanité se rapproche de l'idéal, parce que la
+sphère dans laquelle il doit s'appliquer diminue de plus en plus. Enfin,
+on voit évidemment que cette doctrine se détruit elle-même, en observant
+que pour l'adopter comme principe d'action, ce que l'on doit faire si
+elle est bonne, il faut être à la fois extrêmement généreux et
+extrêmement égoïste, être prêt à se faire tort à soi-même dans l'intérêt
+d'autrui, et prêt à accepter des avantages au prix du malheur des
+autres: ces deux traits sont inconciliables.
+
+Il est ainsi manifeste qu'un compromis est nécessaire entre l'égoïsme et
+l'altruisme. Nous sommes forcés de reconnaître combien chacun a raison
+de s'inquiéter de son propre bien-être, car, en le méconnaissant, nous
+arrivons d'un côté à une impasse, de l'autre à des contradictions, de
+l'autre enfin à des résultats désastreux. Réciproquement, il est
+impossible de nier que l'indifférence de chacun pour tous, quand elle
+arrive à un certain degré, est fatale à la société, quand elle est
+encore plus grande, fatale à la famille et enfin à la race. L'égoïsme et
+l'altruisme sont donc co-essentiels.
+
+91. Quelle forme donner au compromis entre l'égoïsme et l'altruisme?
+Comment satisfaire à des degrés convenables leurs prétentions légitimes?
+
+C'est une vérité à la fois affirmée par les moralistes et reconnue dans
+la vie ordinaire, que la réalisation du bonheur individuel n'est pas
+proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur individuel l'objet
+d'une poursuite directe; mais on ne croit pas aussi généralement jusqu'à
+présent que, de la même manière, la réalisation du bonheur général n'est
+pas proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur général l'objet
+d'une poursuite directe. Cependant il est plus raisonnable dans ce
+dernier cas que dans le premier de s'attendre à ce que la poursuite
+directe n'aboutisse pas à un bon résultat.
+
+Quand nous avons discuté les rapports entre les moyens et les fins, nous
+avons vu qu'à mesure que la conduite individuelle se développe, elle
+doit prendre de plus en plus pour principe de faire de l'obtention des
+moyens sa fin prochaine, et de laisser la fin dernière, le bien-être ou
+le bonheur, venir comme résultat. Nous avons vu que lorsque le bien-être
+de tous ou le bonheur général est la fin dernière, le même principe est
+encore plus rigoureusement vrai; car la fin dernière sous sa forme
+impersonnelle est moins déterminée que sous sa forme personnelle, et les
+difficultés pour y atteindre par une poursuite directe sont encore plus
+grandes. Reconnaissant donc le fait que le bonheur de la communauté,
+plus encore que le bonheur individuel, ne doit pas être poursuivi
+directement, mais bien indirectement, nous avons d'abord à résoudre
+cette question: Quelle doit être en général la nature des moyens par
+lesquels nous y parviendrons?
+
+On admet que le bonheur individuel s'obtient, dans une certaine mesure,
+si l'on travaille au bonheur d'autrui. Ne serait-il pas vrai,
+réciproquement, que l'on obtiendra le bonheur général en travaillant à
+son propre bonheur? Si chaque unité assure en partie son bonheur en
+s'intéressant au bien-être de l'ensemble, le bien-être de l'ensemble ne
+sera-t-il pas en partie assuré par l'intérêt que chaque unité prendra à
+son propre bonheur? Evidemment nous devons conclure que l'on réalisera
+le bonheur général principalement si les individus recherchent d'une
+manière convenable leur propre bonheur, et réciproquement, que le
+bonheur des individus sera réalisé en partie s'ils travaillent au
+bonheur général.
+
+Cette conclusion prend un corps dans les idées progressives et les
+usages du genre humain. Ce compromis entre l'égoïsme et l'altruisme
+s'est lentement établi de lui-même, et les croyances réelles des hommes,
+distinctes de leurs croyances nominales, en ont graduellement reconnu de
+mieux en mieux la valeur. L'évolution sociale a amené un état dans
+lequel les droits de l'individu aux produits de ses activités et aux
+plaisirs qui en résultent sont de plus en plus positivement affirmés; en
+même temps la reconnaissance des droits d'autrui et le respect habituel
+de ces droits se sont accrus. Chez les sauvages les plus grossiers les
+intérêts personnels ne se distinguent que très vaguement des intérêts
+des autres. Dans les premières phases de la civilisation, les avantages
+sont encore très mal proportionnés au travail: les esclaves et les serfs
+n'ont pour leurs peines que dans une mesure tout arbitraire le vivre et
+le couvert: les échanges étant rares, l'idée d'équivalence ne se
+développe pas beaucoup. Mais avec le développement de la civilisation on
+a tous les jours à faire l'expérience de la relation entre les avantages
+à recueillir et le travail fait; le système industriel maintient, grâce
+à l'offre et à la demande, une juste adaptation de l'une à l'autre. Ce
+progrès d'une coopération volontaire, cet échange de services convenus,
+a été nécessairement suivi d'une diminution des attaques individuelles,
+d'un accroissement de la sympathie: le terme où nous sommes ainsi
+conduits est un échange de services indépendamment de toute convention,
+de services gratuits. C'est dire que les droits des individus sont plus
+distinctement affirmés et que les jouissances personnelles sont mieux
+réparties en proportion des efforts dépensés, à mesure que se
+développent l'altruisme négatif qui se manifeste dans une conduite
+équitable, et l'altruisme positif qui se manifeste dans une assistance
+désintéressée.
+
+Une phase plus élevée de ce double changement se remarque de notre
+temps. Si, d'une part, nous observons les luttes pour la liberté
+politique, les conflits entre le travail et le capital, les réformes
+judiciaires accomplies pour mieux garantir les droits, nous voyons que
+l'on tend encore à assurer à chacun la possession des avantages, quels
+qu'ils soient, qui lui sont dus, et par suite à exclure ses concitoyens
+de ces avantages. D'un autre côté, si nous considérons ce que signifient
+l'abandon du pouvoir aux masses, l'abolition des privilèges de castes,
+les efforts pour répandre l'instruction, les agitations en faveur de la
+tempérance, l'établissement de nombreuses sociétés philanthropiques, il
+nous paraîtra clair que le souci du bien-être d'autrui s'accroît _pari
+passu_ avec le souci du bien-être personnel et les mesures prises pour
+l'assurer.
+
+Ce qui est vrai des relations au dedans de chaque société est vrai, dans
+une certaine mesure, des relations entre les diverses sociétés. Bien que
+pour maintenir des droits nationaux, réels ou imaginaires, souvent assez
+insignifiants, les peuples civilisés se fassent encore la guerre,
+cependant leur indépendance nationale est plus respectée que par le
+passé. Bien que les vainqueurs s'attribuent des portions de territoire
+et exigent des indemnités de guerre, cependant la conquête n'est plus
+suivie comme autrefois de l'expropriation du territoire entier, et les
+peuples ne sont plus réduits en esclavage. L'individualité des sociétés
+est sauvegardée dans une plus grande mesure. En même temps les relations
+altruistes se multiplient; les nations se donnent assistance les unes
+aux autres dans les cas de désastres, qu'il s'agisse d'inondations,
+d'incendies, de famines ou de quelque autre fléau. Dans les cas
+d'arbitrage international, comme nous en avons eu récemment un exemple,
+qui impliquent la reconnaissance des justes réclamations d'une nation
+contre une autre, nous constatons un nouveau progrès de cet altruisme
+plus étendu. Sans doute, il y a encore beaucoup à faire; car dans les
+rapports de peuples civilisés à peuples sauvages, il y a peu de progrès
+à noter. On peut dire que la loi primitive: «Vie pour vie,» a été
+changée par nous en cette loi: «Pour une seule vie plusieurs vies,»
+comme dans les cas de l'évêque Patteson et de M. Birch; mais il faut au
+moins reconnaître que nous n'infligeons à nos prisonniers ni tortures,
+ni mutilations. Si l'on dit qu'à la manière des Hébreux qui se croyaient
+autorisés à s'emparer des terres que Dieu leur avaient promises, et dans
+certains cas à en exterminer les habitants, nous aussi, pour répondre à
+«l'intention manifeste de la Providence,» nous dépossédons les races
+inférieures toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires,
+on peut répondre que du moins nous ne massacrons que ceux qu'il est
+nécessaire de massacrer, et laissons vivre ceux qui se soumettent. Si
+l'on prétend qu'à la façon d'Attila, qui en conquérant et en détruisant
+les peuples et les nations, se regardait lui-même comme «le fléau de
+Dieu,» punissant les hommes de leurs crimes, nous aussi, comme le
+prétend un ministre à la suite d'un prêtre qu'il cite, nous nous croyons
+appelés à châtier à coups de fusil et de canon les païens qui pratiquent
+la polygamie; on répondra que le plus féroce disciple du maître de
+miséricorde ne voudrait pas lui-même pousser la vengeance au point de
+dépeupler des territoires entiers et de raser toutes les cités. Et
+lorsque nous nous rappelons, d'autre part, qu'il y a une Société
+protectrice des Aborigènes, et que dans certaines colonies il y a des
+commissaires appointés pour protéger les intérêts des naturels, et que
+dans certains cas les terres des naturels ont été acquises d'une manière
+qui, tout injuste qu'elle soit, implique cependant une certaine
+reconnaissance de leurs droits, nous pouvons dire que si le compromis
+entre l'égoïsme et l'altruisme a fait encore bien peu de progrès dans
+les affaires internationales, il en a fait toutefois dans la direction
+indiquée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+CONCILIATION
+
+
+92. Tel qu'il a été présenté dans le précédent chapitre, le compromis
+entre les droits personnels et les droits d'autrui semble impliquer un
+antagonisme permanent entre les uns et les autres. Si chacun doit
+rechercher son propre bonheur et en même temps prendre au bonheur de ses
+semblables un intérêt convenable, nous voyons reparaître cette question:
+Jusqu'à quel point faut-il se proposer l'une de ces fins, et jusqu'à
+quel point faut-il se proposer l'autre? Nous supposons ainsi, non un
+désaccord dans la vie de chacun, mais toutefois l'absence d'une harmonie
+complète. Cependant ce n'est pas là une induction inévitable.
+
+Lorsque, dans les _Principes de sociologie_, IIIe partie, nous avons
+discuté les phénomènes relatifs à la conservation de la race chez les
+êtres vivants en général, pour mieux faire comprendre le développement
+des relations domestiques, nous avons démontré que dans le cours de
+l'évolution il s'est produit une conciliation entre les intérêts de
+l'espèce, les intérêts des parents, et les intérêts des descendants.
+Nous l'avons prouvé en faisant voir qu'à mesure que nous montons des
+formes les plus humbles de la vie aux plus élevées, la conservation de
+la race est assurée avec un moindre sacrifice d'existences, soit pour
+les jeunes individus, soit pour les individus adultes, et aussi avec un
+moindre sacrifice d'existences de parents au profit de la vie des
+descendants. Nous avons vu qu'avec le progrès de la civilisation, on
+constate de semblables changements dans le genre humain, et que les
+relations domestiques les plus élevées sont celles dans lesquelles la
+conciliation du bien-être des membres de la famille est la plus
+complète, en même temps que le bien-être de la société est mieux
+sauvegardé. Il reste à montrer ici qu'une conciliation pareille s'est
+établie et continue à s'établir entre les intérêts de chaque citoyen et
+les intérêts des citoyens en général, tendant toujours à un état dans
+lequel ces deux sortes d'intérêts se fondraient en un seul, et dans
+lequel les sentiments qui leur correspondent respectivement seraient en
+complet accord.
+
+Dans le groupe de la famille, même tel que nous l'observons chez
+plusieurs vertébrés inférieurs, nous voyons que le sacrifice des
+parents, devenu maintenant assez modéré en somme pour ne pas les
+empêcher de vivre longtemps, n'est pas accompagné de la conscience du
+sacrifice; au contraire il résulte d'un désir de l'accomplir: les
+efforts altruistes en faveur des jeunes servent en même temps à
+satisfaire les instincts des parents. Si nous suivons ces relations à
+travers les divers degrés de la race humaine, et si nous observons
+combien l'amour plus souvent que le devoir porte à prendre soin des
+enfants, nous voyons la conciliation des intérêts se faire de telle
+sorte que les parents ne sont heureux en réalité que si le bonheur de
+leurs enfants est assuré: le désir d'avoir des enfants, chez ceux qui
+n'en ont pas, et l'adoption d'enfants, dans certains cas, montrent
+combien ces activités altruistes sont nécessaires pour procurer
+certaines satisfactions égoïstes. On peut s'attendre à ce qu'un nouveau
+progrès de l'évolution produisant, à mesure que la nature humaine se
+développera, une diminution de la fécondité, et par suite des charges
+des parents, amène un état dans lequel, beaucoup plus encore
+qu'aujourd'hui, les plaisirs de la vie adulte consisteront à
+perfectionner la nouvelle génération en même temps qu'on assurera son
+bonheur immédiat.
+
+Or, bien qu'un altruisme d'un genre social, manquant de certains
+éléments de l'altruisme des parents, ne puisse jamais atteindre au même
+niveau, on peut croire cependant qu'il arrivera à un niveau où il sera
+comme celui des parents un altruisme spontané, à un niveau où le souci
+du bonheur d'autrui sera un besoin journalier, un niveau tel que les
+satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à
+cette satisfaction égoïste supérieure, sans aucun effort, mais par une
+préférence pour cette satisfaction égoïste supérieure toutes les fois
+qu'on pourra se la procurer.
+
+Considérons comment le développement de la sympathie qui doit progresser
+aussi vite que les circonstances le permettront, amènera cet état.
+
+93. Nous avons vu que dans le cours de l'évolution de la vie, les
+plaisirs ont naturellement porté les êtres aux actions que les
+conditions de la vie demandaient, que les peines les ont détournés de
+celles qui étaient opposées à ces conditions. Il faut signaler ici la
+vérité qui en est la conséquence, à savoir que les facultés dont
+l'exercice, sous certaines conditions, procure en partie de la peine et
+en partie du plaisir, ne peuvent se développer au delà de la limite à
+laquelle elles donnent un surplus de plaisir: si, au delà de cette
+limite, leur exercice cause plus de peine que de plaisir, leur
+développement doit s'arrêter.
+
+La sympathie excite ces deux formes de sentiments. Tantôt la vue du
+plaisir fait naître en nous un état de conscience agréable; tantôt nous
+éprouvons de la douleur à la vue de la douleur. Par suite, si les êtres
+qui nous entourent manifestent habituellement du plaisir et rarement de
+la peine, la sympathie donne un surplus de plaisir. Si au contraire on a
+rarement le spectacle du plaisir et souvent celui de la peine, la
+sympathie donne un excès de peine. Le développement moyen de la
+sympathie doit donc être réglé par la moyenne des manifestations de la
+peine ou du plaisir chez les autres. Si dans des conditions sociales
+données, ceux qui appartiennent à la même société nous font souffrir
+tous les jours ou étalent tous les jours sous nos yeux le spectacle de
+la souffrance, la sympathie ne peut se développer: supposer qu'elle se
+développera, ce serait supposer que notre constitution se modifierait
+elle-même de manière à accroître ses peines et par suite à déprimer ses
+énergies; ce serait méconnaître cette vérité que le fait de souffrir un
+genre quelconque de peine rend graduellement insensible à cette peine.
+D'un autre côté, si l'état social est tel que les manifestations du
+plaisir prédominent, la sympathie augmentera; en effet les plaisirs
+sympathiques, ajoutant à la totalité des plaisirs qui accroissent la
+vitalité, ont pour résultat de faire prospérer ceux qui sont le plus
+doués de sympathie, et les plaisirs de la sympathie excédant partout les
+peines qu'elle peut causer, ont pour effet de l'exercer et par là de la
+fortifier.
+
+La première conséquence à en tirer a été déjà indiquée plus d'une fois.
+Nous avons vu que lorsque l'état de guerre est habituel, avec la forme
+d'organisation sociale qui correspond à cet état, la sympathie ne peut
+prendre un grand développement. Les activités destructives dirigées
+contre les ennemis du dehors la dessèchent; la nature des sentiments
+généralement éprouvés cause dans la société elle-même des actes
+fréquents d'agression et de cruauté, et en outre la coopération forcée
+qui caractérise le régime militaire, réprime nécessairement la
+sympathie, existe seulement à la condition d'un traitement non
+sympathique de quelques-uns par les autres.
+
+En supposant même la fin du régime militaire, il y a encore de grands
+obstacles au développement de la sympathie. Bien que la cessation de la
+guerre implique une plus complète adaptation de l'homme aux conditions
+de la vie sociale, et la diminution de certains maux, cette adaptation
+ne sera pas encore suffisante, et par suite il y aura encore beaucoup de
+malheurs. En premier lieu, cette forme de nature qui a produit et qui
+produit encore la guerre, bien que par hypothèse elle se soit changée en
+une forme plus élevée, ne s'est pas changée cependant en une forme assez
+élevée pour que toutes les injustices et toutes les peines qu'elle cause
+disparaissent. Pendant une longue période après que les habitudes de
+pillage auront pris fin, les défauts de la nature à laquelle tenaient
+ces habitudes subsisteront, et produiront leurs mauvais effets qui
+diminuent bien lentement. En second lieu, l'adaptation imparfaite de la
+constitution humaine aux travaux de la vie industrielle doit persister
+longtemps, et l'on peut s'attendre à ce qu'elle survive dans une
+certaine mesure à la cessation des guerres. Les modes d'activité
+nécessaires doivent rester pendant d'innombrables générations peu
+satisfaisants à quelque degré. En troisième lieu, les défauts de
+contrôle par rapport à soi-même comme nous en observons chez l'homme
+imprévoyant, ainsi que les divers manquements de conduite dus à une
+prévision peu exacte des conséquences des actes, bien que moins marqués
+que maintenant, ne pourraient laisser encore de produire des
+souffrances.
+
+Même une adaptation complète, si elle était limitée à la disparition des
+non-adaptations que nous venons d'indiquer, ne tarirait pas toutes les
+sources de ces misères qui, dans la mesure de leur manifestation,
+entravent le développement de la sympathie. Car tant que le chiffre des
+naissances l'emporte sur celui des décès au point de rendre très chers
+les moyens de subsistance, il doit en résulter beaucoup de maux, soit
+parce qu'il faut résister à ses affections, soit parce qu'il faut se
+condamner à un excès de travail et se contenter de ressources limitées.
+C'est seulement lorsque la fécondité diminuera, ce qui arrivera, comme
+nous l'avons vu, avec un progrès des facultés mentales (_Principes de
+Biologie_, §§ 367-377), que se produira une diminution des travaux
+nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et ils
+cesseront seulement alors d'être pour l'énergie humaine une charge trop
+lourde.
+
+Ainsi par degrés, et seulement par degrés, en même temps que
+s'affaibliront ces causes de malheur, la sympathie deviendra plus
+grande. La vie serait intolérable si, les causes de souffrances restant
+ce qu'elles sont, tous les hommes étaient non seulement sensibles à un
+haut degré aux peines, physiques et mentales, éprouvées par ceux qui les
+entourent et exprimées par la physionomie de ceux qu'ils rencontrent,
+mais encore continuellement conscients des misères que tout être vivant
+doit subir en conséquence de la guerre, du crime, de l'inconduite, de
+l'infortune, de l'imprévoyance et de l'incapacité. Mais comme l'homme et
+la société s'accordent de mieux en mieux tous les jours, et comme les
+peines causées par le désaccord de l'un et de l'autre diminuent, la
+sympathie peut se développer sous l'influence des plaisirs que cet
+accord produit. Les deux changements sont en telle relation, il est
+vrai, que l'un favorise l'autre. Le développement de la sympathie autant
+que les conditions le permettent sert lui-même à diminuer la peine, à
+augmenter le plaisir, et l'excès de plaisir qui en résulte rend possible
+à son tour un nouveau progrès de la sympathie.
+
+94. La mesure dans laquelle la sympathie peut s'accroître quand les
+obstacles sont écartés, sera plus facile à concevoir si nous observons
+d'abord les influences qui l'excitent, et si nous exposons les raisons
+de croire que ces influences deviendront plus efficaces. Il y a deux
+facteurs à considérer, le langage naturel du sentiment chez celui avec
+lequel on sympathise, et le pouvoir d'interpréter ce langage chez celui
+qui éprouve la sympathie. Nous pouvons par induction indiquer quel sera
+le développement de l'un et de l'autre.
+
+Les mouvements du corps et les changements de la physionomie sont des
+effets visibles du sentiment qui, lorsque le sentiment est fort, sont
+irrépressibles. Lorsque le sentiment cependant est moins fort, qu'il
+soit sensationnel ou émotionnel, ils peuvent être entièrement ou
+partiellement réprimés; il y a une habitude, plus ou moins constante, de
+les réprimer, et cette habitude s'observe surtout chez ceux qui ont des
+raisons de cacher aux autres ce qu'ils éprouvent. Ce genre de
+dissimulation est si nécessaire aux caractères et aux conditions de
+notre existence qu'il en est venu à faire partie du devoir moral, et
+l'on insiste souvent sur cette retenue comme sur un élément des bonnes
+manières. Tout cela résulte de la prédominance de sentiments qui sont en
+opposition avec le bien social, de sentiments que l'on ne peut laisser
+voir sans produire des désaccords et des inimitiés. Mais à mesure que
+les appétits égoïstes tomberont davantage sous le contrôle des instincts
+altruistes, et qu'il se produira moins de mouvements, de nature à être
+blâmés, la nécessité de prendre garde à l'expression de la physionomie
+ou aux mouvements du corps décroîtra, et ces signes pourront, sans
+inconvénient, initier plus clairement les spectateurs aux états de
+l'esprit. Ce n'est pas tout. Avec l'usage restreint que l'on en fait, ce
+langage des émotions est actuellement dans l'impossibilité de se
+développer. Mais dès que les émotions deviendront telles que l'on pourra
+franchement les manifester, les moyens de les manifester se
+développeront en même temps que l'habitude de s'en servir; de telle
+sorte qu'outre les émotions les plus fortes, les nuances les plus
+délicates et les moindres degrés de l'émotion se traduiront eux-mêmes au
+dehors: le langage émotionnel deviendra à la fois plus abondant, plus
+varié et plus défini. Evidemment la sympathie sera facilitée dans la
+même proportion.
+
+Nous devons signaler un progrès d'une nature analogue tout aussi
+important, si ce n'est davantage. Les signes vocaux des états sensibles
+se développeront simultanément. La force, la hauteur, la qualité, le
+changement du son séparément sont des marques du sentiment, et, combinés
+de différentes manières et en proportions différentes, servent à
+exprimer différentes sommes et différents genres de sentiments. Comme
+nous l'avons remarqué ailleurs, les cadences sont les commentaires des
+émotions sur les propositions de l'intellect[12]. Ce n'est pas seulement
+dans le langage animé, mais aussi dans le langage ordinaire, que nous
+exprimons en élevant ou en abaissant la voix successivement, en nous
+éloignant dans un sens ou dans l'autre du ton moyen, aussi bien que par
+la place et la force des termes les plus saillants, le genre des
+sentiments qui accompagnent la pensée. Eh bien, la manifestation du
+sentiment par la cadence, aussi bien que sa manifestation par des signes
+visibles, est actuellement soumise à une certaine contrainte: les
+raisons de se contenir sont dans un cas les mêmes que dans l'autre. Il
+en résulte un double effet. Le langage audible du sentiment n'est pas
+employé jusqu'à la limite de sa capacité réelle, et bien souvent on
+l'emploie faussement, c'est-à-dire pour manifester aux autres des
+sentiments que l'on n'éprouve pas. La conséquence de cet usage imparfait
+et de cet usage trompeur est d'entraver l'évolution que produirait
+l'usage normal. Nous devons donc inférer qu'avec le progrès d'une
+adaptation morale, et la diminution du besoin de cacher ses sentiments,
+leurs signes vocaux se développeront beaucoup. Bien qu'on ne puisse
+supposer que les cadences exprimeront toujours les émotions aussi
+exactement que les mots les idées, il est très possible cependant que le
+langage émotionnel de nos descendants s'élève autant au-dessus de notre
+langage émotionnel que notre langage intellectuel s'est déjà élevé
+au-dessus du langage intellectuel des races les plus primitives.
+
+[Note 12: Voir l'_Essai sur l'origine et la fonction de la
+musique_.]
+
+Il faut tenir compte d'un accroissement simultané du pouvoir
+d'interpréter à la fois les signes visibles et les signes audibles du
+sentiment. Parmi ceux qui nous entourent nous voyons des différences à
+la fois pour l'aptitude à percevoir ces signes et pour l'aptitude à
+comprendre les états mentals qu'ils expriment et leurs causes: l'un est
+stupide au point de ne remarquer ni un léger changement de physionomie
+ni une altération du son de la voix, ou au point de ne pouvoir en
+imaginer le sens; l'autre par une rapide observation et une intuition
+pénétrante comprend instantanément et l'état d'un esprit et la cause de
+cet état. Si nous supposons que ces deux facultés s'exaltent, et qu'à la
+fois la perception des signes devienne plus délicate et la faculté de
+les comprendre plus puissante, nous aurons quelque idée de la sympathie
+plus profonde et plus large à laquelle elles donneront naissance. Des
+représentations plus vives des sentiments d'autrui, impliquant des
+excitations idéales de sentiments fort voisines des excitations réelles,
+doivent avoir pour conséquence une plus grande ressemblance entre les
+sentiments de celui qui éprouve la sympathie et ceux de celui qui la
+cause, ressemblance qui ira presque jusqu'à l'identité.
+
+Par un accroissement simultané de ses facteurs subjectif et objectif, la
+sympathie peut ainsi, à mesure que les obstacles diminuent, dépasser
+celle que nous voyons aujourd'hui chez ceux qui sont capables de
+sympathie, autant que celle-ci dépasse déjà l'indifférence.
+
+95. Quelle doit être, par suite, l'évolution de la conduite? Que doivent
+devenir les relations de l'égoïsme et de l'altruisme à mesure qu'on se
+rapprochera de cette forme de la nature.
+
+C'est le moment de rappeler une conclusion déduite dans le chapitre sur
+la relativité des plaisirs et des peines, et sur laquelle nous avons
+alors insisté comme sur une vérité importante. Nous avons dit qu'en
+supposant des activités qui s'accordent avec la continuation de la vie,
+il n'y en a aucune qui ne puisse devenir une source de plaisirs, si les
+conditions du milieu exigent que nous persistions à les exercer. Il faut
+ici ajouter comme corollaire, que si les conditions exigent une certaine
+classe d'activités relativement grandes, il se produira un plaisir
+relativement grand à la suite de cette classe d'activités. Quelle est la
+portée de ces inductions générales à propos de la question spéciale qui
+nous occupe? Nous avons vu que la sympathie est essentielle pour le
+bien public comme pour le bien individuel. Nous avons vu que la
+coopération et les avantages qu'elle procure à chacun et à tous
+s'élèvent dans la proportion où les intérêts altruistes, c'est-à-dire
+sympathiques, s'étendent. Les actions auxquelles nous portent les
+inclinations sociales doivent donc être comptées parmi celles que
+demandent les conditions sociales. Ce sont des actions que tendent
+toujours à accroître la conservation et le développement progressif de
+l'organisation sociale, et ainsi des actions auxquelles doit s'attacher
+un plaisir croissant. Des lois de la vie on doit conclure que la
+discipline sociale agissant constamment formera de telle manière la
+nature humaine que les plaisirs sympathiques finiront par être
+recherchés spontanément pour le plus grand avantage de tous et de
+chacun. Le domaine des activités altruistes ne s'étendra pas plus que le
+désir des satisfactions altruistes.
+
+Dans des natures ainsi constituées, bien que les plaisirs altruistes
+doivent rester en un certain sens des plaisirs égoïstes, cependant ils
+ne seront pas poursuivis d'une manière égoïste, ils ne seront pas
+poursuivis pour des motifs égoïstes. Bien que le fait de faire plaisir
+procure du plaisir, cependant la pensée du plaisir sympathique à obtenir
+n'occupera pas la conscience; ce sera seulement la pensée du plaisir
+donné. Il en est ainsi maintenant dans une large mesure. Dans le cas
+d'une véritable sympathie, l'attention est tellement absorbée par la fin
+prochaine, le bonheur d'autrui, qu'il n'en reste pas pour prévoir le
+bonheur personnel qui peut au bout du compte en résulter. Une
+comparaison fera bien comprendre cette relation.
+
+Un avare accumule de l'argent, sans se dire délibérément «je vais en
+agissant ainsi me procurer les plaisirs que donne la possession des
+richesses». Il pense seulement à l'argent et aux moyens de s'en
+procurer, et il éprouve incidemment le plaisir que donne la possession.
+La propriété, voilà ce qu'il se plaît à imaginer et non le sentiment que
+causera la propriété. De même, celui qui éprouve de la sympathie au plus
+haut degré, est mentalement disposé à ne se représenter que le plaisir
+éprouvé par un autre, et ne recherche le plaisir que dans l'intérêt
+d'autrui, oubliant la part qu'il pourra lui-même en retirer. Ainsi, à la
+considérer subjectivement, la conciliation de l'égoïsme et de
+l'altruisme finira par être telle que malgré ce fait que le plaisir
+altruiste, en tant qu'il est un élément de la conscience de celui qui
+l'éprouve, ne peut jamais être autre qu'un plaisir égoïste, on n'aura
+pas conscience de son caractère égoïste.
+
+Voyons ce qui doit arriver dans une société composée de personnes
+constituées de cette manière.
+
+96. Les occasions de faire passer son intérêt après celui des autres, ce
+qui constitue l'altruisme comme on le conçoit ordinairement, doivent, de
+plusieurs manières, être de plus en plus limitées à mesure que l'on
+s'approche de l'état le plus élevé.
+
+Des appels importants à la bienfaisance supposent beaucoup d'infortunes.
+Pour que beaucoup d'hommes demandent aux autres de venir à leur secours,
+il faut qu'il y ait beaucoup d'hommes dans le besoin, dans des
+conditions relativement misérables. Mais, comme nous l'avons vu plus
+haut, le développement des sentiments sociaux n'est possible qu'autant
+que la misère décroît. La sympathie arrive au plus haut degré seulement
+lorsqu'il n'y a plus de nombreuses occasions de se sacrifier soi-même ou
+de faire quelque chose d'analogue.
+
+Changeons de point de vue, et cette vérité nous apparaîtra sous un autre
+aspect. Nous avons déjà vu qu'avec le progrès de l'adaptation, chacun en
+vient à être constitué de telle sorte qu'il ne peut recevoir de secours
+sans que son activité, comme cause de plaisir, soit arrêtée de quelque
+manière. Il ne peut y avoir d'intervention avantageuse entre une faculté
+et sa fonction quand elles sont bien adaptées l'une à l'autre. Par
+suite, à mesure que le genre humain approche d'une complète adaptation
+des natures individuelles aux besoins sociaux, il doit y avoir moins
+d'occasions et des occasions moindres de secourir les autres.
+
+Mais en outre, comme nous l'avons remarqué dans le dernier chapitre, la
+sympathie qui nous porte à agir dans l'intérêt d'autrui doit souffrir du
+tort que les autres se font et par suite doit détourner d'accepter des
+avantages qui résultent d'une conduite qui leur est préjudiciable. Que
+faut-il en conclure? Alors que chacun, dès que l'occasion se présente,
+est prêt à faire le sacrifice des satisfactions égoïstes et en a même un
+vif désir; les autres, qui sont dans les mêmes dispositions, ne peuvent
+que s'opposer à ce sacrifice. Si quelqu'un, proposant qu'on le traite
+avec plus de dureté que ne le prescrirait un spectateur désintéressé, se
+refuse à s'approprier ce qui lui est dû, les autres prenant soin de son
+intérêt s'il ne le fait pas lui-même, doivent nécessairement insister
+pour qu'il se l'approprie. Ainsi un altruisme général, dans sa forme
+développée, doit inévitablement résister aux excès individuels de
+l'altruisme. Le rapport auquel nous sommes aujourd'hui habitués sera
+changé, et au lieu de voir chacun défendre ses droits, nous verrons les
+autres défendre à sa place les droits de chacun: non pas, il est vrai,
+par des efforts actifs, ce qui ne sera pas nécessaire, mais par une
+résistance passive à l'abandon de ces droits. Il n'y a rien dans un tel
+état de choses dont on ne puisse même aujourd'hui trouver quelque trace
+dans notre expérience journalière; ce n'est, il est vrai, qu'un
+commencement. Dans les transactions d'affaires entre gens honorables, il
+est ordinaire de voir chacun désirer que l'autre partie ne sacrifie pas
+ses intérêts. Il n'est pas rare qu'on refuse de prendre quelque chose
+que l'on regarde comme appartenant à un autre, mais que cet autre
+s'offre à céder. Dans les relations sociales, les cas sont aussi assez
+communs où ceux qui voudraient abandonner leur part de plaisir n'y sont
+pas autorisés par les autres. Un nouveau développement de la sympathie
+ne peut que servir à rendre cette manière d'être de plus en plus
+générale et de plus en plus naturelle.
+
+Il y a certains empêchements complexes de l'excès d'altruisme qui, d'une
+autre manière, forcent l'individu à revenir à un égoïsme normal. Nous
+pouvons ici en signaler deux.
+
+En premier lieu, des actes d'abnégation souvent répétés impliquent que
+celui qui les fait impute tacitement un caractère relativement intéressé
+à ceux qui profitent de ces actes d'abnégation. Même en prenant les
+hommes comme il sont, ceux pour lesquels on fait souvent des sacrifices
+finissent à l'occasion par se sentir blessés de la supposition qu'ils
+sont disposés à les accepter; celui qui se dévoue en vient lui aussi à
+reconnaître le sentiment que les autres éprouvent, et par là il est
+amené à mettre un peu plus de réserve dans sa conduite, à se sacrifier
+un peu moins et un peu plus rarement. Il est évident que sur des natures
+plus développées, ce genre d'empêchement doit agir plus promptement
+encore.
+
+En second lieu, lorsque, comme l'implique l'hypothèse, les plaisirs
+altruistes auront atteint une plus grande intensité que celle qu'ils ont
+maintenant, chacun sera détourné de les poursuivre d'une manière
+excessive par la conscience de ce fait que les autres personnes aussi
+désirent ces plaisirs, et qu'il faut leur laisser l'occasion d'en jouir.
+Même aujourd'hui on peut observer dans des groupes d'amis, où il y a
+comme une rivalité d'amabilité, que les uns renoncent, pour les laisser
+aux autres, à profiter des occasions qu'ils auraient de montrer leur
+dévouement. «Laissez-la renoncer à cet avantage; vous lui ferez plaisir;
+Laissez-lui prendre ce souci; il en sera content;» ce sont des conseils
+qui de temps à autre témoignent de cette disposition d'esprit. La
+sympathie la plus développée veillera aux plaisirs sympathiques des
+autres aussi bien qu'à leurs plaisirs intéressés. Ce que l'on peut
+appeler une équité supérieure empêchera d'empiéter sur le domaine des
+activités altruistes de nos semblables, comme la sympathie inférieure
+défend d'empiéter sur le domaine de leurs activités égoïstes, et par la
+retenue imposée à ce que l'on peut appeler un altruisme égoïste, seront
+empêchés des sacrifices excessifs de la part de chacun.
+
+Quelles sphères restera-t-il donc à la fin à l'altruisme tel qu'on le
+conçoit ordinairement? Il y en a trois. L'une doit toujours être très
+étendue, et les autres doivent progressivement diminuer sans jamais
+disparaître.
+
+La première est celle de la vie de famille. Il faudra toujours
+subordonner ses sentiments personnels à ses sentiments sympathiques dans
+l'éducation des enfants. Bien qu'il doive y avoir à ce point de vue une
+diminution à mesure que diminuera le nombre des enfants à élever, cette
+subordination s'accroîtra d'autre part alors que l'élaboration et la
+prolongation des activités à dépenser en leur faveur deviendront plus
+grandes. Mais comme nous l'avons vu plus haut, même aujourd'hui il s'est
+fait une conciliation partielle telle que ces satisfactions égoïstes que
+procure la paternité sont atteintes au moyen des activités altruistes,
+et cette conciliation tend toujours à devenir parfaite. Ajoutons à cela
+une conséquence importante de cet altruisme familial: les soins
+réciproques que les enfants donnent aux parents dans leur vieillesse,
+soins toujours plus éclairés et plus complets, à propos desquels on peut
+prévoir une conciliation analogue.
+
+La poursuite du bien-être social en général doit dans la suite, comme
+c'est déjà le fait, fournir une nouvelle raison de faire passer
+l'intérêt personnel après l'intérêt des autres, mais une raison qui
+s'affaiblit continuellement; car à mesure que l'adaptation à l'état
+social devient plus parfaite, on a moins besoin de ces actions
+régulatrices qui rendent la vie sociale harmonieuse. Alors la somme de
+l'action altruiste que chacun entreprend doit être renfermée par les
+autres dans des limites étroites; car s'ils sont altruistes eux aussi,
+ils ne doivent pas souffrir que quelques-uns, au profit du reste de la
+communauté, mais en s'exposant eux-mêmes à un grand dommage, se dévouent
+aux intérêts publics.
+
+Dans les relations privées, des occasions de montrer le dévouement
+auquel porte la sympathie seront toujours fournies à un certain degré,
+qui ira toujours diminuant, par les accidents, les maladies, les
+infortunes en général; en effet, bien que l'adaptation de la nature
+humaine aux conditions d'existence en général, physiques et sociales,
+puisse se rapprocher beaucoup de la perfection, elle ne pourra jamais
+complètement l'atteindre. Les inondations, les incendies, les
+explosions, donneront toujours de temps à autre l'occasion de montrer de
+l'héroïsme, et parmi les motifs des actes héroïques, l'inquiétude
+causée par le danger d'autrui sera moins mêlée que maintenant de l'amour
+de la gloire. Quelle que puisse être cependant l'ardeur avec laquelle on
+se portera aux actes altruistes dans de pareilles occasions, la part qui
+incombera à chacun sera, pour les raisons que nous avons données, fort
+restreinte.
+
+Mais si, dans les incidents de la vie ordinaire, on a très rarement à se
+dévouer à proprement parler pour les autres, il y aura dans le cours
+journalier des choses une multitude de petites occasions d'exercer ses
+sentiments sympathiques. Chacun peut toujours veiller au bien-être des
+autres en les préservant des maux qu'ils ne voient pas; en les aidant à
+leur insu dans toutes leurs actions; ou, en prenant la contre-partie,
+chacun peut avoir, en quelque sorte, des yeux et des oreilles
+supplémentaires chez les autres, qui percevront à sa place ce qu'il ne
+perçoit pas lui-même: ainsi la vie deviendra plus parfaite en mille
+détails, et elle s'adaptera mieux aux circonstances.
+
+97. Doit-il donc en résulter que par la diminution des sphères où il
+s'exerce, l'altruisme diminue lui-même en somme? Pas du tout; cette
+conclusion impliquerait une méprise.
+
+Naturellement, dans les circonstances actuelles, alors que la souffrance
+est si répandue et que les plus fortunés sont obligés à tant d'efforts
+pour secourir les moins fortunés, le mot altruisme désigne seulement un
+sacrifice personnel, ou, en quelque manière, un mode d'action qui, s'il
+apporte quelque plaisir, est aussi suivi d'une abnégation de soi-même
+qui n'est pas agréable. Mais la sympathie qui porte à se priver soi-même
+pour plaire à autrui, est une sympathie qui reçoit aussi du plaisir par
+suite des plaisirs que les autres éprouvent pour d'autres causes encore.
+Plus est vif le sentiment qui nous porte à rendre nos semblables
+heureux, plus est vif aussi le sentiment avec lequel nous nous associons
+à leur bonheur quelle que puisse en être la source.
+
+Ainsi sous sa forme dernière, l'altruisme consistera dans la jouissance
+d'un plaisir résultant de la sympathie que nous avons pour les plaisirs
+d'autrui que produit l'exercice heureux de leurs activités de toutes
+sortes, plaisir sympathique qui ne coûte rien à celui qui l'éprouve,
+mais qui s'ajoute par surcroît à ses plaisirs égoïstes. Ce pouvoir de se
+représenter en idée les états mentals des autres, qui a eu pour
+fonction, pendant le progrès de l'adaptation, d'adoucir la souffrance,
+doit, lorsque la souffrance se réduit à un minimum, en venir à avoir
+presque exclusivement la fonction d'exalter mutuellement les jouissances
+des hommes, en donnant à chacun une vive intuition des jouissances de
+ses semblables. Tandis que la peine l'emporte de beaucoup sur le bien,
+il n'est pas désirable que chacun participe beaucoup à la conscience
+d'autrui; mais à mesure que le plaisir prédomine, la participation à la
+conscience des autres devient pour tous une cause de plaisir.
+
+Ainsi disparaîtra l'opposition en apparence permanente entre l'égoïsme
+et l'altruisme, impliquée par le compromis auquel nous sommes arrivés
+dans le dernier chapitre. A la considérer subjectivement, la
+conciliation sera telle que l'individu n'aura pas à balancer entre les
+impulsions qui le concernent et celles qui concernent les autres; mais,
+au contraire, les satisfactions données aux impulsions concernant les
+autres, qui impliquent un sacrifice de soi-même, devenant rares et plus
+appréciées, seront préférées avec si peu d'hésitation, que l'on sentira
+à peine la concurrence que feront à ces impulsions celles qui concernent
+l'individu lui-même. La conciliation subjective sera telle, en outre,
+que, bien que le plaisir altruiste puisse être atteint, cependant on
+n'aura même pas conscience d'avoir pour motif d'action l'obtention du
+plaisir altruiste; on songera uniquement à assurer le plaisir d'autrui.
+En même temps, la conciliation, à la considérer objectivement, sera
+également complète. Bien que chacun n'ayant plus besoin de défendre ses
+prétentions égoïstes, doive tendre plutôt, dès que l'occasion s'en
+présente, à les abandonner, cependant les autres, étant dans de
+semblables dispositions, ne lui permettront pas de le faire dans une
+large mesure, et lui assureront ainsi les moyens de satisfaire ses
+inclinations personnelles comme l'exige le développement de sa vie;
+ainsi, bien qu'on ne soit plus alors égoïste dans le sens ordinaire du
+mot, on aura cependant à jouir de tous les effets d'un égoïsme légitime.
+Ce n'est pas tout; de même qu'au premier moment du progrès, la
+compétition égoïste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel
+chacun ne réclame pas plus que la part qui lui revient, s'élève ensuite
+à une conciliation telle que chacun insiste pour que les autres prennent
+aussi la part qui leur appartient; avec le progrès le plus avancé, la
+compétition altruiste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel
+chacun s'interdit de prendre aucune part illégitime des satisfactions
+altruistes, peut s'élever ensuite à une conciliation telle que chacun
+veille à ce que les autres aient toutes les occasions d'éprouver ces
+plaisirs altruistes: l'altruisme le plus élevé étant celui qui contribue
+non seulement aux satisfactions égoïstes de nos semblables, mais encore
+à leurs satisfactions altruistes.
+
+Quelque éloigné que paraisse encore l'état que nous décrivons, cependant
+on peut suivre et voir déjà à l'oeuvre dans les relations des hommes
+qui sont le mieux doués chacun des facteurs nécessaires pour le
+produire. Ce qui ne se présente alors, même chez ces hommes, qu'à
+certaines occasions et à un faible degré, deviendra avec le progrès de
+l'évolution, nous pouvons l'espérer, habituel et fort, et ce qui est
+maintenant la marque d'un caractère exceptionnellement élevé pourra
+devenir la marque de tous les caractères. En effet ce dont est capable
+la nature humaine la meilleure est à la portée de la nature humaine en
+général.
+
+98. Que ces conclusions obtiennent beaucoup d'adhésions, c'est peu
+probable. Elles ne s'accordent assez ni avec les idées courantes, ni
+avec les sentiments les plus répandus.
+
+Une pareille théorie ne plaira pas à ceux qui déplorent que de plus en
+plus l'on cesse de croire à la damnation éternelle; ni à ceux qui
+suivent l'apôtre de la force brutale en pensant que si la règle de la
+force a été bonne autrefois elle doit être bonne dans tous les temps; ni
+à ceux qui témoignent de leur respect pour celui qui a dit de remettre
+l'épée au fourreau, en répandant l'épée à la main sa doctrine parmi les
+infidèles. La conception que nous proposons serait traitée avec mépris
+par ce régiment de la milice du comte de Fife, dont huit cents hommes,
+au moment de la guerre Franco-allemande, demandèrent à servir au dehors,
+laissant au gouvernement à décider de quel côté ils combattraient. Des
+dix mille prêtres d'une religion d'amour, qui se taisent quand le pays
+est poussé par la religion de la haine, nous n'avons à attendre aucun
+signe d'assentiment, ni de leurs évêques, qui loin obéir au principe
+suprême du maître qu'ils prétendent servir: si l'on vous frappe sur une
+joue, tendez l'autre joue, sont d'avis d'agir selon ce principe: frappez
+pour n'être pas frappé. Ils ne nous approuveront pas non plus les
+législateurs qui après avoir demandé dans leur prière qu'on leur
+pardonne leurs offenses comme ils pardonnent aux autres, décident
+aussitôt d'attaquer ceux qui ne les ont point offensés, et qui, après un
+discours de la reine où a été invoquée «la bénédiction du Dieu
+tout-puissant» pour leurs délibérations, pourvoient immédiatement aux
+moyens de commettre quelque brigandage politique.
+
+Mais bien que les hommes qui professent le christianisme et pratiquent
+le paganisme, ne doivent ressentir aucune sympathie pour cette théorie,
+il y en a d'autres, rangés parmi les antagonistes de la croyance
+commune, qui peuvent ne pas regarder comme une absurdité d'admettre
+qu'une version rationaliste des principes moraux de cette croyance sera
+peut-être un jour mise en pratique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA MORALE ABSOLUE ET LA MORALE RELATIVE
+
+
+99. Appliqué à la morale, beaucoup de lecteurs supposeront que le mot
+«absolu» implique des principes de conduite qui existeraient en dehors
+de tout rapport avec les conditions de la vie telle qu'elle est en ce
+monde, en dehors de toute relation de temps et de lieu, et indépendants
+de l'univers tel que nous le connaissons actuellement, des principes
+«éternels», comme on les appelle. Cependant ceux qui se rappellent la
+doctrine exposée dans les _Premiers Principes_, hésiteront à interpréter
+ce mot de cette manière. Le bien, comme nous pouvons le concevoir,
+suppose nécessairement l'idée du non-bien, ou du mal, comme corrélatif,
+et par suite qualifier de bons les actes de la Puissance qui se
+manifeste dans des phénomènes, c'est supposer que les actes accomplis
+par cette Puissance pourraient être mauvais. Mais comment peut-il se
+produire, en dehors de cette Puissance, des conditions telles que la
+conformité de ses actes à ces conditions les rende bons et leur
+non-conformité mauvais? Comment l'Etre inconditionné peut-il être soumis
+à des conditions supérieures à lui-même?
+
+Si, par exemple, on affirme que la Cause des choses, conçue comme douée
+d'attributs moraux essentiels semblables aux nôtres, a bien fait de
+produire un univers qui, dans la suite d'un temps incommensurable, a
+donné naissance à des êtres capables de plaisir, et qu'elle aurait mal
+fait de s'abstenir de produire un pareil univers; alors, il faut
+expliquer comment, imposant les idées morales qui se sont formées dans
+sa conscience finie à l'Existence infinie qui échappe à la conscience,
+l'homme se met derrière cette Existence infinie et lui prescrit des
+principes d'action.
+
+Comme cela résulte des chapitres précédents, le bien et le mal tels que
+nous les concevons ne peuvent exister que par rapport aux actes d'êtres
+capables de plaisirs et de peines, l'analyse nous ramenant aux plaisirs
+et aux peines comme éléments qui servent à former ces conceptions.
+
+Mais si le mot «absolu», comme nous l'employons plus haut, ne se
+rapporte pas à l'Etre inconditionné, si les principes d'action
+distingués comme absolus et relatifs concernent la conduite d'êtres
+conditionnés, de quelle manière faut-il entendre ces mots? Le meilleur
+moyen d'en expliquer le sens est de faire une critique des conceptions
+courantes sur le bien et le mal.
+
+100. Les conversations qui se rapportent aux affaires de la vie,
+impliquent habituellement la croyance que chaque fait peut être rangé
+sous un chef ou sous l'autre. Dans une discussion politique, des deux
+côtés on prend pour accordé qu'une certaine ligne de conduite qui est
+bonne doit être choisie, tandis que toutes les autres sont mauvaises. Il
+en est de même pour les jugements des actes individuels: chacun de ces
+actes est approuvé ou désapprouvé comme pouvant être classé d'une
+manière définie comme bon ou mauvais. Même quand on admet certaines
+restrictions, on les admet avec l'idée qu'il faut reconnaître à ces
+actes tel ou tel caractère positif.
+
+Nous n'observons pas ce fait seulement dans la manière populaire de
+penser et de parler. Les moralistes, sinon complètement et d'une façon
+déterminée, du moins partiellement et par sous-entendus, expriment la
+même croyance. Dans ses _Méthodes de Morale_ (1re édit., p. 6), M.
+Sidgwick dit: «Qu'il y ait dans n'importe quelle circonstance donnée une
+chose qui doit être faite et que l'on peut connaître, c'est là une
+hypothèse fondamentale qui n'est pas faite par les philosophes
+seulement, mais par tous les hommes qui sont capables de raisonner en
+morale[13].» Dans cette phrase, il n'y a de nettement affirmée que la
+dernière des propositions ci-dessus, à savoir que dans tous les cas, ce
+qui «doit être fait» «peut être connu.» Mais bien que «ce qui doit être
+fait» ne soit pas distinctement identifié avec «le bien,» on a le droit
+d'en inférer, en l'absence de toute indication contraire, que M.
+Sidgwick regarde les deux expressions comme identiques, et il n'est pas
+douteux qu'en concevant ainsi les postulats de la science morale, il ne
+s'accorde avec la plupart, sinon avec l'universalité de ceux qui l'ont
+étudiée. A première vue, il est vrai, rien ne semble plus évident que la
+nécessité d'accepter ces postulats, si l'on admet que les actions
+doivent être jugées. Cependant on peut les mettre en question l'un et
+l'autre et montrer, je crois, qu'ils ne sont soutenables ni l'un ni
+l'autre. Au lieu d'admettre qu'il y a dans chaque cas un bien et un mal,
+on peut prétendre que dans une multitude de cas il n'y a pas de bien, à
+proprement parler, mais seulement un moindre mal; en outre, on peut
+prétendre que dans la plupart de ces cas où il n'y a qu'un moindre mal,
+il n'est pas possible d'affirmer avec quelque précision quel est ce
+moindre mal.
+
+[Note 13: Je ne trouve pas ce passage dans la seconde édition; mais
+cette omission ne paraît pas tenir à un changement de doctrine, mais
+bien à ce que cette phrase ne s'accordait plus aussi naturellement avec
+la forme nouvelle donnée à l'argumentation dans ce paragraphe.]
+
+Une grande partie des incertitudes de la spéculation morale viennent de
+ce que l'on néglige cette distinction entre le bien et le moindre mal,
+entre ce qui est absolument bien et ce qui est bien relativement. En
+outre beaucoup d'incertitudes sont dues à l'hypothèse que l'on peut, en
+quelque sorte, décider dans chaque cas entre deux manières d'agir celle
+qui est moralement obligatoire.
+
+101. La loi du bien absolu ne peut tenir aucun compte de la souffrance,
+si ce n'est celui qu'implique la négation. La souffrance est le
+corrélatif d'une certaine espèce de mal, d'un certain genre de
+divergence par rapport à la manière d'agir, qui répond exactement à tous
+les besoins. Si, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, la
+conception d'une bonne conduite se ramène clairement toujours, lorsqu'on
+l'analyse, à la conception d'une conduite qui produit quelque part un
+surplus de plaisir, tandis que, réciproquement, la conduite conçue comme
+mauvaise est toujours celle qui inflige ici ou là un surplus de
+souffrance positive ou négative; alors ce qui est absolument bon, ce qui
+est absolument droit, dans la conduite, ne peut être que ce qui produit
+un pur plaisir, un plaisir qui n'est mélangé d'aucune peine, n'importe
+où. Par conséquent la conduite qui est suivie de quelque souffrance,
+aussitôt ou un peu plus tard, est partiellement mauvaise, et tout ce que
+l'on peut dire de mieux en faveur de cette conduite, c'est qu'elle est
+la moins mauvaise possible dans les conditions données, qu'elle est
+relativement bonne.
+
+Le contenu des chapitres précédents nous amène ainsi à cette conclusion
+que, si l'on se place au point de vue de l'évolution, les actes humains
+durant l'acheminement au progrès qui s'est fait, se fait et durera
+longtemps encore, doivent rentrer, dans la plupart des cas, dans cette
+catégorie du moindre mal. La somme des maux que ces actions attireront à
+leurs auteurs ou aux autres sera en proportion du désaccord entre le
+naturel dont les hommes héritent de l'état pré-social et les besoins de
+la vie sociale. Tant qu'on souffrira, il y aura du mal, et une conduite
+qui produit du mal dans n'importe quelle mesure ne peut être absolument
+bonne.
+
+Pour éclaircir la distinction sur laquelle nous insistons ici entre la
+conduite parfaite qui est l'objet de la morale absolue et la conduite
+imparfaite qui est l'objet de la morale relative, il faut donner
+quelques exemples.
+
+102. Parmi les meilleurs exemples à citer des actions absolument bonnes,
+sont celles qui se produisent dans les cas où la nature et les besoins
+ont été mis en parfait accord avant que l'évolution sociale eût
+commencé. Nous n'en citerons que deux ici.
+
+Considérez la relation qui existe entre une mère bien portante et un
+enfant bien portant. Entre l'une et l'autre il y a une mutuelle
+dépendance qui est pour tous les deux une source de plaisir. En donnant
+à l'enfant sa nourriture naturelle, la mère éprouve une jouissance; en
+même temps l'enfant satisfait son appétit, et cette satisfaction
+accompagne le développement de la vie, la croissance, l'accroissement du
+bien-être. Suspendez cette relation, et il y a souffrance de part et
+d'autre. La mère éprouve à la fois une douleur physique et une douleur
+morale, et la sensation pénible qui résulte pour l'enfant de cette
+séparation a pour effet un dommage physique et quelque dommage aussi
+pour sa nature émotionnelle. Ainsi l'acte dont nous parlons est
+exclusivement agréable pour tous les deux, tandis que la cessation de
+cet acte est une cause de souffrance pour tous les deux, c'est donc un
+acte du genre que nous appelons ici absolument bon.
+
+Dans les relations d'un père avec son fils nous trouvons un exemple
+analogue. Si celui-là a le corps et l'esprit bien constitués, son fils,
+ardent au jeu, trouve en lui un écho sympathique, et leurs jeux, en leur
+donnant un mutuel plaisir, ne servent pas seulement à développer la
+santé de l'enfant, mais fortifient entre eux ce lien de bonne amitié qui
+rend plus facile dans la suite la direction du père. Si, répudiant les
+stupidités de la première éducation telle qu'on la conçoit aujourd'hui,
+et malheureusement avec l'autorité de l'État, il a des idées
+rationnelles sur le développement mental, et comprend que les
+connaissances de seconde main que l'on puise dans les livres, ne doivent
+s'ajouter aux connaissances de première main obtenues par l'observation
+directe, que lorsqu'on a acquis une somme suffisante de ces dernières,
+il secondera avec une active sympathie l'exploration du monde
+environnant que son fils poursuit avec délices; à chaque instant il
+procure et il éprouve de nouveaux plaisirs en même temps qu'il contribue
+au bien-être définitif de son élève. Ce sont là encore des actes
+purement agréables à la fois dans leurs effets immédiats et dans leurs
+effets éloignés, des actes absolument bons.
+
+Les rapports des adultes présentent, pour les raisons déjà données,
+relativement peu de cas qui rentrent complètement dans la même
+catégorie. Dans leurs transactions quotidiennes, le plaisir diffère plus
+ou moins du plaisir pur par suite de l'imperfection avec laquelle de
+part ou d'autre les facultés répondent aux besoins. Les plaisirs que les
+hommes retirent de leur travail professionnel et de la rémunération de
+leurs services, reçue sous une forme ou l'autre, sont souvent diminués
+par l'aversion qu'inspire le travail. Des cas cependant se présentent où
+l'énergie est si considérable que l'inaction est une fatigue, où le
+travail de chaque jour, n'ayant pas une trop longue durée, est d'un
+genre approprié à la nature, et où, par suite, il donne plus de plaisir
+que de peine. Lorsque les services rendus par un travailleur de cette
+espèce sont payés par un autre homme également attaché à son propre
+travail fait, la transaction entière est du genre que nous considérons
+ici: un échange convenu entre deux personnes ainsi constituées devient
+un moyen de plaisir pour l'une et pour l'autre, sans aucun mélange de
+peine. Si nous songeons à la forme de nature que produit la discipline
+sociale, comme on peut en juger par le contraste entre le sauvage et
+l'homme civilisé, nous devons en conclure que les activités des hommes
+en général prendront toutes à la fin ce caractère. Si nous nous
+rappelons que, dans le cours de l'évolution organique, les moyens du
+plaisir finissent par devenir eux-mêmes des sources de plaisir, et qu'il
+n'y a pas de forme d'action qui ne puisse, par le développement de
+structures appropriées, devenir agréable, nous devons en inférer que les
+activités industrielles s'exerçant par une coopération volontaire,
+finiront par acquérir avec le temps le caractère du bien absolu, tel que
+nous le concevons ici. Déjà même, à vrai dire, ceux qui contribuent à
+nous procurer des jouissances esthétiques sont arrivés à un état fort
+semblable à celui dont nous parlons. L'artiste de génie, poète, peintre
+ou musicien, est un homme qui a le moyen de passer sa vie à accomplir
+des actes qui lui sont directement agréables, en même temps qu'ils
+procurent, immédiatement ou dans la suite, du plaisir aux autres.
+
+Nous pouvons en outre nommer parmi les actes absolument bons certains de
+ceux que l'on range parmi les actes bienveillants. Je dis certains
+d'entre eux, car les actes de bienfaisance par lesquels on s'attirerait
+quelque peine, positive ou négative, pour procurer du plaisir aux
+autres, sont exclus par définition. Mais il y a des actes bienveillants
+d'une espèce qui ne cause absolument que du plaisir. Un homme glisse, un
+passant le retient et l'empêche de tomber; un accident est ainsi prévenu
+et tous les deux sont contents. Un autre qui voyage à pied s'engage dans
+une mauvaise route; un voyageur se prépare à descendre de wagon à une
+station qui n'est pas encore celle où il doit s'arrêter; on les avertit
+de leur erreur, on leur épargne un mal: la conséquence est agréable pour
+tout le monde. Il y a un malentendu entre amis; quelqu'un qui voit
+comment la chose s'est faite, le leur explique; tous en sont heureux.
+Les services rendus à ceux qui nous entourent dans les petites affaires
+de la vie peuvent être, et sont souvent, de nature à procurer un égal
+plaisir à celui qui les rend et à celui qui les reçoit. En vérité, comme
+nous l'avons avancé dans le dernier chapitre, les actes d'un altruisme
+développé devront avoir habituellement ce caractère. Ainsi, de mille
+manières dont ces quelques exemples donnent l'idée, les hommes peuvent
+ajouter mutuellement à leur bonheur sans produire aucun mal; ces
+manières d'agir sont donc absolument bonnes.
+
+En opposition avec ces manières d'agir considérez les actions diverses
+que l'on accomplit à chaque instant, et qui tantôt sont suivies de peine
+pour l'agent, tantôt ont des résultats pénibles en partie pour les
+autres, et qui n'en sont pas moins obligatoires. Comme l'implique
+l'antithèse avec les cas mentionnés plus haut, l'ennui d'un travail
+productif tel qu'on le fait ordinairement, en fait un mal dans la même
+proportion; mais il en résulterait une bien plus grande souffrance, à la
+fois pour le travailleur et pour sa famille, et le mal serait par suite
+d'autant plus grand, si cet ennui n'était pas supporté. Bien que les
+peines que donne à une mère l'éducation de plusieurs enfants soient
+largement compensées par les plaisirs que cette éducation assure et à la
+mère et aux enfants, cependant les misères, immédiates ou éloignées, que
+la négligence de ces soins entraînerait l'emportent tellement sur ces
+peines, qu'il devient obligatoire de se soumettre à ces dernières, comme
+au moindre mal, dans la mesure de ses forces. Un domestique qui manque à
+une convention relative à son travail, ou qui casse continuellement de
+la vaisselle, ou qui commet quelques larcins, peut avoir à souffrir en
+perdant sa place; mais puisque les maux à subir si l'incapacité ou
+l'inconduite devaient être tolérées, non dans un cas seulement, mais
+habituellement, seraient beaucoup plus grands, on doit lui infliger
+cette peine comme un moyen d'en prévenir une plus lourde. Que sa
+clientèle quitte un marchand dont les prix sont trop élevés, ou les
+marchandises de qualité inférieure, qui fait mauvais poids ou qui n'est
+pas exact, son bien-être en souffrira, et il en résultera peut-être
+quelque dommage pour ses proches; mais comme en lui épargnant ces maux,
+on supporterait ceux que sa conduite causerait, et comme avoir égard à
+son intérêt ce serait nuire à celui de quelque marchand plus digne ou
+plus habile auquel la pratique préfère s'adresser, et surtout comme
+l'adoption générale de cette manière de voir, dont l'effet serait
+d'empêcher l'inférieur de souffrir de son infériorité, le supérieur de
+gagner à sa supériorité, produirait un mal universel, l'abandon de la
+clientèle est justifié, son acte est relativement bon.
+
+103. Je passe maintenant à la seconde des propositions énoncées plus
+haut. Après avoir reconnu cette vérité qu'une grande partie de la
+conduite humaine n'est pas absolument bonne, mais seulement relativement
+bonne, nous avons à reconnaître cette autre vérité, que dans plusieurs
+cas où il n'y a pas de manière d'agir absolument bonne, mais seulement
+des manières d'agir plus ou moins mauvaises, il est impossible de dire
+quelle est la moins mauvaise. Nous le montrerons en nous servant des
+exemples que nous avons déjà donnés.
+
+Il y a une certaine mesure dans laquelle il est relativement bien de la
+part des parents de se sacrifier pour leurs enfants; mais il y a un
+point au delà duquel ce sacrifice ne saurait s'accomplir sans produire,
+non-seulement pour le père ou la mère eux-mêmes, mais aussi pour la
+famille, des maux plus grands que ceux que l'on veut prévenir par ce
+sacrifice. Qui déterminera ce point? Il dépend de la constitution et des
+besoins de ceux dont il s'agit; il n'est pas le même dans deux cas
+différents, et l'on ne peut jamais que l'indiquer approximativement. Les
+transgressions ou les manquements d'un domestique vont de fautes
+insignifiantes à des torts graves, et les maux que son renvoi peut
+produire ont des degrés sans nombre, depuis le plus léger jusqu'au plus
+sérieux. On peut le punir pour une légère offense, et l'acte est
+mauvais; ou bien, après de graves offenses on peut ne pas le punir, et
+c'est encore mal faire. Comment déterminer le degré de culpabilité au
+delà duquel il est moins mal de le renvoyer que de ne pas le renvoyer?
+Il en est de même pour les fautes reprochées au marchand. On ne peut
+calculer exactement la somme de peine positive ou négative à laquelle on
+s'exposera en les tolérant, ni la somme de peine positive ou négative à
+laquelle on s'exposera en refusant de les tolérer, et dans les cas
+moyens personne ne peut dire si l'une surpasse l'autre.
+
+Dans les relations plus générales des hommes, il se présente souvent des
+occasions dans lesquelles il est obligatoire de se décider d'une manière
+ou de l'autre, et dans lesquelles cependant la conscience même la plus
+délicate aidée du jugement le plus clairvoyant ne peut décider laquelle
+des deux alternatives est relativement bonne. Deux exemples suffiront.
+
+Voici un marchand qui perd par la faillite d'un débiteur. A moins qu'on
+ne l'aide, il est exposé à faire faillite lui-même; et s'il fait
+faillite il entraînera dans son désastre non seulement sa famille mais
+encore tous ceux qui lui ont fait crédit. En supposant même qu'en
+empruntant il puisse faire face à ses engagements immédiats, il n'est
+pas sauvé pour cela; car c'est un temps de panique, et d'autres parmi
+ses débiteurs en se trouvant gênés eux-mêmes peuvent lui susciter de
+nouvelles difficultés. Demandera-t-il à un de ses amis de lui prêter?
+D'un côté, n'est-ce pas une faute d'attirer incontinent sur soi-même,
+sur sa famille et sur ceux avec lesquels on a des relations d'affaires,
+les maux de sa faillite? De l'autre, n'est-ce pas une faute
+d'hypothéquer la propriété de son ami et de l'entraîner lui aussi avec
+ses proches et ceux qui dépendent de lui dans des risques semblables? Le
+prêt lui permettrait peut-être de revenir sur l'eau; dans ce cas ne
+commettrait-il pas une injustice envers ses créanciers en hésitant à le
+demander? Le prêt pourrait au contraire ne pas le sauver de la
+banqueroute; dans ce cas, en essayant de l'obtenir, ne commet-il pas un
+acte pratiquement frauduleux? Bien que, dans les cas extrêmes, il soit
+peut-être aisé de dire quelle est la manière de faire la moins mauvaise,
+comment est-il possible de le dire dans tous ces cas moyens où l'homme
+d'affaires même le plus pénétrant ne saurait calculer les événements
+possibles?
+
+Prenez encore les difficultés qui naissent souvent de l'antagonisme des
+devoirs de famille et des devoirs sociaux. Voici un fermier que ses
+principes politiques portent à voter en opposition avec son
+propriétaire. Si, étant un libéral, il vote pour un conservateur, non
+seulement il déclare par son acte qu'il vote autrement qu'il ne pense,
+mais il peut contribuer peut-être à ce qu'il regarde comme une mauvaise
+politique: il est possible que par hasard son vote change l'élection, et
+dans une lutte au parlement un seul membre peut décider du sort d'une
+mesure. Même en négligeant, comme trop improbables, de si sérieuses
+conséquences, il est évidemment vrai que si tous ceux qui tiennent en
+eux-mêmes pour les mêmes principes, étaient également détournés de les
+exprimer en votant, il en résulterait une différence dans l'équilibre du
+pouvoir et dans la politique nationale: il est donc clair que s'ils
+restaient tous simplement fidèles à leurs principes politiques, la
+politique qu'il regarde comme la meilleure pourrait triompher. Mais,
+d'un autre côté, comment peut-il s'absoudre de la responsabilité des
+maux qu'il attirera sur ceux qui dépendent de lui s'il accomplit ce qui
+lui paraît être un devoir social péremptoire? Son devoir envers ses
+enfants est-il moins péremptoire? La famille n'a-t elle pas le pas sur
+l'Etat, et le bien-être de l'Etat ne dépend-il pas de celui de la
+famille? Peut-il donc adopter une manière d'agir qui, si les menaces
+qu'on lui a faites s'accomplissent, le fera expulser de sa ferme, et le
+rendra ainsi incapable peut-être pour un temps, peut-être pendant une
+longue période, de nourrir ses enfants? Les rapports entre les maux
+contingents peuvent varier à l'infini. Dans un cas, le devoir public
+s'impose avec force et le mal qui peut en résulter pour les nôtres est
+léger; dans un autre cas la conduite politique a peu d'importance, et il
+est possible qu'il en résulte pour notre famille un grand mal, et il y a
+entre ces extrêmes tous les degrés. En outre, les degrés de probabilité
+de chaque résultat, public ou privé, vont de la presque certitude à la
+presque impossibilité. En admettant donc qu'il soit mal d'agir de
+manière à nuire peut-être à l'état, et en admettant qu'il soit mal
+d'agir de manière à nuire peut-être à la famille, nous avons à
+reconnaître le fait que dans un nombre infini de cas, personne ne peut
+décider laquelle de ces deux manières d'agir est vraisemblablement la
+moins mauvaise à suivre.
+
+Ces exemples montrent, assez que dans la conduite en général, renfermant
+les rapports de l'homme avec lui-même, avec sa famille, avec ses amis,
+avec ses débiteurs et ses créanciers, et avec le public, il est
+ordinaire de voir n'importe quel parti choisi de préférence, procurer
+ici ou là quelque peine; c'est autant à retrancher du plaisir complet,
+et il en résulte que la conduite manque dans la même proportion d'être
+absolument bonne. En outre, ils font voir que pour une partie
+considérable de la conduite, aucun principe qui nous guide, aucune
+méthode d'estimation ne nous rend capables de dire si telle manière
+d'agir qui s'offre à nous est relativement bonne, c'est-à-dire propre à
+causer, de près ou de loin, spécialement ou en général, le plus grand
+excès possible du bien sur le mal.
+
+104. Nous sommes préparés maintenant à traiter d'une manière
+systématique de la distinction entre la morale absolue et la morale
+relative.
+
+On arrive aux vérités scientifiques, de quelque ordre qu'elles soient,
+en éliminant les facteurs qui impliquent les phénomènes et sont en
+contradiction les uns avec les autres et en ne s'occupant que des
+facteurs fondamentaux. Lorsque, en traitant de ces facteurs fondamentaux
+d'une manière abstraite, non comme présentés dans des phénomènes
+actuels, mais comme présentés dans un isolement idéal, on s'est assuré
+des lois générales, il devient possible de tirer des inférences dans des
+cas concrets en tenant compte des facteurs accidentels. Mais c'est
+uniquement à la condition de négliger d'abord ces derniers et de
+reconnaître seulement les éléments essentiels, que nous pouvons
+découvrir les vérités essentielles cherchées. Voyons, par exemple,
+comment la mécanique passe de la forme empirique à la forme rationnelle.
+
+Tout le monde a pu expérimenter ce fait qu'une personne poussée d'un
+côté au delà d'une certaine mesure perd son équilibre et tombe. On a
+observé qu'une pierre jetée ou une flèche lancée ne va pas en ligne
+droite, mais tombe à terre après un trajet qui dévie de plus en plus de
+la direction primitive. Lorsqu'on essaie de casser un bâton sur son
+genou, on s'aperçoit qu'on y parvient plus facilement si l'on prend le
+bâton de chaque côté à une grande distance du genou que si on le tient
+tout près du genou. L'usage quotidien d'un épieu attire l'attention sur
+cette vérité qu'en mettant l'extrémité de l'épieu sous une pierre et en
+le faisant jouer on soulève la pierre d'autant plus facilement que la
+main est plus près de l'autre extrémité. Voilà un certain nombre
+d'expériences, groupées de manière à former des généralisations
+empiriques, qui servent à guider la conduite dans certains cas simples.
+Comment la science de la mécanique est-elle sortie de ces expériences?
+Pour arriver à une formule qui exprime les propriétés du levier, elle
+suppose un levier qui ne puisse pas plier comme un bâton, mais qui soit
+absolument rigide; elle suppose aussi un point d'appui qui n'ait pas une
+large surface comme ceux dont on se sert ordinairement, mais un point
+d'appui sans largeur; elle suppose enfin que le poids à soulever porte
+sur un point défini, au lieu de porter sur une partie considérable du
+levier. Il en est de même pour le corps qui est en équilibre de telle
+sorte qu'il tombe s'il dépasse une certaine inclinaison. Avant de
+formuler la vérité relativement aux relations du centre de gravité et de
+la base, il faut supposer inflexible la surface sur laquelle pose le
+corps, inflexible aussi le bord du corps lui-même, et invariable dans sa
+forme la masse du corps tandis qu'on le fait pencher de plus en plus,
+autant de conditions qui ne sont pas remplies dans les cas ordinairement
+observés. Il en est encore de même s'il s'agit d'un projectile: pour en
+déterminer la course par déduction des lois mécaniques, il faut négliger
+d'abord toutes les déviations causées par sa forme et par la résistance
+de l'air. La science de la mécanique rationnelle est une science qui
+consiste ainsi en une suite de vérités idéales, et qui ne peut se former
+que si l'on imagine des cas idéaux. Elle est impossible tant que
+l'attention porte seulement sur des cas concrets qui présentent toutes
+les complications du frottement, de l'élasticité, etc.
+
+Mais, lorsqu'on a dégagé certaines vérités mécaniques fondamentales, on
+peut grâce à elles mieux diriger ses actes, et on peut les diriger mieux
+encore lorsque, comme on le fait maintenant, on tient compte même des
+éléments qui compliquent les phénomènes et dont on avait fait
+abstraction pour arriver à ces vérités. Avec le progrès, on a reconnu
+les modifications apportées par le frottement et les inférences sont
+transformées comme il convient. La théorie de la poulie est corrigée
+dans son application aux cas réels en tenant compte de la rigidité du
+cordage, et l'on a donné la formule des effets de cette rigidité. La
+stabilité des masses, déterminée d'une manière abstraite par rapport aux
+centres de gravité des masses en relation avec les bases, finit par être
+également déterminée d'une manière concrète en tenant compte aussi de la
+cohésion. Après avoir théoriquement calculé la trajectoire d'un
+projectile comme s'il se mouvait dans le vide, on la calcule d'une
+manière qui se rapproche plus de la réalité en tenant compte de la
+résistance de l'air.
+
+Nous voyons par ces exemples la relation qui existe entre certaines
+vérités absolues de la mécanique et certaines vérités relatives qui
+enveloppent les premières. Nous reconnaissons qu'on ne peut établir
+scientifiquement aucune vérité relative, tant que l'on n'a pas formulé à
+part les vérités absolues. Nous constatons que la mécanique applicable
+au réel se développe seulement quand la mécanique idéale s'est
+développée.
+
+Tout ce qui précède est également vrai de la science morale. De même que
+par d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à
+des notions vagues mais vraies en partie touchant l'équilibre des corps,
+les mouvements des projectiles, les actions du levier; de même par
+d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à des
+notions vagues mais vraies en partie touchant les effets de la conduite
+des hommes par rapport à eux-mêmes, à leurs semblables, à la société, et
+dans le second cas, comme dans le premier, ces notions servent dans une
+certaine mesure à la direction de la pratique. En outre, de même que
+cette connaissance rudimentaire de la mécanique, tout en restant encore
+empirique, devient avec les premiers progrès de la civilisation à la
+fois plus définie et plus étendue, de même avec les premiers progrès de
+la civilisation ces idées morales, tout en gardant encore leur caractère
+empirique, acquièrent plus de précision et deviennent plus nombreuses.
+Mais, comme nous avons vu que la connaissance empirique de la mécanique
+peut se transformer en la science de la mécanique, à la condition
+seulement d'omettre toutes les circonstances qui modifient les faits, et
+de généraliser d'une manière absolue les lois fondamentales des forces;
+nous devons voir ici la morale empirique se transformer en morale
+rationnelle à la condition seulement d'abord de négliger tous les
+accidents qui compliquent les phénomènes et de formuler les lois de la
+bonne conduite, abstraction faite des conditions spéciales qui ont pour
+effet d'obscurcir le problème. Enfin de même que le système des vérités
+de la mécanique, conçues comme absolues, grâce à une séparation idéale,
+est applicable aux problèmes positifs de mécanique de telle sorte qu'en
+tenant compte de toutes les circonstances accidentelles, on puisse
+arriver à des conclusions beaucoup plus rapprochées de la vérité qu'on
+ne le ferait autrement; un système de vérités morales idéales, exprimant
+ce qui est absolument bon, sera applicable à notre état de transition,
+de telle sorte qu'en tenant compte du frottement d'une vie incomplète et
+de l'imperfection des êtres actuels, nous puissions affirmer avec
+quelque exactitude approximative ce qui est relativement bon.
+
+105. Dans un chapitre de la _Statique sociale_, intitulé: «Définition de
+la moralité,» j'ai affirmé que la loi morale proprement dite est la loi
+de l'homme parfait, est la formule de la conduite idéale, est l'exposé
+dans tous les cas de ce qui devrait être, et qu'elle ne peut examiner
+dans ses propositions aucun élément qui implique l'existence de ce qui
+ne devrait pas être. Prenant pour exemple des questions concernant la
+bonne conduite à suivre dans des cas où du mal a déjà été fait, je
+soutenais que l'on ne peut répondre à de pareilles questions «d'après
+des principes purement moraux.» Voici le raisonnement que je faisais:
+
+ «Aucune conclusion ne peut prétendre à la vérité absolue, si
+ elle ne dépend de vérités qui soient absolues elles-mêmes.
+ Avant qu'une inférence soit exacte, il faut que les
+ propositions qui servent de point de départ aient
+ elles-mêmes ce caractère. Un géomètre exige que les lignes
+ droites dont il s'occupe soient véritablement droites, que
+ ses cercles, ses ellipses, ses paraboles, s'accordent avec
+ des définitions précises, répondent d'une manière parfaite
+ et invariable à des équations spécifiées. Si vous lui posez
+ une question où ces conditions ne soient pas remplies, il
+ vous dit qu'il ne peut vous répondre. Il en est de même du
+ moraliste. Il traite seulement de l'homme _droit_. Il
+ détermine les propriétés de l'homme droit, décrit la
+ conduite de l'homme droit, montre ses relations avec les
+ autres hommes droits et comment une société d'hommes droits
+ est constituée. Il est obligé de négliger toute déviation de
+ cette rectitude stricte; il ne peut en admettre aucune dans
+ ses prémisses sans vicier toutes ses conclusions, et pour
+ lui un problème dont un homme _tortu_ serait une donnée est
+ insoluble.»
+
+Faisant allusion à cette théorie, spécialement dans la première édition
+des _Méthodes de la morale_, mais d'une manière plus générale dans la
+seconde édition, M. Sidgwick dit:
+
+«Ceux qui adoptent cette théorie se servent de l'analogie de la
+géométrie pour montrer que la morale doit traiter des relations humaines
+idéalement parfaites, comme la géométrie traite des lignes et des
+cercles idéalement parfaits. Mais la ligne la plus irrégulière a des
+relations spatiales définies dont la géométrie ne refuse pas de
+s'occuper, bien qu'elles soient ordinairement plus complexes que celles
+de la ligne droite. Ainsi, en astronomie, il serait plus commode pour
+l'étude que les astres décrivissent des cercles, comme on l'a cru
+autrefois; mais le fait qu'ils se meuvent non suivant des cercles, mais
+suivant des ellipses, et même des ellipses imparfaites et irrégulières,
+ne les fait pas sortir de la sphère de l'investigation scientifique;
+avec de la patience et de l'habileté, nous avons appris à ramener à des
+principes et à calculer même ces mouvements plus compliqués. C'est
+assurément un artifice fort propre à rendre l'enseignement plus facile
+que de supposer que les planètes se meuvent suivant des ellipses
+parfaites (ou même, comme à une période scientifique moins avancée,
+suivant des cercles): nous permettons ainsi à la connaissance
+individuelle de passer par les mêmes degrés d'exactitude croissante que
+l'a fait la connaissance de la race. Mais ce que nous voulons en
+astronomie, c'est connaître le mouvement réel des étoiles et ses causes,
+et de même en morale nous cherchons naturellement ce qui doit être fait
+dans le monde réel où nous vivons.» (P. 19, 2e éd.)
+
+En commençant par le premier des deux points, celui qui se rapporte à la
+géométrie, j'avoue que je suis surpris de voir mes propositions mises en
+doute, et, après une mûre réflexion, il m'est impossible de comprendre
+la manière de voir de M. Sidgwick sur ce sujet. Lorsque, dans une phrase
+qui précédait celles que j'ai citées ci-dessus, j'ai signalé
+l'impossibilité de résoudre «mathématiquement une série de problèmes
+touchant des lignes tortues et des courbes brisées en tout sens», il ne
+m'est pas venu à l'esprit que je me heurterais à l'affirmation directe
+que «la géométrie ne refuse pas de s'occuper des lignes les plus
+irrégulières». M. Sidgwick affirme qu'une ligne irrégulière, comme celle
+qu'un enfant trace en griffonnant, a «des relations spatiales définies».
+Quel sens donne-t-il ici au mot «défini?» S'il entend que ses relations
+à l'espace en général sont définies en ce sens qu'une intelligence
+infinie pourrait les déterminer, je réponds que pour une intelligence
+infinie toutes les relations spatiales pourraient être définies: il n'y
+aurait plus alors de relations spatiales indéfinies, le mot «défini»
+cessant ainsi de marquer aucune distinction. Si d'un autre côté, en
+disant qu'une ligne irrégulière a «des relations spatiales définies», il
+entend des relations qu'une intelligence humaine peut connaître d'une
+manière définie, alors se présente encore la question: Comment faut-il
+comprendre le mot «défini»? Assurément quelque chose que l'on distingue
+comme défini peut être défini; mais comment pouvons-nous définir une
+ligne irrégulière? Et, si nous ne pouvons définir la ligne irrégulière
+elle-même, comment pouvons-nous connaître ses «relations spatiales»
+d'une manière définie? Comment en l'absence de toute définition la
+géométrie peut-elle s'occuper de cette ligne? Si M. Sidgwick entend par
+là qu'elle peut s'en occuper d'après «la méthode des limites», alors je
+réponds qu'en pareil cas ce n'est pas de la ligne elle-même que traite
+la géométrie, mais de certaines lignes définies mises artificiellement
+en rapports quasi définis avec elle: l'indéfini devient connaissable par
+l'intermédiaire seulement de l'hypothétiquement défini.
+
+Passant au second exemple, la réponse à faire est que, en tant qu'elle
+concerne les rapports entre l'idéal et le réel, la comparaison proposée
+n'ébranle pas, mais fortifie au contraire mon argument. Considérée en
+effet sous son aspect géométrique ou sous son aspect dynamique, dans
+l'ordre nécessaire de son développement ou dans l'ordre que l'histoire
+nous révèle, l'astronomie nous montre partout que des vérités touchant
+des relations simples, théoriquement exactes, doivent être reconnues
+avant que les vérités concernant les relations complexes et pratiquement
+inexactes qui existent réellement puissent être constatées. Appliquée à
+l'interprétation des mouvements planétaires, nous voyons que la théorie
+des cycles et des épicycles était fondée sur une connaissance
+préexistante du cercle; les propriétés d'une courbe idéale étant
+connues, on était en mesure d'exprimer d'une certaine manière les
+mouvements célestes. Nous voyons que l'interprétation copernicienne
+exprimait les faits en fonctions de mouvements circulaires autrement
+distribués et combinés. Nous voyons que le progrès fait par Képler de la
+conception de mouvements circulaires à celle de mouvements elliptiques
+fut rendu possible par une comparaison des faits tels qu'ils se passent
+avec les faits tels qu'ils se passeraient si les mouvements étaient
+circulaires. Nous voyons que les déviations de ces mouvements
+elliptiques, reconnues dans la suite, n'ont pu être reconnues que grâce
+a la supposition déjà faite que ces mouvements étaient elliptiques. Nous
+voyons enfin que même aujourd'hui les prédictions concernant les
+positions exactes des planètes, quand on a tenu compte des
+perturbations, impliquent qu'on se reporte constamment aux ellipses qui
+sont regardées comme leurs orbites normales ou moyennes pour le moment.
+Ainsi, l'affirmation des vérités actuellement connues n'a été rendue
+possible que par l'affirmation antérieure de certaines vérités idéales.
+Pour se convaincre que les faits réels n'auraient pu être établis
+d'aucune autre manière, il suffit de supposer un astronome capable de
+dire qu'il lui importe peu de connaître les propriétés du cercle ou de
+l'ellipse, qu'il a affaire au système solaire tel qu'il existe, et que
+pour cela il n'a qu'à observer et à relever les positions successives et
+à se laisser guider par les faits tels qu'il les a trouvés.
+
+Il en est de même si nous considérons le développement de l'astronomie
+dynamique. La première proposition des _Principes_ de Newton traite du
+mouvement d'un seul corps autour d'un seul centre de force, et les
+phénomènes de mouvement central sont d'abord formulés pour un cas qui
+n'est pas seulement idéal, mais dans lequel la force dont il s'agit
+n'est pas spécifiée: l'auteur s'éloigne ainsi le plus possible de la
+réalité. Ensuite, supposant un principe d'action conforme à une loi
+idéale, la théorie de la gravitation traite les différents problèmes du
+système solaire en le séparant par l'imagination de tout le reste; elle
+fait aussi plusieurs hypothèses imaginaires, comme celle d'après
+laquelle la masse de chacun des corps dont il s'agit serait concentrée
+en son centre de gravité. Plus tard seulement, après avoir établi les
+vérités principales par cet artifice de dégager les facteurs les plus
+importants des moins importants, la théorie est employée aux problèmes
+réels dans l'ordre de leurs degrés ascendants de complexité, et fait
+rentrer un nombre de plus en plus grand des facteurs d'abord négligés.
+Si nous nous demandons comment on aurait pu établir autrement la
+dynamique du système solaire, nous voyons que là aussi des vérités
+simples exactes pour des conditions idéales, ont dû être établies avant
+qu'on pût établir les vérités réelles qui répondent à des conditions
+complexes.
+
+La nécessité dont nous avions parlé de faire précéder la morale
+relative de la morale absolue est ainsi, je pense, rendue plus claire.
+Celui qui a suivi jusqu'ici l'argumentation générale ne niera pas qu'un
+être social idéal ne puisse être conçu constitué de telle sorte que ses
+activités spontanées s'accordent avec les conditions imposées par le
+milieu social formé d'autres êtres identiques. En plusieurs endroits et
+de plusieurs manières, j'ai soutenu que, conformément aux lois de
+l'évolution en général, et conformément aux lois de l'organisation en
+particulier, il y a eu et il y a une adaptation progressive de
+l'humanité à l'état social qui la transforme dans le sens de cet accord
+idéal. Le corollaire déjà déduit et qu'il faut répéter ici, est que
+l'homme ultime est un homme dans lequel ce progrès s'est assez développé
+pour produire une correspondance entre toutes les inclinations de sa
+nature et tous les besoins de sa vie telle qu'elle s'accomplit dans la
+société. S'il en est ainsi, la conséquence nécessaire à admettre est
+qu'il existe un code idéal de conduite donnant la formule de la manière
+d'être de l'homme complètement adapté dans la société complètement
+développée. Nous donnons à ce code le nom de morale absolue, pour le
+distinguer de la morale relative, à ce code dont les prescriptions
+doivent seules être considérées comme absolument bonnes par opposition à
+celles qui sont relativement bonnes ou les moins mauvaises, et qui, en
+tant que système de conduite idéale, doit servir comme de règle pour
+nous aider à résoudre, autant que nous le pourrons, les problèmes de la
+conduite réelle.
+
+105. Il est si important de bien comprendre ce sujet qu'on m'excusera de
+recourir encore à un exemple; il servira mieux à la démonstration, car
+je l'emprunte non à une science inorganique, mais à une science
+organique. Le rapport entre la moralité propre et la moralité comme on
+la conçoit communément est analogue au rapport entre la physiologie et
+la pathologie, et la marche habituellement suivie par les moralistes
+ressemble beaucoup à celle d'un homme qui étudierait la pathologie sans
+avoir étudié d'abord la physiologie.
+
+La physiologie décrit les diverses fonctions qui constituent et
+conservent la vie par leurs combinaisons; en traitant de ces fonctions,
+elle suppose qu'elles s'accomplissent séparément comme il faut, dans une
+mesure convenable et dans l'ordre qui leur est propre; elle ne s'occupe
+que des fonctions à l'état de santé. Si elle explique la digestion, elle
+suppose que le coeur fournit le sang et que le système nerveux des
+viscères stimule les organes directement intéressés. Si elle donne une
+théorie de la circulation, elle suppose que le sang a été produit par
+les actions combinées des appareils destinés à le produire, et qu'il
+est aéré comme il doit l'être. S'il s'agit des relations entre la
+respiration et les actions vitales en général, c'est avec la supposition
+antérieurement faite que le coeur continue à envoyer du sang, non
+seulement aux poumons et à certains centres nerveux, mais encore au
+diaphragme et aux muscles intercostaux. La physiologie néglige les
+défaillances dans l'action de ces différents organes. Elle ne tient pas
+compte des imperfections, elle néglige les dérangements, elle ne
+reconnaît pas la douleur, elle ne sait rien du mal vital. Elle donne
+simplement la formule de ce qui résulte d'une adaptation complète de
+toutes les parties du corps à tous les besoins. C'est dire que, par
+rapport aux actions internes qui constituent la vie du corps, la théorie
+physiologique a une position semblable à celle que la théorie éthique,
+sous sa forme absolue, dont nous avons donné plus haut la conception, a
+par rapport aux actions extérieures qui constituent la conduite. Dès
+qu'elle traite d'un excès de fonction, ou d'un arrêt de fonction, ou
+d'un défaut de fonction et du mal qui en résulte, la physiologie se
+change en pathologie. Nous commençons alors à tenir compte des actions
+mauvaises dans la vie intérieure analogues aux mauvaises actions de la
+vie extérieure dont s'occupent les théories ordinaires de morale.
+
+Mais l'antithèse ainsi présentée n'est encore que préliminaire. Après
+avoir observé le fait qu'il y a une science des actions vitales en tant
+qu'elles s'accomplissent d'une manière normale, qui ne tient pas compte
+des actions anomales, nous avons plus spécialement à observer que la
+science des actions anomales peut atteindre une précision aussi grande
+que possible, à la condition seulement que la science des actions
+normales aura d'abord été bien déterminée; ou plutôt disons que la
+science pathologique dépend pour ses progrès des progrès que la science
+physiologique aura faits d'abord. La conception même des actions
+désordonnées implique auparavant la conception des actions bien
+ordonnées. Avant de pouvoir déterminer si le coeur bat trop vite ou trop
+lentement, il faut savoir quel est le nombre de ses battements dans la
+bonne santé; avant de dire si le pouls est trop faible ou trop fort, il
+faut connaître sa force normale, et ainsi du reste. Les idées de maladie
+les plus grossières et les plus empiriques présupposent des notions sur
+l'état de bonne santé dont la maladie est un dérangement, et il est
+évident que le diagnostic des maladies devient scientifique seulement
+lorsqu'on a une connaissance scientifique des actions organiques à
+l'état sain.
+
+Il y a la même relation entre la moralité absolue, ou la loi du bien
+parfait dans la conduite humaine, et la moralité relative qui,
+reconnaissant du mal dans la conduite, a à décider de quelle manière on
+peut se rapprocher le plus possible du bien. Lorsque, en donnant la
+formule de la conduite normale dans une société idéale, nous avons
+atteint une connaissance scientifique de la morale absolue, nous avons
+en même temps atteint une connaissance scientifique qui, lorsque nous
+l'employons à interpréter les phénomènes des sociétés réelles dans leurs
+états de transition pleins de misères par suite d'une adaptation
+imparfaite (états que nous pouvons appeler pathologiques), nous rend
+capables d'arriver approximativement à des conclusions vraies touchant
+la nature des anomalies et les manières d'agir qui tendent le mieux à
+ramener une conduite normale.
+
+106. Il faut observer maintenant que cette conception de la morale, qui
+paraîtra étrange à beaucoup de lecteurs, est en réalité au fond des
+croyances des moralistes en général. Sans doute elle n'est pas
+expressément reconnue, mais elle est vaguement impliquée dans plusieurs
+de leurs propositions.
+
+Depuis les temps les plus reculés, nous trouvons dans les spéculations
+morales des allusions à l'homme idéal, à ses actes, à ses sentiments, à
+ses jugements. Le bien agir est conçu par Socrate comme l'agir de
+«l'homme le meilleur», qui «comme agriculteur fait bien tout ce qu'exige
+l'agriculture; comme médecin, remplit les devoirs de l'art médical;
+comme citoyen, fait son devoir envers l'Etat.» Platon, dans le _Minos_,
+comme règle à laquelle doit se conformer la loi de l'Etat, «suppose la
+décision de quelque sage idéal;» dans le _Lachès_, la connaissance du
+bien et du mal, telle que la possède l'homme sage, est supposée fournir
+la règle: méprisant «les maximes de la société existante» comme non
+scientifiques, Platon regarde comme le véritable guide cette «idée du
+bien, à laquelle un philosophe seul peut atteindre.» Aristote (_Eth._,
+liv. III, chap. IV), prenant pour règle les décisions de l'homme de
+bien, dit: «L'homme de bien juge en effet toute chose avec droiture, et
+reconnaît la vérité en toute occasion... La principale différence entre
+l'homme de bien et le méchant est peut-être que l'homme de bien voit le
+vrai en toute occasion, puisqu'il est, en quelque sorte, la règle et la
+mesure du vrai.» Les Stoïciens aussi concevaient la «complète rectitude
+d'action» comme «ce que personne ne pouvait réaliser si ce n'est le
+sage»,--l'homme idéal. Epicure aussi avait une règle idéale. Pour lui,
+l'état vertueux consiste en «une jouissance tranquille, exempte de
+trouble, qui ne cause de tort à personne, n'excite aucune rivalité et
+s'approche le plus près possible du bonheur des dieux,» qui «ne
+souffrent eux-mêmes aucun mal et ne causent pas de mal aux autres[14].»
+
+[Note 14: J'emprunte la plupart de ces citations au livre du Dr
+Bain, _Science mentale et morale_.]
+
+Si dans les temps modernes, influencés par des dogmes religieux sur la
+chute et la corruption de l'homme, et par une théorie du devoir dérivée
+du symbole ordinairement admis, les moralistes se sont moins souvent
+reportés à un idéal, cependant ils y font encore quelquefois allusion.
+Nous en voyons une dans le mot de Kant: «Agissez seulement d'après une
+maxime telle que vous puissiez souhaiter de la voir devenir en même
+temps une loi universelle.» Ce mot implique en effet la pensée d'une
+société dans laquelle tous se conforment à une maxime dont l'effet
+serait le bien de tous: il y a là la conception d'une conduite idéale
+dans des conditions idéales. Bien que M. Sidgwick, dans le passage cité
+plus haut, suppose que la morale se rapporte à l'homme tel qu'il est
+plutôt qu'à l'homme comme il devrait être, cependant, parlant ailleurs
+de la morale comme si elle traitait de la conduite telle qu'elle doit
+être plutôt que de la conduite telle qu'elle est, il suppose une
+conduite idéale et indirectement l'homme idéal. A la première page,
+comparant l'éthique, la jurisprudence et la politique, il dit qu'elles
+se distinguent «par ce caractère qu'elles se proposent de déterminer non
+le réel, mais l'idéal; ce qui doit être, non ce qui est.»
+
+Il suffit seulement d'accorder et de rendre précises ces diverses
+conceptions d'une conduite idéale et d'une humanité idéale, pour les
+concilier avec la conception exposée plus haut. Jusqu'à présent, de
+pareilles conceptions sont ordinairement vagues. L'homme idéal ayant été
+conçu d'après les notions courantes en morale, on en fait ensuite un
+modèle pour juger d'après lui de la bonté des actes; mais on tombe ainsi
+dans un cercle vicieux. Pour que l'homme idéal serve de modèle, il faut
+le définir d'après les conditions que sa nature remplit, d'après ces
+exigences objectives auxquelles il faut satisfaire pour que la nature
+soit bonne, et le défaut commun de ces conceptions idéales est de le
+supposer en dehors de toute relation avec ces conditions.
+
+Toutes les allusions à l'homme idéal que nous avons reproduites plus
+haut, impliquent l'hypothèse que l'homme idéal vit et agit dans les
+conditions sociales actuelles. Ce que l'on recherche sans le dire, ce
+n'est pas ce qu'il ferait dans des circonstances absolument
+différentes, mais bien ce qu'il ferait dans les circonstances présentes.
+Or c'est là pour deux raisons recherche futile. La coexistence d'un
+homme parfait et d'une société une imparfaite est impossible, et, alors
+même qu'il n'en serait pas ainsi, la conduite qui en résulterait ne
+donnerait pas la règle cherchée.
+
+En premier lieu, étant données les lois de la vie telles qu'elles sont,
+un homme d'une nature idéale ne peut être produit dans une société
+formée d'hommes dont la nature est éloignée de l'idéal. Nous pourrions
+avec tout autant de raison nous attendre à voir un enfant naître chez
+les nègres avec le type britannique, qu'à voir naître dans un monde
+organiquement immoral un homme organiquement moral. A moins de nier que
+le caractère résulte de la constitution dont on hérite, il faut admettre
+que, puisque dans toute société chaque individu descend d'une souche que
+l'on peut suivre en remontant de quelques générations, et qui se ramifie
+à travers toute la société et participe de sa nature moyenne, il doit,
+malgré des diversités individuelles marquées, subsister de tels
+caractères communs, qu'il soit impossible à qui que ce soit d'atteindre
+une forme idéale bien loin de laquelle resteraient tous les autres.
+
+En second lieu, une conduite idéale, comme celle à laquelle se rapporte
+la théorie morale, n'est pas possible à l'homme idéal au milieu d'hommes
+constitués autrement. Une personne absolument juste et parfaitement
+sympathique ne pourrait vivre et agir conformément à sa nature dans une
+tribu de cannibales. Chez des gens perfides et tout à fait dépourvus de
+scrupules, on se perdrait en montrant une entière sincérité et une
+complète franchise. Si tous ceux qui nous entourent ne reconnaissent que
+la loi du plus fort, celui dont la bonne nature se refuserait à jamais
+faire de la peine aux autres serait réduit à la plus triste condition.
+Il faut une certaine harmonie entre la conduite de chaque membre d'une
+société et la conduite des autres. Un mode d'action entièrement
+différent des modes d'action prédominants ne peut être soutenu longtemps
+sans amener la mort ou de celui qui l'a adopté, ou de ses enfants, ou la
+mort de l'un et des autres à la fois.
+
+Il est donc évident que nous devons considérer l'homme idéal comme
+existant dans l'état social idéal. D'après l'hypothèse de l'évolution,
+ces deux termes se supposent l'un l'autre, et c'est seulement quand ils
+coexistent qu'il peut y avoir une conduite idéale, dont la morale
+absolue doit trouver la formule, et que la morale relative doit prendre
+comme règle pour estimer combien en est éloigné du bien, et quels sont
+les degrés du mal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE DOMAINE DE LA MORALE
+
+
+107. Nous avons montré en commençant que, la conduite dont s'occupe la
+morale étant une partie de la conduite en général, il fallait comprendre
+la conduite en général avant de comprendre cette partie. Après avoir
+pris une connaissance générale de la conduite, non seulement de celle
+des hommes, mais de celle des êtres inférieurs, et non seulement dans sa
+forme actuelle, mais aussi dans son développement, nous avons vu que la
+morale a pour objet la conduite la plus complètement développée, telle
+que la déploie l'être le plus complètement développé, l'homme: que c'est
+la spécification des traits que prend sa conduite lorsqu'elle atteint
+les limites de son évolution. Conçue ainsi comme comprenant les lois du
+bien vivre en général, la morale a un champ plus vaste qu'on ne le lui
+assigne ordinairement. Outre la conduite communément approuvée ou blâmée
+comme bonne ou mauvaise, elle s'étend à toute conduite qui favorise ou
+contrarie, d'une manière directe ou indirecte, notre bien-être ou celui
+des autres.
+
+Comme il résulte de différents passages des chapitres précédents, le
+champ entier de la morale comprend deux grandes divisions, personnelle
+et sociale. Il y a une classe d'actions qui tendent à des fins
+personnelles, qui doivent être jugées dans leurs relations avec le
+bien-être personnel, considéré à part du bien-être des autres; bien
+qu'elles affectent secondairement nos semblables, ces actions affectent
+tout d'abord l'agent lui-même, et doivent être regardées comme bonnes ou
+mauvaises d'une manière intrinsèque suivant qu'elles ont pour lui des
+effets avantageux ou nuisibles. Il y a des actions d'une autre classe
+qui affectent immédiatement et d'une manière éloignée nos semblables, et
+qui, bien que l'on ne doive pas méconnaître leurs effets pour l'agent,
+doivent être jugées comme bonnes et mauvaises surtout d'après leurs
+résultats pour les autres. Les actions de cette classe se divisent en
+deux groupes. Celles du premier groupe tendent à certaines fins de
+manière à entraver illégitimement ou à ne pas entraver la poursuite de
+fins par les autres,--actions que par suite de cette différence nous
+appelons respectivement injustes ou justes. Celles qui forment le second
+groupe sont d'un genre qui a de l'influence sur la condition des autres
+sans intervenir directement dans les relations qui existent entre leurs
+efforts et les résultats de ces efforts; d'une manière ou de
+l'autre,--ce sont des actions dont nous disons qu'elles sont
+bienfaisantes ou malfaisantes. La conduite que nous regardons comme
+bienfaisante comporte elle-même des subdivisions, suivant qu'elle
+consiste à se contenir soi-même pour éviter de causer de la peine, ou à
+faire quelque effort pour procurer du plaisir,--bienfaisance négative ou
+bienfaisance positive.
+
+Chacune de ces divisions et de ces subdivisions doit être considérée
+d'abord comme une partie de la morale absolue, et ensuite comme une
+partie de la morale relative. Après avoir vu quelles doivent être ses
+prescriptions pour l'homme idéal dans les conditions idéales supposées,
+nous serons préparés à voir comment ces prescriptions peuvent être
+observées le mieux possible par les hommes actuels dans les conditions
+de l'existence telle qu'elle est.
+
+108. Pour des raisons déjà indiquées, un code de conduite personnelle
+parfaite est impossible à définir. Beaucoup de formes de la vie,
+différant à un haut degré les unes des autres, peuvent se manifester
+dans une société de telle sorte que les conditions d'une harmonieuse
+coopération se trouvent remplies. Si des types d'hommes variés adaptés à
+des types variés d'activités peuvent ainsi vivre chacun d'une vie
+complète dans son genre, il n'est pas possible de déterminer
+spécifiquement quelles activités sont universellement requises pour
+assurer le bien-être personnel.
+
+Mais, bien que les besoins particuliers à satisfaire pour arriver au
+bien-être individuel varient autant que les conditions matérielles de
+chaque société, les individus de toutes les sociétés ont certains
+besoins généraux à satisfaire. Il faut universellement maintenir un
+équilibre moyen entre les pertes de l'organisme et la nutrition. La
+vitalité normale implique une relation entre l'activité et le repos,
+laquelle ne varie que dans de faibles limites. La perpétuité de la
+société dépend de la satisfaction de ces besoins personnels au premier
+chef qui ont pour effet le mariage et la paternité. Ainsi la perfection
+de la vie individuelle implique certains modes d'action qui sont
+approximativement semblables dans tous les cas et qui par suite font
+partie de l'objet de la morale.
+
+On peut à peine dire qu'il soit possible de ramener même cette partie
+restreinte à une précision scientifique. Mais les exigences morales
+peuvent être ici rattachées aux nécessités physiques de manière à leur
+donner une autorité partiellement scientifique. Il est clair que, entre
+la dépense de la substance corporelle par l'action vitale et
+l'assimilation de matériaux propres à renouveler cette substance, il y a
+un rapport direct. Il est clair aussi qu'il y a un rapport direct entre
+l'usure des tissus par l'effort, et le besoin de ces suspensions
+d'effort pendant lesquelles l'usure se répare. Il n'est pas moins clair
+qu'entre le chiffre de la mortalité et celui des naissances, dans toute
+société, il y a une relation telle que le dernier doit atteindre un
+certain niveau pour faire équilibre au premier et prévenir la
+disparition de la société. On peut en conclure que la recherche d'autres
+fins principales est déterminée de la même manière par certaines
+nécessités naturelles, et que de celles-ci dérivent leurs sanctions
+morales. On peut douter qu'il soit jamais possible de formuler des
+règles précises pour la conduite privée en conformité avec ces besoins.
+Mais la fonction de la morale absolue par rapport à la conduite privée
+est remplie, quand elle a reconnu ces besoins comme généralement
+éprouvés, quand elle a montré qu'il est obligatoire de s'y soumettre, et
+qu'elle a enseigné qu'il faut considérer avec soin si la conduite les
+satisfait autant que possible.
+
+Dans la morale de la conduite personnelle considérée par rapport aux
+conditions actuelles, se présentent toutes les questions relatives au
+degré auquel le bien-être personnel immédiat doit être subordonné ou au
+bien-être personnel final, ou au bien-être des autres. A la manière dont
+nous vivons aujourd'hui, les droits de l'individu au moment présent
+s'opposent à chaque instant à ses droits dans l'avenir, et les intérêts
+individuels sont à chaque instant en lutte avec les intérêts des autres,
+pris séparément ou en société. Dans la plupart des cas, les décisions ne
+sont que des compromis, et la science morale, alors simplement
+empirique, ne peut qu'aider à faire les compromis qui soient le moins
+possible sujets à critique. Pour arriver au meilleur compromis dans
+n'importe quel cas, il faut concevoir exactement les conséquences
+alternatives de telle ou telle manière d'agir. Par suite, autant que
+l'on peut préciser la morale absolue de la conduite individuelle, elle
+doit nous aidera décider entre des exigences personnelles opposées, et
+aussi entre le besoin d'affirmer nos droits et celui de les subordonner
+à ceux des autres.
+
+109. De cette division de la morale qui traite de la bonne direction à
+donner à la conduite privée, considérée abstraction faite des effets
+directement produits sur les autres, nous passons maintenant à cette
+division de la morale qui, considérant exclusivement les effets de la
+conduite par rapport aux autres, traite de la bonne direction à lui
+donner en tenant compte de ces effets.
+
+Le premier groupe de règles qui se rangent dans cette division sont
+celles qui concernent ce que nous distinguons sous le nom de justice. La
+vie individuelle est possible à la condition seulement que chaque organe
+reçoive en retour de son action une quantité équivalente de sang, tandis
+que l'organisme dans son ensemble tire du milieu des matériaux
+assimilables qui sont la compensation de ses efforts; la dépendance
+mutuelle des parties de l'organisme social rend nécessaire, aussi bien
+pour sa vie totale que pour la vie de ses unités, la conservation
+analogue d'une légitime proportion entre les bénéfices et les travaux:
+la relation naturelle entre le travail et le bien-être doit rester
+intacte. La justice, qui formule l'ordre de la conduite et qui lui
+impose des limites, est à la fois la division la plus importante de la
+morale et celle qui comporte la plus grande précision. Ce principe
+d'équivalence, que nous trouvons quand nous en cherchons la racine dans
+les lois de la vie individuelle, comprend l'idée de _mesure_; et, en
+passant à la vie sociale, le même principe nous amène à concevoir
+l'équité ou l'_égalité_ dans les relations des citoyens entre eux; les
+éléments des questions qui se présentent sont _quantitatifs_, et, par
+suite, les solutions revêtent une forme plus scientifique. Tout en
+reconnaissant des différences entre les individus, différences qui
+tiennent à l'âge, au sexe ou à d'autres causes, et nous empêchent de
+regarder les membres d'une société comme absolument égaux, et par suite
+de traiter les problèmes auxquels leurs relations donnent lieu avec la
+précision qu'une égalité absolue rendrait seule possible, nous pouvons
+cependant, en les considérant comme approximativement égaux en vertu de
+leur commune nature d'homme, et en traitant les questions d'équité
+d'après cette supposition, arriver à des conclusions d'un genre assez
+précis.
+
+Cette division de la morale, considérée sous sa forme absolue, doit
+définir les relations équitables d'individus parfaits qui limitent
+mutuellement leurs sphères d'action par le fait de coexister, et qui
+atteignent leurs fins par coopération. Elle a encore bien plus à faire.
+Outre la justice d'homme à homme, elle doit encore traiter de la justice
+dans les relations de chaque homme avec l'agrégat des hommes. Les
+relations entre les individus et l'Etat, considéré comme représentant
+tous les individus, sont à déduire, sujet important et relativement
+difficile. Quel est le fondement moral de l'autorité gouvernementale?
+Pour quelles fins peut-elle légitimement s'exercer? Jusqu'où peut-elle
+aller sans s'écarter du droit chemin? Jusqu'à quel point les citoyens
+sont-ils tenus de reconnaître les décisions collectives d'autres
+citoyens, et au delà de quel point peuvent-ils avec raison refuser de
+s'y soumettre?
+
+Ces relations privées et publiques, considérées comme maintenues dans
+des conditions idéales, une fois formulées, il faut traiter des
+relations analogues dans des conditions réelles; la justice absolue
+étant la règle, il faut déterminer la justice relative en recherchant
+jusqu'où, dans les circonstances présentes, nous pouvons nous rapprocher
+de cette règle. Comme il résulte déjà de plusieurs passages, il est
+impossible, durant les degrés de transition qui nécessitent des
+compromis toujours changeants, de se conformer aux prescriptions de
+l'équité absolue, et l'on ne peut former que des jugements empiriques
+sur la mesure dans laquelle, à un moment quelconque, on peut s'y
+conformer. Tant que la guerre continue et que l'injustice règne dans les
+relations internationales, il ne peut rien y avoir de semblable à une
+justice complète dans l'intérieur de chaque société. L'organisation
+militaire, non moins que l'action militaire, est inconciliable avec la
+pure équité, et l'iniquité qu'elle implique se ramifie inévitablement
+dans toutes les relations sociales; mais il y a, à chaque degré de
+l'évolution sociale, une certaine mesure de variation qui fait qu'on se
+rapproche davantage ou qu'on s'éloigne un peu plus de ce que demande
+l'équité absolue. Aussi faut-il toujours avoir en vue ce qu'elle demande
+pour pouvoir assurer l'équité relative.
+
+110. Des deux subdivisions de la bienfaisance, suivant qu'elle est
+négative ou positive, on ne peut spécialiser ni l'une ni l'autre. Dans
+les conditions idéales, la première n'a qu'une existence nominale, et la
+seconde prend une forme tout à fait différente dont on ne peut donner
+qu'une définition générale.
+
+Dans la conduite de l'homme idéal au milieu d'hommes idéaux, les règles
+qu'on s'impose à soi-même pour épargner de la peine aux autres n'ont pas
+d'application pratique. Comme personne n'éprouve de sentiments qui
+portent à agir de manière à affecter désagréablement les autres, il ne
+saurait y avoir de code restrictif qui se rapporte à cette division de
+la conduite.
+
+Mais si la bienfaisance négative est une partie nominale seulement de la
+morale absolue, elle est une partie actuelle et considérable de la
+morale relative. Car tant que la nature humaine restera imparfaitement
+adaptée à la vie sociale, elle continuera à avoir des tendances qui,
+produisant dans certains cas des actions que nous nommons injustes,
+produisent dans d'autres les actions que nous nommons désobligeantes,
+désobligeantes tantôt en fait, tantôt en paroles; et, par rapport aux
+manières d'agir qui ne sont pas agressives, mais causent cependant de la
+peine, naissent de nombreux et difficiles problèmes. On fait quelquefois
+de la peine aux autres, simplement en soutenant une prétention
+équitable, d'autres fois en rejetant une demande, ou encore en soutenant
+une opinion. Dans ces cas et dans beaucoup d'autres qu'il est facile
+d'imaginer, la question à résoudre est de savoir si, pour éviter de
+faire de la peine, on doit faire le sacrifice de ses sentiments
+personnels, et dans quelle mesure. En outre, dans des cas d'un autre
+genre, on fait de la peine aux autres non par une manière d'agir
+passive, mais par une manière d'agir active. Jusqu'à quel point une
+personne qui s'est mal comportée doit-elle être punie par l'aversion
+qu'on lui témoignera? Un homme commet une action blâmable; faut-il lui
+exprimer sa réprobation ou ne rien dire? Est-il bien de blesser en
+condamnant le préjugé montré par un autre? Il faut répondre à ces
+questions et à d'autres semblables en tenant compte de la peine
+immédiate produite, des avantages qui peuvent résulter de cette peine,
+et du mal qui résulterait peut-être si l'on se refusait à la causer.
+Dans la solution des problèmes de cette classe, le seul secours fourni
+par la morale absolue est de faire bien comprendre qu'on ne saurait être
+autorisé à infliger plus de peine qu'il n'est nécessaire de le faire, ou
+dans son propre intérêt, ou dans l'intérêt d'autrui, ou dans l'intérêt
+d'un principe général.
+
+De la bienfaisance positive sous sa forme absolue, il n'y a rien de
+spécifique à dire, sinon qu'elle doit devenir coextensive à la sphère,
+quelle qu'elle soit, qui lui reste; elle sert à rendre plus complète la
+vie de chacun, en tant qu'il reçoit des services, et à exalter la vie de
+chacun en tant qu'il est capable d'en rendre. Comme avec le
+développement de l'humanité le désir de l'exercer doit s'accroître dans
+tous les coeurs, et la sphère de cet exercice décroître en même temps,
+au point qu'il se produise une compétition altruiste analogue à la
+compétition égoïste dont nous sommes les témoins, il est possible que la
+morale absolue finisse par comporter ce que nous avons appelé plus haut
+une équité supérieure, prescrivant les limitations mutuelles des
+activités altruistes.
+
+Sous sa forme relative, la bienfaisance positive présente de nombreux
+problèmes, aussi importants que difficiles, et dont les solutions sont
+purement empiriques. Jusqu'où faut-il pousser dans chaque cas les
+sacrifices personnels au profit des autres? C'est une question à
+laquelle on fera différentes réponses suivant le caractère des autres,
+leurs besoins, et les divers droits de l'individu lui-même et des siens
+qui peuvent se présenter. Dans quelle mesure, dans des circonstances
+données, doit-on subordonner l'intérêt privé à l'intérêt public? C'est
+une question à laquelle on répondra après avoir considéré l'importance
+de la fin et la gravité du sacrifice. Quel avantage, quel inconvénient
+doit-il résulter de l'assistance gratuite donnée à autrui? C'est encore
+une question qui implique dans chaque cas un calcul des probabilités. En
+traitant bien telle ou telle personne, ne s'expose-t-on pas à faire tort
+à plusieurs autres? Dans quelle limite peut-on rendre service à la
+génération actuelle des inférieurs sans nuire par avance à la génération
+future des supérieurs? Evidemment, à ces questions et à beaucoup
+d'autres semblables que soulève cette division de la morale relative, on
+ne peut faire qu'approximativement des réponses vraies.
+
+Mais bien que la morale absolue, par la règle qu'elle fournit, ne puisse
+pas être ici d'un grand secours pour la morale relative, cependant,
+comme dans les autres cas, elle a du moins quelque utilité en présentant
+à la conscience une conciliation idéale des différentes prétentions en
+jeu, et en suggérant la recherche des compromis tels qu'aucune d'elles
+ne soit méconnue, et que toutes soient satisfaites autant que possible.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAP. I.--La conduite en général
+ II.--L'évolution de la conduite
+ III.--La bonne et la mauvaise conduite
+ IV.--Manières de juger la conduite
+ V.--Le point de vue physique
+ VI.--Le point de vue biologique
+ VII.--Le point de vue psychologique
+ VIII.--Le point de vue sociologique
+ IX.--Critiques et explications
+ X.--La relativité des peines et des plaisirs
+ XI.--L'égoïsme opposé à l'altruisme
+ XII.--L'altruisme opposé à l'égoïsme
+ XIII.--Jugement et compromis
+ XIV.--Conciliation
+ XV.--Morale absolue et morale relative
+ XVI.--Le domaine de la morale.
+
+
+
+899-04.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--9-04.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les bases de la morale évolutionniste, by
+Herbert Spencer
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE ***
+
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+(This file was produced from images generously made
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+
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
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+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
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+
+Project Gutenberg's Les bases de la morale évolutionniste, by Herbert Spencer
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les bases de la morale évolutionniste
+
+Author: Herbert Spencer
+
+Release Date: June 30, 2010 [EBook #33032]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LES BASES</h2>
+
+<h5>DE LA</h5>
+
+<h1>MORALE ÉVOLUTIONNISTE</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>HERBERT SPENCER</h3>
+<br>
+
+<p class="mid">HUITIÈME ÉDITION</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR<br>
+ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie<br>
+108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 108</p>
+
+<h5>1905</h5>
+
+<p class="mid"><i>Tous droits réservés.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>BIBLIOTHÈQUE</h3>
+
+<h2>SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE</h2>
+
+<h5>PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION</h5>
+
+<h4>DE M. ÉM. ALGLAVE</h4>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<br><br>
+
+<h4>FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR</h4>
+
+<h5><i>Successeur de GERMER BAILLIÈRE et Cie</i><br>
+PARIS.--108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN.--PARIS.</h5>
+<hr class="full">
+
+<h3>BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE</h3>
+
+<h5>Publiée sous la direction de M. Émile ALGLAVE<br>
+
+Beaux volumes in-8, la plupart illustrés, cart. à l'angl., chaque
+volume. 6 fr. ou 9 fr.</h5>
+
+<h4>CENT DEUX VOLUMES PARUS</h4>
+
+<h5>DERNIERS VOLUMES PUBLIÉS:</h5>
+<hr class="short">
+
+<div class="sml">
+<p>GROSSE (E.). <b>Les débuts de l'art</b>. Introduction de <span class="sc">L. Marillier</span>. 1 vol.
+in-8, avec 32 gravures dans le texte et 3 pl. hors texte. 6 fr.</p>
+
+<p>GRASSET (J.). <b>Les maladies de l'orientation et de l'équilibre</b>. 1 vol.
+in-8, avec gravures. 6 fr.</p>
+
+<p>DEMENY (G.). <b>Les bases scientifiques de l'éducation physique</b>. 1 vol.
+in-8, avec 198 gravures. 2e édit. 6 fr.</p>
+
+<p>MALMÉJAC (F.). <b>L'eau dans l'alimentation</b>. 1 vol. in-8, avec grav. 6 fr.</p>
+
+<p>MEUNIER (Stan.). <b>La géologie générale</b>. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr.</p>
+
+<p>DEMENY (G.). <b>Mécanisme et éducation des mouvements</b>. 1 vol. in-8, avec
+565 gravures. 2e édit. 9 fr.</p>
+
+<p>BOURDEAU (L.). <b>Histoire de l'habillement et de la parure</b>. 1 vol. in-8.
+6 fr.</p>
+
+<p>MOSSO (A.). <b>Les exercices physiques et le développement intellectuel</b>.
+1 vol. in-8. 6 fr.</p>
+
+<p>LE DANTEC. <b>Les lois naturelles</b>. 1 vol. in-8, avec gravures. 6 fr.
+</p>
+</div>
+
+<h4>A LA MÊME LIBRAIRIE</h4>
+
+<p class="mid">AUTRES OUVRAGES DE HERBERT SPENCER</p>
+
+<h5>TRADUITS EN FRANÇAIS</h5>
+
+<div class="sml">
+<p><b>Introduction à la science sociale</b>. 13e édit., 1 vol. in-8 de la
+<i>Bibliothèque scientifique internationale</i>, cartonné. 6 fr.</p>
+
+<p><b>Les premiers principes</b>, traduits par M. E. Cazelles. 9e édit., 1 vol.
+in-8 de la <i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 10 fr.</p>
+
+<p><b>Classification des sciences</b>, traduit de l'anglais par M. F. Rhétoré. 1
+vol. in-18 de la <i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 8e édit .
+2 fr. 50</p>
+
+<p><b>Principes de psychologie</b>, traduits sur la nouvelle édition anglaise par
+Th. Ribot et A. Espinas. 2 forts vol. in-8 de la <i>Bibliothèque de
+philosophie contemporaine</i>. 20 fr.</p>
+
+<p><b>Principes de biologie</b>, traduits par M. Cazelles. 4e édit., 2 vol. in-8
+de la <i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 20 fr.</p>
+
+<p><b>Principes de sociologie</b>, traduits par Cazelles et Gerschell. 4 vol. in-8
+de la <i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 36 fr. 25</p>
+
+<p> <span class="sc">On vend séparément</span>:</p>
+
+<p> Tome I: <i>Données de la Sociologie</i>. 6e éd. 10 fr.</p>
+
+<p> Tome II: <i>Inductions de la Sociologie.--Relations
+ domestiques</i>. 5e éd. 7 fr. 50</p>
+
+<p> Tome III: <i>Institutions cérémonielles.--Institutions
+ politiques</i>. 4e éd. 15 fr.</p>
+
+<p> Tome IV: <i>Institutions ecclésiastiques</i>. 2e éd. 3 fr. 75</p>
+
+<p><b>Essais sur le progrès</b>, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+<i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 5e édit. 7 fr. 50</p>
+
+<p><b>Essais de politique</b>, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+<i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 4e édit. 7 fr. 50</p>
+
+<p><b>Essais scientifiques</b>, traduits par M. Burdeau. 1 vol. in-8 de la
+<i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 3e édit. 7 fr. 50</p>
+
+<p><b>De l'éducation physique, intellectuelle et morale</b>. 1 vol. in-8 de la
+<i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 11e édit. 5 fr.</p>
+
+<p>Le même, édition populaire de la <i>Bibliothèque utile</i>, 10e éd., br., 60
+c.; cart. à l'angl. 1 fr.</p>
+
+<p><b>L'individu contre l'État</b>, traduit par M. Gerschell. 1 vol. in-18 de la
+<i>Bibliothèque de philosophie contemporaine</i>. 6e édit. 2 fr. 50</p>
+
+<p>COLLINS (Howard). <b>La philosophie systématique de Herbert Spencer</b>. 1 vol.
+in-8, traduit de l'anglais par <span class="sc">H. de Varigny</span>; 4e édition précédée d'une
+préface de Herbert Spencer et mise au courant de ses derniers travaux.
+1904. 10 fr.
+</p>
+
+<p>899-04.--Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> <span class="sc">BRODARD</span>.--9-04.</p>
+</div>
+
+<br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<p>Si l'on se reporte au programme du «Système de philosophie synthétique»,
+on verra que les chapitres détachés de l'ensemble pour former le volume
+actuel<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> constituent la première partie des <i>Principes de morale</i> qui
+doivent terminer le système. Comme le second et le troisième volume des
+<i>Principes de sociologie</i> ne sont pas encore publiés, l'apparition de
+l'ouvrage qui en forme la suite logique semblera peut-être prématurée.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">(retour) </a> Ce volume est intitulé en anglais <i>The data of ethics</i>.</blockquote>
+
+
+<p>J'ai été amené à m'écarter de l'ordre fixé, par la crainte de ne
+pouvoir, si je continuais à suivre cet ordre, exécuter l'oeuvre qui est
+le terme de la série. Des avertissements, répétés dans ces dernières
+années à des intervalles plus rapprochés et avec plus de clarté, m'ont
+appris que je pouvais être définitivement privé de mes forces,--en
+supposant même que ma vie se prolonge,--avant d'avoir achevé la tâche
+que je m'étais marquée à moi-même. Cette dernière partie de la tâche est
+celle pour laquelle toutes les parties précédentes ne sont, à mon avis,
+qu'une préparation. Remontant à l'année 1842, mon premier essai,--des
+lettres sur <i>La sphère propre du gouvernement</i>,--indiquait vaguement que
+je concevais l'existence de certains principes généraux de bien et de
+mal dans la conduite politique; depuis cette époque, mon but final,
+poursuivi à travers tous les buts prochains que je me suis proposés, a
+toujours été de découvrir une base scientifique pour les principes du
+bien et du mal dans la conduite en général. Manquer ce but, après avoir
+fait pour y arriver des travaux si considérables, serait un malheur dont
+je n'aime pas à envisager la possibilité, et j'ai à coeur de le prévenir,
+sinon complètement, du moins en partie. De là l'avance que je prends.
+Bien que cette première division de l'ouvrage qui termine la
+<i>Philosophie synthétique</i> ne puisse, naturellement, contenir les
+conclusions particulières à établir dans l'ouvrage entier, elle les
+implique cependant, de sorte que pour les formuler avec rigueur il
+suffit de recourir à une déduction logique.</p>
+
+
+<p>J'ai surtout à coeur d'esquisser cet ouvrage final, si je ne puis
+l'achever entièrement, parce qu'il y a un pressant besoin d'établir sur
+une base scientifique les règles de la conduite droite. Aujourd'hui que
+les prescriptions morales perdent l'autorité qu'elles devaient à leur
+prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. Il
+est peu de désastres plus redoutables que la décadence et la mort d'un
+système régulateur devenu insuffisant désormais, alors qu'un autre
+système plus propre à régler les moeurs n'est pas encore prêt à le
+remplacer. La plupart de ceux qui rejettent la croyance commune
+paraissent admettre que l'on peut impunément se passer de l'action
+directrice qu'elle exerçait et laisser vacant le rôle qu'elle jouait. En
+même temps, ceux qui défendent la croyance commune soutiennent que,
+faute de la direction qu'elle donne, il n'y a plus de direction
+possible: les commandements divins, à leur avis, sont les seules règles
+que l'on puisse connaître. Ainsi, entre les partisans de ces deux
+doctrines opposées, il y a une idée commune. Les uns prétendent que le
+vide laissé par la disparition du code de morale surnaturelle n'a pas
+besoin d'être comblé par un code de morale naturelle, et les autres
+prétendent qu'il ne serait pas possible de le combler ainsi. Les uns et
+les autres reconnaissent le vide; les uns le désirent, les autres le
+redoutent. Le changement que promet ou menace de produire parmi nous cet
+état, désiré ou craint, fait de rapides progrès: ceux qui croient
+possible et nécessaire de remplir le vide sont donc appelés à faire
+quelque chose en conformité avec leur foi.</p>
+
+<p>A cette raison spéciale je puis en ajouter une autre plus générale. Il
+est résulté un grand dommage de l'aspect repoussant ordinairement donné
+à la règle morale par ceux qui l'exposent, et l'on peut espérer
+d'immenses avantages si on la présente sous l'aspect attrayant qu'elle a
+lorsqu'elle n'est pas déformée par la superstition et l'ascétisme. Si
+un père, donnant avec sévérité de nombreux ordres, les uns nécessaires,
+les autres inutiles, aggrave son austère surveillance par une manière
+d'être tout à fait antipathique; si ses enfants sont obligés de s'amuser
+en cachette; si, en se détournant timidement de leurs jeux, ils ne
+rencontrent qu'un regard froid ou même un froncement de sourcils,
+fatalement l'autorité de ce père ne sera pas aimée, sera peut-être haïe,
+et l'on ne cherchera qu'à s'y soustraire le plus possible. Au contraire,
+un père qui, tout en maintenant avec fermeté les défenses nécessaires
+pour le bien-être de ses enfants ou celui d'autres personnes, non
+seulement s'abstient de défenses inutiles, mais encore donne sa sanction
+à tous leurs plaisirs légitimes, pourvoit aux moyens de les leur
+procurer et regarde avec un sourire d'approbation leurs ébats, un tel
+père est presque sûr de gagner une influence qui ne sera pas moins
+efficace dans le temps présent et le sera en outre d'une manière
+durable. L'autorité de chacun de ces deux pères est le symbole de
+l'autorité de la morale comme on l'a faite et de la morale comme elle
+devrait être.</p>
+
+<p>Le dommage ne résulte pas seulement de cette sévérité excessive de la
+doctrine morale léguée par un passé trop dur. Il vient aussi de
+l'impossibilité d'atteindre son idéal. Dans une réaction violente contre
+le profond égoïsme de la vie telle qu'elle se présente dans des sociétés
+barbares, on a insisté sur le devoir de vivre d'une manière toute
+désintéressée. Mais comme l'égoïsme rampant d'une milice brutale ne
+pouvait pas être corrigé par la tentative d'imposer au moi une sujétion
+absolue dans les couvents et les monastères, de même il ne fallait pas
+chercher à corriger l'inconduite de la commune humanité, telle qu'elle
+est aujourd'hui, en proclamant le principe d'une abnégation à laquelle
+l'homme ne peut arriver. L'effet est plutôt de produire un renoncement
+désespéré à toute tentative de rendre la vie meilleure. On cesse tout
+effort pour atteindre l'impossible et le possible est discrédité en même
+temps. Par une association avec des règles qui ne peuvent être obéies,
+les règles qui pourraient l'être perdent leur autorité.</p>
+
+<p>On fera, je n'en doute pas, plus d'une objection à la théorie de la
+conduite droite esquissée dans les pages suivantes. Des critiques d'une
+certaine classe, loin de se réjouir de voir les principes moraux qu'ils
+justifient autrement coïncider avec des principes moraux
+scientifiquement déduits, seront choqués de cette coïncidence. Au lieu
+d'avouer une ressemblance essentielle, ils exagèrent des différences
+superficielles. Depuis les temps de persécution, un curieux changement
+s'est produit dans les dispositions de la prétendue orthodoxie à l'égard
+de la prétendue hétérodoxie. Autrefois un hérétique, forcé par la
+torture à se rétracter, satisfaisait l'autorité par une docilité
+extérieure; un accord apparent suffisait, quelle que fût en réalité la
+profondeur du désaccord. Maintenant qu'un hérétique ne peut plus être
+contraint par la force à professer la foi ordinaire, on fait ce que l'on
+peut pour que sa foi paraisse le plus éloignée possible de la foi
+commune. Se sépare-t-il du dogme théologique établi? On le traitera
+d'athée, quelle que soit à ses yeux l'impropriété de ce terme.
+Pense-t-il que l'explication spiritualiste des phénomènes n'est pas
+fondée? On le rangera parmi les matérialistes, bien qu'il repousse ce
+nom avec indignation. De même, quelle que petite que soit la différence
+entre la morale naturelle et la morale surnaturelle, c'est une mode de
+l'exagérer au point d'y voir un antagonisme fondamental. Par l'effet de
+cette mode, on isolera probablement de ce volume, pour les condamner,
+des théories qui, prises en elles-mêmes, peuvent facilement être
+présentées comme profondément mauvaises. Pour être plus clair, j'ai
+traité séparément quelques aspects corrélatifs de la conduite et donné
+des conclusions dont chacune est faussée dès qu'on la sépare des autres;
+j'ai ainsi fourni de nombreuses occasions d'être mal compris.</p>
+
+<p>Les relations de cet ouvrage avec ceux qui le précèdent dans la série
+sont de nature à rendre nécessaires de fréquents renvois. Comme il
+contient en réalité les conséquences de principes déjà établis dans
+chacun d'eux, il m'a paru impossible de me dispenser de rétablir ces
+principes. En outre, les présentant dans leurs rapports avec différentes
+théories morales, j'ai été obligé chaque fois de rappeler brièvement au
+lecteur quels ils sont et comment ils sont déduits. De là une foule de
+répétitions qui paraîtront peut-être fastidieuses à quelques-uns. Je ne
+puis cependant regretter beaucoup ce résultat presque inévitable; car
+c'est seulement par des itérations multipliées que des conceptions
+étrangères peuvent s'imposer à des esprits prévenus.</p>
+<br><br>
+
+<h2>LES BASES</h2>
+
+<h5>DE LA</h5>
+
+<h1>MORALE ÉVOLUTIONNISTE</h1>
+<hr class="full">
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>DE LA CONDUITE EN GÉNÉRAL</h4>
+
+<p><b>1.</b> Les termes corrélatifs s'impliquent l'un l'autre; ainsi l'on ne peut
+penser à un père sans penser à un enfant, à un supérieur sans penser à
+un inférieur. Un des exemples les plus communs donnés à l'appui de cette
+doctrine, c'est le lien nécessaire qui unit la conception d'un tout à
+celle d'une partie.</p>
+
+<p>Il est impossible de concevoir l'idée d'un tout sans faire naître
+aussitôt l'idée des parties qui le constituent, et l'on ne peut pas
+davantage concevoir l'idée d'une partie sans provoquer aussitôt l'idée
+de quelque tout auquel elle appartient. Mais il faut ajouter que l'on ne
+saurait avoir une idée correcte d'une partie sans avoir aussi une idée
+correcte du tout correspondant. La connaissance inadéquate de l'un de
+ces termes entraîne, de plusieurs manières, la connaissance inadéquate
+de l'autre.</p>
+
+<p>Si l'on pense à une partie sans la rapporter au tout, elle devient
+elle-même un tout, une entité indépendante, et l'on se fait une idée
+fausse de ses relations à l'existence en général. En outre, on doit
+apprécier mal la grandeur de la partie par rapport à la grandeur du
+tout, si l'on se borne à reconnaître que celui-ci contient celle-là, si
+l'on ne se le représente pas exactement dans toute son étendue. Enfin on
+ne peut pas connaître avec précision la position relative de cette
+partie et des autres, à moins de connaître le tout dans la distribution
+de ses parties aussi bien que dans son ensemble.</p>
+
+<p>Si la partie et le tout, au lieu de simples relations statiques, ont des
+relations dynamiques, il faut posséder une intelligence générale du
+tout pour comprendre la partie. Un sauvage qui n'a jamais vu de voiture
+sera incapable de concevoir l'usage et l'action d'une roue. Le disque
+d'un excentrique, percé d'une ouverture irrégulière, n'a, pour le paysan
+qui ne sait pas la mécanique, ni place ni usage déterminés. Un
+mécanicien même, s'il n'a jamais vu de piano, ne comprendra pas, à
+l'aspect d'une pédale, quelle en est la fonction ou la valeur relative.</p>
+
+<p>C'est surtout lorsqu'il s'agit d'un ensemble organisé que la
+compréhension complète d'une partie implique une grande compréhension du
+tout. Supposez un être, qui ne connaîtrait pas le corps humain, placé en
+présence d'un bras détaché. En admettant même qu'il ne commît pas
+l'erreur de le prendre pour un tout au lieu de le regarder comme une
+partie d'un tout, il ne pourrait cependant expliquer ni ses rapports
+avec les autres parties de ce tout, ni sa structure. Il devinerait à la
+rigueur la coopération des os et des muscles; mais il n'aurait
+absolument aucune idée de la manière dont le bras contribue aux actions
+du tout auquel il appartient, et il ne saurait en aucune façon
+interpréter le rôle des nerfs, ni des vaisseaux qui se ramifient dans ce
+membre et se rattachent séparément à certains organes du tronc. Une
+théorie de la structure du bras implique une théorie de la structure du
+corps tout entier.</p>
+
+<p>Cette vérité vaut non seulement pour les agrégats matériels, mais encore
+pour les agrégats immatériels, les ensembles de mouvements, de faits, de
+pensées, de mots. Les mouvements de la lune ne sont bien compris que si
+l'on tient compte des mouvements du système solaire tout entier. Pour
+arriver à bien charger une arme à feu, il faut connaître les effets
+qu'elle doit servir à produire. Un fragment de phrase, s'il n'est pas
+inintelligible, sera mal interprété en l'absence de ce qui manque.
+Retranchez le commencement et la fin, et le reste d'une démonstration ne
+prouve rien. Les explications fournies par le demandeur sont souvent
+trompeuses tant que l'on n'en a pas rapproché celles du défendeur.</p>
+
+<p>2. La conduite est un ensemble, et, en un sens, un ensemble organique,
+un agrégat d'actions mutuellement liées accomplies par un organisme. La
+division ou l'aspect de la conduite dont traite la morale est une partie
+de ce tout organique, et une partie dont les composantes sont
+indissolublement unies avec le reste. Si l'on s'en rapporte à l'opinion
+commune, tisonner le feu, lire un journal, prendre un repas, sont des
+actes où la moralité n'a rien à voir. Ouvrir la fenêtre pour aérer une
+chambre, prendre un manteau quand l'air est froid ne passent pas pour
+des faits qui aient aucune valeur morale. Ce sont là cependant autant
+de parties de la conduite. La manière de vivre que nous appelons bonne,
+celle que nous appelons mauvaise sont comprises dans la manière de vivre
+en général, avec celle que nous regardons comme indifférente. Le tout
+dont la morale est une partie est le tout constitué par la théorie de la
+conduite prise dans son ensemble, et il faut comprendre ce tout avant
+d'en comprendre une partie.</p>
+
+<p>Examinons de plus près cette proposition.</p>
+
+<p>D'abord, comment définirons-nous la conduite? Il n'y a pas identité
+absolue entre les actes qui la composent et l'agrégat des actions, bien
+que la différence soit faible. Des actions comme celles d'un épileptique
+pendant un accès n'entrent pas dans notre conception de la conduite:
+cette conception exclut les actes qui ne tendent à aucune fin. En
+reconnaissant ce qui est ainsi exclu de cette conception, nous
+reconnaissons en même temps tout ce qu'elle contient, et la définition
+de la conduite à laquelle nous aboutissons est celle-ci: ou l'ensemble
+des actes adaptés à une fin, ou l'adaptation des actes à des fins,
+suivant que nous considérons la somme des actes toute formée, ou que
+nous pensons seulement à sa formation. La conduite, dans la pleine
+acception du mot, doit être prise comme embrassant toutes les
+adaptations d'actes à des fins, depuis les plus simples jusqu'aux plus
+complexes, quelle que soit leur nature spéciale, qu'on les considère
+d'ailleurs séparément ou dans leur totalité.</p>
+
+<p>La conduite en général ainsi distinguée de n'importe quel tout plus
+large constitué par des actions en général, voyons maintenant comment on
+distingue habituellement du reste de la conduite la conduite sur
+laquelle on porte des jugements moraux. Comme nous l'avons déjà dit, une
+grande partie de la conduite ordinaire est indifférente. Irai-je me
+promener à la cascade aujourd'hui, ou bien suivrai-je le bord de la mer?
+Les fins sont ici moralement indifférentes. Si je vais à la cascade,
+passerai-je par le marais ou par le bois? Les moyens sont encore
+moralement indifférents. A chaque instant, la plupart de nos actions ne
+peuvent ainsi être jugées bonnes ou mauvaises par rapport aux fins ou
+aux moyens.</p>
+
+<p>Il n'est pas moins clair que la transition des actes indifférents aux
+actes bons ou mauvais se fait par degrés. Si je suis avec un ami qui
+connaisse déjà le bord de la mer et qui n'ait pas vu la cascade, le
+choix entre l'un et l'autre but de promenade n'est déjà plus moralement
+indifférent; si, la cascade choisie comme but de notre excursion, le
+chemin à travers le marais est trop long pour ses forces, alors que la
+route par le bois est plus courte et plus facile, le choix des moyens
+cesse aussi d'être indifférent. En outre, si, en faisant une de ces
+excursions plutôt que l'autre, je m'expose à n'être pas rentré assez tôt
+pour me trouver à un rendez-vous, si le choix du chemin le plus long a
+le même résultat, alors que je pourrais revenir à temps en prenant la
+route la plus courte, la décision en faveur de l'un ou de l'autre but,
+de l'un ou de l'autre moyen acquiert d'une autre manière une valeur
+morale, et cette valeur morale enfin sera de plus en plus grande suivant
+que ce rendez-vous aura ou quelque importance ou une grande importance,
+ou une importance capitale pour moi ou pour les autres. Ces exemples
+font ressortir cette vérité qu'une conduite où la moralité n'intervient
+pas se transforme par des degrés insensibles et de mille manières en une
+conduite morale ou immorale.</p>
+
+<p>Mais la conduite que nous devons concevoir scientifiquement avant de
+pouvoir nous faire une idée scientifique de ces modes de conduite qui
+sont les objets des jugements moraux, est immensément plus étendue que
+celle à laquelle nous avons fait allusion. Nous n'aurons pas une
+compréhension complète de la conduite en considérant seulement la
+conduite des hommes: nous devons en effet la regarder comme une simple
+partie de la conduite universelle, de la conduite telle qu'elle se
+manifeste chez tous les êtres vivants. Car celle-ci rentre dans la
+définition que nous avons donnée: des actes adaptés à des fins. La
+conduite des animaux supérieurs comparée à celle de l'homme, celle des
+animaux inférieurs comparée à celle des animaux supérieurs diffèrent
+surtout en ce que l'adaptation des actes aux fins est plus ou moins
+simple et incomplète. Ici comme partout, nous devons interpréter le plus
+développé par le moins développé. De même que, pour bien comprendre la
+partie de la conduite dont traite la morale, nous devons étudier la
+conduite humaine dans son ensemble, de même aussi, pour bien comprendre
+la conduite humaine dans son ensemble, il faut l'étudier comme une
+partie du tout plus vaste que constitue la conduite des êtres animés en
+général.</p>
+
+<p>Et nous ne connaîtrons même pas ce tout assez complètement si nous nous
+bornons à considérer la conduite telle qu'elle se manifeste actuellement
+autour de nous. Nous devons faire entrer dans notre conception la
+conduite moins développée dont cette conduite actuelle est sortie dans
+la suite des temps. Nous devons considérer la conduite observée
+aujourd'hui chez les créatures de tout ordre comme le développement de
+la conduite qui a permis à la vie d'arriver dans tous les genres à la
+hauteur où nous la voyons. Cela revient à dire que nous avons d'abord,
+pour préparer le terrain, à étudier l'évolution de la conduite.</p>
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4><span class="sc">L'ÉVOLUTION DE LA CONDUITE</span></h4>
+
+<p>3. Nous sommes très familiarisés aujourd'hui avec l'idée d'une évolution
+de structures à travers les types ascendants de l'animalité. Nous nous
+sommes aussi familiarisés à un haut degré avec cette pensée qu'une
+évolution de fonctions s'est produite <i>pari passu</i> en même temps que
+l'évolution des structures. Faisant un pas de plus, il nous reste à
+concevoir que l'évolution de la conduite est corrélative à cette
+évolution de structures et de fonctions.</p>
+
+<p>Il faut distinguer avec précision ces trois cas. Il est clair que les
+faits établis par la morphologie comparée forment un tout
+essentiellement indépendant, bien qu'on ne puisse l'étudier en général
+ou en détail sans tenir compte des faits qui appartiennent à la
+physiologie comparée. Il n'est pas moins clair que nous pouvons
+appliquer exclusivement notre attention à cette différenciation
+progressive de fonctions et à cette combinaison de fonctions, qui
+accompagnent le développement des structures,--que nous pouvons dire des
+caractères et des connexions des organes seulement ce qu'il faut pour
+parler de leurs actions séparées ou combinées. La conduite forme
+elle-même un sujet distinct du sujet des fonctions, moins que celui-ci
+ne l'est du sujet des structures, mais assez cependant pour constituer
+un sujet essentiellement séparé. Ces fonctions en effet, qui se
+combinent déjà de diverses manières pour former ce que nous regardons
+comme des actes corporels particuliers, sont recombinées encore d'un
+nombre indéfini de façons pour former cette coordination d'actes
+corporels désignée sous le nom de conduite.</p>
+
+<p>Nous avons affaire aux fonctions dans le vrai sens du mot, quand nous
+les considérons comme des processus qui se développent dans le corps;
+et, sans dépasser les limites de la physiologie, nous pouvons traiter de
+leurs combinaisons, tant que nous les regardons comme des éléments du
+<i>consensus</i> vital. Si nous observons comment les poumons aèrent le sang
+que le coeur leur envoie, comment le coeur et les poumons ensemble
+fournissent du sang aéré à l'estomac et le rendent ainsi capable de
+remplir sa tâche; comment ces organes collaborent avec diverses glandes
+de sécrétion ou d'excrétion pour achever la digestion et pour éliminer
+la matière qui a déjà servi; comment enfin tout ce travail a pour effet
+de maintenir le cerveau en état de diriger ces actes qui contribuent
+indirectement à la conservation de la vie, nous ne traitons ainsi que
+des fonctions. Alors même que nous étudions la manière dont les parties
+qui agissent directement autour du tronc,--les jambes, les bras, les
+ailes,--font ce qu'elles doivent faire, nous nous occupons encore des
+fonctions, en tant qu'elles sont physiologiques, aussi longtemps que
+nous limitons notre examen à leurs processus internes, à leurs
+combinaisons internes.</p>
+
+<p>Mais nous abordons le sujet de la conduite dès que nous étudions les
+combinaisons d'actions des organes sensoriels ou moteurs en tant
+qu'elles se manifestent au dehors. Supposons qu'au lieu d'observer les
+contractions musculaires par lesquelles convergent les axes optiques et
+s'adaptent les foyers oculaires (ce qui est du domaine de la
+physiologie), qu'au lieu d'observer la coopération des nerfs, des
+muscles, des os, qui permet de porter la main à telle place et de fermer
+les doigts (c'est encore du domaine de la physiologie), nous observions
+ce fait qu'une arme est saisie par une main que les yeux ont guidée.
+Nous passons alors de la pensée d'une combinaison de fonctions internes
+à la pensée d'une combinaison de mouvements externes. Sans doute, si
+nous pouvions suivre les processus cérébraux qui accompagnent ces
+mouvements, nous trouverions une coordination physiologique interne
+correspondante à cette coordination extérieure d'actions. Mais cette
+hypothèse s'accorde avec cette affirmation que, lorsque nous ignorons la
+combinaison interne et faisons attention seulement à la combinaison
+externe, nous passons d'une partie de la physiologie à une partie de la
+conduite. On pourrait objecter, il est vrai, que la combinaison externe
+donnée comme exemple est trop simple pour être légitimement désignée par
+le nom de conduite; mais il suffit de réfléchir un moment pour voir
+qu'elle se lie par d'insensibles gradations à ce que nous appelons la
+conduite. Supposons que cette arme soit prise pour parer un coup,
+qu'elle serve à faire une blessure, que l'agresseur soit mis en fuite,
+que l'affaire fasse du bruit, arrive à la police, et qu'il s'ensuive
+tous ces actes variés qui constituent une poursuite judiciaire.
+Evidemment l'adaptation initiale d'un acte à une fin, inséparable de
+tout le reste, doit être comprise avec ce reste sous un même nom
+général, et nous passons évidemment par degrés de cette simple
+adaptation initiale, qui n'a pas encore de caractère moral intrinsèque,
+aux adaptations les plus complexes et à celles qui donnent lieu à des
+jugements moraux.</p>
+
+<p>Négligeant toute coordination interne, nous avons donc ici pour sujet
+l'agrégat de toutes les coordinations externes, et cet agrégat embrasse
+non seulement toutes les coordinations formées par des hommes, les plus
+simples comme les plus complexes, mais encore toutes celles que
+produisent tous les êtres inférieurs plus ou moins développés.</p>
+
+<p>4. Nous avons déjà implicitement résolu cette question: en quoi consiste
+le progrès dans l'évolution de la conduite, et comment pourrons-nous le
+suivre depuis les types les plus humbles des créatures vivantes
+jusqu'aux plus élevés? Quelques exemples suffiront pour mettre la
+réponse dans tout son jour.</p>
+
+<p>Nous avons vu que la conduite se distingue de la totalité des actions en
+ce qu'elle exclut les actions qui ne tendent pas à une fin: mais dans le
+cours de l'évolution cette distinction se manifeste par degrés. Chez les
+créatures les plus humbles, la plupart des mouvements accomplis à chaque
+instant ne paraissent pas plus dirigés vers un but déterminé que les
+mouvements désordonnés d'un épileptique. Un infusoire nage au hasard çà
+et là, sans que sa course soit déterminée par la vue d'aucun objet à
+poursuivre ou à éviter, et seulement, selon toute apparence, sous
+l'impulsion de diverses actions du milieu où il est plongé; ses actes,
+qui ne paraissent à aucun degré adaptés à des fins, le conduisent tantôt
+au contact de quelque substance nutritive qu'il absorbe, tantôt au
+contraire dans le voisinage de quelque animal par lequel il est lui-même
+absorbé et digéré. Privés des sens développés et de la puissance motrice
+qui appartiennent aux animaux supérieurs, quatre-vingt-dix-neuf pour
+cent de ces animalcules, qui vivent isolément quelques heures,
+disparaissent en servant à la nutrition d'autres êtres ou sont détruits
+par quelque autre cause. Leur conduite se compose d'actions si peu
+adaptées à des fins que leur vie continue seulement tant que les
+accidents du milieu leur sont favorables.</p>
+
+<p>Mais si, parmi les créatures aquatiques, nous en observons une d'un type
+encore peu élevé, supérieure cependant à l'infusoire, un rotifère par
+exemple, nous voyons en même temps que la taille s'accroît, que la
+structure se développe et que le pouvoir de combiner des fonctions
+s'augmente, comment il se fait aussi un progrès dans la conduite. Nous
+voyons le rotifère agiter circulairement ses cils, et attirer pour s'en
+nourrir les petits animaux qui se meuvent autour de lui; avec sa queue
+préhensive, il se fixe à quelque objet approprié; en repliant ses
+organes extérieurs et en contractant son corps, il se soustrait aux
+dangers qui peuvent de temps à autre le menacer. En adaptant mieux ses
+actions à des fins, il se rend ainsi plus indépendant des faits
+extérieurs et assure sa conservation pour une plus longue période.</p>
+
+<p>Un type supérieur, comme celui des mollusques, permet de marquer encore
+mieux ce contraste. Lorsque nous comparons un mollusque inférieur, comme
+l'ascidie flottante, avec un mollusque d'une espèce élevée, comme un
+céphalopode, nous trouvons encore qu'un plus haut degré de l'évolution
+organique est accompagné d'une conduite plus développée. A la merci de
+tout animal marin assez gros pour l'avaler, entraînée par les courants
+qui peuvent au hasard la retenir en pleine mer ou la laisser à sec sur
+le rivage, l'ascidie n'adapte que fort peu d'actes à des fins
+déterminées, en comparaison du céphalopode. Celui-ci, au contraire,
+tantôt rampe sur le rivage, tantôt explore les crevasses des rochers,
+tantôt nage dans la mer, tantôt attaque un poisson, tantôt se dérobe
+lui-même dans un nuage de liqueur noire à la poursuite d'un animal plus
+gros et se sert de ses tentacules soit pour se fixer au sol, soit pour
+tenir sa proie plus serrée; il choisit, il combine, il proportionne ses
+mouvements de minute en minute, aussi bien pour échapper aux dangers qui
+le menacent que pour tirer parti des hasards heureux; il nous montre
+enfin toute une variété d'actions qui, en servant à des fins
+particulières, servent à cette fin générale: assurer la continuité de
+l'activité.</p>
+
+<p>Chez les animaux vertébrés, nous suivons également ce progrès de la
+conduite parallèlement au progrès des structures et des fonctions. Un
+poisson errant çà et là à la recherche de quelque chose à manger,
+capable de découvrir sa proie par l'odorat ou la vue, mais seulement à
+une faible distance, et à chaque instant forcé de fuir à l'approche
+redoutable de quelque poisson plus gros, ce poisson adapte à des fins
+des actes relativement peu nombreux et très simples; par une conséquence
+naturelle, la durée de sa vie est fort courte. Il y en a si peu qui
+survivent à la maturité, que, pour compenser la destruction des petits
+non encore éclos, du menu fretin et des individus à demi développés,
+une morue doit frayer un million d'oeufs, et, sur ce grand nombre
+d'oeufs, deux autres morues peuvent parvenir à l'âge de frayer à leur
+tour. Au contraire, un mammifère d'un degré élevé dans l'échelle de
+l'évolution, comme un éléphant, adapte beaucoup mieux à leurs fins même
+ces actes généraux qui lui sont communs avec ce poisson. Par la vue,
+aussi bien, probablement, que par l'odorat, il découvre sa nourriture à
+une distance relativement fort grande; et si, de temps à autre, il lui
+faut fuir, il le fait avec beaucoup plus de rapidité que le poisson.
+Mais la principale différence consiste en ce qu'il y a encore ici
+d'autres groupes d'adaptations. Ainsi certains actes se combinent pour
+faciliter la nutrition: par exemple, il brise des branches chargées de
+fruits pour s'en nourrir, il fait un choix de tiges comestibles parmi le
+grand nombre de celles qui s'offrent à lui; en cas de danger, il peut
+non seulement fuir, mais encore, s'il le faut, se défendre ou même
+attaquer le premier, et il se sert alors simultanément de ses défenses,
+de sa trompe et de ses pieds pesants. En outre, nous voyons des actes
+secondaires et variés s'adapter à des fins secondaires; ainsi il va
+chercher la fraîcheur dans une rivière et se sert de sa trompe pour
+s'arroser, ou bien il emploie une baguette pour chasser les mouches qui
+s'attachent à son dos, ou encore il sait faire entendre des sortes de
+cris d'alarme pour avertir le troupeau, et conformer lui-même ses actes
+à ces cris s'ils sont poussés par d'autres éléphants. Evidemment,
+l'effet d'une conduite si développée est d'assurer l'équilibre des
+actions organiques pendant des périodes beaucoup plus longues.</p>
+
+<p>Si nous étudions maintenant la manière d'agir du plus élevé parmi les
+mammifères, de l'homme, nous ne trouvons pas seulement des adaptations
+de moyens à fins plus nombreuses et plus exactes que chez les mammifères
+ordinaires, nous faisons encore la même remarque en comparant les races
+humaines supérieures aux races humaines inférieures. Prenons une des
+fins les plus importantes, nous la verrons bien plus complètement
+atteinte par l'homme civilisé que par le sauvage, et nous y verrons
+concourir un nombre relativement plus grand d'actes secondaires.
+S'agit-il de la nutrition? La nourriture est obtenue plus régulièrement
+par rapport à l'appétit; elle est de meilleure qualité, plus propre,
+plus variée, mieux préparée. S'agit-il du vêtement? Les caractères de la
+fabrication et de la forme des articles qui servent à l'habillement, et
+leur adaptation aux besoins sont de jour en jour, d'heure en heure,
+améliorés. S'agit-il des habitations? Entre les huttes de terre et de
+branchages habitées par les sauvages les plus arriérés et la maison de
+l'homme civilisé, il y a autant de différence extérieure que dans le
+nombre et la valeur des adaptations de moyens à fins que supposent
+respectivement ces deux genres de constructions. Si nous comparons les
+occupations ordinaires du sauvage avec les occupations ordinaires de
+l'homme civilisé,--par exemple les affaires du commerçant qui supposent
+des transactions multiples et complexes s'étendant à de longues
+périodes, les professions libérales, préparées par des études
+laborieuses et chaque jour assujetties aux soucis les plus variés, ou
+les discussions, les agitations politiques employées tantôt à soutenir
+telle mesure et tantôt à combattre telle autre,--nous rencontrons non
+seulement des séries d'adaptations de moyens à fins qui dépassent
+infiniment en variété et en complexité celles des races inférieures,
+mais des séries qui n'ont pas d'analogues dans ces races. La durée de la
+vie, qui constitue la fin suprême, s'accroît parallèlement à cette plus
+grande élaboration de la vie produite par la poursuite de fins plus
+nombreuses.</p>
+
+<p>Mais il est nécessaire de compléter cette conception d'une évolution de
+la conduite. Nous avons montré qu'elle consiste en une adaptation des
+actes aux fins, telle que la vie se trouve prolongée. Cette adaptation
+augmente encore le total de la vie. En repassant en effet les exemples
+donnés plus haut, on verra que la longueur de la vie n'est point, par
+elle-même, la mesure de l'évolution de la conduite: il faut encore tenir
+compte de la quantité de vie. Par sa constitution, une huître peut se
+contenter de la nourriture diffuse contenue dans l'eau de mer qu'elle
+absorbe; protégée par son écaille à peu près contre tous les dangers,
+elle est capable de vivre plus longtemps qu'une sèche, exposée malgré
+ses facultés supérieures à de nombreux hasards; mais aussi la somme
+d'activités vitales dans un intervalle donné est bien moindre pour
+l'huître que pour la sèche. De même un ver, ordinairement caché à la
+plupart de ses ennemis par la terre sous laquelle il se fait un chemin
+et qui lui fournit assez pour sa pauvre subsistance, peut arriver à
+vivre plus longtemps que ses parents annelés, les insectes; mais l'un de
+ceux-ci, durant son existence de larve ou d'insecte parfait, expérimente
+un plus grand nombre de ces changements qui constituent la vie. Il n'en
+est pas autrement quand nous comparons dans le genre humain les races
+les plus développées aux moins développées. La différence entre les
+années que peuvent vivre un sauvage et un homme civilisé ne permet pas
+d'apprécier exactement combien la vie diffère chez l'un et chez l'autre,
+si l'on considère le total de la vie comme un agrégat de pensées, de
+sensations et d'actes. Aussi, pour estimer la vie, nous en multiplierons
+la longueur par la largeur, et nous dirons que l'augmentation vitale
+qui accompagne l'évolution de la conduite résulte de l'accroissement de
+ces deux facteurs. Les adaptations plus multiples et plus variées de
+moyens à fins, par lesquelles les créatures plus développées satisfont
+des besoins plus nombreux, ajoutent toutes quelque chose aux activités
+exercées dans le même temps, et contribuent chacune à rendre plus longue
+la période pendant laquelle se continuent ces activités simultanées.
+Toute évolution ultérieure de la conduite augmente l'agrégat des
+actions, en même temps qu'elle contribue à l'étendre dans la durée.</p>
+
+<p>5. Passons maintenant à un autre aspect des phénomènes, à un aspect
+distinct de celui que nous avons étudié, mais nécessairement associé
+avec lui. Nous n'avons considéré jusqu'à présent que les adaptations de
+moyens à fins qui ont pour dernier résultat de compléter la vie
+individuelle. Considérons les adaptations qui ont pour fin la vie de
+l'espèce. Si chaque génération subsiste, c'est parce que des générations
+antérieures ont veillé à la conservation des jeunes. Plus l'évolution de
+la conduite qui sert à la défense de la vie individuelle est développée
+et suppose une haute organisation, plus la conduite relative à l'élevage
+des petits doit être elle-même développée. A travers les degrés
+ascendants du règne animal, ce second genre de conduite présente des
+progrès successifs égaux à ceux que nous avons observés dans le premier.
+En bas, où les structures et les fonctions sont peu développées et le
+pouvoir d'adapter des actes à des fins encore faible, il n'y a pas, à
+proprement parler, de conduite pour assurer la conservation de l'espèce.
+La conduite pour le maintien de la race, comme la conduite pour le
+maintien de l'individu, sort par degrés de ce qui ne peut être appelé
+une conduite. Les actions adaptées à une fin sont précédées d'actions
+qui ne tendent à aucune fin.</p>
+
+<p>Les protozoaires se divisent et se subdivisent, par suite de changements
+physiques sur lesquels ils n'ont aucun contrôle, ou, d'autres fois,
+après un intervalle de repos, se brisent en petites parties qui se
+développent séparément pour former autant d'individus nouveaux. Dans ce
+cas, pas plus que dans le précédent, il n'y a pas de conduite. Un peu
+plus haut, le progrès consiste en ce qu'il se forme, à certains moments,
+dans le corps de l'animal, des cellules germes et des cellules de sperme
+qui sont projetées à l'occasion dans l'eau environnante et abandonnées à
+leur sort: une sur cent mille peut-être arrive à maturité. Ici encore,
+nous voyons le développement et la dispersion des nouveaux êtres se
+faire sans que les parents s'en occupent. Les espèces immédiatement
+supérieures, comme les poissons, qui choisissent les endroits favorables
+pour y déposer leurs oeufs, les crustacés d'un genre élevé, qui
+charrient des masses d'oeufs jusqu'à ce qu'ils soient éclos, font voir
+des adaptations de moyens à fins que nous pouvons désigner du nom de
+conduite; mais c'est encore une conduite du genre le plus simple.
+Lorsque, comme dans une certaine espèce de poissons, le mâle veille sur
+les oeufs et en éloigne les intrus, c'est une nouvelle adaptation de
+moyens à fins, et l'on peut employer plus résolument dans ce cas le mot
+de conduite.</p>
+
+<p>Si nous passons à des créatures bien supérieures, comme les oiseaux, qui
+bâtissent des nids, couvent leurs oeufs, nourrissent leurs petits
+pendant de longues périodes et les assistent encore quand ils sont
+capables de voler; ou comme les mammifères, qui allaitent un certain
+temps leurs petits, et continuent ensuite à leur apporter de la
+nourriture ou à les protéger pendant qu'ils prennent eux-mêmes leur
+nourriture, jusqu'à ce qu'ils soient capables de se suffire à eux-mêmes,
+nous voyons comment la conduite qui a pour but la conservation de
+l'espèce se développe pas à pas avec celle qui sert à la conservation de
+l'individu. Cette organisation supérieure qui rend celle-ci possible
+rend également possible celle-là.</p>
+
+<p>L'humanité marque dans ce genre un grand progrès. Comparé avec les
+animaux, le sauvage, supérieur déjà dans la conduite qui se rapporte à
+sa propre conservation, est supérieur aussi dans la conduite qui a pour
+fin la conservation de sa race. Il pourvoit en effet à un plus grand
+nombre de besoins de l'enfant; les soins des parents durent plus
+longtemps et s'étendent à apprendre aux enfants les arts, à leur donner
+les habitudes qui les préparent à l'existence qu'ils doivent mener. La
+conduite de cet ordre, aussi bien que celle de l'autre, se développe
+encore davantage sous nos yeux, quand nous nous élevons du sauvage à
+l'homme civilisé. L'adaptation des moyens à des fins dans l'éducation
+des enfants est plus complète; les fins à atteindre sont plus
+nombreuses, les moyens plus variés, et l'emploi en est plus efficace; la
+protection, la surveillance se continuent aussi pendant une bien plus
+grande partie de la vie.</p>
+
+<p>En suivant l'évolution de la conduite, de manière à nous faire une idée
+exacte de la conduite en général, nous devons donc reconnaître la
+dépendance mutuelle de ces deux genres. A parler généralement, l'un ne
+peut se développer sans que l'autre se développe, et ils doivent
+parvenir simultanément l'un et l'autre au plus haut degré de leur
+évolution.</p>
+
+<p>6. Cependant, on se tromperait en affirmant que l'évolution de la
+conduite devient complète, lorsqu'elle atteint une adaptation parfaite
+de moyens à fins pour conserver la vie individuelle et élever les
+enfants, ou plutôt je dirais que ces deux premiers genres de conduite ne
+peuvent pas arriver à leur forme la plus haute, sans qu'un troisième
+genre de conduite, qu'il nous reste à nommer, atteigne lui-même sa forme
+la plus élevée.</p>
+
+<p>Les créatures innombrables et de toute espèce qui remplissent la terre
+ne peuvent vivre entièrement étrangères les unes aux autres; elles sont
+plus ou moins en présence les unes des autres, se heurtent les unes
+contre les autres. Dans une grande proportion, les adaptations de moyens
+à fins dont nous avons parlé sont les composantes de cette «lutte pour
+l'existence» engagée à la fois entre les membres d'une même espèce et
+les membres d'espèces différentes; et, le plus souvent, une heureuse
+adaptation faite par une créature implique une adaptation manquée par un
+être de la même espèce ou d'une espèce différente. Pour que le carnivore
+vive, il faut que des herbivores meurent, et, pour élever ses petits, il
+doit priver de leurs parents les petits d'animaux plus faibles. Le
+faucon et sa couvée ne subsistent que par le meurtre de beaucoup de
+petits oiseaux; ces petits oiseaux à leur tour ne peuvent multiplier, et
+leur progéniture ne peut se nourrir que par le sacrifice de vers et de
+larves innombrables. La compétition entre membres de la même espèce a
+des résultats analogues, bien que moins frappants. Le plus fort s'empare
+souvent par la violence de la proie qu'un plus faible a attrapée.
+Usurpant à leur profit exclusif certains territoires de chasse, les plus
+féroces relèguent les autres animaux de leur espèce en des lieux moins
+favorables. Chez les herbivores, les choses se passent de la même
+manière; les plus forts s'assurent la meilleure nourriture, tandis que
+les plus faibles, moins bien nourris, succombent directement d'inanition
+ou indirectement par l'inhabileté à fuir leurs ennemis qui résulte de ce
+défaut même d'alimentation. Cela revient à dire que, chez ceux dont la
+vie se passe à lutter, aucun des deux genres de conduite déterminés plus
+haut ne peut arriver à un complet développement. Même chez les animaux
+qui ont peu à craindre de la part d'ennemis ou de compétiteurs, comme
+les lions ou les tigres, il y a fatalement encore quelques défauts
+d'adaptation des moyens aux fins dans la dernière partie de leur vie. La
+mort par la faim qui résulte de l'impuissance à saisir sa proie est une
+preuve que la conduite n'atteint pas son idéal.</p>
+
+<p>De cette conduite imparfaitement développée, nous passons par antithèse
+à la conduite parvenue à la perfection. En considérant ces adaptations
+d'actes à des fins, qui restent toujours incomplètes, parce qu'elles ne
+peuvent être faites par une créature sans qu'une autre créature soit
+empêchée de les faire, nous nous élevons à la pensée d'adaptations
+telles que toutes les créatures pourraient les faire sans empêcher les
+autres créatures de les faire également. Voilà nécessairement le
+caractère distinctif de la conduite la plus développée. Aussi longtemps
+en effet que la conduite se composera d'adaptations d'actes à fins,
+possibles pour les uns à la condition seulement que les autres ne
+puissent faire les mêmes adaptations, il y aura toujours place pour des
+modifications par lesquelles la conduite atteindrait une phase où cette
+nécessité serait évitée et qui augmenterait la somme de la vie.</p>
+
+<p>De l'abstrait passons au concret. Nous reconnaissons que l'homme est
+l'être dont la conduite est le plus développée; recherchons à quelles
+conditions sa conduite, sous les trois aspects de son évolution, atteint
+sa limite. D'abord, tant que la vie n'est entretenue que par le pillage,
+comme celle de certains sauvages, les adaptations de moyens à fins ne
+peuvent atteindre en aucun genre le plus haut degré de la conduite. La
+vie individuelle, mal défendue d'heure en heure, est prématurément
+interrompue; l'éducation des enfants fait souvent tout à fait défaut, ou
+elle est incomplète si elle ne manque pas entièrement; de plus, la
+conservation de l'individu et celle de la race ne sont assurées, dans la
+mesure où elles le sont, que par la destruction d'autres êtres, d'une
+autre espèce ou de la même. Dans les sociétés formées par la composition
+et la recomposition des hordes primitives, la conduite reste
+imparfaitement développée dans la mesure où se perpétuent les luttes
+entre les groupes et les luttes entre les membres des mêmes groupes; or
+ces deux traits sont nécessairement associés, car la nature, qui pousse
+aux guerres internationales, porte également aux attaques d'individu à
+individu. La limite de l'évolution ne peut donc être atteinte par la
+conduite que dans les sociétés tout à fait paisibles. Cette adaptation
+parfaite de moyens à fins pour la conservation de la vie individuelle et
+l'éducation de nouveaux individus, à laquelle chacun peut atteindre sans
+empêcher les autres d'en faire autant, constitue, dans sa véritable
+définition, un genre de conduite dont on ne peut approcher que si les
+guerres diminuent ou cessent tout à fait.</p>
+
+<p>Mais nous avons encore une lacune à combler, car il y a un dernier
+progrès dont nous n'avons pas encore parlé. Outre que chacun peut agir
+de telle sorte qu'il parvienne à ses fins sans empêcher les autres de
+parvenir aux leurs, les membres d'une société peuvent s'entr'aider à
+atteindre leur but. Si des citoyens unis se rendent plus facile les uns
+aux autres l'adaptation des moyens aux fins,--soit indirectement par une
+coopération industrielle, soit directement par une assistance
+volontaire,--leur conduite s'élève à un degré plus haut encore
+d'évolution, puisque tout ce qui facilite pour chacun l'adaptation des
+actes aux fins augmente la somme des adaptations faites et sert à rendre
+plus complète la vie de tous.</p>
+
+<p>7. Le lecteur qui se rappellera certains passages des <i>Premiers
+principes</i>, des <i>Principes de biologie</i> et des <i>Principes de
+psychologie</i> reconnaîtra dans les passages qui précèdent, sous une autre
+forme, le mode de généralisation déjà adopté dans ces ouvrages. On se
+souviendra particulièrement de cette proposition que la vie est «la
+combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et
+successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences
+extérieures;» et surtout de cette formule abrégée et plus nette d'après
+laquelle la vie est «l'adaptation continuelle de relations internes à
+des relations externes».</p>
+
+<p>La différence dans la manière de présenter ici les faits par rapport à
+la manière dont nous les présentions autrefois consiste surtout en ceci
+que nous ignorons la partie intérieure de la correspondance pour nous
+attacher exclusivement à cette partie extérieure constituée par les
+actions visibles. Mais l'une et l'autre partie sont en harmonie, et le
+lecteur qui désirerait se préparer lui-même à bien comprendre le sujet
+de ce livre au point de vue de l'évolution ferait bien d'ajouter, à
+l'aspect plus spécial que nous allons considérer, les aspects que nous
+avons déjà décrits.</p>
+
+<p>Cette remarque faite en passant, je reviens à l'importante proposition
+établie dans les deux chapitres précédents et qui a été, je pense,
+pleinement justifiée. Guidés par cette vérité que la conduite dont
+traite la morale est une partie de la conduite en général, et qu'il faut
+bien comprendre ce que c'est que la conduite en général pour comprendre
+spécialement ce que c'est que cette partie; guidés aussi par cette autre
+vérité que, pour comprendre la conduite en général, nous devions
+comprendre l'évolution de la conduite, nous avons été amenés à
+reconnaître que la morale a pour sujet propre la forme que revêt la
+conduite universelle dans les dernières étapes de son évolution. Nous
+avons aussi conclu que ces dernières étapes dans l'évolution de la
+conduite sont celles que parcourt le type le plus élevé de l'être,
+lorsqu'il est forcé, par l'accroissement du nombre, à vivre de plus en
+plus en présence de ses semblables. Nous sommes ainsi arrivés à ce
+corollaire que la conduite obtient une sanction morale à mesure que les
+activités, devenant de moins en moins militantes et de plus en plus
+industrielles, sont telles qu'elles ne nécessitent plus ni injustice ni
+opposition mutuelles, mais consistent en coopérations, en aides
+réciproques, et se développent par cela même.</p>
+
+<p>Ces conséquences de l'hypothèse de l'évolution, il nous reste à voir
+qu'elles s'accordent avec les idées morales directrices auxquelles les
+hommes se sont élevés par d'autres voies.</p>
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>LA BONNE ET LA MAUVAISE CONDUITE</h4>
+
+<p>8. En comparant les sens qu'il a dans différents cas et en observant ce
+que ces sens ont de commun, nous parvenons à déterminer la signification
+essentielle d'un mot. Cette signification, pour un mot qui est
+diversement appliqué, peut aussi être connue en comparant l'une avec
+l'autre celles de ses applications qui diffèrent le plus entre elles.
+Cherchons de cette manière ce que signifient les mots bon et mauvais.</p>
+
+<p>Dans quel cas donnons-nous l'épithète de bon à un couteau, à un fusil, à
+une maison? Quelles circonstances d'autre part nous conduisent à traiter
+de mauvais un parapluie ou une paire de bottes? Les caractères attribués
+ici par les mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i> ne sont pas des caractères
+intrinsèques; car, en dehors des besoins de l'homme, ces objets n'ont ni
+mérites ni démérites. Nous les appelons bons ou mauvais suivant qu'ils
+sont plus ou moins propres à nous permettre d'atteindre des fins
+déterminées. Le bon couteau est un couteau qui coupe; le bon fusil, un
+fusil qui porte loin et juste; la bonne maison, une maison qui procure
+convenablement l'abri, le confort, les commodités qu'on y cherche.
+Réciproquement, le mal que l'on trouve dans le parapluie ou la paire de
+bottes se rapporte à l'insuffisance au moins apparente de ces objets
+pour atteindre certaines fins, comme de nous protéger de la pluie ou de
+garantir efficacement nos pieds.</p>
+
+<p>Il en est de même si nous passons des objets inanimés aux actions
+inanimées. Nous appelons mauvaise la journée où une tempête nous empêche
+de satisfaire quelque désir. Une bonne saison est l'expression employée
+lorsque le temps a favorisé la production de riches moissons.</p>
+
+<p>Si, des choses et des actions où la vie ne se manifeste pas, nous
+passons aux êtres vivants, nous voyons encore que ces mots, dans leur
+application courante, se rapportent à l'utilité. Dire d'un chien d'arrêt
+ou d'un chien courant, d'un mouton ou d'un boeuf, qu'ils sont bons ou
+mauvais, s'entend, dans certains cas, de leur aptitude à atteindre
+certaines fins pour lesquelles les hommes les emploient, et, dans
+d'autres cas, de la qualité de leur chair en tant qu'elle sert à
+soutenir la vie humaine.</p>
+
+<p>Les actions des hommes considérées comme moralement indifférentes, nous
+les classons aussi en bonnes ou mauvaises suivant qu'elles réussissent
+ou qu'elles échouent. Un saut est bon, abstraction faite d'une fin plus
+éloignée, lorsqu'il atteint exactement le but immédiat que l'on se
+propose en sautant; et au billard, un coup est bon, suivant le langage
+ordinaire, lorsque les mouvements sont tout à fait ce qu'ils doivent
+être pour le succès d'une partie. Au contraire, une promenade où l'on
+s'égare, une prononciation qui n'est pas distincte sont mauvaises, parce
+que les actes ne sont pas adaptés aux fins comme ils doivent l'être.</p>
+
+<p>En constatant ainsi le sens des mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i> quand on les
+emploie dans d'autres cas, nous comprendrons plus facilement leur
+signification quand on s'en sert pour caractériser la conduite sous son
+aspect moral. Ici encore, l'observation nous apprend qu'on les applique
+suivant que les adaptations de moyens à fins sont ou ne sont pas
+efficaces. Cette vérité est quelque peu déguisée. Les relations sociales
+sont en effet si enchevêtrées que les actions humaines affectent souvent
+simultanément le bien-être de l'individu, de ses descendants et de ses
+concitoyens. Il en résulte de la confusion dans le jugement des actions
+comme bonnes ou mauvaises; car des actions propres à faire atteindre des
+fins d'un certain ordre peuvent empêcher des fins d'un autre ordre
+d'être atteintes. Néanmoins, quand nous démêlons les trois ordres de
+fins et considérons chacune d'elles séparément, nous reconnaissons
+clairement que la conduite par laquelle on atteint chaque genre de fin
+est bonne et que celle qui nous empêche de l'atteindre est relativement
+mauvaise.</p>
+
+<p>Prenons d'abord le premier groupe d'adaptations, celles qui servent à la
+conservation de la vie individuelle. En réservant l'approbation ou la
+désapprobation relativement au but qu'il se propose ultérieurement, on
+dit qu'un homme qui se bat fait une bonne défense, si sa défense est en
+effet de nature à assurer son salut; les jugements touchant les autres
+aspects de sa conduite restant les mêmes, le même homme s'attire un
+verdict défavorable si, en ne considérant que ses actes immédiats, on
+les juge inefficaces. La bonté attribuée à un homme d'affaires, comme
+tel, se mesure à l'activité et à la capacité avec lesquelles il sait
+acheter et vendre à son avantage, et ces qualités n'empêchent pas la
+dureté avec les subalternes, une dureté que l'on condamne. Un homme qui
+prête fréquemment de l'argent à un ami, lequel gaspille chaque fois ce
+qu'on lui a prêté, se conduit d'une manière louable à la considérer en
+elle-même; cependant, s'il va jusqu'à s'exposer à la ruine, il est
+blâmable pour avoir porté si loin le dévouement. Il en est de même des
+jugements exprimés à chaque instant sur les actes des personnes de notre
+connaissance, quand leur santé, leur bien-être est en jeu. «Vous
+n'auriez pas dû faire cela,» dit-on à celui qui traverse une rue
+encombrée de voitures. «Vous auriez dû changer d'habits,» à celui qui a
+pris froid à la pluie. «Vous avez bien fait de prendre un reçu.»--«Vous
+avez eu tort de placer votre argent sans prendre conseil.» Ce sont là
+des appréciations très ordinaires. Toutes ces expressions d'approbation
+ou de désapprobation impliquent cette affirmation tacite que, toutes
+choses égales d'ailleurs, la conduite est bonne ou mauvaise suivant que
+les actes spéciaux qui la composent, bien ou mal appropriés à des fins
+spéciales, peuvent conduire ou non à la fin générale de la conservation
+de l'individu.</p>
+
+<p>Ces jugements moraux que nous portons sur les actes qui concernent
+l'individu sont ordinairement exprimés sans beaucoup de force, en partie
+parce que les inspirations de nos inclinations personnelles,
+généralement assez fortes, n'ont pas besoin d'être fortifiées par des
+considérations morales, en partie parce que les inspirations de nos
+inclinations sociales, moins fortes et souvent peu écoutées, en ont
+besoin; de là un contraste. En passant à cette seconde classe
+d'adaptations d'actes à des fins qui servent à l'élevage des enfants,
+nous ne trouvons plus aucune obscurité dans l'application qu'on leur
+fait des mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i>, suivant qu'elles sont efficaces ou
+non. Les expressions: bien élever ou mal élever, qu'elles se rapportent
+à la nourriture, ou à la qualité et à la quantité des vêtements, ou aux
+soins que les enfants réclament à chaque instant, indiquent
+implicitement que l'on reconnaît, comme des fins spéciales que l'on doit
+atteindre, le développement des fonctions vitales, en vue d'une fin
+générale, la continuation de la vie et de la croissance. Une bonne mère,
+dira-t-on, est celle qui, tout en veillant à tous les besoins physiques
+de ses enfants, leur donne aussi une direction propre à leur assurer la
+santé mentale; un mauvais père est celui qui ne pourvoit pas aux
+nécessités de la vie pour sa famille, ou qui, de quelque autre manière,
+nuit au développement physique et mental de ses enfants. De même pour
+l'éducation qui leur est donnée ou préparée. On affirme qu'elle est
+bonne ou mauvaise (souvent il est vrai à la légère) suivant que les
+méthodes en sont appropriées aux besoins physiques et psychiques, de
+manière à assurer la vie des enfants pour le présent tout en les
+préparant à vivre complètement et longtemps quand ils auront grandi.</p>
+
+<p>Mais l'application des mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i> est plus énergique quand
+il s'agit de cette troisième division de la conduite comprenant les
+actes par lesquels les hommes influent les uns sur les autres. Dans la
+défense de leur propre vie et l'éducation de leurs enfants, les hommes,
+en adaptant leurs actes à des fins, peuvent si bien s'opposer à des
+adaptations pareilles chez les autres hommes qu'il faudra toujours
+imposer des bornes aux empiètements possibles; les dommages causés par
+ces conflits entre actions servant de part et d'autre à la conservation
+de l'individu sont si graves, qu'il faut ici des défenses péremptoires.
+De là ce fait que les qualifications de bon et mauvais sont plus
+spécialement appliquées chez nous aux actes qui favorisent la vie
+complète des autres ou qui lui font obstacle. Le mot <i>bonté</i>, pris
+séparément, suggère avant tout l'idée de la conduite d'un homme qui aide
+un malade à recouvrer la santé, qui fournit à des malheureux les moyens
+de subsister, qui défend ceux qui sont injustement attaqués dans leur
+personne, leur propriété, ou leur réputation, ou qui assure son concours
+à quiconque promet d'améliorer la condition de ses semblables. Au
+contraire, le mot <i>méchanceté</i> fait penser à la conduite d'un homme qui
+passe sa vie à entraver la vie des autres, soit en les maltraitant, soit
+en détruisant ce qui leur appartient, soit en les trompant, ou en les
+calomniant.</p>
+
+<p>Ainsi les actes sont toujours appelés bons ou mauvais, suivant qu'ils
+sont bien ou mal appropriés à des fins, et toutes les inconséquences qui
+peuvent se rencontrer dans l'usage que nous faisons des mots viennent de
+l'inconséquence des fins. Mais l'étude de la conduite en général et de
+l'évolution de la conduite nous a préparés à concéder ces
+interprétations. Les raisonnements exposés plus haut font voir que la
+conduite à laquelle convient la qualification de bonne est la conduite
+relativement la plus développée, et que la qualification de mauvaise
+s'applique à celle qui est relativement la moins développée. Nous avons
+dit que l'évolution, tendant toujours à la conservation de l'individu,
+atteint sa limite lorsque la vie individuelle est la plus grande
+possible, en longueur et en largeur; nous voyons maintenant, en laissant
+de côté les autres fins, qu'on appelle bonne la conduite par laquelle
+cette conservation de soi est favorisée, et mauvaise la conduite qui
+tend à la destruction de l'individu. Nous avons montré aussi qu'à
+l'accroissement du pouvoir de conserver la vie individuelle,--qui est le
+fruit de l'évolution,--correspond un accroissement du pouvoir de
+perpétuer l'espèce par l'élevage des enfants, et que, dans cette
+direction, l'évolution atteint sa limite lorsque le nombre nécessaire
+d'enfants amenés à l'âge mûr est capable d'une vie complète en plénitude
+et en durée. A ce second point de vue, on dit que la conduite des
+parents est bonne ou mauvaise suivant qu'elle se rapproche ou s'écarte
+de ce résultat idéal. Le raisonnement montre encore que l'établissement
+d'un état social rend possible et réclame une forme de conduite telle
+que la vie soit complète pour chacun et les enfants de chacun, non
+seulement sans priver les autres du même avantage, mais encore en
+favorisant leur développement. Nous avons trouvé enfin que c'est là la
+forme de conduite que l'on regarde essentiellement comme bonne. En
+outre, de même que l'évolution nous a paru devenir la plus haute
+possible lorsque la conduite assure simultanément la plus grande somme
+de vie à l'individu, à ses enfants et aux autres hommes, nous voyons ici
+que la conduite appelée bonne se perfectionne et devient la conduite
+considérée comme la meilleure quand elle permet d'atteindre ces trois
+classes de fins dans le même temps.</p>
+
+<p>9. Ces jugements sur la conduite impliquent-ils quelque postulat?
+Avons-nous besoin d'une hypothèse pour appeler bons les actes qui
+favorisent la vie de l'individu ou de ses semblables, et mauvais ceux
+qui tendent directement ou indirectement à la mort de celui qui les
+accomplit ou des autres? Oui, nous avons fait une hypothèse d'une
+extrême importance; une hypothèse qui est nécessaire pour toute
+appréciation morale.</p>
+
+<p>La question à poser nettement et à résoudre avant d'aborder une
+discussion morale quelconque est une question très controversée de notre
+temps: La vie vaut-elle la peine de vivre? Adopterons-nous la théorie
+pessimiste? Adopterons-nous la théorie optimiste? Ou, après avoir pesé
+les arguments des pessimistes et ceux des optimistes, conclurons-nous
+que la balance est en faveur d'un optimisme mitigé?</p>
+
+<p>De la réponse à cette question dépend absolument toute décision
+relativement à la bonté ou à la méchanceté de la conduite. Pour ceux qui
+regardent la vie non comme un avantage, mais comme un malheur, il faut
+blâmer plutôt que louer la conduite qui la prolonge; si la fin d'une
+existence odieuse est désirable, on doit applaudir à ce qui hâtera cette
+fin et condamner les actions qui favoriseraient sa durée pour
+l'individu ou pour les autres. D'un autre côté, ceux qui embrassent
+l'optimisme, ou qui, sans être tout à fait optimistes, soutiennent
+cependant que le bien dans cette vie l'emporte sur le mal, porteront des
+jugements tout opposés; d'après eux, on doit approuver une conduite qui
+favorise la vie de l'individu et des autres et désapprouver celle qui
+lui nuit ou la met en danger.</p>
+
+<p>La dernière question est donc de savoir si l'évolution a été une faute,
+et surtout l'évolution qui perfectionne l'adaptation des actes à des
+fins dans les degrés ascendants de l'organisation. Si l'on soutient
+qu'il aurait mieux valu qu'il n'y eût pas d'êtres animés quelconques, et
+que plus tôt ils cesseront d'exister mieux cela vaudra, on aura un ordre
+déterminé de conclusions relativement à la conduite. Si l'on soutient,
+au contraire, que la balance est en faveur des êtres animés, bien plus,
+si l'on prétend que cette balance leur sera de plus en plus favorable
+dans l'avenir, les conclusions à tirer seront d'un ordre tout différent.
+Si même on alléguait que la valeur de la vie ne doit pas être appréciée
+par son caractère intrinsèque, mais bien par ses conséquences
+extrinsèques,--par certains résultats supposés au delà de cette
+vie,--nous arriverions à des conclusions du même ordre que dans le cas
+précédent, mais sous une autre forme. En effet la foi dans cette
+dernière hypothèse peut bien condamner un attentat volontaire à une vie
+misérable, mais elle ne peut pas approuver une prolongation gratuite
+d'une telle vie. La théorie pessimiste fait blâmer une législation qui
+tend à accroître la longévité, tandis que la théorie optimiste la fait
+hautement apprécier.</p>
+
+<p>Eh bien, ces opinions irréconciliables ont-elles quelque chose de
+commun? Les hommes pouvant être divisés en deux écoles adverses sur
+cette question essentielle, il faut rechercher s'il n'y a rien que les
+deux théories radicalement opposées accordent l'une et l'autre. Dans la
+proposition optimiste, que l'on affirme tacitement lorsque l'on emploie
+les mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i> avec leur sens ordinaire, et dans la
+proposition pessimiste qui, si elle est faite ouvertement, implique
+l'emploi des mêmes mots avec un sens inverse du sens ordinaire, un
+examen attentif ne découvre-t-il pas une autre proposition cachée sous
+celles-là, une proposition qu'elles renferment l'une et l'autre, et qui
+peut être affirmée avec plus de certitude, une proposition
+universellement reconnue?</p>
+
+<p>10. Oui, il y a un postulat que les pessimistes et les optimistes
+admettent également. Leurs arguments de part et d'autre supposent comme
+évident de soi-même que la vie est bonne ou mauvaise suivant qu'elle
+apporte ou n'apporte pas un surplus de sensations agréables. Le
+pessimiste déclare qu'il condamne la vie parce qu'elle aboutit à plus de
+peine que de plaisir. L'optimiste défend la vie dans cette croyance
+qu'elle apporte plus de plaisir que de peine. L'un et l'autre prennent
+pour critérium la nature de la vie au point de vue de la sensibilité.
+Ils accordent que la question de savoir si la vie est une manière d'être
+bonne ou mauvaise revient à celle-ci: La conscience, dans ses
+oscillations, se maintient-elle au-dessus du point d'indifférence dans
+une sensation de plaisir ou tombe-t-elle au-dessous, dans la peine?
+Leurs théories opposées supposent également que la conduite doit tendre
+à la préservation de l'individu, de la famille et de la société, dans
+l'hypothèse seulement où la vie apporterait plus de bonheur que de
+misère.</p>
+
+<p>La différence du point de vue ne peut changer ce verdict. Le pessimiste
+soutient que les maux prédominent dans la vie et l'optimiste prétend que
+ce sont les plaisirs; mais l'un et l'autre admettent que les peines
+actuelles doivent être compensées par des plaisirs futurs et qu'ainsi la
+vie, justifiée ou non dans ses résultats immédiats, est justifiée par
+ces derniers résultats. L'hypothèse impliquée dans ces deux jugements
+reste donc la même. On se décide encore en comparant la somme des
+plaisirs à celle des peines. Les uns et les autres jugent qu'il faut
+maudire l'existence, si, au surplus de misères actuelles, doit s'ajouter
+un surplus de misères dans l'avenir, et qu'il faut la bénir au contraire
+si, en admettant que le mal surpasse le bien aujourd'hui, on suppose que
+le bien l'emportera un jour sur le mal. Il faut donc reconnaître qu'en
+appelant bonne la conduite qui sert à la conservation de la vie,
+mauvaise celle qui l'arrête ou la détruit, en supposant ainsi qu'on doit
+bénir la vie et non la maudire, nous affirmons nécessairement que la
+conduite est bonne ou mauvaise selon que la somme de ses effets est
+agréable ou pénible.</p>
+
+<p>Pour expliquer autrement le sens des mots <i>bon</i> et <i>mauvais</i>, il n'y a
+qu'une seule théorie possible, celle d'après laquelle les hommes
+auraient été créés afin d'être pour eux-mêmes des sources de misères, et
+seraient tenus de continuer à vivre pour que leur créateur ait la
+satisfaction de contempler leurs souffrances. C'est là une théorie que
+personne ne soutient ouvertement, et qui n'est clairement formulée nulle
+part; cependant il y a beaucoup d'hommes qui l'acceptent sous une forme
+déguisée. Les religions inférieures sont toutes pénétrées de cette
+croyance qu'une vie de douleur est agréable aux dieux. Ces dieux sont
+des ancêtres sanguinaires divinisés, et il est naturel de croire qu'ils
+aiment les supplices; de leur vivant, ils trouvaient leurs délices à
+torturer les autres êtres, et l'on suppose que c'est leur procurer les
+mêmes délices que les faire assister à des tortures. Ces conceptions
+subsistent longtemps. Il n'est pas nécessaire de rappeler les fakirs
+indiens qui se suspendent à des crochets de fer, ou les derviches
+orientaux qui se font eux-mêmes des blessures, pour montrer que, dans
+des sociétés déjà fort développées, on peut encore trouver des hommes
+regardant la douleur volontaire comme un moyen de s'assurer la faveur
+divine. Sans nous étendre sur les jeûnes et les mortifications, nous
+savons bien qu'il y a eu, et qu'il y a encore chez les chrétiens, cette
+croyance que le Dieu auquel Jephté, pour se le rendre propice, sacrifie
+sa fille, peut être rendu propice en effet par les peines que l'on
+s'inflige à soi-même. Cette autre idée,--conséquence de la
+première,--qu'on offense Dieu en se procurant du plaisir, a subsisté
+longtemps et conserve encore aujourd'hui beaucoup de partisans; si elle
+n'est pas un dogme formel, elle constitue cependant une croyance dont
+les effets sont assez visibles.</p>
+
+<p>Sans doute, de pareilles croyances se sont affaiblies de nos jours. Le
+plaisir que des dieux féroces étaient supposés prendre à la vue des
+tortures s'est, dans une grande mesure, transformé; c'est aujourd'hui la
+satisfaction d'une divinité qui aimerait voir les hommes se mortifier
+eux-mêmes pour assurer leur bonheur futur. Il est clair que les adeptes
+d'une théorie si profondément modifiée ne rentrent pas dans la classe
+des hommes dont nous nous occupons maintenant. Bornons-nous à cette
+classe: supposons que le sauvage immolant des victimes à un dieu
+cannibale ait parmi les hommes civilisés des descendants convaincus que
+le genre humain est né pour souffrir et qu'il est de son devoir de
+continuer à vivre dans la misère pour le plus grand plaisir de son
+créateur: nous serons bien forcés de reconnaître que la race des
+adorateurs du diable n'est pas encore éteinte.</p>
+
+<p>Laissons de côté les gens de cette sorte, s'il y en a; leur croyance est
+au-dessus ou au-dessous de tout raisonnement. Tous les autres doivent
+soutenir, ouvertement ou tacitement, que la raison dernière pour
+continuer de vivre est uniquement de goûter plus de sensations agréables
+que de sensations pénibles, et que cette supposition seule permet
+d'appeler bons ou mauvais les actes qui favorisent ou contrarient le
+développement de la vie.</p>
+
+<p>Nous sommes ici ramenés à ces premières significations des mots <i>bon</i> et
+<i>mauvais</i>, que nous avions laissées pour considérer les secondes. Car,
+en nous rappelant que nous appelons bonnes et mauvaises les choses qui
+produisent immédiatement des sensations agréables et désagréables, et
+aussi ces sensations elles-mêmes,--un bon vin, un bon appétit, une
+mauvaise odeur, un mauvais mal de tête,--nous voyons que ces sens
+directement relatifs aux plaisirs et aux peines s'accordent avec les
+sens qui se rapportent indirectement aux plaisirs et aux peines. Si nous
+appelons bon l'état de plaisir lui-même, comme un bon rire; si nous
+appelons bonne la cause prochaine d'un état de plaisir, comme une bonne
+musique; si nous appelons bon tout agent qui de près ou de loin nous
+conduit à un état agréable, comme un bon magasin, un bon maître; si nous
+appelons bon, en le considérant en lui-même, tout acte si bien adapté à
+sa fin qu'il favorise la conservation de l'individu et assure ce surplus
+de plaisir qui rend la conservation de soi désirable; si nous appelons
+bon tout genre de conduite qui aide les autres à vivre, et cela dans la
+croyance que la vie comporte plus de bonheur que de misère: il est alors
+impossible de nier que,--en tenant compte de ces effets immédiats ou
+éloignés pour une personne quelconque,--ce qui est bon ne se confonde
+universellement avec ce qui procure du plaisir.</p>
+
+<p>11. Diverses influences morales, théologiques et politiques conduisent
+les hommes à se déguiser eux-mêmes cette vérité. Dans ce cas le plus
+général de tous, comme en certains cas plus particuliers, les hommes
+sont bientôt si préoccupés des moyens d'atteindre une fin, qu'ils en
+viennent à prendre ces moyens pour la fin elle-même. L'argent, par
+exemple, qui est un moyen de pourvoir à ses besoins, un malheureux le
+regarde comme la seule chose que l'on doive s'efforcer de se procurer,
+et il ne songe pas à satisfaire ses besoins. Exactement de la même
+manière, la conduite jugée préférable, parce qu'elle conduit le mieux au
+bonheur, a fini par être regardée comme préférable en elle-même,--non
+seulement en tant que fin prochaine (ce qu'elle doit être), mais aussi
+en tant que fin dernière,--à l'exclusion de la fin dernière véritable.
+Cependant un examen attentif amène bien vite à reconnaître la vraie fin
+dernière. Le malheureux dont nous parlions, si nous le forçons à
+s'expliquer, est obligé de reconnaître la valeur de l'argent pour
+obtenir les choses désirables. De même, pour le moraliste qui regarde
+telle conduite comme bonne en elle-même et telle autre comme mauvaise:
+une fois poussé dans ses derniers retranchements, il est obligé de se
+rabattre sur les effets agréables ou pénibles de ces deux genres de
+conduite.--Pour le prouver, il suffit de remarquer qu'il nous serait
+impossible de les juger comme nous le faisons, si leurs effets étaient
+inverses.</p>
+
+<p>Supposons qu'une blessure ou un coup produise une sensation agréable et
+entraîne à sa suite un accroissement de nos facultés d'agir ou de jouir:
+nous ferions-nous d'une attaque l'idée que nous en avons maintenant? Ou
+bien supposez qu'une mutilation volontaire, comme une amputation de la
+main, soit à la fois agréable en elle-même et favorable au progrès par
+lequel on assure son propre bien-être et celui des siens:
+estimerions-nous, comme à présent, qu'il faut condamner ce dommage qu'un
+homme peut se faire subir à lui-même? Supposez encore qu'en vidant la
+poche d'un homme on lui procure des émotions agréables, on aille
+au-devant de ses désirs: le vol serait-il mis au nombre des crimes,
+comme le veulent toutes les lois et le code moral? Dans ces cas
+extrêmes, personne ne peut nier que nous appelons certaines actions
+<i>mauvaises</i> uniquement parce qu'elles sont des causes de peine,
+immédiate ou éloignée, et qu'elles ne seraient pas ainsi qualifiées si
+elles procuraient du plaisir.</p>
+
+<p>En examinant nos conceptions sous leur aspect opposé, ce fait général
+force lui-même notre attention avec une égale clarté. Imaginez qu'en
+soignant un malade on ne fasse qu'augmenter ses souffrances, que
+l'adoption d'un orphelin soit nécessairement pour lui une source de
+misères, que l'assistance donnée dans un embarras d'argent à un homme
+qui s'adresse à vous tourne à son désavantage, que ce soit enfin le
+moyen d'empêcher un homme de faire son chemin dans le monde que de lui
+inspirer un noble caractère: que dirions-nous de ces actes classés
+maintenant parmi les actes dignes d'éloges? Ne devrions-nous pas au
+contraire les ranger parmi ceux qu'il faut blâmer?</p>
+
+<p>En employant comme pierres de touche ces formes les plus accusées de la
+bonne et de la mauvaise conduite, on met facilement ce point hors de
+doute: que nos idées de la bonté et de la méchanceté des actes viennent
+de la certitude ou de la probabilité avec laquelle nous les croyons
+capables de produire, ici ou là, des plaisirs ou des peines. Cette
+vérité nous apparaît avec la même clarté si nous examinons les règles
+des différentes écoles morales, car l'analyse nous montre que chacune de
+ces règles tire son autorité de cette règle suprême.</p>
+
+<p>Les systèmes de morale peuvent être distingués en gros suivant qu'ils
+prennent pour idées cardinales: 1º le caractère de l'agent; 2º la nature
+de ses motifs; 3º la qualité de ses actes; et 4º leurs résultats. Chacun
+de ces faits peut être caractérisé comme bon ou mauvais; ceux qui
+n'apprécient pas un mode de conduite d'après ses effets sur le bonheur
+l'apprécient par la bonté ou la méchanceté supposée de l'agent, de ses
+motifs ou de ses actes. La perfection de l'agent est prise comme pierre
+de touche pour juger sa conduite. En dehors de l'agent, nous prenons son
+sentiment considéré comme moral, et, en dehors du sentiment, nous avons
+l'action considérée comme vertueuse.</p>
+
+<p>Les distinctions ainsi indiquées sont aussi peu définies que les mots
+qui les expriment sont d'un usage invariable; mais elles correspondent
+cependant à des doctrines en partie différentes les unes des autres.
+Nous pouvons les examiner avec soin, et séparément, pour montrer que
+leurs critériums de la bonté sont dérivés.</p>
+
+<p>12. Il est étrange qu'une notion aussi abstraite que celle de perfection
+ou d'un certain achèvement idéal de la nature ait jamais pu être choisie
+comme point de départ pour le développement d'un système de morale. Elle
+a été acceptée cependant d'une manière générale par Platon et avec plus
+de précision par Jonathan Edwards. Perfection est synonyme de bonté au
+plus haut degré. Définir la bonne conduite par le mot de perfection,
+c'est donc indirectement la définir par elle-même. Il en résulte
+naturellement que l'idée de perfection, comme celle de bonté, ne peut
+être formée que par la considération des fins.</p>
+
+<p>Nous disons d'un objet inanimé, d'un outil par exemple, qu'il est
+imparfait quand il manque d'une partie nécessaire pour exercer une
+action efficace, ou lorsque quelqu'une de ses parties est conformée de
+manière à l'empêcher de servir de la façon la plus convenable à l'usage
+auquel il est destiné. On parle de la perfection d'une montre quand elle
+marque exactement les heures, quelque simple qu'elle soit; et on la
+déclare imparfaite, quelle que soit d'ailleurs la richesse de ses
+ornements, si elle ne marque pas bien les heures. Nous disons bien que
+les choses sont imparfaites quand nous y découvrons quelque défaut, même
+s'il ne les empêche pas de rendre de bons services; mais nous le faisons
+parce que ce défaut implique une fabrication inférieure, ou une usure,
+et par suite cette dégradation qui décèlent ordinairement dans la
+pratique l'impossibilité d'être vraiment utile; le plus souvent en effet
+l'absence d'imperfections minimes s'associe avec l'absence
+d'imperfections plus graves.</p>
+
+<p>Appliqué aux êtres vivants, le mot perfection a le même sens. L'idée
+d'une forme parfaite, s'il s'agit d'un cheval de race, est dérivée par
+généralisation des traits qui chez les chevaux de race accompagnent
+habituellement la faculté d'atteindre la plus grande vitesse; l'idée de
+constitution parfaite pour un cheval de race se rapporte aussi à la
+force qui lui permet de conserver cette vitesse le plus longtemps
+possible. Il en est de même des hommes, à les considérer comme êtres
+physiques: nous n'avons d'autre critérium de la perfection que la
+faculté complète pour chaque organe de remplir ses fonctions
+particulières. Notre conception d'un équilibre parfait des parties
+internes et d'une parfaite proportion des parties externes se forme de
+cette manière; il est facile de s'en convaincre: par exemple nous
+reconnaissons l'imperfection d'un viscère, comme les poumons, le coeur
+ou le foie, à ce seul caractère qu'il est incapable de répondre
+entièrement aux exigences des activités organiques; de même l'idée de la
+grandeur insuffisante ou de la grandeur excessive d'un membre dérive
+d'expériences accumulées relativement à cette proportion des membres qui
+favorise au plus haut degré l'accomplissement des actions nécessaires.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas d'autre moyen de mesurer la perfection quand il s'agit
+de la nature mentale. Si l'on parle d'une imperfection de la mémoire, du
+jugement, du caractère, on entend par là une inaptitude à satisfaire aux
+besoins de la vie. Imaginer un parfait équilibre des facultés
+intellectuelles et des émotions, c'est imaginer entre elles cette
+harmonie qui assure l'entier accomplissement de tous les devoirs suivant
+les exigences de chaque cas.</p>
+
+<p>Aussi la perfection d'un homme considéré comme agent veut dire qu'il est
+constitué de manière à effectuer une complète adaptation des actes aux
+fins de tout genre. Or, comme nous l'avons montré plus haut, la complète
+adaptation des actes aux fins est à la fois ce qui assure et ce qui
+constitue la vie à son plus haut degré de développement, aussi bien en
+largeur qu'en longueur. D'un autre côté, ce qui justifie tout acte
+destiné à accroître la vie, c'est que nous recueillons de la vie plus de
+bonheur que de misère. Il résulte de ces deux propositions que
+l'aptitude à procurer le bonheur est le dernier critérium de la
+perfection dans la nature humaine. Pour en être pleinement convaincu, il
+suffit de considérer combien serait étrange la proposition contraire.
+Supposez un instant que tout progrès vers la perfection implique un
+accroissement de misère pour l'individu, ou pour les autres, ou pour
+l'un et les autres à la fois; puis essayez de mettre en regard cette
+affirmation que le progrès vers la perfection signifie véritablement un
+progrès vers ce qui assure un plus grand bonheur!</p>
+
+<p>13. Passons maintenant, de la théorie de ceux qui font de l'excellence
+de l'être leur principe, à la théorie de ceux qui prennent pour règle le
+caractère vertueux de l'action. Je ne fais pas allusion ici aux
+moralistes qui, après avoir décidé expérimentalement ou rationnellement,
+par induction ou par déduction, que des actes d'un certain genre ont le
+caractère que nous désignons par le mot <i>vertueux</i>, soutiennent que de
+pareils actes doivent être accomplis sans égard pour leurs conséquences
+immédiates: ceux-là sont amplement justifiés. Je parle de ceux qui
+s'imaginent concevoir la vertu comme une fin non dérivée d'une autre
+fin, et qui soutiennent que l'idée de vertu ne peut se ramener à des
+idées plus simples.</p>
+
+<p>Il semble que telle soit la doctrine proposée par Aristote. Je dis:
+semble, car il s'en faut que les différents traits de cette doctrine
+s'accordent les uns avec les autres. Aristote reconnaissait que le
+bonheur est la fin suprême des efforts de l'homme, et on pourrait croire
+à première vue qu'il ne doit point passer pour le type de ceux qui font
+de la vertu la fin suprême. Cependant il se range lui-même dans cette
+catégorie, en cherchant à définir le bonheur par la vertu, au lieu de
+définir la vertu par le bonheur. L'imparfaite distinction des mots et
+des choses, qui caractérise généralement la philosophie grecque, en est
+peut-être la cause. Dans les esprits primitifs, le nom et l'objet nommé
+sont associés de telle sorte que l'un est regardé comme une partie de
+l'autre. C'est au point que le seul fait de connaître le nom d'un
+sauvage paraît à ce sauvage entraîner la possession d'une partie de son
+être et donner par suite le pouvoir de lui faire du mal à volonté. Cette
+croyance à une connexion réelle entre le mot et la chose se continue aux
+degrés inférieurs du progrès, et persiste longtemps dans cette hypothèse
+tacite que le sens des mots est intrinsèque. Elle pénètre dans les
+dialogues de Platon, et l'on peut en suivre la trace même dans les
+oeuvres d'Aristote: il ne serait pas facile de comprendre autrement
+pourquoi il aurait si imparfaitement séparé l'idée abstraite de bonheur
+des formes particulières du bonheur.</p>
+
+<p>Tant que le divorce des mots comme symboles et des choses comme
+symbolisées n'est pas complet, il doit naturellement être difficile de
+donner aux mots abstraits une signification assez abstraite. A l'époque
+des premiers développements du langage, un nom ne peut être séparé, dans
+la pensée, de l'objet concret auquel il s'applique: cela donne à
+présumer que, pendant la formation successive de plus hauts degrés de
+noms abstraits, il a fallu résister contre la tendance d'interpréter
+chaque mot plus abstrait au moyen de quelques-uns des noms moins
+abstraits auxquels on le substituait. De là, je pense, ce fait
+qu'Aristote regarde le bonheur comme associé à un certain ordre
+d'activités humaines, plutôt qu'à tous les ordres réunis de ces
+activités. Au lieu d'enfermer dans le bonheur la sensation agréable liée
+à des actions qui constituent surtout l'être vivant, actions communes,
+dit-il, à l'homme et au végétal; au lieu d'y comprendre ces états
+mentaux que produit l'exercice de la perception externe, et qui, d'après
+lui, sont communs à l'homme et à l'animal en général, il les exclut de
+l'idée qu'il se fait du bonheur, pour y comprendre seulement les modes
+de conscience qui accompagnent la vie rationnelle. Il affirme que la
+tâche propre de l'homme «consiste dans l'exercice actif des facultés
+mentales conformément à la raison;» et il conclut que «le suprême bien
+de l'homme consiste à remplir cette tâche avec excellence ou avec vertu:
+par là, il arrivera au bonheur.» Il trouve une confirmation de sa
+théorie dans le fait qu'elle concorde avec des théories précédemment
+exposées. «Notre doctrine, dit-il, s'accorde exactement avec celles qui
+font consister le bonheur dans la vertu; car selon nous il consiste dans
+l'action de la vertu, c'est-à-dire non seulement dans la possession,
+mais encore dans la pratique.»</p>
+
+<p>La croyance ainsi exprimée que la vertu peut être définie d'une autre
+manière que par le bonheur--autrement cela reviendrait à dire que le
+bonheur doit être obtenu par des actions conduisant au bonheur--se
+ramène à la théorie platonicienne d'un bien idéal ou absolu d'où les
+biens particuliers et relatifs empruntent leur caractère de bonté. Un
+argument analogue à celui qu'Aristote emploie contre la conception du
+bien proposée par Platon peut servir également contre sa propre
+conception de la vertu. Qu'il s'agisse du bien ou de la vertu, il ne
+faut pas employer le singulier, mais le pluriel: dans la classification
+même d'Aristote, la vertu, au singulier quand il en parlait en général,
+se transforme en vertus. Les vertus qu'il distingue alors doivent être
+ainsi nommées, grâce à quelque caractère commun, intrinsèque ou
+extrinsèque. Nous pouvons classer ensemble certaines choses, pour deux
+motifs: 1º parce qu'elles sont toutes faites de la même manière chez des
+êtres qui présentent d'ailleurs en eux quelque particularité, par
+exemple lorsque nous réunissons les animaux vertébrés parce qu'ils ont
+tous une colonne vertébrale;--2º à cause de quelque trait commun dans
+leurs relations extérieures, par exemple lorsque nous groupons, sous le
+nom commun d'outils, les scies, les couteaux, les marteaux, les herses,
+etc. Les vertus sont-elles classées comme telles à cause de quelque
+communauté de nature intrinsèque? Il doit alors y avoir un trait commun
+à retrouver dans toutes les vertus cardinales distinguées par Aristote:
+«le courage, la tempérance, la libéralité, la magnanimité, la
+magnificence, la douceur, l'amabilité ou l'amitié, la franchise, la
+justice.» Quel est donc le trait commun à la magnificence et à la
+douceur? et, si l'on peut démêler un pareil trait commun, est-ce aussi
+le trait qui constitue essentiellement la franchise? Notre réponse doit
+être négative. Les vertus ne sont donc pas classées comme telles à cause
+d'une communauté intrinsèque de caractère. Il faut donc qu'elles le
+soient à cause de quelque chose d'extrinsèque, et ce quelque chose ne
+peut être que le bonheur, lequel consiste, suivant Aristote, dans la
+pratique de ces vertus. Elles sont unies par leur relation commune à ce
+résultat; mais elles ne le sont point dans leur nature intérieure.</p>
+
+<p>Peut-être rendrons-nous cette induction plus claire en la présentant en
+ces termes: Si la vertu est primordiale et indépendante, on ne peut
+donner aucune raison pour expliquer la correspondance qui doit exister
+entre la conduite vertueuse et la conduite procurant le plaisir,
+pleinement et dans tous ses effets, à l'auteur ou aux autres, ou à l'un
+et aux autres à la fois. Or, s'il n'y a pas là une correspondance
+nécessaire, on pourra concevoir que la conduite classée comme vertueuse
+soit capable de causer de la peine dans ses résultats définitifs. Pour
+montrer la conséquence d'une pareille conception, prenons deux vertus
+considérées comme des vertus par excellence chez les anciens et chez les
+modernes: le courage et la chasteté. Par hypothèse, nous devons donc
+concevoir le courage, déployé pour la défense de l'individu aussi bien
+que pour la défense du pays, non seulement comme entraînant des maux
+accidentels, mais encore comme étant une cause nécessaire de misères
+pour l'individu et pour l'Etat; l'absence de courage au contraire, par
+une conséquence légitime, amènerait le bien-être de l'individu et de la
+société. De même, par hypothèse, nous devons concevoir les relations
+sexuelles irrégulières comme directement et indirectement avantageuses:
+l'adultère amènerait avec lui l'harmonie domestique et l'éducation
+attentive des enfants; les relations conjugales, au contraire,
+produiraient le désaccord entre le mari et la femme en proportion de
+leur durée, et auraient pour résultats les souffrances, les maladies, la
+mort des enfants. A moins d'affirmer que le courage et la chasteté
+pourraient encore être regardés comme des vertus malgré cette suite de
+maux, il faut bien admettre que la conception de la vertu ne peut être
+séparée de la conception d'une conduite procurant le bonheur. Si cela
+est vrai de toutes les vertus, quelles que soient d'ailleurs leurs
+différences, c'est qu'elles doivent d'être classées comme des vertus à
+leur propriété de donner le bonheur.</p>
+
+<p>14. En passant de ces doctrines morales, pour lesquelles la perfection
+de nature ou le caractère vertueux de l'action fournissent le principe
+de jugement, à celles qui prennent pour critérium la rectitude de
+l'intention, nous nous rapprochons de la théorie de l'intuition morale,
+et nous pouvons légitimement traiter de ces doctrines en critiquant
+cette théorie.</p>
+
+<p>Par théorie de l'intuition, j'entends ici non pas celle qui regarde
+comme produits par l'hérédité ou des expériences prolongées les
+sentiments d'amour ou d'aversion que nous inspirent certains genres
+d'actes, mais bien la théorie d'après laquelle ces sentiments nous
+viennent de Dieu lui-même, indépendamment des résultats expérimentés par
+nous ou par nos ancêtres. «Il y a donc, dit Hutcheson, comme chacun peut
+s'en convaincre par une sérieuse attention et par la réflexion, un
+penchant naturel et immédiat à approuver certaines affections et
+certains actes qui leur répondent;» Hutcheson admettait, avec ses
+contemporains, la création spéciale de l'homme et de tous les autres
+êtres; il considérait donc «ce sens naturel d'une excellence immédiate»
+comme un guide d'origine surnaturelle. Il dit bien que les sentiments et
+les actions dont nous reconnaissons ainsi intuitivement la bonté
+«s'accordent tous en un caractère général, celui de tendre au bonheur
+des autres;» mais il est obligé d'y voir l'effet d'une harmonie
+préétablie. Néanmoins on peut établir que l'aptitude à procurer le
+bonheur, représentée ici comme un trait accidentel des actes qui
+obtiennent cette approbation morale innée, est réellement la pierre de
+touche qui révèle le caractère moral de cette approbation. Les
+intuitionnistes mettent leur confiance dans ces verdicts de la
+conscience, uniquement parce qu'ils aperçoivent, d'une manière au moins
+confuse, sinon distincte, que ces verdicts s'accordent avec les
+indications de ce critérium suprême. En voici la preuve.</p>
+
+<p>Par hypothèse, on apprécie donc la gravité d'un meurtre grâce à une
+intuition morale que l'esprit humain doit à sa constitution originelle.
+D'après cette hypothèse, il ne faudrait pas admettre que ce sentiment de
+la culpabilité naisse, de près ni de loin, de la conscience que le
+meurtre implique, directement ou indirectement, une diminution du
+bonheur. Si vous demandez à un partisan de cette doctrine d'opposer son
+intuition à celle d'un Figien qui regarde le meurtre comme un acte
+honorable et n'a pas de repos avant d'avoir massacré quelques individus;
+si vous lui demandez comment on justifiera l'intuition de l'homme
+civilisé par opposition à celle du sauvage, il n'aura qu'un seul moyen
+de le faire, c'est de montrer comment, en se conformant à l'une, on
+arrive au bien-être, tandis que l'autre produit seulement des
+souffrances particulières ou générales. Demandez-lui pourquoi son sens
+moral, lui enseignant qu'il est mal de dérober le bien d'autrui, doit
+être obéi plutôt que le sens moral d'un Turcoman qui prouve combien le
+vol lui paraît méritoire en faisant des pèlerinages et en portant des
+offrandes aux tombeaux de voleurs fameux: l'intuitionniste est réduit à
+reconnaître que,--du moins dans des conditions comme celles où nous
+vivons, sinon dans celles où le Turcoman est placé,--le mépris du droit
+de propriété chez les autres non seulement cause une misère immédiate,
+mais encore implique un état social qui ne saurait comporter aucun
+bonheur. Demandez-lui encore de justifier le sentiment de répugnance que
+le mensonge lui inspire, en opposition avec le sentiment d'un Égyptien
+qui s'estime pour son adresse à mentir, qui croit même très beau de
+tromper sans autre but que le plaisir de tromper: l'intuitionniste ne le
+fera qu'en montrant la prospérité sociale favorisée par une entière
+confiance mutuelle et la désorganisation sociale liée à la défiance
+universelle; or ces conséquences conduisent respectivement, de toute
+nécessité, à des sentiments agréables ou à des sentiments désagréables.</p>
+
+<p>Il faut donc bien conclure que l'intuitionniste n'ignore pas, ne peut
+pas ignorer que le bien et le mal dérivent en dernière analyse du
+plaisir et de la peine. Admettons qu'il soit guidé, et bien guidé, par
+les décisions de sa conscience sur le caractère des actes humains: s'il
+a pleine confiance dans ces décisions, c'est parce qu'il aperçoit, d'une
+manière vague, mais positive, qu'en s'y conformant il assure son propre
+bien-être et celui des autres, et qu'en les méprisant il s'expose, lui
+et les autres, à toutes sortes de maux. Demandez-lui d'indiquer un
+jugement du sens moral déclarant bon un genre d'actes qui doit entraîner
+un excès de peine, en tenant compte de tous ses effets, soit dans cette
+vie, soit, par hypothèse, dans la vie future: vous verrez qu'il est
+incapable d'en citer un seul. Voilà bien la preuve qu'au fond de toutes
+ces intuitions sur la bonté et la méchanceté des actes se cache cette
+hypothèse fondamentale: les actes sont bons ou mauvais suivant que la
+somme de leurs effets augmente le bonheur des hommes ou augmente leur
+misère.</p>
+
+<p>15. Il est curieux de voir combien le culte rendu par les sauvages aux
+démons a survécu, sous divers déguisements, chez les hommes civilisés.
+Ce culte démoniaque a engendré l'ascétisme qui, sous différentes formes
+et à différents degrés, jouit d'une si grande faveur aujourd'hui
+encore, et exerce une influence si marquée sur des hommes, affranchis en
+apparence, non-seulement des superstitions primitives, mais encore des
+superstitions plus développées. Ces manières de comprendre la vie et la
+conduite, inventées par des hommes qui cherchaient, en se torturant
+eux-mêmes, à se rendre favorables leurs ancêtres divinisés, inspirent
+encore de notre temps les théories morales de beaucoup de personnes,
+même de personnes qui ont rompu depuis bien des années avec la théologie
+du passé et se croient entièrement soustraites à son influence.</p>
+
+<p>Dans les écrits d'un auteur qui rejette les dogmes chrétiens aussi bien
+que la religion juive d'où ces dogmes procèdent, vous trouverez le récit
+d'une conquête, qui a coûté la vie à dix mille hommes, fait avec une
+sympathie toute semblable à la joie dont les livres hébraïques saluent
+la destruction des ennemis accomplie au nom de Dieu. D'autres fois
+l'éloge du despotisme se joint à des considérations sur la force d'un
+Etat où les volontés des esclaves ou des citoyens sont soumises aux
+volontés de maîtres ou de tribuns, et ce sentiment nous rappelle la vie
+orientale dépeinte dans les récits de la Bible. Avec ce culte de l'homme
+fort, avec cette facilité à justifier tout ce que la force entreprend
+pour satisfaire son ambition, avec cette sympathie pour une forme de
+société où la suprématie d'une minorité est sans limite, où la vertu du
+grand nombre consiste dans l'obéissance, il est tout naturel de répudier
+la théorie morale d'après laquelle la plus grande somme de bonheur, sous
+une forme ou sous une autre, est la fin de la conduite humaine; il est
+tout naturel d'adopter cette philosophie utilitaire désignée sous le nom
+méprisant de «philosophie de porc». Alors, pour montrer comment doit
+s'entendre la philosophie ainsi surnommée, on nous dit que ce n'est pas
+le bonheur, mais la béatitude qui est la véritable fin de l'homme.</p>
+
+<p>Evidemment on suppose ainsi que la béatitude n'est pas un genre de
+bonheur. Mais cette hypothèse provoque une question: Quel mode de
+sentiment est-elle donc? Si c'est un état de conscience quelconque, il
+faut nécessairement qu'il soit pénible, indifférent ou agréable. Si la
+béatitude ne fait éprouver aucune émotion d'aucun genre à celui qui l'a
+acquise, c'est exactement comme s'il ne l'avait point acquise; et, si
+elle lui fait éprouver une émotion, cette émotion doit être pénible ou
+agréable.</p>
+
+<p>Chacune de ces possibilités peut être conçue de deux manières. Le mot
+béatitude peut d'abord désigner un état particulier de conscience, parmi
+tous ceux qui se succèdent en nous: nous avons alors à chercher si cet
+état est agréable, indifférent ou pénible. Dans un second sens, le mot
+béatitude ne s'appliquerait pas à un état particulier de la conscience,
+mais caractériserait l'agrégat de ses états; par hypothèse, cet agrégat
+peut être constitué de telle sorte ou que le plaisir y prédomine, ou que
+la peine l'emporte, ou que les plaisirs et les peines s'y compensent
+exactement.</p>
+
+<p>Nous allons examiner successivement ces deux interprétations possibles
+du mot béatitude.</p>
+
+<p>«Bienheureux les miséricordieux!»--«Bienheureux les
+pacifiques!»--«Bienheureux celui qui a pitié du pauvre!» Ce sont là
+autant d'expressions que nous pouvons prendre à bon droit comme propres
+à faire connaître le sens du mot <i>béatitude</i>. Que devons-nous donc
+penser de celui qui est bienheureux en accomplissant un acte de
+miséricorde? Son état mental est-il agréable? Alors il faut abandonner
+l'hypothèse, car la béatitude devient une forme du bonheur. Son état
+est-il indifférent ou pénible? Il faut alors que l'homme bienheureux
+dont on parle soit assez exempt de sympathie pour que le fait de
+soulager la peine d'un autre, ou de l'affranchir de la crainte de la
+peine, le laisse absolument froid ou même lui cause une émotion
+désagréable. De même, si un homme, bienheureux pour avoir rétabli la
+paix, n'en ressent aucune joie comme récompense, c'est que la vue des
+hommes s'attaquant injustement les uns les autres ne l'afflige pas du
+tout, ou lui cause même un plaisir qui se change en peine lorsqu'il
+prévient ces injustices. De même encore, appeler bienheureux celui qui
+«a compassion du pauvre», si ce n'est pas lui attribuer un sentiment
+agréable, c'est dire que sa compassion pour le pauvre ne lui procure
+aucun sentiment ou lui fait éprouver un sentiment désagréable. Si donc
+la béatitude est un mode particulier de conscience d'une durée
+déterminée produit à la suite de tout genre d'actions bienfaisantes,
+ceux qui refusent d'y voir un plaisir ou un élément de bonheur avouent
+eux-mêmes que le bien-être des autres ou ne les émeut en aucune manière,
+ou leur déplaît.</p>
+
+<p>Dans un autre sens, la béatitude, comme nous l'avons dit, consiste dans
+la totalité des sentiments éprouvés durant sa vie par l'homme occupé des
+actes que ce mot désigne. On peut faire alors trois hypothèses: excès de
+plaisir, excès de peine, ou égalité de l'un et de l'autre. Si les états
+agréables l'emportent, la vie bienheureuse ne se distingue plus d'une
+autre vie agréable que par la quantité relative ou la qualité des
+plaisirs; c'est une vie qui a pour fin un bonheur d'un certain genre et
+d'un certain degré: il faut alors renoncer à soutenir que la béatitude
+n'est pas une forme du bonheur. Si au contraire, dans la vie
+bienheureuse, les plaisirs et les peines s'équilibrent exactement et
+produisent ainsi comme résultante un état d'indifférence, ou si la somme
+des peines l'emporte sur celle des plaisirs, cette vie possède le
+caractère que les pessimistes attribuent à la vie en général et pour
+lequel ils la maudissent. L'anéantissement, disent-ils, est préférable.
+En effet, si l'indifférence est le terme de la vie bienheureuse,
+l'anéantissement fait atteindre ce but une fois pour toutes; et, si un
+excès de maux est le seul résultat de cette forme la plus haute de la
+vie, de la vie bénie, c'est assurément une raison de plus pour souhaiter
+la fin de toute existence en général.</p>
+
+<p>On nous opposera peut-être cette réponse: Supposez agréable l'état
+particulier de conscience accompagnant la conduite appelée bienheureuse;
+on peut soutenir que la pratique de cette conduite et la recherche du
+plaisir qui s'y attache entraînent cependant, par l'abnégation de
+soi-même, par la persistance de l'effort et peut-être par quelque
+douleur physique qui en est la suite, une souffrance supérieure à ce
+plaisir même. On affirmerait, malgré cela, que la béatitude, ainsi
+caractérisée par l'excès d'un ensemble de peines sur un ensemble de
+plaisirs, doit être poursuivie comme une fin préférable au bonheur qui
+consiste dans un excès des plaisirs sur les peines.</p>
+
+<p>Cette conception de la béatitude peut se défendre, s'il s'agit d'un seul
+individu ou de quelques-uns; mais elle devient insoutenable dès qu'on
+l'étend à tous les hommes. Pour le comprendre, il suffit de chercher la
+raison qui fait supporter ces peines supérieures aux plaisirs. Si la
+béatitude est un état idéal offert également à tous les hommes, si les
+sacrifices que chacun s'impose dans la poursuite de cet idéal ont pour
+but d'aider les autres à atteindre le même idéal, il en résulte que
+chacun doit parvenir à cet état de béatitude, rempli d'ailleurs de
+peines, pour permettre aux autres d'arriver aussi à cet état à la fois
+bienheureux et pénible: la conscience bienheureuse se formerait donc par
+la contemplation de la conscience de tous dans une condition de
+souffrance. Peut-on admettre cette conséquence? Évidemment non. Mais, en
+rejetant une pareille théorie, on accorde implicitement que si l'homme
+accepte la souffrance dans l'accomplissement des actes constituant la
+vie appelée bienheureuse, ce n'est pas avec l'intention d'imposer aux
+autres les peines de la béatitude, mais bien pour leur procurer des
+plaisirs. Par suite le plaisir, sous une forme ou une autre, est
+tacitement reconnu comme la fin suprême.</p>
+
+<p>En résumé, la condition nécessaire à l'existence de la béatitude est un
+accroissement de bonheur, positif ou négatif, dans une conscience ou
+dans une autre. Elle n'a plus aucun sens si les actions dites bénies
+peuvent être présentées comme une cause de diminution de bonheur aussi
+bien pour les autres que pour celui qui les accomplit.</p>
+
+<p>16. Pour achever de rendre claire l'argumentation exposée dans ce
+chapitre, nous allons en rappeler les différentes parties.</p>
+
+<p>Ce qu'on a étudié, dans le chapitre précédent, comme la conduite
+parvenue au dernier degré de l'évolution, reparaît dans celui-ci sous le
+nom de bonne conduite. Le but idéal que nous avons d'abord dû assigner à
+l'évolution naturelle de la conduite nous donne maintenant la règle
+idéale de la conduite considérée au point de vue moral.</p>
+
+<p>Les actes adaptés à des fins, qui constituent à tous les instants la vie
+manifestée au dehors sont de mieux en mieux adaptés à leurs fins, à
+mesure que l'évolution fait des progrès; ils finissent par rendre
+complète, en longueur et en largeur, la vie de chaque individu, en même
+temps qu'ils contribuent efficacement à l'élevage des jeunes. Puis, ce
+double résultat est atteint sans empêcher les autres individus d'y
+parvenir aussi, et même de manière à les y aider. Ici, on affirme sous
+ces trois aspects la bonté de cette conduite. Toutes choses égales
+d'ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre
+conservation; bons, les actes bien appropriés à l'éducation d'enfants
+capables d'une vie complète; bons, les actes qui favorisent le
+développement de la vie de nos semblables.</p>
+
+<p>Juger bonne la conduite qui favorise pour l'individu et pour ses
+semblables le développement de la vie, c'est admettre que l'existence de
+l'être animé est désirable. Un pessimiste ne peut, sans se contredire,
+appeler bonne une conduite qui sert à assurer la vie: pour l'appeler
+ainsi, il devrait en effet, sous une forme ou sous une autre, adopter
+l'optimisme. Nous avons vu toutefois que les pessimistes et les
+optimistes s'accordent au moins sur ce postulat: que la vie est digne
+d'être bénie ou maudite suivant que la résultante en est agréable ou
+pénible pour la conscience. Puisque les pessimistes, déclarés ou
+secrets, et les optimistes de toutes sortes constituent, pris ensemble,
+l'humanité tout entière, il en résulte que ce postulat est
+universellement accepté. D'où il suit que, si nous pouvons appeler
+<i>bonne</i> la conduite favorable au développement de la vie, nous le
+pouvons à la condition seulement de sous-entendre qu'elle procure en
+définitive plus de plaisirs que de peines.</p>
+
+<p>Cette vérité--que la conduite est jugée bonne ou mauvaise suivant que la
+somme de ses effets, pour l'individu, pour les autres, ou pour l'un et
+les autres à la fois, est agréable ou pénible,--un examen attentif nous
+a montré qu'elle était impliquée dans tous les jugements ordinaires sur
+la conduite: la preuve en est qu'en renversant l'emploi des mots on
+arrive à des absurdités. Nous avons constaté en outre que toutes les
+autres règles de conduite que l'on a pu imaginer tirent leur autorité de
+ce principe. Qu'on prenne comme terme de nos efforts la perfection, la
+vertu des actes, ou la droiture du motif, peu importe: pour définir la
+perfection, la vertu ou la droiture, il faut toujours revenir, comme
+idée fondamentale, au bonheur éprouvé sous une forme ou sous une autre,
+à un moment ou à un autre, par une personne ou par une autre. On ne peut
+pas davantage se faire de la béatitude une idée intelligible, sans la
+concevoir comme impliquant une tendance de la conscience, individuelle
+ou générale, à un plus haut degré de bonheur, soit par la diminution des
+peines, soit par l'accroissement des plaisirs.</p>
+
+<p>Ceux mêmes qui jugent la conduite au point de vue religieux plutôt qu'au
+point de vue moral ne pensent pas autrement. Les hommes qui cherchent à
+se rendre Dieu propice, soit en s'infligeant des peines à eux-mêmes,
+soit en se privant de plaisirs pour éviter de l'offenser, agissent ainsi
+pour échapper à des peines futures plus grandes, ou obtenir à la fin de
+plus grands plaisirs. Si, par des souffrances positives ou négatives en
+cette vie, ils s'attendaient à augmenter plus tard leurs souffrances,
+ils ne se conduiraient pas comme ils le font. Ce qu'ils appellent leur
+devoir, ils cesseraient de le regarder comme tel si son accomplissement
+leur promettait un malheur éternel au lieu d'un éternel bonheur. Bien
+plus, s'il y a des gens capables de croire les hommes créés pour être
+malheureux, et obligés de continuer une vie misérable pour la seule
+satisfaction de celui qui les a créés, de pareils croyants sont obligés
+eux-mêmes de suivre la même règle dans leurs jugements; car le plaisir
+de leur dieu diabolique est la fin qu'ils doivent se proposer.</p>
+
+<p>Aucune école ne peut donc éviter de prendre pour dernier terme de
+l'effort moral un état désirable de sentiment, quelque nom d'ailleurs
+qu'on lui donne: récompense, jouissance ou bonheur. Le plaisir, de
+quelque nature qu'il soit, à quelque moment que ce soit, et pour
+n'importe quel être ou quels êtres, voilà l'élément essentiel de toute
+conception de moralité. C'est une forme aussi nécessaire de l'intuition
+morale que l'espace est une forme nécessaire de l'intuition
+intellectuelle.</p>
+
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>DES MANIÈRES DE JUGER LA CONDUITE</h4>
+
+<p>17. Le développement de l'idée de causation suppose le développement
+d'un si grand nombre d'autres idées qu'il est la mesure la plus exacte
+du progrès intellectuel. Avant de se frayer une route, il faut que la
+pensée et le langage soient assez avancés déjà pour concevoir et
+exprimer les propriétés ou les attributs des objets, indépendamment des
+objets eux-mêmes: il n'en est pas encore ainsi aux degrés inférieurs de
+l'intelligence humaine. De plus, pour acquérir même la plus simple
+notion de cause, il faut d'abord avoir groupé un grand nombre de cas
+semblables dans une généralisation unique; et, à mesure que nous nous
+élevons, des idées de causes de plus en plus hautes supposent des idées
+générales de plus en plus larges. Ensuite, comme il faut avoir réuni
+dans son esprit des causes concrètes de divers genres avant de pouvoir
+en faire sortir la notion générale de cause conçue comme distincte des
+causes particulières, cette opération suppose un nouveau progrès de la
+faculté d'abstraire. Tout ce travail implique en même temps la
+reconnaissance de relations constantes entre les phénomènes, et cette
+reconnaissance fait naître des idées d'uniformité de séquence et de
+coexistence, l'idée d'une loi naturelle. Pour que ces progrès soient
+possibles et sûrs, il faut que l'usage des mesures donne une forme
+nettement définie aux perceptions et aux pensées qui en résultent; cet
+usage familiarise l'esprit avec les notions d'exacte correspondance, de
+vérité, de certitude. Enfin la causation n'est conçue comme nécessaire
+et universelle que lorsque la science, en se développant, a rassemblé
+des exemples de relations quantitatives, prévues et vérifiées, entre
+une foule toujours plus grande de phénomènes. Aussi, bien que toutes ces
+conceptions cardinales s'aident l'une l'autre dans leurs progrès
+respectifs, le développement de l'idée de causation dépend d'une manière
+plus spéciale du développement de toutes les autres: il est donc la
+meilleure mesure du développement intellectuel en général.</p>
+
+<p>Cette idée de la causation, par suite de sa dépendance même, se
+développe avec une extrême lenteur: un exemple suffit pour le rendre
+évident. On s'étonne d'entendre un sauvage, tombé dans un précipice,
+attribuer sa chute à la méchanceté de quelque diable; on sourit de
+l'idée toute semblable de cet ancien Grec, dont une déesse, disait-il,
+avait sauvé la vie en délaçant la courroie du casque par lequel son
+ennemi le traînait déjà. Mais tous les jours, sans manifester
+d'étonnement, nous entendons dire, aux uns qu'ils ont été sauvés d'un
+naufrage «par une intervention divine», aux autres qu'ils ont
+«providentiellement» manqué un train qui a déraillé un peu plus loin, ou
+qu'ils ont échappé «par miracle» à la chute d'une cheminée.</p>
+
+<p>Ces gens-là ne reconnaissent pas plus, en pareils cas, la causation
+physique que les sauvages ou les hommes à demi civilisés. Le Veddah, qui
+se reproche, quand sa flèche a manqué un gibier, d'avoir mal fait son
+invocation à l'esprit d'un ancêtre, et le prêtre chrétien, qui prie pour
+un malade dans l'espérance de voir le cours de la maladie suspendu, ces
+deux hommes ne diffèrent qu'au point de vue de l'agent dont ils
+attendent une assistance surnaturelle, auquel ils demandent de changer
+l'ordre des phénomènes; mais, l'un et l'autre, ils méconnaissent
+également les relations nécessaires des causes et des effets.</p>
+
+<p>On trouve des exemples de ce manque de foi dans la causation même chez
+ceux dont l'éducation a été le plus propre à développer cette foi, même
+chez des hommes de science. Alors que, depuis une génération déjà, les
+savants admettent tous la théorie des actions lentes en géologie, ils
+sont restés en biologie partisans de la théorie des cataclysmes; dans la
+genèse de la croûte terrestre, ils n'admettent que des actions
+naturelles, et ils attribuent à des actions surnaturelles la genèse des
+organismes à la surface de la terre. Bien plus, parmi les naturalistes
+convaincus que les êtres vivants en général se sont développés sous
+l'action et la réaction de forces partout agissantes, il en est qui font
+une exception pour l'homme; ou bien, s'ils admettent que le corps humain
+a été soumis à l'évolution comme celui des autres animaux, ils
+soutiennent que son esprit n'est pas le résultat de cette évolution et
+qu'il a été l'objet d'une création spéciale.</p>
+
+<p>Si la causation universelle et nécessaire commence aujourd'hui seulement
+à être pleinement acceptée par ceux dont les travaux la rendent chaque
+jour plus claire, il faut s'attendre à la voir en général très
+imparfaitement reconnue par les autres hommes, par ceux dont la culture
+n'a pas été dirigée de manière à imprimer cette notion dans leur esprit;
+il faut surtout s'attendre à la leur voir reconnaître bien moins encore
+dans ces classes de phénomènes où la complexité des faits rend la
+causation bien plus difficile à suivre qu'autre part: les phénomènes
+psychiques, sociaux et moraux.</p>
+
+<p>Pourquoi ces réflexions, qui semblent si peu à leur place dans ce livre?
+Le voici. En étudiant les divers systèmes de morale, je suis très frappé
+de reconnaître qu'ils se caractérisent tous, soit par l'absence complète
+de l'idée de causation, soit par une application insuffisante de cette
+idée. Théologiques, politiques, intuitionnistes ou utilitaires, ils ont
+tous, sinon au même degré, chacun du moins dans une large mesure, les
+défauts qui résultent de cette lacune.--Nous allons les étudier dans
+l'ordre où nous venons de les énumérer.</p>
+
+<p>18. L'école morale que l'on doit considérer comme représentant
+aujourd'hui encore la doctrine la plus ancienne, c'est l'école qui ne
+reconnaît d'autre règle de conduite que la prétendue volonté de Dieu.
+Elle prend naissance chez les sauvages, dont le seul frein, après la
+peur de leurs semblables, est la crainte que leur inspire l'esprit de
+quelque ancêtre: pour eux la notion d'un devoir moral, distincte de la
+notion de prudence sociale, est l'effet de cette crainte. La doctrine
+morale et la doctrine religieuse sont encore réunies et ne diffèrent à
+aucun degré.</p>
+
+<p>Cette forme primitive de la doctrine morale,--modifiée seulement par la
+suppression d'une infinité d'agents surnaturels de second ordre et le
+développement d'un agent surnaturel unique,--subsiste avec beaucoup de
+force même de notre temps. Les symboles religieux, orthodoxes ou non,
+donnent tous un corps à cette croyance que le bien et le mal sont
+déterminés exclusivement par un ordre de Dieu. Cette supposition tacite
+a passé des systèmes théologiques aux systèmes de morale; ou plutôt
+disons que les systèmes de morale, encore peu distincts des systèmes
+théologiques qui les accompagnaient aux premières phases de leur
+développement, ont participé à cette hypothèse. Nous la trouvons dans
+les oeuvres des stoïciens comme dans les livres de certains moralistes
+chrétiens.</p>
+
+<p>Parmi les derniers, je citerai les <i>Essais sur les principes de la
+moralité</i> de Jonathan Dymond, un quaker qui fait de «l'autorité divine»
+le seul fondement du devoir, et de sa volonté révélée le seul principe
+suprême de la distinction du bien et du mal. Cette théorie n'est pas
+admise seulement par des écrivains d'une secte aussi peu philosophique.
+Elle l'est aussi par des écrivains de sectes toutes différentes. Ils
+affirment que, si l'on ne croit pas en Dieu, l'on n'a plus de guide
+moral: cela revient à dire que les vérités de l'ordre moral n'ont
+d'autre origine que la volonté de Dieu, qu'elle soit d'ailleurs révélée
+dans des livres sacrés ou dans la conscience.</p>
+
+<p>Quand on l'examine de près, on voit bientôt que cette doctrine conduit à
+la négation de la morale. En effet, dans l'hypothèse où la distinction
+du bien et du mal n'aurait d'autre fondement que la volonté de Dieu,
+révélée ou connue intuitivement, les actes que nous jugeons mauvais ne
+pourraient être jugés tels, si nous ne connaissions pas cette volonté de
+Dieu dont on parle. Or, si les hommes ne savaient pas que de tels actes
+sont mauvais comme contraires à la volonté de Dieu, ils ne se rendraient
+pas coupables de désobéissance en les commettant; et, s'ils n'avaient
+pas d'autre raison de les trouver mauvais, ils pourraient alors les
+commettre indifféremment comme les actes que nous jugeons aujourd'hui
+vertueux: le résultat, en pratique, serait le même de toutes manières.
+Tant qu'il s'agit de questions temporelles, il n'y aurait aucune
+différence entre ces deux sortes d'actes. En effet, dire que, dans les
+affaires de la vie, on s'expose à quelque mal en continuant de faire les
+actes appelés mauvais, en cessant d'accomplir les actes appelés bons, ce
+serait avouer que ces actes produisent par eux-mêmes certaines
+conséquences fâcheuses ou utiles, c'est-à-dire reconnaître une autre
+source des règles morales que la volonté divine révélée ou supposée, et
+admettre qu'elles peuvent être établies par une induction fondée sur
+l'observation des conséquences de ces actes.</p>
+
+<p>Je ne vois aucun moyen d'échapper à cette conclusion. Il faut admettre
+ou nier que les actes appelés bons et les actes appelés mauvais
+conduisent naturellement, les uns au bien-être, les autres au malheur.
+L'admet-on? On reconnaît alors que l'expérience suffit pour apprécier la
+valeur de la conduite, et l'on doit, par suite, renoncer à la doctrine
+qui place l'origine des jugements moraux dans les seuls ordres de Dieu.
+Nie-t-on, au contraire, que les actes classés comme bons ou mauvais
+diffèrent par leurs effets? On affirme alors tacitement que les affaires
+humaines iraient tout aussi bien si l'on ignorait cette distinction, et
+la prétendue nécessité des commandements de Dieu s'évanouit.</p>
+
+<p>Nous sentons ici combien manque la notion de cause. Admettre que telles
+ou telles actions sont rendues respectivement bonnes ou mauvaises par
+une simple injonction de la divinité cela revient à croire que telles ou
+telles actions n'ont pas dans la nature des choses tels ou tels genres
+d'effets. C'est la preuve que l'on n'a pas conscience de la causation ou
+qu'on l'ignore entièrement.</p>
+
+<p>19. A la suite de Platon et d'Aristote, qui font des lois de l'Etat les
+sources du bien et du mal, à la suite de Hobbes, d'après lequel il n'y a
+ni justice ni injustice jusqu'à ce qu'un pouvoir coercitif soit
+régulièrement constitué pour édicter et sanctionner des commandements,
+un grand nombre de penseurs modernes soutiennent que la loi seule est le
+principe de la distinction du bien et du mal dans la conduite. Cette
+doctrine implique que l'obligation morale a sa source dans les actes
+d'un Parlement et peut être changée dans un sens ou dans l'autre par les
+majorités. Ses partisans tournent en ridicule l'hypothèse des droits
+naturels de l'homme et prétendent que les droits sont exclusivement le
+résultat d'une convention: par une conséquence rigoureuse, les devoirs
+eux-mêmes ne peuvent pas être autre chose. Avant de rechercher si cette
+théorie s'accorde avec des vérités établies ailleurs, voyons jusqu'à
+quel point elle est conséquente avec elle-même.</p>
+
+<p>Après avoir soutenu que les droits et les devoirs dérivent
+d'arrangements sociaux, Hobbes continue en ces termes:</p>
+
+<blockquote>«Si aucun contrat n'a précédé, aucun droit n'a été
+ transféré, et tout homme a droit à toute chose; par
+ conséquent, aucune action ne peut être injuste. Mais, s'il y
+ a un contrat, alors il est <i>injuste</i> de le rompre, et la
+ seule définition de l'<span class="sc">injustice</span> est de dire qu'elle est <i>le
+ fait de ne pas se conformer au contrat</i>. Tout ce qui n'est
+ pas injuste est <i>juste</i>.... Il faut donc, avant de pouvoir
+ employer les mots de juste et d'injuste, qu'il y ait une
+ puissance coercitive, pour contraindre également tous les
+ hommes à observer leurs contrats, par la crainte de quelque
+ châtiment plus sensible que le profit à espérer de la
+ violation de ces contrats<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.»
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Léviathan</i>, ch. XV.</blockquote>
+
+<p>Dans ce passage, les propositions essentielles sont celles-ci: la
+justice consiste dans l'observation d'un contrat; l'observation d'un
+contrat implique un pouvoir qui l'impose: «<i>il ne peut</i> y avoir de place
+pour le juste et l'injuste,» à moins que les hommes ne soient contraints
+à observer leurs contrats. Mais cela revient à dire que les hommes ne
+<i>peuvent</i> observer leurs contrats sans y être forcés. Accordons que la
+justice consiste dans l'observation d'un contrat. Supposons maintenant
+qu'il soit observé volontairement: c'est un acte de justice. En pareil
+cas, cependant, c'est un acte de justice accompli sans aucune contrainte:
+ce qui est contraire à l'hypothèse. On ne conçoit qu'une seule réplique,
+c'est que l'observation volontaire d'un contrat est impossible: n'est-ce
+pas une absurdité? Faites cette réplique et vous pourrez alors défendre
+la doctrine qui fonde la distinction du bien et du mal sur l'établissement
+d'une souveraineté. Refusez de la faire, et cette doctrine est renversée.</p>
+
+<p>Des inconséquences du système considéré en lui-même, passons à ses
+inconséquences extérieures. Hobbes cherche à justifier sa théorie d'une
+autorité civile absolue, prise comme source des règles de conduite, par
+les maux résultant de la guerre chronique d'homme à homme qui devait
+exister en l'absence de toute société; suivant lui, la vie est meilleure
+sous n'importe quel gouvernement que dans l'état de nature. Admettez, si
+vous voulez, avec cette théorie toute gratuite, que les hommes ont
+sacrifié leurs libertés à un pouvoir absolu quelconque, dans l'espoir de
+voir leur bien-être s'accroître; ou croyez, avec la théorie rationnelle,
+fondée sur une induction, qu'un état de subordination politique s'est
+établi par degrés, grâce à l'expérience de l'accroissement de bien-être
+qui en résultait: dans un système comme dans l'autre, il est également
+évident que les actes de pouvoir absolu n'ont de valeur et d'autorité
+qu'autant qu'ils servent à la fin pour laquelle on l'a établi. Les
+nécessités qui ont fait créer le gouvernement lui prescrivent
+elles-mêmes ce qu'il doit faire. Si ses actes ne répondent pas à ces
+nécessités, ils perdent toute valeur. En vertu de l'hypothèse même,
+l'autorité de la loi est une autorité dérivée, et ne peut jamais
+s'élever au-dessus des principes dont elle dérive. Si la fin suprême est
+le bien général, ou le bien-être, ou l'utilité, et si les ordres du
+gouvernement se justifient comme autant de moyens d'arriver à cette fin
+suprême, alors ces ordres tirent toute leur autorité de la valeur qu'ils
+ont par rapport à cette fin. S'ils sont justes, c'est uniquement comme
+expression de l'autorité primordiale, et ils sont mauvais quand ils ne
+la représentent pas. C'est dire que la loi ne peut rendre la conduite
+bonne ou mauvaise; ces caractères sont déterminés en définitive par ses
+effets, suivant qu'elle favorise ou ne favorise pas le développement des
+citoyens.</p>
+
+<p>Les inconséquences des théories de Hobbes et de ses disciples deviennent
+encore plus manifestes, quand on passe des abstractions à la réalité
+concrète. Ces philosophes reconnaissent, comme tout le monde, que, si la
+sécurité n'est pas suffisante pour que chacun se livre sans crainte à
+ses affaires, il n'y a ni bonheur, ni prospérité, soit pour l'individu
+soit pour l'ensemble des citoyens; ils admettent qu'il faut prendre des
+mesures pour prévenir les meurtres, les agressions de toutes sortes,
+etc., et ils prétendent que tel ou tel système pénal est le meilleur
+moyen d'arriver à ce résultat. Ils soutiennent ainsi, pour les maux
+comme pour les remèdes, que telles et telles causes, en vertu de la
+nature des choses, produisent tels ou tels effets. Ils déclarent
+certaine <i>à priori</i> cette vérité que les hommes ne chercheront pas à
+amasser du bien s'ils ne peuvent compter avec beaucoup de vraisemblance
+en retirer des avantages; que, par suite,--dans un pays où le vol ne
+serait pas puni ou dans lequel un maître rapace s'emparerait de tout ce
+que ses sujets ne pourraient cacher,--la production dépasserait à peine
+le niveau des consommations immédiates, et qu'il n'y aurait
+nécessairement aucune accumulation de capitaux, comme il en faut pour
+tout développement social et pour l'accroissement du bien-être. Comment
+n'aperçoivent-ils pas, en raisonnant ainsi, l'affirmation qu'ils
+acceptent implicitement? A savoir qu'il est indispensable de déduire les
+règles relatives à la conduite des conditions nécessaires au complet
+développement de la vie dans l'état social. Ils déclarent donc, sans
+s'en douter, que l'autorité de la loi est dérivée et non primitive.</p>
+
+<p>Un partisan de cette doctrine dira peut-être qu'il faut distinguer un
+certain nombre d'obligations morales comme autant de règles cardinales
+ayant une base plus profonde que la législation, et que celle-ci ne crée
+pas, mais se borne à confirmer. Si, après un tel aveu, il continuait à
+réclamer, pour de moindres droits seulement et de moindres devoirs, une
+origine législative, nous devrions en conclure que certaines manières
+d'agir tendent, d'après la nature des choses, à produire certains genres
+d'effets, mais qu'en même temps certaines autres manières d'agir ne
+tendent pas, d'après la nature des choses, à produire certains genres
+d'effets. Les premières auraient naturellement de bonnes ou de mauvaises
+conséquences; mais on pourrait le nier des secondes. Il faut accepter
+cette distinction, pour avoir le droit de prétendre que les actes de la
+dernière classe doivent à la loi leur caractère moral; en effet, si ces
+actes ont quelque tendance intrinsèque à produire des effets fâcheux ou
+avantageux, c'est cette tendance qui les fait commander ou interdire par
+la loi. Dire que c'est ce commandement ou cette interdiction qui les
+rend bons ou mauvais, c'est déclarer qu'ils n'ont en eux-mêmes aucune
+tendance à produire des effets avantageux ou funestes.</p>
+
+<p>Ici encore, nous sommes donc en face d'une doctrine où la conscience de
+la causation fait défaut. Une conscience parfaite de la causation
+oblige à croire que dans la société, tous les actes, du plus sérieux au
+plus simple, produisent des conséquences qui, en dehors de l'action
+légale, contribuent à différents degrés au bien-être ou au malaise
+général. Si les meurtres causent un dommage à la société, que la loi
+d'ailleurs les défende ou non; si l'appropriation violente de ce qu'un
+autre a gagné est une source de maux privés et publics, qu'elle soit du
+reste contraire ou non aux édits d'un maître; si la violation d'un
+contrat, si la fraude et la falsification sont des maux pour une
+communauté en proportion de leur fréquence, lors même qu'elles ne
+seraient pas frappées de prohibitions légales, n'est-il pas manifeste
+qu'il en est de même pour tous les détails de la conduite humaine?
+N'est-il pas vrai que, si la législation prescrit certains actes qui ont
+naturellement de bons effets et en défend d'autres qui ont naturellement
+des effets funestes, ces actes ne tiennent pas de la législation leurs
+caractères, mais que la législation emprunte au contraire son autorité
+aux effets naturels de ces actes? Ne pas le reconnaître, c'est nier la
+causation naturelle.</p>
+
+<p>20. Il n'en est pas autrement des purs intuitionnistes qui déclarent les
+perceptions morales innées dans l'intelligence primitive. D'après eux,
+c'est Dieu qui a doué les hommes de facultés morales, et ils refusent
+d'admettre qu'elles résultent de modifications héréditaires produites
+par des expériences accumulées.</p>
+
+<p>Affirmer que l'homme reconnaît certaines choses comme moralement bonnes,
+d'autres comme moralement mauvaises, en vertu d'une conscience qui lui
+vient d'en haut, et par suite affirmer implicitement qu'il ne pourrait
+discerner autrement le bien du mal, c'est nier tacitement toute relation
+naturelle entre les actes et leurs résultats. En effet, s'il y a des
+relations de ce genre, on peut les découvrir, par induction ou par
+déduction, ou des deux manières à la fois. S'il était admis que, grâce à
+ces relations naturelles, le bonheur est produit par un genre de
+conduite qui doit être approuvé pour cette raison, tandis que le malheur
+est produit par un autre genre de conduite qui doit être pour cette
+raison condamné, on admettrait en même temps que la bonté ou la
+culpabilité des actions peut être déterminée, et doit être finalement
+déterminée, par le caractère des effets bons ou mauvais qui en
+découlent: ce qui est contraire à l'hypothèse.</p>
+
+<p>On pourrait répondre, il est vrai, que cette école ignore de parti pris
+les résultats; elle enseigne que les actes reconnus bons par l'intuition
+morale doivent être accomplis sans s'inquiéter de leurs conséquences.
+Mais il est facile de voir qu'il s'agit seulement des conséquences
+particulières et non des conséquences générales. Par exemple, lorsqu'on
+dit qu'un objet perdu doit être restitué par celui qui l'a trouvé sans
+considérer le mal qui en résulte pour lui,--en faisant cette
+restitution, il s'enlève peut-être le moyen de ne pas périr de faim,--on
+entend que, dans l'observation du principe, il ne faut pas considérer
+les conséquences immédiates et spéciales; on ne parle pas des
+conséquences générales et éloignées. Cette théorie, tout en
+s'interdisant de reconnaître ouvertement une causation, la reconnaît
+donc sans l'avouer.</p>
+
+<p>De là un trait sur lequel j'attire l'attention du lecteur. L'idée d'une
+causation naturelle est si imparfaitement développée que nous avons
+seulement une conscience indistincte de ce fait que les relations de
+causes et d'effets gouvernent l'ensemble de la conduite humaine, et que
+toutes les règles morales dérivent d'elles en définitive, bien que
+beaucoup de ces règles puissent être immédiatement dérivées d'intuitions
+morales.</p>
+
+<p>21. Chose étrange, l'école utilitaire, qui, à première vue, paraît se
+distinguer des autres par la croyance à la causation naturelle, est
+elle-même, sinon aussi loin, du moins très loin encore de la reconnaître
+complètement.</p>
+
+<p>Suivant sa théorie, la conduite doit être estimée d'après les résultats
+observés. Lorsque, dans des cas assez nombreux, on a constaté que telle
+manière d'agir produisait le bien, tandis que telle autre produisait le
+mal, on doit respectivement juger bonne ou mauvaise l'une et l'autre de
+ces deux manières d'agir. Eh bien, si l'affirmation de cette vérité, que
+les règles morales ont pour origine des causes naturelles, paraît
+contenue dans cette théorie, cette affirmation n'est encore que
+partielle. Ce qu'on y trouve en effet, c'est que nous avons à établir
+par induction que tels dommages ou tels avantages <i>suivent</i> tels ou tels
+actes et à induire que de pareilles relations subsisteront dans
+l'avenir. Mais accepter ces généralisations et les conclusions qu'on en
+tire, cela n'équivaut pas à la reconnaissance de la causation dans toute
+la force du terme. Tant que l'on se contente de reconnaître <i>quelque</i>
+relation entre une cause et un effet dans la conduite, au lieu de
+reconnaître <i>la</i> relation, on n'a pas encore donné à la connaissance sa
+forme définitivement scientifique. Jusqu'à présent, les utilitaires ne
+tiennent pas compte de cette distinction, même lorsqu'elle leur est
+signalée; ils ne comprennent pas que l'utilitarisme empirique est
+seulement une forme de transition qu'il faut dépasser pour arriver à
+l'utilitarisme rationnel.</p>
+
+<p>Dans une lettre adressée, il y a seize ans environ, à M. Mill, et où je
+repoussais le nom d'anti-utilitaire qu'il m'avait appliqué (cette lettre
+a été publiée depuis dans le livre de M. Bain <i>mental and moral
+Science</i>), j'ai essayé d'éclaircir la différence que je viens de
+signaler. Voici quelques passages de cette lettre:</p>
+
+<blockquote>
+<p> L'idée que je défends c'est que la morale proprement
+ dite--la science de la conduite droite--a pour objet de
+ déterminer <i>comment</i> et <i>pourquoi</i> certains modes de
+ conduite sont nuisibles, certains autres avantageux. Ces
+ résultats bons et mauvais ne peuvent être accidentels, ils
+ doivent être des conséquences nécessaires de la constitution
+ des choses. A mon avis, l'objet de la science morale doit
+ être de déduire des lois de la vie et des conditions de
+ l'existence quelles sortes d'actions tendent nécessairement
+ à produire le bonheur, quelles autres à produire le malheur.
+ Cela fait, ces déductions doivent être reconnues comme les
+ lois de la conduite; elles doivent être obéies
+ indépendamment de toute considération directe et immédiate
+ de bonheur ou de misère.</p>
+
+<p> Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux
+ dire. Dans les premiers temps, l'astronomie planétaire ne
+ possédait que des observations accumulées relativement aux
+ positions et aux mouvements du soleil et des planètes; de
+ loin en loin ces observations permettaient de prédire,
+ approximativement, que certains corps célestes occuperaient
+ certaines positions à telles époques. La science moderne de
+ l'astronomie planétaire consiste en déductions de la loi de
+ la gravitation, déductions qui font connaître, pourquoi les
+ corps célestes occupent <i>nécessairement</i> certaines places à
+ certaines époques. Le rapport qui existe entre l'ancienne
+ astronomie et l'astronomie moderne est analogue à celui qui
+ existe aussi, selon moi, entre la morale de l'utile et la
+ science morale proprement dite. L'objection que je fais à
+ l'utilitarisme courant, c'est qu'il ne reconnaît pas la
+ forme développée de la morale: il ne s'aperçoit pas qu'il
+ n'a pas encore dépassé la période primitive de la science
+ Morale.</p>
+</blockquote >
+
+<p>Sans doute, si l'on demandait aux utilitaires si c'est par hasard que
+cette sorte d'actions produit du mal et cette autre du bien, ils
+répondraient négativement: ils admettraient que de pareilles séquences
+sont des parties d'un ordre nécessaire auquel les phénomènes sont
+soumis. Cette vérité est au-dessus de toute discussion, et s'il y a des
+relations causales entre les actes et leurs résultats, les règles de la
+conduite ne peuvent devenir scientifiques que le jour où elles seront
+déduites de ces relations: on continue à se contenter de cette forme de
+l'utilitarisme dans laquelle ces relations causales restent ignorées en
+pratique. On suppose qu'à l'avenir, comme aujourd'hui, l'utilité doit
+être déterminée uniquement par l'observation des résultats, et qu'il
+n'est pas possible de connaître par déduction de principes fondamentaux
+quelle conduite <i>doit</i> être nuisible, quelle autre <i>doit</i> être
+avantageuse.</p>
+
+<p>22. Pour rendre plus précise cette idée de la science morale que
+j'indique ici, je vais la présenter sous un aspect concret. Je
+commencerai par un exemple fort simple, et, par degrés, je rendrai cet
+exemple de plus en plus complexe.</p>
+
+<p>Si nous arrêtons la plus grande partie du sang qui circule dans un
+membre, en liant sa principale artère, aussi longtemps que ce membre
+fonctionnera les parties appelées à travailler perdront plus qu'elles ne
+recevront, et il en résultera un certain affaiblissement. Le rapport
+entre l'arrivée régulière des matières nutritives dans ce membre, par
+des artères, et l'accomplissement régulier de ses fonctions, forme une
+partie de l'ordre physique. Si, au lieu d'arrêter la nutrition d'un
+membre en particulier, nous faisons perdre au patient une grande
+quantité de sang, nous supprimons ainsi les matériaux nécessaires à la
+réparation non d'un seul membre mais de tous les membres, et non
+seulement des membres mais aussi des viscères: nous déterminons à la
+fois une diminution des forces musculaires et un amoindrissement des
+fonctions vitales. Ici encore, la cause et l'effet ont des rapports
+nécessaires. Le dommage qui résulte d'une grande perte de sang en
+résulte sans qu'il soit utile de faire intervenir un commandement divin,
+ou un ordre politique, ou une intuition morale. Faisons un pas de plus.
+Supposons un homme dans l'impossibilité de prendre assez de cette
+nourriture, solide ou liquide, contenant les substances que le sang doit
+fournir pour la réparation des tissus; supposons qu'il ait un cancer de
+l'oesophage et qu'il ne puisse avaler: qu'arrive-t-il? Par cette perte
+indirecte, comme par la perte directe, il est fatalement réduit à
+l'impuissance d'accomplir les actes d'un homme en bonne santé. Dans ce
+cas, comme dans les autres, la connexion entre la cause et l'effet est
+une connexion qui ne peut être établie ou détruite par aucune autorité
+extérieure aux phénomènes eux-mêmes. Supposons encore que, au lieu
+d'être arrêtés après avoir passé la bouche, les aliments n'y arrivent
+même pas, de telle sorte que, chaque jour, cet homme soit forcé d'user
+ses tissus en cherchant de quoi se nourrir, et que, chaque jour aussi,
+il ne puisse manger ces aliments qu'il s'est épuisé à chercher: comme
+plus haut, le progrès vers la mort par inanition est inévitable; la
+connexion entre les actes et les effets est indépendante de toute
+autorité, quelle qu'elle soit, théologique ou politique. De même, si on
+le force à coups de fouet à travailler, et si on ne lui donne pas en
+retour une nourriture proportionnée à son travail, les maux qui
+s'ensuivront sont également certains; les ordres d'un pouvoir sacré ou
+profane n'y peuvent rien.</p>
+
+<p>Passons maintenant aux actes qu'on regarde d'ordinaire comme soumis à
+des règles de conduite. Voici un homme auquel on dérobe continuellement
+le produit de son travail, qui devait servir à réparer sa dépense
+d'énergie nervoso-musculaire, à renouveler ses forces. Ici encore, la
+relation qui existe entre la conduite et ses conséquences prend racine
+dans la nature des choses; une loi de l'Etat ne pourrait pas la changer,
+et nous n'avons pas besoin pour l'établir d'une généralisation
+empirique. Si l'action qui atteint cet homme ne produit pas de résultats
+aussi immédiats ou aussi décisifs, nous trouvons tout de même dans
+l'ordre physique le fondement de la moralité. Par exemple, on lui paye
+ses services en fausse monnaie, ou bien on lui fait attendre ce payement
+au delà de l'époque marquée, ou bien les aliments qu'il achète sont
+falsifiés. Evidemment tous ces actes, que nous condamnons comme injustes
+et que la loi punit, empêchent, comme les faits cités plus haut,
+l'établissement d'un équilibre physiologique régulier entre la
+consommation et la réparation.</p>
+
+<p>Il en est de même pour les actes dont les effets sont encore beaucoup
+plus éloignés. Si l'on empêche cet homme de défendre son droit, si la
+prédominance d'une classe lui interdit tout progrès, si un juge corrompu
+rend un jugement contraire à l'évidence, si un témoin dépose contre la
+vérité: ces différents actes l'affectent sans doute moins directement,
+mais leur culpabilité ne tient-elle pas à la même raison originelle?</p>
+
+<p>On peut en dire autant des actions qui produisent un dommage diffus,
+indéfini. Que notre homme, au lieu d'être trompé, soit calomnié: ici,
+comme dans les cas précédents, on entrave l'exercice des activités qui
+servent au soutien de sa vie, car la perte de sa réputation est funeste
+à ses affaires. Ce n'est pas tout. La dépression mentale qui en résulte
+le rend, dans une certaine mesure, incapable d'efforts énergiques et
+peut le faire tomber malade. Ainsi le colportage criminel de faux
+jugements tend à la fois à diminuer sa vie et à diminuer son aptitude à
+conserver sa vie. De là vient la gravité morale de la calomnie.</p>
+
+<p>Allons plus loin; suivons jusqu'à leurs ramifications dernières les
+effets produits par quelques-uns des actes que condamne la morale dite
+intuitive, et demandons-nous quels en sont les résultats, non seulement
+pour l'individu lui-même, mais encore pour ceux qui lui tiennent de
+près. L'appauvrissement entrave l'éducation des enfants, en ne
+permettant de leur donner qu'une nourriture et des vêtements
+insuffisants, ce qui peut aboutir à la mort des uns, à l'affaiblissement
+de la constitution des autres: nous voyons donc que, par suite des
+connexions nécessaires des choses, ces actes ne tendent pas seulement à
+amoindrir la vie chez l'individu qui en est la victime, ils tendent en
+second lieu à l'amoindrir aussi chez les membres de sa famille, et, en
+troisième lieu, à diminuer le développement de la société en général;
+celle-ci en effet doit souffrir de tout ce que souffrent ses membres.</p>
+
+<p>On comprendra mieux maintenant pourquoi l'utilitarisme, qui admet
+seulement comme principes de conduite les principes fournis par
+l'induction, n'est qu'une préparation à un autre utilitarisme qui déduit
+ces principes des progrès de la vie conformément aux conditions réelles
+de l'existence.</p>
+
+<p>23. Voilà justifiée, je crois, l'affirmation formulée au début, à savoir
+que toutes les méthodes ordinaires de morale ont un défaut commun,
+indépendamment de leurs caractères distinctifs et de leurs tendances
+spéciales: elles négligent les dernières relations causales. Sans doute,
+elles n'ignorent pas entièrement les conséquences naturelles des
+actions; mais elles ne les reconnaissent que d'une manière incidente.
+Elles n'érigent pas en méthode l'affirmation de relations nécessaires
+entre les causes et les effets, et la déduction des règles de la
+conduite de la connaissance de ces relations.</p>
+
+<p>Toute science commence par accumuler des observations et elle les
+généralise aussitôt d'une manière empirique; mais il faut qu'elle
+parvienne à englober ces généralisations empiriques dans une
+généralisation rationnelle pour devenir une science constituée.
+L'astronomie a déjà passé par ces degrés successifs: d'abord, collection
+de faits; ensuite, inductions fondées sur ces faits; enfin,
+interprétations déductives de ces mêmes faits, considérés comme
+corollaires d'un principe universel d'action gouvernant les masses dans
+l'espace. En groupant et comparant toutes les observations faites sur la
+structure et la disposition des couches de terrains, on a été
+graduellement conduit à expliquer les différentes classes de phénomènes
+géologiques par l'action de l'eau ou par celle du feu. Si la géologie
+forme aujourd'hui une véritable science c'est parce que ces phénomènes
+sont considérés maintenant comme les conséquences des processus naturels
+qui se sont succédé pendant le refroidissement et la solidification de
+la terre, placée sous l'influence de la chaleur solaire et l'action que
+la lune exerce sur son Océan. La science de la vie a parcouru et
+parcourt encore une série de phases analogues: l'évolution des formes
+organiques en général est rattachée aux actions physiques qui agissaient
+dès l'origine; quant aux phénomènes vitaux présentés par chaque
+organisme, on commence à les considérer comme des séries de changements
+s'accomplissant dans des particules matérielles soumises à certaines
+forces et produisant d'autres forces.</p>
+
+<p>Les premières théories relatives à la pensée et au sentiment excluaient
+toute idée de cause, si ce n'est pour certains effets de l'habitude qui
+avaient forcé l'attention et étaient passés en proverbe. Mais on en
+vient à rattacher la pensée et le sentiment aux actions et aux réactions
+d'une structure nerveuse qui est influencée par les changements
+extérieurs et produit dans le corps des changements appropriés. Il en
+résulte que la psychologie tend aujourd'hui à devenir une science, dans
+la mesure où ces relations de phénomènes sont expliquées comme des
+conséquences de principes suprêmes.</p>
+
+<p>La sociologie, représentée jusqu'à ces derniers temps par des idées
+éparses sur l'organisation sociale, perdues dans une foule de
+considérations sans valeur que nous ont laissées les historiens,
+commence elle-même à être regardée comme une science par quelques
+savants. Les premiers traits, qui nous en ont été fournis de temps à
+autre sous forme de généralisations empiriques, commencent à prendre le
+caractère de généralisations cohérentes en se rattachant aux causes qui
+agissent dans la nature humaine placée au milieu de conditions données.
+Il est donc clair que la morale, c'est-à-dire la science de la conduite
+des hommes vivant en société, doit subir une transformation semblable:
+non développée encore jusqu'à présent, elle pourra, quand elle aura subi
+cette transformation, être considérée comme une science constituée.</p>
+
+<p>Il faut cependant que des sciences plus simples lui aient d'abord
+préparé la voie. La morale a un côté physique, puisqu'elle traite des
+activités humaines soumises, comme toutes les manifestations de
+l'énergie, à la loi de la conservation de la force: les principes moraux
+doivent donc être conformes aux nécessités physiques. Elle a aussi un
+côté biologique, car elle concerne certains effets, internes ou
+externes, individuels ou sociaux, des changements vitaux qui se
+produisent dans le type le plus élevé de l'animalité. Elle présente
+également un côté psychologique; car elle s'occupe d'un ensemble
+d'actions inspirées par les sentiments et guidées par l'intelligence.
+Enfin, elle a encore un côté sociologique, car ces
+actions,--quelques-unes directement et toutes indirectement--affectent
+des êtres réunis en société.</p>
+
+<p>Quelle est la conclusion? Appartenant, par l'un de ces côtés, à des
+sciences diverses, physique, biologie, psychologie et sociologie, la
+morale ne peut être définitivement comprise qu'au moyen des vérités
+fondamentales communes à toutes ces sciences. Nous avons établi déjà,
+par une autre méthode, que la conduite en général,--qui renferme la
+conduite dont s'occupe la morale,--doit, pour être bien comprise, être
+regardée comme une face de l'évolution de la vie; une méthode plus
+spéciale conduit au même résultat.</p>
+
+<p>Il faut donc aborder maintenant l'étude des phénomènes moraux considérés
+comme phénomènes de l'évolution; nous sommes forcés de le faire, parce
+que nous découvrons en eux une partie de l'agrégat des phénomènes que
+l'évolution a produits. Si l'univers visible tout entier est soumis à
+l'évolution, si le système solaire, considéré comme formant un tout, si
+la terre, comme partie de ce tout, si la vie en général qui se développe
+à la surface de la terre, aussi bien que celle de chaque organisme
+individuel, si les phénomènes psychiques manifestés par toutes les
+créatures, jusqu'aux plus élevées, comme les phénomènes résultant de la
+réunion de ces créatures les plus parfaites, si tout enfin est soumis
+aux lois de l'évolution, il faut bien admettre que les phénomènes de
+conduite produits par ces créatures de l'ordre le plus élevé, et qui
+font l'objet de la morale, sont aussi soumis à ces lois.</p>
+
+<p>Les ouvrages précédents<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> ont préparé la voie pour l'étude de la morale
+ainsi comprise. Nous tirerons parti des conclusions qu'ils contiennent,
+et nous verrons quelles données elles nous fournissent. Nous traiterons
+successivement du point de vue physique, du point de vue biologique, du
+point de vue psychologique et du point de vue sociologique de la morale.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> <i>Premiers principes</i>, <i>Principes de biologie</i>, <i>Principes
+de psychologie</i> et <i>Principes de sociologie</i>.--Voir aussi
+l'<i>Introduction à la Science sociale</i> dans la <i>Bibliothèque scientifique
+internationale</i>, cinquième édition.</blockquote>
+
+<a name="c5" id="c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>LE POINT DE VUE PHYSIQUE</h4>
+
+<p>24. A chaque moment, nous passons instantanément des actions humaines
+que nous percevons aux motifs qu'elles impliquent, et nous sommes ainsi
+conduits à formuler ces actions en termes se rapportant à l'esprit
+plutôt qu'en termes se rapportant au corps. C'est aux pensées et aux
+sentiments qu'on applique son jugement lorsqu'on loue ou qu'on blâme les
+actes d'un homme, et non à ces manifestations extérieures qui révèlent
+les pensées et les sentiments. On arrive ainsi peu à peu à oublier que
+la conduite, telle que l'expérience nous la fait connaître, consiste en
+changements perçus par le toucher, la vue et l'ouïe.</p>
+
+<p>L'habitude de considérer seulement l'aspect psychique de la conduite est
+si tenace qu'il faut un véritable effort pour examiner aussi son aspect
+physique. On ne peut nier que, par rapport à nous, la manière d'être
+d'un autre homme est faite des mouvements de son corps et de ses
+membres, de ses muscles faciaux et de son appareil vocal: cependant il
+semble paradoxal de dire que ce sont là les seuls éléments de conduite
+réellement connus, tandis que les éléments de la conduite exclusivement
+regardés comme ses éléments constitutifs ne sont pas directement connus,
+mais induits par raisonnements.</p>
+
+<p>Eh bien, laissant de côté pour le moment les éléments induits de la
+conduite, occupons-nous ici des éléments perçus: nous avons à observer
+les caractères de la conduite considérés comme une suite de mouvements
+combinés. En se plaçant au point de vue de l'évolution, en se rappelant
+que, pendant qu'un agrégat se développe, non seulement la matière qui le
+compose, mais aussi le mouvement de cette matière, passe d'une
+homogénéité indéfinie incohérente à une hétérogénéité définie cohérente,
+nous avons maintenant à rechercher si la conduite, pendant qu'elle
+s'élève vers ses formes les plus élevées, manifeste ces caractères dans
+son progrès, et si elle les manifeste au plus haut degré lorsqu'elle
+atteint la forme la plus élevée de toutes que nous appelons la forme
+morale.</p>
+
+<p>25. Il faut s'occuper d'abord du caractère de cohérence croissante. La
+conduite des êtres dont l'organisation est simple contraste beaucoup
+avec la conduite des êtres dont l'organisation est développée, en ce
+sens que les parties successives n'ont qu'une faible liaison. Les
+mouvements qu'un animalcule fait au hasard n'ont aucun rapport avec les
+mouvements qu'il a faits un moment auparavant et n'ont aucune influence
+déterminée sur les mouvements produits aussitôt après. Les tours et
+détours que fait aujourd'hui un poisson à la recherche de la nourriture,
+bien qu'ils offrent peut-être par leur adaptation à la capture de
+différents genres de proies aux différentes heures un ordre légèrement
+déterminé, n'ont aucune relation avec ses tours d'hier et ceux de
+demain. Mais des êtres déjà plus développés, comme les oiseaux, nous
+montrent,--dans la construction de leurs nids, la disposition des oeufs,
+l'éducation des jeunes et l'assistance qu'ils leur donnent quand ils
+commencent à voler,--des suites de mouvements formant une série liée qui
+s'étend à une période considérable. En observant la complexité des actes
+accomplis pour se procurer et fixer les fibres du nid, ou pour capturer
+et apporter aux petits chaque portion de leur nourriture, nous
+découvrons dans les mouvements combinés une cohésion latérale aussi bien
+qu'une cohésion longitudinale.</p>
+
+<p>L'homme, même à son état le plus inférieur, déploie dans sa conduite des
+combinaisons beaucoup plus cohérentes de mouvements. Par les
+manipulations laborieuses nécessaires pour la fabrication d'armes qui
+serviront à la chasse l'année prochaine, ou pour la construction de
+canots ou de wigwams d'un usage permanent, par les actes d'agression ou
+de défense qui se relient à des injustices depuis longtemps subies ou
+commises, le sauvage produit un ensemble de mouvements qui, dans
+quelques-unes de ses parties, subsiste pendant de longues périodes. Bien
+plus, si on considère les divers mouvements impliqués par les
+transactions de chaque jour, dans le bois, sur l'eau, dans le camp, dans
+la famille, on voit que cet agrégat cohérent de mouvements se compose
+lui-même de divers agrégats plus petits, qui ont leur cohésion
+particulière et s'unissent à leurs voisins.</p>
+
+<p>Chez l'homme civilisé, ce trait du développement de la conduite devient
+bien plus remarquable encore. Quelle que soit l'affaire dont il
+s'occupe, son action enveloppe un nombre relativement considérable de
+mouvements dépendants; jour par jour, la conduite se continue de manière
+à montrer une connexion entre des mouvements actuels et des mouvements
+accomplis depuis longtemps, aussi bien que des mouvements destinés à se
+produire dans un avenir éloigné. Outre les diverses actions, liées les
+unes aux autres, par lesquelles le fermier s'occupe de son bétail,
+dirige ses laboureurs, surveille sa laiterie, achète ses instruments,
+vend ses produits, etc., le fait d'obtenir et de régler son bail
+implique une combinaison de mouvements nombreux dont dépendent les
+mouvements des années suivantes. En fumant ses terres pour en augmenter
+le rendement, ou en établissant des drainages pour la même raison, il
+accomplit des actes qui font partie d'une combinaison cohérente
+relativement étendue. Il en est évidemment de même du marchand, du
+manufacturier, du banquier. Cette cohérence ainsi accrue de la conduite
+chez les hommes civilisés nous frappera bien davantage si nous nous
+rappelons que ses éléments sont souvent maintenus dans un arrangement
+systématique pendant toute la vie, avec l'intention de faire fortune, de
+fonder une famille, de gagner un siège au Parlement.</p>
+
+<p>Remarquez maintenant qu'une cohérence plus grande entre les mouvements
+composants distingue profondément la conduite appelée morale de celle
+que nous appelons immorale. L'application du mot <i>dissolue</i> à la
+seconde, et du mot <i>retenue</i> à la première, implique que la conduite du
+genre le plus bas, composée d'actes désordonnés, a ses parties
+relativement mal reliées les unes avec les autres; au contraire, la
+conduite du genre le plus élevé se suivant ordinairement d'après un
+ordre assuré, y gagne une unité et une cohérence caractéristiques.</p>
+
+<p>Plus la conduite est ce que nous appelons une conduite morale, plus elle
+présente de ces connexions comparativement fermes entre les antécédents
+et les conséquents, car la droiture des actions implique que, dans
+certaines conditions données, les mouvements combinés constituant la
+conduite se suivent dans une voie qui peut être spécifiée. Par contre,
+dans la conduite d'un homme dont les principes ne sont pas élevés, les
+séquences des mouvements sont douteuses. Il peut payer ses dettes ou il
+peut ne pas le faire; il peut observer ses engagements ou y manquer; il
+peut dire la vérité ou mentir. Les mots: <i>digne de confiance</i> et
+<i>indigne de confiance</i>, employés pour caractériser respectivement ces
+deux conduites, montrent bien que les actions de l'une peuvent être
+prévues, tandis que celles de l'autre ne le peuvent pas. Cela implique
+que les mouvements successifs dont la conduite morale est composée ont
+les uns avec les autres des relations plus constantes que ceux dont
+l'autre conduite se compose, sont plus cohérents que cette conduite.</p>
+
+<p>26. Outre qu'elle est incohérente, la conduite encore peu développée a
+aussi pour caractère d'être non définie. En montant les degrés
+ascendants de l'évolution de la conduite, on constate une coordination
+de plus en plus définie des mouvements qui la constituent.</p>
+
+<p>Les changements de forme que présentent les protozoaires les plus
+grossiers sont essentiellement vagues, et ne peuvent être décrits avec
+la moindre précision. Chez les animaux un peu plus élevés, les
+mouvements des parties sont plus faciles à définir; mais le mouvement du
+tout par rapport à une direction est encore indéterminé: il ne semble en
+aucune manière adapté pour atteindre tel ou tel point dans l'espace.
+Chez les coelentérés comme chez les polypes, les parties du corps se
+meuvent sans précision: chez ceux de ces êtres capables de changer de
+place, comme la méduse, quand le déplacement ne se fait pas au hasard,
+il a simplement pour but de se rapprocher de la lumière, dans les
+endroits où l'on distingue des degrés de lumière et d'obscurité.</p>
+
+<p>Parmi les annelés, le même contraste existe entre la trace d'un ver, qui
+tourne çà et là au hasard, et la course définie d'une abeille volant de
+fleur en fleur ou revenant à la ruche: les actes de l'abeille
+construisant ses cellules et nourrissant les larves montrent plus de
+précision dans les mouvements simultanés en même temps que dans les
+mouvements successifs. Quoique les mouvements faits par un poisson à la
+poursuite de sa proie soient bien définis, leur caractère est encore
+simple; ils forment à ce point de vue un contraste complet avec les
+divers mouvements définis du corps, de la tête et des membres d'un
+mammifère carnassier qui épie un herbivore, fond sur lui et le saisit;
+en outre, le poisson ne produit aucune de ces séries de mouvement si
+exactement appropriés par lesquels le mammifère pourvoit à l'élevage des
+jeunes.</p>
+
+<p>Même à ses degrés les plus bas, la conduite humaine se caractérise par
+ce fait qu'elle est beaucoup mieux définie, sinon dans les mouvements
+combinés formant des actes particuliers, du moins dans les adaptations
+de plusieurs actes combinés pour atteindre des fins diverses. Dans la
+fabrication et l'usage des armes, dans les manoeuvres de guerre des
+sauvages, de nombreux mouvements, caractérisés par leur adaptation à des
+fins prochaines, sont disposés en outre pour atteindre des fins
+éloignées avec une précision qui ne se rencontre point chez les
+créatures inférieures. La vie des hommes civilisés présente ce trait
+d'une façon bien plus remarquable encore. Chaque art industriel fournit
+l'exemple de mouvements définis séparément et arrangés aussi d'une
+manière définie dans un ordre simultané et successif. Les affaires et
+transactions de tout genre sont caractérisées par des relations
+rigoureuses, au point de vue du temps, du lieu et de la quantité, entre
+les fins à atteindre et les séries de mouvements constituant les actes.
+En outre, le train de vie journalier de chaque personne nous montre,
+dans ses périodes régulières d'activité, de repos, de délassement, un
+arrangement mesuré que nous ne trouvons pas dans les actes du sauvage
+errant: celui-ci n'a pas d'heures fixes pour chasser, dormir, se
+nourrir, ni pour aucun genre d'action.</p>
+
+<p>La conduite morale diffère de la conduite immorale de la même manière et
+au même degré. L'homme consciencieux est exact dans toutes ses
+transactions. Il donne un poids précis pour une somme spécifiée; il
+fournit une qualité définie, comme on la lui demande; il paye tout ce
+qu'il s'est engagé à payer. Au point de vue des dates comme au point de
+vue des quantités, ses actes répondent complètement aux prévisions. S'il
+a fait un contrat, il est exact au jour dit; s'il s'agit d'un
+rendez-vous, il y va à la minute. Il en est de même pour la vérité: ce
+qu'il dit s'accorde de point en point avec les faits. Dans la vie de
+famille, il se comporte de la même manière. Il maintient dans leur
+intégrité les relations conjugales telles qu'elles sont définies par
+opposition à celles qui résultent de la rupture de l'union conjugale;
+comme père, il conforme sa conduite à ce que demande la nature de chacun
+de ses enfants, et modifie suivant les occasions les soins qu'il leur
+donne, évitant tout excès dans l'éloge ou le blâme, les récompenses ou
+les punitions. Il ne se dément pas dans les actes les plus divers. Dire
+qu'il traite équitablement ceux qu'il emploie, suivant qu'ils agissent
+bien ou mal, c'est dire qu'il agit avec eux selon leurs mérites; dire
+qu'il est judicieux dans ses charités, c'est dire qu'il distribue ses
+secours avec discernement, au lieu de les accorder indifféremment aux
+bons et aux méchants, comme le font ceux qui n'ont pas un juste
+sentiment de leur responsabilité sociale.</p>
+
+<p>Le progrès vers la rectitude de la conduite est un progrès vers la
+conduite bien pondérée et relativement définie; nous pouvons le voir à
+un autre point de vue. Un des traits de la conduite que nous appelons
+immorale c'est l'exagération, tandis que la modération caractérise
+ordinairement la conduite morale. Les excès impliquent une extrême
+divergence entre les actions et le milieu déterminé où elles se
+produisent, tandis que le fait de s'accommoder à ce milieu caractérise
+la modération: d'où il suit que les actions de ce dernier genre peuvent
+être définies avec plus d'exactitude que celles du premier. Évidemment
+la conduite qui manque de retenue, présente de grandes oscillations
+impossibles à calculer d'avance, et diffère en cela de la conduite
+retenue, dont les oscillations sont renfermées, par hypothèse, dans de
+plus étroites limites: or ce fait d'être ainsi renfermées dans de plus
+étroites limites implique une règle définie des mouvements.</p>
+
+<p>27. Il est superflu de montrer dans le détail qu'en même temps que
+l'hétérogénéité de structure et de fonction s'accroît à travers les
+formes ascendantes de la vie, l'hétérogénéité de conduite et la
+diversité dans les séries de mouvements externes ou les séries combinées
+de ces mouvements s'accroissent aussi d'une façon parallèle. Il n'est
+pas plus nécessaire de montrer que, devenue déjà relativement grande
+dans les mouvements constituant la conduite de l'homme non civilisé,
+cette hétérogénéité s'accroît encore dans ceux que l'homme civilisé
+accomplit. On peut passer sans transition à ce degré plus élevé où nous
+trouvons un contraste semblable en montant de la conduite de l'homme
+immoral à celle de l'homme moral.</p>
+
+<p>Au lieu de reconnaître ce contraste, la plupart des lecteurs seront
+portés à identifier la vie morale avec une vie peu variée dans son
+activité. Nous touchons ici à un défaut de la conception courante de la
+moralité. Cette uniformité relative dans l'agrégat de mouvements
+accompagnant la moralité telle qu'on la conçoit d'ordinaire, cette
+uniformité non seulement n'est pas morale, mais est plutôt l'opposé de
+la morale. Mieux un homme se conforme à toutes les exigences de la
+vie,--aussi bien pour son propre corps et son esprit que pour le corps
+ou l'esprit de ceux qui dépendent de lui, et même pour le corps et
+l'esprit de ses concitoyens,--plus aussi son activité devient variée.
+Plus il met de soin à accomplir toutes ces actions, plus ses mouvements
+doivent être hétérogènes.</p>
+
+<p>Toutes choses égales d'ailleurs, celui qui satisfait seulement ses
+besoins personnels emploie des procédés moins variés que celui qui
+pourvoit aussi aux besoins de sa femme et de ses enfants. En supposant
+qu'il n'y ait pas d'autres différences, l'addition des rapports de
+famille rend nécessairement les actions de l'homme, qui remplit les
+devoirs de mari et de parent, plus hétérogènes que celles de l'homme qui
+n'a pas de semblables devoirs à remplir, ou qui, s'il les a, ne les
+remplit pas. Déclarer ses actions plus hétérogènes, c'est dire qu'il y
+a une plus grande hétérogénéité dans les mouvements combinés à exécuter.</p>
+
+<p>Il en est de même des obligations sociales. Dans la proportion où un
+citoyen s'y soumet comme il le doit, ces obligations compliquent
+beaucoup ses mouvements. S'il est utile à ses inférieurs, à ceux qui
+dépendent de lui, s'il prend part au mouvement politique, s'il rend des
+services en répandant la science, dans ces différentes voies, il ajoute
+à ses genres antérieurs d'activité, il rend les séries de ses mouvements
+plus variés; il diffère ainsi de l'homme qui est l'esclave d'une seule
+passion ou d'un groupe de passions.</p>
+
+<p>Sans doute, il n'est pas conforme à l'usage d'attribuer un caractère
+moral à ces activités que développe la culture. Mais, pour le petit
+nombre de ceux aux yeux de qui cet exercice légitime de toutes les
+facultés les plus hautes, intellectuelles et esthétiques, doit être
+compris dans la conception d'une vie complète, identifiée ici avec la
+vie morale idéale, il est clair que le développement de ces activités
+suppose une hétérogénéité plus grande encore. Chacune d'elles en effet,
+constituée par le jeu spécial de ces facultés éventuellement ajouté à
+leur usage ordinaire pour la conservation de la vie, augmente aussi la
+variété des groupes de mouvements.</p>
+
+<p>En résumé, si la conduite est en toute occasion la meilleure possible,
+comme les occasions sont infiniment variées, les actes seront aussi
+infiniment variés, l'hétérogénéité dans les combinaisons de mouvements
+sera extrême.</p>
+
+<p>28. L'évolution de la conduite considérée sous son aspect moral tend,
+comme toute autre évolution, à un équilibre. Je n'entends pas parler ici
+de l'équilibre atteint à la mort, bien que celui-ci soit nécessairement
+l'état final commun à l'évolution de l'homme le plus élevé et à toute
+autre évolution inférieure; je parle d'un équilibre mobile.</p>
+
+<p>On a vu que l'action de continuer à vivre, exprimée en termes physiques,
+c'est l'action de maintenir une certaine combinaison balancée d'actions
+internes en face de forces externes tendant à détruire cette
+combinaison. Progresser vers une vie plus haute, c'est devenir capable
+de maintenir la balance pour une période plus longue, grâce à des
+additions successives de forces organiques dont l'action annihile de
+plus en plus complètement les forces perturbatrices. Nous sommes
+conduits ainsi à conclure que la vie appelée morale est une vie dans
+laquelle le maintien de l'équilibre mobile devient complet, ou
+s'approche le plus possible de cet état.</p>
+
+<p>Cette vérité éclate dans tout son jour quand on observe comment les
+rythmes physiologiques, vaguement esquissés lorsque l'organisation
+commence, deviennent plus réguliers, en même temps que plus variés dans
+leurs genres, à mesure que l'organisation se développe. La périodicité
+est très faiblement marquée dans les actions, intérieures ou
+extérieures, des types les plus grossiers. Là où la vie est inférieure,
+elle dépend de tous les accidents du milieu, et il en résulte de grandes
+irrégularités dans les processus vitaux.</p>
+
+<p>Un polype prend de la nourriture à des intervalles tantôt rapprochés,
+tantôt éloignés, suivant que les circonstances le déterminent;
+l'utilisation de cette nourriture s'opère par une lente dispersion dans
+les tissus, aidée seulement par les mouvements irréguliers du corps; la
+respiration s'effectue d'une manière qui ne présente également aucune
+trace de rythme. Beaucoup plus haut, par exemple chez les mollusques
+inférieurs, nous trouvons encore des périodicités très imparfaites: bien
+que pourvus d'un système vasculaire, ces mollusques n'ont pas de
+circulation proprement dite, mais un mouvement lent d'un sang grossier à
+travers les vaisseaux, tantôt dans un sens, tantôt, après une pause,
+dans le sens opposé.</p>
+
+<p>C'est avec les structures bien développées qu'apparaît un rythme des
+actions respiratoire et circulatoire, chez les oiseaux et les
+mammifères. En même temps qu'une grande rapidité et une grande
+régularité de ces rythmes essentiels, en même temps qu'une grande
+activité vitale qui en est la suite ainsi qu'une grande dépense
+d'énergie, il s'établit alors une régularité relative dans le rythme des
+actions élémentaires et aussi dans le rythme de l'activité et du repos;
+en effet, la déperdition rapide dont une circulation et une respiration
+rapides sont les instruments, exige des apports réguliers de nutrition,
+aussi bien que des intervalles réguliers de sommeil durant lesquels la
+réparation puisse compenser la déperdition. L'équilibre mobile
+caractérisé par ces rythmes, qui dépendent mutuellement les uns des
+autres, les perfectionne sans cesse en réagissant de plus en plus contre
+les actions qui tendent à le troubler.</p>
+
+<p>Il en est ainsi à mesure que nous nous élevons du sauvage à l'homme
+civilisé et du plus humble parmi les civilisés à celui qui est placé le
+plus haut. Le rythme des actions extérieures, nécessaire pour le
+maintien du rythme des actions internes, devient à la fois plus
+compliqué et plus complet, et leur donne un meilleur équilibre mobile.
+Les irrégularités que leurs conditions d'existence imposent aux hommes
+primitifs produisent toujours de grandes déviations de ce bon état
+d'équilibre mobile, de grandes oscillations; elles causent
+l'imperfection de cet équilibre pour le présent et déterminent sa
+destruction prématurée. Chez les hommes civilisés dont nous disons
+qu'ils se conduisent mal, de fréquentes perturbations de l'équilibre
+mobile sont produites par les excès caractérisant une carrière dans
+laquelle les périodicités sont souvent rompues; le résultat ordinaire
+est que, le rythme des actions internes étant souvent dérangé,
+l'équilibre mobile, rendu imparfait à proportion, a souvent une moindre
+durée. Au contraire, un homme dont les rythmes internes sont le mieux
+conservés est un homme qui accomplit séparément, à mesure que l'occasion
+le demande, toutes les actions externes nécessaires pour satisfaire à
+ses besoins ou à ses obligations, et qui arrive ainsi à un équilibre
+mobile à la fois consolidé et prolongé par cette manière d'agir.</p>
+
+<p>Il faut nécessairement supposer que l'homme atteignant ainsi la limite
+de l'évolution vit dans une société qui s'accorde avec sa nature,
+c'est-à-dire vit parmi des hommes constitués comme lui, et séparément en
+harmonie avec ce milieu social qu'ils ont formé. C'est la seule
+hypothèse possible: la production du type le plus élevé de l'homme suit
+seulement <i>pari passu</i> la production du type le plus élevé de la
+société. Les conditions requises sont celles que nous avons indiquées
+plus haut comme accompagnant la conduite la plus développée, conditions
+sous lesquelles chacun peut satisfaire à tous ses besoins et élever un
+nombre convenable d'enfants, non seulement sans empêcher les autres d'en
+faire autant, mais au contraire en les y aidant. Considérée sous son
+aspect physique, la conduite de l'individu ainsi constitué et ainsi
+associé à des individus semblables est évidemment une conduite dans
+laquelle toutes les actions, c'est-à-dire les mouvements combinés de
+tous genres, sont devenues telles qu'elles répondent convenablement aux
+exigences de la vie quotidienne, à toute occurrence ordinaire, à toute
+contingence du milieu. Une vie complète dans une société complète n'est
+qu'un autre nom pour désigner l'équilibre complet entre les activités
+coordonnées de chaque unité sociale et celles de l'agrégat des unités.</p>
+
+<p>29. Même pour ceux qui ont lu mes ouvrages précédents, et à plus forte
+raison pour ceux qui ne les ont pas lus, il semblera étrange, ou même
+absurde, de présenter ainsi la conduite morale en termes physiques.
+Cependant il a été nécessaire de le faire. Si cette redistribution de
+matière et de mouvement qui constitue l'évolution s'étend à tous les
+agrégats, ses lois doivent être observées dans l'être le plus développé
+comme en toute autre chose, et les actions de cet être, lorsqu'on les
+décompose en mouvements, doivent fournir des exemples de ces lois.
+C'est ce qui arrive effectivement: il y a une entière correspondance
+entre l'évolution morale et l'évolution comme nous l'avons définie en
+physique.</p>
+
+<p>La conduite,--telle que nos sens nous la font directement connaître et
+non telle qu'elle est interprétée ensuite et ramenée aux sentiments et
+aux idées qui l'accompagnent,--consiste en mouvements combinés. En
+remontant les différents degrés des créatures animées, nous trouvons ces
+mouvements combinés caractérisés par une cohérence croissante, par une
+définition croissante, qu'on les considère isolément ou dans leurs
+groupes coordonnés, et par une croissante hétérogénéité; en avançant des
+types inférieurs aux types les plus élevés de l'humanité, aussi bien
+qu'en passant du type le moins moral au type le plus moral, ces traits
+de la conduite en évolution deviennent plus marqués encore.</p>
+
+<p>En outre, nous voyons que la cohérence, la définition et l'hétérogénéité
+croissantes des mouvements combinés servent à mieux maintenir un
+équilibre mobile. Là où l'évolution est faible, cet équilibre est très
+imparfait et bientôt détruit; à mesure que l'évolution se développe et
+augmente la force et l'intelligence, il devient plus ferme et se
+conserve plus longtemps en face d'actions contraires; dans l'espèce
+humaine en général, il est comparativement régulier et durable, et sa
+régularité, sa durée atteignent le plus haut degré dans la race la plus
+élevée.</p>
+
+<a name="c6" id="c6"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>LE POINT DE VUE BIOLOGIQUE</h4>
+
+<p>30. Le principe que l'homme moral idéal est celui chez lequel
+l'équilibre mobile est parfait ou approche le plus de la perfection,
+devient, lorsqu'on le traduit en langage physiologique, cette vérité
+qu'il est celui chez lequel les fonctions de tous genres sont
+convenablement remplies. Chaque fonction a quelque rapport, direct ou
+indirect, avec les besoins de la vie: son existence même est un résultat
+de l'évolution, car elle est elle-même une preuve qu'elle a été
+produite, immédiatement ou de loin, par l'adaptation des actions
+intérieures aux actions extérieures. Le non-accomplissement d'une
+fonction dans ses proportions normales est donc le non-accomplissement
+de quelque chose de nécessaire à une vie complète. Si une fonction
+marche d'une manière incomplète, l'organisme éprouve certains dommages
+par suite de cette insuffisance. S'il y a excès, il se produit une
+réaction sur les autres fonctions, qui diminue d'une manière ou d'une
+autre leur efficacité.</p>
+
+<p>Sans doute, à l'époque de la pleine vigueur, lorsque les actions
+organiques ont beaucoup de force, le désordre causé par un excès ou une
+défaillance légère de quelque fonction disparaît bientôt; la balance se
+rétablit. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il résulte certains
+désordres de l'excès ou du défaut, que cet excès ou ce défaut exerce une
+certaine influence sur chaque fonction du corps et de l'esprit, et qu'il
+constitue un abaissement de la vie.</p>
+
+<p>Outre l'altération temporaire de la vie complète par l'effet de
+l'exercice peu convenable ou inadéquat d'une fonction, il en résulte
+aussi, comme dernier résultat, une diminution de la longueur de la vie.
+Si telle fonction est ordinairement remplie plus ou moins qu'il ne
+faut, et si, par suite, il se produit une perturbation répétée des
+fonctions en général, il en résulte un dérangement chronique dans la
+balance des fonctions. En réagissant nécessairement sur la structure et
+en imprimant en elle ses effets accumulés, ce dérangement produit une
+détérioration générale, et, si les énergies vitales commencent alors à
+décliner, l'équilibre mobile, plus éloigné de la perfection qu'il ne
+l'aurait été autrement, est bientôt détruit: la mort est plus ou moins
+prématurée.</p>
+
+<p>Il s'ensuit que l'homme moral est un homme dont les fonctions nombreuses
+et variées dans leurs genres, comme nous l'avons vu, sont toutes
+accomplies à des degrés convenablement proportionnés aux conditions
+d'existence.</p>
+
+<p>31. Quelque étrange que la conclusion paraisse, c'est cependant une
+conclusion qu'il faut tirer ici: l'accomplissement de toutes les
+fonctions est, en un sens, une obligation morale.</p>
+
+<p>On pense d'ordinaire que la morale nous commande seulement de
+restreindre certaines activités vitales qui, dans notre état actuel, se
+développent souvent à l'excès, ou qui sont en opposition avec le
+bien-être spécial ou général; mais elle nous commande aussi de
+développer ces activités jusqu'à leurs limites normales. Si on les
+comprend ainsi, toutes les fonctions animales, aussi bien que les
+fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire. Sans doute, dans
+notre état actuel de transition, caractérisé par une adaptation très
+imparfaite de notre constitution aux conditions d'existence, des
+obligations morales d'ordre suprême rendent souvent nécessaire une
+conduite préjudiciable au point de vue physique; mais nous devons
+reconnaître aussi que, laissant de côté les autres effets, il est
+immoral de traiter le corps de manière à diminuer la plénitude ou la
+vigueur de sa vitalité.</p>
+
+<p>De là résulte un critérium des actions. Nous pouvons dans chaque cas
+nous demander: L'action tend-elle pour le présent à maintenir la vie
+complète? Tend-elle à la prolongation de la vie jusqu'à sa pleine durée?
+Répondre oui ou non à l'une ou à l'autre de ces questions, c'est
+implicitement classer l'action comme bonne ou mauvaise par rapport à ses
+effets immédiats, quelle qu'elle puisse être par rapport à ses effets
+éloignés.</p>
+
+<p>L'apparence paradoxale de cette proposition vient de notre tendance
+presque incorrigible à juger une conclusion présupposant une humanité
+idéale, par le degré où cette conclusion est applicable à l'humanité
+telle qu'elle existe actuellement. La conclusion précédente se rapporte
+à la conduite la plus élevée où aboutit, comme nous l'avons vu,
+l'évolution humaine, à cette conduite dans laquelle le fait d'adapter
+les actes à des fins qui contribuent à rendre complète la vie
+individuelle, en même temps qu'elles servent à assurer le développement
+des enfants et leur croissance jusqu'à la maturité, non seulement se
+concilie avec le fait de pareilles adaptations de la part des autres,
+mais encore les favorise. Cette conception d'une conduite dans sa forme
+ultime implique la conception d'une nature se manifestant spontanément
+par une pareille conduite, ayant en elle le produit de ses activités
+normales. Si l'on entend ainsi les choses, il devient manifeste que,
+dans de semblables conditions, l'insuffisance d'une fonction, aussi bien
+que son excès, implique une déviation de la conduite la meilleure ou de
+la conduite parfaitement morale.</p>
+
+<p>32. Jusqu'ici, en traitant de la conduite au point de vue biologique,
+nous avons considéré les actions qui la constituent sous leurs aspects
+physiologiques seulement, et laissé de côté leurs aspects
+psychologiques. Nous avons constaté les changements corporels et négligé
+les changements psychiques qui les accompagnent. Au premier abord, il
+paraissait nécessaire d'agir ainsi; car tenir compte ici des états de
+conscience n'était-ce pas admettre implicitement que le point de vue
+psychologique est compris dans le point de vue biologique?</p>
+
+<p>Il n'en est pas ainsi cependant. Comme nous l'avons montré dans les
+<i>Principes de psychologie</i> (§§ 52, 53), on n'entre dans le domaine de la
+psychologie proprement dite que lorsqu'on commence à étudier les états
+psychiques et leurs relations considérés comme se rapportant à des
+agents externes et à leurs relations. Tant que nous nous occupons
+exclusivement de nous-mêmes et des modes de l'esprit comme corrélatifs à
+des changements nerveux, nous traitons de ce que j'ai appelé ailleurs
+l'æsto-physiologie. On n'arrive à la psychologie qu'au moment où on
+cherche la correspondance entre les connexions des états subjectifs et
+les connexions des actions objectives. Nous pouvons donc traiter ici,
+sans dépasser les limites de notre sujet immédiat, des sentiments et des
+fonctions dans leurs mutuelles dépendances.</p>
+
+<p>Il était impossible de passer ce point sous silence, parce que les
+changements psychiques qui accompagnent un grand nombre de changements
+physiques dans l'organisme sont eux-mêmes, de deux manières, des
+facteurs biologiques.</p>
+
+<p>Les sentiments classés comme sensations, qui naissent directement dans
+telle ou telle partie du corps, se produisent à la suite de certains
+états des organes vitaux et surtout à la suite de certains états des
+organes externes: tantôt ils servent essentiellement de guides pour
+l'accomplissement des fonctions, et partiellement de stimulants, tantôt
+au contraire ils servent principalement de stimulants, mais aussi de
+guides à un moindre degré. En tant qu'elles sont coordonnées, les
+sensations visuelles nous permettent de diriger nos mouvements; et, si
+elles sont vives, elles accélèrent en outre la respiration; au contraire
+les sensations de chaud et de froid, qui accroissent aussi ou diminuent
+dans une grande proportion les actions vitales, servent encore à nous
+permettre de porter des jugements.</p>
+
+<p>Les sentiments rangés sous le nom d'émotions, qui ne peuvent être
+localisés dans une partie quelconque du corps, agissent d'une manière
+plus générale comme guides et comme stimulants, exercent plus
+d'influence sur l'exercice des fonctions que la plupart des sensations.
+La peur, en même temps qu'elle pousse à la fuite et développe les forces
+nécessaires pour fuir, affecte aussi le coeur et le canal alimentaire;
+tandis que la joie, en nous portant à faire durer les causes qui l'ont
+produite, exalte en même temps les processus des viscères.</p>
+
+<p>En traitant de la conduite sous son aspect biologique, nous sommes donc
+amenés à étudier cette réaction mutuelle des sentiments et des
+fonctions, qui est essentielle à la vie animale sous ses formes les plus
+développées.</p>
+
+<p>33. Dans les <i>Principes de psychologie</i>, § 124, j'ai montré que, dans le
+monde animal tout entier, «les douleurs sont nécessairement corrélatives
+à des actions nuisibles pour l'organisme, tandis que les plaisirs sont
+corrélatifs à des actions contribuant au bien-être.» En effet, «c'est
+une déduction inévitable de l'hypothèse de l'évolution que des races
+d'êtres sentants n'ont pu venir à l'existence dans d'autres conditions.»
+Voici (§ 125) quel était le raisonnement:</p>
+
+<blockquote> Si nous substituons au mot <i>plaisir</i> la périphrase
+ équivalente: un sentiment que nous cherchons à produire dans
+ la conscience et à y retenir, et au mot <i>douleur</i> la
+ périphrase équivalente: un sentiment que nous cherchons à
+ faire sortir de la conscience ou à en tenir éloigné, nous
+ voyons aussitôt que si les états de conscience qu'un être
+ s'efforce de conserver sont les corrélatifs d'actions
+ nuisibles, et que si les états de conscience qu'il s'efforce
+ de chasser sont les corrélatifs d'actions profitables, cet
+ être doit promptement disparaître en persistant dans ce qui
+ est nuisible, en fuyant ce qui est profitable. En d'autres
+ termes, ces races d'êtres seules ont survécu, chez
+ lesquelles, en moyenne, les états de conscience agréables ou
+ désirés ont accompagné les activités utiles à la
+ conservation de la vie, tandis que des sentiments
+ désagréables ou habituellement évités ont accompagné les
+ activités directement ou indirectement destructives de la
+ vie. Par suite, toutes choses égales d'ailleurs, parmi les
+ diverses races, celles-là ont dû se multiplier et survivre,
+ qui ont eu les meilleurs ajustements des sentiments aux
+ actions et ont toujours tendu à rendre cet ajustement
+ parfait.
+</blockquote >
+
+<p>Des connexions convenables entre les actes et les résultats peuvent
+s'établir dans les êtres vivants, avant même que la conscience
+n'apparaisse. Après l'apparition de la conscience, ces connexions ne
+peuvent changer autrement qu'en devenant mieux établies. Tout à fait à
+l'origine, la vie se maintient par la persistance dans des actions qui
+ont la vie pour effet, et par la cessation des actes qui l'entravent;
+lorsque la sensibilité apparaît comme accompagnement, sa nature doit
+être telle que, dans le premier cas, le sentiment produit soit d'un
+genre qui sera recherché, un plaisir, et, dans le second cas, d'un genre
+qui sera évité, une douleur. Mettons en évidence la nécessité de ces
+relations au moyen de quelques exemples concrets.</p>
+
+<p>Une plante qui enveloppe d'un plexus de radicelles un os enterré, ou une
+pomme de terre qui dirige les tiges blanches sortant de ses bourgeons
+vers le soupirail par lequel la lumière pénètre dans le cellier,
+montrent bien que les changements produits dans leurs tissus par les
+agents extérieurs eux-mêmes sont des changements qui servent à
+l'utilisation de ces agents. Qu'arriverait-il si une plante, au lieu de
+pousser ses racines du côté où se rencontre de l'humidité, les en
+éloignait, ou si ses feuilles, que la lumière rend capables
+d'assimilation, se dirigeaient cependant vers l'obscurité? La mort
+serait évidemment le résultat de l'absence des adaptations nécessaires.
+Cette relation générale est encore mieux marquée dans une plante
+insectivore, la <i>Dionæa muscipula</i>, qui tient son piège fermé sur une
+matière animale et non sur une autre. Dans ce cas-là, il est manifeste
+que le stimulus produit par la superficie même de la substance absorbée
+suscite des actions grâce auxquelles la masse de la substance est
+utilisée au profit de la plante.</p>
+
+<p>En passant des organismes végétaux aux organismes animaux inconscients,
+on constate une connexion aussi étroite entre le penchant et l'avantage.
+Observez comment les tentacules d'un polype s'attachent d'elles-mêmes à
+un être vivant ou à quelque substance animale, et commencent à
+l'englober, tandis qu'elles sont indifférentes au contact de toute autre
+substance: vous comprendrez que la diffusion de quelques-uns des sacs
+nutritifs dans les tentacules,--qui est un commencement
+d'assimilation,--cause les mouvements d'où résulte la préhension. La vie
+cesserait si ces relations étaient renversées.</p>
+
+<p>Il n'en est pas autrement de la connexion fondamentale entre le fait de
+toucher et le fait de prendre la nourriture, observée chez les êtres
+conscients, jusqu'au plus élevé. Le fait de goûter une substance
+implique le passage de ses molécules à travers la muqueuse de la langue
+et du palais; cette absorption, lorsqu'il s'agit d'une substance
+nutritive, n'est que le commencement de l'absorption opérée à travers le
+canal alimentaire. En outre, la sensation qui accompagne cette
+absorption, lorsqu'elle est du genre de celles que produit la
+nourriture, détermine à la place où elle est la plus forte, au front du
+pharynx, le commencement d'un acte automatique pour avaler. En un mot
+les choses se passent à peu près comme lorsque le stimulus d'absorption
+dans les tentacules d'un polype provoque la préhension.</p>
+
+<p>Si nous passons, de ces processus et de ces relations supposant un
+contact entre la surface d'un être et la substance dont il se nourrit,
+aux processus et aux relations que font naître les particules diffuses
+de la substance, celles qui constituent pour un être conscient son
+odeur, nous rencontrons une vérité générale analogue. Exactement comme
+certaines molécules d'une masse de nourriture sont absorbées, à la suite
+d'un contact, par la partie touchée, et excitent l'acte de la
+préhension, de même sont absorbées telles de ses molécules qui
+atteignent l'organisme en se répandant à travers l'eau, et qui, une fois
+absorbées, excitent les actes propres à effectuer le contact avec la
+masse. Quand la stimulation physique ainsi causée par les particules
+dispersées n'est pas accompagnée de conscience, les changements moteurs
+excités doivent avoir pour effet la durée de l'organisme, s'ils sont
+tels qu'ils déterminent le contact; il doit y avoir au contraire défaut
+relatif de nutrition et mortalité des organismes dans lesquels les
+contractions produites n'ont pas ce résultat. Il n'est pas douteux non
+plus que, dans tous les cas, partout où la stimulation physique
+s'accompagne d'une sensation, celle-ci consiste en mouvements pour se
+rapprocher de l'objet nutritif, ou conduit à ces mouvements: elle doit
+être non une sensation répulsive, mais une sensation attractive. Ce qui
+est vrai de la conscience la plus humble est vrai à tous les degrés, et
+nous le constatons dans les êtres supérieurs qui sont attirés vers leur
+nourriture par l'odeur.</p>
+
+<p>Comme les mouvements qui déterminent la locomotion, ceux qui ont pour
+effet la préhension doivent aussi nécessairement s'ajuster de la même
+manière. Les changements moléculaires causés par l'absorption d'une
+matière nutritive dans la substance organique en contact avec elle, ou
+dans une substance organique adjacente, commencent des mouvements qui
+sont encore indéfinis quand l'organisation est imparfaite, et qui
+deviennent de plus en plus définis à mesure que l'organisation se
+développe. A l'origine, alors que le protoplasma encore indifférencié
+est à la fois absorbant et contractile sur tous les points, les
+changements de forme commencés par la stimulation physique de la matière
+nutritive adjacente sont vagues et adaptés d'une façon peu efficace à
+l'utilisation de cette matière. Mais, à mesure que la spécialisation des
+parties absorbantes et des parties contractiles se manifeste davantage,
+ces mouvements deviennent mieux adaptés; car il arrive nécessairement
+que les individus chez lesquels ils sont le moins bien adaptés
+disparaissent plus vite que ceux chez lesquels ils sont le mieux
+adaptés.</p>
+
+<p>En reconnaissant cette nécessité, nous avons ici à en déduire une autre.
+La relation entre ces stimulations et ces contractions combinées doit
+être telle qu'un accroissement des unes cause celui des autres. En
+effet, les directions des décharges étant une fois établies, une plus
+forte stimulation cause une plus forte contraction; la contraction plus
+énergique, amenant un contact plus intime avec l'agent stimulant,
+produit à son tour un accroissement de stimulus et par cela même
+s'accroît elle aussi davantage. On arrive alors à un corollaire qui nous
+intéresse plus particulièrement.</p>
+
+<p>Dès qu'une sensation se produit à la suite de ces phénomènes, elle ne
+peut être une sensation désagréable qui aurait pour effet la cessation
+des actes, mais bien une sensation agréable qui en assure la
+continuation. La sensation de plaisir doit être elle-même le stimulus de
+la contraction par lequel cette sensation est maintenue et augmentée, ou
+elle doit être liée avec le stimulus de telle sorte que l'une et l'autre
+croissent ensemble. La relation, directement établie, on l'a vu, dans le
+cas d'une fonction fondamentale, doit l'être aussi, indirectement, pour
+les autres fonctions, car, si elle ne l'était pas dans un cas
+particulier, il en résulterait que, pour ce cas, les conditions
+d'existence ne seraient pas remplies.</p>
+
+<p>On peut donc démontrer de deux manières qu'il y a une connexion
+primordiale entre les actes donnant du plaisir et la continuation ou
+l'accroissement de la vie, et, par conséquent, entre les actes donnant
+de la peine et la décroissance ou la perte de la vie. D'une part, en
+partant des êtres vivants les plus humbles, nous voyons que l'acte utile
+et l'acte que l'on a une tendance à accomplir sont originellement deux
+côtés d'un seul et même acte et ne peuvent être séparés sans un résultat
+fatal. D'autre part, si nous considérons des créatures développées comme
+elles existent actuellement, nous voyons que chaque individu et chaque
+espèce se conservent de jour en jour par la poursuite de l'agréable et
+la fuite de la peine.</p>
+
+<p>En abordant ainsi les faits de deux côtés différents, l'analyse nous
+conduit à une autre face de cette vérité suprême qui avait déjà été mise
+en évidence dans un précédent chapitre. Nous avons trouvé alors que la
+formation des conceptions morales, en excluant la notion d'un plaisir de
+quelque genre, en quelque temps et par rapport à quelque être que ce
+fût, était aussi impossible que la conception d'un objet sans la notion
+de l'espace. Nous voyons maintenant que cette nécessité logique a son
+origine dans la nature même de l'existence sensible: la condition
+essentielle de développement de cette existence, c'est que les actes
+agréables soient en même temps des actes favorables au développement de
+la vie.</p>
+
+<p>34. Malgré les observations déjà faites, l'énonciation pure et simple de
+cette vérité, comme vérité suprême servant de fondement à toute
+appréciation du bien et du mal, causera à plusieurs personnes, sinon au
+plus grand nombre, quelque étonnement. Frappés, d'un côté, de certains
+résultats avantageux qui sont précédés par des états de conscience
+désagréables, par exemple ceux qui accompagnent ordinairement le
+travail; songeant, d'un autre côté, aux résultats préjudiciables qui
+suivent certains plaisirs, comme ceux que produit l'excès de boisson, la
+plupart des hommes croient qu'en général il est bon de souffrir, et
+mauvais de se procurer du plaisir. Ils sont préoccupés des exceptions au
+point de méconnaître la règle.</p>
+
+<p>Quand on les interroge, ils sont obligés d'admettre que les souffrances
+accompagnant les blessures, les contusions, ou les entorses, sont des
+maux pour le patient aussi bien que pour ceux qui l'entourent, et que la
+prévision de ces souffrances sert à détourner des actes de négligence ou
+des actions dangereuses. Ils ne peuvent nier que les tortures diverses
+produites par le feu, ou les douleurs d'un froid intense, de la faim et
+de la soif, sont indissolublement liées à des dommages permanents ou
+temporaires rendant celui qui les supporte incapable de faire ce qu'il
+devrait pour son bien ou celui des autres. Ils sont contraints de
+reconnaître que l'angoisse causée par un commencement de suffocation
+sert à préserver la vie, et qu'en tâchant de s'y soustraire on se met en
+état de se sauver et de favoriser le développement de l'être. Ils ne
+refuseront pas non plus d'avouer qu'un homme enchaîné dans un cachot
+froid et humide, dans l'obscurité et le silence, subit une diminution de
+santé et de vigueur, aussi bien par les souffrances positives qui lui
+sont infligées que par les peines négatives résultant de l'absence de la
+lumière et de la privation de toute société.</p>
+
+<p>Par contre, ils ne doutent pas que le plaisir de manger, en dépit des
+excès dont il est l'occasion, n'ait des avantages physiques, et que ces
+avantages soient d'autant plus grands que la satisfaction de l'appétit
+est plus complète. Il leur faut bien reconnaître que les instincts et
+les sentiments si puissants qui entraînent les hommes au mariage, ou
+ceux qui ont pour fin l'éducation des enfants, produisent, déduction
+faite de tous les maux, un immense surplus de bonheur. Ils n'osent pas
+mettre en doute que le plaisir d'accumuler des biens laisse, tout compte
+fait, une large balance d'avantages privés et publics.</p>
+
+<p>Quels que soient cependant le nombre et l'importance des cas où les
+plaisirs et les peines, les sensations et les émotions, encouragent à
+des actes convenables et détournent d'actions inopportunes, on n'en
+tient pas compte, et l'on considère seulement les cas où les hommes
+sont, directement ou indirectement, mal dirigés par ces sentiments. On
+oublie leurs bons effets dans des matières essentielles pour proclamer
+exclusivement leurs mauvais effets en des matières qui ne sont pas
+essentielles.</p>
+
+<p>Dira-t-on que les peines et les plaisirs les plus intenses, ayant un
+rapport immédiat aux besoins du corps, nous dirigent bien, tandis que
+les peines et les plaisirs plus faibles, qui n'ont pas une connexion
+immédiate avec la conservation de la vie, nous conduisent mal? Autant
+dire que le système de conduite par les plaisirs ou les peines, qui
+convient à tous les êtres au-dessous de l'homme, n'a plus de valeur
+quand il s'agit du genre humain; ou plutôt, en admettant qu'il soit bon
+pour l'humanité tant qu'il s'agit de satisfaire certains besoins
+impérieux, on supposerait qu'il pèche lorsqu'il s'agit de besoins non
+impérieux. Ceux qui admettent cela sont tenus d'abord de nous montrer
+comment on peut tracer une ligne de démarcation entre les animaux et les
+hommes, et ensuite de nous faire voir pourquoi le système qui donne de
+bons résultats en bas ne les donne plus en haut.</p>
+
+<p>35. Il est évident toutefois, d'après les antécédents, que l'on
+soulèvera de nouveau la même difficulté: on parlera des plaisirs
+nuisibles et des peines avantageuses. On citera le buveur, le joueur, le
+voleur, qui poursuivent chacun certains plaisirs, pour prouver que la
+recherche du plaisir est mauvaise conseillère. D'autre part, on
+énumérera le père qui se sacrifie, le travailleur qui persiste malgré la
+fatigue, l'honnête homme qui se prive pour payer ses dettes, afin
+d'établir que des modes désagréables de conscience accompagnent des
+actes qui sont réellement avantageux. Mais,--après avoir rappelé le fait
+démontré dans le § 20, à savoir que cette objection ne vaut pas contre
+l'influence du plaisir et de la peine sur la conduite en général,
+puisqu'elle signifie simplement que l'on doit ne pas tenir compte de
+jouissances ou de peines spéciales et prochaines en vue de jouissances
+ou de peines éloignées et générales,--je reconnais que, dans l'état
+actuel de l'humanité, la direction donnée par les peines et les plaisirs
+immédiats est mauvaise dans un grand nombre de cas. On va voir comment
+la biologie interprète ces anomalies, qui ne sont ni nécessaires ni
+permanentes, mais accidentelles ou temporaires.</p>
+
+<p>Déjà, en démontrant que, chez les créatures inférieures, les plaisirs et
+les peines ont de tout temps guidé la conduite par laquelle la vie s'est
+développée et conservée, j'ai établi qu'à partir du moment où les
+conditions d'existence d'une espèce ont changé par suite de certaines
+circonstances, il en est résulté parallèlement un dérangement partiel
+dans l'adaptation des sensations aux besoins, dérangement qui
+nécessitait une adaptation nouvelle.</p>
+
+<p>Cette cause générale de dérangement, qui agit sur tous les êtres
+sensibles, a exercé sur les hommes une influence particulièrement
+marquée, persistante et profonde. Il suffit d'opposer le genre de vie
+suivi par les hommes primitifs, errant dans les forêts et vivant d'une
+nourriture grossière, au genre de vie suivi par les paysans, les
+artisans, les commerçants et les hommes qui ont une profession
+quelconque dans une communauté civilisée, pour voir que la constitution
+physique et mentale bien ajustée pour les uns, est mal ajustée pour les
+autres. Il suffit d'observer d'un côté les émotions provoquées dans
+chaque tribu sauvage, périodiquement hostile aux tribus voisines, et de
+l'autre les émotions que la production et l'échange pacifique mettent en
+jeu, pour voir que ces émotions sont non seulement dissemblables, mais
+opposées. Il suffit enfin de constater comment, pendant l'évolution
+sociale, les idées et les sentiments appropriés aux activités militantes
+développées par une coopération imposée se sont changés en idées et
+sentiments appropriés à des activités industrielles, s'exerçant par une
+coopération volontaire, pour voir qu'il y a toujours eu au sein de
+chaque société, et qu'il y a encore aujourd'hui, un conflit entre les
+deux natures morales adaptées à ces deux genres de vie différents.</p>
+
+<p>La réadaptation constitutionnelle aux circonstances nouvelles,
+impliquant un ajustement nouveau de plaisirs et de peines comme guides
+moraux, telle que l'ont subie de temps à autre toutes les créatures, a
+donc été pour la race humaine spécialement difficile pendant son
+évolution civilisatrice. La difficulté vient non seulement de
+l'importance de la transformation de petits groupes nomades en vastes
+sociétés bien assises, et d'habitudes belliqueuses en habitudes
+pacifiques, mais aussi de ce que l'ancienne vie d'hostilités a été
+conservée entre les sociétés en même temps que se développait une vie
+paisible à l'intérieur de chaque société. Tant que coexistent deux
+genres de vie si radicalement opposés que la vie militaire et la vie
+industrielle, la nature humaine ne peut pas s'adapter exactement à l'une
+ni à l'autre.</p>
+
+<p>C'est de là que viennent, dans la direction donnée par les plaisirs ou
+les peines, les défauts qui se manifestent tous les jours; on s'en rend
+compte en remarquant dans quelle partie de la conduite ces défauts se
+font surtout sentir. Comme on l'a montré plus haut, les sensations
+agréables et pénibles sont parfaitement adaptées aux exigences physiques
+rigoureuses: les avantages qu'on trouve à obéir aux sensations en ce qui
+concerne la nutrition, la respiration, la conservation d'une certaine
+température, etc., l'emportent immensément sur les maux accidentels, et
+les mauvaises adaptations qui se produisent peuvent s'expliquer par le
+passage de la vie extérieure de l'homme primitif à la vie sédentaire que
+l'homme civilisé est souvent forcé de mener. Ce sont les plaisirs et les
+peines de l'ordre émotionnel qui cessent de s'accorder avec les besoins
+de la vie dans la société nouvelle, et ce sont ces émotions qui
+demandent un temps si long, pour être adaptées de nouveau, parce que
+cette nouvelle adaptation est difficile.</p>
+
+<p>Ainsi, au point de vue biologique, les connexions entre un plaisir et
+une action avantageuse, entre une peine et une action nuisible, qui ont
+apparu au début même de l'existence sensible et se sont continuées à
+travers la suite des êtres animés jusqu'à l'homme, ces connexions se
+manifestent généralement dans le genre humain du plus bas au plus haut
+degré, jusqu'au point où sa nature atteint l'organisation la plus
+complète, et doivent se manifester de plus en plus, au degré le plus
+élevé de la nature humaine, à mesure que se développe son adaptation aux
+conditions de la vie sociale.</p>
+
+<p>36. La biologie a encore un autre jugement à porter sur les relations
+qui existent entre les plaisirs ou les peines et le bien-être. Outre les
+connexions entre les actes avantageux à l'organisme et les plaisirs qui
+accompagnent l'accomplissement de ces actes, entre les actes nuisibles à
+l'organisme et les peines qui détournent de les accomplir, il y a des
+connexions entre le plaisir en général et une certaine exaltation
+physiologique, entre la peine en général et une certaine dépression
+physiologique. Tout plaisir accroît la vitalité; toute peine diminue la
+vitalité. Tout plaisir élève le cours de la vie; toute peine abaisse le
+cours de la vie. Considérons d'abord les peines.</p>
+
+<p>Par les dommages généraux résultant du fait de souffrir, je n'entends
+pas ceux qui naissent des effets diffus de lésions organiques locales,
+par exemple les accidents consécutifs d'un anévrisme produit par un
+effort excessif en dépit de la protestation des sensations, ou les
+troubles qu'entraînent les varices provenant de ce qu'on a méprisé trop
+longtemps la fatigue des jambes, ou les désordres qui suivent l'atrophie
+des muscles que l'on continue à exercer malgré une extrême lassitude.
+J'entends les dommages généraux causés par le trouble constitutionnel
+que la peine détermine immédiatement. Ces dommages s'aperçoivent
+aisément quand les peines deviennent vives, qu'elles soient
+sensationnelles ou émotionnelles.</p>
+
+<p>La fatigue corporelle longtemps supportée amène la mort par épuisement.
+Plus souvent, en suspendant les mouvements du coeur, elle cause cette
+mort temporaire que nous appelons l'évanouissement. Dans d'autres cas,
+elle a pour effet des vomissements. Quand il n'en résulte pas des
+dérangements aussi manifestes, nous pouvons encore constater, par la
+pâleur et le tremblement du sujet, une prostration générale.</p>
+
+<p>Outre la perte immédiate de la vie qui peut survenir sous l'influence
+d'un froid intense, il y a des dépressions de vitalité moins marquées
+causées par un froid moins extrême: l'affaiblissement temporaire suivant
+une immersion trop prolongée dans une eau glacée, l'énervation et la
+langueur résultant de l'insuffisance du vêtement, etc. Les mêmes effets
+apparaissent quand on est exposé à une température trop élevée: on
+éprouve alors une lassitude qui aboutit à l'épuisement; les personnes
+faibles s'évanouissent et restent quelque temps débilitées; en voyageant
+dans les jungles des tropiques, les Européens contractent des fièvres
+qui, lorsqu'elles ne sont pas mortelles, ont souvent des suites
+fâcheuses pour le reste de la vie. Considérez maintenant les maux qui
+résultent d'un exercice violent continué en dépit des sensations
+pénibles: tantôt c'est une fatigue qui détruit l'appétit ou, si c'est
+après un repas, arrête la digestion, supprimant les processus
+réparateurs alors qu'ils sont le plus nécessaires; tantôt une
+prostration du coeur, ici durant quelque temps seulement, et là, si la
+faute a été commise chaque jour, devenue permanente, et réduisant le
+reste de la vie à un minimum.</p>
+
+<p>Les effets déprimants des peines émotionnelles ne sont pas moins
+remarquables. Dans certains cas, la mort en résulte; dans d'autres cas,
+les douleurs mentales causées par un malheur se manifestent, comme les
+souffrances corporelles, par une syncope. Souvent, de mauvaises
+nouvelles déterminent une maladie; l'anxiété, quand elle est chronique,
+entraîne la perte de l'appétit, une perpétuelle incapacité de digérer,
+la diminution des forces. Une peur excessive, qu'elle soit l'effet d'un
+danger physique ou moral, arrêtera pour un temps, de la même manière,
+les fonctions de nutrition; bien souvent elle fait avorter les femmes
+enceintes. Dans des cas moins graves, la sueur froide et le tremblement
+des mains marquent un abaissement général des activités vitales,
+produisant une incapacité partielle du corps ou de l'esprit, ou des deux
+à la fois. On voit à quel point les peines émotionnelles troublent les
+fonctions des viscères, par ce fait qu'une préoccupation incessante
+détermine assez souvent la jaunisse. Bien plus, il se trouve que, dans
+ce cas, la relation entre la cause et l'effet a été démontrée par une
+expérience directe. En disposant les choses de telle sorte que le canal
+biliaire d'un chien se déversât hors du corps, Claude Bernard a observé
+que, tant qu'il gâtait ce chien et le maintenait en bonne humeur, la
+sécrétion se produisait dans la mesure normale; mais, s'il lui parlait
+sévèrement ou le traitait pendant quelque temps de manière à produire
+une dépression morale, le cours de la bile était arrêté.</p>
+
+<p>Objectera-t-on que les mauvais résultats de ce genre se présentent
+seulement lorsque les peines, corporelles ou mentales, sont grandes? je
+répondrais que, chez les personnes bien portantes, les perturbations
+fâcheuses produites par de petites peines, n'en sont pas moins réelles,
+bien que difficiles à observer, et que, chez les personnes dont la
+maladie a beaucoup affaibli les forces vitales, de légères irritations
+physiques et de faibles ennuis moraux occasionnent souvent des rechutes.</p>
+
+<p>Les effets constitutionnels du plaisir sont tout à fait opposés. Il
+arrive parfois,--mais le fait est rare,--qu'un plaisir extrême, un
+plaisir devenu presque une peine, donne aux personnes faibles une
+secousse nerveuse nuisible; mais il ne produit pas cet effet chez les
+hommes qui ne se sont pas affaiblis en se soumettant volontairement ou
+par force à des actions funestes pour l'organisme. Dans l'ordre normal,
+les plaisirs, grands ou petits, sont des stimulants pour les processus
+qui servent à la conservation de la vie.</p>
+
+<p>Parmi les sensations, on peut donner comme exemple celles qui résultent
+d'une vive lumière. La clarté du soleil est vivifiante en comparaison du
+brouillard; le moindre rayon excite une vague de plaisir; des
+expériences ont montré que la clarté du soleil élève le niveau de la
+respiration; or cet accroissement de la respiration est un signe de
+l'accroissement des activités vitales en général. Un degré de chaleur
+agréable favorise l'action du coeur et développe les différentes
+fonctions dont il est l'instrument. Les hommes en pleine vigueur et qui
+sont convenablement vêtus peuvent maintenir leur température en hiver et
+digérer un supplément de nourriture pour compenser leurs pertes de
+chaleur; mais il en est autrement des personnes faibles, et, à mesure
+que la force décline, l'avantage d'un bon feu devient plus facile à
+constater. Les bienfaits qui accompagnent les sensations agréables
+produites par un air frais, les sensations agréables qui accompagnent
+l'action musculaire après un repos légitime, et celles que cause à son
+tour le repos après l'exercice, sont au-dessus de toute contestation;
+jouir de ces plaisirs conduit à conserver le corps dans de bonnes
+conditions pour toutes les entreprises de la vie.</p>
+
+<p>Les avantages physiologiques des plaisirs émotionnels sont encore plus
+manifestes. Tout pouvoir, corporel ou mental, est accru par «la bonne
+humeur»; nous désignons par là une satisfaction émotionnelle générale.
+Les actions vitales fondamentales, celles de la nutrition par exemple,
+sont favorisées par une conversation portant à la gaieté, le fait est
+depuis longtemps reconnu; tout homme atteint de dyspepsie sait que, dans
+une joyeuse compagnie, il peut faire impunément et même avec profit un
+repas ample et varié où n'entre rien de très facile à digérer, tandis
+qu'un petit repas de mets simples et soigneusement choisis, lui donnera
+une indigestion, s'il le prend dans la solitude. Cet effet frappant sur
+le système alimentaire est accompagné d'effets tout aussi certains,
+quoique moins manifestes, sur la circulation et la respiration. De même,
+un homme qui, pour se reposer des travaux et des soucis du jour, se
+laisse charmer par un beau spectacle ou se revivifie par toutes les
+nouveautés qu'il peut observer autour de lui, fait bien voir en
+rentrant, par sa bonne mine et ses vives manières, l'accroissement
+d'énergie avec lequel il est préparé à poursuivre sa tâche. Les
+invalides, sur la vitalité affaiblie desquels l'influence des conditions
+est très visible, montrent presque toujours fort bien les avantages qui
+dérivent des états agréables de sentiment. Un cercle vivant autour
+d'eux, la visite d'un ancien ami, ou même leur établissement dans une
+chambre plus vaste, toutes ces causes de distraction contribuent à
+améliorer leur état. En un mot, comme le savent bien tous ceux qui
+s'occupent de médecine, il n'y a pas de fortifiant meilleur que le
+bonheur.</p>
+
+<p>Ces effets physiologiques généraux des plaisirs et des peines, qui
+s'ajoutent aux effets physiologiques locaux et spéciaux, sont évidemment
+inévitables. J'ai montré dans les <i>Principes de psychologie</i> (§§
+123-125) que le besoin, ou une douleur négative, accompagne l'inaction
+d'un organe, et qu'une douleur positive accompagne l'excès d'activité de
+cet organe, mais le plaisir au contraire accompagne son activité
+normale. Nous avons vu qu'aucune autre relation ne pouvait être établie
+par l'évolution; en effet, chez tous les types d'êtres inférieurs, si le
+défaut ou l'excès d'une fonction ne produisait pas de sensation pénible,
+si une fonction moyenne ne produisait pas une sensation agréable, il n'y
+aurait rien pour assurer l'exercice bien proportionné d'une fonction.
+Comme c'est une des lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, outre
+une décharge directe dans l'organe particulièrement intéressé, cause
+indirectement une décharge à travers le système nerveux (<i>Princ. de
+psych.</i>, §§ 21, 39), il en résulte que les autres organes, tous
+influencés comme ils le sont par le système nerveux, participent à
+l'excitation. Outre le secours, assez lentement manifesté, que les
+organes se prêtent l'un à l'autre par la division physiologique du
+travail, il y a donc un autre secours, plus promptement manifesté, que
+fournit leur excitation mutuelle.</p>
+
+<p>En même temps que l'organisme tout entier tire un avantage présent de
+l'exercice convenable de chaque fonction, il obtient encore un autre
+avantage immédiat par suite de l'exaltation de ses fonctions en général
+causé par le plaisir qui les accompagne. Les douleurs aussi, qu'elles
+soient produites par excès ou par défaut, sont suivies d'un double
+effet, immédiat et éloigné.</p>
+
+<p>37. Le refus de reconnaître ces vérités générales vicie toute
+spéculation morale dans son ensemble. A la manière dont on juge
+ordinairement du bien et du mal, on néglige entièrement les effets
+physiologiques produits sur l'agent par ses sentiments. On suppose
+tacitement que les plaisirs et les peines n'ont aucune réaction sur le
+corps de celui qui les éprouve et ne sont pas capables d'affecter son
+aptitude à remplir les devoirs de la vie. Les réactions sur le caractère
+sont seules reconnues, et, par rapport à celles-ci, on suppose le plus
+souvent que le fait d'éprouver du plaisir est nuisible, et le fait de
+subir des peines avantageux. L'idée que l'esprit et le corps sont
+indépendants, cette idée dérivée à travers les siècles de la théorie des
+sauvages sur les esprits, implique entre autres choses cette croyance
+que les états de conscience n'ont absolument aucune relation avec les
+états du corps. «Vous avez eu votre plaisir, il est passé, et vous êtes
+dans l'état où vous étiez auparavant,» dit le moraliste à un homme. Il
+dit à un autre: «Vous avez subi une souffrance, elle a disparu; c'est
+fini par là.» Les deux affirmations sont fausses. En laissant de côté
+les résultats indirects, les résultats directs sont que l'un a fait un
+pas pour s'éloigner de la mort et que l'autre s'en est rapproché d'un
+pas.</p>
+
+<p>Nous laissons de côté, ai-je dit, les résultats indirects. Ce sont ces
+résultats indirects, laissés ici de côté pour un moment, que les
+moralistes ont exclusivement en vue: ainsi occupés de ceux-là, ils
+ignorent les résultats directs. Le plaisir, recherché peut-être à un
+trop haut prix, goûté peut-être alors qu'on aurait dû travailler, ravi
+peut-être injustement à celui qui devait en jouir, on le considère
+seulement par rapport à ses effets éloignés et funestes, et l'on ne
+tient aucun compte de ses effets avantageux immédiats. Réciproquement,
+pour les peines positives ou négatives que l'on supporte, tantôt pour se
+procurer un avantage futur, tantôt pour s'acquitter d'un devoir, tantôt
+en accomplissant un acte généreux, on insiste seulement sur le bien
+éloigné, et l'on ignore le mal prochain. Les conséquences, agréables ou
+pénibles, éprouvées au moment même par l'agent, n'ont aucune importance;
+elles ne deviennent importantes que lorsqu'elles sont prévues comme
+devant survenir dans la suite pour l'agent ou les autres personnes. En
+outre, les maux futurs subis par l'agent ne doivent pas, dit-on, entrer
+en ligne de compte, s'ils résultent de quelque privation que l'on
+s'impose à soi-même; on n'en parle que lorsqu'ils résultent des plaisirs
+que l'on s'est donnés. De pareilles appréciations sont évidemment
+fausses, et il est évident que les jugements ordinaires sur la conduite
+fondés sur de telles appréciations doivent être inexacts. Voyons les
+anomalies d'opinion qui en résultent.</p>
+
+<p>Si, par suite d'une maladie contractée à la poursuite d'un plaisir
+illégitime, l'iris est attaqué et la vision altérée, on range ce dommage
+parmi ceux que cause la mauvaise conduite; mais si, malgré des
+sensations douloureuses, on use ses yeux en se livrant trop tôt à
+l'étude après une ophtalmie, et si l'on en vient par là à perdre la vue
+pour des années ou pour toute la vie, entraînant ainsi son propre
+malheur et celui d'autres personnes, les moralistes se taisent. Une
+jambe cassée, si l'accident est une suite de l'ivresse, compte parmi ces
+maux que l'intempérance attire à celui qui s'y livre et à sa famille, et
+c'est une raison pour la condamner; mais si le zèle à remplir ses
+devoirs pousse un homme à marcher, sans se reposer et en dépit de la
+douleur, quand il a un genou foulé, et s'il en résulte une infirmité
+chronique entraînant la cessation de tout exercice, par suite
+l'altération de la santé, l'incapacité d'agir, le chagrin et le malheur,
+on suppose que la morale n'a aucun verdict à prononcer en cette affaire.
+Un étudiant qui échoue, parce qu'il a dépensé en amusements le temps et
+l'argent qu'il devait employer à travailler, est blâmé de rendre ainsi
+ses parents malheureux et de se préparer à lui-même un avenir misérable;
+mais celui qui, en songeant exclusivement à ce que l'on attend de lui,
+passe la nuit à lire et prend un transport au cerveau qui le force à
+interrompre ses études, à manquer ses examens et à retourner chez lui la
+santé perdue, incapable même de se soutenir, celui-là n'est nommé
+qu'avec compassion, comme s'il ne devait être soumis à aucun jugement
+moral; ou plutôt le jugement moral porté sur son compte lui est tout à
+fait favorable.</p>
+
+<p>Ainsi, en signalant les maux produits par certains genres de conduite
+seulement, les hommes en général, et les moralistes en tant qu'ils
+exposent les croyances du genre humain, méconnaissent que la souffrance
+et la mort sont chaque jour causées autour d'eux par le mépris de cette
+direction qui s'est établie d'elle-même dans le cours de l'évolution.
+Dominés par cette hypothèse tacite, commune aux stoïciens du paganisme
+et aux ascètes chrétiens, que nous sommes organisés d'une manière si
+diabolique que les plaisirs sont nuisibles et les douleurs avantageuses,
+les hommes nous donnent de tous côtés l'exemple de vies ruinées par la
+persistance à accomplir des actes contre lesquels leurs sensations se
+révoltent. L'un, tout mouillé de sueur, s'arrête dans un courant d'air,
+fait fi des frissons qui le prennent, gagne une fièvre rhumatismale avec
+des défaillances subséquentes, et le voilà incapable de rien faire pour
+le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Un autre, méprisant la fatigue,
+se met trop tôt au travail après une maladie qui l'a affaibli, et il
+devient pour le reste de ses jours maladif et inutile à lui-même et aux
+autres. Ou bien l'on entend parler d'un jeune homme qui, en persistant à
+faire des tours de gymnastique d'une violence excessive, se brise un
+vaisseau, tombe sur le sol et reste abîmé pour toute sa vie; une autre
+fois, c'est un homme arrivé à l'âge mûr, qui, en faisant un effort
+jusqu'à l'excès de la douleur, se donne une hernie. Dans telle famille,
+on observe un cas d'aphasie, un commencement de paralysie, bientôt suivi
+de mort, parce que la victime mangeait trop peu et travaillait trop;
+dans une autre, un ramollissement du cerveau est la conséquence
+d'efforts intellectuels ininterrompus malgré la protestation continuelle
+des sensations; ailleurs, des affections cérébrales moins graves ont été
+causées par l'excès du travail en dépit du malaise et du besoin de grand
+air et d'exercice<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Je puis compter plus d'une douzaine de cas parmi ceux que
+je connais personnellement.</blockquote>
+
+<p>Même sans accumuler des exemples spéciaux, la vérité s'impose à nous en
+ne considérant que des classes. L'homme d'affaires usé à force de rester
+dans son cabinet, l'avocat à la face cadavéreuse qui passe la moitié de
+ses nuits à étudier des dossiers, les ouvrières affaiblies des
+manufactures, les couturières qui vivent de longues heures dans un
+mauvais air, les écolières anémiques, à la poitrine enfoncée, qui
+s'appliquent toute la journée au travail et auxquelles on interdit les
+jeux impétueux de leur âge, non moins que les émouleurs de Sheffield qui
+meurent suffoqués par la poussière, et les paysans tout perclus de
+rhumatismes dus à l'action perpétuelle des intempéries, tous ces gens
+nous montrent les innombrables misères causées par des actes qui
+répugnent aux sensations et par la négligence obstinée des actes
+auxquels nos sensations nous portent. Mais nous en avons des preuves
+encore plus nombreuses et plus frappantes. Que sont les enfants
+malingres et mal conformés des districts les plus pauvres, sinon des
+enfants dont le besoin de nourriture, le besoin de chaleur n'ont jamais
+été convenablement satisfaits? Que sont les populations arrêtées dans
+leur développement et vieillies avant l'âge, comme on voit dans
+certaines parties de la France, sinon des populations épuisées par un
+travail excessif et une alimentation insuffisante, l'un impliquant une
+douleur positive, l'autre une douleur négative? Que conclure de la
+grande mortalité constatée chez les gens affaiblis par les privations,
+sinon que les souffrances physiques conduisent à des maladies mortelles?
+Que devons-nous encore inférer du nombre effroyable de maladies et de
+morts qui s'abattent sur les armées en campagne, nourries de provisions
+insuffisantes et mauvaises, couchant sur le sol humide, exposées à
+toutes les extrémités de la chaleur et du froid, imparfaitement
+protégées contre la pluie et condamnées aux efforts les plus pénibles,
+que devons-nous en inférer, sinon les maux terribles que l'on s'attire
+en exposant continuellement le corps à un traitement contre lequel les
+sensations protestent?</p>
+
+<p>Peu importe à notre thèse que les actions suivies de tels effets soient
+volontaires ou involontaires; peu importe, au point de vue biologique,
+que les motifs qui les déterminent soient élevés ou bas. Les exigences
+des fonctions vitales sont absolues, et il ne suffit pas, pour y
+échapper, de dire qu'on a été forcé de négliger ces fonctions ou, qu'en
+le faisant, on a obéi à un motif élevé. Les souffrances directes et
+indirectes causées par la désobéissance aux lois de la vie restent les
+mêmes, quel que soit le motif de cette désobéissance, et l'on ne doit
+pas les omettre dans une appréciation rationnelle de la conduite. Si le
+but de l'étude de la morale est d'établir des règles pour bien vivre, et
+si les règles pour bien vivre sont celles dont les résultats complets,
+individuels ou généraux, directs ou indirects, sont le plus propres à
+produire le bonheur de l'homme, il est absurde d'écarter les résultats
+immédiats pour se préoccuper seulement des résultats éloignés.</p>
+
+<p>38. On pourrait insister ici sur la nécessité de préluder à l'étude de
+la science morale par l'étude de la science biologique. On pourrait
+insister sur l'erreur des hommes qui se croient capables de comprendre
+les phénomènes spéciaux de la vie humaine dont traite la morale, tout en
+prêtant peu d'attention ou même en n'en prêtant aucune aux phénomènes
+généraux de la vie humaine, tout en ne tenant aucun compte des
+phénomènes de la vie générale. Et il est assurément permis de penser
+qu'une connaissance du monde des êtres vivants qui nous révèlerait le
+rôle joué dans l'évolution organique par les plaisirs et les
+souffrances, conduirait à rectifier les conceptions imparfaites des
+moralistes. Mais comment croire que l'absence de cette connaissance soit
+la seule ou même la principale cause de leur imperfection? Les faits
+dont nous avons donné des exemples--et qui, si l'on y prêtait une
+attention suffisante, préviendraient les déformations de la théorie
+morale,--sont des faits qu'on n'a pas besoin d'apprendre par des
+recherches biologiques, mais qui abondent chaque jour sous les yeux de
+tout le monde.</p>
+
+<p>La vérité est plutôt que la conscience générale est tellement obsédée de
+sentiments et d'idées en opposition avec les conclusions fondées sur les
+témoignages les plus familiers, que ces témoignages n'obtiennent aucune
+attention. Ces sentiments et ces idées contraires ont plusieurs sources.</p>
+
+<p>Il y a la source théologique. Comme nous l'avons montré plus haut, le
+culte pour les ancêtres cannibales, qui trouvaient leurs délices dans le
+spectacle des tortures, a produit la première conception de divinités
+que l'on rendait propices en supportant la douleur, et, par suite, que
+l'on irritait en goûtant quelque plaisir. Conservée par les religions
+des peuples à demi civilisés, dans lesquelles elle s'est transmise,
+cette conception de la nature divine est parvenue en se modifiant peu à
+peu, jusqu'à notre époque, et elle inspire à la fois les croyances de
+ceux qui adhèrent à la religion communément admise et de ceux qui font
+profession de la rejeter.</p>
+
+<p>Il y a une autre source dans l'état de guerre primitif qui subsiste
+encore aujourd'hui. Tant que les antagonismes sociaux continueront à
+produire la guerre, qui consiste en efforts pour infliger aux autres des
+souffrances ou la mort, en s'exposant soi-même au danger de subir les
+mêmes maux, et qui implique nécessairement de grandes privations, il
+faudra que la souffrance physique, considérée en elle-même ou dans les
+maux qu'elle entraîne, soit considérée comme peu de chose, et que parmi
+les plaisirs regardés comme les plus dignes de recherche on range ceux
+que la victoire apporte avec elle.</p>
+
+<p>L'industrialisme, partiellement développé, fournit lui aussi l'une de
+ces sources. L'évolution sociale, qui implique le passage de la vie de
+chasseurs errants à celle de peuples sédentaires livrés au travail,
+donne par suite naissance à des activités singulièrement différentes de
+celles auxquelles est adaptée la constitution primitive: elle produit
+donc une inaction des facultés auxquelles l'état social nouveau n'offre
+pas d'emploi, et une surexcitation des facultés exigées par cet état
+social; il en résulte d'un côté la privation de certains plaisirs, de
+l'autre la soumission à certaines douleurs. Par suite, à mesure que se
+manifeste l'accroissement de population qui rend plus intense la lutte
+pour l'existence, il devient nécessaire de supporter tous les jours des
+souffrances, et de sacrifier des plaisirs.</p>
+
+<p>Or, toujours et partout, il se forme parmi les hommes une théorie
+conforme à leur pratique. La nature sauvage, donnant naissance à la
+conception d'une divinité sauvage, développe la théorie d'un contrôle
+surnaturel assez rigoureux et assez cruel pour influer sur la conduite
+des hommes. Avec la soumission à un gouvernement despotique assez sévère
+dans la répression pour discipliner des natures barbares, se produit la
+théorie d'un gouvernement de droit divin et la croyance au devoir d'une
+soumission absolue. Là où l'existence de voisins belliqueux fait
+regarder la guerre comme la principale affaire de la vie, les vertus
+requises pour la guerre sont bientôt considérées comme les vertus
+suprêmes; au contraire, lorsque l'industrie est devenue dominante, la
+violence et les actes de pillage dont les gens de guerre se glorifient
+ne tardent pas à passer pour des crimes.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la théorie du devoir réellement acceptée (et non celle
+qui l'est nominalement) s'accommode au genre de vie que l'on mène chaque
+jour. Si cette vie rend nécessaires la privation habituelle de plaisirs
+et l'acceptation fréquente de souffrances, il se forme bientôt un
+système moral d'après lequel la recherche du plaisir est tacitement
+désapprouvée et la souffrance ouvertement approuvée. On insiste sur les
+mauvais effets des plaisirs excessifs, et l'on passe sous silence les
+avantages que procurent des plaisirs modérés; on fait valoir avec force
+les bons résultats obtenus en se soumettant à la douleur, et l'on
+néglige les maux qui la suivent.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant la valeur et même la nécessité de systèmes moraux
+adaptés, comme les systèmes religieux et politiques, aux temps et aux
+pays dans lesquels ils se développent, nous devons regarder les
+premiers, aussi bien que les seconds, comme transitoires. Nous devons
+admettre qu'un état social plus avancé comporte une morale plus vraie,
+comme un dogme plus pur et un meilleur gouvernement. Conduits, <i>à
+priori</i>, à prévoir l'existence de défauts, nous sommes en état de
+déclarer tels ceux que nous rencontrons en effet, et dont la nature
+justifie nos prévisions. Il faut donc proclamer comme vérité certaine,
+que la moralité scientifique commence seulement lorsque les conceptions
+imparfaites adaptées à des conditions transitoires se sont développées
+assez pour devenir parfaites. La science du bien vivre doit tenir compte
+de toutes les conséquences qui affectent le bonheur de l'individu ou de
+la société, directement ou indirectement, et autant elle néglige une
+classe quelconque de conséquences, autant elle est éloignée de l'état de
+science.</p>
+
+<p>39. Ainsi le point de vue biologique, comme le point de vue physique,
+est d'accord avec les résultats que nous avons obtenus en prenant le
+principe de l'évolution pour point de départ de l'étude de la conduite
+en général.</p>
+
+<p>Ce qui était défini en termes physiques comme un équilibre mobile, nous
+le définissons en termes biologiques comme une balance de fonctions. Ce
+que suppose une pareille balance, c'est que, par leur genre, leur
+énergie et leurs combinaisons, les diverses fonctions s'ajustent aux
+diverses activités qui constituent et conservent une vie complète: pour
+elles, être ainsi ajustées, c'est être arrivées au terme vers lequel
+tend continuellement l'évolution de la conduite.</p>
+
+<p>Passant aux sentiments qui accompagnent l'accomplissement des fonctions,
+nous voyons que, de toute nécessité, les plaisirs pendant l'évolution de
+la vie organique, ont coïncidé avec l'état normal des fonctions, tandis
+que les souffrances positives ou négatives ont coïncidé avec l'excès ou
+l'insuffisance des fonctions. Bien que, dans chaque espèce, ces
+relations soient souvent troublées par des changements de conditions,
+elles se rétablissent toujours d'elles-mêmes, sous peine, pour l'espèce,
+de disparaître.</p>
+
+<p>Le genre humain qui a reçu par héritage, des êtres inférieurs, cette
+adaptation des sentiments et des fonctions dans leurs rapports avec les
+besoins essentiels du corps, et qui est forcé chaque jour par des
+sensations impérieuses à faire les actes qui conservent la vie, et à
+éviter ceux qui entraîneraient une mort immédiate, le genre humain a
+subi un changement de conditions d'une grandeur et d'une complexité
+inusitées. Ce changement a beaucoup dérangé la direction de la conduite
+par les sensations, et dérangé plus encore celle que nous devrions
+recevoir des émotions. Il en résulte que, dans un grand nombre de cas,
+ni les plaisirs ne sont en connexion avec les actions qui doivent être
+faites, ni les peines avec celles qui doivent être évitées; c'est le
+contraire qui se produit.</p>
+
+<p>Plusieurs influences ont contribué à dissimuler aux hommes les bons
+effets de cette relation entre les sentiments et les fonctions, pour
+leur faire remarquer plutôt tous les inconvénients que l'on peut y
+trouver. Aussi exagère-t-on les maux qui peuvent être causés par
+certains plaisirs, tandis qu'on oublie les avantages attachés
+d'ordinaire à la jouissance des plaisirs; en même temps, on exalte les
+avantages obtenus au prix de certaines souffrances, et on atténue les
+immenses dommages que les souffrances apportent avec elles.</p>
+
+<p>Les théories morales caractérisées par ces erreurs de jugement sont
+produites par des formes de vie sociale correspondant à une constitution
+humaine imparfaitement adaptée, et sont appropriées à ces formes. Mais
+avec le progrès de l'adaptation, qui établit l'harmonie entre les
+facultés et les besoins, tous ces désordres, et les fautes de théorie
+qui en sont la conséquence, doivent diminuer, jusqu'à ce que, grâce à un
+complet ajustement de l'humanité à l'état social, on reconnaisse que les
+actions, pour être complètement bonnes, ne doivent pas seulement
+conduire à un bonheur futur, spécial et général, mais en outre être
+immédiatement agréables, et que la souffrance, non seulement éloignée
+mais prochaine, caractérise des actions mauvaises.</p>
+
+<p>Ainsi, au point de vue biologique, la science morale devient une
+détermination de la conduite d'hommes associés constitués chacun en
+particulier de telle sorte que les diverses activités requises pour
+l'éducation des enfants et celles qu'exige le bien-être social
+s'exercent par la mise en jeu spontanée de facultés convenablement
+proportionnées et produisant chacune, en agissant, sa part de plaisir;
+par une conséquence naturelle, l'excès ou le défaut dans l'une
+quelconque de ces activités apporte sa part de souffrance immédiate.</p>
+
+<blockquote>
+ <span class="sc">Note au n° 33.</span>--Dans sa <i>Morale physique</i>, M. Alfred Barratt
+ a exprimé une opinion que nous devons signaler ici.
+ Supposant l'évolution et ses lois générales, il cite
+ quelques passages des <i>Principes de psychologie</i> (1re édit.,
+ IIIe part., ch. <span class="sc">VIII</span>, pp. 395, sqq.; Cf. IVe part., ch. <span class="sc">IV</span>),
+ dans lesquels j'ai traité de la relation entre l'irritation
+ et la contraction qui «marque le commencement de la vie
+ sensitive». J'ai dit que «le tissu primordial doit être
+ différemment affecté par un contact avec des matières
+ nutritives ou avec des matières non nutritives,» ces deux
+ genres de matières étant représentés pour les êtres
+ aquatiques par les substances solubles et les substances
+ insolubles, et j'ai soutenu que la contraction par laquelle
+ la partie touchée d'un rhizopode absorbe un fragment de
+ matière assimilable «est causée par un commencement
+ d'absorption de cette matière assimilable». M. Barratt,
+ affirmant que la conscience «doit être considérée comme une
+ propriété invariable de la vie animale, et en définitive,
+ dans ses éléments, de l'univers matériel» (p. 43), regarde
+ ces réactions du tissu animal sous l'influence des
+ stimulants comme impliquant une certaine sensation. L'action
+ de certaines forces, dit-il, est suivie de mouvements de
+ retraite, ou encore de mouvements propres à assurer la
+ continuation de l'impression. Ces deux genres de contraction
+ sont respectivement les phénomènes et les marques
+ extérieures de la peine et du plaisir. Le tissu agit donc de
+ manière à assurer le plaisir et à éviter la peine par une
+ loi aussi véritablement physique et naturelle que celle par
+ laquelle une aiguille aimantée se dirige vers le pôle, un
+ arbre vers la lumière (p. 52). Eh bien, sans mettre en doute
+ que l'élément primitif de la conscience ne soit présent même
+ dans le protoplasma indifférencié, et n'existe partout en
+ puissance dans ce pouvoir inconnaissable qui, sous d'autres
+ conditions, se manifeste dans l'action physique (<i>Principes
+ de psychologie</i>, § 272-3), j'hésite à conclure qu'il existe
+ d'abord sous la forme de plaisir et de peine. Ceux-ci
+ naissent, je crois, comme le font les sentiments plus
+ spéciaux, par suite d'une combinaison des éléments ultimes
+ de la conscience (<i>Princ. de psy.</i>, §§ 60, 61); car ils
+ sont, en réalité, des aspects généraux de ces sentiments
+ plus spéciaux élevés à un certain degré d'intensité.
+ Considérant que, dans les créatures mêmes qui ont des
+ systèmes nerveux développés, une grande partie des processus
+ vitaux résultent d'actions réflexes inconscientes, je ne
+ trouve pas convenable de supposer l'existence de ce que nous
+ appelons conscience chez des créatures dépourvues non
+ seulement de systèmes nerveux, mais même de toute structure.
+
+<p> <span class="sc">Note au n° 36.</span>--Plusieurs fois, dans <i>Les émotions et la
+ volonté</i>, M. Alex. Bain insiste sur la connexion entre le
+ plaisir et l'exaltation de la vitalité, entre la peine et la
+ dépression de la vitalité. Comme on l'a vu plus haut, je
+ m'accorde avec lui sur ce point; il est en effet au-dessus
+ de toute discussion, grâce à l'expérience générale de tout
+ le monde et à l'expérience plus spéciale des médecins.</p>
+
+<p> Toutefois lorsque, des effets respectivement fortifiants ou
+ débilitants du plaisir et de la peine, M. A. Bain fait
+ dériver les tendances originales à persister dans les actes
+ qui donnent du plaisir et à cesser ceux qui procurent de la
+ peine, je ne puis le suivre. Il dit: «Nous supposons des
+ mouvements commencés spontanément et qui causent
+ accidentellement du plaisir; nous admettons alors qu'il se
+ produira avec le plaisir un accroissement de l'énergie
+ vitale; les mouvements agréables prendront leur part de cet
+ accroissement, et le plaisir sera augmenté par là. Ou bien,
+ d'un autre côté, nous supposons que la peine résulte de
+ mouvements spontanés; il faut alors qu'il y ait avec la
+ peine une diminution d'énergie, qui s'étend aux mouvements
+ d'où vient le mal, et qui apporte par cela même un remède.»
+ (3e édit., p. 315.) Cette interprétation, d'après laquelle
+ les «mouvements agréables» <i>participent</i> seulement de
+ l'augmentation de l'énergie vitale causée par le plaisir, ne
+ me semble pas s'accorder avec l'observation. La vérité
+ paraît plutôt ceci: bien qu'il se produise en même temps un
+ accroissement général de la vigueur musculaire, les muscles
+ spécialement excités sont ceux qui, par l'accroissement de
+ leur contraction, conduisent à un accroissement de plaisir.
+ Réciproquement, admettre que la cessation des mouvements
+ spontanés causant la douleur est due à un relâchement
+ musculaire général, auquel participent les muscles qui
+ produisent ces mouvements particuliers, c'est, il me semble,
+ oublier que la rétraction prend communément la forme non
+ d'une chute passive, mais d'un retrait actif. On peut
+ remarquer aussi que, la peine déprimant, comme elle finit
+ par le faire, le système en général, nous ne pouvons pas
+ dire qu'elle déprime en même temps les énergies musculaires.</p>
+
+<p> Ce n'est pas seulement, comme l'admet M. A. Bain, une vive
+ douleur qui produit des mouvements spasmodiques; les peines
+ de tout genre, qu'elles soient sensationnelles ou
+ émotionnelles, stimulent aussi les muscles (<i>Essais</i>, 1re
+ série, p. 360, I, ou 2e édit., vol. I, p. 211, 12).
+ Cependant la douleur (et aussi le plaisir lorsqu'il est très
+ intense) a pour effet d'arrêter toutes les actions réflexes;
+ et comme les fonctions vitales en général s'exercent par des
+ actions réflexes, cette suspension, croissant avec
+ l'intensité de la douleur, déprime en proportion les
+ fonctions vitales. L'arrêt de l'action du coeur et
+ l'évanouissement sont un résultat extrême de cet
+ empêchement, et les viscères, dans leur ensemble, sentent
+ son effet à des degrés proportionnés aux degrés de la
+ douleur.</p>
+
+<p> Ainsi la douleur, tout en causant directement, comme le fait
+ le plaisir une décharge de l'énergie musculaire, finit par
+ diminuer le pouvoir musculaire en affaiblissant les
+ processus vitaux d'où dépend la production de l'énergie. Par
+ suite, nous ne pouvons pas, je crois, attribuer la prompte
+ cessation des mouvements musculaires causant de la douleur
+ au décroissement du flot de l'énergie, car ce décroissement
+ ne se fait sentir qu'après un intervalle. Réciproquement,
+ nous ne pouvons pas attribuer la persistance dans l'action
+ musculaire qui donne du plaisir à l'exaltation d'énergie qui
+ en résulte; mais nous devons, comme je l'ai indiqué au n°
+ 33, l'attribuer à l'établissement de lignes de décharge,
+ entre le point où se fait sentir l'excitation agréable et
+ ces structures contractiles qui conservent et accroissent
+ l'acte causant l'excitation, connexions voisines de l'action
+ réflexe, en laquelle elles se transforment par d'insensibles
+ gradations.</p>
+</blockquote>
+
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>LE POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE</h4>
+
+<p>40. Dans le chapitre précédent, nous avons déjà traité des sentiments
+dans leurs rapports avec la conduite, mais en ne considérant que leur
+aspect physiologique. Dans ce chapitre, au contraire, nous n'avons pas à
+nous occuper des connexions constitutionnelles entre les
+sentiments,--considérés comme nous portant à agir ou comme nous en
+détournant,--et les avantages physiques à atteindre ou les dommages à
+éviter; nous ne parlerons pas non plus de la réaction des sentiments sur
+l'organisme, comme nous mettant, ou non, en état d'agir à l'avenir. Nous
+avons à étudier les plaisirs et les peines, sensationnels ou
+émotionnels, considérés comme motifs réfléchis, comme engendrant une
+adaptation consciente de certains actes à certaines fins.</p>
+
+<p>41. L'acte psychique rudimentaire, non encore distinct de l'acte
+physique, implique une excitation et un mouvement. Dans un être d'un
+type inférieur, le contact de la nourriture excite la préhension. Chez
+un être d'un ordre un peu plus élevé, l'odeur d'une substance nutritive
+détermine un mouvement du corps vers cette substance. Là où existe une
+vision rudimentaire, une diminution soudaine de lumière, impliquant le
+passage d'un grand objet, cause des mouvements musculaires convulsifs
+qui éloignent ordinairement le corps de la source du danger. Dans chacun
+de ces cas, nous pouvons distinguer quatre facteurs. Il y a (<i>a</i>) la
+propriété de l'objet extérieur qui affecte primitivement l'organisme, la
+saveur, l'odeur ou l'opacité. Lié avec cette propriété, il y a dans
+l'objet extérieur le caractère (<i>b</i>) qui rend avantageuse ou la prise de
+cet objet ou la fuite pour s'en éloigner. Dans l'organisme, il y a
+(<i>c</i>) l'impression ou la sensation que la propriété (<i>a</i>) produit, en
+agissant comme stimulus. Enfin, il y a, lié avec ce stimulus, le
+changement moteur (<i>d</i>) par lequel est effectuée ou la prise ou la
+fuite.</p>
+
+<p>La psychologie doit surtout s'occuper de la connexion qui s'établit
+entre le rapport <i>ab</i> et le rapport <i>cd</i>, sous toutes les formes que
+prennent ces rapports dans le cours de l'évolution. Chacun des facteurs,
+et chacun des rapports, se développe davantage à mesure que
+l'organisation fait des progrès. Au lieu d'être simple, ce qui
+représente l'attribut <i>a</i> devient souvent, dans le milieu d'un animal
+supérieur, un groupe d'attributs, tels que la grandeur, la forme, les
+couleurs, les mouvements d'un être éloigné qui est dangereux. Le facteur
+<i>b</i>, avec lequel est associée cette combinaison d'attributs, devient
+l'ensemble de caractères, de pouvoirs, d'habitudes, qui en font un
+ennemi. Le facteur <i>c</i> devient une collection de sensations visuelles
+coordonnées les unes avec les autres et avec les idées et les sentiments
+qu'a fait naître l'expérience d'ennemis de ce genre, et constituant un
+motif de fuite; tandis que <i>d</i> devient la série compliquée, et souvent
+prolongée, de courses, de sauts, de détours, de plongeons, etc.,
+nécessaires pour échapper à un ennemi.</p>
+
+<p>Dans la vie humaine, nous trouvons les mêmes quatre facteurs extérieurs
+et intérieurs, plus multiformes encore et complexes dans leur
+composition et leurs connexions. L'assemblage entier des attributs
+physiques <i>a</i>, présentés par un domaine mis en vente, défie toute
+énumération, et l'assemblage des avantages divers <i>b</i>, qui résultent de
+ces attributs, ne peut pas non plus être brièvement spécifié. Les
+perceptions et les idées, suivant que cette propriété plaît ou ne plaît
+pas, <i>c</i>, qui sont causées par son aspect, et qui, en se combinant et se
+recombinant, finissent par former une raison pour l'acheter, font un
+tout trop considérable et trop complexe pour qu'on puisse le décrire;
+enfin les formalités légales, pécuniaires ou autres qu'il faut remplir
+pour acquérir ce domaine et en prendre possession, sont à peine moins
+nombreuses et moins compliquées.</p>
+
+<p>Nous ne devons pas non plus oublier que non seulement les facteurs, mais
+encore les rapports entre ces facteurs, deviennent plus complexes en
+proportion des progrès de l'évolution. Primitivement, <i>a</i> est
+directement et simplement en rapport avec <i>b</i>, tandis que <i>c</i> est
+directement et simplement en rapport avec <i>a</i>. Mais à la fin, les
+connexions entre <i>a</i> et <i>b</i>, et entre <i>c</i> et <i>d</i>, deviennent très
+indirectes et très compliquées. D'un côté,--notre premier exemple le
+prouve,--la saveur et la propriété nutritive sont étroitement liées
+ensemble, comme le sont aussi la stimulation causée par l'une et la
+contraction qui utilise l'autre. Mais, on peut s'en rendre compte dans
+le dernier exemple, la connexion entre les traits visibles d'une
+propriété et les caractères qui en constituent la valeur est à la fois
+éloignée et compliquée, tandis que le passage du motif très complexe de
+l'acquéreur aux nombreuses actions des organes sensitifs et moteurs,
+actions complexes elles-mêmes, par lesquelles s'effectue l'acquisition,
+se fait au moyen d'un plexus compliqué de pensées et de sentiments qui
+constitue sa décision.</p>
+
+<p>Cette explication permettra de saisir une vérité présentée autrement
+dans les <i>Principes de psychologie</i>. L'esprit se compose de sentiments
+et de relations entre les sentiments. Par une combinaison des relations,
+et des idées de relations, naît l'intelligence. Par une combinaison des
+sentiments, et des idées de sentiments, naît l'émotion. Toutes choses
+égales d'ailleurs, la grandeur de l'évolution de l'intelligence ou de
+l'émotion est proportionnelle à la grandeur de la combinaison. Une des
+propositions nécessaires qui en résultent, c'est que la connaissance est
+d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de l'action réflexe, et
+l'émotion d'autant plus élevée qu'elle est plus éloignée de la
+sensation.</p>
+
+<p>Maintenant, parmi les divers corollaires de cette large vue de
+l'évolution psychologique, cherchons ceux qui concernent les motifs et
+les actes classés comme moraux ou immoraux.</p>
+
+<p>42. Le processus mental par lequel, dans un cas quelconque, l'adaptation
+des actes aux fins s'effectue, et qui, sous ses formes les plus élevées,
+devient le sujet des jugements moraux, ce processus peut se diviser en
+deux: d'abord l'apparition du sentiment ou des sentiments qui
+constituent le motif, ensuite celle de la pensée ou des pensées par
+lesquelles le motif prend un corps et aboutit à l'action. Le premier de
+ces éléments, une excitation à l'origine, devient une sensation simple;
+ensuite une sensation composée; ensuite un groupe de sensations
+partiellement présentatives et partiellement représentatives, formant
+une émotion naissante; ensuite un groupe de sensations exclusivement
+idéales ou représentatives, formant une émotion proprement dite; ensuite
+un groupe de groupes pareils, formant une émotion composée; puis il
+devient enfin une émotion encore plus développée, composée des formes
+idéales de ces émotions composées. L'autre élément, commençant au
+passage immédiat d'un simple stimulus à un simple mouvement appelé
+action réflexe, arrive bientôt à comprendre un ensemble de décharges
+associées de stimulations produisant des mouvements associés,
+constituant un instinct. Par degrés naissent des combinaisons plus
+complexes de stimulus, variables dans une certaine mesure en leurs modes
+d'union, conduisant à des mouvements complexes pareillement variables
+dans leurs adaptations; de là de temps en temps, des hésitations dans
+les processus sensori-moteurs. Bientôt vient une phase dans laquelle les
+groupes combinés d'impressions, non présents tous ensemble, aboutissent
+à des actions qui ne sont pas toutes simultanées; elles impliquent une
+représentation des résultats, ou la pensée. Ensuite arrivent d'autres
+phases où des pensées diverses ont le temps de passer avant que les
+motifs composites produisent les actions appropriées. A la fin
+apparaissent ces longues délibérations pendant lesquelles on pèse les
+probabilités de diverses conséquences, et l'on balance les incitations
+des sentiments corrélatifs; ces opérations constituent un jugement
+calme. Il sera facile de voir que, sous l'un ou l'autre de leurs
+aspects, les dernières formes du processus mental sont les plus hautes,
+au point de vue moral et à tous les points de vue.</p>
+
+<p>Depuis le début en effet, une complication de la sensibilité a
+accompagné de meilleurs et de plus nombreux ajustements d'actes à leurs
+fins, comme l'a fait aussi une complication du mouvement, et une
+complication du processus coordinateur ou intellectuel qui unit les
+deux. D'où il suit que les actes caractérisés par les motifs les plus
+complexes et les pensées les plus développées, sont ceux qui ont
+toujours eu le plus d'autorité pour la direction de la conduite.
+Quelques exemples éclairciront cela.</p>
+
+<p>Voici un animal aquatique guidé par l'odeur d'une matière organique vers
+des choses qui servent à sa nourriture; mais le même animal, dépourvu de
+tout autre guide, est à la merci d'animaux plus gros qui rôdent aux
+environs. En voici un autre, guidé aussi par l'odeur vers sa nourriture,
+mais qui possède une vision rudimentaire et qui est ainsi rendu capable
+de s'éloigner vivement d'un corps mobile répandant cette odeur, dans les
+cas où ce corps est assez gros pour produire un obscurcissement soudain
+de la lumière: car c'est ordinairement alors un ennemi. Evidemment il
+sauvera souvent sa vie en obéissant au dernier stimulus, qui est aussi
+le plus élevé, au lieu de suivre le premier et le moins élevé.</p>
+
+<p>Observons à un étage plus élevé un conflit parallèle. Voici un animal
+qui en poursuit d'autres pour en faire sa proie, et qui, faute
+d'expérience, ou parce qu'il est poussé par l'excès de la faim,
+s'attaque à un ennemi plus fort que lui et se fait tuer. En voici un
+autre, au contraire, qui est poussé par une faim aussi violente, mais,
+soit par son expérience individuelle, soit par les effets d'une
+expérience héréditaire, ayant conscience du danger à la vue d'un animal
+plus fort que lui, il est détourné par là de l'attaquer et sauve sa vie
+en subordonnant le premier motif, consistant en sensations nées du
+besoin, au second motif, consistant en sentiments idéaux, distincts ou
+vagues.</p>
+
+<p>En nous élevant immédiatement de ces exemples de conduite chez les
+animaux à des exemples de conduite humaine, nous verrons que les
+contrastes entre l'inférieur et le supérieur ont habituellement les
+mêmes traits. Le sauvage du type le plus bas dévore toute la nourriture
+que lui procure la chasse de chaque jour: affamé le lendemain, il devra
+peut-être supporter pendant plusieurs jours les tortures de la faim. Le
+sauvage supérieur, concevant avec plus de vivacité les souffrances qui
+l'attendent s'il ne trouve pas de gibier, est détourné par ce sentiment
+complexe de donner une entière satisfaction à son sentiment simple.
+L'inertie résultant du défaut de prévoyance et l'activité produite par
+une légitime prévoyance s'opposent de la même manière. L'homme primitif,
+mal équilibré et gouverné par les sensations du moment, ne fera rien
+tant qu'il ne lui faudra pas échapper à des souffrances actuelles; mais
+l'homme un peu avancé, capable d'imaginer plus distinctement les
+plaisirs et les souffrances à venir, est poussé par la pensée de ces
+biens et de ces maux à surmonter son amour du bien-être; la décroissance
+de la misère et de la mortalité résulte de cette prédominance des
+sentiments représentatifs sur les sentiments présentatifs.</p>
+
+<p>Sans insister sur le fait que, parmi les hommes civilisés, le même
+contraste existe entre ceux qui mènent la vie des sens et ceux dont la
+vie est largement remplie de plaisirs qui ne sont pas du genre sensuel,
+je veux marquer seulement qu'il y a des contrastes analogues entre la
+direction donnée par les sentiments représentatifs les moins complexes
+ou les émotions de l'ordre le plus bas, et la direction donnée par les
+sentiments représentatifs les plus complexes ou les émotions de l'ordre
+le plus élevé. Lorsque, sous l'influence de l'amour de la
+propriété,--sentiment représentatif qui, agissant dans de justes bornes,
+conduit au bien-être,--le voleur prend le bien d'un autre homme, son
+action est déterminée par l'imagination de certains plaisirs immédiats
+de genres relativement simples, plutôt que par l'imagination moins nette
+de peines possibles qui sont plus éloignées et de genres relativement
+complexes. Mais, chez l'homme consciencieux, il y a un motif adéquat de
+retenue, encore plus représentatif dans sa nature, renfermant non
+seulement les idées de châtiment, de déshonneur et de ruine, mais aussi
+l'idée des droits de la personne qui a la propriété, et des souffrances
+que lui causerait la perte de son bien: le tout est joint à une aversion
+générale pour les actes nuisibles aux autres, aversion qui naît des
+effets héréditaires de l'expérience. Nous voyons ici à la fin, comme
+nous l'avons vu en commençant, que, tout compte fait, la direction
+donnée par le sentiment le plus complexe conduit mieux au bien-être que
+la direction donnée par le sentiment le plus simple.</p>
+
+<p>Il en est de même des coordinations intellectuelles par lesquelles les
+stimulus aboutissent aux mouvements. Les actes du genre le plus bas,
+appelés réflexes,--dans lesquels une impression faite sur un nerf
+afférent produit à travers un nerf efférent une décharge qui engendre la
+contraction,--révèlent un ajustement très limité d'actes à leurs fins:
+l'impression étant simple, et simple aussi le mouvement qui en résulte,
+la coordination interne est simple elle-même.</p>
+
+<p>Il est évident que si plusieurs sens peuvent être affectés en même temps
+par un objet extérieur, et si les mouvements provoqués par lui sont
+combinés d'une manière différente selon que cet objet appartient à un
+genre ou à un autre, les coordinations intermédiaires deviennent
+nécessairement plus compliquées. Il est évident aussi que tout progrès
+dans l'évolution de l'intelligence, servant toujours à mieux assurer la
+conservation de l'être, présente le même trait général. Les adaptations
+par lesquelles les actions plus compliquées s'approprient à des
+circonstances plus compliquées impliquent des coordinations plus
+complexes, par suite plus délibérées et plus conscientes. Lorsque nous
+arrivons aux hommes civilisés, qui, dans leurs affaires journalières,
+pèsent un grand nombre de données ou de conditions, et adaptent leurs
+procédés à des conséquences variées, nous voyons que les actions
+intellectuelles, devenues ce que nous appelons des jugements, sont à la
+fois très élaborées et très délibérées.</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce qui touche à l'autorité relative des motifs. En
+montant des créatures les plus basses jusqu'à l'homme, et des types les
+plus grossiers de l'humanité jusqu'aux plus élevés, la force de
+conservation s'est accrue par la subordination d'excitations simples à
+des excitations composées, par la subordination de sensations actuelles
+à des idées de sensations à venir, par le fait de soumettre les
+sentiments présentatifs aux sentiments représentatifs, et les sentiments
+représentatifs aux sentiments re-représentatifs. A mesure que la vie
+s'est développée, la sensibilité concomitante est devenue de plus en
+plus idéale; parmi les sentiments produits par la combinaison des idées,
+les plus élevés, ceux qui se sont développés les derniers, sont les
+sentiments recomposés ou doublement idéaux. Considérés comme guides, les
+sentiments ont donc une autorité d'autant plus grande que, par leur
+complexité et leur idéalité, ils s'éloignent davantage de simples
+sensations et de simples appétits.</p>
+
+<p>On découvre une autre conséquence en étudiant le côté intellectuel des
+processus psychiques par lesquels des actes sont adaptés à des fins.
+Quand ils sont peu élevés et simples, ils ne comprennent que la
+direction d'actes immédiats par des stimulus immédiats; le tout dans les
+cas de ce genre ne dure qu'un moment, et ne se rapporte qu'à un résultat
+prochain. Mais, avec le développement de l'intelligence et
+l'accroissement de l'idéalité des motifs, les fins auxquelles les actes
+sont adaptés cessent d'être exclusivement immédiates. Les motifs, plus
+idéaux, se rapportent à des fins plus éloignées; à mesure qu'on
+s'approche des types les plus élevés, les fins actuelles se subordonnent
+d'une manière croissante à ces fins futures que les motifs idéaux ont
+pour objet. Il en résulte une certaine présomption en faveur d'un motif
+qui se rapporte à un bien éloigné, en comparaison d'un motif qui se
+rapporte à un bien prochain.</p>
+
+<p>43. Outre les diverses influences favorisant la croyance ascétique qu'il
+est nuisible de faire des choses agréables, et avantageux de supporter
+des choses désagréables, j'ai donné à entendre dans le chapitre
+précédent, qu'il restait à déterminer une influence dont la source est
+plus profonde. Cette influence a été indiquée dans les paragraphes
+précédents.</p>
+
+<p>En effet, la vérité générale que la direction donnée par des plaisirs
+simples et des peines simples, comme il s'en produit suivant qu'on
+satisfait ou non aux besoins du corps, ne vaut pas, à certains points de
+vue, la direction donnée par les peines et les plaisirs nés des
+sentiments complexes idéaux, cette vérité a conduit à penser qu'il
+fallait mépriser les inclinations provenant des besoins du corps. En
+outre, la vérité générale que la poursuite de satisfactions prochaines
+est, sous un rapport, inférieure à la poursuite de satisfactions
+éloignées, a conduit à croire que les satisfactions prochaines doivent
+être regardées comme de peu de prix.</p>
+
+<p>Dans les premières phases de chaque science, les généralisations
+auxquelles on arrive ne sont pas assez déterminées. Les formules
+distinctes pour exprimer les vérités reconnues ne s'établissent
+qu'ensuite par la limitation des formules indistinctes. La vision
+physique apprécie seulement d'abord les traits les plus marqués des
+objets et conduit ainsi à de grossières classifications que la vision
+perfectionnée, impressionnable par de plus petites différences, doit
+ensuite corriger; il en est de même pour la vision mentale en ce qui
+concerne les vérités générales: des inductions, formulées d'abord avec
+beaucoup trop de généralité, ont à compter plus tard avec le scepticisme
+et l'observation critique qui les restreignent, en s'appuyant sur des
+différences non encore remarquées. Par suite, nous pouvons nous attendre
+à trouver que les conclusions courantes en morale vont trop loin. Ces
+croyances dominantes en morale, admises également par les moralistes de
+profession et par tout le monde en général, sont devenues erronées, par
+trois procédés différents, faute de détermination suffisante.</p>
+
+<p>D'abord, il n'est pas exact que l'autorité des sentiments les plus bas
+comme guides soit toujours inférieure à l'autorité des sentiments les
+plus élevés; elle est au contraire souvent supérieure. Il se présente
+tous les jours des occasions où il faut obéir aux sensations plutôt
+qu'aux sentiments. Que quelqu'un s'avise de rester une nuit entière
+exposé tout nu à une tempête de neige, ou de passer une semaine sans
+manger, ou de tenir la tête dix minutes sous l'eau, et il verra que les
+plaisirs et les souffrances ayant un rapport direct avec la conservation
+de la vie ne peuvent se subordonner entièrement aux plaisirs et aux
+souffrances qui ont avec la conservation de la vie un rapport indirect.
+Bien que dans plusieurs cas la direction donnée par les sentiments
+simples soit plus nuisible que la direction donnée par les sentiments
+complexes, dans d'autres cas la direction des sentiments complexes est
+plus fatale que celle des sentiments simples; et dans un grand nombre de
+cas leur autorité relative sur la conduite est indéterminée. Admettons
+que, chez un homme poursuivi, les sentiments de protestation qui
+accompagnent un effort intense et prolongé doivent, pour la conservation
+de la vie, être subordonnés à la crainte inspirée par ceux qui le
+poursuivent; cependant, s'il persiste jusqu'à ce qu'il tombe,
+l'épuisement qui en résulte causera peut-être la mort, tandis
+qu'autrement, si la poursuite avait cessé, la mort ne serait peut-être
+pas survenue. Supposons qu'une veuve laissée dans la pauvreté doive se
+refuser à elle-même ce qu'il lui faut donner à ses enfants pour sauver
+leur vie; cependant, si ce dévouement va trop loin, il peut en résulter
+que les enfants seront entièrement privés non seulement de toute
+nourriture, mais encore de toute protection. Supposons que, en exerçant
+son cerveau du matin au soir, un homme qui a des embarras d'argent
+doive mépriser la révolte de ses sensations corporelles pour obéir au
+désir que sa conscience lui impose de payer toutes ses dettes; cependant
+il peut pousser la sujétion des sentiments simples vis-à-vis des
+sentiments complexes au point d'altérer sa santé et de faillir ainsi
+malgré lui à cette tâche qu'il aurait remplie en diminuant un peu cette
+sujétion. Il est donc clair que la subordination des sentiments les plus
+bas doit être une subordination conditionnelle. La suprématie des
+sentiments les plus élevés doit être une suprématie limitée.</p>
+
+<p>La généralisation ordinaire pèche par excès à un autre point de vue. La
+vie, on l'a vu, est d'autant plus élevée que les sentiments simples
+présentatifs sont plus sous le contrôle des sentiments composés
+représentatifs; à cette vérité, on joint, comme des corollaires
+légitimes, des propositions qui n'en découlent point. La conception
+courante c'est, non pas seulement que l'inférieur doit être subordonné
+au supérieur quand ils sont en conflit, mais que l'inférieur doit être
+méprisé même lorsqu'il n'y a pas conflit. La tendance produite par le
+progrès des idées morales, à condamner l'obéissance aux sentiments
+inférieurs quand les sentiments supérieurs protestent, a fait naître une
+tendance à condamner les sentiments inférieurs pris en eux-mêmes. «Je
+crois réellement qu'elle fait ce qu'elle fait parce qu'elle aime à le
+faire,» me disait un jour une dame en parlant d'une autre, et la forme
+de l'expression, comme le ton, dénotait la croyance non seulement qu'une
+telle manière d'agir est mauvaise, mais encore qu'elle devait paraître
+mauvaise à tout le monde.</p>
+
+<p>Il y a là une idée très répandue, bien qu'en pratique elle reste
+ordinairement sans effet, et produise seulement différentes formes
+accidentelles d'ascétisme: tel est par exemple le cas de ceux qui
+regardent comme tout à fait courageux et salutaire de se passer de
+pardessus pendant l'hiver ou de continuer à se baigner en plein air. En
+général, les sentiments agréables qui accompagnent la satisfaction
+légitime des besoins du corps sont acceptés: il est assez nécessaire, il
+est vrai, de les accepter.</p>
+
+<p>Mais, oubliant ces contradictions dans la pratique, les hommes laissent
+paraître une vague idée qu'il y aurait quelque chose de dégradant, ou de
+nuisible, ou tous les deux à la fois, à faire ce qui est agréable, à
+éviter ce qui est désagréable. «Agréable, mais mauvais,» c'est une
+expression fréquemment employée pour faire entendre que ces deux termes
+ont une connexion naturelle. Comme nous l'avons indiqué plus haut, de
+pareilles croyances supposent une intelligence confuse de la vérité
+générale que les sentiments composés et représentatifs ont, tout compte
+fait, une autorité plus haute que les sentiments simples et
+présentatifs. Comprise avec discernement, cette vérité implique que
+l'autorité des sentiments simples, ordinairement moindre que celle des
+sentiments composés, mais quelquefois plus grande, doit être
+habituellement acceptée quand les sentiments composés ne s'y opposent
+pas.</p>
+
+<p>Ce principe de subordination est mal compris encore d'une troisième
+manière. Un des contrastes entre les sentiments développés les premiers
+et les sentiments développés en dernier lieu, consiste en ce qu'ils se
+rapportent respectivement aux effets les plus immédiats des actions ou à
+leurs effets les plus éloignés; en principe général, la direction donnée
+par ce qui est proche est inférieure à la direction donnée par ce qui
+est éloigné. Il en est résulté la croyance que les plaisirs du présent
+doivent être sacrifiés à ceux de l'avenir, indépendamment du genre de
+ces plaisirs. Nous en voyons une preuve dans la maxime souvent répétée
+aux enfants, quand ils prennent leurs repas, à savoir qu'ils devraient
+en garder le meilleur morceau pour la fin; on gronde l'imprévoyant qui
+cède à la première impulsion, et l'on donne à entendre par là, sans
+l'enseigner expressément, que le même plaisir a plus de prix quand on le
+réserve. On peut suivre cette manière de penser à travers les actes de
+chaque jour, non pas assurément chez tous les hommes, mais chez ceux que
+l'on distingue comme prudents et bien réglés dans leur conduite. L'homme
+d'affaires, qui dévore son déjeuner pour ne pas manquer le train, qui
+avale une sandwich vers le milieu de la journée et prend un dernier
+repas quand il est trop fatigué pour jouir du repos du soir, mène une
+vie où non seulement les besoins du corps, mais aussi les besoins nés de
+goûts et de sentiments plus élevés sont méprisés autant qu'ils peuvent
+l'être, et tout cela pour atteindre des fins éloignées! encore
+trouverez-vous, si vous demandez quelles sont ces fins éloignées, dans
+le cas où il n'y a pas d'enfants à établir, qu'elles consistent
+simplement dans la conception d'une vie plus confortable pour un temps à
+venir. L'idée qu'il est mal de chercher des jouissances immédiates, et
+qu'il est bien d'en chercher quelques-unes seulement si elles sont
+éloignées, cette idée est tellement enracinée qu'un homme d'affaires
+après avoir pris part à une partie de plaisir, essaye parfois de
+défendre sa conduite. Il veut prévenir les jugements défavorables de ses
+amis en expliquant que l'état de sa santé l'a forcé à se donner un jour
+de congé. Néanmoins, si vous l'interrogez sur son avenir, vous trouvez
+que son ambition est de se retirer le plus tôt possible et de se donner
+tout entier aux plaisirs qu'il a maintenant presque honte de se
+permettre.</p>
+
+<p>La vérité générale découverte par l'étude de l'évolution de la conduite,
+au-dessous de l'homme et dans l'homme, à savoir que, pour la
+conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs
+doivent être contrôlés par les sentiments développés les derniers,
+composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les
+hommes, dans le cours de la civilisation; mais nécessairement elle l'a
+été d'abord d'une manière trop confuse. La conception commune, qui se
+trompe en supposant illimitée l'autorité du sentiment supérieur sur
+l'inférieur, pèche aussi en admettant que l'on doit résister à la loi de
+l'inférieur même quand elle n'est pas en opposition avec la loi du
+supérieur, et elle pèche encore par la supposition qu'un plaisir donnant
+lieu à une tendance convenable, quand il est éloigné, ne donne pas lieu
+à une tendance semblable s'il est prochain.</p>
+
+<p>44. Sans le dire explicitement, nous avons ainsi suivi la genèse de la
+conscience morale. Car le trait incontestablement essentiel de la
+conscience morale c'est le contrôle de certain sentiment ou de certains
+sentiments par un autre sentiment ou par plusieurs.</p>
+
+<p>Chez les animaux supérieurs, nous pouvons voir assez distinctement le
+conflit des sentiments et la sujétion des plus simples aux plus
+composés: ainsi lorsqu'un chien résiste à la tentation de dévorer
+quelque aliment par la crainte des châtiments qui pourraient suivre s'il
+cédait à son appétit, ou lorsqu'il ne continue pas à creuser un trou de
+peur de perdre son maître qui s'éloigne. Ici, cependant, bien qu'il y
+ait subordination, il n'y a pas subordination consciente; il n'y a pas
+la réflexion qui révèle qu'un sentiment a cédé à un autre. Il en est
+ainsi, même chez les hommes dont l'intelligence est peu développée.
+L'homme pré-social, errant par familles et gouverné par des sensations
+et des émotions comme celles que causent les circonstances du moment,
+bien que sujet de temps en temps à des conflits de motifs, rencontre
+relativement peu de cas où l'avantage de subordonner un plaisir immédiat
+à un plaisir éloigné s'impose à son attention; il n'a pas non plus
+l'intelligence requise pour analyser et généraliser ces cas lorsqu'ils
+se présentent. C'est seulement lorsque l'évolution sociale rend la vie
+plus complexe, les causes de retenue nombreuses et fortes, les maux
+d'une conduite spontanée manifestes, et les avantages à retirer de la
+prévoyance suffisamment certains, qu'il peut y avoir des expériences
+assez fréquentes pour rendre familiers les bons effets de la
+subordination des sentiments simples à d'autres plus complexes. C'est
+aussi seulement alors qu'apparaît une puissance intellectuelle
+suffisante pour fonder une induction sur ces expériences; ensuite les
+inductions individuelles sont en assez grand nombre pour former une
+induction publique et traditionnelle qui s'imprime en chaque génération
+à mesure qu'elle s'accroît.</p>
+
+<p>Nous sommes amenés ici à certains faits d'une profonde signification.
+Cet abandon réfléchi d'un bien immédiat et spécial pour obtenir un bien
+éloigné et général, en même temps qu'il est le trait cardinal de la
+retenue appelée morale, est aussi un trait cardinal d'autres actes de
+retenue que celui que nous appelons moral--de ceux qui ont leur origine
+dans la crainte du législateur visible, ou du législateur invisible, ou
+de la société en général. Toutes les fois que l'individu s'abstient de
+faire ce à quoi le porte un désir passager, de peur de s'exposer ensuite
+à une punition légale, ou à la vengeance divine, ou à la réprobation
+publique, ou à tous ces dangers à la fois, il renonce au plaisir
+prochain et défini plutôt que de s'attirer des peines éloignées et plus
+graves, quoique moins définies, en goûtant ce plaisir; et,
+réciproquement, lorsqu'il se soumet à quelques maux présents, c'est
+qu'il peut en recueillir quelque plaisir probable futur, politique,
+religieux ou social. Mais, bien que ces quatre sortes de contrôle
+intérieur aient le caractère commun que les sentiments les plus simples
+et les moins idéaux sont soumis dans la conscience à des sentiments plus
+complexes et plus idéaux, et bien que, d'abord, elles soient en pratique
+coextensives et indiscernables, cependant elles diffèrent dans le cours
+de l'évolution sociale, et il arrive que le contrôle moral, avec les
+conceptions et les sentiments qui l'accompagnent, devient indépendant.
+Jetons un coup d'oeil sur les aspects essentiels du processus.</p>
+
+<p>Lorsque, comme dans les sociétés les plus grossières, il n'existe encore
+ni règle politique ni règle religieuse, la principale cause qui empêche
+de satisfaire chaque désir à mesure qu'il se manifeste est la conscience
+des maux qui résulteront de la colère des autres sauvages, si la
+satisfaction du désir est obtenue à leurs dépens. A ce premier degré,
+les peines imaginées qui constituent le motif directeur sont celles qui
+pourraient être infligées par des êtres de même nature, qui ne se
+distinguent pas, au point de vue du pouvoir, les uns des autres: les
+causes de retenue politique, religieuse et sociale sont donc jusqu'alors
+représentées uniquement par cette crainte mutuelle de la vengeance.</p>
+
+<p>Lorsqu'une vigueur, une habileté ou un courage remarquables font d'un
+homme un chef de guerre, il inspire nécessairement plus de crainte
+qu'aucun autre, et par suite tous s'abstiennent surtout de satisfaire
+les inclinations qui pourraient lui nuire ou l'offenser. Peu à peu,
+comme par l'habitude de la guerre l'exercice du commandement s'établit
+d'une manière durable, on en vient à distinguer à la fois les maux qui
+résulteraient probablement de la colère du chef, non seulement dans le
+cas où on l'attaquerait mais aussi dans celui où on lui désobéirait, des
+maux plus petits causés par l'antagonisme d'autres personnes et des maux
+plus vagues qui naissent de la réprobation sociale. En d'autres termes,
+le contrôle politique commence à se différencier du contrôle plus
+indéfini d'une crainte mutuelle.</p>
+
+<p>En même temps s'est développée la théorie des esprits. Partout, excepté
+dans les groupes les plus grossiers, l'ombre d'un mort, que l'on cherche
+à apaiser au moment de la mort et dans la suite, est regardée comme
+capable de nuire à ceux qui survivent. Par suite, à mesure que s'établit
+et se précise la théorie des esprits, il se forme un autre genre
+d'obstacle à la satisfaction immédiate des désirs, obstacle qui consiste
+dans l'idée des maux que les esprits peuvent infliger quand on les a
+offensés: lorsque le pouvoir politique est devenu stable, et que les
+esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus
+impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte
+spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on
+nomme religieuse.</p>
+
+<p>Pendant longtemps, ces trois sortes de freins, avec leurs sanctions
+corrélatives, bien qu'elles soient séparées dans la conscience, restent
+coextensives, et il en est ainsi parce qu'elles se rapportent le plus
+souvent à une seule fin, le succès à la guerre. Le devoir de venger le
+sang par le sang est proclamé alors même qu'il n'existe rien encore de
+ce qu'on pourrait appeler une organisation sociale. A mesure que
+s'accroît le pouvoir du chef, le meurtre des ennemis devient un devoir
+politique, et il devient un devoir religieux lorsque l'on craint la
+colère du chef défunt. La fidélité au chef pendant sa vie et après sa
+mort se manifeste plus hautement par le fait de mettre sa propre vie à
+sa disposition pour des entreprises guerrières. Les premiers châtiments
+régulièrement établis le sont pour des actes d'insubordination ou pour
+des manquements à des pratiques par lesquelles s'affirme la
+subordination; ils sont tous militaires à l'origine. Les injonctions
+divines, de leur côté, qui sont primitivement des traditions de la
+volonté du roi défunt, ont le plus souvent pour objet la destruction des
+peuples avec lesquels il était en guerre; la colère et l'approbation
+divines sont conçues comme déterminées par les degrés de la soumission
+que l'on témoigne à cette volonté, directement par le culte et
+indirectement par l'obéissance à ses injonctions. Le Fidjien, qui
+dit-on, se recommande lui-même à son entrée dans l'autre monde par le
+récit de ses exploits à la guerre, et qui, durant sa vie, se désole
+quelquefois en songeant qu'il n'a pas massacré assez d'ennemis pour
+plaire à ses dieux, nous permet de voir quels sont les idées et les
+sentiments qui résultent de cette théorie et nous rappelle les idées et
+les sentiments analogues manifestés par les races anciennes.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela que le contrôle de l'opinion publique, outre qu'il
+s'exerce directement, comme au premier degré du développement, par
+l'estime pour le brave et le blâme pour le lâche, en vient à s'exercer
+indirectement avec un effet général analogue par l'approbation donnée à
+la fidélité envers le chef et à la piété envers le Dieu. De telle sorte
+que les trois formes différenciées de contrôle qui se développent
+parallèlement avec l'organisation et l'action militaires, tout en
+fortifiant des causes de retenue et des encouragements analogues, se
+fortifient aussi mutuellement, et ces disciplines séparées et unies ont
+pour caractère commun d'imposer le sacrifice d'avantages spéciaux et
+immédiats pour faire obtenir des avantages plus généraux et plus
+éloignés.</p>
+
+<p>En même temps se sont développés sous les trois mêmes sanctions d'autres
+motifs de retenue ou d'excitation d'un autre ordre, également
+caractérisés par la subordination d'un bien prochain à un bien éloigné.
+Les agressions dirigées contre des hommes étrangers à la société ne
+peuvent réussir si les agressions entre les membres de la même société
+sont fréquentes. La guerre implique une coopération, et toute
+coopération est rendue impossible par des antagonismes entre ceux qui
+ont à coopérer. Nous avons vu que, dans le groupe primitif encore
+dépourvu de gouvernement, la principale raison qui empêche chaque
+individu de satisfaire immédiatement ses désirs est la crainte de la
+vengeance des autres hommes dans le cas où cette satisfaction leur
+causerait un dommage, et, pendant les premières phases du développement
+social, cette crainte des représailles continue à être le principal
+motif du renoncement tel qu'il existe. Mais, bien que longtemps après
+qu'une autorité politique s'est établie on continue à se satisfaire au
+détriment d'autrui, l'accroissement de l'autorité politique réprime peu
+à peu cette manière d'agir. Le fait que le succès des guerres est
+compromis si ses soldats se battent entre eux, s'impose à l'attention
+du chef. Il a un puissant motif pour empêcher les querelles et par suite
+pour prévenir les agressions qui causent les querelles; à mesure que son
+pouvoir grandit, il défend les agressions et inflige des punitions à
+ceux qui désobéissent. Bientôt, les freins politiques de ce genre, comme
+ceux du genre précédent, sont renforcés par des freins religieux. Le
+chef habile, qui réussit à la guerre en partie parce qu'il maintient
+ainsi le bon ordre parmi ceux qui le suivent, laisse derrière lui la
+tradition des commandements qu'il donnait ordinairement. La crainte de
+son fantôme tend à faire naître le respect pour ces commandements, et
+ils finissent par acquérir un caractère sacré. Avec un nouveau progrès
+de l'évolution morale, de la même manière se produisent de nouvelles
+interdictions relatives à des agressions de nature moins grave, jusqu'à
+ce que par degrés se forme un corps de lois civiles. Et alors, de la
+manière que nous avons vue, se développe la croyance à une
+désapprobation divine de ces délits civils sans importance aussi bien
+que des plus graves; elle aboutit, à l'occasion, à une série
+d'injonctions religieuses qui s'harmonisent avec les injonctions
+politiques et les fortifient. En même temps se développe, comme
+auparavant, une sanction sociale pour ces règles de gouvernement
+intérieur, donnant de la force à la sanction politique et à la sanction
+religieuse.</p>
+
+<p>Mais il faut observer maintenant que si ces trois contrôles, politique,
+religieux et social, conduisent séparément les hommes à subordonner les
+satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et s'ils sont à ce
+point de vue semblables au contrôle moral qui exige habituellement que
+l'on fasse passer les sentiments simples, présentatifs, après les
+sentiments complexes, représentatifs, et que l'on subordonne le présent
+à l'avenir, ils ne constituent cependant pas le contrôle moral, mais y
+préparent seulement; ce sont des contrôles à l'abri desquels se
+développe le contrôle moral. On obéit d'abord au commandement du
+législateur politique, non pas parce que l'on en perçoit la rectitude,
+mais simplement parce que c'est son commandement, et que l'on sera puni
+si l'on y désobéit. Ce qui retient, ce n'est pas une représentation
+mentale des conséquences mauvaises que l'acte défendu doit, dans la
+nature des choses, entraîner; mais c'est une représentation mentale de
+conséquences mauvaises tout artificielles. De nos jours encore on
+retrouve dans certaines formules légales la doctrine primitive d'après
+laquelle l'agression dirigée par un citoyen contre un autre est coupable
+et doit être punie, non pas tant à cause du dommage qui est causé, qu'à
+cause du mépris ainsi témoigné pour la volonté du roi. De même, le
+crime de violer un commandement de Dieu consistait, à ce que l'on
+croyait autrefois et comme beaucoup le croient encore aujourd'hui, dans
+le fait de désobéir à Dieu plutôt que dans celui de causer
+volontairement un dommage; maintenant encore, c'est une croyance commune
+que les actes sont bons seulement lorsqu'on les accomplit pour se
+conformer consciencieusement à la volonté divine: bien plus, ils sont
+même mauvais dès qu'on les accomplit autrement. C'est encore la même
+chose pour le contrôle qu'exerce en outre l'opinion publique. Si l'on
+écoute les remarques faites relativement à l'observation des règles
+sociales, on verra que la violation de ces règles est condamnée non pas
+tant à cause d'un vice essentiel que parce qu'elle témoigne d'un certain
+mépris pour l'autorité du monde. Le contrôle vraiment moral est encore
+aujourd'hui bien imparfaitement différencié de ces contrôles à l'abri
+desquels il s'est développé; nous le voyons dans le fait que les
+systèmes de morale dont nous avons fait plus haut la critique confondent
+tous le contrôle moral avec l'un ou l'autre de ceux-là. Pour les
+moralistes d'une certaine classe, les règles morales dérivent des ordres
+d'un pouvoir politique suprême. Ceux d'une autre classe ne leur
+attribuent pas d'autre origine que la volonté divine révélée. Et, bien
+que les hommes qui prennent pour guide l'opinion publique ne formulent
+pas leur doctrine, cependant la croyance, souvent manifestée, qu'une
+conduite autorisée par la société n'est pas blâmable, indique que pour
+certains hommes le bien et le mal ne dépendent que de l'opinion
+publique.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, nous devons résumer les résultats de cette
+analyse. Les vérités essentielles à retenir relatives à ces trois formes
+de contrôle extérieur auxquelles est soumise l'unité sociale, sont
+celles-ci: D'abord, elles ont fait leur évolution en même temps que la
+société a fait la sienne, comme moyens de préservation sociale rendus
+nécessaires par les circonstances mêmes; il en résulte qu'en général
+elles s'accordent l'une avec l'autre. En second lieu, les freins
+corrélatifs internes engendrés dans l'unité sociale sont les
+représentations de résultats éloignés qui sont plutôt accidentels que
+nécessaires,--pénalité légale, punition surnaturelle, réprobation
+sociale. En troisième lieu, ces résultats, plus simples et plus
+directement produits par des activités personnelles, peuvent être plus
+vivement conçus que ne le peuvent être les résultats que font
+naturellement naître les actions dans le cours des choses, et par suite
+ces conceptions ont plus de puissance sur des esprits peu développés.
+Quatrièmement, comme aux freins ainsi engendrés est toujours jointe
+l'idée d'une coercition externe, la notion d'obligation apparaît; elle
+est ainsi habituellement associée à celle du sacrifice d'avantages
+immédiats et spéciaux à des avantages éloignés et généraux. Enfin,
+cinquièmement, le contrôle moral s'accorde dans une large mesure, au
+point de vue de ses prescriptions, avec les trois contrôles ainsi
+formés, et s'accorde aussi avec eux par la nature générale des processus
+de l'esprit qui produisent la conformité à ces injonctions; mais il en
+diffère par la nature spéciale de ces processus.</p>
+
+<p>45. Nous voilà préparés à voir que les freins considérés proprement
+comme moraux sont différents des freins dont l'évolution les fait sortir
+et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu'ils ne se
+rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets
+intrinsèques. Le motif véritablement moral qui détourne du meurtre, ne
+consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour
+conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront
+dans un autre monde, ou dans une représentation de l'horreur et de la
+haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une
+représentation des résultats nécessaires et naturels: la mort cruelle
+infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur,
+les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de
+l'emprisonnement, ni celle d'une punition divine, ni celle de la
+défaveur publique, ne constituent la véritable raison morale pour ne pas
+voler, mais bien la pensée du dommage fait à la personne dépouillée,
+avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du
+droit de propriété. Ceux qui condamnent l'adultère par des
+considérations morales, ne songent ni à une action en dommages et
+intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation d'un
+commandement, ni à la perte de la réputation; ils pensent au malheur
+causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, à
+l'atteinte portée aux enfants et aux funestes conséquences générales qui
+accompagnent le mépris du lien du mariage. Réciproquement, celui qui est
+poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans
+l'embarras, ne se représente pas une récompense actuelle ou future; il
+se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de
+procurer à celui qu'il oblige. Un homme qui est moralement disposé à
+lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel ni
+aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il
+cherche à faire disparaître, à l'accroissement de bien-être qui en
+résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il
+est associé, en ce que, au lieu d'être constitué par des représentations
+de conséquences accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos
+actes, il est constitué par des représentations de conséquences que ces
+actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes
+distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement
+présentes; mais elles forment un assemblage de représentations
+indistinctes accumulées par l'expérience des résultats d'actes
+semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore
+plus indistincte mais considérable, due aux effets transmis par
+l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers: le tout
+forme un sentiment à la fois solide et vague.</p>
+
+<p>Nous voyons maintenant pourquoi les sentiments moraux et les freins
+corrélatifs ont apparu plus tard que les sentiments et les freins dont
+l'origine se trouve dans l'autorité politique, religieuse et sociale, et
+comment ils s'en sont dégagés lentement et encore si incomplètement
+aujourd'hui. C'est seulement en effet par ces sentiments et ces freins
+d'un ordre inférieur que pouvaient être maintenues les conditions dans
+lesquelles les sentiments et les freins plus élevés se développent. Cela
+est vrai aussi bien pour les sentiments qui regardent l'individu que
+pour les sentiments dont les autres sont l'objet. Les peines qui
+résulteront de l'imprévoyance et les plaisirs que l'on s'assure en
+épargnant ce dont on aura besoin dans l'avenir, et en travaillant pour
+se le procurer, peuvent être habituellement opposés dans la pensée, mais
+seulement autant que des arrangements sociaux bien établis rendent
+l'accumulation possible, et, pour que de pareils arrangements puissent
+s'établir, il faut que la crainte du législateur visible, ou du
+législateur invisible, ou de l'opinion publique entre en jeu. C'est
+seulement après que des freins politiques, religieux et sociaux ont
+produit une communauté stable, qu'il peut y avoir une expérience assez
+grande des peines, positives et négatives, sensationnelles et
+émotionnelles, que causent les agressions criminelles, pour engendrer
+contre elles l'aversion morale constituée par la conscience de leurs
+mauvais résultats intrinsèques. Il est encore plus manifeste qu'un
+sentiment moral comme celui de l'équité abstraite, que ne blessent pas
+seulement les injustices commises contre des hommes, mais encore les
+institutions politiques qui leur causent quelque désavantage, peut se
+développer seulement lorsque le développement social auquel on est
+parvenu donne une expérience familière à la fois des maux qui résultent
+directement des injustices, et aussi de ceux qui découlent indirectement
+des privilèges de certaines classes par lesquels l'injustice est rendue
+facile.</p>
+
+<p>Que les sentiments appelés moraux aient la nature et l'origine que nous
+indiquons, on le voit encore par le fait que nous leur donnons ce nom en
+proportion du degré où ils ont pour caractères, d'abord d'être
+re-représentatifs, ensuite de se rapporter à des effets indirects plutôt
+qu'à des effets directs, et généralement à des effets éloignés plutôt
+qu'à des effets prochains, et enfin de tendre à des effets qui sont
+ordinairement généraux plutôt que spéciaux. Ainsi, bien que nous
+condamnions un homme pour ses folies et que nous approuvions l'économie
+dont un autre fait preuve, nous ne classons pas leurs actes
+respectivement comme vicieux et vertueux: ces mots sont trop forts; les
+résultats présents et futurs diffèrent trop peu ici, au point de vue de
+leur valeur concrète et de leur idéalité, pour rendre ces mots
+pleinement applicables. Supposons cependant que les folies dont nous
+parlons entraînent nécessairement la misère pour la femme et les enfants
+de celui qui les commet, entraînent des suites fâcheuses atteignant
+aussi bien l'existence des autres que celle de leur auteur, la
+culpabilité de ces folies devient alors évidente. Supposons encore que,
+poussé par le désir de retirer sa famille de la misère à laquelle il l'a
+réduite, le dissipateur fasse un faux ou commette quelque autre fraude.
+Bien qu'en le considérant à part, nous caractérisions comme moral le
+sentiment auquel il obéit, et que nous soyons par suite disposés à
+l'indulgence, cependant nous condamnons comme immorale son action prise
+comme un tout; nous regardons comme ayant une autorité supérieure les
+sentiments qui répondent aux droits de propriété, sentiments qui sont
+re-représentatifs à un plus haut degré, et se rapportent à des
+conséquences générales plus éloignées. La différence, habituellement
+reconnue, entre la valeur relative de la justice et de la générosité,
+sert à bien faire comprendre cette vérité. Le motif qui préside à une
+action généreuse se rapporte à des effets d'un genre plus concret, plus
+spécial et plus prochain, que le motif qui préside à la justice;
+celui-ci, par delà les effets prochains, moins concrets ordinairement
+eux-mêmes, que ceux que considère la générosité, implique une conscience
+des effets éloignés, complexes et généraux, du fait de maintenir
+d'équitables relations. Aussi affirmons-nous que la justice l'emporte
+sur la générosité.</p>
+
+<p>Je rendrai plus facile l'intelligence de cette longue argumentation en
+citant ici encore un passage de la lettre à M. Mill dont j'ai déjà
+parlé, à la suite du passage reproduit plus haut.</p>
+
+<blockquote> «Pour faire comprendre entièrement ce que je veux dire, il
+ me semble nécessaire d'ajouter que, en correspondance avec
+ les propositions fondamentales d'une science morale
+ développée, certaines intuitions morales fondamentales ont
+ été et sont encore développées dans la race, et que, bien
+ que ces intuitions morales soient le résultat d'expériences
+ accumulées d'utilité, devenues graduellement organiques et
+ héréditaires, elles sont devenues complètement indépendantes
+ de l'expérience consciente. Absolument comme je crois que
+ l'intuition de l'espace, qui existe chez tout individu
+ vivant, dérive des expériences organisées et consolidées de
+ tous les individus, ses ancêtres, qui lui ont transmis leur
+ organisation nerveuse lentement développée; comme je crois
+ que cette intuition, qui n'a besoin pour être rendue
+ définitive et complète que d'expériences personnelles, est
+ devenue pratiquement une forme de pensée entièrement
+ indépendante en apparence de l'expérience; je crois aussi
+ que les expériences d'utilité organisées et consolidées à
+ travers toutes les générations passées de la race humaine,
+ ont produit des modifications nerveuses correspondantes,
+ qui, par une transmission et une accumulation continues,
+ sont devenues en nous certaines facultés d'intuition morale,
+ certaines émotions correspondant à la conduite bonne ou
+ mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les
+ expériences individuelles d'utilité. Je soutiens aussi que
+ de même que l'intuition de l'espace répond aux
+ démonstrations exactes de la géométrie, qui en vérifie et en
+ interprète les grossières conclusions, de même les
+ intuitions morales répondront aux démonstrations de la
+ science morale, qui en interpréteront et vérifieront les
+ grossières conclusions.»
+</blockquote>
+
+<p>A cela, en passant, j'ajouterai seulement que l'hypothèse de l'évolution
+nous rend ainsi capables de concilier les théories morales opposées,
+comme elle nous permet de concilier les théories opposées de la
+connaissance. En effet, de même que la doctrine des formes innées de
+l'intuition intellectuelle s'accorde avec la doctrine expérimentale, du
+moment où nous reconnaissons la production de facultés intellectuelles
+par l'hérédité des effets de l'expérience, la doctrine des facultés
+innées de perception morale s'accorde avec celle de l'utilitarisme dès
+que l'on voit que les préférences et les aversions sont rendues
+organiques par l'hérédité des effets des expériences agréables ou
+pénibles faites par nos ancêtres.</p>
+
+<p>46. Il nous faut répondre encore à une autre question. Comment se
+produit le sentiment d'obligation morale en général? D'où vient le
+sentiment du devoir considéré comme distinct des sentiments particuliers
+qui nous portent à la tempérance, à la prudence, à la bienfaisance, à la
+justice, à la bonne foi, etc.? La réponse est que c'est un sentiment
+abstrait engendré d'une manière analogue à celle dont se forment les
+idées abstraites.</p>
+
+<p>L'idée de la couleur a primitivement un caractère entièrement concret
+qui lui est donné par un objet qui a une couleur, comme nous le montrent
+certains noms qui n'ont subi aucune modification, tels que orange et
+violet (violette). La dissociation de chaque couleur de l'objet dont
+l'idée était spécialement associée avec elle au début s'est faite à
+mesure que la couleur a été associée par la pensée à des objets
+différents du premier et différents entre eux. L'idée d'orange a été
+conçue d'une manière de plus en plus abstraite à mesure qu'en se
+rappelant différents objets qui présentaient cette couleur orange on a
+négligé leurs attributs divers pour ne penser qu'à leur attribut commun.</p>
+
+<p>Il en est de même si nous montons d'un degré et observons comment se
+forme l'idée abstraite de couleur séparée de celle des couleurs
+particulières. Si tous les corps étaient rouges, la conception abstraite
+de couleur n'existerait pas. Supposez que tous les corps soient rouges
+ou gris; il est évident que l'on prendrait l'habitude mentale de penser
+à l'une ou à l'autre de ces couleurs en connexion avec n'importe quel
+objet dont on saurait le nom. Mais multipliez les couleurs de telle
+sorte que la pensée erre incertaine à travers les idées de toutes ces
+couleurs à mesure que l'on nomme un objet, et il en résulte la notion de
+couleur indéterminée, de la propriété commune que les objets possèdent
+de nous affecter par la lumière réfléchie à leur surface, aussi bien que
+par leurs formes. En effet, la notion de cette propriété commune est
+celle qui reste constante, tandis que l'imagination se représente toute
+la variété possible des couleurs. Elle est dans toutes les choses
+colorées le trait uniforme, c'est-à-dire la couleur abstraite.</p>
+
+<p>Les termes qui se rapportent à la quantité fournissent des exemples
+d'une dissociation plus marquée de l'abstrait et du concret. En groupant
+différentes choses comme petites en comparaison de celles du genre
+auquel elles appartiennent ou de celles d'autres genres, et de même en
+groupant quelques objets comme relativement grands, nous obtenons les
+notions abstraites de petitesse et de grandeur. Appliquées comme elles
+le sont à d'innombrables choses très diverses, non seulement à des
+objets, mais à des forces, à des durées, à des nombres, à des valeurs,
+ces notions sont maintenant si peu liées au concret, que leurs
+significations abstraites sont extrêmement vagues.</p>
+
+<p>Nous devons noter en outre qu'une idée abstraite ainsi formée acquiert
+souvent une indépendance illusoire; nous le voyons dans le cas du
+mouvement qui, dissocié par la pensée de tout corps particulier, de
+toute vitesse et de toute direction, est quelquefois mentionné comme
+s'il pouvait être conçu indépendamment de tout mobile.</p>
+
+<p>Tout cela est vrai du subjectif aussi bien que de l'objectif, et, parmi
+les autres états de conscience, c'est vrai des émotions telles que la
+réflexion nous les fait connaître. En groupant les sentiments
+re-représentatifs décrits plus haut, qui, différents entre eux à
+d'autres égards, ont un élément commun, et en effaçant par suite leurs
+éléments dissemblables, on rend cet élément commun relativement
+appréciable et l'on en fait un sentiment abstrait. Ainsi se produit le
+sentiment de l'obligation morale ou du devoir. Etudions-en la genèse.</p>
+
+<p>Nous avons vu que, pendant le progrès de l'existence animée, les
+sentiments les derniers développés, plus composés et plus
+représentatifs, servant à ajuster la conduite à des besoins plus
+éloignés et plus généraux, ont toujours l'autorité de guides supérieurs
+relativement aux sentiments primitifs et plus simples, sauf les cas où
+ces derniers sont intenses. Cette autorité supérieure, échappant aux
+types d'êtres inférieurs qui ne peuvent généraliser, et peu appréciée
+des hommes primitifs qui n'ont que de faibles pouvoirs de
+généralisation, a été distinctement reconnue à mesure que la
+civilisation et le développement mental qui la suit ont augmenté. Des
+expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée
+par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et
+généraux fait mieux parvenir ordinairement au bien-être que la direction
+donnée par des sentiments dont la satisfaction est immédiate. Quel est
+en effet le caractère commun des sentiments qui nous portent à
+l'honnêteté, à la bonne foi, à l'activité, à la prudence, etc.,
+sentiments que les hommes regardent habituellement comme de meilleurs
+guides que les appétits ou de simples impulsions? Ce sont tous des
+sentiments complexes, re-représentatifs, qui se rapportent plutôt à
+l'avenir qu'au présent. L'idée d'une valeur pour la direction de la
+conduite s'est donc associée à celle des sentiments qui ont ces
+caractères; il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples
+sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la
+conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir.</p>
+
+<p>Mais il y a un autre élément, l'élément de coercivité. Celle-ci tire son
+origine de l'expérience des formes particulières de freins qui, ainsi
+que nous l'avons montré plus haut, se sont établies dans le cours de la
+civilisation--frein politique, religieux et social. Le Dr Bain attribue
+le sentiment de l'obligation morale aux effets des châtiments infligés
+par la loi et l'opinion publique aux actes d'un certain genre. Je suis
+d'accord avec lui pour croire que ces châtiments ont produit le
+sentiment d'incitation à agir qu'enferme la conscience du devoir, et
+qu'exprime le mot d'obligation. L'existence d'un élément plus ancien et
+plus profond, produit comme nous l'avons montré plus haut, est cependant
+impliquée, je crois, par le fait que quelques-uns des sentiments les
+plus élevés concernant l'individu lui-même, ceux qui nous portent à la
+prudence et à l'économie, ont une autorité morale par opposition aux
+sentiments plus simples qui concernent aussi l'individu: cela prouve
+que, en dehors de toute pensée de peines factices infligées à
+l'imprévoyance, le sentiment constitué par une représentation des peines
+naturelles a acquis une supériorité reconnue. Mais, en acceptant en
+général cette théorie que la crainte des châtiments politiques et
+sociaux (auxquels il faut, je pense, ajouter les châtiments religieux)
+ait enfanté ce sentiment de coercivité qui se développe avec la pensée
+de faire passer le présent après l'avenir et nos désirs personnels après
+les droits des autres, il nous importe beaucoup de remarquer ici que ce
+sentiment de coercivité s'est indirectement associé avec les sentiments
+regardés comme moraux. En effet, puisque les motifs politique, religieux
+et social de retenue, sont principalement formés de la représentation
+des résultats futurs, et puisque le motif moral de retenue est
+principalement formé de la représentation des résultats futurs, il
+arrive que les représentations, ayant beaucoup de points communs et
+ayant été souvent excitées ensemble, la crainte jointe à trois d'entre
+elles se joint, par association, à la quatrième. La pensée des effets
+extrinsèques d'un acte défendu excite une crainte qui persiste lorsque
+l'on pense aux effets intrinsèques de cet acte, et la crainte ainsi liée
+à ces effets intrinsèques produit un vague sentiment d'incitation
+morale. Le motif moral, émergeant comme il le fait, mais lentement, du
+milieu des motifs politique, religieux et social, a pendant longtemps sa
+part de la conscience qui est inhérente à ces motifs, d'une
+subordination à quelque activité extérieure, et c'est seulement
+lorsqu'il devient distinct et prédominant qu'il perd cette conscience
+associée: le sentiment de l'obligation s'affaiblit seulement alors.</p>
+
+<p>Cette remarque implique la conclusion tacite, qui ne manquera pas de
+surprendre, que le sentiment du devoir ou de l'obligation morale est
+transitoire et doit diminuer à mesure que la moralisation s'accroît.
+Quelque surprenante qu'elle soit, cette conclusion peut être défendue
+d'une manière satisfaisante. Dès maintenant, l'on peut suivre le progrès
+vers ce dernier état que nous supposons. Il n'est pas rare d'observer
+que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir,
+et l'on est amené par là à admettre que, tandis que le motif contient
+d'abord un élément de coercition, cet élément disparaît à la fin, et
+l'acte s'accomplit sans que l'on ait aucune conscience d'être obligé à
+l'accomplir. Le contraste entre le jeune homme auquel on commande d'être
+actif, et l'homme d'affaires si absorbé par ses occupations qu'on ne
+peut le décider à prendre du repos, nous fait voir comment le travail,
+qui est à l'origine conçu comme <i>devant</i> être accompli, peut finir par
+cesser d'être accompagné de cette idée. Il arrive quelquefois, il est
+vrai, que cette relation est renversée: l'homme d'affaires persiste à
+travailler par le seul amour du travail, alors qu'il ne devrait pas le
+faire. Il n'en est pas ainsi uniquement des sentiments qui concernent
+l'individu lui-même. Que le soin et la protection de la femme par le
+mari résultent souvent uniquement de sentiments qui trouvent leur
+récompense directe dans les actes qu'ils inspirent, sans qu'il soit
+question de <i>devoir</i>; que l'éducation des enfants devienne souvent une
+occupation absorbante sans qu'il s'y joigne aucun sentiment coercitif
+d'obligation, ce sont là des vérités évidentes qui nous prouvent que,
+dès maintenant, pour quelques-uns de nos devoirs essentiels envers les
+autres, le sentiment de l'obligation s'est comme retiré tout au fond de
+l'esprit. Il en est de même jusqu'à un certain point pour les devoirs
+envers les autres d'un genre plus élevé. La conscience, chez beaucoup
+d'hommes, a franchi ce degré où le sentiment d'un pouvoir qui commande
+se joint au jugement de la rectitude d'un acte. Le véritable honnête
+homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une
+contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une
+dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à
+lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le
+faire, et en vérité il souffrirait avec peine que quoique ce fût
+l'empêchât de le faire.</p>
+
+<p>Il est donc évident qu'avec une adaptation complète à l'état social, cet
+élément de la conscience sociale exprimé par le mot d'obligation
+disparaîtra. Les actions d'ordre élevé nécessaires pour le développement
+harmonieux de la vie seront aussi ordinaires et faciles que les actes
+inférieurs auxquels nous portent de simples désirs. Dans le temps, la
+place et la proportion qui leur sont propres, les sentiments moraux
+guideront les hommes d'une manière tout aussi spontanée et exacte que le
+font maintenant les sensations. Bien qu'il doive encore exister des
+idées latentes des maux qui résulteraient de la non-conformité au bien,
+jointes à l'influence régulatrice de ces sentiments alors qu'elle
+s'exercera, ces idées n'occuperont pas plus l'esprit que ne le font les
+idées des maux de la faim au moment même où un homme en bonne santé
+satisfait son appétit.</p>
+
+<p>47. Cette exposition laborieuse que l'extrême complexité du sujet a
+rendue nécessaire, contient des idées essentielles que nous allons
+mettre en relief.</p>
+
+<p>En symbolisant par <i>a</i> et par <i>b</i> les phénomènes extérieurs associés,
+qui ont un rapport quelconque avec le bien-être de l'organisme, et en
+symbolisant par <i>c</i> et par <i>d</i> les impressions simples ou composées que
+l'organisme reçoit du premier, et les mouvements simples et combinés par
+lesquels ses actes sont adaptés pour s'approprier le second, nous avons
+vu que la psychologie en général a à s'occuper de la connexion entre la
+relation <i>ab</i> et la relation <i>cd</i>. En outre, nous avons vu que par voie
+de conséquence l'aspect psychologique de la morale est l'aspect sous
+lequel l'ajustement de <i>cd</i> à <i>ab</i> apparaît non pas simplement comme une
+coordination intellectuelle, mais comme une coordination dans laquelle
+les plaisirs et les peines sont également des facteurs et des résultats.</p>
+
+<p>On a montré que dans le cours de l'évolution le motif et l'acte
+deviennent plus complexes, à mesure que l'adaptation des actions
+intérieures associées, aux actions extérieures associées, s'accroît en
+étendue et en variété. D'où a découlé le corollaire que les sentiments
+les derniers développés, plus représentatifs et re-représentatifs dans
+leur constitution, et se rapportant à des besoins plus éloignés et plus
+grands, ont en partage comme guides une autorité plus marquée que les
+sentiments antérieurement développés et plus simples.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi observé qu'un être même inférieur est gouverné par une
+hiérarchie de sentiments constitués de telle sorte que le bien-être
+général dépend d'une certaine subordination de l'inférieur au supérieur,
+nous avons vu que dans l'homme, à mesure qu'il arrive à l'état social,
+naît le besoin de diverses subordinations additionnelles de l'inférieur
+au supérieur, la coopération n'étant rendue possible que par elles. Aux
+freins constitués par les représentations mentales des effets
+intrinsèques des actions, qui, sous leur forme la plus simple, se sont
+développées depuis le commencement, s'ajoutent les freins résultant des
+représentations mentales d'effets extrinsèques, sous la forme de
+pénalités politiques, religieuses et sociales.</p>
+
+<p>Avec l'évolution de la société, rendue possible par des institutions qui
+maintiennent l'ordre et qui associent dans l'esprit des hommes le
+sentiment de l'obligation avec l'idée des actes prescrits et avec celle
+de la cessation des actes défendus, sont nées des occasions de voir les
+conséquences mauvaises qui découlent naturellement d'une conduite
+interdite et les bonnes conséquences qui suivent une conduite commandée.
+De là ont fini par se développer les aversions et les approbations
+morales, l'expérience des effets intrinsèques venant nécessairement ici
+plus tard que l'expérience des effets extrinsèques, et par suite
+produisant plus tard ses résultats.</p>
+
+<p>Les pensées et les sentiments qui constituent ces aversions et ces
+approbations morales sont toujours dans une étroite connexion avec les
+pensées et les sentiments qui constituent la crainte des pénalités
+politiques, religieuses et morales, et par suite ont été accompagnés
+aussi du sentiment d'obligation. L'élément coercitif dans la conscience
+des devoirs en général, développé par un commerce avec les influences
+externes qui renforcent le devoir, s'est lui-même répandu par
+association à travers cette conscience du devoir, proprement appelée
+morale, qui considère les résultats intrinsèques au lieu des résultats
+extrinsèques.</p>
+
+<p>Mais cette contrainte de soi-même qui, dans une phase relativement
+élevée, se substitue de plus en plus à la contrainte venue du dehors,
+doit elle-même, dans une phase encore plus élevée, disparaître dans la
+pratique. Si quelque action pour laquelle le motif spécial est
+insuffisant est accomplie par obéissance au sentiment de l'obligation
+morale, le fait prouve que la faculté spéciale dont il s'agit n'est pas
+encore égale à sa fonction, n'a pas acquis assez de force pour que
+l'activité requise soit devenue son activité normale, lui fournissant la
+somme de plaisir qu'elle doit fournir. Ainsi, avec une évolution
+complète, le sentiment de l'obligation, n'étant pas ordinairement
+présent, ne s'éveillera que dans ces occasions extraordinaires qui
+portent à violer les lois auxquelles autrement on se conforme d'une
+manière toute spontanée.</p>
+
+<p>Nous sommes ainsi amenés à l'aspect psychologique de la conclusion que
+nous avons donnée dans le dernier chapitre sous son aspect biologique.
+Les plaisirs et les peines qui ont leur origine dans le sentiment moral,
+deviendront, comme les plaisirs et les peines physiques, des causes
+d'agir ou de ne pas agir si bien adaptées, dans leurs forces, aux
+besoins, que la conduite morale sera la conduite naturelle.</p>
+
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>LE POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE</h4>
+
+<p>48. Ce n'est pas pour la race humaine seulement, mais pour toutes les
+races, qu'il y a des lois du bien vivre. Étant donnés son milieu et sa
+structure, il y a pour chaque genre de créatures une série d'actions
+destinées par leurs genres, leurs degrés et leurs combinaisons, à
+assurer la plus haute conservation que permette la nature de l'être.
+L'animal, comme l'homme, a besoin de nourriture, de chaleur, d'activité,
+de repos, etc.; ces besoins doivent être satisfaits à certains degrés
+relatifs pour rendre sa vie complète. La conservation de sa race
+implique la satisfaction d'appétits spéciaux, sexuels et
+philoprogénitifs, dans des proportions légitimes. Par suite, on peut
+supposer pour les activités de chaque espèce, une formule qui (on
+pourrait développer cette idée) constituerait pour cette espèce un
+système de moralité. Mais un tel système de moralité aurait peu ou point
+de rapports avec le bien-être d'autres êtres que l'individu lui-même ou
+sa race. Un être inférieur étant, comme il l'est, indifférent aux
+individus de sa propre espèce, et ordinairement hostile aux individus
+des autres espèces, la formule de sa vie ne tiendrait aucun compte de
+l'existence de ceux avec lesquels il se rencontre, ou plutôt une telle
+formule impliquerait que la conservation de sa vie est en opposition
+avec la conservation de celle des autres.</p>
+
+<p>Mais en s'élevant des espèces inférieures à l'être de l'espèce la plus
+élevée, l'homme, ou, plus strictement, en s'élevant de l'homme de la
+phase pré-sociale à l'homme de la phase sociale, la formule doit
+contenir un facteur additionnel. Bien qu'il ne soit pas particulier à la
+vie humaine sous sa forme développée, la présence de ce facteur est
+cependant, au plus haut degré, caractéristique de cette vie. Bien qu'il
+y ait des espèces inférieures qui montrent de la sociabilité dans une
+très large mesure, et bien que, dans la formule de leurs existences
+complètes, on ait à tenir compte des relations qui naissent de l'union,
+cependant notre propre espèce doit, à tout prendre, être distinguée
+comme ayant pour la vie complète une formule qui reconnaît spécialement
+les relations de chaque individu avec les autres en présence desquels et
+en coopération avec lesquels il lui faut vivre.</p>
+
+<p>Ce facteur additionnel, dans le problème de la vie complète, est, en
+vérité, si important que les modifications de conduite qu'il a rendues
+nécessaires en sont venues à former une partie capitale du code de la
+conduite. Comme les inclinations héréditaires, qui se rapportent
+directement à la conservation de la vie individuelle, sont très
+exactement ajustées aux besoins, il n'a pas été nécessaire d'insister
+sur le fait qu'il est bon pour la conservation de soi-même de se
+conformer à ces inclinations. Réciproquement, comme ces inclinations
+développent des activités qui sont souvent en conflit avec les activités
+des autres, et comme les sentiments qui correspondent aux droits
+d'autrui sont relativement faibles, les codes de morale insistent avec
+force sur les empêchements d'agir qui résultent de la présence de nos
+semblables.</p>
+
+<p>Ainsi, au point de vue sociologique, la morale n'est rien autre qu'une
+explication définie des formes de conduite qui conviennent à l'état de
+société, de telle sorte que la vie de chacun et de tous puisse être la
+plus complète possible, à la fois en longueur et en largeur.</p>
+
+<p>49. Mais ici, nous rencontrons un fait qui nous empêche de placer ainsi
+en première ligne le bien-être des citoyens considérés individuellement,
+et nous oblige de mettre en première ligne le bien-être de la société
+considérée comme un tout. La vie de l'organisme social doit, en tant que
+fin, prendre rang au-dessus des existences de ses unités. Ces deux fins
+ne sont pas en harmonie à l'origine, et, malgré la tendance à les mettre
+en harmonie, elles sont encore partiellement en conflit.</p>
+
+<p>A mesure que l'état social se consolide, la conservation de la société
+devient un moyen de conserver ses unités. La vie en commun s'est établie
+parce que, en somme, on a reconnu qu'elle était plus avantageuse pour
+tous que la vie dans l'isolement, et cela implique que maintenir cette
+combinaison c'est maintenir les conditions d'une existence plus
+satisfaisante que celle que les personnes unies dans cette combinaison
+auraient de toute autre manière. Par suite, la conservation de la
+société par elle-même devient un but prochain qui prend le pas sur le
+but dernier, la conservation de l'individu.</p>
+
+<p>Cette subordination du bien-être personnel à celui de la société est
+cependant contingente: elle dépend de la présence de sociétés
+antagonistes. Tant que l'existence d'une société est mise en péril par
+les actes de communautés voisines, il reste vrai que les intérêts des
+individus doivent être sacrifiés à ceux de la communauté, autant que
+cela est nécessaire au salut de la communauté. Si cette vérité est
+manifeste, il est manifeste aussi, par voie de conséquence, que, lorsque
+cesse l'antagonisme social, cette nécessité de sacrifier les droits
+privés aux droits publics cesse aussi; ou plutôt les droits publics
+cessent d'être en opposition avec les droits privés. Le but dernier a
+toujours été de favoriser les existences individuelles, et, si ce but
+dernier a été subordonné à la fin prochaine de sauver l'existence de la
+communauté, la seule raison en a été que cette fin prochaine était une
+condition pour atteindre la fin dernière. Lorsque l'agrégat n'est plus
+en danger, l'objet final poursuivi, le bien-être des unités, n'ayant
+plus besoin d'être subordonné, devient l'objet immédiat de la poursuite.</p>
+
+<p>Ainsi, nous avons à donner des conclusions différentes touchant la
+conduite humaine, suivant que nous avons affaire à un état de guerre
+habituel ou éventuel, ou à un état de paix permanent et général.
+Examinons ces deux états et ces deux sortes de conséquences.</p>
+
+<p>50. Actuellement, l'homme individuel doit tenir compte, comme il
+convient, dans la conduite de sa vie, des existences d'autres êtres qui
+appartiennent à la même société, et en même temps il est quelquefois
+appelé à mépriser l'existence de ceux qui appartiennent à d'autres
+sociétés. La même constitution mentale ayant à satisfaire à ces deux
+nécessités est fatalement en désaccord avec elle-même, et la conduite
+corrélative, ajustée d'abord à un besoin, ensuite à l'autre, ne peut pas
+être soumise à un système moral qui soit bien conséquent.</p>
+
+<p>Tantôt nous devons haïr et détruire nos semblables, tantôt les aimer et
+les assister. Employez tous les moyens pour tromper, nous dit l'un des
+deux codes de conduite, et l'autre nous dit en même temps d'être de
+bonne foi dans nos paroles et dans nos actes. Saisissez-vous de tout ce
+qui appartient aux autres, et brûlez ce que vous ne pouvez emporter est
+une des injonctions de la religion de la guerre, tandis que la religion
+de l'amitié condamne comme des crimes le vol et l'incendie. Tant que la
+conduite se compose ainsi de deux parts opposées l'une à l'autre, la
+théorie de la conduite reste confuse.</p>
+
+<p>Il coexiste une incompatibilité analogue entre les sentiments qui
+correspondent respectivement aux formes de coopérations requises pour la
+vie militaire et pour la vie industrielle. Tant que les antagonismes
+sociaux sont habituels, et tant que, pour rendre efficace l'action
+contre d'autres sociétés, une grande soumission à ceux qui commandent
+est nécessaire, il faut pratiquer surtout la vertu de la fidélité et le
+devoir d'une obéissance implicite: le mépris de la volonté du chef est
+puni de mort. Mais lorsque la guerre cesse d'être chronique, et lorsque
+les progrès de l'industrie habituent les hommes à défendre leurs propres
+droits tout en respectant les droits d'autrui, la fidélité devient moins
+profonde, l'autorité du chef est mise en question ou même niée par
+rapport à diverses actions, à diverses croyances privées. Les lois de
+l'Etat sont bravées avec succès dans plusieurs directions, et
+l'indépendance politique des citoyens est bientôt regardée comme un
+droit qu'il est vertueux de défendre et honteux d'abandonner. Il arrive
+nécessairement que, dans la transition, ces sentiments opposés se mêlent
+d'une manière peu harmonieuse.</p>
+
+<p>Il en est encore de même pour les institutions domestiques sous les deux
+régimes. Tant que le premier domine, il est honorable de posséder un
+esclave, et chez un esclave la soumission est digne d'éloges; mais, à
+mesure que le second se développe, c'est un crime d'avoir des esclaves,
+et l'obéissance servile excite le mépris. Il n'en est pas autrement dans
+la famille. La sujétion des femmes par rapport aux hommes, complète tant
+que la guerre est habituelle, mais adoucie à mesure que les occupations
+pacifiques en prennent la place, en vient peu à peu à être regardée
+comme injuste, et l'on proclame enfin l'égalité des sexes devant la loi.
+En même temps se modifie l'opinion touchant le pouvoir paternel. Le
+droit autrefois incontesté du père sur la vie de ses enfants est nié, et
+le devoir d'une soumission absolue à la volonté paternelle, longtemps
+affirmé sans réserve, se change en celui d'une obéissance renfermée dans
+des limites raisonnables.</p>
+
+<p>Si la relation entre la vie d'antagonisme avec des sociétés étrangères
+et la vie de coopération pacifique au dedans de chaque société était une
+relation constante, on pourrait trouver quelque compromis permanent
+entre les règles opposées de la conduite appropriée aux deux manières de
+vivre. Mais, comme cette relation est variable, le compromis ne peut
+jamais être que temporaire. On tend toujours à une harmonie entre les
+croyances et les besoins. Ou bien les arrangements sociaux sont
+graduellement changés, jusqu'à ce qu'ils arrivent à être en harmonie
+avec les idées et les sentiments dominants; ou bien, si les conditions
+du milieu s'opposent à un changement des arrangements sociaux, les
+habitudes de vie qu'elles rendent nécessaires modifient les idées
+dominantes et les sentiments dans la mesure qu'il faut. De là, pour
+chaque genre et chaque degré d'évolution sociale déterminé par un
+conflit au dehors et l'union au dedans, il y a un compromis approprié
+entre le code moral de l'hostilité et le code moral de l'amitié: non
+pas, à la vérité, un compromis définitif, durable, mais un compromis de
+bonne foi.</p>
+
+<p>Ce compromis, bien qu'il puisse être vague, ambigu, illogique, fait
+cependant autorité pour un temps. Car si, comme on l'a montré plus haut,
+le bien-être de la société doit prendre le pas sur le bien-être des
+individus qui la composent, pendant ces phases où les individus pour se
+sauver eux-mêmes doivent sauver leur société, un tel compromis
+temporaire entre les deux codes de conduite, par cela même qu'il
+pourvoit comme il convient à la défense extérieure en même temps qu'il
+favorise le plus qu'il est possible en pratique la coopération interne,
+contribue à la conservation de la vie au plus haut degré et obtient
+ainsi la sanction dernière. Par suite, les morales perplexes et
+inconséquentes dont chaque société et chaque époque nous montrent des
+exemples plus ou moins dissemblables, sont justifiées chacune en
+particulier comme étant approximativement les meilleures possibles dans
+les circonstances données.</p>
+
+<p>Mais, par leurs définitions mêmes, de telles moralités appartiennent à
+une conduite incomplète, et non à la conduite entièrement développée.
+Nous avons vu que les ajustements d'actes à leurs fins qui, tout en
+constituant les manifestations extérieures de la vie, favorisent la
+continuation de la vie, tendent vers une certaine forme idéale dont
+s'approche maintenant l'homme civilisé. Mais cette forme n'est pas
+atteinte tant que continuent les agressions d'une société contre une
+autre. Il importe peu que l'obstacle au développement complet de la vie
+provienne de crimes de compatriotes ou de crimes d'étrangers; si ces
+crimes se produisent, l'état que nous avons défini n'existe pas encore.
+On arrive à la limite de l'évolution de la conduite pour les membres de
+chaque société, seulement lorsque, cette limite ayant été atteinte aussi
+par les membres d'autres sociétés, les causes d'antagonisme
+international prennent fin en même temps que les causes d'antagonisme
+entre individus.</p>
+
+<p>Ayant reconnu ainsi, du point de vue sociologique, le besoin et
+l'autorité de ces systèmes de morale qui changent en même temps que les
+rapports entre les activités guerrières et les activités pacifiques,
+nous avons à considérer, du même point de vue, le système de morale
+propre à l'état où les activités pacifiques ne sont plus troublées.</p>
+
+<p>51. Si, excluant toute idée de dangers ou d'obstacles provenant de
+causes extérieures à une société, nous nous appliquons à spécifier les
+conditions dans lesquelles la vie de chaque personne, et par suite de
+l'agrégat, peut être la plus grande possible, nous arrivons à certaines
+propositions simples qui, telles qu'elles sont ici posées, prennent la
+forme de truismes.</p>
+
+<p>En effet, comme nous l'avons vu, la définition de cette vie, la plus
+haute qui accompagne la conduite complètement développée, exclut
+elle-même tout acte d'agression, non seulement le meurtre, l'attaque à
+main armée, le vol et généralement les offenses les plus graves, mais
+les moindres offenses, telles que la diffamation, tout dommage causé à
+la propriété et ainsi de suite. En portant directement atteinte à
+l'existence individuelle, ces actes causent indirectement une
+perturbation de la vie sociale. Les crimes contre les autres provoquent
+un antagonisme en retour, et, s'ils sont nombreux, l'association perd
+toute cohésion. Par suite, que l'on considère l'intégrité du groupe
+lui-même comme fin, ou que la fin considérée soit l'avantage
+définitivement assuré aux unités du groupe par la conservation de son
+intégrité, ou encore que l'avantage immédiat de ses unités prises
+séparément soit la fin considérée, la conséquence est la même: de
+pareils actes sont en opposition avec l'achèvement de la fin. Que ces
+inférences soient évidentes d'elles-mêmes et familières à tous (comme le
+sont à la vérité les premières inférences tirées des données de toute
+science qui arrive à la période déductive), ce n'est pas une raison pour
+nous de passer légèrement sur ce fait extrêmement important que, du
+point de vue sociologique, l'on voit les lois morales essentielles
+découler comme corollaires de la définition d'une vie complète se
+développant dans des conditions sociales.</p>
+
+<p>Ce n'est cependant pas assez de respecter ces lois fondamentales de la
+morale. Des hommes associés qui vivraient séparément sans se faire tort
+les uns aux autres, mais sans s'assister non plus, ne recueilleraient de
+leur association aucun autre avantage que de vivre en société. Si, alors
+qu'il n'y a pas coopération pour des projets défensifs (ce qui est ici
+exclu par hypothèse), il n'y a pas non plus coopération pour la
+satisfaction des besoins, l'état social perd presque, sinon entièrement,
+sa raison d'être. Il y a des peuples, il est vrai, qui vivent dans une
+condition peu éloignée de celle-là, tels que les Esquimaux. Mais bien
+que ces hommes, n'ayant pas besoin de s'unir pour la guerre qui leur est
+inconnue, vivent de telle sorte que chaque famille soit essentiellement
+indépendante des autres, il se présente cependant des occasions d'agir
+en commun. En réalité, il est à peine possible de concevoir que des
+familles puissent vivre les unes à côté des autres sans jamais se donner
+un mutuel secours.</p>
+
+<p>Néanmoins, que cet état existe réellement ou qu'on s'en rapproche
+seulement dans certains pays, nous devons ici reconnaître comme
+hypothétiquement possible un état dans lequel ces seules lois morales
+fondamentales soient suivies, pour observer, sous leurs formes simples,
+quelles sont les conditions négatives d'une vie sociale harmonique. Que
+les membres d'un groupe social coopèrent ou non, certaines limitations à
+leurs activités individuelles sont rendues nécessaires par leur
+association, et, après les avoir reconnues comme se produisant en
+l'absence de toute coopération, nous serons mieux préparés à comprendre
+comment on s'y conforme lorsque la coopération commence.</p>
+
+<p>52. En effet, que les hommes vivent ensemble d'une manière tout à fait
+indépendante, en évitant seulement avec soin de s'attaquer, ou que,
+passant de l'association passive à l'association active, ils réunissent
+leurs efforts, leur conduite doit être telle que l'achèvement des fins
+par chacun ne soit au moins pas empêché. Il devient évident que,
+lorsqu'ils agissent en commun, non seulement il ne doit pas en résulter
+plus de difficulté, mais au contraire plus de facilité, puisque, en
+l'absence de ce résultat, à savoir de rendre une fin plus facile à
+atteindre, il ne peut y avoir aucune raison d'agir en commun. Quelle
+forme doivent donc prendre les empêchements mutuels quand la coopération
+commence? ou plutôt quels sont, outre les empêchements mutuels primitifs
+et déjà spécifiés, ces empêchements mutuels secondaires nécessaires pour
+rendre la coopération possible?</p>
+
+<p>Un homme qui, vivant dans l'isolement, emploie ses efforts à la
+poursuite d'une fin, est dédommagé de cet effort en atteignant cette
+fin, et arrive ainsi à avoir satisfaction. S'il dépense ses efforts sans
+arriver à la fin voulue, il en résulte qu'il n'est pas satisfait. Etre
+satisfait, ne pas l'être sont la mesure du succès et de l'insuccès dans
+les actes par lesquels on soutient sa vie, puisque ce que l'on atteint
+au prix d'un effort est quelque chose qui directement ou indirectement
+favorise le développement de la vie, et par là compense l'effort; tandis
+que si l'effort n'aboutit pas, rien ne paye la dépense que l'on a faite,
+et la vie doit en souffrir en proportion. Que doit-il en résulter
+lorsque les hommes unissent leurs efforts? La réponse sera plus claire
+si nous prenons les formes successives de coopération dans l'ordre de
+leur complexité croissante. Nous pouvons distinguer comme coopération
+homogène: 1º celle dans laquelle des efforts égaux sont unis pour
+obtenir des fins semblables dont on jouira simultanément. Comme
+coopération non complètement homogène, nous pouvons distinguer: 2º celle
+dans laquelle des efforts égaux sont unis pour obtenir des fins
+semblables dont on ne jouira pas simultanément. Une coopération dont
+l'hétérogénéité est plus marquée est: 3º celle dans laquelle des efforts
+inégaux sont unis pour obtenir des fins semblables. Enfin arrive la
+coopération qui est décidément hétérogène: 4º celle dans laquelle des
+efforts différents sont unis pour obtenir des fins différentes.</p>
+
+<p>La plus simple et la première de ces formes, dans laquelle des facultés
+humaines, de même nature et de même degré, sont unies pour la poursuite
+d'un bien auquel, lorsqu'il est obtenu, tous participent, est
+représentée par un exemple très familier dans la poursuite d'une proie
+par les hommes primitifs; cette forme la plus simple et la plus ancienne
+d'une coopération industrielle est aussi celle qui diffère le moins de
+la coopération guerrière; car les coopérateurs sont les mêmes, et les
+procédés, également destructifs de la vie, sont analogues de part et
+d'autre. La condition pour qu'une telle coopération puisse être
+continuée avec succès est que les coopérateurs partagent également les
+produits. Chacun pouvant ainsi se payer lui-même en nourriture pour
+l'effort dépensé, et en outre atteindre certaines fins désirées, comme
+d'entretenir sa famille, se trouve satisfait; il n'y a pas là
+d'agression de l'un contre l'autre, et la coopération est harmonique.
+Naturellement, le produit partagé ne peut être grossièrement
+proportionné aux efforts particuliers unis pour l'obtenir; mais les
+sauvages, comme cela doit être pour que la coopération soit harmonique,
+reconnaissent en principe que les efforts combinés doivent séparément
+rapporter des avantages équivalents, comme ils l'auraient fait s'ils
+avaient été séparés. Bien plus, au delà du fait de recevoir des parts
+égales en retour de travaux qui sont approximativement égaux, on
+s'efforce ordinairement de proportionner l'avantage au mérite, en
+assignant quelque chose de plus, sous la forme de la meilleure part ou
+du trophée, à celui qui a tué le gibier. Evidemment, si l'on s'éloigne
+trop de ce système de partager les avantages quand il y a eu partage
+d'efforts, la coopération cesse. Chaque chasseur préférera faire le
+mieux qu'il pourra pour son propre compte.</p>
+
+<p>Passant de ce cas le plus simple de coopération à un cas qui n'est pas
+tout à fait aussi simple,--cas dans lequel l'homogénéité est
+incomplète--demandons-nous comment un membre d'un groupe peut être
+conduit, sans cesser d'être satisfait, à prendre de la peine pour
+atteindre un avantage dont, lorsqu'il sera atteint, un autre profitera
+seul? Il est clair qu'il peut le faire, à la condition que l'autre
+prendra dans la suite tout autant de peine pour qu'il puisse de même à
+son tour profiter de l'avantage qui en résultera. Cet échange d'efforts
+équivalents est la forme que prend la coopération sociale quand il n'y a
+encore que peu ou point de division du travail, excepté entre les deux
+sexes. Par exemple, les Bodos et les Dhimals «s'assistent mutuellement
+l'un l'autre, à l'occasion, soit pour construire leurs maisons, soit
+pour cultiver leurs champs.» Ce principe: Je vous aiderai si vous
+m'aidez, ordinaire dans les peuplades simples où les occupations sont de
+genre semblable et dont on se sert aussi à l'occasion dans des peuples
+plus avancés, est un principe par lequel le rapport entre l'effort et
+l'avantage n'est pas maintenu directement, mais bien indirectement. Car,
+tandis que les activités humaines, lorsqu'elles s'exercent séparément,
+ou s'unissent comme dans l'exemple donné plus haut, sont immédiatement
+payées de leur effort par un avantage, dans cette dernière forme de
+coopération, l'avantage obtenu par un effort s'échange contre un
+avantage semblable que l'on recevra plus tard, lorsqu'on le demandera.
+Dans ce cas comme dans le précédent, la coopération ne peut être
+maintenue que si les conventions que l'on a tacitement faites sont
+observées. Car si elles n'étaient pas habituellement observées, on
+refuserait ordinairement de rendre le service demandé, et chacun
+s'arrangerait de manière à agir pour son compte le mieux possible. Tous
+les avantages que peut donner l'union des efforts pour faire ce qui
+dépasse le pouvoir d'individus isolés, ne pourraient être obtenus.
+Ainsi, à l'origine, l'observation des contrats qui sont implicitement
+sinon expressément conclus devient une condition de la coopération
+sociale, et par suite du développement social.</p>
+
+<p>De ces formes simples de coopération dans lesquelles les travaux que les
+hommes entreprennent sont du même genre, passons aux formes plus
+complexes dans lesquelles ces travaux sont de genres différents. Lorsque
+des hommes s'entr'aident pour bâtir des huttes ou pour abattre des
+arbres, le nombre des jours de travail donnés maintenant par l'un à
+l'autre est facilement balancé par un égal nombre de jours de travail
+donnés par l'autre au premier. Mais lorsque la division du travail
+commence, lorsqu'il vient à se faire des transactions entre l'un qui
+fabrique des armes et l'autre qui prépare des peaux pour servir de
+vêtements, ou entre celui qui cultive et celui qui pêche du poisson, il
+n'est facile de mesurer leurs travaux ni au point de vue de leurs
+quantités ni au point de vue de leurs qualités relatives; avec la
+multiplication des occupations qui implique les variétés nombreuses
+d'habileté et de puissance, il cesse d'y avoir quoi que ce soit qui
+ressemble à une équivalence manifeste entre des efforts intellectuels et
+des efforts physiques comparés les uns aux autres, ou entre leurs
+produits. Il en résulte que la convention ne peut pas être considérée
+comme toute faite, comme lorsqu'il s'agit d'échanger des choses de même
+genre: il faut l'établir expressément. Si A consent à ce que B
+s'approprie un produit de son habileté spéciale, à la condition qu'il
+lui soit permis de s'approprier un produit différent de l'habileté
+spéciale de B, il en résulte que, comme l'équivalence des deux produits
+ne peut pas être déterminée par une comparaison directe de leurs
+quantités et de leurs qualités, on doit bien s'entendre sur la quantité
+de l'un de ces produits, qui peut être prise en échange d'une certaine
+quantité de l'autre.</p>
+
+<p>C'est donc par suite d'une convention volontaire, non plus tacite et
+vague, mais déclarée et définie, que la coopération peut se continuer
+harmonieusement, lorsque la division du travail s'est établie. Comme
+dans la coopération la plus simple, où des efforts semblables étaient
+unis pour assurer un bien commun, le mécontentement causé chez ceux qui,
+après avoir dépensé leurs peines, n'obtiennent pas leur part du bien,
+les porte à cesser toute coopération; comme dans une coopération plus
+avancée, qui consiste dans l'échange de travaux égaux de même genre
+fournis en différents temps, on se dégoûte de coopérer si l'on n'obtient
+pas l'équivalent de travail que l'on était en droit d'attendre; de même,
+dans cette coopération développée, si l'un manque de fournir à l'autre
+ce qui avait été ouvertement reconnu comme étant d'une valeur égale au
+travail ou au produit fourni, il en résulte que la coopération est
+entravée par le mécontentement. Evidemment, lorsque les antagonismes
+ainsi causés empêchent le développement des unités, la vie de l'agrégat
+est mise en danger par l'amoindrissement de la cohésion.</p>
+
+<p>53. Outre ces dommages relativement directs, spéciaux et généraux, il
+faut noter des dommages indirects. Comme cela résulte déjà du
+raisonnement du précédent paragraphe, non seulement l'intégration
+sociale, mais encore la différenciation sociale est empêchée par la
+rupture du contrat.</p>
+
+<p>Dans la deuxième partie des <i>Principes de sociologie</i>, on a montré que
+les principes fondamentaux de l'organisation sont les mêmes pour un
+organisme individuel et pour un organisme social, parce qu'ils sont
+composés l'un et l'autre de parties mutuellement dépendantes. Dans un
+cas comme dans l'autre, l'hypothèse d'activités différentes exercées par
+les membres composants est possible, à la condition seulement qu'ils
+profitent séparément à des degrés convenables des activités les uns des
+autres. Pour mieux voir ce qui en résulte par rapport aux structures
+sociales, notons d'abord ce qui en résulte par rapport aux structures
+individuelles.</p>
+
+<p>Le bien-être d'un corps vivant implique un équilibre approximatif entre
+la perte et la réparation. Si les activités entraînent une dépense qui
+n'est pas compensée par la nutrition, le dépérissement s'ensuit. Si les
+tissus peuvent emprunter au sang enrichi par la nourriture des
+substances suffisantes pour remplacer celles que le travail a usées, la
+vigueur peut se maintenir, et, si le gain excède la perte, il en résulte
+un accroissement.</p>
+
+<p>Ce qui est vrai du tout dans ses relations avec le monde extérieur n'est
+pas moins vrai des parties dans leurs relations entre elles. Chaque
+organe, comme l'organisme entier, se détériore par l'accomplissement de
+sa fonction, et doit se restaurer avec les matériaux qui lui sont
+apportés. Si la quantité des matériaux qui lui sont fournis par le
+concours des autres organes est insuffisante, cet organe particulier
+dépérit. S'ils sont en assez grande quantité, il peut conserver son
+intégrité. S'ils sont en excès, il peut s'accroître. Dire que cet
+arrangement constitue le contrat physiologique, c'est user d'une
+métaphore qui ne semble pas juste et qui est essentiellement exacte. Car
+les relations de structure sont réellement telles que, grâce à un
+système régulateur central, chaque organe est approvisionné de sang en
+proportion du travail qu'il fait. Comme on l'a marqué (<i>Principes de
+sociologie</i>, § 254), les animaux bien développés sont constitués de
+telle sorte que chaque muscle ou chaque viscère, quand il est appelé à
+agir, envoie aux centres vaso-moteurs, à travers certaines fibres
+nerveuses, une impulsion causée par son action; et alors, par d'autres
+fibres nerveuses, se produit une impulsion qui cause une dilatation de
+ses vaisseaux sanguins. C'est dire que toutes les autres parties de
+l'organisme, lorsqu'elles exigent conjointement un travail d'un organe,
+commencent aussitôt par le payer en sang. Dans l'état ordinaire
+d'équilibre physiologique, la perte et le gain se balancent, et l'organe
+ne change pas sensiblement. Si la somme de sa fonction est accrue dans
+des limites assez modérées pour que les vaisseaux sanguins de cette
+région puissent apporter une quantité de sang accrue dans la même
+proportion, l'organe se développe; outre qu'il répare sa perte par son
+gain, il fait un profit par le surplus de son activité; il est ainsi en
+état, grâce au développement de sa structure, de faire face à des
+demandes supplémentaires. Mais, si les demandes qui lui sont faites
+deviennent si grandes que les matériaux fournis ne puissent suffire à la
+dépense, soit parce que les vaisseaux sanguins de la région ne sont pas
+assez larges, soit pour une autre cause, l'organe commence à décroître
+par suite de l'excès de la perte par rapport à la réparation: il se
+produit alors ce que l'on appelle une atrophie. Or, puisque chacun des
+organes doit ainsi être payé en nourriture pour ses services par les
+autres, il s'ensuit que le balancement d'un équilibre convenable entre
+leurs demandes et leurs recettes respectives est requis, directement
+pour le bien-être de chaque organe et indirectement pour le bien-être de
+l'organisme. Car, dans un tout formé de parties mutuellement
+dépendantes, ce qui empêche l'accomplissement légitime du devoir d'une
+partie réagit d'une manière funeste sur toutes les parties.</p>
+
+<p>Avec un changement convenable des termes, ces propositions et ces
+inférences sont vraies pour une société. La division sociale du travail,
+qui est parallèle à tant d'autres égards à la division physiologique du
+travail, lui est parallèle aussi à cet égard. Comme on l'a montré tout
+au long dans les <i>Principes de sociologie</i> (deuxième partie) chaque
+ordre de fonctionnaires et chaque ordre de producteurs, accomplissant
+séparément quelque action ou fabriquant quelque article non pour
+satisfaire directement à leurs besoins, mais pour satisfaire à ceux de
+leurs concitoyens en général qui sont occupés autrement, ne peuvent
+continuer à le faire qu'autant que les efforts dépensés et le profit
+qu'ils en retirent sont approximativement équivalents. Les organes
+sociaux, comme les organes individuels, restent stationnaires s'ils
+jouissent en des proportions normales des avantages produits par la
+société considérée comme un tout. Si les demandes faites à une industrie
+ou à une profession s'accroissent d'une manière inusitée, et si ceux qui
+y sont engagés font des profits excessifs, un plus grand nombre de
+citoyens s'adonnent à cette industrie ou à cette profession, et la
+structure sociale que leurs membres constituent se développe; au
+contraire, la diminution des demandes, et par suite des profits, ou
+conduit leurs membres à chercher d'autres carrières, ou arrête les
+accessions nécessaires pour remplacer ceux qui meurent, et la structure
+dépérit. Ainsi se maintient entre les forces des parties composantes la
+proportion qui peut le mieux produire le bien-être du tout.</p>
+
+<p>Remarquez maintenant que la condition première pour arriver à ce
+résultat est d'observer le contrat. Si les membres d'une partie
+manquent souvent de payer ou ne payent pas la somme convenue, alors,
+comme les uns sont ruinés et que les autres renoncent à leur occupation,
+la partie diminue, et, si auparavant elle était simplement capable de
+remplir son devoir, elle en est incapable maintenant, et la société
+souffre. Ou bien si les besoins sociaux donnent un grand accroissement à
+une fonction, et que les membres qui la remplissent soient mis en état
+d'obtenir pour leurs services des prix extraordinairement élevés, la
+fidélité aux engagements pris de leur payer ces prix élevés est le seul
+moyen d'attirer à cette partie un nombre de membres supplémentaires
+assez considérable pour la rendre capable de suffire à l'augmentation
+des demandes. Car les citoyens ne viendront pas à cette partie s'ils
+s'aperçoivent que les hauts prix dont on est convenu ne sont pas payés.</p>
+
+<p>Ainsi, en un mot, la base de toute coopération est la proportion établie
+entre les bénéfices reçus et les services rendus. Sans cela, il ne peut
+y avoir de division physiologique du travail; sans cela, il ne peut y
+avoir de division sociologique du travail. Et puisque la division du
+travail, physiologique ou sociologique, profite au tout et à chaque
+partie, il en résulte que le bien-être à la fois spécial et général
+dépend du maintien des arrangements qui lui sont nécessaires. Dans une
+société, de pareils arrangements sont maintenus seulement si les
+marchés, exprès ou tacites, sont observés. De telle sorte qu'outre cette
+première condition pour la coexistence harmonique des membres d'une
+société, à savoir que les unités qui la composent ne doivent pas
+s'attaquer directement les unes les autres, il y a cette seconde
+condition qu'elles ne doivent pas s'attaquer indirectement en violant
+les conventions.</p>
+
+<p>54. Mais nous avons maintenant à reconnaître que l'observation complète
+de ces conditions, primitives et dérivées, ne suffit pas. La coopération
+sociale peut être telle que personne ne soit empêché d'obtenir la
+récompense normale de ses efforts, que chacun, au contraire, soit aidé
+par un échange équitable de services, et cependant il peut encore rester
+beaucoup à faire. Il y a une forme théoriquement possible de société,
+purement industrielle dans ses activités, qui, tout en s'approchant de
+l'idéal moral dans son code de conduite plus qu'aucune autre société non
+purement industrielle, n'atteint pas pleinement cet idéal.</p>
+
+<p>Car si l'industrialisme veut que la vie de chaque citoyen soit telle
+qu'elle puisse se passer sans agressions directes ou indirectes contre
+les autres citoyens, il n'exige pas que la vie de chacun soit telle
+qu'elle favorise directement le développement de celle des autres. Ce
+n'est pas une conséquence nécessaire de l'industrialisme, en tant qu'il
+est ainsi défini, que chacun, outre les avantages procurés et reçus par
+l'échange des services, procure ou reçoive d'autres avantages. On peut
+concevoir une société formée d'hommes dont la vie soit parfaitement
+inoffensive, qui observent scrupuleusement leurs contrats, qui élèvent
+avec soin leurs enfants, et qui cependant, en ne se procurant aucun
+avantage au delà de ceux dont ils sont convenus, n'atteignent pas à ce
+degré le plus élevé de la vie qui n'est possible qu'autant que l'on rend
+des services gratuits. Des expériences journalières prouvent que chacun
+de nous s'exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens,
+si personne ne nous donnait une assistance sans retour. La vie de chacun
+de nous serait plus ou moins compromise s'il nous fallait sans secours
+et par nous seuls affronter tous les hasards. En outre, si personne ne
+faisait rien de plus pour ses concitoyens que ce qui est exigé pour la
+stricte observation d'un contrat, les intérêts privés souffriraient de
+cette absence de tout souci pour les intérêts publics. La limite de
+l'évolution de la conduite n'est donc pas atteinte, jusqu'à ce que, non
+content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard des
+autres, on soit capable d'efforts spontanés pour contribuer au bien-être
+des autres.</p>
+
+<p>On peut montrer que la forme de nature qui ajoute ainsi la bienfaisance
+à la justice est une forme que produit l'adaptation à l'état social.
+L'homme social n'a pas encore mis sa constitution en harmonie avec les
+conditions qui forment la limite de l'évolution, tant qu'il reste de la
+place pour l'accroissement de facultés qui, par leur exercice, causent
+aux autres un avantage positif et à l'individu lui-même une
+satisfaction. Si la présence d'autres hommes, en mettant certaines
+limites à la sphère d'activité de chacun, ouvre certaines autres sphères
+d'activité dans lesquelles les sentiments, tout en arrivant à leur
+propre fin, n'ôtent rien, mais ajoutent aux fins des autres, de
+semblables sphères seront fatalement occupées. La reconnaissance de
+cette vérité cependant ne nous oblige pas à modifier beaucoup la
+conception de l'état industriel exposée plus haut, puisque la sympathie
+est la racine à la fois de la justice et de la bienfaisance.</p>
+
+<p>55. Ainsi le point de vue sociologique de la morale complète les points
+de vue physique, biologique et psychologique, en permettant de découvrir
+les seules conditions dans lesquelles des activités associées peuvent
+s'exercer de telle sorte que la vie complète de chacun s'accorde avec la
+vie complète de tous et la favorise.</p>
+
+<p>A l'origine, le bien-être de groupes sociaux, ordinairement en
+antagonisme avec d'autres groupes semblables, prend le pas sur le
+bien-être individuel, et les règles de conduite, auxquelles on doit
+alors se conformer, empêchent le complet développement de la vie
+individuelle, pour que la vie générale puisse être conservée. En même
+temps, les règles doivent satisfaire autant que possible aux droits de
+la vie individuelle, puisque le bien-être de l'agrégat dépend, dans une
+large proportion, du bien-être des unités.</p>
+
+<p>A mesure que les sociétés deviennent moins dangereuses les unes pour les
+autres, le besoin de subordonner les existences individuelles à la vie
+générale décroît, et, quand on approche d'un état pacifique, la vie
+générale, dont le but éloigné a été dès le commencement de favoriser les
+existences individuelles, fait de ce but son but prochain.</p>
+
+<p>Pendant la transition, des compromis successifs sont rendus nécessaires
+entre le code moral qui affirme les droits de la société contre ceux des
+individus et le code moral qui affirme les droits de l'individu contre
+ceux de la société. Evidemment, aucun de ces compromis, bien qu'ils
+aient de l'autorité pour un temps, n'a d'expression durable ou
+définitive.</p>
+
+<p>Par degrés, à mesure que la guerre diminue; par degrés, à mesure que la
+coopération imposée par la force, indispensable pour lutter avec les
+ennemis du dehors, perd de sa nécessité et fait place à la coopération
+volontaire qui contribue efficacement à assurer la conservation
+intérieure, le code de conduite qui implique une coopération volontaire
+devient de plus en plus clair. Et ce code final, permanent, peut seul
+être formulé en termes définitifs; il constitue ainsi la science de la
+morale, par opposition à la morale empirique.</p>
+
+<p>Les traits essentiels d'un code sous lequel le développement complet de
+la vie est assuré par une coopération volontaire, peuvent être indiqués
+simplement. Ce qui est essentiellement exigé, c'est que les actes utiles
+à la vie que chacun peut accomplir lui rapportent séparément les sommes
+et les sortes d'avantages auxquels ils tendent naturellement; cela
+suppose d'abord qu'il ne souffrira dans sa personne ou sa propriété
+aucune agression directe, et, en second lieu, qu'il ne souffrira aucune
+agression indirecte par violation de contrat. L'observation de ces
+conditions négatives de toute coopération volontaire ayant facilité la
+vie au plus haut degré par l'échange de services dont on est convenu, la
+vie doit être en outre favorisée par l'échange de services qui n'ont été
+l'objet d'aucune convention, le plus haut développement de la vie étant
+atteint seulement lorsque, non contents de s'aider mutuellement à rendre
+leur vie complète par une assistance réciproque spécifiée, les hommes
+s'aident encore autrement à rendre mutuellement leur vie complète.</p>
+
+<a name="c9" id="c9"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>CRITIQUES ET OBSERVATIONS</h4>
+
+<p>56. La comparaison des chapitres précédents les uns avec les autres
+suggère diverses questions auxquelles il faut répondre en partie, sinon
+complètement, avant d'entreprendre de ramener les principes moraux de
+leurs formes abstraites à des formes concrètes.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'admettre que la vie consciente est désirable, c'est
+admettre que la conduite doit être telle qu'elle produise une conscience
+qui soit désirable, une conscience aussi agréable, aussi peu pénible que
+possible. Nous avons vu également que cette supposition nécessaire
+correspond à cette inférence <i>à priori</i>, que l'évolution de la vie a été
+rendue possible seulement par l'établissement de connexions entre les
+plaisirs et les actions avantageuses, entre les peines et les actions
+nuisibles. Mais la conclusion générale atteinte par ces deux voies, bien
+qu'elle couvre le terrain de nos conclusions spéciales, ne nous aide pas
+à atteindre ces conclusions spéciales.</p>
+
+<p>Si les plaisirs étaient tous d'un seul genre et différaient seulement en
+degré; si les peines étaient toutes du même genre et ne différaient que
+par leur degré; si la comparaison des plaisirs aux peines pouvait donner
+des résultats précis, les problèmes de la conduite seraient grandement
+simplifiés. Si les plaisirs et les peines, qui nous portent à certaines
+actions ou nous en détournent, étaient simultanément présents à la
+conscience avec la même vivacité, ou s'ils étaient tous également
+imminents ou également éloignés dans le temps, les problèmes seraient
+encore simplifiés par là. Ils le seraient plus encore, si les plaisirs
+et les peines étaient exclusivement ceux de l'agent. Mais les
+sentiments désirables et ceux qui ne le sont pas sont de différents
+genres; la comparaison quantitative est par là rendue difficile;
+quelques-uns sont présents et d'autres futurs; la difficulté de la
+comparaison quantitative s'accroît d'autant; elle s'augmente encore de
+ce que les uns concernent l'individu lui-même et les autres d'autres
+personnes. Il en résulte que la direction donnée par le principe auquel
+nous arrivons d'abord est peu utile, à moins qu'on ne la complète par la
+direction de principes secondaires.</p>
+
+<p>Déjà, en reconnaissant la subordination nécessaire des sentiments
+présentatifs aux sentiments représentatifs, et la nécessité qui en
+résulte de sacrifier dans un grand nombre de cas le présent à l'avenir,
+nous nous sommes approchés d'un principe secondaire propre à diriger la
+conduite. Déjà aussi, en reconnaissant les limitations que l'état
+d'association impose aux actions humaines, avec le besoin qui en résulte
+de restreindre des sentiments de certains genres par des sentiments
+d'autres genres, nous avons aperçu un autre principe secondaire. Il
+reste encore beaucoup à décider touchant les droits relatifs de ces
+principes de conduite, généraux et spéciaux.</p>
+
+<p>On obtiendra quelque éclaircissement des questions soulevées, en
+discutant ici certaines vues et certains arguments proposés par les
+moralistes passés et contemporains.</p>
+
+<p>57. En se servant du nom d'hédonisme pour désigner la théorie morale qui
+fait du bonheur la fin de toute action, et en distinguant deux formes
+d'hédonisme, égoïste et général suivant que le bonheur cherché est celui
+de l'auteur lui-même ou celui de tous, M. Sidgwick fait observer que
+pour les partisans de cette théorie les plaisirs et les peines sont
+commensurables. Dans sa critique de l'hédonisme égoïste empirique, il
+dit:</p>
+
+<blockquote> «L'hypothèse fondamentale de l'hédonisme, clairement
+ établie, est que tous les sentiments, considérés purement
+ comme sentiments, peuvent être disposés de manière à former
+ une certaine échelle de sentiments désirables, de telle
+ sorte que la mesure dans laquelle chacun est désirable ou
+ agréable soit dans un rapport défini avec celle où tous les
+ autres le sont.» (<i>Méthodes de morale</i>, 2e édit., p. 115.)
+</blockquote>
+
+<p>En affirmant que c'est là l'hypothèse de l'hédonisme, il entreprend de
+montrer toutes les difficultés auxquelles ce calcul donne lieu,
+apparemment pour en conclure que ces difficultés sont autant d'arguments
+contre la théorie hédonistique.</p>
+
+<p>Mais, bien qu'on puisse montrer qu'en désignant l'intensité, la durée la
+certitude et la proximité d'un plaisir ou d'une peine comme autant de
+traits dont on doit tenir compte pour en apprécier la valeur relative,
+Bentham a lui-même fait l'hypothèse dont il s'agit, et bien qu'on puisse
+peut-être avec assez de raison prendre pour accordé que l'hédonisme tel
+qu'il le représente est identique à l'hédonisme en général, il ne me
+semble pas cependant que l'hédoniste, empirique ou autre, doive
+nécessairement admettre cette hypothèse. Que le plus grand excès
+possible des plaisirs sur les peines doive être la fin de l'action,
+c'est une croyance qu'il peut encore soutenir sans contradiction après
+avoir reconnu que les évaluations des plaisirs et des peines sont
+communément vagues et souvent erronées. Il peut dire que, bien que des
+choses indéfinies ne soient pas susceptibles de mesures définies, on
+peut cependant apprécier avec assez de vérité leurs valeurs relatives,
+lorsqu'elles diffèrent considérablement; il peut dire en outre que, même
+si leurs valeurs relatives sont impossibles à déterminer, il est encore
+vrai que celle dont la valeur est plus grande doit être choisie.
+Ecoutons-le.</p>
+
+<p>«Un débiteur qui ne peut me payer m'offre de racheter sa dette en
+mettant à ma disposition l'un des différents objets qu'il possède, une
+parure de diamants, un vase d'argent, un tableau, une voiture. Toute
+autre question écartée, j'affirme que c'est mon intérêt pécuniaire de
+choisir parmi ces objets celui qui a le plus de valeur, mais je ne puis
+dire quel est celui qui a la valeur la plus grande. Cette proposition,
+que c'est mon intérêt pécuniaire de choisir l'objet le plus précieux,
+devient-elle douteuse par là? Ne dois-je pas faire mon choix le mieux
+possible, et, si je choisis mal, dois-je renoncer pour cela à mon
+principe? Dois-je inférer qu'en affaires je ne puis agir selon cette
+règle que, toutes choses égales, la transaction la plus profitable est
+celle qu'il faut préférer, parce que dans plusieurs cas je ne puis dire
+quelle est la plus profitable et que j'ai souvent choisi celle qui l'est
+le moins? Parce que je crois que de plusieurs manières d'agir
+différentes je dois prendre la moins dangereuse, est-ce que je fais
+«l'hypothèse fondamentale» que les manières d'agir peuvent être classées
+au point de vue du danger qu'elles offrent, et dois-je abandonner ma
+croyance si je ne puis les classer ainsi? Si je puis sans contradiction
+ne pas faire cette classification, je puis également sans contradiction
+ne pas rejeter le principe que le plus grand excès possible des plaisirs
+sur les peines doit être la fin de la conduite, sous prétexte que l'on
+ne peut affirmer que «les plaisirs et les peines soient commensurables».</p>
+
+<p>A la fin de ses chapitres sur l'hédonisme empirique, M. Sidgwick
+lui-même dit qu'il «ne pense pas que l'expérience commune du genre
+humain, examinée impartialement, prouve réellement que la théorie de
+l'hédonisme égoïste se détruise nécessairement elle-même;» il ajoute
+cependant que «l'incertitude du calcul hédonistique, on ne peut le nier,
+a un grand poids.» Mais, ici encore, l'hypothèse fondamentale de
+l'hédonisme, à savoir que le bonheur est la fin de l'action, est
+supposée envelopper l'hypothèse que «les sentiments peuvent être
+disposés de manière à former une échelle en proportion de leur valeur
+désirable». Nous avons vu qu'il n'en est rien: l'hypothèse fondamentale
+de cette doctrine n'est en aucune façon invalidée par ce fait que les
+sentiments ne peuvent être ainsi classés.</p>
+
+<p>Il y a encore contre l'argument de M. Sidgwick, une objection non moins
+sérieuse, à savoir que tout ce qu'il dit contre l'hédonisme égoïste
+vaut, et à plus forte raison, contre l'hédonisme général, ou
+l'utilitarisme. Il admet que la valeur de cet argument est la même dans
+les deux cas; «tout le poids, dit-il, que l'on donnera à l'objection
+faite contre cette hypothèse (que les plaisirs et les peines sont
+commensurables), retombera nécessairement sur la présente méthode.» Non
+seulement il en sera ainsi, mais l'objection aura une double valeur. Je
+n'entends pas seulement par là que, comme il le fait remarquer,
+l'hypothèse devient singulièrement compliquée si nous tenons compte de
+tous les êtres sensibles, et si nous considérons la postérité en même
+temps que la génération actuelle. J'entends que, si l'on prend pour fin
+à atteindre le plus grand bonheur des individus formant actuellement une
+seule nation, la série des difficultés que l'on rencontre sur la route
+de l'hédonisme égoïste se complique d'une autre série de difficultés non
+moindres, quand nous passons à l'hédonisme général. Car, s'il faut
+remplir les prescriptions de l'hédonisme général, ce sera sous la
+direction des jugements individuels, ou des jugements portés par des
+groupes, ou des uns et des autres à la fois. Or, l'un quelconque de ces
+jugements, issus d'un seul esprit ou d'un agrégat d'esprits, contient
+nécessairement des conclusions relatives au bonheur d'autres personnes:
+de celles-ci, peu sont connues, et l'on n'en a jamais vu le plus grand
+nombre. Toutes ces personnes ont des natures qui diffèrent de mille
+manières et à mille degrés des natures de celles qui forment les
+jugements, et le bonheur dont elles sont capables individuellement
+diffère de l'une à l'autre, et diffère du bonheur de celles qui forment
+les jugements. Par conséquent, si à la méthode de l'hédonisme égoïste on
+peut objecter que les plaisirs et les peines d'un homme en particulier,
+dissemblables au point de vue du genre, de l'intensité, des
+circonstances, sont incommensurables, on peut faire valoir contre la
+méthode de l'hédonisme général qu'à l'impossibilité de mesurer ensemble
+les plaisirs et les peines de chaque juge en particulier (plaisirs et
+peines dont il doit se servir comme d'étalons), il faut ajouter
+maintenant l'impossibilité bien plus manifeste encore de mesurer
+ensemble les plaisirs et les peines qu'il conçoit comme éprouvés par la
+foule immense des autres hommes, tous constitués autrement que lui et
+différemment les uns des autres.</p>
+
+<p>Bien plus, il y a une triple série de difficultés dans la méthode de
+l'hédonisme général. A la double impossibilité de déterminer la fin
+s'ajoute celle de déterminer les moyens. Si l'hédonisme, égoïste ou
+général, doit passer de la théorie morte à la pratique vivante, des
+actes d'un genre ou d'un autre doivent être résolus pour atteindre les
+objets qu'on se propose; pour apprécier les deux méthodes, nous avons à
+considérer jusqu'à quel point peut être jugée l'efficacité des actes
+respectivement requis. Si, en poursuivant ses propres fins, l'individu
+est exposé à être conduit par des opinions erronées à mal ajuster ses
+actes, il est bien plus exposé encore à être conduit par des opinions
+erronées à mal ajuster des actes plus complexes aux fins plus complexes,
+qui consistent dans le bien-être d'autres hommes. Il en est ainsi s'il
+agit isolément pour le bien d'un petit nombre d'autres personnes; et
+c'est bien pire s'il coopère avec plusieurs pour le bien de tous. Faire
+du bonheur général l'objet immédiat de ses efforts, implique des
+instrumentalités gouvernées par des milliers de personnes invisibles et
+dissemblables, agissant sur des millions d'autres personnes que l'on ne
+voit pas non plus et qui diffèrent entre elles. Même les facteurs peu
+nombreux qui sont connus dans cet immense agrégat d'applications et de
+processus, le sont très imparfaitement; mais la grande majorité est
+inconnue. De telle sorte que même en supposant l'évaluation des plaisirs
+et des peines pour la communauté en général plus praticable, ou même
+aussi praticable que l'évaluation de ses plaisirs ou de ses peines par
+l'individu, cependant le gouvernement de la conduite, en se proposant la
+première de ces fins, est bien plus difficile que le gouvernement de la
+conduite en se proposant l'autre. Par suite, si la méthode de
+l'hédonisme égoïste n'est pas satisfaisante, bien moins satisfaisante
+encore pour les mêmes raisons et pour des raisons analogues est la
+méthode de l'hédonisme général, ou de l'utilitarisme.</p>
+
+<p>Nous découvrons ici la conclusion à laquelle nous nous proposions
+d'aboutir dans la critique précédente. L'objection faite à la méthode
+hédonistique contient une vérité; mais elle contient aussi une erreur.
+Car, tandis que cette proposition, à savoir que le bonheur, individuel
+ou général, est la fin de l'action, n'est pas affaiblie si l'on
+démontre que l'on ne peut sous aucune de ces deux formes l'apprécier en
+mesurant les éléments qui le composent, cependant on peut admettre que
+la direction dans la poursuite du bonheur donnée par une pure balance
+des plaisirs et des peines est, si elle est partiellement praticable
+dans certains cas, futile dans un nombre de cas beaucoup plus
+considérable. On ne se contredit en aucune manière en affirmant que le
+bonheur est la fin dernière des actes et en niant, en même temps, qu'on
+puisse y arriver en faisant du bonheur son but immédiat. Je m'accorde
+avec M. Sidgwick dans cette conclusion que «nous devons admettre qu'il
+est désirable de confirmer ou de corriger les résultats de telles
+comparaisons (des plaisirs et des peines) par une autre méthode à
+laquelle nous puissions trouver une raison de nous fier;» et je vais
+plus loin: je dis que dans un grand nombre de cas la direction de la
+conduite par de semblables comparaisons doit être entièrement mise de
+côté et remplacée par une autre direction.</p>
+
+<p>58. L'opposition sur laquelle nous insistons ici entre la fin
+hédonistique considérée d'une manière abstraite, et la méthode que
+l'hédonisme courant, égoïste ou général, associe à cette fin;
+l'acceptation de l'une, le rejet de l'autre, nous amènent à une franche
+discussion de ces deux éléments cardinaux d'une théorie morale. Je puis
+fort bien commencer cette discussion en critiquant une autre des
+critiques de M. Sidgwick sur la méthode de l'hédonisme.</p>
+
+<p>Bien que nous ne puissions donner aucune explication des plaisirs
+simples que les sens nous procurent, parce qu'ils sont indécomposables,
+nous connaissons distinctement leurs caractères comme états de
+conscience. D'autre part, les plaisirs complexes, formés par la
+composition et la recomposition des idées de plaisirs simples, bien
+qu'on puisse théoriquement les résoudre en leurs éléments, ne sont pas
+faciles à résoudre, et la difficulté de s'en former des conceptions
+intelligibles s'accroît en proportion de l'hétérogénéité de leur
+composition. Tel est spécialement le cas pour les plaisirs qui
+accompagnent nos jeux. En traitant de ces plaisirs, en même temps que de
+ceux de la poursuite en général, pour montrer que «pour se les procurer
+il ne faut pas y penser», M. Sidgwick s'exprime ainsi:</p>
+
+<blockquote> «Un homme qui met toujours en pratique la doctrine
+ épicurienne, ne s'appliquant qu'à rechercher son propre
+ plaisir, n'est pas dans les véritables dispositions d'esprit
+ que demande cette sorte de chasse; son ardeur n'atteint
+ jamais précisément cette âpreté, ce tranchant qui donne au
+ plaisir tout son goût, toute sa saveur. Ici apparaît ce que
+ nous pouvons appeler le paradoxe fondamental de l'hédonisme,
+ à savoir que l'inclination au plaisir, quand elle est trop
+ prédominante, détruit elle-même son objet. Cet effet n'est
+ pas visible, ou il l'est à peine, dans le cas des plaisirs
+ sensuels passifs. Mais dès qu'il s'agit de nos jouissances
+ actives en général, que les activités auxquelles elles se
+ rapportent soient classées comme «corporelles» ou comme
+ «intellectuelles» (et il en est de même d'un grand nombre de
+ plaisirs émotionnels), il est certain que nous ne pouvons
+ nous les procurer, du moins sous leur forme la meilleure,
+ tant que nous concentrons sur elles tous nos efforts.»
+ (<i>Méthodes de morale</i>, 2e édition, p. 41.)
+</blockquote>
+
+<p>Eh bien, je ne crois pas que nous devions regarder cette vérité comme
+paradoxale après avoir analysé comme il faut le plaisir de la poursuite.
+Les principaux éléments de ce plaisir sont: premièrement, une conscience
+renouvelée du pouvoir personnel (rendue vive par un succès actuel et
+partiellement excitée par un succès imminent), laquelle conscience du
+pouvoir personnel, liée dans l'expérience avec des résultats obtenus de
+chaque genre, éveille une vague, mais solide conscience d'avantages à
+obtenir; et, secondement, une représentation des applaudissements que la
+reconnaissance de ce pouvoir par les autres nous a valus auparavant, et
+nous vaudra encore. Les jeux d'adresse nous le prouvent clairement.
+Considéré comme une fin en lui-même, le beau carambolage que fait un
+joueur de billard ne procure aucun plaisir. D'où vient donc le plaisir
+que l'on a à le faire? En partie de la preuve d'habileté que le joueur
+se donne à lui-même, en partie de l'admiration supposée chez ceux qui
+sont témoins de cette démonstration d'habileté; et cette dernière cause
+est la principale, car on se fatigue bientôt de faire des carambolages
+s'il n'y a personne pour les regarder. Si des jeux qui, tout en
+procurant les plaisirs du succès, ne procurent aucun plaisir qui dérive
+de la fin considérée en elle-même, nous passons aux exercices dans
+lesquels la fin, comme source de plaisir, a une valeur intrinsèque, nous
+voyons en substance la même chose. Bien que l'oiseau qu'un chasseur
+rapporte soit bon à manger, cependant sa satisfaction vient
+principalement de ce qu'il a bien tiré et de ce qu'il a ajouté aux
+témoignages qu'il pourra donner de son adresse. Il éprouve immédiatement
+le plaisir de l'amour-propre, et il éprouve aussi le plaisir des éloges,
+sinon immédiatement et pleinement, du moins par représentation; car le
+plaisir idéal n'est pas autre chose qu'un renouvellement affaibli du
+plaisir réel. Ces deux sortes de stimulants agréables présents à
+l'esprit du chasseur pendant la chasse, constituent la masse des désirs
+qui l'excitent à la continuer: car tous les désirs sont des formes
+naissantes de sentiments à acquérir par les efforts qu'ils provoquent.
+Et, bien que pendant la recherche d'un plus grand nombre d'oiseaux ces
+sentiments représentatifs ne soient pas aussi vivement excités que par
+le succès récemment obtenu, ils le sont encore par l'imagination de
+nouveaux succès, et ils font ainsi une jouissance des activités qui
+constituent la poursuite. Ainsi, en reconnaissant comme vrai que les
+plaisirs de la poursuite sont beaucoup plus des plaisirs dérivés de
+l'emploi efficace des moyens que des plaisirs dérivés de la fin
+elle-même, nous voyons disparaître «le paradoxe fondamental de
+l'hédonisme».</p>
+
+<p>Ces remarques concernant la fin et les moyens, et les plaisirs qui
+accompagnent l'usage des moyens comme ajoutés aux plaisirs dérivés de la
+fin, je les ai faites pour attirer l'attention sur un fait d'une
+profonde importance. Pendant l'évolution, il y a eu une superposition de
+séries nouvelles et plus complexes de moyens sur des séries de moyens
+plus anciennes et plus simples, et une superposition des plaisirs qui
+accompagnent l'emploi de ces séries successives de moyens, avec le
+résultat que chacun de ces plaisirs a fini par devenir lui-même une fin.
+Nous avons affaire au commencement à un simple animal qui avale tout
+simplement pour se nourrir ce que le hasard met sur sa route; et ainsi,
+comme nous pouvons le supposer, il apaise un certain genre de faim. Nous
+avons ici la fin primitive de la nutrition avec la satisfaction qui
+l'accompagne, sous leur forme la plus simple. Nous passons à des types
+plus élevés qui ont des mâchoires pour saisir et déchirer une proie; des
+mâchoires qui, par leur action, facilitent l'achèvement de la fin
+primitive. En observant les animaux pourvus de ces organes, nous
+arrivons à nous convaincre que l'usage que ces animaux en font devient
+agréable par lui-même indépendamment de la fin; par exemple, un
+écureuil, toute préoccupation de nourriture mise à part, prend plaisir à
+ronger tout ce qu'il peut attraper. Passant des mâchoires aux membres,
+nous voyons que ceux-ci, servant à quelques êtres pour la poursuite, à
+d'autres pour la fuite, sont également une cause de plaisir par le seul
+exercice; c'est ainsi que bondissent les agneaux et que les chevaux se
+cabrent. Comment l'usage combiné des membres et des mâchoires,
+primitivement destiné à la satisfaction de l'appétit, devient
+graduellement agréable par lui-même, nous le découvrons tous les jours
+si nous remarquons les jeux des chiens. En effet, dans leurs simulacres
+de combats, ils s'amusent à jeter par terre et à déchirer leur proie,
+quand ils l'ont saisie, avant de la dévorer. Si nous en venons à des
+moyens encore plus éloignés de la fin, en particulier à ceux par
+lesquels on capture les animaux auxquels on fait la chasse, nous
+reconnaissons encore par l'observation des chiens que, même lorsqu'il
+n'y a aucun animal à prendre, c'est encore un plaisir que de prendre
+n'importe quoi. L'ardeur avec laquelle un chien se précipite sur les
+pierres qu'on jette devant lui, ou avec laquelle il saute et aboie avant
+de se jeter à l'eau pour y saisir le bâton que l'on tient encore à la
+main, fait bien voir que, abstraction faite de la satisfaction de saisir
+une proie, il trouve un plaisir à poursuivre avec succès un objet qui se
+meut. Nous voyons donc, par tous ces exemples, que le plaisir relatif à
+l'emploi des moyens pour arriver à une fin devient lui-même une fin.</p>
+
+<p>Si maintenant nous considérons ces moyens comme des phénomènes de
+conduite en général, nous pouvons discuter quelques faits dignes de
+remarque, faits qui, si nous en apprécions l'importance, nous aideront à
+développer nos conceptions morales.</p>
+
+<p>L'un d'eux est que, parmi les séries successives de moyens, les
+dernières sont les plus éloignées de la fin primitive, sont, comme
+coordonnant des moyens antérieurs et plus simples, les plus complexes,
+et sont accompagnées de sentiments qui sont plus représentatifs.</p>
+
+<p>Un autre fait est que chaque série de moyens, avec les satisfactions qui
+l'accompagnent, finit par devenir à son tour dépendante d'une série qui
+se produit plus tard. Avant que le gosier avale une proie, il faut que
+les mâchoires la saisissent; avant que les mâchoires déchirent et
+mettent à la portée du gosier un morceau propre à être avalé, il faut la
+coopération des membres et des sens nécessaire pour tuer la proie; avant
+que cette coopération ait à s'exercer, il faut la coopération bien plus
+longue qui constitue la chasse, et même avant celle-ci, il faut des
+activités persistantes des membres, des yeux et du nez pour chercher la
+proie. Le plaisir qui se rapporte à chaque série d'actes, en rendant
+possible le plaisir qui se rattache à la série d'actes qui suit, est
+joint à une représentation de cette série subséquente d'actes et du
+plaisir qu'elle procure, et des autres aussi dans l'ordre de leur
+succession; de telle sorte que, parallèlement aux sentiments qui
+accompagnent la recherche de la proie, se développent partiellement les
+sentiments qui accompagnent la chasse réelle, la destruction réelle,
+l'acte de dévorer et enfin la satisfaction de l'appétit.</p>
+
+<p>Un troisième fait est que l'usage de chaque série de moyens dans un
+ordre convenable constitue une obligation. La conservation de sa vie
+étant regardée comme la fin de sa conduite, l'être vivant est obligé
+d'employer successivement les moyens de trouver une proie, les moyens de
+prendre une proie, les moyens de tuer une proie, les moyens de dévorer
+une proie.</p>
+
+<p>En dernier lieu, il suit que bien que l'apaisement de la faim,
+directement associé au soutien de la vie, reste au bout du compte la
+dernière fin, cependant l'emploi heureux de chaque série de moyens est à
+son tour la fin prochaine, la fin qui prend temporairement le plus
+d'autorité.</p>
+
+<p>59. Les rapports entre moyens et fins ainsi suivis à travers les
+premières phases de l'évolution de la conduite peuvent être suivis à
+travers les dernières, et ils restent vrais de la conduite humaine, même
+jusque dans ses formes les plus élevées. A mesure que, pour mieux
+assurer la conservation de la vie, les séries les plus simples de
+moyens, et les plaisirs qui en accompagnent l'usage, viennent à être
+complétées par les séries plus complexes de moyens et leurs plaisirs,
+celles-ci commencent à avoir le premier rang dans le temps et au point
+de vue de l'autorité. Employer efficacement chaque série plus complexe
+de moyens devient la fin prochaine, et le sentiment qui s'ensuit devient
+l'avantage immédiatement cherché, bien qu'il puisse y avoir et qu'il y
+ait habituellement une conscience associée des fins éloignées et des
+avantages éloignés à obtenir. Un exemple rendra ce parallélisme évident.</p>
+
+<p>Absorbé par ses affaires, le négociant à qui l'on demande quel est son
+but principal dira: C'est de gagner de l'argent. Il convient volontiers
+qu'il désire l'achèvement de cette fin pour rendre plus facile
+l'accomplissement de fins ultérieures. Il sait qu'en cherchant
+directement à gagner de l'argent, il cherche indirectement à se procurer
+des aliments, des habits, un logement et tous les avantages de la vie
+pour lui et pour sa famille. Mais, en admettant que l'argent n'est qu'un
+moyen pour arriver à ces fins, il soutient que les actions qui
+rapportent de l'argent précèdent dans l'ordre du temps et de
+l'obligation les actions diverses et les plaisirs concomitants auxquels
+les premières peuvent servir, et il atteste ce fait que gagner de
+l'argent est devenu une fin en soi, et que le succès de cette opération
+est une source de plaisir, indépendamment de ces fins plus éloignées.</p>
+
+<p>D'un autre côté, en observant avec plus d'attention les procédés du
+négociant, nous trouvons que, bien qu'il cherche à gagner de l'argent
+pour arriver à vivre confortablement, bien que, pour gagner de l'argent,
+il achète et vende avec des bénéfices qui deviennent ainsi un moyen plus
+immédiatement poursuivi, cependant il est principalement occupé de
+moyens encore plus éloignés des fins ultimes, et par rapport auxquels
+même la vente à profit devient une fin. Car, laissant à des subordonnés
+le soin de vendre et de recevoir les produits, il est occupé lui-même de
+ses affaires générales, de recherches concernant les marchés,
+d'appréciations sur les prix futurs, de calculs, de négociations, de
+correspondances: il n'a d'autre souci à chaque instant que de bien faire
+chacune de ces choses, qui servent indirectement à assurer des profits.
+Ces fins précèdent au point de vue du temps et de l'obligation
+l'exécution de ventes profitables, tout comme l'exécution de ventes
+profitables précède le but qui est de gagner de l'argent, tout comme ce
+gain précède la fin qui est de vivre agréablement.</p>
+
+<p>Sa comptabilité est encore le meilleur exemple du principe en général.
+Les inscriptions au compte débiteur et au compte créditeur sont faites
+jour par jour; les articles sont classés et disposés de telle sorte que
+l'état de chaque compte puisse être relevé et vérifié en un moment;
+ensuite, de temps en temps, la balance des livres est faite, et il faut
+que le résultat soit juste à un penny près: on est content si
+l'exactitude est prouvée, et une erreur est une cause d'ennuis. Si vous
+demandez pourquoi ces procédés si minutieux, si éloignés du fait de
+gagner réellement de l'argent, et encore plus éloignés des jouissances
+de la vie, on vous répondra que cette manière de tenir correctement les
+comptes est une condition à remplir pour arriver à gagner de l'argent,
+et devient en elle-même une fin prochaine, un devoir à accomplir pour
+que l'on puisse accomplir le devoir de gagner des revenus, pour que l'on
+puisse accomplir le devoir de pourvoir à son entretien, à celui de sa
+femme et de ses enfants.</p>
+
+<p>En nous approchant, comme nous le faisons ici, de l'obligation morale,
+n'avons-nous pas montré ses rapports avec la conduite en général?
+N'est-il pas clair que l'observation des principes moraux est
+l'accomplissement de certaines conditions générales pour que des
+activités spéciales puissent s'exercer avec succès? Pour que le
+négociant puisse prospérer, il doit non seulement tenir ses livres avec
+exactitude, mais encore payer ceux qu'il emploie selon les conventions
+faites, et tenir ses engagements avec ses créanciers. Ne pouvons-nous
+pas dire, par conséquent, que la conformité à la seconde et à la
+troisième de ces obligations est, comme la conformité à la première, un
+moyen indirect d'employer le moyen plus direct d'arriver au bien-être?
+Ne pouvons-nous pas dire, aussi, que comme l'emploi de chaque moyen plus
+indirect dans un ordre convenable devient lui-même une fin et une source
+d'avantages, il finit par en être de même de l'emploi de ce moyen le
+plus indirect? Et ne pouvons-nous pas inférer que, bien que la
+conformité aux obligations morales l'emporte en autorité sur la
+conformité aux autres obligations, cependant cette autorité naît du fait
+que l'accomplissement des autres obligations, par soi-même, par les
+autres, ou par soi-même et les autres à la fois, est ainsi favorisé?</p>
+
+<p>60. Cette question nous ramène à un autre aspect de la question déjà
+soulevée. En disant que l'utilitarisme empirique n'est qu'une
+introduction à l'utilitarisme rationnel, je voulais faire entendre que
+le dernier ne prend pas le bien-être pour l'objet immédiat à poursuivre,
+mais considère comme son objet immédiat la conformité à certains
+principes qui, dans la nature des choses, déterminent d'une manière
+causale le bien-être. Nous voyons maintenant que cela revient à
+reconnaître cette loi que l'on peut suivre à travers l'évolution de la
+conduite en général, à savoir que tout ordre plus nouveau et plus élevé
+de moyens prend le pas dans le temps et au point de vue de l'autorité
+sur tout autre ordre de moyens plus ancien et plus simple. Le contraste
+entre les méthodes morales, ainsi distingué et rendu suffisamment clair
+par les développements qui précèdent, sera rendu plus clair encore si
+l'on considère comment ces deux méthodes ont été mises en opposition par
+le principal représentant de l'utilitarisme empirique. Traitant du but
+de la législation, Bentham écrit:</p>
+
+<blockquote> «Mais que devons-nous entendre par le mot justice? et
+ pourquoi pas bonheur au lieu de justice? Ce que c'est que le
+ bonheur, tout le monde le sait, parce que tout le monde sait
+ ce que c'est que le plaisir et ce que c'est que la douleur.
+ Mais ce que c'est que la justice, c'est à chaque instant un
+ sujet de discussion. Que l'on entende ce que l'on voudra par
+ ce mot, à quelle considération a-t-il droit autrement que
+ comme moyen d'arriver au bonheur<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.»
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> <i>Code constitutionnel</i>, chap. XVI, Législation suprême;
+section VI, <i>Omni-compétence</i>.</blockquote>
+
+<p>Considérons d'abord l'affirmation de Bentham sur l'intelligibilité
+relative de ces deux fins; nous examinerons ensuite ce qui résulte de la
+préférence donnée au bonheur sur la justice.</p>
+
+<p>L'affirmation positive de Bentham que «tout le monde sait ce que c'est
+que le bonheur, parce que tout le monde sait ce que c'est que le
+plaisir,» est contredite par des affirmations également positives. «Qui
+peut dire, demande Platon, ce que c'est réellement que le plaisir, ou le
+connaître dans son essence, excepté le philosophe, qui seul est en
+relation avec les réalités<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>?» Aristote, aussi, après avoir commenté
+les différentes opinions soutenues par le vulgaire, par le politique,
+par le contemplatif, dit du bonheur que «aux uns il paraît être la vertu,
+à d'autres la prudence, et à d'autres encore un certain genre de sagesse;
+ceux-ci joignent à ces conditions ou à quelqu'une d'elles la volupté, ou
+du moins exigent qu'elle ne soit pas exclue; ceux-là y comprennent aussi
+l'abondance des biens extérieurs<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.» Aristote, comme Platon, arrive à
+cette remarquable conclusion que les plaisirs de l'intelligence,
+auxquels on parvient par la vie contemplative, constituent le plus haut
+degré du bonheur<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> <i>Républ.</i>, liv. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>Mor. à Nicomaque</i>, liv. I, chap. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Liv. X, chap. 7.</blockquote>
+
+<p>Combien les désaccords sur la nature du bonheur et les valeurs relatives
+des plaisirs, ainsi manifestés dans l'antiquité, se perpétuent dans les
+temps modernes, on le voit par la discussion de M. Sidgwick sur
+l'hédonisme égoïste, dont nous avons cité plus haut un passage. En
+outre, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le défaut de précision
+dans l'appréciation des plaisirs et des peines, déjà marqué dans la
+méthode de l'hédonisme égoïste, tel qu'il est conçu d'ordinaire, est
+immensément accru quand on passe à l'hédonisme universel comme on le
+conçoit ordinairement; cette dernière théorie implique en effet que les
+plaisirs et les peines que l'imagination fait attribuer aux autres
+doivent être appréciés à l'aide de ces mêmes plaisirs et de ces mêmes
+peines comme on les éprouve soi-même, et qui sont déjà si difficiles à
+apprécier. Il est surprenant qu'après avoir observé les différentes
+entreprises où certains hommes s'engagent avec passion et que d'autres
+évitent, après avoir considéré les différentes opinions touchant la
+valeur de telle ou telle occupation, de tel ou tel amusement, exprimées
+à toutes les tables, on affirme que l'on peut s'accorder entièrement sur
+la nature du bonheur, au point d'en faire utilement la fin directe d'une
+action législative.</p>
+
+<p>La seconde affirmation de Bentham, que la justice est inintelligible
+comme fin, n'est pas moins surprenante. Bien que les hommes primitifs
+n'aient pas de mots pour le bonheur ou la justice, cependant on peut
+découvrir même chez eux un commencement de conception de la justice. La
+loi du talion, d'après laquelle le meurtre commis par le membre d'une
+tribu sur un membre d'une autre tribu doit être compensé par la mort du
+meurtrier ou celle d'un membre quelconque de sa tribu, nous fait voir
+sous une forme vague cette notion de l'égalité de traitement qui forme
+un élément essentiel de l'idée de justice.</p>
+
+<p>Quand nous arrivons à ces races encore primitives qui ont donné à leurs
+pensées et à leurs sentiments une forme littéraire, nous trouvons que
+cette conception de la justice, en tant qu'elle implique l'égalité
+d'action, devient distincte. Chez les Juifs, David exprimait cette
+association d'idées, lorsque, priant Dieu «d'entendre le droit», il
+disait: «Que ma sentence sorte de ta présence, que tes yeux s'abaissent
+sur les choses qui sont égales;» et aussi, parmi les premiers chrétiens,
+Paul écrivait dans le même sens aux Colossiens: «Maîtres, donnez à vos
+serviteurs ce qui est juste et égal.» Expliquant les différents sens du
+mot justice, Aristote conclut en disant: «Le juste sera donc ce qui est
+légitime et égal; l'injuste, ce qui est illégitime et inégal. Mais
+puisqu'un homme injuste est aussi un homme qui prend plus que sa part,
+etc.» Les Romains ont prouvé qu'ils concevaient la justice de la même
+manière en donnant au mot juste le sens d'exact, de proportionné,
+d'impartial, chacun de ces mots impliquant l'exactitude d'un partage, et
+encore mieux en identifiant le terme de justice avec celui d'équité, qui
+dérive d'<i>æquus</i>, le mot <i>æquus</i> ayant lui-même, entre autres
+significations, celle de juste ou d'impartial.</p>
+
+<p>Cette coïncidence de vues chez les peuples anciens sur la nature de la
+justice s'est étendue aux peuples modernes; ceux-ci, par un accord
+général sur certains principes fondamentaux auxquels leurs systèmes de
+lois donnent un corps, en défendant les agressions directes, lesquelles
+sont des formes d'actions inégales, et en défendant les agressions
+indirectes par violation de contrats, autres formes d'actions inégales,
+nous font voir que la justice est identifiée à l'égalité. Bentham a donc
+tort de dire: «Mais qu'est-ce que la justice? C'est un sujet de dispute
+en toute occasion.» Il a même plus tort qu'il ne le semble jusqu'ici.
+Car, en premier lieu, il a grand tort de ne pas reconnaître que, dans
+quatre-vingt-dix-neuf transactions sur cent qui se font chaque jour
+entre les hommes, il ne s'élève aucune dispute sur la justice; l'affaire
+faite est reconnue de part et d'autre comme faite conformément à la
+justice. En second lieu, si par rapport à la centième transaction il y a
+une dispute, ce n'est pas sur la question de savoir «ce que c'est que la
+justice», car on admet que c'est l'équité ou l'égalité; mais l'objet de
+la discussion est toujours de savoir ce qui, dans telles circonstances
+particulières, constitue l'égalité--question tout à fait différente.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas évident de soi-même, comme le prétend Bentham, que le
+bonheur est une fin intelligible, tandis qu'il n'en est pas ainsi de la
+justice; au contraire, l'examen que nous venons de faire montre
+évidemment que la justice est bien plus intelligible comme fin.
+L'analyse fait voir pourquoi elle est plus intelligible. Car la justice,
+ou l'équité, ou l'égalité, se rapporte exclusivement à la <i>quantité</i>
+dans des <i>conditions déterminées</i>; tandis que le bonheur se rapporte à
+la fois à la <i>quantité</i> et à la <i>qualité</i> dans des <i>conditions non
+déterminées</i>. Lorsque, comme dans le cas d'un vol, un bien est pris,
+sans qu'aucun bien équivalent soit prouvé; lorsque, comme dans le cas où
+l'on achète des marchandises falsifiées, où l'on est payé en fausse
+monnaie, ce qu'il était convenu de donner en échange comme ayant une
+valeur égale n'est pas donné, mais bien quelque chose de moindre valeur;
+lorsque, comme dans le cas de la violation d'un contrat, l'obligation a
+été remplie d'un côté, tandis qu'elle ne l'a pas été de l'autre, ou du
+moins l'a été d'une manière incomplète; nous voyons que, <i>les
+circonstances étant spécifiées</i>, l'injustice dont on se plaint se
+rapporte à des sommes relatives d'actions, ou de produits, ou
+d'avantages, dont les natures ne sont reconnues qu'autant qu'il est
+nécessaire pour dire s'il a été donné, ou fait, ou attribué <i>autant</i>,
+par chacun de ceux que cela regarde, qu'il était tacitement ou
+ouvertement entendu pour que ce fût un <i>équivalent</i>. Mais quand la fin
+proposée est le bonheur, <i>les circonstances restant non spécifiées</i>, le
+problème est d'estimer à la fois des quantités et des qualités, sans
+avoir le secours de mesures définies comme en supposent les actes
+d'échange, ou les contrats, ou la différence des actions d'un homme qui
+attaque et d'un homme qui se défend. Le simple fait que Bentham comprend
+comme éléments d'appréciation de chaque plaisir ou chaque peine, son
+intensité, sa durée, sa certitude et sa proximité, suffit pour montrer
+combien le problème est difficile. Si l'on se rappelle que tous les
+plaisirs et toutes les peines, non pas sentis en des cas particuliers
+seulement, mais dans l'ensemble des cas, et considérés séparément sous
+ces quatre aspects, doivent encore être comparés l'un avec l'autre, de
+telle sorte que l'on puisse déterminer leurs valeurs relatives
+simplement par introspection, il sera manifeste à la fois que le
+problème se complique par l'addition de jugements indéfinis de qualités
+à des mesures indéfinies de quantités, et se complique en outre par la
+multitude de ces estimations vagues qu'il faut faire et additionner
+entre elles.</p>
+
+<p>Mais, en laissant maintenant de côté cette assertion de Bentham que le
+bonheur est une fin plus intelligible que la justice, ce qui est, comme
+nous l'avons montré, le contraire de la vérité, voyons les conséquences
+particulières de la doctrine d'après laquelle le corps législatif
+suprême doit se proposer immédiatement comme but le plus grand bonheur
+du plus grand nombre.</p>
+
+<p>Elle implique, en premier lieu, que le bonheur peut être atteint par des
+méthodes faites tout exprès pour arriver à ce but, sans aucune recherche
+préalable relativement aux conditions à remplir, et cela présuppose une
+croyance qu'il n'y a pas de conditions. Car, s'il y a des conditions
+sans l'observation desquelles on ne peut parvenir au bonheur, la
+première démarche doit être de s'assurer de ces conditions pour se
+mettre en mesure de les remplir; admettre cela, c'est admettre que le
+bonheur ne doit pas être lui-même la fin immédiate, et que l'on doit
+avant tout remplir les conditions nécessaires pour l'atteindre. Le
+dilemme est simple: ou bien l'achèvement du bonheur n'est pas
+conditionnel, et dans ce cas un mode d'action est aussi bon qu'un autre;
+ou bien il est conditionnel, et dans ce cas l'on doit rechercher
+directement le mode d'action requis pour y atteindre, et non le bonheur
+auquel il conduit.</p>
+
+<p>Supposant accordé, comme cela doit être, qu'il y a des conditions à
+remplir avant de pouvoir arriver au bonheur, demandons maintenant ce qui
+est impliqué par le fait de proposer des modes de contrôler la conduite
+pour favoriser le bonheur, sans rechercher d'abord si ces modes sont
+déjà connus. Ce qui est impliqué, c'est que l'intelligence humaine, dans
+le passé, opérant sur des expériences, n'a pas réussie découvrir ces
+modes, tandis que l'intelligence humaine peut s'attendre aujourd'hui à
+les découvrir. A moins d'affirmer cela, il faut admettre que certaines
+conditions pour arriver au bonheur ont déjà été partiellement, sinon
+entièrement, reconnues, et s'il en est ainsi, notre premier souci doit
+être de les chercher. Quand nous les aurons trouvées, la méthode
+rationnelle que nous avons à suivre est d'appliquer l'intelligence
+actuelle à ces produits de l'intelligence passée, dans l'attente qu'elle
+vérifiera ce qu'ils ont d'essentiel en en corrigeant peut-être la forme.
+Mais supposer que l'on n'a encore établi aucun principe régulateur pour
+la conduite des hommes associés, et qu'il faut les établir maintenant
+<i>de novo</i>, c'est supposer que l'homme tel qu'il est diffère à un degré
+incroyable de l'homme tel qu'il était.</p>
+
+<p>Outre qu'il n'admet pas qu'il est probable, ou plutôt certain que
+l'expérience passée généralisée par l'intelligence passée doit avoir en
+ce temps-ci découvert partiellement, sinon entièrement, quelques-unes
+des conditions essentielles du bonheur, Bentham fait voir par sa
+proposition qu'il ne tient pas compte des formules qui les représentent
+aujourd'hui. D'où viennent en effet la conception de la justice et le
+sentiment qui lui correspond? Il n'osera pas dire que cette conception
+et ce sentiment ne signifient rien, bien que ce soit le sens de sa
+proposition, et s'il admet qu'ils signifient quelque chose, il doit
+choisir entre deux alternatives, fatales l'une et l'autre à son
+hypothèse. Sont-ce des modes de penser et de sentir produits d'une
+manière surnaturelle et tendant à faire remplir par les hommes les
+conditions du bonheur? S'il en est ainsi, leur autorité est péremptoire.
+Sont-ce des modes de penser et de sentir naturellement produits en
+l'homme par l'expérience de ces conditions? S'il en est ainsi, leur
+autorité n'est pas moins péremptoire. Ainsi non seulement Bentham a le
+tort de ne pas inférer que certains principes de conduite doivent être
+déjà établis, mais il refuse de reconnaître ces principes comme
+réellement obtenus et présents devant lui.</p>
+
+<p>Cependant il admet tacitement ce qu'il nie ouvertement, en disant: «Que
+le mot justice signifie ce qu'il voudra, à quel titre mérite-t-il d'être
+considéré, si ce n'est comme moyen d'arriver au bonheur?» En effet, si
+la justice est un moyen dont le bonheur est la fin, la justice doit
+prendre le pas sur le bonheur comme tout autre moyen précède toute autre
+fin. Le système si élaboré de Bentham est un moyen qui a le bonheur pour
+fin, comme la justice, de son propre aveu, est un moyen de tendre au
+bonheur. Si donc nous pouvons véritablement négliger la justice et aller
+directement à la fin, au bonheur, nous pouvons aussi bien ne pas tenir
+compte du système de Bentham et aller directement à la fin, au bonheur.
+En un mot, nous sommes conduits à cette conclusion remarquable que dans
+tous les cas nous devons considérer exclusivement la fin et ne pas nous
+préoccuper des moyens.</p>
+
+<p>61. Ce rapport entre les fins et les moyens, qui est à la base de toute
+spéculation morale, sera rendu plus clair encore si nous joignons à
+quelques-unes des conclusions exposées ci-dessus certaines conclusions
+obtenues dans le dernier chapitre. Nous verrons que, tandis que le plus
+grand bonheur peut varier beaucoup dans des sociétés qui, bien
+qu'idéalement constituées, sont soumises à des circonstances physiques
+différentes, certaines conditions fondamentales, pour atteindre ce plus
+grand bonheur, sont communes à toutes ces sociétés.</p>
+
+<p>Etant donné un peuple habitant un pays qui rend nécessaires des
+habitudes nomades, le bonheur de chaque individu sera le plus grand
+lorsque sa nature sera si bien façonnée aux exigences de sa vie, que
+toutes ses facultés trouvent leur exercice convenable dans les
+occupations journalières que donnent la conduite et le soin des
+troupeaux, les migrations, et ainsi de suite. Les membres d'une
+semblable peuplade, mais sous d'autres rapports sédentaire, atteindront
+chacun leur plus grand bonheur, lorsque leur nature sera devenue telle
+qu'une résidence fixe et les occupations qu'elle rend nécessaires
+fournissent les sphères dans lesquelles chaque instinct, chaque émotion
+peut s'exercer et produire le plaisir qui accompagne cet exercice. Les
+citoyens d'une grande nation, dont l'organisation est industrielle, ont
+atteint l'idéal de bonheur possible, lorsque la production, la
+distribution et les autres activités sont telles, dans leurs genres et
+leurs quantités, que chaque citoyen y trouve une place pour ses forces
+et ses aptitudes, en même temps qu'il obtient les moyens de satisfaire
+tous ses désirs. Nous pouvons encore reconnaître non seulement comme
+possible, mais comme probable l'existence éventuelle d'une société,
+industrielle également, dont les membres, ayant des natures qui
+répondent de la même manière à ces exigences, sont aussi caractérisés
+par des facultés esthétiques dominantes et n'arrivent au bonheur complet
+que si une grande partie de leur vie est consacrée à des occupations
+artistiques. Évidemment ces différents types d'hommes, avec leurs
+différentes idées du bonheur, trouvant chacun le moyen d'arriver à ce
+bonheur dans leur propre société, ne le trouveraient plus s'ils étaient
+transportés dans une autre. Evidemment, bien qu'ils puissent avoir en
+commun les genres de bonheur qui accompagnent la satisfaction des
+besoins vitaux, ils n'auraient pas en commun d'autres genres
+particuliers de bonheur.</p>
+
+<p>Mais remarquez maintenant que si, pour arriver au plus grand bonheur
+dans chacune de ces sociétés, les conditions spéciales à remplir
+diffèrent de celles qui doivent être remplies dans les autres sociétés,
+cependant certaines conditions générales doivent être remplies dans
+toutes les sociétés. Une coopération harmonieuse, par laquelle seule on
+peut arriver dans n'importe laquelle d'entre elles au plus grand
+bonheur, est, nous l'avons vu, rendue possible uniquement par le respect
+des droits des uns par les autres; il ne doit y avoir ni ces agressions
+directes que nous considérons comme des crimes contre les personnes et
+les propriétés, ni ces agressions indirectes qui consistent dans la
+violation des contrats. De telle sorte que le maintien de relations
+équitables entre les hommes est la condition pour parvenir au plus grand
+bonheur dans toutes les sociétés, bien que le plus grand bonheur
+réalisable dans chacune d'elles puisse être très différent de l'une à
+l'autre en nature ou en quantité, ou à ces deux points de vue à la fois.</p>
+
+<p>On peut fort bien emprunter à la physique une comparaison pour donner la
+plus grande netteté à cette vérité cardinale. Une masse de matière de
+n'importe quelle espèce conserve son état d'équilibre interne aussi
+longtemps que les particules dont elle est composée se tiennent
+séparément vis-à-vis de leurs voisines dans des positions équidistantes.
+Si nous acceptons les conclusions des physiciens modernes d'après
+lesquels chaque molécule a un mouvement rythmique, un état d'équilibre
+implique que chacune d'elles exécute son mouvement dans un espace borné
+par les espaces semblables nécessaires aux mouvements de celles qui
+l'entourent. Si les molécules sont agrégées de telle sorte que les
+oscillations de quelques-unes soient plus restreintes que les
+oscillations des autres, il y a une instabilité proportionnée. Si le
+nombre de celles qui sont ainsi gênées est considérable, l'instabilité
+est telle que la cohésion d'une certaine partie est exposée à
+disparaître, et il en résulte une fêlure. Si les excès de ralentissement
+sont grands et nombreux, la moindre perturbation fait que la masse se
+brise en petits fragments. Ajoutez à cela que le moyen reconnu de
+remédier à cet état instable est de soumettre la masse à de telles
+conditions physiques (ordinairement une haute température) que les
+molécules puissent changer leurs positions relatives et rendre leurs
+mouvements égaux de tous côtés. Remarquez maintenant que cela est vrai
+quelle que soit la nature des molécules. Elles peuvent être simples,
+elles peuvent être composées, elles peuvent être composées de telle ou
+telle matière, de telle ou telle manière. En d'autres termes, les
+activités spéciales de chaque molécule, constituées par les mouvements
+relatifs de ses unités, peuvent être de genres et de degrés différents;
+et cependant, quelles qu'elles soient, reste vrai que, pour maintenir
+l'équilibre interne de la masse de molécules, les limitations mutuelles
+de leurs activités doivent être partout semblables.</p>
+
+<p>C'est là aussi, comme nous l'avons montré, la condition nécessaire à
+l'équilibre social, quelles que soient les natures spéciales des
+personnes associées. En supposant qu'à l'intérieur de chaque société les
+personnes soient du même type et aient besoin pour remplir leur vie de
+déployer chacune en particulier des activités analogues, bien que ces
+activités puissent être d'une sorte dans une société et d'une autre
+sorte dans une autre, et cela avec une variété indéfinie, du moins cette
+condition de l'équilibre social n'admet pas de variation. Elle doit être
+remplie pour que la vie complète, c'est-à-dire le plus grand bonheur,
+puisse être atteinte dans toute société, quelle que puisse être la
+qualité de cette vie ou de ce bonheur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> C'est cette nécessité universelle que j'avais en vue, quand
+j'ai choisi pour mon premier ouvrage, publié en 1850, le titre de
+<i>Statique sociale</i>.</blockquote>
+
+<p>62. Après avoir ainsi observé comment les moyens et les fins dans la
+conduite sont en rapport les uns avec les autres, et comment il en sort
+certaines conclusions par rapport à leur valeur relative, nous pouvons
+découvrir un moyen de réconcilier certaines théories morales qui sont
+opposées entre elles. Elles expriment séparément des portions de la
+vérité, et il faut simplement les combiner dans un ordre convenable pour
+avoir la vérité tout entière.</p>
+
+<p>La théorie théologique contient une part de la vérité. Si à la volonté
+divine que l'on suppose révélée d'une manière surnaturelle, nous
+substituons la fin révélée d'une manière naturelle vers laquelle tend la
+puissance qui se manifeste par l'évolution, alors, puisque l'évolution a
+tendu et tend encore vers la vie la plus élevée, il s'ensuit que se
+conformer aux principes par lesquels s'achève la vie la plus élevée,
+c'est favoriser l'accomplissement de cette fin. La doctrine d'après
+laquelle la perfection ou l'excellence de nature devrait être l'objet de
+notre poursuite est vraie en un sens, car elle reconnaît tacitement la
+forme idéale d'existence que la vie la plus haute implique et à laquelle
+tend l'évolution. Il y a une vérité aussi dans la doctrine que la vertu
+doit être le but de nos efforts, car cette doctrine est une autre forme
+de la doctrine d'après laquelle nous devons nous efforcer de remplir les
+conditions pour arriver à la vie la plus haute. Que les intuitions d'une
+faculté morale doivent guider notre conduite, c'est une proposition qui
+contient une vérité; car ces intuitions sont les résultats lentement
+organisés des expériences reçues par la race vivant en présence de ces
+conditions. Et il est incontestablement vrai que le bonheur est la fin
+suprême, il doit accompagner la vie la plus élevée que chaque théorie de
+direction morale a distinctement ou vaguement en vue.</p>
+
+<p>Si l'on comprend ainsi leurs positions relatives, les systèmes de morale
+qui font de la vertu, du bien, du devoir le but principal de nos efforts
+sont, on le voit, complémentaires des systèmes de morale qui font du
+bien-être, du plaisir, du bonheur le but principal de nos efforts. Bien
+que les sentiments moraux produits chez les hommes civilisés par un
+contact journalier avec les conditions sociales et une adaptation
+graduelle à ces conditions, soient indispensables pour les porter à agir
+ou les en détourner, et bien que les intuitions correspondant à ces
+sentiments aient, en vertu de leur origine, une autorité générale qu'il
+faut reconnaître avec respect, cependant les sympathies et les
+antipathies qui en sont sorties, en même temps que leurs expressions
+intellectuelles, sont, sous leurs formes primitives, nécessairement
+vagues. Pour rendre la direction qu'elles donnent adéquate à tous les
+besoins, leurs prescriptions ont besoin d'être interprétées et mieux
+définies par la science; pour arriver à ce résultat, il faut analyser
+les conditions de vie complète auxquelles elles répondent et dont
+l'influence persistante les a fait naître. Une telle analyse nécessite
+la reconnaissance du bonheur pour chacun et pour tous comme la fin à
+atteindre en remplissant ces conditions.</p>
+
+<p>Par suite, en accordant aux diverses théories morales l'importance
+qu'elles méritent, la conduite sous sa forme la plus élevée prendra
+comme guides les perceptions innées du bien convenablement éclairées et
+rendues précises par une intelligence analytique; cette intelligence
+aura conscience, en même temps, que ces guides sont approximativement
+suprêmes seulement parce qu'ils conduisent à la fin suprême par
+excellence, le bonheur spécial et général.</p>
+
+<a name="c10" id="c10"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>LA RELATIVITÉ DES PEINES ET DES PLAISIRS</h4>
+
+<p>63. Nous devons maintenant exposer avec tous les développements qu'elle
+comporte une vérité d'importance capitale comme donnée de l'éthique, à
+laquelle nous avons fait allusion incidemment dans le paragraphe
+précédent. Je parle de cette vérité que non seulement les hommes de
+différentes races, mais encore les différents hommes de même race, et
+même les mêmes hommes aux différentes périodes de la vie, se font du
+bonheur des idées différentes. Bien qu'il y ait quelque reconnaissance
+de ce fait chez les moralistes, cependant cette reconnaissance est
+insuffisante, et c'est à peine s'ils ont soupçonné les conclusions à
+tirer de cette relativité du bonheur, lorsqu'on l'a pleinement reconnue.</p>
+
+<p>C'est une croyance universelle dans l'enfance, une croyance qui ne se
+corrige que partiellement plus tard chez beaucoup de gens, et ne
+disparaît complètement que chez bien peu d'hommes, qu'il y a quelque
+chose d'intrinsèque dans le caractère agréable de certaines choses,
+tandis que certaines autres sont désagréables d'une manière intrinsèque.
+Cette erreur ressemble et tient de près à celle que cause un grossier
+réalisme. Pour un esprit qui n'est pas cultivé, il semble évident de soi
+que la douceur du sucre est inhérente au sucre, que le son tel que nous
+le percevons est le son tel qu'il existe dans le monde extérieur, et que
+la chaleur qui vient d'un feu est en elle-même ce qu'elle paraît; de
+même, il paraît évident de soi que la douceur du sucre est
+nécessairement agréable, qu'il y a dans la beauté des sons quelque chose
+qui doit être beau pour tous les êtres, et que la sensation agréable
+produite par la chaleur est une sensation que toute autre conscience
+doit trouver agréable.</p>
+
+<p>Mais, comme la critique prouve la fausseté d'une série de ces
+conclusions, elle doit prouver aussi la fausseté des autres. Non
+seulement les qualités des choses extérieures telles que les perçoit
+l'intelligence sont relatives à notre propre organisme, mais les
+caractères agréables ou désagréables des sensations que nous associons
+avec ces qualités sont également relatifs à notre propre organisme. Ils
+le sont en un double sens: ils sont relatifs à ses tissus, et ils sont
+relatifs aux états de ses tissus.</p>
+
+<p>Nous ne devons pas nous borner à accepter purement et simplement en
+paroles ces vérités générales; pour les apprécier de manière à en voir
+toute la portée en morale, nous allons voir comment elles s'appliquent
+aux êtres vivants en général. Quand nous aurons considéré en effet la
+grande différence de sensibilité qui accompagne la grande diversité
+d'organisations produites par l'évolution, nous serons plus capables de
+voir les divergences de sensibilité qu'il faut attendre des progrès de
+l'évolution dans l'humanité.</p>
+
+<p>64. Comme nous pouvons être plus brefs sur les peines, commençons par
+elles; une autre raison pour nous en occuper d'abord est que nous
+pouvons ainsi reconnaître tout de suite, et ensuite laisser de côté, les
+états de sensibilité dont les qualités peuvent être regardées comme
+absolues plutôt que comme relatives.</p>
+
+<p>Les sensations douloureuses produites par des forces qui tendent à
+détruire les tissus organiques, tout entières ou en partie, sont
+nécessairement communes à tous les êtres capables de sentir. Il est
+inévitable, comme nous l'avons vu, que, durant l'évolution, il y ait
+partout de telles connexions entre les actions externes et les modes de
+conscience qui en résultent, que les actions nuisibles soient
+accompagnées de sensations désagréables, et les actions avantageuses de
+sensations agréables. Par conséquent, les pressions, les violences qui
+meurtrissent ou déchirent, les chaleurs qui brûlent ou échaudent, étant
+dans tous les cas partiellement ou totalement destructives, sont dans
+tous les cas douloureuses.</p>
+
+<p>Mais, même ici, nous pouvons en un sens affirmer la relativité des
+sensations. Car l'effet d'une force de quantité et d'intensité données
+varie en partie avec la grandeur et en partie avec la structure de
+l'être soumis à cette force. Le poids qui est à peine senti par un
+animal de grande taille écrase un petit animal; le coup qui cassera la
+patte d'une souris produit peu d'effet sur un cheval; l'arme qui blesse
+un cheval ne cause aucun dommage à un rhinocéros. Avec ces différences
+de nocuité se produisent évidemment des différences de sensibilité.
+Après ce simple coup d'oeil jeté sur les exemples de cette vérité
+fournis par les êtres sentants en général, considérons les exemples
+fournis par l'humanité.</p>
+
+<p>Comparons les hommes robustes qui se livrent aux travaux manuels, avec
+les femmes et les enfants; nous verrons que des degrés d'efforts
+mécaniques que les premiers supportent impunément produisent chez les
+autres des dommages et les douleurs qui les accompagnent. On produira
+des ampoules sur une peau tendre par des frictions dont le même nombre
+ne ferait pas seulement rougir une peau grossière; un coup qui brisera
+les vaisseaux sanguins superficiels, et amènera par suite une
+décoloration chez une personne aux tissus lâches, ne laissera même pas
+de traces sur des tissus fermes et bien portants: ce sont là des
+exemples suffisants de ce contraste.</p>
+
+<p>Cependant les peines dues à l'action violente de forces extérieures ne
+sont pas seulement relatives aux caractères ou aux qualités
+constitutionnelles des parties directement affectées; elles sont
+relatives, d'une manière tout aussi marquée ou même plus marquée, aux
+caractères des structures nerveuses. On croit communément que des
+dommages corporels égaux produisent des douleurs égales. C'est une
+méprise. L'extraction d'une dent ou l'amputation d'un membre cause aux
+différentes personnes des souffrances d'intensité très différente; ce
+n'est pas la force à supporter la douleur, mais encore la sensation à
+supporter, qui varie grandement, et cette variation dépend surtout du
+développement nerveux. On le voit clairement par la grande insensibilité
+des idiots, qui supportent avec indifférence les coups, les coupures et
+les plus hauts degrés du chaud ou du froid<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. La relation, ainsi
+montrée de la manière la plus marquée lorsque le développement du
+système nerveux central est faible d'une manière anormale, se montre à
+un moindre degré lorsque le développement est normalement faible, par
+exemple chez les races humaines inférieures. Beaucoup de voyageurs ont
+parlé de l'étrange insensibilité qu'ils ont observée chez les sauvages
+mutilés à la guerre ou par accident, et les chirurgiens de l'Inde disent
+que les blessures et les opérations sont mieux supportées par les
+indigènes que par les Européens. Et il arrive réciproquement que, parmi
+les types humains plus élevés, où le cerveau est plus développé et la
+sensibilité à la douleur plus grande que dans les types inférieurs, les
+plus sensibles sont ceux dont le développement nerveux, comme on le voit
+par leurs facultés mentales, est le plus élevé: on en trouve une preuve
+Dans l'impossibilité relative où sont la plupart des hommes de génie de
+supporter des sensations désagréables<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> et l'irritabilité générale qui
+les caractérise.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> <i>De l'idiotie et de l'imbécillité</i>, par William W.
+Ireland, M. D., p. 255-6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Pour des exemples, voir la <i>Fortnightly Review</i>, vol. 24
+(nouvelle série), p. 712.</blockquote>
+
+<p>La douleur est relative non aux structures seulement, mais à leurs
+états; c'est également manifeste, plus manifeste encore en réalité. La
+sensibilité d'une partie externe dépend de sa température. Si elle se
+refroidit au-dessous d'un certain degré, elle s'engourdit, comme nous
+disons, et, si elle est rendue très froide par l'évaporation de l'éther,
+on peut la couper sans faire éprouver aucune sensation. Réciproquement,
+si l'on échauffe assez cette partie pour dilater les vaisseaux sanguins,
+la souffrance causée par un dommage ou une irritation est plus grande
+qu'à l'état ordinaire. Jusqu'à quel point la production de la douleur
+dépend de la condition de la partie affectée, nous le voyons dans
+l'extrême sensibilité d'une surface où s'est déclarée une inflammation,
+sensibilité telle qu'un léger attouchement cause une contraction, telle
+que le rayonnement du feu, qui serait ordinairement indifférent, devient
+intolérable.</p>
+
+<p>Il en est de même pour les sens spéciaux. Une clarté que des yeux en bon
+état supportent sans aucune sensation de peine, ne peut être supportée
+par des yeux atteints d'inflammation. Outre l'état local, l'état du
+système dans son ensemble et l'état des centres nerveux sont deux
+facteurs à considérer. Les hommes affaiblis par une maladie, sont
+troublés par des bruits qu'ils supporteraient avec indifférence dans
+l'état de santé; ceux dont le cerveau est fatigué sont irrités d'une
+façon tout à fait inaccoutumée par les ennuis physiques et moraux.</p>
+
+<p>En outre, la condition temporaire désignée par le nom d'épuisement
+contribue à cet état de choses. Les membres surmenés par un exercice
+prolongé ne peuvent sans souffrance accomplir des actes qui, en un autre
+temps, n'auraient causé aucune sensation appréciable. Après avoir lu
+plusieurs heures de suite, des yeux même puissants commencent à
+souffrir. Des bruits auxquels on ne ferait pas attention s'ils ne
+duraient qu'un moment, deviennent, s'ils ne cessent pas, une cause de
+fatigue douloureuse.</p>
+
+<p>De telle sorte que bien que la relation entre les peines positives et
+les actes positivement nuisibles soit absolue, en ce sens qu'elle se
+rencontre partout où il y a sensibilité, cependant on peut affirmer
+qu'il y a même là une relativité partielle. Car il n'y a pas de rapport
+fixe entre la force agissante et la sensation produite. Le degré de la
+sensation varie avec la grandeur de l'organisme, avec le caractère de
+ses tissus extérieurs, avec le caractère de son système nerveux, et
+aussi avec les états temporaires de la partie affectée, du corps en
+général et des centres nerveux.</p>
+
+<p>65. La relativité des plaisirs est bien plus remarquable, et les
+exemples qu'on en trouve dans le monde des êtres sentants sont
+innombrables.</p>
+
+<p>Il suffit de regarder autour de nous la variété des choses que les
+différents êtres sont portés par leurs appétits à manger, et mangent
+avec plaisir,--la chair pour les animaux de proie, l'herbe pour les
+herbivores, les vers pour la taupe, les mouches pour l'hirondelle, les
+grains pour le bouvreuil, le miel pour l'abeille, les corps en
+décomposition pour les vers,--pour s'apercevoir que les goûts en matière
+d'aliments sont relatifs à la structure des êtres. Cette vérité, rendue
+évidente par un coup d'oeil sur les animaux en général, s'impose aussi à
+notre attention si nous jetons un coup d'oeil sur les différentes races
+d'hommes. Ici la chair humaine est un objet d'horreur, et là elle est
+regardée comme le mets le plus délicat; dans ce pays, l'on prétend qu'il
+faut laisser pourrir les racines avant de les manger, et là toute
+apparence de décomposition produit le dégoût; la graisse de baleine, que
+certaine race dévore avec avidité, donnera à une autre des nausées par
+sa seule odeur. Certes, sans regarder bien loin, nous voyons, par le
+proverbe: «Ce qu'un homme mange est un poison pour un autre», qu'il est
+admis généralement que les hommes d'une même société diffèrent au point
+que ce qui plaît au goût de l'un déplaît à celui de l'autre. Il en est
+de même pour les autres sens. L'odeur de l'assa foetida, qui est pour
+nous le type des odeurs dégoûtantes, est un parfum favori chez les
+Esthoniens; ceux même qui nous entourent ont des préférences si
+dissemblables que les senteurs des fleurs qui plaisent à quelques-uns
+répugnent aux autres. Nous entendons tous les jours exprimer des
+dissentiments analogues sur les couleurs qui plaisent ou déplaisent. Il
+en est de même, à un degré plus ou moins élevé, pour toutes les
+sensations, même pour celles du toucher: la sensation produite sur le
+toucher par le velours, qui est agréable à la plupart des hommes, agace
+les dents de certaines personnes.</p>
+
+<p>Il suffit de nommer l'appétit et la satiété pour suggérer l'idée de
+faits innombrables qui prouvent que les plaisirs sont relatifs non
+seulement aux structures organiques, mais encore à leurs états. La
+nourriture, qui procure une pleine satisfaction lorsque la faim est
+vive, cesse d'être agréable lorsque la faim est apaisée, et, si l'on
+est alors contraint de manger encore, on la rejette avec dégoût. De
+même, une sorte particulière de nourriture, qui semble, lorsqu'on en
+goûte pour la première fois, si délicieuse qu'on entrevoit dans une
+répétition journalière la source de jouissances infinies, devient en peu
+de jours non seulement dépourvue de charmes, mais encore répugnante. Des
+couleurs brillantes, qui ravissent lorsque les yeux n'y sont pas encore
+accoutumés, fatiguent la vue si elle s'y attache longtemps, et l'on
+éprouve un soulagement en faisant cesser les impressions qu'elles
+produisent. Des sons doux en eux-mêmes et doux dans leurs combinaisons,
+qui procurent un plaisir intense à des oreilles reposées, deviennent, à
+la fin d'un long concert, non seulement ennuyeux, mais même irritants,
+si l'on ne peut s'y soustraire. On peut dire la même chose de simples
+sensations comme celles du froid et du chaud. Le feu, si agréable un
+jour d'hiver, est accablant dans la saison chaude, et l'on prend alors
+plaisir à se plonger dans l'eau froide qui ferait frissonner en hiver.
+En vérité, de courtes expériences suffisent pour montrer combien sont
+relatives aux états des structures les sensations agréables de ces
+différents genres; car on peut observer que, si l'on met la main froide
+dans de l'eau tiède, la sensation agréable diminue graduellement, à
+mesure que la main s'échauffe.</p>
+
+<p>Ce petit nombre d'exemples suffit pour établir formellement cette
+vérité, assez manifeste pour tous ceux qui observent, que, pour éprouver
+toute sensation agréable, il faut d'abord un organe qui entre en
+exercice, et en second lieu certaines conditions d'activité de cet
+organe.</p>
+
+<p>66. La vérité que les plaisirs émotionnels sont rendus possibles en
+partie par l'existence de structures corrélatives et en partie par les
+états de ces structures est également indéniable.</p>
+
+<p>Observez un animal dont l'existence exige des habitudes solitaires et
+qui a une organisation adaptée; il ne témoigne aucun besoin de la
+présence de son semblable. Observez au contraire les animaux qui vivent
+par troupes; si l'un d'eux est séparé des autres, vous verrez qu'il est
+malheureux tant que cette séparation continue, tandis qu'il donne des
+signes de joie dès qu'il a rejoint ses compagnons. Dans le premier cas,
+il n'y a pas de structure nerveuse qui trouve dans un état de société sa
+sphère d'action; dans le second cas, il y a une structure de ce genre.
+Comme cela résultait des exemples donnés dans le dernier chapitre sur un
+autre sujet, les animaux dont l'existence comporte certains genres
+d'activités sont constitués maintenant de telle sorte que le déploiement
+de ces activités, exerçant les structures corrélatives, leur procure les
+plaisirs associés à cet exercice. Les carnassiers, que l'on enferme
+dans des cages, nous font voir par leurs mouvements à droite et à gauche
+qu'ils s'efforcent d'obtenir, comme ils le peuvent, les plaisirs qu'ils
+éprouvent à rôder dans leurs habitats naturels; et le plaisir de
+dépenser ainsi leurs énergies locomotrices que les marsouins témoignent
+en jouant autour d'un navire, un marsouin capturé le témoigne aussi en
+allant sans fin d'un bout à l'autre du bassin où il est enfermé. Les
+sautillements perpétuels d'un canari d'un barreau à l'autre de sa cage,
+la gymnastique incessante d'un perroquet autour de son perchoir en se
+servant de ses griffes et de son bec, sont d'autres activités qui,
+rapportées séparément aux besoins de l'espèce, sont devenues séparément
+elles-mêmes les sources de sensations agréables. Nous voyons plus
+clairement encore, par les efforts qu'un castor mis dans une cage fait
+pour construire avec les baguettes et les morceaux de bois qui sont à sa
+portée, combien l'instinct de bâtir est devenu dominant dans sa nature,
+et combien, toute utilité mise à part, il prend plaisir à répéter le
+mieux qu'il peut les procédés de construction que son organisation le
+rend capable de mettre en oeuvre. Le chat qui, n'ayant rien à déchirer
+avec ses griffes, les exerce sur une natte, la girafe enfermée qui, à
+défaut de branches à atteindre, use les angles supérieurs des portes de
+sa cabane à force de les saisir avec sa langue préhensive, le rhinocéros
+qui, n'ayant pas d'ennemi à combattre, laboure la terre avec sa corne,
+nous donnent tous des preuves analogues. Il est clair que ces diverses
+actions accomplies par des êtres différents ne sont pas agréables par
+elles-mêmes, car elles diffèrent plus ou moins pour chaque espèce, et
+sont souvent profondément dissemblables. Elles font plaisir simplement à
+cause de l'exercice de structures nervo-musculaires adaptées à
+l'accomplissement de ces actes.</p>
+
+<p>Bien qu'il y ait entre les races humaines beaucoup moins d'opposition
+qu'entre les genres et les ordres d'animaux, cependant, comme nous
+l'avons vu dans le chapitre précédent, en même temps que les différences
+visibles, se produisent des différences invisibles accompagnées de goûts
+pour différents modes de vie. Chez quelques-uns, comme les Mantras,
+l'amour de la liberté et le mépris de toute association sont tels qu'à
+la moindre querelle ils se séparent et vivent désormais dispersés;
+tandis que chez d'autres, comme les Damaras, il y a fort peu de goût
+pour la lutte, mais, en revanche, une grande admiration pour quiconque
+entreprend de les soumettre à son pouvoir. Déjà, en montrant par des
+exemples combien le bonheur est indéfini considéré comme fin de
+l'action, j'ai fait voir combien diffèrent l'idéal de vie les peuples
+nomades et celui des peuples sédentaires, des peuples guerriers et des
+peuples pacifiques, diversité d'idéal qui implique une diversité de
+structures nerveuses produite par les effets héréditaires d'habitudes
+différentes accumulées pendant des générations. Ces contrastes, divers
+en genres et en degrés dans les différents types du genre humain, chacun
+peut les observer parmi ceux qui l'entourent. Les occupations dans
+lesquelles quelques-uns trouvent leur plaisir sont intolérables pour
+d'autres qui sont autrement constitués, et les manies des hommes, qui
+leur paraissent à eux-mêmes séparément fort naturelles, semblent souvent
+à leurs amis ridicules ou insensées: ces faits seuls nous permettent de
+voir que l'agrément des actions de tel ou tel genre est dû non pas à
+quelque caractère de la nature des actions, mais à l'existence de
+facultés dont elles sont l'exercice.</p>
+
+<p>On doit ajouter que chaque émotion agréable, comme chaque sensation
+agréable, est relative non seulement à une certaine structure, mais
+aussi à l'état de cette structure. Les parties appelées à agir doivent
+avoir été reposées, doivent être dans une condition qui leur permette
+d'agir, et non dans la condition que produit une action prolongée. Quel
+que soit l'ordre d'émotion dont on parle, si elle se continue sans
+interruption, elle doit amener la satiété. La conscience du plaisir
+devient de moins en moins vive, et le besoin se fait sentir d'une
+cessation temporaire pendant laquelle les parties qui se sont exercées
+recouvrent leur capacité d'agir de nouveau, et pendant laquelle aussi
+les activités des autres parties et les émotions qui en sont la suite
+trouvent à se développer comme il convient.</p>
+
+<p>67. J'ai insisté sur ces vérités générales avec plus de développements
+qu'il ne fallait peut-être, pour préparer le lecteur à adopter
+pleinement un corollaire que l'on méconnaît dans la pratique. Quelle que
+soit ici l'abondance, la clarté des preuves, et bien que chacun soit
+forcé chaque jour d'y faire attention, les conclusions que l'on devrait
+en déduire relativement à la conduite de la vie ne sont pas déduites, et
+ces conclusions sont tellement opposées aux croyances communes qu'il
+suffit de les énoncer pour provoquer un mouvement de surprise et
+d'incrédulité. Les penseurs passés, et même encore la plupart des
+penseurs contemporains, sont tellement pénétrés de l'opinion que la
+nature de chaque être a été spécialement créée pour lui, et que la
+nature humaine, spécialement créée elle aussi, est, comme les autres,
+immuable; ces penseurs sont aussi, même encore aujourd'hui, tellement
+persuadés que l'agrément de certaines actions dépend de leurs qualités
+essentielles, tandis que leurs qualités essentielles rendent d'autres
+actions désagréables, qu'il est difficile même de se faire écouter quand
+on soutient que les genres d'actions qui sont maintenant agréables
+cesseront de l'être dans des conditions qui rendent ce changement
+nécessaire, tandis que d'autres genres d'actions deviendront agréables.
+Ceux même qui adoptent la doctrine de l'évolution n'admettent qu'avec
+scepticisme, ou tout au plus avec une foi nominale, les inférences qu'il
+faut en tirer concernant l'humanité de l'avenir.</p>
+
+<p>Et cependant, comme le prouvent des myriades d'exemples indiqués par le
+petit nombre de ceux que nous avons donnés plus haut, les actions
+naturelles, qui ont produit des formes innombrables de structures
+adaptées à des formes innombrables d'activité, ont en même temps rendu
+ces formes d'activité agréables. L'inévitable conséquence à en tirer est
+que, dans les limites imposées par les lois physiques, il se
+développera, par adaptation à telles nouvelles séries de conditions qui
+peuvent s'établir, des structures appropriées dont les fonctions
+apporteront avec elles leurs plaisirs spéciaux.</p>
+
+<p>Quand nous nous serons débarrassés de la tendance à croire que certains
+modes d'activité sont nécessairement agréables parce qu'ils nous
+procurent du plaisir, et que d'autres modes qui ne nous plaisent pas
+sont nécessairement déplaisants, nous verrons que la nature humaine, en
+se transformant pour s'accommoder à toutes les exigences de la vie
+sociale, doit fatalement rendre agréables toutes les actions
+nécessaires, et désagréables au contraire toutes les actions opposées à
+ces exigences. Quand nous en serons venus à comprendre pleinement cette
+vérité qu'il n'y a rien de plus satisfaisant, d'une manière intrinsèque,
+dans les efforts par lesquels on s'empare des animaux sauvages, que dans
+les efforts dépensés pour élever des plantes, et que les actions
+combinées des muscles et des sens nécessaires pour conduire un bateau à
+la rame ne sont pas par leurs natures essentielles plus productives de
+sensations agréables que celles qui sont nécessaires à la récolte des
+moissons, mais que chaque chose dépend des émotions coopératives qui à
+présent s'accordent mieux avec l'une qu'avec l'autre, nous devrons
+inférer qu'à mesure que diminueront ces émotions auxquelles l'état
+social ne donne que peu ou pas de raison d'être, et à mesure que
+croîtront ces émotions que ce même état développe continuellement, les
+choses faites maintenant avec déplaisir et seulement parce qu'on y est
+obligé se feront avec un plaisir immédiat, et les choses dont on
+s'abstient par devoir seront abandonnées, parce qu'elles répugneront.</p>
+
+<p>Cette conclusion, contraire aux croyances populaires et ordinairement
+méconnue dans la spéculation morale, ou tout au plus reconnue
+partiellement et de temps en temps, sera regardée comme si improbable
+par la majorité, que je dois en donner une justification plus
+développée, fortifier l'argument <i>à priori</i> par un argument <i>à
+posteriori</i>. Quelque petite que soit l'attention donnée à ce fait,
+cependant c'est un fait remarquable que le corollaire déduit ci-dessus
+de la doctrine de l'évolution en général coïncide avec le corollaire que
+nous imposent les changements passés et présents de la nature humaine.
+Les principaux contrastes de caractère constatés entre le sauvage et
+l'homme civilisé sont précisément ceux que le procédé d'adaptation doit
+donner.</p>
+
+<p>La vie de l'homme primitif est consacrée presque tout entière à la
+poursuite des bêtes, des oiseaux, des poissons, qui lui procure une
+excitation agréable; mais, bien que la chasse procure du plaisir à
+l'homme civilisé, il n'est ni si persistant ni si général. Nous avons
+chez nous des sportsmen pleins d'ardeur; mais il y a beaucoup d'hommes
+que la chasse et la pèche ennuient bientôt, et il y en a assez à qui
+l'une et l'autre sont tout à fait indifférentes ou même répugnantes.</p>
+
+<p>Au contraire, le pouvoir d'appliquer d'une manière continue son
+attention, qui est très faible chez l'homme primitif, est devenu chez
+nous très considérable. Il est vrai que le plus grand nombre est forcé
+de travailler par la nécessité; mais il y a çà et là dans la société des
+hommes pour lesquels une occupation active est un besoin, des hommes qui
+sont inquiets quand ils n'ont rien à faire et sont malheureux si par
+hasard ils doivent renoncer au travail; des hommes pour lesquels tel ou
+tel sujet d'investigation est si plein d'attrait, qu'ils s'y adonnent
+tout entiers pendant des jours et des années; des hommes qui
+s'intéressent si profondément aux affaires publiques qu'ils emploient
+toute leur vie à poursuivre ce qui leur paraît le plus utile à leur
+pays, presque sans prendre le repos nécessaire à leur santé.</p>
+
+<p>Le changement est encore plus manifeste quand nous comparons l'humanité
+non développée à l'humanité développée par rapport à la conduite
+inspirée par les inclinations sociales. La cruauté plutôt que la
+tendresse caractérise le sauvage, et devient dans beaucoup de cas pour
+lui la source d'un plaisir marqué; mais, bien qu'il y ait parmi les
+hommes civilisés des individus chez lesquels ce trait du caractère
+sauvage a survécu, cependant l'amour de faire souffrir n'est pas
+général, et, outre le grand nombre de ceux qui montrent de la
+bienveillance, il y a ceux qui emploient tout leur temps et une grande
+partie de leur fortune à des oeuvres de philanthropie sans penser à une
+récompense actuelle ou future.</p>
+
+<p>Evidemment, ces changements importants, avec beaucoup d'autres moindres,
+sont conformes à la loi exposée plus haut. Des activités appropriées à
+leurs besoins et qui donnent du plaisir aux sauvages ont cessé d'être
+agréables à la plupart des hommes civilisés, tandis que ceux-ci sont
+devenus capables d'autres activités appropriées et des plaisirs qui les
+suivent, qui manquaient aux sauvages.</p>
+
+<p>Or, non seulement il est rationnel d'inférer que des changements comme
+ceux qui se sont produits pendant la civilisation continueront à se
+produire, mais il est irrationnel de faire autrement. Ce n'est pas celui
+qui croit que l'adaptation s'augmentera qui se trompe, mais celui qui
+doute de cette augmentation. Manquer de foi dans une évolution continuée
+de l'humanité d'où sorte l'harmonie finale de sa nature et de ses
+conditions, c'est donner une preuve de plus, entre mille autres, d'une
+conscience inadéquate de la causation. Celui qui, en abandonnant à la
+fois les dogmes primitifs et l'ancienne manière d'envisager les faits,
+a, en acceptant les conclusions scientifiques, acquis les habitudes de
+penser que la science donne, regardera comme inévitable la conclusion
+que nous venons de déduire. Il lui sera impossible de croire que les
+processus qui ont jusqu'à présent si bien modelé tous les êtres d'après
+les exigences de leurs vies qu'ils trouvent plaisir à s'y conformer, ne
+doivent pas continuer à les modeler de la même manière; il inférera que
+le type de nature auquel la plus haute vie sociale apporte une sphère
+telle que chaque faculté ait son compte légitime, et pas plus que son
+compte légitime, de fonction et de plaisir à la suite, est le type de
+nature vers lequel le progrès doit tendre sans relâche jusqu'à ce qu'il
+soit atteint. Le plaisir naissant de l'adaptation d'une structure à sa
+fin spéciale, il verra qu'il en résulte nécessairement que, en supposant
+qu'il s'accorde avec la conservation de la vie, il n'y a aucun genre
+d'activité qui ne puisse devenir à la longue une source de plaisir, et
+que par suite le plaisir accompagnera fatalement tout mode d'action
+réclamé par les conditions sociales.</p>
+
+<p>J'insiste ici sur ce corollaire, parce qu'il jouera bientôt un rôle
+important dans ma démonstration.</p>
+
+<a name="c11" id="c11"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>L'ÉGOÏSME OPPOSÉ À L'ALTRUISME</h4>
+
+<p>68. Si l'insistance sur les vérités évidentes par elles-mêmes tend à
+ébranler les systèmes de croyance établis, elles sont alors passées sous
+silence par la plupart des hommes, ou tout au moins il y a refus tacite
+d'en tirer les inférences les plus claires.</p>
+
+<p>Parmi les vérités évidentes par elles-mêmes ainsi traitées, il en est
+une qui se rapporte au sujet qui nous occupe, à savoir qu'il faut qu'un
+être vive avant d'agir. C'est un corollaire de cette vérité que les
+actes par lesquels chacun travaille à conserver sa propre vie doivent,
+d'une manière générale, s'imposer avant tous les autres. Car si l'on
+affirmait que ces autres actes doivent s'imposer avant ceux qui servent
+au maintien de la vie, et si tout le monde se conformait à cette loi
+comme à une loi générale de conduite, alors, en subordonnant les actes
+qui servent au maintien de la vie à ceux que la vie rend possibles, tout
+le monde devrait perdre la vie. Cela revient à dire que la morale doit
+reconnaître cette vérité, reconnue indépendamment de toute considération
+morale, à savoir que l'égoïsme passe avant l'altruisme. Les actes requis
+pour assurer la conservation, entraînant la jouissance des avantages
+produits par de tels actes, sont les conditions premières du bien-être
+universel. Si chacun ne prend pas convenablement soin de lui-même, la
+mort l'empêche de prendre soin de tous les autres, et, si tout le monde
+meurt ainsi, il ne reste personne dont on ait à prendre soin.</p>
+
+<p>Cette suprématie permanente de l'égoïsme sur l'altruisme, rendue
+manifeste si l'on considère la vie actuelle, est rendue plus manifeste
+encore si l'on considère la vie dans le cours de l'évolution.</p>
+
+<p>69. Ceux qui ont suivi avec faveur le mouvement de pensée qui s'est
+récemment produit savent que, à travers les âges passés, la vie, si
+abondante et si variée dans ses formes, qui s'est répandue sur la terre,
+s'est développée en vertu de la loi que chaque individu doit gagner en
+proportion de l'aptitude qu'il a à remplir les conditions de son
+existence. Le principe uniforme a été qu'une meilleure adaptation doit
+procurer un plus grand avantage; ce plus grand avantage, tout en
+augmentant la prospérité de l'être le mieux adapté, doit accroître aussi
+son aptitude à laisser des descendants qui héritent plus ou moins de sa
+meilleure adaptation. D'où il suit que, en vertu également d'un principe
+uniforme, celui qui est mal adapté, mal partagé dans la lutte pour
+l'existence, en supportera les mauvais effets, ou en disparaissant quand
+ses imperfections sont extrêmes, ou en élevant moins de descendants qui,
+héritant de ses imperfections, tendent à avoir une postérité moins
+nombreuse encore.</p>
+
+<p>Il en a été ainsi des supériorités innées; il en a été ainsi également
+de quelques-unes qui étaient acquises. De tout temps, la loi a été
+qu'une fonction accrue apporte un accroissement de pouvoir, et que, par
+suite, des activités supplémentaires propres à favoriser le bien-être
+d'un membre d'une race produisent dans sa structure une plus grande
+aptitude à exercer ces activités supplémentaires, les avantages qui en
+dérivent servant à élever et à prolonger sa vie. Réciproquement, comme
+une diminution de fonction aboutit à une diminution de structure,
+l'affaiblissement des facultés non exercées a toujours produit une perte
+du pouvoir d'atteindre les fins corrélatives; or, si les fins ne sont
+atteintes qu'imparfaitement, il en résulte une diminution de l'aptitude
+à conserver la vie. Et par l'hérédité, ces modifications fonctionnelles
+ont respectivement favorisé ou empêché la perpétuité de l'espèce.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons déjà dit, la loi d'après laquelle chaque être doit
+recueillir les avantages ou les inconvénients de sa propre nature,
+qu'ils soient hérités des ancêtres ou qu'ils soient dus à des
+modifications spontanées, est la loi sous laquelle la vie s'est
+développée jusqu'à ce jour, et elle doit subsister, quel que doive être
+le terme de l'évolution de la vie. Quelques modifications que ce cours
+naturel d'action puisse subir maintenant ou dans la suite, ce sont des
+modifications qui ne peuvent, sous peine d'un résultat fatal, le changer
+beaucoup. Tous les arrangements qui empêchent à un haut degré la
+supériorité de profiter des avantages de la supériorité, ou qui
+protègent l'infériorité contre les maux qu'elle produit; tous les
+arrangements qui tendent à supprimer toute différence entre le supérieur
+et l'inférieur, sont des arrangements diamétralement opposés au progrès
+de l'organisation et à l'avènement d'une vie plus haute.</p>
+
+<p>Mais dire que chaque individu doit recueillir les avantages que lui
+procurent ses propres facultés héritées ou acquises, c'est proclamer
+l'égoïsme comme principe suprême de conduite. C'est dire que les
+prétentions égoïstes doivent prendre le pas sur les prétentions
+altruistes.</p>
+
+<p>70. Sous son aspect biologique cette proposition ne peut être contestée
+par ceux qui admettent la doctrine de l'évolution; mais il est douteux
+qu'ils reconnaissent en même temps la nécessité de l'admettre sous son
+aspect moral. Si, pour ce qui concerne le développement de la vie,
+l'efficacité du principe universel dont il s'agit est assez manifeste,
+son efficacité par rapport à l'accroissement du bonheur peut bien n'être
+pas aperçue en même temps. Mais ces deux choses ne peuvent se séparer.</p>
+
+<p>Une incapacité de tout genre et de tout degré est une cause de malheur
+directement et indirectement: directement, par la peine qui résulte de
+la surcharge d'une faculté insuffisante; indirectement, par le
+non-accomplissement ou l'accomplissement imparfait de certaines
+conditions du bien-être. Au contraire, une capacité de tout genre qui
+suffit au besoin conduit au bonheur immédiatement et dans la suite:
+immédiatement, par le plaisir qui accompagne toujours l'exercice normal
+de toute faculté qui vient à bout de son oeuvre, et, dans la suite, par
+les plaisirs qui sont facilités par les fins atteintes. Un animal qui
+est faible ou lent dans sa marche, et qui ne peut ainsi se nourrir qu'au
+prix d'efforts qui l'épuisent, ou qui n'échappe qu'avec peine à ses
+ennemis, souffre toutes les peines que causent des facultés surmenées,
+des appétits non satisfaits et des émotions douloureuses; tandis qu'un
+animal de la même espèce, fort et rapide à la course, jouit de
+l'efficacité de ses actes, goûte plus complètement les satisfactions que
+donne la nourriture aussi bien que le renouvellement de forces qu'elle
+procure, et a bien moins de peines et des peines moins grandes à
+craindre en se défendant contre ses ennemis ou en leur échappant. Il en
+est de même selon que les sens sont plus faibles ou plus développés,
+selon que la sagacité est plus ou moins grande. L'individu
+intellectuellement inférieur de n'importe quelle race a à subir des
+misères négatives et positives; celui qui est intellectuellement
+supérieur au contraire en retire des avantages négatifs et positifs.
+Nécessairement, cette loi en vertu de laquelle chaque membre d'une
+espèce recueille les conséquences de sa propre nature; en vertu de
+laquelle la progéniture de chaque membre, participant à sa nature,
+recueille aussi de pareilles conséquences, est une loi qui tend toujours
+à accroître le bonheur général de l'espèce, en favorisant la
+multiplication des plus heureux, en empêchant celle des moins heureux.</p>
+
+<p>Tout cela est vrai des êtres humains comme des autres êtres. La
+conclusion qui s'impose à nous est que la poursuite du bonheur
+individuel dans les limites prescrites par les conditions sociales est
+ce qui est d'abord exigé pour que l'on parvienne au bonheur général le
+plus grand. Pour le voir, il suffit de comparer un homme qui par ses
+soins pour lui-même s'est maintenu dans un bon état physique, avec un
+autre homme qui par sa négligence de tout soin personnel subit les
+résultats ordinaires de cette négligence, et de se demander quel doit
+être le contraste de deux sociétés formées de ces deux sortes
+d'individus.</p>
+
+<p>Sautant hors du lit après un sommeil ininterrompu, chantant ou sifflant
+en s'habillant, descendant de chez lui la face rayonnante, tout prêt à
+rire à la première occasion, l'homme bien portant, dont les facultés
+sont puissantes, conscient de ses succès passés, et, par son énergie, sa
+sagacité, ses ressources, confiant dans l'avenir, aborde le travail du
+jour sans répugnance, avec gaieté au contraire; d'heure en heure, son
+travail facile et heureux lui apporte de nouvelles satisfactions, et il
+rentre chez lui avec un surplus abondant d'énergie à dépenser pendant
+les heures de loisir. Il en est tout autrement de celui qui s'est laissé
+affaiblir en se négligeant. Déjà insuffisantes, ses forces, sont rendues
+plus insuffisantes encore par les efforts constants nécessaires pour
+exécuter une tâche trop lourde et par le découragement qui en résulte.
+Outre la conscience débilitante de l'avenir immédiat, il a aussi la
+conscience débilitante de l'avenir plus lointain avec ses probabilités
+de difficultés accumulées et d'une moindre capacité d'y faire face. Les
+heures de loisir qui apportent, lorsqu'on les emploie régulièrement, des
+plaisirs propres à stimuler le cours de la vie et à renouveler la
+puissance d'agir, ne peuvent être utilisées; il n'y a plus assez de
+vigueur pour des distractions qui demandent de l'action, et le manque de
+bonne humeur empêche de se livrer avec goût aux distractions passives.
+En un mot, la vie devient une charge. Maintenant si, comme on doit
+l'admettre, dans une société composée d'individus semblables au premier,
+le bonheur est relativement grand, tandis que dans une société composée
+d'individus semblables au second il doit y avoir relativement peu de
+bonheur, ou plutôt beaucoup de misères, on doit admettre que la
+conduite qui donne le premier résultat est bonne, et que la conduite qui
+donne l'autre est mauvaise.</p>
+
+<p>Mais les diminutions du bonheur général sont produites de plusieurs
+autres manières particulières par un égoïsme suffisant. Nous allons les
+passer successivement en revue.</p>
+
+<p>71. S'il n'y avait aucune preuve de l'hérédité, s'il était de règle que
+le fort fût habituellement engendré par le faible, tandis que le faible
+descendrait ordinairement du fort, que des parents mélancoliques eussent
+des enfants pleins de vie et de santé, tandis que des pères et des mères
+d'une vigueur exubérante auraient le plus souvent des enfants chétifs,
+que de paysans grossiers naquissent des fils d'une haute intelligence
+alors que les fils d'hommes cultivés ne seraient bons à rien, si ce
+n'est à suivre la charrue; si la goutte, les scrofules, la folie ne se
+transmettaient pas, si les personnes maladives procréaient d'habitude
+des enfants bien portants et les personnes bien portantes des enfants
+maladifs, les auteurs qui s'occupent de morale seraient excusables de ne
+pas tenir compte des effets de conduite qui se manifestent dans les
+descendants par les tempéraments dont ils héritent.</p>
+
+<p>En fait, cependant, les idées courantes concernant les prétentions
+relatives de l'égoïsme et de l'altruisme sont viciées par l'omission de
+ce facteur d'une extrême importance. Car si la santé, la force et la
+capacité sont habituellement transmises, si la maladie, la faiblesse et
+la stupidité reparaissent généralement chez les descendants, alors un
+altruisme rationnel exige que l'on s'applique à cet égoïsme qui consiste
+à se procurer les satisfactions dont la conservation du corps et de
+l'esprit dans le meilleur état possible est accompagnée. La conséquence
+nécessaire est que le bonheur de nos descendants sera le fruit du soin
+que chacun prendra de sa personne dans des limites légitimes, tandis que
+l'oubli de ce soin poussé trop loin sera une source de maux. Lorsque
+nous songeons combien il est ordinaire de remarquer qu'une bonne santé
+rend tolérable n'importe quelle condition, tandis que des indispositions
+chroniques rendent la vie pénible dans les positions les plus
+favorables, il est surprenant en vérité que tout le monde et même les
+auteurs qui étudient la conduite ignorent les suites terribles pour ceux
+qui ne sont pas encore nés du mépris que l'on a pour le soin de sa
+propre personne, et les biens incalculables qui résulteront, pour ceux
+qui naîtront un jour, de l'attention que l'on donne à ces soins. De tous
+les avantages que les parents peuvent léguer à leurs enfants, le plus
+précieux est celui d'une bonne constitution. Bien que le corps d'un
+homme ne soit pas une propriété dont on puisse hériter, cependant sa
+constitution peut très exactement se comparer à un bien substitué, et,
+s'il comprend comme il le doit son devoir envers la postérité, il verra
+qu'il est tenu de la transmettre sans l'avoir laissé altérer sinon sans
+l'avoir améliorée. C'est dire qu'il doit être égoïste dans la mesure
+qu'il faut pour satisfaire tous les désirs qui sont associés au bon
+exercice des fonctions. C'est même dire plus encore. C'est dire qu'il
+doit rechercher dans une mesure convenable les divers plaisirs que la
+vie nous offre. Car, outre l'effet qu'ils ont d'élever le cours de la
+vie et de maintenir la vigueur constitutive, ils ont pour effet de
+conserver et de développer la capacité d'éprouver des jouissances. Doués
+d'énergies abondantes et de goûts divers, quelques-uns peuvent se
+procurer des satisfactions de différentes sortes en toute occasion;
+tandis que d'autres sont si indolents et si désintéressés des choses qui
+les entourent, qu'ils ne peuvent même se donner la peine de s'amuser. A
+moins de nier l'hérédité, on doit inférer qu'en acceptant comme il
+convient les plaisirs variés que la vie nous offre, nous développons
+l'aptitude de nos descendants à goûter les jouissances; si les parents
+au contraire persistent dans une manière de vivre pesante et monotone,
+ils diminuent l'aptitude de leurs enfants à profiter le mieux possible
+des plaisirs qui peuvent leur arriver.</p>
+
+<p>72. Outre la décroissance du bonheur général qui résulte, de cette
+manière indirecte, d'une subordination illégitime de l'égoïsme, il y a
+une décroissance du bonheur général qui en résulte directement. Celui
+qui prend assez de soin de lui-même pour se maintenir en bonne santé et
+en belle humeur, devient d'abord par là une cause immédiate de bonheur
+pour ceux qui l'entourent, et en second lieu il conserve la capacité
+d'accroître leur bonheur par des actions altruistes. Mais celui dont la
+vigueur corporelle et la santé mentale sont minées par le sacrifice
+exagéré de soi-même, d'abord, devient pour ceux qui l'entourent une
+cause de dépression, et en second lieu se rend lui-même incapable ou
+moins capable de travailler à leur bien-être.</p>
+
+<p>En appréciant la conduite, nous devons nous rappeler qu'il y a ceux qui
+par leur gaieté répandent la joie autour d'eux, et ceux qui par leur
+mélancolie assombrissent tous ceux qu'ils fréquentent. Nous devons nous
+rappeler aussi qu'en faisant rayonner son bonheur autour de lui, un
+homme de la première espèce peut ajouter au bonheur des autres plus que
+par des efforts positifs pour leur faire du bien, et qu'un homme de la
+seconde espèce peut nuire à leur bonheur par sa seule présence plus
+qu'il ne l'accroît par ses actes. Plein de vivacité, l'un est toujours
+le bienvenu. Pour sa femme, il n'a que des sourires et de joyeux propos;
+pour ses enfants, des histoires amusantes; pour ses amis, une
+conversation plaisante toute mêlée de saillies spirituelles, légèrement
+amenées. Au contraire, on fuit l'autre. L'irritabilité qui résulte
+tantôt de ses indispositions, tantôt des échecs causés par sa faiblesse,
+fait chaque jour souffrir sa famille. Manquant d'une énergie suffisante
+pour se mêler aux jeux de ses enfants, il n'y porte tout au plus qu'un
+médiocre intérêt, et ses amis le traitent de rabat-joie. Dans nos
+raisonnements sur la morale, nous tenons peu de compte de cela; il est
+évident cependant que, puisque le bonheur et le malheur sont contagieux,
+le soin de soi-même, en tant qu'il contribue à la santé et à la bonne
+humeur, est un bienfait pour les autres, tandis que la négligence qui a
+pour effet la souffrance, corporelle ou mentale, est un bien mauvais
+service à rendre à autrui.</p>
+
+<p>Le devoir de se rendre agréable en paraissant avoir du plaisir est en
+vérité souvent recommandé, et l'on applaudit à ceux qui procurent ainsi
+quelque agrément à leurs amis, autant que cela suppose un sacrifice de
+la part de ceux qui le font. Mais, bien que l'on contribue beaucoup plus
+au plaisir de ses amis en montrant un réel bonheur qu'en faisant
+semblant d'être heureux, et bien qu'alors on évite à la fois toute
+hypocrisie et toute violence, on ne regarde cependant pas comme un
+devoir de remplir les conditions qui permettent de montrer un bonheur
+réel. Néanmoins, si la quantité de bonheur produite doit être la mesure
+de l'obligation, le bonheur réel est plus obligatoire que le bonheur
+apparent.</p>
+
+<p>Alors, comme nous l'avons indiqué plus haut, outre cette première série
+d'effets produits sur les autres, il y en a une seconde. L'individu qui
+a le degré d'égoïsme voulu, garde les facultés qui rendent possibles les
+activités altruistes. L'individu qui n'a pas ce degré d'égoïsme perd
+plus ou moins de son aptitude à être altruiste. La vérité de la première
+proposition est évidente d'elle-même; des exemples journaliers nous
+forcent à admettre la vérité de l'autre. En voici quelques-uns.</p>
+
+<p>Voici une mère qui, élevée d'après les modes insensées qui sont adoptées
+par les gens cultivés, n'a pas une constitution assez forte pour nourrir
+elle-même son enfant, mais qui, sachant que la nourriture naturelle est
+la meilleure, dans sa sollicitude pour le bien-être de cet enfant,
+persiste à lui donner son lait au delà du temps où sa santé le lui
+permet. Il se produit fatalement une réaction. Alors survient une
+fatigue qui peut dégénérer en un épuisement maladif, dont la suite est
+ou la mort ou une faiblesse chronique. Elle devient incapable, pour un
+temps ou pour toujours, de s'occuper des affaires de son ménage; ses
+autres enfants souffrent de n'être plus l'objet des soins maternels, et,
+si la fortune est médiocre, les dépenses à faire pour la garde-malade et
+le médecin pèsent lourdement sur toute la famille.</p>
+
+<p>Voici maintenant un exemple qu'un père nous donne assez souvent.
+Egalement poussé par un sentiment élevé du devoir, et trompé par les
+théories morales courantes d'après lesquelles il est beau de se
+sacrifier sans réserve, il persiste tous les jours de longues heures
+dans son travail sans s'inquiéter d'avoir la tête en feu et les pieds
+froids; il se prive de tous les plaisirs de la société pour lesquels il
+croit n'avoir ni temps ni argent. Que résulte-t-il d'une manière d'agir
+si peu égoïste? Nécessairement un affaissement subit, des insomnies,
+l'incapacité de travailler. Ce repos qu'il ne voulait pas se donner
+alors que ses sensations le lui demandaient, il lui faut maintenant le
+prendre pendant bien plus longtemps. Les gains supplémentaires qu'il
+avait mis de côté dans l'intérêt de sa famille sont complètement
+employés en coûteux voyages pour le rétablissement de sa santé, et par
+toutes les dépenses que fait faire une maladie. Au lieu d'être plus
+capable de remplir son devoir envers ses enfants, il en est devenu plus
+incapable, et pendant toute la durée de sa vie les maux remplacent les
+biens qu'il avait espérés.</p>
+
+<p>Il en est de même des effets sociaux d'un manque d'égoïsme. A chaque
+pas, nous trouvons des exemples des dommages, positifs et négatifs,
+causés à la société par une négligence excessive de soi-même. Tantôt
+c'est un laboureur qui, en continuant consciencieusement sa tâche sous
+un soleil brûlant, en dépit des violentes protestations de sa
+sensibilité, meurt d'insolation et laisse sa famille à la charge de la
+paroisse. Tantôt c'est un commis dont les yeux surmenés se perdent, ou
+qui, écrivant tous les jours de longues heures malgré la crampe
+douloureuse de ses doigts, est atteint de la «paralysie des écrivains»,
+devient absolument incapable d'écrire, et se trouve avec des parents
+âgés dans une pauvreté à laquelle ses amis doivent subvenir. Tantôt
+c'est un homme dévoué aux intérêts publics qui, en épuisant sa santé par
+une application incessante, se met dans l'impossibilité de faire tout ce
+qu'il aurait pu mener à bien en partageant mieux son temps entre des
+travaux entrepris pour le bonheur des autres et la satisfaction de ses
+propres besoins.</p>
+
+<p>73. La subordination exagérée de l'égoïsme à l'altruisme est encore
+préjudiciable d'une autre manière. A la fois directement et
+indirectement, le désintéressement poussé à l'excès engendre l'égoïsme
+coupable.</p>
+
+<p>Voyons-en d'abord les effets immédiats. Pour qu'un homme puisse céder un
+avantage à un autre, il est nécessaire que cet autre l'accepte, et,
+quand il s'agit d'un avantage tel qu'ils puissent y prétendre également
+tous les deux ou qui n'est pas plus nécessaire à l'un qu'à l'autre,
+l'acceptation implique une certaine facilité à se procurer un avantage
+aux dépens d'un autre. Les circonstances et les besoins étant les mêmes
+pour tous les deux, le fait en question implique autant une culture de
+l'égoïsme chez le dernier qu'une culture de l'altruisme chez le premier.
+Il est vrai qu'assez souvent la différence de leurs moyens, ou la
+différence de leurs appétits pour un plaisir que l'un a éprouvé souvent
+et l'autre rarement, dépouille l'acceptation de ce caractère, et il est
+clair que dans d'autres cas le bienfaiteur prend manifestement tant de
+plaisir à procurer un plaisir que le sacrifice est partiel et que
+l'acceptation n'en est pas entièrement intéressée. Mais, pour voir
+l'effet indiqué ci-dessus, nous devons exclure de telles inégalités, et
+considérer ce qui arrive lorsque les besoins sont approximativement les
+mêmes, et que les sacrifices, non payés de retour à certains
+intervalles, sont toujours du même côté. En circonscrivant ainsi la
+recherche, tout le monde peut donner des exemples propres à vérifier le
+résultat allégué. Chacun peut se rappeler que, dans certaines réunions,
+un homme généreux en rendant tous les jours service à un homme avide,
+n'a fait qu'augmenter cette avidité, jusqu'à ce qu'elle se soit changée
+en égoïsme dépourvu de tout scrupule et intolérable à tout le monde. Il
+y a des effets sociaux évidents de même nature. La plupart des personnes
+qui réfléchissent savent très bien maintenant que la charité, si elle
+s'exerce sans discernement, est une cause de démoralisation. Ils voient
+comment chez le mendiant, outre la destruction de toute relation normale
+entre le travail fourni et l'avantage obtenu, se développe l'attente
+d'être secouru par d'autres qui subviendront à ses besoins; cette
+attente se manifeste même quelquefois par des imprécations contre ceux
+qui refusent d'y répondre.</p>
+
+<p>Considérez maintenant les résultats éloignés. Lorsque les prétentions
+égoïstes sont subordonnées aux prétentions altruistes au point de
+produire un dommage physique, il se manifeste une tendance à diminuer le
+nombre des altruistes et à faire prédominer les égoïstes. Poussé à
+l'extrême, le sacrifice de soi-même au profit des autres peut faire que
+l'on meure avant l'époque ordinaire du mariage; il peut quelquefois
+aussi détourner du mariage, comme cela arrive pour les soeurs de
+charité; il a pour résultat, d'autres fois, une mauvaise santé ou la
+perte de l'attrait qui porte au mariage, ou empêche de se procurer les
+moyens pécuniaires de se marier, et, dans ces différents cas, celui qui
+s'est montré altruiste de cette manière excessive ne laisse pas de
+descendants. Lorsque la subordination du bien-être personnel au
+bien-être des autres n'a pas été portée au point d'empêcher le mariage,
+il arrive encore assez ordinairement que l'altération physique résultant
+de plusieurs années de négligence amène la stérilité; d'où suit que
+l'homme du naturel le plus altruiste ne laisse pas de postérité douée du
+même naturel. Dans des cas moins frappants et plus nombreux,
+l'affaiblissement ainsi produit se manifeste par la procréation
+d'enfants relativement faibles; les uns meurent de bonne heure; les
+autres sont moins capables que ce n'est l'usage, de transmettre aux
+générations futures le type paternel. Il en résulte inévitablement que
+l'adoucissement de l'égoïsme, qui se serait sans cela produit dans la
+nature humaine, est empêché. Ce mépris de soi-même, en même temps qu'il
+affaiblit la vigueur corporelle et abaisse le niveau normal, cause
+nécessairement dans la société un excès du soin de soi-même qui le
+contrebalance.</p>
+
+<p>74. Nous avons ainsi montré clairement que l'égoïsme a sur l'altruisme
+le pas au point de vue de la valeur obligatoire. Les actes qui rendent
+possible la continuation de la vie doivent, tout compte fait, s'imposer
+avant les autres actes que la vie rend possibles, y compris les actes
+qui sont à l'avantage des autres. Nous voyons la même chose, si de la
+vie telle qu'elle est nous passons à la vie en voie d'évolution. Les
+êtres sentants ont progressé des types inférieurs aux types supérieurs,
+sous cette loi que le supérieur doit profiter de sa supériorité et
+l'inférieur souffrir de son infériorité. La conformité à cette loi a été
+et est encore nécessaire, non seulement pour la continuation de la vie,
+mais encore pour l'accroissement du bonheur, puisque les supérieurs sont
+ceux qui ont des facultés mieux adaptées à leurs besoins--facultés dont
+l'exercice procure par suite un plus grand plaisir et une moindre peine.</p>
+
+<p>Des considérations plus spéciales s'ajoutent à ces considérations
+générales pour nous prouver cette vérité. Un égoïsme qui sert à
+conserver un esprit vivace dans un corps vigoureux est favorable au
+bonheur des descendants, qui, grâce à la constitution dont ils héritent,
+supportent mieux les travaux de la vie et ont des plaisirs plus vifs;
+tandis que, réciproquement, ceux qui se négligent eux-mêmes et lèguent
+à leur postérité une constitution affaiblie assurent par cela même son
+malheur. En outre, l'individu dont la vie bien conservée se manifeste
+par la bonne humeur devient, par le fait même qu'il existe, une source
+de plaisir pour tous ceux qui l'entourent; tandis que l'affaissement qui
+résulte en général de la mauvaise santé se communique à la famille de
+celui qui en souffre et à ses amis. Un autre contraste encore est que,
+tandis que celui qui a pris soin de lui comme il le devait garde le
+pouvoir d'assister les autres, il résulte d'une abnégation excessive non
+seulement qu'on est incapable d'aider les autres, mais encore qu'on
+finit par être positivement un fardeau pour eux. Enfin, nous établissons
+cette vérité qu'un altruisme qui ne se renferme pas dans des limites
+convenables accroît l'égoïsme, à la fois directement chez les
+contemporains et indirectement dans la postérité.</p>
+
+<p>Remarquez maintenant que, si la conclusion générale appuyée sur ces
+conclusions spéciales est en opposition avec les croyances acceptées en
+paroles, elle ne l'est pas avec les croyances acceptées en fait. Si elle
+est opposée à la doctrine d'après laquelle on dit aux hommes qu'ils
+devraient agir, elle est en harmonie avec celle d'après laquelle ils
+agissent et d'après laquelle ils voient confusément que l'on doit agir.
+En laissant de côté les anomalies de conduite que nous avons signalées
+plus haut, chacun agit et parle à la fois comme si dans les affaires de
+la vie on devait d'abord tenir compte du bien-être personnel.</p>
+
+<p>L'ouvrier qui attend un salaire en retour du travail qu'il fait, le
+marchand qui vend avec profit, le médecin qui reçoit des honoraires pour
+sa consultation, le prêtre qui appelle «bénéfice» le siège de son
+ministère, reconnaissent également comme étant au-dessus de toute
+discussion cette vérité que l'intérêt, dans la mesure où il répond aux
+droits et procure la récompense des efforts accomplis, est non seulement
+légitime, mais essentiel. Les personnes mêmes qui professent une
+conviction contraire prouvent par leurs actes combien cette conviction a
+peu d'effet. Ceux qui répètent avec emphase cette phrase: «Aimez vos
+semblables comme vous-même,» se gardent bien d'employer leurs biens à
+satisfaire les désirs des autres comme à satisfaire leurs propres
+désirs. Ceux enfin dont la maxime suprême est «vivre pour les autres»,
+ne diffèrent pas d'une manière appréciable de ceux qui les entourent, en
+ce qui concerne la recherche du bien-être personnel, et ne manquent pas
+de s'assurer leur part de plaisirs personnels. En un mot, ce qui a été
+établi plus haut comme la croyance à laquelle nous conduit la morale
+scientifique, est celle que les hommes professent réellement en
+opposition à celle qu'ils croient professer.</p>
+
+<p>Enfin on peut remarquer qu'un égoïsme rationnel, bien loin d'impliquer
+une nature humaine plus égoïste, s'accorde au contraire avec une nature
+humaine moins égoïste. Car les excès en un sens n'empêchent pas les
+excès dans le sens opposé, mais plutôt d'extrêmes déviations d'un côté
+conduisent à des déviations extrêmes de l'autre côté. Une société dans
+laquelle on proclame les principes les plus exaltés de dévouement aux
+intérêts d'autrui, peut être une société dans laquelle non seulement on
+tolère, mais encore on loue sans scrupule le sacrifice d'étrangers. Avec
+l'ambition déclarée de répandre ces principes exaltés chez les
+infidèles, on est porté à leur chercher querelle de parti pris pour
+annexer leur territoire. Des hommes qui, chaque dimanche, écoutent en
+les approuvant les conseils de développer au delà de toute mesure
+praticable l'amour pour les autres, sont capables de s'engager à tuer au
+premier commandement, dans n'importe quelle partie du monde, n'importe
+quelles gens, en restant parfaitement indifférents à la question de
+savoir si le sujet de la guerre est juste ou non. De même qu'en pareil
+cas un altruisme transcendant en théorie coexiste avec un égoïsme brutal
+en pratique, réciproquement un altruisme mieux déterminé peut avoir pour
+concomitant un égoïsme tout à fait modéré. Car affirmer dans son intérêt
+de légitimes prétentions, c'est tracer une limite au delà de laquelle
+les prétentions sont illégitimes, et c'est, par suite, mettre en plus
+grande lumière les droits d'autrui.</p>
+
+<a name="c12" id="c12"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h4>L'ALTRUISME OPPOSÉ A L'ÉGOÏSME</h4>
+
+<p>75. Si nous définissons l'altruisme toute action qui, dans le cours
+régulier des choses, profite aux autres au lieu de profiter à celui qui
+l'accomplit, alors, depuis le commencement de la vie, l'altruisme n'a
+pas été moins essentiel que l'égoïsme. Bien que primitivement il dépende
+de l'égoïsme, secondairement l'égoïsme dépend de lui.</p>
+
+<p>Dans l'altruisme pris dans ce sens large, je fais rentrer les actes par
+lesquels les enfants sont élevés et l'espèce conservée. Bien plus, parmi
+ces actes, nous devons ranger non seulement ceux qui sont accompagnés de
+conscience, mais encore ceux qui contribuent au bien-être des enfants
+sans représentation mentale de ce bien-être, actes d'altruisme
+automatique, comme nous pouvons les appeler. Nous ne devons pas non plus
+laisser en dehors de notre classification ces actes altruistes encore
+inférieurs qui servent à la conservation de la race sans supposer même
+des processus nerveux automatiques, actes qui ne sont pas psychiques
+dans le sens le plus éloigné du mot, mais physiques en un sens littéral.
+Toute action, inconsciente ou consciente, qui entraîne une dépense de la
+vie individuelle au profit du développement de la vie chez les autres
+individus, est incontestablement altruiste en un sens, sinon dans le
+sens ordinaire du mot, et nous devons ici l'entendre en ce sens pour
+voir comment l'altruisme conscient procède de l'altruisme inconscient.</p>
+
+<p>Les êtres les plus simples se multiplient habituellement par division
+spontanée. L'altruisme physique du genre le plus bas, distinct de
+l'égoïsme physique, peut être considéré dans ce cas-là comme n'en étant
+pas encore indépendant. En effet, puisque les deux moitiés qui avant la
+division constituaient l'individu ne disparaissent pas en se divisant,
+nous devons dire que, bien que l'individualité de l'infusoire ou d'un
+autre protozoaire qui est comme le parent se perde par la cessation de
+l'unité, cependant l'ancien individu continue d'exister en chacun des
+nouveaux individus. Toutefois lorsque, comme il arrive généralement pour
+les animaux les plus petits, un intervalle de repos aboutit à une
+rupture du corps entier en un grand nombre de parties minuscules dont
+chacune est le germe d'un jeune, nous voyons que le parent se sacrifie
+entièrement à la formation de sa progéniture.</p>
+
+<p>On pourrait raconter ici comment chez des êtres d'un rang plus élevé,
+par division ou par bourgeonnement, les parents lèguent des parties de
+leurs corps, plus ou moins organisées, pour former des descendants, au
+prix de leur propre individualité. On pourrait donner aussi de nombreux
+exemples des manières dont les oeufs se développent au point que le
+corps de la mère devient pour eux un simple récipient: il faut en
+conclure que toute la nourriture qu'elle absorbe est employée au profit
+de sa postérité. On pourrait enfin parler des cas nombreux où, comme il
+arrive généralement dans le monde des insectes, la vie finit dès que la
+maturité est atteinte et le sort d'une nouvelle génération assuré: la
+mort suit les sacrifices faits pour la race.</p>
+
+<p>Mais, laissant ces types inférieurs, dans lesquels l'altruisme est
+purement physique, ou dans lesquels il est seulement physique et
+automatiquement psychique, élevons-nous à l'étude de ceux dans lesquels
+il est aussi conscient à un haut degré. Bien que chez les oiseaux et les
+mammifères, de telles activités des parents, guidées comme elles le sont
+par l'instinct, ne soient accompagnées d'aucune représentation, ou
+seulement d'une représentation vague des avantages qui en résultent pour
+les jeunes, elles comportent cependant des actions que nous pouvons
+regarder comme altruistes dans le sens le plus élevé du mot. L'agitation
+que ces êtres manifestent lorsque leurs petits sont en danger, jointe
+souvent à des efforts pour leur venir en aide, aussi bien que la douleur
+qu'ils laissent paraître s'ils les ont perdus, prouve bien qu'en eux
+l'altruisme paternel a pour concomitant une émotion.</p>
+
+<p>Ceux qui entendent par altruisme seulement le sacrifice conscient de
+soi-même dans l'intérêt des autres, tel qu'il se produit parmi les
+hommes, trouveront étrange et même absurde d'étendre autant que nous le
+faisons le sens de ce mot. Mais nous avons pour agir ainsi des raisons
+plus fortes que celles dont on a pu juger déjà. Je ne prétends pas
+simplement que dans le cours de l'évolution il y a eu un progrès par
+gradations infinitésimales, depuis les sacrifices purement physiques et
+inconscients de l'individu pour le bien-être de l'espèce jusqu'aux
+sacrifices accomplis d'une manière consciente. J'entends que, du
+commencement à la fin, les sacrifices, lorsqu'on les ramène à leurs
+termes les plus humbles, ont la même nature essentielle: à la fin comme
+au commencement, ils impliquent une perte de la substance corporelle.
+Lorsqu'une partie du corps maternel se détache sous forme de bourgeon,
+ou d'oeuf, ou de foetus, le sacrifice matériel est manifeste, et lorsque
+la mère fournit le lait dont l'absorption assure la croissance du jeune,
+il est hors de doute qu'il y a là aussi un sacrifice matériel. Mais,
+bien qu'un sacrifice matériel ne soit pas apparent lorsque les jeunes
+profitent des activités déployées en leur faveur, comme il ne peut se
+produire aucun effort sans une usure équivalente de quelque tissu, et
+comme la perte corporelle est en proportion de la dépense qui se fait
+sans compensation de nourriture consommée, il s'ensuit que les efforts
+au bénéfice de la race représentent réellement une partie de la
+substance des parents; elle est seulement donnée indirectement cette
+fois, au lieu de l'être directement.</p>
+
+<p>Le sacrifice de soi n'est donc pas moins primordial que la conservation
+de soi. Absolument nécessaire en sa forme simple, physique, pour la
+continuation de la vie depuis l'origine; étendu sous sa forme
+automatique, comme indispensable, à la conservation de la race dans les
+types considérablement avancés; se développant jusqu'à prendre une forme
+semi-consciente et une forme consciente, à mesure que se continuent et
+se compliquent les soins par lesquels la progéniture des êtres
+supérieurs est conduite à la maturité, l'altruisme a eu son évolution
+parallèle à celle de l'égoïsme. Comme nous l'avons marqué dans un
+chapitre précédent, les mêmes supériorités qui ont rendu l'individu
+capable de mieux se préserver lui-même, l'ont rendu capable de mieux
+préserver les individus dérivés de lui, et chacune des espèces les plus
+élevées, usant de ses facultés excellentes d'abord pour son avantage
+égoïste, s'est étendue en proportion de l'usage qu'elle en a fait
+secondairement pour un avantage altruiste.</p>
+
+<p>La manière dont s'impose l'altruisme tel qu'il est ainsi compris, n'est
+pas autre, en réalité, que la manière dont s'impose l'égoïsme comme nous
+l'avons montré dans le dernier chapitre. Car tandis que, d'un côté, en
+manquant à accomplir des actes d'égoïsme normal, on s'expose à
+l'affaiblissement ou à la perte de la vie, et par suite à l'incapacité
+d'accomplir des actes altruistes, d'un autre côté, un pareil défaut
+d'actes altruistes, de même qu'il cause la mort des descendants ou leur
+développement incomplet, implique dans les générations futures la
+disparition de la nature qui n'est pas assez altruiste, par suite la
+diminution de la moyenne de l'égoïsme. En un mot, chaque espèce se
+débarrasse continuellement des individus qui ne sont pas égoïstes comme
+il convient, tandis que les individus qui ne sont pas convenablement
+altruistes sont perdus pour elle.</p>
+
+<p>76. De même qu'il y a eu un progrès graduel de l'altruisme inconscient
+des parents à l'altruisme conscient du genre le plus élevé, il y a eu un
+progrès graduel de l'altruisme dans la famille à l'altruisme social.</p>
+
+<p>Un fait à noter d'abord est que là seulement où les relations altruistes
+dans le groupe domestique ont atteint des formes très développées,
+naissent les conditions qui rendent possible un plein développement des
+relations altruistes dans le groupe politique. Les tribus dans
+lesquelles règne la promiscuité ou dans lesquelles les relations
+conjugales sont transitoires, et les tribus où la polyandrie amène d'une
+autre manière les relations mal définies, ne sont pas capables d'une
+véritable organisation. Les peuples qui admettent habituellement la
+polygamie ne se montrent pas non plus capables eux-mêmes d'atteindre à
+ces formes élevées de coopération sociale qui demandent une légitime
+subordination de soi-même aux autres. Là seulement où le mariage
+monogamique est devenu général et éventuellement universel, là seulement
+où se sont par suite établis le plus étroitement les liens du sang, où
+l'altruisme familial s'est le plus développé, l'altruisme social est
+devenu le plus manifeste. Il suffit de se rappeler les formes composées
+de la famille aryenne, comme les a décrites M. Henry Maine avec d'autres
+auteurs, pour voir que le sentiment de la famille, s'étendant d'abord à
+la gens et à la tribu, et ensuite à la société formée par des tribus
+unies par des liens de parenté, a préparé la voie au sentiment qui unit
+des citoyens de familles différentes.</p>
+
+<p>En reconnaissant cette transition naturelle, nous avons surtout à
+considérer ici que dans les dernières phases du progrès, comme dans les
+premières, l'accroissement des satisfactions égoïstes a dépendu surtout
+du progrès des égards pour les satisfactions des autres. Si nous
+considérons une série de parents et de descendants, nous voyons que
+chacun d'eux, après avoir dû la vie pendant sa jeunesse aux sacrifices
+accomplis par ses prédécesseurs, fait à son tour, lorsqu'il est adulte,
+des sacrifices équivalents dans l'intérêt de ses successeurs, et que,
+sans cette balance d'avantages reçus et d'avantages procurés, la série
+dont nous parlons prendrait fin. De même, il est manifeste que dans une
+société chaque génération, redevable aux générations précédentes des
+avantages d'une organisation sociale qui est le fruit de leurs travaux
+et de leurs sacrifices, doit faire pour les générations suivantes des
+sacrifices analogues, tout au moins pour conserver cette organisation si
+elle ne peut la perfectionner; l'autre alternative amènerait la
+décadence et peut-être la dissolution de la société, en impliquant une
+diminution graduelle des satisfactions égoïstes de ses membres.</p>
+
+<p>Nous sommes ainsi préparés à étudier les diverses manières dont le
+bien-être personnel, dans les conditions sociales, dépend d'une
+attention convenable au bien-être des autres. Les conclusions à tirer
+ont été déjà indiquées d'avance. De même que dans le chapitre sur le
+point de vue biologique étaient esquissées les inférences définitivement
+établies dans le dernier chapitre, de même dans le chapitre sur le point
+de vue sociologique ont été esquissées les inférences que nous avons à
+établir ici définitivement. Plusieurs d'entre elles sont assez connues,
+mais il faut cependant les spécifier; notre démonstration serait sans
+cela incomplète.</p>
+
+<p>77. Il faut d'abord parler de l'altruisme négatif que suppose la
+répression des impulsions égoïstes qui sert à prévenir toute agression
+directe.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons montré plus haut, si les hommes, au lieu de vivre
+séparément, s'unissent pour la défense ou pour d'autres entreprises, ils
+doivent individuellement recueillir plus de bien que de mal de leur
+union. En moyenne, chacun doit perdre moins par suite des antagonismes
+de ceux avec qui il est associé qu'il ne gagne par l'association. Ainsi,
+à l'origine, l'accroissement de satisfactions égoïstes que produit
+l'état social ne peut être obtenu que par un altruisme suffisant pour
+causer une reconnaissance des droits d'autrui, sinon volontaire, du
+moins forcée.</p>
+
+<p>Tant que la reconnaissance de ces droits est seulement du genre
+inférieur dû à la crainte des représailles ou d'un châtiment déterminé
+par la loi, le gain qui résulte de l'association est petit, et il
+devient considérable seulement à mesure que la reconnaissance devient
+volontaire, c'est-à-dire plus altruiste. Lorsque, comme chez certains
+sauvages d'Australie, il n'y a pas de limite au droit du plus fort, et
+que les hommes se battent pour s'emparer des femmes, tandis que les
+femmes d'un même homme se le disputent elles-mêmes en se battant, la
+poursuite des satisfactions égoïstes est fort empêchée. Outre la peine
+physique qui pour chacun peut résulter de la lutte, et le plus ou moins
+d'inaptitude à atteindre les fins personnelles qui en est la
+conséquence, il y a encore à compter la perte d'énergie produite par la
+nécessité d'être toujours prêt à se défendre, et les émotions
+ordinairement pénibles qui en sont la suite. Bien plus, la fin la plus
+importante, à savoir la sûreté en présence des ennemis du dehors, est
+d'autant moins atteinte qu'il y a des animosités au dedans; il n'y a
+rien qui favorise les satisfactions dont une coopération industrielle
+serait la source, et il y a peu de raisons pour demander au travail un
+supplément d'avantage, lorsque les produits du travail ne sont pas
+assurés. De ce premier degré aux degrés relativement récents du progrès,
+nous pouvons suivre, dans le fait de porter des armes, dans la
+perpétuation des querelles de familles, dans le fait de prendre chaque
+jour des précautions pour sa sûreté, les manières dont les satisfactions
+égoïstes de chacun sont diminuées par le défaut de cet altruisme qui
+réfrène les attaques ouvertes des autres.</p>
+
+<p>Les intérêts privés de l'individu sont en moyenne mieux défendus, non
+seulement dans la mesure où il s'abstient lui-même d'attaques directes,
+mais aussi, en moyenne, dans la mesure où il réussit à diminuer les
+agressions de ses semblables les uns contre les autres. La prédominance
+des antagonismes parmi ceux qui nous entourent entrave les activités que
+chacun développe pour se procurer quelque bien, et le désordre qui en
+résulte rend plus douteux l'heureux effet de ces activités. Par suite,
+chacun profite d'une manière égoïste de l'accroissement d'un altruisme
+qui conduit chacun à prévenir ou à diminuer pour sa part la violence des
+autres.</p>
+
+<p>Il en est de même quand nous passons à cet altruisme qui réprime
+l'égoïsme illégitime manifesté dans la violation des contrats.
+L'acceptation générale de la maxime que l'honnêteté est la meilleure
+politique implique l'expérience générale que la satisfaction des
+inclinations personnelles est en définitive favorisée par le fait de les
+réprimer de manière à assurer l'équité dans les relations commerciales.
+Ici, comme plus haut, chacun est intéressé personnellement à faire
+régner de bonnes relations parmi ceux qui l'entourent. Car il ne peut
+résulter que des maux et de mille manières d'un excès de transactions
+frauduleuses. Comme tout le monde le sait, plus un marchand a de comptes
+en souffrance, plus il est obligé de faire payer cher aux autres
+pratiques. Plus un fabricant perd sur la qualité de la matière première
+ou par la maladresse des ouvriers, plus il doit faire payer aux
+acheteurs. Moins les gens sont dignes de confiance, plus s'élève le taux
+de l'intérêt, plus s'accroît la somme des capitaux accumulés, plus
+l'industrie est entravée. Enfin si les négociants, et tout le monde en
+général, dépassent leurs moyens et hypothèquent par spéculation la
+propriété d'autrui, ces paniques commerciales, qui sont un désastre pour
+une foule de gens et entraînent une ruine universelle, sont d'autant
+plus sérieuses en proportion.</p>
+
+<p>Cela nous amène à remarquer une troisième manière dont le bien-être
+personnel, tel qu'il résulte de la proportion des avantages obtenus au
+travail accompli, dépend de certains sacrifices faits au bien-être
+social. Celui qui consacrerait uniquement son énergie à ses propres
+affaires, et refuserait de s'inquiéter des affaires publiques, confiant
+dans sa sagesse à combiner ce qui le concerne, ne voit pas que ses
+propres affaires ne peuvent réussir qu'autant que l'état social est
+prospère, et qu'il a tout à perdre si le gouvernement est défectueux.
+Que la majorité pense comme lui, que les fonctions publiques, par suite,
+soient remplies par des aventuriers politiques et l'opinion gouvernée
+par des démagogues; que la corruption s'étende à l'administration de la
+loi, et rende habituelles des transactions politiques frauduleuses; la
+nation en général, et, entre tous, ceux-là surtout qui n'ont songé qu'à
+eux sans jamais rien faire pour la société, en subissent lourdement la
+peine. Pour ces derniers, le recouvrement des dettes est difficile, les
+opérations commerciales sont incertaines, et la vie même est moins sûre
+qu'elle ne l'aurait été dans d'autres conditions.</p>
+
+<p>Ainsi, des actions altruistes qui consistent d'abord à pratiquer la
+justice, en second lieu à faire régner la justice parmi les autres, et
+troisièmement à favoriser et à développer tout ce qui contribue à
+l'administration de la justice, dépendent dans une large mesure les
+satisfactions égoïstes de chacun.</p>
+
+<p>78. Mais l'identification de notre avantage personnel avec l'avantage de
+nos concitoyens est encore bien plus complète. Il y a bien d'autres
+manières dont le bien-être de chacun naît et disparaît avec le bien-être
+de tous.</p>
+
+<p>Un homme faible qu'on laisse pourvoir seul à ses besoins souffre de ce
+qu'il ne peut se procurer ou la nourriture ou les autres choses
+nécessaires à la vie comme il le ferait s'il était plus fort. Dans une
+peuplade formée d'hommes faibles, qui se partagent leurs travaux et en
+échangent les produits, tous ont à souffrir de la faiblesse de leurs
+compagnons. La quantité de chaque genre de produit est rendue
+insuffisante par l'insuffisance des forces, et la part que chacun retire
+en retour de la part de produit qu'il peut donner est relativement
+petite. De même que l'entretien des pauvres, des malades dans un
+hôpital, des malheureux que l'on recueille dans les asiles, de tous ceux
+enfin qui consomment sans produire, diminue la quantité des choses
+utiles à partager entre les producteurs, et la rend moindre qu'elle ne
+serait s'il n'y avait pas d'incapables, plus est grand le nombre des
+producteurs insuffisants ou plus les forces en moyenne laissent à
+désirer, moins il y a d'avantages à se partager. Par suite, tout ce qui
+diminue la force des hommes en général restreint les plaisirs de chacun
+en augmentant le prix de toute chose.</p>
+
+<p>Un homme est encore plus directement et plus évidemment intéressé au
+bien-être corporel, à la santé de ses concitoyens; car leurs maladies,
+quand elles prennent certaines formes, peuvent lui être communiquées.
+S'il n'est pas lui-même atteint du choléra, ou de la petite vérole, ou
+du typhus, alors que ces maux attaquent ses voisins, il est souvent
+exposé à voir frappés ceux qui lui tiennent de près. Dans ces
+conditions, sa femme peut être malade d'une diphthérie, son domestique
+d'une fièvre scarlatine, ses enfants sont atteints par telle ou telle
+épidémie. Ajoutez tous les maux immédiats ou éloignés qui résultent pour
+lui de ces fléaux d'année en année, et vous verrez manifestement que ses
+satisfactions égoïstes seront grandement favorisées s'il se montre
+altruiste, de manière à rendre ces fléaux plus rares.</p>
+
+<p>Ses propres plaisirs dépendent en mille manières des états mentals aussi
+bien que des états corporels de ses compatriotes. La sottise, comme la
+faiblesse, fait augmenter le prix des choses utiles à la vie. Si l'on ne
+fait pas faire de progrès à l'agriculture, les prix des vivres sont plus
+élevés qu'ils ne le seraient autrement; si l'on suit dans le commerce
+l'ancienne routine, tout le monde souffre de dépenses inutiles; s'il n'y
+a pas d'inventions, tout le monde perd le bénéfice des nouvelles
+applications de la science. Ce ne sont pas seulement des maux
+économiques qui résultent de l'inintelligence moyenne, périodiquement,
+dans ces folies et ces paniques où l'on voit tous les négociants comme
+un troupeau acheter ou vendre tous ensemble, et, habituellement, dans la
+mauvaise administration de la justice, pour laquelle le peuple et les
+législateurs montrent un égal mépris en poursuivant leurs caprices. Le
+rapport de notre propre bien avec les états mentals des autres est plus
+étroit et plus visible; chacun peut en faire l'expérience pour son
+compte. Le défaut d'exactitude, de régularité est une cause perpétuelle
+d'ennuis. L'ignorance du cuisinier produit souvent des malaises et
+quelquefois une indigestion. Le manque de prévoyance de la servante
+peut, dans un passage obscur, nous faire tomber sur un seau. Si l'on ne
+rend pas bien compte d'un message, ou qu'on oublie de le transmettre, il
+en résulte qu'une importante affaire est manquée. Ainsi tout le monde a
+à gagner, au point de vue égoïste, à un altruisme qui contribue à
+élever le niveau moyen de l'intelligence. Je ne veux pas parler de cet
+altruisme qui consisterait à remplir l'esprit des enfants de dates, de
+noms, de détails sur l'histoire des rois, de récits de batailles et
+d'autres sujets inutiles dont tout l'entassement ne fera pas d'eux des
+travailleurs utiles ou de bons citoyens, mais bien d'un altruisme qui
+contribue à répandre une connaissance exacte de la nature des choses et
+à développer le pouvoir d'appliquer cette connaissance.</p>
+
+<p>En outre, chacun de nous a un intérêt particulier à l'existence d'une
+morale publique, et gagne à ce qu'elle se perfectionne. Ce n'est pas
+seulement dans les cas importants, par suite des agressions, des
+violations de contrats, des fraudes et de l'emploi de faux poids, que
+chacun souffre d'un défaut général de moralité; c'est aussi de mille
+autres manières moins graves. C'est tantôt par l'indélicatesse d'un
+homme qui donne un bon certificat à un mauvais serviteur; tantôt par
+l'insouciance d'une blanchisseuse qui se sert d'agents chimiques pour
+s'épargner de la peine, et détruit ainsi son linge; tantôt par le
+mensonge d'un voyageur de chemin de fer, qui disperse ses bagages autour
+de lui pour faire croire que toutes les places du compartiment sont
+prises quand elles ne le sont pas. Hier, l'indisposition d'un enfant due
+à des gaz délétères a fait découvrir qu'un tuyau de dégagement s'était
+bouché parce qu'il avait été mal fait par un maçon peu scrupuleux, sous
+la direction d'un entrepreneur négligent ou corrompu. Aujourd'hui, les
+ouvriers employés à le réparer causent de la dépense et des ennuis, par
+leur lenteur; ils ne se proposent pas de dépasser le modèle, car
+l'esprit de corps défend aux meilleurs ouvriers de discréditer les pires
+en faisant mieux, et ils partagent cette croyance immorale que le moins
+digne doit être aussi bien traité que le meilleur. Demain, on verra que
+les dégâts causés par les maçons ont préparé de la besogne au plombier.</p>
+
+<p>Ainsi le perfectionnement des autres, au point de vue physique, au point
+de vue intellectuel et au point de vue moral, importe personnellement à
+chacun: en effet, leurs imperfections se traduisent par une élévation du
+prix de toutes les choses utiles que nous avons à acheter, par un
+accroissement des taxes et des impôts que nous avons à payer, ou par les
+pertes de temps et d'argent qui résultent journellement pour nous de la
+négligence, de la sottise ou de l'immoralité de nos semblables.</p>
+
+<p>79. Certaines connexions plus immédiates entre le bien-être personnel et
+le souci du bien-être d'autrui sont tout à fait évidentes. On les
+reconnaît en considérant ce qu'ont à souffrir ceux qui ne savent
+inspirer aucune sympathie, et les avantages qu'obtiennent ceux qui
+agissent d'une manière désintéressée.</p>
+
+<p>Qu'un homme ait formulé son expérience en disant que les conditions du
+succès sont un coeur dur et un bon estomac, on a de la peine à le
+comprendre si l'on considère combien de faits démontrent que le succès,
+même d'un genre matériel, dépendant en grande partie comme il le fait
+des bons offices des autres, est rendu facile par tout ce qui provoque
+la bonne volonté de nos semblables. Le contraste entre la prospérité de
+ceux qui joignent à des aptitudes seulement médiocres une nature qui
+leur gagne des amis par sa douceur, et l'insuccès de ceux qui, malgré
+des facultés supérieures et de plus grandes connaissances, se font haïr
+pour leur dureté ou leur indifférence, forcerait avant tout à
+reconnaître cette vérité que les jouissances égoïstes sont facilitées
+par des actions altruistes.</p>
+
+<p>Cet accroissement d'avantages personnels obtenus par des services rendus
+à autrui ne se produit que partiellement, lorsqu'un motif intéressé nous
+pousse à accomplir une action désintéressée en apparence; il se produit
+complètement dans le cas seulement où l'acte est réellement
+désintéressé. Bien que les services rendus avec l'intention de profiter
+un jour de services réciproques soient utiles dans une certaine mesure,
+ils ne le sont cependant, d'ordinaire, que dans la mesure où ils sont la
+cause de services réciproques équivalents. Ceux qui rapportent plus que
+l'équivalent sont ceux qui ne sont inspirés par aucune pensée
+d'équivalence. C'est évidemment en effet la manifestation spontanée
+d'une bonne nature, non seulement dans les principaux actes de la vie,
+mais dans tous ses détails, qui provoque chez tous ceux qui nous
+entourent les attachements d'où naît une bienveillance illimitée.</p>
+
+<p>Outre qu'elles favorisent le développement de la prospérité, les actions
+accomplies dans l'intérêt d'autrui nous procurent des plaisirs
+personnels par cette raison encore qu'elles font régner la joie autour
+de nous. Avec une personne sympathique, chacun éprouve plus de sympathie
+qu'avec les autres. Tous montrent plus d'amabilité qu'ils n'ont
+l'habitude de le faire, à celui qui laisse paraître à chaque instant un
+naturel aimable. Ce dernier est en réalité entouré de gens meilleurs que
+celui qui a moins de qualités attrayantes. Si nous opposons l'état d'un
+homme qui a tous les moyens matériels d'être heureux, mais qui est isolé
+par son égoïsme absolu, avec l'état d'un homme altruiste, relativement
+pauvre d'argent, mais riche d'amis, nous voyons que les divers plaisirs
+que l'argent ne peut donner viennent en abondance à celui-ci et sont
+inaccessibles au premier.</p>
+
+<p>Ainsi, tandis qu'il y a un genre d'actions concernant l'intérêt des
+autres, favorables à la prospérité de nos concitoyens en général, et
+qu'il faut délibérément accomplir en vertu de motifs tirés indirectement
+de notre propre intérêt, car nous sommes convaincus que notre propre
+bien-être dépend dans une large mesure du bien-être de la société, il y
+a un autre genre d'actions concernant l'intérêt des autres, auxquelles
+ne se mêle aucune conscience de notre propre intérêt, et qui contribuent
+grandement néanmoins à nous procurer des satisfactions égoïstes.</p>
+
+<p>80. Il y a d'autres manières encore de montrer que l'égoïsme pèche
+habituellement quand il n'est pas modéré par l'altruisme. Il diminue la
+totalité du plaisir égoïste en diminuant dans plusieurs directions la
+capacité d'éprouver le plaisir.</p>
+
+<p>Les plaisirs personnels, considérés ensemble ou séparément, perdent de
+leur intensité si l'on y insiste trop, c'est-à-dire si l'on en fait
+l'objet exclusif de ses recherches. La loi que la fonction entraîne une
+déperdition, et que les facultés dont l'exercice est une cause de
+plaisir ne peuvent agir continuellement sans qu'il s'ensuive un
+épuisement et la satiété, a pour conséquence que les intervalles pendant
+lesquels les actions altruistes absorbent les énergies sont des
+intervalles pendant lesquels la capacité d'éprouver des plaisirs
+égoïstes recouvre toute sa vigueur. La sensibilité pour les jouissances
+purement personnelles se conserve à un plus haut degré chez ceux qui
+s'emploient aux plaisirs des autres, que chez ceux qui se dévouent
+entièrement à leurs propres plaisirs.</p>
+
+<p>Cette vérité, manifeste même lorsque le niveau de la vie est élevé, est
+encore plus frappante lorsqu'il s'abaisse. C'est dans la maturité et
+dans la vieillesse que nous voyons d'une manière spéciale comment, à
+mesure que les plaisirs égoïstes deviennent plus faibles, les actions
+altruistes servent à les reproduire en leur donnant des formes
+nouvelles. Le contraste entre le plaisir qu'un enfant prend aux
+nouveautés qui lui sont chaque jour révélées, et l'indifférence qui
+s'accroît à mesure que le monde nous est plus connu, jusqu'à ce que dans
+l'âge adulte il reste relativement peu de choses dont nous jouissions
+véritablement, fait comprendre à tout le monde que les plaisirs
+diminuent à mesure que les années passent. Pour ceux qui réfléchissent,
+il est clair que la sympathie seule nous fait trouver indirectement du
+plaisir dans les choses qui ont cessé de nous en procurer directement.
+On le voit avec évidence pour les plaisirs que les parents retirent des
+plaisirs de leurs enfants. Quelle que soit la banalité de cette remarque
+que les hommes revivent dans leurs enfants, nous avons besoin de la
+répéter ici pour nous rappeler la manière dont l'altruisme, alors que
+les satisfactions égoïstes s'affaiblissent dans le cours de la vie,
+renouvelle ces satisfactions en les transfigurant.</p>
+
+<p>Nous sommes amenés ainsi à une considération plus générale, celle de
+l'aspect égoïste du plaisir altruiste. Ce n'est pas que ce soit le
+moment de discuter la question de savoir si l'élément égoïste peut être
+exclu de l'altruisme, ou de distinguer entre l'altruisme que l'on
+poursuit avec la prévision d'un plaisir à en retirer, et l'altruisme
+qui, tout en procurant ce plaisir, n'en fait pas son objet. Nous
+considérons seulement le fait que l'état qui accompagne une action
+altruiste étant un état agréable, qu'on y parvienne sciemment ou non,
+doit être compté dans la somme des plaisirs que l'individu peut
+recevoir, et, en ce sens, ne peut pas ne pas être un plaisir égoïste.
+Nous devons évidemment le considérer ainsi, car ce plaisir, comme les
+plaisirs en général, a pour résultat la prospérité physique du moi.
+Comme toute autre émotion agréable élève le niveau de la vie, ainsi fait
+l'émotion agréable qui accompagne un acte de bienveillance. On ne peut
+nier que la peine causée par la vue d'une souffrance déprime les
+fonctions vitales, quelquefois même au point de suspendre l'action du
+coeur, comme chez ceux qui s'évanouissent en assistant à une opération
+chirurgicale; de même, on ne peut nier que la joie ressentie en présence
+de la joie d'autrui n'exalte les fonctions vitales. Par suite, bien que
+nous devions hésiter à classer le plaisir altruiste comme une espèce
+plus élevée de plaisir égoïste, nous sommes obligés de reconnaître le
+fait que ses effets immédiats, en augmentant la vie et en favorisant
+ainsi le bien-être personnel, ressemblent à ceux des plaisirs qui sont
+directement égoïstes. Le corollaire à en déduire est que le pur égoïsme,
+même dans ses résultats immédiats, est moins avantageusement égoïste que
+ne l'est l'égoïsme convenablement tempéré par l'altruisme, lequel, outre
+les plaisirs additionnels qu'il nous procure, nous donne aussi, par
+l'accroissement de la vitalité, une plus grande capacité pour éprouver
+des plaisirs en général.</p>
+
+<p>C'est aussi une vérité à ne pas négliger que la somme des plaisirs
+esthétiques est plus considérable pour une nature altruiste que pour une
+nature égoïste. Les joies et les douleurs humaines forment un élément
+principal de la matière de l'art, et il est évident que les plaisirs
+dont l'art est la source s'accroissent à mesure que se développe la
+sympathie pour ces joies et ces douleurs. Si nous opposons la poésie
+primitive, principalement occupée de la guerre et se prêtant aux
+instincts sauvages par des descriptions de victoires sanglantes, à la
+poésie des temps modernes, dans laquelle les appétits cruels ne
+tiennent qu'une petite place, tandis qu'elle est inspirée le plus
+souvent par des sentiments plus doux, et consacrée à exciter chez les
+lecteurs la compassion pour les faibles, nous voyons qu'avec le
+développement d'une nature plus altruiste s'est ouverte une sphère de
+jouissances inaccessible à l'égoïsme farouche des temps barbares. Il y a
+de même une différence entre les fictions du passé et celles du présent.
+Dans les premières, on s'occupait exclusivement des actions des classes
+dirigeantes, dont les antagonismes et les crimes fournissaient le sujet
+et l'intrigue; les autres, prenant de préférence pour sujets des
+histoires pacifiques, et le plus souvent la vie des classes les plus
+humbles, découvrent un monde nouveau de faits intéressants dans les
+joies et les douleurs journalières de la foule. On rencontre un
+contraste pareil entre les formes anciennes et les formes modernes de
+l'art plastique. Lorsqu'ils ne représentent pas des cérémonies du culte,
+les bas-reliefs et les peintures murales des Assyriens et des Égyptiens,
+ou les décorations des temples chez les Grecs rappellent les exploits
+des conquérants; dans les temples modernes, au contraire, les oeuvres
+destinées à glorifier des actes de destruction sont moins nombreuses, et
+les oeuvres qui répondent aux sentiments les plus doux des spectateurs
+sont plus nombreuses. Pour voir que ceux qui ne s'inquiètent en aucune
+façon des sentiments de leurs semblables se privent par là d'un grand
+nombre de plaisirs esthétiques, il suffit de se demander si les hommes
+qui se plaisent aux combats de chiens sont capables d'apprécier
+l'<i>Adélaïde</i> de Beethoven, ou si le poème de Tennyson <i>In memoriam</i>
+pourrait beaucoup émouvoir une troupe de galériens.</p>
+
+<p>81. Ainsi, depuis l'origine de la vie, l'égoïsme a dépendu de
+l'altruisme, comme l'altruisme a dépendu de l'égoïsme, et dans le cours
+de l'évolution les services réciproques de l'un et de l'autre se sont
+accrus.</p>
+
+<p>Le sacrifice physique et inconscient des parents pour donner naissance à
+des descendants, sacrifice que les êtres vivants les plus humbles
+accomplissent sans cesse, nous montre dans sa forme primitive
+l'altruisme qui rend possible l'égoïsme de la vie et de la croissance
+individuelles. A mesure que nous montons à des degrés supérieurs dans
+l'échelle des êtres, cet altruisme des parents se manifeste par la
+cession directe seulement d'une partie du corps, alors que le reste du
+corps contribue par une usure plus active des tissus au développement de
+la progéniture. Ce sacrifice indirect de substance, remplaçant de plus
+en plus le sacrifice direct à mesure que l'altruisme des parents devient
+plus élevé, continue jusqu'à la fin à représenter aussi un autre
+altruisme que celui des parents, puisque cet autre altruisme se traduit
+également en une perte de substance pour des efforts qui n'aboutissent
+pas à un agrandissement personnel.</p>
+
+<p>Après avoir observé comment dans le genre humain l'altruisme des parents
+et celui de la famille se transforment en un altruisme social, nous
+avons fait remarquer qu'une société, comme une espèce, subsiste à la
+condition seulement que chaque génération de ses membres transmette à la
+suivante des avantages équivalents à ceux qu'elle a reçus de la
+précédente. Cela suppose que le soin de la famille doit être complété
+par le soin de la société.</p>
+
+<p>La plénitude des satisfactions égoïstes dans un état social dépendant
+d'abord du maintien d'une relation normale entre les efforts dépensés et
+les bénéfices obtenus, qui est le fondement de toute vie, implique un
+altruisme qui à la fois inspire une conduite équitable et impose
+l'obligation de l'équité. Le bien-être de chacun est enveloppé dans le
+bien-être de tous de plusieurs autres manières. Tout ce qui contribue à
+augmenter la vigueur des autres nous intéresse, car celle-ci diminue le
+prix de tout ce que nous achetons. Tout ce qui contribue à les
+affranchir des maladies nous intéresse, car nous sommes par là moins
+exposés nous-mêmes aux maladies. Tout ce qui élève leur intelligence
+nous intéresse, car nous sommes exposés chaque jour à mille
+inconvénients par suite de leur ignorance ou de leur folie. Tout ce qui
+élève leur caractère moral nous intéresse, car en toute occasion nous
+avons à souffrir du défaut de conscience dans la société en général.</p>
+
+<p>Les satisfactions égoïstes dépendent bien plus directement encore des
+activités altruistes qui nous gagnent les sympathies d'autrui. En
+s'aliénant ceux qui l'entourent, l'homme intéressé perd les services
+gratuits qu'ils peuvent lui rendre; il se prive d'un grand nombre de
+jouissances sociales, et il manque de ces accroissements du plaisir et
+de ces adoucissements de la douleur que nous procurent ceux qui nous
+aiment en partageant nos sentiments.</p>
+
+<p>Enfin un égoïsme illégitime se nuit à lui-même en produisant une
+incapacité d'éprouver le bonheur. Les plaisirs purement égoïstes sont
+rendus moins vifs par la satiété, même dans la première partie de la
+vie, et dans la seconde ils disparaissent presque entièrement; les
+plaisirs de l'altruisme, dont on se lasse moins vite, manquent à la vie,
+et surtout à cette dernière partie de la vie où ils remplaceraient
+largement les plaisirs égoïstes; par suite, on est incapable de
+ressentir les plaisirs esthétiques de l'ordre le plus élevé.</p>
+
+<p>Nous devons indiquer en outre une vérité à peine reconnue, à savoir que
+cette dépendance de l'égoïsme par rapport à l'altruisme s'étend au delà
+des limites de chaque société et tend toujours à l'universalité. Il
+n'est pas nécessaire de montrer qu'au dedans de chaque société elle
+s'accroît avec l'évolution sociale, celle-ci impliquant une augmentation
+de dépendance mutuelle, et il en résulte que, si la dépendance des
+sociétés entre elles devient plus grande grâce à des relations
+commerciales, la prospérité intérieure de chacune intéresse toutes les
+autres. C'est un lieu commun d'économie politique que l'appauvrissement
+d'un pays, la diminution de ses forces de production et de consommation,
+est nuisible aux pays qui sont en rapports avec lui. Bien plus, nous
+avons éprouvé souvent dans ces dernières années des crises industrielles
+entraînant de grandes souffrances pour des nations qui n'étaient pas
+directement en jeu, par suite de guerres entre d'autres nations. Si
+chaque peuple voit les satisfactions égoïstes de ses membres diminuées
+par les luttes entre les peuples voisins, à plus forte raison doit-il
+les voir diminuées par les luttes où il intervient lui-même. On peut
+remarquer combien, dans différentes parties du monde, l'esprit de
+conquête, dépourvu de tout scrupule et inspiré par la prétention
+spécieuse de répandre les bienfaits du gouvernement et de la religion
+britanniques, produit de maux en retour aux classes industrielles de
+l'Angleterre et en augmentant les charges publiques et en paralysant le
+commerce, et l'on verra que ces classes industrielles, absorbées par des
+questions de capital et de salaire, et se croyant elles-mêmes
+désintéressées de nos affaires extérieures, souffrent du défaut de cet
+altruisme universel, qui aurait pour effet de nous inspirer la justice
+dans nos rapports avec tous les peuples, civilisés ou sauvages. On
+comprendra aussi qu'en dehors de ces maux immédiats, elles auront à
+souffrir, pendant toute une génération, des maux qui découlent d'une
+résurrection du type d'organisation sociale produit par les activités
+agressives, et de l'abaissement du niveau moral qui l'accompagne.</p>
+
+<a name="c13" id="c13"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h4>JUGEMENT ET COMPROMIS</h4>
+
+<p>82. Dans les deux précédents chapitres, nous avons plaidé successivement
+pour l'égoïsme et pour l'altruisme. Ils sont en conflit; nous avons
+maintenant à considérer quel verdict il faut prononcer.</p>
+
+<p>Si les plaidoyers opposés sont vrais séparément ou même si chacun d'eux
+est vrai en partie, nous devons en conclure que le pur égoïsme et le pur
+altruisme sont l'un et l'autre illégitimes. Si la maxime: «Vivre pour
+soi,» est fausse, la maxime: «Vivre pour les autres,» l'est aussi. Par
+suite, un compromis est seul possible.</p>
+
+<p>Je ne donne pas comme prouvée cette conclusion, bien qu'elle paraisse
+inévitable. L'objet de ce chapitre est de la justifier pleinement, et je
+la formule dès le commencement, parce que les arguments employés seront
+mieux compris si le lecteur a sous les yeux la conclusion vers laquelle
+ils convergent.</p>
+
+<p>Comment conduire la discussion pour faire ressortir plus clairement
+cette nécessité d'un compromis? Le meilleur moyen sera peut-être de
+donner à l'une des deux thèses sa forme extrême, et d'observer les
+absurdités qui en seront la conséquence. Traiter ainsi le principe du
+pur égoïsme, ce serait perdre son temps. Tout le monde voit que si
+chacun poursuivait sans contrainte à chaque instant son propre intérêt,
+sans s'occuper le moins du monde des autres hommes, il en résulterait
+une guerre universelle et la dissolution de la société. Nous choisirons
+donc de préférence le principe du pur désintéressement, dont les mauvais
+effets sont moins évidents.</p>
+
+<p>Il y a deux aspects sous lesquels se présente la doctrine qui fait du
+bonheur des autres le but moral. Les autres peuvent être conçus
+personnellement, comme des individus avec lesquels nous avons des
+relations directes; ou bien ils peuvent être conçus impersonnellement,
+comme constituant la communauté. Tant qu'il s'agit de l'abnégation de
+soi-même impliquée par un pur altruisme, il importe peu de savoir dans
+quel sens on emploie ce mot «les autres». Mais la critique sera rendue
+plus facile par la distinction de ces deux significations. Nous
+considérerons d'abord la seconde.</p>
+
+<p>83. Nous avons donc à examiner le «principe du plus grand bonheur», tel
+qu'il a été formulé par Bentham et ses disciples. La doctrine que «le
+bonheur général» doit être l'objet de nos recherches n'est pas, à la
+vérité, présentée comme identique avec le pur altruisme. Mais comme, si
+le bonheur général est la fin propre de l'action, l'agent individuel
+doit regarder sa propre part de ce bonheur comme une unité du tout, à
+laquelle il ne doit pas attribuer plus de valeur qu'à aucune autre, il
+en résulte que, puisque cette unité est en quelque sorte infinitésimale
+en comparaison du tout, son action, si elle a exclusivement pour but
+l'achèvement du bonheur général, est, sinon absolument, du moins aussi
+complètement altruiste que possible. Par suite, la théorie qui fait du
+bonheur général l'objet immédiat de la poursuite peut à bon droit être
+prise comme une forme du pur altruisme que nous avons à critiquer ici.</p>
+
+<p>Pour justifier cette interprétation et à la fois pour donner une
+proposition définie que nous puissions discuter, voici un passage de
+l'<i>Utilitarianisme</i> de M. Mill:</p>
+
+<blockquote>
+ «Le principe du plus grand bonheur, dit-il, est une simple
+ expression sans signification rationnelle, à moins que le
+ bonheur d'une personne, supposé égal en degré (avec la
+ réserve spéciale à faire sur son espèce), ne soit compté
+ comme ayant exactement la même valeur que celui d'une autre
+ personne. Ces conditions remplies, le mot de Bentham:
+ «compter chacun pour un, ne compter personne pour plus
+ qu'un,» peut être écrit au dessous du principe de l'utilité,
+ comme commentaire explicatif.» (P. 91.)
+</blockquote>
+
+<p>Toutefois, bien que le sens du «plus grand bonheur», comme fin, soit par
+là défini jusqu'à un certain point, nous éprouvons cependant le besoin
+d'une définition plus complète, du moment où nous voulons décider de
+quelle manière il faut régler sa conduite pour atteindre cette fin. La
+première question qui se présente est: Devons-nous regarder «ce principe
+du plus grand bonheur» comme un principe de direction pour la communauté
+considérée dans sa capacité collective, ou comme un principe de
+direction pour ses membres considérés séparément, ou pour la communauté
+et ses membres à la fois? Si l'on répond que le principe doit être pris
+comme guide pour l'action gouvernementale plutôt que pour l'action
+individuelle, nous avons alors à demander: Quel sera le guide de
+l'action individuelle? Si l'action individuelle ne doit pas être réglée
+seulement pour procurer «le plus grand bonheur du plus grand nombre», il
+faut quelque autre principe pour régler l'action individuelle; et «le
+principe du plus grand bonheur» ne donne pas la règle morale dont nous
+avons besoin. Réplique-t-on que l'individu dans sa capacité d'unité
+politique doit prendre pour fin de favoriser le développement du bonheur
+général, en votant ou en agissant de quelque autre manière sur la
+législature avec cette fin en vue, et qu'en cela il a une règle de
+conduite, nous avons encore à demander: D'où viendra une direction pour
+le reste de la conduite individuelle, reste qui en constitue de beaucoup
+la plus grande partie? Si cette partie privée de la conduite
+individuelle ne doit pas avoir directement pour but le bonheur général,
+il nous faut encore trouver une autre règle morale que celle qu'on nous
+offre.</p>
+
+<p>Ainsi, à moins que le pur altruisme, comme on l'a formulé, ne confesse
+son insuffisance, il est tenu de se justifier, comme donnant une règle
+satisfaisante pour toute conduite, individuelle et sociale. Nous allons
+d'abord le discuter en tant que prétendu principe légitime de la
+politique; nous le discuterons ensuite comme prétendu principe légitime
+des actions privées.</p>
+
+<p>84. Si l'on s'efforce de comprendre d'une manière exacte que, en prenant
+pour fin le bonheur général, la règle doit être «de compter chacun pour
+un et de ne compter personne pour plus qu'un», l'idée de distribution se
+présente à l'esprit. Nous ne pouvons former l'idée de distribution sans
+penser à quelque chose à distribuer et à des personnes pour recevoir ce
+quelque chose. Pour pouvoir clairement concevoir la proposition, nous
+devons clairement en concevoir ces deux éléments. Considérons d'abord
+les personnes qui reçoivent.</p>
+
+<p>«Compter chacun pour un, ne compter personne pour plus qu'un.» Veut-on
+dire par là que, par rapport à tout ce qui est partagé, chacun doit en
+recevoir la même part, quel que soit son caractère, quelle que soit sa
+conduite? S'il est passif, doit-il avoir autant que s'il est actif? s'il
+est inutile, autant que s'il est utile? s'il est criminel, autant que
+s'il est vertueux? Si la distribution doit se faire sans égard aux
+natures et aux actes de ceux qui reçoivent, il faut alors montrer qu'un
+système qui égalise, autant que possible, le traitement du bon et du
+méchant, est avantageux. Si la distribution ne doit pas être aveugle,
+alors le principe disparaît. Le quelque chose à distribuer doit être
+partagé autrement que par une égale division. Il doit y avoir proportion
+des parts aux mérites, et l'on nous laisse dans l'incertitude quant à la
+manière d'établir cette proportion; nous avons à trouver une autre
+règle.</p>
+
+<p>Voyons maintenant quel est ce quelque chose à distribuer. La première
+idée qui se présente est que le bonheur lui-même doit être partagé entre
+tous. Prises littéralement, les idées que le plus grand bonheur doit
+être la fin à poursuivre, et qu'en le partageant il faut compter chacun
+pour un et ne compter personne pour plus qu'un, impliquent que le
+bonheur est quelque chose qui peut être divisé en parties et distribué à
+la ronde. C'est là cependant une interprétation impossible. Mais, après
+en avoir reconnu l'impossibilité, nous avons encore à résoudre la
+question: Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne
+compter personne pour plus qu'un?</p>
+
+<p>Faut-il entendre que les moyens concrets d'être heureux doivent être
+également répartis? Veut-on dire qu'il faut distribuer à tous en parties
+égales les choses nécessaires à la vie, ce qui sert au bien-être, ce qui
+rend l'existence agréable? Comme conception simplement, on peut un peu
+mieux le soutenir. Mais en laissant de côté la question de politique, en
+laissant la question de savoir si le plus grand bonheur serait <i>en
+définitive</i> assuré par ce procédé (ce qui évidemment n'arriverait pas),
+il est facile de voir, si l'on y réfléchit, que le plus grand bonheur ne
+serait pas même <i>immédiatement</i> assuré de cette manière. Les différences
+d'âge, de croissance, de constitution, les différences d'activité et les
+différences de consommation qui en résultent, les différences de désirs
+et de goûts, amèneraient ce résultat inévitable que les secours
+matériels que chacun recevrait pour être heureux répondraient plus ou
+moins aux besoins. En admettant même que le pouvoir d'acquérir fût
+également réparti, le plus grand bonheur ne serait pas encore atteint en
+comptant chacun pour un et en ne comptant personne pour plus qu'un; en
+effet, comme les capacités pour utiliser les moyens acquis de bonheur
+varieraient à la fois avec la constitution et avec l'âge, les moyens qui
+suffiraient approximativement pour satisfaire les besoins de l'un
+seraient extrêmement insuffisants pour satisfaire les besoins de
+l'autre, et ainsi l'on n'obtiendrait pas la plus grande somme de
+bonheur; les moyens pourraient être inégalement partagés de manière à en
+produire une somme plus grande.</p>
+
+<p>Mais si le bonheur lui-même ne peut être partagé et distribué
+également, si un égal partage des éléments matériels du bonheur ne
+produit pas le plus grand bonheur, quelle est donc la chose qu'il faut
+ainsi partager? Par rapport à quoi faut-il compter chacun pour un et ne
+compter personne pour plus qu'un? Il semble qu'il n'y ait plus qu'une
+hypothèse possible. Il ne reste rien à distribuer également, si ce n'est
+les conditions dans lesquelles chacun peut poursuivre le bonheur. Les
+limitations de l'action, les degrés de liberté et de contrainte, doivent
+être les mêmes pour tous. Chacun aura autant de liberté pour chercher sa
+fin qu'il se pourra en sauvegardant de semblables libertés chez les
+autres pour chercher leurs fins, et chacun aura autant qu'un autre la
+jouissance de ce que ses efforts, dans ces limites, auront obtenu. Mais
+dire que par rapport à ces conditions il faut compter chacun pour un et
+ne compter personne pour plus qu'un, c'est dire tout simplement qu'il
+faut assurer l'équité.</p>
+
+<p>Ainsi, considéré comme principe de politique, le principe de Bentham se
+transforme par l'analyse en le principe même que ce moraliste prétend
+renverser. Ce n'est pas le bonheur général qui donne la règle morale par
+laquelle l'action législative doit se laisser guider, mais bien la
+justice universelle. Ainsi s'écroule la doctrine altruiste présentée
+sous cette forme.</p>
+
+<p>85. Après avoir examiné la doctrine d'après laquelle le bonheur général
+devrait être la fin de la conduite publique, nous passons à l'examen de
+la doctrine d'après laquelle elle devrait être la fin de la conduite
+privée.</p>
+
+<p>On soutient qu'au point de vue de la raison pure le bonheur des autres
+ne doit pas être un objet moins légitime de notre poursuite à chacun que
+notre propre bonheur. Considérés comme parties d'un tout, un bonheur
+éprouvé par nous-mêmes et un bonheur semblable éprouvé par un autre ont
+des valeurs égales; on en infère que, à l'estimer rationnellement,
+l'obligation de travailler dans l'intérêt d'autrui est aussi grande que
+l'obligation de travailler dans notre propre intérêt. En affirmant que
+le système de morale utilitaire, bien compris, s'accorde avec la maxime
+chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» M. Mill dit que
+«l'utilitarisme lui commande d'être aussi strictement impartial qu'un
+spectateur désintéressé et bienveillant, entre son propre bonheur et
+celui des autres.» (P. 24.) Considérons les deux interprétations que
+l'on peut donner de cette proposition.</p>
+
+<p>Supposons d'abord qu'un certain quantum de bonheur puisse se réaliser de
+quelque manière sans la participation spéciale de A, B, C ou D, qui
+forment le groupe dont il s'agit. Alors la proposition veut dire que
+chacun doit être prêt à voir ce quantum de bonheur éprouvé autant par un
+ou plusieurs des autres que par lui-même. Le spectateur désintéressé et
+bienveillant déciderait clairement, en pareil cas, que personne ne doit
+avoir plus de bonheur qu'un autre. Mais ici, si l'on suppose comme nous
+le faisons que le quantum de bonheur est réalisable sans qu'aucune des
+personnes du groupe ait rien à faire, la simple équité porte le même
+jugement. Personne n'ayant en aucune manière plus de droit que les
+autres, les droits sont égaux, et le respect que l'on doit à la justice
+ne permet à aucun de nos personnages de monopoliser le bonheur à son
+profit.</p>
+
+<p>Supposons maintenant un cas différent. Supposons que le quantum de
+bonheur ait été rendu possible par les efforts d'un des membres du
+groupe. Supposons que A ait acquis par son travail quelque objet
+matériel capable de donner du bonheur. Il veut agir comme le prescrirait
+le spectateur désintéressé et bienveillant. Que décidera-t-il? Que
+prescrirait le spectateur? Considérons toutes les suppositions
+possibles, en commençant par la moins raisonnable.</p>
+
+<p>On peut concevoir le spectateur comme prescrivant que le travail fait
+par A pour acquérir ce qui peut servir au bonheur ne lui donne aucun
+droit à l'usage spécial de ce qu'il a acquis, qu'il faut le donner à B,
+à C ou à D, ou qu'il faut le partager également entre B, C et D, ou le
+partager également entre tous les membres du groupe, y compris A, qui a
+travaillé pour l'acquérir. Si le spectateur est conçu comme prenant
+cette décision aujourd'hui, on doit le concevoir comme la prenant tous
+les jours, avec ce résultat que l'un des membres d'un groupe fait tout
+le travail, sans obtenir aucun avantage en retour, ou en obtenant
+seulement sa part numérique, tandis que les autres ont leur part de
+bénéfice sans rien faire. Que A puisse concevoir une semblable décision
+du spectateur désintéressé et bienveillant, et se sentir tenu de se
+conformer à cette décision imaginaire, c'est une supposition un peu
+forte, et probablement on conviendra qu'une pareille sorte
+d'impartialité, bien loin de conduire au bonheur général, serait bientôt
+fatale à tous. Mais ce n'est pas tout. Le principe dont il s'agit
+s'oppose lui-même en réalité à ce que l'on obéisse à une telle décision.
+Car non seulement A, mais encore B, C et D doivent agir d'après ce
+principe. Chacun d'eux doit se comporter selon la décision qu'il
+attribue à un spectateur impartial. B conçoit-il le spectateur impartial
+comme lui assignant à lui, B, le produit du travail de A? Il faut alors
+admettre que B conçoit le spectateur impartial comme le favorisant
+lui-même, B, plus que A ne conçoit le même spectateur comme le
+favorisant lui-même, A; ce qui ne s'accorde pas avec l'hypothèse. B, en
+concevant le spectateur impartial, fait-il abstraction de ses propres
+intérêts aussi complètement que le fait A? Alors comment peut-il
+prononcer d'une manière si conforme à ses intérêts, si partiale, qu'il
+se permette de prendre une part égale des bénéfices du travail de A,
+alors que ni lui ni les autres n'ont rien fait pour les acquérir?</p>
+
+<p>Nous avons signalé cette décision concevable, quoique peu croyable, du
+spectateur, pour faire remarquer qu'il serait impossible de s'y
+conformer habituellement. Il reste à considérer la décision que
+prendrait un spectateur réellement impartial. Il dirait que le bonheur,
+ou l'objet matériel qui sert au bonheur, acquis par le travail de A,
+doit être pris par A. Il dirait que B, C et D n'y ont aucun droit, mais
+ont droit seulement au bonheur ou aux objets utiles au bonheur, que
+leurs travaux respectifs leur ont procurés. En conséquence, A, agissant
+comme le spectateur impartial imaginaire le prescrirait, est justifié,
+d'après ce témoignage, s'il s'approprie tel bonheur ou tel moyen de
+bonheur qu'il a gagné par ses efforts.</p>
+
+<p>Ainsi, sous sa forme spéciale comme sous sa forme générale, le principe
+est vrai seulement en tant qu'il représente une justice déguisée.
+L'analyse nous conduit encore à ce résultat que faire du «bonheur
+général» la fin de l'action, signifie en réalité maintenir ce que nous
+appelons des relations équitables entre les individus. Refusez
+d'accepter sous sa forme vague «le principe du plus grand bonheur», et
+insistez pour savoir quelle est la conduite publique ou privée qu'il
+implique, et vous verrez évidemment que ce principe n'a aucun sens, à
+moins qu'il ne serve indirectement à affirmer que les droits de chacun
+doivent scrupuleusement être respectés par tout le monde. L'altruisme
+utilitaire devient un égoïsme mitigé comme il convient.</p>
+
+<p>86. Nous pouvons maintenant nous placer à un autre point de vue pour
+juger la théorie altruiste. Si, en supposant que l'objet propre de notre
+poursuite soit le bonheur général, nous procédons rationnellement, nous
+devons nous demander de quelles manières l'agrégat, le bonheur général,
+peut être composé; nous devons nous demander aussi quelle composition de
+cet agrégat donnera la somme la plus grande.</p>
+
+<p>Supposons que chaque citoyen poursuive son propre bonheur isolément, non
+pas de manière à nuire aux autres, mais sans s'intéresser aux autres
+activement; alors la réunion de leurs bonheurs constitue une certaine
+somme, un certain bonheur général. Supposons maintenant que chacun, au
+lieu de faire de son propre bonheur l'objet de sa poursuite, poursuive
+le bonheur des autres; alors encore il en résultera une certaine somme
+de bonheur. Cette somme doit être moindre, ou aussi grande, ou plus
+grande que la première. Si l'on admet qu'elle soit moindre ou seulement
+aussi grande, la méthode altruiste est évidemment pire, ou elle n'est
+pas meilleure que la méthode égoïste. Il faut supposer que la somme de
+bonheur obtenue est plus grande. Considérons ce que contient cette
+hypothèse.</p>
+
+<p>Si chacun poursuit exclusivement le bonheur des autres, et si chacun
+reçoit aussi du bonheur (ce qui doit être, car il ne peut se former un
+agrégat de bonheur en dehors des bonheurs individuels), il faut alors
+conclure que chacun doit exclusivement à une action altruiste le bonheur
+dont il jouit, et que pour chacun ce bonheur est plus grand en somme que
+le bonheur égoïste qu'il pourrait se procurer lui-même, s'il
+s'appliquait lui-même à le poursuivre. Laissant de côté pour un moment
+ces sommes relatives des deux espèces de bonheur, notons les conditions
+nécessaires pour que chacun goûte le bonheur altruiste. Les natures
+sympathiques éprouvent du plaisir à faire plaisir, et, si le bonheur
+général est l'objet de la poursuite, on dira que chacun sera heureux en
+présence du bonheur des autres. Mais dans ce cas en quoi consiste le
+bonheur des autres? Ces autres sont aussi, par hypothèse, des personnes
+qui poursuivent et éprouvent le plaisir altruiste. La genèse du plaisir
+altruiste pour chacun dépend du plaisir que témoignent les autres, et
+ceux-ci à leur tour n'en témoigneront qu'autant que les autres en
+témoigneront, et ainsi de suite indéfiniment. Où commence donc le
+plaisir? Evidemment il doit y avoir quelque part un plaisir égoïste,
+avant que la sympathie qu'il fait éprouver produise un plaisir
+altruiste. Evidemment, par suite, chacun doit être égoïste à un degré
+convenable, même si c'est seulement dans l'intention de donner aux
+autres le moyen d'être altruistes. Ainsi, bien loin de devenir plus
+grande, si tous font du bonheur le plus grand leur unique fin, la somme
+du bonheur disparaît entièrement.</p>
+
+<p>Une comparaison empruntée à l'ordre physique nous fera mieux voir encore
+combien est absurde la supposition que l'on puisse arriver au bonheur
+universel sans que chacun songe à son propre bonheur. Supposez un amas
+de corps dont chacun engendre de la chaleur et dont chacun reçoit aussi
+des autres de la chaleur, parce que chacun d'eux la rayonne sur ceux qui
+l'entourent. Il est manifeste que chacun aura une certaine chaleur
+propre indépendamment de celle qui lui vient du dehors, et aussi une
+certaine chaleur qui lui vient des autres corps indépendamment de celle
+qu'il a par lui-même. Qu'arrivera-t-il? Tant que chacun de ces corps
+continuera à être un générateur de chaleur, ils continueront à conserver
+une certaine température dérivée en partie d'eux-mêmes et en partie des
+autres. Mais si chacun d'eux cesse de fournir de la chaleur, et en est
+réduit à celle qui rayonne des autres corps, l'amas tout entier se
+refroidira. Eh bien, la chaleur directement produite représente le
+plaisir égoïste, et la disparition de toute chaleur, si chacun cesse
+d'en donner, correspond à la disparition de tout plaisir si chacun cesse
+d'en créer d'une manière égoïste.</p>
+
+<p>Nous pouvons tirer une autre conclusion. Outre la conséquence qu'avant
+l'existence du plaisir altruiste il faut qu'il y ait un plaisir égoïste,
+et que, si la règle de conduite est la même pour tous, il faut que
+chacun soit égoïste à un degré convenable, il y a cette conséquence que,
+pour arriver à la plus grande somme de bonheur, chacun doit être plus
+égoïste qu'altruiste. Car, pour parler en général, les plaisirs
+sympathiques seront toujours moins intenses que les plaisirs avec
+lesquels on sympathise. Toutes choses égales d'ailleurs, les sentiments
+idéaux ne peuvent être aussi vifs que les sentiments réels. Il est vrai
+que ceux qui ont une forte imagination peuvent, surtout dans les cas où
+les affections sont engagées, sentir la douleur morale sinon la douleur
+physique d'un autre, aussi complètement que celui même qui en souffre en
+réalité, et peuvent prendre avec une égale intensité leur part du
+plaisir d'autrui; quelquefois même, on se représente mentalement le
+plaisir éprouvé comme plus grand qu'il ne l'est en vérité, et l'on jouit
+alors d'un plaisir réflexe plus vif que le plaisir direct de celui qui
+est en cause. De pareils cas, cependant, et les cas dans lesquels, même
+à part l'exaltation de sympathie causée par l'attachement, il y a un
+ensemble de sentiments produits sympathiquement égal en somme aux
+sentiments originaux, sinon plus vif, sont nécessairement exceptionnels.
+Car, en de pareils cas, la conscience totale enferme d'autres éléments
+que la représentation mentale du plaisir ou de la peine, notamment
+l'excès de pitié ou l'excès de bonté, et ces éléments ne se présentent
+que dans de rares occasions: ils ne sauraient être les concomitants
+habituels des plaisirs sympathiques si tous les recherchaient à chaque
+moment. En appréciant la totalité possible des plaisirs sympathiques,
+nous ne devons rien y faire entrer en dehors de la représentation des
+plaisirs que les autres éprouvent. A moins d'affirmer que les états de
+conscience de nos semblables se reproduisent toujours en nous plus
+vivement que les états analogues ne se forment en nous sous l'influence
+de leurs propres causes personnelles, il faut admettre que la totalité
+des plaisirs altruistes ne peut pas égaler la totalité des plaisirs
+égoïstes. Par suite, outre la vérité qu'avant qu'il existe des plaisirs
+altruistes il doit y avoir des plaisirs égoïstes, de telle sorte que
+ceux-là naissent de la sympathie pour ceux-ci, il est encore vrai que,
+pour obtenir la plus grande somme de plaisirs altruistes, il doit y
+avoir une plus grande somme de plaisirs égoïstes.</p>
+
+<p>87. On peut démontrer encore d'une autre manière que le pur altruisme se
+détruit lui-même. Une loi parfaitement morale doit être une loi qui
+devient parfaitement praticable à mesure que la nature humaine fait des
+progrès, et, si elle est nécessairement impraticable pour une nature
+humaine idéale, elle ne peut être la loi morale cherchée.</p>
+
+<p>Or les occasions de pratiquer l'altruisme sont nombreuses et grandes en
+proportion de la faiblesse, de l'incapacité ou de l'imperfection
+humaine. Si nous dépassons les limites de la famille, dans laquelle il
+faut laisser subsister une sphère d'activités impliquant le sacrifice de
+soi-même tant qu'il s'agit d'élever ses enfants, et si nous nous
+demandons comment il peut y avoir encore une sphère d'activités
+impliquant le sacrifice de soi-même, il est évident que cela tient à ce
+qu'il y a toujours des maux sérieux, causés par un excès de défauts
+naturels. Autant les hommes s'appliqueront eux-mêmes à faire tout ce que
+demandent les besoins de la vie sociale, autant diminueront les demandes
+de secours en leur faveur. Si l'on arrive à s'adapter entièrement à ces
+besoins, si tout le monde est un jour capable de se conserver soi-même
+et de remplir complètement les obligations imposées par la société, les
+occasions de faire passer ses intérêts après ceux des autres, auxquelles
+s'applique le pur altruisme, disparaîtront.</p>
+
+<p>De pareils sacrifices de soi-même deviennent, en effet, doublement
+impraticables. Vivant avec succès individuellement, les hommes non
+seulement ne fournissent pas à ceux qui les entourent des occasions de
+leur venir en aide, mais cette aide ne peut leur être donnée
+ordinairement sans contrarier leurs activités normales, et par suite
+sans diminuer leurs plaisirs. Comme toute créature inférieure, conduite
+par ses instincts innés à faire spontanément tout ce que sa vie demande,
+l'homme, lorsqu'il est complètement formé à la vie sociale, doit avoir
+des instincts si bien ajustés à ses besoins qu'il satisfait à ses
+besoins en satisfaisant ses instincts. Si ses instincts sont séparément
+satisfaits par l'accomplissement des actes requis, aucun de ces actes ne
+peut être accompli pour lui sans que ses instincts soient frustrés. On
+ne peut accepter des autres les résultats de leurs activités qu'à la
+condition de renoncer aux plaisirs qui dérivent de sa propre activité.
+Il s'ensuivrait donc une diminution plutôt qu'un accroissement de
+bonheur, si l'action altruiste pouvait être exercée en pareil cas.</p>
+
+<p>Nous arrivons ici à une autre supposition sans fondement faite par la
+même théorie.</p>
+
+<p>88. Le postulatum de l'utilitarisme tel qu'il est formulé dans les
+passages cités plus haut, et du pur altruisme pour employer une autre
+expression, implique la croyance qu'il est possible de transporter de
+l'un à l'autre le bonheur, ou les moyens d'être heureux, ou les
+conditions du bonheur. Sans aucune limitation spécifique, la proposition
+ainsi admise est que le bonheur en général peut être détaché de l'un et
+rattaché à l'autre, que l'un peut le céder dans une mesure quelconque,
+et l'autre se l'approprier de même. Mais il suffit de réfléchir un
+moment pour voir combien cette proposition est loin de la vérité. D'un
+côté, cette cession jusqu'à un certain point est extrêmement nuisible
+et, au delà, elle est fatale, et, de l'autre, la plus grande partie du
+bonheur dont chacun jouit vient de lui-même et ne peut être ni donnée ni
+reçue.</p>
+
+<p>Supposer que les plaisirs égoïstes peuvent être abandonnés jusqu'à un
+certain point, c'est tomber dans une de ces nombreuses erreurs de
+spéculation morale qui résultent de l'ignorance des vérités de la
+biologie. En nous plaçant au point de vue biologique, nous avons vu que
+les plaisirs accompagnent des sommes normales de fonctions, tandis que
+les peines accompagnent des défauts ou des excès de fonctions, et, en
+outre, que la vie complète dépend de l'exercice complet des fonctions,
+et par suite de la jouissance des plaisirs corrélatifs. Par suite,
+renoncer à des plaisirs normaux, c'est renoncer à la vie en proportion,
+et alors se présente la question: Jusqu'à quel point peut-on le faire?
+S'il veut continuer à vivre, l'individu <i>doit</i> goûter dans une certaine
+mesure les plaisirs qui accompagnent l'accomplissement des fonctions
+corporelles, et <i>doit</i> éviter les peines qui résultent de leur
+non-accomplissement. Une complète abnégation amène la mort; une
+abnégation excessive, la maladie; une abnégation moindre, une
+dégradation physique, et par suite une diminution de la capacité de
+remplir ses obligations envers soi-même et envers les autres. Aussi,
+lorsque nous tentons de mettre en pratique cette règle de vivre non pour
+notre propre satisfaction, mais pour celle des autres, nous rencontrons
+cette difficulté qu'au delà de certaines limites c'est impossible. Et
+lorsque nous avons décidé dans quelle mesure l'individu peut perdre de
+son bien-être physique, en renonçant aux plaisirs et en acceptant les
+peines, ce fait s'impose à nous que la portion de bonheur ou de moyens
+d'être heureux, qu'il lui est possible d'abandonner pour cette
+redistribution, est une portion limitée.</p>
+
+<p>La restriction opposée au transfert du bonheur, ou des moyens d'être
+heureux, est encore plus rigoureuse d'un autre côté. Le plaisir obtenu
+par un effort efficace, par une poursuite heureuse des fins, ne peut par
+aucun procédé être cédé à un autre, et ne peut d'aucune manière être
+approprié par un autre. L'habitude de raisonner du bonheur général
+tantôt comme s'il était un produit concret à partager, et tantôt comme
+s'il était coextensif avec l'usage des choses matérielles qui servent au
+plaisir et peuvent être données et reçues, a empêché de remarquer cette
+vérité, que les plaisirs d'action ne sont pas transférables. L'enfant
+qui a gagné une partie de billes, l'athlète qui a accompli un tour de
+force, l'homme d'Etat qui a fait triompher son parti, l'inventeur qui a
+donné le devis d'une nouvelle machine, le savant qui a découvert une
+vérité, le romancier qui a tracé un caractère, le poète qui a bien rendu
+une émotion, éprouvent tous également des plaisirs qui doivent être,
+dans la nature des choses, exclusivement éprouvés par ceux à qui ils
+arrivent. Si nous considérons toutes les occupations que la nécessité
+n'impose pas aux hommes, si nous considérons les ambitions diverses qui
+jouent un si grand rôle dans la vie, nous devons penser que tant que la
+conscience du pouvoir et du succès restera un plaisir dominant, il
+restera un plaisir dominant qui ne pourra être poursuivi au point de vue
+altruiste et devra l'être d'une manière égoïste.</p>
+
+<p>Si maintenant nous retranchons d'un côté les plaisirs qui sont
+inséparables de la conservation du physique dans son état de santé, et
+si nous retranchons de l'autre les plaisirs dus au succès, ce qui reste
+est si restreint qu'on ne peut défendre cette assertion que le bonheur
+en général comporte une distribution à la façon dont l'entend
+l'utilitarisme.</p>
+
+<p>89. Il y a encore une autre manière de montrer l'inconséquence de cet
+utilitarisme transfiguré qui regarde sa doctrine comme le développement
+de la maxime chrétienne: «Aimez votre prochain comme vous-même,» et de
+cet altruisme qui, allant plus loin, formule cette maxime: «Vivez pour
+les autres.»</p>
+
+<p>Une bonne règle de conduite doit pouvoir être adoptée par tout le monde
+avec avantage. «Agissez seulement d'après une maxime dont vous puissiez
+souhaiter, en même temps, qu'elle devienne une loi universelle,» dit
+Kant. Evidemment, sans insister sur les restrictions qu'il faut apporter
+à cette maxime, nous pouvons l'accepter dans la mesure où nous admettons
+qu'un mode d'action qui devient impraticable à mesure qu'il s'approche
+de l'universalité, doit être mauvais. Par suite, si la théorie du pur
+altruisme, impliquant que l'on doit travailler dans l'intérêt des autres
+et non dans son propre intérêt, est soutenable, il faut montrer qu'elle
+produira de bons résultats lorsque tout le monde la mettra en pratique.
+Voyons les conséquences si tous sont altruistes.</p>
+
+<p>D'abord cela suppose une combinaison impossible d'attributs moraux. On
+imagine que chacun fait assez peu de cas de soi-même et assez de cas des
+autres pour sacrifier volontairement ses propres plaisirs, afin de
+procurer du plaisir aux autres. Mais si c'est là un trait universel, et
+si les actions s'en ressentent universellement, nous devons concevoir
+chacun non seulement comme faisant des sacrifices, mais encore comme en
+acceptant. Tandis qu'il est assez désintéressé pour renoncer
+volontairement à l'avantage en vue duquel il a travaillé, il est assez
+intéressé pour laisser les autres renoncer à son profit aux avantages en
+vue desquels ils ont travaillé. Pour rendre le pur altruisme possible à
+tous, chacun doit être à la fois extrêmement généreux et extrêmement
+égoïste. Comme donnant, il ne doit pas penser à lui; comme recevant, il
+ne doit pas penser aux autres. Evidemment, cela implique une
+constitution mentale inconcevable. La sympathie qui est assez pleine de
+sollicitude à l'égard des autres pour se faire volontairement tort à
+elle-même dans l'intérêt d'autrui ne peut pas, en même temps, mépriser
+les autres au point d'accepter des avantages qu'ils ne donnent pas sans
+se faire tort à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Les contradictions qui apparaissent, si nous supposons une pratique
+universelle de l'altruisme, peuvent encore être mises en évidence de
+cette manière. Supposons que chacun, au lieu de jouir des plaisirs à
+mesure qu'il les rencontre, ou des choses utiles au plaisir qu'il s'est
+procurées par son travail, ou des occasions de plaisir pour se reposer
+de ce travail, les laisse à un autre, ou les ajoute à une masse commune
+dont tous les autres profitent, qu'en résultera-t-il? Nous avons
+plusieurs réponses à faire, suivant que nous admettrons qu'il y a ou
+qu'il n'y a pas en jeu des influences additionnelles.</p>
+
+<p>Supposons qu'il n'y ait pas d'influences additionnelles. Alors, si
+chacun transfère à un autre son bonheur, ou les moyens, ou les occasions
+d'être heureux, tandis que quelque autre fait la même chose à son égard,
+la distribution du bonheur, en moyenne, n'est pas changée; ou si chacun
+ajoute à une masse commune son bonheur, ou les moyens, ou les occasions
+d'être heureux, et que de cette masse chacun retire sa part, l'état
+moyen n'est pas plus changé qu'auparavant. Le seul effet évident est
+qu'il doit y avoir des transactions pendant la redistribution; il
+s'ensuit une perte de temps et de peine.</p>
+
+<p>Supposons maintenant quelque influence additionnelle qui rende ce
+procédé avantageux; quelle doit-elle être? La totalité peut être accrue
+seulement si les actes de transfert accroissent la quantité de ce qui
+est transféré. Le bonheur, ou ce qui le produit, doit être plus grand
+pour celui qui le fait sortir du travail d'un autre, qu'il ne l'aurait
+été s'il se l'était procuré par ses propres efforts; ou autrement, en
+supposant qu'un fonds de bonheur, ou de ce qui le produit, ait été formé
+par les contributions de chacun, alors chacun, en s'appropriant sa part,
+doit la trouver plus grande qu'elle ne l'aurait été s'il ne s'était fait
+cette agglomération et cette distribution. Pour justifier la croyance à
+cette augmentation, on peut faire deux suppositions. L'une est que bien
+que la somme des plaisirs, ou des choses propres à les procurer, reste
+la même, cependant le genre des plaisirs, ou des choses propres à les
+procurer que chacun reçoit en échange de la part d'un autre ou de la
+réunion des autres, est un genre qu'il préfère à celui en vue duquel il
+a travaillé. Mais supposer cela, c'est supposer que chacun travaille
+directement en vue de ce qui lui procure le moins de plaisir, et c'est
+absurde. L'autre supposition est que, si le plaisir du genre égoïste
+échangé ou redistribué reste le même en somme pour chacun, il s'y ajoute
+le plaisir altruiste qui accompagne l'échange. Mais cette hypothèse est
+clairement inadmissible si, comme elle l'implique, la transaction est
+universelle, si cette transaction est telle que chacun donne et reçoive
+dans la même mesure. Car si le transfert des plaisirs, ou des choses qui
+le procurent, de l'un à l'autre ou aux autres, est toujours accompagné
+pour chacun de la conscience qu'il y aura un équivalent à recevoir de
+lui ou d'eux, il en résulte purement et simplement un échange tacite, ou
+direct ou circulaire. Chacun devient altruiste dans la mesure seulement
+qu'il faut pour être équitable et pas davantage, et personne n'ayant de
+quoi augmenter son bonheur, par sympathie ou autrement, personne ne sera
+pour les autres une cause de bonheur sympathique.</p>
+
+<p>90. Ainsi, lorsque l'on recherche le vrai sens des expressions qu'il
+emploie, ou lorsqu'on examine les conséquences nécessaires de sa
+théorie, le pur altruisme, quelle que soit la forme sous laquelle il se
+présente, condamne ses partisans à des absurdités de plusieurs sortes.</p>
+
+<p>Si «le plus grand bonheur du plus grand nombre», ou, en d'autres termes,
+«le bonheur général,» est la véritable fin de l'action, alors il doit
+être la fin non seulement de toute action publique, mais aussi de toute
+action privée; autrement, la plus grande partie des actions manquerait
+de règle. Voyons la justesse de ce principe dans les deux cas. Si
+l'action de la communauté doit être guidée par le principe en question,
+avec le commentaire qui sert à l'expliquer: «compter chacun pour un, ne
+compter personne pour plus qu'un,» il faut négliger toutes les
+différences de caractère et de conduite, de mérite et de démérite, chez
+les citoyens, puisque le principe ne fait aucune distinction à cet
+égard; bien plus, puisque ce n'est pas par rapport au bonheur, que l'on
+ne saurait distribuer, qu'il faut compter également tous les hommes, et
+puisqu'un partage égal des moyens concrets d'arriver au bonheur, outre
+qu'il ne servirait pas en définitive, ne sert pas immédiatement à
+produire le plus grand bonheur; il en résulte que la seule manière
+d'entendre le principe est de dire que l'on doit répartir également les
+conditions nécessaires à la poursuite du bonheur: nous n'y découvrons
+alors rien de plus que le précepte de faire régner partout l'équité. Si,
+prenant le bonheur en général comme le but de l'action privée,
+l'individu est requis de juger entre son propre bonheur et celui des
+autres comme le ferait un spectateur impartial, nous voyons qu'aucune
+supposition concernant le spectateur, excepté une qui est
+contradictoire, car elle lui attribue de la partialité, ne peut donner
+un autre résultat que de prescrire à chacun de jouir du bonheur, ou des
+moyens de parvenir au bonheur, comme ses efforts le lui permettent;
+l'équité est encore le seul contenu du principe. Si, adoptant une autre
+méthode, nous recherchons comment peut être composée la plus grande
+somme de bonheur, et, reconnaissant le fait qu'un égoïsme équitable
+produit une certaine somme, si nous demandons comment le pur altruisme
+en produirait une plus grande, nous avons vu que si tous, poursuivant
+exclusivement les plaisirs altruistes, doivent produire ainsi une plus
+grande somme de plaisirs, il faut alors admettre que les plaisirs
+altruistes, qui naissent de la sympathie, peuvent exister en l'absence
+de plaisirs égoïstes avec lesquels on puisse sympathiser--chose
+impossible; il faut encore admettre que si, la nécessité des plaisirs
+égoïstes étant reconnue, on dit que la plus grande somme de bonheur sera
+atteinte si tous les individus sont plus altruistes qu'égoïstes, c'est
+dire indirectement, sous forme de vérité générale, que les sentiments
+représentatifs sont plus forts que les sentiments présentatifs--autre
+impossibilité. En outre, la doctrine du pur altruisme suppose que le
+bonheur peut dans une certaine mesure être transféré et redistribué;
+tandis que, en réalité, les plaisirs d'un certain ordre ne peuvent être
+transmis dans une mesure un peu considérable sans qu'il en résulte des
+effets fatals ou extrêmement funestes, et que les plaisirs d'un autre
+ordre ne peuvent être transmis à aucun degré. De plus, le pur altruisme
+présente cette anomalie fâcheuse que, tandis qu'un vrai principe
+d'action doit être de plus en plus pratiqué à mesure que les hommes font
+plus de progrès, le principe altruiste devient de moins en moins
+praticable à mesure que l'humanité se rapproche de l'idéal, parce que la
+sphère dans laquelle il doit s'appliquer diminue de plus en plus. Enfin,
+on voit évidemment que cette doctrine se détruit elle-même, en observant
+que pour l'adopter comme principe d'action, ce que l'on doit faire si
+elle est bonne, il faut être à la fois extrêmement généreux et
+extrêmement égoïste, être prêt à se faire tort à soi-même dans l'intérêt
+d'autrui, et prêt à accepter des avantages au prix du malheur des
+autres: ces deux traits sont inconciliables.</p>
+
+<p>Il est ainsi manifeste qu'un compromis est nécessaire entre l'égoïsme et
+l'altruisme. Nous sommes forcés de reconnaître combien chacun a raison
+de s'inquiéter de son propre bien-être, car, en le méconnaissant, nous
+arrivons d'un côté à une impasse, de l'autre à des contradictions, de
+l'autre enfin à des résultats désastreux. Réciproquement, il est
+impossible de nier que l'indifférence de chacun pour tous, quand elle
+arrive à un certain degré, est fatale à la société, quand elle est
+encore plus grande, fatale à la famille et enfin à la race. L'égoïsme et
+l'altruisme sont donc co-essentiels.</p>
+
+<p>91. Quelle forme donner au compromis entre l'égoïsme et l'altruisme?
+Comment satisfaire à des degrés convenables leurs prétentions légitimes?</p>
+
+<p>C'est une vérité à la fois affirmée par les moralistes et reconnue dans
+la vie ordinaire, que la réalisation du bonheur individuel n'est pas
+proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur individuel l'objet
+d'une poursuite directe; mais on ne croit pas aussi généralement jusqu'à
+présent que, de la même manière, la réalisation du bonheur général n'est
+pas proportionnée au degré auquel on fait de ce bonheur général l'objet
+d'une poursuite directe. Cependant il est plus raisonnable dans ce
+dernier cas que dans le premier de s'attendre à ce que la poursuite
+directe n'aboutisse pas à un bon résultat.</p>
+
+<p>Quand nous avons discuté les rapports entre les moyens et les fins, nous
+avons vu qu'à mesure que la conduite individuelle se développe, elle
+doit prendre de plus en plus pour principe de faire de l'obtention des
+moyens sa fin prochaine, et de laisser la fin dernière, le bien-être ou
+le bonheur, venir comme résultat. Nous avons vu que lorsque le bien-être
+de tous ou le bonheur général est la fin dernière, le même principe est
+encore plus rigoureusement vrai; car la fin dernière sous sa forme
+impersonnelle est moins déterminée que sous sa forme personnelle, et les
+difficultés pour y atteindre par une poursuite directe sont encore plus
+grandes. Reconnaissant donc le fait que le bonheur de la communauté,
+plus encore que le bonheur individuel, ne doit pas être poursuivi
+directement, mais bien indirectement, nous avons d'abord à résoudre
+cette question: Quelle doit être en général la nature des moyens par
+lesquels nous y parviendrons?</p>
+
+<p>On admet que le bonheur individuel s'obtient, dans une certaine mesure,
+si l'on travaille au bonheur d'autrui. Ne serait-il pas vrai,
+réciproquement, que l'on obtiendra le bonheur général en travaillant à
+son propre bonheur? Si chaque unité assure en partie son bonheur en
+s'intéressant au bien-être de l'ensemble, le bien-être de l'ensemble ne
+sera-t-il pas en partie assuré par l'intérêt que chaque unité prendra à
+son propre bonheur? Evidemment nous devons conclure que l'on réalisera
+le bonheur général principalement si les individus recherchent d'une
+manière convenable leur propre bonheur, et réciproquement, que le
+bonheur des individus sera réalisé en partie s'ils travaillent au
+bonheur général.</p>
+
+<p>Cette conclusion prend un corps dans les idées progressives et les
+usages du genre humain. Ce compromis entre l'égoïsme et l'altruisme
+s'est lentement établi de lui-même, et les croyances réelles des hommes,
+distinctes de leurs croyances nominales, en ont graduellement reconnu de
+mieux en mieux la valeur. L'évolution sociale a amené un état dans
+lequel les droits de l'individu aux produits de ses activités et aux
+plaisirs qui en résultent sont de plus en plus positivement affirmés; en
+même temps la reconnaissance des droits d'autrui et le respect habituel
+de ces droits se sont accrus. Chez les sauvages les plus grossiers les
+intérêts personnels ne se distinguent que très vaguement des intérêts
+des autres. Dans les premières phases de la civilisation, les avantages
+sont encore très mal proportionnés au travail: les esclaves et les serfs
+n'ont pour leurs peines que dans une mesure tout arbitraire le vivre et
+le couvert: les échanges étant rares, l'idée d'équivalence ne se
+développe pas beaucoup. Mais avec le développement de la civilisation on
+a tous les jours à faire l'expérience de la relation entre les avantages
+à recueillir et le travail fait; le système industriel maintient, grâce
+à l'offre et à la demande, une juste adaptation de l'une à l'autre. Ce
+progrès d'une coopération volontaire, cet échange de services convenus,
+a été nécessairement suivi d'une diminution des attaques individuelles,
+d'un accroissement de la sympathie: le terme où nous sommes ainsi
+conduits est un échange de services indépendamment de toute convention,
+de services gratuits. C'est dire que les droits des individus sont plus
+distinctement affirmés et que les jouissances personnelles sont mieux
+réparties en proportion des efforts dépensés, à mesure que se
+développent l'altruisme négatif qui se manifeste dans une conduite
+équitable, et l'altruisme positif qui se manifeste dans une assistance
+désintéressée.</p>
+
+<p>Une phase plus élevée de ce double changement se remarque de notre
+temps. Si, d'une part, nous observons les luttes pour la liberté
+politique, les conflits entre le travail et le capital, les réformes
+judiciaires accomplies pour mieux garantir les droits, nous voyons que
+l'on tend encore à assurer à chacun la possession des avantages, quels
+qu'ils soient, qui lui sont dus, et par suite à exclure ses concitoyens
+de ces avantages. D'un autre côté, si nous considérons ce que signifient
+l'abandon du pouvoir aux masses, l'abolition des privilèges de castes,
+les efforts pour répandre l'instruction, les agitations en faveur de la
+tempérance, l'établissement de nombreuses sociétés philanthropiques, il
+nous paraîtra clair que le souci du bien-être d'autrui s'accroît <i>pari
+passu</i> avec le souci du bien-être personnel et les mesures prises pour
+l'assurer.</p>
+
+<p>Ce qui est vrai des relations au dedans de chaque société est vrai, dans
+une certaine mesure, des relations entre les diverses sociétés. Bien que
+pour maintenir des droits nationaux, réels ou imaginaires, souvent assez
+insignifiants, les peuples civilisés se fassent encore la guerre,
+cependant leur indépendance nationale est plus respectée que par le
+passé. Bien que les vainqueurs s'attribuent des portions de territoire
+et exigent des indemnités de guerre, cependant la conquête n'est plus
+suivie comme autrefois de l'expropriation du territoire entier, et les
+peuples ne sont plus réduits en esclavage. L'individualité des sociétés
+est sauvegardée dans une plus grande mesure. En même temps les relations
+altruistes se multiplient; les nations se donnent assistance les unes
+aux autres dans les cas de désastres, qu'il s'agisse d'inondations,
+d'incendies, de famines ou de quelque autre fléau. Dans les cas
+d'arbitrage international, comme nous en avons eu récemment un exemple,
+qui impliquent la reconnaissance des justes réclamations d'une nation
+contre une autre, nous constatons un nouveau progrès de cet altruisme
+plus étendu. Sans doute, il y a encore beaucoup à faire; car dans les
+rapports de peuples civilisés à peuples sauvages, il y a peu de progrès
+à noter. On peut dire que la loi primitive: «Vie pour vie,» a été
+changée par nous en cette loi: «Pour une seule vie plusieurs vies,»
+comme dans les cas de l'évêque Patteson et de M. Birch; mais il faut au
+moins reconnaître que nous n'infligeons à nos prisonniers ni tortures,
+ni mutilations. Si l'on dit qu'à la manière des Hébreux qui se croyaient
+autorisés à s'emparer des terres que Dieu leur avaient promises, et dans
+certains cas à en exterminer les habitants, nous aussi, pour répondre à
+«l'intention manifeste de la Providence,» nous dépossédons les races
+inférieures toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires,
+on peut répondre que du moins nous ne massacrons que ceux qu'il est
+nécessaire de massacrer, et laissons vivre ceux qui se soumettent. Si
+l'on prétend qu'à la façon d'Attila, qui en conquérant et en détruisant
+les peuples et les nations, se regardait lui-même comme «le fléau de
+Dieu,» punissant les hommes de leurs crimes, nous aussi, comme le
+prétend un ministre à la suite d'un prêtre qu'il cite, nous nous croyons
+appelés à châtier à coups de fusil et de canon les païens qui pratiquent
+la polygamie; on répondra que le plus féroce disciple du maître de
+miséricorde ne voudrait pas lui-même pousser la vengeance au point de
+dépeupler des territoires entiers et de raser toutes les cités. Et
+lorsque nous nous rappelons, d'autre part, qu'il y a une Société
+protectrice des Aborigènes, et que dans certaines colonies il y a des
+commissaires appointés pour protéger les intérêts des naturels, et que
+dans certains cas les terres des naturels ont été acquises d'une manière
+qui, tout injuste qu'elle soit, implique cependant une certaine
+reconnaissance de leurs droits, nous pouvons dire que si le compromis
+entre l'égoïsme et l'altruisme a fait encore bien peu de progrès dans
+les affaires internationales, il en a fait toutefois dans la direction
+indiquée.</p>
+
+<a name="c14" id="c14"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h4>CONCILIATION</h4>
+
+<p>92. Tel qu'il a été présenté dans le précédent chapitre, le compromis
+entre les droits personnels et les droits d'autrui semble impliquer un
+antagonisme permanent entre les uns et les autres. Si chacun doit
+rechercher son propre bonheur et en même temps prendre au bonheur de ses
+semblables un intérêt convenable, nous voyons reparaître cette question:
+Jusqu'à quel point faut-il se proposer l'une de ces fins, et jusqu'à
+quel point faut-il se proposer l'autre? Nous supposons ainsi, non un
+désaccord dans la vie de chacun, mais toutefois l'absence d'une harmonie
+complète. Cependant ce n'est pas là une induction inévitable.</p>
+
+<p>Lorsque, dans les <i>Principes de sociologie</i>, IIIe partie, nous avons
+discuté les phénomènes relatifs à la conservation de la race chez les
+êtres vivants en général, pour mieux faire comprendre le développement
+des relations domestiques, nous avons démontré que dans le cours de
+l'évolution il s'est produit une conciliation entre les intérêts de
+l'espèce, les intérêts des parents, et les intérêts des descendants.
+Nous l'avons prouvé en faisant voir qu'à mesure que nous montons des
+formes les plus humbles de la vie aux plus élevées, la conservation de
+la race est assurée avec un moindre sacrifice d'existences, soit pour
+les jeunes individus, soit pour les individus adultes, et aussi avec un
+moindre sacrifice d'existences de parents au profit de la vie des
+descendants. Nous avons vu qu'avec le progrès de la civilisation, on
+constate de semblables changements dans le genre humain, et que les
+relations domestiques les plus élevées sont celles dans lesquelles la
+conciliation du bien-être des membres de la famille est la plus
+complète, en même temps que le bien-être de la société est mieux
+sauvegardé. Il reste à montrer ici qu'une conciliation pareille s'est
+établie et continue à s'établir entre les intérêts de chaque citoyen et
+les intérêts des citoyens en général, tendant toujours à un état dans
+lequel ces deux sortes d'intérêts se fondraient en un seul, et dans
+lequel les sentiments qui leur correspondent respectivement seraient en
+complet accord.</p>
+
+<p>Dans le groupe de la famille, même tel que nous l'observons chez
+plusieurs vertébrés inférieurs, nous voyons que le sacrifice des
+parents, devenu maintenant assez modéré en somme pour ne pas les
+empêcher de vivre longtemps, n'est pas accompagné de la conscience du
+sacrifice; au contraire il résulte d'un désir de l'accomplir: les
+efforts altruistes en faveur des jeunes servent en même temps à
+satisfaire les instincts des parents. Si nous suivons ces relations à
+travers les divers degrés de la race humaine, et si nous observons
+combien l'amour plus souvent que le devoir porte à prendre soin des
+enfants, nous voyons la conciliation des intérêts se faire de telle
+sorte que les parents ne sont heureux en réalité que si le bonheur de
+leurs enfants est assuré: le désir d'avoir des enfants, chez ceux qui
+n'en ont pas, et l'adoption d'enfants, dans certains cas, montrent
+combien ces activités altruistes sont nécessaires pour procurer
+certaines satisfactions égoïstes. On peut s'attendre à ce qu'un nouveau
+progrès de l'évolution produisant, à mesure que la nature humaine se
+développera, une diminution de la fécondité, et par suite des charges
+des parents, amène un état dans lequel, beaucoup plus encore
+qu'aujourd'hui, les plaisirs de la vie adulte consisteront à
+perfectionner la nouvelle génération en même temps qu'on assurera son
+bonheur immédiat.</p>
+
+<p>Or, bien qu'un altruisme d'un genre social, manquant de certains
+éléments de l'altruisme des parents, ne puisse jamais atteindre au même
+niveau, on peut croire cependant qu'il arrivera à un niveau où il sera
+comme celui des parents un altruisme spontané, à un niveau où le souci
+du bonheur d'autrui sera un besoin journalier, un niveau tel que les
+satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à
+cette satisfaction égoïste supérieure, sans aucun effort, mais par une
+préférence pour cette satisfaction égoïste supérieure toutes les fois
+qu'on pourra se la procurer.</p>
+
+<p>Considérons comment le développement de la sympathie qui doit progresser
+aussi vite que les circonstances le permettront, amènera cet état.</p>
+
+<p>93. Nous avons vu que dans le cours de l'évolution de la vie, les
+plaisirs ont naturellement porté les êtres aux actions que les
+conditions de la vie demandaient, que les peines les ont détournés de
+celles qui étaient opposées à ces conditions. Il faut signaler ici la
+vérité qui en est la conséquence, à savoir que les facultés dont
+l'exercice, sous certaines conditions, procure en partie de la peine et
+en partie du plaisir, ne peuvent se développer au delà de la limite à
+laquelle elles donnent un surplus de plaisir: si, au delà de cette
+limite, leur exercice cause plus de peine que de plaisir, leur
+développement doit s'arrêter.</p>
+
+<p>La sympathie excite ces deux formes de sentiments. Tantôt la vue du
+plaisir fait naître en nous un état de conscience agréable; tantôt nous
+éprouvons de la douleur à la vue de la douleur. Par suite, si les êtres
+qui nous entourent manifestent habituellement du plaisir et rarement de
+la peine, la sympathie donne un surplus de plaisir. Si au contraire on a
+rarement le spectacle du plaisir et souvent celui de la peine, la
+sympathie donne un excès de peine. Le développement moyen de la
+sympathie doit donc être réglé par la moyenne des manifestations de la
+peine ou du plaisir chez les autres. Si dans des conditions sociales
+données, ceux qui appartiennent à la même société nous font souffrir
+tous les jours ou étalent tous les jours sous nos yeux le spectacle de
+la souffrance, la sympathie ne peut se développer: supposer qu'elle se
+développera, ce serait supposer que notre constitution se modifierait
+elle-même de manière à accroître ses peines et par suite à déprimer ses
+énergies; ce serait méconnaître cette vérité que le fait de souffrir un
+genre quelconque de peine rend graduellement insensible à cette peine.
+D'un autre côté, si l'état social est tel que les manifestations du
+plaisir prédominent, la sympathie augmentera; en effet les plaisirs
+sympathiques, ajoutant à la totalité des plaisirs qui accroissent la
+vitalité, ont pour résultat de faire prospérer ceux qui sont le plus
+doués de sympathie, et les plaisirs de la sympathie excédant partout les
+peines qu'elle peut causer, ont pour effet de l'exercer et par là de la
+fortifier.</p>
+
+<p>La première conséquence à en tirer a été déjà indiquée plus d'une fois.
+Nous avons vu que lorsque l'état de guerre est habituel, avec la forme
+d'organisation sociale qui correspond à cet état, la sympathie ne peut
+prendre un grand développement. Les activités destructives dirigées
+contre les ennemis du dehors la dessèchent; la nature des sentiments
+généralement éprouvés cause dans la société elle-même des actes
+fréquents d'agression et de cruauté, et en outre la coopération forcée
+qui caractérise le régime militaire, réprime nécessairement la
+sympathie, existe seulement à la condition d'un traitement non
+sympathique de quelques-uns par les autres.</p>
+
+<p>En supposant même la fin du régime militaire, il y a encore de grands
+obstacles au développement de la sympathie. Bien que la cessation de la
+guerre implique une plus complète adaptation de l'homme aux conditions
+de la vie sociale, et la diminution de certains maux, cette adaptation
+ne sera pas encore suffisante, et par suite il y aura encore beaucoup de
+malheurs. En premier lieu, cette forme de nature qui a produit et qui
+produit encore la guerre, bien que par hypothèse elle se soit changée en
+une forme plus élevée, ne s'est pas changée cependant en une forme assez
+élevée pour que toutes les injustices et toutes les peines qu'elle cause
+disparaissent. Pendant une longue période après que les habitudes de
+pillage auront pris fin, les défauts de la nature à laquelle tenaient
+ces habitudes subsisteront, et produiront leurs mauvais effets qui
+diminuent bien lentement. En second lieu, l'adaptation imparfaite de la
+constitution humaine aux travaux de la vie industrielle doit persister
+longtemps, et l'on peut s'attendre à ce qu'elle survive dans une
+certaine mesure à la cessation des guerres. Les modes d'activité
+nécessaires doivent rester pendant d'innombrables générations peu
+satisfaisants à quelque degré. En troisième lieu, les défauts de
+contrôle par rapport à soi-même comme nous en observons chez l'homme
+imprévoyant, ainsi que les divers manquements de conduite dus à une
+prévision peu exacte des conséquences des actes, bien que moins marqués
+que maintenant, ne pourraient laisser encore de produire des
+souffrances.</p>
+
+<p>Même une adaptation complète, si elle était limitée à la disparition des
+non-adaptations que nous venons d'indiquer, ne tarirait pas toutes les
+sources de ces misères qui, dans la mesure de leur manifestation,
+entravent le développement de la sympathie. Car tant que le chiffre des
+naissances l'emporte sur celui des décès au point de rendre très chers
+les moyens de subsistance, il doit en résulter beaucoup de maux, soit
+parce qu'il faut résister à ses affections, soit parce qu'il faut se
+condamner à un excès de travail et se contenter de ressources limitées.
+C'est seulement lorsque la fécondité diminuera, ce qui arrivera, comme
+nous l'avons vu, avec un progrès des facultés mentales (<i>Principes de
+Biologie</i>, §§ 367-377), que se produira une diminution des travaux
+nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et ils
+cesseront seulement alors d'être pour l'énergie humaine une charge trop
+lourde.</p>
+
+<p>Ainsi par degrés, et seulement par degrés, en même temps que
+s'affaibliront ces causes de malheur, la sympathie deviendra plus
+grande. La vie serait intolérable si, les causes de souffrances restant
+ce qu'elles sont, tous les hommes étaient non seulement sensibles à un
+haut degré aux peines, physiques et mentales, éprouvées par ceux qui les
+entourent et exprimées par la physionomie de ceux qu'ils rencontrent,
+mais encore continuellement conscients des misères que tout être vivant
+doit subir en conséquence de la guerre, du crime, de l'inconduite, de
+l'infortune, de l'imprévoyance et de l'incapacité. Mais comme l'homme et
+la société s'accordent de mieux en mieux tous les jours, et comme les
+peines causées par le désaccord de l'un et de l'autre diminuent, la
+sympathie peut se développer sous l'influence des plaisirs que cet
+accord produit. Les deux changements sont en telle relation, il est
+vrai, que l'un favorise l'autre. Le développement de la sympathie autant
+que les conditions le permettent sert lui-même à diminuer la peine, à
+augmenter le plaisir, et l'excès de plaisir qui en résulte rend possible
+à son tour un nouveau progrès de la sympathie.</p>
+
+<p>94. La mesure dans laquelle la sympathie peut s'accroître quand les
+obstacles sont écartés, sera plus facile à concevoir si nous observons
+d'abord les influences qui l'excitent, et si nous exposons les raisons
+de croire que ces influences deviendront plus efficaces. Il y a deux
+facteurs à considérer, le langage naturel du sentiment chez celui avec
+lequel on sympathise, et le pouvoir d'interpréter ce langage chez celui
+qui éprouve la sympathie. Nous pouvons par induction indiquer quel sera
+le développement de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p>Les mouvements du corps et les changements de la physionomie sont des
+effets visibles du sentiment qui, lorsque le sentiment est fort, sont
+irrépressibles. Lorsque le sentiment cependant est moins fort, qu'il
+soit sensationnel ou émotionnel, ils peuvent être entièrement ou
+partiellement réprimés; il y a une habitude, plus ou moins constante, de
+les réprimer, et cette habitude s'observe surtout chez ceux qui ont des
+raisons de cacher aux autres ce qu'ils éprouvent. Ce genre de
+dissimulation est si nécessaire aux caractères et aux conditions de
+notre existence qu'il en est venu à faire partie du devoir moral, et
+l'on insiste souvent sur cette retenue comme sur un élément des bonnes
+manières. Tout cela résulte de la prédominance de sentiments qui sont en
+opposition avec le bien social, de sentiments que l'on ne peut laisser
+voir sans produire des désaccords et des inimitiés. Mais à mesure que
+les appétits égoïstes tomberont davantage sous le contrôle des instincts
+altruistes, et qu'il se produira moins de mouvements, de nature à être
+blâmés, la nécessité de prendre garde à l'expression de la physionomie
+ou aux mouvements du corps décroîtra, et ces signes pourront, sans
+inconvénient, initier plus clairement les spectateurs aux états de
+l'esprit. Ce n'est pas tout. Avec l'usage restreint que l'on en fait, ce
+langage des émotions est actuellement dans l'impossibilité de se
+développer. Mais dès que les émotions deviendront telles que l'on pourra
+franchement les manifester, les moyens de les manifester se
+développeront en même temps que l'habitude de s'en servir; de telle
+sorte qu'outre les émotions les plus fortes, les nuances les plus
+délicates et les moindres degrés de l'émotion se traduiront eux-mêmes au
+dehors: le langage émotionnel deviendra à la fois plus abondant, plus
+varié et plus défini. Evidemment la sympathie sera facilitée dans la
+même proportion.</p>
+
+<p>Nous devons signaler un progrès d'une nature analogue tout aussi
+important, si ce n'est davantage. Les signes vocaux des états sensibles
+se développeront simultanément. La force, la hauteur, la qualité, le
+changement du son séparément sont des marques du sentiment, et, combinés
+de différentes manières et en proportions différentes, servent à
+exprimer différentes sommes et différents genres de sentiments. Comme
+nous l'avons remarqué ailleurs, les cadences sont les commentaires des
+émotions sur les propositions de l'intellect<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Ce n'est pas seulement
+dans le langage animé, mais aussi dans le langage ordinaire, que nous
+exprimons en élevant ou en abaissant la voix successivement, en nous
+éloignant dans un sens ou dans l'autre du ton moyen, aussi bien que par
+la place et la force des termes les plus saillants, le genre des
+sentiments qui accompagnent la pensée. Eh bien, la manifestation du
+sentiment par la cadence, aussi bien que sa manifestation par des signes
+visibles, est actuellement soumise à une certaine contrainte: les
+raisons de se contenir sont dans un cas les mêmes que dans l'autre. Il
+en résulte un double effet. Le langage audible du sentiment n'est pas
+employé jusqu'à la limite de sa capacité réelle, et bien souvent on
+l'emploie faussement, c'est-à-dire pour manifester aux autres des
+sentiments que l'on n'éprouve pas. La conséquence de cet usage imparfait
+et de cet usage trompeur est d'entraver l'évolution que produirait
+l'usage normal. Nous devons donc inférer qu'avec le progrès d'une
+adaptation morale, et la diminution du besoin de cacher ses sentiments,
+leurs signes vocaux se développeront beaucoup. Bien qu'on ne puisse
+supposer que les cadences exprimeront toujours les émotions aussi
+exactement que les mots les idées, il est très possible cependant que le
+langage émotionnel de nos descendants s'élève autant au-dessus de notre
+langage émotionnel que notre langage intellectuel s'est déjà élevé
+au-dessus du langage intellectuel des races les plus primitives.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Voir l'<i>Essai sur l'origine et la fonction de la
+musique</i>.</blockquote>
+
+<p>Il faut tenir compte d'un accroissement simultané du pouvoir
+d'interpréter à la fois les signes visibles et les signes audibles du
+sentiment. Parmi ceux qui nous entourent nous voyons des différences à
+la fois pour l'aptitude à percevoir ces signes et pour l'aptitude à
+comprendre les états mentals qu'ils expriment et leurs causes: l'un est
+stupide au point de ne remarquer ni un léger changement de physionomie
+ni une altération du son de la voix, ou au point de ne pouvoir en
+imaginer le sens; l'autre par une rapide observation et une intuition
+pénétrante comprend instantanément et l'état d'un esprit et la cause de
+cet état. Si nous supposons que ces deux facultés s'exaltent, et qu'à la
+fois la perception des signes devienne plus délicate et la faculté de
+les comprendre plus puissante, nous aurons quelque idée de la sympathie
+plus profonde et plus large à laquelle elles donneront naissance. Des
+représentations plus vives des sentiments d'autrui, impliquant des
+excitations idéales de sentiments fort voisines des excitations réelles,
+doivent avoir pour conséquence une plus grande ressemblance entre les
+sentiments de celui qui éprouve la sympathie et ceux de celui qui la
+cause, ressemblance qui ira presque jusqu'à l'identité.</p>
+
+<p>Par un accroissement simultané de ses facteurs subjectif et objectif, la
+sympathie peut ainsi, à mesure que les obstacles diminuent, dépasser
+celle que nous voyons aujourd'hui chez ceux qui sont capables de
+sympathie, autant que celle-ci dépasse déjà l'indifférence.</p>
+
+<p>95. Quelle doit être, par suite, l'évolution de la conduite? Que doivent
+devenir les relations de l'égoïsme et de l'altruisme à mesure qu'on se
+rapprochera de cette forme de la nature.</p>
+
+<p>C'est le moment de rappeler une conclusion déduite dans le chapitre sur
+la relativité des plaisirs et des peines, et sur laquelle nous avons
+alors insisté comme sur une vérité importante. Nous avons dit qu'en
+supposant des activités qui s'accordent avec la continuation de la vie,
+il n'y en a aucune qui ne puisse devenir une source de plaisirs, si les
+conditions du milieu exigent que nous persistions à les exercer. Il faut
+ici ajouter comme corollaire, que si les conditions exigent une certaine
+classe d'activités relativement grandes, il se produira un plaisir
+relativement grand à la suite de cette classe d'activités. Quelle est la
+portée de ces inductions générales à propos de la question spéciale qui
+nous occupe? Nous avons vu que la sympathie est essentielle pour le
+bien public comme pour le bien individuel. Nous avons vu que la
+coopération et les avantages qu'elle procure à chacun et à tous
+s'élèvent dans la proportion où les intérêts altruistes, c'est-à-dire
+sympathiques, s'étendent. Les actions auxquelles nous portent les
+inclinations sociales doivent donc être comptées parmi celles que
+demandent les conditions sociales. Ce sont des actions que tendent
+toujours à accroître la conservation et le développement progressif de
+l'organisation sociale, et ainsi des actions auxquelles doit s'attacher
+un plaisir croissant. Des lois de la vie on doit conclure que la
+discipline sociale agissant constamment formera de telle manière la
+nature humaine que les plaisirs sympathiques finiront par être
+recherchés spontanément pour le plus grand avantage de tous et de
+chacun. Le domaine des activités altruistes ne s'étendra pas plus que le
+désir des satisfactions altruistes.</p>
+
+<p>Dans des natures ainsi constituées, bien que les plaisirs altruistes
+doivent rester en un certain sens des plaisirs égoïstes, cependant ils
+ne seront pas poursuivis d'une manière égoïste, ils ne seront pas
+poursuivis pour des motifs égoïstes. Bien que le fait de faire plaisir
+procure du plaisir, cependant la pensée du plaisir sympathique à obtenir
+n'occupera pas la conscience; ce sera seulement la pensée du plaisir
+donné. Il en est ainsi maintenant dans une large mesure. Dans le cas
+d'une véritable sympathie, l'attention est tellement absorbée par la fin
+prochaine, le bonheur d'autrui, qu'il n'en reste pas pour prévoir le
+bonheur personnel qui peut au bout du compte en résulter. Une
+comparaison fera bien comprendre cette relation.</p>
+
+<p>Un avare accumule de l'argent, sans se dire délibérément «je vais en
+agissant ainsi me procurer les plaisirs que donne la possession des
+richesses». Il pense seulement à l'argent et aux moyens de s'en
+procurer, et il éprouve incidemment le plaisir que donne la possession.
+La propriété, voilà ce qu'il se plaît à imaginer et non le sentiment que
+causera la propriété. De même, celui qui éprouve de la sympathie au plus
+haut degré, est mentalement disposé à ne se représenter que le plaisir
+éprouvé par un autre, et ne recherche le plaisir que dans l'intérêt
+d'autrui, oubliant la part qu'il pourra lui-même en retirer. Ainsi, à la
+considérer subjectivement, la conciliation de l'égoïsme et de
+l'altruisme finira par être telle que malgré ce fait que le plaisir
+altruiste, en tant qu'il est un élément de la conscience de celui qui
+l'éprouve, ne peut jamais être autre qu'un plaisir égoïste, on n'aura
+pas conscience de son caractère égoïste.</p>
+
+<p>Voyons ce qui doit arriver dans une société composée de personnes
+constituées de cette manière.</p>
+
+<p>96. Les occasions de faire passer son intérêt après celui des autres, ce
+qui constitue l'altruisme comme on le conçoit ordinairement, doivent, de
+plusieurs manières, être de plus en plus limitées à mesure que l'on
+s'approche de l'état le plus élevé.</p>
+
+<p>Des appels importants à la bienfaisance supposent beaucoup d'infortunes.
+Pour que beaucoup d'hommes demandent aux autres de venir à leur secours,
+il faut qu'il y ait beaucoup d'hommes dans le besoin, dans des
+conditions relativement misérables. Mais, comme nous l'avons vu plus
+haut, le développement des sentiments sociaux n'est possible qu'autant
+que la misère décroît. La sympathie arrive au plus haut degré seulement
+lorsqu'il n'y a plus de nombreuses occasions de se sacrifier soi-même ou
+de faire quelque chose d'analogue.</p>
+
+<p>Changeons de point de vue, et cette vérité nous apparaîtra sous un autre
+aspect. Nous avons déjà vu qu'avec le progrès de l'adaptation, chacun en
+vient à être constitué de telle sorte qu'il ne peut recevoir de secours
+sans que son activité, comme cause de plaisir, soit arrêtée de quelque
+manière. Il ne peut y avoir d'intervention avantageuse entre une faculté
+et sa fonction quand elles sont bien adaptées l'une à l'autre. Par
+suite, à mesure que le genre humain approche d'une complète adaptation
+des natures individuelles aux besoins sociaux, il doit y avoir moins
+d'occasions et des occasions moindres de secourir les autres.</p>
+
+<p>Mais en outre, comme nous l'avons remarqué dans le dernier chapitre, la
+sympathie qui nous porte à agir dans l'intérêt d'autrui doit souffrir du
+tort que les autres se font et par suite doit détourner d'accepter des
+avantages qui résultent d'une conduite qui leur est préjudiciable. Que
+faut-il en conclure? Alors que chacun, dès que l'occasion se présente,
+est prêt à faire le sacrifice des satisfactions égoïstes et en a même un
+vif désir; les autres, qui sont dans les mêmes dispositions, ne peuvent
+que s'opposer à ce sacrifice. Si quelqu'un, proposant qu'on le traite
+avec plus de dureté que ne le prescrirait un spectateur désintéressé, se
+refuse à s'approprier ce qui lui est dû, les autres prenant soin de son
+intérêt s'il ne le fait pas lui-même, doivent nécessairement insister
+pour qu'il se l'approprie. Ainsi un altruisme général, dans sa forme
+développée, doit inévitablement résister aux excès individuels de
+l'altruisme. Le rapport auquel nous sommes aujourd'hui habitués sera
+changé, et au lieu de voir chacun défendre ses droits, nous verrons les
+autres défendre à sa place les droits de chacun: non pas, il est vrai,
+par des efforts actifs, ce qui ne sera pas nécessaire, mais par une
+résistance passive à l'abandon de ces droits. Il n'y a rien dans un tel
+état de choses dont on ne puisse même aujourd'hui trouver quelque trace
+dans notre expérience journalière; ce n'est, il est vrai, qu'un
+commencement. Dans les transactions d'affaires entre gens honorables, il
+est ordinaire de voir chacun désirer que l'autre partie ne sacrifie pas
+ses intérêts. Il n'est pas rare qu'on refuse de prendre quelque chose
+que l'on regarde comme appartenant à un autre, mais que cet autre
+s'offre à céder. Dans les relations sociales, les cas sont aussi assez
+communs où ceux qui voudraient abandonner leur part de plaisir n'y sont
+pas autorisés par les autres. Un nouveau développement de la sympathie
+ne peut que servir à rendre cette manière d'être de plus en plus
+générale et de plus en plus naturelle.</p>
+
+<p>Il y a certains empêchements complexes de l'excès d'altruisme qui, d'une
+autre manière, forcent l'individu à revenir à un égoïsme normal. Nous
+pouvons ici en signaler deux.</p>
+
+<p>En premier lieu, des actes d'abnégation souvent répétés impliquent que
+celui qui les fait impute tacitement un caractère relativement intéressé
+à ceux qui profitent de ces actes d'abnégation. Même en prenant les
+hommes comme il sont, ceux pour lesquels on fait souvent des sacrifices
+finissent à l'occasion par se sentir blessés de la supposition qu'ils
+sont disposés à les accepter; celui qui se dévoue en vient lui aussi à
+reconnaître le sentiment que les autres éprouvent, et par là il est
+amené à mettre un peu plus de réserve dans sa conduite, à se sacrifier
+un peu moins et un peu plus rarement. Il est évident que sur des natures
+plus développées, ce genre d'empêchement doit agir plus promptement
+encore.</p>
+
+<p>En second lieu, lorsque, comme l'implique l'hypothèse, les plaisirs
+altruistes auront atteint une plus grande intensité que celle qu'ils ont
+maintenant, chacun sera détourné de les poursuivre d'une manière
+excessive par la conscience de ce fait que les autres personnes aussi
+désirent ces plaisirs, et qu'il faut leur laisser l'occasion d'en jouir.
+Même aujourd'hui on peut observer dans des groupes d'amis, où il y a
+comme une rivalité d'amabilité, que les uns renoncent, pour les laisser
+aux autres, à profiter des occasions qu'ils auraient de montrer leur
+dévouement. «Laissez-la renoncer à cet avantage; vous lui ferez plaisir;
+Laissez-lui prendre ce souci; il en sera content;» ce sont des conseils
+qui de temps à autre témoignent de cette disposition d'esprit. La
+sympathie la plus développée veillera aux plaisirs sympathiques des
+autres aussi bien qu'à leurs plaisirs intéressés. Ce que l'on peut
+appeler une équité supérieure empêchera d'empiéter sur le domaine des
+activités altruistes de nos semblables, comme la sympathie inférieure
+défend d'empiéter sur le domaine de leurs activités égoïstes, et par la
+retenue imposée à ce que l'on peut appeler un altruisme égoïste, seront
+empêchés des sacrifices excessifs de la part de chacun.</p>
+
+<p>Quelles sphères restera-t-il donc à la fin à l'altruisme tel qu'on le
+conçoit ordinairement? Il y en a trois. L'une doit toujours être très
+étendue, et les autres doivent progressivement diminuer sans jamais
+disparaître.</p>
+
+<p>La première est celle de la vie de famille. Il faudra toujours
+subordonner ses sentiments personnels à ses sentiments sympathiques dans
+l'éducation des enfants. Bien qu'il doive y avoir à ce point de vue une
+diminution à mesure que diminuera le nombre des enfants à élever, cette
+subordination s'accroîtra d'autre part alors que l'élaboration et la
+prolongation des activités à dépenser en leur faveur deviendront plus
+grandes. Mais comme nous l'avons vu plus haut, même aujourd'hui il s'est
+fait une conciliation partielle telle que ces satisfactions égoïstes que
+procure la paternité sont atteintes au moyen des activités altruistes,
+et cette conciliation tend toujours à devenir parfaite. Ajoutons à cela
+une conséquence importante de cet altruisme familial: les soins
+réciproques que les enfants donnent aux parents dans leur vieillesse,
+soins toujours plus éclairés et plus complets, à propos desquels on peut
+prévoir une conciliation analogue.</p>
+
+<p>La poursuite du bien-être social en général doit dans la suite, comme
+c'est déjà le fait, fournir une nouvelle raison de faire passer
+l'intérêt personnel après l'intérêt des autres, mais une raison qui
+s'affaiblit continuellement; car à mesure que l'adaptation à l'état
+social devient plus parfaite, on a moins besoin de ces actions
+régulatrices qui rendent la vie sociale harmonieuse. Alors la somme de
+l'action altruiste que chacun entreprend doit être renfermée par les
+autres dans des limites étroites; car s'ils sont altruistes eux aussi,
+ils ne doivent pas souffrir que quelques-uns, au profit du reste de la
+communauté, mais en s'exposant eux-mêmes à un grand dommage, se dévouent
+aux intérêts publics.</p>
+
+<p>Dans les relations privées, des occasions de montrer le dévouement
+auquel porte la sympathie seront toujours fournies à un certain degré,
+qui ira toujours diminuant, par les accidents, les maladies, les
+infortunes en général; en effet, bien que l'adaptation de la nature
+humaine aux conditions d'existence en général, physiques et sociales,
+puisse se rapprocher beaucoup de la perfection, elle ne pourra jamais
+complètement l'atteindre. Les inondations, les incendies, les
+explosions, donneront toujours de temps à autre l'occasion de montrer de
+l'héroïsme, et parmi les motifs des actes héroïques, l'inquiétude
+causée par le danger d'autrui sera moins mêlée que maintenant de l'amour
+de la gloire. Quelle que puisse être cependant l'ardeur avec laquelle on
+se portera aux actes altruistes dans de pareilles occasions, la part qui
+incombera à chacun sera, pour les raisons que nous avons données, fort
+restreinte.</p>
+
+<p>Mais si, dans les incidents de la vie ordinaire, on a très rarement à se
+dévouer à proprement parler pour les autres, il y aura dans le cours
+journalier des choses une multitude de petites occasions d'exercer ses
+sentiments sympathiques. Chacun peut toujours veiller au bien-être des
+autres en les préservant des maux qu'ils ne voient pas; en les aidant à
+leur insu dans toutes leurs actions; ou, en prenant la contre-partie,
+chacun peut avoir, en quelque sorte, des yeux et des oreilles
+supplémentaires chez les autres, qui percevront à sa place ce qu'il ne
+perçoit pas lui-même: ainsi la vie deviendra plus parfaite en mille
+détails, et elle s'adaptera mieux aux circonstances.</p>
+
+<p>97. Doit-il donc en résulter que par la diminution des sphères où il
+s'exerce, l'altruisme diminue lui-même en somme? Pas du tout; cette
+conclusion impliquerait une méprise.</p>
+
+<p>Naturellement, dans les circonstances actuelles, alors que la souffrance
+est si répandue et que les plus fortunés sont obligés à tant d'efforts
+pour secourir les moins fortunés, le mot altruisme désigne seulement un
+sacrifice personnel, ou, en quelque manière, un mode d'action qui, s'il
+apporte quelque plaisir, est aussi suivi d'une abnégation de soi-même
+qui n'est pas agréable. Mais la sympathie qui porte à se priver soi-même
+pour plaire à autrui, est une sympathie qui reçoit aussi du plaisir par
+suite des plaisirs que les autres éprouvent pour d'autres causes encore.
+Plus est vif le sentiment qui nous porte à rendre nos semblables
+heureux, plus est vif aussi le sentiment avec lequel nous nous associons
+à leur bonheur quelle que puisse en être la source.</p>
+
+<p>Ainsi sous sa forme dernière, l'altruisme consistera dans la jouissance
+d'un plaisir résultant de la sympathie que nous avons pour les plaisirs
+d'autrui que produit l'exercice heureux de leurs activités de toutes
+sortes, plaisir sympathique qui ne coûte rien à celui qui l'éprouve,
+mais qui s'ajoute par surcroît à ses plaisirs égoïstes. Ce pouvoir de se
+représenter en idée les états mentals des autres, qui a eu pour
+fonction, pendant le progrès de l'adaptation, d'adoucir la souffrance,
+doit, lorsque la souffrance se réduit à un minimum, en venir à avoir
+presque exclusivement la fonction d'exalter mutuellement les jouissances
+des hommes, en donnant à chacun une vive intuition des jouissances de
+ses semblables. Tandis que la peine l'emporte de beaucoup sur le bien,
+il n'est pas désirable que chacun participe beaucoup à la conscience
+d'autrui; mais à mesure que le plaisir prédomine, la participation à la
+conscience des autres devient pour tous une cause de plaisir.</p>
+
+<p>Ainsi disparaîtra l'opposition en apparence permanente entre l'égoïsme
+et l'altruisme, impliquée par le compromis auquel nous sommes arrivés
+dans le dernier chapitre. A la considérer subjectivement, la
+conciliation sera telle que l'individu n'aura pas à balancer entre les
+impulsions qui le concernent et celles qui concernent les autres; mais,
+au contraire, les satisfactions données aux impulsions concernant les
+autres, qui impliquent un sacrifice de soi-même, devenant rares et plus
+appréciées, seront préférées avec si peu d'hésitation, que l'on sentira
+à peine la concurrence que feront à ces impulsions celles qui concernent
+l'individu lui-même. La conciliation subjective sera telle, en outre,
+que, bien que le plaisir altruiste puisse être atteint, cependant on
+n'aura même pas conscience d'avoir pour motif d'action l'obtention du
+plaisir altruiste; on songera uniquement à assurer le plaisir d'autrui.
+En même temps, la conciliation, à la considérer objectivement, sera
+également complète. Bien que chacun n'ayant plus besoin de défendre ses
+prétentions égoïstes, doive tendre plutôt, dès que l'occasion s'en
+présente, à les abandonner, cependant les autres, étant dans de
+semblables dispositions, ne lui permettront pas de le faire dans une
+large mesure, et lui assureront ainsi les moyens de satisfaire ses
+inclinations personnelles comme l'exige le développement de sa vie;
+ainsi, bien qu'on ne soit plus alors égoïste dans le sens ordinaire du
+mot, on aura cependant à jouir de tous les effets d'un égoïsme légitime.
+Ce n'est pas tout; de même qu'au premier moment du progrès, la
+compétition égoïste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel
+chacun ne réclame pas plus que la part qui lui revient, s'élève ensuite
+à une conciliation telle que chacun insiste pour que les autres prennent
+aussi la part qui leur appartient; avec le progrès le plus avancé, la
+compétition altruiste, atteignant d'abord un compromis en vertu duquel
+chacun s'interdit de prendre aucune part illégitime des satisfactions
+altruistes, peut s'élever ensuite à une conciliation telle que chacun
+veille à ce que les autres aient toutes les occasions d'éprouver ces
+plaisirs altruistes: l'altruisme le plus élevé étant celui qui contribue
+non seulement aux satisfactions égoïstes de nos semblables, mais encore
+à leurs satisfactions altruistes.</p>
+
+<p>Quelque éloigné que paraisse encore l'état que nous décrivons, cependant
+on peut suivre et voir déjà à l'oeuvre dans les relations des hommes
+qui sont le mieux doués chacun des facteurs nécessaires pour le
+produire. Ce qui ne se présente alors, même chez ces hommes, qu'à
+certaines occasions et à un faible degré, deviendra avec le progrès de
+l'évolution, nous pouvons l'espérer, habituel et fort, et ce qui est
+maintenant la marque d'un caractère exceptionnellement élevé pourra
+devenir la marque de tous les caractères. En effet ce dont est capable
+la nature humaine la meilleure est à la portée de la nature humaine en
+général.</p>
+
+<p>98. Que ces conclusions obtiennent beaucoup d'adhésions, c'est peu
+probable. Elles ne s'accordent assez ni avec les idées courantes, ni
+avec les sentiments les plus répandus.</p>
+
+<p>Une pareille théorie ne plaira pas à ceux qui déplorent que de plus en
+plus l'on cesse de croire à la damnation éternelle; ni à ceux qui
+suivent l'apôtre de la force brutale en pensant que si la règle de la
+force a été bonne autrefois elle doit être bonne dans tous les temps; ni
+à ceux qui témoignent de leur respect pour celui qui a dit de remettre
+l'épée au fourreau, en répandant l'épée à la main sa doctrine parmi les
+infidèles. La conception que nous proposons serait traitée avec mépris
+par ce régiment de la milice du comte de Fife, dont huit cents hommes,
+au moment de la guerre Franco-allemande, demandèrent à servir au dehors,
+laissant au gouvernement à décider de quel côté ils combattraient. Des
+dix mille prêtres d'une religion d'amour, qui se taisent quand le pays
+est poussé par la religion de la haine, nous n'avons à attendre aucun
+signe d'assentiment, ni de leurs évêques, qui loin obéir au principe
+suprême du maître qu'ils prétendent servir: si l'on vous frappe sur une
+joue, tendez l'autre joue, sont d'avis d'agir selon ce principe: frappez
+pour n'être pas frappé. Ils ne nous approuveront pas non plus les
+législateurs qui après avoir demandé dans leur prière qu'on leur
+pardonne leurs offenses comme ils pardonnent aux autres, décident
+aussitôt d'attaquer ceux qui ne les ont point offensés, et qui, après un
+discours de la reine où a été invoquée «la bénédiction du Dieu
+tout-puissant» pour leurs délibérations, pourvoient immédiatement aux
+moyens de commettre quelque brigandage politique.</p>
+
+<p>Mais bien que les hommes qui professent le christianisme et pratiquent
+le paganisme, ne doivent ressentir aucune sympathie pour cette théorie,
+il y en a d'autres, rangés parmi les antagonistes de la croyance
+commune, qui peuvent ne pas regarder comme une absurdité d'admettre
+qu'une version rationaliste des principes moraux de cette croyance sera
+peut-être un jour mise en pratique.</p>
+
+<a name="c15" id="c15"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h4>LA MORALE ABSOLUE ET LA MORALE RELATIVE</h4>
+
+<p>99. Appliqué à la morale, beaucoup de lecteurs supposeront que le mot
+«absolu» implique des principes de conduite qui existeraient en dehors
+de tout rapport avec les conditions de la vie telle qu'elle est en ce
+monde, en dehors de toute relation de temps et de lieu, et indépendants
+de l'univers tel que nous le connaissons actuellement, des principes
+«éternels», comme on les appelle. Cependant ceux qui se rappellent la
+doctrine exposée dans les <i>Premiers Principes</i>, hésiteront à interpréter
+ce mot de cette manière. Le bien, comme nous pouvons le concevoir,
+suppose nécessairement l'idée du non-bien, ou du mal, comme corrélatif,
+et par suite qualifier de bons les actes de la Puissance qui se
+manifeste dans des phénomènes, c'est supposer que les actes accomplis
+par cette Puissance pourraient être mauvais. Mais comment peut-il se
+produire, en dehors de cette Puissance, des conditions telles que la
+conformité de ses actes à ces conditions les rende bons et leur
+non-conformité mauvais? Comment l'Etre inconditionné peut-il être soumis
+à des conditions supérieures à lui-même?</p>
+
+<p>Si, par exemple, on affirme que la Cause des choses, conçue comme douée
+d'attributs moraux essentiels semblables aux nôtres, a bien fait de
+produire un univers qui, dans la suite d'un temps incommensurable, a
+donné naissance à des êtres capables de plaisir, et qu'elle aurait mal
+fait de s'abstenir de produire un pareil univers; alors, il faut
+expliquer comment, imposant les idées morales qui se sont formées dans
+sa conscience finie à l'Existence infinie qui échappe à la conscience,
+l'homme se met derrière cette Existence infinie et lui prescrit des
+principes d'action.</p>
+
+<p>Comme cela résulte des chapitres précédents, le bien et le mal tels que
+nous les concevons ne peuvent exister que par rapport aux actes d'êtres
+capables de plaisirs et de peines, l'analyse nous ramenant aux plaisirs
+et aux peines comme éléments qui servent à former ces conceptions.</p>
+
+<p>Mais si le mot «absolu», comme nous l'employons plus haut, ne se
+rapporte pas à l'Etre inconditionné, si les principes d'action
+distingués comme absolus et relatifs concernent la conduite d'êtres
+conditionnés, de quelle manière faut-il entendre ces mots? Le meilleur
+moyen d'en expliquer le sens est de faire une critique des conceptions
+courantes sur le bien et le mal.</p>
+
+<p>100. Les conversations qui se rapportent aux affaires de la vie,
+impliquent habituellement la croyance que chaque fait peut être rangé
+sous un chef ou sous l'autre. Dans une discussion politique, des deux
+côtés on prend pour accordé qu'une certaine ligne de conduite qui est
+bonne doit être choisie, tandis que toutes les autres sont mauvaises. Il
+en est de même pour les jugements des actes individuels: chacun de ces
+actes est approuvé ou désapprouvé comme pouvant être classé d'une
+manière définie comme bon ou mauvais. Même quand on admet certaines
+restrictions, on les admet avec l'idée qu'il faut reconnaître à ces
+actes tel ou tel caractère positif.</p>
+
+<p>Nous n'observons pas ce fait seulement dans la manière populaire de
+penser et de parler. Les moralistes, sinon complètement et d'une façon
+déterminée, du moins partiellement et par sous-entendus, expriment la
+même croyance. Dans ses <i>Méthodes de Morale</i> (1re édit., p. 6), M.
+Sidgwick dit: «Qu'il y ait dans n'importe quelle circonstance donnée une
+chose qui doit être faite et que l'on peut connaître, c'est là une
+hypothèse fondamentale qui n'est pas faite par les philosophes
+seulement, mais par tous les hommes qui sont capables de raisonner en
+morale<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.» Dans cette phrase, il n'y a de nettement affirmée que la
+dernière des propositions ci-dessus, à savoir que dans tous les cas, ce
+qui «doit être fait» «peut être connu.» Mais bien que «ce qui doit être
+fait» ne soit pas distinctement identifié avec «le bien,» on a le droit
+d'en inférer, en l'absence de toute indication contraire, que M.
+Sidgwick regarde les deux expressions comme identiques, et il n'est pas
+douteux qu'en concevant ainsi les postulats de la science morale, il ne
+s'accorde avec la plupart, sinon avec l'universalité de ceux qui l'ont
+étudiée. A première vue, il est vrai, rien ne semble plus évident que la
+nécessité d'accepter ces postulats, si l'on admet que les actions
+doivent être jugées. Cependant on peut les mettre en question l'un et
+l'autre et montrer, je crois, qu'ils ne sont soutenables ni l'un ni
+l'autre. Au lieu d'admettre qu'il y a dans chaque cas un bien et un mal,
+on peut prétendre que dans une multitude de cas il n'y a pas de bien, à
+proprement parler, mais seulement un moindre mal; en outre, on peut
+prétendre que dans la plupart de ces cas où il n'y a qu'un moindre mal,
+il n'est pas possible d'affirmer avec quelque précision quel est ce
+moindre mal.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Je ne trouve pas ce passage dans la seconde édition; mais
+cette omission ne paraît pas tenir à un changement de doctrine, mais
+bien à ce que cette phrase ne s'accordait plus aussi naturellement avec
+la forme nouvelle donnée à l'argumentation dans ce paragraphe.</blockquote>
+
+<p>Une grande partie des incertitudes de la spéculation morale viennent de
+ce que l'on néglige cette distinction entre le bien et le moindre mal,
+entre ce qui est absolument bien et ce qui est bien relativement. En
+outre beaucoup d'incertitudes sont dues à l'hypothèse que l'on peut, en
+quelque sorte, décider dans chaque cas entre deux manières d'agir celle
+qui est moralement obligatoire.</p>
+
+<p>101. La loi du bien absolu ne peut tenir aucun compte de la souffrance,
+si ce n'est celui qu'implique la négation. La souffrance est le
+corrélatif d'une certaine espèce de mal, d'un certain genre de
+divergence par rapport à la manière d'agir, qui répond exactement à tous
+les besoins. Si, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, la
+conception d'une bonne conduite se ramène clairement toujours, lorsqu'on
+l'analyse, à la conception d'une conduite qui produit quelque part un
+surplus de plaisir, tandis que, réciproquement, la conduite conçue comme
+mauvaise est toujours celle qui inflige ici ou là un surplus de
+souffrance positive ou négative; alors ce qui est absolument bon, ce qui
+est absolument droit, dans la conduite, ne peut être que ce qui produit
+un pur plaisir, un plaisir qui n'est mélangé d'aucune peine, n'importe
+où. Par conséquent la conduite qui est suivie de quelque souffrance,
+aussitôt ou un peu plus tard, est partiellement mauvaise, et tout ce que
+l'on peut dire de mieux en faveur de cette conduite, c'est qu'elle est
+la moins mauvaise possible dans les conditions données, qu'elle est
+relativement bonne.</p>
+
+<p>Le contenu des chapitres précédents nous amène ainsi à cette conclusion
+que, si l'on se place au point de vue de l'évolution, les actes humains
+durant l'acheminement au progrès qui s'est fait, se fait et durera
+longtemps encore, doivent rentrer, dans la plupart des cas, dans cette
+catégorie du moindre mal. La somme des maux que ces actions attireront à
+leurs auteurs ou aux autres sera en proportion du désaccord entre le
+naturel dont les hommes héritent de l'état pré-social et les besoins de
+la vie sociale. Tant qu'on souffrira, il y aura du mal, et une conduite
+qui produit du mal dans n'importe quelle mesure ne peut être absolument
+bonne.</p>
+
+<p>Pour éclaircir la distinction sur laquelle nous insistons ici entre la
+conduite parfaite qui est l'objet de la morale absolue et la conduite
+imparfaite qui est l'objet de la morale relative, il faut donner
+quelques exemples.</p>
+
+<p>102. Parmi les meilleurs exemples à citer des actions absolument bonnes,
+sont celles qui se produisent dans les cas où la nature et les besoins
+ont été mis en parfait accord avant que l'évolution sociale eût
+commencé. Nous n'en citerons que deux ici.</p>
+
+<p>Considérez la relation qui existe entre une mère bien portante et un
+enfant bien portant. Entre l'une et l'autre il y a une mutuelle
+dépendance qui est pour tous les deux une source de plaisir. En donnant
+à l'enfant sa nourriture naturelle, la mère éprouve une jouissance; en
+même temps l'enfant satisfait son appétit, et cette satisfaction
+accompagne le développement de la vie, la croissance, l'accroissement du
+bien-être. Suspendez cette relation, et il y a souffrance de part et
+d'autre. La mère éprouve à la fois une douleur physique et une douleur
+morale, et la sensation pénible qui résulte pour l'enfant de cette
+séparation a pour effet un dommage physique et quelque dommage aussi
+pour sa nature émotionnelle. Ainsi l'acte dont nous parlons est
+exclusivement agréable pour tous les deux, tandis que la cessation de
+cet acte est une cause de souffrance pour tous les deux, c'est donc un
+acte du genre que nous appelons ici absolument bon.</p>
+
+<p>Dans les relations d'un père avec son fils nous trouvons un exemple
+analogue. Si celui-là a le corps et l'esprit bien constitués, son fils,
+ardent au jeu, trouve en lui un écho sympathique, et leurs jeux, en leur
+donnant un mutuel plaisir, ne servent pas seulement à développer la
+santé de l'enfant, mais fortifient entre eux ce lien de bonne amitié qui
+rend plus facile dans la suite la direction du père. Si, répudiant les
+stupidités de la première éducation telle qu'on la conçoit aujourd'hui,
+et malheureusement avec l'autorité de l'État, il a des idées
+rationnelles sur le développement mental, et comprend que les
+connaissances de seconde main que l'on puise dans les livres, ne doivent
+s'ajouter aux connaissances de première main obtenues par l'observation
+directe, que lorsqu'on a acquis une somme suffisante de ces dernières,
+il secondera avec une active sympathie l'exploration du monde
+environnant que son fils poursuit avec délices; à chaque instant il
+procure et il éprouve de nouveaux plaisirs en même temps qu'il contribue
+au bien-être définitif de son élève. Ce sont là encore des actes
+purement agréables à la fois dans leurs effets immédiats et dans leurs
+effets éloignés, des actes absolument bons.</p>
+
+<p>Les rapports des adultes présentent, pour les raisons déjà données,
+relativement peu de cas qui rentrent complètement dans la même
+catégorie. Dans leurs transactions quotidiennes, le plaisir diffère plus
+ou moins du plaisir pur par suite de l'imperfection avec laquelle de
+part ou d'autre les facultés répondent aux besoins. Les plaisirs que les
+hommes retirent de leur travail professionnel et de la rémunération de
+leurs services, reçue sous une forme ou l'autre, sont souvent diminués
+par l'aversion qu'inspire le travail. Des cas cependant se présentent où
+l'énergie est si considérable que l'inaction est une fatigue, où le
+travail de chaque jour, n'ayant pas une trop longue durée, est d'un
+genre approprié à la nature, et où, par suite, il donne plus de plaisir
+que de peine. Lorsque les services rendus par un travailleur de cette
+espèce sont payés par un autre homme également attaché à son propre
+travail fait, la transaction entière est du genre que nous considérons
+ici: un échange convenu entre deux personnes ainsi constituées devient
+un moyen de plaisir pour l'une et pour l'autre, sans aucun mélange de
+peine. Si nous songeons à la forme de nature que produit la discipline
+sociale, comme on peut en juger par le contraste entre le sauvage et
+l'homme civilisé, nous devons en conclure que les activités des hommes
+en général prendront toutes à la fin ce caractère. Si nous nous
+rappelons que, dans le cours de l'évolution organique, les moyens du
+plaisir finissent par devenir eux-mêmes des sources de plaisir, et qu'il
+n'y a pas de forme d'action qui ne puisse, par le développement de
+structures appropriées, devenir agréable, nous devons en inférer que les
+activités industrielles s'exerçant par une coopération volontaire,
+finiront par acquérir avec le temps le caractère du bien absolu, tel que
+nous le concevons ici. Déjà même, à vrai dire, ceux qui contribuent à
+nous procurer des jouissances esthétiques sont arrivés à un état fort
+semblable à celui dont nous parlons. L'artiste de génie, poète, peintre
+ou musicien, est un homme qui a le moyen de passer sa vie à accomplir
+des actes qui lui sont directement agréables, en même temps qu'ils
+procurent, immédiatement ou dans la suite, du plaisir aux autres.</p>
+
+<p>Nous pouvons en outre nommer parmi les actes absolument bons certains de
+ceux que l'on range parmi les actes bienveillants. Je dis certains
+d'entre eux, car les actes de bienfaisance par lesquels on s'attirerait
+quelque peine, positive ou négative, pour procurer du plaisir aux
+autres, sont exclus par définition. Mais il y a des actes bienveillants
+d'une espèce qui ne cause absolument que du plaisir. Un homme glisse, un
+passant le retient et l'empêche de tomber; un accident est ainsi prévenu
+et tous les deux sont contents. Un autre qui voyage à pied s'engage dans
+une mauvaise route; un voyageur se prépare à descendre de wagon à une
+station qui n'est pas encore celle où il doit s'arrêter; on les avertit
+de leur erreur, on leur épargne un mal: la conséquence est agréable pour
+tout le monde. Il y a un malentendu entre amis; quelqu'un qui voit
+comment la chose s'est faite, le leur explique; tous en sont heureux.
+Les services rendus à ceux qui nous entourent dans les petites affaires
+de la vie peuvent être, et sont souvent, de nature à procurer un égal
+plaisir à celui qui les rend et à celui qui les reçoit. En vérité, comme
+nous l'avons avancé dans le dernier chapitre, les actes d'un altruisme
+développé devront avoir habituellement ce caractère. Ainsi, de mille
+manières dont ces quelques exemples donnent l'idée, les hommes peuvent
+ajouter mutuellement à leur bonheur sans produire aucun mal; ces
+manières d'agir sont donc absolument bonnes.</p>
+
+<p>En opposition avec ces manières d'agir considérez les actions diverses
+que l'on accomplit à chaque instant, et qui tantôt sont suivies de peine
+pour l'agent, tantôt ont des résultats pénibles en partie pour les
+autres, et qui n'en sont pas moins obligatoires. Comme l'implique
+l'antithèse avec les cas mentionnés plus haut, l'ennui d'un travail
+productif tel qu'on le fait ordinairement, en fait un mal dans la même
+proportion; mais il en résulterait une bien plus grande souffrance, à la
+fois pour le travailleur et pour sa famille, et le mal serait par suite
+d'autant plus grand, si cet ennui n'était pas supporté. Bien que les
+peines que donne à une mère l'éducation de plusieurs enfants soient
+largement compensées par les plaisirs que cette éducation assure et à la
+mère et aux enfants, cependant les misères, immédiates ou éloignées, que
+la négligence de ces soins entraînerait l'emportent tellement sur ces
+peines, qu'il devient obligatoire de se soumettre à ces dernières, comme
+au moindre mal, dans la mesure de ses forces. Un domestique qui manque à
+une convention relative à son travail, ou qui casse continuellement de
+la vaisselle, ou qui commet quelques larcins, peut avoir à souffrir en
+perdant sa place; mais puisque les maux à subir si l'incapacité ou
+l'inconduite devaient être tolérées, non dans un cas seulement, mais
+habituellement, seraient beaucoup plus grands, on doit lui infliger
+cette peine comme un moyen d'en prévenir une plus lourde. Que sa
+clientèle quitte un marchand dont les prix sont trop élevés, ou les
+marchandises de qualité inférieure, qui fait mauvais poids ou qui n'est
+pas exact, son bien-être en souffrira, et il en résultera peut-être
+quelque dommage pour ses proches; mais comme en lui épargnant ces maux,
+on supporterait ceux que sa conduite causerait, et comme avoir égard à
+son intérêt ce serait nuire à celui de quelque marchand plus digne ou
+plus habile auquel la pratique préfère s'adresser, et surtout comme
+l'adoption générale de cette manière de voir, dont l'effet serait
+d'empêcher l'inférieur de souffrir de son infériorité, le supérieur de
+gagner à sa supériorité, produirait un mal universel, l'abandon de la
+clientèle est justifié, son acte est relativement bon.</p>
+
+<p>103. Je passe maintenant à la seconde des propositions énoncées plus
+haut. Après avoir reconnu cette vérité qu'une grande partie de la
+conduite humaine n'est pas absolument bonne, mais seulement relativement
+bonne, nous avons à reconnaître cette autre vérité, que dans plusieurs
+cas où il n'y a pas de manière d'agir absolument bonne, mais seulement
+des manières d'agir plus ou moins mauvaises, il est impossible de dire
+quelle est la moins mauvaise. Nous le montrerons en nous servant des
+exemples que nous avons déjà donnés.</p>
+
+<p>Il y a une certaine mesure dans laquelle il est relativement bien de la
+part des parents de se sacrifier pour leurs enfants; mais il y a un
+point au delà duquel ce sacrifice ne saurait s'accomplir sans produire,
+non-seulement pour le père ou la mère eux-mêmes, mais aussi pour la
+famille, des maux plus grands que ceux que l'on veut prévenir par ce
+sacrifice. Qui déterminera ce point? Il dépend de la constitution et des
+besoins de ceux dont il s'agit; il n'est pas le même dans deux cas
+différents, et l'on ne peut jamais que l'indiquer approximativement. Les
+transgressions ou les manquements d'un domestique vont de fautes
+insignifiantes à des torts graves, et les maux que son renvoi peut
+produire ont des degrés sans nombre, depuis le plus léger jusqu'au plus
+sérieux. On peut le punir pour une légère offense, et l'acte est
+mauvais; ou bien, après de graves offenses on peut ne pas le punir, et
+c'est encore mal faire. Comment déterminer le degré de culpabilité au
+delà duquel il est moins mal de le renvoyer que de ne pas le renvoyer?
+Il en est de même pour les fautes reprochées au marchand. On ne peut
+calculer exactement la somme de peine positive ou négative à laquelle on
+s'exposera en les tolérant, ni la somme de peine positive ou négative à
+laquelle on s'exposera en refusant de les tolérer, et dans les cas
+moyens personne ne peut dire si l'une surpasse l'autre.</p>
+
+<p>Dans les relations plus générales des hommes, il se présente souvent des
+occasions dans lesquelles il est obligatoire de se décider d'une manière
+ou de l'autre, et dans lesquelles cependant la conscience même la plus
+délicate aidée du jugement le plus clairvoyant ne peut décider laquelle
+des deux alternatives est relativement bonne. Deux exemples suffiront.</p>
+
+<p>Voici un marchand qui perd par la faillite d'un débiteur. A moins qu'on
+ne l'aide, il est exposé à faire faillite lui-même; et s'il fait
+faillite il entraînera dans son désastre non seulement sa famille mais
+encore tous ceux qui lui ont fait crédit. En supposant même qu'en
+empruntant il puisse faire face à ses engagements immédiats, il n'est
+pas sauvé pour cela; car c'est un temps de panique, et d'autres parmi
+ses débiteurs en se trouvant gênés eux-mêmes peuvent lui susciter de
+nouvelles difficultés. Demandera-t-il à un de ses amis de lui prêter?
+D'un côté, n'est-ce pas une faute d'attirer incontinent sur soi-même,
+sur sa famille et sur ceux avec lesquels on a des relations d'affaires,
+les maux de sa faillite? De l'autre, n'est-ce pas une faute
+d'hypothéquer la propriété de son ami et de l'entraîner lui aussi avec
+ses proches et ceux qui dépendent de lui dans des risques semblables? Le
+prêt lui permettrait peut-être de revenir sur l'eau; dans ce cas ne
+commettrait-il pas une injustice envers ses créanciers en hésitant à le
+demander? Le prêt pourrait au contraire ne pas le sauver de la
+banqueroute; dans ce cas, en essayant de l'obtenir, ne commet-il pas un
+acte pratiquement frauduleux? Bien que, dans les cas extrêmes, il soit
+peut-être aisé de dire quelle est la manière de faire la moins mauvaise,
+comment est-il possible de le dire dans tous ces cas moyens où l'homme
+d'affaires même le plus pénétrant ne saurait calculer les événements
+possibles?</p>
+
+<p>Prenez encore les difficultés qui naissent souvent de l'antagonisme des
+devoirs de famille et des devoirs sociaux. Voici un fermier que ses
+principes politiques portent à voter en opposition avec son
+propriétaire. Si, étant un libéral, il vote pour un conservateur, non
+seulement il déclare par son acte qu'il vote autrement qu'il ne pense,
+mais il peut contribuer peut-être à ce qu'il regarde comme une mauvaise
+politique: il est possible que par hasard son vote change l'élection, et
+dans une lutte au parlement un seul membre peut décider du sort d'une
+mesure. Même en négligeant, comme trop improbables, de si sérieuses
+conséquences, il est évidemment vrai que si tous ceux qui tiennent en
+eux-mêmes pour les mêmes principes, étaient également détournés de les
+exprimer en votant, il en résulterait une différence dans l'équilibre du
+pouvoir et dans la politique nationale: il est donc clair que s'ils
+restaient tous simplement fidèles à leurs principes politiques, la
+politique qu'il regarde comme la meilleure pourrait triompher. Mais,
+d'un autre côté, comment peut-il s'absoudre de la responsabilité des
+maux qu'il attirera sur ceux qui dépendent de lui s'il accomplit ce qui
+lui paraît être un devoir social péremptoire? Son devoir envers ses
+enfants est-il moins péremptoire? La famille n'a-t elle pas le pas sur
+l'Etat, et le bien-être de l'Etat ne dépend-il pas de celui de la
+famille? Peut-il donc adopter une manière d'agir qui, si les menaces
+qu'on lui a faites s'accomplissent, le fera expulser de sa ferme, et le
+rendra ainsi incapable peut-être pour un temps, peut-être pendant une
+longue période, de nourrir ses enfants? Les rapports entre les maux
+contingents peuvent varier à l'infini. Dans un cas, le devoir public
+s'impose avec force et le mal qui peut en résulter pour les nôtres est
+léger; dans un autre cas la conduite politique a peu d'importance, et il
+est possible qu'il en résulte pour notre famille un grand mal, et il y a
+entre ces extrêmes tous les degrés. En outre, les degrés de probabilité
+de chaque résultat, public ou privé, vont de la presque certitude à la
+presque impossibilité. En admettant donc qu'il soit mal d'agir de
+manière à nuire peut-être à l'état, et en admettant qu'il soit mal
+d'agir de manière à nuire peut-être à la famille, nous avons à
+reconnaître le fait que dans un nombre infini de cas, personne ne peut
+décider laquelle de ces deux manières d'agir est vraisemblablement la
+moins mauvaise à suivre.</p>
+
+<p>Ces exemples montrent, assez que dans la conduite en général, renfermant
+les rapports de l'homme avec lui-même, avec sa famille, avec ses amis,
+avec ses débiteurs et ses créanciers, et avec le public, il est
+ordinaire de voir n'importe quel parti choisi de préférence, procurer
+ici ou là quelque peine; c'est autant à retrancher du plaisir complet,
+et il en résulte que la conduite manque dans la même proportion d'être
+absolument bonne. En outre, ils font voir que pour une partie
+considérable de la conduite, aucun principe qui nous guide, aucune
+méthode d'estimation ne nous rend capables de dire si telle manière
+d'agir qui s'offre à nous est relativement bonne, c'est-à-dire propre à
+causer, de près ou de loin, spécialement ou en général, le plus grand
+excès possible du bien sur le mal.</p>
+
+<p>104. Nous sommes préparés maintenant à traiter d'une manière
+systématique de la distinction entre la morale absolue et la morale
+relative.</p>
+
+<p>On arrive aux vérités scientifiques, de quelque ordre qu'elles soient,
+en éliminant les facteurs qui impliquent les phénomènes et sont en
+contradiction les uns avec les autres et en ne s'occupant que des
+facteurs fondamentaux. Lorsque, en traitant de ces facteurs fondamentaux
+d'une manière abstraite, non comme présentés dans des phénomènes
+actuels, mais comme présentés dans un isolement idéal, on s'est assuré
+des lois générales, il devient possible de tirer des inférences dans des
+cas concrets en tenant compte des facteurs accidentels. Mais c'est
+uniquement à la condition de négliger d'abord ces derniers et de
+reconnaître seulement les éléments essentiels, que nous pouvons
+découvrir les vérités essentielles cherchées. Voyons, par exemple,
+comment la mécanique passe de la forme empirique à la forme rationnelle.</p>
+
+<p>Tout le monde a pu expérimenter ce fait qu'une personne poussée d'un
+côté au delà d'une certaine mesure perd son équilibre et tombe. On a
+observé qu'une pierre jetée ou une flèche lancée ne va pas en ligne
+droite, mais tombe à terre après un trajet qui dévie de plus en plus de
+la direction primitive. Lorsqu'on essaie de casser un bâton sur son
+genou, on s'aperçoit qu'on y parvient plus facilement si l'on prend le
+bâton de chaque côté à une grande distance du genou que si on le tient
+tout près du genou. L'usage quotidien d'un épieu attire l'attention sur
+cette vérité qu'en mettant l'extrémité de l'épieu sous une pierre et en
+le faisant jouer on soulève la pierre d'autant plus facilement que la
+main est plus près de l'autre extrémité. Voilà un certain nombre
+d'expériences, groupées de manière à former des généralisations
+empiriques, qui servent à guider la conduite dans certains cas simples.
+Comment la science de la mécanique est-elle sortie de ces expériences?
+Pour arriver à une formule qui exprime les propriétés du levier, elle
+suppose un levier qui ne puisse pas plier comme un bâton, mais qui soit
+absolument rigide; elle suppose aussi un point d'appui qui n'ait pas une
+large surface comme ceux dont on se sert ordinairement, mais un point
+d'appui sans largeur; elle suppose enfin que le poids à soulever porte
+sur un point défini, au lieu de porter sur une partie considérable du
+levier. Il en est de même pour le corps qui est en équilibre de telle
+sorte qu'il tombe s'il dépasse une certaine inclinaison. Avant de
+formuler la vérité relativement aux relations du centre de gravité et de
+la base, il faut supposer inflexible la surface sur laquelle pose le
+corps, inflexible aussi le bord du corps lui-même, et invariable dans sa
+forme la masse du corps tandis qu'on le fait pencher de plus en plus,
+autant de conditions qui ne sont pas remplies dans les cas ordinairement
+observés. Il en est encore de même s'il s'agit d'un projectile: pour en
+déterminer la course par déduction des lois mécaniques, il faut négliger
+d'abord toutes les déviations causées par sa forme et par la résistance
+de l'air. La science de la mécanique rationnelle est une science qui
+consiste ainsi en une suite de vérités idéales, et qui ne peut se former
+que si l'on imagine des cas idéaux. Elle est impossible tant que
+l'attention porte seulement sur des cas concrets qui présentent toutes
+les complications du frottement, de l'élasticité, etc.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'on a dégagé certaines vérités mécaniques fondamentales, on
+peut grâce à elles mieux diriger ses actes, et on peut les diriger mieux
+encore lorsque, comme on le fait maintenant, on tient compte même des
+éléments qui compliquent les phénomènes et dont on avait fait
+abstraction pour arriver à ces vérités. Avec le progrès, on a reconnu
+les modifications apportées par le frottement et les inférences sont
+transformées comme il convient. La théorie de la poulie est corrigée
+dans son application aux cas réels en tenant compte de la rigidité du
+cordage, et l'on a donné la formule des effets de cette rigidité. La
+stabilité des masses, déterminée d'une manière abstraite par rapport aux
+centres de gravité des masses en relation avec les bases, finit par être
+également déterminée d'une manière concrète en tenant compte aussi de la
+cohésion. Après avoir théoriquement calculé la trajectoire d'un
+projectile comme s'il se mouvait dans le vide, on la calcule d'une
+manière qui se rapproche plus de la réalité en tenant compte de la
+résistance de l'air.</p>
+
+<p>Nous voyons par ces exemples la relation qui existe entre certaines
+vérités absolues de la mécanique et certaines vérités relatives qui
+enveloppent les premières. Nous reconnaissons qu'on ne peut établir
+scientifiquement aucune vérité relative, tant que l'on n'a pas formulé à
+part les vérités absolues. Nous constatons que la mécanique applicable
+au réel se développe seulement quand la mécanique idéale s'est
+développée.</p>
+
+<p>Tout ce qui précède est également vrai de la science morale. De même que
+par d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à
+des notions vagues mais vraies en partie touchant l'équilibre des corps,
+les mouvements des projectiles, les actions du levier; de même par
+d'anciennes et grossières expériences on est arrivé inductivement à des
+notions vagues mais vraies en partie touchant les effets de la conduite
+des hommes par rapport à eux-mêmes, à leurs semblables, à la société, et
+dans le second cas, comme dans le premier, ces notions servent dans une
+certaine mesure à la direction de la pratique. En outre, de même que
+cette connaissance rudimentaire de la mécanique, tout en restant encore
+empirique, devient avec les premiers progrès de la civilisation à la
+fois plus définie et plus étendue, de même avec les premiers progrès de
+la civilisation ces idées morales, tout en gardant encore leur caractère
+empirique, acquièrent plus de précision et deviennent plus nombreuses.
+Mais, comme nous avons vu que la connaissance empirique de la mécanique
+peut se transformer en la science de la mécanique, à la condition
+seulement d'omettre toutes les circonstances qui modifient les faits, et
+de généraliser d'une manière absolue les lois fondamentales des forces;
+nous devons voir ici la morale empirique se transformer en morale
+rationnelle à la condition seulement d'abord de négliger tous les
+accidents qui compliquent les phénomènes et de formuler les lois de la
+bonne conduite, abstraction faite des conditions spéciales qui ont pour
+effet d'obscurcir le problème. Enfin de même que le système des vérités
+de la mécanique, conçues comme absolues, grâce à une séparation idéale,
+est applicable aux problèmes positifs de mécanique de telle sorte qu'en
+tenant compte de toutes les circonstances accidentelles, on puisse
+arriver à des conclusions beaucoup plus rapprochées de la vérité qu'on
+ne le ferait autrement; un système de vérités morales idéales, exprimant
+ce qui est absolument bon, sera applicable à notre état de transition,
+de telle sorte qu'en tenant compte du frottement d'une vie incomplète et
+de l'imperfection des êtres actuels, nous puissions affirmer avec
+quelque exactitude approximative ce qui est relativement bon.</p>
+
+<p>105. Dans un chapitre de la <i>Statique sociale</i>, intitulé: «Définition de
+la moralité,» j'ai affirmé que la loi morale proprement dite est la loi
+de l'homme parfait, est la formule de la conduite idéale, est l'exposé
+dans tous les cas de ce qui devrait être, et qu'elle ne peut examiner
+dans ses propositions aucun élément qui implique l'existence de ce qui
+ne devrait pas être. Prenant pour exemple des questions concernant la
+bonne conduite à suivre dans des cas où du mal a déjà été fait, je
+soutenais que l'on ne peut répondre à de pareilles questions «d'après
+des principes purement moraux.» Voici le raisonnement que je faisais:</p>
+
+<blockquote>
+ «Aucune conclusion ne peut prétendre à la vérité absolue, si
+ elle ne dépend de vérités qui soient absolues elles-mêmes.
+ Avant qu'une inférence soit exacte, il faut que les
+ propositions qui servent de point de départ aient
+ elles-mêmes ce caractère. Un géomètre exige que les lignes
+ droites dont il s'occupe soient véritablement droites, que
+ ses cercles, ses ellipses, ses paraboles, s'accordent avec
+ des définitions précises, répondent d'une manière parfaite
+ et invariable à des équations spécifiées. Si vous lui posez
+ une question où ces conditions ne soient pas remplies, il
+ vous dit qu'il ne peut vous répondre. Il en est de même du
+ moraliste. Il traite seulement de l'homme <i>droit</i>. Il
+ détermine les propriétés de l'homme droit, décrit la
+ conduite de l'homme droit, montre ses relations avec les
+ autres hommes droits et comment une société d'hommes droits
+ est constituée. Il est obligé de négliger toute déviation de
+ cette rectitude stricte; il ne peut en admettre aucune dans
+ ses prémisses sans vicier toutes ses conclusions, et pour
+ lui un problème dont un homme <i>tortu</i> serait une donnée est
+ insoluble.»
+</blockquote>
+
+<p>Faisant allusion à cette théorie, spécialement dans la première édition
+des <i>Méthodes de la morale</i>, mais d'une manière plus générale dans la
+seconde édition, M. Sidgwick dit:</p>
+
+<p>«Ceux qui adoptent cette théorie se servent de l'analogie de la
+géométrie pour montrer que la morale doit traiter des relations humaines
+idéalement parfaites, comme la géométrie traite des lignes et des
+cercles idéalement parfaits. Mais la ligne la plus irrégulière a des
+relations spatiales définies dont la géométrie ne refuse pas de
+s'occuper, bien qu'elles soient ordinairement plus complexes que celles
+de la ligne droite. Ainsi, en astronomie, il serait plus commode pour
+l'étude que les astres décrivissent des cercles, comme on l'a cru
+autrefois; mais le fait qu'ils se meuvent non suivant des cercles, mais
+suivant des ellipses, et même des ellipses imparfaites et irrégulières,
+ne les fait pas sortir de la sphère de l'investigation scientifique;
+avec de la patience et de l'habileté, nous avons appris à ramener à des
+principes et à calculer même ces mouvements plus compliqués. C'est
+assurément un artifice fort propre à rendre l'enseignement plus facile
+que de supposer que les planètes se meuvent suivant des ellipses
+parfaites (ou même, comme à une période scientifique moins avancée,
+suivant des cercles): nous permettons ainsi à la connaissance
+individuelle de passer par les mêmes degrés d'exactitude croissante que
+l'a fait la connaissance de la race. Mais ce que nous voulons en
+astronomie, c'est connaître le mouvement réel des étoiles et ses causes,
+et de même en morale nous cherchons naturellement ce qui doit être fait
+dans le monde réel où nous vivons.» (P. 19, 2e éd.)</p>
+
+<p>En commençant par le premier des deux points, celui qui se rapporte à la
+géométrie, j'avoue que je suis surpris de voir mes propositions mises en
+doute, et, après une mûre réflexion, il m'est impossible de comprendre
+la manière de voir de M. Sidgwick sur ce sujet. Lorsque, dans une phrase
+qui précédait celles que j'ai citées ci-dessus, j'ai signalé
+l'impossibilité de résoudre «mathématiquement une série de problèmes
+touchant des lignes tortues et des courbes brisées en tout sens», il ne
+m'est pas venu à l'esprit que je me heurterais à l'affirmation directe
+que «la géométrie ne refuse pas de s'occuper des lignes les plus
+irrégulières». M. Sidgwick affirme qu'une ligne irrégulière, comme celle
+qu'un enfant trace en griffonnant, a «des relations spatiales définies».
+Quel sens donne-t-il ici au mot «défini?» S'il entend que ses relations
+à l'espace en général sont définies en ce sens qu'une intelligence
+infinie pourrait les déterminer, je réponds que pour une intelligence
+infinie toutes les relations spatiales pourraient être définies: il n'y
+aurait plus alors de relations spatiales indéfinies, le mot «défini»
+cessant ainsi de marquer aucune distinction. Si d'un autre côté, en
+disant qu'une ligne irrégulière a «des relations spatiales définies», il
+entend des relations qu'une intelligence humaine peut connaître d'une
+manière définie, alors se présente encore la question: Comment faut-il
+comprendre le mot «défini»? Assurément quelque chose que l'on distingue
+comme défini peut être défini; mais comment pouvons-nous définir une
+ligne irrégulière? Et, si nous ne pouvons définir la ligne irrégulière
+elle-même, comment pouvons-nous connaître ses «relations spatiales»
+d'une manière définie? Comment en l'absence de toute définition la
+géométrie peut-elle s'occuper de cette ligne? Si M. Sidgwick entend par
+là qu'elle peut s'en occuper d'après «la méthode des limites», alors je
+réponds qu'en pareil cas ce n'est pas de la ligne elle-même que traite
+la géométrie, mais de certaines lignes définies mises artificiellement
+en rapports quasi définis avec elle: l'indéfini devient connaissable par
+l'intermédiaire seulement de l'hypothétiquement défini.</p>
+
+<p>Passant au second exemple, la réponse à faire est que, en tant qu'elle
+concerne les rapports entre l'idéal et le réel, la comparaison proposée
+n'ébranle pas, mais fortifie au contraire mon argument. Considérée en
+effet sous son aspect géométrique ou sous son aspect dynamique, dans
+l'ordre nécessaire de son développement ou dans l'ordre que l'histoire
+nous révèle, l'astronomie nous montre partout que des vérités touchant
+des relations simples, théoriquement exactes, doivent être reconnues
+avant que les vérités concernant les relations complexes et pratiquement
+inexactes qui existent réellement puissent être constatées. Appliquée à
+l'interprétation des mouvements planétaires, nous voyons que la théorie
+des cycles et des épicycles était fondée sur une connaissance
+préexistante du cercle; les propriétés d'une courbe idéale étant
+connues, on était en mesure d'exprimer d'une certaine manière les
+mouvements célestes. Nous voyons que l'interprétation copernicienne
+exprimait les faits en fonctions de mouvements circulaires autrement
+distribués et combinés. Nous voyons que le progrès fait par Képler de la
+conception de mouvements circulaires à celle de mouvements elliptiques
+fut rendu possible par une comparaison des faits tels qu'ils se passent
+avec les faits tels qu'ils se passeraient si les mouvements étaient
+circulaires. Nous voyons que les déviations de ces mouvements
+elliptiques, reconnues dans la suite, n'ont pu être reconnues que grâce
+a la supposition déjà faite que ces mouvements étaient elliptiques. Nous
+voyons enfin que même aujourd'hui les prédictions concernant les
+positions exactes des planètes, quand on a tenu compte des
+perturbations, impliquent qu'on se reporte constamment aux ellipses qui
+sont regardées comme leurs orbites normales ou moyennes pour le moment.
+Ainsi, l'affirmation des vérités actuellement connues n'a été rendue
+possible que par l'affirmation antérieure de certaines vérités idéales.
+Pour se convaincre que les faits réels n'auraient pu être établis
+d'aucune autre manière, il suffit de supposer un astronome capable de
+dire qu'il lui importe peu de connaître les propriétés du cercle ou de
+l'ellipse, qu'il a affaire au système solaire tel qu'il existe, et que
+pour cela il n'a qu'à observer et à relever les positions successives et
+à se laisser guider par les faits tels qu'il les a trouvés.</p>
+
+<p>Il en est de même si nous considérons le développement de l'astronomie
+dynamique. La première proposition des <i>Principes</i> de Newton traite du
+mouvement d'un seul corps autour d'un seul centre de force, et les
+phénomènes de mouvement central sont d'abord formulés pour un cas qui
+n'est pas seulement idéal, mais dans lequel la force dont il s'agit
+n'est pas spécifiée: l'auteur s'éloigne ainsi le plus possible de la
+réalité. Ensuite, supposant un principe d'action conforme à une loi
+idéale, la théorie de la gravitation traite les différents problèmes du
+système solaire en le séparant par l'imagination de tout le reste; elle
+fait aussi plusieurs hypothèses imaginaires, comme celle d'après
+laquelle la masse de chacun des corps dont il s'agit serait concentrée
+en son centre de gravité. Plus tard seulement, après avoir établi les
+vérités principales par cet artifice de dégager les facteurs les plus
+importants des moins importants, la théorie est employée aux problèmes
+réels dans l'ordre de leurs degrés ascendants de complexité, et fait
+rentrer un nombre de plus en plus grand des facteurs d'abord négligés.
+Si nous nous demandons comment on aurait pu établir autrement la
+dynamique du système solaire, nous voyons que là aussi des vérités
+simples exactes pour des conditions idéales, ont dû être établies avant
+qu'on pût établir les vérités réelles qui répondent à des conditions
+complexes.</p>
+
+<p>La nécessité dont nous avions parlé de faire précéder la morale
+relative de la morale absolue est ainsi, je pense, rendue plus claire.
+Celui qui a suivi jusqu'ici l'argumentation générale ne niera pas qu'un
+être social idéal ne puisse être conçu constitué de telle sorte que ses
+activités spontanées s'accordent avec les conditions imposées par le
+milieu social formé d'autres êtres identiques. En plusieurs endroits et
+de plusieurs manières, j'ai soutenu que, conformément aux lois de
+l'évolution en général, et conformément aux lois de l'organisation en
+particulier, il y a eu et il y a une adaptation progressive de
+l'humanité à l'état social qui la transforme dans le sens de cet accord
+idéal. Le corollaire déjà déduit et qu'il faut répéter ici, est que
+l'homme ultime est un homme dans lequel ce progrès s'est assez développé
+pour produire une correspondance entre toutes les inclinations de sa
+nature et tous les besoins de sa vie telle qu'elle s'accomplit dans la
+société. S'il en est ainsi, la conséquence nécessaire à admettre est
+qu'il existe un code idéal de conduite donnant la formule de la manière
+d'être de l'homme complètement adapté dans la société complètement
+développée. Nous donnons à ce code le nom de morale absolue, pour le
+distinguer de la morale relative, à ce code dont les prescriptions
+doivent seules être considérées comme absolument bonnes par opposition à
+celles qui sont relativement bonnes ou les moins mauvaises, et qui, en
+tant que système de conduite idéale, doit servir comme de règle pour
+nous aider à résoudre, autant que nous le pourrons, les problèmes de la
+conduite réelle.</p>
+
+<p>105. Il est si important de bien comprendre ce sujet qu'on m'excusera de
+recourir encore à un exemple; il servira mieux à la démonstration, car
+je l'emprunte non à une science inorganique, mais à une science
+organique. Le rapport entre la moralité propre et la moralité comme on
+la conçoit communément est analogue au rapport entre la physiologie et
+la pathologie, et la marche habituellement suivie par les moralistes
+ressemble beaucoup à celle d'un homme qui étudierait la pathologie sans
+avoir étudié d'abord la physiologie.</p>
+
+<p>La physiologie décrit les diverses fonctions qui constituent et
+conservent la vie par leurs combinaisons; en traitant de ces fonctions,
+elle suppose qu'elles s'accomplissent séparément comme il faut, dans une
+mesure convenable et dans l'ordre qui leur est propre; elle ne s'occupe
+que des fonctions à l'état de santé. Si elle explique la digestion, elle
+suppose que le coeur fournit le sang et que le système nerveux des
+viscères stimule les organes directement intéressés. Si elle donne une
+théorie de la circulation, elle suppose que le sang a été produit par
+les actions combinées des appareils destinés à le produire, et qu'il
+est aéré comme il doit l'être. S'il s'agit des relations entre la
+respiration et les actions vitales en général, c'est avec la supposition
+antérieurement faite que le coeur continue à envoyer du sang, non
+seulement aux poumons et à certains centres nerveux, mais encore au
+diaphragme et aux muscles intercostaux. La physiologie néglige les
+défaillances dans l'action de ces différents organes. Elle ne tient pas
+compte des imperfections, elle néglige les dérangements, elle ne
+reconnaît pas la douleur, elle ne sait rien du mal vital. Elle donne
+simplement la formule de ce qui résulte d'une adaptation complète de
+toutes les parties du corps à tous les besoins. C'est dire que, par
+rapport aux actions internes qui constituent la vie du corps, la théorie
+physiologique a une position semblable à celle que la théorie éthique,
+sous sa forme absolue, dont nous avons donné plus haut la conception, a
+par rapport aux actions extérieures qui constituent la conduite. Dès
+qu'elle traite d'un excès de fonction, ou d'un arrêt de fonction, ou
+d'un défaut de fonction et du mal qui en résulte, la physiologie se
+change en pathologie. Nous commençons alors à tenir compte des actions
+mauvaises dans la vie intérieure analogues aux mauvaises actions de la
+vie extérieure dont s'occupent les théories ordinaires de morale.</p>
+
+<p>Mais l'antithèse ainsi présentée n'est encore que préliminaire. Après
+avoir observé le fait qu'il y a une science des actions vitales en tant
+qu'elles s'accomplissent d'une manière normale, qui ne tient pas compte
+des actions anomales, nous avons plus spécialement à observer que la
+science des actions anomales peut atteindre une précision aussi grande
+que possible, à la condition seulement que la science des actions
+normales aura d'abord été bien déterminée; ou plutôt disons que la
+science pathologique dépend pour ses progrès des progrès que la science
+physiologique aura faits d'abord. La conception même des actions
+désordonnées implique auparavant la conception des actions bien
+ordonnées. Avant de pouvoir déterminer si le coeur bat trop vite ou trop
+lentement, il faut savoir quel est le nombre de ses battements dans la
+bonne santé; avant de dire si le pouls est trop faible ou trop fort, il
+faut connaître sa force normale, et ainsi du reste. Les idées de maladie
+les plus grossières et les plus empiriques présupposent des notions sur
+l'état de bonne santé dont la maladie est un dérangement, et il est
+évident que le diagnostic des maladies devient scientifique seulement
+lorsqu'on a une connaissance scientifique des actions organiques à
+l'état sain.</p>
+
+<p>Il y a la même relation entre la moralité absolue, ou la loi du bien
+parfait dans la conduite humaine, et la moralité relative qui,
+reconnaissant du mal dans la conduite, a à décider de quelle manière on
+peut se rapprocher le plus possible du bien. Lorsque, en donnant la
+formule de la conduite normale dans une société idéale, nous avons
+atteint une connaissance scientifique de la morale absolue, nous avons
+en même temps atteint une connaissance scientifique qui, lorsque nous
+l'employons à interpréter les phénomènes des sociétés réelles dans leurs
+états de transition pleins de misères par suite d'une adaptation
+imparfaite (états que nous pouvons appeler pathologiques), nous rend
+capables d'arriver approximativement à des conclusions vraies touchant
+la nature des anomalies et les manières d'agir qui tendent le mieux à
+ramener une conduite normale.</p>
+
+<p>106. Il faut observer maintenant que cette conception de la morale, qui
+paraîtra étrange à beaucoup de lecteurs, est en réalité au fond des
+croyances des moralistes en général. Sans doute elle n'est pas
+expressément reconnue, mais elle est vaguement impliquée dans plusieurs
+de leurs propositions.</p>
+
+<p>Depuis les temps les plus reculés, nous trouvons dans les spéculations
+morales des allusions à l'homme idéal, à ses actes, à ses sentiments, à
+ses jugements. Le bien agir est conçu par Socrate comme l'agir de
+«l'homme le meilleur», qui «comme agriculteur fait bien tout ce qu'exige
+l'agriculture; comme médecin, remplit les devoirs de l'art médical;
+comme citoyen, fait son devoir envers l'Etat.» Platon, dans le <i>Minos</i>,
+comme règle à laquelle doit se conformer la loi de l'Etat, «suppose la
+décision de quelque sage idéal;» dans le <i>Lachès</i>, la connaissance du
+bien et du mal, telle que la possède l'homme sage, est supposée fournir
+la règle: méprisant «les maximes de la société existante» comme non
+scientifiques, Platon regarde comme le véritable guide cette «idée du
+bien, à laquelle un philosophe seul peut atteindre.» Aristote (<i>Eth.</i>,
+liv. III, chap. IV), prenant pour règle les décisions de l'homme de
+bien, dit: «L'homme de bien juge en effet toute chose avec droiture, et
+reconnaît la vérité en toute occasion... La principale différence entre
+l'homme de bien et le méchant est peut-être que l'homme de bien voit le
+vrai en toute occasion, puisqu'il est, en quelque sorte, la règle et la
+mesure du vrai.» Les Stoïciens aussi concevaient la «complète rectitude
+d'action» comme «ce que personne ne pouvait réaliser si ce n'est le
+sage»,--l'homme idéal. Epicure aussi avait une règle idéale. Pour lui,
+l'état vertueux consiste en «une jouissance tranquille, exempte de
+trouble, qui ne cause de tort à personne, n'excite aucune rivalité et
+s'approche le plus près possible du bonheur des dieux,» qui «ne
+souffrent eux-mêmes aucun mal et ne causent pas de mal aux autres<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> J'emprunte la plupart de ces citations au livre du Dr
+Bain, <i>Science mentale et morale</i>.</blockquote>
+
+<p>Si dans les temps modernes, influencés par des dogmes religieux sur la
+chute et la corruption de l'homme, et par une théorie du devoir dérivée
+du symbole ordinairement admis, les moralistes se sont moins souvent
+reportés à un idéal, cependant ils y font encore quelquefois allusion.
+Nous en voyons une dans le mot de Kant: «Agissez seulement d'après une
+maxime telle que vous puissiez souhaiter de la voir devenir en même
+temps une loi universelle.» Ce mot implique en effet la pensée d'une
+société dans laquelle tous se conforment à une maxime dont l'effet
+serait le bien de tous: il y a là la conception d'une conduite idéale
+dans des conditions idéales. Bien que M. Sidgwick, dans le passage cité
+plus haut, suppose que la morale se rapporte à l'homme tel qu'il est
+plutôt qu'à l'homme comme il devrait être, cependant, parlant ailleurs
+de la morale comme si elle traitait de la conduite telle qu'elle doit
+être plutôt que de la conduite telle qu'elle est, il suppose une
+conduite idéale et indirectement l'homme idéal. A la première page,
+comparant l'éthique, la jurisprudence et la politique, il dit qu'elles
+se distinguent «par ce caractère qu'elles se proposent de déterminer non
+le réel, mais l'idéal; ce qui doit être, non ce qui est.»</p>
+
+<p>Il suffit seulement d'accorder et de rendre précises ces diverses
+conceptions d'une conduite idéale et d'une humanité idéale, pour les
+concilier avec la conception exposée plus haut. Jusqu'à présent, de
+pareilles conceptions sont ordinairement vagues. L'homme idéal ayant été
+conçu d'après les notions courantes en morale, on en fait ensuite un
+modèle pour juger d'après lui de la bonté des actes; mais on tombe ainsi
+dans un cercle vicieux. Pour que l'homme idéal serve de modèle, il faut
+le définir d'après les conditions que sa nature remplit, d'après ces
+exigences objectives auxquelles il faut satisfaire pour que la nature
+soit bonne, et le défaut commun de ces conceptions idéales est de le
+supposer en dehors de toute relation avec ces conditions.</p>
+
+<p>Toutes les allusions à l'homme idéal que nous avons reproduites plus
+haut, impliquent l'hypothèse que l'homme idéal vit et agit dans les
+conditions sociales actuelles. Ce que l'on recherche sans le dire, ce
+n'est pas ce qu'il ferait dans des circonstances absolument différentes,
+mais bien ce qu'il ferait dans les circonstances présentes. Or c'est là
+pour deux raisons une recherche futile. La coexistence d'un homme parfait et d'une société
+ imparfaite est impossible, et, alors même qu'il
+n'en serait pas ainsi, la conduite qui en résulterait ne donnerait pas
+la règle cherchée.</p>
+
+
+
+<p>En premier lieu, étant données les lois de la vie telles qu'elles sont,
+un homme d'une nature idéale ne peut être produit dans une société
+formée d'hommes dont la nature est éloignée de l'idéal. Nous pourrions
+avec tout autant de raison nous attendre à voir un enfant naître chez
+les nègres avec le type britannique, qu'à voir naître dans un monde
+organiquement immoral un homme organiquement moral. A moins de nier que
+le caractère résulte de la constitution dont on hérite, il faut admettre
+que, puisque dans toute société chaque individu descend d'une souche que
+l'on peut suivre en remontant de quelques générations, et qui se ramifie
+à travers toute la société et participe de sa nature moyenne, il doit,
+malgré des diversités individuelles marquées, subsister de tels
+caractères communs, qu'il soit impossible à qui que ce soit d'atteindre
+une forme idéale bien loin de laquelle resteraient tous les autres.</p>
+
+<p>En second lieu, une conduite idéale, comme celle à laquelle se rapporte
+la théorie morale, n'est pas possible à l'homme idéal au milieu d'hommes
+constitués autrement. Une personne absolument juste et parfaitement
+sympathique ne pourrait vivre et agir conformément à sa nature dans une
+tribu de cannibales. Chez des gens perfides et tout à fait dépourvus de
+scrupules, on se perdrait en montrant une entière sincérité et une
+complète franchise. Si tous ceux qui nous entourent ne reconnaissent que
+la loi du plus fort, celui dont la bonne nature se refuserait à jamais
+faire de la peine aux autres serait réduit à la plus triste condition.
+Il faut une certaine harmonie entre la conduite de chaque membre d'une
+société et la conduite des autres. Un mode d'action entièrement
+différent des modes d'action prédominants ne peut être soutenu longtemps
+sans amener la mort ou de celui qui l'a adopté, ou de ses enfants, ou la
+mort de l'un et des autres à la fois.</p>
+
+<p>Il est donc évident que nous devons considérer l'homme idéal comme
+existant dans l'état social idéal. D'après l'hypothèse de l'évolution,
+ces deux termes se supposent l'un l'autre, et c'est seulement quand ils
+coexistent qu'il peut y avoir une conduite idéale, dont la morale
+absolue doit trouver la formule, et que la morale relative doit prendre
+comme règle pour estimer combien en est éloigné du bien, et quels sont
+les degrés du mal.</p>
+
+<a name="c16" id="c16"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h4>LE DOMAINE DE LA MORALE</h4>
+
+<p>107. Nous avons montré en commençant que, la conduite dont s'occupe la
+morale étant une partie de la conduite en général, il fallait comprendre
+la conduite en général avant de comprendre cette partie. Après avoir
+pris une connaissance générale de la conduite, non seulement de celle
+des hommes, mais de celle des êtres inférieurs, et non seulement dans sa
+forme actuelle, mais aussi dans son développement, nous avons vu que la
+morale a pour objet la conduite la plus complètement développée, telle
+que la déploie l'être le plus complètement développé, l'homme: que c'est
+la spécification des traits que prend sa conduite lorsqu'elle atteint
+les limites de son évolution. Conçue ainsi comme comprenant les lois du
+bien vivre en général, la morale a un champ plus vaste qu'on ne le lui
+assigne ordinairement. Outre la conduite communément approuvée ou blâmée
+comme bonne ou mauvaise, elle s'étend à toute conduite qui favorise ou
+contrarie, d'une manière directe ou indirecte, notre bien-être ou celui
+des autres.</p>
+
+<p>Comme il résulte de différents passages des chapitres précédents, le
+champ entier de la morale comprend deux grandes divisions, personnelle
+et sociale. Il y a une classe d'actions qui tendent à des fins
+personnelles, qui doivent être jugées dans leurs relations avec le
+bien-être personnel, considéré à part du bien-être des autres; bien
+qu'elles affectent secondairement nos semblables, ces actions affectent
+tout d'abord l'agent lui-même, et doivent être regardées comme bonnes ou
+mauvaises d'une manière intrinsèque suivant qu'elles ont pour lui des
+effets avantageux ou nuisibles. Il y a des actions d'une autre classe
+qui affectent immédiatement et d'une manière éloignée nos semblables, et
+qui, bien que l'on ne doive pas méconnaître leurs effets pour l'agent,
+doivent être jugées comme bonnes et mauvaises surtout d'après leurs
+résultats pour les autres. Les actions de cette classe se divisent en
+deux groupes. Celles du premier groupe tendent à certaines fins de
+manière à entraver illégitimement ou à ne pas entraver la poursuite de
+fins par les autres,--actions que par suite de cette différence nous
+appelons respectivement injustes ou justes. Celles qui forment le second
+groupe sont d'un genre qui a de l'influence sur la condition des autres
+sans intervenir directement dans les relations qui existent entre leurs
+efforts et les résultats de ces efforts; d'une manière ou de
+l'autre,--ce sont des actions dont nous disons qu'elles sont
+bienfaisantes ou malfaisantes. La conduite que nous regardons comme
+bienfaisante comporte elle-même des subdivisions, suivant qu'elle
+consiste à se contenir soi-même pour éviter de causer de la peine, ou à
+faire quelque effort pour procurer du plaisir,--bienfaisance négative ou
+bienfaisance positive.</p>
+
+<p>Chacune de ces divisions et de ces subdivisions doit être considérée
+d'abord comme une partie de la morale absolue, et ensuite comme une
+partie de la morale relative. Après avoir vu quelles doivent être ses
+prescriptions pour l'homme idéal dans les conditions idéales supposées,
+nous serons préparés à voir comment ces prescriptions peuvent être
+observées le mieux possible par les hommes actuels dans les conditions
+de l'existence telle qu'elle est.</p>
+
+<p>108. Pour des raisons déjà indiquées, un code de conduite personnelle
+parfaite est impossible à définir. Beaucoup de formes de la vie,
+différant à un haut degré les unes des autres, peuvent se manifester
+dans une société de telle sorte que les conditions d'une harmonieuse
+coopération se trouvent remplies. Si des types d'hommes variés adaptés à
+des types variés d'activités peuvent ainsi vivre chacun d'une vie
+complète dans son genre, il n'est pas possible de déterminer
+spécifiquement quelles activités sont universellement requises pour
+assurer le bien-être personnel.</p>
+
+<p>Mais, bien que les besoins particuliers à satisfaire pour arriver au
+bien-être individuel varient autant que les conditions matérielles de
+chaque société, les individus de toutes les sociétés ont certains
+besoins généraux à satisfaire. Il faut universellement maintenir un
+équilibre moyen entre les pertes de l'organisme et la nutrition. La
+vitalité normale implique une relation entre l'activité et le repos,
+laquelle ne varie que dans de faibles limites. La perpétuité de la
+société dépend de la satisfaction de ces besoins personnels au premier
+chef qui ont pour effet le mariage et la paternité. Ainsi la perfection
+de la vie individuelle implique certains modes d'action qui sont
+approximativement semblables dans tous les cas et qui par suite font
+partie de l'objet de la morale.</p>
+
+<p>On peut à peine dire qu'il soit possible de ramener même cette partie
+restreinte à une précision scientifique. Mais les exigences morales
+peuvent être ici rattachées aux nécessités physiques de manière à leur
+donner une autorité partiellement scientifique. Il est clair que, entre
+la dépense de la substance corporelle par l'action vitale et
+l'assimilation de matériaux propres à renouveler cette substance, il y a
+un rapport direct. Il est clair aussi qu'il y a un rapport direct entre
+l'usure des tissus par l'effort, et le besoin de ces suspensions
+d'effort pendant lesquelles l'usure se répare. Il n'est pas moins clair
+qu'entre le chiffre de la mortalité et celui des naissances, dans toute
+société, il y a une relation telle que le dernier doit atteindre un
+certain niveau pour faire équilibre au premier et prévenir la
+disparition de la société. On peut en conclure que la recherche d'autres
+fins principales est déterminée de la même manière par certaines
+nécessités naturelles, et que de celles-ci dérivent leurs sanctions
+morales. On peut douter qu'il soit jamais possible de formuler des
+règles précises pour la conduite privée en conformité avec ces besoins.
+Mais la fonction de la morale absolue par rapport à la conduite privée
+est remplie, quand elle a reconnu ces besoins comme généralement
+éprouvés, quand elle a montré qu'il est obligatoire de s'y soumettre, et
+qu'elle a enseigné qu'il faut considérer avec soin si la conduite les
+satisfait autant que possible.</p>
+
+<p>Dans la morale de la conduite personnelle considérée par rapport aux
+conditions actuelles, se présentent toutes les questions relatives au
+degré auquel le bien-être personnel immédiat doit être subordonné ou au
+bien-être personnel final, ou au bien-être des autres. A la manière dont
+nous vivons aujourd'hui, les droits de l'individu au moment présent
+s'opposent à chaque instant à ses droits dans l'avenir, et les intérêts
+individuels sont à chaque instant en lutte avec les intérêts des autres,
+pris séparément ou en société. Dans la plupart des cas, les décisions ne
+sont que des compromis, et la science morale, alors simplement
+empirique, ne peut qu'aider à faire les compromis qui soient le moins
+possible sujets à critique. Pour arriver au meilleur compromis dans
+n'importe quel cas, il faut concevoir exactement les conséquences
+alternatives de telle ou telle manière d'agir. Par suite, autant que
+l'on peut préciser la morale absolue de la conduite individuelle, elle
+doit nous aidera décider entre des exigences personnelles opposées, et
+aussi entre le besoin d'affirmer nos droits et celui de les subordonner
+à ceux des autres.</p>
+
+<p>109. De cette division de la morale qui traite de la bonne direction à
+donner à la conduite privée, considérée abstraction faite des effets
+directement produits sur les autres, nous passons maintenant à cette
+division de la morale qui, considérant exclusivement les effets de la
+conduite par rapport aux autres, traite de la bonne direction à lui
+donner en tenant compte de ces effets.</p>
+
+<p>Le premier groupe de règles qui se rangent dans cette division sont
+celles qui concernent ce que nous distinguons sous le nom de justice. La
+vie individuelle est possible à la condition seulement que chaque organe
+reçoive en retour de son action une quantité équivalente de sang, tandis
+que l'organisme dans son ensemble tire du milieu des matériaux
+assimilables qui sont la compensation de ses efforts; la dépendance
+mutuelle des parties de l'organisme social rend nécessaire, aussi bien
+pour sa vie totale que pour la vie de ses unités, la conservation
+analogue d'une légitime proportion entre les bénéfices et les travaux:
+la relation naturelle entre le travail et le bien-être doit rester
+intacte. La justice, qui formule l'ordre de la conduite et qui lui
+impose des limites, est à la fois la division la plus importante de la
+morale et celle qui comporte la plus grande précision. Ce principe
+d'équivalence, que nous trouvons quand nous en cherchons la racine dans
+les lois de la vie individuelle, comprend l'idée de <i>mesure</i>; et, en
+passant à la vie sociale, le même principe nous amène à concevoir
+l'équité ou l'<i>égalité</i> dans les relations des citoyens entre eux; les
+éléments des questions qui se présentent sont <i>quantitatifs</i>, et, par
+suite, les solutions revêtent une forme plus scientifique. Tout en
+reconnaissant des différences entre les individus, différences qui
+tiennent à l'âge, au sexe ou à d'autres causes, et nous empêchent de
+regarder les membres d'une société comme absolument égaux, et par suite
+de traiter les problèmes auxquels leurs relations donnent lieu avec la
+précision qu'une égalité absolue rendrait seule possible, nous pouvons
+cependant, en les considérant comme approximativement égaux en vertu de
+leur commune nature d'homme, et en traitant les questions d'équité
+d'après cette supposition, arriver à des conclusions d'un genre assez
+précis.</p>
+
+<p>Cette division de la morale, considérée sous sa forme absolue, doit
+définir les relations équitables d'individus parfaits qui limitent
+mutuellement leurs sphères d'action par le fait de coexister, et qui
+atteignent leurs fins par coopération. Elle a encore bien plus à faire.
+Outre la justice d'homme à homme, elle doit encore traiter de la justice
+dans les relations de chaque homme avec l'agrégat des hommes. Les
+relations entre les individus et l'Etat, considéré comme représentant
+tous les individus, sont à déduire, sujet important et relativement
+difficile. Quel est le fondement moral de l'autorité gouvernementale?
+Pour quelles fins peut-elle légitimement s'exercer? Jusqu'où peut-elle
+aller sans s'écarter du droit chemin? Jusqu'à quel point les citoyens
+sont-ils tenus de reconnaître les décisions collectives d'autres
+citoyens, et au delà de quel point peuvent-ils avec raison refuser de
+s'y soumettre?</p>
+
+<p>Ces relations privées et publiques, considérées comme maintenues dans
+des conditions idéales, une fois formulées, il faut traiter des
+relations analogues dans des conditions réelles; la justice absolue
+étant la règle, il faut déterminer la justice relative en recherchant
+jusqu'où, dans les circonstances présentes, nous pouvons nous rapprocher
+de cette règle. Comme il résulte déjà de plusieurs passages, il est
+impossible, durant les degrés de transition qui nécessitent des
+compromis toujours changeants, de se conformer aux prescriptions de
+l'équité absolue, et l'on ne peut former que des jugements empiriques
+sur la mesure dans laquelle, à un moment quelconque, on peut s'y
+conformer. Tant que la guerre continue et que l'injustice règne dans les
+relations internationales, il ne peut rien y avoir de semblable à une
+justice complète dans l'intérieur de chaque société. L'organisation
+militaire, non moins que l'action militaire, est inconciliable avec la
+pure équité, et l'iniquité qu'elle implique se ramifie inévitablement
+dans toutes les relations sociales; mais il y a, à chaque degré de
+l'évolution sociale, une certaine mesure de variation qui fait qu'on se
+rapproche davantage ou qu'on s'éloigne un peu plus de ce que demande
+l'équité absolue. Aussi faut-il toujours avoir en vue ce qu'elle demande
+pour pouvoir assurer l'équité relative.</p>
+
+<p>110. Des deux subdivisions de la bienfaisance, suivant qu'elle est
+négative ou positive, on ne peut spécialiser ni l'une ni l'autre. Dans
+les conditions idéales, la première n'a qu'une existence nominale, et la
+seconde prend une forme tout à fait différente dont on ne peut donner
+qu'une définition générale.</p>
+
+<p>Dans la conduite de l'homme idéal au milieu d'hommes idéaux, les règles
+qu'on s'impose à soi-même pour épargner de la peine aux autres n'ont pas
+d'application pratique. Comme personne n'éprouve de sentiments qui
+portent à agir de manière à affecter désagréablement les autres, il ne
+saurait y avoir de code restrictif qui se rapporte à cette division de
+la conduite.</p>
+
+<p>Mais si la bienfaisance négative est une partie nominale seulement de la
+morale absolue, elle est une partie actuelle et considérable de la
+morale relative. Car tant que la nature humaine restera imparfaitement
+adaptée à la vie sociale, elle continuera à avoir des tendances qui,
+produisant dans certains cas des actions que nous nommons injustes,
+produisent dans d'autres les actions que nous nommons désobligeantes,
+désobligeantes tantôt en fait, tantôt en paroles; et, par rapport aux
+manières d'agir qui ne sont pas agressives, mais causent cependant de la
+peine, naissent de nombreux et difficiles problèmes. On fait quelquefois
+de la peine aux autres, simplement en soutenant une prétention
+équitable, d'autres fois en rejetant une demande, ou encore en soutenant
+une opinion. Dans ces cas et dans beaucoup d'autres qu'il est facile
+d'imaginer, la question à résoudre est de savoir si, pour éviter de
+faire de la peine, on doit faire le sacrifice de ses sentiments
+personnels, et dans quelle mesure. En outre, dans des cas d'un autre
+genre, on fait de la peine aux autres non par une manière d'agir
+passive, mais par une manière d'agir active. Jusqu'à quel point une
+personne qui s'est mal comportée doit-elle être punie par l'aversion
+qu'on lui témoignera? Un homme commet une action blâmable; faut-il lui
+exprimer sa réprobation ou ne rien dire? Est-il bien de blesser en
+condamnant le préjugé montré par un autre? Il faut répondre à ces
+questions et à d'autres semblables en tenant compte de la peine
+immédiate produite, des avantages qui peuvent résulter de cette peine,
+et du mal qui résulterait peut-être si l'on se refusait à la causer.
+Dans la solution des problèmes de cette classe, le seul secours fourni
+par la morale absolue est de faire bien comprendre qu'on ne saurait être
+autorisé à infliger plus de peine qu'il n'est nécessaire de le faire, ou
+dans son propre intérêt, ou dans l'intérêt d'autrui, ou dans l'intérêt
+d'un principe général.</p>
+
+<p>De la bienfaisance positive sous sa forme absolue, il n'y a rien de
+spécifique à dire, sinon qu'elle doit devenir coextensive à la sphère,
+quelle qu'elle soit, qui lui reste; elle sert à rendre plus complète la
+vie de chacun, en tant qu'il reçoit des services, et à exalter la vie de
+chacun en tant qu'il est capable d'en rendre. Comme avec le
+développement de l'humanité le désir de l'exercer doit s'accroître dans
+tous les coeurs, et la sphère de cet exercice décroître en même temps,
+au point qu'il se produise une compétition altruiste analogue à la
+compétition égoïste dont nous sommes les témoins, il est possible que la
+morale absolue finisse par comporter ce que nous avons appelé plus haut
+une équité supérieure, prescrivant les limitations mutuelles des
+activités altruistes.</p>
+
+<p>Sous sa forme relative, la bienfaisance positive présente de nombreux
+problèmes, aussi importants que difficiles, et dont les solutions sont
+purement empiriques. Jusqu'où faut-il pousser dans chaque cas les
+sacrifices personnels au profit des autres? C'est une question à
+laquelle on fera différentes réponses suivant le caractère des autres,
+leurs besoins, et les divers droits de l'individu lui-même et des siens
+qui peuvent se présenter. Dans quelle mesure, dans des circonstances
+données, doit-on subordonner l'intérêt privé à l'intérêt public? C'est
+une question à laquelle on répondra après avoir considéré l'importance
+de la fin et la gravité du sacrifice. Quel avantage, quel inconvénient
+doit-il résulter de l'assistance gratuite donnée à autrui? C'est encore
+une question qui implique dans chaque cas un calcul des probabilités. En
+traitant bien telle ou telle personne, ne s'expose-t-on pas à faire tort
+à plusieurs autres? Dans quelle limite peut-on rendre service à la
+génération actuelle des inférieurs sans nuire par avance à la génération
+future des supérieurs? Evidemment, à ces questions et à beaucoup
+d'autres semblables que soulève cette division de la morale relative, on
+ne peut faire qu'approximativement des réponses vraies.</p>
+
+<p>Mais bien que la morale absolue, par la règle qu'elle fournit, ne puisse
+pas être ici d'un grand secours pour la morale relative, cependant,
+comme dans les autres cas, elle a du moins quelque utilité en présentant
+à la conscience une conciliation idéale des différentes prétentions en
+jeu, et en suggérant la recherche des compromis tels qu'aucune d'elles
+ne soit méconnue, et que toutes soient satisfaites autant que possible.</p>
+
+<p>FIN</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Table des mati&egrave;res">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 15%; text-align: right;">
+<a href="#c1">CHAP. I.--</a><br>
+<a href="#c2"> II.--</a><br>
+<a href="#c3"> III.--</a><br>
+<a href="#c4"> IV.--</a><br>
+<a href="#c5"> V.--</a><br>
+<a href="#c6"> VI.--</a><br>
+<a href="#c7"> VII.--</a><br>
+<a href="#c8"> VIII.--</a><br>
+<a href="#c9"> IX.--</a><br>
+<a href="#c10"> X.--</a><br>
+<a href="#c11"> XI.--</a><br>
+<a href="#c12"> XII.--</a><br>
+<a href="#c13"> XIII.--</a><br>
+<a href="#c14"> XIV.--</a><br>
+<a href="#c15"> XV.--</a><br>
+<a href="#c16"> XVI.--</a><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 85%;">
+La conduite en général<br>
+L'évolution de la conduite<br>
+La bonne et la mauvaise conduite<br>
+Manières de juger la conduite<br>
+Le point de vue physique<br>
+Le point de vue biologique<br>
+Le point de vue psychologique<br>
+Le point de vue sociologique<br>
+Critiques et explications<br>
+La relativité des peines et des plaisirs<br>
+L'égoïsme opposé à l'altruisme<br>
+L'altruisme opposé à l'égoïsme<br>
+Jugement et compromis<br>
+Conciliation<br>
+Morale absolue et morale relative<br>
+Le domaine de la morale<br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><span class="sml">899-04.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--9-04.</span></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les bases de la morale évolutionniste, by
+Herbert Spencer
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BASES DE LA MORALE ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</pre>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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