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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:56:32 -0700 |
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Thiers.</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + +h1 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} +h2 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 103%; text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} + +.tn p {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 95%; text-indent: 0em;} +.footnote p {text-indent: 0em;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.small {font-size: 70%;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.ralign {position: absolute; right: 5%; top: auto;} + +.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} +.toc p {text-indent: 0em;} +.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em; + text-indent: -2em; font-size: 95%;} +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%;} +.date {text-align: right; margin-right: 10%;} +.sig {text-align: right; margin-right: 20%;} +.lspaced1 {letter-spacing: 1em;} + +.sidedate {width: auto; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; + margin-right: -5%; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; + text-align: left; text-indent: 0em;} +.sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; + margin-left: -5%; margin-right: 1em; + float: left; clear: left; margin-top: 0.3em; + font-size: 80%; color: black; background: #eeeeee; border: solid 1px; + text-align: center; text-indent: 0em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} +.figcenter p {font-variant: small-caps; font-size: 95%; text-indent: 0em;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. +4 / 20), by Adolphe Thiers + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20) + faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française + +Author: Adolphe Thiers + +Release Date: March 31, 2010 [EBook #31846] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="tn"> +<p>Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +</div> + +<h1>HISTOIRE<br> + +<span class="smaller">DU</span><br> +CONSULAT<br> +<span class="smaller">ET DE</span><br> +L'EMPIRE</h1> + +<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br> +À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p> + +<h2>PAR M. A. THIERS</h2> + +<p class="p4 center smaller">TOME QUATRIÈME</p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title=""> +</div> + +<p class="p4 center small">PARIS<br> +PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +60, RUE RICHELIEU<br> +1845</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> HISTOIRE<br> +DU CONSULAT<br> +ET<br> +DE L'EMPIRE.</h1> + +<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2> + +<h3>LES SÉCULARISATIONS.</h3> + +<p class="resume">Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets, + à l'occasion du Consulat à vie. — Premiers effets de la paix en + Angleterre. — L'industrie britannique demande un traité de + commerce avec la France. — Difficulté de mettre d'accord les + intérêts mercantiles des deux pays. — Pamphlets écrits à Londres + par les émigrés contre le Premier Consul. — Rétablissement des + bons rapports avec l'Espagne. — Vacance du duché de Parme, et + désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume + d'Étrurie. — Nécessité d'ajourner toute résolution à ce + sujet. — Réunion définitive du Piémont à la France. — Politique + actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. — Excellents + rapports avec le Saint-Siége. — Contestation momentanée à + l'occasion d'une promotion de cardinaux français. — Le Premier + Consul en obtient cinq à la fois. — Il fait don au Pape de deux + bricks de guerre, appelés <i>le Saint-Pierre</i> et <i>le + Saint-Paul</i>. — Querelle promptement terminée avec le dey + d'Alger. — Troubles en Suisse. — Description de ce pays et de sa + Constitution. — Le parti unitaire et le parti + oligarchique. — Voyage à Paris du landamman Reding. — Ses promesses + au Premier Consul, bientôt démenties par l'événement. — Expulsion + du landamman Reding, et retour au pouvoir du parti + modéré. — Établissement de la Constitution du 29 mai, et danger de + nouveaux troubles par suite de la faiblesse du gouvernement + helvétique. — Efforts du parti oligarchique pour appeler sur la + Suisse l'attention des puissances. — Cette attention <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> + exclusivement attirée par les affaires germaniques. — État de + l'Allemagne à la suite du traité de Lunéville. — Principe des + sécularisations posé par ce traité. — La suppression des États + ecclésiastiques entraîne de grands changements dans la + Constitution germanique. — Description de cette Constitution. — Le + parti protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche; + leurs prétentions diverses. — Étendue et valeur des territoires à + distribuer. — L'Autriche s'efforce de faire indemniser les + archiducs dépouillés de leurs États d'Italie, et se sert de ce + motif pour s'emparer de la Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à + l'Isar. — La Prusse, sous prétexte de se dédommager de ce qu'elle + a perdu sur le Rhin, et de faire indemniser la maison d'Orange, + aspire à se créer un établissement considérable en + Franconie. — Désespoir des petites cours, menacées par l'ambition + des grandes. — Tout le monde en Allemagne tourne ses regards vers + le Premier Consul. — Il se décide à intervenir, pour faire + exécuter le traité de Lunéville, et pour terminer une affaire qui + peut à chaque instant embraser l'Europe. — Il opte pour l'alliance + de la Prusse, et appuie les prétentions de cette puissance dans + une certaine mesure. — Projet d'indemnité arrêté de concert avec + la Prusse et les petits princes d'Allemagne. — Ce projet + communiqué à la Russie. — Offre à cette cour de concourir avec la + France à une grande médiation. — L'empereur Alexandre accepte + cette offre. — La France et la Russie présentent à la diète de + Ratisbonne, en qualité de puissances médiatrices, le projet + d'indemnité arrêté à Paris. — Désespoir de l'Autriche abandonnée + de tous les cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du + Premier Consul les lenteurs de la Constitution germanique. — Le + Premier Consul déjoue ce calcul, et fait adopter par la + députation extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques + modifications. — L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que + la France appuie, fait occuper Passau. — Prompte résolution du + Premier Consul, et sa menace de recourir aux armes. — Intimidation + générale. — Continuation de la négociation. — Débats à la + diète. — Le projet entravé un moment par l'avidité de la + Prusse. — Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à + la maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. — La + cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la + diète. — Recès de février 1803, et règlement définitif des + affaires germaniques. — Caractère de cette belle et difficile + négociation.</p> + +<span class="sidedate">Août 1802.</span> + +<span class="sidenote">Félicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de +l'institution du Consulat à vie.</span> + +<p>L'élévation du général Bonaparte au pouvoir suprême, sous le titre de +consul à vie, n'avait ni surpris ni blessé les cabinets européens. La +plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de +repos pour tous les États. En Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> où l'on observait +avec une attention inquiète tout ce qui se passait chez nous, le +premier ministre, M. Addington, s'était empressé d'exprimer à M. Otto +la satisfaction du gouvernement britannique, et l'entière approbation +qu'il donnait à un événement destiné à consolider en France l'ordre et +le pouvoir. Bien que l'ambition du général Bonaparte commençât à +inspirer des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce +que, dans le moment, elle était employée à dominer la Révolution +française. Le rétablissement des autels, le rappel des émigrés, +avaient charmé l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux +Georges III. En Prusse, les témoignages n'avaient pas été moins +significatifs. Cette cour, compromise dans l'estime de la diplomatie +européenne pour avoir conclu la paix avec la Convention nationale, se +sentait fière maintenant de ses relations avec un gouvernement plein +de génie, et s'estimait heureuse de voir les affaires de France +définitivement placées dans la main d'un homme, dont elle espérait le +concours pour ses projets ambitieux à l'égard de l'Allemagne. M. +d'Haugwitz adressa les plus vives félicitations à notre ambassadeur, +et il alla même jusqu'à dire qu'il serait bien plus simple d'en finir +sur-le-champ, et de convertir en une souveraineté héréditaire cette +dictature viagère, qu'on venait de conférer au Premier Consul.</p> + +<span class="sidenote">Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.</span> + +<p>L'empereur Alexandre, qui affectait de paraître étranger aux préjugés +de l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du +gouvernement français <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> une correspondance fréquente et +amicale, s'exprima, au sujet des derniers changements, dans des termes +pleins de courtoisie et de grâce. Il fit complimenter le nouveau +Consul à vie avec autant d'empressement que d'effusion. Le fond +d'idées était toujours le même. On s'applaudissait à Pétersbourg, +comme à Berlin, comme à Londres, de voir l'ordre garanti en France +d'une manière durable, par la prolongation indéfinie de l'autorité du +Premier Consul. À Vienne, où l'on s'était plus ressenti qu'ailleurs +des coups portés par l'épée du vainqueur de Marengo, une sorte de +bienveillance personnelle semblait naître pour lui. La haine de la +Révolution était si forte dans cette capitale du vieil empire +germanique, qu'on pardonnait les victoires du général au magistrat +énergique et obéi. On affectait même de considérer son gouvernement +comme tout à fait contre-révolutionnaire, lorsqu'il n'était encore que +réparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors le département de +la guerre, disait à M. de Champagny, que le Premier Consul s'était +montré par ses campagnes le plus grand capitaine des temps modernes; +que, par une administration de trois années, il s'était montré le plus +habile des hommes d'État; et qu'en joignant ainsi le mérite du +gouvernement à celui des armes, il avait mis le sceau à sa gloire. Ce +qui paraîtra plus singulier encore, la célèbre reine de Naples, +Caroline, mère de l'impératrice d'Autriche, ennemie ardente de la +Révolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant à Vienne, +et recevant M. de <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> Champagny, le chargea des félicitations les +plus inattendues pour le chef de la République.—Le général Bonaparte, +lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le +mal qu'il m'a fait ne m'empêche pas de reconnaître son génie. En +comprimant le désordre chez vous, il nous a rendu service à tous. S'il +est arrivé à gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je +le propose tous les jours pour modèle aux jeunes princes de la famille +impériale; je les exhorte à étudier ce personnage extraordinaire, pour +apprendre de lui comment on dirige les nations, comment, à force de +génie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorité.—</p> + +<p>Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que +celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit +autant que par la vivacité de ses passions. Le Saint-Père, qui venait +de terminer en commun avec le Premier Consul la grande œuvre du +rétablissement des cultes, et qui, malgré beaucoup de contrariétés, +attendait de cette œuvre la gloire de son règne, le Saint-Père se +réjouissait de voir monter peu à peu vers le trône un homme, qu'il +regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les +préjugés irréligieux du siècle. Il lui exprima son contentement avec +une affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique +légère et décousue du favori avait un moment éloignée de la France, ne +resta pas silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite +<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> d'un événement, qu'elle s'accordait avec les autres cours à +regarder comme heureux pour l'Europe entière.</p> + +<p>Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce réparateur de tant +de maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir +dont la nation venait de l'investir. On le traitait comme le véritable +souverain de la France. Les ministres étrangers parlaient de lui aux +ministres français avec les formes de respect employées pour parler +des rois eux-mêmes. L'étiquette était déjà presque monarchique. Nos +ambassadeurs avaient pris la livrée verte, qui était celle du Premier +Consul. On trouvait cela simple, naturel, nécessaire. Cette adhésion +unanime à une élévation si subite et si prodigieuse, était sincère. +Quelques appréhensions secrètes s'y mêlaient, il est vrai; mais elles +étaient, en tout cas, prudemment dissimulées. Il était possible en +effet d'entrevoir dans l'élévation du Premier Consul son ambition, et +dans son ambition la prochaine humiliation de l'Europe; mais les +esprits les plus clairvoyants pouvaient seuls pénétrer aussi +profondément dans l'avenir, et c'étaient ceux-là qui sentaient le +mieux l'immensité du bien déjà réalisé par le gouvernement consulaire. +Cependant les félicitations sont choses passagères; les affaires +reviennent bien vite rendre à l'existence des gouvernements, comme à +celle des individus, son poids lourd et continu.</p> + +<span class="sidenote">Premiers effets de la paix en Angleterre.</span> + +<span class="sidenote">Activité des manufactures anglaises.</span> + +<p>On commençait à ressentir en Angleterre les premiers effets de la +paix. Ces effets, comme il arrive <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> presque toujours en ce +monde, ne répondaient pas aux espérances. Trois cents navires +britanniques, envoyés à la fois dans nos ports, n'avaient pu vendre +leurs cargaisons en entier, parce qu'ils apportaient des marchandises +prohibées par les lois de la Révolution. Le traité de 1786 ayant +autrefois imprudemment ouvert nos marchés aux produits britanniques, +l'industrie française, surtout celle des cotons, avait succombé en +très-peu de temps. Depuis le renouvellement de la guerre, les mesures +prohibitives adoptées par le gouvernement révolutionnaire avaient été +un principe de vie pour nos manufactures, qui, au milieu des plus +affreuses convulsions politiques, avaient repris leur essor, et +atteint un développement remarquable. Le Premier Consul, comme nous +l'avons rapporté, au moment de la signature des préliminaires de +Londres, n'avait garde de changer un tel état de choses, et de +renouveler les maux qui étaient résultés du traité de 1786. Les +importations anglaises étaient par conséquent rendues fort difficiles, +et le commerce de la Cité de Londres s'en plaignait vivement. +Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de +très-grandes proportions, soit par les frontières de la Belgique, +encore mal gardées, soit par la voie de Hambourg. Les négociants de +cette dernière place, en introduisant les marchandises anglaises sur +le continent, et en dissimulant leur origine, leur ménageaient le +moyen de pénétrer tant en France que dans les pays placés sous notre +domination. Malgré les prohibitions légales <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> qui attendaient +les produits britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait +donc pour leur créer des débouchés. Les manufactures de Birmingham et +de Manchester étaient en assez grande activité.</p> + +<span class="sidenote">Inaction et mécontentement du haut commerce.</span> + +<p>Cette activité, le bas prix du pain, la suppression annoncée de +l'<i>income-tax</i>, étaient des sujets de satisfaction qui balançaient +jusqu'à un certain point le mécontentement du haut commerce. Mais ce +mécontentement était grand, car le haut commerce profitait peu des +spéculations fondées sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte +de pavillons rivaux ou ennemis; il était privé du monopole de la +navigation que lui avait procuré la guerre, et n'avait plus pour se +dédommager les grosses opérations financières de M. Pitt. Aussi se +plaignait-il assez haut des illusions de la politique de la paix, de +ses inconvénients pour l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour +la France. Le désarmement de la flotte laissant oisifs un très-grand +nombre de matelots, que le commerce britannique dans son état présent +n'était pas capable d'employer, on voyait ces malheureux errant sur +les quais de la Tamise, quelquefois même réduits à la misère: +spectacle aussi affligeant pour les Anglais, qu'aurait pu l'être pour +les Français, la vue des vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden +mendiant leur pain dans les rues de Paris.</p> + +<p>M. Addington, toujours animé de dispositions amicales, avait fait +sentir au Premier Consul la nécessité de trouver des arrangements +commerciaux <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> qui satisfissent les deux pays, et signalé ce +moyen comme le plus capable de consolider la paix. Le Premier Consul, +partageant les dispositions de M. Addington, avait consenti à nommer +un agent, et à l'envoyer à Londres, afin de chercher, de concert avec +les ministres anglais, quelle serait la manière d'ajuster les intérêts +des deux peuples, sans sacrifier l'industrie française.</p> + +<p>Mais c'était là un problème difficile à résoudre. L'empressement de +l'opinion publique était tel à Londres pour tout ce qui concernait ces +arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrivée de +l'agent français. Il se nommait <i>Coquebert</i>; on l'appela <i>Colbert</i>; on +dit qu'il descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance +d'un tel choix, pour la conclusion d'un traité de commerce.</p> + +<span class="sidenote">Difficultés d'un arrangement commercial, entre la France et +l'Angleterre.</span> + +<p>Malgré la bonne volonté et la capacité de cet agent, un résultat +heureux de ses efforts n'était guère à espérer. De part et d'autre les +sacrifices à faire étaient grands, et presque sans compensation. Le +travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus +riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le +principal objet de leur rivalité commerciale. Nous avons réussi, nous +Français, à forger le fer, à filer et tisser le coton, en immense +quantité, à très-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposés à +sacrifier ces deux industries. Le travail du fer n'était pas alors +très-considérable. C'était surtout dans le tissage du coton et dans +les ouvrages de quincaillerie que les deux nations <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> +cherchaient à rivaliser. Les Anglais demandaient qu'on ouvrît nos +marchés à leurs cotons et à leur quincaillerie. Le Premier Consul, +sensible aux alarmes de nos fabricants, impatient de développer en +France la richesse manufacturière, se refusait à toute concession qui +aurait pu contrarier ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur +côté, n'étaient pas alors plus qu'aujourd'hui portés à favoriser nos +produits spéciaux. Les vins, les soieries étaient les objets que nous +aurions voulu introduire chez eux. Ils s'y refusaient par deux +raisons: l'obligation contractée envers le Portugal de ménager une +préférence à ses vins; et le désir de protéger les soieries, qui +avaient commencé à se développer en Angleterre. Tandis que +l'interdiction des communications nous avait valu la manufacture du +coton, elle leur avait valu en retour la manufacture de la soie. Il +est vrai que le développement de l'industrie du coton était immense +chez nous, parce que rien ne nous empêchait d'y réussir complétement, +et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prospérait que +médiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi +d'une certaine infériorité de goût. Néanmoins les Anglais ne voulaient +nous sacrifier ni le traité de Methuen, qui les liait au Portugal, ni +leurs soieries naissantes, dont ils avaient conçu des espérances +exagérées.</p> + +<p>Ajuster de tels intérêts était presque impossible. On avait proposé +d'établir à l'entrée des deux pays, sur les marchandises importées +dans l'un et dans <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> l'autre, des taxes égales au bénéfice que +percevait la contrebande, de manière à rendre libre et profitable au +trésor public un commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette +proposition alarmait les manufacturiers anglais et français. +D'ailleurs le Premier Consul, convaincu de la nécessité des grands +moyens pour les grands résultats, considérant alors l'industrie du +coton comme la première, la plus enviable de toutes, voulait lui +assurer l'immense encouragement d'une interdiction absolue des +produits rivaux.</p> + +<span class="sidenote">Moyens imaginés pour concilier les deux industries rivales +de France et d'Angleterre.</span> + +<p>Pour éluder ces difficultés, l'agent français avait imaginé un système +séduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait +proposé de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils +fussent, avec des droits modérés, à la condition pour le navire qui +les importait, d'exporter immédiatement une valeur équivalente en +produits français. Il devait en être de même pour les navires de notre +nation allant en Angleterre. C'était une manière certaine d'encourager +le travail national, dans la même proportion que le travail étranger. +Il y avait dans cette combinaison un autre avantage, c'était d'enlever +aux Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grâce à leurs +vastes capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen +consistait à faire crédit aux nations avec lesquelles ils +trafiquaient, à se rendre ainsi chez elles créanciers de sommes +considérables, et en quelque sorte commanditaires de leur commerce. +C'est la conduite qu'ils avaient tenue en Russie <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> et en +Portugal. Ils étaient devenus possesseurs d'une partie du capital +circulant dans ces deux États. En accordant ces crédits, ils +encourageaient le débit de leurs produits, et s'assuraient en outre la +supériorité de celui qui prête sur celui qui emprunte. L'impossibilité +où le commerce russe était de se passer d'eux, impossibilité telle, +que les empereurs n'étaient plus libres dans le choix de la guerre ou +de la paix, à moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le +danger de cette supériorité.</p> + +<p>La combinaison proposée, qui tendait à renfermer le commerce anglais +dans de certaines limites, présentait malheureusement de telles +difficultés d'exécution, qu'il n'était guère possible de l'adopter. +Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une +certaine espérance de s'entendre. Cette incompatibilité des intérêts +commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renaître la guerre +entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se +concilier, et surtout si le ministère de M. Addington parvenait à se +soutenir contre le ministère de M. Pitt.</p> + +<span class="sidenote">Dispositions pacifiques du cabinet Addington.</span> + +<p>M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que +c'était là son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet +avantage. Dans un long entretien avec M. Otto, il avait prononcé à ce +sujet les paroles les plus sensées et les plus amicales.—Un traité de +commerce, avait-il dit, serait la garantie la plus sûre et la plus +durable de la paix. En attendant qu'on puisse s'entendre à cet +<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> égard, quelques ménagements du Premier Consul sur certains +points, sont nécessaires pour maintenir le public anglais en bonne +disposition envers la France. Vous avez réellement pris possession de +l'Italie en réunissant le Piémont à votre territoire, et en déférant +au Premier Consul la présidence de la République italienne; vos +troupes occupent la Suisse; vous réglez en arbitres les affaires +allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions de la puissance +française; nous vous abandonnons le continent. Mais il y a certains +pays à propos desquels l'esprit du peuple anglais serait facile à +échauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous êtes les maîtres +de la Hollande; c'est une conséquence naturelle de votre position sur +le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible à la domination réelle que +vous exercez actuellement sur cette contrée. Si vous vouliez, par +exemple, y faire ce que vous avez déjà fait en Italie, en cherchant à +ménager au Premier Consul la présidence de cette république, le +commerce anglais y verrait une manière de réunir la Hollande à la +France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant à la Turquie, +une nouvelle manifestation quelconque des pensées qui ont produit +l'expédition d'Égypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine +et universelle. De grâce donc, ne nous créez aucune difficulté de +cette nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos +affaires commerciales; obtenons la garantie des puissances pour +l'ordre de Malte, afin que nous puissions évacuer l'île, et vous +verrez la <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> paix se consolider, et les derniers signes +d'animosité disparaître<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.—</p> + +<span class="sidenote">Situation menaçante de M. Pitt dans le Parlement.</span> + +<p>Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donnait du +reste la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir +des puissances la garantie du nouvel état de choses, constitué à Malte +par le traité d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une +négligence qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus +graves, avait omis de donner à nos agents des instructions +relativement à cet objet, et il laissait les agents anglais solliciter +seuls une garantie qui était la condition préalable de l'évacuation de +Malte. Il en résulta des lenteurs fâcheuses, et plus tard de +regrettables conséquences. M. Addington était donc de bonne foi, dans +son désir de maintenir la paix. Moyennant qu'il ne fût pas vaincu par +l'ascendant de M. Pitt, on pouvait espérer de la conserver. Mais M. +Pitt, hors du cabinet, était plus puissant que jamais. Tandis que MM. +Dundas, Wyndham, Grenville, avaient publiquement attaqué les +préliminaires de Londres et le traité d'Amiens, il s'était tenu à +l'écart, laissant à ses amis l'odieux de ces provocations ouvertes à +la guerre, profitant de leur violence, gardant un silence imposant, +conservant toujours les sympathies de la vieille majorité dont il +avait eu l'appui pendant dix-huit années, et l'abandonnant à M. +Addington jusqu'au jour où il croirait le moment venu de la lui +retirer. Il ne se permettait au surplus <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> aucun acte qui pût +ressembler à une hostilité contre le ministère. Il appelait toujours +M. Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal à +donner pour bouleverser le Parlement. Le roi le haïssait, et +souhaitait son éloignement; mais le haut commerce anglais lui était +dévoué, et n'avait de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents +qu'il n'était, faisaient à M. Addington une guerre non déguisée, et on +les supposait les organes de sa véritable pensée. À cette opposition +tory se joignait, sans se concerter toutefois avec elle, et même en la +combattant, la vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan. +Celle-ci avait constamment demandé la paix. Depuis qu'on la lui avait +procurée, elle obéissait à l'ordinaire penchant du cœur humain, +toujours enclin à moins aimer ce qu'il possède. Elle semblait ne plus +apprécier cette paix tant préconisée, et laissait dire les amis +exagérés de M. Pitt, quand ils déclamaient contre la France. +D'ailleurs la Révolution française, sous la forme nouvelle et moins +libérale qu'elle avait prise, paraissait avoir perdu une partie des +sympathies des whigs. M. Addington avait donc des adversaires de deux +espèces, l'opposition tory des amis de M. Pitt, qui se plaignait +toujours de la paix; l'opposition whig, qui commençait à s'en +féliciter un peu moins. Si ce ministère était renversé, M. Pitt était +le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre, la +guerre inévitable, acharnée, sans autre fin que la ruine de l'une des +deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des +oppositions leur fait souvent commettre, <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> avait procuré à M. +Pitt un triomphe inouï. Quoique combattant déjà le ministère Addington +en commun, mais non pas de concert, avec les amis exagérés de M. Pitt, +l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable. +M. Burdett fit une motion tendant à provoquer une enquête sur l'état +dans lequel M. Pitt avait laissé l'Angleterre, à la suite de sa longue +administration. Les amis de ce ministre se levèrent avec chaleur, et à +cette proposition en substituèrent une autre, consistant à demander au +roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'État, +qui avait sauvé la constitution de l'Angleterre, et doublé sa +puissance. Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants +reculèrent alors, et demandèrent une remise de quelques jours. M. Pitt +la leur fit accorder avec une sorte de dédain. Mais la motion fut +reprise après ces quelques jours. Cette fois M. Pitt tint à être +absent, et, en son absence, après une discussion des plus véhémentes, +une immense majorité repoussa la proposition de M. Burdett, et lui +substitua une motion qui contenait la plus belle expression de +reconnaissance nationale pour le ministre déchu. Au milieu de ces +luttes, le ministère Addington disparaissait; M. Pitt grandissait de +toute la haine de ses ennemis, et son retour aux affaires était une +chance menaçante pour le repos du monde. Cependant on supposait plus +qu'on ne connaissait ses desseins, et il ne disait pas une parole qui +pût signifier la paix ou la guerre.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> <span class="sidenote">Violence inouïe des gazettes écrites par les +émigrés français réfugiés en Angleterre.</span> + +<p>Les journaux anglais, sans revenir à leur langage violent d'autrefois, +étaient moins affectueux pour le Premier Consul, et commençaient à +déclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient +pas toutefois de cette violence odieuse à laquelle ils descendirent +plus tard. Ce rôle était laissé, il faut le dire avec douleur, à des +Français émigrés, que la paix privait de toutes leurs espérances, et +qui cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie, à +réveiller les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles à +irriter. Un pamphlétaire, nommé Peltier, voué au service des princes +de Bourbon, écrivait contre le Premier Consul, contre son épouse, +contre ses sœurs et ses frères, des pamphlets abominables, dans +lesquels on leur prêtait tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par +les Anglais avec le dédain qu'une nation libre et accoutumée à la +licence de la presse, ressent pour ses excès, produisaient à Paris un +effet tout différent. Ils remplissaient d'amertume le cœur du +Premier Consul, et un vulgaire écrivain, instrument des plus basses +passions, avait le pouvoir d'atteindre dans sa gloire le plus grand +des hommes, comme ces insectes qui, dans la nature, s'attachent à +tourmenter les plus nobles animaux de la création. Heureux les pays +accoutumés depuis long-temps à la liberté! ces vils agents de +diffamation y sont privés du moyen de nuire; ils y sont si connus, si +méprisés, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler les grandes âmes.</p> + +<p>À ces outrages se joignaient les intrigues du fameux <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> +Georges, celles des évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon, qui +étaient à la tête des évêques refusants. La police avait surpris leurs +émissaires portant des pamphlets dans la Vendée, et essayant d'y +réveiller les haines mal éteintes. Ces causes, toutes méprisables +qu'elles étaient, produisaient cependant un véritable malaise, et +finirent par amener de la part du cabinet français une demande +embarrassante pour le cabinet britannique. Le Premier Consul, trop +sensible à des attaques plus dignes de mépris que de colère, réclama, +en vertu de l'alien-bill, l'expulsion d'Angleterre de Peltier, de +Georges, des évêques d'Arras et de Saint-Pol. M. Addington, placé en +présence d'adversaires tout prêts à lui reprocher la moindre +condescendance envers la France, ne refusa pas précisément ce qu'on +lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois anglaises; mais il +essaya de temporiser, en alléguant la nécessité de ménager l'opinion +publique, opinion très-susceptible en Angleterre, et dans le moment +prête à s'égarer sous l'influence des déclamations des partis. Le +Premier Consul, habitué à mépriser les partis, comprit peu ces +raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministère Addington avec +une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux +cabinets ne cessèrent pas d'être bienveillants. Tous deux cherchaient +à empêcher le renouvellement d'une guerre à peine terminée. M. +Addington attachait à cela son existence et son honneur. Le Premier +Consul voyait dans la continuation de la paix l'occasion d'une gloire +nouvelle pour lui, et <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> l'accomplissement des plus nobles +pensées de prospérité publique.</p> + +<span class="sidenote">État de l'Espagne depuis la paix.</span> + +<span class="sidenote">Folle dissipation des richesses métalliques venues du +Mexique.</span> + +<span class="sidenote">Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.</span> + +<p>L'Espagne commençait à respirer de sa longue misère. Les galions +étaient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des +quantités considérables de piastres, enfouies pendant la guerre dans +les capitaineries générales du Mexique et du Pérou, avaient été +transportées en Europe. Il en était arrivé déjà pour près de trois +cents millions de francs. Si un autre gouvernement que celui d'un +favori incapable et insouciant, avait été chargé de ses destinées, +l'Espagne aurait pu relever son crédit, restaurer sa puissance navale, +et se mettre en état de figurer d'une manière plus glorieuse, dans les +guerres dont le monde était encore menacé. Mais ces richesses +métalliques de l'Amérique, reçues et dissipées par des mains +inhabiles, n'étaient pas employées aux nobles usages auxquels on +aurait dû les consacrer. La plus faible partie servait à soutenir le +crédit du papier-monnaie; la plus grande, à payer les dépenses de la +cour. Rien ou presque rien n'était donné aux arsenaux du Ferrol, de +Cadix, de Carthagène. Tout ce que savait faire l'Espagne, c'était de +se plaindre de l'alliance française, de lui imputer la perte de la +Trinité, comme si elle avait dû s'en prendre à la France du triste +rôle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la +guerre, soit dans les négociations. Une alliance n'est profitable que +lorsqu'on apporte à ses alliés une force réelle qu'ils apprécient, et +dont ils sont obligés de tenir grand compte. <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> Mais l'Espagne, +quand elle faisait cause commune avec la France, entraînée à la guerre +maritime par l'évidence de ses intérêts, ne savait plus la soutenir +dès qu'elle y était engagée, devenait presque autant un embarras qu'un +secours pour ses alliés, et se traînait à leur suite, toujours +mécontente et d'elle-même et des autres. C'est ainsi qu'elle avait +passé peu à peu d'un état d'intimité à un état d'hostilité à l'égard +de la France. La division française envoyée en Portugal avait été +indignement traitée, comme on l'a vu, et il avait fallu une menace +foudroyante du Premier Consul pour arrêter les conséquences d'une +conduite insensée. À partir de cette époque les rapports étaient +devenus un peu meilleurs. Il y avait entre les deux puissances, outre +les intérêts généraux, qui étaient communs depuis un siècle, des +intérêts du moment, qui touchaient fort le cœur du roi et de la +reine d'Espagne, et qui étaient de nature à les rapprocher du Premier +Consul. C'étaient les intérêts nés de la création du royaume +d'Étrurie.</p> + +<span class="sidenote">Vacance du duché de Parme, et désir de la cour d'Espagne +d'ajouter ce duché au royaume d'Étrurie.</span> + +<span class="sidenote">Espérances données par le Premier Consul à la cour +d'Espagne.</span> + +<span class="sidenote">Introduction en France des moutons mérinos.</span> + +<p>La cour de Madrid se plaignait du ton de supériorité que prenait à +Florence le ministre de France, général Clarke. Le Premier Consul +avait fait droit à ces plaintes, et ordonné au général Clarke de +conseiller moins, et plus doucement les jeunes infants appelés à +régner. Par égard pour la cour d'Espagne, il avait laissé mourir en +pleine jouissance du grand-duché de Parme le vieux grand-duc, frère de +la reine Louise. Mais ce prince mort, son duché appartenait à la +France, en vertu du traité qui <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> constituait le royaume +d'Étrurie. Charles IV et la reine son épouse le convoitaient ardemment +pour leurs enfants, car cet accroissement de territoire eût fait du +royaume d'Étrurie le second État d'Italie. Le Premier Consul +n'opposait pas des refus absolus aux désirs de la famille royale +d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop +d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de +toute-puissance. En gardant ce duché en dépôt, il laissait aux +cabinets qui protégeaient la vieille dynastie du Piémont l'espoir d'un +dédommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir +au Pape une amélioration dans sa condition présente, qui était pénible +depuis la perte des Légations; il laissait enfin reposer un instant +les affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis +quelques années. Quoique différées, les nouvelles transactions au +sujet de Parme avaient bientôt ramené l'un vers l'autre les deux +cabinets de Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa +cour, de se rendre en pompe à Barcelonne, afin de célébrer un double +mariage, celui de l'héritier présomptif de la couronne d'Espagne, +depuis Ferdinand VII, avec une princesse de Naples, et celui de +l'héritier de la couronne de Naples avec une infante d'Espagne. On +étalait à cette occasion dans la capitale de la Catalogne un luxe +extraordinaire, et beaucoup trop grand pour l'état des finances +espagnoles. De cette ville, on échangeait les plus gracieux +témoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'était empressé +d'annoncer <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> le double mariage de ses enfants au Premier +Consul, comme à un souverain ami. Le Premier Consul avait répondu avec +le même empressement et sur le ton de la plus franche cordialité. +Toujours occupé d'intérêts sérieux, il avait voulu profiter de ce +moment pour améliorer les relations commerciales des deux pays. Il +n'avait pu obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le +gouvernement de Charles IV tenait à ménager l'industrie naissante de +la Catalogne, mais il avait obtenu le rétablissement des avantages +accordés jadis dans la Péninsule à la plupart de nos produits. Il +s'était surtout attaché à réussir dans un objet de grande importance à +ses yeux, c'était l'introduction en France des belles races de moutons +espagnols. Antérieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse +idée d'insérer dans le traité de Bâle un article secret, par lequel +l'Espagne s'obligeait à laisser sortir, pendant cinq années, mille +brebis, et cent béliers mérinos par an, avec cinquante étalons et cent +cinquante juments andalous. Au milieu des troubles de cette époque, on +n'avait jamais acheté ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du +Premier Consul, le ministre de l'intérieur venait d'envoyer des agents +dans la Péninsule, avec mission d'exécuter en une seule année ce qui +aurait dû être exécuté en cinq. L'administration espagnole, toujours +fort jalouse de la possession exclusive de ces beaux animaux, se +refusait obstinément à ce qu'on lui demandait, et alléguait comme +excuse la grande mortalité des précédentes <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> années. Cependant +on comptait sept millions de moutons mérinos en Espagne, et cinq ou +six mille de ces animaux ne pouvaient être difficiles à trouver. Après +une assez vive résistance, le gouvernement espagnol se rendit aux +désirs du Premier Consul, en apportant toutefois quelques délais à +leur accomplissement. Les relations étaient ainsi redevenues tout à +fait amicales entre les deux cours. Le général Beurnonville, récemment +ambassadeur à Berlin, venait de quitter cette résidence, pour se +rendre à Madrid. Il avait été appelé aux fêtes de famille données à +Barcelonne.</p> + +<span class="sidenote">Démêlé promptement terminé avec le dey d'Alger.</span> + +<p>La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait d'une manière +toute particulière la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger +avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les +puissances chrétiennes du second ordre. Deux bâtiments français +s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger. Un de nos +officiers avait été molesté dans la rade de Tunis par un officier +algérien. L'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était +retenu prisonnier par les Arabes. La pêche du corail se trouvait +interrompue. Enfin un bâtiment napolitain avait été capturé par des +corsaires africains dans les eaux des îles d'Hyères. Interpellé sur +ces divers objets, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre +justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de +l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indigné, +fit partir à l'instant même un officier de son palais, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> +l'adjudant Hullin, avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il +rappelait au dey qu'il avait détruit l'empire des Mamelucks; il lui +annonçait l'envoi d'une escadre et d'une armée, et le menaçait de la +conquête de toute la côte d'Afrique, si les Français et les Italiens +détenus, si les bâtiments capturés, n'étaient rendus sur-le-champ, et +si une promesse formelle n'était faite de respecter à l'avenir les +pavillons de France et d'Italie.—Dieu a décidé, lui disait-il, que +tous ceux qui seront injustes envers moi seront punis. Je détruirai +votre ville et votre port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne +respectez la France, dont je suis le chef, et l'Italie, où je +commande.—Ce qu'il disait, le Premier Consul songeait en effet à +l'exécuter, car il avait déjà fait la remarque que le nord de +l'Afrique était d'une grande fertilité, et pourrait être +avantageusement cultivé par des mains européennes, au lieu de servir +de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon, deux +furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la +Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey, +apprenant bientôt à quelle puissance il avait affaire, se jeta aux +pieds du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens +qu'il détenait, les bâtiments napolitains et français qui avaient été +pris, prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous +avions à nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande +de leur grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la +pêche du corail, et promit <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> pour les pavillons français et +italien un respect égal et absolu.</p> + +<span class="sidenote">État de l'Italie.</span> + +<span class="sidenote">Réunion à la France de l'île d'Elbe et du Piémont.</span> + +<p>L'Italie était fort calme. La nouvelle République italienne commençait +à s'organiser sous la direction du président qu'elle s'était choisi, +et qui comprimait de son autorité puissante les mouvements +désordonnés, auxquels est toujours exposé un État nouveau et +républicain. Le Premier Consul s'était enfin décidé à réunir +officiellement l'île d'Elbe et le Piémont à la France. L'île d'Elbe, +échangée avec le roi d'Étrurie contre la principauté de Piombino, +qu'on avait obtenue de la cour de Naples, venait d'être évacuée par +les Anglais. Elle avait été déclarée aussitôt partie du territoire +français. La réunion du Piémont, consommée de fait depuis près de deux +années, passée sous silence par l'Angleterre pendant les négociations +d'Amiens, admise par la Russie elle-même qui se bornait à demander une +indemnité quelconque pour la maison de Sardaigne, était soufferte +comme une nécessité inévitable par toutes les cours. La Prusse, +l'Autriche étaient prêtes à la confirmer par leur adhésion, si on leur +promettait une bonne part dans la distribution des États +ecclésiastiques. Cette réunion du Piémont, officiellement prononcée +par un Sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre +1802), n'étonna donc personne, et ne fut point un événement. +D'ailleurs la vacance du duché de Parme était une espérance laissée à +tous les intérêts froissés en Italie. Ce beau pays de Piémont fut +divisé en six départements: le Pô, la Doire, Marengo, la Sesia, la +Stura et le Tanaro. Il dut envoyer dix-sept députés au <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> Corps +Législatif. Turin fut déclarée une des grandes villes de la +République. C'était le premier pas fait par Napoléon, au delà de ce +qu'on appelle les limites naturelles de la France, c'est-à-dire au +delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Aux yeux des cabinets de +l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une faute, à en juger du +moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant des +agrandissements qui sont des fautes véritables, et la suite de cette +histoire le fera voir. On doit les considérer comme tels, lorsqu'ils +dépassent la limite qu'on peut facilement défendre, lorsqu'ils +blessent des nationalités respectables et résistantes. Mais, il faut +le reconnaître, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par +la France dans ce quart de siècle, le Piémont était la moins +critiquable. S'il eût été possible de constituer immédiatement +l'Italie, ce qu'il y aurait eu de plus sage à faire, c'eût été de la +réunir tout entière en un seul corps de nation; mais, quelque puissant +que fût alors le Premier Consul, il n'était pas encore assez maître de +l'Europe pour se permettre une pareille création. Il avait été obligé +de laisser une partie de l'Italie à l'Autriche, qui possédait l'ancien +État vénitien jusqu'à l'Adige; une autre à l'Espagne, qui avait +demandé pour ses deux infants la formation du royaume d'Étrurie. Il +avait dû laisser exister le Pape dans un intérêt religieux, les +Bourbons de Naples dans l'intérêt de la paix générale. Organiser +définitivement et complétement l'Italie, était donc impossible pour le +moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul, c'était de lui ménager +<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> un état transitoire, meilleur que son état passé, propre à +préparer son état futur. En constituant dans son sein une République, +qui occupait le milieu de la vallée du Pô, il y avait déposé un germe +de liberté et d'indépendance. En prenant le Piémont, il s'y faisait +une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait des +rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en +cherchant à se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il +ménageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier +toutefois la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement +était, en un mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui +préparait au contraire un état meilleur et définitif.</p> + +<span class="sidenote">Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le +Concordat.</span> + +<span class="sidenote">Réclamations du Pape au sujet des articles organiques.</span> + +<p>Les rapports étaient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome. +Le Premier Consul écoutait avec une grande complaisance les plaintes +du Saint-Père sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilité de ce +vénérable pontife était extrême pour tout ce qui touchait aux affaires +de l'Église. La privation des Légations avait beaucoup réduit les +ressources financières du Saint-Siége. L'abolition d'une foule de +droits perçus autrefois en France, abolition qui menaçait de s'étendre +même en Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait +amèrement, non pour lui, car il vivait comme un anachorète, mais pour +son clergé, qu'il pouvait à peine entretenir. Cependant, comme les +intérêts spirituels étaient, aux yeux de ce digne pontife, fort +au-dessus des intérêts temporels, il se plaignait aussi avec douceur, +<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> mais avec un vif sentiment de chagrin, des fameux articles +organiques. On se rappelle que le Premier Consul, après avoir renfermé +dans un traité avec Rome, qualifié de Concordat, les conditions +générales du rétablissement des autels, avait rejeté dans une loi tout +ce qui était relatif à la police des cultes. Il avait rédigé cette loi +d'après les maximes de l'ancienne monarchie française. La défense de +publier aucune bulle ou écrit sans la permission de l'autorité +publique; l'interdiction à tout légat du Saint-Siége d'exercer ses +fonctions sans la reconnaissance préalable de ses pouvoirs par le +gouvernement français; la juridiction du Conseil d'État, chargé des +appels comme d'abus; l'organisation des séminaires soumise à des +règles sévères; l'obligation d'y professer la déclaration de 1682; +l'introduction du divorce dans nos lois; la défense de conférer le +mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complète et +définitive des registres de l'état civil aux magistrats municipaux, +étaient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des +représentations, que le Premier Consul écoutait sans vouloir les +admettre, considérant ces objets comme réglés sagement et +souverainement par les articles organiques. Le Pape réclamait avec +persévérance, sans vouloir toutefois pousser ses réclamations jusqu'à +une rupture. Enfin les affaires religieuses dans la République +italienne, la sécularisation de l'Allemagne, par suite de laquelle +l'Église allait perdre une partie du sol germanique, mettaient le +comble à ses peines; et, sans la joie que lui causait le +rétablissement <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> de la religion catholique en France, sa vie +n'aurait été, disait-il, qu'un long martyre. Son langage respirait, du +reste, la plus sincère affection pour la personne du Premier Consul.</p> + +<p>Celui-ci laissait dire le Saint-Père avec une patience extrême, et qui +n'était pas dans son caractère.</p> + +<p>Quant à la privation des Légations et à l'appauvrissement du +Saint-Siége, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet +d'accroître le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y +prendre, placé qu'il était entre la République italienne, qui, loin +d'être disposée à rendre les Légations, demandait au contraire le +duché de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce même duché, entre +les hauts protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire +l'indemnité de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en +attendant qu'il pût améliorer son état territorial, offre que celui-ci +eût acceptée si la dignité de l'Église l'avait permis. À défaut d'un +tel genre de secours, il avait mis un grand soin à payer l'entretien +des troupes françaises pendant leur passage à travers les États +romains. Il venait de faire évacuer Ancône en même temps qu'Otrante, +et tout le midi de l'Italie; il avait exigé que le gouvernement +napolitain évacuât Ponte-Corvo et Bénevent. Enfin, sur les affaires +d'Allemagne, il se montrait disposé à défendre dans une certaine +mesure le parti ecclésiastique, que le parti protestant, c'est-à-dire +la Prusse, voulait affaiblir jusqu'à le détruire.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> <span class="sidenote">Don fait au Pape, de deux bâtiments de guerre, le +<i>Saint-Pierre</i> et le <i>Saint-Paul</i>.</span> + +<p>À ces efforts pour contenter le Saint-Siége, il joignait des actes de +la plus gracieuse courtoisie. Il avait fait délivrer tous les sujets +des États romains détenus à Alger, et les avait renvoyés au Pape. +Comme ce prince souverain ne possédait pas même un bâtiment pour +écarter de ses côtes les pirates africains, le Premier Consul avait +choisi dans l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait +fait armer complétement, décorer avec luxe, et, après leur avoir donné +les noms de <i>Saint-Pierre</i> et <i>Saint-Paul</i>, les avait envoyés en +cadeau à Pie VII. Par surcroît d'attention, une corvette les avait +suivis à Civita-Vecchia, pour ramener les équipages à Toulon, et +épargner au trésor pontifical toute espèce de dépense. Le vénérable +pontife voulut recevoir les marins français à Rome, leur montra les +pompes du culte catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre, +et les renvoya comblés des modestes dons que l'état de sa fortune lui +permettait de faire.</p> + +<span class="sidenote">Promotion de cinq cardinaux français à la fois.</span> + +<p>Un désir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il +concevait, venait de susciter avec le Saint-Siége une difficulté, +heureusement passagère et bientôt évanouie. Il désirait que la +nouvelle Église de France eût ses cardinaux comme l'ancienne. La +France en avait compté autrefois jusqu'à huit, neuf et même dix. Le +Premier Consul aurait désiré avoir à sa disposition, autant de +chapeaux, et même plus, s'il eût été possible de les obtenir, car il y +voyait un précieux moyen d'influence sur le clergé français, avide de +ces <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> hautes dignités, et un moyen d'influence plus désirable +encore dans le sacré collége, qui élit les Papes, et règle les grandes +affaires de l'Église. En 1789, la France comptait cinq cardinaux: MM. +de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie, de Rohan, de Montmorency. +Les trois premiers, MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie, +étaient morts. M. de Rohan avait cessé d'être Français, car son +archevêché était devenu allemand. M. de Montmorency était l'un des +refusants qui avaient résisté au Saint-Siége, lors de la demande des +démissions. Le cardinal Maury, nommé depuis 1789, était émigré, et +considéré alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en comprenaient +deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevêque de Malines, et +le savant Gerdil. Le ci-devant archevêque de Malines était séparé de +son siége, et ne songeait point à y reparaître. Le cardinal Gerdil +avait toujours vécu à Rome, plongé dans les études théologiques, et +n'appartenait à aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient être +considérés comme Français. Le Premier Consul voulait qu'on accordât +tout de suite sept cardinaux à la France. C'était beaucoup plus qu'il +n'était possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est +vrai, plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes +approchait, et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes était +une coutume, devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape +autorisait six puissances catholiques à lui désigner chacune un sujet, +qu'il gratifiait du chapeau sur leur présentation. Ces puissances +étaient l'Autriche, la <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> Pologne, la République de Venise, la +France, l'Espagne, le Portugal. Deux n'existaient plus: la Pologne et +Venise; mais il en restait quatre, la France comprise, et il n'y avait +pas assez de chapeaux vacants, soit pour les satisfaire, soit pour +suffire aux demandes du Premier Consul. Le Pape fit valoir cette +raison pour résister à ce qu'on exigeait de lui. Mais le Premier +Consul, imaginant qu'il y avait dans cette résistance à ses désirs, +outre la difficulté du nombre, qui était réelle, la crainte de montrer +trop de condescendance envers la France, s'emporta vivement, et +déclara que, si on lui refusait les chapeaux demandés, il s'en +passerait, mais n'en voudrait pas même un, car il ne souffrirait pas +que l'Église française, si elle avait des cardinaux, en eût moins que +les autres Églises de la chrétienté. Le Pape, qui n'aimait pas à +mécontenter le Premier Consul, transigea, et consentit à lui accorder +cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire à +cette promotion extraordinaire, et à celle des couronnes, on pria les +cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir à un +ajournement de leurs justes prétentions, ce qu'elles firent toutes +trois avec beaucoup de grâce et d'empressement. On se plaisait alors à +satisfaire spontanément à des désirs, que bientôt il fallut exécuter +comme des ordres.</p> + +<p>Le Premier Consul consentit à donner le chapeau à M. de Bayanne, +depuis long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce +tribunal. Il proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevêque de +Paris; l'abbé Fesch, archevêque de Lyon, et son <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> oncle; M. +Cambacérès, frère du second Consul, et archevêque de Rouen; enfin, M. +de Boisgelin, archevêque de Tours. À ces cinq choix, il aurait voulu +en joindre un sixième, c'était celui de l'abbé Bernier, évêque +d'Orléans, pacificateur de la Vendée, principal négociateur du +Concordat. Mais l'idée de comprendre, dans une promotion aussi +éclatante, un homme qui avait tant marqué dans la guerre civile, +embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au Saint-Père, et +le pria de décider tout de suite que le premier chapeau vacant serait +donné à l'abbé Bernier, mais en gardant cette résolution, comme dit la +cour de Rome, <i>in petto</i>, et en écrivant à l'abbé Bernier le motif de +cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un sujet de +chagrin pour ce prélat, encore peu récompensé des services qu'il avait +rendus. L'abbé Bernier connaissait la bonne volonté du Premier Consul +à son égard, mais il souffrait cruellement de l'embarras qu'on +éprouvait à l'avouer publiquement: juste punition de la guerre civile, +tombant du reste sur un homme qui, par ses services, méritait plus +qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.</p> + +<p>Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux +cardinaux récemment élus. Dès ce moment, l'Église française, revêtue +d'une si large part de la pourpre romaine, était l'une des plus +favorisées et des plus éclatantes de la chrétienté.</p> + +<p>L'Église d'Italie restait à organiser d'accord avec le Pape. Le +Premier Consul demandait un <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Concordat pour la République +italienne. Mais, en cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser +vaincre. La République italienne comprenait les Légations, et c'eût +été, suivant lui, reconnaître l'abandon de ces provinces que de +traiter avec la République dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on +y suppléerait au moyen d'une suite de brefs destinés à régler chaque +affaire d'une manière spéciale. Enfin, Pie VII s'en rapporta +entièrement aux conseils du Premier Consul, pour la constitution +définitive de l'ordre de Malte. Les prieurés s'étaient assemblés dans +les diverses parties de l'Europe, afin de pourvoir à l'élection d'un +nouveau grand-maître, et cette fois, afin de faciliter l'élection, ils +étaient convenus de s'en remettre au Pape du soin de la faire. Sur +l'avis du Premier Consul, qui tenait à organiser l'ordre le plus tôt +possible, afin de lui transférer prochainement l'île de Malte, le Pape +choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince romain d'une +grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain qu'un +Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi était d'ailleurs un +homme sage, éclairé, digne de l'honneur qu'on lui décernait. +Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hâta de la +lui demander en écrivant en Angleterre, où il vivait retiré.</p> + +<p>Les troupes françaises avaient évacué Ancône et le golfe de Tarente. +Elles étaient rentrées dans la République italienne, qu'elles devaient +occuper jusqu'à ce que cette république eût formé une armée. <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> +Elles travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications +d'Alexandrie, de Mantoue, de Legnago, de Vérone, de Peschiera. Six +mille hommes gardaient l'Étrurie, en attendant un corps espagnol. +Toutes les conditions du traité d'Amiens, relativement à l'Italie, +étaient donc exécutées de la part de la France.</p> + +<span class="sidenote">Agitations de la Suisse.</span> + +<p>Tandis que les esprits commençaient à s'apaiser dans la plupart des +États de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils +étaient loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes était +le dernier qui s'agitât encore, mais il s'agitait avec violence. On +eût dit que la discorde, chassée de France et d'Italie par le général +Bonaparte, s'était réfugiée dans les retraites inaccessibles des +Alpes. Sous les noms d'<i>unitaires</i> et d'<i>oligarques</i>, deux partis s'y +trouvaient aux prises, celui de la révolution, et celui de l'ancien +régime. Ces deux partis, se balançant presque à force égale, ne +produisaient pas l'équilibre, mais de continuelles et fâcheuses +oscillations. En dix-huit mois, ils s'étaient tour à tour emparés du +pouvoir, et l'avaient exercé sans raison, sans justice, sans humanité. +Il convient d'exposer en peu de mots l'origine de ces partis, et leur +conduite depuis le commencement de la révolution helvétique.</p> + +<span class="sidenote">La Suisse avant quatre-vingt-neuf.</span> + +<p>La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons; +six démocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell; +sept oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Bâle, +Schaffouse. Le canton de Neufchâtel <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> était une principauté +dépendante de la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genève, formaient +trois républiques à part, alliées de la Suisse, vivant chacune sous un +régime particulier et indépendant; mais la première, celle des +Grisons, par sa situation géographique, plus attirée vers l'Autriche; +les deux autres, le Valais et Genève, par la même raison, plus +attirées vers la France.</p> + +<p>La République française apporta un premier changement à cet état de +choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de +Bienne, de l'ancienne principauté de Porentruy, et elle en fit le +département du Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien +évêché de Bâle. Elle prit aussi Genève, dont elle forma le département +du Léman. Elle dédommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et +le Valais. Toutefois elle se réserva dans le Valais une route +militaire, qui devait partir de l'extrémité du lac de Genève vers +Villeneuve, remonter la vallée du Rhône, par Martigny et Sion, jusqu'à +Brigg, point où commençait la célèbre route du Simplon, pour déboucher +sur le lac Majeur. Après ces changements territoriaux qui étaient du +fait de la République française, vinrent ceux qui étaient la +conséquence des idées de justice et d'égalité, que le parti +révolutionnaire voulait faire prévaloir en Suisse, à l'imitation de ce +qui s'était accompli en France en quatre-vingt-neuf.</p> + +<span class="sidenote">Caractère de la révolution suisse, et imitation de l'unité +française.</span> + +<p>Le parti révolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes +auxquels déplaisait le régime oligarchique, et ils étaient répandus +aussi bien dans <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> les cantons démocratiques que dans les +cantons aristocratiques, car ils avaient autant à souffrir dans les +uns que dans les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri, +d'Unterwalden, de Schwitz, où le peuple tout entier, assemblé une fois +chaque année, choisissait ses magistrats, et vérifiait leur gestion en +quelques heures, ce suffrage universel, destiné à flatter un instant +la multitude ignorante et corrompue, n'était qu'une dérision. Un petit +nombre de familles puissantes, devenues maîtresses de toutes choses +par le temps et par la corruption, disposaient souverainement des +affaires et des emplois. À Schwitz, par exemple, la famille Reding +distribuait les grades à sa volonté dans un régiment suisse au service +d'Espagne, ce qui faisait l'unique objet de la sollicitude du pays, +car ces grades étaient la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas +rester pâtre ou laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans +leur dépendance les bailliages italiens, et les gouvernaient, à titre +de pays sujets, de la manière la plus arbitraire. Ces démocraties +n'étaient donc, comme toute démocratie pure arrive à l'être avec le +temps, que des oligarchies déguisées sous des formes populaires. C'est +ce qui explique comment il y avait, même dans les cantons +démocratiques, des esprits profondément blessés par l'ancien état de +choses. Les provinces sujettes, à la façon des bailliages italiens, se +retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi Berne gouvernait durement +le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les cantons +aristocratiques, la bourgeoisie inférieure <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> était exclue des +emplois. Aussi, dès que le signal fut donné par l'entrée des armées +françaises en 1798, le soulèvement fut prompt et général. Dans les +cantons à provinces sujettes, les bailliages opprimés s'insurgèrent +contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes +souveraines, la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des +treize cantons on voulut en former dix-neuf, tous égaux, tous +uniformément administrés, placés sous une autorité centrale et unique, +rappelant l'unité du gouvernement français. On était dominé en +agissant ainsi par le besoin de justice distributive, et surtout par +l'ambition de sortir de l'état de nullité particulier aux +gouvernements fédératifs. L'espérance de figurer un peu plus +activement sur la scène du monde remuait alors très-vivement le +cœur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et du rôle +qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuyés de cette +neutralité perpétuelle qui les réduisait à vendre leur sang aux +puissances étrangères.</p> + +<p>Dans cette application à la Suisse des idées de la Révolution +française, amenée autant par la conformité des besoins que par +l'esprit d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire +plusieurs, comme on aggloméra plusieurs districts séparés pour en +composer un seul canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec +l'Argovie et le pays de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit +de l'Argovie et du pays de Vaud deux cantons séparés. On détacha d'Uri +les bailliages italiens, pour créer avec ceux-ci le canton du Tessin. +On grossit le canton <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> d'Appenzell en lui adjoignant +Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal; on ajouta au canton de Glaris +les bailliages de Sargans, Werdenberg, Gaster, Uznach et Raperschwill. +Ces additions accordées aux cantons d'Appenzell et de Glaris, avaient +pour but d'y détruire à jamais l'ancien régime démocratique, en leur +imposant une étendue qui rendait ce régime impossible. On constitua +ces dix-neuf cantons dépendants d'un corps législatif, qui leur +donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir exécutif, qui exécutait +ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en Suisse des ministres, +des préfets et des sous-préfets.</p> + +<p>Le parti opposé, contre lequel toute cette uniformité était dirigée, +adopta le thème contraire, et voulut le régime fédératif, dans sa plus +grande exagération, avec ses irrégularités les plus bizarres, avec +l'isolement complet des États fédérés les uns à l'égard des autres. Il +le voulait ainsi, parce qu'à la faveur de ces irrégularités, de cet +isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les +aristocraties de Berne, Zurich, Bâle, firent alliance avec les +démocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent +parfaitement entre elles, car au fond elles voulaient toutes la même +chose, c'est-à-dire la domination de quelques familles puissantes, +aussi bien dans les petits cantons montagneux que dans les cités les +plus opulentes. Les uns reçurent le nom d'<i>oligarques</i>; les autres, +qui cherchaient dans l'uniformité de gouvernement la justice et +l'égalité, reçurent le nom d'<i>unitaires</i>. <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> Les uns et les +autres étaient aux prises depuis plusieurs années, sans avoir jamais +pu gouverner la malheureuse Suisse, avec quelque modération et quelque +durée. Les constitutions s'y étaient succédé aussi vite qu'en France, +et dans le moment on s'agitait pour en faire une nouvelle.</p> + +<span class="sidenote">Relations du parti oligarchique avec les puissances +étrangères.</span> + +<p>Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse, +c'était la disposition des partis à chercher leur appui à l'étranger, +ce qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de +lui-même, et trop important par sa position géographique pour être +considéré d'un œil indifférent par ses voisins. Le parti +oligarchique ayant beaucoup de relations à Vienne, à Londres, à +Pétersbourg même, où un Suisse, le colonel Laharpe, avait formé le +cœur et l'esprit du jeune Empereur, assiégeait toutes ces cours des +plus vives instances: il les suppliait de ne pas souffrir que la +France, en consolidant en Suisse le régime révolutionnaire, soumît à +son influence une contrée qui était militairement la plus importante +du continent. Il avait aussi de grandes relations avec l'Angleterre. +Les bourgeois de Berne et de plusieurs cités souveraines avaient +confié le capital de leurs économies municipales à la banque de +Londres, conduite qui du reste leur faisait honneur, car, tandis que +les villes libres, dans toute l'Europe, notamment en Allemagne, +étaient perdues de dettes, les villes de la Suisse avaient amassé des +sommes considérables. Le gouvernement anglais, sous le prétexte de +l'occupation française, s'était sans scrupule <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> emparé des +fonds déposés. Depuis la paix, il ne les avait pas encore restitués. +Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas à leur +secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis à la +banque de Londres. Ils avaient confié environ dix millions à cette +banque, et deux à celle de Vienne.</p> + +<span class="sidenote">Le parti révolutionnaire cherche à s'appuyer sur la +France.</span> + +<span class="sidenote">Conseils du Premier Consul à la Suisse.</span> + +<p>Le parti révolutionnaire cherchait naturellement son appui auprès de +la France, et il lui était facile de le trouver auprès d'elle, puisque +les armées françaises n'avaient pas cessé d'occuper le territoire +helvétique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer +long-temps. Il fallait prochainement évacuer la Suisse, comme on avait +évacué l'Italie. Bien que l'obligation d'évacuer l'une ne fût pas +aussi formellement stipulée que l'obligation d'évacuer l'autre, +cependant, le traité de Lunéville garantissant l'indépendance de la +Suisse, on pouvait regarder l'exécution des traités comme imparfaite, +et la paix comme incertaine, tant que nos troupes ne s'étaient pas +retirées. Aussi les observateurs politiques avaient-ils les yeux +particulièrement fixés sur la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne, +où l'on partageait les territoires ecclésiastiques, pour voir si +l'essai de pacification générale, qu'on tentait en ce moment, serait +durable. Le Premier Consul avait pris la résolution bien formelle de +ne pas compromettre la paix à l'occasion de ce qui se passait dans +l'un et l'autre de ces pays, à moins toutefois que la +contre-révolution, dont il ne voulait sur aucune des frontières de +France, n'essayât de s'établir au milieu des Alpes. Il <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> lui +eût été facile de se faire accepter pour législateur de l'Helvétie, +ainsi qu'il l'avait été de la République italienne; mais la <i>Consulte</i> +de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en Angleterre, +qu'il n'osait pas donner deux fois le même spectacle. Il s'en tenait +donc à de sages avis, qui étaient écoutés, mais peu suivis, malgré la +présence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de renoncer à la +chimère de l'unité absolue, unité impossible dans un pays aussi +accidenté que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits cantons, +qui ne pouvaient ni payer de gros impôts, comme Berne ou Bâle, ni se +plier au joug d'une règle commune. Il leur conseillait de créer un +gouvernement central pour les affaires extérieures de la +Confédération; et, quant aux affaires intérieures, de laisser aux +gouvernements locaux le soin de s'organiser suivant le sol, les +mœurs, l'esprit des habitants. Il leur conseillait de prendre de la +Révolution française ce qu'elle avait de bon, d'incontestablement +utile, l'égalité entre toutes les classes de citoyens, l'égalité entre +toutes les parties du territoire; de laisser détachées les unes des +autres les provinces incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles +que les bailliages italiens et Uri; mais de renoncer à certaines +agglomérations de territoire, qui dénaturaient plusieurs petits +cantons, tels que ceux d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans +les grandes villes la domination alternative des oligarques et de la +populace, et d'en finir par le gouvernement de la bourgeoisie +moyenne, <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> sans exclusion systématique d'aucune classe; +d'imiter enfin cette politique de transaction entre tous les partis +qui avait rendu le repos à la France. Ces avis, compris par les hommes +éclairés, méconnus par les hommes passionnés, qui forment toujours le +grand nombre, demeuraient sans effet. Toutefois, comme ils tendaient à +ramener la révolution un peu en arrière, la faction oligarchique, +alors opprimée, les accueillait avec plaisir, se berçant d'illusions, +ainsi que faisaient à Paris certains émigrés français, et croyant que, +parce qu'il était modéré, le Premier Consul voulait rétablir l'ancien +régime.</p> + +<span class="sidenote">Difficulté territoriale au sujet de la route du Simplon.</span> + +<p>Une question de territoire ajoutait à cette situation une complication +assez grave. Pendant la Révolution, la Suisse et la France, s'étant en +quelque sorte confondues, avaient passé du système de neutralité à +celui d'alliance offensive et défensive. Dans ce système, on n'avait +pas hésité à concéder à la France, par le traité de 1798, la route +militaire du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers +traités, l'Europe n'avait pas osé réclamer contre cet état de choses, +résultat d'une longue guerre; elle s'était bornée à stipuler +l'indépendance de la Suisse. Le Premier Consul, préférant par système +la neutralité de la Suisse à son alliance, entendait jouir de la route +du Simplon, sans être réduit à emprunter le territoire helvétique, ce +qui était incompatible avec la neutralité; et il avait imaginé pour +cela de se faire donner la propriété du Valais. Ce n'était pas là une +grande exigence, <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> car c'était de la France que la Suisse +tenait le Valais, autrefois indépendant. Mais le Premier Consul ne le +demandait pas sans compensation: il offrait en échange une province +que l'Autriche lui avait cédée par le traité de Lunéville, c'était le +Frickthal, petit pays fort important comme frontière, comprenant la +route des villes forestières, s'étendant depuis le confluent de l'Aar +avec le Rhin jusqu'à la limite du canton de Bâle, et liant par +conséquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant face à la +Forêt-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de convenance +fort grande. Grâce à cet échange, la France, devenue propriétaire du +Valais, n'avait plus besoin du territoire helvétique pour le passage +de ses armées, et on pouvait revenir du système de l'alliance au +système de la neutralité. Les Suisses, tant les unitaires que les +oligarques, déclamaient sur ce sujet, à l'envi les uns des autres. Ils +ne voulaient, à aucun prix, céder le Valais pour le Frickthal. Ils +demandaient d'autres concessions de territoire le long du Jura, +notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions détachées +du Porentruy. C'était leur livrer une partie du département du +Mont-Terrible. Même à ces conditions, ils répugnaient encore à céder +le Valais; et, comme sous les intérêts appelés généraux, se cachent +souvent des intérêts très-particuliers, les petits cantons, redoutant +pour la route du Saint-Gothard la rivalité de celle du Simplon, +poussaient au refus de l'échange proposé. Le Premier Consul avait fait +occuper provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant +<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> du reste prendre aucun parti avant l'arrangement général des +affaires helvétiques.</p> + +<span class="sidenote">Constitution du 29 mai 1801, approuvée par la France et sa +mise en vigueur.</span> + +<span class="sidenote">La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes, +aboutit au triomphe du parti oligarchique.</span> + +<span class="sidenote">Voyage de M. Reding à Paris.</span> + +<span class="sidenote">Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.</span> + +<p>En attendant l'organisation définitive de la Suisse, il avait été +formé un gouvernement temporaire, composé d'un conseil exécutif et +d'un corps législatif peu nombreux. Divers projets de constitution +avaient été rédigés, et secrètement soumis au Premier Consul. +Celui-ci, entre ces divers projets, en avait préféré un, qui lui +semblait conçu dans des vues plus sages, et l'avait renvoyé à Berne +avec une sorte de recommandation. Le gouvernement provisoire, composé +lui-même des patriotes les plus modérés, avait adopté cette +constitution, et l'avait présentée à l'acceptation d'une Diète +générale. Le parti unitaire exalté comptait dans cette Diète une +majorité considérable, cinquante voix sur quatre-vingts. Bientôt il +déclara la Diète constituante, rédigea un nouveau projet dans les +idées de l'unité absolue, et affectant même de braver la France, +proclama le Valais partie intégrante du sol de la Confédération +helvétique. Les représentants des petits cantons se retirèrent, en +déclarant qu'ils ne se soumettraient jamais à une pareille +constitution. Maîtres du gouvernement provisoire, les patriotes +modérés, en voyant ce qui se passait, se concertèrent avec le ministre +de France Verninac, et prirent un arrêté par lequel ils cassèrent la +Diète, pour avoir excédé ses pouvoirs, et s'être faite assemblée +constituante lorsqu'elle n'était point appelée à l'être. Ils mirent +eux-mêmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et +procédèrent <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> à l'élection des autorités qu'elle instituait. +Ces autorités étaient le sénat, le petit-conseil, et le landamman. Le +sénat se composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil, +qui se composait de sept, et le landamman, qui était le chef de la +république. Le sénat ne nommait pas seulement ces deux autorités, il +les conseillait aussi. Comme les patriotes modérés avaient sur les +bras les unitaires exaltés, qu'on venait de disperser en cassant la +Diète, ils furent obligés de ménager le parti contraire, celui des +oligarques. Ils choisirent dans son sein les hommes les plus sages, +pour se les adjoindre, et les comprirent dans le sénat. Ils les +mêlèrent avec les révolutionnaires, de manière à conserver la majorité +à ces derniers. Mais, dans leur irritation, cinq des révolutionnaires +choisis refusèrent d'accepter. La majorité se trouvait dès lors +changée d'une manière d'autant plus fâcheuse, que le sénat, une fois +formé, devait se compléter lui-même. Il se compléta en effet, et dans +le sens des oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et +opter entre deux candidats, M. Reding, qui était le chef des +oligarques, et M. Dolder, qui était le chef des révolutionnaires +modérés, M. Reding l'emporta d'une voix. M. Dolder était un homme +sage, capable, mais d'une énergie médiocre. M. Reding était un ancien +officier, peu éclairé, mais énergique, ayant servi dans les troupes +suisses à la solde des puissances étrangères, et fait avec +intelligence, en 1798, la guerre des montagnes contre l'armée +française. Il était du petit canton de Schwitz, <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> et le chef de +cette famille privilégiée, qui disposait de tous les grades dans le +régiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse avaient adopté +cette espèce de chef de clan, et lui avaient donné leur confiance. +Tout rude qu'il était, M. Reding ne manquait pas d'une certaine +finesse; il était flatté de sa nouvelle dignité, et tenait à la +conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la +volonté de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre +brusquement à Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que +le parti des oligarques était le parti des honnêtes gens, qu'il +fallait le souffrir au pouvoir, permettre qu'il y fît ses volontés, et +qu'à ces conditions on aurait une Suisse dévouée à la France. Le +Premier Consul reçut M. Reding avec égards, et l'écouta avec quelque +attention. M. Reding affecta de se montrer dépourvu de préjugés, et +plutôt militaire qu'oligarque; il parut flatté d'approcher le premier +général des temps modernes, et disposé comme lui à se mettre au-dessus +des passions de parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient +être acceptés, sauf à voir si la conduite répondrait aux promesses. +D'après ces accommodements, le sénat devait être porté à trente +membres, et le choix des cinq nouveaux membres fait exclusivement +parmi les patriotes. On devait choisir également parmi eux un second +landamman, alternant avec le premier dans l'exercice du pouvoir. Des +commissions cantonales, composées de moitié par le sénat et par les +cantons eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> devaient être chargées de donner à chacun +d'eux la constitution qui lui conviendrait. Il était, en outre, +accordé que l'Argovie et le pays de Vaud resteraient détachés de +Berne; et en revanche, que les agglomérations de territoires qui +avaient défiguré certains petits cantons, seraient révoquées. Sous +toutes ces réserves, le Premier Consul promit de reconnaître la +Suisse, de la replacer en état de neutralité perpétuelle, et d'en +retirer les troupes françaises. Pour lui assurer la route militaire +qu'il demandait, on démembra le Valais, en cédant à la France la +portion qui est sur la rive droite du Rhône. La France, en échange, +s'obligeait à céder le Frickthal, plus un arrondissement de territoire +du côté du Jura. M. Reding partit rempli d'espérance, croyant avoir +acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire désormais en +Suisse tout ce qu'il voudrait.</p> + +<span class="sidenote">À peine retourné en Suisse, M. Reding se livre au parti +oligarchique, et le favorise exclusivement.</span> + +<p>Mais à peine ce chef des oligarques était-il arrivé à Berne, +qu'entraîné par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait +être, sous de telles influences, et avec des idées de gouvernement +aussi peu arrêtées que les siennes. On ajouta au sénat cinq nouveaux +membres pris dans le sein du parti patriote, et on donna un collègue à +M. Reding, chargé d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman, +collègue qui ne fut point M. Dolder lui-même, mais M. Rugger, +personnage considérable parmi les révolutionnaires modérés. Ces +nouveaux choix qui, dans le petit conseil, chargé du pouvoir exécutif, +procurèrent la majorité au parti de la révolution, <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> la +laissèrent dans le sénat au parti oligarchique. De plus M. Reding, +étant landamman pour cette année, composa les autorités dans les +intérêts de son parti. Il envoya soit à Vienne, soit dans les autres +cours, des agents dévoués à la contre-révolution, avec des +instructions hostiles à la France, et bientôt connues d'elle. M. +Reding notamment demandait qu'on accréditât auprès de lui des +représentants de toutes les puissances, pour le seconder contre +l'influence du chargé d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent +au dehors qu'il n'osa pas remplacer fut M. Stapfer, ministre à Paris, +homme respectable, dévoué à sa patrie, ayant su obtenir la confiance +du gouvernement français, et à ce titre difficile à révoquer. M. +Reding avait promis de laisser indépendants le pays de Vaud et +l'Argovie; et cependant de toute part couraient des pétitions pour +provoquer la restitution de ces provinces au canton de Berne. Malgré +la promesse d'affranchir les bailliages italiens, Uri demandait tout +haut, et avec menace, qu'on lui rendît la vallée Levantine. Les +commissions cantonales, chargées de rédiger les constitutions +particulières de chaque canton, étaient, excepté deux ou trois, +composées dans un esprit contraire au nouvel ordre de choses, et +favorable au rétablissement de l'ancien. Il n'était plus question du +Valais ni de la route promise à la France. Enfin les Vaudois, voyant +la contre-révolution imminente, s'étaient insurgés, et, plutôt que de +se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient leur réunion +à la France.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> <span class="sidenote">Le Premier Consul n'ayant plus à ménager le +gouvernement suisse, proclame l'indépendance du Valais.</span> + +<span class="sidenote">Le parti révolutionnaire modéré s'empare de nouveau du +pouvoir.</span> + +<p>Ainsi la malheureuse Helvétie, livrée un an auparavant aux +extravagances des unitaires absolus, était en proie cette année aux +tentatives contre-révolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul +prit alors son parti quant au Valais; il déclara qu'il le détachait de +la confédération, et lui rendait son ancienne indépendance. C'était +évidemment la meilleure solution, car en partageant cette grande +vallée, pour donner une rive à la Suisse, une autre à la France, on +allait contre la nature des choses; en la laissant tout entière à la +Suisse, en y créant une route et des établissements militaires +français, on rendait la neutralité helvétique impossible. Quand il +apprit cette résolution, M. Reding éclata, soutint que le Premier +Consul avait manqué à ses promesses, ce qui était faux, et proposa au +petit conseil une lettre tellement violente, que le petit conseil +recula d'effroi. La situation n'était plus tenable entre les +oligarques des grands et des petits cantons, travaillant à +reconstruire l'ancien régime, et les révolutionnaires soulevés dans le +pays de Vaud, pour obtenir la réunion à la France. M. Dolder et ses +amis du petit conseil se réunirent. Dans ce petit conseil, chargé du +pouvoir exécutif, ils étaient six contre trois. Ils profitèrent de +l'absence de M. Reding, qui s'était rendu pour quelques jours dans les +petits cantons, cassèrent tout ce qui avait été fait par lui, +annulèrent les commissions cantonales, et appelèrent à Berne une +assemblée de notables, composée de quarante-sept individus, choisis +parmi les hommes les plus respectables et les plus modérés de toutes +<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29 +mai, recommandée par la France, y apporter les modifications jugées +indispensables, et organiser immédiatement les autorités publiques +d'après cette même constitution.</p> + +<span class="sidenote">Déposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits +cantons.</span> + +<span class="sidenote">Les modérés, pour donner une satisfaction au pays, +demandent la retraite des troupes françaises.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul y consent.</span> + +<span class="sidenote">Les modérés restent en Suisse livrés à leurs seules +forces.</span> + +<p>Pour ôter aux oligarques l'appui du sénat, dans lequel ils avaient la +majorité, on prononça la suspension de ce corps. À cette nouvelle, M. +Reding accourut, et protesta contre les résolutions prises. Mais privé +de l'appui du sénat, qui était suspendu, il se retira, déclarant qu'il +ne renonçait pas à sa qualité de premier magistrat, et se transporta +dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le +considéra comme démissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la +charge de premier landamman. Ainsi la Suisse, arrachée tour à tour aux +mains des unitaires absolus, et à celles des oligarques, se trouvait, +par une suite de petits coups d'État, replacée dans les mains des +révolutionnaires modérés. Malheureusement ces derniers n'avaient pas à +leur tête, comme les modérés français quand ils firent le 18 brumaire, +un chef puissant, pour donner à la sagesse l'appui de la force. +Cependant éclairés par les événements, les partisans de la révolution, +quelle que fût leur nuance, étaient disposés à s'entendre, et à +prendre pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant +certains changements. Mais M. Reding travaillait à soulever les petits +cantons, et la nécessité de recourir à un bras puissant, hors de +Suisse, puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, était à peu près +inévitable. Quelque évidente que fût cette <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> nécessité, +personne toutefois n'osait l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans +l'intervention de la France leur ruine assurée, faisaient aux +révolutionnaires un crime de vouloir cette intervention. Ceux-ci, pour +ne pas fournir un tel grief à leurs adversaires, la repoussaient +hautement. Enfin le Premier Consul lui-même, désirant épargner des +inquiétudes à l'Europe, était décidé, à moins d'événements +extraordinaires, à ne pas compromettre les troupes françaises dans les +troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille Français fussent +répandus au milieu des Alpes, jamais nos généraux n'avaient obtempéré +aux réquisitions des divers partis, et nos soldats assistaient l'arme +au bras à tous ces désordres. Leur immobilité devint même un sujet de +reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence de raison, que +la paix générale régnant en Europe, l'armée française n'ayant pas à +les défendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les défendre +contre les soulèvements intérieurs, ils ne recueillaient d'autre fruit +de sa présence que la peine de la nourrir, et le désagrément d'une +occupation étrangère. La retraite de nos troupes devint bientôt une +sorte de satisfaction patriotique, que les modérés se crurent obligés +d'accorder à tous les partis; et ils la demandèrent au Premier Consul, +pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection dans les +montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait d'autant +plus nécessaire d'accorder la satisfaction demandée, que la séparation +du Valais, définitivement résolue, était un sensible déplaisir pour +le cœur <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> des patriotes suisses. Le Premier Consul consentit +à l'évacuation, voulant donner au parti modéré l'appui moral le plus +entier, mais au fond redoutant beaucoup l'expérience qu'on allait +faire. Les ordres d'évacuation furent immédiatement expédiés. Il resta +trois mille hommes de troupes suisses à la disposition du nouveau +gouvernement. On laissa, en outre, tout près de la frontière, les +demi-brigades helvétiques au service de France, et on espéra s'en +tirer ainsi sans recours ultérieur à notre armée. Un calme momentané +fit place à ces agitations. La constitution du 29 mai, adoptée avec +certaines modifications, fut partout acceptée. Les petits cantons +seuls refusèrent de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils +paraissaient vouloir se tenir tranquilles, du moins pour le moment.</p> + +<p>La séparation du Valais s'accomplit sans difficulté. Ce pays fut +constitué de nouveau en petit État indépendant, sous la protection de +la France et de la République italienne. La France, pour unique marque +de suzeraineté, s'y réserva une route militaire, qu'elle devait +entretenir à ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route +fut déclarée exempte de toute espèce de péage, ce qui était pour le +pays un immense bienfait. En ouvrant le Simplon, en y créant la grande +chaussée qui le traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un +don magnifique, et qui valait assurément le prix qu'elle en exigeait.</p> + +<span class="sidenote">Les affaires suisses demeurées en suspens, sans que +l'Europe ose s'en mêler.</span> + +<p>Les affaires suisses demeurèrent donc en suspens. <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Les +oligarques, d'abord joyeux de la retraite des troupes françaises, en +furent bientôt alarmés. Ils craignaient, en perdant des maîtres +incommodes, d'avoir perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas +probable de nouvelles convulsions révolutionnaires. C'étaient, il est +vrai, les plus sages qui raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant +de renverser encore une fois le gouvernement des patriotes modérés, +souhaitaient ardemment que l'évacuation fût définitive, et par +l'intermédiaire de leurs agents secrets ils firent supplier les +diverses cours de ne plus permettre que les troupes françaises +rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils, tolérer la +continuation de leur présence, comme suite de la guerre; mais il +fallait considérer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation +d'un territoire indépendant, garanti par toute l'Europe.</p> + +<p>Le Premier Consul connaissait leurs menées, car les correspondances du +landamman Reding venaient d'être découvertes, et envoyées à Paris. +Mais il s'en montra peu ému: il s'expliqua même sur ce sujet +librement, et sans contrainte, comme il avait coutume de faire en +toute occasion. Il dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il +préférait la paix générale à la conquête d'un pareil territoire; mais +qu'il n'y souffrirait pas un gouvernement ennemi de la France; que sur +ce point ses résolutions étaient irrévocables.</p> + +<p>En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercèrent +quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et +Wyndham, qui cherchait <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> en toutes choses de nouveaux griefs +contre la France. En Autriche, en Prusse, on était beaucoup trop +occupé des arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mêler des +affaires de l'Helvétie. On avait un trop grand besoin de la faveur du +Premier Consul, pour songer à lui donner même un déplaisir. M. de +Cobentzel, à Vienne, poussa le soin jusqu'à montrer à notre +ambassadeur, M. de Champagny, tout ce que lui écrivait le parti +Reding, et les réponses décourageantes qu'il faisait aux vives +instances de ce parti. La Russie, parfaitement éclairée sur les vues +du Premier Consul, comprit que les troubles de la Suisse étaient pour +lui un embarras dont il voudrait être sorti, bien plus qu'une occasion +artificieusement préparée pour se procurer un territoire ou une +influence de plus.</p> + +<span class="sidenote">Affaires de l'Allemagne.</span> + +<p>Quelque graves que fussent en elles-mêmes les affaires suisses, +quelque graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes étaient +ramenées sur le sol helvétique, elles ne pouvaient, dans le moment, +détourner des affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu +précédemment que la cession de la rive gauche du Rhin à la France +avait laissé sans États une foule de princes, et qu'on était convenu à +Lunéville de les indemniser, en sécularisant les principautés +ecclésiastiques, dont la vieille Allemagne était couverte. C'était +l'occasion forcée d'un remaniement général du territoire germanique. +Une telle question ne laissait pas d'attention pour d'autres, chez la +plupart des cours du Nord.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> <span class="sidenote">Usage que l'Autriche veut faire de la paix.</span> + +<span class="sidenote">Ses prétentions dans l'affaire des indemnités germaniques.</span> + +<p>L'Autriche, épuisée par une longue lutte, cherchait à réparer ses +finances délabrées, et à relever le crédit de son papier-monnaie. +L'archiduc Charles avait gagné toute l'influence qu'avait perdue M. de +Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, était partisan +déclaré de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'était +acquise sur les bords du Rhin, en combattant les généraux Jourdan et +Moreau, s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le +général Bonaparte, et il n'était pas tenté de l'essayer de nouveau +contre ce redoutable adversaire. Des motifs plus élevés encore +influaient sur ses dispositions politiques. Il voyait sa maison ruinée +par deux guerres longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu +plus de part que la raison, et il se disait que l'Autriche assez +heureuse, quoique battue, pour trouver dans l'acquisition des États +Vénitiens un dédommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais, +perdrait peut-être, à une troisième guerre, les États Vénitiens +eux-mêmes, et ces derniers sans compensation. Ce prince, devenu +ministre, s'appliquait à former une armée, qui fût mieux organisée et +moins coûteuse que celles qu'on avait, depuis dix ans, vainement +opposées à l'armée française. L'empereur, esprit sage, plus solide que +brillant, partageait les opinions de l'archiduc, et ne songeait qu'à +tirer le meilleur parti possible de l'affaire des indemnités. Il +espérait y trouver une conjoncture favorable pour réparer les derniers +revers de sa maison.</p> + +<span class="sidenote">Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution +territoriale de l'Allemagne.</span> + +<p>La Prusse, qui s'était séparée, en 1795, de la <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> coalition, +pour faire à Bâle sa paix avec la République française, qui, depuis +cette époque, avait rétabli ses finances au moyen de la neutralité, et +gagné de nouvelles provinces à la suite du dernier soulèvement de la +Pologne, la Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de +l'Église germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre +d'agrandissement qu'elle préférait à tout autre. Elle avait un roi +fort jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix à passer pour +honnête, qui l'était en effet, mais qui aimait infiniment les +acquisitions de territoire, à condition toutefois de ne pas les +acheter par la guerre. Du reste, on possédait un singulier moyen pour +tout expliquer en Prusse d'une manière honorable. Les actes +équivoques, d'une honnêteté contestable, étaient attribués à M. +d'Haugwitz, auquel on imputait ordinairement tout ce qu'on ne savait +comment justifier, et qui se laissait immoler de bonne grâce à la +réputation de son roi. Cette cour, ayant des lumières et peu de +préjugés, avait su vivre tolérablement avec la Convention et le +Directoire, très-bien avec le Premier Consul. À l'avénement de ce +dernier, elle avait montré un instant la volonté de s'interposer entre +les puissances belligérantes, pour les forcer à la paix; et depuis que +le Premier Consul les y avait forcées à lui seul, elle faisait au +moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait sans cesse, et +lui laissait entrevoir pour l'avenir un traité d'alliance offensive +et défensive, moyennant qu'on la favorisât <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> dans le partage +des dépouilles de l'Église germanique.</p> + +<span class="sidenote">La Russie, désintéressée dans les affaires de l'Allemagne, +voudrait cependant y jouer un rôle.</span> + +<p>La Russie, désintéressée dans la question territoriale qui s'agitait +en Allemagne, n'était ni appelée, ni autorisée à s'en mêler par le +traité de Lunéville; mais elle y aurait volontiers joué un rôle. Être +pris pour arbitre eût flatté la vanité du jeune empereur, vanité qui +commençait à percer sous une modestie et une ingénuité apparentes. Ce +prince s'était d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient porté +au trône, à travers une affreuse catastrophe; c'étaient le comte +Pahlen et le comte Panin. Mais son honnêteté et son orgueil +souffraient également d'un tel joug. Il lui en coûtait d'avoir à ses +côtés des hommes qui lui rappelaient d'horribles souvenirs; il était +humilié d'avoir des ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous +avons déjà dit qu'entouré des compagnons de son premier âge, MM. de +Strogonoff, Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mûr M. de +Kotschoubey, il lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de +l'empire. Il avait profité d'une occasion offerte par le caractère +impérieux du comte Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait +fait autant à l'égard du comte Panin, et il avait introduit M. de +Kotschoubey dans le cabinet. Pour vice-chancelier, il venait de +prendre un personnage ancien dans le gouvernement russe, le prince +Kurakin, homme d'état d'humeur facile, aimant l'éclat du pouvoir, et +prêtant complaisamment son nom, connu de l'Europe, aux quatre ou +<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> cinq jeunes gens qui commençaient à gouverner secrètement +l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de vingt-quatre +années, et de quelques seigneurs russes et polonais du même âge, on +s'était fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de singulières +idées sur toutes choses. Paul I<sup>er</sup>, Catherine elle-même, y étaient +considérés comme des princes barbares et sans lumières. Le partage de +la Pologne était regardé comme un attentat; la guerre à la Révolution +française, comme le résultat de préjugés aveugles. La Russie devait à +l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protéger les +faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre à se +renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux +à respecter dans leur lutte les intérêts des nations. Heureuses +prétentions, nobles pensées, si elles avaient été sérieuses; si elles +n'avaient pas ressemblé à ces velléités libérales de la noblesse +française, élevée à l'école de Voltaire et de Rousseau, parlant +humanité, liberté, jusqu'au jour où la Révolution française vint lui +demander de conformer ses actes à ses théories! Alors ces grands +seigneurs philosophes devinrent les émigrés de Coblentz. Toutefois, de +même qu'il y eut en France une minorité de la noblesse, fidèle +jusqu'au bout à ses premiers sentiments, de même dans ces jeunes +gouvernants de la Russie, deux se distinguaient par des vues plus +arrêtées, par un caractère plus sérieux, c'étaient M. de Strogonoff et +le prince Adam de Czartoryski. M. de Strogonoff annonçait un esprit +solide et sincère. Le prince Czartoryski, appliqué, instruit, grave +<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> à vingt-cinq ans, ayant pris sur Alexandre une sorte +d'ascendant, était plein des sentiments héréditaires de sa famille, +c'est-à-dire du désir de relever la Pologne; et il s'efforçait, comme +on le verra bientôt, de faire aboutir à ce but les combinaisons de la +politique russe. Ces jeunes gens, avec les penchants qui les +animaient, devaient être jaloux de commencer en Allemagne cet +arbitrage équitable et souverain, qui les séduisait si fort. L'habile +Autriche avait bien su démêler leurs dispositions, et avait songé à +s'en servir. Apercevant clairement la prédilection du Premier Consul +pour la Prusse, elle s'était tournée du côté de l'empereur Alexandre; +elle le flattait, et lui offrait le rôle d'arbitre dans les affaires +d'Allemagne. Ce n'était pas l'ambition qui manquait au czar pour +saisir un tel rôle; mais il n'était pas facile de s'en emparer en +présence du général Bonaparte, qu'un traité formel investissait du +droit et du devoir de se mêler de la question des indemnités +germaniques, et qui n'était pas homme à laisser faire aux autres ce +qu'il lui appartenait de faire lui-même. Aussi l'empereur Alexandre, +quoique impatient de figurer sur la scène du monde, montrait-il une +réserve méritoire à son âge, surtout avec les sentiments ambitieux qui +remplissaient son cœur.</p> + +<span class="sidenote">Ce qu'étaient les indemnités germaniques.</span> + +<p>Il faut pénétrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des +indemnités germaniques. Cette affaire entamée au congrès de Rastadt, +après la paix de Campo-Formio, abandonnée par suite de l'assassinat +de nos plénipotentiaires et de la seconde coalition, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> reprise +depuis la paix de Lunéville, souvent commencée, jamais terminée, était +une grave question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi, +ne sachant comment la résoudre. Elle ne pouvait être résolue que par +la ferme volonté du Premier Consul, car il était impossible que +l'Allemagne y suffît à elle seule.</p> + +<span class="sidenote">Pertes des princes allemands à la rive gauche du Rhin.</span> + +<p>Par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, la rive gauche du +Rhin était devenue notre propriété, depuis le point où ce beau fleuve +sort du territoire suisse, entre Bâle et Huningue, jusqu'à celui où il +entre sur le territoire hollandais, entre Émerick et Nimègue. (Voir la +carte n<sup>o</sup> 20.) Mais par la cession de cette rive à la France, des +princes allemands, de tout rang et de tout état, tant héréditaires +qu'ecclésiastiques, avaient fait des pertes considérables en +territoire et en revenu. La Bavière s'était vu enlever le duché de +Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le duché de Juliers. Le Wurtemberg, +Baden, avaient été privés de la principauté de Montbéliard et autres +domaines. Les trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves, +de Cologne étaient presque restés sans États. Les deux Hesses avaient +perdu plusieurs seigneuries; l'évêque de Liége, l'évêque de Bâle, +avaient été complétement dépossédés de leurs évêchés. La Prusse avait +été obligée de renoncer, au profit de la France, au duché de Gueldre, +à une partie de celui de Clèves, et à la petite principauté de +Mœurs, territoires situés sur le cours inférieur du Rhin. Enfin une +foule de princes de second et troisième ordre avaient vu disparaître +<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> leurs principautés et leurs fiefs impériaux. Ce n'étaient pas +là toutes les dépossessions amenées par la guerre. En Italie, deux +archiducs d'Autriche avaient été forcés de renoncer, l'un à la +Toscane, l'autre au duché de Modène. En Hollande, la maison +d'Orange-Nassau, alliée de la Prusse, avait perdu le stathoudérat, +plus une assez grande quantité de biens personnels.</p> + +<span class="sidenote">L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en +Allemagne les archiducs italiens et la famille de Nassau.</span> + +<p>D'après les règles de la stricte justice, les princes allemands +auraient dû être seuls dédommagés sur le territoire germanique. Des +archiducs, oncles ou frères de l'empereur, ayant depuis long-temps la +qualité de princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des +établissements en Allemagne, aucun, sinon d'être les parents de +l'empereur. Or, c'était l'empereur qui avait poussé la malheureuse +Allemagne à la guerre, qui l'avait exposée ainsi à des pertes +considérables de territoire, et il venait la forcer d'indemniser ses +propres parents, entraînés eux aussi, contre leur gré, à prendre part +à cette guerre folle et mal conduite! On en pouvait dire autant du +stathouder. Si ce prince avait perdu ses États, ce n'était pas à +l'Allemagne à payer les fautes qu'on lui avait fait commettre. Mais le +stathouder était le beau-frère du roi de Prusse, et ce roi, ne voulant +pas faire pour sa famille, moins que l'empereur pour la sienne, +demandait que la maison d'Orange-Nassau fût indemnisée en Allemagne. +Il fallait donc, outre les princes allemands, dédommager encore les +archiducs privés de leurs États en Italie, les Orange-Nassau <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +dépossédés du stathoudérat. On avait demandé à la France, au traité de +Lunéville, et, antérieurement, au traité de Campo-Formio, de consentir +à ce que les archiducs reçussent un établissement en Allemagne. La +Prusse au congrès de Bâle, et l'Angleterre au congrès d'Amiens, +avaient exigé que le stathouder fût indemnisé, sans désignation de +lieu, mais avec l'intention avouée de choisir ce lieu dans l'étendue +du territoire germanique. La France, qui n'avait à considérer les +indemnités que du point de vue de l'équilibre général, la France à qui +peu importait que ce fût un évêque ou un prince de Nassau qui se +trouvât établi à Fulde, que ce fût un archevêque ou un archiduc qui se +trouvât établi à Salzbourg, avait dû y consentir.</p> + +<p>Le traité de Lunéville ayant été ratifié par la Diète, la charge que +l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique était +acceptée, avec regret, mais d'une manière formelle. Les traités de +Bâle et d'Amiens, qui stipulaient une indemnité pour le stathouder, +étaient, il est vrai, étrangers à la confédération; mais l'Angleterre, +avec l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la +Prusse, avec sa puissance sur la Diète, assurées d'ailleurs l'une et +l'autre du concours de la France, n'avaient pas de refus à craindre, +en réclamant une indemnité territoriale pour le stathouder. Il était +donc convenu, d'un consentement à peu près unanime, que le stathouder, +comme les deux archiducs italiens, auraient leur part des évêchés +sécularisés. Pour indemniser ces princes allemands, italiens, +<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> hollandais, il ne manquait certainement pas de beaux domaines +en Allemagne. Il y en avait beaucoup, et de très-considérables, soumis +au régime ecclésiastique. En les sécularisant, on pouvait trouver de +vastes champs, couverts d'habitants, féconds en revenus, pour fournir +des États à toutes les victimes de la guerre.</p> + +<span class="sidenote">Valeur approximative des territoires ecclésiastiques.</span> + +<p>Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en +habitants, en revenus, de la totalité des principautés allemandes +susceptibles de sécularisation. La paix de Westphalie en avait déjà +sécularisé un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un +sixième environ de l'Allemagne proprement dite, tant en étendue qu'en +population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du +temps, fort incomplètes et fort contestées, il pouvait s'élever à 13 +ou 14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait +considérer cette somme comme le revenu total des principautés dont il +est ici question. C'était le revenu, déduction faite des frais de +perception et d'administration, déduction faite aussi d'une foule de +bénéfices ecclésiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui +n'étaient pas compris dans le produit net que nous venons d'énoncer, +et qui devaient par la sécularisation appartenir au nouveau +possesseur: c'est-à-dire que, si on calculait le produit de ces pays +comme on calculait en France en 1803, et comme on calcule bien plus +rigoureusement aujourd'hui, on serait conduit à une estimation trois +ou quatre fois plus considérable, par conséquent à 40 ou <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> 50 +millions de florins (100 ou 120 millions de francs).</p> + +<span class="sidenote">Énumération des principautés ecclésiastiques, propres à +être sécularisées.</span> + +<p>Il est donc impossible de préciser au juste la valeur de ces États, +autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixième environ de +l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour +montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces +florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confédération. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) En commençant par l'orient et le midi de +l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les évêchés de Trente et de +Brixen, que l'Autriche considérait comme lui appartenant, et que par +ce motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des +indemnités germaniques, mais qui avaient été rangés malgré elle au +nombre des biens disponibles. On variait dans l'évaluation de leur +produit depuis 200,000 florins jusqu'à 900,000. En passant du Tyrol en +Bavière, se présentait le superbe évêché de Salzbourg, aujourd'hui +l'une des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne, +comprenant la vallée de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000 +florins, selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats +excellents, tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'évêché +de Salzbourg était comprise la prévôté de Berchtolsgaden, précieuse +par le produit du sel. En entrant tout à fait en Bavière, on +rencontrait sur le Lech l'évêché d'Augsbourg, sur l'Isar celui de +Freisingen, enfin, au confluent de l'Inn et du Danube, celui de +Passau, tous trois fort enviés par la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Bavière, dont ils +auraient avantageusement complété le territoire, produisant ensemble +800,000 florins, et comme d'usage très-diversement évalués par les +prétendants qui se les disputaient. De l'autre côté du Danube, +c'est-à-dire en Franconie, se trouvait le riche évêché de Wurtzbourg, +dont les évêques avaient autrefois ambitionné le titre de ducs de +Franconie, et étaient assez opulents pour bâtir à Wurtzbourg un palais +presque aussi beau que celui de Versailles. On estimait ce bénéfice à +1,400,000 florins de revenu, et avec l'évêché de Bamberg, qui était +contigu, à plus de 2 millions. C'était le lot qui pouvait le mieux +arrondir le territoire de la Bavière en Franconie, et la dédommager de +ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot, à cause de sa valeur et +de sa contiguïté avec les marquisats d'Anspach et de Bareuth. On peut +citer encore l'évêché d'Aichstedt, dans la même province, +très-inférieur aux deux précédents, mais néanmoins fort considérable.</p> + +<p>Il restait la partie des archevêchés de Mayence, de Trèves, de +Cologne, située à la droite du Rhin, archevêchés et électorats à la +fois, formant un revenu difficile à évaluer. Il restait les portions +de l'électorat de Mayence, enclavées en Thuringe, telles qu'Erfurth, +et le territoire de l'Eischsfeld, puis en descendant vers la +Westphalie, le duché même de Westphalie, dont le revenu était estimé à +4 ou 500,000 florins, les évêchés de Paderborn, d'Osnabruck, +d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir produire 400,000 florins +chacun, et enfin le vaste évêché <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> de Munster, le troisième de +l'Allemagne en revenu, le plus étendu en territoire, rapportant, +disait-on, alors 1,200,000 florins.</p> + +<p>Si l'on joint à ces archevêchés, évêchés et duchés, au nombre de +quatorze, à ces restes d'anciens électorats ecclésiastiques, les +débris des évêchés de Spire, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance, +quantité de riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on +voulait, non pas séculariser, mais incorporer aux États voisins (ce +qui s'appelait alors <i>médiatiser</i>), on aura une idée à peu près exacte +de tous les biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux +princes séculiers les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on +n'avait pas prétendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui à +eux trois demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il +n'eût pas été nécessaire de supprimer toutes les principautés +ecclésiastiques, et qu'on aurait pu épargner à la Constitution +germanique le coup destructeur dont elle fut bientôt frappée.</p> + +<p>C'était, en effet, porter à cette constitution une atteinte profonde +que de séculariser tous les États ecclésiastiques à la fois, car ils y +jouaient un rôle considérable. Quelques détails sont ici nécessaires +pour faire connaître cette vieille constitution, la plus ancienne de +l'Europe, la plus respectable après la constitution anglaise, et qui +allait périr par l'avidité des princes allemands eux-mêmes.</p> + +<span class="sidenote">Ancienne constitution germanique.</span> + +<span class="sidenote">La couronne impériale était élective.</span> + +<span class="sidenote">Cinq électeurs laïques, et trois électeurs +ecclésiastiques.</span> + +<p>L'empire germanique était électif. Quoique depuis long-temps la +couronne impériale ne fût pas <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> sortie de la maison d'Autriche, +il fallait qu'une élection formelle, à chaque changement de règne, la +déférât à l'héritier de cette maison, qui de son plein droit était roi +de Bohème et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de +Carinthie, de Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'élection se +faisait autrefois par sept, et à l'époque dont nous parlons, par huit +princes électeurs. Sur les huit, il y en avait cinq laïques et trois +ecclésiastiques. Les cinq laïques étaient: la maison d'Autriche, pour +la Bohême; l'électeur palatin, pour la Bavière et le Palatinat; le duc +de Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi +d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois électeurs ecclésiastiques +étaient: l'archevêque de Mayence, possédant une partie des deux rives +du Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-même, et les +rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevêque de +Trèves, possédant le pays de Trèves, c'est-à-dire la vallée de la +Moselle, depuis les frontières de l'ancienne France jusqu'à la +jonction de cette rivière avec le Rhin, vers Coblentz; enfin +l'archevêque de Cologne, possédant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn +jusqu'aux approches de la Hollande. Ces trois archevêques, suivant +l'usage général de l'Église, partout où la royauté n'avait pas envahi +les nominations ecclésiastiques, étaient élus par leurs chapitres, +sauf l'institution canonique, réservée au Pape. Les chanoines, +membres de ces chapitres et électeurs de leurs archevêques, étaient +choisis dans la plus <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> haute noblesse allemande. Ainsi, pour +Mayence, ils devaient être membres de la noblesse immédiate, +c'est-à-dire de la noblesse relevant directement de l'empire, et ne +relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses domaines +étaient situés. De la sorte, ni l'archevêque, ni les chanoines chargés +de l'élire, ne pouvaient être des sujets dépendants d'un prince +quelconque, l'empereur excepté. Il fallait cette précaution pour un +aussi grand personnage que l'archevêque électeur de Mayence, qui était +chancelier de la confédération. C'était lui qui présidait la Diète +germanique. Les archevêques électeurs de Trèves et de Cologne +n'avaient plus que le titre d'une ancienne fonction, évanouie avec les +siècles. L'archevêque de Cologne était jadis chancelier du royaume +d'Italie; l'archevêque de Trèves, chancelier du royaume des Gaules.</p> + +<span class="sidenote">Le pouvoir de l'empereur limité par une diète.</span> + +<p>Ces huit princes électeurs décernaient la couronne impériale. Dans la +première moitié du siècle dernier, lors de la guerre de la succession +d'Autriche, on avait voulu les obliger à choisir pour empereur un +prince de Bavière; mais ils étaient revenus bientôt, par une vieille +habitude et un respect traditionnel, à la descendance de Rodolphe de +Habsbourg. D'ailleurs les électeurs catholiques se trouvaient là en +majorité, c'est-à-dire cinq contre trois, et la préférence des +catholiques pour l'Autriche était naturelle et séculaire. L'empire +n'était pas seulement électif, il était, si on peut s'exprimer ainsi +pour un temps sans analogie avec le nôtre, il était représentatif. On +y délibérait sur les affaires de la confédération, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> dans une +diète générale, qui se réunissait à Ratisbonne, sous la direction du +chancelier, archevêque de Mayence.</p> + +<span class="sidenote">Les trois colléges composant la Diète germanique.</span> + +<span class="sidenote">Collége des électeurs.</span> + +<span class="sidenote">Collége des princes.</span> + +<span class="sidenote">Collége des villes.</span> + +<p>Cette diète était composée de trois colléges: le Collége électoral, où +siégeaient les huit électeurs que nous venons de citer; le Collége des +princes, où siégeaient tous les princes laïques ou ecclésiastiques, +chacun d'eux pour le territoire dont il était souverain direct +(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des +principautés qu'elles représentaient à la Diète, quelques-autres au +contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de +Westphalie); enfin le Collége des villes, où siégeaient, au nombre de +quarante-neuf, les représentants des villes libres, presque toutes +ruinées, et n'ayant plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement +délibérant de l'antique Allemagne.</p> + +<span class="sidenote">Manière de délibérer dans les trois Colléges.</span> + +<p>Les formes pour recueillir les voix étaient extrêmement compliquées. +Quand le protocole était ouvert, chacun des trois Colléges votait +séparément. Les électeurs, outre leur représentant dans le Collége des +électeurs, avaient des représentants dans celui des princes, et ils +siégeaient ainsi dans deux colléges à la fois. L'Autriche siégeait +dans le Collége électoral pour la Bohême, dans le Collége des princes +pour l'archiduché d'Autriche. La Prusse siégeait au Collége des +électeurs pour le Brandebourg, au Collége des princes pour Anspach, +Bareuth, etc. La Bavière siégeait au Collége des électeurs pour la +Bavière, au Collége des princes pour <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Deux-Ponts, Juliers, +etc., et ainsi des autres. On ne discutait pas précisément; mais +chaque État, appelé dans un ordre hiérarchique, émettait verbalement +son avis par l'intermédiaire d'un ministre. On recueillait les +opinions plusieurs fois, et chacun avait ainsi le temps de modifier la +sienne. Quand les Colléges étaient d'un sentiment différent, ils +entraient en conférence, et cherchaient à s'entendre. On appelait cela +<i>relation</i> et <i>corrélation</i> entre les Colléges. Ils se faisaient des +concessions les uns aux autres, et finissaient par un avis commun +qu'on appelait <i>conclusum</i>.</p> + +<p>L'importance de ces trois colléges n'était pas égale. Celui des villes +était à peine compté. Autrefois, dans le moyen âge, quand toute la +richesse était concentrée dans les villes libres, elles avaient, en +donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire écouter. Il n'en +était plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient +cessé d'être les centres de la puissance commerciale et financière. +Outre les formes employées à leur égard, formes qui étaient +blessantes, on tenait peu de compte de leur avis. Les électeurs, +c'est-à-dire les grandes maisons, avec leurs voix dans le Collége des +électeurs, avec leurs voix et leur clientèle dans le Collége des +princes, emportaient presque toutes les délibérations.</p> + +<span class="sidenote">Division de l'Allemagne en dix cercles.</span> + +<p>On ne ferait pas connaître cette constitution tout entière, si on ne +disait pas qu'indépendamment de ce gouvernement général, il y avait un +gouvernement local, pour la protection des intérêts particuliers, +<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> et la répartition commune des charges de la confédération. Ce +gouvernement local était celui des cercles. Toute l'Allemagne était +divisée en dix cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'était +guère plus qu'un vain titre, car il comprenait des provinces échappées +depuis long-temps à l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en +était le directeur. Il appelait à délibérer les États qui le +composaient; il exécutait leurs résolutions, et venait au secours des +États menacés de violence. Deux tribunaux d'empire, l'un à Wetzlar, +l'autre à Vienne, rendaient la justice entre ces confédérés si divers, +rois, princes, évêques, abbés, républiques.</p> + +<span class="sidenote">Caractère politique et moral de la Constitution +germanique.</span> + +<p>Telle quelle, cette constitution était un vénérable monument des +siècles. Elle offrait quelques-uns des caractères de la liberté, non +de celle qui protége les individus dans les sociétés modernes, mais de +celle qui protége les États faibles contre les États puissants, en les +admettant à défendre, au sein d'une confédération, leur existence, +leurs propriétés, leurs droits particuliers, et à en appeler de la +tyrannie du plus fort à la justice de tous. Il en naissait un certain +développement d'esprit, une profonde étude du droit des gens, un assez +grand art de manier les hommes dans les assemblées, fort semblable, +quoique avec des apparences différentes, à celui qui se pratique dans +les gouvernements représentatifs existant de nos jours.</p> + +<span class="sidenote">Changements qui devaient résulter des sécularisations dans +la Constitution germanique.</span> + +<span class="sidenote">Transformation du parti protestant et du parti catholique +en parti prussien et en parti autrichien.</span> + +<p>Les sécularisations devaient produire dans cette <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> +constitution un changement considérable. D'abord elles faisaient +disparaître du Collége électoral les trois électeurs ecclésiastiques, +et du Collége des princes un grand nombre de membres catholiques. La +majorité catholique, qui avait été dans ce second Collége de 54 voix +contre 43, allait se changer en minorité, car les princes appelés à +hériter des voix ecclésiastiques étaient presque tous protestants. +C'était un trouble profond apporté à la constitution et à l'équilibre +des forces. Sans doute la tolérance résultant de l'esprit du siècle, +avait enlevé aux mots de parti protestant et de parti catholique leur +ancienne signification religieuse; mais ces mots avaient acquis une +signification politique extrêmement sérieuse. Le parti protestant +signifiait le parti prussien, le parti catholique signifiait le parti +autrichien. Or, ces deux influences se partageaient depuis long-temps +l'Allemagne. On peut dire que la Prusse était dans l'empire le chef de +l'opposition, l'Autriche le chef du parti du gouvernement. +Frédéric-le-Grand, en faisant de la Prusse une puissance de premier +ordre au moyen des dépouilles autrichiennes, avait allumé entre les +deux grandes maisons allemandes une haine violente. Cette haine, un +moment assoupie en présence de la Révolution française, s'était +rallumée bientôt, depuis que la Prusse, se séparant de la coalition, +avait fait sa paix avec la France, et s'était enrichie par sa +neutralité, pendant que l'Autriche s'épuisait pour soutenir seule la +guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que, la guerre finie, +il fallait <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> partager le patrimoine de l'Église, l'avidité des +deux cours avait ajouté de nouveaux ferments à la passion qui les +divisait.</p> + +<span class="sidenote">Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.</span> + +<p>La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des +sécularisations pour affaiblir à jamais l'Autriche. Celle-ci était à +la fin du dix-huitième siècle, comme dans la guerre de Trente-Ans, +comme dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique: +non pas que, dans tous les cas, les protestants fussent portés pour la +Prusse, et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage +au contraire altéraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavière, +catholique fervente, mais sans cesse alarmée des vues de l'Autriche +sur son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, +quoique protestante, était souvent opposée à la Prusse par défiance de +voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en général, l'Autriche +avait pour clients les princes catholiques, et particulièrement les +États ecclésiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait +déférer l'empire; ils se conformaient à son avis dans les assemblées +où se débattaient les affaires générales. Ne levant pas d'armées, ils +laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de +plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison +impériale. L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un +riche <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> bénéfice dans la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique, +qui lui avait été récemment déférée. L'évêque de Munster et +l'archevêque de Cologne étant morts, les chapitres de ces deux siéges +avaient nommé l'archiduc Antoine pour remplacer les prélats défunts. +Comme dans tous les pays aristocratiques, l'Église fournissait ainsi +des dotations aux puînés des grandes familles. La Prusse naturellement +savait mauvais gré aux États ecclésiastiques de donner à l'Autriche +des soldats, des apanages et des voix à la Diète.</p> + +<p>Une fois engagés dans les réformes constitutionnelles, les princes +allemands allaient être amenés à d'autres changements encore, +notamment à la suppression des villes libres et de la noblesse +immédiate.</p> + +<span class="sidenote">Les villes libres, leur origine, leur suppression +inévitable.</span> + +<p>Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De même que les +rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des +seigneurs, de même les empereurs avaient donné aux villes d'Allemagne, +formées par l'industrie et le commerce, une existence indépendante, +des droits reconnus, souvent aussi des priviléges. C'était là ce qui +avait introduit dans cette vaste féodalité allemande, à côté des +seigneurs féodaux, à côté des prêtres souverains portant des couronnes +de comtes ou de ducs, des républiques démocratiques, célèbres par leur +richesse et leur génie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport +des arts, de l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien +mérité de l'Allemagne et de l'humanité entière. <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Toutes ces +villes étaient tombées sous le joug de petites aristocraties locales, +et la plupart se trouvaient déplorablement administrées. Celles dont +le commerce s'était maintenu échappaient à la ruine commune, et +présentaient même des républiques assez prospères. Mais elles étaient +jalousées par les princes voisins, qui cherchaient à les adjoindre à +leur territoire. La Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer +dans ses États Nuremberg, et la Bavière Augsbourg, bien que ces villes +fussent toutes deux fort déchues de leur ancienne splendeur.</p> + +<span class="sidenote">La noblesse immédiate, son origine, son existence +actuellement menacée.</span> + +<p>La noblesse immédiate avait une origine assez semblable à celle des +villes libres, car son titre provenait de la protection impériale +accordée aux seigneurs, trop faibles pour se défendre eux-mêmes. Aussi +était-elle surtout répandue en Franconie et en Souabe, parce qu'à +l'époque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de +cette contrée, se trouvant sans suzerain, s'étaient donnés à +l'empereur. On l'appelait <i>immédiate</i>, parce qu'elle relevait +directement de l'empereur, et non des princes chez lesquels ses +domaines étaient situés. On donnait le même titre d'<i>immédiat</i> à tout +État, ville, fief, abbaye, relevant directement de l'empire. On +appelait <i>médiat</i>, tout État dépendant directement du prince dans le +territoire duquel il se trouvait enclavé. Cette noblesse immédiate, +dont l'obéissance était partagée entre le seigneur local et l'empereur +qu'elle reconnaissait comme son unique suzerain, était fière de cette +vassalité plus relevée, <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> servait dans les armées et dans les +chancelleries impériales, et livrait aux recruteurs autrichiens la +population des bourgs et villages qui lui appartenaient.</p> + +<p>Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent, +souhaitaient la double incorporation à leurs États de la noblesse +immédiate et des villes libres. L'Autriche, assez froide pour le +maintien des villes libres, dont elle convoitait un certain nombre +pour elle-même, était ardente au contraire pour le maintien de la +noblesse immédiate, qu'elle affectionnait d'une manière particulière. +Cependant elle voulait en général la conservation de tout ce qui +pouvait être conservé.</p> + +<span class="sidenote">Caractère de la révolution qui s'opérait en ce moment en +Allemagne.</span> + +<p>De notre point de vue moderne, rien ne doit paraître plus naturel, +plus légitime, que la réunion de toutes ces parcelles de territoire, +villes ou seigneuries immédiates, au corps de chaque État. Cela sans +doute eût mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplacé +en Allemagne ces libertés locales par une liberté générale, +garantissant à la fois toutes les existences et tous les droits. Mais +ces incorporations allaient accroître le pouvoir absolu des rois de +Prusse, des électeurs de Bavière, des ducs de Wurtemberg. À cette +condition, il était permis de les voir avec quelque regret.</p> + +<p>Il y a, dans l'histoire des monarchies européennes, deux révolutions +fort différentes par leur objet et par leur date: la première, au +moyen de laquelle la royauté conquiert sur la féodalité <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> les +petites souverainetés locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences +particulières, pour former un seul État; la seconde, au moyen de +laquelle la royauté, après avoir formé cet État unique, est obligée de +compter avec la nation, et d'accorder une liberté générale, uniforme, +régulière, bien préférable assurément aux libertés particulières de la +féodalité. La France, en 1789, après avoir achevé cette première +révolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en était +encore à la première, et elle ne l'a pas même achevée aujourd'hui. +L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans +l'empire, défendait la vieille constitution germanique, et avec elle +les libertés féodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide +d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse +immédiate, devenait novatrice par ambition, et tendait à donner à +l'Allemagne les formes de la société moderne, c'est-à-dire à +commencer, sans le vouloir, sans le savoir, l'œuvre de la +Révolution française dans le vieil empire germanique.</p> + +<p>Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances étaient +diverses, leurs prétentions territoriales ne l'étaient pas moins.</p> + +<span class="sidenote">Demandes de l'Autriche.</span> + +<p>L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et +sous ce prétexte étendre et améliorer la frontière de ses propres +États. Elle s'occupait peu du duc de Modène, doté depuis long-temps, +par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, du Brisgau (petite +province du pays de Baden) dont il se souciait médiocrement, aimant +mieux jouir tranquillement <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> à Venise de ses immenses +richesses, accumulées à force d'avarice. Mais elle s'occupait +sérieusement de l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de la Toscane. +Elle convoitait pour lui le bel archevêché de Salzbourg, qui aurait +rattaché le Tyrol au corps de la monarchie autrichienne, plus la +prévôté de Berchtolsgaden, enclavée dans l'archevêché de Salzbourg. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) Ces deux principautés lui étaient formellement +promises, mais elle souhaitait obtenir davantage. Elle voulait pour ce +même archiduc l'évêché de Passau, qui assurait à sa maison +l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du +Danube, le superbe évêché d'Augsbourg, s'étendant longitudinalement +sur le Lech, au milieu même de la Bavière, enfin le comté de +Werdenfels<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, et l'abbaye de Kempten, deux possessions placées sur le +penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les sources des +fleuves qui traversent la Bavière, tels que l'Inn, l'Isar, la Loisach, +le Lech. Si on ajoute à cela dix-neuf villes libres en Souabe, plus +douze grandes abbayes immédiates, et si on songe que l'Autriche, +indépendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en Souabe, +avait une foule d'anciennes possessions dans cette contrée, on +comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle +voulait, au moyen de la prétendue indemnité de l'archiduc Ferdinand, +prendre position au milieu de la Bavière par Augsbourg, au-dessus +<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> par Werdenfels et Kempten, au delà par ses possessions de +Souabe, et, en la pressant ainsi dans les serres de l'aigle impérial, +l'amener à lui céder la partie de ses États qu'elle convoitait depuis +long-temps, c'est-à-dire le cours de l'Inn, peut-être même celui de +l'Isar.</p> + +<p>C'était l'une des plus anciennes prétentions de l'Autriche que de +s'étendre en Bavière pour s'y faire une meilleure frontière, et de +prolonger en même temps ses postes dans les Alpes tyroliennes, +jusqu'aux limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar +était le plus cher de ses vœux, et n'aurait pas été le dernier, si +on l'avait satisfait. Pour avoir jusqu'à l'Isar, elle aurait abandonné +à la maison de Bavière Augsbourg (l'évêché et la ville), plus toutes +les possessions autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de +Munich, située sur l'Isar, se trouvant sur la frontière, et ne pouvant +demeurer siége du gouvernement bavarois, Augsbourg aurait été la +nouvelle capitale offerte à l'électeur palatin. Mais c'était absorber +presque la moitié de cet électorat, et refouler entièrement la maison +palatine en Souabe. À défaut de ce rêve beaucoup trop beau, le cours +de l'Inn eût consolé l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possédait que +la partie inférieure de l'Inn, depuis Braunau jusqu'à Passau. Mais, +au-dessus, entre Braunau et les Alpes tyroliennes, c'était la Bavière +qui avait les deux rives de ce fleuve. L'Autriche aurait souhaité +l'Inn dans tout son cours, depuis son entrée en Bavière, à Kufstein, +jusqu'à sa <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> réunion au Danube. Cette ligne aurait embrassé +moins de pays que celle de l'Isar, mais elle était fort belle encore, +et militairement plus solide. C'était toujours par voie d'échange que +l'Autriche se proposait d'acquérir l'une ou l'autre de ces frontières. +Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des indemnités s'agitait +entre les cabinets, d'obséder de ses offres, et, quand elle n'était +pas écoutée, de ses menaces, le malheureux électeur de Bavière, lequel +communiquait sur-le-champ ses anxiétés à ses deux protecteurs +naturels, la Prusse et la France.</p> + +<span class="sidenote">Manière dont l'Autriche veut faire la part des autres +maisons allemandes.</span> + +<p>Voilà comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution +des indemnités. Voici comment elle faisait celle des autres.</p> + +<p>Pour les pertes essuyées par la Bavière à la gauche du Rhin, pertes +qui surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car +cette maison avait perdu le duché de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, +le duché de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de +terres en Alsace, l'Autriche lui assignait deux évêchés en Franconie, +ceux de Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placés pour la Bavière, +puisqu'ils étaient voisins du Haut-Palatinat, mais égalant à peine les +deux tiers de ce qui lui était dû. Peut-être l'Autriche aurait-elle +ajouté à ce lot l'évêché de Freisingen, situé sur l'Isar, tout près de +Munich. À la Prusse, l'Autriche entendait donner un gros évêché au +nord, Paderborn par exemple, peut-être deux ou trois abbayes, comme +Essen et Werden; enfin au stathouder <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> un territoire quelconque +en Westphalie, c'est-à-dire le quart au plus de ce qu'ambitionnait la +maison de Brandebourg, pour elle-même et pour sa parenté. Après avoir +concédé aux deux Hesses, à Baden et au Wurtemberg, quelques dépouilles +du bas clergé, et un certain nombre d'abbayes à la foule des petits +princes héréditaires, lesquels, disait-elle, seraient bien heureux de +prendre ce qu'on leur donnerait, l'Autriche voulait avec les gros +territoires du nord et du centre de l'Allemagne, tels que Munster, +Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les débris des électorats de +Cologne, Mayence et Trèves, conserver les trois électeurs +ecclésiastiques, et sauver par là son influence en empire.</p> + +<p>Sur les trois électorats ecclésiastiques, le premier, celui de +Mayence, venait de passer au coadjuteur du dernier archevêque. Ce +nouveau titulaire, membre de la maison de Dalberg, était un prélat +instruit, spirituel, homme du monde. L'électorat de Trèves appartenait +à un prince saxon, encore vivant, retiré dans l'évêché d'Augsbourg +dont il cumulait le titre avec celui de Trèves, oubliant dans +l'observation assidue des pratiques religieuses, dans l'opulence que +lui procuraient les pensions de sa famille, sa grandeur électorale +perdue. L'électorat de Cologne était devenu vacant par la mort du +titulaire. Les évêchés de Munster, de Freisingen, de Ratisbonne, la +prévôté de Berchtolsgaden, venaient de vaquer aussi. Soit que +l'Autriche fût ou ne fût pas complice des chapitres, elle avait +laissé nommer, en présence d'un <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> commissaire impérial, +l'archiduc Antoine pour évêque de Munster et pour archevêque de +Cologne. La Prusse irritée avait réclamé vivement, disant qu'on +voulait par la nomination de nouveaux titulaires créer des obstacles +aux sécularisations, et empêcher la libre exécution du traité de +Lunéville. Ses réclamations avaient pour but d'empêcher qu'on ne +remplît de la même manière les bénéfices encore vacants de Freisingen, +Ratisbonne et Berchtolsgaden.</p> + +<span class="sidenote">Prétentions contraires de la Prusse.</span> + +<p>On pourrait se faire une idée assez juste des projets de la Prusse, en +prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord +elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane +exagérées du double au moins. On prétendait à Vienne qu'il avait perdu +4 millions de florins en revenu. Cette assertion était fort exagérée; +elle reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts. +Le revenu net perdu par le grand duc était de 2,500,000 florins au +plus. La Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden +égalaient, s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans +ajouter que la Toscane, détachée de la monarchie autrichienne, n'avait +pour celle-ci aucune valeur de position, tandis que Salzbourg, +Berchtolsgaden, Passau, liés au corps même de cette monarchie, lui +donnaient une frontière excellente, et dans les montagnards de +Salzbourg une nombreuse population militaire. On croyait que +l'Autriche y pourrait lever vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait +donc pas de motif fondé pour ajouter au lot de <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> l'archiduc les +évêchés d'Augsbourg, d'Aichstedt, l'abbaye de Kempten, le comté de +Werdenfels, ainsi que toutes les villes libres et les abbayes +demandées en Souabe. Cependant la Prusse insistait moins sur +l'exagération des prétentions de l'Autriche, qu'elle n'insistait sur +la légitimité des siennes. Elle estimait au double de leur valeur +véritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et diminuait de +moitié le prix des territoires qu'elle réclamait en dédommagement. +D'abord elle partageait l'un des désirs de l'Autriche, celui de se +porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle voulait faire en +Franconie ce que l'Autriche cherchait à faire en Souabe; elle y +voulait doubler au moins son territoire. C'était une ambition +constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu de +l'Allemagne, des positions avancées, soit l'une contre l'autre, soit +contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les +États du centre de la confédération. Dans ses premiers élans +d'ambition, la Prusse n'avait pas demandé moins que les évêchés de +Wurtzbourg et de Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de +Bareuth, et destinés dans la pensée de tout le monde à indemniser la +Bavière. Cette prétention avait rencontré de telles objections, +surtout à Paris, qu'il avait fallu y renoncer.</p> + +<p>À défaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu +seulement le duché de Gueldre, une portion du duché de Clèves, la +petite principauté de Mœurs, quelques péages supprimés sur le +Rhin, <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> et les enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cédés à +la Hollande, ce qui représentait 700 mille florins de revenu suivant +la Russie, 1,200 mille suivant la France, la Prusse ne voulait pas +moins qu'une partie du nord de l'Allemagne, c'est-à-dire les évêchés +de Munster, de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes +de l'électorat de Mayence en Thuringe, tels que l'Eichsfeld et +Erfurth, puis enfin en Franconie, où elle n'abdiquait pas ses +prétentions, l'évêché d'Aichstedt et la célèbre ville de Nuremberg.</p> + +<p>Faisant, à l'égard de l'indemnité du stathouder, les mêmes calculs que +l'Autriche à l'égard de l'indemnité du duc de Toscane, elle demandait +pour la maison d'Orange-Nassau un établissement contigu au territoire +prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duché de Westphalie, +le pays de Recklinghausen, les restes des deux électorats de Cologne +et de Trèves, à la droite du Rhin. Il en résultait pour le stathouder, +outre l'avantage d'être adossé à la Prusse, avantage fort grand pour +elle et pour lui, celui d'être placé près de la Hollande, et de +pouvoir y profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe +à la fausseté des évaluations de la Prusse, si on songe qu'après avoir +exagéré jusqu'au double, même au triple, le chiffre de ses pertes, +elle dissimulait dans la même proportion la valeur des objets demandés +en compensation, que, par exemple, elle évaluait à 350 mille florins +l'évêché de Munster, qui, à Paris, d'après les calculs les plus +impartiaux, était <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> évalué à 1,200 mille, qu'elle estimait à +150 mille florins l'évêché d'Osnabruck, qui, à Paris, était estimé 369 +mille, et ainsi du reste, on se fera une idée de la folle exagération +de ses prétentions.</p> + +<span class="sidenote">La Prusse se jette dans les bras de la France.</span> + +<p>Elle se montrait un peu plus généreuse que l'Autriche envers les +princes de second et de troisième ordre, car c'étaient tout autant de +voix protestantes à introduire dans la Diète. Elle était d'avis de +supprimer les électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, de +laisser exister tout au plus celui de Mayence, avec les débris de son +électorat situés à la rive droite du Rhin; de remplacer les deux +électeurs ecclésiastiques supprimés par des électeurs protestants, +pris parmi les princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, même +d'Orange-Nassau, s'il était possible. L'appui que l'Autriche cherchait +auprès de la Russie, la Prusse le cherchait auprès de la France. Elle +offrait, si on la secondait dans ses réclamations, de lier sa +politique à celle du Premier Consul, de s'engager à lui par une +alliance formelle, de garantir tous les arrangements faits en Italie, +tels que la création du royaume d'Étrurie, la nouvelle constitution +donnée à la République italienne, et la réunion du Piémont à la +France. Elle faisait en même temps les plus grands efforts pour amener +à Paris la négociation, que l'Autriche tâchait d'amener à +Saint-Pétersbourg. Elle savait que, hors de Paris, elle n'était pas +très-favorablement jugée; que, dans les cours, on lui reprochait +amèrement d'avoir abandonné la cause de l'Europe pour celle de la +Révolution française; que, si on <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> critiquait les prétentions +de l'empereur, les siennes étaient jugées bien plus sévèrement, car il +leur manquait l'excuse des grandes pertes essuyées par la maison +d'Autriche dans la dernière guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait +d'appui à espérer que du côté de la France; que se prêter au +déplacement de la négociation, ce serait désobliger le Premier Consul, +et accepter des arbitres mal disposés à son égard. Aussi refusa-t-elle +nettement toutes les ouvertures de l'Autriche, qui, en désespoir de +cause, lui offrait de s'entendre à elles deux, de s'accorder l'une à +l'autre la part du lion, en sacrifiant tous les princes de second et +de troisième ordre, et de s'adresser ensuite à Pétersbourg pour +obtenir la consécration du partage qu'elles auraient fait, dans le but +surtout de soustraire l'Allemagne au joug des Français.</p> + +<span class="sidenote">Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous +recours à la France.</span> + +<p>Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous +recours à la France. Au lieu de solliciter à Londres, à Pétersbourg, à +Vienne, à Berlin, ils sollicitaient à Paris. La Bavière, tourmentée +par l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les +uns des autres; les petites familles effrayées de l'avidité des +grandes; les villes libres, menacées d'incorporation; la noblesse +immédiate, exposée au même danger que les villes libres; tous, grands +et petits, républiques ou souverains héréditaires, plaidaient leur +cause à Paris, les uns par l'intermédiaire de leurs ministres, les +autres directement et en personne. Le ci-devant stathouder y avait +envoyé son fils, le <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, +prince distingué, que le Premier Consul avait accueilli avec beaucoup +de faveur. Plusieurs autres princes y étaient venus également. Tous +fréquentaient avec empressement ce palais de Saint-Cloud, où un +général de la République était courtisé à l'égal des rois.</p> + +<span class="sidenote">Singularité du spectacle que les puissances allemandes +présentent au moment des sécularisations.</span> + +<p>Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien +l'inconséquence des passions humaines, et la profondeur des desseins +de la Providence!</p> + +<p>La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre +injuste contre la Révolution française, et elles avaient été vaincues. +La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la +puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du +Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient dès lors sans +États. Il était naturel de les indemniser en Allemagne, et de +n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les +avaient compromis, voulaient indemniser aux dépens de cette +malheureuse Allemagne leurs propres parents, italiens comme les +archiducs, ou hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus +étrange encore, elles voulaient, sous le nom de leurs proches, +s'indemniser elles-mêmes, toujours aux dépens de cette Allemagne, +victime de leurs fautes. Et ces dédommagements, où les +cherchaient-elles? dans les biens mêmes de l'Église; c'est-à-dire que +les défenseurs du trône et de l'autel, rentrés chez eux après s'être +<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> fait battre, entendaient se dédommager d'une guerre +malheureuse en dépouillant l'autel qu'ils étaient allés défendre, et +en imitant la Révolution française qu'ils étaient venus attaquer! Et, +chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils demandaient +au représentant victorieux de cette Révolution, de leur partager ces +dépouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager eux-mêmes!</p> + +<span class="sidenote">Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.</span> + +<p>Le Premier Consul s'inquiétait peu du mouvement qu'on se donnait +autour de lui pour attirer la négociation tantôt ici, tantôt là. Il +savait qu'elle n'aurait lieu qu'à Paris, parce qu'il le voulait ainsi, +et que c'était mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la +signature de la paix générale, il écouta successivement les parties +intéressées: la Prusse, qui ne désirait agir qu'avec lui et par lui; +l'Autriche, qui, tout en cherchant à porter l'arbitrage à Pétersbourg, +ne négligeait rien cependant pour le disposer en sa faveur; la +Bavière, qui lui demandait conseil et appui contre les offres +menaçantes de l'Autriche; la maison d'Orange, qui avait envoyé son +fils à Paris; les maisons de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, qui +promettaient le plus entier dévouement si on voulait les avantager; +enfin, la masse des petits princes qui se réclamaient de leur ancienne +alliance avec la France. Après avoir entendu ces divers prétendants, +le Premier Consul reconnut bientôt que, sans l'intervention d'une +volonté puissante, le repos de l'Allemagne, et, par suite, celui du +continent, <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> resterait indéfiniment en péril. Il se décida donc +à offrir, et en réalité, à imposer sa médiation, mais en présentant +des arrangements qui pussent honorer la justice de la France et la +sagesse de sa politique.</p> + +<p>Rien n'était plus sensé, plus admirable, que les vues du Premier +Consul, à cette époque heureuse de sa vie, où, couvert d'autant de +gloire qu'il en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force +matérielle pour mépriser l'Europe, et se dispenser de recourir à une +politique profondément calculée. Il voyait bien qu'avec les +dispositions peu sûres de l'Angleterre, il fallait songer à prévenir +le danger d'une nouvelle guerre générale; que, dans ce but, il était +urgent de se ménager une alliance solide sur le continent; que celle +de la Prusse était la plus convenable; que cette cour, novatrice par +nature, par origine, par intérêt, avait avec la Révolution française +des affinités, que ne pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se +l'attachant sérieusement, on rendait les coalitions impossibles; car, +au degré de force auquel la France était parvenue, c'était tout au +plus si on oserait l'attaquer, lorsque toutes les puissances seraient +réunies contre elle; mais que, s'il en manquait une seule à la +coalition, et, si la puissance qui manquait, avait passé du côté de la +France, jamais on ne tenterait les chances d'une nouvelle guerre. +Cependant, tout en songeant à s'allier à la Prusse, le Premier Consul +comprenait avec une rare justesse d'esprit, qu'il ne fallait pas la +faire tellement forte qu'elle écrasât <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> l'Autriche, car alors +elle deviendrait à son tour la puissance dangereuse, au lieu d'être +l'alliée utile; qu'il ne fallait lui sacrifier ni les petits princes, +anciens amis de la France, ni les États ecclésiastiques sans +exception, États peu consistants, peu militaires, et préférables comme +voisins à des princes laïques et guerriers; ni enfin les villes +libres, respectables par les souvenirs qu'elles rappelaient, +respectables surtout à titre de Républiques pour la République +française; que sacrifier en même temps à la Prusse tous ces petits +États, héréditaires, ecclésiastiques, républicains, c'était favoriser +la réalisation de cette unité allemande, plus dangereuse pour +l'équilibre européen, si elle se constituait jamais, que toute la +puissance autrichienne ne l'avait été jadis; qu'en faisant pencher, en +un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la +faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au +désespoir, peut-être la précipiter vers sa chute, remplacer alors un +ennemi par un autre, et dans l'avenir préparer à la France une +rivalité avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle +qui l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs +siècles.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul songe à s'adresser à l'intérêt de la +Prusse et à l'orgueil de la Russie, pour faire réussir la +négociation.</span> + +<p>Plein de ces sages pensées, le Premier Consul entreprit d'abord +d'amener la Prusse à des vues modérées. Parvenu à s'entendre avec +elle, il voulait négocier avec les intéressés de second ordre, et les +contenter au moyen d'une juste part d'indemnité; il projetait ensuite +d'ouvrir à Pétersbourg une négociation toute de courtoisie, pour +flatter <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> l'orgueil du jeune empereur qu'il découvrait +parfaitement sous une feinte modestie, et pour le lier par de bons +procédés aux arrangements territoriaux qui seraient arrêtés. Avec le +concours de la Prusse satisfaite, de la Russie flattée, il espérait +rendre inévitable la résignation de l'Autriche, si toutefois on avait +eu soin de ne pas trop l'exaspérer par les arrangements adoptés.</p> + +<span class="sidenote">Premier plan du Premier Consul, et mérite de ce plan.</span> + +<p>Dans des combinaisons aussi compliquées, il fallait s'attendre à +passer par plusieurs projets avant d'arriver au projet définitif. +L'idée du Premier Consul, relativement à la distribution territoriale +de l'Allemagne, avait été d'abord d'éloigner les unes des autres les +trois grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la +Prusse, la France, et de placer entre elles la masse entière de la +Confédération germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait +concédé à l'Autriche, non pas la totalité de ses prétentions, +c'est-à-dire le cours de l'Isar, car il aurait fallu dans ce cas +transporter la maison palatine en Souabe et en Franconie; mais il lui +aurait concédé l'Inn dans tout son cours, c'est-à-dire l'évêché de +Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, le pays compris entre la +Salza et l'Inn, plus les évêchés de Brixen et Trente, situés en Tyrol. +L'Autriche, ainsi dédommagée pour son compte et celui des deux +archiducs, aurait dû renoncer à toute possession en Souabe; elle +aurait été placée en entier derrière l'Inn; elle y aurait été +compacte, et couverte par une frontière excellente; elle eût enfin +trouvé le repos, et l'aurait donné à la Bavière, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> par la +solution de la vieille question de l'Inn.</p> + +<p>De même qu'on aurait fait renoncer l'Autriche à son établissement en +Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse à son établissement en +Franconie, en demandant à celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach +et de Bareuth. Avec ces margraviats et les évêchés contigus de +Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait +dû faire le sacrifice en Souabe, avec les évêchés de Freisingen, +d'Aichstedt, enclavés dans les possessions bavaroises, on eût composé +à la maison palatine un territoire bien arrondi, s'étendant à la fois +en Bavière, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrière +entre la France et l'Autriche. À ce prix la maison Palatine aurait pu +abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duché de Berg, +placé à l'autre extrémité de l'Allemagne, c'est-à-dire vers la +Westphalie. La Prusse, éloignée de la Franconie comme l'Autriche de la +Souabe, aurait été reportée tout à fait au nord. Pour l'y reporter +entièrement, on aurait supprimé l'obstacle qui l'en séparait, +c'est-à-dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait +établi ces deux familles dans les territoires devenus vacants au +centre de l'Allemagne. La Prusse se serait trouvée de la sorte sur les +bords de la Baltique; on lui aurait donné en outre les évêchés de +Munster, d'Osnabruck et d'Hildesheim. Dédommagée ainsi de ses pertes +anciennes et nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duché de +Clèves, dont la partie située à la <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> gauche du Rhin avait passé +à la France, dont la partie située à la rive droite aurait grossi la +masse des indemnités. Alors, déjà séparée de l'Autriche par l'abandon +de la Franconie, elle l'eût été encore de la France par son +éloignement des bords du Rhin.</p> + +<p>Il serait resté dans les duchés vacants de Clèves, de Berg, de +Westphalie, dans les débris des électorats de Cologne, Trèves et +Mayence, dans les enclaves mayençaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans +l'évêché de Fulde, et autres propriétés ecclésiastiques, dans les +débris du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes médiates +ou immédiates répandues par toute l'Allemagne, il serait resté de quoi +composer un État à la maison de Mecklembourg et à celle d'Orange; de +quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la +foule des princes inférieurs. Enfin, dans les siéges d'Aichstedt, +d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi +conserver deux électeurs ecclésiastiques sur trois, ce qui entrait +dans la pensée du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altérer +la constitution germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protéger +l'Église en tout pays.</p> + +<p>Dans ce plan, si profondément conçu, l'Autriche, la Prusse, la France, +étaient établies, les unes fort loin des autres; la Confédération +germanique était réunie en un seul corps, et placée au milieu des +grandes puissances du continent, avec le rôle utile, important, +honorable, de les séparer, et d'empêcher <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> les collisions entre +elles; les États allemands acquéraient une délimitation parfaite; la +constitution germanique était utilement réformée, et point détruite.</p> + +<p>Le plan du Premier Consul, proposé d'abord à la Prusse, ne fut pas +refusé tout de suite. Il convenait à cette puissance de devenir +compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de +l'Allemagne. Son consentement définitif dépendait des quantités qui +lui seraient offertes, lorsqu'on en arriverait à régler les détails du +partage. Mais si les princes du centre de l'Allemagne, dont les États +ne reposaient dans le moment que sur la volonté mobile des +négociateurs, pouvaient être facilement transportés au nord ou au +midi, au couchant ou au levant, il devait en être autrement pour deux +princes, confinés à l'extrémité septentrionale de la Confédération, +comme les princes de Mecklembourg, solidement établis au milieu de +sujets dont ils avaient l'affection depuis des siècles, étrangers à +toutes les vicissitudes territoriales amenées par la guerre, et +difficiles à persuader quand on leur proposerait un déplacement aussi +considérable. D'ailleurs, s'ils disaient un mot à l'Angleterre, elle +ne manquerait pas de faire échouer un projet qui livrait les rivages +de la Baltique à la Prusse.</p> + +<span class="sidenote">Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le +plan primitif du Premier Consul.</span> + +<p>Spontanément ou non, ils refusèrent d'une manière péremptoire ce qu'on +leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait été chargée de +l'ouverture, leur avait clairement insinué que la France, en voulant +<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> faire d'eux des voisins, en voulait faire aussi des amis, et +se montrerait libérale à leur égard dans la distribution des +indemnités.</p> + +<p>Quelque importante que fût la partie du plan qui venait d'être +refusée, il valait encore la peine de poursuivre la réalisation du +reste. Il était toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrière +l'Inn, et de lui concéder une fois pour toutes cet éternel objet de +ses vœux; il était toujours bon de concentrer la Prusse vers le +nord de l'Allemagne, et de l'exclure de la Franconie, où sa présence +n'était utile à personne, pouvait même devenir dangereuse pour elle, +en cas de guerre, car les provinces d'Anspach et de Bareuth se +trouvant sur la route des armées française et autrichienne, sa +neutralité devenait fort difficile à respecter. La suite de cette +histoire révélera le grave inconvénient d'une pareille situation.</p> + +<span class="sidenote">Les prétentions obstinées de la Prusse et de l'Autriche +ajoutent de nouvelles difficultés à la belle conception du Premier +Consul.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul renonce à ses premières idées pour +arriver à un arrangement possible.</span> + +<p>Mais la Prusse et l'Autriche étaient fort exigeantes pour ce qui les +concernait. Bien que l'Autriche trouvât la frontière de l'Inn +infiniment séduisante, elle ne voulait rien céder en Souabe; elle +prétendait toujours y avoir des possessions, même après l'acquisition +de l'Inn. Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le +pays entre la Salza et l'Inn, l'évêché de Passau. Les évêchés de +Brixen et de Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un +don, car ils étaient en Tyrol, et tout ce qui était en Tyrol +paraissait tellement lui appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne +rien recevoir de nouveau. La Prusse, de son côté, ne voulait se +départir d'aucune <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> de ses prétentions en Franconie. Dans cette +situation le Premier Consul prit le parti d'abandonner le bien pour le +possible, nécessité pénible mais fréquente dans les grandes affaires. +Il tâcha de s'entendre définitivement avec la Prusse, pour se +concerter ensuite avec la Russie, réservant pour la fin de la +négociation, l'accord avec l'Autriche, qui montrait un entêtement +désespérant, et qu'on ne pouvait réussir à vaincre que par l'ensemble +des adhésions obtenues.</p> + +<p>Il annonça d'abord la ferme résolution de ne laisser immoler aucun +intérêt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dépens des +petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas +détruire complétement le parti catholique. Le général Beurnonville, +ambassadeur de France à Berlin, était en ce moment en congé à Paris. +Il fut chargé, dans le courant de mai 1802 (floréal an <span class="smcap">X</span>), de +s'aboucher avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une +convention, dans laquelle seraient stipulés les arrangements +particuliers aux maisons de Brandebourg et d'Orange.</p> + +<p>La Prusse reproduisit toutes ses prétentions, mais elle n'avait avec +personne autant qu'avec la France la chance de traiter +avantageusement. Elle fut donc obligée de se résigner à un arrangement +qui, bien qu'inférieur à ce qu'elle désirait, devait paraître à toute +l'Allemagne un acte de grande partialité pour elle. (Voir la carte n<sup>o</sup> +21.)</p> + +<span class="sidenote">Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la +concerne.</span> + +<p>Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit, à la rive gauche du +Rhin, le duché de Gueldre, <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> une partie du duché de Clèves, la +petite principauté de Mœurs; elle cédait à la Hollande quelques +enclaves; enfin elle allait être privée du revenu des péages du Rhin, +en conséquence d'une disposition générale, relative à la navigation. +Ces pertes réunies entraînaient une diminution de revenu qu'elle +évaluait à 2 millions de florins, que l'Autriche évaluait à 750 mille, +la Russie à un million, la France par faveur, à 12 ou 1,300 mille. Par +une convention, signée le 23 mai 1802 (3 prairial an <span class="smcap">X</span>), la France +promit de faire obtenir à la Prusse les évêchés de Hildesheim et de +Paderborn, une partie de l'évêché de Munster, les territoires +d'Erfurth et de l'Eichsfeld, restes de l'ancien électorat de Mayence, +enfin quelques abbayes et villes libres, le tout représentant environ +1,800 mille florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre +supposé des pertes qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien +en Franconie, ce qui était pour elle un vif sujet de regrets, car son +ambition était persévérante de ce côté; mais l'Eichsfeld et Erfurth +étaient des points intermédiaires, qui lui ménageaient des relais pour +arriver dans ses provinces de Franconie. Tout en feignant de se +résigner à de grands sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des +acquisitions qu'elle venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec +elle une convention particulière pour l'indemnité de la maison +d'Orange-Nassau. On ne plaça point cette maison en Westphalie comme +elle aurait voulu, mais dans la Haute-Hesse. On lui donna l'évêché et +l'abbaye de <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> Fulde, l'abbaye de Corvey, peu distante de Fulde, +celle de Weingarten, et quelques autres. Par cet arrangement, sans +être placée trop près de la Hollande et des souvenirs du stathoudérat, +elle se trouvait néanmoins assez près du pays de Nassau, où toutes les +branches de cette famille devaient être indemnisées.</p> + +<p>Ces avantages étaient accordés à la Prusse et à sa parenté, dans le +but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il +profiter de l'occasion pour lui arracher une adhésion formelle à tout +ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de la +maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la République batave, et +la renonciation au stathoudérat; il exigea de la Prusse la +reconnaissance de la République italienne, la reconnaissance du +royaume d'Étrurie, et une approbation implicite de la réunion du +Piémont à la France. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait ainsi +enchaîné à la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de +plus désagréable pour l'Europe. Il n'hésita cependant point, et donna +l'adhésion demandée dans l'acte même qui lui assignait sa part des +indemnités germaniques.</p> + +<span class="sidenote">Après s'être entendu avec la Prusse, le Premier Consul se +met d'accord avec la Bavière.</span> + +<p>Après en avoir fini des prétentions de la Prusse, le Premier Consul, +fidèle à son plan de s'entendre successivement et individuellement +avec les principaux intéressés, signa le même jour une convention avec +la Bavière. Il la traitait dans cette convention en vieille alliée de +la France. (Voir la carte n<sup>o</sup> 21.) Il lui assurait toutes les +principautés ecclésiastiques enclavées dans <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> son territoire, +l'évêché d'Augsbourg (moins la ville, qui devait être conservée comme +ville libre), l'évêché de Freisingen; les versants du Tyrol, +ambitionnés par l'Autriche, tels que l'abbaye de Kempten et le comté +de Werdenfels; la place de Passau, sans l'évêché de Passau, enclavé +dans le territoire autrichien, et destiné à l'archiduc Ferdinand; +l'évêché d'Aichstedt, placé sur les bords du Danube; les deux grands +évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg, formant une notable partie de la +Franconie; enfin plusieurs villes libres et abbayes de la Souabe, que +l'Autriche, dans ses rêves ambitieux, avait demandées pour elle-même, +notamment Ulm, Memmingen, Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre +l'Autriche et la Bavière, n'était pas résolue: on laissait aux deux +puissances intéressées le soin de la vider par voie d'échange. La +maison palatine, concentrée en Souabe et en Franconie, acquérait ainsi +un territoire assez compacte. Il n'y avait plus que le duché de Berg, +placé aux confins de la Westphalie, qui fût éloigné du corps de ses +États. C'est dans le but d'agglomérer son territoire qu'on lui avait +fait abandonner tout le Palatinat du Rhin; mais elle était +complétement dédommagée de ce qu'on lui enlevait, car si elle avait +perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3 millions et +quelques mille florins en compensation.</p> + +<span class="sidenote">Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.</span> + +<span class="sidenote">Concert avec la Russie.</span> + +<p>L'indemnité de la Prusse et de la Bavière étant fixée, le plus +difficile était fait. On avait contenté deux amis de la France, et +les deux États les <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> plus considérables de l'Allemagne, après +l'Autriche. Aucune opposition insurmontable n'était désormais à +craindre. Il restait cependant à se mettre d'accord avec Baden, +Wurtemberg, les deux Hesses. Baden et Wurtemberg étaient clients et +parents de la Russie. C'est avec la Russie que leur part devait être +réglée. Il entrait, comme nous l'avons dit, dans le plan du Premier +Consul, de faire participer l'empereur Alexandre aux arrangements de +l'Allemagne, de l'y intéresser, en traitant bien ses protégés, en +flattant son orgueil, en paraissant tenir grand compte de son +influence. D'abord on y était obligé par les articles secrets annexés +au dernier traité de paix, articles par lesquels on s'était engagé à +se concerter avec le cabinet russe pour l'affaire des indemnités +germaniques. Le Premier Consul avait pensé qu'il ne fallait pas lui +laisser le temps de réclamer son droit d'intervenir, et, dans sa +correspondance personnelle avec le jeune empereur, l'entretenant avec +confiance de toutes les grandes affaires de l'Europe, il lui avait +demandé ses intentions à l'égard des maisons de Wurtemberg et de +Baden, qui avaient l'honneur d'être alliées à la famille impériale. En +effet, l'impératrice douairière, veuve de Paul I<sup>er</sup>, mère d'Alexandre, +était une princesse de Wurtemberg; l'impératrice régnante, épouse +d'Alexandre, était une princesse de Baden. Celle-ci était l'une de ces +trois brillantes sœurs, nées dans la petite cour de Carlsruhe, et +assises à cette époque sur les trônes de Bavière, de Suède, de +Russie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Le czar, flatté de ces avances, accepta volontiers les +ouvertures du Premier Consul, et ne songea pas un instant à entrer +dans la pensée de l'Autriche, qui voulait attirer la négociation à +Pétersbourg. Quelque satisfait qu'il eût été de voir la plus grande +affaire du continent traitée chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas +prétendre un moment. Il autorisa donc M. de Markoff à négocier sur ce +sujet à Paris. Wurtemberg, Baden, étaient pour lui les moindres +intérêts de cette négociation. Son intérêt essentiel c'était de +participer ostensiblement à la négociation tout entière. Le Premier +Consul ne laissa rien à désirer à l'empereur Alexandre, quant à +l'extérieur du rôle à jouer, et lui offrit une manière de figurer +égale à celle du cabinet français, en lui proposant de constituer la +France et la Russie médiatrices entre les divers États de la +Confédération germanique.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul imagine de constituer la France et la +Russie médiatrices, et de proposer en leur nom, à la Diète germanique, +les arrangements par lui résolus.</span> + +<p>Cette idée était des plus heureuses. Il fallait bien, en effet après +avoir arrêté avec les principaux intéressés la part qui leur serait +faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique +assemblé à Ratisbonne, et l'amener à ratifier les arrangements +individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de réunir ces +arrangements en un plan général, et de le présenter à la diète de +Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant +spontanément puissances médiatrices. Cette forme sauvait la dignité du +corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organisé par +la France, mais qui, dans l'embarras où le jetaient <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> les +ambitions rivales soulevées dans son sein, acceptait comme arbitres +les deux plus grandes puissances du continent, et les plus +désintéressées. On ne pouvait pas cacher sous une forme plus +convenable pour l'Allemagne, plus flatteuse pour un jeune souverain +entrant à peine sur la scène du monde, la volonté réelle de la France. +Le Premier Consul, en acceptant ainsi l'égalité de rôle avec un prince +qui n'avait rien fait encore, lui couvert de gloire, consommé dans les +armes et la politique, tenait une conduite des plus habiles, car, +grâce à quelques ménagements, il amenait l'Europe à ses vues. Le +caractère de la vraie politique, c'est de placer toujours le résultat +réel avant l'effet extérieur. D'ailleurs l'effet se produit +inévitablement quand le résultat réel est obtenu.</p> + +<span class="sidenote">Difficultés qu'on rencontre auprès de M. de Markoff pour +s'entendre sur le plan des indemnités.</span> + +<span class="sidenote">Zèle de M. de Markoff pour l'Autriche.</span> + +<p>La proposition du Premier Consul à l'empereur Alexandre étant +acceptée, on convint de présenter à la Diète germanique une note, +signée des deux cabinets, et contenant l'offre spontanée de leur +médiation. Restait à s'entendre sur les arrangements à consigner dans +cette note. Le Premier Consul eut beaucoup de peine à faire accepter à +M. de Markoff les stipulations déjà convenues avec les principales +puissances allemandes, et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui +être sérieusement dommageables. Tandis que le jeune Alexandre +affectait de ne partager aucune des passions de l'aristocratie +européenne, M. de Markoff à Paris, M. de Woronzoff à Londres, +affichaient <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> sans aucune retenue les passions qu'un émigré +français, un tory anglais, ou un grand seigneur autrichien, auraient +pu ressentir. M. de Markoff notamment était un Russe plein de morgue, +dépourvu de cette attrayante flexibilité qu'on rencontre souvent chez +les hommes distingués de sa nation, ayant de l'esprit, encore plus +d'orgueil, et se faisant de la puissance de son cabinet une idée alors +tout à fait exagérée. Le Premier Consul n'était pas homme à tolérer la +ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait remettre à sa place +l'ambassadeur, en observant pour le souverain les égards convenables. +Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour la Bavière, des +avantages supérieurs certainement aux pertes que ces trois maisons +avaient éprouvées. Mais M. de Markoff, indifférent à la parenté +impériale, même à la politique russe, qui commençait depuis la paix de +Teschen à favoriser les petites puissances allemandes, M. de Markoff, +dans son zèle pour la cause de la vieille Europe, se montrait non pas +Russe, mais Autrichien. C'était l'Autriche qui semblait l'intéresser +exclusivement. La Prusse lui était odieuse, il contestait toutes ses +assertions, admettait au contraire toutes celles de l'Autriche, et +demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander à Vienne. +L'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, accordés d'un +consentement général à l'archiduc Ferdinand, produisaient à peu près +autant que la Toscane, c'est-à-dire 2,500,000 florins. On ajoutait +cependant à ces deux principautés les évêchés <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de Trente et de +Brixen. Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas +qu'on tînt compte de cette addition. Ces évêchés étaient dans le +Tyrol, et dès lors, suivant lui, tellement à l'Autriche, que c'était +ôter à l'empereur pour donner à un archiduc. On répondait à cela que +Trente et Brixen étaient des principautés ecclésiastiques, tout à fait +indépendantes, quoique enclavées dans le territoire autrichien, et +qu'elles ne seraient à l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait +attribuées formellement.</p> + +<span class="sidenote">Difficulté relativement à la ville de Passau.</span> + +<p>L'Autriche voulait en outre l'évêché de Passau, qui lui assurait +l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du +Danube, et formant une tête de pont sur la Bavière. On consentait bien +à donner à l'Autriche l'évêché de Passau sans la place, ce qui était +possible et convenable, car le territoire de cet évêché se trouvait +compris tout entier en Autriche, et la place de Passau en Bavière. +Accorder cette place à l'Autriche, c'eût été lui accorder, à l'égard +de la Bavière, une position offensive et menaçante. Rien n'était donc +plus naturel que de concéder l'évêché à l'archiduc Ferdinand, et +Passau à l'électeur palatin. Mais l'Autriche tenait à Passau comme à +une position capitale, et M. de Markoff la défendait pour l'Autriche +avec la plus extrême chaleur. Pourtant on voulait terminer cette +longue négociation, et M. de Markoff, sentant qu'on finirait par se +passer de la Russie, consentit enfin à transiger, et tomba d'accord +avec M. de Talleyrand du plan définitif.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <span class="sidenote">Plan définitif adopté par la Russie et la France.</span> + +<span class="sidenote">Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.</span> + +<span class="sidenote">Lot de la Bavière.</span> + +<p>Les avantages déjà concédés par le Premier Consul à la Prusse et à la +maison d'Orange, quoique vivement contestés par M. de Markoff, furent +insérés tout entiers dans le plan définitif. (Voir la carte n<sup>o</sup> 21.) +C'étaient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les évêchés +d'Hildesheim, de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie +seulement), l'Eichsfeld, Erfurth, plus quelques abbayes et villes +libres; et pour la maison d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On inséra +dans le même plan les conditions déjà stipulées pour la Bavière, +c'est-à-dire les évêchés de Freisingen et d'Augsbourg, le comté de +Werdenfels, l'abbaye de Kempten, la ville de Passau sans l'évêché, les +évêchés d'Aichstedt, de Wurtzbourg et de Bamberg, plus diverses villes +libres et abbayes de Souabe.</p> + +<span class="sidenote">Lot de l'archiduc Ferdinand, représentant l'Autriche.</span> + +<p>L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les évêchés de +Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place +de Passau), la prévôté de Berchtolsgaden. C'était un revenu de +3,500,000 florins, en dédommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec +l'avantage d'une contiguïté de territoire, que ne présentait pas la +Toscane. L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses +anciennes possessions. C'était à elle, si elle le voulait, à les +échanger pour la frontière de l'Inn. Le Brisgau était, comme dans les +traités antérieurs, assuré au duc de Modène.</p> + +<span class="sidenote">Lot de la maison de Baden.</span> + +<p>On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intéresser +médiocrement M. de Markoff. <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Elle avait perdu diverses +seigneuries et terres dans l'Alsace et le Luxembourg, représentant au +plus 315 mille florins de revenu. On lui assura en territoires à sa +portée, tels que l'évêché de Constance, les restes des évêchés de +Spire, Strasbourg et Bâle, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et +Heidelberg, on lui assura 450 mille florins, sans compter la dignité +électorale qui lui était destinée.</p> + +<span class="sidenote">Lot de la maison de Wurtemberg.</span> + +<p>La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traitée. On lui +concéda la prévôté d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu +de 380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait +perdus.</p> + +<span class="sidenote">Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes +allemands.</span> + +<span class="sidenote">Lot de la maison de Hanovre.</span> + +<p>Les maisons de Hesse et de Nassau, furent également indemnisées en +territoires situés à leur portée, et proportionnés à leurs pertes. Les +princes inférieurs furent soigneusement défendus par la France, et +conservèrent des revenus à peu près équivalents à ceux dont ils +avaient été dépouillés. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent +placées en Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas +évêché de Munster. On s'était peu occupé de l'Angleterre, qui ne +semblait pas mettre grand intérêt à la question des indemnités +germaniques. Cependant on n'avait pas oublié que le roi Georges III +était électeur de Hanovre, et qu'il attachait beaucoup de prix à cette +ancienne couronne de sa famille. Il la regardait même comme sa +dernière ressource, dans ces moments de sombre tristesse, où il +croyait voir l'Angleterre bouleversée par une révolution. On voulait +le disposer favorablement, et, comme on <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> lui demandait +d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes de Brême +et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la Prusse, on +lui concéda en dédommagement l'évêché d'Osnabruck, contigu au Hanovre; +indemnité fort supérieure à ce qu'il perdait, et qui avait pour but de +l'intéresser vivement au succès de la médiation.</p> + +<span class="sidenote">Territoires réservés pour fournir des aliments au clergé +dépossédé.</span> + +<p>On réserva une certaine quantité d'abbayes médiates, pour compléter +l'indemnité des princes qui auraient pu être maltraités dans cette +première répartition, et pour fournir des pensions aux membres du +clergé supprimé. En général, les princes qui recevaient des +territoires ecclésiastiques étaient chargés de payer des pensions à +tous les titulaires vivants, tant évêques, abbés, que membres des +chapitres, et officiers attachés à leur service. C'était le plus +simple devoir d'humanité envers les bénéficiaires, dont ils prenaient +les biens et détruisaient l'existence princière. Mais si on avait +pourvu ainsi aux besoins du clergé supprimé à la rive droite du Rhin, +il restait le clergé dépossédé à la rive gauche, et celui-là, étant +par suite des traités sans recours contre la France, n'aurait trouvé +nulle part des moyens de vivre. C'est à le sustenter qu'étaient +destinées en grande partie les abbayes médiates réservées.</p> + +<p>Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de +Markoff. On avait distribué à peu près 14 millions de florins de +dédommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera +l'avidité <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre +millions environ pour ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi +pour le stathouder; la Bavière en prenait trois, ce qui était +l'équivalent exact de ses pertes; Wurtemberg, Baden, les deux Hesses, +Nassau, environ deux; tous les petits princes réunis, deux et demi. +L'Autriche et la Prusse obtenaient donc la meilleure part pour +elles-mêmes, ou pour des princes qui ne faisaient pas partie de la +Confédération germanique.</p> + +<span class="sidenote">Changements à la Constitution germanique.</span> + +<span class="sidenote">Conservation d'un seul électeur ecclésiastique, celui de +Mayence, et translation de son siége à Ratisbonne.</span> + +<p>Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien +convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord à conserver deux +électeurs ecclésiastiques, contrarié depuis par l'entêtement de +l'Autriche, privé de ressources par l'avidité des grandes cours, se +réduisit à la conservation d'un seul. L'électeur de Cologne était +mort, et remplacé seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais +sans prétention de la part de l'Autriche de faire valider l'élection. +L'électeur-archevêque de Trèves, prince saxon, retiré dans son second +bénéfice, l'évêché d'Augsbourg, n'était ni à plaindre ni à regretter. +On devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'électeur de +Mayence actuel était un prince de la maison de Dalberg, duquel nous +avons déjà parlé. Il avait, indépendamment de ses qualités +personnelles, un titre à être maintenu, c'était l'importance de son +siége, auquel était attachée la chancellerie de l'empire d'Allemagne, +et la présidence de la Diète. On lui conserva donc la qualité +d'archichancelier de l'Empire, président <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> de la Diète, et on +lui donna l'évêché de Ratisbonne, lieu où siégeait la Diète. On lui +laissa en outre le bailliage d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien +électorat de Mayence, et on convint de lui composer, au moyen des +propriétés réservées, un revenu d'un million de florins.</p> + +<p>Il devait subsister par conséquent un seul des trois électeurs +ecclésiastiques, ce qui, avec les cinq électeurs laïques, faisait six +en tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce +nombre impair. Il proposa d'en créer neuf. Ce titre fut conféré au +margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la +France, et pour sa parenté avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au +landgrave de Hesse, pour leur importance dans la Confédération. +C'étaient trois électeurs protestants de plus, ce qui faisait six +protestants contre trois catholiques. La majorité se trouvait ainsi +changée dans le collége électoral au profit du parti protestant, mais +elle ne l'était pas au point d'enlever son influence légitime à +l'Autriche, car celle-ci était assurée en tout temps des votes de +Bohême, Saxe et Mayence, le plus souvent de celui de Hanovre, et dans +certains cas de celui de Baden et Wurtemberg.</p> + +<span class="sidenote">Conséquences des nouveaux arrangements adoptés, +relativement à la distribution des voix dans la Diète.</span> + +<p>Il fut convenu que les princes indemnisés avec des terres +ecclésiastiques siégeraient au Collége des princes pour les +seigneuries dont ils acquéraient le titre. Cela changeait encore dans +le Collége des princes la majorité au profit du parti protestant. +Mais, grâce au respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps +impériale, grâce à l'intérêt que les petits <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> princes avaient à +conserver la Constitution germanique, les voix protestantes +nouvellement créées n'étaient pas toutes des voix hostiles à +l'Autriche. On supposait que le parti protestant ou prussien, comme ou +voudra l'appeler, ayant, par suite des nouveaux arrangements, acquis +la majorité numérique aux colléges des électeurs et des princes, +l'Autriche avec le vieux prestige dont elle était entourée, avec les +prérogatives attachées à la couronne impériale, avec son influence +directe sur l'électeur de Ratisbonne, avec le pouvoir de ratification +qu'elle possédait à l'égard de toutes les résolutions de la Diète, +aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la Prusse, +et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne s'introduisît pas +dans le corps germanique. On estimait qu'en lui ôtant la majorité +numérique, on lui avait tout au plus enlevé le pouvoir de dominer +l'Allemagne à volonté, et de l'entraîner à la guerre, au gré de son +orgueil ou de son ambition. C'était l'avis du nouvel archichancelier, +fort versé dans la connaissance pratique de la Constitution +germanique.</p> + +<span class="sidenote">Ce que devient le Collége des villes.</span> + +<span class="sidenote">Nouvelle situation des villes libres.</span> + +<p>Il fallait organiser enfin le Collége des villes, peu influent de tout +temps, et destiné à ne pas l'être davantage dans l'avenir. Bien que le +traité de Lunéville n'eût point parlé de la suppression des villes +libres, et seulement de la suppression des principautés +ecclésiastiques, cependant l'existence de beaucoup de ces villes était +tellement illusoire, leur administration tellement onéreuse pour +elles-mêmes, l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire +<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> germanique si gênante et si répétée, qu'il fallut en +supprimer le plus grand nombre. La protection qu'elles avaient +cherchée jadis dans leur qualité de villes immédiates, c'est-à-dire +dépendant de l'empereur seul, elles la trouvaient dans la justice du +temps, et dans une observation des lois beaucoup plus exacte +qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes eût été trop rigoureux; +et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les plus célèbres +eussent succombé sous l'ambition des gouvernements voisins. Mais il +tenait à honneur de conserver les principales d'entre elles. Il voulut +maintenir Augsbourg et Nuremberg, à cause de leur célébrité +historique; Ratisbonne, à cause de la présence de la Diète; Wetzlar, à +cause de la chambre impériale; Francfort, Lubeck, à cause de leur +importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien que +considérables, même les plus considérables de toutes, Hambourg et +Brême, n'avaient pas la qualité de villes impériales. Brême dépendait +du Hanovre. Elle en fut détachée au prix d'une partie de l'évêché +d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une véritable indépendance, mais +elle n'avait pas voix au Collége des villes. Elle y fut comprise. Le +Premier Consul fit ajouter d'utiles priviléges à l'existence +exceptionnelle des villes libres. Elles étaient déclarées neutres à +l'avenir dans les guerres de l'empire, exemptes de toutes charges +militaires, telles que le recrutement, le contingent financier, le +logement des troupes. C'était un moyen de légitimer et de faire +respecter la neutralité qui leur était accordée. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Un autre +bienfait dont elles devaient jouir plus qu'aucune autre partie des +États germaniques, c'était la suppression des péages, vexatoires et +onéreux, établis sur les grands fleuves d'Allemagne. Les péages +féodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe, furent supprimés. Les +pertes résultant de cette suppression pour les États riverains avaient +été d'avance calculées et compensées. On avait même obligé certains +princes qui avaient des propriétés dans quelques villes libres, telles +qu'Augsbourg, Francfort, Brême, à y renoncer, au prix d'une +augmentation d'indemnité. C'est à la France seule, à ses efforts +opiniâtres, que ces bienfaits étaient dus. Ainsi le nombre de ces +villes était réduit de toutes celles qui avaient perdu leur +importance, mais accru des deux plus riches, jusque-là restées en +dehors. Leur existence était agrandie et améliorée; elles étaient +mises en position de rendre à la liberté du commerce de grands +services, et d'en recueillir le bénéfice.</p> + +<p>Ce travail une fois achevé fut renfermé dans une convention, signée le +4 juin par M. de Markoff et par le plénipotentiaire français. Avertie, +jour par jour, des démarches de M. de Markoff, l'Autriche s'était +tenue en arrière. De son côté, le Premier Consul l'avait peu +recherchée, voulant, comme il avait fait dès le commencement, obtenir +la plupart des consentements individuels, pour vaincre ensuite les +récalcitrants par l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette +vue, des conventions directes avec le Wurtemberg et les autres États, +firent <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> des détails du plan autant de traités particuliers de +la France avec les pays indemnisés.</p> + +<span class="sidenote">Dix jours donnés à la Russie pour se prononcer.</span> + +<p>M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement +conditionnel, et en référer à sa cour. Il fut convenu que si sa cour +acceptait le plan proposé, la note qui devait le contenir serait +portée immédiatement à Ratisbonne, et présentée à la Diète au nom de +la France et de la Russie, se constituant médiatrices auprès du corps +germanique. Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie à son projet, +d'accord en outre sur ce même projet avec la Prusse, la Bavière, les +principaux États de second et troisième ordre, ne pouvait manquer de +vaincre la résistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts +qu'elle allait faire à Pétersbourg pour ébranler le jeune empereur, +pour éveiller ses scrupules, et intéresser sa justice contre sa vanité +très-flattée du rôle qui lui était offert. Aussi chargea-t-il le +général Hédouville, notre ambassadeur à Pétersbourg, de déclarer qu'on +n'attendrait que dix jours le consentement du cabinet russe, et la +ratification de la convention du 4 juin. Il fit faire cette +déclaration en termes mesurés, mais positifs. Elle signifiait +clairement que, si la Russie n'appréciait point assez l'honneur de +régler en commun avec la France le nouvel état de l'Allemagne, le +Premier Consul passerait outre, et se constituerait seul médiateur. Il +y avait eu de l'habileté et de l'à-propos dans la condescendance +témoignée à la cour de Russie; il n'y en avait pas moins dans la +fermeté qu'on montrait à la fin de la négociation entamée avec elle.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> <span class="sidenote">Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de +Russie à Mémel.</span> + +<p>Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de +Saint-Pétersbourg; il avait une entrevue à Mémel avec le roi de +Prusse. Quoique la diplomatie russe fût toute favorable à l'Autriche, +et défavorable à la Prusse, dont elle critiquait amèrement l'ambition +et la condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne +partageait pas ces dispositions. Il s'était persuadé, sans savoir trop +pourquoi, que la Prusse était une puissance beaucoup plus redoutable +que l'Autriche; il croyait que le secret du grand art de la guerre +était resté, depuis la mort de Frédéric II, dans les rangs de l'armée +prussienne, et il demeura même jusqu'à Iéna dans cette persuasion. Il +avait entendu parler du roi qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse, +de ses vertus, de ses lumières, de sa résistance à ses ministres; et, +croyant voir entre la position de ce roi et la sienne plus d'une +analogie, il avait conçu le désir de le connaître personnellement. En +conséquence, il lui avait fait proposer une entrevue à Mémel. Le roi +de Prusse avait saisi cette proposition avec empressement, car il +était toujours plein du projet de s'entremettre entre la Russie et la +France, toujours persuadé qu'il exercerait sur leurs rapports une +utile influence, qu'il les ferait vivre en bonne harmonie, que, tenant +la balance entre elles, il la tiendrait en Europe, et qu'à +l'importance du rôle se joindrait la certitude de conserver la paix, +dont le maintien était devenu la plus constante de ses +préoccupations. Ce rôle, qu'il avait rêvé un instant sous l'empereur +Paul, devenait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> bien plus facile sous l'empereur Alexandre, +que l'âge et les penchants semblaient rapprocher de lui. Confirmé dans +cette pensée par M. d'Haugwitz, il s'était rendu à Mémel, la tête +remplie des plus honorables illusions. Frédéric-Guillaume et +Alexandre, actuellement réunis, paraissaient se convenir beaucoup, et +se juraient l'un à l'autre une éternelle amitié. Le roi de Prusse +était simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'était ni simple +ni gauche; il était, au contraire, aimable, empressé, prodigue de +démonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers +le descendant du grand Frédéric, et lui exprima une affection des plus +vives. La belle reine de Prusse était présente à cette entrevue; +l'empereur Alexandre lui voua dès cette époque un culte respectueux et +chevaleresque. Ils se séparèrent fort enchantés les uns des autres, et +convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des +hommes. C'était, en effet, la prétention de l'empereur Alexandre, de +rester homme sur le trône. Il revint, répétant à tous ceux qui +l'approchaient qu'il avait enfin trouvé un ami digne de lui. À tout ce +qu'on lui racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son +avidité, il répondait par l'explication constamment employée quand il +s'agissait de la Prusse, que ce qu'on disait était vrai de M. +d'Haugwitz, mais faux du jeune et vertueux roi. Il n'eût pas demandé +mieux que de voir expliquer ainsi tous les actes de la cour de Russie. +À l'instant où les deux monarques allaient se quitter, un courrier +arrivé à Mémel <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> remit au roi Frédéric-Guillaume une lettre du +Premier Consul. Cette lettre lui faisait part des avantages accordés à +la Prusse, et du plan définitif convenu avec M. de Markoff. Tout +dépendait maintenant, ajoutait le Premier Consul, du consentement de +l'empereur de Russie. Le roi Frédéric-Guillaume, enchanté de ce +résultat, voulut profiter de l'occasion, et parler des affaires +allemandes au jeune ami qu'il croyait avoir conquis pour la vie. Mais +cet ami glissant refusa de l'écouter, et promit de répondre dès qu'il +aurait reçu de ses ministres la communication du plan arrêté à Paris.</p> + +<span class="sidenote">Alexandre ratifie le plan proposé.</span> + +<p>On était à la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers +attendaient l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg; et le général +Hédouville, très-ponctuel dans son obéissance, avait déjà présenté une +note pour annoncer que, si, dans le délai fixé, on ne s'était pas +expliqué par oui ou par non, il considérerait la réponse comme +négative, et le manderait à Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui +était mieux disposé pour la France que ses collègues, engagea le +général Hédouville à reprendre sa note, afin de ne pas blesser +l'empereur Alexandre, promettant qu'à l'arrivée de ce monarque +l'affaire lui serait immédiatement soumise, et la réponse donnée sans +aucun retard. L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses +ministres, et fut fort pressé par plusieurs d'entre eux de refuser le +plan proposé. Le cabinet paraissait partagé, mais plus disposé +cependant pour l'Autriche que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il +vît, avec sa finesse précoce, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> que le maître des affaires +d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un rôle dont il gardait la +réalité pour lui-même; bien qu'il comprît que ces conditions, qu'on +devait dicter en commun à Ratisbonne, arrivaient toutes faites de +Paris, Alexandre était cependant touché des égards extérieurs observés +envers son empire, et satisfait d'un précédent qui, ajouté à celui de +Teschen, établissait dans l'avenir le droit de la Russie de se mêler +aux affaires germaniques.</p> + +<p>Il était convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet +russe hésitait plus long-temps; de plus, les prétentions de +l'Autriche, qui faisait en ce moment les derniers efforts à +Pétersbourg, lui semblaient entièrement déraisonnables; et enfin les +lettres du roi de Prusse étaient chaque jour plus instantes: par tous +ces motifs, il se décida en faveur du plan proposé, et ratifia la +convention du 4 juin pour ainsi dire malgré ses ministres. Tandis +qu'il donnait son consentement, le prince Louis de Baden arrivait à +Pétersbourg, pour invoquer les droits de la parenté, et faire +approuver un plan qui augmentait la fortune et les titres de sa +maison; mais il trouvait ses vœux exaucés. Quelques jours après, ce +prince infortuné mourait en Finlande, par un accident de voiture, en +allant de chez sa sœur l'impératrice de Russie, chez sa sœur la +reine de Suède.</p> + +<p>L'empereur Alexandre, bien qu'il eût donné son consentement, avait +cependant fait deux réserves, non pas expresses, mais verbales, et +dont il laissait à la courtoisie du Premier Consul la prise en +considération. <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> La première était relative à l'évêque de +Lubeck, duc d'Oldembourg et son oncle. Ce prince perdait, par la +suppression du péage d'Elsfleth, sur le Weser, un revenu assez +considérable, et demandait une augmentation d'indemnité. C'étaient +quelques mille florins à trouver. La seconde réserve de l'empereur +était relative à la dignité électorale, qu'il aurait voulu conférer à +la maison de Mecklembourg, laquelle ne paraissait pas, du reste, s'en +soucier beaucoup. Ceci était plus difficile; car cette nouvelle faveur +portait à dix le nombre des électeurs, et plaçait un protestant de +plus dans le collége électoral. C'était chose à régler ultérieurement +avec la Diète.</p> + +<span class="sidenote">Les ministres de France et de Russie chargés d'annoncer la +médiation à Ratisbonne.</span> + +<p>Tout avait été disposé pour que les courriers revenant de +Saint-Pétersbourg fissent leur retour par Ratisbonne, et remissent aux +ministres de Russie et de France l'ordre d'agir immédiatement. La +Russie avait désigné comme son ministre extraordinaire en cette +circonstance, M. de Buhler, son représentant ordinaire auprès de la +cour de Bavière. Le Premier Consul, de son côté, avait choisi pour le +même rôle M. de Laforest, ministre de France à Munich. M. de Laforest, +par sa connaissance des affaires allemandes, par son activité, +réunissait les qualités convenables aux fonctions difficiles dont il +allait être chargé. La note annonçant la médiation des deux cours +avait été rédigée d'avance, et envoyée aux deux ministres français et +russe, pour qu'ils pussent la présenter dès que les courriers seraient +revenus de Saint-Pétersbourg. Tous deux avaient <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> ordre de +quitter Munich pour se rendre immédiatement à Ratisbonne. M. de +Laforest exécuta cet ordre sur-le-champ, en engageant M. de Buhler à +le suivre sans retard.</p> + +<p>Ils arrivèrent à Ratisbonne le 16 août (28 thermidor).</p> + +<span class="sidenote">Députation extraordinaire de l'empire, chargée de présenter +un projet d'indemnité.</span> + +<p>La Diète s'était déchargée de l'œuvre difficile de la nouvelle +organisation germanique sur une députation extraordinaire, composée de +quelques-uns des principaux États allemands. C'était l'imitation de ce +qu'on avait fait à d'autres époques, en de pareilles circonstances, +notamment à la paix de Westphalie. Les huit États choisis étaient: +Brandebourg (<i>Prusse</i>), Saxe, Bavière, Bohême (<i>Autriche</i>), +Wurtemberg, Ordre Teutonique (<i>archiduc Charles</i>), Mayence, +Hesse-Cassel. Ces huit États se trouvaient représentés dans la +députation extraordinaire, par des ministres délibérant d'après les +instructions de leur gouvernement.</p> + +<p>Tous ces ministres n'étaient pas présents. M. de Laforest eut de +grands efforts à faire pour les amener à Ratisbonne, efforts d'autant +plus difficiles que l'Autriche, réduite au désespoir, avait pris le +parti d'opposer à la vivacité de l'action française les lenteurs de la +constitution germanique. La note, en forme de déclaration, fut remise +au nom des deux cours le 18 août (30 thermidor) au ministre +directorial de la Diète, chargé de présider à toutes les +communications officielles. Copie en fut donnée au plénipotentiaire +impérial, car il y avait auprès de la grande députation, comme auprès +de la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Diète elle-même, un plénipotentiaire exerçant la +prérogative impériale, laquelle consistait à recevoir communication +des propositions adressées à la Confédération, à les examiner, à les +ratifier ou à les rejeter, pour le compte de l'empereur.</p> + +<span class="sidenote">Délai de deux mois assigné à la Diète de Ratisbonne.</span> + +<p>La note des puissances médiatrices, digne, amicale, mais ferme, disait +simplement que les États allemands n'ayant pu s'entendre encore pour +l'exécution du traité de Lunéville, et l'Europe entière étant +intéressée à ce que l'œuvre de la paix reçût de l'arrangement des +affaires germaniques son dernier complément, la France et la Russie, +puissances amies et désintéressées, offraient leur médiation à la +Diète, lui présentaient un plan, et déclaraient <i>que l'intérêt de +l'Allemagne, la consolidation de la paix, et la tranquillité générale +de l'Europe, exigeaient que tout ce qui concernait le règlement des +indemnités germaniques fût terminé dans l'espace de deux mois</i>. Ce +temps fixé avait quelque chose d'impérieux, sans doute, mais il +rendait sérieuse la démarche des deux cours, et sous ce rapport il +était indispensable.</p> + +<p>Cette déclaration devait produire et produisit le plus grand effet. Le +ministre directorial, c'est-à-dire le président, la transmit +immédiatement à la députation extraordinaire.</p> + +<p>Pendant qu'on agissait si résolument à Ratisbonne, une démarche +officielle était faite à Vienne par l'ambassadeur de France, pour +communiquer à la cour d'Autriche le projet de médiation, lui déclarer +qu'on n'avait pas voulu la blesser, qu'on <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> ne le voulait pas +encore, mais que l'impossibilité de s'entendre avec elle avait obligé +à prendre un parti définitif, parti impérieusement réclamé par le +repos de l'Europe. On insinuait, au surplus, que le plan ne réglait +pas toutes choses d'une manière irrévocable, qu'il restait en dehors +bien des moyens de servir la cour de Vienne, soit dans ses +négociations avec la Bavière, soit dans ses efforts pour assurer à des +archiducs la succession de l'Ordre teutonique, et du dernier électorat +ecclésiastique; que, dans toutes ces choses, la condescendance du +Premier Consul serait proportionnée à la condescendance de l'empereur. +Au reste, M. de Champagny, notre ambassadeur, avait ordre de n'entrer +dans aucun détail, et de faire comprendre que toute discussion +sérieuse devait s'engager exclusivement à Ratisbonne.</p> + +<span class="sidenote">Occupation immédiate des territoires assignés à chaque +copartageant.</span> + +<p>Au milieu de ces inévitables délais de la diplomatie, les princes +indemnisés étaient fort impatients d'occuper les territoires qui leur +étaient dévolus, et ils avaient demandé à les occuper immédiatement. +La France y avait consenti, afin de rendre le plan proposé à peu près +irrévocable. Sur-le-champ la Prusse fit occuper Hildesheim, Paderborn, +Munster, l'Eichsfeld, Erfurth. Le Wurtemberg, la Bavière, qui +n'étaient pas moins impatients que la Prusse, envoyèrent des +détachements de troupes dans les principautés ecclésiastiques qui leur +étaient assignées. La résistance de la part de ces principautés ne +pouvait être grande, car c'étaient ou de vieux prélats, ou des +chapitres administrant les bénéfices <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> vacants, n'ayant ni +moyens ni volonté de se défendre. La dureté des occupants valait bien, +sous quelques rapports, la dureté reprochée autrefois à la Révolution +française. La protectrice naturelle de ces malheureux ecclésiastiques +était l'Autriche, chargée d'exercer la puissance impériale. Mais la +plupart d'entre eux étaient placés bien loin de son territoire, et +ceux qui se trouvaient à sa portée, comme les évêques d'Augsbourg, de +Freisingen, ne pouvaient être secourus sans violer le territoire +bavarois, ce qui eût été un acte d'une immense gravité. Toutefois il y +avait un de ces évêchés facile à garantir de l'occupation bavaroise, +et important à conserver, c'était l'évêché de Passau. Entreprendre sa +défense était un acte de vigueur, propre à relever la situation fort +abaissée de l'Autriche.</p> + +<span class="sidenote">Occupation par l'Autriche de l'évêché de Passau.</span> + +<p>Nous avons déjà indiqué la position géographique de cet évêché, tout +entier enclavé en Autriche, et n'ayant sur le territoire bavarois +qu'un point, c'était Passau. (Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) La cour de Vienne +voulait, comme on l'a vu, que cette place fût donnée à l'archiduc avec +l'évêché lui-même. Les troupes autrichiennes étaient aux portes de +Passau, et n'avaient qu'un pas à faire pour les franchir. La tentation +devait être grande, et les prétextes ne manquaient pas. En effet, le +malheureux évêque, en voyant approcher les troupes bavaroises, s'était +adressé à l'empereur, protecteur naturel de tout État d'empire exposé +à des violences. Le plan qui donnait son évêché, partie à la Bavière, +partie à l'archiduc Ferdinand, n'était encore qu'un projet, point +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> encore une loi d'empire, et jusque-là on pouvait en +considérer l'exécution comme un acte illégal. Des actes de ce genre, +il est vrai, se commettaient dans toute l'Allemagne; mais là où il +était possible de les empêcher, pourquoi ne pas le faire, pourquoi ne +pas donner signe de vie et de vigueur?</p> + +<p>L'Autriche était portée au dernier degré d'exaspération. Elle se +plaignait de tout le monde: de la France, qui, sans lui rien dire, +avait négocié avec la Russie le plan qui changeait la face de +l'Allemagne; de la Russie elle-même, qui, à Pétersbourg, lui avait +tenu secrète l'adoption du projet de médiation; de la Prusse et des +confédérés, qui s'appuyaient sur des gouvernements étrangers pour +bouleverser complétement l'empire. Ses plaintes étaient peu fondées, +et elle n'avait à reprocher qu'à elle-même, à ses prétentions +exagérées, à ses finesses mal entendues, l'abandon dans lequel chacun +la laissait en ce moment. Elle avait voulu négocier avec la Russie en +se cachant de la France, et la France avait négocié avec la Russie en +se cachant d'elle. Elle avait voulu appeler l'étranger dans l'empire, +en ayant recours à l'empereur Alexandre, et la Prusse, la Bavière, +imitant son exemple, avaient appelé la France, avec cette différence +que la Prusse et la Bavière faisaient intervenir une puissance amie du +corps germanique, et obligée à intervenir par les traités eux-mêmes. +Quant aux occupations préalables, c'étaient choses prématurées, il est +vrai, et, dans la rigueur du droit, illégales; mais malheureusement +pour la logique de l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> elle venait d'occuper +elle-même Salzbourg et Berchtolsgaden.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'Autriche exaspérée, et voulant montrer que son +courage n'était point abattu par un concours de circonstances +malheureuses, fit un acte peu conforme à sa circonspection ordinaire. +Elle enjoignit à ses troupes de franchir les faubourgs de Passau, pour +occuper la place, et en même temps accompagna cet acte d'explications +tendant à en atténuer l'effet. Elle déclarait qu'en agissant ainsi, +elle répondait à une demande formelle de l'évêque de Passau; qu'elle +n'entendait nullement décider par la force une des questions +litigieuses soumises à la Diète germanique; qu'elle voulait faire +purement un acte conservatoire, et qu'aussitôt après la décision de +cette Diète, elle retirerait ses troupes, abandonnant la ville +contestée au propriétaire qui en serait légalement investi par le plan +définitif des indemnités.</p> + +<p>Ses troupes entrèrent le 18 août dans Passau. Tandis qu'elles y +marchaient, les troupes bavaroises y marchaient de leur côté. Peu s'en +fallut qu'il n'y eut une collision grave, laquelle aurait mis toute +l'Europe en feu. Cependant la prudence des officiers chargés de +l'exécution prévint ce malheur. Les Autrichiens restèrent maîtres de +la place.</p> + +<span class="sidenote">Caractère du public réuni à Ratisbonne, et sensation +produite dans ce public par l'occupation de Passau.</span> + +<p>Cette conduite était hardie, plus hardie qu'il n'appartenait à +l'Autriche, car c'était sur un point important opposer un acte formel +de résistance à la déclaration des puissances médiatrices. L'effet en +fut très-grand à Ratisbonne, dans le nombreux <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> public allemand +qui s'y trouvait réuni. Il y avait là des représentants de tous les +États, maintenus ou supprimés, satisfaits ou mécontents, cherchant, +les uns à faire adopter le plan proposé, les autres à le changer en ce +qui les concernait. Magistrats des villes libres, abbés, prélats, +nobles immédiats y abondaient. Les nobles immédiats surtout, +remplissant les armées et les chancelleries des cours allemandes, +figuraient en grand nombre comme ministres à la Diète. Ceux mêmes qui +représentaient des cours avantagées, et qui, à ce titre, auraient dû +paraître contents, conservaient néanmoins leurs passions personnelles, +et, comme nobles allemands, étaient fort loin d'être satisfaits. M. de +Goertz, par exemple, ministre de Prusse à Ratisbonne, était partisan +du plan d'indemnités pour le compte de sa cour; mais, en qualité de +noble immédiat, il regrettait vivement l'ancien ordre de choses. +Plusieurs autres ministres des cours allemandes étaient dans le même +cas. Ces personnages composaient à eux tous un public passionné, et +très-porté pour l'Autriche. Ce n'était pas à la France qu'ils en +voulaient le plus, car ils voyaient bien qu'elle était désintéressée +en tout cela, et qu'elle n'avait d'autre but que de mettre un terme +aux affaires germaniques; mais ils poursuivaient de leur blâme le plus +sévère la Prusse et la Bavière. L'avidité de ces cours, leurs liaisons +avec la France, leur ardeur à détruire la vieille Constitution, y +étaient qualifiées en termes d'une singulière amertume. La nouvelle +de l'occupation de Passau produisit <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> au milieu de ce public la +sensation la plus vive et la plus agréable. Il fallait, disait-on, de +la vigueur; la France n'avait point de troupes sur le Rhin; sa paix +avec l'Angleterre n'était pas tellement solide qu'elle pût si +facilement s'engager dans les affaires de l'Allemagne; d'ailleurs le +Premier Consul venait de recevoir une sorte d'autorité monarchique, en +récompense de la paix procurée au monde; il ne pouvait pas retirer +sitôt un bienfait payé d'un si haut prix. On n'avait donc qu'à +déployer de l'énergie, à passer l'Inn, à donner une leçon à la +Bavière, et l'on ferait tomber les nombreuses mains levées à la fois +contre la Constitution germanique.</p> + +<span class="sidenote">L'effet produit à Ratisbonne s'étend en Europe.</span> + +<span class="sidenote">Convention entre la France, la Prusse et la Bavière, pour +faire évacuer Passau par les Autrichiens.</span> + +<p>L'effet produit à Ratisbonne se répandit bientôt dans toute l'Europe. +Le Premier Consul, attentif à la marche de ces négociations, en fut +frappé. Jusque-là il s'était soigneusement abstenu de toute démarche +qui aurait pu porter atteinte à la paix générale. Son but avait été de +la consolider et non de la mettre en péril. Mais il n'était pas +d'humeur à se laisser braver publiquement, et surtout à laisser +compromettre un résultat qu'il poursuivait avec tant d'efforts, et +avec d'aussi excellentes intentions. Il sentait ce que pourrait +produire à Ratisbonne cette hardiesse de l'Autriche, s'il ne la +réprimait pas, et surtout s'il paraissait hésiter. Sur-le-champ il +manda auprès de lui M. de Lucchesini, ministre de Prusse, M. de Cetto, +ministre de Bavière. Il leur fit sentir à tous deux l'importance d'une +résolution prompte et énergique, en présence de la nouvelle <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> +attitude prise par l'Autriche, et le danger auquel serait exposé le +plan des indemnités, si on montrait en cette circonstance la moindre +hésitation. Ces deux ministres le sentaient aussi bien que personne, +car l'intérêt de leurs cours suffisait pour les éclairer à cet égard. +Ils adhérèrent donc sans balancer aux idées du Premier Consul. +Celui-ci leur proposa de se lier par une convention formelle, dans +laquelle on déclarerait de nouveau, qu'on était disposé à employer +tous les moyens nécessaires pour faire prévaloir le projet de +médiation, et que si dans les soixante jours assignés aux travaux de +la Diète, la ville de Passau n'était pas évacuée, la France et la +Prusse uniraient leurs forces à celles de la Bavière, pour assurer à +celle-ci la part qui lui était promise par le plan des indemnités. +Cette convention fut signée le soir même du jour où elle avait été +proposée, c'est-à-dire le 5 septembre 1802 (18 fructidor an X). Le +Premier Consul n'appela point M. de Markoff, parce qu'il prévoyait +mille difficultés de sa part, suscitées dans l'intérêt de l'Autriche. +Il n'avait d'ailleurs pas besoin de la Russie pour faire acte +d'énergie. La convention même en devenait plus menaçante, signée par +deux puissances qui toutes deux étaient sérieusement résolues à +l'exécuter. On se contenta de la communiquer à M. de Markoff, en +l'invitant à la transmettre à Pétersbourg, pour que son cabinet pût y +adhérer, s'il le jugeait convenable.</p> + +<span class="sidedate">Sept. 1802.</span> + +<p>Le lendemain le Premier Consul fit partir son aide-de-camp Lauriston +avec la convention qui <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> venait d'être signée, et avec une +lettre pour l'électeur de Bavière. Dans cette lettre il engageait +l'électeur à se rassurer, lui garantissait de nouveau toute la part +d'indemnité qui lui avait été promise, et lui annonçait qu'à l'époque +fixée une armée française entrerait en Allemagne, pour tenir la parole +de la France et de la Prusse. L'aide-de-camp Lauriston avait l'ordre +de se rendre à Passau, pour s'y faire voir, et pour juger de ses +propres yeux quel était le nombre d'Autrichiens réunis sur la +frontière de Bavière. Il devait ensuite se montrer à Ratisbonne, +passer à Berlin, et revenir par la Hollande. Il était porteur de +lettres pour la plupart des princes d'Allemagne.</p> + +<p>C'était plus qu'il n'en fallait pour agir fortement sur les têtes +allemandes. Le colonel Lauriston partit sur-le-champ, et arriva sans +perdre un instant à Munich. Sa présence y causa au malheureux électeur +une joie des plus vives. Tous les détails contenus dans la lettre du +Premier Consul furent répétés de bouche en bouche. Le colonel +Lauriston continua sans retard sa tournée, acquit de ses propres yeux +la conviction que les Autrichiens étaient trop peu nombreux sur l'Inn +pour faire autre chose qu'une bravade, et se rendit à Ratisbonne, de +Ratisbonne à Berlin.</p> + +<p>Cette promptitude d'action surprit l'Autriche, frappa de crainte tous +les opposants de la Diète, et leur prouva qu'une puissance comme la +France ne s'était pas publiquement engagée avec une autre puissance +comme la Prusse, à faire réussir un plan, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> sans le vouloir +sérieusement. D'ailleurs l'intention des médiateurs était si évidente, +elle avait tellement pour but d'assurer le repos du continent par la +conclusion des affaires allemandes, que la raison devait se joindre au +sentiment d'une force supérieure pour faire tomber toutes les +résistances. Restaient à vaincre, il est vrai, les difficultés de +forme, dont l'Autriche allait se servir pour ralentir l'adoption du +plan, à moins qu'elle n'obtînt quelque concession qui adoucît son +chagrin, et sauvât la dignité du chef de l'empire, fort compromise en +cette occasion.</p> + +<span class="sidenote">Ouverture du protocole dans le sein de la députation +extraordinaire.</span> + +<span class="sidenote">Quatre États sur huit adoptent complétement le projet de +médiation.</span> + +<p>La députation extraordinaire qui était chargée par la Diète de +préparer un conclusum, et de le lui soumettre, était en ce moment +assemblée. Les huit États qui la composaient, Brandebourg, Saxe, +Bavière, Bohême, Wurtemberg, Ordre Teutonique, Mayence, Hesse-Cassel, +étaient présents dans la personne de leurs ministres. Le protocole +était ouvert; chacun avait commencé à émettre son avis. Sur les huit +États, quatre admirent sans hésiter le plan des médiateurs. +Brandebourg, Bavière, Hesse-Cassel, Wurtemberg, exprimèrent leur +gratitude pour les hautes puissances, qui avaient bien voulu venir au +secours du corps germanique, et le tirer d'embarras par leur arbitrage +désintéressé; déclarèrent en outre le plan sage, acceptable dans son +contenu, sauf quelques détails, à l'égard desquels la grande +députation pourrait sans inconvénient donner son avis, et proposer +d'utiles modifications. Ils ajoutèrent enfin, relativement au délai +fixé, qu'il était <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> urgent d'en finir au plus tôt, tant pour le +repos de l'Allemagne que pour celui de l'Europe. Cependant les quatre +États approbateurs ne s'expliquaient pas d'une manière précise sur ce +terme de deux mois. C'eût été compromettre leur dignité que de +rappeler ce terme rigoureux, pour proposer de s'y soumettre; mais +c'était bien ce qu'ils entendaient dire, quand ils recommandaient à +leurs co-États d'en finir au plus tôt.</p> + +<span class="sidenote">Avis particulier de Mayence.</span> + +<p>On aurait dû s'attendre à l'approbation de Mayence, puisque cet ancien +électorat ecclésiastique était seul conservé, et pourvu d'un revenu +d'un million de florins. Mais le baron d'Albini, représentant de +l'archevêque électeur, homme d'esprit, fort adroit, souhaitant au fond +du cœur le succès de la médiation, était fort embarrassé +d'approuver, en présence de tout le parti ecclésiastique, un plan qui +anéantissait la vieille Église féodale d'Allemagne, et de l'approuver +uniquement, parce que l'électorat de son archevêque était conservé. De +plus, cet archevêque n'était pas complétement satisfait des +combinaisons qui le concernaient. Le bailliage d'Aschaffenbourg, +dernier débris de l'électorat de Mayence, formait la seule portion de +revenu qui lui fût assurée en territoire. Le reste devait lui être +donné en assignations diverses sur les biens d'Église réservés, et +pour cette partie du million promis, partie la plus considérable, car +le bailliage d'Aschaffenbourg valait à peine 300 mille florins, il +n'était pas sans inquiétude.</p> + +<p>M. d'Albini, pour Mayence, émit donc un avis assez ambigu, remercia +beaucoup les hautes puissances <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> médiatrices de leur +intervention amicale, déplora longuement les malheurs de l'Église +germanique, et distingua dans le plan deux parties, l'une comprenant +la distribution des territoires, l'autre les considérations générales +dont le projet était accompagné. Quant aux distributions de +territoire, sauf les petites indemnités, le ministre de Mayence +approuvait les propositions des puissances médiatrices. Quant aux +considérations générales, contenant l'indication des règlements à +faire, il les trouvait insuffisantes, et notamment les pensions du +clergé lui paraissaient n'être pas assez clairement assurées. En cela +il faut reconnaître que les observations du représentant de Mayence +n'étaient pas dépourvues de raison.</p> + +<p>Son avis ne contenait donc pas une approbation formelle.</p> + +<span class="sidenote">Avis de Saxe.</span> + +<p>Saxe demandait à réserver encore son vote, ce qui était fort en usage +dans les délibérations de la Diète germanique. Comme on recueillait +plusieurs fois les suffrages, on pouvait remettre à dire son opinion +dans une séance postérieure. Cet État, fort désintéressé, fort sage, +placé ordinairement sous l'influence de la Prusse, mais de cœur +préférant l'Autriche, catholique d'ailleurs par la religion de son +prince, quoique protestant par la religion de son peuple, éprouvait +des scrupules pénibles, partagé qu'il était entre ses affections et sa +raison, ses affections qui parlaient pour la vieille Allemagne, sa +raison qui parlait pour le plan des médiateurs.</p> + +<span class="sidenote">Avis de Bohême et Ordre Teutonique.</span> + +<span class="sidenote">Ministres représentant les États de la députation +extraordinaire.</span> + +<p>Bohême, Ordre Teutonique, étaient des États tout <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à fait +autrichiens. Quant au premier, c'était convenu, puisque l'empereur +était roi de Bohême. Quant au second, c'était tout aussi évident, +puisque l'archiduc Charles, frère de l'empereur, son généralissime, +son ministre de la +guerre, était grand-maître de l'Ordre Teutonique. On affectait à +Vienne et à Ratisbonne de mettre une différence entre le ministre de +Bohême, par exemple, et le ministre impérial. Le ministre de Bohême, +représentant spécialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer à +l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les +choses les plus acerbes. Le ministre impérial parlant au nom de +l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue +des intérêts généraux de l'empire. Il était moins vrai et plus +pédantesque. M. de Schraut était ministre pour Bohême, M. de Hugel +pour l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consommés, était +d'ailleurs fort délié, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient +vieilli en Diète, et qui, sous la pédanterie des formes, cachaient +toute l'astuce des gens de palais. Quant au ministre du grand-maître +teutonique, c'était M. de Rabenau, soumis en entier à la députation +autrichienne, qui lui rédigeait jusqu'à ses notes, au vu et au su de +la Diète; rôle dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se +plaignait lui-même. M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait +les voix autrichiennes, et il était chargé de lutter d'artifices et de +lenteurs contre le parti prussien, et contre les puissances +médiatrices.</p> + +<span class="sidenote">Paroles amères du représentant de Bohême.</span> + +<p>Dès la première séance, M. de Schraut pour Bohême, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> se +plaignit hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et répondit +avec amertume au reproche qui était adressé à cette cour, de n'avoir +jamais abouti à une conclusion, reproche sur lequel se fondaient +principalement les puissances médiatrices pour intervenir. Ce ministre +déclara que depuis neuf mois, le cabinet impérial n'avait pas pu +obtenir une seule réponse à ses ouvertures de la part du gouvernement +français; qu'on l'avait laissé dans l'ignorance la plus complète de ce +qui s'était traité à Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu être +initié au secret de la médiation, et que le plan de cette médiation ne +lui avait été connu qu'au moment même de la communication qui en avait +été faite à Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot +assigné à l'archiduc Ferdinand, prétendit que le traité de Lunéville +était violé, car ce traité assurait à l'archiduc une indemnité entière +de ses pertes, et on lui donnait comme équivalent de 4 millions de +florins perdus, 1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut, +ne produisait que 900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau +250 mille. C'était là un pur mensonge. Du reste, Bohême ne concluait +pas.</p> + +<p>Ordre Teutonique, plus modéré de langage, ne voulut admettre le plan +que comme document à consulter.</p> + +<p>Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavière, +Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, était +approbative, mais qu'il fallait amener à l'être complétement; +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> une voix, Saxe, qui suivrait la majorité, quand cette +majorité serait prononcée; deux voix enfin, Bohême et Ordre +Teutonique, tout à fait contraires, jusqu'à une satisfaction donnée à +l'Autriche.</p> + +<span class="sidenote">Réplique du Premier Consul au langage du représentant de +Bohême.</span> + +<p>Ce résultat fut immédiatement communiqué au Premier Consul. Quand il +eut connaissance du premier avis de Bohême, lequel imputait au silence +obstiné de la France l'impossibilité de mener à fin la négociation des +affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette +imputation. Il répliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest +fut chargé de communiquer à la Diète. Dans cette note il exprimait le +regret d'être réduit à publier des négociations qui, de leur nature, +auraient dû rester secrètes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y +obligeait en calomniant publiquement ses intentions, il déclarait que +ces prétendues ouvertures de l'Autriche au cabinet français avaient +pour but, non l'arrangement général de l'affaire des indemnités, mais +l'extension de la frontière autrichienne jusqu'à l'Isar et jusqu'au +Lech, c'est-à-dire la suppression de la Bavière du nombre des +puissances allemandes; que les prétentions de l'Autriche, portées de +Paris, où elles n'avaient pas réussi, à Pétersbourg, où elles +n'avaient pas réussi davantage, enfin à Munich, où elles étaient +devenues menaçantes, avaient obligé les puissances médiatrices à +intervenir pour assurer le repos de l'Allemagne, et, avec le repos de +l'Allemagne, celui du continent.</p> + +<p>Cette réplique, fort méritée, mais exagérée en un point, l'imputation +à l'Autriche d'avoir cherché à <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> s'étendre jusqu'au Lech (elle +n'avait, en effet, parlé que de l'Isar), cette réplique affligea +vivement le cabinet impérial, qui vit bien qu'il avait affaire à un +adversaire aussi résolu en politique qu'il l'était en guerre.</p> + +<span class="sidenote">Moyens employés pour décider le vote de Mayence.</span> + +<span class="sidedate">Octob. 1802.</span> + +<span class="sidenote">Adoption d'un <i>conclusum</i> préalable dans les délais +indiqués par les puissances médiatrices.</span> + +<p>Cependant il fallait faire marcher la négociation. M. de Laforest, +avec l'autorisation de son cabinet, employa les moyens nécessaires +pour décider le vote de Mayence. On promit à M. d'Albini, représentant +de l'électeur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier, +non en rentes, mais en territoires immédiats, ne relevant d'aucun +prince. À cette promesse, qu'on lui fit d'une manière formelle, on +ajouta quelques menaces très-claires pour le cas où le plan viendrait +à échouer. On décida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'était pas +possible d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du +Corps germanique exigeait que la députation extraordinaire, en +l'accueillant comme base de son travail, y apportât au moins quelques +légers changements. L'intérêt de quelques-uns des petits princes +réclamait plusieurs modifications de détail; et la Prusse, d'ailleurs, +par des motifs peu avouables, était d'accord avec Mayence pour séparer +les considérations générales du plan lui-même, et les rédiger sous une +forme nouvelle. Dans ces considérations, en effet, s'en trouvait une +relative aux biens d'Église médiats, lesquels avaient été réservés, +pour servir soit à quelques compléments d'indemnité, soit aux pensions +ecclésiastiques. Beaucoup de ces biens étaient enclavés dans le +territoire de la Prusse, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> et cette puissance, déjà si +favorablement traitée, nourrissait l'espoir de les sauver de toute +nouvelle assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra +donc dans les idées de Mayence, et convint avec cet État de remanier +la partie du plan qui renfermait les considérations générales; mais +elle convint en même temps d'adopter les bases principales du partage +territorial, dans un <i>conclusum</i> préalable, en arrêtant que les +changements qui devaient y être faits, le seraient d'un commun accord +avec les ministres des puissances médiatrices. Il était entendu, de +plus, que tout ce travail serait terminé au 24 octobre 1802 (2 +brumaire an XI), ce qui faisait deux mois, à partir non du jour de la +déclaration des puissances, mais du jour où leur note avait été +<i>dictée</i> à la députation, c'est-à-dire lue et transcrite dans les +procès-verbaux de la Diète.</p> + +<p>Le 8 septembre (21 fructidor), ce <i>conclusum</i> préalable fut adopté, +malgré tous les efforts du ministre impérial, M. de Hugel. +Brandebourg, Bavière, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est-à-dire +cinq États sur huit, admirent le <i>conclusum</i> préalable, comprenant +l'ensemble du plan, sauf quelques modifications accessoires, qu'on +devait y apporter d'accord avec les ministres médiateurs. Dans cette +séance, Saxe fit un pas, en émettant un avis moyen. Cet État voulait +qu'on reçût le plan comme un <i>fil de direction</i>, dans le labyrinthe +des indemnités.</p> + +<span class="sidenote">Tactique des agents autrichiens pour retarder la +négociation, et persévérance des agents médiateurs à déjouer cette +tactique.</span> + +<p>Bohême, Ordre Teutonique, s'opposèrent à l'adoption. D'après les +formes constitutionnelles le ministre <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> impérial aurait dû +communiquer le <i>conclusum</i> voté aux ministres médiateurs. M. de Hugel +s'obstina à n'en rien faire. Du reste, il était sans cesse à s'excuser +des obstacles qu'il apportait à la négociation, et faisait tous ses +efforts pour provoquer une ouverture amicale de la part des ministres +de France et de Russie, leur répétant chaque jour que le moindre +avantage concédé à la maison d'Autriche, pour sauver au moins son +honneur, la déciderait à laisser passer le travail. Toute sa politique +consistait maintenant à fatiguer les deux légations française et +russe, afin d'amener le Premier Consul, soit à une concession de +territoire sur l'Inn, soit à une combinaison des voix dans les trois +colléges, qui assurât la conservation de l'influence autrichienne dans +l'empire. La conduite que M. de Laforest, consommé dans cette espèce +de tactique, adopta et fit adopter par son cabinet, fut de marcher +obstinément au but, malgré la légation autrichienne, de ne rien +accorder à Ratisbonne, et de renvoyer les ministres autrichiens à +Paris, disant que là peut être ils obtiendraient quelque chose, non +pas avant, mais après les facilités qu'on aurait obtenues de leur part +dans le cours de la négociation.</p> + +<p>La légation impériale, pour gagner le temps de négocier à Paris, +s'efforça de faire passer un nouveau <i>conclusum</i> modifié, lequel +devait être renvoyé aux ministres médiateurs, pour s'entendre avec eux +sur les changements qu'il paraîtrait convenable d'adopter. Cette +tentative n'aboutit à rien, qu'à donner <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> une sorte d'humeur à +la légation de Saxe, et à rattacher ce membre de la grande députation +à la majorité de cinq voix qui s'était déjà prononcée.</p> + +<p>Bien que la <i>plénipotence impériale</i> s'interposât comme un mur, ainsi +que l'écrivait M. de Laforest, entre la députation extraordinaire et +les ministres médiateurs, car elle s'obstinait à ne pas communiquer à +ceux-ci les actes de cette députation extraordinaire, il fut convenu +néanmoins que les réclamations adressées à la Diète par les petits +princes seraient officieusement communiquées à ces deux ministres, que +tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications +admises en conséquence de ces réclamations seraient renfermées dans +des arrêtés, dont l'ensemble formerait le <i>conclusum définitif</i>.</p> + +<span class="sidenote">Réclamations des petits princes.</span> + +<p>Dès que la voie fut ouverte aux réclamations, elles ne se firent pas +attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits +princes, car la part des grandes maisons avait été faite à Paris, lors +de la négociation générale. Ces petits princes s'agitaient en tout +sens pour se faire protéger. Malheureusement, et ce fut là le seul +détail regrettable dans cette mémorable négociation, des employés +français, gens nourris dans les désordres du Directoire, se laissèrent +souiller les mains par des dons pécuniaires, que les princes +allemands, impatients d'améliorer leur sort, prodiguaient sans +discernement. Le plus souvent les misérables agents qui recevaient ces +dons, vendaient un crédit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme +d'une parfaite <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> intégrité, et représentant principal de la +France à Ratisbonne, écoutait peu les recommandations qu'on lui +adressait en faveur de telle ou telle maison; il les dénonçait même à +son gouvernement. Le Premier Consul, averti, écrivit plusieurs lettres +au ministre de la police, pour faire cesser ce trafic odieux, qui ne +faisait que des dupes, car ces prétendues recommandations, payées à +prix d'argent, n'exerçaient aucune influence sur les arrangements +conclus à Ratisbonne.</p> + +<span class="sidenote">Difficultés que fait naître la Prusse au sujet des +assignations sur les biens réservés.</span> + +<p>La plus grande difficulté ne consistait pas à régler les suppléments +d'indemnités, mais à les imputer sur les biens réservés, qui devaient +supporter en outre les pensions du clergé aboli. Les efforts de la +Prusse pour sauver de cette double charge les biens situés dans ses +États, provoquèrent de grandes contestations, et nuisirent fort à la +dignité de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complément de +revenu promis au prince archichancelier, électeur de Mayence. On +imagina un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres +conservées se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernière maintenue +dans sa qualité de ville libre à cause de la chambre impériale qui +résidait chez elle. Mal administrées l'une et l'autre, comme la +plupart des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la +continuation fût fort désirable. On les assigna au prince +archichancelier. Il y avait à cela une véritable convenance, car +Ratisbonne était la ville où siégeait la Diète, et Wetzlar celle où +siégeait la suprême cour d'empire. Il <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> était naturel de les +donner au prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cités, +celle de Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle +destination. Le prince archichancelier possédant Aschaffenbourg, +Ratisbonne et Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurés en +territoire. Il fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait +de plus 53 mille pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille +pour le duc d'Oldembourg, oncle et protégé de l'empereur Alexandre. +C'était en tout 413 mille florins à faire peser sur les biens d'Église +réservés, indépendamment des pensions ecclésiastiques. Baden, +Wurtemberg avaient déjà accepté la part imputable sur les biens +réservés situés dans leurs États. La Prusse et la Bavière avaient à +supporter chacune la moitié des 413 mille florins restant à trouver. +La Bavière était financièrement très-chargée, et par la quantité des +pensions qui lui étaient échues, et par les dettes qui avaient été +transportées de ses anciens États sur les nouveaux. La Prusse ne +voulait pas même supporter 200 mille florins sur les 413 mille qui +manquaient encore. Elle avait imaginé un moyen de se les procurer, +c'était de faire payer ces 413 mille florins aux villes libres de +Hambourg, Brême, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette âpreté +faisait scandale à Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de Goertz, +en était si confus qu'il avait été prêt un moment à donner sa +démission. M. de Laforest l'en avait empêché dans l'intérêt même de +la négociation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> La faculté de réclamer accordée aux petits princes avait fait +renaître une quantité de prétentions éteintes. Une autre cause avait +contribué à les réveiller, c'était le bruit déjà fort répandu à +Ratisbonne, que l'Autriche était près d'obtenir à Paris un supplément +d'indemnité en faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de +ce qu'on avait fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait +pour Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonçait pour le +ci-devant duc de Toscane, demandaient des suppléments que du reste on +ne pouvait trouver nulle part. Les occupations de vive force, +continuées sans interruption, ajoutaient à la confusion générale. Le +corps germanique se trouvait exactement dans l'état où avait été la +France, sous l'Assemblée constituante, au moment de l'abolition du +régime féodal. Le margrave de Baden, qui héritait de Manheim, +autrefois propriété de la maison de Bavière, était en conflit avec +cette dernière maison pour une collection de tableaux. Des +détachements de troupes appartenant aux deux princes avaient failli en +venir aux mains. Pour compléter ce triste spectacle, l'Autriche, ayant +sur une foule de terres en Souabe des prétentions d'origine féodale, +faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de Wurtemberg, de +Bavière, dans les diverses villes ou abbayes assignées à ces États par +le plan des indemnités. Enfin la Prusse, saisie de l'évêché de +Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes d'empire, +co-partageants avec elle de cet évêché.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> <span class="sidenote">Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.</span> + +<p>Au milieu de ces désordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait +transiger, offrit d'adhérer immédiatement au plan des puissances +médiatrices, si on lui concédait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon +qu'elle ferait à la Bavière de quelques-unes de ses possessions en +Souabe. Elle proposa de nouveau à cette maison la ville d'Augsbourg, +pour en faire sa capitale. Elle demanda, en outre, la création de deux +électeurs de plus, dont l'un serait l'archiduc de Toscane, appelé à +devenir souverain de Salzbourg, dont l'autre serait l'archiduc +Charles, actuellement grand-maître de l'Ordre Teutonique. À ces +conditions, l'Autriche était prête à regarder ses archiducs comme +suffisamment indemnisés, et à se rendre au vœu des puissances +médiatrices.</p> + +<p>Le Premier Consul ne pouvait plus, après tout ce qui s'était passé à +l'égard de Passau, amener la Bavière à céder la frontière de l'Inn; et +surtout il lui était difficile de faire accepter à l'Allemagne trois +électeurs à la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohême, +Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la +ville libre d'Augsbourg. Il répondit que, disposé à demander quelques +sacrifices à la Bavière, il lui était impossible d'exiger la +concession de la frontière de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-être +jusqu'à proposer à la Bavière l'abandon d'un évêché, comme celui +d'Aichstedt, mais qu'il lui était impossible d'aller au delà.</p> + +<p>Le temps s'écoulait; on était en vendémiaire (octobre), et le terme +final, fixé au 2 brumaire (24 octobre), <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> approchait. Les +médiateurs avaient hâte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les +petites réclamations, accueilli celles qui méritaient d'être écoutées, +et rédigé les règlements qui devaient accompagner la distribution des +territoires. La dignité électorale réclamée pour le Mecklembourg par +l'empereur Alexandre, n'avait paru à personne pouvoir être accordée, +car c'était un nouvel électeur protestant, ajouté aux six qui +existaient déjà dans un Collége de neuf. La disproportion était trop +grande pour l'accroître encore. Cette réclamation avait été écartée. +On avait fait une nouvelle distribution des <i>votes virils</i> (c'est +ainsi que s'appelaient les votes dans le Collége des princes); et on +avait transféré sur leurs nouveaux États les voix des princes +dépossédés à la rive gauche. Il en résultait, dans le Collége des +princes comme dans le Collége des électeurs, un changement +considérable au profit des protestants, car on remplaçait des prélats +ou des abbés par des princes séculiers de religion réformée. Afin +d'établir une sorte de contre-poids, on avait attribué de nouvelles +voix à l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et +la Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principautés +qui pussent servir de prétexte à la création de nouvelles voix dans la +Diète. Malgré tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui était +autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43 +protestantes, était actuellement de 31 voix catholiques contre 62 +protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de +l'Autriche <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> fût dans une infériorité proportionnée à ces +nombres. Tous les suffrages protestants, comme nous l'avons dit +ailleurs, n'étaient pas des suffrages assurés à la Prusse, et avec les +prérogatives impériales, avec le respect dont la maison d'Autriche +était encore l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg +commençait à inspirer, la balance pouvait être maintenue entre les +deux maisons rivales.</p> + +<p>Quant au Collége des villes, on l'avait organisé d'une manière +indépendante, et on avait tâché de le rendre moins inférieur aux deux +autres. Les huit villes libres étaient réduites à six, puisque Wetzlar +et Ratisbonne avaient été accordées à l'archichancelier. La Prusse +voulait faire supprimer ce troisième collége, et attribuer à chacune +des six villes une voix dans le Collége princier. C'eût été un moyen +d'en supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle +ambitionnait la possession. La légation française s'y refusa +obstinément.</p> + +<p>Il ne fut rien dit sur l'état de la noblesse <i>immédiate</i>, qui était +dans la plus cruelle anxiété, car la Prusse et la Bavière la +menaçaient ouvertement.</p> + +<span class="sidenote">Adoption définitive du <i>conclusum</i> par la députation +extraordinaire.</span> + +<p>Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en +délibération dans la députation extraordinaire. Brandebourg, Bavière, +Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvèrent. Saxe, Bohême, Ordre +Teutonique, déclarèrent qu'ils le prenaient en considération, mais, +qu'avant de se prononcer définitivement, ils voulaient attendre +<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> la fin de la négociation entamée à Paris avec l'Autriche; car +autrement, disaient-ils, on s'exposerait à voter un plan qu'il +faudrait modifier ensuite.</p> + +<p>La députation extraordinaire avait à émettre son vote définitif, et il +ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le délai de deux +mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances médiatrices +d'obtenir l'adoption de leur plan dans le délai fixé. M. de Laforest +et M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les +plus grands efforts pour que, le 29 vendémiaire (21 octobre), le +<i>conclusum</i> fût définitivement adopté. Ils rencontraient des +difficultés infinies, car M. de Hugel répandait partout qu'un courrier +de Paris, apportant de graves changements, était attendu à chaque +instant; qu'à Paris même on désirait un retard. Il était allé jusqu'à +menacer M. d'Albini, lui disant que, d'après un avis certain, des +ordres devaient lui arriver de l'électeur de Mayence, pour désavouer +sa conduite, et lui enjoindre de ne pas voter. C'était ébranler l'une +des cinq voix favorables, et jusqu'ici l'une des plus fidèles. Ces +menaces avaient été poussées si loin, que M. d'Albini s'en était +offensé, et en était devenu plus ferme dans sa résolution. Par +surcroît d'embarras, la Prusse venait, au dernier moment, de créer de +nouveaux obstacles: elle voulait une rédaction qui la dispensât de +fournir sur les biens réservés, sa part des 413 mille florins qui +restaient à trouver. Elle aspirait même à s'approprier certaines +dépendances des biens <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> ecclésiastiques enclavés dans ses +États, et attribués à divers princes par le plan d'indemnités. Elle +avait, en un mot, mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées +les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la +fin de la négociation, étaient de nature à la faire échouer. Ce +n'était pas le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort +digne, rougissant du rôle qu'on lui faisait jouer, c'était un +financier qu'on lui avait adjoint, qui provoquait ces difficultés. +Enfin MM. de Laforest et de Buhler donnèrent une dernière impulsion, +et le 29 vendémiaire (21 octobre) le <i>conclusum</i> définitif fut adopté +par la députation extraordinaire des huit États, et la médiation se +trouva en quelque sorte accomplie, dans le terme assigné par les +puissances médiatrices. Le dernier jour Saxe vota comme les cinq États +formant la majorité ordinaire, par respect pour cette majorité.</p> + +<p>Il restait cependant encore bien des détails à régler. Le partage des +territoires et les règlements organiques ne formaient pas un même +acte. On avait demandé qu'ils fussent réunis dans une seule +résolution, qui prendrait un titre déjà connu dans le protocole +germanique, celui de <i>Recès</i>. Ensuite, l'œuvre de la députation +extraordinaire étant terminée, il fallait la porter à la Diète +germanique, dont la députation extraordinaire n'était qu'une +commission. On avait pris une précaution dans le libellé du +<i>conclusum</i> définitif, c'était de dire que le <i>recès</i> serait +directement communiqué aux ministres médiateurs. On voulait prévenir +ainsi les refus de <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> communications de la part des ministres +impériaux aux ministres médiateurs, refus qui avaient entraîné déjà de +fâcheuses lenteurs.</p> + +<span class="sidenote">La légation autrichienne s'appuie sur les dernières +questions restées sans solution, pour retarder la rédaction +définitive.</span> + +<p>On se mit sur-le-champ à l'œuvre pour fondre dans une seule +rédaction l'acte principal et les règlements. C'était une nouvelle +occasion pour M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes. +Ainsi, à propos de cette rédaction définitive, il demandait +obstinément, si on ne comprendrait pas, dans le <i>recès</i>, l'imputation +sur un gage quelconque des 413 mille florins dus à l'archichancelier, +au duc d'Oldembourg, aux maisons d'Isembourg et de Stolberg; il +demandait si ce n'était pas le moment de pourvoir aux pensions de +l'archevêque de Trèves, des évêques de Liége, de Spire, de Strasbourg, +dont les États avaient passé avec la rive gauche du Rhin à la France, +et qui ne savaient à qui s'adresser pour obtenir des pensions +alimentaires; si on n'accorderait pas une indemnité à la noblesse +immédiate, pour la perte de ses droits féodaux, perte dont on avait +promis antérieurement de la dédommager.</p> + +<span class="sidenote">La mauvaise volonté de la Prusse fournit un prétexte +légitime aux lenteurs de l'Autriche.</span> + +<p>À toutes les demandes de nouvelles allocations, la Prusse répondait +par des refus ou des renvois aux villes libres. La Bavière disait avec +raison qu'elle était fort obérée, et qu'elle allait voir ses +ressources encore amoindries par ce qui serait accordé à l'Autriche, +dans la négociation entamée à Paris. M. de Hugel répliquait que ce +n'était pas ainsi qu'on faisait face à des dettes sacrées.</p> + +<span class="sidedate">Nov. 1802.</span> + +<span class="sidenote">Déchaînement contre la Prusse à Ratisbonne.</span> + +<p>Ces contestations produisaient à Ratisbonne un effet <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> +extrêmement fâcheux. On se plaignait surtout de l'avidité de la Prusse +et des complaisances de la France pour elle; on ne reconnaissait plus, +disait-on, le grand caractère du Premier Consul, qui permettait qu'on +abusât ainsi de son nom et de sa faveur. Tous les esprits revenaient à +l'Autriche, même ceux qui n'étaient pas ordinairement portés pour +elle. On se disait qu'à subir une influence prépondérante en empire, +il valait mieux subir celle de l'antique maison d'Autriche, qui, sans +doute, avait abusé jadis de sa suprématie, mais qui avait aussi +souvent protégé qu'opprimé les Allemands. Il naissait, entre les États +de second ordre, tels que la Bavière, le Wurtemberg, les deux Hesses, +Baden, une disposition à former dans le centre de l'Allemagne, une +ligue qui résisterait aussi bien à la Prusse qu'à l'Autriche.</p> + +<span class="sidenote">Rédaction définitive du <i>recès</i> le 23 novembre.</span> + +<p>Enfin, malgré tout l'art apporté à exploiter ces difficultés, le +<i>recès</i> fut rédigé, et adopté par la députation extraordinaire le 2 +frimaire an XI (23 novembre 1802). Aucune ressource n'était indiquée +pour subvenir au paiement des 413 mille florins restés sans +assignation. On voulait connaître, disait-on, avant de mettre la +dernière main à l'œuvre, le résultat des négociations entre +l'Autriche et la France.</p> + +<p>La légation impériale se voyait donc définitivement vaincue par +l'activité et la constance des ministres médiateurs, qui poursuivaient +invariablement leur marche, appuyés sur une majorité de cinq voix, +quelquefois même de six sur huit, lorsque la Saxe était ramenée à +cette majorité par la résistance obstinée de l'Autriche. M. de Hugel +prit <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> le parti de laisser faire. Il fallait porter le recès de +cette commission spéciale, appelée la députation extraordinaire, à la +Diète elle-même. Pour aller de l'une à l'autre, on était décidé à se +passer de l'intermédiaire des ministres de l'empereur, s'ils +refusaient la transmission. Cependant les Allemands, même les plus +favorables au plan d'indemnité, inclinaient pour la fidèle observation +des règles constitutionnelles. On trouvait l'empire bien assez +ébranlé, et d'ailleurs dans le renversement de la constitution, on +entrevoyait une nouvelle domination qu'on redoutait tout autant que +l'ancienne. Ceux même qui, dans l'origine, étaient les partisans de la +Prusse, se ralliaient à ceux qui avaient toujours vénéré l'Autriche +comme l'image la plus parfaite du vieil ordre de choses. On en était +arrivé à ce point, auquel on arrive bientôt dans les révolutions, de +se défier des nouveaux maîtres, et de haïr un peu moins les anciens. +On souhaitait donc de n'avoir pas à se passer des ministres impériaux, +et la nouvelle d'un abouchement, à Paris, entre l'Autriche et le +Premier Consul, fit naître une espérance de rapprochement qui fut +accueillie avec joie par tout le monde.</p> + +<span class="sidedate">Déc. 1802.</span> + +<p>M. de Hugel, amené enfin au système de la condescendance, consentit à +communiquer les actes de la députation extraordinaire aux ministres +médiateurs, afin que ceux-ci pussent s'adresser à la Diète, et +requérir l'adoption du <i>recès</i> comme loi de l'empire. Mais, par une +petitesse de vieux formaliste, M. de Hugel refusa d'envoyer le <i>recès</i> +lui-même revêtu des couleurs impériales; il communiqua un <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> +simple imprimé, avec une dépêche qui en garantissait l'authenticité.</p> + +<span class="sidenote">Communication à la Diète du <i>recès</i> adopté par la +députation extraordinaire.</span> + +<p>Sans perdre de temps, le 4 décembre (13 frimaire), les deux ministres +français et russe communiquèrent le <i>recès</i> à la Diète, déclarant +qu'il l'approuvaient dans son entier, au nom de leurs cours +respectives, qu'ils en demandaient immédiatement la prise en +considération, et le plus prochainement possible l'adoption comme loi +de l'empire. Cette promptitude à saisir la Diète était un moyen de +faire arriver, ou les ministres des États allemands qui étaient +absents, ou les instructions de ceux qui n'en avaient pas encore.</p> + +<span class="sidenote">Précautions prises pour composer la Diète.</span> + +<p>Ici de nouvelles précautions devenaient nécessaires, relativement à la +composition de la Diète. Admettre à voter tous les États supprimés à +la rive gauche par la conquête de la France, à la rive droite par le +système des sécularisations, c'était s'exposer de leur part à une +résistance invincible, ou bien les condamner à prononcer eux-mêmes +leur propre suppression. Il fut convenu avec le ministre directorial, +c'est-à-dire avec l'archichancelier, de convoquer exclusivement les +États conservés dans l'empire, soit que leur titre fût changé, soit +qu'il ne le fût pas. Ainsi on ne convoqua ni Trèves ni Cologne dans le +Collége des électeurs, mais on convoqua Mayence dont le titre était +constitué <i>ex jure novo</i>. Dans le Collége des princes on supprima ceux +dont les territoires avaient été incorporés à la République française +ou à la République helvétique, tels, par exemple, que les princes +séculiers et ecclésiastiques de Deux-Ponts, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> de Montbelliard, +de Liége, de Worms, de Spire, de Bâle, de Strasbourg. On maintint +provisoirement les princes qui avaient obtenu des principautés +nouvelles, sauf à régulariser leur titre plus tard, et à le faire +transférer sur les territoires sécularisés qui leur avaient été +dévolus. On supprima dans le Collége des villes toute la masse des +villes incorporées; on ne maintint que les six villes conservées, +Augsbourg, Nuremberg, Francfort, Brême, Hambourg, Lubeck.</p> + +<span class="sidenote">On commence à opiner dans la Diète.</span> + +<p>Ces précautions étaient indispensables, et elles obtinrent le résultat +qu'on en attendait. Aucun des États supprimés ne se présenta, et dans +les premiers jours de janvier la Diète commença ses délibérations. Le +protocole était ouvert. On appelait successivement les États dans les +trois Colléges. Les uns opinaient immédiatement, les autres se +réservaient d'opiner plus tard, comme il était d'usage à la Diète. On +attendait pour se prononcer définitivement le dernier remaniement, que +devait subir le <i>conclusum</i> proposé, par suite de la négociation +entamée à Paris entre la France et la cour de Vienne.</p> + +<p>Les choses avaient été conduites où le voulait le Premier Consul pour +accorder enfin une satisfaction à l'Autriche. À la rigueur, on aurait +pu se passer de sa bonne volonté jusqu'au bout, et faire voter les +trois Colléges malgré son opposition. Les Allemands, même les plus +chagrins, sentaient bien qu'il fallait en finir, et ils étaient +résolus à voter pour le <i>recès</i>, après quoi les prises de possession +déjà consommées auraient été revêtues d'une sorte de <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> +légalité, et le refus de sanction de la part de l'empereur n'aurait +pas empêché les indemnisés de jouir paisiblement de leurs nouveaux +territoires. Cependant l'opposition de l'empereur à la constitution +nouvelle, quelque déraisonnable qu'elle fût, aurait placé l'empire +dans une situation fausse, incertaine, et peu conforme aux intentions +pacifiques des puissances médiatrices. Il valait mieux transiger, et +obtenir l'adhésion de la cour de Vienne. C'était l'intention du +Premier Consul: il n'avait attendu si long-temps que pour avoir moins +de sacrifices à faire à l'Autriche, et moins de sacrifices à exiger de +la Bavière; car c'était à celle-ci qu'il fallait demander ce qu'on +accorderait à celle-là.</p> + +<span class="sidenote">Pour obtenir la sanction impériale, le Premier Consul fait +une concession à l'Autriche.</span> + +<p>En effet, vers les derniers jours de décembre, il avait consenti à +s'aboucher avec M. de Cobentzel, et il était enfin tombé d'accord avec +lui de quelques concessions en faveur de la maison d'Autriche. La +Bavière ayant montré une répugnance invincible à concéder la ligne de +l'Inn, soit à cause des salines très-précieuses qui se trouvaient +entre l'Inn et la Salza, soit à cause de la situation de Munich, qui +se serait trouvé trop près de la nouvelle frontière, il avait fallu +renoncer à cette sorte d'arrangement. Alors le Premier Consul s'était +réduit à céder l'évêché d'Aichstedt, placé sur le Danube, contenant 70 +mille habitants, rapportant 350 mille florins de revenu, et +primitivement destiné à la maison palatine. Moyennant cette +augmentation accordée à l'archiduc Ferdinand, on retirait de son lot +les évêchés de Brixen et de Trente, qui étaient sécularisés <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> +au profit de l'Autriche. Celle-ci avouait ainsi d'une manière assez +claire l'intérêt qui se cachait derrière son zèle de parenté. Il est +vrai que, pour prix de cette sécularisation, elle prenait sur ses +propres domaines la petite préfecture de l'Ortenau, pour en accroître +le lot du duc de Modène, composé, comme on sait, du Brisgau. L'Ortenau +était dans le pays de Baden, et près du Brisgau.</p> + +<p>L'Autriche avait demandé la création de deux électeurs de plus dans sa +maison: on en concéda un, ce fut le grand-duc Ferdinand, destiné ainsi +à être électeur de Salzbourg. C'étaient dix électeurs au lieu de neuf +que contenait le plan des médiateurs, au lieu de huit que contenait la +dernière constitution germanique. C'était pour l'Autriche une +amélioration de situation dans le Collége électoral. Il y avait en +effet quatre électeurs catholiques, Bohême, Bavière, Mayence, +Salzbourg, contre six protestants, Brandebourg, Hanovre, Saxe, +Hesse-Cassel, Wurtemberg, Baden.</p> + +<span class="sidenote">Convention du 26 décembre signée avec l'Autriche.</span> + +<p>Ces conditions furent insérées dans une convention signée à Paris, le +26 décembre 1802 (5 nivôse an XI), par M. de Cobentzel et Joseph +Bonaparte. M. de Markoff fut invité à y accéder au nom de la Russie, +et ne se fit pas prier, dévoué qu'il était à l'Autriche. La Prusse se +montra froide, mais non résistante. La Bavière se soumit, en demandant +à être indemnisée du sacrifice qu'on exigeait d'elle, et surtout à ne +point supporter sa part de ces 413 mille florins que personne ne +voulait payer.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> <span class="sidedate">Janv. 1803.</span> + +<p>L'Autriche avait promis de ne plus opposer d'obstacle à l'œuvre de +la médiation, et elle tint à peu près parole. Outre les concessions +obtenues à Paris, elle voulait en obtenir une dernière qu'elle ne +pouvait négocier qu'à Ratisbonne même, avec les rédacteurs du <i>recès</i>. +Cette concession était relative au nombre des votes virils dans le +Collége des princes. Tandis que le protocole était ouvert à la Diète, +et qu'on y exprimait des opinions à la suite les unes des autres, la +députation extraordinaire siégeait en même temps, et remaniait encore +une fois le plan de la médiation d'après la convention de Paris. La +Diète opinait ainsi sur un projet que la grande députation remaniait +chaque jour. On y avait inséré les changements territoriaux convenus à +Paris; on y avait compris la création du nouvel électeur de Salzbourg; +on y avait introduit enfin de nouveaux votes virils qui changeaient la +proportion des voix protestantes et catholiques dans le Collége des +princes, et la portaient à 54 voix catholiques contre 77 protestantes, +au lieu de 31 contre 62. Il fallait pourtant en finir de toutes ces +questions, surtout de celle qui était relative aux 413 mille florins. +La Bavière, qui avait perdu 350 mille florins avec Aichstedt, ne +pouvait être contrainte à en donner 200 mille. Elle les avait refusés, +et on avait trouvé ce refus naturel. Mais la Prusse, bien qu'elle +n'eût rien perdu, ne voulut point supporter sa part d'un aussi léger +fardeau. On ne fera pas la guerre pour 200 mille florins, avait dit M. +d'Haugwitz; triste propos, qui avait blessé tout le monde à +Ratisbonne, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et placé le rôle de la Prusse fort au-dessous de +celui de l'Autriche, laquelle en résistant défendait au moins des +territoires et des principes constitutionnels.</p> + +<span class="sidenote">Création d'un octroi sur le Rhin, pour se procurer les +sommes restant à trouver.</span> + +<span class="sidedate">Fév. 1803.</span> + +<p>Le Premier Consul, à la rigueur, aurait pu vaincre cette avarice; mais +ayant besoin de la Prusse jusqu'à la fin pour faire réussir son plan, +il était obligé de la ménager. On ne savait comment payer, ni +l'archichancelier, ni les pensions des ecclésiastiques, ni quelques +autres dettes anciennement assignées sur les biens réservés. Répartir +cette charge sous forme de <i>mois romains</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a> sur la totalité du corps +germanique, était impossible, vu la difficulté insurmontable, en tout +temps, de faire solder par la confédération les dépenses communes. +L'état de délabrement des places fédérales en était la preuve. On fut +réduit à imaginer un moyen, qui diminuait un peu la libéralité du +premier plan français, à l'égard de la navigation des fleuves. On +avait supprimé tous les péages sur l'Elbe, le Weser, le Rhin. +Cependant il fallait pourvoir à quelques dépenses indispensables +d'entretien, comme les chemins de halage, par exemple, sans quoi la +navigation aurait été bientôt interrompue. On prit le parti d'établir +sur le Rhin un octroi modéré, fort inférieur à tous les péages de +nature féodale dont le fleuve avait été autrefois grevé, et sur +l'excédant que laisserait cet octroi on résolut de prendre les 350 +mille florins du prince archichancelier, les 10 mille florins du duc +d'Oldembourg, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> les 53 mille des maisons d'Isembourg et de +Stolberg, et quelques mille florins encore pour mettre d'accord divers +princes, qui se renvoyaient mesquinement des assignations qu'ils ne +voulaient pas supporter. De la sorte on satisfit l'avarice de la +Prusse, on déchargea la Bavière des 200 mille florins qu'elle aurait +dû fournir pour sa part, on réduisit la perte qu'elle avait subie en +cédant Aichstedt; on accomplit la promesse faite au prince +archichancelier de lui assurer un revenu indépendant. Tous les +Allemands le voulaient ainsi, car ils trouvaient qu'un million de +florins de revenu était tout juste suffisant pour le prince qui avait +l'honneur de présider la Diète germanique, et qui était le dernier +représentant des trois électeurs ecclésiastiques du saint empire. Il +fut constitué l'administrateur unique de cet octroi, de concert avec +la France, qui avait le droit de veiller aux dépenses à faire à la +rive gauche. Sous ce point de vue, la France n'avait pas à se plaindre +de cet arrangement, car, dès ce moment, le prince archichancelier +avait tout intérêt à entretenir de bons rapports avec elle.</p> + +<span class="sidenote">Adoption définitive du <i>recès</i> par la Diète germanique, le +25 février.</span> + +<p>Enfin le plan, remanié pour la dernière fois, fut adopté le 25 février +(6 ventôse an XI) comme acte final par la députation extraordinaire, +et envoyé immédiatement à la Diète, où il fut voté à la presque +unanimité par les trois Colléges. Il ne rencontra d'opposition que de +la part de la Suède, dont le monarque, révélant déjà les troubles +d'esprit qui l'ont précipité du trône, étonnait l'Europe de ses +royales folies. Il infligea un blâme violent aux puissances <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +médiatrices et aux puissances allemandes, qui avaient concouru à +porter une atteinte si grave à l'antique Constitution germanique. +Cette boutade ridicule d'un prince dont personne ne tenait compte en +Europe, n'altéra point la satisfaction qu'on éprouvait de voir finir +les longues anxiétés de l'empire.</p> + +<span class="sidenote">Gratitude du corps germanique envers le Premier Consul.</span> + +<p>Les Allemands, même ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses, +mais qui conservaient un peu d'équité dans leurs jugements, +reconnaissaient que l'on recueillait en cette occasion les inévitables +fruits d'une guerre imprudente; que la rive gauche du Rhin ayant été +perdue par suite de cette guerre, il avait bien fallu faire un nouveau +partage du sol germanique; que ce partage sans doute était plus +avantageux aux grandes maisons qu'aux petites, mais que, sans la +France, cette inégalité eût été bien plus dommageable encore; que la +Constitution, modifiée sous plusieurs rapports, était cependant +sauvée, quant au fond des choses, et n'avait pu être réformée dans un +esprit de conservation plus éclairé. Ils reconnaissaient enfin que, +sans la vigueur du Premier Consul, l'anarchie se serait introduite en +Allemagne, par suite des prétentions de tout genre soulevées dans le +moment. Ce qui prouve mieux que tous les discours le sentiment qu'on +éprouvait alors pour le chef du gouvernement français, c'est qu'à la +vue de plusieurs questions restées en suspens, on désirait que sa main +puissante ne se retirât pas tout de suite des affaires germaniques. On +souhaitait que la France fût, en qualité de garante, obligée de +veiller sur son ouvrage.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> <span class="sidenote">Questions ajournées pour être résolues plus tard.</span> + +<p>Il y avait encore, en effet, plus d'une question, générale ou +particulière, que la médiation n'avait pu résoudre. La Prusse était en +querelle ouverte avec la ville de Nuremberg, et se permettait à son +égard des procédés tyranniques. La même puissance n'avait pas voulu +jusqu'ici saisir les comtes de Westphalie de leur part à l'évêché de +Munster. Francfort était en contestation avec des princes voisins, +pour une charge qu'on lui avait imposée en leur faveur, en +compensation de certaines propriétés par eux cédées. La Prusse, la +Bavière, voulaient profiter du silence du <i>recès</i>, pour incorporer à +leurs États la noblesse immédiate. L'Autriche faisait valoir en Souabe +une quantité de droits féodaux d'une origine obscure, et attentatoires +à la souveraineté des ducs de Wurtemberg, de Baden et de Bavière. Elle +venait de commettre surtout une violation de propriété inouïe. Les +principautés ecclésiastiques récemment sécularisées avaient des fonds +déposés à la Banque de Vienne, fonds qui leur appartenaient, et qui +avaient dû passer aux princes indemnisés. L'administration +autrichienne avait saisi ces fonds montant à une somme de trente +millions de florins, ce qui réduisait certains princes au désespoir. +Toutes ces violences faisaient désirer l'institution d'une autorité +qui s'occupât de l'exécution du <i>recès</i>, ainsi que cela s'était fait à +la suite de la paix de Westphalie. On désirait aussi la recomposition +des anciens cercles chargés de veiller à la défense des intérêts +particuliers. Il restait enfin à organiser l'Église allemande, qui, +ayant été privée de son existence <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> princière, avait besoin de +recevoir une organisation nouvelle.</p> + +<p>Le Premier Consul n'avait pu se charger de résoudre ces dernières +difficultés, car il aurait fallu qu'il se constituât le législateur +permanent de l'Allemagne. Il n'avait dû s'occuper que de sauver +l'équilibre de l'empire, partie de l'équilibre européen, en +déterminant ce qui revenait à chaque État, soit en territoire, soit en +influence dans la Diète. Le reste ne pouvait appartenir qu'à la Diète +elle-même, seule chargée du pouvoir législatif. Elle y pouvait +suffire, secondée toutefois par la France, garante de la nouvelle +Constitution germanique, comme elle l'était de l'ancienne. Les +faibles, menacés par les forts, invoquaient déjà cette garantie. +C'était aux cours allemandes les plus puissantes, à prévenir par leur +modération la nouvelle intervention d'un bras étranger. +Malheureusement il ne fallait guère y compter, à voir la conduite +actuelle de la Prusse et de l'Autriche.</p> + +<p>L'empereur, après avoir fait attendre sa ratification, l'avait enfin +envoyée, mais avec deux réserves: l'une avait pour objet le maintien +de tous les priviléges de la noblesse immédiate; l'autre, une nouvelle +distribution des voix protestantes et catholiques dans la Diète. +C'était tenir à moitié la parole donnée au Premier Consul, pour prix +de la convention du 26 décembre.</p> + +<span class="sidenote">Caractère général de cette longue négociation.</span> + +<p>Au reste, les difficultés vraiment européennes, celles de territoire, +étaient vaincues, grâce à l'énergique et prudente intervention du +général Bonaparte. <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Si quelque chose avait rendu évident son +ascendant sur l'Europe, c'était cette négociation si habilement +conduite, dans laquelle, réunissant à la justice l'adresse et la +fermeté, se servant tour à tour de l'ambition de la Prusse, de +l'orgueil de la Russie, pour résister à l'Autriche, réduisant celle-ci +sans la pousser au désespoir, il avait imposé sa propre volonté à +l'Allemagne, pour le bien même de l'Allemagne et le repos du monde: +seul cas dans lequel il soit permis et utile d'intervenir dans les +affaires d'autrui.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE QUINZIÈME.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> LIVRE SEIZIÈME.</h2> + +<h3>RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.</h3> + +<p class="resume">Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de + la France. — Esprit de l'ancien commerce. — Ambition de toutes les + puissances de posséder des colonies. — L'Amérique, les Antilles et + les Indes orientales. — Mission du général Decaen dans + l'Inde. — Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. — Description de + cette île. — Révolution des noirs. — Caractère, puissance, + politique de Toussaint Louverture. — Il aspire à se rendre + indépendant. — Le Premier Consul fait partir une expédition pour + assurer l'autorité de la métropole. — Débarquement des troupes + françaises à Santo-Domingo, au Cap et au + Port-au-Prince. — Incendie du Cap. — Soumission des + noirs. — Prospérité momentanée de la colonie. — Application du + Premier Consul à restaurer la marine. — Mission du colonel + Sébastiani en Orient. — Soins donnés à la prospérité + intérieure. — Le Simplon, le mont Genèvre, la place + d'Alexandrie. — Camp de vétérans dans les provinces + conquises. — Villes nouvelles fondées en Vendée. — La Rochelle et + Cherbourg. — Le Code civil, l'Institut, l'administration du + clergé. — Voyage en Normandie. — La jalousie de l'Angleterre + excitée par la grandeur de la France. — Le haut commerce anglais + plus hostile à la France que l'aristocratie + anglaise. — Déchaînement des gazettes écrites par les + émigrés. — Pensions accordées à Georges et aux + chouans. — Réclamations du Premier Consul. — Faux-fuyants du + cabinet britannique. — Articles de représailles insérés au + <i>Moniteur</i>. — Continuation de l'affaire suisse. — Les petits + cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et + marchent sur Berne. — Le gouvernement des modérés obligé de fuir à + Lausanne. — Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée + par le Premier Consul. — Il fait marcher le général Ney avec + trente mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans + tous les partis, pour donner une constitution à la + Suisse. — Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre + contre l'intervention française. — Le cabinet anglais, effrayé par + ces cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, + et d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer + l'insurrection. — Promptitude de l'intervention française. — Le + général Ney soumet l'Helvétie en quelques jours. — Les députés + suisses réunis à Paris sont présentés au Premier + Consul. — Discours qu'il leur adresse. — Acte de + médiation. — Admiration de l'Europe pour la sagesse de cet + acte. — Le cabinet anglais est <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> embarrassé de la + promptitude et de l'excellence du résultat. — Vive discussion dans + le Parlement britannique. — Violences du parti Grenville, Windham, + etc. — Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix. — L'opinion + publique un moment calmée. — Arrivée de lord Withworth à Paris, du + général Andréossy à Londres. — Bon accueil fait de part et d'autre + aux deux ambassadeurs. — Le cabinet britannique, regrettant + d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer, mais ne l'ose + pas. — Publication intempestive du rapport du colonel Sébastiani + sur l'état de l'Orient. — Fâcheux effet de ce rapport en + Angleterre. — Le Premier Consul veut avoir une explication + personnelle avec lord Withworth. — Long et mémorable + entretien. — La franchise du Premier Consul mal comprise et mal + interprétée. — Exposé de l'état de la République, contenant une + phrase blessante pour l'orgueil britannique. — Message royal en + réponse. — Les deux nations s'adressent une sorte de + défi. — Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à + lord Withworth, en présence du corps diplomatique. — Le Premier + Consul passe subitement des idées de paix aux idées de + guerre. — Ses premiers préparatifs. — Cession de la Louisiane aux + États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. — M. de Talleyrand + s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie + calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. — Lord + Withworth le seconde. — Prolongation de cette + situation. — Nécessité d'en sortir. — Le cabinet britannique finit + par avouer qu'il veut garder Malte. — Le Premier Consul répond par + la sommation d'exécuter les traités. — Le ministère Addington, de + peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander + Malte. — On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun + succès. — Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les + mains de l'empereur Alexandre. — Refus de cette offre. — Départ des + deux ambassadeurs. — Rupture de la paix d'Amiens. — Anxiété + publique tant à Londres qu'à Paris. — Causes de la brièveté de + cette paix. — À qui appartiennent les torts de la rupture? — </p> + +<span class="sidedate">Fév. 1802.</span> + +<span class="sidenote">Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce +de la France.</span> + +<p>Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires +du continent européen, son ardente activité, embrassant les deux +mondes, s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y +rétablir l'ancienne grandeur coloniale de la France.</p> + +<span class="sidenote">Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.</span> + +<p>Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières +bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à +imiter, à <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des +mers; aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs +métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du +monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles +ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine +à comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang +des hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du +nord; l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France +possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes, +Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. +Chacune de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne +donner qu'à elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que +d'elle seule les produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, +de n'élever de matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi +une plantation, un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait +tirer exclusivement de ses provinces d'Amérique les sucres, les bois +de construction, les cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à +extraire du Mexique et du Pérou les métaux si enviés de toutes les +nations; l'Angleterre et la France voulaient dominer l'Inde, pour en +exporter les fils de coton, les <i>mousselines</i>, les <i>indiennes</i>, objets +d'une convoitise universelle; elles voulaient fournir leurs produits +en échange, et ne faire tout ce trafic que sous leur pavillon. +Aujourd'hui ces ardents désirs des nations ont fait place à d'autres. +Le sucre, qu'il fallait <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> extraire d'une plante née et cultivée +sous le soleil le plus chaud, se tire d'une plante cultivée sur l'Elbe +et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant de finesse et de patience +par des mains indiennes, sont filés en Europe par des machines, que +met en mouvement la combustion du charbon fossile. La mousseline est +tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez. Les <i>indiennes</i>, +tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en Flandre, peintes en +Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent jusque dans les Indes. +Excepté le café, le thé, produits que l'art ne saurait imiter, on a +tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a déjà remplacé la +plupart des matières colorantes qu'on allait chercher entre les +tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes européennes. On +retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver l'argent dans son +propre sein. Une grande révolution politique s'est jointe à ces +révolutions industrielles. La France a favorisé l'insurrection des +colonies anglaises de l'Amérique du nord; l'Angleterre a contribué, en +revanche, à l'insurrection des colonies de l'Amérique du sud. Les unes +et les autres sont aujourd'hui des nations, ou déjà grandes, ou +destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes causes, une société +africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est développée à +Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de l'Angleterre, n'est +plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de l'industrie +européenne, et employée à nourrir quelques officiers, quelques +commis, quelques <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> magistrats de la métropole. De nos jours, +les nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs +voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à +s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître +ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais +réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand +spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle +de l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et +chaque siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et +d'intelligence pour comprendre le siècle précédent.</p> + +<span class="sidenote">Ancien commerce de la France avec ses colonies.</span> + +<p>Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous +Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec +le blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France +en a été la principale cause; car, tandis que la première voulait +s'attribuer le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait +en les imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont +la destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face +du monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental +et manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout +plein des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la +marine française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises +pour restaurer notre prospérité coloniale.</p> + +<p>Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les +regrets et les tentatives dont elle était <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> alors l'objet. En +1789, la France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par +an, en sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à +100 millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute +l'Europe, principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait +doubler au moins ces valeurs pour trouver celles qui leur +correspondent aujourd'hui; et assurément nous estimerions fort, nous +placerions au rang de nos premiers intérêts, des colonies qui nous +fourniraient la matière d'un commerce de 500 millions. La France +trouvait dans ce commerce un moyen d'attirer chez elle une partie du +numéraire de l'Espagne, qui nous donnait ses piastres pour nos +produits coloniaux et manufacturés. À l'époque dont nous parlons, +c'est-à-dire en 1802, la France, privée de denrées coloniales, +principalement de sucre et de café, n'en ayant pas même pour son +usage, les demandait aux Américains, aux villes hanséatiques, à la +Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais. Elle les payait en +métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à peine renaissante, +les moyens de les payer en produits de ses manufactures. Le numéraire +n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu avec son ancienne +abondance, elle en manquait souvent; ce qui se révélait par les +efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir des piastres, +sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il rien de plus +ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des plaintes sur +la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions +autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce +langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la +balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la +difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté +plus grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les +assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.</p> + +<span class="sidenote">Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes +entreprises coloniales.</span> + +<span class="sidenote">Expédition pour occuper la Louisiane.</span> + +<span class="sidenote">Négociation pour obtenir les Florides.</span> + +<span class="sidenote">Mission du général Decaen aux Indes.</span> + +<p>Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant +ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des +émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur +l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes +entreprises coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il +avait donné à Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les +conditions du contrat étant accomplies de son côté, puisque les +infants étaient placés sur le trône d'Étrurie, et reconnus de toutes +les puissances continentales, il voulait que ces conditions fussent +accomplies du côté de Charles IV, et il venait d'exiger que la +Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une expédition de deux +vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans les eaux de la +Hollande, à Helvœtsluis, pour porter des troupes à l'embouchure du +Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la domination +française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de Parme, +était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et +l'abandon d'une petite <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> partie de la Toscane, le Siennois, +dont il voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du +gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette +négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise +suscitait mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le +Premier Consul s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le +gouvernement de nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un +des plus vaillants officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen. +Cet officier, chez lequel l'intelligence égalait le courage, et qui +était propre aux plus grandes entreprises, avait été choisi et envoyé +aux Indes, dans des vues éloignées mais profondes. Les Anglais, avait +dit le Premier Consul au général Decaen, en lui adressant des +instructions admirables, les Anglais sont les maîtres du continent de +l'Inde; ils y sont inquiets, jaloux; il faut ne leur donner aucun +ombrage, se conduire avec douceur et simplicité, supporter dans ces +régions tout ce que l'honneur permettra de supporter, n'avoir avec les +princes voisins que les relations indispensables à l'entretien des +troupes françaises et des comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, +il faut observer ces princes et ces peuples, qui se résignent avec +douleur au joug britannique; étudier leurs mœurs, leurs ressources, +les moyens de communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher +quelle armée européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la +domination anglaise, de quel matériel cette armée devrait être +pourvue, quels seraient surtout les moyens de la <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> nourrir; +découvrir un port qui pût servir de point de débarquement à une flotte +chargée de troupes; calculer le temps et les moyens nécessaires pour +enlever ce port d'un coup de main; rédiger, après six mois de séjour, +un premier mémoire sur ces diverses questions; l'envoyer par un +officier intelligent et sûr, ayant tout vu, capable d'ajouter des +explications verbales aux explications écrites dont il serait porteur; +six mois après, traiter encore ces mêmes questions, d'après les +connaissances nouvellement acquises, et envoyer cet autre mémoire par +un second officier, également sûr et intelligent; recommencer le même +travail et le même envoi tous les six mois; bien peser, dans la +rédaction de ces mémoires, la valeur de chaque expression, car un mot +pourrait influer sur les plus graves résolutions; enfin, en cas de +guerre, se conduire suivant les circonstances, ou rester dans +l'Indostan, ou se retirer à l'île de France, en envoyant beaucoup de +bâtiments légers à la métropole, pour l'instruire des déterminations +prises par le capitaine général.—Telles étaient les instructions +données au général Decaen, dans la vue, non de rallumer la guerre, +mais d'en profiter habilement si elle venait à éclater de nouveau.</p> + +<span class="sidenote">Expédition de Saint-Domingue.</span> + +<p>Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les +Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France. +C'est avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le +commerce français entretenait jadis ses plus avantageuses relations. +Saint-Domingue surtout figurait pour les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> trois cinquièmes au +moins, dans les 250 millions de denrées que la France retirait +autrefois de ses colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle, +la plus enviée des possessions d'outre-mer. La Martinique avait été +assez heureuse pour échapper aux conséquences de la révolte des noirs; +mais la Guadeloupe et Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond +en comble, et il ne fallait pas moins qu'une armée entière pour y +rétablir, non pas l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à +Saint-Domingue, mais la légitime domination de la métropole.</p> + +<span class="sidenote">Description de Saint-Domingue.</span> + +<span class="sidenote">Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son +génie.</span> + +<p>Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement +située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité, +propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île +magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et +quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille +esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense +abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de +francs, que trente mille matelots français étaient employés à +transporter en Europe, pour les échanger contre une égale valeur de +produits nationaux. Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui +nous donnerait 300 millions de produits, et nous procurerait pour 300 +millions de débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à +300 millions en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, +mulâtres, noirs, fermentaient des passions violentes, dues au climat, +et à un état de société dans lequel se <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> trouvaient les deux +extrêmes sociaux: la richesse orgueilleuse et l'esclavage frémissant. +On ne voyait dans aucune colonie des blancs aussi opulents et aussi +entêtés, des mulâtres aussi jaloux de la supériorité de la race +blanche, des noirs aussi enclins à secouer le joug des uns et des +autres. Les opinions professées à Paris dans l'Assemblée Constituante, +venant retentir au milieu des passions naturelles à un tel pays, +devaient y provoquer une affreuse tempête, comme les ouragans que +produit dans ces mers la rencontre subite de deux vents contraires. +Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se défendre s'ils +avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir communiqué aux +noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés à se soulever +contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis leur triomphe +et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans toute +société, où éclate la guerre des classes: la première avait été +vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. +Mais à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur +leur visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait +de la violence des instincts physiques, et leur rage était brutale +comme celle des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette +révolution avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en +quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les +sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent, +avait été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> des maîtres imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé +des esclaves féroces. Les lois de la société humaine, partout +semblables, avaient fait naître là comme ailleurs, après de longs +orages, la fatigue qui sollicite un maître, et un être supérieur, +propre à le devenir. Ce maître était de la couleur de la race +triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait Toussaint Louverture. +C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace généreuse de Spartacus, +mais une dissimulation profonde, et un génie de gouvernement tout à +fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant tout au plus +l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile, inférieur même +sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il avait, par son +intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un ascendant +prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens de la +mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les blancs +eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui un +titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes. Aussi +avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que celui +des anciens colons, et subi la dure obligation du travail, obligation +qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus. Cet esclave +noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un état de +société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque +appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles +avaient été moins éphémères.</p> + +<span class="sidenote">Gouvernement de Toussaint Louverture.</span> + +<p>Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> tout pays en +proie à une longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la +race guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race +ouvrière, moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête +toutefois à se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était +menacée. Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que +la seconde.</p> + +<span class="sidenote">Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.</span> + +<span class="sidenote">Les noirs cultivateurs ramenés au travail.</span> + +<p>Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée +permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades, +sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs, +quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien +nourrie, assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait +supporter, et sur un sol abrupte, couvert de broussailles dures et +épineuses, était formée en plusieurs divisions, et commandée par des +généraux de sa couleur, la plupart assez intelligents, mais plus +féroces qu'intelligents, tels que Christophe, Dessalines, Moïse, +Maurepas, Laplume. Tous dévoués à Toussaint, ils reconnaissaient son +génie, et subissaient son autorité. Le reste de la population, sous le +nom de cultivateurs, avait été ramené au travail. On leur avait laissé +des fusils, pour qu'ils s'en servissent au besoin, dans le cas où la +métropole attenterait à leur liberté; mais on les avait contraints à +retourner sur les plantations abandonnées des colons. Toussaint avait +proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à travailler cinq ans +encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec droit au quart +du produit brut. Les propriétaires blancs <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> avaient été +encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir, +s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils +avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations +couvertes de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, +suivant le règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué +dans la pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand +nombre de riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent +succombé dans les troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré +avec l'ancienne noblesse française, dont ils faisaient partie, +n'avaient ni reparu, ni envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés +comme les domaines nationaux en France, avaient été affermés à des +officiers noirs, et à un prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir. +Certains généraux, tels que Christophe et Dessalines, s'étaient acquis +de la sorte plus d'un million de revenu annuel. Ces officiers noirs +avaient la qualité d'inspecteurs de la culture, dans l'arrondissement +où ils étaient commandants militaires. Ils y faisaient des tournées +continuelles, et y traitaient les nègres avec la dureté particulière +aux nouveaux maîtres. Quelquefois ils veillaient à ce que justice leur +fût rendue par les colons; mais plus habituellement ils les +condamnaient aux verges, pour paresse ou insubordination, et faisaient +une sorte de chasse incessante dans le but de faire revenir à la +culture ceux qui avaient contracté le goût du vagabondage. Des revues +fréquentes dans les paroisses procuraient la connaissance des +cultivateurs <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> sortis de leurs habitations originaires, et +fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et +Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail +avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux +chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs +prétendus libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle! +car ces chefs sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour +leur avantage exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand +bénéfice pour eux, dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient +libres, nous inspirent plus d'estime que le spectacle d'une paresse +ignoble et barbare, donné par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les +colonies récemment affranchies.</p> + +<span class="sidenote">Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.</span> + +<span class="sidenote">Prospérité présente de l'île.</span> + +<p>Grâce au régime établi par Toussaint, la plupart des habitations +abandonnées avaient été remises en culture. Aussi en 1801, après dix +années de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrosée de tant de +sang, offrait un aspect de fertilité presque égal à celui qu'elle +présentait en 1789. Toussaint, indépendant de la France, avait donné à +la colonie une liberté de commerce à peu près absolue. Un tel régime +de liberté, dangereux pour des colonies d'une fertilité médiocre, qui +produisant peu et chèrement, ont intérêt à prendre les produits de la +métropole afin qu'elle prenne les leurs, un tel régime est excellent +au contraire pour une colonie riche et féconde, n'ayant besoin +d'aucune faveur pour le débit de ses denrées, intéressée <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> dès +lors à traiter librement avec toutes les nations, et à chercher ses +objets de nécessité ou de luxe, là où ils sont meilleurs et à plus bas +prix. C'était le cas de Saint-Domingue. L'île avait ressenti de la +libre présence des pavillons étrangers, surtout du pavillon américain, +un avantage infini. Les vivres y abondaient; les marchandises d'Europe +s'y vendaient à bon marché; ses denrées étaient enlevées dès qu'elles +paraissaient sur le marché. Ajoutez que les nouveaux colons, les uns +noirs parvenus par la révolte, les autres blancs réintégrés, tous +affranchis d'engagements envers les capitalistes de la métropole, +n'étaient pas, comme les anciens colons en 1789, accablés de dettes, +et obligés de déduire de leurs profits l'intérêt d'énormes capitaux +empruntés. Ils étaient plus opulents avec de moindres bénéfices. Les +villes du Cap, du Port-au-Prince, de Saint-Marc, des Cayes, avaient +recouvré une sorte de splendeur. Les traces de la guerre y étaient +presque effacées: on voyait dans la plupart d'entre elles des demeures +élégantes, construites pour les officiers noirs, habitées par eux, et +rivalisant avec les plus belles maisons de ces anciens propriétaires +blancs, jadis si orgueilleux, si renommés par leur luxe et leur +dissolution.</p> + +<span class="sidenote">Réunion de la partie espagnole à la partie française de +Saint-Domingue.</span> + +<p>Le chef noir de la colonie avait mis le comble à sa prospérité +récente, par l'occupation hardie de la partie espagnole de +Saint-Domingue. Cette île, dans sa longueur, se trouvait jadis +partagée en deux portions, dont l'une, placée à l'est, se présentant +la première en venant d'Europe, appartenait aux Espagnols; <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> +dont l'autre, placée à l'ouest, tournée vers Cuba et l'intérieur du +golfe de Mexique, appartenait aux Français (voir la carte n<sup>o</sup> 22). +Cette partie ouest, composée de deux promontoires avancés, qui +forment, outre un vaste golfe intérieur, une multitude de rades et de +petits ports, était plus propre que l'autre aux plantations, +lesquelles ont besoin d'être situées près des points d'embarquement. +Aussi était-elle couverte de riches établissements. La partie +espagnole, au contraire, peu montagneuse, présentant peu de golfes, +contenait moins de sucreries et de caféteries; mais en revanche elle +nourrissait beaucoup de bétail, de chevaux, de mulets. Réunies, ces +deux portions pouvaient se rendre de grands services, tandis que +séparées par un régime colonial exclusif, elles étaient comme deux +îles éloignées, ayant l'une ce qui manque à l'autre, et ne pouvant se +le donner à cause de la distance. Toussaint, après avoir chassé les +Anglais, avait tourné toutes ses idées vers l'occupation de la partie +espagnole. Affectant une soumission scrupuleuse envers la métropole, +tout en se conduisant d'après sa seule volonté, il s'était armé du +traité de Bâle, par lequel l'Espagne cédait à la France la possession +entière de Saint-Domingue, et il avait sommé les autorités espagnoles +de lui livrer la province qu'elles détenaient encore. Il se trouvait +dans le moment un commissaire français à Saint-Domingue, car depuis la +Révolution la métropole n'était plus représentée dans l'île que par +des commissaires à peine écoutés. Cet agent, craignant les <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> +complications qui pouvaient résulter en Europe de cette opération, +n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre de France, avait inutilement +combattu la résolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant aucun compte +des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement toutes les +divisions de son armée, et avait exigé des autorités espagnoles, +incapables de résister, les clefs de Santo-Domingo. Ces clefs lui +avaient été remises, et il s'était rendu ensuite dans toutes les +villes, ne prenant d'autre titre que celui de représentant de la +France, mais se comportant en réalité comme un souverain, et se +faisant recevoir dans les églises avec l'eau bénite et le dais.</p> + +<p>La réunion des deux parties de l'île sous une même domination, avait +produit pour le commerce et l'ordre intérieur des résultats excellents +et instantanés. La partie française, abondamment pourvue de tous les +produits des deux mondes, en avait donné une quantité considérable aux +colons espagnols, en échange des bestiaux, des mulets, des chevaux +dont elle avait grand besoin. En même temps les nègres qui voulaient +se soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans +la partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la +police noire.</p> + +<span class="sidenote">Politique de Toussaint Louverture à l'égard de la France et +de l'Angleterre.</span> + +<p>C'est par tous ces moyens réunis que Toussaint avait fait refleurir en +deux ans la colonie. On n'aurait pas une idée exacte de sa politique, +si on ne savait en même temps comment il se conduisait entre la France +et l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait +au fond du cœur une <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> involontaire sympathie pour la nation +dont il avait porté les chaînes, et répugnait à voir les Anglais à +Saint-Domingue. Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en +expulser, et il y avait réussi. Son intelligence politique, profonde +quoique inculte, le confirmait dans ses sentiments naturels, et lui +faisait comprendre que les Anglais étaient les maîtres les plus +dangereux, car ils possédaient une puissance maritime qui rendrait +leur autorité sur l'île effective et absolue. Il ne voulait donc à +aucun prix de leur domination. Les Anglais, en évacuant le +Port-au-Prince, lui avaient offert la royauté de Saint-Domingue, et la +reconnaissance immédiate de cette royauté, s'il consentait à leur +assurer le commerce de la colonie. Il s'y était refusé, soit qu'il +tînt encore à la métropole, soit qu'effrayé par la nouvelle de la +paix, il craignît une expédition française, capable de réduire sa +royauté au néant. D'ailleurs la vanité d'appartenir à la première +nation militaire du monde, le secret plaisir d'être général au service +de France, de la main même du Premier Consul, l'avaient emporté chez +Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc voulu +rester Français. Tenir les Anglais à distance, en vivant pacifiquement +avec eux; reconnaître l'autorité nominale de la France, et lui obéir +tout juste assez pour ne pas provoquer le déploiement de ses forces, +telle était la politique de cet homme singulier. Il avait reçu les +commissaires du Directoire, et puis les avait successivement renvoyés, +notamment le général Hédouville, en prétendant qu'ils méconnaissaient +les intérêts de la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> mère-patrie, et lui demandaient des choses +inexécutables ou funestes pour elle.</p> + +<span class="sidenote">Politique intérieure de Toussaint Louverture.</span> + +<span class="sidenote">Penchant de Toussaint Louverture à imiter le Premier +Consul.</span> + +<span class="sidenote">Constitution de Saint-Domingue préparée par Toussaint, et +dans laquelle il est nommé gouverneur à vie, avec faculté de désigner +son successeur.</span> + +<p>Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa +politique au dehors. Sa manière d'être envers toutes les classes +d'habitants, noirs, blancs ou mulâtres, répondait à ce que nous venons +de dire de lui. Il détestait les mulâtres comme plus voisins de sa +race, et caressait au contraire les blancs avec un soin extrême, +moyennant qu'il en obtînt quelques témoignages d'estime, qui lui +prouvassent que son génie faisait oublier sa couleur. Il montrait à +cet égard une vanité de noir parvenu, dont toute la vanité des blancs +parvenus dans l'ancien monde, ne saurait donner une idée. Quant aux +noirs, il les traitait avec une incroyable sévérité, mais pourtant +avec justice; il se servait auprès d'eux de la religion, qu'il +professait avec emphase, et surtout de la liberté, qu'il promettait de +défendre jusqu'à la mort, et dont il était pour les hommes de sa +couleur le glorieux emblème, car on voyait en lui ce que, par elle, un +nègre pouvait devenir. Son éloquence sauvage les charmait. Du haut de +la chaire, où il montait souvent, il leur parlait de Dieu, de +l'égalité des races humaines, et leur en parlait avec les plus +étranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par exemple, +voulant leur donner confiance en eux-mêmes, il remplissait un verre +avec des grains de maïs noir, y mêlait quelques grains de maïs blanc, +puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les grains +<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait: +Voilà ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez +votre bien-être par votre travail; et si les blancs de la métropole +veulent nous ravir notre liberté, nous reprendrions nos fusils, et +nous les vaincrions encore.—Adoré par ces motifs, il était redouté en +même temps pour sa rare vigilance. Doué d'une activité surprenante à +son âge, il avait placé dans l'intérieur de l'île des relais de +chevaux d'une extrême vitesse, et se transportait, suivi de quelques +gardes, avec une rapidité prodigieuse, d'un point de l'île à l'autre, +faisant quelquefois quarante lieues à cheval dans le même jour, et +venant punir comme la foudre le délit dont il avait eu connaissance. +Prévoyant et avare, il faisait des amas d'argent et d'armes dans les +montagnes de l'intérieur, et les enterrait, dit-on, dans un lieu +appelé les Mornes du Chaos, près d'une habitation qui était devenue +son séjour ordinaire. C'étaient des ressources pour un avenir de +combats, qu'il ne cessait de regarder comme probable et prochain. +S'attachant sans cesse à imiter le Premier Consul, il s'était donné +une garde, un entourage, une sorte de demeure princière. Il recevait +dans cette demeure les propriétaires de toutes couleurs, surtout les +blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas un assez bon +maintien. Affreux à voir, même sous son habit de lieutenant-général, +il avait des flatteurs, des complaisants; et chose triste à dire, il +obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant à d'anciennes +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> et riches familles de l'île, se prostituassent à lui, pour +obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadèrent qu'il était en +Amérique l'égal du général Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y +donner la même situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la +paix, et qu'il put prévoir le rétablissement de l'autorité de la +métropole, il se hâta de convoquer le conseil de la colonie pour +rédiger une constitution. Ce conseil s'assembla, et rédigea en effet +une constitution assez ridicule. D'après les dispositions de cette +œuvre informe, le conseil de la colonie décrétait les lois, le +gouverneur général les sanctionnait, et exerçait le pouvoir exécutif +dans toute sa plénitude. Toussaint naturellement fut nommé gouverneur, +et de plus gouverneur à vie, avec faculté de désigner son successeur. +L'imitation de ce qui se faisait en France ne pouvait être plus +complète et plus puérile. Quant à l'autorité de la métropole, il n'en +fut pas même question. Seulement la constitution devait lui être +soumise, pour être approuvée; mais cette approbation une fois +accordée, la métropole n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car +le conseil faisait les lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le +voulait, priver le commerce français de tous ses avantages; ce qui +existait dans le moment, ce que la guerre avait rendu excusable, mais +ce qui ne devait pas être toléré plus long-temps. Quand on demandait à +Toussaint quelles seraient les relations de Saint-Domingue avec la +France, il répondait: Le Premier Consul m'enverra des commissaires +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> <i>pour parler avec moi</i>.—Quelques-uns de ses amis qui étaient +plus sages, notamment le colonel français Vincent, chargé de la +direction des fortifications, l'avertirent du danger de cette +conduite, lui dirent qu'il devait se défendre de ses flatteurs de +toutes couleurs, qu'il provoquerait une expédition française, et qu'il +y périrait. L'amour-propre de cet esclave devenu dictateur, l'emporta. +Il voulut, comme il le disait, que le premier des noirs fût de fait et +de droit à Saint-Domingue, ce que le premier des blancs était en +France, c'est-à-dire chef à vie, avec faculté de désigner son +successeur. Il dépêcha en Europe le colonel Vincent, avec mission +d'expliquer et de faire agréer au Premier Consul son nouvel +établissement constitutionnel. Il demandait en outre la confirmation +de tous les grades militaires conférés aux officiers noirs.</p> + +<span class="sidenote">Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de +Toussaint Louverture.</span> + +<span class="sidenote">Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.</span> + +<span class="sidenote">Il veut que Toussaint soit placé sous les ordres de la +France et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expédition.</span> + +<span class="sidenote">Instruction données au général Leclerc.</span> + +<p>Cette imitation de sa grandeur, cette prétention de s'assimiler à lui, +fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet +sur ses résolutions. Il était prêt à se laisser appeler le premier des +blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs, à condition +que le lien de la colonie avec la métropole serait celui de +l'obéissance, et que la propriété de cette terre, française depuis des +siècles, serait réelle, et non point nominale. Confirmer les grades +militaires que ces noirs s'étaient attribués, n'était pas à ses yeux +une difficulté. Il les confirma tous, et fit de Toussaint un +lieutenant-général commandant à Saint-Domingue <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> pour la +France. Mais il y voulut un capitaine général français, dont Toussaint +serait le premier lieutenant. Sans cette condition Saint-Domingue +n'était plus à la France. Il résolut donc d'y envoyer un général et +une armée. La colonie avait refleuri; elle valait tout ce qu'elle +avait valu autrefois; les colons restés à Paris réclamaient leurs +biens à grands cris; on jouissait de la paix, peut-être pour peu de +temps; on avait des troupes oisives, des officiers pleins d'ardeur, +demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle partie de la +terre: on ne pouvait donc pas se résigner à voir une telle possession +échapper à la France, sans employer à la retenir les forces dont on +disposait. Tels furent les motifs de l'expédition dont nous avons déjà +raconté le départ. Le général Leclerc, beau-frère du Premier Consul, +avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le rôle de +lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens +acquis par ses officiers, la garantie de la liberté des noirs, mais +avec l'autorité positive de la métropole, représentée par le capitaine +général. Afin de prouver à Toussaint la bienveillance du gouvernement, +on lui renvoyait ses deux fils élevés en France, et accompagnés de +leur précepteur, M. Coisnon. À cela le Premier Consul ajoutait une +lettre noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le +premier homme de sa race, il semblait se prêter gracieusement à une +sorte de comparaison entre le pacificateur de la France et le +pacificateur de Saint-Domingue.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> <span class="sidenote">Marche générale des escadres parties de Brest, +Rochefort, Cadix et Toulon.</span> + +<span class="sidenote">Plan d'un débarquement simultané à Santo-Domingo, au +Port-au-Prince, et au Cap.</span> + +<p>Mais il avait prévu aussi la résistance, et toutes les mesures étaient +prises pour la vaincre de vive force. Si on avait été moins impatient +de profiter de la signature des préliminaires de paix, pour traverser +la mer devenue libre, on aurait obligé les escadres à s'attendre les +unes les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes +ensemble à Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il fût +en mesure de se défendre. Malheureusement, dans l'incertitude où l'on +était au moment de l'expédition, sur la signature de la paix +définitive, il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort, +Cadix et Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre +d'arriver le plus tôt possible à leur destination. L'amiral +Villaret-Joyeuse, appareillant de Brest et de Lorient avec seize +vaisseaux, et une force d'environ sept à huit mille hommes, avait +ordre de croiser quelque temps dans le golfe de Gascogne, pour essayer +d'y rencontrer l'amiral Latouche-Tréville, qui devait sortir de +Rochefort avec six vaisseaux, six frégates et trois ou quatre mille +hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral Latouche, +devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas la +division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de +Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se +rendre dans la baie de Samana, la première qui se présente à une +escadre arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient +reçus, ces diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps à se +réunir, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> parvinrent à des époques différentes au rendez-vous +commun de Samana. (Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) L'amiral Villaret y parut le +29 janvier 1802 (9 pluviôse an X). L'amiral Latouche le suivit de +près. Les divisions de Cadix et de Toulon ne touchèrent à +Saint-Domingue que beaucoup plus tard. Mais l'amiral Villaret, avec +l'escadre de Brest et de Lorient, l'amiral Latouche-Tréville avec +l'escadre de Rochefort, ne portaient pas moins de 11 à 12 mille +hommes. Après en avoir conféré avec les chefs de la flotte, le +capitaine général Leclerc pensa qu'il importait de ne pas perdre de +temps, et qu'il fallait se présenter devant tous les ports à la fois, +pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donné à Toussaint le +loisir de se reconnaître. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des +Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En conséquence, le +général Kerversau, avec deux mille hommes embarqués sur des frégates, +devait se rendre à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole; +l'amiral Latouche-Tréville, avec son escadre portant la division +Boudet, devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine général +lui-même, avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de +faire voile vers le Cap, et de s'en emparer. La partie française, +comprenant avec une notable portion de l'île les deux promontoires qui +s'avancent à l'ouest, se divisait en départements du nord, de l'ouest +et du sud. Dans le département du nord, c'était le Cap qui était le +port principal, et le chef-lieu; dans le département de l'ouest, +c'était le Port-au-Prince. Les Cayes, Jacmel, <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> rivalisaient de +richesse et d'influence dans le sud. En occupant Santo-Domingo pour la +partie espagnole, le Cap et le Port-au-Prince pour la partie +française, on tenait l'île presque entière, moins, il est vrai, les +montagnes de l'intérieur, conquête que le temps seul pouvait permettre +d'achever.</p> + +<span class="sidenote">Résolutions de Toussaint en voyant arriver l'expédition +française.</span> + +<p>Ces divisions navales quittèrent la baie où elles étaient mouillées +pour se rendre à leurs destinations respectives, dans les premiers +jours de février. Toussaint, averti de la présence d'un grand nombre +de voiles à Samana, y était accouru de sa personne, pour juger de ses +propres yeux du danger dont il était menacé. Ne doutant plus, à la vue +de l'escadre française, du sort qui l'attendait, il prit le parti de +recourir aux dernières extrémités, plutôt que de subir l'autorité de +la métropole. Il n'était pas bien certain qu'on voulût remettre les +nègres en esclavage; il ne pouvait même pas le croire; mais il pensa +qu'on voulait le ranger sous l'obéissance de la France, et cela lui +suffisait pour le décider à la résistance. Il résolut de persuader aux +noirs que leur liberté était en péril, de les ramener ainsi de la +culture à la guerre, de ravager les villes maritimes, de brûler les +habitations, de massacrer les blancs, de se retirer ensuite dans les +mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les montagnes de forme +particulière, dont la partie française est partout hérissée), et +d'attendre dans ces retraites, que, le climat dévorant les blancs, on +pût se jeter sur eux pour achever leur extermination. Toutefois, +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> espérant arrêter l'armée française par de simples menaces, +peut-être aussi craignant, s'il ordonnait trop tôt des actes atroces, +de n'être pas ponctuellement obéi par les chefs noirs, qui, à son +exemple, avaient pris le goût des relations avec les blancs, il +prescrivit à ses officiers de répondre aux premières sommations de +l'escadre qu'ils n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle +insistait, de la menacer en cas de débarquement d'une destruction +totale des villes, et enfin, si le débarquement s'exécutait, de tout +détruire et tout massacrer, en se retirant dans l'intérieur de l'île. +Tels furent les ordres donnés à Christophe, qui gouvernait le nord, au +féroce Dessalines, chef de l'ouest, à Laplume, noir plus humain, +commandant dans le sud.</p> + +<span class="sidenote">Réponse ordonnée par Toussaint aux sommations de +l'escadre.</span> + +<span class="sidenote">Plan du général Leclerc pour débarquer au Cap.</span> + +<p>L'escadre de Villaret, s'étant portée jusqu'à Monte-Christ, demanda +des pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap, +eut beaucoup de peine à s'en procurer, détacha en passant la division +Magon sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 février (14 pluviôse) devant +le Cap. Toutes les balises étaient enlevées, les forts armés, et la +disposition à la résistance évidente. Une frégate, envoyée pour +communiquer avec la terre, reçut la réponse dictée par Toussaint. On +n'avait pas d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une +réponse du commandant en chef, absent dans le moment; on résisterait +par l'incendie et le massacre à toute tentative de débarquement +exécutée de vive force. La municipalité du Cap, composée de notables, +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> blancs et gens de couleur, vint exprimer ses angoisses au +capitaine général Leclerc. Elle était à la fois joyeuse de voir +arriver les soldats de la mère-patrie, et remplie d'épouvante en +songeant aux menaces affreuses de Christophe. Ses agitations passèrent +bientôt dans l'âme du capitaine général, qui se trouvait placé entre +l'obligation de remplir sa mission, et la crainte d'exposer aux +fureurs des noirs une population blanche et française. Il fallait +cependant qu'il descendît à terre. Il promit donc aux habitants du Cap +d'agir avec promptitude et vigueur, de manière à surprendre +Christophe, et à ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles +instructions. Il les exhorta vivement à s'armer pour défendre leurs +personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier +Consul, destinée à rassurer les noirs sur le but de l'expédition. Il +fallut ensuite regagner le large pour obéir à une condition des vents, +régulière dans ces parages. Le capitaine général, une fois en pleine +mer, arrêta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de +débarquement. Ce plan consistait à placer les troupes sur les +frégates, à les débarquer dans les environs du Cap, au delà des +hauteurs qui dominent la ville, près d'un lieu qu'on appelle +l'embarcadère du Limbé; puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner +le Cap, à pénétrer avec l'escadre dans les passes, et à faire ainsi +une double attaque par terre et par mer. On espérait, en agissant avec +une grande célérité, enlever la ville avant que Christophe eût le +temps <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de réaliser ses sinistres menaces. Le capitaine Magon +et le général Rochambeau, s'ils avaient réussi au Fort-Dauphin qu'ils +étaient chargés d'occuper, devaient seconder le mouvement du capitaine +général.</p> + +<span class="sidenote">Incendie du Cap.</span> + +<p>Le lendemain on transféra les troupes sur des frégates et des +bâtiments légers, puis on les mit à terre près de l'embarcadère du +Limbé. Cette opération prit toute une journée. Le jour suivant, les +troupes se mirent en marche pour tourner la ville, et l'escadre +s'engagea dans les passes. Deux vaisseaux, le <i>Patriote</i> et le +<i>Scipion</i>, s'embossèrent devant le fort Picolet, qui tirait à boulet +rouge, et l'eurent bientôt réduit au silence. La journée était +avancée; la brise de terre, qui le soir succède à la brise du large, +obligeait de nouveau l'escadre à s'éloigner, pour n'aborder que le +lendemain. Tandis qu'on gagnait la pleine mer, on eut la douleur de +voir une lueur rougeâtre s'élever sur les flots, et bientôt les +flammes dévorer la ville du Cap. Christophe, quoique moins féroce que +son chef, avait cependant obéi à ses ordres; il avait mis le feu aux +principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de quelques blancs, +avait obligé les autres à le suivre dans les mornes. Pendant qu'une +partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des nègres, ou +était emmenée par eux, le reste, suivant en troupe la municipalité, +avait échappé à Christophe, et cherchait à se sauver en venant se +jeter dans les bras de l'armée française. L'anxiété fut grande +pendant cette horrible nuit, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> et parmi ces infortunés exposés +à tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui +voyaient l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs +compatriotes, sans pouvoir leur porter secours.</p> + +<p>Le jour suivant, 6 février, tandis que le capitaine général Leclerc +marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral +fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait +cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents +matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au +secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et +donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté, +sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On +trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité, +errante et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si +promptement secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut +à ses maisons incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre +le feu; les troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la +campagne. Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de +détruire les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur +arracher une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener +avec eux.</p> + +<span class="sidenote">Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la +division Rochambeau.</span> + +<p>Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine +Magon avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de +Mancenille, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la +baie même, pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite +vigoureuse, qui présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar, +concourut si bien avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on +s'empara soudainement du Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant +que les nègres pussent commettre aucun ravage. Ce second débarquement +acheva de dégager la campagne aux environs du Cap, et obligea +Christophe à se retirer tout à fait dans les mornes.</p> + +<p>Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait +fait éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas +aux affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des +maisons avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi +grand qu'on l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient +successivement accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La +rage des hordes noires s'était surtout assouvie sur les riches +magasins du Cap. Les troupes et la population s'employèrent de leur +mieux à effacer les traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres +cultivateurs qui étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à +laquelle on voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup +revenir à leurs maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville +reprit un certain aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général +envoya une partie de ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour +y chercher des vivres, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> et remplacer les ressources qui +venaient d'être détruites.</p> + +<span class="sidenote">Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville +et le général Boudet.</span> + +<span class="sidenote">La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des +opérations de l'amiral et des généraux.</span> + +<p>Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se +portant à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue +devant la baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé +Agé, officier plein de bons sentiments, y commandait en l'absence de +Dessalines, résidant à Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres +qu'il avait reçus, la vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la +promptitude du général Boudet, la fortune enfin qui favorisa cette +partie des opérations, sauvèrent la ville du Port-au-Prince des +malheurs qui avaient frappé celle du Cap. L'amiral Latouche fit +construire des radeaux armés d'artillerie, parvint ainsi à débarquer +soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis fit voile en +toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide mouvement des +vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la ville. Le fort +Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans +tirer.—Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet, +afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos +malheureux compatriotes de la fureur des noirs.—C'était en effet le +seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La +garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et +résolue des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans +les rangs de la division Boudet. On arriva <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> sur le +Port-au-Prince, au moment même où l'amiral Latouche-Tréville y +touchait avec ses vaisseaux. Quatre mille noirs en formaient la +garnison. Des hauteurs sur lesquelles cheminait l'armée, on voyait ces +noirs répandus au milieu des principales places, ou postés en avant +des murs. Le général Boudet fit tourner la ville par deux bataillons, +et avec le gros de la division marcha sur les redoutes qui la +couvraient.—Nous sommes amis, s'écrièrent les premières troupes +noires, ne tirez pas.—Confiant en ces paroles, nos soldats +s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de mousqueterie et de +mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit deux cents d'entre +eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave général +Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit alors à la +baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui n'eurent +pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la traversée, +disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre était par +ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le ferait +bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries des +noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs canonnés +de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la division +Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant les +caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une +immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient +avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dans +leur fuite précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le +ravage des habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur +retraite.</p> + +<span class="sidenote">Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du +sud.</span> + +<span class="sidenote">Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole +de Saint-Domingue.</span> + +<p>Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait +quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche +rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du +sud. Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines +de Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que +ses pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de +mulâtres ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre. +Le général Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se +rendit, et remit intact à nos troupes ce riche département, comprenant +Léogane, le grand et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. +C'était un heureux événement que cette soumission du noir Laplume, car +le tiers de la colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la +barbarie. Pendant ce temps la partie espagnole tombait sous la +domination de nos troupes. Le général Kerversau, envoyé à +Santo-Domingo avec quelques frégates et deux mille hommes de +débarquement, secondé par les habitants et par l'influence de l'évêque +français Mauvielle, prenait possession d'une moitié de la partie +espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère de Toussaint. De +son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin, réussissait par +d'adroites négociations, et l'influence du même évêque <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> +Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la +riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de +février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les +chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il +ne restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec +les généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses +amas d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait +malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et +cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les +égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour +achever de réduire l'île.</p> + +<span class="sidenote">Projets du général Leclerc pour la soumission totale de +l'île.</span> + +<p>La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était +renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao, +qui est le nœud central auquel viennent se rattacher toutes les +chaînes de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs +affluents dans la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer, +entre les Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la +fois, du Cap, du Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre +les noirs entre deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour +les y envelopper. Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à +franchir des gorges étroites, rendues presque impénétrables par la +végétation des tropiques, et dans le fond desquelles les noirs, +blottis en tirailleurs, présentaient une résistance difficile à +surmonter. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Toutefois les vieux soldats du Rhin, transportés +au delà de l'Atlantique, n'avaient à craindre que le climat. Lui seul +pouvait les vaincre; lui seul en effet les a vaincus dans ce siècle +héroïque, car ils n'ont succombé que sous le soleil de Saint-Domingue, +ou sous les glaces de Moscou!</p> + +<p>Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de +février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus +tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires +impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la +Méditerranée, commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée +de débarquement se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques +soldats, il est vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en +état d'agir. Le capitaine général avait donc tous les moyens +d'accomplir sa tâche.</p> + +<span class="sidenote">Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer +de le ramener à l'obéissance.</span> + +<p>Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à +Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire +réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la +nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait +amené, comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en +France, afin d'essayer sur son cœur l'influence des sollicitations +filiales. Le précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait +les conduire à leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et +chercher à le rattacher à la France, en lui promettant la seconde +autorité de l'île.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> <span class="sidenote">Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion +et ses doutes.</span> + +<span class="sidenote">Il se décide pour la guerre.</span> + +<p>Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation +d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses +bras, et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux cœur, +dévoré d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme +respectable qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et +l'humanité de la nation française, les avantages attachés à une +soumission qui laisserait bien grande encore sa situation à +Saint-Domingue, qui assurerait à ses enfants un avenir brillant; le +danger, au contraire, d'une ruine presque certaine en s'obstinant à +combattre. La mère de l'un de ces deux jeunes gens se joignit à eux +pour essayer de vaincre Toussaint. Touché de ces instances, il voulut +prendre quelques jours pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours, +parut fort combattu, tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale, +tantôt dominé par l'ambition d'être le maître unique du bel empire +d'Haïti, tantôt enfin révolté par l'idée que les blancs allaient +peut-être replonger les noirs dans l'esclavage. L'ambition et l'amour +de la liberté l'emportèrent sur la tendresse paternelle. Il fit +appeler ses deux fils, les serra de nouveau dans ses bras, leur laissa +le choix entre la France, qui en avait fait des hommes civilisés, et +lui, qui leur avait donné le jour, et déclara qu'il continuerait à les +chérir, fussent-ils dans les rangs de ses ennemis. Ces malheureux +enfants, agités comme leur père, hésitèrent comme lui. L'un d'eux +néanmoins, se jetant à son cou, déclara qu'il mourrait, en noir +libre, à ses côtés. L'autre, incertain, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> suivit sa mère dans +l'une des terres du dictateur.</p> + +<span class="sidenote">Reprise des opérations militaires.</span> + +<p>La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de +reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc +fit ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.</p> + +<p>Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la +région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était +retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Maurepas +occupait la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers +la mer au Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des +mornes vers la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc, +près de l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc, +et de défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait +pour appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions +amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la +Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite +traverse et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se +jeter à la mer. Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas +et Dessalines, Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.</p> + +<span class="sidenote">Commencement des opérations le 17 février.</span> + +<p>Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son +armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau, +partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et +<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du +nord, marcher sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par +le Limbé, se rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des +gorges étroites à franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour +pénétrer dans la région des mornes, et s'y emparer des affluents qui +forment le cours supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec +un détachement, était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter +la gorge des Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le +Gros-Morne. Le général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre +corps marcheraient du nord au sud, de remonter du sud au nord, en +partant du Port-au-Prince, pour occuper le Mirebalais, les Verrettes +et Saint-Marc. Assaillis ainsi de tous côtés, les noirs n'avaient +d'asile que vers les Gonaïves, où l'on avait l'espoir de les enfermer. +Ces dispositions étaient sages contre un ennemi qu'il fallait +envelopper, et chasser devant soi, plutôt que combattre en règle. +Chacun des corps français avait en effet assez de force pour +n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef expérimenté, +ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer soudainement sur +un seul des corps assaillants, ce plan eût été défectueux.</p> + +<span class="sidenote">Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.</span> + +<p>Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux +remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs +effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent +les noirs par leur audace à marcher, presque sans <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> tirer, sur +un ennemi faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux +était aux environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la +division Rochambeau à Saint-Raphaël.</p> + +<p>Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par +Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français +avec sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la +Marmelade, en culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux +mille quatre cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié +cultivateurs soulevés. La division Rochambeau s'empara de +Saint-Michel. Les noirs étaient surpris d'une si rude attaque, et +n'avaient pas encore vu de pareilles troupes parmi les blancs. Un seul +d'entre eux résista vigoureusement, c'était Maurepas, qui défendait la +gorge des Trois-Rivières contre le général Humbert. Ce dernier n'ayant +pas assez de forces, le général Debelle avait été envoyé par mer à son +secours, avec un renfort de douze à quinze cents hommes. Le général +Debelle ne put débarquer qu'un peu tard au Port-de-Paix, et, contrarié +dans ses attaques par une pluie affreuse, gagna peu de terrain.</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="500" height="356" alt="" title=""> +<p>SAINT-DOMINGUE,<br> prise de la Ravine-aux-Couleuvres.</p> +</div> + +<span class="sidenote">Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.</span> + +<p>Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes +lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division +Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la +division Rochambeau sur une redoutable position dite la +Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra +dans les Gonaïves, qu'elle <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> trouva en flammes; la division +Hardy s'empara d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la +brave division Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer +cette dernière position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée, +bordée de hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de +buissons épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait +déboucher ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois +mille grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide +Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de +tirailleurs fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups +de baïonnette les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le +plateau. Arrivés là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une +seule charge. Huit cents noirs restèrent sur le carreau. Toute +l'artillerie de Toussaint fut prise.</p> + +<span class="sidenote">Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.</span> + +<p>Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine +général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général +Pamphile-Lacroix avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était +porté avec le reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était, +attendant les Français, et prêt à commettre les plus grandes +atrocités. Lui-même, armé d'une torche, mit le feu à une riche +habitation qu'il possédait à Saint-Marc, fut imité par les siens, puis +se retira en égorgeant une partie des blancs, et en traînant le reste +à sa suite dans l'horrible asile des mornes. Le général Boudet +n'occupa donc que des ruines inondées de sang humain. <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> +Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci, par une marche rapide, +s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il supposait faiblement +défendu, et qui l'était effectivement par une bien petite garnison. +Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa troupe peu +nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral Latouche, +apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots, disant +au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre je +serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la +propriété de nos compatriotes.—Dessalines, repoussé, ne put pas +assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le +général Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva +sauvé par l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de +ces marches et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder +les mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être +enveloppés, et poussés sur les Gonaïves.</p> + +<span class="sidedate">Mars 1802.</span> + +<span class="sidenote">Soumission du général noir Maurepas.</span> + +<p>Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la +Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement +découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à +leur découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, +contre les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des +Trois-Rivières. Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui +dut se rabattre sur le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des +Trois-Rivières. Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut +d'autre ressource <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> que de se rendre. Il fit sa soumission avec +deux mille noirs des plus braves. Ce fut là le coup le plus rude porté +à la puissance morale de Toussaint.</p> + +<span class="sidedate">Avril 1802.</span> + +<span class="sidenote">Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.</span> + +<p>Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du +Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins +qu'il n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y +vivre en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout +prestige. Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les +mornes les divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet +de l'autre. On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec +trop de confiance les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient +mieux défendus qu'on ne le supposait. Il fallut entreprendre une +espèce de siége en règle, exécuter des travaux d'approche, établir des +batteries, etc. Deux mille noirs, bons soldats, conduits par quelques +officiers moins ignorants que les autres, gardaient ce dépôt des +ressources de Toussaint. Celui-ci chercha, secondé par Dessalines, à +troubler le siége par des attaques de nuit; mais il n'y réussit pas, +et, en peu de temps, le fort fut serré d'assez près pour que l'assaut +devînt possible. La garnison, désespérée, prit alors le parti de faire +une sortie nocturne pour percer les lignes des assiégeants, et +s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à tromper la vigilance +de nos troupes, et à traverser leurs campements; mais, bientôt +reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie rejetée dans le +fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara de cette espèce +d'arsenal, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> où l'on trouva des amas considérables d'armes et +de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.</p> + +<span class="sidenote">Massacre des blancs aux Verrettes.</span> + +<p>Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les +mornes environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives +de Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux +Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs +avaient long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils +forçaient, en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant +plus les soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en +égorgèrent huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva +la terre couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si +généreux, qui avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, +qui avaient assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient +jamais vu égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une +horreur profonde, et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux +noirs qu'ils purent saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne +faisant de quartier à aucun de ceux qu'ils rencontraient.</p> + +<span class="sidedate">Avril 1802.</span> + +<span class="sidenote">Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.</span> + +<span class="sidenote">Toussaint lui-même songe à se rendre.</span> + +<span class="sidedate">Mai 1802.</span> + +<span class="sidenote">Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.</span> + +<p>On était en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins +pour le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs, +frappés des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui +s'étaient rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs +terres, songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par +l'intermédiaire des noirs déjà soumis, au capitaine général, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> +et offrit de faire sa soumission, si on lui promettait les mêmes +traitements qu'aux généraux Laplume, Maurepas et Clervaux. Le +capitaine général, qui avait autant d'humanité que de bon sens, +consentit de grand cœur aux propositions de Christophe, et accepta +ses offres. La reddition de Christophe amena bientôt celle du féroce +Dessalines, et enfin celle de Toussaint lui-même. Celui-ci était +presque seul, suivi à peine de quelques noirs attachés à sa personne. +Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île, sans rien essayer +d'important qui pût relever son crédit auprès des nègres, lui semblait +peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle de ses derniers +partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait d'autre +espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat. Il +était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens, surtout +les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat dévorant, +et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un affreux +auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le moment +propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes pourrait lui +réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine général, +qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le pourchassant à +outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de l'île, +consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui avait +été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses +propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne +changerait de séjour que sur la permission du capitaine <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> +général. Son habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour +retraite. Le capitaine général Leclerc se doutait bien que la +soumission de Toussaint ne serait pas définitive; mais il le tenait +sous bonne garde, prêt à le faire arrêter au premier acte qui +prouverait sa mauvaise foi.</p> + +<span class="sidenote">Soumission générale de la colonie.</span> + +<p>À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre +se rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont +elle avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui, +furent remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés +sur les plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, +et les ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements +antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort +réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne +semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur +état présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus +dans leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce +régime aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait +pour cela qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs +richesses, et de leur liberté.</p> + +<p>Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et +sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie. +Il avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser +l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports +principaux, le Cap, le Port-au-Prince, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> les Cayes, +Santo-Domingo, avec défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher +l'introduction clandestine des armes le long des côtes. Il n'avait +restreint l'importation que relativement aux produits d'Europe, dont +il avait réservé la fourniture exclusive aux négociants français de la +métropole. Il était en effet arrivé une grande quantité de vaisseaux +marchands du Havre, de Nantes, de Bordeaux, et on pouvait espérer que +bientôt la prospérité de Saint-Domingue se rétablirait, non pas au +profit des Anglais et des Américains, comme sous le gouvernement de +Toussaint, mais au profit de la France, sans que la colonie y perdît +aucun de ses avantages.</p> + +<span class="sidenote">État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition +paraît terminée.</span> + +<p>Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat +toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable +défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher +d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille +hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions +navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à +quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le +nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient +déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille +au plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres +avaient encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un +grand soin à leur procurer du repos, des rafraîchissements, des +cantonnements salubres, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> et ne négligeait rien pour rendre +complet et définitif le succès de l'expédition qui lui avait été +confiée.</p> + +<span class="sidenote">Soumission de la Guadeloupe par les armes du général +Richepanse.</span> + +<p>À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois +ou quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait +remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte. +Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans +une île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un +grave inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur +le sort qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles +étaient aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps. +De toutes parts des armements se préparaient dans nos ports de +commerce, pour recommencer le riche négoce que la France faisait +autrefois avec elles.</p> + +<span class="sidenote">Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine +française.</span> + +<span class="sidenote">Extension des crédits attribués au budget de la marine.</span> + +<p>Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait +transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux +colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes +les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire +partir de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits +accordés à la marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce +département, somme considérable dans un budget total de 589 millions +(720 si l'on compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20 +millions par an fussent consacrés en achats de matières navales dans +tous les pays. Il avait prescrit, en outre, la construction <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> +et la mise à l'eau de douze vaisseaux de ligne par an. Il disait sans +cesse que c'était pendant la paix qu'il fallait créer la marine, parce +que pendant la paix le champ des manœuvres, c'est-à-dire la mer, +était libre, et la voie des approvisionnements ouverte. «La première +année d'un ministère, écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année +d'apprentissage. La seconde de votre ministère commence. Vous avez la +marine française à rétablir: quelle belle carrière pour un homme dans +la force de l'âge, et d'autant plus belle que nos malheurs passés ont +été plus en évidence! Remplissez-la sans relâche. <span class="smcap">Toutes les heures +perdues dans l'époque où nous vivons, sont une perte irréparable.</span>» (14 +février 1803).</p> + +<span class="sidenote">Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.</span> + +<p>Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était +reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, +et dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les +possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que +les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par +leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées, +sur une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au +surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était +seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour +s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à +sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize +de la signature des préliminaires de Londres, sept ou <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> huit +de la signature du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés +encore à quitter Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le +colonel Sébastiani, officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna +de s'embarquer sur une frégate, de parcourir les bords de la +Méditerranée, d'aller à Tunis, à Tripoli, pour y faire reconnaître le +pavillon de la République italienne, de se rendre ensuite en Égypte, +d'y examiner la situation des Anglais, et la nature de leur +établissement; de chercher à savoir combien cet établissement devait +durer; d'observer ce qui se passait entre les Turcs et les Mamelucks; +de visiter les scheiks arabes, de les complimenter en son nom; d'aller +en Syrie pour voir les chrétiens, et les remettre sous la protection +française; d'entretenir Djezzar-Pacha, celui qui avait défendu +Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui promettre le retour des +bonnes grâces de la France, s'il ménageait les chrétiens, et +favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait ordre enfin de +revenir par Constantinople pour renouveler au général Brune, notre +ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions +enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de +caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses +ennemis quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour +rendre la France imposante en Orient.</p> + +<span class="sidedate">Juin 1802.</span> + +<span class="sidenote">Travaux intérieurs du Premier Consul.</span> + +<span class="sidenote">Routes et places fortes.</span> + +<p>Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul +ne cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de +la France. Il avait <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> fait reprendre la rédaction du Code +civil. Une section du Conseil d'État et une section du Tribunat se +réunissaient journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre +les difficultés naturelles à cette grande œuvre. La réparation des +routes avait été poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul +les avait distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt +chacune, reportant successivement des unes aux autres les allocations +extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de +l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant. +Les travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des +fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. +Il voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la +guerre continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par +de grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La +possession du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du +Simplon, cette étonnante création se trouvait presque achevée. Les +travaux de la route du mont Cenis avaient été ralentis pour porter +toutes les ressources disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en +avoir une au moins terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie, +elle était devenue l'objet d'une correspondance journalière avec +l'habile ingénieur Chasseloup. On y préparait des casernes pour une +garnison permanente de six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille +blessés, des magasins pour une grande armée. La refonte de toute +l'artillerie italienne venait d'être commencée, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> dans le but +de la ramener aux calibres de 6, de 8 et de 12. Le Premier Consul +recommandait une grande fabrication de fusils au vice-président +Melzi.—Vous n'avez que cinquante mille fusils, lui écrivait-il, ce +n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France, indépendamment de ceux +qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de repos, tant que je +n'en posséderai pas un million.—</p> + +<span class="sidenote">Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du +Rhin.</span> + +<p>Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont +l'idée première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de +choisir dans l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs +services et d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de +leur distribuer là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et +d'une valeur proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à +l'officier. Ces vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des +femmes piémontaises, se réunir deux fois par an pour manœuvrer, et +au premier danger se jeter dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils +auraient de plus précieux. C'était une manière de verser à la fois du +sang et des sentiments français en Italie. La même institution devait +être établie dans les nouveaux départements du Rhin, autour de +Mayence.</p> + +<span class="sidenote">Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en +Vendée.</span> + +<span class="sidenote">Canal de Nantes à Brest.</span> + +<span class="sidenote">Commencement du fort Boyard.</span> + +<span class="sidenote">Digue de Cherbourg.</span> + +<p>L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de semblable +pour les provinces de la République encore infectées d'un mauvais +esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y fonder à la +fois de grands établissements et des villes. Les agents de Georges +venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey et de +Guernesey, abordaient sur les <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> côtes du Nord, traversaient la +péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans le +Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la +défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul, +correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les +mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de nouveaux +troubles, avait imaginé de construire dans les principaux passages des +montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une pièce d'artillerie +tournant sur pivot, capables de contenir cinquante hommes de garnison, +quelques vivres, quelques munitions, et de servir d'appui aux colonnes +mobiles. Plein de la pensée qu'on devait songer à civiliser le pays +autant qu'à le contenir, il avait ordonné le perfectionnement de la +navigation du Blavet pour rendre ce cours d'eau navigable jusqu'à +Pontivy. C'est ainsi que fut formé le premier projet de cette belle +navigation, qui longe les côtes de la Bretagne depuis Nantes jusqu'à +Brest, pénétrant par plusieurs voies navigables dans l'intérieur de la +contrée, et assurant l'approvisionnement en tout temps du grand +arsenal de Brest. Le premier Consul avait résolu de faire construire à +Pontivy de grands bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux +état-major, des tribunaux, une administration militaire, des +manufactures enfin qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait +prescrit la recherche des lieux les plus propres à fonder des villes +nouvelles, soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait +travailler en même temps aux fortifications de Quiberon, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> de +Belle-Isle, de l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses +propres plans, dans le but de faire du bassin compris entre La +Rochelle, Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre +et inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler +toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il +avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois +points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement +possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi en +respect.</p> + +<p>Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime, +commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait +trouver du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la +marche des sciences, de l'administration du clergé.</p> + +<span class="sidedate">Août 1802.</span> + +<span class="sidenote">Réorganisation de l'Institut.</span> + +<p>Sa sœur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard, +Morellet, Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé +un bureau d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs +du passé, surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le +goût du passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort +légitime, on mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de +préférer les anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y +parlait tout haut du projet de reconstituer l'Académie française, avec +les gens de lettres qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne +l'aimaient guère, tels que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les +bruits répandus à ce sujet produisaient un effet fâcheux. Le consul +Cambacérès, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> attentif à toutes les circonstances qui pouvaient +nuire au gouvernement, avertit à propos le Premier Consul de ce qui se +passait, et à son tour le Premier Consul avertit rudement son frère et +sa sœur du déplaisir que lui causait ce genre d'affectation.</p> + +<span class="sidedate">Sept. 1802.</span> + +<p>À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute +société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut, +qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait +dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La +seconde classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie +française, resta consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la +classe des sciences morales et politiques, par une aversion déjà fort +prononcée, non pas précisément contre la philosophie (on verra plus +tard sa façon de penser sur cette matière), mais contre certains +hommes, qui affectaient de professer la philosophie du dix-huitième +siècle, dans ce qu'elle avait de plus contraire aux idées religieuses. +Il fit rentrer cette classe dans celle qui était vouée aux +belles-lettres, disant que leur objet était commun, que la +philosophie, la politique, la morale, l'observation de la nature +humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art d'écrire n'en +était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui devait rester +uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait bien futile, la +classe consacrée aux sciences morales et politiques, bien pédantesque, +si elles étaient à bon droit séparées; que des écrivains qui ne +seraient <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> pas des penseurs, et des penseurs qui ne seraient +pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin un +siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule de +ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre à +la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier +Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une +société littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du +rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une +seule, en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara +seconde classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis +qu'il opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage +élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans +l'enseignement, et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la +dédicace de son grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si +noblement orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je +désire que les générations futures, en lisant votre ouvrage, +n'oublient pas l'estime et l'amitié que j'ai portées à son auteur.» +(26 novembre 1802.)</p> + +<span class="sidenote">Administration du clergé.</span> + +<p>Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé +depuis la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque +tous établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien; +quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le +tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur, +l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +au schisme. Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à +Orléans, Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de +vrais pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de +fâcheuses tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de +Besançon, par exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait +prouver à ses prêtres, que la constitution civile du clergé était une +institution vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de +la primitive Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il +faut reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on +eût à se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé, +venaient surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs +d'entre eux affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et +repoussaient durement les prêtres assermentés. Les évêques de +Bordeaux, d'Avignon, de Rennes, écartaient ces prêtres du service des +paroisses, cherchaient à les humilier, et froissaient ainsi la partie +de la population qui leur était attachée.</p> + +<p>Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier +Consul. Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le +cardinal-légat à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége, +d'appeler devant le Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la +nouvelle Église.—J'ai voulu, disait-il, relever les autels abattus, +mettre un terme aux querelles religieuses, mais non faire triompher un +parti sur un autre, surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand +les prêtres constitutionnels ont été fidèles aux <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> règles de +leur état et observateurs des bonnes mœurs, quand ils n'ont point +causé de scandale, je les préfère à leurs adversaires; car, après +tout, ils ne sont décriés que pour avoir embrassé la cause de la +Révolution, qui est la nôtre, écrivait-il aux préfets.—Le cardinal +Fesch, son oncle, semblant, dans le diocèse de Lyon, oublier les +instructions du gouvernement, le Premier Consul lui écrivait les +paroles suivantes: «Blesser les prêtres constitutionnels, les écarter, +c'est manquer à la justice, à l'intérêt de l'État, à mon intérêt, au +vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer à mes volontés expresses, +et me déplaire sensiblement.»</p> + +<span class="sidedate">Octob. 1802.</span> + +<span class="sidenote">Largesses à l'égard du clergé.</span> + +<p>Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se +conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il +donnait des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs +hôtels, à tous des sommes considérables pour leurs pauvres. Il +accordait jusqu'à deux et trois fois, dans un seul hiver, cinquante +mille francs à M. de Belloy, pour les distribuer lui-même aux +indigents de son diocèse. Il envoyait à l'évêque de Vannes, qui était +le modèle accompli du prélat, doux, pieux, bienfaisant, dix mille +francs pour meubler son hôtel épiscopal, dix mille pour rémunérer les +prêtres dont il approuvait la conduite, soixante-dix mille pour donner +à ses pauvres. Dans l'année courante, celle de l'an XI, il adressait +deux cent mille francs à l'évêque Bernier, pour secourir secrètement +les victimes de la guerre civile dans la Vendée, somme dont ce prélat +faisait un <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> emploi humain et habile. Il puisait, pour ces +largesses, dans la caisse du ministère de l'intérieur, alimentée par +divers produits qui alors ne rentraient pas au trésor, et dont il +purifiait la source en les consacrant aux plus nobles usages.</p> + +<p>On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature +semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps. +Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes +fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul +d'aller visiter une province dont on lui parlait d'une manière +très-diverse, c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette +belle contrée offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures, +s'élevant au milieu des campagnes les plus vertes et les mieux +cultivées. Participant à l'activité générale qui se réveillait dans +toute la France à la fois, elle présentait l'aspect le plus animé. +Cependant quelques personnes, et notamment le consul Lebrun, avaient +cherché à persuader au Premier Consul qu'elle était royaliste. On +aurait pu le craindre, en se rappelant avec quelle force elle s'était +prononcée en quatre-vingt-douze contre les excès de la Révolution. Le +Premier Consul voulut s'y transporter, la voir de ses propres yeux, et +essayer sur ses habitants l'effet ordinaire de sa présence. Madame +Bonaparte dut l'accompagner.</p> + +<span class="sidedate">Nov. 1802.</span> + +<span class="sidenote">Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de +1802.</span> + +<p>Le Premier Consul employa quinze jours à ce voyage. Il traversa Rouen, +Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et +les manufactures, examinant tout par lui-même, se <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> montrant +sans gardes à la population avide de le voir. Les hommages empressés +dont il était l'objet ralentissaient sa marche. À chaque instant il +trouvait sur sa route, le clergé des campagnes lui présentant l'eau +bénite, les maires lui offrant les clefs de leurs villes, et lui +adressant, tant à lui qu'à madame Bonaparte, les discours qu'on +adressait jadis aux rois et aux reines de France. Il était ravi de cet +accueil, et surtout de la prospérité naissante qu'il remarquait de +toute part. La ville d'Elbeuf le charma par les accroissements qu'elle +avait reçus. «Elbeuf, écrivait-il à son collègue Cambacérès, est +accrue d'un tiers depuis la Révolution. Ce n'est plus qu'une seule +manufacture.» Le Havre le frappa singulièrement, et il devina les +grandes destinées commerciales auxquelles ce port était appelé. «Je ne +trouve partout, écrivait-il encore au consul Cambacérès, que le +meilleur esprit. La Normandie n'est pas telle que Lebrun me l'avait +présentée. Elle est franchement dévouée au gouvernement. Je retrouve +ici l'unanimité de sentiments qui rendit si beaux les jours de +quatre-vingt-neuf.» Ce qu'il disait était vrai. La Normandie était +parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de la France. +Elle représentait bien cette population honnête et sincère de +quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Révolution, puis +effrayée de ses excès, accusée de royalisme par des proconsuls dont +elle condamnait les fureurs, et enchantée maintenant de retrouver, +d'une manière inespérée, l'ordre, la justice, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> l'égalité, la +gloire, moins, il est vrai, la liberté, dont malheureusement elle ne +se souciait plus.</p> + +<p>Le Premier Consul était au milieu de novembre de retour à Saint-Cloud.</p> + +<span class="sidenote">Jalousie qu'inspire à l'Angleterre la prospérité inouïe de +la France.</span> + +<p>Qu'on imagine un envieux assistant aux succès d'un rival redouté, et +on aura une idée à peu près exacte des sentiments qu'éprouvait +l'Angleterre au spectacle des prospérités de la France. Cette +puissante et illustre nation avait cependant dans sa propre grandeur +de quoi se consoler de la grandeur d'autrui! Mais une singulière +jalousie la dévorait. Tant que les succès du général Bonaparte avaient +été un argument contre le ministère de M. Pitt, ils avaient été +accueillis en Angleterre avec une sorte d'applaudissement. Mais depuis +que ces succès, continués et accrus, étaient ceux de la France +elle-même; depuis qu'on l'avait vue grandir par la paix autant que par +la guerre, par la politique autant que par les armes; depuis qu'on +avait vu, en dix-huit mois, la République italienne devenir, sous la +présidence du général Bonaparte, une province française, le Piémont +ajouté à notre territoire, avec l'agrément du continent, Parme, la +Louisiane, accroissant nos possessions par la simple exécution des +traités, l'Allemagne enfin reconstituée par notre seule influence; +depuis qu'on avait vu tout cela s'accomplir paisiblement, +naturellement, comme chose découlant d'une situation universellement +acceptée, un dépit manifeste s'était emparé de tous les cœurs +anglais, et ce dépit ne se dissimulait pas plus que les sentiments ne +se <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionné, fier et +libre.</p> + +<p>Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix, +laissaient plus que les autres éclater cette jalousie. Nous avons déjà +dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, dédommagés +par la contrebande des difficultés qu'ils rencontraient dans nos +ports, se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les +mers couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits +financiers tarie avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre, +et se montrait plus mécontent de la paix que l'aristocratie elle-même. +Cette aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne +laissant à aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer, +plus qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'était cependant +pas fâchée en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par +des vues plus élevées et plus généreuses. Elle chérissait un peu moins +M. Pitt depuis qu'il était chéri si vivement par le monde mercantile, +se rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modèle des +mœurs et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui +lui plaisait par la noblesse de ses sentiments, et une éloquence +incomparable. Mais le haut commerce, tout-puissant à Londres et dans +les ports, ayant pour organes MM. Windham, Grenville et Dundas, +couvrait la voix du reste de la nation, et animait de ses passions la +presse britannique. Aussi les gazettes de Londres commençaient-elles +à devenir très-hostiles, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> en abandonnant toutefois aux +gazettes rédigées par les émigrés français, le soin d'outrager le +Premier Consul, ses frères, ses sœurs, toute sa famille.</p> + +<span class="sidenote">Faiblesse du ministère Addington.</span> + +<p>Malheureusement le ministère Addington était dénué de toute énergie, +et se laissait aller à ce vent de la tempête qui commençait à +souffler. Il commettait par faiblesse des actes d'une véritable +déloyauté. Il payait encore Georges Cadoudal, dont la persévérance à +conspirer était connue; il mettait à sa disposition des sommes +considérables pour l'entretien des sicaires, dont la troupe courait +sans cesse de Portsmouth à Jersey, de Jersey sur la côte de Bretagne. +Il continuait de souffrir la présence à Londres du pamphlétaire +Peltier, malgré les moyens légaux que lui fournissait l'Alien-bill; il +traitait les princes exilés avec des égards fort naturels, mais il ne +s'en tenait pas à des égards, et les faisait inviter à des revues de +troupes, en les y admettant avec les insignes de l'ancienne royauté. +Il agissait ainsi, nous le répétons, par faiblesse, car la probité de +M. Addington, délivrée des influences de parti, aurait répugné à de +tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il entretenait un +conspirateur; mais il n'osait pas, à la face du parti Windham, Dundas +et Grenville, renvoyer, et peut-être aliéner ces vieux instruments de +la politique anglaise.</p> + +<span class="sidenote">Fâcheux débat entre le Premier Consul et le cabinet +britannique à l'occasion des journaux, de Georges, et des princes +français.</span> + +<p>Le Premier Consul était profondément blessé de cette conduite. Aux +demandes réitérées d'un traité de commerce, il répondait en réclamant +la répression <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> de certains journaux, l'expulsion de Georges et +de Peltier, l'éloignement des princes français. Accordez-moi, +disait-il, les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me +refuser sans se déclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai +ensuite les moyens d'accorder satisfaction à vos intérêts +froissés.—Mais dans les demandes du Premier Consul, le ministère +anglais n'en trouvait aucune à laquelle il pût faire droit. Quant à la +répression de certains journaux, MM. Addington et Hawkesbury +répondaient avec raison: La presse est libre en Angleterre; +imitez-nous, méprisez ses licences. Si vous voulez, on intentera des +procès, mais à vos risques et périls, c'est-à-dire en courant la +chance de procurer un triomphe à vos ennemis.—Quant à Georges, à +Peltier et aux princes émigrés, M. Addington n'avait aucune excuse +légale à faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit de les +éloigner. Il se repliait sur la nécessité de ménager l'opinion +publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, à +l'égard de quelques-uns des hommes dont on réclamait l'expulsion.</p> + +<p>Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.—D'abord, disait-il, le +conseil que vous me donnez de mépriser la licence de la presse, serait +bon, s'il s'agissait pour moi de mépriser la licence de la presse +française en France. On comprend que, dans son propre pays, on se +décide à supporter les inconvénients de la liberté d'écrire, en +considération des avantages qu'elle procure. C'est là une question +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> tout intérieure, dans laquelle chaque nation est juge de ce +qu'il lui convient de faire. Mais, on ne doit jamais souffrir que la +presse quotidienne injurie les gouvernements étrangers, et altère +ainsi les relations d'État à État. Ce serait un abus grave, un danger +sans compensation. Et la preuve de ce danger est dans les relations +actuelles de la France avec l'Angleterre. Nous serions en paix sans +les journaux, et nous voilà presque en guerre. Votre législation est +donc mauvaise relativement à la presse. Vous devriez tout permettre +contre votre gouvernement, rien contre les gouvernements étrangers. +Néanmoins je laisse de côté les injures des gazettes anglaises. Je +respecte vos lois, même dans ce qu'elles ont de fâcheux pour les +autres nations. C'est un désagrément de voisinage auquel je me +résigne. Mais les Français qui font à Londres un si odieux usage de +vos institutions, qui écrivent de si grandes indignités, pourquoi les +souffrez-vous en Angleterre? Vous possédez l'Alien-bill, qui a +justement pour but d'empêcher les étrangers de nuire; pourquoi ne +l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices +démontrés de la machine infernale, et les évêques d'Arras, de +Saint-Pol-de-Léon, excitant publiquement à la révolte les populations +de la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient, +dans vos mains, le traité d'Amiens, qui stipule expressément qu'on ne +souffrira aucune menée dans l'un des deux États contre l'autre? Vous +donnez asile aux princes émigrés, cela <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> est respectable sans +doute. Mais le chef de leur famille est à Varsovie, pourquoi ne les +pas renvoyer tous auprès de lui? Pourquoi surtout leur permettre de +porter des décorations que les lois françaises ne reconnaissent plus, +et qui sont l'occasion de hautes inconvenances quand ces décorations +sont portées à côté de l'ambassadeur de France, en sa présence, +souvent à la même table? Vous me demandez, ajoutait-il, un traité de +commerce et de meilleures relations entre les deux pays: commencez +donc par vous montrer moins malveillants envers la France, et alors je +pourrai chercher s'il existe des moyens de concilier nos intérêts +rivaux.—Il n'y avait certes, rien à reprendre dans de tels +raisonnements, rien que la faiblesse du grand homme qui, dominant +l'Europe, se donnait la peine de les faire. Qu'importaient en effet au +tout-puissant vainqueur de Marengo, et Georges, et Peltier, et le +comte d'Artois avec ses royales décorations? Contre les poignards des +assassins, il avait sa fortune; contre les outrages des pamphlétaires, +il avait sa gloire; contre la légitimité des Bourbons, il avait +l'amour de la France! Mais, ô faiblesse des grands cœurs! cet +homme, placé si haut, se tourmentait de ce qui était si bas! Nous +avons déjà déploré cette erreur de sa part, et nous ne pouvons nous +empêcher de la déplorer encore, en approchant du moment où elle +produisit de si funestes conséquences.</p> + +<p>Le Premier Consul, ne se possédant plus, se vengeait par des réponses +insérées au <i>Moniteur</i>, souvent écrites par lui-même, et dont on +pouvait reconnaître <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> l'origine à une incomparable vigueur de +style. Il s'y plaignait de la complaisance du ministère britannique +pour le conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il +demandait pourquoi on souffrait de tels hôtes, pourquoi on leur +permettait de tels actes, envers un gouvernement ami, quand on avait +le devoir par des traités, le moyen par une loi existante, de les +réprimer. Le Premier Consul allait plus loin, et, s'adressant au +gouvernement anglais lui-même, il demandait, dans les articles insérés +au <i>Moniteur</i>, si ce gouvernement approuvait, s'il voulait ces +odieuses menées, ces infâmes diatribes, puisqu'il les tolérait; ou +bien, si, ne les voulant pas, il était trop faible pour les empêcher. +Et il en concluait qu'il n'existait pas de gouvernement, là où l'on ne +pouvait réprimer la calomnie, prévenir l'assassinat, protéger enfin +l'ordre social européen.</p> + +<p>Alors le ministère anglais se plaignait à son tour.—Ces journaux dont +le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en +pouvons pas répondre; mais <i>le Moniteur</i> est l'organe avoué du +gouvernement français; il est d'ailleurs facile de découvrir à son +langage même la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les +jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons +satisfaction.—</p> + +<p>Ce sont là les tristes récriminations, dont, pendant plusieurs mois, +furent remplies les dépêches des deux gouvernements. Mais tout à coup +survinrent des événements plus graves, qui fournirent à leurs +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai, +mais au moins plus digne.</p> + +<span class="sidenote">Nouveaux événements survenus en Suisse.</span> + +<p>La Suisse, arrachée aux mains de l'oligarque Reding, était tombée dans +celles du landamman Dolder, le chef du parti des révolutionnaires +modérés. La retraite des troupes françaises était une concession faite +à ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience +qu'éprouvait le Premier Consul de se débarrasser des affaires suisses. +Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes +intentions. Presque tous les cantons avaient adopté la Constitution +nouvelle, et accueilli les hommes chargés de la mettre en vigueur; +mais, dans les petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, +d'Appenzell, de Glaris, des Grisons, l'esprit de révolte, soufflé par +M. Reding et ses amis, avait bientôt soulevé le peuple des montagnes. +Les oligarques se flattant de l'emporter par la force, depuis la +sortie des troupes françaises, avaient réuni ce peuple dans les +églises, et lui avaient fait rejeter la Constitution proposée. Ils lui +avaient persuadé que Milan était assiégé par une armée austro-russe, +et que la République française était aussi près de sa chute qu'en +1799. La Constitution rejetée, ils n'avaient pas pu cependant les +pousser jusqu'à la guerre civile. Les petits cantons s'étaient bornés +à envoyer des députés à Berne pour déclarer au ministre de France, +Verninac, qu'ils n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement, +mais qu'ils voulaient se séparer de la confédération helvétique, se +constituer à part dans <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> leurs montagnes, et revenir à leur +régime propre, qui était la démocratie pure. Ils demandaient même à +régler leurs nouvelles relations avec le gouvernement central établi à +Berne, sous les auspices de la France. Naturellement le ministre +Verninac avait dû se refuser à de telles communications, et déclarer +qu'il ne connaissait d'autre gouvernement helvétique que celui qui +siégeait à Berne.</p> + +<p>Dans les Grisons, il se passait des scènes tumultueuses, qui +révélaient mieux que tout le reste les influences par lesquelles la +Suisse était alors agitée. Au milieu de la vallée du Rhin supérieur, +que cultivent les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de +Bazuns, appartenant à l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait à +l'empereur la qualité de membre des ligues grises, et une action +directe sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait +l'amman du pays entre trois candidats qu'on lui présentait. Depuis que +les Grisons avaient été réunis par la France à la confédération +helvétique, l'empereur, resté propriétaire de Bazuns, faisait gérer +son domaine par un intendant. Cet intendant s'était mis à la tête des +Grisons insurgés, et avait pris part à toutes les réunions dans +lesquelles ils avaient déclaré se séparer de la confédération +helvétique pour revenir à l'ancien ordre de choses. Il avait reçu et +accepté la mission de porter leurs vœux aux pieds de l'empereur, et +avec leurs vœux la prière instante de les prendre sous sa +protection.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Assurément on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel +parti on cherchait à s'appuyer en Europe. À toute cette agitation +d'esprit se joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait +les armes, on réparait les fusils laissés par les Autrichiens et les +Russes dans la dernière guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous +par jour aux anciens soldats des régiments suisses, expulsés de +France, on leur rendait les mêmes officiers. Les pauvres habitants des +montagnes, croyant naïvement que leur religion, leur indépendance, +étaient menacées, venaient en tumulte remplir les rangs de cette +troupe insurgée. L'argent répandu avec abondance était avancé par les +riches oligarques suisses sur les millions déposés à Londres, et +prochainement réalisables si on venait à triompher. Le landamman +Reding avait été déclaré chef de la ligue. Morat, Sempach étaient les +souvenirs invoqués par ces nouveaux martyrs de l'indépendance +helvétique.</p> + +<p>On a peine à comprendre une telle imprudence de leur part, l'armée +française bordant de tout côté les frontières suisses. Mais on leur +avait persuadé que le Premier Consul avait les mains liées, que les +puissances étaient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un +régiment en Suisse, sans s'exposer à une guerre générale, menace qu'il +ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses +collègues.</p> + +<span class="sidenote">Les oligarques soulèvent les petits cantons contre le +gouvernement des révolutionnaires modérés.</span> + +<p>Toutefois, malgré cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de +Schwitz, d'Unterwalden, les <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> plus engagés dans cette triste +aventure, n'allaient pas aussi vite que l'auraient désiré leurs chefs, +et ils avaient déclaré ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le +gouvernement helvétique avait à peu près quatre à cinq mille hommes à +sa disposition, dont mille ou douze cents employés à garder Berne, +quelques centaines répandus dans diverses garnisons, et trois mille +dans le canton de Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers +destinés à observer l'insurrection. Une troupe d'insurgés était postée +au village d'Hergyswil. Bientôt on en vint aux coups de fusil, et il y +eut quelques hommes tués et blessés de part et d'autre. Tandis que +cette collision avait lieu à la frontière d'Unterwalden, le général +Andermatt, commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer +quelques compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y +garder l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La +bourgeoisie aristocrate de Zurich résista, et ferma ses portes aux +soldats du général Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus +sur la ville; on lui répondit qu'on se ferait brûler plutôt que de se +rendre, et de livrer Zurich aux oppresseurs de l'indépendance de +l'Helvétie. Au même instant les partisans de l'ancienne aristocratie +de Berne, dans le pays d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au +point de faire craindre un soulèvement. Dans le canton de Vaud, on +poussait le cri ordinaire de réunion à la France. Le gouvernement +suisse ne savait comment se tirer de cette situation périlleuse. +Combattu à force ouverte par les oligarques, il <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> n'avait pour +lui ni les patriotes ardents, qui voulaient l'unité absolue, ni les +masses paisibles, qui étaient assez portées pour la révolution, mais +ne connaissaient de cette révolution que les horreurs de la guerre, et +la présence des troupes étrangères. Il pouvait juger maintenant ce que +valait la popularité acquise au prix de la retraite des troupes +françaises.</p> + +<span class="sidenote">Le gouvernement helvétique, menacé de toutes parts, demande +l'intervention de la France.</span> + +<p>Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgés, puis +s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de +la France, que les insurgés demandaient aussi de leur côté, puisqu'ils +voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent +réglées sous les auspices du ministre Verninac.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul refuse l'intervention demandée.</span> + +<p>Quand cette demande d'intervention fut connue à Paris, le Premier +Consul se repentit d'avoir trop facilement cédé aux idées du parti +Dolder, ainsi qu'à son propre désir de sortir des affaires suisses, ce +qui l'avait porté à retirer prématurément les troupes françaises. Les +faire rentrer maintenant, en présence de l'Angleterre malveillante, se +plaignant de notre action trop manifeste sur les États du continent, +était un acte extrêmement grave. Du reste, il ne savait pas encore +tout ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas à quel point les +provocateurs du mouvement des petits cantons avaient révélé leurs +véritables desseins, pour se montrer ce qu'ils étaient, c'est-à-dire +les agents de la contre-révolution européenne, et les alliés de +l'Autriche et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention, +universellement demandée, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> dont la conséquence inévitable +aurait été le retour des troupes françaises en Suisse, et l'occupation +militaire d'un État indépendant garanti par l'Europe.</p> + +<span class="sidenote">Le gouvernement helvétique est obligé de se retirer à +Lausanne.</span> + +<p>Cette réponse jeta le gouvernement helvétique dans la consternation. +On ne savait que faire à Berne, menacé qu'on était d'une rupture +prochaine de l'armistice, et d'un soulèvement des paysans de +l'Oberland. Certains membres du gouvernement imaginèrent de sacrifier +le landamman Dolder, chef des modérés, qui à ce titre était détesté +également par les patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns +et les autres promettaient de se calmer à cette condition. On se +rendit chez le citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on +lui arracha sa démission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le sénat, +plus ferme, refusa d'accepter cette démission, mais le citoyen Dolder +y persista. Alors on eut recours au moyen ordinaire des assemblées, +qui ne savent plus à quelle résolution s'arrêter, on nomma une +commission extraordinaire, chargée de trouver des moyens de salut. +Mais dans ce moment l'armistice était rompu, les insurgés s'avançaient +sur Berne, obligeant le général Andermatt à se replier devant eux. Ces +insurgés se composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux +mille, portant des crucifix et des carabines, et précédés par les +soldats des régiments suisses, anciennement au service de la France, +vieux débris du dix août. Ils parurent bientôt aux portes de Berne, et +tirèrent quelques coups de canon avec de mauvaises <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> pièces +qu'ils traînaient à leur suite. La municipalité de Berne, sous +prétexte de sauver la ville, intervint, et négocia une capitulation. +Il fut convenu que le gouvernement, pour ne pas exposer Berne aux +horreurs d'une attaque de vive force, se retirerait avec les troupes +du général Andermatt dans le pays de Vaud. Cette capitulation fut +immédiatement exécutée; le gouvernement se rendit à Lausanne, où il +fut suivi par le ministre de France. Ses troupes, concentrées depuis +qu'il avait cédé le pays aux insurgés, étaient à Payern, au nombre de +quatre mille hommes, assez bien disposés, encouragés d'ailleurs par +les dispositions qui éclataient dans le pays de Vaud, mais incapables +de reconquérir Berne.</p> + +<span class="sidenote">Contre-révolution complète à Berne.</span> + +<p>Le parti oligarchique s'établit aussitôt à Berne, et, pour faire les +choses complétement, réinstalla l'avoyer qui était en charge en 1798, +à l'époque même où la première révolution s'était faite. Cet avoyer +était M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien à cette +contre-révolution, ni le fond, ni la forme; et, sans les folles +illusions des partis, sans les bruits ridicules, répandus en Suisse, +sur la prétendue impuissance du gouvernement français, on ne +comprendrait pas une tentative aussi extravagante.</p> + +<span class="sidenote">Les deux partis s'adressent au Premier Consul.</span> + +<p>Cependant, les choses amenées à ce point, il ne fallait guère compter +sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, siégeant à +Lausanne et à Berne, venaient de dépêcher des envoyés auprès de lui, +l'un pour le supplier d'intervenir, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> l'autre pour le conjurer +de n'en rien faire. L'envoyé du gouvernement oligarchique était un +membre même de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler +les promesses de bonne conduite dont M. Reding avait été si prodigue, +et qu'il avait si mal tenues, de s'aboucher, en même temps, avec les +ambassadeurs de toutes les puissances à Paris, et de mettre la Suisse +sous leur protection spéciale.</p> + +<span class="sidenote">Résolution énergique du Premier Consul.</span> + +<p>Supplications de faire ou de ne pas faire étaient désormais inutiles, +auprès du Premier Consul. En présence d'une contre-révolution +flagrante, qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la +France, il n'était pas homme à hésiter. Il ne voulut point recevoir +l'agent du gouvernement oligarchique, mais il répondit aux +intermédiaires qui s'étaient chargés de porter la parole pour cet +agent, que sa résolution était prise.—Je cesse, leur dit-il, d'être +neutre et inactif. J'ai voulu respecter l'indépendance de la Suisse, +et ménager les susceptibilités de l'Europe; j'ai poussé le scrupule +jusqu'à une véritable faute, la retraite des troupes françaises. Mais +c'est assez de condescendance pour des intérêts ennemis de la France. +Tant que je n'ai vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir à +rendre tel parti un peu plus fort que tel autre, j'ai dû la livrer à +elle-même; mais aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-révolution +patente, accomplie par des soldats autrefois au service des Bourbons, +passés depuis à la solde de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si +ces insurgés voulaient me laisser quelque <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> illusion, ils +devaient mettre plus de dissimulation dans leur conduite, et ne pas +placer en tête de leurs colonnes les soldats du régiment de Bachmann. +Je ne souffrirai la contre-révolution nulle part, pas plus en Suisse, +en Italie, en Hollande, qu'en France même. Je ne livrerai pas à quinze +cents mercenaires, gagés par l'Angleterre, <span class="smcap">CES FORMIDABLES BASTIONS +DES ALPES</span>, que la coalition européenne n'a pu, en deux campagnes, +arracher à nos soldats épuisés. On me parle de la volonté du peuple +suisse; je ne saurais la voir dans la volonté de deux cents familles +aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour croire qu'il +veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque chose dont je +tiens plus de compte que de la volonté du peuple suisse, c'est de la +sûreté de quarante millions d'hommes, auxquels je commande. Je vais me +déclarer médiateur de la confédération helvétique, lui donner une +constitution fondée sur l'égalité des droits, et la nature du sol. +Trente mille hommes seront à la frontière pour assurer l'exécution de +mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne +pouvais assurer le repos d'un peuple intéressant, auquel je veux faire +tout le bien qu'il mérite, mon parti est pris. Je réunis à la France +tout ce qui, par le sol et les mœurs, ressemble à la Franche-Comté; +je réunis le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends +le régime qu'ils avaient au quatorzième siècle, et je les livre à +eux-mêmes. Mon principe est désormais arrêté: ou une Suisse amie de la +France, ou point de Suisse du tout.—</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Le Premier Consul enjoignit à M. de Talleyrand de faire +partir de Paris, sous douze heures, l'envoyé de Berne, et de lui dire +qu'il ne pouvait plus servir ses commettants qu'à Berne même, en leur +conseillant de se séparer à l'instant, s'ils ne voulaient attirer en +Suisse une armée française. Il rédigea de sa propre main une +proclamation au peuple helvétique, courte, énergique, conçue dans les +termes suivants:</p> + +<span class="sidenote">Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.</span> + +<p>«Habitants de l'Helvétie, vous offrez depuis deux ans un spectacle +affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du +pouvoir; elles ont signalé leur empire passager par un système de +partialité, qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté.</p> + +<p>«Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que l'on +retirât le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. +Le gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer +votre indépendance; mais bientôt après vos différents partis se sont +agités avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coulé par les +mains des Suisses.</p> + +<p>«Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. Si l'on vous +abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans +sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos +guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention +amicale de la France.</p> + +<p>«Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> mêler en +rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos différents +gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre, et +quelquefois abuser de mon nom selon leurs intérêts et leurs passions. +Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels +vous êtes en proie: je reviens sur ma résolution. Je serai le +médiateur de vos différends; mais ma médiation sera efficace, telle +qu'il convient au grand peuple au nom duquel je parle.»</p> + +<span class="sidenote">Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier +Consul.</span> + +<p>À ce noble préambule étaient jointes des dispositions impératives. +Cinq jours après la notification de cette proclamation, le +gouvernement réfugié à Lausanne devait se transporter à Berne, le +gouvernement insurrectionnel devait se dissoudre, tous les +rassemblements armés, autres que l'armée du général Andermatt, +devaient se disperser, et les soldats des anciens régiments suisses +déposer leurs armes dans les communes dont ils faisaient partie. Enfin +tous hommes qui avaient exercé des fonctions publiques depuis trois +ans, à quelque parti qu'ils appartinssent, étaient invités à se rendre +à Paris, afin d'y conférer avec le Premier Consul sur les moyens de +terminer les troubles de leur patrie.</p> + +<span class="sidenote">L'aide-de-camp Rapp chargé de porter en Suisse la +proclamation du Premier Consul.</span> + +<span class="sidenote">Le général Ney chargé d'appuyer cette proclamation avec +trente mille hommes.</span> + +<p>Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se +transporter immédiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation à +toutes les autorités légales ou insurrectionnelles, de se rendre +d'abord à Lausanne, puis à Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il +y aurait une résistance à vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se +concerter <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> pour les mouvements de troupes avec le général Ney, +chargé de les commander. Des ordres étaient déjà partis pour mettre +ces troupes en marche. Un premier rassemblement de sept à huit mille +hommes, tirés du Valais, de la Savoie et des départements du Rhône, se +formait à Genève. Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, six +mille à Huningue et Bâle. Une division de pareille force se +concentrait dans la République italienne, pour s'introduire en Suisse +par les bailliages italiens. Le général Ney devait attendre à Genève +les avis qu'il recevrait du colonel Rapp, et au premier signal de +celui-ci, entrer dans le pays de Vaud, avec la colonne formée à +Genève, recueillir en marche celle qui aurait pénétré par Pontarlier, +et se porter sur Berne avec douze ou quinze mille hommes. Les troupes +venues par Bâle avaient ordre de se joindre, dans les petits cantons, +au détachement arrivé par les bailliages italiens.</p> + +<p>Toutes ces dispositions arrêtées avec une promptitude extraordinaire, +car en quarante-huit heures la résolution était prise, la proclamation +rédigée, l'ordre de marcher expédié à tous les corps, et le colonel +Rapp parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une +tranquille audace l'effet que produirait en Europe une résolution +aussi hardie, et qui, ajoutée à tout ce qu'il avait fait en Italie et +en Allemagne, allait rendre encore plus apparente une puissance qui +offusquait déjà tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pût résulter, même +la guerre, sa résolution était un acte de sagesse, car <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> il +s'agissait de soustraire les Alpes à la coalition européenne. +L'énergie, mise au service de la prudence, est le plus beau des +spectacles que puisse présenter la politique.</p> + +<span class="sidenote">Conduite des ministres européens à Paris.</span> + +<p>L'agent de l'oligarchie bernoise envoyé à Paris n'avait pas manqué, en +se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des +cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff, +quoiqu'il déclamât tous les jours contre la conduite de la France en +Europe, M. de Markoff lui-même n'osa pas répondre. Tous les autres +représentants des puissances se turent, excepté le ministre +d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, après s'être mis en rapport avec +l'envoyé de Berne, dépêcha immédiatement un courrier, pour faire part +à sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le +gouvernement bernois invoquait formellement la protection de +l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Émotion en Angleterre à l'occasion des événements de la +Suisse.</span> + +<p>Le courrier de M. Merry arrivait à lord Hawkesbury, en même temps que +les journaux de France à Londres. Sur-le-champ il n'y eut en +Angleterre qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvétie, qui +défendait, disait-on, sa religion, sa liberté, contre un barbare +oppresseur. Cette émotion, que nous avons vue de nos jours se +communiquer à toute l'Europe, en faveur des Grecs massacrés par les +Turcs, on feignit de l'éprouver en Angleterre pour les oligarques +bernois, excitant de malheureux paysans à s'armer pour la cause de +leurs priviléges. On affecta un grand zèle, on ouvrit des +souscriptions. Cependant <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> l'émotion était trop factice pour +être générale; elle ne descendit pas au-dessous de ces classes +élevées, qui ordinairement s'agitent seules pour les affaires +journalières de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas firent +des tournées pour échauffer les esprits, et accusèrent avec une +nouvelle véhémence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington. +Le Parlement venait d'être renouvelé, et allait se réunir à la suite +d'une élection générale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui +se détachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci +depuis la paix, n'avait pas cessé d'être opposant, ne savait trop sur +qui s'appuyer. Il craignait fort les premières séances du nouveau +Parlement, et il crut devoir faire quelques démarches diplomatiques +qui lui servissent d'arguments contre ses adversaires.</p> + +<span class="sidenote">Embarras et fausses démarches du cabinet britannique.</span> + +<p>La première démarche imaginée fut de transmettre une note à Paris, +pour réclamer en faveur de l'indépendance de la Suisse, et protester +contre toute intervention matérielle de la part de la France. Ce +n'était pas une manière d'arrêter le Premier Consul, et c'était tout +simplement s'exposer à un échange de communications désagréables. Mais +le cabinet Addington ne s'en tint pas là. Il envoya sur les lieux un +agent, M. Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des +insurgés, de juger s'ils étaient bien résolus à se défendre, et de +leur offrir, dans ce cas, les secours pécuniaires de l'Angleterre. Il +avait ordre d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire +parvenir. Cette démarche, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> il faut le reconnaître, n'était ni +loyale ni facile à justifier. Des communications plus sérieuses encore +furent adressées à la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille +aversion contre la France, irriter chez elle le ressentiment récent +des affaires germaniques, et l'alarmer surtout pour la frontière des +Alpes. On alla jusqu'à lui offrir un subside de cent millions de +florins (225 millions de francs), si elle voulait prendre fait et +cause pour la Suisse. C'est, du moins, l'avis que fit parvenir à Paris +M. d'Haugwitz lui-même, qui mettait un grand soin à se tenir au +courant de tout ce qui pouvait intéresser le maintien de la paix. On +fit une tentative moins ouverte auprès de l'empereur Alexandre, qu'on +savait assez fortement engagé dans la politique de la France, par +suite de la médiation exercée à Ratisbonne. On n'en fit aucune auprès +du cabinet prussien, qui était notoirement attaché au Premier Consul, +et que, par ce motif, on traitait avec réserve et froideur.</p> + +<span class="sidenote">Le cabinet britannique ajourne l'évacuation de Malte.</span> + +<span class="sidenote">Motifs qui avaient fait différer jusqu'au mois de novembre +1802, l'évacuation de Malte.</span> + +<p>Ces démarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles +fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande conséquence, car ce +cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins +liées à la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie, +parce qu'elles étaient présentement associées à ses œuvres, les +autres, comme la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles étaient en +instance pour obtenir de lui des avantages tout personnels. C'était le +moment, en effet, où l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir +une extension <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> d'indemnités, en faveur de l'archiduc de +Toscane. Mais le cabinet anglais commit un acte beaucoup plus grave, +et qui eut plus tard d'immenses conséquences. L'ordre d'évacuer +l'Égypte était expédié; celui d'évacuer Malte ne l'était pas encore. +Ce retard jusqu'ici tenait à des motifs excusables, et plutôt +imputables à la chancellerie française qu'à la chancellerie anglaise. +M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir, avait négligé de donner +suite à l'une des stipulations du traité d'Amiens. Cette stipulation +portait qu'on demanderait à la Prusse, à la Russie, à l'Autriche et à +l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel ordre de choses établi à +Malte. Dès les premiers jours de la signature du traité, les ministres +anglais, pressés d'obtenir cette garantie avant d'évacuer Malte, +avaient mis le plus grand zèle à la réclamer de toutes les cours. Mais +les agents français n'avaient pas reçu d'instructions de leur +ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir à Vienne comme s'il +en avait reçu, et la garantie de l'Autriche fut accordée. Le jeune +empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de +son père pour tout ce qui concernait l'ordre de +Saint-Jean-de-Jérusalem, trouvant onéreuse la garantie qu'on lui +demandait, car elle pouvait entraîner tôt ou tard l'obligation de +prendre parti entre la France et l'Angleterre, n'était pas disposé à +la donner. L'ambassadeur de France n'ayant pas d'instructions pour +seconder le ministère anglais dans ses démarches, n'osant pas y +suppléer, le cabinet russe ne fut point pressé de s'expliquer, et en +<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> profita pour ne pas répondre. Même chose, et par les mêmes +motifs, eut lieu à Berlin. Grâce à cette négligence prolongée +plusieurs mois, la question de la garantie était demeurée en suspens, +et les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient été +autorisés à différer l'évacuation. La garnison napolitaine qui, +d'après le traité, devait être envoyée à Malte en attendant la +reconstitution de l'ordre, avait été reçue dans l'île, et seulement en +dehors des fortifications. La chancellerie française s'était enfin +mise en mouvement, mais trop tard. Cette fois l'empereur de Russie, +pressé de s'expliquer, avait refusé sa garantie. Un autre embarras +était survenu. Le grand-maître nommé par le Pape, le bailli Ruspoli, +effrayé du sort de son prédécesseur, M. de Hompesch, voyant que la +charge de l'ordre de Malte ne consistait plus à combattre les +infidèles, mais à se tenir en équilibre entre deux grandes nations +maritimes, avec certitude de devenir la proie de l'une ou de l'autre, +ne voulait pas accepter la dignité onéreuse et vaine qui lui était +offerte, et résistait aux instances de la cour romaine, ainsi qu'aux +pressantes invitations du Premier Consul.</p> + +<span class="sidenote">Imprudence de la résolution prise par le cabinet +britannique à l'égard de Malte.</span> + +<p>Telles étaient les circonstances qui avaient fait différer +l'évacuation de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en résulta pour le +cabinet anglais la dangereuse tentation de la différer encore. +Effectivement, le jour même où l'agent Moore partait pour la Suisse, +une frégate faisait voile vers la Méditerranée, pour porter à la +garnison de Malte l'ordre d'y rester. C'était <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> une grave faute +de la part d'un ministère qui tenait à conserver la paix, car il +allait exciter en Angleterre une convoitise nationale, à laquelle +personne ne pourrait plus résister après l'avoir excitée. De plus il +manquait formellement au traité d'Amiens, en présence d'un adversaire +qui avait mis de l'orgueil à l'exécuter ponctuellement, et qui en +mettrait bien plus encore à le faire exécuter par tous les +signataires. C'était une conduite à la fois imprudente et peu +régulière.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul repousse les réclamations du cabinet +anglais relativement à la Suisse.</span> + +<p>Les réclamations du cabinet britannique en faveur de l'indépendance +suisse furent fort mal accueillies du cabinet français, et bien qu'on +pût entrevoir les conséquences de ce mauvais accueil, le Premier +Consul ne se laissa aucunement ébranler. Il persista plus que jamais +dans ses résolutions. Il réitéra ses ordres au général Ney, et lui en +prescrivit l'exécution la plus prompte et la plus décisive. Il voulait +prouver que ce prétendu soulèvement national de la Suisse n'était +qu'une tentative ridicule, provoquée par l'intérêt de quelques +familles, et aussitôt réprimée qu'essayée.</p> + +<span class="sidenote">Paroles extraordinaires du Premier Consul à l'Angleterre.</span> + +<p>Il était convaincu d'obéir, en cette circonstance, à un grand intérêt +national; mais il était excité encore par l'espèce de défi qu'on lui +jetait à la face de l'Europe, car les insurgés disaient tout haut, et +leurs agents répétaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les +mains liées, et qu'il n'oserait pas agir. La réponse adressée par ses +ordres à lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment +extraordinaire. Nous en donnons la substance, sans conseiller +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à qui que ce soit de l'imiter jamais.—Vous êtes chargé de +déclarer, écrivait M. de Talleyrand à M. Otto, que si le ministère +britannique, dans l'intérêt de sa situation parlementaire, a recours à +quelque notification ou à quelque publication, de laquelle il puisse +résulter que le Premier Consul n'a pas fait telle ou telle chose, +parce qu'on l'en a empêché, à l'instant même il la fera. Du reste, +quant à la Suisse, quoi qu'on dise ou qu'on ne dise pas, sa résolution +est irrévocable. Il ne livrera pas les Alpes à quinze cents +mercenaires soldés par l'Angleterre. Il ne veut pas que la Suisse soit +convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul ne désire pas la +guerre, parce qu'il croit que le peuple français peut trouver dans +l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans l'extension +de son territoire. Mais aucune considération ne l'arrêterait, si +l'honneur ou l'intérêt de la République lui commandaient de reprendre +les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre, disait encore M. de +Talleyrand à M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais qu'on vous en +parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle fût, devrait être +relevée avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous +menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce +vient à peine de renaître, et la proie que nous livrerions aux Anglais +serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats +acclimatés; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On +bloquerait nos ports, il est vrai; mais à l'instant même de la +déclaration <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> de guerre, l'Angleterre se trouverait bloquée à +son tour. Les côtes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de +l'Italie, jusqu'à Tarente, seraient occupées par nos troupes. Ces +contrées que l'on nous accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie, +la Lombardie, la Suisse, la Hollande, au lieu d'être laissées dans +cette situation incertaine, où elles nous suscitent mille embarras, +seraient converties en provinces françaises, dont nous tirerions +d'immenses ressources; et on nous forcerait ainsi à réaliser cet +empire des Gaules, dont on veut sans cesse effrayer l'Europe. Et +qu'arriverait-il, si le Premier Consul, quittant Paris, pour aller +s'établir à Lille ou à Saint-Omer, réunissant tous les bateaux plats +des Flandres et de la Hollande, préparant des moyens de transport pour +cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre dans les angoisses d'une +invasion toujours possible, presque certaine? L'Angleterre +susciterait-elle une guerre continentale? Mais où trouverait-elle des +alliés? Ce n'est pas auprès de la Prusse et de la Bavière, qui doivent +à la France la justice qu'elles ont obtenue dans les arrangements +territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprès de l'Autriche, +épuisée pour avoir voulu servir la politique britannique. En tout cas, +si on renouvelait la guerre du continent, ce serait l'Angleterre qui +nous aurait obligés de conquérir l'Europe. Le Premier Consul n'a que +trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de second ordre! +Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y était forcé, pour +changer de <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> nouveau la face de l'Europe, et ressusciter +l'empire d'Occident?—</p> + +<p>Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France étaient +contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait écrites après +coup, tant elles sont prophétiques<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Ainsi le lion devenu adulte +commençait à sentir sa force, et était prêt à en user. Couverte par la +barrière de l'Océan, l'Angleterre se plaisait à l'exciter. Mais cette +barrière n'était pas impossible à franchir; il s'en est même fallu de +bien peu qu'elle ne fût franchie; et si elle l'avait été, l'Angleterre +eût pleuré amèrement les excitations auxquelles la portait une +incurable jalousie. C'était d'ailleurs une politique cruelle à l'égard +du continent, car il allait essuyer toutes les conséquences d'une +guerre provoquée, sans raison comme sans justice.</p> + +<p>M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'Égypte, car on ne +voulait pas même supposer que l'Angleterre pût violer un traité +solennel, signé à la face du monde. On se bornait à lui prescrire de +résumer toute la politique de la France dans ces mots: <i>Tout le traité +d'Amiens, rien que le traité d'Amiens.</i></p> + +<span class="sidenote">Manière dont la question se trouve posée entre la France et +l'Angleterre.</span> + +<p>M. Otto, qui était un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais +capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'exécution +des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de +<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> son gouvernement. Néanmoins, avec cette réponse même adoucie, +il embarrassa lord Hawkesbury, qui, effrayé de la prochaine réunion du +Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant à dire. Il +insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et +la lui refusa, en déclarant toutefois que la réunion à Paris des +principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui +s'était fait à Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de +donner à la Suisse une constitution sage, basée sur la justice et sur +la nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord +Hawkesbury, qui, pendant cette conférence avec M. Otto, était attendu +par le cabinet anglais, assemblé en ce moment pour recueillir la +réponse de la France, parut troublé et mécontent. À cette déclaration, +<i>Tout le traité d'Amiens, rien que le traité d'Amiens</i>, dont il +comprenait la portée, car elle faisait allusion à Malte, il répliqua +par cette maxime: <i>L'état du continent à l'époque du traité d'Amiens, +rien que cet état.—</i></p> + +<p>Cette manière de poser la question provoqua, de la part du Premier +Consul, une réponse immédiate et catégorique. La France, dit M. de +Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition posée par +lord Hawkesbury. À l'époque de la signature du traité d'Amiens, la +France avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Piémont, +quarante mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les +choses soient remises sur ce pied? À cette époque <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> on a +offert à l'Angleterre de s'entendre sur les affaires du continent, +mais à condition qu'elle reconnaîtrait et garantirait les États +nouvellement constitués. Elle l'a refusé, elle a voulu rester +étrangère au royaume d'Étrurie, à la République italienne, à la +République ligurienne. Elle avait ainsi l'avantage de ne pas donner sa +garantie à ces nouveaux États, mais elle perdait aussi le moyen de se +mêler plus tard de ce qui les concernait. Du reste, elle savait tout +ce qui était déjà fait, tout ce qui devait l'être. Elle connaissait la +présidence déférée par la République italienne au Premier Consul; elle +connaissait le projet de réunir le Piémont à la France, puisqu'on lui +avait refusé l'indemnité demandée pour le roi de Sardaigne; et +néanmoins elle a signé le traité d'Amiens! De quoi se plaint-elle +donc? Elle a stipulé une seule chose, l'évacuation de Tarente en trois +mois, et Tarente a été évacué en deux. Quant à la Suisse, il était +connu qu'on travaillait à la constituer, et il ne pouvait être imaginé +par personne, que la France y laisserait opérer une contre-révolution. +Mais en tout cas, même sous le rapport du droit strict, qu'a-t-on +encore à objecter? Le gouvernement helvétique a réclamé la médiation +de la France. Les petits cantons l'ont réclamée aussi, en demandant à +établir, sous les auspices du Premier Consul, leurs relations avec +l'autorité centrale. Les citoyens de tous les partis, même ceux du +parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont à Paris, conférant +avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> +qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la +littérale exécution du traité de Lunéville, connu, publié bien avant +le traité d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle signé les +arrangements adoptés pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la +séculariser? Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la +Grande-Bretagne, a-t-il approuvé la négociation germanique, en +acceptant l'évêché d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si +largement traité la maison de Hanovre, si ce n'est en considération de +l'Angleterre? Le cabinet britannique ne voulait plus se mêler, il y a +six mois, des affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il +fasse comme il lui plaira. Mais a-t-il plus d'intérêt à ces affaires +que la Prusse, que la Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois +puissances adhèrent en cet instant à ce qui vient de se passer en +Allemagne. Comment l'Angleterre pourrait-elle se dire plus fondée à +juger des intérêts du continent? Il est vrai que, dans la grande +négociation germanique, le nom du roi d'Angleterre n'a pas figuré. Il +n'en a pas été question, et cela peut blesser son peuple, qui tient à +garder, et qui a droit de garder une grande place en Europe. Mais à +qui la faute, sinon à l'Angleterre elle même? Le Premier Consul +n'aurait pas demandé mieux que de lui montrer amitié et confiance, que +de résoudre en commun avec elle les grandes questions qu'il vient de +résoudre en commun avec la Russie; mais pour l'amitié et la confiance +il faut un retour. Or, il ne s'élève en Angleterre que des <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> +cris de haine contre la France. On dit que la Constitution anglaise le +veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de souffrir à Londres les +pamphlétaires français, les auteurs de la machine infernale, de +recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs dus à la +souveraineté, les membres de la maison de Bourbon. Quand on montrera +au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amènera à en éprouver +d'autres aussi, et à partager avec l'Angleterre l'influence européenne +qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.—</p> + +<span class="sidenote">Jugement sur la conduite des deux nations.</span> + +<p>Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent, +mais nous cherchons la vérité, sans considération de nation, et il +nous semble qu'il n'y avait rien à répondre à la vigoureuse +argumentation du Premier Consul. L'Angleterre, en signant le traité +d'Amiens, n'ignorait pas que la France dominait les États voisins, +occupait par ses troupes l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait +procéder au partage des indemnités germaniques: elle ne l'ignorait +pas, et pressée d'avoir la paix, elle avait signé le traité d'Amiens, +sans s'embarrasser des intérêts du continent. Et maintenant que la +paix avait à ses yeux moins de charme que dans les premiers jours; +maintenant que son commerce n'y trouvait pas autant d'avantage qu'elle +l'avait espéré d'abord; maintenant que le parti de M. Pitt levait la +tête; maintenant enfin que le calme, succédant aux agitations de la +guerre, permettait d'apercevoir plus distinctement la puissance, la +gloire de la France, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> l'Angleterre était saisie de jalousie! +et, sans pouvoir invoquer aucune violation du traité d'Amiens, elle +nourrissait la pensée de le violer elle-même, de la manière la plus +audacieuse et la plus inouïe!</p> + +<span class="sidenote">Jugement porté par M. d'Haugwitz sur le cabinet +britannique.</span> + +<p>Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit, +appréciait bien le cabinet britannique, lorsqu'à cette occasion il dit +à notre ambassadeur: Ce faible ministère Addington était si pressé de +signer la paix, qu'il a passé par-dessus tout sans élever aucune +objection; il s'aperçoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle +tire les conséquences de sa grandeur, et il veut déchirer le traité +qu'il a signé!—</p> + +<span class="sidenote">Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche à +l'occasion de l'affaire suisse.</span> + +<p>Pendant cet échange de communications si vives entre la France et +l'Angleterre, la Russie, qui avait reçu les réclamations des insurgés +suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait écrit à Paris une +dépêche fort mesurée, dans laquelle ne reproduisant aucune des +récriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au +Premier Consul qu'il était nécessaire, pour conserver la paix, de +calmer certains ombrages excités en Europe par la puissance de la +République française, et que c'était à lui qu'il appartenait, par sa +modération, par le respect de l'indépendance des États voisins, de +détruire ces ombrages. C'était un conseil fort sage, qui avait trait à +la Suisse qui n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui +allait bien à ce rôle de modérateur impartial, dont le jeune empereur +semblait alors vouloir faire la gloire de son <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> règne. Quant à +la Prusse, elle avait déclaré qu'elle approuvait fort le Premier +Consul de ne pas souffrir en Suisse un foyer d'intrigues anglaises et +autrichiennes; qu'il avait raison de se hâter, et de ne pas donner le +temps à ses ennemis de profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien +plus raison encore, s'il leur ôtait tout prétexte de se plaindre, en +se gardant de renouveler à Paris la Consulte de Lyon. Quant à +l'Autriche enfin, elle affectait de ne pas s'en mêler, et elle ne +l'osait guère, ayant encore besoin de la France pour la suite des +affaires allemandes.</p> + +<span class="sidenote">Faible résistance opposée par les Suisses à l'intervention +de la France.</span> + +<span class="sidenote">Complète soumission de la Suisse.</span> + +<p>Le Premier Consul était de l'avis de ses amis: il voulait agir vite, +et ne pas imiter à Paris la Consulte de Lyon, c'est-à-dire ne pas se +faire le président de la République helvétique. Au surplus, cette +résistance désespérée, que le patriotisme des Suisses devait lui +opposer, disait-on, n'avait été que ce qu'elle devait être, une +extravagance d'émigrés. Dès que le colonel Rapp, arrivé à Lausanne, se +présenta aux avant-postes des insurgés, sans être suivi d'un soldat, +et portant seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des +gens tout à fait disposés à se soumettre. Le général Bachmann, +exprimant le regret de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour +jeter le gouvernement helvétique dans le lac de Genève, se retira +néanmoins sur Berne. Là on trouva quelques dispositions à la +résistance chez le parti des oligarques. Ceux-ci voulaient absolument +obliger la France à employer la force, croyant la compromettre ainsi +avec les puissances <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> européennes. Leurs désirs allaient être +satisfaits, car cette force arrivait en toute hâte. En effet, les +troupes françaises placées à la frontière, sous les ordres du général +Ney, entrèrent, et dès lors le gouvernement insurrectionnel n'hésita +plus à se dissoudre. Les membres dont il était composé se retirèrent, +en déclarant qu'ils cédaient à la violence. Partout on se soumit avec +facilité, excepté dans les petits cantons, où l'agitation était plus +grande, et où l'insurrection avait pris naissance. Cependant, là comme +ailleurs, l'opinion des gens raisonnables finit par prévaloir à +l'approche de nos troupes, et toute résistance sérieuse cessa en leur +présence. Le général français Serras, à la tête de quelques +bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz, d'Altorf. M. +Reding fut arrêté avec quelques agitateurs; les insurgés se laissèrent +successivement désarmer. Le gouvernement helvétique, réfugié à +Lausanne, se rendit à Berne sous l'escorte du général Ney, qui s'y +transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de +jours la ville de Constance, où s'était établi l'agent anglais Moore, +fut remplie d'émigrés du parti oligarchique, revenant après avoir +dépensé inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le +ridicule de cette échauffourée. M. Moore revint à Londres, pour rendre +compte du mauvais succès de cette Vendée helvétique, qu'on avait +cherché à susciter dans les Alpes.</p> + +<p>Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle +prouvait que les Suisses, dont le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> courage, même contre une +force supérieure, ne pouvait être mis en doute, ne se tenaient pas +pour obligés, par honneur et par intérêt, à résister à l'intervention +de la France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fondé de +réclamation de la part de l'Angleterre.</p> + +<p>Il fallait achever cette œuvre de pacification en donnant une +constitution à la Suisse, et en fondant cette constitution sur la +raison et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ôter à la +mission du général Ney le caractère trop militaire qu'elle paraissait +avoir, lui conféra, au lieu du titre de général en chef, celui de +ministre de France, avec les instructions les plus précises de se +conduire doucement et modérément envers tous les partis. Il n'y avait +d'ailleurs que six mille Français en Suisse. Le surplus était demeuré +à la frontière.</p> + +<span class="sidenote">Réunion à Paris de citoyens suisses de tous les partis.</span> + +<span class="sidenote">Une commission du Sénat chargée de conférer avec les +députés suisses.</span> + +<p>On avait appelé à Paris des hommes appartenant à toutes les opinions, +des révolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcés, +pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et +entourés de quelque considération. Les révolutionnaires de toute +nuance désignés par les cantons vinrent sans hésiter. Les oligarques +refusèrent de nommer des représentants. Ils voulaient rester étrangers +à ce qui allait se faire à Paris, et conserver ainsi le droit de +protester. Il fallut que le Premier Consul désignât lui-même les +hommes qui les représenteraient. Il en choisit plusieurs, trois +notamment des plus connus, MM. de Mulinen, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> d'Affry, de +Watteville, tous distingués, par leurs familles, par leurs talents, +par leur caractère. Ces messieurs persistaient à ne pas venir. M. de +Talleyrand leur fit comprendre que c'était de leur part un dépit mal +entendu, qu'on ne les appelait pas pour les faire assister au +sacrifice des opinions qui leur étaient chères; qu'au contraire, on +tiendrait la balance égale entre eux et leurs adversaires, qu'ils +étaient bons citoyens, gens éclairés, et qu'ils ne devaient pas +refuser de contribuer à une constitution, dans laquelle on chercherait +de bonne foi à concilier tous les intérêts légitimes, et par laquelle +d'ailleurs le sort de leur patrie se trouverait fixé pour long-temps. +Touchés de cette invitation, ils eurent le bon esprit de se soustraire +aux influences de faction, et répondirent à l'appel honorable qui leur +était adressé en se rendant immédiatement à Paris. Le Premier Consul +les accueillit avec distinction, leur dit que ce qu'il souhaitait, +tous les hommes modérés devaient le souhaiter avec lui, car il voulait +la constitution que la nature avait elle-même donnée à la Suisse, +c'est-à-dire l'ancienne, moins les inégalités de citoyen à citoyen, de +canton à canton. Après avoir cherché à rassurer particulièrement les +oligarques, parce que c'était contre eux qu'il venait d'employer la +force, il désigna quatre membres du Sénat, MM. Barthélemy, Rœderer, +Fouché, Demeunier, les chargea de réunir les députés suisses, de +conférer avec eux, ensemble ou séparément, de les amener autant que +possible à des vues raisonnables, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> se réservant toujours, bien +entendu, de décider lui-même les questions sur lesquelles on ne +pourrait pas arriver à se mettre d'accord. Avant que ce travail fût +commencé, il reçut en audience les principaux d'entre eux, qui avaient +été choisis par leurs collègues pour lui être présentés. Il leur +adressa un discours improvisé qui était plein de sens, de profondeur, +d'originalité de langage, et qui fut recueilli à l'instant<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a> pour +être transmis à la députation tout entière.</p> + +<span class="sidenote">Allocution du Premier Consul.</span> + +<p>—Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a +faits, c'est-à-dire une réunion de petits États confédérés, divers par +le régime comme ils le sont par le sol, attachés les uns aux autres +par un simple lien fédéral, lien qui ne soit ni gênant ni coûteux. Il +faut aussi faire cesser les dominations injustes de canton à canton, +qui rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le +gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes +villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont là +les barbaries du moyen âge, que la France, appelée à vous constituer, +ne peut tolérer dans vos lois. Il importe que l'égalité véritable, +celle qui fait la gloire de la Révolution française, triomphe chez +vous comme chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit +l'égal des autres, en droits et en devoirs. Ces <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> choses +accordées, vous devez admettre non pas les inégalités, mais les +différences que la nature a établies elle-même entre vous. Je ne vous +comprends pas sous un gouvernement uniforme et central comme celui de +la France. On ne me persuadera pas que les montagnards, descendants de +Guillaume Tell, puissent être gouvernés comme les riches habitants de +Berne ou de Zurich. Il faut, aux premiers, la démocratie absolue et un +gouvernement sans impôts. La démocratie pure, au contraire, serait +pour les seconds un contre-sens. D'ailleurs, à quoi bon un +gouvernement central? Pour avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas, +du moins telle que la rêve l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une +grandeur à la façon de celle de la France? Il faut un gouvernement +central, richement doté, une armée permanente. Voudriez-vous payer +tout cela, le pourriez-vous? Et puis, à côté de la France qui compte +cinq cent mille hommes, à côté de l'Autriche qui en compte trois cent, +de la Prusse qui en compte deux cent, que feriez-vous avec quinze ou +vingt mille hommes de troupes permanentes? Vous figuriez avec éclat au +quatorzième siècle, contre les ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous +les États étaient morcelés, leurs forces disséminées. Aujourd'hui la +Bourgogne est un point de la France. Il faudrait vous mesurer avec la +France ou avec l'Autriche tout entières. Si vous vouliez de cette +espèce de grandeur, savez-vous ce qu'il faudrait faire? Il faudrait +devenir Français, vous confondre avec le grand peuple, participer +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> à ses charges pour participer à ses avantages, et alors vous +seriez associés à toutes les chances de sa haute fortune. Mais vous ne +le voudriez pas; je ne le veux pas non plus. L'intérêt de l'Europe +commande des résolutions différentes. Vous avez votre grandeur à vous, +et qui en vaut bien une autre. Vous devez être un peuple neutre, dont +tout le monde respecte la neutralité, parce qu'il oblige tout le monde +à la respecter. Être chez soi, libres, invincibles, respectés, c'est +une assez noble manière d'être. Pour celle-là, le régime fédératif +vaut mieux. Il a moins de cette unité qui ose, mais il a plus de cette +inertie qui résiste. Il n'est pas vaincu en un jour comme un +gouvernement central; car il réside partout, dans chaque partie de la +confédération. De même les milices valent mieux pour vous qu'une armée +permanente. Vous devez être tous soldats le jour où les Alpes sont +menacées. Alors, l'armée permanente, c'est le peuple entier, et, dans +vos montagnes, vos chasseurs intrépides sont une force respectable par +les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats payés +et permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre +l'art militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une +confédération qui laisse à chacun son indépendance native, la +diversité de ses mœurs et de son sol, qui soit invincible dans ses +montagnes, voilà votre véritable grandeur morale. Si je n'étais pas +pour la Suisse un ami sincère, si je songeais à la tenir dans ma +dépendance, je voudrais un <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> gouvernement central qui fût réuni +tout entier quelque part. À celui-là je dirais: Faites ceci, faites +cela, ou bien je passe la frontière dans vingt-quatre heures. Un +gouvernement fédératif, au contraire, se sauve par l'impossibilité +même de répondre promptement; il se sauve par sa lenteur. En gagnant +deux mois de temps, il échappe à toute exigence extérieure. Mais, en +voulant rester indépendants, n'oubliez pas qu'il faut que vous soyez +amis de la France. Son amitié vous est nécessaire. Vous l'avez obtenue +depuis des siècles, et vous lui êtes redevables de votre indépendance. +Il ne faut à aucun prix que la Suisse devienne un foyer d'intrigues et +d'hostilités sourdes; qu'elle soit à la Franche-Comté et à l'Alsace ce +que les îles de Jersey et Guernesey sont à la Bretagne et à la Vendée. +Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la France. Je ne le souffrirai +pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre constitution générale: là +s'arrête mon savoir. Quant à vos constitutions cantonales, c'est à +vous à m'éclairer, et à me faire connaître vos besoins. Je vous +écouterai, et je chercherai à vous satisfaire, en retranchant +toutefois de vos lois les injustices barbares des temps passés. En +tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste, digne d'un +siècle éclairé, conforme à la nature de votre pays, simple, et surtout +économique. À ces conditions, il durera, et je veux qu'il dure; car, +si le gouvernement que nous allons constituer ensemble, venait à +tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour m'emparer de +la Suisse, ou que je <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> n'ai pas su faire mieux: or, je ne veux +pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon +savoir.—</p> + +<p>Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons +changées que pour les abréger. Il était impossible de penser avec plus +de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main à +l'œuvre. La constitution fédérale fut discutée dans la réunion de +tous les députés suisses. Les constitutions cantonales furent +préparées avec les députés de chaque canton, et revisées en assemblée +générale. Lorsque les passions sont apaisées, et que le bon sens +prévaut, la constitution d'un peuple est facile à faire, car il s'agit +d'écrire quelques idées justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout +le monde. Les passions des Suisses étaient loin d'être entièrement +apaisées; mais leurs députés réunis à Paris étaient déjà plus calmes. +Le déplacement, la présence d'une autorité supérieure, bienveillante, +éclairée, les avaient sensiblement modifiés. Et, de plus, cette +autorité était là pour leur imposer ces idées justes, peu nombreuses, +qui doivent subsister seules, après que les orages des passions sont +dissipés.</p> + +<p>On s'arrêta aux dispositions qui suivent.</p> + +<span class="sidenote">Dispositions contenues dans l'acte de médiation.</span> + +<p>La chimère des unitaires fut écartée; il fut convenu que chaque canton +aurait sa constitution propre, sa législation civile, ses formes +judiciaires, son système d'impôts. Les cantons étaient confédérés +uniquement pour les intérêts communs à toute la confédération, et +surtout pour les relations avec les <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> autres États. Cette +confédération devait avoir pour représentant une Diète, composée d'un +envoyé par chaque canton; et cet envoyé devait jouir d'une ou deux +voix dans les délibérations, suivant l'étendue de la population qu'il +représentait. Les représentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, +Argovie et Grisons, dont la population était de plus de cent mille +âmes, devaient posséder deux voix. Les autres n'en devaient posséder +qu'une. La Diète en comptait ainsi vingt-cinq. Elle était appelée à +siéger tous les ans pendant un mois, en changeant chaque année de +résidence, pour se transporter alternativement dans les cantons +suivants: Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich, Lucerne. Le canton +chez lequel la Diète siégeait, était pour cette année canton +directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou bourgmestre, était pour +cette même année landamman de la Suisse entière. Il recevait les +ministres étrangers, accréditait les ministres suisses, convoquait la +milice, exerçait, en un mot, les fonctions de pouvoir exécutif de la +confédération.</p> + +<p>La Suisse devait avoir au service de la confédération une force +permanente de quinze mille hommes, comportant une dépense de 490,500 +livres. La répartition de ce contingent, en hommes et en argent, était +faite par la constitution même, entre tous les cantons, +proportionnellement à leur population et à leur richesse. Mais tout +Suisse âgé de seize ans était soldat, membre de la milice, et pouvait +être au besoin appelé à défendre l'indépendance de l'Helvétie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> La confédération n'avait qu'une monnaie commune à toute la +Suisse.</p> + +<p>Elle n'avait plus de tarifs de douane qu'à sa frontière générale, et +ces tarifs devaient être approuvés par la Diète. Chaque canton +encaissait à son profit ce qui se percevait à sa frontière.</p> + +<p>Les péages de nature féodale étaient supprimés. Il ne restait que ceux +qui étaient nécessaires à l'entretien des routes ou de la navigation. +Un canton qui violait un décret de la Diète, pouvait être traduit +devant un tribunal, composé des présidents des tribunaux criminels des +autres cantons.</p> + +<p>C'étaient là les attributions fort restreintes du gouvernement +central. Les autres attributions de la souveraineté, non énoncées en +l'acte fédéral, étaient laissées à la souveraineté des cantons. Il +était formé dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales, +tant débattues entre les anciens États souverains et les États sujets, +se trouvaient résolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie, +autrefois sujets de Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse; +le Tessin, autrefois sujet d'Uri et d'Unterwalden, étaient constitués +en cantons indépendants. Les petits cantons, tels que Glaris, +Appenzell, qu'on avait agrandis, afin de les dénaturer, étaient +débarrassés de l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger. +Le canton de Saint-Gall était composé de tout ce dont on débarrassait +Appenzell, Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques +accroissements. Si aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell, +Argovie, Bâle, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Berne, Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, +Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz, Soleure, Tessin, Thurgovie, +Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on ajoute Genève, alors +département français, le Valais, constitué à part, Neufchâtel, +principauté appartenant à la Prusse, on a les vingt-deux cantons +existant aujourd'hui.</p> + +<p>Quant au régime particulier imposé à chacun d'eux, on s'était conformé +à leur ancienne constitution locale, en la purgeant de ce qu'elle +avait de féodal ou d'aristocratique. Les <i>landsgemeinde</i>, ou +assemblées des citoyens âgés de vingt ans, se réunissant une fois par +an, pour statuer sur toutes les affaires, et nommer le landamman, +étaient rétablies dans les petits cantons démocratiques d'Appenzell, +Glaris, Schwitz, Uri, Unterwalden. On ne pouvait faire autrement sans +les rejeter dans la révolte. Le gouvernement de la bourgeoisie était +rétabli à Berne, Zurich, Bâle, et cantons semblables, mais à la +condition que les rangs en resteraient toujours ouverts. Moyennant +qu'on possédât une propriété de mille livres de revenu à Berne, de +cinq cents à Zurich, on devenait membre de la bourgeoisie gouvernante, +et apte à toutes les fonctions publiques. Il y avait, comme autrefois, +un grand conseil chargé de faire les lois, un petit conseil chargé de +veiller à leur exécution, un avoyer ou bourgmestre chargé des +fonctions exécutives, sous la surveillance du petit conseil. Dans les +cantons chez lesquels la nature avait fait naître des divisions +administratives particulières, comme les <i>Rhodes intérieurs et +extérieurs</i> <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> dans l'Appenzell, les <i>Ligues</i> dans les Grisons, +ces divisions étaient respectées et maintenues. C'était, en un mot, +l'ancienne constitution helvétique, corrigée d'après les principes de +la justice et les lumières du temps; c'était la vieille Suisse, restée +fédérative, mais accrue des pays sujets qu'on élevait à la qualité de +cantons, maintenue à l'état de démocratie pure, là où la nature le +voulait ainsi, à l'état de bourgeoisie gouvernante, mais point +exclusive, là où la nature commandait cette forme. Dans cette œuvre +si juste; si sage, chaque parti gagnait et perdait quelque chose, +gagnait ce qu'il voulait de juste, perdait ce qu'il voulait d'injuste +et de tyrannique. Les unitaires voyaient disparaître leur chimère +d'unité et de démocratie absolues, mais ils gagnaient +l'affranchissement des pays sujets, et l'ouverture des rangs de la +bourgeoisie dans les cantons oligarchiques. Les oligarques voyaient +disparaître les pays sujets (Berne notamment perdait Argovie et Vaud), +ils voyaient disparaître le patriciat; mais ils obtenaient la +suppression du gouvernement central, et la consécration des droits de +la propriété dans les villes riches, telles que Zurich, Bâle et Berne.</p> + +<span class="sidenote">Choix des personnes chargées de mettre la nouvelle +Constitution en vigueur.</span> + +<p>Cependant l'œuvre restait incomplète si, en arrêtant la forme des +institutions, on n'arrêtait pas en même temps le choix des personnes +appelées à la mettre en vigueur. En présentant la Constitution +française en l'an VIII, la Constitution italienne en l'an X, le +Premier Consul avait désigné, dans la Constitution même, les hommes +chargés des grandes <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> fonctions constitutionnelles. C'était +fort sage, car, lorsqu'il s'agit de pacifier un pays long-temps agité, +les hommes n'importent pas moins que les choses.</p> + +<p>La tendance ordinaire du Premier Consul était de tout remettre +sur-le-champ à sa place. Rappeler les hautes classes de la société au +pouvoir, sans en faire descendre les hommes qui par leur mérite s'y +étaient élevés, et en assurant à tous ceux qui en seraient dignes plus +tard le moyen de s'y élever à leur tour, voilà ce qu'il aurait fait +tout de suite en France, s'il l'avait pu. Mais il ne l'avait pas même +essayé, parce que l'ancienne aristocratie française était émigrée, ou +à peine revenue de l'émigration, et devenue, en émigrant, étrangère au +pays et aux affaires. De plus, il était obligé de prendre son point +d'appui en France même, dans l'un des partis qui la divisaient; et +naturellement il avait choisi ce point d'appui dans le parti +révolutionnaire, qui était le sien. En France donc, il s'était +exclusivement entouré, du moins alors, d'hommes appartenant à la +révolution. Mais en Suisse il était plus libre; il n'avait pas à +s'appuyer sur un parti, car il agissait du dehors, du faîte de la +puissance française; il n'avait pas affaire, non plus, à une +aristocratie émigrée. Il n'hésita donc pas, et cédant aux penchants +naturels de son esprit, il appela par égale portion au pouvoir les +partisans de l'ancien régime et du nouveau. Des commissions, nommées à +Paris, devaient aller dans chaque canton, y porter la constitution +cantonale, et y choisir les individus appelés à faire partie des +nouvelles autorités. Il eut soin de placer dans chacune, et de +manière <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> à s'y balancer à force égale, les révolutionnaires et +les oligarques. Ayant enfin à choisir le landamman de toute la +confédération helvétique, celui qui devait être le premier à exercer +cette charge, il choisit hardiment le personnage le plus distingué, +mais le plus modéré du parti oligarchique, M. d'Affry.</p> + +<p>M. d'Affry était un homme sage et ferme, voué à la profession des +armes, attaché jadis au service de France, et citoyen du canton de +Fribourg, alors le moins agité des cantons de la confédération. En +devenant landamman, M. d'Affry élevait son canton à la qualité de +canton directeur. Un homme d'autrefois, raisonnable, militaire, +attaché d'habitude à la France, membre d'un canton tranquille, +c'étaient là aux yeux du Premier Consul des raisons décisives, et il +nomma M. d'Affry. D'ailleurs, après avoir bravé l'Europe en +intervenant, il fallait ne pas multiplier pour elle les impressions +pénibles, en installant en Suisse la démagogie et ses chefs +turbulents. Il ne fallait ni faire cela, ni s'attribuer la présidence +de la République helvétique, comme on s'était attribué celle de la +République italienne. Rasseoir la Suisse en la réformant sagement; +l'arracher aux ennemis de la France en la laissant indépendante et +neutre, tel était le problème à résoudre. Il fut résolu +courageusement, prudemment, en quelques jours.</p> + +<p>Quand ce bel ouvrage, qui, sous le titre d'Acte de médiation, a +procuré à la Suisse la plus longue période de repos et de bon +gouvernement dont elle <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> ait joui depuis cinquante ans, quand +ce bel ouvrage fut achevé, le Premier Consul appela les députés réunis +à Paris, le leur remit en présence des quatre sénateurs qui avaient +présidé à tout le travail, leur fit une courte et forte allocution, +leur recommanda l'union, la modération, l'impartialité, la conduite en +un mot qu'il tenait lui-même en France, et les renvoya dans leur +pairie, remplacer le gouvernement provisoire et impuissant du +landamman Dolder.</p> + +<span class="sidenote">Bon effet produit en Suisse et en Europe par l'acte de +médiation.</span> + +<p>Il y eut en Suisse de l'étonnement, des passions déçues et +mécontentes, mais dans les masses, uniquement sensibles au bien +véritable, de la soumission et de la reconnaissance. Ce sentiment se +fit remarquer surtout dans les petits cantons, qui, bien que vaincus, +n'étaient pas traités comme tels. En effet, M. Reding et les siens +venaient d'être immédiatement élargis. En Europe, il y eut autant de +surprise que d'admiration pour la promptitude de cette médiation, et +sa parfaite équité. C'était un nouvel acte de puissance morale, +semblable à ceux que le Premier Consul avait accomplis en Allemagne et +en Italie, mais plus habile, plus méritoire encore, s'il est possible, +car l'Europe y était à la fois bravée et respectée: bravée jusqu'où le +voulait l'intérêt de la France, respectée dans ses intérêts légitimes, +qui étaient l'indépendance et la neutralité du peuple suisse.</p> + +<p>La Russie félicita vivement le Premier Consul d'avoir mené à si +prompte et si bonne fin une affaire aussi difficile. Le cabinet +prussien, par la bouche <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> de M. d'Haugwitz, lui exprima son +opinion dans les termes de la plus chaleureuse approbation. +L'Angleterre était stupéfaite, embarrassée, comme privée d'un grief +dont elle avait fait grand bruit.</p> + +<span class="sidenote">Discussions au Parlement d'Angleterre sur ce qui vient de +se passer en Suisse.</span> + +<p>Le Parlement, si redouté par MM. Addington et Hawkesbury, venait de +dépenser en vives discussions le temps que le Premier Consul avait +employé à constituer la Suisse. Ces discussions avaient été orageuses, +brillantes, dignes surtout d'admiration, quand M. Fox avait fait +entendre la voix de la justice et de l'humanité contre l'ardente +jalousie de ses compatriotes. Elles avaient révélé sans doute +l'insuffisance du cabinet Addington, mais aussi tellement fait +ressortir la violence du parti de la guerre, que ce parti était +momentanément affaibli dans le Parlement, et M. Addington un peu +renforcé. Avec ce ministre la paix recouvrait quelques-unes de ses +chances perdues.</p> + +<p>C'était le discours de la couronne, prononcé le 23 novembre, qui était +devenu le thème de ces discussions.—«Dans mes relations avec les +puissances étrangères, avait dit Sa Majesté Britannique, j'ai été +jusqu'à présent animé du désir sincère de consolider la paix. Il m'est +néanmoins impossible de perdre de vue, un seul instant, le sage et +antique système de politique qui lie intimement nos propres intérêts +aux intérêts des autres nations. Je ne puis donc être indifférent à +tout changement qui s'opère dans leur force, et dans leur position +respective. Ma conduite sera invariablement réglée par une juste +appréciation de la situation actuelle <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de l'Europe, et par une +sollicitude vigilante pour le bien permanent de mon peuple. Vous +penserez sans doute comme moi, qu'il est de notre devoir d'adopter les +mesures de sûreté les plus propres à offrir à mes sujets l'espoir de +conserver les avantages de la paix.»</p> + +<p>À ce discours, qui marquait la nouvelle position prise par le cabinet +britannique à l'égard de la France, se trouvait jointe une demande de +subsides, pour porter à cinquante mille matelots l'armement de paix, +armement qui, selon les premières prévisions de M. Addington, devait +être de trente mille seulement. Les ministres ajoutaient qu'au premier +besoin cinquante vaisseaux de ligne pourraient, en moins d'un mois, +sortir des ports d'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Discours de MM. Grenville et Canning.</span> + +<p>Le débat fut long et orageux, et le ministère put voir qu'il avait peu +gagné à faire des concessions au parti Grenville et Windham. M. Pitt +affecta d'être absent. Ses amis se chargèrent pour lui du rôle violent +qu'il dédaignait.—Comment! s'écrièrent MM. Grenville et Canning, +comment le ministère s'est-il enfin aperçu que nous avions des +intérêts sur le continent, que le soin de ces intérêts était une +partie importante de la politique anglaise, et qu'ils n'avaient cessé +d'être sacrifiés depuis la fausse paix signée avec la France? Quoi! +c'est l'invasion de la Suisse qui a conduit le ministère à s'en +apercevoir! c'est alors seulement qu'il a commencé à découvrir que +nous étions exclus du continent, que nos alliés y étaient immolés à +l'ambition insatiable <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de cette prétendue République +française, qui n'a cessé de menacer la société européenne d'un +bouleversement démagogique, que pour la menacer d'une affreuse +tyrannie militaire! Vos yeux, disaient-ils à MM. Addington et +Hawkesbury, vos yeux étaient-ils donc fermés à la lumière, pendant que +se négociaient les préliminaires de la paix, pendant que se négociait +le traité définitif, pendant que ce traité commençait à s'exécuter? +Vous aviez à peine signé les préliminaires de Londres, que notre +éternel ennemi s'emparait ouvertement de la République italienne, sous +prétexte de s'en faire décerner la présidence, s'adjugeait la Toscane, +sous prétexte de la concéder à un infant d'Espagne, et pour prix de +cette fausse concession s'emparait de la plus belle partie du +continent américain, la Louisiane! Voilà ce qu'il faisait ouvertement, +le lendemain des préliminaires, pendant que vous étiez occupés à +négocier dans la ville d'Amiens; et cela ne frappait pas vos yeux! +Vous aviez à peine signé le traité définitif, <i>la cire avec laquelle +vous aviez imprimé sur ce traité les armes d'Angleterre était à peine +refroidie</i>, que déjà notre infatigable ennemi, mettant à découvert les +intentions qu'il vous avait adroitement cachées, réunissait le Piémont +à la France, et détrônait le digne roi de Sardaigne, ce constant allié +de l'Angleterre, qui lui est resté invariablement fidèle pendant une +lutte de dix années; qui, renfermé dans sa capitale par les troupes du +général Bonaparte, ne pouvant se sauver que par une capitulation, ne +voulait pas la signer parce <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> qu'elle contenait l'obligation de +déclarer la guerre à la Grande-Bretagne! Quand le Portugal, quand +Naples même nous fermaient leurs ports, le roi de Sardaigne nous +ouvrait les siens, et il a succombé pour avoir voulu nous les laisser +toujours ouverts! Mais ce n'est pas tout: le traité définitif était +conclu en mars; en juin le Piémont était réuni à la France, et en août +le gouvernement consulaire signifiait purement et simplement à +l'Europe que la Constitution germanique avait cessé d'exister. Tous +les États allemands étaient confondus, partagés comme des lots que la +France distribuait à qui lui plaisait; et la seule puissance sur la +force et la constance de laquelle nous ayons raison de compter pour +contenir l'ambition de notre ennemi, l'Autriche, a été tellement +affaiblie, abaissée, humiliée, que nous ne savons si elle pourra se +relever jamais! Et ce stathouder, que vous aviez promis de faire +indemniser dans une proportion égale à ses pertes, ce stathouder a été +traité d'une manière dérisoire pour lui, dérisoire pour vous, qui vous +étiez constitués les protecteurs de la maison d'Orange. Cette maison +reçoit pour le stathoudérat un misérable évêché, à peu près comme la +maison de Hanovre, qui s'est vue indignement dépouillée de ses +propriétés personnelles. On a dit souvent, s'écriait lord Grenville, +que l'Angleterre avait souffert à l'occasion du Hanovre; on ne le dira +plus cette fois, car c'est à cause de l'Angleterre que le Hanovre a +souffert. C'est parce qu'il était roi d'Angleterre, que le roi de +Hanovre a été ainsi dépouillé de son antique patrimoine. On n'a pas +même observé <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> les formes de civilité qui sont d'usage entre +puissances du même ordre: on n'a pas fait part à votre roi que +l'Allemagne, son ancienne patrie, aujourd'hui encore son associée dans +la Confédération, que l'Allemagne, la plus vaste contrée du continent, +allait être bouleversée de fond en comble. Votre roi n'en a rien su, +rien que ce qu'il a pu en apprendre par un message du ministre +Talleyrand au Sénat conservateur! L'Allemagne n'est donc pas l'un de +ces pays dont la situation importe à l'Angleterre! Sans quoi, les +ministres qui nous disent, par la bouche de Sa Majesté, qu'ils ne +resteraient pas insensibles à tout changement considérable en Europe, +seraient sortis en cette occasion de leur stupeur et de leur +engourdissement. Enfin, ces jours derniers, Parme a encore disparu de +la liste des États indépendants. Parme est devenu un territoire dont +le Premier Consul de la République française est libre de disposer à +son gré. Tout cela s'est accompli sous vos yeux et presque sans +interruption. Pas un mois, depuis les quatorze mois de cette paix +funeste, pas un mois ne s'est écoulé, sans être marqué par la chute +d'un État allié, ou ami de l'Angleterre. Vous n'avez rien vu, rien +aperçu! et tout à coup vous vous réveillez, pourquoi? en faveur de +qui? en faveur des braves Suisses, très-intéressants assurément, +très-dignes de toute la sympathie de l'Angleterre, mais pas plus +intéressants pour elle que le Piémont, que la Lombardie, que +l'Allemagne. Et qu'avez-vous découvert là de plus extraordinaire, de +plus dommageable, que tout ce qui s'est passé depuis quatorze mois? +Quoi! rien n'attirait votre attention <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> sur le continent, ni le +Piémont, ni la Lombardie, ni l'Allemagne? et ce sont les Suisses seuls +qui vous amènent à penser que l'Angleterre ne doit pas rester +insensible à l'équilibre des puissances européennes! Vous avez été, +disait M. Canning, les plus incapables des hommes; car, en réclamant +pour la Suisse, vous avez rendu l'Angleterre ridicule, vous l'avez +exposée au mépris de notre ennemi. À Constance se trouvait un agent +anglais connu de tout le monde; pourriez-vous nous dire ce qu'il y a +fait, le rôle qu'il y a joué? Il est de notoriété publique que vous +avez adressé des réclamations au Premier Consul de la République +française, en faveur de la Suisse; pourriez-vous nous dire ce qu'il +vous a répondu? Ce que nous savons, c'est que, depuis vos +réclamations, les Suisses ont déposé les armes devant les troupes +françaises, et que les députés de tous les cantons, réunis à Paris, +reçoivent les lois du Premier Consul. Vous réclamez donc au nom de la +Grande-Bretagne sans exiger qu'on vous écoute! Mieux valait vous +taire, comme vous avez fait quand le Piémont a disparu, quand +l'Allemagne a été bouleversée, que de réclamer sans être écoutés! Et +il devait en être ainsi au surplus, quand on parlait aussi +inconsidérément qu'on s'était tu; quand on parlait sans avoir préparé +ses moyens, sans avoir ni une flotte, ni une armée, ni un allié. Il +faut ou se taire, ou élever la voix avec certitude d'être entendu. On +ne livre pas de la sorte la dignité d'une grande nation au hasard. +Vous nous demandez des subsides, qu'en voulez-vous faire? Si c'est +pour la <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> paix, c'est trop; si c'est pour la guerre, ce n'est +pas assez. Nous vous les donnerons cependant, mais à condition que +vous laisserez le soin de les employer à l'homme que vous avez +remplacé, et qui seul peut sauver l'Angleterre de la crise dans +laquelle vous l'avez imprudemment précipitée.—</p> + +<p>Les ministres anglais n'obtenaient donc pas même le prix de leurs +concessions au parti ennemi de la paix, car on leur reprochait jusqu'à +leurs réclamations en faveur de la Suisse; et, il faut le reconnaître, +il n'y avait que cela, mais il y avait cela de fondé, dans les +reproches de leurs adversaires. Leur conduite sous ce rapport avait +été puérile.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ces déclamations, lord Grenville avait avancé +quelque chose de grave, et surtout de bien étrange pour un ancien +ministre des affaires étrangères. En reprochant à MM. Addington et +Hawkesbury d'avoir désarmé la flotte, licencié l'armée, évacué +l'Égypte, évacué le Cap, il les louait en un point, c'était de n'avoir +pas encore retiré les troupes anglaises de Malte. C'est par +négligence, par légèreté, que vous avez agi de la sorte, s'écriait-il; +heureuse légèreté, seule chose que nous puissions approuver en vous! +Mais nous espérons que vous ne laisserez pas échapper ce dernier gage, +resté par hasard en nos mains, et que vous le retiendrez, pour nous +dédommager de toutes les infractions aux traités, commises par notre +insatiable ennemi.—</p> + +<p>On ne pouvait proclamer plus hardiment la violation des traités.</p> + +<span class="sidenote">Discours de M. Fox.</span> + +<p>Au milieu de ce déchaînement, l'éloquent et généreux <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Fox fit +entendre des paroles de bon sens, de modération et d'honneur national, +dans la vraie acception de ce dernier mot.—J'ai peu de relations avec +les membres du cabinet, dit-il, en s'adressant à l'opposition +Grenville et Canning, et je suis d'ailleurs peu habitué à défendre les +ministres de Sa Majesté; mais je suis étonné de tout ce que j'entends, +étonné surtout en songeant à ceux qui le disent. Certainement je suis +affligé, plus qu'aucun des honorables collègues et amis de M. Pitt, de +la grandeur croissante de la France, qui chaque jour s'étend en Europe +et en Amérique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les +préventions des honorables membres contre la République française. +Mais enfin cet accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui +vous effraie, quand s'est-il produit? Est-ce sous le ministère de MM. +Addington et Hawkesbury, ou bien sous le ministère de MM. Pitt et +Grenville? Sous le ministère de MM. Pitt et Grenville, la France +n'avait-elle pas acquis la ligne du Rhin, envahi la Hollande, la +Suisse, l'Italie jusqu'à Naples? Était-ce parce qu'on ne lui avait pas +résisté, parce qu'on avait souffert lâchement ses envahissements, +qu'elle avait ainsi étendu ses vastes bras? Il me semble que non, car +MM. Pitt et Grenville avaient noué la plus formidable des coalitions +pour étouffer cette France ambitieuse! Ils assiégeaient Valenciennes +et Dunkerque, et destinaient déjà la première de ces places à +l'Autriche, la seconde à la Grande-Bretagne. Cette France, à qui on +reproche de s'ingérer par la force dans les affaires d'autrui, +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> on cherchait alors à l'envahir, pour lui imposer un régime +qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire accepter la famille des +Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par un de ces mouvements +sublimes, dont l'histoire doit conserver un éternel souvenir, et +conseiller l'imitation, la France a repoussé ses envahisseurs. On ne +lui a pas arraché Valenciennes et Dunkerque, on ne lui a pas dicté des +lois; elle en a, au contraire, dicté aux autres! Eh bien, nous, +quoique très-attachés à la cause de la Grande-Bretagne, nous avons +éprouvé un involontaire mouvement de sympathie pour ce généreux élan +de liberté et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en cacher. +Nos pères n'applaudissaient-ils pas à la résistance que la Hollande +opposait à la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre n'a-t-elle +pas applaudi à toute noble inspiration chez tous les peuples? Et vous, +qui déplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas vous +qui avez provoqué son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en +voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amenée à prendre la +Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez poussée à en +donner à la moitié du continent? Vous parlez de l'Italie; mais +n'était-elle pas au pouvoir des Français quand vous avez traité? Ne le +saviez-vous pas? N'était-ce pas une de vos doléances? Cette +circonstance a-t-elle empêché qu'on signât la paix? Et vous, collègues +de M. Pitt, qui sentiez alors combien cette paix était rendue +nécessaire par les souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle +était <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> indispensable pour soulager des maux qui étaient votre +ouvrage, vous consentiez à ce que les ministres actuels la signassent +pour vous! Pourquoi ne pas vous y opposer alors? Et si vous ne vous y +êtes pas opposés, pourquoi ne pas souffrir aujourd'hui qu'ils en +exécutent les conditions? Le roi de Piémont vous intéresse fort, soit; +mais l'Autriche, dont il était bien plus l'allié que le vôtre, +l'Autriche l'avait abandonné. Elle n'avait pas même voulu le +mentionner dans les négociations, de peur que l'indemnité qui serait +donnée à ce prince ne diminuât la part des États vénitiens qu'elle +convoitait pour elle-même. L'Angleterre aurait donc la prétention de +maintenir l'indépendance de l'Italie mieux que l'Autriche! Vous parlez +de l'Allemagne bouleversée; mais qu'a-t-on fait en Allemagne? On a +sécularisé les États ecclésiastiques, pour indemniser les princes +héréditaires, en vertu d'un article formel du traité de Lunéville, +traité signé neuf mois avant les préliminaires de Londres, plus de +douze mois avant le traité d'Amiens; et signé à quelle époque? pendant +que MM. Pitt et Grenville étaient ministres en Angleterre. Quand MM. +Addington et Hawkesbury sont arrivés au pouvoir, le prétendu partage +de l'Allemagne était convenu, promis, arrêté, au vu et au su de toute +l'Europe. C'est, à vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne: +plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consommé de moitié avec +la France. L'électeur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il était, +malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a été <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fort +maltraité. Je n'avais pas ouï dire qu'il fût très-mécontent de son +lot; car, sans rien perdre, il a obtenu un riche évêché. Au surplus, +je soupçonne fort ceux qui s'intéressent si vivement à l'électeur de +Hanovre, qui montrent tant de sollicitude pour lui, de chercher à +gagner par cet intermédiaire la confiance du roi d'Angleterre, et de +travailler ainsi à se pousser dans ses conseils. Sans doute la France +est grande, plus grande que ne doit le souhaiter un bon Anglais; mais +sa grandeur, dont les derniers ministres britanniques sont les +auteurs, nous la connaissions avant les préliminaires de Londres, +avant les négociations d'Amiens; et ce ne saurait être là un motif de +violer des traités solennels. Veillez sur l'exécution de ces traités; +s'ils sont violés, réclamez la foi jurée: c'est votre droit et votre +devoir. Mais parce que la France nous paraîtrait trop grande +aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions jugé d'abord, rompre un +engagement solennel, retenir Malte, par exemple, ce serait un indigne +manque de foi, qui compromettrait l'honneur britannique! Si +véritablement les conditions du traité d'Amiens n'ont pas été +remplies, et jusqu'à ce qu'elles le soient, nous pouvons garder Malte; +mais pas un instant de plus. J'espère que nos ministres ne feront pas +dire d'eux ce qu'on disait des ministres français après les traités +d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient +signés avec la secrète pensée de les violer à la première occasion. +J'en crois MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une +tache à l'honneur de la Grande-Bretagne. <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Après tout, ces +continuelles invectives contre la grandeur de la France, ces terreurs +qu'on cherche à exciter, ne servent qu'à entretenir le trouble et la +haine entre deux grands peuples. Je suis certain que, s'il y avait à +Paris une assemblée semblable à celle qui discute ici, on parlerait de +la marine anglaise, de sa domination sur les mers, comme nous parlons +dans cette enceinte des armées françaises, de leur domination sur le +continent. Je comprends entre deux puissantes nations une noble +rivalité; mais songer à la guerre, la proposer parce qu'une nation +grandit, parce qu'elle prospère, serait insensé et inhumain. Si on +vous annonçait que le Premier Consul fait un canal pour amener la mer +de Dieppe à Paris, il y a des gens qui le croiraient, et qui vous +proposeraient la guerre. On parle des manufactures françaises, de +leurs progrès: j'ai vu ces manufactures, je les ai admirées; mais, +s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains pas plus que je ne +crains la marine de la France. Je suis certain que les manufactures +anglaises l'emporteront quand la lutte s'établira entre elles et les +manufactures françaises. Qu'on les laisse donc essayer leurs forces; +mais qu'elles les essaient à Manchester, à Saint-Quentin. C'est là que +la lice est ouverte; c'est là le champ-clos dans lequel doivent se +rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le succès +des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Français +d'interdire l'arrivée de nos produits dans leurs ports; mais est-ce +là un droit <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> dont vous puissiez empêcher l'exercice? Et vous +qui vous plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions +plus activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce +souffre, cela est possible; mais cela s'est vu à toutes les époques, +après la paix de 1763, après la paix de 1782. Il y avait alors des +industries développées par la guerre au delà de leurs proportions +ordinaires, qui devaient rentrer à la paix dans des limites plus +étroites, et d'autres en retour qui devaient prendre un plus grand +développement. Que faire à tout cela? Devons-nous donc, pour +l'ambition de nos marchands, verser à torrents le sang de la nation +anglaise? Quant à moi, mon choix est fait. S'il faut, pour des +passions insensées, immoler des milliers d'hommes, je reviens aux +folies de l'antiquité: j'aime mieux que le sang coule pour les +expéditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidité grossière +de quelques marchands affamés d'or.—</p> + +<span class="sidenote">Succès du ministère anglais dans le Parlement; calme +momentané résultant de ce succès.</span> + +<p>Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincère ne +nuisait point à l'humanité, car on peut concilier ces deux sentiments +dans un cœur généreux, produisirent un grand effet sur le Parlement +d'Angleterre. On avait singulièrement exagéré les progrès de notre +industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute, +commençaient à renaître; mais on disait fait et accompli, ce qui était +à peine commencé; et ces exagérations, rapportées par le haut +commerce, s'étaient répandues d'une manière funeste dans toutes les +classes de la nation britannique. Les paroles éloquentes et sensées +de M. Fox vinrent <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> atténuer à propos ces exagérations, et +furent écoutées avec fruit, quoiqu'il blessât les sympathies +nationales. D'ailleurs, bien qu'on fût mécontent, alarmé de notre +grandeur, on ne voulait pas encore la guerre. Le parti Grenville et +Windham s'était compromis par sa violence. M. Fox s'était honoré en +prêtant appui au cabinet. On le croyait rapproché du pouvoir par cette +conduite toute nouvelle. On prétendait qu'il devait renforcer bientôt +ce faible ministère, qui avait joué dans les débats un rôle médiocre +et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix, sans oser le +dire lui-même. Du reste, l'adresse proposée en réponse au discours de +la couronne fut votée sans amendements; les subsides furent votés de +même. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvés, ce qui +plaisait à M. Addington, quoiqu'il fût peu ambitieux, et ce qui +plaisait bien davantage à lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus +que M. Addington à rester ministre. Cette espèce de succès disposait +ces deux hommes d'État à de meilleures relations avec la France, car +ils voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'étaient venus qu'avec la +paix, et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup +de canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'être appelé par toutes les +classes de la nation à prendre les rênes du gouvernement.</p> + +<span class="sidedate">Janv. 1803.</span> + +<span class="sidenote">Les deux ambassadeurs se rendent à leur poste; lord +Withworth part pour Paris, le général Andréossy pour Londres.</span> + +<span class="sidenote">Ce qui se passait alors dans l'âme du Premier Consul.</span> + +<p>L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait +disparaître le grief principal, et lord Hawkesbury avait demandé que +l'on fît partir pour Londres l'ambassadeur de France, le général +Andréossy, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> offrant de faire partir pour Paris lord Withworth, +ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prêta volontiers, car, +malgré quelques mouvements de colère excités dans son âme par la +malveillance britannique, malgré les images d'une grandeur inouïe +qu'il entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il était +encore tourné tout entier à la paix. En le provoquant, en l'irritant, +on le portait sans doute à se dire qu'après tout la guerre était sa +vocation naturelle, son origine, sa destinée peut-être; qu'il savait +gouverner d'une manière supérieure, mais qu'avant de gouverner il +avait su combattre; que c'était là sa profession, son art par +excellence; et que si Moreau avec les armées françaises était arrivé +jusqu'aux portes de Vienne, il irait bien au delà. Il se répétait trop +souvent ces choses, et, dans ce moment, en effet, de singulières +visions s'offraient quelquefois à son esprit. Il voyait des empires +détruits, l'Europe refaite, et son pouvoir consulaire changé en une +couronne, qui ne serait pas moins que la couronne de Charlemagne. +Quiconque le menaçait, ou l'irritait, faisait surgir l'une après +l'autre dans sa vaste intelligence ces images fatales et séduisantes. +Il était facile de s'en apercevoir à l'étrange grandeur de son langage +journalier, aux dépêches qu'il dictait à son ministre des affaires +étrangères, aux mille lettres enfin qu'il adressait aux agents de +l'administration. Toutefois il se disait aussi que toute cette +grandeur ne pouvait lui manquer tôt ou tard, et il trouvait que la +paix avait trop peu duré, que Saint-Domingue n'était pas +définitivement <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> reconquis, que la Louisiane n'était pas +occupée, que la marine française n'était pas rétablie. À son avis, il +lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans encore +d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier Consul +partageait cette passion des grandes constructions, qui est naturelle +aux fondateurs d'empires; il prenait goût à ces places fortes qu'il +élevait en Italie, à ces vastes routes qu'il perçait dans les Alpes, à +ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, à ces +canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il +jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout +cela dans un profond repos, qui devait lui être doux après avoir livré +tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tant de hasards +sa fortune et sa vie.</p> + +<span class="sidenote">Caractère de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.</span> + +<span class="sidenote">Accueil qu'on lui fait à Paris.</span> + +<p>Le Premier Consul désirait donc sincèrement la continuation de la +paix, et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En +conséquence, il fit partir le général Andréossy pour Londres, et reçut +avec une grande distinction lord Withworth à Paris. Ce personnage, +destiné à représenter Georges III en France, était un vrai gentilhomme +anglais, simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé, +droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et +tout à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, qui +étaient nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable, +comme l'était celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme +d'esprit plutôt qu'un grand seigneur, et l'un et <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> l'autre si +on avait pu, auprès d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'être +flatté et ménagé. Cependant ce n'est pas dans le premier instant que +les défauts de caractère se font sentir dans les relations. Au début +tout se passe bien. Lord Withworth fut accueilli à merveille; son +épouse, la duchesse de Dorset, très-grande dame d'Angleterre, fut +l'objet des attentions les plus délicates. Le Premier Consul donna +pour l'ambassadeur et pour l'ambassadrice de belles fêtes, tant à +Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M. de Talleyrand déploya pour les bien +recevoir tout le savoir-faire, toute l'élégance de mœurs, qui le +distinguaient. Les deux consuls Cambacérès et Lebrun eurent ordre de +s'y employer eux-mêmes, et ils s'y prirent de leur mieux. À tous ces +soins on joignit le soin plus flatteur encore de les publier.</p> + +<p>Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre à l'égard de la France, +beaucoup d'orgueil blessé, bien que l'intérêt y eût sa grande part. +Ces égards, prodigués par le Premier Consul à l'ambassadeur +britannique, produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion +publique à Londres, et ramenèrent un instant les cœurs à des +sentiments meilleurs. Le général Andréossy s'en ressentit lui-même, et +reçut un accueil flatteur, tout à fait semblable à celui que recevait +lord Withworth à Paris. Les mois de décembre et de janvier firent +naître une espèce de calme. Les fonds, qui avaient baissé dans les +deux pays, se relevèrent sensiblement, et reprirent le taux auquel +ils étaient parvenus dans le moment de <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> la plus grande +confiance. Le cinq pour cent était à 57 ou 58 francs en France.</p> + +<span class="sidenote">Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.</span> + +<p>L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut +même plus calme, car au dedans la situation était parfaitement assise, +tandis que l'année précédente l'opposition du Tribunat, sans donner de +l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires, +consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant à leurs +subordonnés qu'à la société parisienne et étrangère. Les classes +commerçantes étaient satisfaites du mouvement général des affaires. Un +sentiment de bien-être se répandait partout, et finissait même par +gagner les cercles de l'émigration rentrée. Chaque jour on voyait un +personnage, porteur d'un grand nom, se détacher du groupe oisif, +agité, médisant, de l'ancienne noblesse française, pour venir +solliciter des places de magistrature ou de finance, dans les salons +graves et monotones des consuls Cambacérès et Lebrun. D'autres +allaient jusque chez madame Bonaparte demander des places dans la +nouvelle cour. On parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les +enviait au fond, et on n'était pas loin de les imiter.</p> + +<span class="sidenote">Embarras du cabinet britannique à l'égard de Malte, qu'il +voudrait, mais n'ose pas évacuer.</span> + +<p>Cet état de choses avait duré une partie de l'hiver, et aurait pu +durer long-temps encore, sans une circonstance dont on commençait à +sentir l'embarras dans le cabinet britannique; c'était le délai +apporté à l'évacuation de Malte. En commettant la faute grave de +contremander cette évacuation, on avait fait naître chez le peuple +anglais une tentation bien <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> dangereuse, celle de garder une +position qui dominait la Méditerranée. Il aurait fallu, ou un +ministère puissant en Angleterre, ou une concession quelconque de la +part de la France, pour rendre possible l'abandon d'un gage aussi +précieux. Or le ministère puissant en Angleterre n'existait pas, et le +Premier Consul n'était pas assez accommodant pour créer à celui qui +existait, des facilités par des sacrifices. Tout ce qu'on pouvait +attendre de lui, c'est qu'il ne mît pas une trop grande précipitation +à exiger l'exécution des traités.</p> + +<span class="sidenote">La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et +fournit aux Anglais une occasion d'évacuer l'île.</span> + +<p>Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette +situation. On avait eu jusqu'ici un prétexte pour différer l'exécution +du traité d'Amiens à l'égard de Malte; c'était le refus de la Russie +d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses établi, dans cette +île. Mais le cabinet russe, appréciant le danger de ce refus, et +voulant sincèrement concourir au maintien de la paix, s'était hâté de +revenir sur sa première détermination, par un mouvement d'honnêteté +qui honorait le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif à ce +changement, il avait mis quelques conditions insignifiantes à sa +garantie, telles que la reconnaissance par toutes les puissances de la +souveraineté de l'ordre sur l'île de Malte, l'introduction des natifs +dans le gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces +conditions ne changeaient rien au traité, car elles s'y trouvaient à +peu près contenues. La Prusse, tout aussi pressée d'assurer la paix, +était également revenue sur sa première détermination, et avait +accordé sa garantie <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> dans les mêmes termes que la Russie. Le +Premier Consul s'était empressé d'adhérer aux conditions nouvelles, +ajoutées à l'article X du traité d'Amiens, et les avait formellement +acceptées.</p> + +<span class="sidenote">Le cabinet anglais est disposé à saisir l'occasion +d'évacuer Malte.</span> + +<p>Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptât +la garantie, telle qu'elle était donnée, ou qu'il se constituât en +état de mauvaise foi évidente, car les nouvelles clauses imaginées par +la Russie étaient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas +raisonnablement les refuser. Quoique embarrassé dans les difficultés +qu'il avait créées lui-même, il était disposé cependant à saisir le +dernier acte du gouvernement russe, comme une occasion naturelle +d'évacuer Malte, sauf à exiger quelques précautions apparentes à +l'égard de l'Égypte et de l'Orient, lorsque survint tout à coup un +incident malheureux, qui servit de prétexte à sa mauvaise foi, s'il +était de mauvaise foi, ou d'épouvantail à sa faiblesse, s'il n'était +que faible.</p> + +<span class="sidenote">Incident malheureux qui fait renaître toutes les +difficultés de l'évacuation.</span> + +<span class="sidenote">Insertion au <i>Moniteur</i> du rapport du colonel Sébastiani +sur sa mission en Orient.</span> + +<span class="sidenote">Effet produit pas cette insertion.</span> + +<span class="sidenote">Nouvelle agitation en Angleterre.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul, blessé de ce qui se passe à Londres, +provoque une explication long-temps différée au sujet de Malte et +d'Alexandrie.</span> + +<p>On a déjà vu que le colonel Sébastiani avait été envoyé à Tunis, et de +Tunis en Égypte, pour s'assurer si les Anglais étaient prêts ou non à +quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les +Mamelucks et les Turcs, pour rétablir la protection française sur les +chrétiens, et porter au général Brune, notre ambassadeur à +Constantinople, une nouvelle confirmation de ses premières +instructions. Le colonel avait parfaitement rempli sa mission; il +avait trouvé les Anglais établis dans Alexandrie, et ne paraissant pas +disposés à en sortir, les Turcs en guerre acharnée avec les +Mamelucks, les Français <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> vivement regrettés depuis qu'on avait +pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs, et l'Orient +retentissant encore du nom du général Bonaparte. Il avait mentionné +tout cela; il avait même ajouté que dans la situation de l'Égypte, +placée entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un corps de +six mille Français pour la reconquérir. Ce rapport, quoique mesuré, ne +pouvait être publié sans inconvénient, parce qu'il avait été écrit +pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses, qui +n'étaient bonnes à dire qu'à lui. Par exemple, le colonel Sébastiani +s'y plaignait amèrement du général anglais Stuart, qui occupait +Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner +au Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne +songeaient pas encore à évacuer l'Égypte. C'est ce qui décida le +Premier Consul à le faire insérer au <i>Moniteur</i>. Il trouvait qu'on +prenait de grandes libertés, relativement à l'exécution du traité +d'Amiens; et, quoiqu'il n'eût pas encore voulu se montrer pressant au +sujet de Malte et d'Alexandrie, cependant il n'était pas fâché de +mettre les Anglais publiquement en demeure, en faisant connaître un +document qui prouvait leur lenteur à remplir leurs engagements, et le +mauvais vouloir de leurs officiers envers les nôtres. Ce rapport fut +inséré dans le <i>Moniteur</i> du 30 janvier. Peu remarqué en France, il +produisit en Angleterre une sensation aussi vive qu'imprévue. +L'expédition d'Égypte avait laissé chez les Anglais une extrême +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> susceptibilité pour tout ce qui touchait à cette contrée; et +ils croyaient toujours voir une armée française prête à s'embarquer à +Toulon pour Alexandrie. Le récit d'un officier, exposant l'état +misérable des Turcs en Égypte, la facilité de les en chasser, la +vivacité des souvenirs laissés par les Français, et se plaignant +surtout des mauvais procédés d'un officier britannique, les alarma, +les blessa, les fit sortir du calme dans lequel ils commençaient à +rentrer. Cependant, cet effet n'eût été que passager, si les partis ne +se fussent attachés à l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se +mirent à crier plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes +généreux, tels que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'épuisaient vainement +à dire qu'il n'y avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et +que si le Premier Consul avait eu des projets sur l'Égypte, il ne les +aurait pas publiés. On ne voulait point les écouter, on déclamait avec +violence; on disait que l'armée anglaise était insultée, et qu'il +fallait une éclatante réparation pour venger son honneur outragé. +L'impression produite à Londres revint à Paris comme un son réfléchi +par de nombreux échos. Le Premier Consul, blessé de voir ses +intentions toujours dénaturées, finit par perdre patience. Il trouva +singulier que des gens qui étaient ses redevables, car ils étaient en +retard sur deux points essentiels, l'évacuation d'Alexandrie et de +Malte, fussent si prompts à se plaindre, quand on aurait eu au +contraire des plaintes à leur adresser. Il chargea donc M. de +Talleyrand <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> à Paris, le général Andréossy à Londres, d'en +finir, et d'avoir une explication catégorique sur l'exécution des +traités si long-temps différée.</p> + +<span class="sidenote">Première manifestation de l'intention du cabinet +britannique à l'égard de Malte.</span> + +<p>L'explication venait mal à propos dans le moment. Les ministres +anglais, osant à peine évacuer Malte avant la publication du rapport +du colonel Sébastiani, en étaient moins capables encore depuis l'effet +de ce rapport. Ils refusèrent de s'expliquer, en appuyant leur refus +sur des motifs qui, pour la première fois, laissaient apercevoir des +intentions suspectes. Lord Withworth fut chargé de soutenir qu'il +était dû à l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par +la France; que le traité d'Amiens avait été fondé sur ce principe, car +c'était en considération des conquêtes faites par l'une des deux +puissances en Europe, qu'on avait accordé à l'autre de nombreuses +possessions en Amérique et dans l'Inde; que la France s'étant, depuis +la paix, adjugé de nouveaux territoires, et une nouvelle extension +d'influence, il serait dû à l'Angleterre des équivalents; que, par ce +motif, on aurait pu refuser de rendre Malte; mais que, par désir de +conserver la paix, on était prêt à évacuer cette île, sans avoir la +pensée de demander aucune compensation, lorsqu'était survenu le +rapport du colonel Sébastiani, et que, depuis la publication de ce +rapport, le cabinet britannique avait pris le parti de ne rien +accorder relativement à Malte, qu'à la condition d'une double +satisfaction, premièrement sur l'outrage fait à l'armée anglaise, +secondement sur les vues du Premier Consul à l'égard <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de +l'Égypte, vues qui étaient exprimées dans le rapport en question, de +manière à blesser et à inquiéter sa majesté britannique.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement +avec l'ambassadeur d'Angleterre.</span> + +<p>Quand cette déclaration fut adressée à M. de Talleyrand, il en +ressentit la plus vive surprise. Quoiqu'il comprît les ombrages que +devait causer en Angleterre tout ce qui touchait à l'Égypte, il ne +pouvait pas se figurer que la disposition à rendre Malte étant vraie, +cette disposition put être changée pour un motif aussi insignifiant +que le rapport du colonel Sébastiani. Il en fit part au Premier +Consul, qui en fut surpris à son tour, mais, suivant son caractère, +plus irrité que surpris. Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec +lui, qu'il fallait sortir d'une situation pénible, intolérable, et +pire que la guerre. Le Premier Consul se dit que, si les Anglais +désiraient garder Malte, et que si toutes leurs récriminations +n'étaient que de purs prétextes, destinés à cacher ce désir, il +fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur faire comprendre +que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou l'ébranler était +impossible; que si, au contraire, les inquiétudes qu'ils affichaient +étaient sincères, il fallait les rassurer, en leur faisant connaître +ses intentions avec une vérité de langage qui ne leur laissât aucun +doute. Il résolut donc de voir lui-même lord Withworth, de parler à +cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui bien +persuader que son parti était pris sur deux points, l'évacuation de +Malte, qu'il voulait exiger impérieusement, et la paix, dont il +désirait le maintien de très-bonne foi, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> quand il aurait +obtenu l'exécution des traités. C'était un essai nouveau qu'il allait +faire; celui de tout dire, tout absolument, même ce qu'on ne dit +jamais à ses ennemis, afin de calmer leur défiance, s'ils n'étaient +que défiants, ou de les convaincre de fausseté, s'ils étaient de +mauvaise foi. Il en devait résulter, comme on va le voir, une scène +étrange.</p> + +<span class="sidedate">Fév. 1803.</span> + +<span class="sidenote">Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18 +février.</span> + +<p>Le 18 février au soir, il invita lord Withworth à se rendre aux +Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à +travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir +l'ambassadeur à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a> +Il lui dit qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin +de le convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses +ministres ne pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il +récapitula ses rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin +qu'il avait mis à offrir la paix le jour même de son avénement au +Consulat, les refus qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il +avait renoué les négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et +enfin les concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion +de la paix d'Amiens. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> Puis il exprima le chagrin qu'il +ressentait de voir ses efforts, pour bien vivre avec la +Grande-Bretagne, payés de si peu de retour. Il rappela les mauvais +procédés qui avaient immédiatement suivi la cessation des hostilités, +le déchaînement des gazettes anglaises, la licence permise aux +gazettes des émigrés, licence injustifiable par les principes de la +constitution britannique; les pensions accordées à Georges et à ses +complices, les continuelles descentes de chouans aux îles de Jersey et +Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus avec les +insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en Italie, +pour susciter partout des difficultés à la France.—Chaque vent, +s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne +m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà +parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, +ne voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à +moi, exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à +évacuer Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en +moins de deux mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces +pays. Il y a dix mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et +les troupes anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est +inutile de chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix, +voulez-vous la guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le +dire; nous la ferons, avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une +des deux nations. Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et +Malte. Car, ajouta le Premier <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Consul avec l'accent d'une +résolution inébranlable, ce rocher de Malte, sur lequel on a élevé +tant de fortifications, a sans doute une grande importance sous le +rapport maritime, mais il en a une bien plus grande à mes yeux, c'est +d'intéresser au plus haut point l'honneur de la France. Que dirait le +monde, si nous laissions violer un traité solennel signé avec nous? Il +douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est pris: j'aime mieux +vous voir en possession des hauteurs de Montmartre que de Malte!—</p> + +<p>Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre +patrie!</p> + +<p>Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène +à laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du +Premier Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois +les haines qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux +nations; il fit valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne +donnaient pas le moyen de réprimer la licence des écrivains; il +expliqua enfin les pensions accordées aux chouans comme la +rémunération de services passés, mais non comme le payement de +services futurs (singulier aveu dans la bouche d'un ambassadeur), et +l'accueil fait aux princes émigrés, comme un acte d'hospitalité envers +le malheur, hospitalité noblement en usage chez la nation britannique. +Tout cela ne pouvait justifier ni la tolérance accordée aux +pamphlétaires français, ni les pensions allouées à des assassins, ni +les insignes de l'ancienne royauté permis aux princes de Bourbon. +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur combien sa +réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet +important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à +l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était +accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua +le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la +garantie des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître +Ruspoli. Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les +changements survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel +Sébastiani, avaient suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier +Consul interrompit l'ambassadeur anglais.—De quels changements +voulez-vous parler, lui dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la +République italienne, qui m'a été déférée avant la signature du traité +d'Amiens. Ce n'est pas de l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous +était connue avant ce même traité, car on vous a demandé, et vous avez +fait espérer la reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc +pas de cela que vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de +la Suisse? En vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont +peu ajouté à la réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous +n'avez pas aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le +Piémont, même avant le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce +que je voulais en faire; je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à +vous. Je n'ai jamais consenti, quand on me l'a demandé, à promettre +le rétablissement de la <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> maison de Sardaigne dans ses États; +je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle une indemnité déterminée. +Vous saviez donc que j'avais le projet de réunir le Piémont à la +France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne change en rien mon pouvoir +sur l'Italie, qui est absolu, que je veux tel, et qui restera tel. +Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus que je n'y souffrirais +pas une contre-révolution. Mais toutes ces allégations ne peuvent être +prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe, depuis le traité +d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était. Je vous aurais +appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si vous m'aviez +montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans tout ce que +j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et assurer la +paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il quelque part +un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun, vous le +savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous dites du +rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de deux +grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur +l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup +pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à +recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous +jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée. +L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer +autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la +France en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> je ne +précipiterai pas les événements. Si je l'avais voulu, avec les +nombreux armements que j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en +diriger un sur Alexandrie. Les quatre mille hommes que vous avez là +n'étaient pas pour moi un obstacle. Ils auraient été, au contraire, +mon excuse. J'aurais envahi l'Égypte à l'improviste, et, cette fois, +vous ne me l'auriez plus arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil. +Croyez-vous, ajouta le Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du +pouvoir que j'exerce aujourd'hui sur l'opinion de la France et de +l'Europe? Non, ce pouvoir n'est pas assez grand pour me permettre +impunément une agression non motivée. L'opinion de l'Europe se +tournerait à l'instant contre moi; mon ascendant politique serait +perdu; et quant à la France, j'ai besoin de lui prouver qu'on m'a fait +la guerre, que je ne l'ai point provoquée, pour obtenir d'elle l'élan, +l'enthousiasme, que je veux exciter contre vous, si vous m'amenez à +combattre. Il faut que vous ayez tous les torts, et que je n'en aie +pas un seul. Je ne médite donc aucune agression. Tout ce que j'avais à +faire en Allemagne et en Italie, est fait; et je n'ai rien fait que je +n'eusse annoncé, avoué ou consigné d'avance dans un traité. +Maintenant, si vous doutez de mon désir de conserver la paix, écoutez, +et jugez à quel point je suis sincère. Bien jeune encore, je suis +arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles il serait difficile +d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous que je veuille les +risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre avec +l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Vienne. Si +j'ai la guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent, +je vous en interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de +Tarente. Vous nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous +ferez du continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous +de l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens +plus directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une +immense flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être +ensevelir au fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une +étrange témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!—Et en disant +ces mots, le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur, +se mit à énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle +entreprise; la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il +faudrait jeter dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, +pour essayer de détruire l'Angleterre; et toujours insistant +davantage, toujours montrant la chance de périr supérieure à la chance +de réussir, il ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire: +cette témérité, milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez, +je suis résolu à la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne. +Avec moi, cette grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut +avoir avec aucun autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment +on rend possible, ce qui paraît impossible au commun des hommes; et, +si je réussis, vos derniers neveux pleureront en larmes de sang la +résolution que vous m'aurez forcé <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> de prendre. Voyez, reprit +le Premier Consul, si je dois, puissant, heureux, paisible, comme je +suis aujourd'hui, si je dois risquer puissance, bonheur, repos, dans +une telle entreprise, et si, quand je dis que je veux la paix, je ne +suis pas sincère. Puis, se calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut +mieux pour vous, pour moi, me satisfaire dans la limite des traités. +Il faut évacuer Malte, ne pas souffrir mes assassins en Angleterre, me +laisser injurier, si vous voulez, par les journaux anglais, mais non +par ces misérables émigrés, qui déshonorent la protection que vous +leur accordez, et que la loi de l'Alien-bill vous permet d'expulser +d'Angleterre. Agissez cordialement avec moi, et je vous promets, de +mon côté, une cordialité entière; je vous promets de continuels +efforts pour concilier nos intérêts dans ce qu'ils ont de conciliable. +Voyez quelle puissance nous exercerions sur le monde, si nous +parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez une marine qu'en +dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes mes ressources, +je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille hommes prêts à +marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les conduire. Si vous +êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre. Songeons donc à +nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons à volonté les +destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de l'humanité et +de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre réunies.—</p> + +<p>Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, +troublé l'ambassadeur d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> qui, malheureusement, +quoiqu'il fût un fort honnête homme, n'était pas capable d'apprécier +la grandeur et la sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait +fallu les deux nations assemblées pour entendre un pareil entretien, +et pour y répondre.</p> + +<p>Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il +allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif, +conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui +fixait cette ouverture au 1<sup>er</sup> ventôse (20 février); que, suivant +l'usage, il présenterait l'exposé annuel de la situation de la +République, et qu'il ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre +d'y trouver les intentions du gouvernement français, aussi nettement +exprimées qu'elles l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord +Withworth se retira pour rendre compte à son cabinet de ce qu'il +venait de voir et d'entendre.</p> + +<span class="sidenote">Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture +du Corps Législatif.</span> + +<p>En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de +la situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais +gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit +dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les +esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante +promptitude et sans trouble, les traces des discordes civiles partout +effacées, le commerce reprenant son activité, l'agriculture en +progrès, les revenus de l'État croissant à vue d'œil, les travaux +publics se développant avec une célérité prodigieuse, les ouvrages +défensifs sur les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Alpes, sur le Rhin, sur les côtes, marchant +avec une égale rapidité, l'Europe dirigée tout entière par l'influence +de la France, et sans qu'elle en fût blessée, sauf l'Angleterre, tel +est le tableau que le Premier Consul avait à présenter, et qu'il avait +tracé de main de maître. Le lendemain de l'ouverture, 21 février (2 +ventôse), trois orateurs du gouvernement portèrent cet exposé au Corps +Législatif, suivant l'usage introduit sous le Consulat, et cette +lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle devait produire +partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet d'une curiosité +générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout d'une précision +si catégorique, qu'il devait amener une solution prochaine. Après +avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires germaniques, la +pacification de la Suisse, la politique conservatrice de la France à +l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les troupes +britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le +gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant +il venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en +Europe la garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée. +Quant à l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être +prochaine ou non, mais il ajoutait ces paroles significatives:</p> + +<span class="sidenote">Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.</span> + +<p>«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui +est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix +est le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le +gouvernement fera tout ce qui est <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> compatible avec l'honneur +national, essentiellement lié à la stricte exécution des traités.</p> + +<p>«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu +la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France +une haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et +dans les conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.</p> + +<p>«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la +prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille +hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger. +Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations, +qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!</p> + +<p>«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera +point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement +le dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait +aujourd'hui lutter contre la France.</p> + +<p>«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on +n'écoutera dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse +et la voix de l'humanité.</p> + +<span class="sidedate">Mars 1803.</span> + +<p>«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les +relations des deux gouvernements prendront ce caractère de +bienveillance qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos +fera oublier les longues calamités d'une guerre désastreuse; et la +France et l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> en faisant leur bonheur réciproque, +mériteront la reconnaissance du monde entier.»</p> + +<p>Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à +ce qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le <i>Discours +de la Couronne</i>, mais au <i>message</i> du président des États-Unis. C'est +là ce qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels +entrait le Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis +qui divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer +librement sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au +gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien +dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était +surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile +que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à +ses seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier +Consul se donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait +aucun dans le fond.</p> + +<span class="sidenote">Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la +République.</span> + +<p>Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais +trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le +rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés +au Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Ces mots +intempestifs, sur l'impuissance où <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> était l'Angleterre de +lutter seule contre la France, soulevèrent tous les cœurs anglais. +Joignez à cela que le Premier Consul avait accompagné ce dernier +document d'une note qui demandait au gouvernement britannique de +s'expliquer définitivement sur l'évacuation de Malte.</p> + +<p>Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de +déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si +disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand, +car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel, +ni promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse. +Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant +quoi faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce +qui est quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une +manière d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui +peut devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on +veut les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une +satisfaction momentanée.</p> + +<span class="sidenote">Message du roi d'Angleterre au Parlement.</span> + +<p>Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:</p> + +<p>«<span class="smcap">Georges</span>, roi......</p> + +<p>«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que, +des préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de +France <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de +nouvelles mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique +les préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions +coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le +gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le +résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette +communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles +partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation +de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance +sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la +mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances +paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts +essentiels de son peuple.»</p> + +<p>On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il +reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose +d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y +avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en +état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart +en flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup +dans nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait +pas à équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port +hollandais d'Helvœtsluis, une faible expédition de deux vaisseaux +et deux frégates, portant trois mille hommes, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> et notoirement +destinés à la Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces +depuis quelques mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute +l'Europe. Dire que ces armements, destinés en apparence aux colonies, +pourraient avoir en réalité un autre but, était une insinuation des +plus offensantes. Prétendre enfin qu'il existait des discussions de +grande importance entre les deux gouvernements, était bien imprudent, +car, jusque-là, tout s'était borné à quelques mots relatifs à Malte, +proférés par la France, et restés sans réponse de la part de +l'Angleterre. Faire de cela une contestation, c'était déclarer +sur-le-champ qu'on entendait se refuser à l'exécution des traités, à +moins qu'on ne prétendît que quelques expressions recueillies dans le +rapport du colonel Sébastiani, ou dans l'exposé de l'état de la +République, constituaient un grief suffisant pour mettre sur pied +toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne pouvait donc soutenir +d'examen; il était à la fois inexact et blessant.</p> + +<span class="sidenote">Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi +d'Angleterre.</span> + +<p>Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le +gouvernement auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ +l'impression que le message au Parlement produirait sur le général +Bonaparte. Aussi n'en donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec +beaucoup de regret, et en pressant ce ministre de courir chez le +général, pour le calmer, pour lui persuader que ce n'était pas là une +déclaration de guerre, mais une simple mesure de précaution. M. de +Talleyrand se transporta sur-le-champ aux Tuileries, et ne réussit +guère auprès du maître <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> fougueux qui les occupait. Il le +trouva profondément irrité de l'initiative si brusque prise par le +cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne motivait, +semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se sentait +bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le cabinet +britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans son +message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les +ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré +entre les deux cabinets.</p> + +<span class="sidenote">Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du +corps diplomatique.</span> + +<p>M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein à +son ressentiment, et que, s'il fallait se résoudre à la guerre, il +laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'était bien +l'intention du Premier Consul, mais il lui était difficile de se +contenir, tant il se sentait blessé. Le message avait été communiqué +le 8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11 à Paris. +Malheureusement, le surlendemain était un dimanche, jour où l'on +recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosité bien +naturelle y avait attiré tous les ministres étrangers, qui désiraient +voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout +celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de +l'audience, le Premier Consul était auprès de madame Bonaparte, dans +son appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors être son +héritier, et qui était le nouveau-né de Louis Bonaparte et d'Hortense +de Beauharnais. M. de Rémusat, préfet du palais, annonça que le +cercle était formé, et entre autres <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> noms prononça celui de +lord Withworth. Ce nom produisit sur le Premier Consul une impression +visible; il laissa l'enfant dont il s'occupait, prit brusquement la +main de madame Bonaparte, franchit la porte qui s'ouvrait sur le salon +de réception, passa devant les ministres étrangers qui se pressaient +sur ses pas, et alla droit au représentant de la +Grande-Bretagne.—Milord, lui dit-il avec une agitation extrême, +avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque sans attendre sa +réponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?—Non, général, +répondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons trop les +avantages de la paix.—Vous voulez donc la guerre, continua le Premier +Consul d'une voix très-haute, et de manière à être entendu de tous les +assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc que nous +nous battions dix ans encore? Comment a-t-on osé dire que la France +armait? On en a imposé au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans nos +ports; tous les vaisseaux capables de servir ont été expédiés à +Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de +la Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destiné +pour la Louisiane. On a dit qu'il y avait un différend entre la France +et l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'île de +Malte n'a pas été évacuée dans le délai prescrit; mais je n'imagine +pas que vos ministres veuillent manquer à la loyauté anglaise, en +refusant d'exécuter un traité solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas +dit encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous +<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ayez voulu intimider le peuple français: on peut le tuer, +milord; l'intimider, jamais!—L'ambassadeur, surpris, et un peu +troublé, malgré son sang-froid, répondit qu'on ne voulait ni l'un ni +l'autre; qu'on cherchait, au contraire, à vivre en bonne intelligence +avec la France.—Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter +les traités! Malheur à qui ne respecte pas les traités!—Il passa +ensuite devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que +les Anglais ne voulaient pas évacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir +leurs engagements, et que désormais il faudrait <i>couvrir les traités +d'un crêpe noir</i>. Il continua sa marche, aperçut le ministre de Suède, +dont la présence lui rappela les dépêches ridicules adressées à la +Diète germanique, et rendues publiques dans le moment même.—Votre +roi, lui dit-il, oublie donc que la Suède n'est plus au temps de +Gustave-Adolphe; qu'elle est descendue au troisième rang des +puissances?—Il acheva de parcourir le cercle, toujours agité, le +regard étincelant, effrayant comme la puissance en courroux, mais +dépourvu de la dignité calme qui lui sied si bien.</p> + +<p>Sentant cependant qu'il était sorti de la mesure convenable, le +Premier Consul, en achevant sa tournée, revint à l'ambassadeur +d'Angleterre, et, lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de +l'ambassadrice, madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le désir +qu'après avoir passé la mauvaise saison en France, elle pût y passer +la bonne; il ajouta que cela ne dépendrait pas de lui, mais de +l'Angleterre; <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> et que, si on était obligé de reprendre les +armes, la responsabilité en serait tout entière, aux yeux de Dieu et +des hommes, à ceux qui refusaient de tenir leurs engagements. Cette +scène devait irriter profondément l'amour-propre du peuple anglais, et +amener une fâcheuse réciprocité de mauvais traitements. Les Anglais +avaient tort au fond, car leur ambition si peu dissimulée à l'égard de +Malte était un vrai scandale. Il fallait leur laisser le tort du fond, +sans se donner, à soi, celui de la forme. Mais le Premier Consul, +blessé, éprouvait une sorte de plaisir à faire retentir d'un bout du +monde à l'autre les éclats de sa colère.</p> + +<p>La scène faite à lord Withworth devint aussitôt publique; car elle +avait eu deux cents personnes pour témoins. Chacun la rendit à sa +manière, et l'exagéra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux +en Europe, et ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique. +Lord Withworth, blessé, se plaignit à M. de Talleyrand, et déclara +qu'il ne se présenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait +l'assurance formelle de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de +Talleyrand répondit verbalement à ces justes plaintes, et c'est là que +son calme, son aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la +politique du cabinet, compromise par la véhémence naturelle du Premier +Consul.</p> + +<span class="sidenote">Révolution opérée dans l'âme du Premier Consul.</span> + +<p>Une révolution subite s'était faite dans l'âme mobile et passionnée de +Napoléon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et féconde, dont +récemment encore il aimait à repaître son active imagination, +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> il passa tout de suite à ces perspectives de guerre, de +grandeur prodigieuse par la victoire, de renouvellement de la face de +l'Europe, de rétablissement de l'empire d'Occident, qui se +présentaient trop souvent à son esprit. Il se jeta brusquement de +l'une de ces routes vers l'autre. De bienfaiteur de la France et du +monde, qu'il se flattait d'être, il voulut en devenir l'étonnement. +Une colère, tout à la fois personnelle et patriotique, s'empara de +lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier, l'abaisser, la détruire, +devint, à partir de ce jour, la passion de sa vie. Persuadé que tout +est possible à l'homme, à condition de beaucoup d'intelligence, de +suite et de volonté, il s'attacha tout à coup à l'idée de franchir le +détroit de Calais, et de porter en Angleterre l'une de ces armées qui +avaient vaincu l'Europe. Il s'était dit, trois ans auparavant, que le +Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, réputés des obstacles +invincibles pour le commun des hommes, ne l'étaient pas pour lui; il +se dit la même chose pour le bras de mer qui est entre Douvres et +Calais, et il s'appliqua depuis à le traverser, avec une profonde +conviction d'y réussir. C'est de ce moment, c'est-à-dire du jour où +fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses premiers +ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa +puissance égarait en politique, redevenait le prodige de la nature +humaine, quand il s'agissait de prévoir et de surmonter toutes les +difficultés d'une vaste entreprise.</p> + +<span class="sidenote">Premiers ordres du Premier Consul, pour se préparer à la +guerre.</span> + +<p>Sur-le-champ il envoya le colonel Lacuée en <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Flandre et en +Hollande, pour visiter les ports de ces contrées, pour en examiner la +forme, l'étendue, la population, le matériel naval. Il lui enjoignit +de se procurer un état approximatif de tous les bâtiments destinés au +cabotage et à la pêche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de +suivre à la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers +à Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la +revue de tous les bateaux servant à la grande pêche, afin d'en +connaître le nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la +réparation des chaloupes canonnières qui avaient composé l'ancienne +flottille de Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingénieurs de la marine +de lui présenter des modèles de bateaux plats, capables de porter du +gros canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et +Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit +procéder à l'armement des côtes et des îles depuis Bordeaux jusqu'à +Anvers. Il prescrivit une inspection immédiate de toutes les forêts +qui bordaient les côtes de la Manche, dans le but de rechercher la +nature et la quantité des bois qu'elles contenaient, et d'examiner +quel parti on pourrait en tirer pour la construction d'une immense +flottille de guerre. Averti par ses rapports que des émissaires du +gouvernement anglais marchandaient les bois de l'État Romain, il +dépêcha des agents avec les fonds nécessaires pour acheter ces bois, +et des recommandations qui ne laissaient guère au pape le choix des +acheteurs.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> <span class="sidenote">Le Premier Consul se dispose à fermer aux Anglais +tous les ports du continent.</span> + +<p>Trois actes devaient, suivant lui, signaler le début des hostilités: +l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin +d'opérer immédiatement la clôture absolue des côtes du continent, +depuis le Danemark jusqu'à l'Adriatique. Dans ce but, il commença par +composer à Bayonne l'artillerie d'un corps d'armée; il réunit à Faenza +une division de dix mille hommes et vingt-quatre bouches à feu, +destinée à passer dans le royaume de Naples; il fit descendre à terre +les troupes qui étaient embarquées à Helvœtsluis, pour se rendre à +la Louisiane. Pensant qu'il était trop dangereux de les mettre en mer +à la veille d'une déclaration de guerre, il en dirigea une partie sur +Flessingue, port appartenant à la Hollande, mais placé sous la +puissance de la France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya +un officier avec mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui +appartiennent à un commandant militaire en temps de guerre, et ordre +d'armer la place sans délai. Le reste de ces troupes fut dirigé sur +Breda et Nimègue, deux points de rassemblement désignés pour la +formation d'un corps de vingt-quatre mille hommes. Ce corps, placé +sous les ordres d'un général sage et ferme, le général Mortier, devait +envahir le Hanovre au premier acte d'hostilité commis par +l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Mission de Duroc à Berlin.</span> + +<p>Cependant ce n'était pas une chose politiquement très-facile que cette +invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, était membre de la +Confédération germanique, et avait droit, dans certains cas, à la +<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> protection des États confédérés. Le roi de Prusse, directeur +du cercle de Basse-Saxe, dans lequel était compris le Hanovre, était +le protecteur naturel de cet État. Il fallait donc avoir recours à +lui, et obtenir son adhésion, ce qui ne pouvait manquer de lui coûter +beaucoup, car c'était compromettre l'Allemagne du nord dans la +formidable querelle qui allait s'engager, et l'exposer peut-être au +blocus du Weser, de l'Elbe, de l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de +Postdam affectait, il est vrai, beaucoup d'attachement pour la France, +qui lui procurait de larges indemnités; cet attachement pouvait aller +jusqu'à se refuser à tous les projets de coalition, jusqu'à faire ses +efforts pour les prévenir, et même jusqu'à en avertir le Premier +Consul; mais, dans l'état des choses, l'intimité n'était pas tellement +convertie en alliance positive, que, si on avait besoin de quelque +grand acte de dévouement, on pût sérieusement y compter. Le Premier +Consul fit partir à l'instant même son aide-de-camp Duroc, qui +connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec mission d'informer +cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la France et +l'Angleterre, de l'intention où était le gouvernement français de +pousser la guerre à outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le général +Duroc était chargé d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la +guerre pour la guerre, et que, si les monarques étrangers à la +querelle, comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient +le moyen d'arranger le différend, en amenant l'Angleterre à respecter +les traités, il s'arrêterait tout de suite dans cette voie +d'hostilités <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> acharnées, dans laquelle il était prêt à se +précipiter.</p> + +<span class="sidenote">Démarche à l'égard de l'empereur de Russie.</span> + +<p>Le Premier Consul crut aussi devoir faire une démarche de convenance +envers l'empereur de Russie. Il avait traité jusqu'ici, avec ce +souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il +voulait l'intéresser à sa cause, en le constituant juge de ce qui se +passait entre la France et l'Angleterre. Il lui écrivit une lettre +dont le colonel Colbert devait être porteur, et dans laquelle, +rappelant tous les événements passés depuis la paix d'Amiens, il se +montrait disposé, sans la demander toutefois, à se soumettre à sa +médiation, dans le cas où la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son +côté, tant il comptait, disait-il, sur la bonté de sa cause et la +justice de l'empereur Alexandre.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul se décide à céder la Louisiane aux +Américains, moyennant une somme considérable.</span> + +<span class="sidenote">Aliénation de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts +millions.</span> + +<p>À toutes ces déterminations prises si promptement, devait s'en ajouter +une dernière, relativement à la Louisiane. Les quatre mille hommes +destinés à l'occuper venaient d'être débarqués. Mais que faire? quel +parti prendre à l'égard de cette riche possession? Il n'y avait pas à +s'inquiéter pour nos autres colonies. Saint-Domingue était rempli de +troupes, et on embarquait en hâte sur tous les bâtiments de commerce, +prêts à mettre à la voile, les soldats disponibles dans les dépôts +coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique, l'île de France, étaient +pourvues aussi de fortes garnisons, et il aurait fallu d'immenses +expéditions pour les disputer aux Français. Mais la Louisiane ne +contenait pas un soldat. C'était une vaste province que quatre mille +hommes ne suffisaient pas pour occuper en temps de <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> guerre. +Les habitants, quoique d'origine française, avaient tant changé de +maîtres depuis un siècle, qu'ils ne tenaient plus à rien qu'à leur +indépendance. Les Américains du Nord étaient peu satisfaits de nous +voir en possession des bouches du Mississipi, et de leur principal +débouché dans le golfe du Mexique. Ils étaient même en instance auprès +de la France, afin de ménager à leur commerce et à leur navigation des +conditions avantageuses de transit, dans le port de la +Nouvelle-Orléans. Il fallait donc compter si nous voulions garder la +Louisiane, sur de grands efforts contre nous de la part des Anglais, +sur une parfaite indifférence de la part des habitants, et sur une +véritable malveillance de la part des Américains. Ces derniers, +effectivement, ne souhaitaient que les Espagnols pour voisins. Tous +les rêves coloniaux du Premier Consul s'étaient évanouis à la fois à +l'apparition du message du roi Georges III, et sa résolution avait été +formée à l'instant même.—Je ne garderai pas, dit-il à l'un de ses +ministres, une possession qui ne serait pas en sûreté dans nos mains, +qui me brouillerait peut-être avec les Américains, ou me placerait en +état de froideur avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les +attacher, pour les brouiller avec les Anglais, et je créerai à ceux-ci +des ennemis qui nous vengeront un jour, si nous ne réussissons pas à +nous venger nous-mêmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane +aux États-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire à nous céder en +échange, je leur demanderai une somme d'argent pour payer <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +les frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la +Grande-Bretagne.—Le Premier Consul ne voulait pas contracter +d'emprunt; il espérait, avec une forte somme qu'il se procurerait +extraordinairement, avec une augmentation modérée dans les impôts, et +quelques ventes de biens nationaux lentement opérées, suffire aux +dépenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du trésor, +employé autrefois en Amérique, M. Decrès, ministre de la marine, et +voulut, quoique décidé, entendre leurs raisons. M. de Marbois parla +pour l'aliénation de cette colonie, M. Decrès contre. Le Premier +Consul les écouta fort attentivement, sans paraître le moins du monde +touché des raisons de l'un ou de l'autre; il les écouta, comme il +faisait souvent, même quand son parti était pris, pour s'assurer qu'il +n'aurait pas méconnu quelque grand côté de la question soumise à son +jugement. Confirmé plutôt qu'ébranlé dans sa résolution par ce qu'il +avait entendu, il prescrivit à M. de Marbois d'appeler, sans perdre un +instant, M. de Livingston, ministre d'Amérique, et d'entrer en +négociation avec lui au sujet de la Louisiane. M. de Monroë venait +justement d'arriver en Europe, pour régler avec les Anglais la +question du droit maritime, et avec les Français la question du +transit sur le Mississipi. À son arrivée à Paris, il fut accueilli par +la proposition inattendue du cabinet français. On lui offrait non pas +quelques facilités de transit à travers la Louisiane, mais +l'adjonction même de cette contrée aux États-Unis. Il ne fut pas +embarrassé <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> un instant par le défaut de pouvoirs, et traita +sur-le-champ, sauf la ratification de son gouvernement. M. de Marbois +lui demanda quatre-vingts millions, dont vingt pour indemniser le +commerce américain des captures illégalement faites pendant la +dernière guerre, et soixante pour le trésor de France. Les vingt +millions consacrés à ce premier objet devaient nous assurer toute la +bienveillance des négociants des États-Unis. Quant aux soixante +millions destinés à la France, il était convenu que le cabinet de +Washington créerait des annuités, et qu'on les négocierait à des +maisons hollandaises, à un taux avantageux, et peu éloigné du pair. Le +traité fut donc conclu sur ces bases, et envoyé à Washington pour y +être ratifié. C'est ainsi que les Américains ont acquis de la France +cette vaste contrée, qui a complété leur domination sur l'Amérique du +Nord, et les a rendus les dominateurs du golfe du Mexique pour le +présent et l'avenir! Ils sont par conséquent redevables de leur +naissance et de leur grandeur à la longue lutte de la France contre +l'Angleterre. Au premier acte de cette lutte, ils ont dû leur +indépendance: au second, le complément de leur territoire. On verra +bientôt à quel usage furent employés ces soixante millions, et quel +résultat ils faillirent amener.</p> + +<span class="sidenote">Suite de la négociation.</span> + +<p>Ces précautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de +patience le dénoûment de la négociation. L'involontaire emportement +dont il n'avait pu se défendre, en recevant le message du roi +d'Angleterre, étant passé, il se promit, et tint <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> parole, +d'être d'une modération inaltérable, de se laisser même pousser à bout +si visiblement, que la France et l'Europe ne pussent se tromper sur +les véritables auteurs de la guerre.</p> + +<span class="sidenote">Louables efforts de M. de Talleyrand pour prévenir la +guerre.</span> + +<p>M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une +rare sagesse, avait contribué plus que personne à inspirer ces +nouvelles dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait +très-bien qu'une guerre avec l'Angleterre, vu la difficulté de la +rendre décisive, vu l'influence des subsides britanniques qui la +rendraient bientôt continentale, était tout simplement le +renouvellement de la lutte de la Révolution avec l'Europe, et pour +prévenir le malheur d'une conflagration universelle, il était décidé à +user de cette inertie dont il se servait quelquefois avec le Premier +Consul, comme d'une eau qu'on jette sur un feu ardent, pour en modérer +la violence. Si, en quelques occasions, son inertie avait eu des +inconvénients, elle fut cette fois d'un grand secours; et, avec un +autre cabinet que celui qui régissait si faiblement l'Angleterre +alors, il aurait peut-être réussi à prévenir une rupture, ou du moins +à la retarder long-temps encore. En conséquence, après s'être concerté +avec le Premier Consul, il fit au cabinet britannique une +communication calme et franche, ayant pour but d'avertir ce cabinet +que des précautions militaires commençaient du côté de la France, mais +commençaient à partir de ce jour seulement, c'est-à-dire à partir du +message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en +Angleterre, disait M. de Talleyrand, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> le cabinet britannique +ne sera pas étonné si la Suisse, qui allait être évacuée, ne l'est +pas; si un corps de troupes est acheminé vers le midi de l'Italie, +dans le but de réoccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes +entre en Hollande, et prend la position la plus voisine du Hanovre; si +le matériel d'une division est réuni à Bayonne, pour agir en cas de +besoin contre le Portugal; si enfin, des travaux de pure construction +dans nos ports, on passe à des travaux d'armement. Sans doute, il en +résultera un redoublement d'émotion en Angleterre; les excitateurs +ordinaires de l'opinion publique en concluront encore que la France +médite de nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y +résigner, puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de +ces mesures de précaution, qui finissent par être en réalité des +mesures de provocation.—En effet, on armait activement en Angleterre, +on exerçait la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la +ville de Londres. On se préparait ainsi à mettre en mer les cinquante +vaisseaux de ligne, qui, suivant l'annonce faite au Parlement, +devaient, en cas de rupture, être prêts à faire voile le jour même de +la déclaration de guerre.</p> + +<span class="sidenote">Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M. +Pitt.</span> + +<p>Le ministère de M. Addington, sentant qu'il était insuffisant pour ces +circonstances, avait fait quelques ouvertures à M. Pitt, afin de +l'engager à entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repoussé ces +ouvertures avec hauteur, et il continuait à vivre presque toujours +loin de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force, +prévoyant les événements qui allaient le <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> rendre nécessaire, +il aimait beaucoup mieux tenir le pouvoir de ces événements, que des +faibles ministres qui en étaient les détenteurs éphémères. Il refusa +donc leurs offres, les laissant par ce refus dans un cruel embarras. +On avait fait les démarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi +Georges III, qui aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M. +Pitt un éloignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec +des opinions qui étaient les siennes, un ministre qui était presque un +maître. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractère noble et attachant, +des opinions qui lui étaient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un +ni de l'autre. Il tenait à garder M. Addington, fils d'un médecin, qui +lui était cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident +intime; il tenait aussi à conserver la paix si c'était chose possible, +et s'il ne le pouvait pas, se résignait à faire la guerre, qui était +devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses +ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury étaient fort de cet +avis; cependant ils auraient voulu se renforcer, et, après avoir été +un ministère de paix, se constituer en ministère de guerre. À défaut +de M. Pitt, qui les avait refusés, il n'était pas possible de +s'adjoindre MM. Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci +dépassait de beaucoup l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et +Hawkesbury se seraient volontiers adressés à M. Fox, dont les idées +pacifiques leur convenaient tout à fait; mais ici la volonté du roi +était un obstacle insurmontable, et ils furent réduits à rester +seuls, faibles, isolés dans le <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Parlement, et dès lors menés +par les partis. Or, le parti qui avait le plus de force dans le +moment, parce qu'il exploitait les passions nationales, était le parti +Grenville, que l'on commençait, à cause de sa violence, à distinguer +du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir arriver au ministère, +en obligeant le pouvoir à y faire ce qu'il y aurait fait lui-même. La +faiblesse du cabinet le menait donc à la guerre, presque aussi +certainement que s'il avait contenu dans son sein MM. Windham, +Grenville et Dundas.</p> + +<span class="sidenote">Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.</span> + +<p>MM. Addington et Hawkesbury étaient maintenant fort embarrassés de +tout l'éclat qu'ils avaient fait lors des événements de la Suisse, +soit en retenant Malte, soit en répondant à une phrase altière du +Premier Consul par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu +trouver un expédient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement +ils s'étaient mis dans une situation où tout ce qui ne serait pas la +conquête définitive de Malte, devait paraître insuffisant en +Angleterre, et provoquer un déchaînement sous lequel ils +succomberaient. Quant à Malte, il n'y avait aucune espérance de +l'obtenir du Premier Consul.</p> + +<span class="sidenote">Moyen terme imaginé par M. de Talleyrand.</span> + +<p>M. de Talleyrand, pour venir à leur secours, leur insinua qu'une +convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'évacuation de +la Suisse et de la Hollande, pour prix de l'évacuation de Malte, dans +laquelle on s'engagerait à respecter l'intégrité de l'empire turc, +serait peut-être un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre, +et de dissiper ses ombrages.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> <span class="sidedate">Avril 1803.</span> + +<span class="sidenote">Il faut Malte aux ministres anglais pour se présenter +devant le Parlement.</span> + +<span class="sidenote">Propositions des ministres britanniques.</span> + +<p>Cette proposition ne répondait pas aux désirs des ministres anglais, +car Malte était la condition absolue que leur avaient imposée les +dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise +éveillée par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant +ils sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux +yeux de l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient +à rester dans une position équivoque, n'osant pas dire ce qu'ils +voulaient. Ils produisirent enfin leurs prétentions le 13 avril +(1803). Le Premier Consul leur donnant des inquiétudes sur l'Égypte, +il leur fallait, disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de +surveillance capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothèses: +ou la possession par l'Angleterre des forts de l'île à perpétuité, en +laissant le gouvernement civil à l'ordre; ou bien, cette possession +pour dix ans, à la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts +non à l'ordre, mais aux Maltais eux-mêmes. Dans les deux cas, la +France s'obligerait à seconder une négociation avec le roi de Naples, +pour obtenir de ce prince qu'il cédât à l'Angleterre l'île de +Lampedouse, peu éloignée de celle de Malte, dans le but avoué d'y +créer un établissement maritime.</p> + +<span class="sidenote">Lord Withworth s'adresse à Joseph Bonaparte pour le faire +concourir au maintien de la paix.</span> + +<span class="sidenote">Résistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de +M. de Talleyrand.</span> + +<p>Lord Withworth essaya de faire agréer ces demandes à M. de Talleyrand, +et s'adressa même au frère du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait +pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte désespérée, +dans laquelle il faudrait risquer peut-être toute la grandeur des +Bonaparte. Joseph promit de s'employer auprès de son frère, mais sans +<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> grande espérance de réussir. La seule proposition qui lui +parut avoir chance de succès auprès du Premier Consul, c'était de +laisser quelque temps, mais peu de temps, la possession des +forteresses de Malte aux Anglais, en maintenant l'existence de l'ordre +avec grand soin, pour qu'on pût lui rendre bientôt ces forteresses, et +d'accorder à la France en compensation la reconnaissance immédiate des +nouveaux États d'Italie. En conséquence, Joseph et M. de Talleyrand +tentèrent les plus grands efforts pour décider le Premier Consul. Ils +faisaient valoir auprès de lui le maintien de l'ordre de +Saint-Jean-de-Jérusalem, comme témoignage certain aux yeux du public, +que l'occupation des forts serait temporaire, et comme sauvant par ce +moyen la dignité du gouvernement français. Le Premier Consul montra +une opiniâtreté invincible. Tous ces tempéraments lui parurent +au-dessous de son caractère. Il dit que mieux vaudrait abandonner +purement et simplement l'île de Malte aux Anglais; que ce serait une +sorte de dédommagement, accordé volontairement à l'Angleterre, pour +les prétendus empiétements de la France depuis la paix d'Amiens; que +la concession, ainsi expliquée, aurait quelque chose de franc, de net, +et offrirait plutôt l'apparence d'une justice volontairement accordée, +que l'apparence d'une faiblesse; qu'au contraire, la possession de +Malte accordée en réalité (car les forts étaient toute l'île, et +quelques années étaient la perpétuité), accordée en réalité, mais +dissimulée, serait indigne de lui; que personne ne s'y tromperait, et +que, dans les efforts même qu'il ferait pour dissimuler <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +cette concession, on reconnaîtrait le sentiment de sa propre +faiblesse.—Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la +domination de la Méditerranée. Or personne ne croira que je consente à +donner la domination de la Méditerranée aux Anglais, sans avoir peur +de me mesurer avec eux. Je perds donc à la fois la plus importante mer +du monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit à mon énergie, qui la +croit supérieure à tous les dangers.—Mais, répondait M. de +Talleyrand, après tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous +ne la leur arrachez pas.—Oui, répliquait le Premier Consul, mais je +ne céderai pas sans combat un immense avantage; je le disputerai les +armes à la main, et j'espère amener les Anglais à un tel état, qu'ils +seront forcés de rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si +j'arrive à Douvres, c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs, +puisqu'il faut combattre tôt ou tard, avec un peuple auquel la +grandeur de la France est insupportable, eh bien! mieux vaut +aujourd'hui que plus tard. L'énergie nationale n'est pas émoussée par +une longue paix; je suis jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils +n'auront jamais; j'aime mieux en finir. Malte ou rien, répétait-il +sans cesse; mais je suis résolu, ils n'auront pas Malte.—</p> + +<p>Cependant le Premier Consul consentit à ce que l'on négociât la +cession aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite île dans +le nord de l'Afrique, à condition toutefois qu'ils évacueraient Malte +immédiatement.—Qu'ils se donnent, disait-il, une <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> relâche +dans la Méditerranée, à la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils +aient deux Gibraltar dans cette mer, un à l'entrée, un au milieu.—</p> + +<span class="sidenote">Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M. +de Talleyrand.</span> + +<p>Cette réponse causa le plus grand désappointement à lord Withworth, et +d'accommodant qu'il s'était montré d'abord, quand il avait l'espérance +de réussir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M. +de Talleyrand s'était promis de tout supporter, pour prévenir ou +retarder au moins la rupture. Lord Withworth dit à M. de Talleyrand +que, si le Premier Consul mettait son honneur où il ne devait pas le +mettre, peu importait à l'Angleterre; qu'elle n'était pas l'un de ces +petits États auxquels il pouvait dicter ses volontés, et faire subir +toutes ses manières d'entendre l'honneur et la politique. M. de +Talleyrand répondit avec calme et dignité, que l'Angleterre, de son +côté, n'avait pas le droit, sous prétexte de défiance, d'exiger +l'abandon de l'un des points les plus importants du globe; qu'il n' y +avait pas de puissance au monde qui pût imposer aux autres les +conséquences de ses soupçons, fondés ou non; que ce serait là une +manière fort commode de faire des conquêtes, et qu'il n'y aurait dès +lors qu'à dire qu'on avait des inquiétudes, pour être autorisé à +mettre la main sur une partie de la terre.</p> + +<span class="sidedate">Mai 1803.</span> + +<span class="sidenote">Le cabinet britannique se résout à la guerre.</span> + +<p>Lord Withworth communiqua cette réponse au cabinet anglais, qui, se +voyant placé entre l'évacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa +chute, ou la guerre, prit la coupable résolution de préférer la +guerre, la guerre contre le seul homme <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> qui pût faire courir à +l'Angleterre de graves périls. Une fois cette résolution prise, le +cabinet pensa qu'il fallait, pour plaire davantage au parti sous la +domination duquel il était placé, être brusque, arrogant, prompt à +rompre. On enjoignit à lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte +au moins pour dix ans, la cession de l'île de Lampedouse, l'évacuation +immédiate de la Suisse et de la Hollande, une indemnité précise et +déterminée en faveur du roi de Piémont, et d'offrir, à titre de +compensation, la reconnaissance des États italiens. À ces ordres +envoyés à l'ambassadeur, on ajouta l'injonction de prendre +immédiatement ses passe-ports, si les conditions de l'Angleterre +n'étaient pas acceptées.</p> + +<p>La dépêche était du 23 avril, elle arriva le 25 à Paris. Le 2 mai +était le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives +d'accommodement auprès de M. de Talleyrand, car lui-même était effrayé +de cette rupture. M. de Talleyrand, de son côté, s'attachait à lui +faire entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour +dix ans, ni pour moins, et qu'il fallait songer à un autre +arrangement. Mais il s'appliquait en même temps, par la tournure de +ses réponses, à éviter une conclusion immédiate. Lord Withworth, +entrant tout à fait dans ses intentions, était résolu à ne pas +devancer le terme du 2 mai. Il n'y avait pas un homme en effet, +quelque hardi qu'il fût, qui n'entrevît avec effroi les conséquences +d'une telle guerre. Il n'y avait d'inébranlables dans ce conflit, que +les ministres anglais voulant sauver à <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> tout prix leur triste +existence, et le Premier Consul, bravant toutes les chances d'une +lutte épouvantable, afin de soutenir l'honneur de son gouvernement, et +la prépondérance de la France dans la Méditerranée. Lord Withworth et +M. de Talleyrand atteignirent donc le septième jour sans rompre.</p> + +<span class="sidenote">Lord Withworth demande ses passe-ports.</span> + +<span class="sidenote">Nouvelle proposition consistant à mettre Malte en dépôt +dans les mains de la Russie.</span> + +<p>Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa +cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un +peu de temps, lui répondit qu'il allait soumettre au Premier Consul +cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer, +lui affirmant que peut-être, à force de chercher, on trouverait un +mode imprévu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul, +conféra long-temps avec lui, et de cette conférence sortit une +proposition nouvelle, et assez ingénieuse. Elle consistait à remettre +l'île de Malte dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y +laisser en dépôt, en attendant la conclusion des différends survenus +entre la France et l'Angleterre. Une telle combinaison devait ôter aux +Anglais tout prétexte de défiance, car la loyauté du jeune empereur ne +pouvait être contestée, et cela le constituait juge du différend. Par +une sorte d'à propos, ce prince venait d'écrire, en réponse aux +communications du Premier Consul, qu'il était tout prêt à offrir sa +médiation, si c'était un moyen de prévenir la guerre; et le roi de +Prusse, partageant son désir, s'était joint à lui pour faire la même +offre. On était donc bien sûr de trouver ces deux monarques disposés +à se charger du fardeau d'une médiation. S'y refuser, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> +c'était prouver qu'on n'avait de craintes ni sur Malte, ni sur +l'Égypte, puisqu'un dépositaire impartial ne rassurait pas, mais qu'on +voulait une conquête pour la nation, et un argument pour le Parlement.</p> + +<p>M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouvé un tel expédient, se rendit +auprès de lord Withworth, pour l'engager à différer son départ, et +l'inviter à transmettre la nouvelle proposition à son cabinet. Les +ordres que cet ambassadeur avait reçus étaient si positifs, qu'il +n'osait y manquer. Cependant il se laissa ébranler par la crainte de +faire une démarche peut-être irréparable, en prenant immédiatement ses +passe-ports. Il envoya donc un courrier à Londres pour transmettre les +dernières offres du cabinet français, et s'excuser du délai qu'il +s'était permis d'apporter à l'exécution des ordres de sa cour.</p> + +<span class="sidenote">L'Angleterre refuse le dépôt proposé, et demande à garder +Malte au moyen d'un article secret.</span> + +<p>M. de Talleyrand envoya également un courrier extraordinaire au +général Andréossy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis +leurs dernières communications, et lui ordonna d'essayer auprès d'eux +une démarche décisive. Le général Andréossy n'y manqua pas, et leur +fit entendre la voix d'un honnête homme. Si ce n'était pas Malte qu'on +voulait acquérir, au mépris des traités, on ne pouvait avoir aucun +motif de refuser le dépôt de ce gage précieux, dans des mains +puissantes, désintéressées et parfaitement sûres. M. Addington parut +ébranlé; car, au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef +de cabinet disait assez naïvement qu'il désirait être éclairé, +exprimait le regret de ne pas l'être assez <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> pour une +conjoncture aussi grave, et restait suspendu entre la double crainte +de commettre une faiblesse, ou de provoquer une guerre funeste. Lord +Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra inébranlable. Le +cabinet, après en avoir délibéré, refusa la proposition. On voulait +satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte même à un tiers +désintéressé, c'était manquer le but. D'ailleurs, la rendre à ce tiers +désintéressé, c'était probablement la perdre pour jamais; car on +savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui pût donner gain +de cause à l'Angleterre dans une pareille question. On employa, pour +colorer le refus de cette dernière proposition, un argument tout à +fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la Russie +n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le +contraire était certain, car la Russie venait d'offrir sa médiation; +et un peu plus tard, en apprenant la dernière proposition du +gouvernement français, elle se hâta de déclarer qu'elle y consentait, +malgré les dangers attachés au dépôt qu'il s'agissait de remettre en +ses mains. Cependant les ministres anglais voulurent se réserver une +dernière chance d'obtenir Malte, et imaginèrent un expédient qui +n'était pas acceptable. Jugeant le Premier Consul d'après eux-mêmes, +ils crurent qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion +publique. Ils proposèrent donc, en ajoutant quelques articles patents +au traité d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de +laisser les troupes anglaises à Malte. Les articles patents devaient +dire que la Suisse et la Hollande seraient <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> immédiatement +évacuées, que le roi de Sardaigne recevrait une indemnité +territoriale, que les Anglais obtiendraient l'île de Lampedouse, et, +en attendant, resteraient à Malte. L'article secret devait dire que +leur séjour à Malte durerait dix ans.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul rejette l'idée d'un article secret.</span> + +<p>Cette réponse, délibérée le 7 mai, expédiée le même jour, arriva le 9 +à Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par écrit à M. de +Talleyrand, qu'il ne put voir, parce que ce ministre était retenu +auprès du Premier Consul, malade par suite d'une chute de voiture. +Quand on fit à celui-ci la proposition d'un article secret, il la +repoussa fièrement, et n'en voulut entendre parler à aucun prix. À son +tour il imagina un dernier expédient, et qui était une manière adroite +de maintenir les deux ambitions nationales en équilibre, tant sous le +rapport des avantages réels, que sous le rapport des avantages +apparents. Cet expédient consistait à laisser les Anglais à Malte, un +espace de temps indéterminé, mais à condition que les Français, +pendant le même espace de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il +y avait à cela d'assez grands avantages de circonstance. Les ministres +anglais gagnaient cette espèce de gageure qu'ils avaient faite, +d'obtenir Malte; les Français occupaient une position égale sur la +Méditerranée; bientôt toutes les puissances devaient être tentées +d'intervenir, et s'efforcer de faire sortir les Anglais de Malte pour +que les Français sortissent du royaume de Naples. Cependant le Premier +Consul ne voulait proposer ce nouvel arrangement que s'il avait +l'espoir de le faire accepter. M. de <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Talleyrand eut donc pour +instruction d'apporter dans cette dernière démarche une extrême +mesure.</p> + +<p>Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth à midi, lui +dit qu'un article secret était inacceptable, car le Premier Consul ne +voulait pas tromper la France sur l'étendue des concessions accordées +à l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition à +présenter, dont le résultat serait de céder Malte, mais à condition +d'un équivalent pour la France. Lord Withworth déclara qu'il ne +pouvait admettre que la proposition envoyée par son cabinet, et +qu'après avoir pris sur lui de différer une première fois son départ, +il ne pouvait le retarder une seconde fois sans une adhésion formelle +à ce que demandait son gouvernement. M. de Talleyrand ne répliqua rien +à cette déclaration, et les deux ministres se quittèrent, fort +attristés l'un et l'autre de n'avoir pu amener un accommodement. Lord +Withworth demanda ses passe-ports pour le lendemain, mais en disant +qu'il voyagerait lentement, et qu'on aurait encore le temps d'écrire à +Londres, et de recevoir une réponse avant qu'il pût s'embarquer à +Calais. Il fut convenu que les ambassadeurs seraient échangés à la +frontière, et que lord Withworth attendrait à Calais que le général +Andréossy fût rendu à Douvres.</p> + +<span class="sidenote">Départ de lord Withworth.</span> + +<p>La curiosité était grande dans Paris. Une foule empressée assiégeait +la porte de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il +faisait ses préparatifs de voyage. Le lendemain 12, après avoir +attendu encore toute la journée, et laissé au <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> cabinet +français tout le temps possible pour réfléchir, lord Withworth +s'achemina vers Calais, à petites journées. Le bruit de son départ +produisit une vive sensation dans Paris, et tout le monde entrevit que +d'immenses événements allaient signaler cette nouvelle période de +guerre.</p> + +<span class="sidenote">Départ du général Andréossy.</span> + +<p>M. de Talleyrand avait envoyé un courrier au général Andréossy, pour +lui remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par +les Français, en compensation de l'occupation de Malte par les +Anglais. C'était par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que +la proposition devait être faite, non pas au nom de la France, mais +comme une idée personnelle à M. de Schimmelpennink, et du succès de +laquelle il était assuré. L'idée, soumise au cabinet britannique, ne +fut point accueillie, et le général Andréossy dut quitter +l'Angleterre. L'anxiété qui s'était manifestée à Paris, était tout +aussi grande à Londres. La salle du Parlement était sans cesse remplie +depuis quelques jours, et chacun demandait aux ministres des nouvelles +de la négociation. Au moment d'une aussi grande détermination, la +fougue belliqueuse était tombée, et on se surprenait à craindre les +conséquences d'une lutte désespérée. Le peuple de Londres ne +souhaitait guère le renouvellement de la guerre. Le parti Grenville et +le haut commerce étaient seuls satisfaits.</p> + +<span class="sidenote">Les deux ambassadeurs se séparent à Douvres.</span> + +<p>Le général Andréossy fut accompagné à son départ avec de grands égards +et de visibles regrets. Il parvint à Douvres en même temps que lord +Withworth à Calais, c'est-à-dire le 17 mai. Lord Withworth <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> +fut à l'instant même transporté de l'autre côté du détroit. Il +s'empressa de visiter l'ambassadeur français, le combla de témoignages +d'estime, et le conduisit lui-même à bord du bâtiment qui devait le +ramener en France. Les deux ambassadeurs se séparèrent en présence de +la foule émue, inquiète et attristée. Dans ce moment solennel, les +deux nations semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'après +une effroyable guerre, et le bouleversement du monde. Combien les +destinées eussent été différentes, si, comme l'avait dit le Premier +Consul, ces deux puissances, l'une maritime, l'autre continentale, +s'étaient unies et complétées, pour régler paisiblement les intérêts +de l'univers! La civilisation générale aurait fait des pas plus +rapides; l'indépendance future de l'Europe eut été à jamais assurée; +les deux nations n'auraient pas préparé la domination du Nord sur +l'Occident divisé!</p> + +<p>Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.</p> + +<span class="sidenote">Jugement sur les causes de cette rupture.</span> + +<p>Nous ne dissimulons pas la vivacité de nos sentiments nationaux: +donner des torts à la France nous coûterait; mais nous le ferions sans +hésiter, si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire, +quand malheureusement elle en aura, parce que la vérité est le premier +devoir de l'historien. Cependant, après de longues réflexions sur ce +grave sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce +renouvellement de la lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans +cette circonstance, se conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut, +nous l'avouons, des torts de forme, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> mais ces torts même il ne +les eut pas tous. Il n'en eut pas un seul quant au fond des choses. +Les plaintes de l'Angleterre, portant sur le changement opéré dans la +situation relative des deux États depuis la paix, étaient sans +fondement. En Italie, la République italienne avait choisi le Premier +Consul pour président; mais en réalité cela ne changeait rien à la +dépendance de cette République, qui n'existait, et ne pouvait exister +que par la France. D'ailleurs, cet événement datait de février, et le +traité d'Amiens du mois de mars 1802. La constitution du royaume +d'Étrurie, la cession de la Louisiane et du duché de Parme à la +France, étaient des faits publics avant cette même époque de mars +1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrès d'Amiens avait +presque promis la reconnaissance des nouveaux États d'Italie. La +réunion du Piémont était également prévue et avouée, dans les +négociations d'Amiens, puisque le négociateur anglais avait essayé +quelques efforts, pour obtenir une indemnité en faveur du roi de +Piémont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cessé d'être occupées +par nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans +plus d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence +sur ces États était une conséquence de la guerre; que, pourvu que leur +indépendance fût définitivement reconnue, on n'élèverait aucune +plainte. L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France +laisserait accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est-à-dire à ses +portes, une contre-révolution sans s'en mêler. Quant aux +sécularisations, c'était un acte obligé par <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> les traités, acte +plein de justice, de modération, exécuté de moitié avec la Russie, +consenti par tous les États d'Allemagne, y compris l'Autriche, +renforcé enfin de l'adhésion du roi d'Angleterre lui-même, qui avait, +en qualité de roi de Hanovre, adhéré à la répartition des indemnités, +extrêmement avantageuse pour lui. Qu'y avait-il donc sur le continent +à reprocher à la France? Sa grandeur seule, grandeur consacrée par les +traités, admise par l'Angleterre au congrès d'Amiens, devenue, il est +vrai, plus sensible dans le calme de la paix, et au milieu de +négociations, que son influence et son habileté décidaient d'une +manière irrésistible.</p> + +<p>Le reproche de prétendus projets sur l'Égypte était un faux prétexte, +car le Premier Consul n'en avait aucun à cette époque, et le colonel +Sébastiani avait été envoyé seulement comme observateur, dans le but +unique de s'assurer si les Anglais étaient prêts à évacuer Alexandrie. +L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute à +cet égard.</p> + +<p>Sur quoi donc pouvait se fonder l'étrange violation du traité +d'Amiens, relativement à Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que +se remettre en mémoire les événements écoulés depuis quinze mois.</p> + +<p>Les Anglais, passionnés comme tous les grands peuples, souhaitaient en +1801, après dix ans de lutte, un instant de répit, et le souhaitaient +avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu +plus vif par la misère des classes ouvrières en 1801, devint l'une de +ces impulsions qui, dans <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> les gouvernements libres, renversent +ou élèvent les ministères. M. Pitt se retira; le faible ministère +Addington lui succéda, et fit la paix à des conditions claires, +parfaitement connues de sa nation et du monde. Il concéda les +avantages acquis par la France depuis dix ans, car la paix était +impossible à d'autres conditions. Après quelques mois, cette paix ne +parut pas donner tout ce qu'on en attendait: est-il jamais arrivé que +la réalité ait égalé l'espérance? Les Anglais virent la France, grande +par la guerre, devenir grande par les négociations, grande par les +travaux de l'industrie et du commerce. La jalousie s'enflamma de +nouveau dans leur cœur. Ils demandèrent un traité de commerce, que +le Premier Consul refusa, convaincu que les manufactures françaises, +récemment créées, ne pouvaient vivre sans une forte protection. +Néanmoins, les manufacturiers anglais étaient satisfaits, parce que la +contrebande leur ouvrait encore d'assez grands débouchés. Mais le haut +commerce de Londres, effrayé de la concurrence dont le menaçaient les +pavillons français, espagnol, hollandais, génois, reparus sur les +mers, privé des bénéfices des emprunts, lié avec MM. Pitt, Windham, +Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile, plus hostile +que l'aristocratie anglaise elle-même. Il avait d'intimes relations +avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la France +exerçait sur cette contrée. Une contre-révolution s'étant faite en +Suisse, par la bonne foi même du Premier Consul, trop pressé +d'évacuer cette contrée, il fallut <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> y rentrer. Ce fut un +nouveau prétexte. Bientôt le déchaînement fut au comble; et le parti +de la guerre, composé du haut commerce, ayant à sa tête M. Pitt, +absent du Parlement, et les Grenville, présents à toutes les +discussions, poussa visiblement à une rupture. La presse britannique +se livra au plus affreux déchaînement. La presse des émigrés français +en profita pour dépasser de beaucoup toutes les violences des feuilles +anglaises.</p> + +<p>Malheureusement un ministère faible, voulant la paix, mais craignant +le parti de la guerre, effrayé du bruit qui s'élevait à l'occasion de +la Suisse, commit la faute de contremander l'évacuation de Malte. Dès +cet instant, la paix fut irrévocablement sacrifiée; car cette riche +proie de Malte une fois indiquée à l'ambition anglaise, il n'était +plus possible de la lui refuser. La promptitude et la modération de +l'intervention française en Suisse, ayant fait évanouir le grief qu'on +en tirait, le cabinet britannique aurait bien voulu évacuer Malte; +mais il ne l'osait plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage +de la justice et de l'orgueil blessé, d'exécuter le traité d'Amiens; +et, de sommations en sommations, on fut conduit à la déplorable +rupture que nous venons de raconter.</p> + +<p>Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette +circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, liguée avec les +ambitieux du parti tory, aidée des émigrés français, mal contenue par +un ministère débile, cette aristocratie commerciale et ses associés, +excitant, provoquant un caractère impétueux, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> plein du double +sentiment de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les +véritables auteurs de la guerre. Nous croyons être véridiques et +justes en les signalant sous ces traits à la postérité, qui, du reste, +pèsera nos torts à tous, dans des balances plus sûres que les nôtres, +plus sûres, nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main +froide et insensible.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE SEIZIÈME.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2> + +<h3>CAMP DE BOULOGNE.</h3> + +<p class="resume">Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse + à ce message. — Paroles de M. de Fontanes. — Violences de la marine + anglaise à l'égard du commerce français. — Représailles. — Les + communes et les départements, par un mouvement spontané, offrent + au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des vaisseaux de + ligne. — Enthousiasme général. — Ralliement de la marine française + dans les mers d'Europe. — État dans lequel la guerre place les + colonies. — Suite de l'expédition de Saint-Domingue. — Invasion de + la fièvre jaune. — Destruction de l'armée française. — Mort du + capitaine général Leclerc. — Insurrection des noirs. — Ruine + définitive de la colonie de Saint-Domingue. — Retour des + escadres. — Caractère de la guerre entre la France et + l'Angleterre. — Forces comparées des deux pays. — Le Premier Consul + se résout hardiment à tenter une descente. — Il la prépare avec + une activité extraordinaire. — Constructions dans les ports, et + dans le bassin intérieur des rivières. — Formation de six camps de + troupes, depuis le Texel jusqu'à Bayonne. — Moyens financiers. — Le + Premier Consul ne veut pas recourir à l'emprunt. — Vente de la + Louisiane. — Subsides des alliés. — Concours de la Hollande, de + l'Italie et de l'Espagne. — Incapacité de l'Espagne. — Le Premier + Consul la dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, + à condition d'un subside. — Occupation d'Otrante et du + Hanovre. — Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de + la nouvelle guerre. — L'Autriche, la Prusse, la Russie. — Leurs + anxiétés et leurs vues. — La Russie prétend limiter les moyens des + puissances belligérantes. — Elle offre sa médiation, que le + Premier Consul accepte avec un empressement + calculé. — L'Angleterre répond froidement aux offres de la + Russie. — Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un + voyage sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs + de sa grande expédition. — Madame Bonaparte l'accompagne. — Le + travail le plus actif mêlé à des pompes royales. — Amiens, + Abbeville, Boulogne. — Moyens imaginés par le Premier Consul, pour + transporter une armée de Calais à Douvres. — Trois espèces de + bâtiments. — Leurs qualités et leurs défauts. — Flottille de guerre + et flottille de transport. — Immense établissement maritime élevé + à Boulogne par enchantement. — Projet de concentrer deux mille + bâtiments à Boulogne, quand les constructions auront été achevées + dans les ports et les rivières. — Préférence <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> donnée à + Boulogne sur Dunkerque et Calais. — Le détroit, ses vents et ses + courants. — Creusement des ports de Boulogne, Étaples, Wimereux et + Ambleteuse. — Ouvrages destinés à protéger le + mouillage. — Distribution des troupes le long de la mer. — Leurs + travaux et leurs exercices militaires. — Le Premier Consul, après + avoir tout vu et tout réglé, quitte Boulogne, pour visiter + Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. — Projets sur Anvers. — Séjour + à Bruxelles. — Concours dans cette ville des ministres, des + ambassadeurs, des évêques. — Le cardinal Caprara en + Belgique. — Voyage à Bruxelles de M. Lombard, secrétaire du roi de + Prusse. — Le Premier Consul cherche à rassurer le roi + Frédéric-Guillaume par de franches communications. — Retour à + Paris. — Le Premier Consul veut en finir de la médiation de la + Russie, et annonce une guerre à outrance contre l'Angleterre. — Il + veut enfin obliger l'Espagne à s'expliquer, et à exécuter le + traité de Saint-Ildephonse, en lui laissant le choix des + moyens. — Conduite étrange du prince de la Paix. — Le Premier + Consul fait une démarche auprès du roi d'Espagne, pour lui + dénoncer ce favori et ses turpitudes. — Triste abaissement de la + cour d'Espagne. — Elle se soumet, et promet un + subside. — Continuation des préparatifs de Boulogne. — Le Premier + Consul se dispose à exécuter son entreprise dans l'hiver de + 1803. — Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne, au + Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. — Réunion + dans la Manche de toutes les divisions de la + flottille. — Brillants combats des chaloupes canonnières contre + des bricks et des frégates. — Confiance acquise dans + l'expédition. — Intime union des matelots et des + soldats. — Espérance d'une exécution prochaine. — Événements + imprévus qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul + sur les affaires intérieures.</p> + +<span class="sidedate">Juin 1803.</span> + +<span class="sidenote">Le renouvellement de la guerre imputé en France à +l'Angleterre seule.</span> + +<p>Le goût de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier +Consul, l'aurait rendu suspect à l'opinion publique en France, et fait +accuser peut-être de trop de précipitation à rompre, si l'Angleterre, +par la violation manifeste du traité d'Amiens, ne s'était chargée de +le justifier complétement. Mais il était évident, pour tous les +esprits, qu'elle n'avait pas résisté à la tentation de s'approprier +Malte, et de se procurer ainsi une compensation peu légitime de notre +grandeur. On acceptait donc la rupture comme une nécessité d'honneur +<span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> et d'intérêt, bien qu'on ne se fît aucune illusion sur ses +conséquences. On savait que la guerre avec l'Angleterre pouvait +toujours devenir la guerre avec l'Europe; que sa durée était aussi +incalculable que son étendue, car il n'était pas facile d'aller la +terminer à Londres, comme on allait terminer aux portes de Vienne une +querelle avec l'Autriche. Elle devait porter de plus un dommage mortel +au commerce, car les mers ne pouvaient manquer d'être bientôt fermées. +Cependant deux considérations en diminuaient beaucoup le chagrin pour +la France. Sous un chef tel que Napoléon, la guerre n'était plus le +signal de nouveaux désordres intérieurs, et on se flattait, en outre, +d'assister peut-être à quelque merveille de son génie, qui terminerait +d'un seul coup la longue rivalité des deux nations.</p> + +<span class="sidenote">Franches communications diplomatiques faites aux grands +corps de l'État.</span> + +<span class="sidenote">Réponse des corps de l'État.</span> + +<p>Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands +ménagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu +le faire dans le gouvernement représentatif le plus anciennement +établi. Il convoqua le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, et +leur communiqua les pièces de la négociation qui méritaient d'être +connues. Il pouvait, en effet, se dispenser de toute dissimulation, +car, sauf quelques mouvements de vivacité, il n'avait au fond rien à +se reprocher. Ces trois corps de l'État répondirent à la démarche du +Premier Consul, par l'envoi de députations, chargées d'apporter au +gouvernement l'approbation la plus complète. Un homme qui excellait +dans <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> cette éloquence étudiée et solennelle, qui sied bien à +la tête des grandes assemblées, M. de Fontanes, récemment introduit +dans le Corps Législatif par l'influence de la famille Bonaparte, vint +exprimer au Premier Consul les sentiments de ce corps, et le fit en +termes dignes d'être recueillis par l'histoire.</p> + +<span class="sidenote">Belles paroles de M. de Fontanes.</span> + +<p>«La France, dit-il, est prête encore à se couvrir de ces armes qui ont +vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous +rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant à l'humanité un si +court intervalle de repos, la replongerait dans les calamités dont +elle est à peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire +qu'elle défend les principes conservateurs de la société menacée dans +ses fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre +se rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et +la cause de l'humanité, en repoussant l'injuste attaque d'une nation +qui négocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la +guerre, et ne signe de traités que pour les rompre.... N'en doutons +pas, si le signal est une fois donné, la France se ralliera par un +mouvement unanime autour du héros qu'elle admire. Tous les partis +qu'il tient en silence autour de lui, ne disputeront plus que de zèle +et de courage. Tous sentent qu'ils ont besoin de son génie, et +reconnaissent que seul il peut porter le poids et la grandeur de nos +nouvelles destinées....</p> + +<p>«Citoyen Premier Consul, le peuple français ne peut avoir que de +grandes pensées et des sentiments <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> héroïques comme les vôtres. +Il a vaincu pour avoir la paix; il la désire comme vous, mais comme +vous il ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si +bien protégée par l'Océan, ne sait-elle pas que le monde voit +quelquefois paraître des hommes rares, dont le génie exécute ce qui, +avant eux, paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru, +devrait-elle le provoquer imprudemment, et le forcer à obtenir de sa +fortune tout ce qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est +capable de tout avec un grand homme, dont il ne peut jamais séparer sa +gloire, ses intérêts et son bonheur.»</p> + +<span class="sidenote">Les Anglais courent sur le commerce français avant aucune +déclaration régulière de guerre.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul fait arrêter tous les Anglais voyageant +en France.</span> + +<p>À ce langage brillant et apprêté, on ne pouvait plus sans doute +reconnaître l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la +confiance immense que tout le monde éprouvait pour le héros qui avait +en main les destinées de la France, et duquel on attendait +l'humiliation ardemment désirée de l'Angleterre. Une circonstance, +d'ailleurs facile à prévoir, accrut singulièrement l'indignation +publique. Presque au moment du départ des deux ambassadeurs, et avant +toute manifestation régulière, on apprit que les vaisseaux de la +marine royale anglaise couraient sur le commerce français. Deux +frégates avaient enlevé, dans la baie d'Audierne, des vaisseaux +marchands qui cherchaient un refuge à Brest. Bientôt à ces premiers +actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres, dont la nouvelle arriva +de tous les ports. C'était une violence peu conforme au droit des +gens. Il y avait une stipulation formelle <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> à ce sujet dans le +dernier traité signé entre l'Amérique et la France (30 septembre +1800,—art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans le +traité d'Amiens. Ce traité ne stipulait, en cas de rupture, aucun +délai pour commencer les hostilités contre le commerce. Mais ce délai +résultait des principes moraux du droit des gens, placés bien +au-dessus de toutes les stipulations écrites des nations. Le Premier +Consul, que cette situation nouvelle ramenait à toute l'ardeur de son +caractère, voulut user de représailles à l'instant même, et rédigea un +arrêté par lequel il déclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais +voyageant en France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait, +disait-il, faire retomber sur de simples marchands, innocents de la +politique de leur gouvernement, les conséquences de cette politique, +il était autorisé à rendre la pareille, et à s'assurer des moyens +d'échange, en constituant prisonniers les sujets britanniques, +actuellement arrêtés sur le sol français. Cette mesure, quoique +motivée par la conduite de la Grande-Bretagne, présentait cependant un +caractère de rigueur qui pouvait inquiéter l'opinion publique, et +faire craindre le retour des violences de la dernière guerre. M. +Cambacérès insista fortement auprès du Premier Consul, et obtint la +modification des dispositions projetées. Grâce à ses efforts ces +dispositions ne s'appliquèrent qu'aux sujets britanniques qui +servaient dans les milices, ou qui avaient une commission quelconque +de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas enfermés, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> +mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places de +guerre.</p> + +<span class="sidenote">Élan général en France, et empressement à faire des dons +volontaires pour la construction des bateaux plats.</span> + +<p>Une vive commotion fut bientôt imprimée à toute la France. Depuis le +dernier siècle, c'est-à-dire depuis que la marine anglaise avait paru +prendre l'avantage sur la nôtre, l'idée de terminer par une invasion +la rivalité maritime des deux peuples, était entrée dans tous les +esprits. Louis XVI et le Directoire avaient fait des préparatifs de +descente. Le Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs +années, un certain nombre de bateaux plats sur les côtes de la Manche, +et on doit se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des +préliminaires de paix, l'amiral Latouche-Tréville avait repoussé les +efforts réitérés de Nelson, pour enlever à l'abordage la flottille de +Boulogne. C'était une sorte de tradition devenue populaire, qu'avec +des bateaux plats on pouvait transporter une armée de Calais à +Douvres. Par un mouvement tout à fait électrique, les départements et +les grandes villes, chacun suivant ses moyens, offrirent au +gouvernement des bateaux plats, des corvettes, des frégates, même des +vaisseaux de ligne. Le département du Loiret fut saisi le premier de +cette patriotique pensée. Il s'imposa une somme de 300 mille francs +pour construire et armer une frégate de 30 canons. À ce signal, les +communes, les départements, et même les corporations répondirent par +un élan universel. Les maires de Paris ouvrirent des souscriptions, +couvertes bientôt d'une multitude de signatures. Parmi les modèles de +bateaux proposés <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> par la marine, il y en avait de dimensions +différentes, coûtant depuis 8 mille jusqu'à 30 mille francs. Chaque +localité pouvait, par conséquent, proportionner son zèle à ses moyens. +De petites villes, telles que Coutances, Bernay, Louviers, Valogne, +Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux plats, de la +première ou de la seconde dimension. Les villes plus considérables +votaient des frégates, et même des vaisseaux de haut bord. Paris vota +un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent, Bordeaux +de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des grandes +villes étaient indépendants de ceux que faisaient les départements; +ainsi quoique Bordeaux eût offert un vaisseau de quatre-vingts, le +département de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille francs +employables en constructions navales. Quoique Lyon eût donné un +vaisseau de cent canons, le département du Rhône y ajoutait un don +patriotique montant au huitième de ses contributions. Le département +du Nord joignait un million au fonds voté par la ville de Lille. Les +départements s'imposaient, en général, depuis 2 à 300 mille francs, +jusqu'à 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur +concours en marchandises du pays propres à la marine. Le département +de la Côte d'Or faisait hommage à l'État de 100 pièces de canon de +gros calibre, qui devaient être fondues au Creuzot. Le département de +Lot-et-Garonne délibérait une addition de 5 centimes à ses +contributions directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an +XII, pour être employés en toiles à voile <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> achetées dans le +pays. La République italienne, imitant cet élan, offrait au Premier +Consul quatre millions de livres milanaises, pour construire deux +frégates, appelées l'une <i>le Président</i>, l'autre <i>la République +italienne</i>, plus douze chaloupes canonnières, portant le nom des douze +départements italiens. Les grands corps de l'État ne voulurent pas +rester en arrière, et le Sénat donna sur sa dotation un vaisseau de +cent vingt canons. De simples maisons de commerce, comme la maison +Barillon, des employés des finances, tels que les receveurs-généraux, +par exemple, offrirent des bateaux plats. Une semblable ressource +n'était pas à dédaigner, car on ne pouvait guère l'évaluer à moins de +40 millions. Comparée à un budget de 500 millions, elle avait une +véritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui était de 60 +millions, à divers subsides obtenus des alliés, à l'augmentation +naturelle du produit des impôts, elle allait dispenser le gouvernement +de s'adresser à la ressource coûteuse, et presque impossible à cette +époque, de l'emprunt en rentes.</p> + +<span class="sidenote">On construit sur les bords de toutes les rivières.</span> + +<p>Nous ferons bientôt connaître avec détail la création de cette +flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches à feu, 10 +mille chevaux, et qui faillit un instant opérer la conquête de +l'Angleterre. Pour le présent, il suffira de dire que la condition +imposée par la marine à ces bateaux plats de toute dimension, était de +ne pas tirer plus de 6 à 7 pieds d'eau. Désarmés, ils n'en tiraient +pas plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos +rivières, et les descendre jusqu'à leur embouchure, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> pour +être ensuite réunis dans les ports de la Manche, en longeant les +côtes. C'était un grand avantage, car nos ports n'auraient pu suffire, +faute de chantiers, de bois, et d'ouvriers, à la construction de 1,500 +ou 2 mille bâtiments, qu'il fallait achever en quelques mois. En +construisant dans l'intérieur, la difficulté était levée. Les bords de +la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de l'Oise, de +l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se couvrirent de chantiers improvisés. +Les ouvriers du pays, dirigés par des contre-maîtres de la marine, +suffirent parfaitement à ces singulières créations, qui d'abord +étonnèrent la population, quelquefois lui fournirent des sujets de +raillerie, mais qui bientôt néanmoins devinrent pour l'Angleterre une +cause d'alarmes sérieuses. À Paris, depuis la Râpée jusqu'aux +Invalides, il y avait quatre-vingt-dix chaloupes canonnières sur +chantier, à la construction desquelles étaient employés plus de mille +travailleurs.</p> + +<span class="sidenote">Dispersion des flottes françaises aux Antilles.</span> + +<p>Le premier soin à prendre à l'occasion de la nouvelle guerre avec +l'Angleterre, c'était de rallier notre marine, répandue dans les +Antilles, et occupée à faire rentrer nos colonies sous l'autorité de +la métropole. C'est à quoi le Premier Consul avait pensé tout d'abord. +Il s'était pressé de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de +laisser à la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, tout ce +qu'elles pourraient en hommes, munitions et matériel. Les frégates et +les bâtiments légers devaient rester seuls en Amérique. Mais il ne +fallait pas s'abuser. La guerre <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> avec l'Angleterre, si elle ne +pouvait pas nous enlever les petites Antilles, telles que la +Guadeloupe et la Martinique, devait nous faire perdre la plus +précieuse de toutes, celle à la conservation de laquelle on avait +sacrifié une armée, nous voulons parler de Saint-Domingue.</p> + +<span class="sidenote">Suite de l'expédition de Saint-Domingue.</span> + +<p>On a vu le capitaine général Leclerc, après des opérations bien +conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu maître de la +colonie, pouvant même se flatter de l'avoir rendue à la France, et +Toussaint retiré dans son habitation d'Ennery, regardant le mois +d'août comme le terme du règne des Européens sur la terre d'Haïti. Ce +terrible noir prédisait juste, en prévoyant le triomphe du climat +d'Amérique sur les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de +ce triomphe, car il était destiné à succomber lui-même sous la rigueur +de notre ciel. Tristes représailles de la guerre des races, acharnées +à se disputer les régions de l'équateur!</p> + +<span class="sidenote">Subite invasion de la fièvre jaune.</span> + +<p>À peine l'armée commençait-elle à s'établir qu'un fléau fréquent dans +ces régions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper +les nobles soldats de l'armée du Rhin et de l'Égypte, transportés aux +Antilles. Soit que le climat, par un arrêt inconnu de la Providence, +fût cette année plus destructeur que de coutume, soit que son action +fût plus grande sur des soldats fatigués, accumulés en nombre +considérable, formant un foyer d'infection plus puissant, la mort +sévit avec une rapidité et une violence effrayantes. Vingt généraux +furent enlevés presque en même temps; les officiers et les soldats +succombèrent par <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> milliers. Aux vingt-deux mille hommes +arrivés en plusieurs expéditions, dont cinq mille avaient été mis hors +de combat, cinq mille atteints de diverses maladies, le Premier Consul +avait ajouté, vers la fin de 1802, une dizaine de mille hommes encore. +Les nouveaux arrivés surtout furent frappés au moment même du +débarquement. Quinze mille hommes au moins périrent en deux mois. +L'armée resta réduite à neuf ou dix mille soldats, acclimatés, il est +vrai, mais la plupart convalescents, et peu propres à reprendre +immédiatement les armes.</p> + +<span class="sidenote">Joie et menées de Toussaint Louverture à l'apparition du +fléau.</span> + +<span class="sidenote">Arrestation de Toussaint Louverture ordonnée par le général +Leclerc.</span> + +<p>Dès les premiers ravages de la fièvre jaune, Toussaint Louverture, +enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit +renaître toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se +mit secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se +tenir prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de +la maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine +général, sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups +du fléau. Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en +parvînt quelques avis au capitaine général, et notamment aux généraux +noirs. Ceux-ci se hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils +jalousaient Toussaint, tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait +pas peu contribué à leur prompte soumission. Ces <i>noirs dorés</i>, comme +les appelait le Premier Consul, étaient contents du repos, de +l'opulence dont ils jouissaient. Ils n'avaient pas envie de +recommencer la guerre, et ils craignaient de voir Toussaint, redevenu +tout-puissant, leur faire <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> expier leur désertion. Ils firent +donc une démarche auprès du général Leclerc, pour l'engager à se +saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par celui-ci, se +révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant autrefois sa +garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au service de +la métropole, quittaient les rangs pour retourner, disaient-ils, à la +culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes, autour d'Ennery. +Le capitaine général, pressé entre un double danger, d'un côté la +fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la révolte qui +s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du Premier +Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance, de se +débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint. +D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient +suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir +ce chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda +conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des +cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la +santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une +entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.—Vous le voyez bien, +s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.—Il +se transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe +de noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit +prisonnier à bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant +résigné, il ne proféra que cette grande parole: En me renversant on +n'a renversé que le tronc de l'arbre <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> de la liberté des noirs; +mais les racines restent; elles repousseront, parce qu'elles sont +profondes et nombreuses.—On l'envoya en Europe, où il fut gardé dans +le fort de Joux.</p> + +<span class="sidenote">L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en +apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.</span> + +<span class="sidenote">Dispositions des généraux noirs.</span> + +<p>Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les +noirs; il était rentré dans leurs cœurs avec la défiance des +projets des blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de +ce qu'on avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être +rétabli, s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une +impression extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune +du Corps Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage +aux Antilles, paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et +à la Guadeloupe, mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre +à Saint-Domingue, avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction +qu'on songeait à les remettre en servitude. Depuis les simples +cultivateurs, jusqu'aux généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage +les faisait frémir d'indignation. Quelques officiers noirs, plus +humains, plus dignes de leur nouvelle fortune, tels que Laplume, +Clervaux, Christophe même, qui, n'aspirant pas comme Toussaint à être +dictateurs de l'île, s'accommodaient parfaitement de la domination de +la métropole, pourvu qu'elle respectât la liberté de leur race, +s'exprimèrent avec une chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs +sentiments.—Nous voulons, disaient-ils, rester Français et soumis, +servir la mère-patrie fidèlement, car nous ne désirons pas +recommencer <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> une vie de brigandage; mais si la métropole veut +refaire des esclaves de nos frères ou de nos enfants, il faut qu'elle +se décide à nous égorger jusqu'au dernier.—Le général Leclerc, dont +la loyauté les touchait, les rassurait bien pour quelques jours, quand +il répondait sur l'honneur que les intentions prêtées aux blancs +étaient une imposture; mais au fond la défiance était incurable. Quoi +que fît le général en chef, il lui était impossible de la calmer. Si +Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la métropole, +raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines, véritable +monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte, ne +songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les +blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à +triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint +Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.</p> + +<span class="sidenote">Désarmement des noirs.</span> + +<span class="sidenote">Exécution de Charles Belair.</span> + +<p>Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus +qu'une faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr +les restes, menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut +devoir ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait +raisonnable et nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume +et Clervaux, l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions +perfides, comme Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda +sur-le-champ, et il fallut une véritable violence pour y réussir. +Beaucoup de nègres s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent +torturer, plutôt que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur +liberté <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> même, c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs, +en particulier, se montraient impitoyables dans ce genre de +recherches. Ils faisaient fusiller les hommes de leur couleur, et +agissaient ainsi, les uns pour prévenir la guerre, les autres au +contraire pour l'exciter. On retira néanmoins par ces moyens environ +trente mille fusils, la plupart de fabrique anglaise, et achetés par +la prévoyance de Toussaint. Ces rigueurs excitèrent des insurrections +dans le nord, dans l'ouest, aux environs du Port-au-Prince. Le neveu +de Toussaint, Charles Belair, noir qui avait une certaine supériorité +sur ses pareils, par ses mœurs, son esprit, ses lumières, et que +par ces motifs son oncle voulait faire son successeur, Charles Belair, +irrité de quelques exécutions commises dans le département de l'ouest, +se jeta dans les mornes, en levant le drapeau de la révolte. +Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement à être chargé +de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de montrer ce +zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui lui +avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une +guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya +l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces +deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des +noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en +profitait pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré. +Tristes atrocités qui prouvent que les passions du cœur humain sont +partout les mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage +ne <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> font pas l'homme sensiblement différent! Tout conduisait +donc à la révolte des noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée +d'eux, et les rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur +égard, et les féroces passions qui les divisaient, passions qu'on +était obligé de souffrir, et souvent même d'employer.</p> + +<span class="sidenote">Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des +mulâtres.</span> + +<p>À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la +confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la +difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre, +commençaient à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été +tiré du Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y +remplacer Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le +général Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide, +mais avant contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les +préjugés des créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres, +comme faisaient les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait +dissolus, violents, cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs +parce que ceux-ci étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus +durs à la guerre. Le général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince +et dans le sud, où abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux +approches de l'insurrection, autant de défiance qu'aux noirs, et en +incarcéra un grand nombre. Ce qu'il fit de plus irritant pour eux, ce +fut de renvoyer le général Rigaud, ancien chef des mulâtres, +long-temps le rival et l'ennemi de Toussaint, vaincu et expulsé par +lui, profitant naturellement de la victoire des blancs, pour revenir +à <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Saint-Domingue, et devant y espérer un bon accueil. Mais la +faute que les blancs avaient commise au commencement de la révolution +de Saint-Domingue, en ne s'alliant point avec les gens de couleur, ils +la commirent encore à la fin. Le général Rochambeau repoussa Rigaud, +et lui ordonna de se rembarquer pour les États-Unis. Les mulâtres, +offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir aux noirs; ce qui était +très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils dominaient.</p> + +<span class="sidenote">Insurrection générale des noirs.</span> + +<span class="sidenote">Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.</span> + +<p>Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était +d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe, +s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais +entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté +menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, +se joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se +mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et +florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle +que le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la +préférant au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.</p> + +<span class="sidenote">Chagrins de Leclerc, et sa mort.</span> + +<p>L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état +de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques +positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et +Saint-Marc, dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du +malheureux Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il +venait d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste. +Il <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> avait vu mourir le sage et habile M. Benezech, +quelques-uns des généraux les plus distingués des armées du Rhin et +d'Italie; il venait d'apprendre la mort de Richepanse; il assistait +chaque jour à la fin de ses plus vaillants soldats, sans pouvoir les +secourir, et sentait approcher l'instant où il ne pourrait plus +défendre contre les noirs la petite partie du littoral qui lui restait +encore. Tourmenté par ces désolantes réflexions, il était plus exposé +qu'un autre aux atteintes du mal qui détruisait l'armée. En effet, il +fut saisi à son tour, et après une courte maladie, qui, prenant le +caractère d'une fièvre continue, finit par lui enlever toutes ses +forces, il expira, ne cessant de tenir un noble langage, et ne +paraissant occupé que de sa femme et de ses compagnons d'armes, qu'il +laissait dans une affreuse situation. Il mourut en novembre 1802.</p> + +<span class="sidenote">Le général Rochambeau remplace dans le commandement le +général Leclerc.</span> + +<span class="sidenote">Le général Rochambeau revient au Cap.</span> + +<span class="sidenote">Attaque et défense du Cap.</span> + +<p>Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce +n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à +ce nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid +d'un chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau +prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps. +C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant +l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur +tous les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts +énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de +l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et +les chefs noirs du nord, essayaient <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'attaquer et d'enlever +cette capitale de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre +quelques centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée +de propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà +Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général +Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de +la garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant +qu'une armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en +retraite. Mais, pendant cette héroïque défense, il se passait une +scène affreuse dans la rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux +douze cents noirs environ, ne sachant comment les garder à terre, et +ne voulant pas donner ce renfort à l'ennemi. Les équipages, décimés +par la maladie, étaient plus faibles que leurs prisonniers. Au bruit +de l'attaque du Cap, craignant d'être égorgés par eux, ils en +jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en jetèrent une partie +dans les flots. Au même instant, dans le sud de l'île, on faisait +subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet, et on le noyait +par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les mulâtres, encore +incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les blancs, et +achevèrent de ravager la belle province du sud.</p> + +<span class="sidenote">État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement +de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.</span> + +<p>Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien +d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre +la France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au +Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et +les mulâtres coalisés. La nouvelle <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de la guerre européenne +vint ajouter à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les +noirs devenus plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils +fussent obligés de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en +Angleterre, après les avoir dépouillés des débris de leur fortune.</p> + +<span class="sidenote">Pertes causées à la France par l'expédition de +Saint-Domingue.</span> + +<p>De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en +restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri, +parmi lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le +moment, Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et +souhaité tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort +de Joux, tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un +soleil dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de +génie, pour la perte de tant de blancs héroïques!</p> + +<p>Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système +commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché. +Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il +faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles +ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les +idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et +dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à +grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand +ils demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois +la richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers +d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> paix, offraient de servir partout où l'on aurait besoin de +leurs bras, était-il possible de refuser aux regrets des uns, à +l'activité des autres, l'occasion de restaurer le commerce de la +France? Que n'a pas fait l'Angleterre pour conserver le nord de +l'Amérique? l'Espagne, pour en conserver le sud? Que ne ferait pas la +Hollande pour conserver Java? Les peuples ne laissent jamais échapper +aucune grande possession, sans essayer de la retenir, n'eussent-ils +aucune chance de succès. Nous verrons si la guerre d'Amérique aura +servi de leçon aux Anglais, et s'ils n'essaieront pas de défendre le +Canada, le jour où cette colonie du nord cédera au penchant bien +naturel qui l'attire vers les États-Unis.</p> + +<p>Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les +frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans +nos ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de +relâcher à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il +fallait réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à +corps avec la Grande-Bretagne.</p> + +<span class="sidenote">Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.</span> + +<span class="sidenote">La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une +descente ou au blocus continental.</span> + +<p>C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile +et le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre. +Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de +ses coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à +l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire +presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les +hostilités commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans +<span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> les deux hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises +ou espagnoles, peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies +françaises. Elle allait interdire la navigation à tous les peuples, et +se l'arroger exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien +de plus. Une apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui +aurait procuré qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La +France, de son côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire +à l'Angleterre les abords du littoral européen, depuis Copenhague +jusqu'à Venise; la réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, +pour faire descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales +dont elle devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans +cette lutte de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur +l'un des deux éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se +joindre, il était à craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer +sans se frapper, et que le monde, foulé par elles, ne finît par se +révolter contre l'une ou contre l'autre, afin de se soustraire aux +suites de cette affreuse querelle. Dans une pareille situation, le +succès devait appartenir à celle qui saurait sortir de l'élément où +elle régnait, pour atteindre sa rivale, et si cet effort devenait +impossible, à celle qui saurait rendre sa cause assez populaire dans +l'univers, pour le mettre de son parti. S'attacher les nations était +difficile à toutes deux; car l'Angleterre, pour s'arroger le monopole +du commerce, était réduite à tourmenter les neutres, et la France, +pour fermer le continent au commerce de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> était +réduite à violenter toutes les puissances de l'Europe. Il fallait +donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre l'un de ces +problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou dominer le +continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la politique, à +refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un mot, la +descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de cette +histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut successivement +amené de la première de ces entreprises à la seconde; par quel +enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque jusqu'à +l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il s'en +éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en +arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses, +qu'une nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste +éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.</p> + +<p>Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette +guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792 +à 1801, la lutte du principe démocratique contre le principe +aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir, +sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec +bien plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le +continent entier, par haine de la révolution française, par jalousie +de notre puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les +neutres ne détestaient l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Napoléon forme le projet de tenter une descente en +Angleterre.</span> + +<p>Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> bientôt +la portée de cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il +forma le projet de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de +terminer dans Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir +pendant trois années consécutives, appliquant toutes ses facultés à +cette prodigieuse entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux +même, tant il était plein d'espérance, en présence d'une tentative qui +devait le conduire, ou à être le maître absolu du monde, ou à +s'engloutir, lui, son armée, sa gloire, au fond de l'Océan.</p> + +<span class="sidenote">Quelles étaient les forces navales de la France et de +l'Angleterre en 1803.</span> + +<span class="sidenote">La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50 +vaisseaux de ligne.</span> + +<span class="sidenote">L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de +ligne, et porter ses armements à 120.</span> + +<p>On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits +à de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de +nombreuses flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient +suffi. Mais nous répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième +siècles, l'Angleterre n'avait pas encore, en s'emparant du commerce +universel, acquis la plus grande population maritime du globe, et que +les moyens des deux marines étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier +Consul était décidé à faire d'immenses efforts pour relever la marine +française; mais il doutait beaucoup du succès, bien qu'il possédât une +vaste étendue de rivages, bien qu'il eût à sa disposition les ports et +les chantiers de la Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et +de l'Italie. Nous ne citons pas ceux de l'Espagne, alors trop +indignement gouvernée pour être une alliée utile. Il n'avait guère, en +comptant toutes ses forces navales actuellement réunies en Europe, +plus de 50 vaisseaux de ligne à mettre en mer dans le <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> +courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou 5 en Hollande, 20 ou +22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en relâche à la Corogne, +un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ. Avec les bois dont +son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en descendant les +fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de l'Italie, il +pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire porter par +cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il fallait plus +de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à peine 60 +mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout prêts à +prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total à +120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel +armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et +davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait +la presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre, +des amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se +comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se +comportaient sur terre.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine +française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus +prompt.</span> + +<p>La disproportion des deux flottes, résultant du temps et des +circonstances, était donc fort grande; néanmoins elle ne désespérait +pas le Premier Consul. Il voulait construire partout, au Texel, dans +l'Escaut, au Havre, à Cherbourg, à Brest, à Toulon, à Gênes. Il +songeait à comprendre un certain nombre de soldats de terre dans la +composition de ses équipages, et à racheter par ce moyen l'infériorité +de notre population maritime. Il avait été le premier à s'apercevoir +<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> qu'un vaisseau, monté par 600 bons matelots et 2 ou 300 +hommes de terre bien choisis, tenu sous voile pendant deux ou trois +années, exercé aux manœuvres et au tir, était capable de se mesurer +avec tout vaisseau quelconque. Mais, en employant ces moyens et +d'autres encore, il lui aurait fallu dix années, disait-il, pour créer +une marine. Or, il ne pouvait pas attendre dix ans, les bras croisés, +que sa marine, courant les mers par petits détachements, se fût rendue +digne d'entrer en lutte avec la marine anglaise. Employer dix ans à +former une flotte, sans rien exécuter de considérable dans +l'intervalle, eût été un long aveu d'impuissance, désolant pour tout +gouvernement, plus désolant pour lui, qui avait fait sa fortune, et +qui devait la continuer, en éblouissant le monde. Il devait donc, tout +en s'appliquant à réorganiser notre armée navale, tenter +audacieusement le passage du détroit, et se servir en même temps de la +crainte qu'inspirait son épée, pour obliger l'Europe à fermer à +l'Angleterre les accès du continent. Si, à son génie d'exécution pour +les grandes entreprises, il joignait une politique habile, il pouvait, +par ces moyens réunis, ou détruire d'un seul coup, à Londres même, la +puissance britannique, ou la ruiner à la longue en ruinant son +commerce.</p> + +<span class="sidenote">Beaucoup d'amiraux ne partagent pas l'avis du Premier +Consul sur la possibilité de franchir le détroit.</span> + +<span class="sidenote">Ordres pour réarmer sur-le-champ les 50 vaisseaux dont la +France peut disposer.</span> + +<span class="sidenote">Emploi des 50 vaisseaux de la marine française, dans les +plans du Premier Consul.</span> + +<p>Beaucoup de ses amiraux, notamment le ministre Decrès, lui +conseillaient une lente recomposition de notre marine, consistant à +former de petites divisions navales, et à les faire courir sur les +mers, jusqu'à ce qu'elles fussent assez habiles pour manœuvrer en +grandes escadres; et, en attendant, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> ils l'exhortaient à s'en +tenir là, regardant comme douteux tous les plans imaginés pour +franchir la Manche. Le Premier Consul ne voulut point s'enchaîner à de +telles vues; il se proposa bien de restaurer la marine française, mais +en essayant néanmoins une tentative plus directe pour frapper +l'Angleterre. En conséquence il ordonna de nombreuses constructions à +Flessingue, dont il disposait par suite de son pouvoir sur la +Hollande; à Anvers, qui était devenu port français; à Cherbourg, à +Brest, à Lorient, à Toulon, enfin à Gênes, que la France occupait au +même titre que la Hollande. Il fit réparer et armer 22 vaisseaux à +Brest; il en fit achever 2 à Lorient; réparer, mettre à flot et armer +5 à La Rochelle. Il réclama de l'Espagne les moyens de radouber et de +ravitailler l'escadre en relâche à la Corogne, et envoya de Bayonne +tout ce qu'il était possible de lui faire parvenir par la voie de +terre, en hommes, en matériel et en argent. Il prit les mêmes +précautions pour le vaisseau en relâche à Cadix. Il ordonna l'armement +de la flotte de Toulon, qu'il voulait composer de 12 vaisseaux. Ces +divers armements, joints à 3 ou 4 vaisseaux hollandais, devaient, +comme nous l'avons dit, porter à 50 environ les forces de la France, +sans compter ce qu'on pouvait obtenir plus tard des marines +hollandaise et espagnole, sans compter ce qu'on pouvait construire +dans les ports de France, et armer avec un mélange de matelots et de +soldats de terre. Cependant le Premier Consul ne se flattait pas, avec +de telles forces, de reconquérir en bataille rangée la supériorité ou +même l'égalité maritime <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> à l'égard de l'Angleterre; il voulait +s'en servir pour tenir la mer, pour aller aux colonies et en revenir, +pour s'ouvrir pendant quelques instants le détroit de Calais, par des +mouvements d'escadres dont on jugera bientôt la profonde combinaison.</p> + +<span class="sidenote">Formation de six camps sur les côtes de l'Océan.</span> + +<p>C'est vers ce détroit que se concentrèrent tous les efforts de son +génie. Quels que fussent les moyens de transports imaginés, il fallait +d'abord une armée, et il forma le projet d'en composer une, qui ne +laissât rien à désirer sous le rapport du nombre et de l'organisation; +de la distribuer en plusieurs camps, depuis le Texel jusqu'aux +Pyrénées, et de la disposer de telle manière qu'elle pût se concentrer +avec rapidité, sur quelques points du littoral habilement choisis. +Indépendamment d'un corps de 25 mille hommes, réunis entre Breda et +Nimègue, pour marcher sur le Hanovre, il ordonna la formation de six +camps, un premier aux environs d'Utrecht, un second à Gand, un +troisième à Saint-Omer, un quatrième à Compiègne, un cinquième à +Brest, un sixième à Bayonne, ce dernier destiné à imposer à l'Espagne, +pour des motifs que nous ferons connaître plus tard. Il commença +d'abord par former des parcs d'artillerie sur ces six points de +rassemblement, précaution qu'il prenait ordinairement avant toute +autre, disant que c'était toujours ce qu'il y avait de plus difficile +à organiser. Il dirigea ensuite sur chacun de ces camps un nombre +suffisant de demi-brigades d'infanterie, pour les porter à 25 mille +hommes au moins. La cavalerie fut acheminée plus lentement, et en +proportion moindre que de coutume, parce que, dans <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> +l'hypothèse d'un embarquement, on ne pouvait transporter que très-peu +de chevaux. Il fallait que la qualité et la quantité de l'infanterie, +l'excellence de l'artillerie, et le nombre des bouches à feu, pussent +compenser, dans une telle armée, l'infériorité numérique de la +cavalerie. Sous ce double rapport, l'infanterie et l'artillerie +françaises réunissaient toutes les conditions désirables. Le Premier +Consul eut soin de rassembler sur les côtes, et de former en quatre +grandes divisions, toute l'arme des dragons. Les soldats de cette +arme, sachant servir à cheval et à pied, devaient être embarqués +seulement avec leurs selles, et être utiles comme fantassins, en +attendant qu'ils pussent le devenir comme cavaliers, lorsqu'on les +aurait montés avec les chevaux enlevés à l'ennemi.</p> + +<span class="sidenote">Réunion de 400 bouches à feu à la suite de l'armée +d'expédition.</span> + +<p>Toutes les dispositions furent ordonnées pour armer et atteler 400 +bouches à feu de campagne, indépendamment d'un vaste parc de siége. +Les demi-brigades, qui étaient alors à trois bataillons, durent +fournir deux bataillons de guerre, chacun de 800 hommes, en prenant +dans le troisième bataillon de quoi compléter les deux premiers. Le +troisième bataillon fut laissé au dépôt, pour recevoir les conscrits, +les instruire et les discipliner. Néanmoins, une certaine quantité de +ces conscrits fut envoyée immédiatement aux bataillons de guerre, pour +qu'aux vieux soldats de la République fussent mêlés, dans une +proportion suffisante, de jeunes soldats, bien choisis, ayant la +vivacité, l'ardeur et la docilité de la jeunesse.</p> + +<span class="sidenote">Loi de recrutement et moyens employés pour porter l'armée à +480 mille hommes.</span> + +<span class="sidenote">Distribution de l'armée en Italie, en Hollande, en Hanovre, +sur les côtes de l'Océan, dans l'intérieur de la France, et aux +colonies.</span> + +<p>La conscription avait été définitivement introduite <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> dans +notre législation militaire, et régularisée sous le Directoire, sur la +proposition du général Jourdan. Cependant la loi qui l'établissait +présentait encore quelques lacunes, qui avaient été remplies par une +nouvelle loi du 26 avril 1803. Le contingent avait été fixé à 60 mille +hommes par an, levés à l'âge de 20 ans. Ce contingent était divisé en +deux parts, de 30 mille hommes chacune. La première devait toujours +être levée en temps de paix: la seconde formait la réserve, et pouvait +être appelée, en cas de guerre, à compléter les bataillons. On était à +la moitié de l'an <span class="smcap">XI</span> (juin 1803); on demanda le droit de lever le +contingent des années <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span>, sans toucher à la réserve de ces deux +années. C'étaient 60 mille conscrits à prendre tout de suite. En les +appelant ainsi à l'avance, on se donnait le temps de les instruire et +de les accoutumer au service militaire, dans les camps formés sur les +côtes. On pouvait enfin recourir, s'il devenait nécessaire, à la +réserve de ces deux années, ce qui présentait encore 60 mille hommes +disponibles, mais dont on comptait ne se servir qu'en cas de guerre +continentale. Trente mille hommes seulement demandés à chaque classe, +étaient un faible sacrifice, qui ne pouvait guère fatiguer une +population composée de cent neuf départements. De plus, il restait à +prendre une partie des contingents des années <span class="smcap">VIII</span>, <span class="smcap">IX</span> et <span class="smcap">X</span>, qui +n'avait point été appelée, grâce à la paix dont on avait joui sous le +Consulat. Un arriéré en hommes est aussi difficile à recouvrer qu'un +arriéré en impôts. Le Premier Consul fit, à ce sujet, une sorte +<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> de liquidation. Il demanda, sur ces contingents arriérés, une +certaine quantité d'hommes, choisis parmi les plus robustes, et les +plus disponibles; il en exempta un nombre plus grand sur le littoral +que dans l'intérieur, en imposant à ceux qui n'étaient pas appelés un +service de gardes-côtes. De la sorte, il pourvut encore l'armée d'une +cinquantaine de mille hommes, plus âgés, plus forts que les conscrits +des années <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span>. L'année fut ainsi portée à 480 mille hommes, +répandus dans les colonies, le Hanovre, la Hollande, la Suisse, +l'Italie et la France. Sur cet effectif, 100 mille environ, employés à +garder l'Italie, la Hollande, le Hanovre et les colonies, n'étaient +pas à la charge du trésor français. Des subsides en argent ou des +vivres fournis sur les lieux couvraient la dépense de leur entretien. +Trois cent quatre-vingt mille étaient entièrement payés par la France, +et tout à fait à sa disposition. En défalquant de ces 380 mille +hommes, 40 mille pour les non-valeurs ordinaires, c'est-à-dire, pour +les soldats malades, momentanément absents, en route, etc., 40 mille +pour gendarmes, vétérans, invalides, disciplinaires, on pouvait +compter sur 300 mille hommes disponibles, aguerris, et capables +d'entrer immédiatement en campagne. Si on en destinait 150 mille à +combattre l'Angleterre, il en restait 150 mille, dont 70 mille, +formant les dépôts, suffisaient à la garde de l'intérieur, et 80 mille +pouvaient accourir sur le Rhin, en cas d'inquiétudes du côté du +continent. Ce n'est pas sur le nombre qu'il faudrait juger une +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> telle armée. Ces 300 mille hommes, presque tous éprouvés, +rompus aux fatigues et à la guerre, conduits par des officiers +accomplis, en valaient six ou sept cent mille, un million peut-être, +de ceux qu'on possède ordinairement à la suite d'une longue paix; car +entre un soldat fait et celui qui ne l'est pas, la différence est +infinie. Sous ce rapport, le Premier Consul n'avait rien à désirer. Il +commandait la plus belle armée de l'univers.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul veut se transporter sur les côtes de +l'Océan, pour arrêter le plan de la descente, mais il attend que les +constructions navales soient plus avancées.</span> + +<p>Le grand problème à résoudre, c'était la réunion des moyens de +transport, pour faire passer cette armée de Calais à Douvres. Le +Premier Consul n'avait pas encore définitivement arrêté ses idées à +cet égard. Une seule chose était fixée définitivement, d'après une +longue suite d'observations, c'était la forme des constructions +navales. Des bâtiments à fond plat, pouvant s'échouer, aller à la +voile et à la rame, avaient paru à tous les ingénieurs de la marine le +moyen le plus adapté au trajet, outre l'avantage de pouvoir être +construits partout, même dans le bassin supérieur de nos rivières. +Mais il restait à les réunir, à les abriter dans des ports +convenablement placés, à les armer, à les équiper, à trouver enfin le +meilleur système de manœuvres, pour les mouvoir avec ordre devant +l'ennemi. Il fallait pour cela se livrer à une suite d'expériences +longues et difficiles. Le Premier Consul avait le projet de s'établir +de sa personne à Boulogne, sur les bords de la Manche, d'y vivre assez +souvent, assez longuement, pour étudier les lieux, les circonstances +de la mer et du temps, et organiser lui-même, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> dans toutes +ses parties, la vaste entreprise qu'il méditait.</p> + +<span class="sidenote">En attendant il s'occupe d'assurer ses moyens de finances +et ses relations avec les États du continent.</span> + +<p>En attendant que les constructions ordonnées dans toute la France, +fussent assez avancées pour que sa présence sur les côtes pût être +utile, il s'occupait à Paris de deux soins essentiels, les finances et +les relations avec les puissances du continent; car il fallait, d'une +part, suffire aux dépenses de l'entreprise, et, de l'autre, avoir la +certitude de n'être pas troublé pendant l'exécution, par les alliés +continentaux de l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Moyens financiers imaginés pour faire face à la nouvelle +guerre.</span> + +<span class="sidenote">Valeurs restant en biens nationaux.</span> + +<p>La difficulté financière n'était pas la moindre des difficultés que +présentait le renouvellement de la guerre. La Révolution française +avait dévoré, sous la forme d'assignats, une masse immense de biens +nationaux, et abouti à la banqueroute. Les biens nationaux étaient +presque épuisés, et le crédit était ruiné pour long-temps. Pour sauver +de l'aliénation les 400 millions de biens nationaux restant en 1800, +on les avait répartis entre divers services publics, tels que +l'Instruction publique, les Invalides, la Légion d'Honneur, le Sénat, +la Caisse d'amortissement. Changés ainsi en dotations, ils +soulageaient le budget de l'État, et présentaient une immense valeur +d'avenir, grâce à l'augmentation de la propriété foncière, +augmentation constante en tout temps, mais toujours plus grande le +lendemain d'une révolution. Ils devaient toutefois être diminués de +quelques portions à restituer aux émigrés, portions peu considérables, +parce que les biens non aliénés étaient en presque totalité des +<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> domaines de l'Église. Il faut ajouter à ce qui restait, les +biens situés dans le Piémont et dans les nouveaux départements du +Rhin, pour une valeur de 50 à 60 millions. Telles étaient les +ressources disponibles en domaines nationaux. Quant au crédit, le +Premier Consul était résolu à ne pas y recourir. On se souvient que +lorsqu'il acheva, en l'an <span class="smcap">IX</span>, la liquidation du passé, il profita de +l'élévation des fonds publics, pour acquitter en rentes une partie de +l'arriéré des années <span class="smcap">V</span>, <span class="smcap">VI</span>, <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>; mais ce fut la seule +opération de ce genre qu'il voulut se permettre, et il solda +intégralement en numéraire les exercices des années <span class="smcap">IX</span> et <span class="smcap">X</span>. En l'an +<span class="smcap">X</span>, dernier budget voté, il avait fait poser en principe, que la dette +publique ne dépasserait jamais 50 millions de rentes, et que, si une +telle chose arrivait, on créerait immédiatement une ressource pour +amortir l'excédant en quinze ans. Cette précaution avait été +nécessaire pour soutenir la confiance, car, malgré un bien-être +général, le crédit était tellement détruit, que les rentes 5 pour cent +ne s'élevaient guère au delà de 56, et n'avaient pas dépassé 60, dans +le moment où l'on croyait le plus à la paix.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul repousse l'idée de recourir au crédit.</span> + +<p>Depuis long-temps en Angleterre, et depuis peu de temps en France, les +fonds publics sont devenus l'objet d'un commerce régulier, auquel +participent les plus grandes maisons, toujours disposées à traiter +avec les gouvernements, pour leur fournir les sommes dont ils ont +besoin. Il n'en était pas ainsi à cette époque. Aucune maison en +France n'aurait voulu souscrire un emprunt. Elle aurait perdu tout +<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> crédit, en avouant qu'elle était liée d'affaires avec l'État; +et si des spéculateurs téméraires avaient consenti à faire un prêt, +ils auraient tout au plus donné 50 francs d'une rente 5 pour cent, ce +qui aurait exposé le trésor à supporter l'énorme intérêt de 10 pour +cent. Le Premier Consul ne voulait donc pas d'une ressource aussi +coûteuse. Il y avait une autre manière alors d'emprunter; c'était de +s'endetter avec les grosses compagnies de fournisseurs, chargées de +l'approvisionnement des armées, en s'acquittant inexactement de ce +qu'on leur devait. Elles s'en dédommageaient en faisant payer les +services deux ou trois fois ce qu'ils valaient. Aussi les spéculateurs +hardis, qui aiment les grandes affaires, au lieu de s'attacher aux +emprunts, se jetaient-ils avec avidité sur les fournitures. On aurait +eu le moyen, par conséquent, en s'adressant à eux, de suppléer au +crédit; mais ce moyen était encore beaucoup plus cher que les emprunts +même. Le Premier Consul entendait payer les fournisseurs +régulièrement, pour les obliger à exécuter régulièrement leurs +services, et à les exécuter à des prix raisonnables. Il ne voulait +donc ni de la ressource des aliénations de biens nationaux, qui ne +pouvaient pas encore se vendre avec avantage, ni de la ressource des +emprunts, alors trop difficiles et trop chers, ni enfin de la +ressource des grandes fournitures, entraînant des abus difficiles à +calculer. Il se flattait, avec beaucoup d'ordre et d'économie, avec +l'accroissement naturel du produit des impôts, et quelques recettes +accessoires que nous allons faire <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> connaître, d'échapper aux +dures nécessités que les spéculateurs font subir aux gouvernements, +qui sont privés à la fois de revenus et de crédit.</p> + +<span class="sidenote">Augmentation du produit des impôts en l'an <span class="smcap">X</span>.</span> + +<p>Le dernier budget, celui de l'an <span class="smcap">X</span> (septembre 1801 à septembre 1802) +avait été fixé à 500 millions (620 avec les frais de perception et les +centimes additionnels). Ce chiffre n'avait pas été dépassé, ce qui +était dû à la paix. Les impôts seuls avaient excédé par leurs produits +les prévisions du gouvernement. On avait supposé un revenu de 470 +millions, et voté une faible aliénation de biens nationaux, pour +égaler les recettes aux dépenses. Mais les impôts avaient dépassé de +33 millions la somme prévue, et dès lors l'aliénation votée était +devenue inutile. Cette augmentation inattendue de ressources provenait +de l'enregistrement, qui, grâce au nombre croissant des transactions +privées, avait produit 172 millions au lieu de 150; des douanes, qui, +grâce au commerce renaissant, avaient produit 31 millions au lieu de +22; enfin des postes, et de quelques autres branches de revenu moins +importantes.</p> + +<span class="sidenote">La même augmentation se fait espérer en l'an <span class="smcap">XI</span> malgré la +guerre.</span> + +<span class="sidenote">Fixation du budget de l'an <span class="smcap">XI</span> à 589 millions sans les frais +de perception.</span> + +<span class="sidenote">Nécessité de trouver une ressource annuelle de cent +millions pour ajouter au budget.</span> + +<p>Malgré le renouvellement de la guerre, on espérait, et l'événement +prouva qu'on ne se trompait pas, on espérait la même augmentation dans +le produit des impôts. Sous le gouvernement vigoureux du Premier +Consul, on ne craignait plus ni désordres, ni revers. La confiance se +maintenant, les transactions privées, le commerce intérieur, les +échanges tous les jours plus considérables avec le continent, devaient +suivre une progression croissante. Le commerce maritime était seul +exposé à souffrir, et le revenu des <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> douanes, figurant alors +pour 30 millions au budget des recettes, exprimait assez qu'il ne +pouvait pas résulter de cette souffrance une grande perte pour le +trésor. On comptait donc avec raison sur plus de 500 millions de +recettes. Le budget de l'an <span class="smcap">XI</span> (septembre 1802 à septembre 1803) +venait d'être voté en mars, avec la crainte, mais non pas avec la +certitude de la guerre. On l'avait fixé à 589 millions, sans les frais +de perception, mais en y comprenant une partie des centimes +additionnels. C'était par conséquent une augmentation de 89 millions. +La marine, portée de 105 millions à 126, la guerre de 210 à 243, +avaient obtenu une partie de cette augmentation. Les travaux publics, +les cultes, la nouvelle liste civile des Consuls, et les dépenses +fixes des départements, inscrites cette fois au budget général, +s'étaient partagé le reste. On avait fait face à cette augmentation de +dépenses avec l'accroissement supposé du produit des impôts, avec les +centimes additionnels consacrés auparavant aux dépenses fixes des +départements, et avec plusieurs recettes étrangères provenant des pays +alliés. Le budget courant devait donc être considéré comme en +équilibre, sauf un excédant indispensable pour les frais de la guerre. +Et il n'était pas supposable en effet qu'une vingtaine de millions +ajoutés à l'entretien de la marine, une trentaine ajoutés à +l'entretien de l'armée, pussent suffire aux besoins de la nouvelle +situation. La guerre avec le continent coûtait ordinairement assez +peu, car nos troupes victorieuses, passant le Rhin et l'Adige, dès le +début des opérations, allaient se nourrir <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aux dépens de +l'ennemi; mais ici ce n'était pas le cas. Les six camps, établis sur +le littoral de la Hollande aux Pyrénées, devaient vivre sur le sol +français, jusqu'au jour où ils franchiraient le détroit. Il fallait +pourvoir en outre aux dépenses des nouvelles constructions navales, et +placer sur nos côtes une masse énorme d'artillerie. Cent millions de +plus par an étaient à peine suffisants, pour faire face aux besoins de +la guerre avec la Grande-Bretagne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Voici les ressources dont le +Premier Consul entendait se servir.</p> + +<span class="sidenote">Recettes d'Italie.</span> + +<p>Nous venons de mentionner quelques recettes étrangères, déjà portées +au budget de l'an <span class="smcap">XI</span>, afin de couvrir en partie la somme de 89 +millions, dont ce budget dépassait le budget de l'an <span class="smcap">X</span>. Ces recettes +étaient celles d'Italie. La République italienne n'ayant pas encore +d'armée, et ne pouvant se passer de la nôtre, payait 1,600 mille +francs par mois (19,200,000 francs par an) pour l'entretien des +troupes françaises. La Ligurie, placée dans le même cas, fournissait +1,200 mille francs par an; Parme, 2 millions. C'était une ressource +annuelle de 22 millions et demi, déjà portée, comme nous venons de le +dire, au budget de l'an <span class="smcap">XI</span>. Restait donc à trouver tout entière la +somme de 100 millions, qu'il fallait probablement ajouter aux 589 +millions du budget de l'an <span class="smcap">XI</span>.</p> + +<span class="sidenote">Somme des dons volontaires.</span> + +<span class="sidenote">Prix de la Louisiane, évalué à 54 millions net.</span> + +<span class="sidenote">Secours à tirer de la Hollande et de l'Espagne.</span> + +<span class="sidenote">Motifs du Premier Consul pour faire concourir toutes les +nations maritimes à la guerre contre l'Angleterre.</span> + +<p>Les dons volontaires, le prix de la Louisiane, les <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> subsides +des autres États alliés, tels étaient les moyens sur lesquels comptait +le Premier Consul. Les dons volontaires des villes et des départements +montaient à 40 millions environ, dont 15 payables en l'an <span class="smcap">XI</span>, 15 en +l'an <span class="smcap">XII</span>, le reste dans les années suivantes. Le prix de la Louisiane, +aliénée pour 80 millions, dont 60 à verser en Hollande au profit du +trésor français, et 54 à toucher intégralement, les frais de +négociation déduits, présentait une seconde ressource. Les Américains +n'avaient pas encore accepté légalement le contrat, mais la maison +Hope offrait déjà de verser par anticipation une partie de cette +somme. En distribuant entre deux années cette ressource de 54 +millions, c'étaient 27 millions ajoutés aux 15 provenant des dons +volontaires, ce qui portait à 42 environ le supplément annuel, pour +les exercices <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span> (septembre 1802 à septembre 1804). Enfin la +Hollande et l'Espagne devaient fournir le surplus. La Hollande, +délivrée du stathoudérat par nos armes, défendue contre l'Angleterre +par notre diplomatie, qui lui avait fait restituer la plus grande +partie de ses colonies, aurait bien voulu maintenant être affranchie +d'une alliance, qui l'entraînait de nouveau dans la guerre. Elle +aurait désiré rester neutre entre la France et la Grande-Bretagne, et +faire les profits d'une neutralité, fort heureusement située entre les +deux pays. Mais le Premier Consul avait pris une résolution dont on ne +saurait nier la justice: c'était de faire concourir toutes les nations +maritimes à notre lutte contre la Grande-Bretagne.—La Hollande et +l'Espagne, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> disait-il sans cesse, sont perdues si nous sommes +vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de l'Amérique, seront ou +prises, ou détruites, ou poussées à la révolte par l'Angleterre. Sans +doute ces deux puissances trouveraient commode de ne point prendre +parti, d'assister à nos défaites si nous sommes vaincus, de profiter +de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi est battu, +il le sera autant à leur profit qu'au nôtre. Mais il n'en saurait être +ainsi: elles combattront avec nous, comme nous, à effort égal. La +justice le veut, leur intérêt aussi, car leurs ressources nous sont +indispensables pour réussir. C'est tout au plus si, en unissant nos +moyens à tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isolés, +réduits chacun à nos seules forces, nous serons insuffisants et +battus.—Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et +l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vérité, qu'en les +forçant à concourir à ses desseins, il les obligeait seulement à être +prévoyantes dans leur propre intérêt. Quoi qu'il en soit, pour faire +entendre ce langage de la raison, il avait à l'égard de la Hollande la +force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, à +l'égard de l'Espagne, le traité d'alliance de Saint-Ildephonse.</p> + +<span class="sidenote">Convention réglant le concours de la Hollande.</span> + +<p>Du reste, à Amsterdam, tous les esprits éclairés et vraiment +patriotes, M. de Schimmelpenninck en tête, pensaient comme le Premier +Consul. On n'eut donc pas de peine à se mettre d'accord, et il fut +convenu que la Hollande nous aiderait de la manière suivante. Elle +s'engageait à nourrir et à solder <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> un corps de 18 mille +Français, et de 16 mille Hollandais, en tout 34 mille hommes. À cette +force de terre elle promettait de joindre une force navale, composée +d'une escadre de ligne et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre +de ligne devait consister en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frégates, et +les bâtiments nécessaires pour transporter 25 mille hommes et 2,500 +chevaux, du Texel aux côtes d'Angleterre. La flottille devait être +composée de 350 bateaux plats de toute dimension, et être propre à +transporter 37 mille hommes et 1,500 chevaux, des bouches de l'Escaut +à celles de la Tamise. En retour, la France garantissait à la Hollande +son indépendance, l'intégrité de son territoire européen et colonial, +et, en cas de succès contre l'Angleterre, la restitution des colonies +perdues dans les dernières guerres. Le secours obtenu au moyen de cet +arrangement était considérable, sous le rapport des hommes et de +l'argent, car 18 mille Français cessaient de peser dès cet instant sur +le trésor de France, 16 mille Hollandais allaient grossir notre armée, +et enfin des moyens de transport pour 62 mille hommes et 4 mille +chevaux devaient être ajoutés à nos ressources navales. Il serait +difficile de dire toutefois pour quelle somme un tel secours pouvait +figurer dans le budget extraordinaire du Premier Consul.</p> + +<span class="sidenote">Concours de l'Espagne.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours +stipulés par le traité de Saint-Ildephonse.</span> + +<p>Restait à obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance était +encore moins disposée à se dévouer a la cause commune, que la Hollande +elle-même. On l'a déjà vue, sous l'influence capricieuse du prince de +<span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> la Paix, flotter misérablement entre les directions les plus +contraires, tantôt pencher vers la France afin d'en obtenir un +établissement en Italie, tantôt vers l'Angleterre pour s'affranchir +des efforts que lui imposait un courageux et infatigable allié, et +perdre, dans ces fluctuations, l'île précieuse de la Trinité. Amie ou +ennemie également impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans +la paix, ni dans la guerre; non que cette noble nation, pleine de +patriotisme, non que le magnifique sol de la péninsule, contenant les +ports du Ferrol, de Cadix, de Carthagène, fussent à dédaigner, il s'en +fallait de beaucoup. Mais un indigne gouvernement trahissait, par une +incapacité profonde, la cause de l'Espagne et celle de toutes les +nations maritimes. Aussi, après y avoir bien réfléchi, le Premier +Consul ne songea-t-il à tirer du traité d'alliance de +Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des subsides. Ce +traité, souscrit en 1796, sous la première administration du prince de +la Paix, obligeait l'Espagne à fournir à la France 24 mille hommes, 15 +vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes. Le Premier Consul prit la +résolution de ne point réclamer ce secours. Il se dit avec raison +qu'entraîner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un service ni à +la France ni à elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une manière +brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ privée de sa seule +ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrivée serait interceptée; +qu'elle ne pourrait équiper ni une armée, ni une flotte; qu'elle ne +serait par conséquent d'aucune utilité, et fournirait <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> à +l'Angleterre le prétexte depuis long-temps cherché de faire insurger +toute l'Amérique du Sud; que, si, à la vérité, la participation de +l'Espagne aux hostilités changeait en côtes ennemies pour les +vaisseaux anglais, toutes les côtes de la péninsule, aucun de ses +ports ne pouvait avoir une influence utile, comme ceux de la Hollande, +sur l'opération de la descente; que dès lors l'intérêt de les avoir à +sa disposition n'était pas grand; que, sous le rapport commercial, le +pavillon britannique était déjà exclu de l'Espagne par les tarifs, et +que les produits français continueraient d'y trouver, en paix comme en +guerre, une préférence assurée. Par ces considérations réunies, il fit +dire secrètement à M. d'Azara, ambassadeur de Charles IV à Paris, que, +si sa cour répugnait à la guerre, il consentait à la laisser neutre, à +la condition d'un subside de 6 millions par mois (72 millions par an), +et d'un traité de commerce, qui ouvrirait aux manufactures françaises +un débouché plus large que celui dont elles jouissaient actuellement.</p> + +<p>Cette offre fort modérée ne rencontra point à Madrid l'accueil qu'elle +méritait. Le prince de la Paix était en relations intimes avec les +Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que +le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait placé à Bayonne +même l'un des six camps destinés à opérer contre l'Angleterre. Il +était résolu à déclarer la guerre à l'Espagne, plutôt que de souffrir +qu'elle abandonnât la cause commune. Il ordonna donc au général +Beurnonville, son ambassadeur, <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de s'expliquer à cet égard +d'une manière péremptoire. Les Anglais, en usurpant une autorité +absolue sur les mers, l'obligeaient à exercer une autorité semblable +sur le continent, pour la défense des intérêts généraux du monde.</p> + +<span class="sidenote">Charges imposées au Hanovre et au royaume de Naples.</span> + +<p>Aux secours des États alliés il faut joindre ceux qu'on allait tirer +des États ennemis, ou malveillants au moins, qu'on était prêt à +occuper. Le Hanovre devait suffire à l'entretien de trente mille +hommes. La division formée à Faenza, et en route vers le golfe de +Tarente, devait vivre aux dépens de la cour de Naples. Instruit par +son ambassadeur, le Premier Consul savait très-exactement que la reine +Caroline, gouvernée par le ministre Acton, était tout à fait d'accord +avec l'Angleterre, et qu'il ne se passerait pas long-temps sans qu'il +fût obligé d'expulser les Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne +manqua-t-il pas de s'expliquer franchement avec la reine de +Naples.—Je ne souffrirai pas plus, lui dit-il, les Anglais en Italie +qu'en Espagne et en Portugal. Au premier acte de complicité avec +l'Angleterre, la guerre me fera justice de votre inimitié. Je puis +vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup de mal. C'est à vous de +choisir. Je ne veux pas prendre vos États; il me suffit qu'ils servent +à mes desseins contre l'Angleterre; mais je les prendrai certainement +s'ils sont employés à lui être utiles.—Le Premier Consul parlait +sincèrement, car il ne s'était pas encore fait chef de dynastie, et ne +songeait pas à conquérir des royaumes pour ses frères. En conséquence +il exigea que la division de <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> quinze mille hommes, établie à +Tarente, fût nourrie par le trésor de Naples, sauf à compter plus +tard. Il considérait cette charge, comme une contribution imposée à +des ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de +Hanovre.</p> + +<span class="sidenote">Total des ressources créées par le Premier Consul.</span> + +<p>En récapitulant ce qui précède, on trouve que les ressources du +Premier Consul étaient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre, +devaient entretenir environ 60 mille hommes. La République italienne, +Parme, la Ligurie, l'Espagne, étaient chargées de lui payer un subside +régulier. L'Amérique se préparait à lui solder le prix de la +Louisiane. Le patriotisme des départements et des grandes villes lui +fournissait des suppléments d'impôts tout à fait volontaires. Enfin le +revenu public promettait une augmentation croissante de produits, même +pendant la guerre, grâce à la confiance qu'inspirait un gouvernement +vigoureux et réputé invincible. C'est avec tous ces moyens que le +Premier Consul se flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de +l'an <span class="smcap">XI</span>, la ressource extraordinaire de cent millions par an, pendant +deux, trois ou quatre années. Il avait pour l'avenir les impôts +indirects. Il était ainsi assuré de pouvoir entretenir une armée de +150 mille hommes sur les côtes, une autre armée de 80 mille sur le +Rhin, les troupes nécessaires à l'occupation de l'Italie, de la +Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux de ligne, une flottille de +transport d'une étendue inconnue, sans exemple jusqu'ici, puisqu'il +s'agissait d'embarquer 150 mille soldats, 10 mille chevaux, 400 +bouches à feu.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> <span class="sidenote">Dispositions des puissances du continent, à +l'égard de la France et de l'Angleterre.</span> + +<p>Le monde était agité, effrayé, on peut le dire, des apprêts de cette +lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe. +Il était difficile qu'il n'en ressentît pas les conséquences, la +guerre se renfermât-elle entre la France et l'Angleterre; car les +neutres allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le +continent allait être obligé de se prêter aux desseins du Premier +Consul, soit en fermant ses ports, soit en souffrant des occupations +incommodes et dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient +le tort de cette rupture à l'Angleterre. La prétention de garder Malte +avait paru à toutes, même aux moins bienveillantes envers nous, une +violation manifeste des traités, que rien ne justifiait dans ce qui +s'était passé en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et +l'Autriche avaient sanctionné par des conventions formelles ce qui +s'était fait en Italie et en Allemagne, et approuvé par des notes ce +qui s'était fait en Suisse. La Russie avait moins expressément adhéré +à la conduite de la France; mais, sauf quelques réclamations, en forme +de rappel, pour l'indemnité trop différée du roi de Sardaigne, elle +avait à peu près approuvé tous nos actes. Elle avait loué notamment +notre intervention en Suisse, comme habilement conduite, et +équitablement terminée. Aucune des trois puissances du continent ne +pouvait donc trouver, dans les événements des deux dernières années, +une justification de l'usurpation de Malte, et elles s'en expliquaient +avec franchise. Cependant, malgré cette manière de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> voir, +elles penchaient plutôt pour l'Angleterre que pour la France.</p> + +<span class="sidenote">Leur blâme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour +la France.</span> + +<p>Bien que le Premier Consul eût mis tous ses soins à comprimer +l'anarchie, elles ne pouvaient s'empêcher de reconnaître en lui la +Révolution française victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne +leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche, +étaient trop peu maritimes pour être fortement touchées du grand +intérêt de la liberté des mers; la troisième, c'est-à-dire la Russie, +avait à cette liberté un intérêt encore trop éloigné pour s'en +préoccuper vivement. Toutes trois étaient bien autrement affectées de +la prépondérance de la France sur le continent, que de la +prépondérance de l'Angleterre sur l'océan. Le droit maritime, que +l'Angleterre voulait faire prévaloir, leur semblait une atteinte à la +justice et à l'intérêt du commerce général; mais la domination que la +France exerçait déjà, et allait être amenée à exercer davantage en +Europe, était un danger immédiat et pressant qui les troublait +profondément. Aussi en voulaient-elles beaucoup à l'Angleterre d'avoir +provoqué cette nouvelle guerre, et elles le disaient tout haut; mais +elles étaient revenues à cette mauvaise disposition pour la France, +que la sagesse et la gloire du Premier Consul avaient comme suspendue +un instant, par une sorte de surprise faite à la haine par le génie.</p> + +<span class="sidenote">Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur +François II.</span> + +<p>Quelques paroles échappées aux plus grands personnages du temps +prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments +des puissances à <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> notre égard. M. Philippe de Cobentzel, +ambassadeur à Paris, et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des +affaires étrangères à Vienne, s'entretenant à table avec l'amiral +Decrès, qui, par la vivacité de son esprit, provoquait la vivacité de +l'esprit des autres, M. de Cobentzel ne put se défendre de dire: Oui, +l'Angleterre a tous les torts; elle a des prétentions insoutenables; +cela est vrai. Mais, franchement, vous faites trop de peur à tout le +monde, pour qu'on songe maintenant à craindre +l'Angleterre<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.—L'empereur d'Allemagne, François II, qui a terminé +de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait sous une simplicité +apparente une grande pénétration, l'empereur d'Allemagne, parlant à +notre ambassadeur, M. de Champagny, de la nouvelle guerre, et en +exprimant son chagrin avec une évidente bonne foi, affirmait qu'il +était, quant à lui, résolu à rester en paix, mais qu'il était saisi +d'inquiétudes involontaires, dont il osait à peine dire le motif. M. +de Champagny l'encourageant à la confiance, il avait, avec mille +excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier Consul, il +avait dit: Si le général Bonaparte, qui a tant accompli de miracles, +n'accomplit pas celui qu'il prépare actuellement, s'il ne passe pas le +détroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se rejettera +sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.—L'empereur François, +qui était timide, eut regret de s'être autant avancé, et voulut +revenir sur ses paroles; mais <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> il n'était plus temps. M. de +Champagny les manda tout de suite à Paris par le premier courrier<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. +C'était de la part de ce prince la preuve d'une rare prévoyance, mais +qui lui servit bien peu; car c'est lui-même qui vint plus tard offrir +à Napoléon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en +Allemagne.</p> + +<span class="sidenote">Dispositions particulières et calculs de l'Autriche.</span> + +<p>Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche était celle qui avait +le moins à redouter les conséquences de la présente guerre, si elle +savait résister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en +effet aucun intérêt maritime à défendre, puisqu'elle ne possédait ni +commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensablé de la vieille Venise, +qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui créer des intérêts de ce +genre. Elle n'était pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples, +souveraine de vastes rivages, que la France fût tentée d'occuper. Il +lui était donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y +gagnait, au contraire, une pleine liberté d'action dans les affaires +germaniques. La France, obligée de faire face à l'Angleterre, ne +pouvait plus peser de tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche, +au contraire, pouvait se donner carrière à l'égard des questions +restées sans solution. Elle voulait, comme on l'a vu, changer le +nombre des voix dans le Collége des princes, s'approprier +frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des États sécularisés, +empêcher l'incorporation de la noblesse immédiate, arracher <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> +l'Inn à la Bavière, et par tous ces moyens réunis reprendre sa +supériorité en empire. L'avantage de résoudre toutes ces questions +comme elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la +guerre, et, sans son extrême prudence, lui aurait presque inspiré de +la joie.</p> + +<span class="sidenote">Profond chagrin de la Prusse à l'occasion de la nouvelle +guerre.</span> + +<span class="sidenote">Ses efforts pour prévenir l'occupation du Hanovre en s'en +chargeant elle-même.</span> + +<p>Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment, +étaient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort +différents, et point au même degré. La plus affectée était la Prusse. +On comprend facilement avec le caractère de son roi, lequel haïssait +la guerre et la dépense, combien la perspective d'une nouvelle +conflagration européenne devait lui être pénible. L'occupation du +Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves +inconvénients. Pour prévenir cette occupation, il avait essayé d'un +arrangement qui pût convenir en même temps à la France et à +l'Angleterre. Il avait offert à l'Angleterre d'occuper cet électorat +avec les troupes prussiennes, lui promettant de n'en être que le +dépositaire amical, à condition qu'elle laisserait libre la navigation +de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il avait offert au Premier Consul +de garder le Hanovre pour le compte de la France, en versant dans le +trésor français les revenus du pays. Ce double zèle, témoigné aux deux +puissances, avait pour but, premièrement de sauver la navigation de +l'Elbe et du Weser des rigueurs de l'Angleterre, secondement +d'épargner au nord de l'Allemagne la présence des Français. Ces deux +intérêts étaient pour la Prusse des intérêts majeurs. <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> +C'était par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brême, que +s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de +Silésie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation, +étaient achetées par Hambourg et Brême, échangées en France contre des +vins, et en Amérique contre des denrées coloniales. Si les Anglais +bloquaient l'Elbe et le Weser, tout ce commerce était perdu. L'intérêt +de n'avoir pas les Français dans le nord de l'Allemagne, n'était pas +moindre. D'abord leur présence inquiétait la Prusse. Ensuite elle lui +valait d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa +clientèle en empire. Ils lui disaient que, liée à la France par des +raisons d'ambition, elle abandonnait la défense du sol germanique, et +contribuait même, par sa lâche complaisance, à y attirer l'invasion +étrangère. Ils allaient jusqu'à soutenir qu'elle était, par le droit +germanique, obligée d'intervenir pour empêcher les Français d'occuper +le Hanovre. Ces princes avaient tort assurément, d'après les principes +rigoureux du droit des gens, car les États allemands, quoique attachés +les uns aux autres par un lien fédératif, avaient le droit individuel +de paix et de guerre, et pouvaient être, chacun pour leur compte, en +paix ou en guerre avec une puissance, sans que la confédération se +trouvât avec cette puissance dans les mêmes rapports. Il eût été +étrange, en effet, que le roi Georges III pût se dire en guerre pour +l'Angleterre, qui est inaccessible, et se dire en paix pour le +Hanovre, qui ne l'est pas. Cette manière d'entendre <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> le droit +public eût été trop commode, et le Premier Consul, lorsqu'on voulut +s'en prévaloir, y répondit par un apologue aussi vrai +qu'ingénieux.—Il y avait, disait-il, chez les anciens, droit d'asile +dans certains temples. Un esclave cherchant à se réfugier dans l'un de +ces temples, en avait presque franchi le seuil, quand il fut saisi au +pied. On ne méconnut pas le droit anciennement établi, on n'arracha +pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le pied resté en +dehors du temple.—La Prusse négociait donc avant de se prononcer +définitivement sur l'occupation du Hanovre, annoncée du reste par le +Premier Consul comme certaine et prochaine.</p> + +<span class="sidenote">Efforts de la Russie pour faire accepter sa médiation à la +France et à l'Angleterre.</span> + +<p>La rupture récemment survenue entre la France et l'Angleterre +surprenait désagréablement la cour de Russie, à cause des soins dont +cette cour était alors occupée. Le jeune empereur avait fait un +nouveau pas dans l'exécution de ses projets, et livré un peu plus à +ses jeunes amis les affaires de l'empire. Il avait remercié de ses +services le prince de Kourakin, et appelé à la tête de ses conseils un +personnage considérable, M. de Woronzoff, frère de celui qui était +ambassadeur de Russie à Londres. Il avait donné à M. de Woronzoff le +titre de chancelier, ministre des affaires étrangères, et partagé +l'administration de l'État en huit départements ministériels. Il +s'était appliqué à mettre à la tête de ces divers départements des +hommes d'un mérite connu, mais en ayant soin de placer auprès d'eux, +comme adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> de Strogonoff, +et de Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski était attaché à +M. de Woronzoff, comme adjoint au département des affaires étrangères. +M. de Woronzoff, à cause de sa santé, se trouvant souvent en congé +dans ses terres, le prince Adam devait être chargé, presque seul, des +relations extérieures de l'empire. M. de Strogonoff était adjoint au +département de la justice; M. de Nowosiltzoff, à celui de l'intérieur. +Le prince de Kotschoubey, le plus âgé des amis personnels de +l'empereur, avait été fait ministre en titre, et chargé du département +de l'intérieur. Ces huit ministres devaient délibérer en commun sur +toutes les affaires de l'État, et rendre au Sénat des comptes annuels. +C'était un premier changement considérable que de faire délibérer les +ministres, plus grand encore de leur faire rendre des comptes au +Sénat. L'empereur Alexandre considérait ces changements comme un +acheminement vers les institutions des pays libres et civilisés. Tout +occupé de ces réformes intérieures, il fut péniblement affecté de se +voir rappelé dans le champ immense et périlleux de la politique +européenne, et en montra un sensible déplaisir aux représentants des +deux puissances belligérantes. Il était mécontent de l'Angleterre, +dont les prétentions outrées, dont la mauvaise foi évidente dans +l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il était +mécontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France +n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent réitérée d'une +indemnité pour le roi de Piémont; de plus, en <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> accordant une +influence apparente à la Russie dans les affaires germaniques, elle +s'était trop clairement arrogé l'influence réelle. Le jeune empereur +s'en était aperçu. Fort jaloux, tout jeune qu'il était, de faire +parler de lui, il commençait à voir avec une sorte de déplaisir la +gloire du grand homme qui dominait l'occident. La disposition de la +cour de Russie était donc un mécontentement général contre tout le +monde. L'empereur, délibérant avec ses ministres et ses amis, décida +qu'on offrirait la médiation de la Russie, invoquée assez ouvertement +par la France; qu'on essayerait par là de prévenir un embrasement +universel; qu'en même temps on dirait la vérité à tous; qu'on ne +dissimulerait pas à l'Angleterre combien ses prétentions sur Malte +étaient peu légitimes, et qu'on ferait sentir au Premier Consul la +nécessité de s'acquitter enfin envers le roi de Piémont, et de ménager +pendant cette nouvelle guerre les petites puissances, qui composaient +la clientèle de la cour de Russie.</p> + +<span class="sidenote">Communications de la Russie à la France et à l'Angleterre.</span> + +<p>En conséquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au général +Hédouville, par l'organe de M. de Markoff parlant à M. de Talleyrand, +le cabinet russe exprima son vif déplaisir du nouveau trouble apporté +à la paix générale par les ambitions rivales de la France et de +l'Angleterre. Il reconnut que les prétentions de l'Angleterre sur +Malte étaient mal fondées, mais il fit entendre que les entreprises +continuelles de la France avaient pu faire naître ces prétentions, +sans les justifier; et il ajouta que la France ferait bien de modérer +son action <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> en Europe, si elle ne voulait pas rendre la paix +impossible à toutes les puissances. Il offrit la médiation de la +Russie, quelque pénible qu'il fût pour elle de se mêler à des +différends qui, lui étant étrangers jusqu'ici, finiraient peut-être, +si elle s'en mêlait, par lui devenir personnels. Il conclut, en disant +que, si, malgré sa bonne volonté, ses efforts pour rétablir la paix +demeuraient sans succès, l'empereur espérait que la France ménagerait +les amis de la Russie, spécialement le royaume de Naples, devenu son +allié en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par elle à titre +d'État allemand. Tel fut le sens des communications du cabinet russe.</p> + +<span class="sidenote">Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la +Russie.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de +la querelle de la France avec l'Angleterre.</span> + +<p>La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans +son langage; la jeunesse élevée d'une manière sérieuse est volontiers +dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c'est la +mesure. C'est là ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la +Russie donnaient des leçons aux deux plus puissants gouvernements du +globe, l'un mené par un grand homme, l'autre par de grandes +institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il +avait deviné tout ce qu'il y avait d'inexpérience et de prétention +dans le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intérêt de ses +vastes desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du +continent, et faire naître sur le Rhin une guerre qui l'eût détourné +de celle qu'il préparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans +paraître s'en apercevoir, les leçons qui lui venaient de +Saint-Pétersbourg, il <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> résolut de couper court à tous les +reproches du jeune czar, en le constituant arbitre absolu de la grande +querelle qui occupait le monde. Il fit donc offrir par M. de +Talleyrand et par le général Hédouville au cabinet russe, de déposer +un compromis, en vertu duquel il s'engageait à subir, quelle qu'elle +fût, la décision de l'empereur Alexandre, se confiant entièrement en +sa justice. Cette proposition était aussi sage qu'habile. Si +l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se défiait ou de sa +cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son tort, elle +autorisait le Premier Consul à lui faire une guerre à outrance. La +clôture de tous les ports placés sous l'influence de la France, +l'occupation de tous les pays appartenant à l'Angleterre, devenaient +une conséquence légitime de cette guerre. Cependant, pour ce qui +regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul, +prenant le ton décidé qui convenait à ses plans, déclara qu'il ferait +tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscitée, et qu'il +n'avait pas commencée.</p> + +<span class="sidenote">Occupation du golfe de Tarente.</span> + +<p>Après avoir adopté l'attitude qui lui semblait dans le moment la +meilleure, à l'égard des puissances du continent, le Premier Consul +procéda sur-le-champ aux occupations déjà préparées et annoncées. Le +général Saint-Cyr était à Faenza, dans la Romagne, avec une division +de 15 mille hommes, et un matériel d'artillerie considérable, tel +qu'il le fallait pour armer la rade de Tarente. Il reçut l'ordre, +qu'il exécuta immédiatement, de traverser l'État romain pour se +rendre aux extrémités de l'Italie, en payant tout <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> sur la +route, afin de ne pas indisposer le Saint-Père. D'après la convention +conclue avec la cour de Naples, les troupes françaises devaient être +nourries par l'administration napolitaine. Le général Saint-Cyr, jugé +comme il méritait de l'être par le Premier Consul, c'est-à-dire comme +l'un des premiers généraux du temps, principalement lorsqu'il opérait +seul, avait une position embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi; +mais il était capable de faire face à toutes les difficultés. Ses +instructions lui laissaient d'ailleurs une immense latitude. Il lui +était prescrit, au premier signe d'une insurrection dans les Calabres, +de les quitter pour se jeter sur la capitale du royaume. Ayant déjà +conquis Naples une première fois, il savait mieux que personne comment +il fallait s'y prendre.</p> + +<span class="sidenote">Occupation d'Ancône.</span> + +<p>Le Premier Consul fit en outre occuper Ancône, après avoir donné au +Pape toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce désagrément. La +garnison française devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne +troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Siége, même l'aider au +besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.</p> + +<span class="sidenote">Occupation du Hanovre.</span> + +<p>Les ordres avaient été envoyés en même temps pour l'invasion du +Hanovre. Les négociations de la Prusse étaient demeurées sans succès. +L'Angleterre avait déclaré qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si +on touchait aux États de la maison de Hanovre, qu'on y employât des +Prussiens ou des Français. C'était, certainement, la plus injuste des +prétentions. Qu'elle empêchât le pavillon français de <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> +circuler sur l'Elbe et le Weser, rien n'était plus légitime; mais +qu'elle arrêtât le négoce de Brême et de Hambourg, parce que les +Français avaient envahi le territoire au milieu duquel ces villes se +trouvaient enclavées, qu'elle exigeât que l'Allemagne entière bravât +la guerre avec la France pour les intérêts de la maison de Hanovre, et +qu'elle la punît d'une inaction forcée, en détruisant son commerce, +c'était la conduite la plus inique. La Prusse fut réduite à se +plaindre amèrement de l'injustice d'un tel procédé, et, en définitive, +à souffrir le pavillon britannique aux bouches des deux fleuves +allemands, comme la présence des Français au sein du Hanovre. Elle +n'avait plus le même intérêt à se charger de l'occupation, depuis que +son commerce devait être dans tous les cas frappé d'interdit. Le +Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui promit de ne pas +franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette invasion sur les +nécessités de la guerre, et sur l'immense avantage qu'il y avait pour +lui à fermer aux Anglais les deux plus grandes voies commerciales du +continent.</p> + +<span class="sidenote">Marche du général Mortier avec 25 mille hommes, par la +Hollande, les évêchés de Munster et d'Osnabruck.</span> + +<span class="sidenote">Convention de Suhlingen avec l'armée hanovrienne.</span> + +<p>Le général Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'était +transporté avec 25 mille hommes, à l'extrémité nord de la Hollande, +sur la frontière du bas-évêché de Munster, appartenant, depuis les +sécularisations, à la maison d'Aremberg. On était assuré du +consentement de cette maison. On passait de chez elle sur le +territoire de l'évêché d'Osnabruck, récemment adjoint au Hanovre, et +du territoire d'Osnabruck en Hanovre même. On pouvait ainsi se +dispenser <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> d'emprunter le territoire prussien, ce qui était un +ménagement indispensable envers la cour de Prusse. Le Premier Consul +avait recommandé au général Mortier de bien traiter les pays qu'on +traverserait, et surtout de se montrer plein d'égards pour les +autorités prussiennes, qu'on allait rencontrer sur toute la frontière +du Hanovre. Ce général, sage et probe autant que brave, était +parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit en marche +à travers les sables arides et les bruyères marécageuses de la Frise +et de la Basse-Westphalie, pénétra par Meppen en Hanovre, et arriva en +juin sur les bords de la Hunte. L'armée hanovrienne occupait Diepholz. +Après quelques rencontres de cavalerie, elle se replia derrière le +Weser. Quoique composée d'excellents soldats, elle savait que toute +résistance était impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer des +malheurs sur le pays, en s'obstinant à combattre. Elle offrit donc de +capituler honorablement, à quoi le général Mortier consentit +volontiers. Il fut convenu à Suhlingen que l'armée hanovrienne se +retirerait avec armes et bagages derrière l'Elbe; qu'elle s'engagerait +sous parole d'honneur à ne pas servir dans la présente guerre, à moins +d'échange contre un égal nombre de prisonniers français; que +l'administration du pays et la perception de ses revenus +appartiendraient à la France, sauf le respect dû aux individus, aux +propriétés privées, et aux divers cultes.</p> + +<span class="sidenote">Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de +Suhlingen.</span> + +<p>Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoyée au Premier Consul et +au roi d'Angleterre, pour <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> recevoir leur double ratification. +Le Premier Consul se hâta de donner la sienne, ne voulant pas réduire +l'armée hanovrienne au désespoir, en lui imposant des conditions plus +dures. Lorsqu'on présenta cette même convention au vieux Georges III, +il fut saisi d'un violent mouvement de colère, et alla, dit-on, +jusqu'à la jeter au visage du ministre qui la lui présentait. Ce vieux +roi, dans ses sombres rêveries, avait toujours considéré le Hanovre +comme devant être le dernier asile de sa famille, dont il était le +berceau. L'invasion de ses États patrimoniaux le mit au désespoir; il +refusa de signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses +soldats hanovriens à la cruelle alternative, ou de mettre bas les +armes, ou de se faire égorger jusqu'au dernier. Son cabinet allégua +pour excuse d'une aussi singulière détermination, que le roi voulait +rester étranger à tout ce qu'on entreprenait contre ses États; que +ratifier cette convention, c'était adhérer à l'occupation du Hanovre; +que cette occupation était une violation du sol germanique, et qu'il +en appelait à la Diète de la violence faite à ses sujets. C'était la +plus étrange façon d'argumenter, la moins soutenable sous tous les +rapports.</p> + +<span class="sidenote">Capitulation de l'armée hanovrienne.</span> + +<span class="sidenote">Acquisition au profit de l'armée française des chevaux de +Hanovre.</span> + +<p>Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave armée que commandait +le maréchal de Walmoden fut consternée. Elle était rangée derrière +l'Elbe, au milieu du pays de Lunebourg, établie dans une forte +position, et résolue à défendre son honneur. De son côté, l'armée +française, qui depuis trois ans n'avait pas tiré un coup de fusil, ne +demandait pas mieux <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> que de livrer un combat brillant. +Cependant l'avis le plus sage prévalut. Le général Mortier, qui +joignait l'humanité à la vaillance, fit ce qu'il put pour adoucir le +sort des Hanovriens. Il n'exigea pas qu'ils se rendissent prisonniers +de guerre: il se contenta de leur licenciement, et convint avec eux +qu'ils laisseraient leurs armes au camp, et se retireraient dans leurs +foyers, en promettant de n'être jamais ni armés, ni réunis. Le +matériel de guerre, contenu dans le royaume, matériel +très-considérable, fut livré aux Français. Les revenus du pays durent +leur appartenir, ainsi que les propriétés personnelles de l'électeur +de Hanovre. Au nombre de ces propriétés se trouvaient les beaux +étalons de la race hanovrienne, qui furent envoyés en France. La +cavalerie mit pied à terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui +furent employés à remonter la cavalerie française.</p> + +<p>Le général Mortier ne s'empara que d'une manière très-indirecte de +l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les +mains des autorités locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le +pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la +force qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse +de ne pas excéder. Il fut demandé à ce monarque, pour éviter les longs +détours de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir à +l'établissement d'une route d'étapes, à travers le territoire +prussien, en payant exactement à des fournisseurs désignés d'avance, +l'entretien des troupes qui se rendraient en Hanovre, ou qui en +reviendraient. Le roi de Prusse s'y <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> prêta pour complaire au +Premier Consul. Dès lors les communications directes furent établies, +et on s'en servit pour envoyer un grand nombre de cavaliers, qui +allaient à pied, et revenaient avec trois chevaux, un qu'ils +montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette partie +de l'Allemagne devint fort utile à notre cavalerie, et servit bientôt +à la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle l'était +déjà sous le rapport des hommes.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul, après avoir réglé ses rapports avec les +puissances du continent, se livre tout entier à ses préparatifs de +descente.</span> + +<p>Pendant que s'exécutaient ces diverses occupations, le Premier Consul +poursuivait ses préparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait +acheter des matières navales, en Hollande, surtout en Russie, afin +d'être pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette +dernière puissance, ne la portassent à refuser des approvisionnements. +Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, +de l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des +milliers d'ouvriers abattaient les forêts du littoral. Toutes les +fonderies de la République étaient en activité pour fabriquer des +mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les +Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de +l'École-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On +commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité ne pouvait être +une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.</p> + +<p>Le Premier Consul s'était promis de partir pour les côtes de la +Manche, dès que les constructions <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> navales, partout +entreprises, seraient un peu plus avancées, et qu'il aurait mis ordre +aux affaires les plus urgentes. La session du Corps Législatif avait +été paisiblement consacrée à donner au gouvernement une entière +approbation pour sa conduite diplomatique envers l'Angleterre, à lui +prêter l'appui moral le plus complet, à lui voter le budget dont on a +vu plus haut les principales dispositions, et enfin à discuter sans +éclat, mais avec profondeur, les premiers titres du Code civil. Le +Corps Législatif n'était plus, dès cette époque, qu'un grand conseil, +étranger à la politique, et uniquement consacré aux affaires.</p> + +<span class="sidenote">Voyage de Premier Consul sur les côtes de la Manche.</span> + +<p>Le Premier Consul se trouva libre dès la fin de juin. Il se proposait +de parcourir toutes les côtes jusqu'à Flessingue et Anvers, de visiter +la Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les départements du Rhin +qu'il ne connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire +et politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les +honneurs qui l'attendaient. Pour la première fois, il avait demandé au +ministre du trésor public, qui les avait sous sa garde, les diamants +de la couronne, pour en composer des parures à sa femme. Il voulait se +montrer aux nouveaux départements et sur les bords même du Rhin, +presque en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il +était consul à vie, chargé de se choisir un successeur. Ses ministres +avaient rendez-vous, les uns à Dunkerque, les autres à Lille, à Gand, +à Anvers, à Bruxelles. Les ambassadeurs étrangers étaient invités à +le visiter <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> dans les mêmes villes. Allant se montrer à des +peuples d'un catholicisme fervent, il avait jugé convenable de +paraître au milieu d'eux, accompagné du légat du Pape. Sur la simple +expression de ce désir, le cardinal Caprara, malgré son grand âge et +ses infirmités, s'était décidé, après en avoir obtenu la permission du +Pape, à grossir le cortége consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres +avaient été aussitôt donnés pour faire à ce prince de l'Église un +accueil magnifique.</p> + +<span class="sidenote">Départ du Premier Consul le 23 juin.</span> + +<span class="sidenote">Visite à Compiègne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.</span> + +<p>Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compiègne, où +l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville, +Saint-Valery, où l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut +accueilli avec transport, et reçu avec des honneurs tout à fait +royaux. La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre +cygnes d'une éclatante blancheur, qui furent envoyés au jardin des +Tuileries. Partout sa présence faisait éclater le dévouement pour sa +personne, la haine pour les Anglais, le zèle à combattre et à vaincre +ces anciens ennemis de la France. Il écoutait les autorités, les +habitants, avec une extrême bonté; mais son attention était évidemment +tout entière au grand objet qui l'occupait dans le moment. Les +chantiers, les magasins, les approvisionnements de toute espèce, +attiraient exclusivement son ardente sollicitude. Il visitait les +troupes qui commençaient à s'agglomérer vers la Picardie, inspectait +leur équipement, caressait les vieux soldats dont le visage lui était +connu, et les laissait pleins de confiance dans sa vaste entreprise.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> <span class="sidenote">Arrivée à Boulogne.</span> + +<p>À peine avait-il achevé ces visites, qu'il rentrait, et, quoique +accablé de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent +encore, pour l'éternelle instruction des gouvernements chargés de +grands préparatifs. Ici, le trésor avait différé des envois de fonds +aux entrepreneurs; là, le ministre de la marine avait négligé de faire +arriver des matières navales; ailleurs, la direction des forêts, par +diverses formalités, avait retardé les coupes de bois; autre part, +enfin, l'artillerie n'avait pas expédié les bouches à feu ou les +munitions nécessaires. Le Premier Consul réparait ces négligences, ou +levait ces obstacles par la puissance de sa volonté. Il arriva ainsi à +Boulogne, centre principal auquel venaient aboutir ses efforts, et +point de départ présumé de la grande expédition projetée contre +l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Exposition des moyens imaginés pour franchir le détroit de +Calais.</span> + +<span class="sidedate">Juillet 1803.</span> + +<span class="sidenote">Difficulté de transporter des troupes en mer.</span> + +<span class="sidenote">L'idée des bateaux plats généralement admise pour passer de +Calais à Douvres.</span> + +<span class="sidenote">Calmes en été, brumes en hiver, également propres au +passage.</span> + +<p>C'est le moment de faire connaître avec détail l'immense armement +imaginé pour transporter 150 mille hommes au delà du détroit de +Calais, avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres +qu'une telle armée suppose. C'est déjà une vaste et difficile +opération que de transporter 20 ou 30 mille hommes au delà des mers. +L'expédition d'Égypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition +d'Alger, exécutée de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il +faut embarquer 150 mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400 +bouches à feu attelées? Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne +6 ou 700 hommes, à condition d'une traversée de quelques jours; une +<span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> grosse frégate en peut contenir la moitié. Il faudrait donc +200 vaisseaux de ligne pour embarquer une telle armée, c'est-à-dire +une force navale chimérique, et que l'alliance de la France et de +l'Angleterre, pour un même but, peut tout au plus rendre imaginable. +C'eût été par conséquent une entreprise impossible, que de vouloir +jeter 150 mille hommes en Angleterre, si l'Angleterre eût été à la +distance de l'Égypte ou de la Morée. Mais il ne fallait passer que le +détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir 8 à 10 lieues marines. Pour +une telle traversée, il n'était pas besoin d'employer de gros +vaisseaux. On n'aurait pas même pu s'en servir, si on les avait +possédés, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port capable de +les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la côte opposée, à moins de +se détourner beaucoup, un seul port où ils pussent aborder. L'idée de +petits bâtiments, vu le trajet, vu la nature des ports, s'était donc +toujours offerte à tous les esprits. D'ailleurs ces petits bâtiments +suffisaient pour les circonstances de mer qu'on était exposé à +rencontrer. De longues observations, recueillies sur les côtes, +avaient conduit à découvrir ces circonstances, et à déterminer les +bâtiments qui s'y adaptaient le mieux. En été, par exemple, il y a +dans la Manche des calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on +puisse compter sur 48 heures du même temps. Il fallait à peu près ce +nombre d'heures, non pour passer, mais pour faire sortir des ports +l'immense flottille dont il s'agissait. Pendant ce calme, la +croisière anglaise étant condamnée à l'immobilité, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> des +bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la voile, +pouvaient passer impunément, même devant une escadre ennemie. L'hiver +avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la saison +froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles, offraient +encore un moyen de faire le trajet en présence d'une force ennemie, ou +immobile, ou trompée par le brouillard. Restait enfin une troisième +occasion favorable, c'était celle qu'offraient les équinoxes. Il +arrive souvent qu'après les ouragans de l'équinoxe, le vent tombe tout +à coup, et laisse le temps nécessaire pour franchir le détroit, avant +le retour de l'escadre ennemie, obligée par la tempête à prendre le +large. C'étaient là les circonstances universellement désignées par +les marins vivant sur les bords de la Manche.</p> + +<p>Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que fût le temps, +à moins d'une tempête, on pouvait toujours franchir le détroit; +c'était celui où, par d'habiles manœuvres, on aurait amené, pour +quelques heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la +flottille, protégée par cette escadre, pouvait mettre à la voile, sans +s'inquiéter de la croisière ennemie.</p> + +<p>Mais le cas d'une grande escadre française amenée entre Calais et +Douvres, dépendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y +compter le moins possible. Il fallait même construire la flottille de +transport, de telle façon qu'elle pût, en apparence au moins, se +passer de toute force auxiliaire; car s'il eût été démontré par sa +construction, qu'il lui <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> était impossible de tenir la mer sans +une escadre de secours, le secret de cette grande opération eût été +sur-le-champ livré aux ennemis. Avertis, ils auraient concentré toutes +leurs forces navales dans le détroit, et prévenu toute manœuvre des +escadres françaises tendant à s'y rendre.</p> + +<span class="sidenote">Forme des rivages et des ports de la Manche.</span> + +<span class="sidenote">La forme des bâtiments à employer déduite des circonstances +locales.</span> + +<p>Aux considérations tirées de la nature des vents et de la mer, dans le +détroit, se joignaient les considérations tirées de la forme des +côtes. Les ports français du détroit étaient tous des ports +d'échouage, c'est-à-dire restant à sec à la marée basse, et ne +présentant pas un fond de plus de huit ou neuf pieds à marée haute. Il +fallait donc des bâtiments qui n'eussent pas besoin, quand ils étaient +chargés, de plus de sept à huit pieds d'eau pour flotter, et qui +pussent supporter l'échouage sans en souffrir. Quant au rivage +d'Angleterre, les ports situés entre la Tamise, Douvres, Folkstone et +Brighton, étaient fort petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait, +pour opérer un si vaste débarquement, se jeter tout simplement à la +côte, et, pour ce motif encore, des bâtiments propres à l'échouage. +C'étaient là les diverses raisons qui avaient fait adopter des bateaux +plats, pouvant marcher à l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit +en brume; pouvant porter du gros canon, sans tirer plus de sept ou +huit pieds d'eau, afin de se mouvoir librement dans les ports français +de la Manche, afin d'échouer, sans se briser, sur les plages +d'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Trois espèces de bâtiments.</span> + +<span class="sidenote">Chaloupes canonnières proprement dites.</span> + +<p>Pour satisfaire à ces conditions réunies, on imagina de grosses +chaloupes canonnières, à fond plat, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> solidement construites, +et de deux espèces diverses, pour répondre à deux besoins différents. +Les chaloupes de la première espèce, qu'on appela proprement chaloupes +canonnières, étaient construites de manière à porter quatre pièces de +gros calibre, depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur +l'arrière, et en mesure, par conséquent, de répondre au feu des +vaisseaux et des frégates. Cinq cents chaloupes canonnières, armées de +4 pièces, pouvaient ainsi égaler le feu de vingt vaisseaux de cent +canons. Elles étaient gréées comme des bricks, c'est-à-dire à deux +mâts, manœuvrées par 24 matelots, et capables de contenir une +compagnie d'infanterie de 100 hommes, avec son état-major, ses armes +et ses munitions.</p> + +<span class="sidenote">Bateaux canonniers.</span> + +<p>Les chaloupes de la seconde espèce, qu'on appela, pour les distinguer +des autres, bateaux canonniers, étaient moins fortement armées, moins +maniables, mais destinées à porter, indépendamment de l'infanterie, +l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers étaient pourvus +sur l'avant d'une pièce de 24, et sur l'arrière d'une pièce de +campagne, laissée sur son affût, avec les apparaux nécessaires pour +l'embarquer et la débarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de +plus, un caisson d'artillerie, rempli de munitions, et disposé sur le +pont, de manière à ne pas gêner la manœuvre, et à pouvoir être mis +à terre en un clin d'œil. Ils contenaient enfin, au centre même de +leur cale, une petite écurie, dans laquelle devaient être logés deux +chevaux d'artillerie, avec des vivres pour <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> plusieurs jours. +Cette écurie, placée au centre, ouverte par le haut, surmontée d'un +couvercle mobile, était combinée avec la mâture, de façon qu'un +cheval, saisi à terre par une vergue, enlevé rapidement, était +descendu dans sa loge avec la plus grande facilité. Ces bateaux +canonniers, inférieurs par leur armement aux chaloupes canonnières, +mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de la mitraille au moyen +de la pièce de campagne placée sur leur pont, avaient l'avantage de +porter, outre une portion de l'infanterie, toute l'artillerie de +l'armée, avec deux chevaux, pour la traîner en ligne, dans le premier +moment de la descente à terre. Le surplus des attelages devait être +placé sur des transports, dont on verra plus bas l'organisation. Moins +propres que les chaloupes aux manœuvres et aux combats, ils étaient +gréés comme les grosses barques longeant nos côtes, et n'avaient que +trois grosses voiles attachées à trois mâts, sans hune ni perroquet. +Ils n'étaient montés que par 6 matelots. Ils étaient capables de +contenir, comme les chaloupes canonnières, une compagnie d'infanterie +avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et quelques +artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux, ils +pouvaient porter, indépendamment d'une masse considérable +d'infanterie, 3 ou 400 bouches à feu de campagne, avec une voiture de +munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint +au reste des attelages, devait suivre sur les bâtiments de transport.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> <span class="sidenote">Les péniches.</span> + +<p>Tels étaient les bateaux plats de la première et de la seconde espèce. +On avait reconnu nécessaire d'en construire d'une troisième sorte, +encore plus légers et plus mobiles que les précédents, tirant deux à +trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'étaient +de grands canots, étroits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile +qu'on posait ou retirait à volonté, et distingués des autres par le +nom de péniches. Ces gros canots étaient pourvus d'une soixantaine +d'avirons, portaient au besoin une légère voilure, et marchaient avec +une extrême vitesse. Lorsque soixante soldats, dressés à manier la +rame aussi bien que des matelots, les mettaient en mouvement, ils +glissaient sur la mer comme ces légères embarcations, détachées des +flancs de nos grands vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidité +de leur sillage. Ces péniches pouvaient recevoir 60 à 70 soldats, +outre 2 ou 3 marins pour les diriger. Elles avaient à bord un petit +obusier, plus une pièce de 4, et ne devaient recevoir d'autre +chargement que les armes de leurs passagers, et quelques vivres de +campagne, disposés comme lest.</p> + +<p>Après de nombreuses expériences, on s'était définitivement attaché à +ces trois espèces de bâtiments, qui répondaient à tous les besoins de +la traversée, et qui, rangés en bataille, présentaient une redoutable +ligne de feux. Les chaloupes canonnières, plus faciles à manœuvrer +et plus fortement armées, occupaient la première ligne; les bateaux +canonniers, inférieurs sous ces deux rapports, étaient rangés en +seconde ligne, faisant face aux intervalles qui séparaient <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> +les chaloupes, de manière qu'il n'y eût aucun espace privé de feux. +Les péniches, qui ne portaient que de petits obusiers, et qui étaient +surtout redoutables par la mousqueterie, disposées, tantôt en avant de +la ligne de bataille, tantôt en arrière ou sur les ailes, pouvaient +rapidement courir à l'abordage si on avait affaire à une flotte, ou +jeter leurs hommes à terre si on voulait opérer un débarquement, ou se +dérober s'il fallait supporter un feu de grosse artillerie.</p> + +<p>Ces trois espèces de bâtiments devaient être réunis au nombre de 12 ou +1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches à feu de gros +calibre, sans compter un grand nombre de pièces de petite dimension, +c'est-à-dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre. +Leur feu était dangereux, parce qu'il était rasant, et dirigé vers la +ligne de flottaison. Engagés contre de gros vaisseaux, ils +présentaient un but difficile à saisir, et tiraient, au contraire, sur +un but facile à atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et +envelopper l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division, +ils en avaient aussi les inconvénients. L'ordre à introduire dans +cette masse mouvante et prodigieusement nombreuse, était un problème +extrêmement difficile, à la solution duquel s'appliquèrent sans cesse, +pendant trois ans, l'amiral Bruix et Napoléon. On verra plus tard à +quel degré de précision dans les manœuvres ils surent arriver, et +jusqu'à quel point le problème fut par eux résolu.</p> + +<span class="sidenote">Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une +flottille de chaloupes canonnières.</span> + +<span class="sidenote">Opinion de l'amiral Decrès sur les propriétés de la +flottille de Boulogne.</span> + +<p>Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> +traversant à toutes voiles cette masse de petits bâtiments, foulant, +renversant ceux qu'elle rencontrerait devant elle, coulant à fond ceux +qu'elle atteindrait de ses boulets, mais, enveloppée à son tour par +cette nuée d'ennemis, recevant dans tous les sens un feu d'artillerie +dangereux, assaillie par la mousqueterie de cent mille fantassins, et +peut-être envahie par d'intrépides soldats, dressés à l'abordage? On +ne saurait le dire, car on ne peut se faire une idée d'une scène aussi +étrange, sans aucun antécédent connu, qui puisse aider l'esprit à en +prévoir les chances diverses. L'amiral Decrès, esprit supérieur, mais +dénigrant, admettait qu'en sacrifiant cent bâtiments et dix mille +hommes, on pourrait probablement essuyer la rencontre d'une escadre +ennemie, et franchir le détroit.—On les perd tous les jours dans une +bataille, répondait le Premier Consul; et quelle bataille a jamais +promis les résultats que nous fait espérer la descente en +Angleterre?—Mais c'était la chance la plus défavorable que celle +d'une rencontre avec la croisière anglaise. Restait toujours la chance +de passer par un calme qui paralysât l'ennemi, par une brume qui lui +dérobât la vue de notre flottille; et enfin la chance plus rassurante +encore d'une escadre française, apparaissant tout à coup dans le +détroit pour quelques heures.</p> + +<span class="sidenote">Inconvénients dérivant de la construction des bateaux à +fond plat.</span> + +<p>Quoiqu'il en soit, ces bâtiments avaient assez de force pour se +défendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ôter à l'ennemi +toute idée d'une escadre de secours, pour donner confiance aux +soldats <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> et aux matelots chargés de les monter. Cependant ils +présentaient des inconvénients tenant à la forme même de leur +construction. Ayant, au lieu d'une quille profondément immergée, un +fond plat qui pénétrait peu dans l'eau, portant de plus une assez +forte mâture, ils devaient avoir peu de stabilité, s'incliner +facilement sous le souffle du vent, et même chavirer, s'ils étaient +frappés par une rafale subite. C'est ce qui arriva une fois, dans la +rade de Brest, à une chaloupe canonnière mal lestée. L'accident eut +lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui, saisi de crainte, en +écrivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet accident ne se +reproduisit pas. Avec des précautions dans la manière de distribuer +les munitions qui leur servaient de lest, les bâtiments de la +flottille acquirent assez de stabilité pour supporter de gros temps; +et il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'échouer, ce qui était +naturel, en naviguant toujours le long des côtes, et, ce qui était en +général volontaire de leur part, dans le but d'échapper aux Anglais. +Du reste, la marée suivante les remettait à flot, quand ils avaient +été obligés de se jeter à la côte.</p> + +<span class="sidenote">Courants de la Manche.</span> + +<p>Ils offraient un inconvénient plus fâcheux, celui de dériver, +c'est-à-dire, de céder aux courants. Ils le devaient à leur lourde +structure, qui présentait plus de prise à l'eau, que leur mâture n'en +présentait au vent. Cet inconvénient s'aggravait, lorsque, privés de +vent, ils marchaient à la rame, et n'avaient que la force des rameurs +pour combattre <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> la force du courant. Dans ce cas, ils +pouvaient être emportés loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver +séparément; car, étant de formes différentes, ils devaient subir une +dérivation inégale. Nelson l'avait éprouvé lui-même, lorsqu'en 1801 il +attaqua la flottille de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir +toutes en même temps, ne firent que des efforts décousus. Un semblable +défaut, fâcheux dans toute mer, l'était davantage encore dans la +Manche, où règnent deux courants très-forts à chaque marée. Lorsque la +mer s'élève ou s'abaisse, elle produit alternativement un courant +ascendant ou descendant, dont la direction est déterminée par la +figure des côtes de France et d'Angleterre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 23.) La +Manche est très-ouverte à l'ouest, entre la pointe du Finistère et +celle de Cornouailles; très-resserrée à l'est, entre Calais et +Douvres. La mer, en s'élevant, pénètre plus vivement par l'issue la +plus large; ce qui produit à la marée montante un courant ascendant de +l'ouest à l'est, de Brest à Calais. Le même effet se produit en sens +contraire, quand la mer s'abaisse; elle fuit alors plus vite par +l'issue la plus vaste; et il en résulte, à la marée descendante, un +courant de l'est à l'ouest, de Calais à Brest. Ce double courant, +recevant près des côtes, et de leur forme elle-même, diverses +inflexions, devait porter une certaine perturbation dans la marche de +ces deux mille navires, perturbation plus ou moins à craindre, suivant +la faiblesse du vent et la force du flot. Cela diminuait beaucoup +l'avantage <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> de la traversée en calme, l'une des plus +souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres, +non-seulement fort étroit, mais de plus peu profond, permettait de +jeter l'ancre à égale distance des deux côtes. Les amiraux regardaient +donc comme possible de s'arrêter, dans le cas d'une dérivation trop +grande, et d'attendre à l'ancre le retour du courant contraire, ce qui +ne pouvait pas entraîner une perte de temps de plus de trois ou quatre +heures. C'était une difficulté, mais point insurmontable<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.</p> + +<p>Cet inconvénient avait bientôt fait abandonner une sorte de bâtiments, +appelés prames. Ceux-ci, tout à fait plats, sans aucune courbure dans +leurs flancs, et même à trois quilles, étaient de vrais pontons +flottants, destinés à porter beaucoup de canons et de chevaux. On +avait d'abord résolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procuré +des moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600 +bouches à feu. Mais l'infériorité de leurs qualités navigantes les fit +bientôt abandonner, et on n'en construisit pas au delà de douze ou +quinze. Nous ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges, +armées d'une pièce de 24 à l'arrière, qu'on appelait caïques, ni de +corvettes d'un faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros +canons, les unes et les <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> autres construites à titre d'essais, +et que l'expérience empêcha de multiplier. La totalité de la flottille +se composa presque exclusivement des trois espèces de bâtiments dont +on vient de lire la description, c'est-à-dire de chaloupes +canonnières, de bateaux canonniers et de péniches.</p> + +<p>Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une +compagnie d'infanterie, chaque péniche, les deux tiers d'une +compagnie, si on réunissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 péniches, +c'est-à-dire 1,200 bâtiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille +hommes. Supposez que l'escadre de Brest en portât 15 ou 18 mille, +celle du Texel 20 mille, c'étaient 150 ou 160 mille hommes, qu'on +pouvait jeter en Angleterre, 120 mille en une seule masse à bord de la +flottille, 30 ou 40 mille en divisions détachées, à bord de deux +grosses escadres, partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.</p> + +<p>C'était assez pour vaincre et réduire cette superbe nation, qui +prétendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.</p> + +<span class="sidenote">Moyens pour transporter le matériel.</span> + +<p>Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matériel, +c'est-à-dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de +guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour +les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours, +l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pièce. +Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept à huit +mille chevaux de cavalerie, des <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> munitions pour toute une +campagne, des vivres pour un ou deux mois, un grand parc de siége, +dans le cas où l'on aurait des murailles à renverser. Les chevaux +surtout étaient très-difficiles à transporter, et il ne fallait pas +moins de 6 à 700 bâtiments, si on voulait en porter seulement 7 à 8 +mille.</p> + +<span class="sidenote">Achat de tous les bateaux de pêche sur les côtes de +l'Océan, en France, en Belgique et en Hollande.</span> + +<p>Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage +et la grande pêche devaient fournir un matériel naval tout prêt, et +très-considérable. On pouvait acheter sur toutes les côtes depuis +Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intérieur même de la Hollande, +des bâtiments jaugeant de 20 à 60 tonneaux, faisant le cabotage, la +pêche de la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents à la +mer, et très-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les +charger, moyennant les aménagements convenables. Une commission formée +pour cet objet achetait, depuis Brest jusqu'à Amsterdam, des bâtiments +qui coûtaient en moyenne de 12 à 15,000 francs chacun. On s'en était +déjà procuré plusieurs centaines. Le reste n'était pas difficile à +trouver.</p> + +<p>En portant la flotte de guerre à 12 ou 1,300 bâtiments, la flottille +de transport à 900 ou 1,000, c'était 2,200 ou 2,300 bâtiments à +réunir, rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le passé, et +probablement aussi dans l'avenir.</p> + +<p>On doit comprendre maintenant comment il eût été impossible de +construire sur un ou deux points de la côte cette immense quantité de +bâtiments. <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Si petite que fût leur dimension, jamais on +n'aurait pu se procurer dans un seul lieu les matières, les ouvriers, +les chantiers nécessaires à leur construction. Il avait donc été +indispensable de faire concourir au même objet tous les ports, et tous +les bassins des rivières. C'était bien assez de réserver aux ports de +la Manche, dans lesquels on devait les réunir, le soin d'aménager et +d'entretenir ces deux mille bâtiments.</p> + +<span class="sidenote">Ports disposés pour recevoir les 2,300 bâtiments dont se +composait la flottille.</span> + +<p>Mais après les avoir construits fort loin les uns des autres, il +fallait les rassembler en un seul point, de Boulogne à Dunkerque, à +travers les croisières anglaises, résolues à les détruire avant qu'ils +fussent réunis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre +ports, placés autant que possible sous le même vent, à une très-petite +distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin +les loger sans encombrement, sans confusion, à l'abri du danger du +feu, à la portée des troupes, de manière qu'ils pussent sortir et +rentrer souvent, apprendre à charger et à décharger rapidement, +hommes, canons et chevaux.</p> + +<span class="sidenote">Ingénieurs et amiraux dont le Premier Consul s'était +entouré à Boulogne.</span> + +<span class="sidenote">MM. Sganzin et Forfait.</span> + +<p>Toutes ces difficultés ne pouvaient être résolues que sur les lieux +mêmes, par Napoléon, voyant les choses de ses propres yeux, et entouré +des officiers les plus habiles et les plus spéciaux. Il avait appelé à +Boulogne M. Sganzin, ingénieur de la marine, et l'un des premiers +sujets de ce corps distingué; M. Forfait, ministre de la marine +pendant quelques mois, médiocre en fait d'administration, mais +supérieur dans l'art des constructions navales, plein d'invention, +<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> et dévoué à une entreprise dont il avait été, sous le +Directoire, l'un des plus ardents promoteurs; enfin le ministre Decrès +et l'amiral Bruix, deux hommes dont il a été parlé déjà, et qui +méritent qu'on les fasse connaître ici avec plus de détail.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img003.jpg" width="300" height="424" alt="" title=""> +<p>Bruix.</p> +</div> + +<span class="sidenote">L'amiral Decrès.</span> + +<span class="sidenote">L'amiral Ganteaume.</span> + +<span class="sidenote">L'amiral Latouche-Tréville.</span> + +<span class="sidenote">L'amiral Bruix.</span> + +<p>Le Premier Consul aurait voulu posséder un peu moins de bons généraux +dans ses armées de terre, et un peu plus dans ses armées de mer. Mais +la guerre et la victoire forment seules les bons généraux. La guerre +ne nous avait pas manqué sur mer depuis douze ans; malheureusement +notre marine, désorganisée par l'émigration, s'étant trouvée tout de +suite inférieure à celle des Anglais, avait été presque toujours +obligée de se renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu, +non pas la bravoure, mais la confiance. Les uns étaient très-âgés, les +autres manquaient d'expérience. Quatre attiraient dans le moment toute +l'attention de Napoléon, Decrès, Latouche-Tréville, Ganteaume et +Bruix. L'amiral Decrès était un homme d'un esprit rare, mais frondeur, +ne voyant que le mauvais côté des choses, critique excellent des +opérations d'autrui, à ce titre bon ministre, mais administrateur peu +actif, très-utile toutefois à côté de Napoléon, qui suppléait par son +activité à celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers +moins confiants qu'il n'était lui-même. Par ces raisons, l'amiral +Decrès était celui des quatre qui valait le mieux à la tête des +bureaux de la marine, et qui aurait valu le moins à la tête d'une +escadre. Ganteaume, brave officier, intelligent, instruit, pouvait +<span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> conduire une division navale au feu; mais hors du feu, +hésitant, incertain, laissant passer la fortune sans la saisir, il ne +devait être employé que dans la moins difficile des entreprises. +Latouche-Tréville et Bruix étaient les deux marins les plus distingués +du temps, et appelés certainement, s'ils avaient vécu, à disputer à +l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Tréville était tout ardeur, +tout audace; il joignait l'esprit, l'expérience au courage, inspirait +aux marins les sentiments dont il était plein, et, sous ce rapport, +était le plus précieux de tous, puisqu'il avait ce que notre marine +avait trop peu, la confiance en soi-même. Enfin Bruix, chétif de corps +et de santé, épuisé par les plaisirs, doué d'une vaste intelligence, +d'un génie d'organisation rare, trouvant ressource à tout, +profondément expérimenté, seul homme qui eût dirigé quarante vaisseaux +de ligne à la fois, aussi habile à concevoir qu'à exécuter, eût été le +véritable ministre de la marine, s'il n'avait été si propre à +commander. Ce n'étaient pas là tous les chefs de notre flotte: il +restait Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur +d'Algésiras, actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer +en leur lieu. Mais les quatre que nous citons étaient alors les +principaux.</p> + +<span class="sidenote">Rivalité entre l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.</span> + +<p>Le Premier Consul voulut confier à l'amiral Bruix le commandement de +la flottille, parce que là tout était à créer; à Ganteaume la flotte +de Brest, qui n'avait à exécuter qu'un transport de troupes; enfin à +Latouche-Tréville la flotte de Toulon, laquelle <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> était chargée +d'une manœuvre difficile, audacieuse, mais décisive, et que nous +exposerons plus tard. L'amiral Bruix, ayant à organiser la flottille, +était sans cesse en contact avec l'amiral Decrès. L'un et l'autre +avaient trop d'esprit pour n'être pas rivaux, dès lors ennemis: de +plus, leur nature était incompatible. Déclarer les difficultés +invincibles, critiquer les tentatives qu'on faisait pour les vaincre, +tel était l'amiral Decrès. Les voir, les étudier, chercher à en +triompher, tel était l'amiral Bruix. Il faut ajouter qu'ils se +défiaient l'un de l'autre: ils craignaient sans cesse, l'amiral Decrès +qu'on ne dénonçât au Premier Consul les inconvénients de son inaction, +l'amiral Bruix ceux de sa vie déréglée. Ces deux hommes, sous un +maître faible, auraient troublé la flotte par leurs divisions; sous un +maître comme le Premier Consul, ils étaient utiles par leur diversité +même. Bruix proposait des combinaisons, Decrès les critiquait; le +Premier Consul prononçait avec une sûreté de jugement infaillible.</p> + +<p>C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napoléon décida +toutes les questions laissées en suspens. Son arrivée à Boulogne était +urgente, car, malgré l'énergie et la fréquence de ses ordres, beaucoup +de choses restaient en arrière. On ne construisait pas à Boulogne, à +Calais, à Dunkerque, mais on réparait l'ancienne flottille, et on se +préparait à exécuter les aménagements, jugés nécessaires, sur les deux +mille bâtiments construits ou achetés, quand ils seraient réunis. On +manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie +<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> à grande portée pour éloigner les Anglais, très-occupés à +lancer des projectiles incendiaires.</p> + +<span class="sidenote">Activité imprimée à toutes choses à Boulogne.</span> + +<span class="sidenote">Comment on se procure des ouvriers.</span> + +<p>La présence du Premier Consul, entouré de MM. Sganzin, Forfait, Bruix, +Decrès, et d'une quantité d'autres officiers, imprima bientôt à son +entreprise une activité nouvelle. Il avait déjà employé à Paris une +mesure, qu'il voulut appliquer à Boulogne et partout où il passa. Il +fit prendre dans la conscription cinq à six mille hommes, appartenant +à toutes les professions consacrées au travail du bois ou du fer, +telles que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons, +serruriers, forgerons. Des maîtres, choisis parmi les ouvriers de la +marine, les dirigeaient. Une haute paye était accordée à ceux qui +montraient de l'intelligence et de la bonne volonté; et en peu de +temps les chantiers furent couverts d'une population d'ouvriers +constructeurs, dont il eût été difficile de deviner la profession +originelle.</p> + +<span class="sidenote">Comment on se procure du bois.</span> + +<span class="sidenote">Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.</span> + +<p>Les forêts abondaient autour de Boulogne. Un ordre avait livré à la +marine toutes celles des environs. Les bois, employés le jour même où +on les abattait, étaient verts, mais bons à servir de pieux, et il en +fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer +aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destinés à fournir +des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matières navales, +telles que chanvres, mâtures, cuivres, goudrons, transportées de la +Russie et de la Suède en Hollande, pour être amenées, par les eaux +intérieures, de la Hollande et de la Flandre à Boulogne, <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> +étaient en ce moment arrêtées par divers obstacles, sur les canaux de +la Belgique. Des officiers, envoyés immédiatement avec des ordres et +des fonds, partirent pour accélérer les arrivages. Enfin les fonderies +de Douai, de Liége, de Strasbourg, malgré leur activité se trouvaient +en retard. Le savant Monge, qui suivait presque partout le Premier +Consul, fut envoyé en mission pour accélérer leurs travaux, et faire +couler à Liége de gros mortiers et des pièces de fort calibre. Le +général Marmont avait été chargé de l'artillerie. Des aides-de-camp +partaient chaque jour en poste pour aller stimuler son zèle, et lui +signaler les expéditions de canons ou d'affûts qui étaient retardées. +On avait besoin, en effet, indépendamment de l'artillerie des +bâtiments, de 5 à 600 bouches à feu en batterie, afin de tenir +l'ennemi à distance des chantiers.</p> + +<p>Ces premiers ordres donnés, il fallait s'occuper de la grande question +des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur +capacité à l'étendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns, +créer les autres, les défendre tous. Après en avoir conféré avec MM. +Sganzin, Forfait, Decrès et Bruix, le Premier Consul arrêta les +dispositions suivantes.</p> + +<span class="sidenote">Description du détroit de Calais.</span> + +<p>Depuis long-temps le port de Boulogne avait été indiqué comme le +meilleur point de départ, pour une expédition dirigée contre +l'Angleterre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 23.) La côte de France, en s'avançant +vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez. +À droite de ce cap, elle court à l'est, vers l'Escaut, ayant en face +la vaste étendue de la mer <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> du Nord. À gauche elle rencontre +celle d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du détroit, puis +descend brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les +ports à la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placés +en dehors du détroit, sont moins bien situés comme point de départ; +les ports à gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et +Étaples, placés dans le détroit même, ont toujours été jugés +préférables. En effet, si l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut +doubler le cap Grisnez pour entrer dans le détroit, surmonter la +bouffée des vents de la Manche qui se fait sentir en doublant le cap, +et venir se placer au vent de Boulogne, pour aborder entre Douvres et +Folkstone. Au contraire, en allant d'Angleterre en France, on est plus +naturellement porté vers Calais que vers Boulogne. Pour se transporter +en Angleterre, ce qui était le cas de l'expédition projetée, Boulogne +et les ports placés à la gauche du cap Grisnez valaient mieux que +Calais et Dunkerque. Seulement, ils avaient l'inconvénient de +présenter moins d'étendue et de fond que Calais et Dunkerque, ce qui +s'explique par l'accumulation des sables et des galets, toujours plus +grande dans un espace resserré comme un détroit.</p> + +<span class="sidenote">Port de Boulogne.</span> + +<span class="sidenote">Création du bassin de Boulogne.</span> + +<p>Néanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite +rivière marécageuse, la Liane, était susceptible de recevoir un +agrandissement considérable. Le bassin de la Liane, formé par deux +plateaux qui se séparent aux environs de Boulogne, et laissent entre +eux un espace de figure demi-circulaire, <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> pouvait être, avec +de grands travaux, converti en un port d'échouage très-vaste. (Voir +les cartes n<sup>os</sup> 24 et 25.) Le lit de la Liane présentait six à sept +pieds d'eau, à la marée haute, dans les moyennes marées. Il était +possible, en le creusant, de lui en procurer neuf à dix. C'était donc +chose praticable que de créer dans ce lit marécageux de la Liane, à +peu près à la hauteur de Boulogne, un bassin de figure semblable au +terrain, c'est-à-dire demi-circulaire, capable de contenir quelques +centaines de bâtiments, plus ou moins, selon le rayon qu'on lui +donnerait. Ce bassin, et le lit creusé de la Liane, pouvaient être +amenés à contenir 12 à 1,300 bâtiments, par conséquent plus de la +moitié de la flottille. Ce n'était pas tout que d'avoir une surface +suffisante, il fallait des quais extrêmement étendus, pour que ces +nombreux bâtiments pussent, sinon tous à la fois, du moins en assez +grand nombre, joindre les bords du bassin, et prendre leur chargement. +L'étendue des quais importait donc autant que l'étendue du port +lui-même. On n'avait songé à aucune de ces choses sous le Directoire, +parce que jamais les projets n'avaient été poussés jusqu'à réunir 150 +mille hommes et deux mille bâtiments. Le Premier Consul, malgré la +grandeur du travail, n'hésita pas à prescrire sur-le-champ le +creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane. Ces mêmes 150 +mille hommes, qui constituaient par leur nombre la difficulté de +l'entreprise, allaient être employés à la vaincre, en creusant +eux-mêmes <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> le bassin où ils devaient s'embarquer. Il fut +décide que les camps, placés dans l'origine à quelque distance des +côtes, seraient immédiatement rapprochés de la mer, et que les soldats +enlèveraient eux-mêmes la masse énorme de terre dont il fallait se +débarrasser.</p> + +<span class="sidenote">Construction d'écluses de chasse.</span> + +<p>Une écluse de chasse fut ordonnée pour creuser le chenal, et procurer +la profondeur d'eau nécessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui +de Brest, formés par les sinuosités d'une côte profonde, et qu'on +appelle ports d'échouage, consistent en général dans l'embouchure de +petites rivières, qui grossissent à la marée haute, forment alors un +bassin où les bâtiments se trouvent à flot, puis diminuent avec la +marée basse, jusqu'à ne plus présenter que de gros ruisseaux coulant +sur un lit de vase, et laissant pendant quelques heures les bâtiments +échoués sur leurs rives. Les sables que ces rivières entraînent, +ramassés par la mer et ramenés en face des embouchures, forment des +bancs ou barres, qui gênent la navigation. Pour vaincre cet obstacle, +on élève alors dans le lit des rivières des écluses, qui s'ouvrent +devant la marée montante, recueillent l'abondance des eaux, retiennent +cette abondance en se refermant à la marée descendante, et ne la +laissent échapper qu'au moment où l'on veut faire la chasse. Ce moment +venu, et l'on choisit celui de la basse mer, on ouvre l'écluse: l'eau +se précipite dans la rivière, et, chassant les sables par ce +débordement artificiel, creuse un chenal ou passage. C'est là ce que +les ingénieurs <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> appellent des écluses de chasse, et ce qu'on +se hâta de construire dans le bassin supérieur de la Liane.</p> + +<span class="sidenote">Création de quais en bois.</span> + +<p>Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la forêt de Boulogne servirent +à garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin +demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, sciés en gros +madriers, puis étendus en plancher sur ces pieux, servirent à former +de larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les +nombreux bâtiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger +contre ces quais, pour embarquer ou débarquer les hommes, les chevaux +et le matériel.</p> + +<p>La ville de Boulogne était placée à la droite de la Liane, le bassin à +la gauche, et presque vis-à-vis. La Liane s'étendait longitudinalement +entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement +d'une rive à l'autre, et placés au-dessus du point où commençait le +mouillage.</p> + +<p>Ces vastes travaux étaient loin de suffire. Un grand établissement +maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des +casernes, des boulangeries, des hôpitaux, tout ce qu'il faut enfin +pour abriter de grands amas de matières, pour recevoir des marins +sains ou malades, pour les nourrir, les vêtir, les armer. Qu'on se +figure tout ce qu'ont coûté de temps et d'efforts des établissements +tels que ceux de Brest et de Toulon! Il s'agissait de créer ici de +bien autres établissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces +chantiers, ces <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> magasins, ces hôpitaux, répondissent aux +besoins de 2,300 bâtiments, 30 mille matelots, 10 mille ouvriers, 120 +mille soldats. Si même ces créations n'avaient pas dû être +temporaires, elles eussent été absolument impossibles. Cependant, +quoique temporaires, la difficulté de les exécuter, vu la quantité de +choses à réunir en un seul endroit, était immense.</p> + +<span class="sidenote">Construction improvisée de magasins, d'hôpitaux, +d'écuries.</span> + +<p>On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient être converties +en bureaux, en magasins, en hôpitaux. On loua également dans les +environs les maisons de campagne et les fermes propres au même usage. +On éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en +planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en +plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts +environnantes. Le Premier Consul choisit, à droite et à gauche de la +Liane, sur les deux plateaux dont l'écartement formait le bassin de +Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six +mille hommes furent distribués en deux camps: l'un dit de gauche, +l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, placé +sous les ordres du général Soult, qui vint occuper ces deux positions. +Les autres corps d'armée devaient être successivement rapprochés de la +côte, lorsque leur établissement y aurait été préparé. Les troupes +allaient se trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents +violents et froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour +se baraquer et se chauffer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes +parts, et amenés dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la +navigation intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans +le nord de la France, des farines pour les convertir en biscuit, du +riz, des avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie. On +tira de la Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. +Ces diverses matières alimentaires devaient servir à la consommation +journalière des camps, et au chargement en vivres des deux flottilles +de guerre et de transport. On peut se figurer aisément les quantités +qu'il fallait réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir +l'armée, la flotte, la nombreuse population d'ouvriers attirée sur les +lieux, d'abord pendant le campement, puis pendant deux mois +d'expédition; ce qui supposait des vivres pour près de deux cent mille +bouches, et des fourrages pour vingt mille chevaux. Si on ajoute que +tout cela fut fait avec une abondance qui ne laissa rien à désirer, on +comprendra que jamais création plus extraordinaire ne fut exécutée +chez aucun peuple, par aucun chef d'empire.</p> + +<span class="sidenote">Ports auxiliaires du port de Boulogne.</span> + +<span class="sidenote">Port d'Étaples et camp de Montreuil.</span> + +<p>Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expédition. Boulogne +ne pouvait contenir que 12 ou 1,300 bâtiments, et il en fallait +recevoir environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre +nécessaire, il eût été trop long de les faire tous sortir par le même +chenal. Dans certaines circonstances de mer, c'était un grand +inconvénient que de n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par +exemple, on faisait sortir <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> une grande quantité de bâtiments, +et que le mauvais temps ou l'ennemi obligeât à les faire rentrer +subitement, ils pouvaient s'encombrer à l'entrée, manquer la marée, et +rester en perdition. Il y avait, en descendant à quatre lieues au sud, +une petite rivière, la Canche, dont l'embouchure formait une baie +tortueuse, très-ensablée, malheureusement ouverte à tous les vents, et +présentant un mouillage beaucoup moins sûr que celui de Boulogne. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 24.) Il s'y était formé un petit port de pêche, +port celui d'Étaples. Sur cette même rivière de la Canche, à une lieue +dans l'intérieur des terres, se trouvait la place fortifiée de +Montreuil. Il était difficile de creuser là un bassin, mais on pouvait +y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les bâtiments, et +construire sur ces pieux des quais en bois, propres à l'embarquement +et au débarquement des troupes. C'était un abri assez sûr pour 3 ou +400 bâtiments. On en pouvait sortir par des vents à peu près pareils à +ceux de Boulogne. La distance de Boulogne, qui était de 4 à 5 lieues, +présentait bien quelque difficulté pour la simultanéité des +opérations; mais c'était une difficulté secondaire, et un asile pour +400 navires était trop important pour le négliger. Le Premier Consul y +forma un camp destiné aux troupes réunies entre Compiègne et Amiens, +et en réserva le commandement au général Ney, revenu de sa mission en +Suisse. Ce camp fut appelé camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre +de s'y baraquer, comme celles qui étaient campées autour de Boulogne. +Des établissements furent <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> préparés pour la manutention des +vivres, pour les hôpitaux, pour tous les besoins enfin d'une armée de +24 mille hommes. Le centre de l'armée étant supposé à Boulogne, le +camp d'Étaples en était la gauche.</p> + +<span class="sidenote">Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destinés à l'avant-garde +et à la réserve.</span> + +<p>Un peu au nord de Boulogne, avant d'être au cap Grisnez, se trouvaient +deux autres baies, formées par deux petites rivières, dont le lit +était fort encombré par la vase et le sable, mais dans lesquelles +l'eau de la haute mer s'élevait à 6 ou 7 pieds. L'une était à une +lieue, l'autre à deux lieues de Boulogne; elles étaient en outre +placées sous le même vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des +chasses, il était possible d'y abriter plusieurs centaines de +bâtiments; ce qui aurait complété les moyens de loger la flottille +entière. La plus proche de ces deux petites rivières était le +Wimereux, débouchant près d'un village appelé Wimereux. L'autre était +la Selacque, débouchant près d'un village de pêcheurs appelé +Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait songé à y creuser des bassins, +mais les travaux exécutés à cette époque avaient complétement disparu +sous la vase et les sables. Le Premier Consul ordonna aux ingénieurs +l'examen des localités; et, dans le cas d'une réponse favorable à ses +vues, des troupes y devaient être employées, et campées sous baraques, +comme à Étaples et Boulogne. Ces deux ports devaient contenir, l'un +200, l'autre 300 bâtiments: c'étaient donc 500 qui se trouvaient +encore abrités. La garde, les grenadiers réunis, les réserves de +cavalerie et d'artillerie, et <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> les divers corps qui étaient en +formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver là leurs moyens +d'embarquement.</p> + +<span class="sidenote">La flottille batave destinée à porter le corps du général +Davout.</span> + +<p>Restait la flottille batave, destinée à porter le corps du général +Davout, et qui, d'après le traité conclu avec la Hollande, était +indépendante de l'escadre de ligne réunie au Texel. Malheureusement la +flottille batave était moins activement armée que la flottille +française. C'était une question de savoir si elle partirait de +l'Escaut pour la côte d'Angleterre, en la faisant escorter par +quelques frégates, ou si on l'amènerait à Dunkerque et Calais, pour la +faire partir des ports placés à la droite du cap Grisnez. L'amiral +Bruix était chargé de résoudre cette question. Le corps du général +Davout, qui formait la droite de l'armée, se serait ainsi trouvé +rapproché du centre. On ne désespérait même pas, à force d'élargir les +bassins et de serrer le campement, de lui faire doubler le cap +Grisnez, et de l'établir à Ambleteuse et Wimereux. Alors les +flottilles française et batave, réunies au nombre de 2,300 bâtiments, +portant les corps des généraux Davout, Soult, Ney, plus la réserve, +c'est-à-dire 120 mille hommes, pouvaient partir simultanément, par le +même vent, des quatre ports placés dans l'intérieur du détroit, avec +certitude d'agir ensemble. Les deux grandes flottes de guerre +appareillant, l'une de Brest, l'autre du Texel, devaient porter les 40 +mille hommes restants, dont le concours et l'emploi étaient le secret +exclusif du Premier Consul.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> <span class="sidenote">Moyens employés pour fortifier la côte de +Boulogne.</span> + +<p>Pour compléter toutes les parties de cette vaste organisation, il +fallait mettre la côte à l'abri des attaques des Anglais. Outre le +zèle qu'ils allaient apporter à empêcher la concentration de la +flottille à Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu'à +Flessingue, il était présumable qu'à l'imitation de ce qu'ils avaient +fait en 1801, ils tâcheraient de la détruire, soit en l'incendiant +dans les bassins, soit en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle +sortirait pour manœuvrer. Il fallait donc rendre impossible +l'approche des Anglais, tant pour garantir les ports eux-mêmes, que +pour s'assurer une libre sortie et une libre entrée; car, si la +flottille était condamnée à rester immobile, elle devait être +incapable de manœuvrer et d'exécuter aucune grande opération.</p> + +<span class="sidenote">Construction des forts de la Crèche et de l'Heurt.</span> + +<p>Cette approche des Anglais n'était pas facile à empêcher, vu la forme +de la côte, qui était droite, qui ne présentait ni rentrant, ni +saillie, et ne fournissait par conséquent aucun moyen de porter des +feux au loin. On y pourvut néanmoins de la manière la plus ingénieuse. +(Voir la carte n<sup>o</sup> 25.) En avant du rivage de Boulogne s'avançaient +dans la mer deux pointes de rocher, l'une à droite, dite la pointe de +la Crèche, l'autre à gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et +l'autre se trouvait un espace de 2,500 toises parfaitement sûr, et +très-commode pour mouiller. Deux à trois cents bâtiments pouvaient y +tenir à l'aise sur plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes +par les eaux à la marée haute, étaient découvertes à la marée basse. +Le Premier Consul ordonna d'y élever deux forts en <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> grosse +maçonnerie, de forme demi-circulaire, solidement casematés, présentant +deux étages de feux, et pouvant couvrir de leurs projectiles le +mouillage qui s'étendait de l'un à l'autre. Il fit mettre sur-le-champ +la main à l'œuvre. Les ingénieurs de la marine et de l'armée, +secondés par les maçons pris dans la conscription, commencèrent +immédiatement les travaux. Le Premier Consul avait la prétention de +les avoir achevés à l'entrée de l'hiver. Mais il tenait tellement à +multiplier les précautions, qu'il voulut garantir encore le milieu de +la ligne d'embossage, par un troisième point d'appui. Ce point +d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se trouvait en face de +l'entrée du port; et, comme on était là sur un fond de sable mobile, +le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort en grosse +charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitôt à enfoncer à la +marée basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base à une +batterie de 18 pièces de 24. Le plus souvent ils les battaient sous le +feu même des Anglais.</p> + +<p>Indépendamment de ces trois points avancés dans la mer, et placés +parallèlement à la côte de Boulogne, le Premier Consul fit hérisser de +canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la +falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie, +sans l'armer avec des bouches à feu du plus gros calibre. Des +précautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour +Étaples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait à creuser.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> <span class="sidenote">L'exécution des projets du Premier Consul fixée à +l'hiver.</span> + +<p>Tels furent les vastes projets définitivement arrêtés par le Premier +Consul, à la vue des lieux, et avec le concours des ingénieurs et des +officiers de la marine. La construction de la flottille avançait +rapidement, depuis les côtes de Bretagne jusqu'à celles de Hollande; +mais, avant d'en opérer la réunion devant Ambleteuse, Boulogne et +Étaples, il fallait avoir achevé le creusement des bassins, l'érection +des forts, amené sur la côte le matériel d'artillerie, concentré les +troupes vers la mer, et créé les établissements nécessaires à leurs +besoins. On comptait sur l'achèvement de tous ces ouvrages pour +l'hiver.</p> + +<span class="sidenote">Départ de Boulogne et visite à Calais, Dunkerque, Ostende, +Anvers.</span> + +<span class="sidenote">Avantages de la situation d'Anvers.</span> + +<span class="sidedate">Août 1803.</span> + +<span class="sidenote">Ordres pour la création d'un grand établissement maritime à +Anvers.</span> + +<p>Le Premier Consul, après Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende +et Anvers. Il tenait à voir ce dernier port, et à s'assurer par ses +propres yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports très-divers +qu'on lui avait adressés. Après avoir examiné l'emplacement de cette +ville avec cette promptitude et cette sûreté de coup d'œil qui +n'appartenaient qu'à lui, il n'eut aucun doute sur la possibilité de +faire d'Anvers un grand arsenal maritime. Anvers avait, à ses yeux, +des propriétés toutes particulières: il était situé sur l'Escaut, +vis-à-vis la Tamise; il était en communication immédiate avec la +Hollande, par la plus belle des navigations intérieures, et par +conséquent à portée du plus riche dépôt de matières navales. Il +pouvait recevoir sans difficulté, par le Rhin et la Meuse, les bois +des Alpes, des Vosges, de la Forêt-Noire, de la Wettéravie, des +Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres, naturellement attirés par +le voisinage, devaient <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> y offrir des milliers de bras pour la +construction des vaisseaux. Le Premier Consul résolut donc de créer à +Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours entre l'Escaut +et la Tamise. C'était l'un des plus sensibles déplaisirs qu'il pût +causer à ses ennemis, désormais irréconciliables, c'est-à-dire aux +Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains nécessaires à la +construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont +l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une +écluse de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient être +capables de contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours +pourvus de 30 pieds d'eau, quelle que fût la hauteur du fleuve. Le +Premier Consul voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau +port de la République; et, en attendant de nouvelles expériences +relativement à la navigabilité de l'Escaut, il ordonna la mise en +chantier de plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonçait +pas à en construire plus tard d'un échantillon supérieur. Il espérait +faire d'Anvers un établissement égal à ceux de Brest et de Toulon, +mais infiniment mieux placé pour troubler le sommeil de l'Angleterre.</p> + +<span class="sidenote">Séjour à Bruxelles.</span> + +<p>Il se rendit d'Anvers à Gand, de Gand à Bruxelles. Ces populations +belges, mécontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a +régies, se montraient peu dociles pour l'administration française. La +ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes +qu'ailleurs les difficultés de l'administration des cultes. Le +Premier Consul y <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour +parler plus exactement, une vivacité moins expansive que dans les +anciennes provinces françaises. Mais cette froideur disparut bientôt +quand on vit le jeune général, entouré du clergé, assistant avec +respect aux cérémonies religieuses, accompagné de son épouse, qui, +malgré beaucoup de dissipation, avait dans le cœur la piété d'une +femme, et d'une femme de l'ancien régime. M. de Roquelaure était +archevêque de Malines: c'était un vieillard plein d'aménité. Le +Premier Consul l'accueillit avec des égards infinis, rendit même à sa +famille des biens considérables restés sous le séquestre de l'État, se +montra souvent au peuple, accompagné de ce métropolitain de la +Belgique, et réussit par sa manière d'être à calmer les défiances +religieuses du pays. Il était attendu à Bruxelles par le cardinal +Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le séjour de +Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le +consul Cambacérès vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du +corps diplomatique s'y rendirent de leur côté, pour obtenir des +audiences du chef de la France. Entouré ainsi de ministres, de +généraux, de troupes nombreuses et brillantes, le général Bonaparte +tint dans cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les +apparences de la souveraineté. On eût dit qu'un empereur d'Allemagne +venait visiter le patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'était écoulé +plus vite que le Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses +affaires le rappelaient à Paris: c'étaient les ordres <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> à +donner pour l'exécution de ce qu'il avait résolu à Boulogne; c'étaient +aussi les négociations avec l'Europe, que cet état de crise rendait +plus actives que jamais. Il renonça donc pour le moment à voir les +provinces du Rhin, et remit à un second et prochain voyage cette +partie de sa tournée. Mais, avant de quitter Bruxelles, il y reçut une +visite qui fut fort remarquée, et qui méritait de l'être, à cause du +personnage accouru pour le voir.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul visité à Bruxelles par M. Lombard, +secrétaire du roi de Prusse.</span> + +<p>Ce personnage était M. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse. Le +jeune Frédéric-Guillaume, dans sa défiance de lui-même et des autres, +avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le +soumettre à un nouvel examen, qu'il faisait de moitié avec son +secrétaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grâce +à cette royale intimité, avait acquis en Prusse une très-grande +importance. M. d'Haugwitz, habile à se saisir de toutes les +influences, avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manière que +le roi, passant des mains du ministre dans celles du secrétaire +particulier, n'y trouvait que les mêmes inspirations, c'est-à-dire +celles de M. d'Haugwitz. M. Lombard, venu à Bruxelles, représentait +donc à la fois auprès du Premier Consul le roi et le premier ministre, +c'est-à-dire tout le gouvernement prussien, moins la cour, rangée +exclusivement autour de la reine, et animée d'un autre esprit que le +gouvernement.</p> + +<span class="sidenote">Motifs de la visite de M. Lombard.</span> + +<span class="sidenote">Mécontentements de la Russie, et ses efforts pour créer un +tiers-parti en Europe.</span> + +<p>La visite de M. Lombard à Bruxelles était la conséquence de +l'agitation des cabinets, depuis le renouvellement <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de la +guerre entre la France et l'Angleterre. La cour de Prusse était dans +une extrême anxiété, accrue par les communications récentes du cabinet +russe. Ce dernier cabinet, comme on a vu, ramené malgré lui de ses +affaires intérieures aux affaires européennes, aurait voulu s'en +dédommager en jouant un rôle considérable. Il s'était efforcé tout +d'abord de faire accepter sa médiation aux deux parties belligérantes, +et de recommander ses protégés à la France. Le résultat de ces +premières démarches n'était pas de nature à le satisfaire. +L'Angleterre avait très-froidement accueilli ses ouvertures, refusé +nettement de confier Malte à sa garde, et de suspendre les hostilités +pendant que durerait la médiation. Seulement elle avait déclaré ne pas +repousser l'entremise du cabinet russe, si la nouvelle négociation +embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et mettait en +question, par conséquent, tout ce que les traités de Lunéville et +d'Amiens avaient résolu. C'était repousser la médiation, que de +l'accepter à des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre +répondait de la sorte, la France, de son côté, accueillant avec une +entière déférence l'intervention du jeune empereur, avait néanmoins +occupé sans hésiter les pays recommandés par la Russie, le Hanovre et +Naples. La cour de Saint-Pétersbourg était singulièrement blessée de +se voir si peu écoutée, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter +sa médiation, et la France de limiter le champ des hostilités. Elle +avait donc jeté les yeux sur la Prusse pour l'engager à former un +tiers parti, <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> qui ferait la loi aux Anglais et aux Français, +et aux Français surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique +plus polis. L'empereur Alexandre, qui avait rencontré le roi de Prusse +à Mémel, qui lui avait juré dans cette rencontre une amitié éternelle, +qui s'était découvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque, +analogies d'âge, d'esprit, de vertus, cherchait à lui persuader, dans +une correspondance fréquente, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, +qu'ils étaient les seuls honnêtes gens en Europe; qu'à Vienne il n'y +avait que fausseté, à Paris qu'ambition, à Londres qu'avarice, et +qu'ils devaient s'unir étroitement pour contenir et gouverner +l'Europe. Le jeune empereur, montrant une finesse précoce, avait +surtout cherché à persuader au roi de Prusse qu'il était dupe des +caresses du Premier Consul, et que, pour des intérêts médiocres, il +lui faisait des sacrifices de politique dangereux; que, grâce à sa +condescendance, le Hanovre se trouvait envahi; que les Français ne +borneraient pas là leurs occupations; que la raison qui les portait à +fermer aux Anglais le continent, les porterait plus loin que le +Hanovre, et les conduirait jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du +Sund; qu'alors les Anglais bloqueraient la Baltique, comme ils +bloquaient l'Elbe et le Weser, et fermeraient la dernière issue restée +au commerce du continent. Cette crainte, exprimée par la Russie, ne +pouvait être sincère; car le Premier Consul ne songeait pas à pousser +ses occupations jusqu'au Danemark, et il n'était pas possible qu'il y +songeât. Il avait occupé <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> le Hanovre à titre de propriété +anglaise, Tarente en vertu de la domination non contestée de la France +sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant sur le corps de +l'Allemagne, était impossible, si on ne commençait par conquérir la +Prusse elle-même. Et heureusement alors, la politique de la France +n'avait pas acquis une telle extension.</p> + +<span class="sidenote">Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.</span> + +<p>Les suggestions de la Russie étaient donc mensongères, mais elles +inquiétaient le roi de Prusse, déjà fort troublé par l'occupation du +Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des États +allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser +étant fermés par les Anglais, l'exportation des produits prussiens +avait cessé tout à coup. Les toiles de la Silésie, achetées +ordinairement par Hambourg et Brême, dont elles alimentaient le vaste +commerce, avaient été refusées le jour même où avait commencé le +blocus. Les gros négociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte +de malice à repousser toute espèce de transactions, afin de stimuler +davantage la cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir +l'inconvénient de l'occupation du Hanovre, cause unique de la clôture +de l'Elbe et du Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs +prussiens essuyaient des pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment +avait perdu la moitié de ses revenus; ce qui n'avait altéré en rien le +calme qui faisait l'un des mérites de son génie politique. Le roi, +assiégé des plaintes de la Silésie, avait été obligé de prêter à cette +province un million d'écus (4 millions de francs), sacrifice <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> +bien grand pour un prince économe, et jaloux de rétablir le trésor du +grand Frédéric. On lui demandait, dans le moment, le double de cette +somme.</p> + +<span class="sidenote">Deux concessions demandées par la Prusse.</span> + +<p>Agité par les suggestions russes, par les plaintes du commerce +prussien, le roi Frédéric-Guillaume craignait, en outre, s'il se +laissait entraîner par ces suggestions et ces plaintes, d'être engagé +dans des liaisons hostiles à la France; ce qui aurait bouleversé toute +sa politique, qui depuis quelques années avait reposé sur l'alliance +française. C'est pour sortir de ce pénible état d'anxiété que M. +Lombard venait d'être envoyé à Bruxelles. Il avait mission de bien +observer le jeune général, de chercher à pénétrer ses intentions, de +s'assurer s'il voulait, comme on le disait à Pétersbourg, pousser ses +occupations jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore à +Pétersbourg, il était si dangereux de se fier à cet homme +extraordinaire. M. Lombard devait en même temps s'efforcer d'obtenir +quelques concessions relativement au Hanovre. Le roi +Frédéric-Guillaume aurait voulu qu'on réduisît à quelques mille hommes +le corps qui occupait ce royaume; ce qui aurait répondu aux craintes +sincères ou affectées dont la présence des Français en Allemagne était +la cause. Il aurait voulu de plus l'évacuation d'un petit port placé +aux bouches de l'Elbe, celui de Cuxhaven. Ce petit port, situé à +l'entrée même de l'Elbe, était la propriété nominale des Hambourgeois, +mais en réalité il servait aux Anglais pour y continuer leur +commerce. Si on l'avait laissé inoccupé <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> à titre de territoire +hambourgeois, le commerce anglais se serait fait comme en pleine paix. +Dès lors l'objet que se proposait la France aurait été manqué, et cela +était si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait pris le Hanovre, +elle avait occupé Cuxhaven.</p> + +<span class="sidenote">Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions +demandées.</span> + +<p>Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un système +de neutralité du Nord, calqué sur l'ancienne neutralité prussienne, +qui comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de +nouveaux États allemands, peut-être même la Russie; du moins le roi +Frédéric-Guillaume s'en flattait. C'était, suivant ce monarque, +garantir à la France l'immobilité du continent, lui laisser ainsi le +libre emploi de ses moyens contre l'Angleterre, et, par conséquent, +mériter de sa part quelques sacrifices. Tels avaient été les divers +objets confiés à la prudence de M. Lombard.</p> + +<span class="sidenote">Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.</span> + +<p>Ce secrétaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement +recommandé par M. d'Haugwitz à M. de Talleyrand. Il sentait vivement +l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci, +averti des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard, +l'accueillit de la manière la plus brillante, et prit le meilleur +moyen de s'ouvrir accès dans son esprit, c'était de le flatter par une +confiance sans bornes, par le développement de toutes ses pensées, +même les plus secrètes. Du reste, il pouvait, dans le moment, se +montrer tout entier sans y perdre; et il le fit avec une franchise, +une abondance de langage entraînantes. Il ne voulait pas, dit-il +<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> à M. Lombard, acquérir un seul territoire de plus sur le +continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient reconnu à +la France, par des traités patents ou secrets: le Rhin, les Alpes, le +Piémont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la République +italienne et l'Étrurie. Il était prêt à reconnaître l'indépendance de +la Suisse et de la Hollande. Il était bien résolu à ne plus s'immiscer +dans les affaires allemandes, à partir du Recès de 1803. Il ne tendait +qu'à une seule chose, c'était à réprimer le despotisme maritime des +Anglais, insupportable à d'autres qu'à lui certainement, puisque la +Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark s'étaient unis deux fois en +vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser. C'était à la +Prusse à l'aider dans cette tâche, à la Prusse qui était l'alliée +naturelle de la France, qui depuis quelques années en avait reçu une +foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si, en +effet, il était victorieux, mais grandement victorieux, que ne +pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le +Hanovre, ce complément si naturel, si nécessaire du territoire +prussien? Et n'était-ce pas là un prix, immense et certain, de +l'amitié que le roi Frédéric-Guillaume lui témoignerait en cette +circonstance? Mais, pour qu'il fût victorieux et reconnaissant, il +fallait qu'on le secondât d'une manière efficace. Une bonne volonté +ambiguë, une neutralité plus ou moins étendue, étaient de médiocres +secours. Il fallait l'aider à fermer complétement les rivages de +l'Allemagne, supporter quelques <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> souffrances momentanées, et +se lier à la France par un traité d'union patent et positif. Ce qu'on +appelait depuis 1795 la neutralité prussienne, ne suffisait pas pour +assurer la paix du continent. Il fallait, pour rendre cette paix +certaine, l'alliance formelle, publique, offensive et défensive, de la +Prusse et de la France. Alors aucune des puissances continentales +n'oserait former un projet. L'Angleterre serait manifestement seule, +réduite à une lutte corps à corps avec l'armée de Boulogne; et, si à +la perspective de cette lutte se joignait la clôture des marchés de +l'Europe, elle serait, ou amenée à composer, ou écrasée par la +formidable expédition qui se préparait sur les bords de la Manche. +Mais, répétait sans cesse le Premier Consul, pour cela il fallait +l'alliance effective de la Prusse, et un concours sérieux et entier de +sa part aux projets de la France. Alors il réussirait, alors il +pourrait combler de biens son alliée, et lui faire ce présent qu'elle +ne demandait pas, mais qu'elle désirait ardemment au fond du cœur, +celui du Hanovre.</p> + +<span class="sidenote">Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le +langage du Premier Consul.</span> + +<p>Le Premier Consul, par la sincérité, la chaleur de ses explications, +l'éblouissant éclat de son esprit, avait, non pas dupé, comme le dit +bientôt à Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entraîné M. +Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne méditait rien contre +l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action +contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la +Prusse le prix d'un concours franc et sincère. Quant aux concessions +dont M. Lombard <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> apportait la demande, le Premier Consul lui +en avait montré les graves inconvénients; car laisser le commerce +britannique s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui, +jusqu'au jour si incertain de la descente, serait sans conséquence +pour l'Angleterre, c'était abandonner à celle-ci tous les avantages de +la lutte. Le Premier Consul alla même jusqu'à déclarer qu'il était +prêt à indemniser, aux dépens du trésor français, le commerce +souffrant de la Silésie. Toutefois, dans le cas où la Prusse +consentirait à stipuler une alliance offensive et défensive, il était +disposé, dans un tel intérêt, à faire quelques-unes des concessions +que désirait le roi Frédéric-Guillaume.</p> + +<p>M. Lombard, convaincu, ébloui, enchanté des familiarités du grand +homme, dont les princes mêmes appréciaient avec orgueil les moindres +égards, partit pour Berlin, disposé à communiquer à son maître et à M. +d'Haugwitz tous les sentiments dont son âme était remplie.</p> + +<span class="sidenote">Retour du Premier Consul à Paris.</span> + +<p>Le Premier Consul, après avoir tenu à Bruxelles une cour brillante, +n'ayant plus rien qui le retînt en Flandre, tant que les travaux +ordonnés sur les côtes ne seraient pas plus avancés, repartit pour +Paris, où il avait tout à faire, sous le double rapport de +l'administration et de la diplomatie. Il passa par Liége, Namur, +Sedan, fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les +premiers jours d'août à Saint-Cloud.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul met fin à la médiation russe.</span> + +<span class="sidenote">Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imaginées +par la Russie.</span> + +<p>Il était pressé, tout en continuant d'ordonner de Paris les +préparatifs de sa grande expédition, d'éclaircir, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> de fixer +définitivement ses rapports avec les grandes puissances du continent. +Dans les inquiétudes de la Prusse, il avait clairement discerné +l'influence russe; il discernait cette influence ailleurs, +c'est-à-dire dans la mauvaise volonté qu'on lui montrait à Madrid. Le +cabinet espagnol refusait en effet de s'expliquer sur l'exécution du +traité de Saint-Ildephonse, et disait que, la médiation russe faisant +encore espérer une fin pacifique, il fallait attendre le résultat de +cette médiation avant de prendre un parti décisif. D'autres +circonstances avaient désagréablement affecté le Premier Consul: +c'était la partialité évidente de la Russie dans l'essai de médiation +qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul avait accepté +cette médiation avec une déférence entière, et que l'Angleterre au +contraire y avait opposé des difficultés de toute nature, tantôt +refusant de confier Malte aux mains de la puissance médiatrice, tantôt +argumentant à l'infini sur l'étendue de la négociation, la diplomatie +russe penchait plutôt pour l'Angleterre que pour la France, et +semblait ne tenir aucun compte de la déférence de l'une, et de la +mauvaise volonté de l'autre. Les propositions récemment arrivées de +Saint-Pétersbourg révélaient cette disposition de la manière la plus +claire. La Russie déclarait qu'à son avis l'Angleterre devait rendre +Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; mais qu'en retour il était +convenable de lui accorder l'île de Lampedouse; que la France devait +en outre fournir une indemnité au roi de Sardaigne, reconnaître et +respecter <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> l'indépendance des États placés dans son voisinage, +évacuer pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre, +mais le royaume d'Étrurie, la République italienne, la Suisse et la +Hollande.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul les repousse.</span> + +<p>Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, étaient +complétement inacceptables sous tous les autres. Concéder Lampedouse +en compensation de Malte, c'était donner aux Anglais le moyen de faire +avec de l'argent, dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar +dans la Méditerranée. Le Premier Consul avait été près d'y consentir +pour garder la paix. Lancé maintenant dans la guerre, plein +d'espérance de réussir, il ne voulait plus faire un tel sacrifice. +Indemniser le roi de Piémont n'était pas pour lui une difficulté; il +était disposé à consacrer à cet objet Parme ou un équivalent. Évacuer +Tarente et le Hanovre la paix rétablie, était une suite naturelle de +la paix même. Mais évacuer la République italienne qui n'avait point +d'armée, la Suisse, la Hollande, qui étaient menacées d'une +contre-révolution immédiate si les troupes françaises se retiraient, +c'était lui demander de livrer aux ennemis de la France les États dont +on avait acquis le droit de disposer, par dix ans de guerres et de +victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhérer à de telles +conditions. Ce qui le décidait plus souverainement encore à ne pas +laisser continuer cette médiation, c'était la forme sous laquelle on +l'offrait. Le Premier Consul avait consenti à un arbitrage suprême, +absolu et sans appel, du <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> jeune empereur lui-même, car c'était +intéresser l'honneur de ce monarque à être juste, et se donner de plus +la certitude d'en finir. Mais s'en remettre à la partialité des agents +russes, tous dévoués à l'Angleterre, c'était souscrire à une +négociation désavantageuse et sans terme.</p> + +<p>Il déclara donc, après avoir discuté les propositions de la Russie, +après avoir montré l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il +était toujours prêt à accepter l'arbitrage personnel du czar lui-même, +mais non une négociation conduite par son cabinet d'une manière peu +amicale pour la France, et tellement compliquée, qu'on ne pouvait en +espérer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Pétersbourg de +ses bons offices, qu'il renonçait toutefois à s'en servir davantage, +s'en remettant à la guerre du soin de ramener la paix. La déclaration +du Premier Consul se terminait par ces paroles, profondément +empreintes de son caractère: «Le Premier Consul a tout fait pour +conserver la paix; ses efforts ayant été vains, il a dû voir que la +guerre était dans l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne +pliera pas devant une nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt +ans, de faire plier toutes les puissances.» (29 août 1803.)</p> + +<p>M. de Markoff fut sèchement traité, et avait mérité de l'être par son +langage et son attitude à Paris. Approbateur constant de l'Angleterre, +de ses prétentions, de sa conduite, il était le détracteur avoué de +la France et de son gouvernement. Quand <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> on lui disait qu'il +ne se conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son +maître, qui professait une rigoureuse impartialité entre la France et +l'Angleterre, il répondait que <i>l'empereur avait son opinion, mais que +les Russes avaient la leur</i>. Il était à craindre qu'il ne s'attirât +bientôt quelque tempête, semblable à celle qu'avait essuyée lord +Withworth, et même plus désagréable encore, parce que le Premier +Consul n'avait pas pour M. de Markoff la considération qu'il +professait pour lord Withworth.</p> + +<span class="sidenote">Après avoir mis fin à la médiation russe, le Premier Consul +oblige l'Espagne à s'expliquer.</span> + +<p>Le fil de cette fausse médiation une fois tranché, sans rompre +néanmoins avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne à +s'expliquer, et à dire comment elle entendait exécuter le traité de +Saint-Ildephonse. Il s'agissait de savoir si elle prendrait part à la +guerre, ou si elle resterait neutre, en fournissant à la France un +subside, au lieu d'un secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier +Consul ne pouvait se donner tout entier à son expédition, tant que +cette question ne serait pas résolue.</p> + +<p>L'Espagne éprouvait à se décider une répugnance extrême, et qui +l'avait rejetée à l'égard de la France dans les plus fâcheux +sentiments. Sans doute il était onéreux de suivre une puissance +voisine dans toutes les vicissitudes de sa politique; mais, en +s'engageant par le traité de Saint-Ildephonse dans les liens d'une +alliance offensive et défensive avec la France, l'Espagne avait +contracté une obligation positive, dont il était impossible de +contester les conséquences. Indépendamment <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> de cette +obligation, il fallait que cette puissance fût indignement dégénérée, +pour vouloir se tenir à l'écart, lorsqu'allait s'agiter pour la +dernière fois la question de la suprématie maritime. Si l'Angleterre +l'emportait, il était évident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni +commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait +depuis trois siècles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier +Consul la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un +engagement formel, mais de remplir ses plus sacrés devoirs envers +elle-même. Tenant compte de son incapacité présente, il la laissait +neutre, et, en lui ménageant ainsi la faculté de recevoir les piastres +du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre +faite au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent, +puisqu'elle ne pouvait payer la dette du sang, à la cause de la +liberté des mers.</p> + +<span class="sidenote">L'Espagne arrivée, on ne sait pourquoi, à un véritable état +d'hostilité à l'égard de la France.</span> + +<p>Nos relations avec l'Espagne, altérées, comme on l'a vu, à l'occasion +du Portugal, un peu améliorées depuis, grâce à la vacance du duché de +Parme, s'étaient gâtées de nouveau, au point d'être tout à fait +hostiles. On se plaignait tous les jours à Madrid d'avoir cédé la +Louisiane pour la royauté de l'Étrurie, qu'on appelait nominale, parce +que des troupes françaises gardaient l'Étrurie, incapable de se garder +elle-même. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux +États-Unis. On disait que si la France voulait aliéner cette précieuse +colonie, c'était au roi d'Espagne qu'elle aurait dû s'adresser, non +aux Américains, qui deviendraient pour le <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> Mexique des voisins +dangereux; que si la France avait rendu cette colonie à Charles IV, il +se serait bien chargé de la sauver des mains des Américains et des +Anglais. Il était ridicule, en vérité, à des gens qui allaient perdre +le Mexique, le Pérou, et toute l'Amérique du Sud, de prétendre pouvoir +garder la Louisiane, laquelle n'était espagnole ni par les mœurs, +ni par l'esprit, ni par le langage. On faisait à Madrid de cette +aliénation de la Louisiane un grief considérable contre la France, et +tellement grave, qu'on se tenait pour délié de toute obligation envers +elle. Le vrai motif de cette humeur était dans le refus du Premier +Consul d'ajouter le duché de Parme au royaume d'Étrurie; refus forcé +dans le moment, car il était obligé de garder quelques territoires +pour indemniser le roi de Piémont, depuis qu'on demandait si vivement +une indemnité pour ce prince; et d'ailleurs les Florides, après +l'abandon de la Louisiane, n'étaient plus un objet d'échange +acceptable. Le cabinet de Madrid ne s'en tenait pas envers la France à +l'attitude de la mauvaise humeur, il en était venu aux plus mauvais +procédés. Notre commerce était indignement traité. Sous prétexte de +contrebande, des bâtiments avaient été saisis, et les équipages +envoyés aux présides d'Afrique. Toutes les réclamations de nos +nationaux étaient écartées; on ne répondait plus à l'ambassadeur sur +aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on venait de laisser +enlever au mouillage d'Algésiras et de Cadix, sous le feu même des +canons espagnols, des bâtiments français; <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> ce qui constituait, +à part toute alliance, une violation de territoire qu'il était indigne +de souffrir. La flotte réfugiée à la Corogne était, sur une fausse +allégation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, où elle +aurait pu se trouver en sûreté. On forçait les équipages de mourir à +bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout +de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloquée par une +flotte anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un +radoub considérable, et sans un renouvellement de vivres et de +munitions. On lui refusait tout cela, même à prix d'argent. Enfin, par +une bravade qui mettait le comble à de tels procédés, tandis que la +marine espagnole était laissée dans un délabrement à faire pitié, on +s'occupait avec des soins étranges de l'armée de terre, et on +organisait les milices, comme si on avait voulu préparer une guerre +nationale contre la France.</p> + +<span class="sidenote">Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix à se +conduire comme il le faisait.</span> + +<p>Qui pouvait ainsi pousser dans l'abîme l'inepte favori, dont la +domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et réduisait une +brave nation à la plus honteuse impuissance? Le défaut de suite dans +les idées, la vanité blessée, la paresse, l'incapacité, tels étaient +les misérables mobiles de cet usurpateur de la royauté espagnole. Il +avait penché autrefois pour la France, c'en était assez pour que son +inconstance penchât aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul +n'avait pu lui dissimuler son mépris, tandis que les agents anglais et +russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout, +la France lui demandait du courage, de l'activité, <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> une bonne +administration des affaires espagnoles: c'était plus qu'il n'en +fallait pour l'amener à détester un allié aussi exigeant. Tout cela +finira, avait dit le Premier Consul, <i>par un coup de tonnerre</i>. Ainsi +s'annonçait, par de sinistres éclairs, la foudre cachée dans cette nue +épaisse, qui commençait à s'amonceler sur le vieux trône d'Espagne.</p> + +<span class="sidenote">Demandes péremptoires adressées au cabinet de Madrid.</span> + +<p>Le sixième des camps formés sur les rives de l'Océan se réunissait à +Bayonne. Les apprêts furent accélérés et accrus jusqu'à former une +véritable armée. Un autre rassemblement fut préparé du côté des +Pyrénées orientales. Augereau reçut le titre de général en chef de ces +divers corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander +à la cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait à +se plaindre, l'élargissement des Français détenus, avec un +dédommagement pour les pertes qu'ils avaient essuyées, la punition des +commandants des forts d'Algésiras et de Cadix, qui avaient laissé +prendre des bâtiments français à portée de leurs canons, la +restitution des bâtiments pris, l'admission dans les bassins du Ferrol +de l'escadre réfugiée à la Corogne, son radoub et son ravitaillement +immédiats, sauf à compter sur-le-champ avec la France; le licenciement +de toutes les milices, et enfin, au choix de l'Espagne, ou la +stipulation d'un subside, ou l'armement des 15 vaisseaux et des 24 +mille hommes promis par le traité de Saint-Ildephonse. Le général +Beurnonville devait déclarer au prince de la Paix ces volontés +expresses, <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> lui dire que si la cour de Madrid persistait dans +sa folle et coupable conduite, c'était à lui que s'en prendrait la +juste indignation du gouvernement français; qu'en franchissant la +frontière on dénoncerait au roi et au peuple d'Espagne le joug honteux +sous lequel ils étaient courbés, et dont on venait les délivrer. Si +cette déclaration faite au prince de la Paix n'avait pas d'effet, le +général Beurnonville devait demander une audience au roi et à la +reine, leur répéter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il n'obtenait +pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles dépêches +de Paris.</p> + +<span class="sidenote">Démarche de l'ambassadeur Beurnonville auprès du prince de +la Paix.</span> + +<span class="sidenote">M. de Beurnonville reçoit pour réponse un renvoi à M. +d'Azara.</span> + +<p>Le général Beurnonville, impatient de mettre un terme à d'intolérables +outrages, se hâta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire +les dures vérités qu'il avait mission de faire arriver à ses oreilles, +et pour ne lui laisser aucun doute sur le sérieux de ces menaces, +plaça sous ses yeux plusieurs passages des dépêches du Premier Consul. +Le prince de la Paix pâlit, laissa échapper quelques larmes, fut tour +à tour bas ou arrogant, finit par déclarer que M. d'Azara était chargé +de s'entendre à Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le +regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en écoutant l'ambassadeur de +France il sortait de son rôle, car il était généralissime des armées +espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'État; et que, si on +avait quelque déclaration à faire, c'était au ministre des affaires +étrangères et non à lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa même une +note que le général Beurnonville devait lui remettre à la fin de +cette conférence. <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> Le général, poussé à bout, lui dit: +Monsieur le prince, il y a cinquante personnes dans votre antichambre, +je vais les prendre à témoin du refus que vous faites de recevoir une +note qui importe au service de votre roi, et constater que, si je n'ai +pu m'acquitter de mon devoir, la faute en est à vous seul, et non pas +à moi.—Le prince intimidé reçut la note, et le général Beurnonville +se retira.</p> + +<p>Tenant à remplir ses instructions dans toute leur étendue, le général +ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris, +éperdus, semblant ne rien comprendre à ce qui se passait, et répétant +que le chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout +arranger avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour, +interrompit même toute communication avec les ministres espagnols, et +se hâta de mander à son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de +résultat qu'il avait obtenu.</p> + +<span class="sidenote">Instructions qu'avait reçues M. d'Azara de Madrid.</span> + +<p>M. d'Azara, en effet, avait reçu la plus singulière communication, la +plus inconvenante, la plus désagréable pour lui. Ce spirituel et sage +Espagnol était partisan sincère de l'alliance de l'Espagne avec la +France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres +d'Italie, où il avait joué un rôle conciliateur entre l'armée +française et le Saint-Père. Malheureusement, il ne cachait pas assez +le dégoût, la douleur que lui causait l'état de la cour d'Espagne, et +cette cour mécontente s'en prenait de sa déconsidération à +l'ambassadeur qui la déplorait. Il était, disait-on dans les dépêches +qu'on venait de lui écrire <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> de Madrid, il était l'humble +serviteur du Premier Consul; il n'informait sa cour de rien, il ne +savait la sauver d'aucune exigence. On allait jusqu'à lui déclarer +que, si le Premier Consul n'avait pas autant tenu à le conserver à +Paris, on aurait choisi un autre représentant. On provoquait ainsi sa +démission, sans oser la lui envoyer. On le chargeait, pour toute +conclusion, d'offrir à la France un subside de 2 millions et demi par +mois, en déclarant que c'était là tout ce que l'Espagne pouvait faire, +qu'au delà il y aurait pour elle impuissance absolue de payer. M. +d'Azara transmit ces propositions au Premier Consul, et puis envoya +par un courrier sa démission à Madrid.</p> + +<span class="sidenote">Mission de M. Hermann à Madrid, et dénonciation du prince +de la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier +Consul.</span> + +<p>Le Premier Consul manda auprès de lui M. Hermann, secrétaire +d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de +la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait +signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se résigner à +une chute immédiate, préparée par des moyens que M. Hermann avait en +portefeuille. Ces moyens étaient les suivants. Le Premier Consul avait +écrit une lettre au roi, dans laquelle il dénonçait à ce monarque +infortuné les malheurs et les hontes de sa couronne, de manière, +toutefois, à réveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa +dignité; il le plaçait ensuite entre l'éloignement du favori, ou +l'entrée immédiate d'une armée française. Si le prince de la Paix, +après avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant, +sans nouveau renvoi à Paris, donné satisfaction complète à la France, +le général Beurnonville <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> devait demander une audience +solennelle à Charles IV, et lui remettre en mains propres la +foudroyante lettre du Premier Consul. Vingt-quatre heures après, si le +prince de la Paix n'était pas renvoyé, le général Beurnonville devait +quitter Madrid, en expédiant à Augereau l'injonction de passer la +frontière.</p> + +<span class="sidenote">Comment M. Hermann accomplit sa mission.</span> + +<span class="sidenote">Effroi du prince de la Paix, mais sa constance à tout +renvoyer à M. d'Azara.</span> + +<span class="sidenote">Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.</span> + +<span class="sidenote">Moyens imaginés pour en prévenir les effets.</span> + +<p>M. Hermann arriva en toute hâte à Madrid. Il vit le prince de la Paix, +lui signifia les volontés du Premier Consul, et cette fois le trouva, +non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui +aurait eu la conviction de défendre les intérêts de son pays, de +représenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie, +aurait bravé la disgrâce, la mort, tout, plutôt qu'un tel déploiement +de l'autorité étrangère. Mais l'indignité de sa position ne laissait +au prince de la Paix aucune ressource d'énergie. Il se soumit, et +affirma sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'être +envoyées à M. d'Azara, avec pouvoir de consentir à tout ce que +demandait le Premier Consul. Cette réponse fut rapportée au général +Beurnonville. Celui-ci, qui avait ordre d'exiger une solution +immédiate, et de ne pas se payer d'un nouveau renvoi à Paris, déclara +au prince qu'il avait pour instruction expresse de n'en pas croire sa +parole, et d'exiger une signature à Madrid même, ou de remettre au roi +la fatale lettre. Le prince de la Paix répéta sa triste version, que +tout se terminait à Paris dans le moment, et conformément aux volontés +du Premier Consul. Cette misérable cour croyait sauver son honneur, +en laissant à M. d'Azara le <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> triste rôle de se soumettre aux +volontés de la France, et en renvoyant à quatre cents lieues d'elle le +spectacle de son abaissement. Le général Beurnonville se crut alors +obligé de porter au roi la lettre du Premier Consul. Les directeurs du +roi, c'est-à-dire la reine et le prince, auraient pu refuser +l'audience, mais un courrier aurait ordonné à Augereau d'entrer en +Espagne. Ils trouvèrent un moyen de tout arranger. Ils conseillèrent à +Charles IV de recevoir la lettre, mais en lui persuadant de ne pas +l'ouvrir, parce qu'elle contenait des expressions dont il aurait à +s'offenser. Ils s'efforcèrent de lui prouver qu'en la recevant il +s'épargnerait l'entrée de l'armée française, et qu'en ne l'ouvrant pas +il sauverait sa dignité. Les choses furent ainsi disposées. Le général +Beurnonville fut admis à l'Escurial, en présence du roi et de la +reine, hors de la présence du prince de la Paix, qu'il avait ordre de +ne pas souffrir, et remit au monarque espagnol l'accablante +dénonciation dont il était porteur.—Charles IV, avec une aisance qui +prouvait son ignorance, dit à l'ambassadeur: Je reçois la lettre du +Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la rendrai bientôt, +sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que votre démarche +était inutile, car M. d'Azara était chargé de tout terminer à Paris. +J'estime le Premier Consul; je veux être son fidèle allié, et lui +fournir tous les secours dont ma couronne peut disposer.—Après cette +réponse officielle, le roi, reprenant le ton d'une familiarité peu +digne du trône et de la situation présente, parla en termes d'une +vulgarité embarrassante <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> de la vivacité de son ami le général +Bonaparte, et de sa résolution de tout lui pardonner pour ne pas +rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu, +souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre +un nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au général Augereau +l'avis de marcher.</p> + +<span class="sidenote">Ordres envoyés à Paris pour terminer au gré du Premier +Consul les contestations survenues avec l'Espagne.</span> + +<span class="sidenote">Traité de subside entre l'Espagne et la France.</span> + +<p>Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reçu les +autorisations nécessaires pour signer les conditions imposées par le +Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que, +pour tenir lieu des secours stipulés dans le traité de +Saint-Ildephonse, elle payerait à la France un subside de 6 millions +par mois, dont un tiers serait retenu pour le règlement des comptes +existant entre les deux gouvernements; que l'Espagne acquitterait en +un seul payement les quatre mois échus depuis le commencement de la +guerre, c'est-à-dire 16 millions. Un agent appelé d'Hervas, qui +traitait à Paris les affaires financières de la cour de Madrid, dut se +rendre en Hollande pour négocier un emprunt avec la maison Hope, en +lui livrant des piastres, à extraire du Mexique. Il fut entendu que, +si l'Angleterre déclarait la guerre à l'Espagne, le subside cesserait. +Pour prix de ces secours, il fut stipulé que, si les projets du +Premier Consul contre la Grande-Bretagne venaient à réussir, la France +ferait rendre à son alliée la Trinité d'abord, et ensuite, dans le cas +d'un triomphe complet, la célèbre forteresse de Gibraltar.</p> + +<p>Cette convention signée, M. d'Azara n'en persista <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> pas moins +à donner sa démission, quoiqu'il fût sans fortune, et privé de toute +ressource pour soulager une vieillesse précoce. Il mourut à Paris +quelques mois plus tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de +dignité pour écrire à son agent d'Hervas, et le charger, disait-il, +d'arranger ses affaires personnelles avec le Premier Consul. Tout ce +qui s'était passé n'était, suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de +ces brouilles ordinaires entre personnes qui s'aiment, et qui sont +après plus amies qu'auparavant. Tel était ce personnage; telles +étaient la force et l'élévation de son caractère.</p> + +<span class="sidenote">Continuation des préparatifs pour l'expédition +d'Angleterre.</span> + +<span class="sidedate">Sept. 1803.</span> + +<span class="sidenote">L'escadre de Brest destinée à l'Irlande.</span> + +<p>On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des +trois occasions réputées les meilleures pour le passage du détroit, +allait se présenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver. +Aussi le Premier Consul s'occupait-il sans relâche de sa grande +entreprise. La fin de la querelle avec l'Espagne était venue fort à +propos, non-seulement pour lui procurer des ressources pécuniaires, +mais pour rendre une partie de ses troupes disponibles. Les +rassemblements formés du côté des Pyrénées furent dispersés, et les +corps qui les composaient acheminés vers l'Océan. Plusieurs de ces +corps furent placés à Saintes, tout à fait à portée de l'escadre de +Rochefort. Les autres eurent ordre de se rendre en Bretagne, pour être +embarqués sur la grande escadre de Brest. Augereau commandait le camp +formé dans cette province. Le projet du Premier Consul se mûrissant +peu à peu dans sa tête, il lui semblait que, pour troubler davantage +le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> anglais, il fallait l'attaquer sur plusieurs +points à la fois, et qu'une partie des 150 mille hommes destinés à +l'invasion devait être jetée en Irlande. C'était le but des +préparatifs ordonnés à Brest. Le ministre Decrès s'était abouché avec +les Irlandais fugitifs, qui avaient déjà cherché à détacher leur +patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulèvement général dans +le cas où l'on débarquerait 18 mille hommes, avec un matériel complet, +et une grande quantité d'armes. Ils demandaient que, pour prix de +leurs efforts, la France ne fît pas la paix, sans exiger +l'indépendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait, à +condition qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint +l'armée française, et combattu avec elle pendant la durée de +l'expédition. Les Irlandais étaient confiants et féconds en promesses, +comme le sont tous les émigrés; cependant il y en avait parmi eux qui +ne donnaient pas de grandes espérances, qui ne promettaient même aucun +secours effectif de la part de la population. Toutefois, d'après ces +derniers, on devait la trouver au moins bienveillante, et c'était +assez pour prêter appui à notre armée, pour causer de graves embarras +à l'Angleterre, et pour paralyser peut-être 40 ou 50 mille de ses +soldats. L'expédition d'Irlande avait encore l'avantage de tenir +l'ennemi incertain sur le vrai point d'attaque. Sans cette expédition, +en effet, l'Angleterre n'aurait cru qu'à un seul projet, celui de +traverser le détroit pour diriger une armée sur Londres. Au contraire, +avec les préparatifs de Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce +qui se <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> faisait à Boulogne était une feinte, et que le projet +véritable consistait en une grande expédition sur l'Irlande. Les +doutes inspirés à cet égard étaient un premier résultat fort utile.</p> + +<p>La flotte en relâche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les +bassins, mise en réparation, et pourvue des rafraîchissements dont les +équipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se préparait. On +commençait en Hollande à équiper l'escadre de haut bord, et à réunir +la masse de chaloupes nécessaires pour former la flottille batave. +Mais c'est à Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur +et une rapidité merveilleuses.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul se crée un pied-à-terre à Boulogne, au +petit château du Pont-de-Briques.</span> + +<p>Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir +soi-même, que les agents les plus sûrs sont souvent inexacts dans +leurs rapports, par défaut d'attention ou d'intelligence, quand ce +n'est pas par volonté de mentir, s'était créé à Boulogne un +pied-à-terre, où il avait l'intention de séjourner fréquemment. Il +avait fait louer un petit château dans un village appelé le +Pont-de-Briques, et il avait ordonné les apprêts nécessaires pour y +habiter avec sa maison militaire. Il partait le soir de Saint-Cloud, +et, franchissant les soixante lieues qui séparent Paris de Boulogne, +avec la rapidité que les princes ordinaires mettent à courir à de +vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au milieu du jour, sur +le théâtre de ses immenses travaux, et voulait tout examiner avant de +prendre un instant de sommeil. Il avait exigé que l'amiral Bruix, +exténué de fatigue, quelquefois agité par ses querelles avec le +ministre Decrès, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> ne se logeât pas à Boulogne, mais sur la +falaise même, sur une hauteur d'où l'on apercevait le port, la rade et +les camps. On avait construit là une baraque bien calfeutrée, dans +laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse +devant lui toutes les parties de la vaste création à laquelle il +présidait. Il s'était résigné à cette demeure périlleuse pour sa +défaillante existence, afin de satisfaire l'inquiète vigilance du +chef du gouvernement<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Le Premier Consul avait même fait +construire pour son usage personnel une semblable baraque, tout près +de celle de l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les +nuits. Il exigeait que les généraux Davout, Ney, Soult, résidassent +sans interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux +travaux et aux manœuvres, et lui rendissent compte chaque jour des +moindres circonstances. Le général Soult, qui se distinguait par une +qualité précieuse, celle de la vigilance, lui était là d'une grande et +continuelle utilité. Lorsque le Premier Consul avait reçu de ses +lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il répondait +à l'instant, il partait pour aller vérifier lui-même l'exactitude des +rapports qu'on lui avait adressés, n'en croyant jamais que ses propres +yeux sur toutes choses.</p> + +<span class="sidenote">Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.</span> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux +pour tenir les bâtiments anglais à distance.</span> + +<span class="sidenote">Établissement de batteries sous-marines, couvertes par les +eaux à la marée haute, découvertes à la marée basse, et tenant +l'ennemi à grande distance.</span> + +<p>Les Anglais s'étaient appliqués à troubler l'exécution des ouvrages +destinés à protéger le mouillage de Boulogne. Leur croisière, composée +le plus habituellement d'une vingtaine de bâtiments, dont trois ou +quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq à six <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> frégates, +dix ou douze bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes +canonnières, faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs +boulets, dépassant la falaise, venaient tomber dans le port et sur les +camps. Quoique leurs projectiles n'eussent causé que bien peu de +dommage, ce feu était fort incommode, et pouvait, lorsqu'une grande +quantité de bâtiments serait réunie, y causer de funestes ravages, +peut-être un incendie. Une nuit même les Anglais, s'avançant avec +beaucoup d'audace dans leurs chaloupes, surprirent l'atelier où l'on +travaillait à la construction du fort en bois, coupèrent les sonnettes +qui servaient à battre les pieux, et bouleversèrent les travaux pour +plusieurs jours. Le Premier Consul montra un vif mécontentement de +cette tentative, et donna de nouveaux ordres pour en empêcher une +pareille à l'avenir. Des chaloupes armées, se succédant comme des +factionnaires, durent passer la nuit autour des ouvrages. Les ouvriers +encouragés, piqués d'honneur, ainsi que des soldats que l'on conduit à +l'ennemi, furent amenés à travailler en présence des vaisseaux +anglais, sous le feu de leur artillerie. C'était à la marée basse +qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tête des pieux était +assez découverte par la mer pour qu'on pût les battre, les ouvriers se +mettaient à l'œuvre, même avant la retraité des eaux, restaient +après qu'elles étaient revenues, et, la moitié du corps dans les +flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais. +Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fécondité, inventa +de <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> nouvelles précautions pour éloigner l'ennemi. Il fit faire +des expériences sur la côte, et essayer la portée du gros canon, en le +tirant sous un angle de 45 degrés, à peu près comme on tire le +mortier. L'expérience réussit, et on porta les boulets du calibre de +24, jusqu'à 2,300 toises; ce qui obligea les Anglais à s'éloigner +d'autant. Il fit mieux encore; pensant toujours au même objet, il +imagina le premier un moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables +ravages, et qui semble devoir exercer une grande influence sur la +guerre maritime, celui des projectiles creux employés contre les +vaisseaux. Il ordonna de tirer sur les bâtiments avec de gros obus, +qui, éclatant dans le bois ou dans la voilure, devaient produire ou +des brèches fatales au corps du navire, ou de grandes déchirures dans +le gréement. <i>C'est avec des projectiles qui éclatent</i>, écrivait-il, +<i>qu'il faut attaquer le bois.</i> Rien ne se fait facilement, surtout +quand il y a d'anciennes habitudes à vaincre, et il eut à réitérer +souvent les mêmes instructions. Lorsque les Anglais, au lieu de ces +boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui est devant +eux, mais qui ne font pas un ravage plus étendu que leur diamètre, +virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai, mais qui +éclate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la tête de +ses défenseurs, ils furent surpris, et tenus fort à distance. Enfin, +pour obtenir encore plus de sécurité, le Premier Consul imagina un +moyen non moins ingénieux. Il eut l'idée d'établir des batteries +sous-marines, <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> c'est-à-dire qu'il fit placer, à la laisse de +basse-mer, des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau +recouvrait à la marée haute, et découvrait à la marée basse. Il en +coûta beaucoup de peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles +reposaient les pièces, pour prévenir les ensablements et les +affouillements. On y réussit néanmoins, et à l'heure de la marée +descendante, qui était celle du travail, lorsque les Anglais +s'avançaient pour le troubler, ils étaient accueillis par des +décharges d'artillerie, partant à l'improviste de la ligne de +basse-mer; de façon que les feux s'avançaient, en quelque sorte, ou +reculaient avec la mer elle-même. Ces batteries ne furent employées +que pendant le temps de la construction des forts; elles devinrent +inutiles dès que les forts furent achevés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p> + +<p>Le fort en bois fut terminé le premier, grâce à la nature de la +construction. On établit de solides plates-formes sur la tête des +pieux, et à quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet +ouvrage de dix pièces de gros calibre, et de plusieurs mortiers à +grande portée, et dès qu'il commença de tirer, les Anglais ne +reparurent plus à l'entrée du port. Tout le haut des falaises fut armé +avec du 24, du 36 et des mortiers. Environ 500 bouches à feu furent +mises en batterie, et la côte, devenue inabordable, reçut des Anglais +et des Français le nom de <i>Côte de fer</i>. Dans cet intervalle, on +achevait <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> les forts en maçonnerie, sans autre obstacle que +celui de la mer. À l'entrée de l'hiver surtout, les vagues deviennent +quelquefois si furieuses sous l'impulsion des vents de la Manche, +qu'elles ébranlent et inondent les ouvrages les plus solides et les +plus élevés. Deux fois elles enlevèrent des assises entières, et +précipitèrent les plus gros blocs du haut des murailles commencées, +dans le fond de la mer. On continua cependant ces deux importantes +constructions, indispensables à la sûreté du mouillage.</p> + +<span class="sidenote">Creusement des bassins par les troupes.</span> + +<p>Pendant ces travaux, les troupes, rapprochées des côtes, avaient +construit leurs baraques, et tracé leurs camps à l'image de véritables +cités militaires, divisées en quartiers, traversées par de longues +rues. Cette besogne terminée, elles s'étaient réparties autour du +bassin de Boulogne. On leur avait partagé la tâche, et chaque régiment +devait enlever une portion déterminée de cette énorme couche de sable +et de limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns +creusaient le lit même de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les +autres enfonçaient les pieux destinés à former des quais. Les ports de +Wimereux et d'Ambleteuse, dont l'exécution avait été reconnue +possible, étaient déjà entrepris. On travaillait à en extraire le +sable et la vase; on y construisait des écluses, afin de creuser un +chenal d'entrée par des chasses répétées. D'autres détachements +étaient occupés à tracer des routes, pour réunir entre eux les ports +de Wimereux, d'Ambleteuse, de Boulogne, d'Étaples, et ces ports +eux-mêmes avec les forêts voisines.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> <span class="sidenote">Excellentes dispositions physiques et morales des +troupes réunies au camp de Boulogne.</span> + +<p>Les troupes consacrées à ces rudes travaux se relevaient après +l'accomplissement de leur tâche, et celles qui avaient cessé de remuer +la terre, se livraient à des manœuvres de tout genre, propres à +perfectionner leur instruction. Vêtues de gros habits d'ouvriers, +garanties par des sabots de l'humidité du sol, bien logées, nourries +abondamment, grâce au prix de leur travail ajouté à leur solde, vivant +en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de +la plus mauvaise saison, d'une santé parfaite. Contentes, occupées, +pleines de confiance dans l'entreprise qui se préparait, elles +acquéraient chaque jour cette double force physique et morale, qui +devait leur servir à vaincre le monde.</p> + +<span class="sidenote">Commencement de concentration de la flottille.</span> + +<p>Le moment était venu de concentrer la flottille. La construction des +bateaux de toute espèce était presque partout achevée. On les avait +fait descendre aux embouchures des rivières; on les avait gréés et +armés dans les ports. Les ouvriers en bois, qui étaient devenus libres +dans l'intérieur, avaient été formés en compagnies, et conduits tant à +Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les +employer aux aménagements et à l'entretien de la flottille, une fois +réunie.</p> + +<span class="sidenote">Ingénieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie +attelée, pour protéger les divisions de la flottille, dans leur marche +le long des côtes.</span> + +<p>Il fallut donc procéder à ces concentrations, attendues impatiemment +par les Anglais, avec la confiance de détruire jusqu'au dernier nos +légers bâtiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit +du Premier Consul. Les divisions de la flottille qui avaient à se +rendre à Boulogne, allaient partir de tous les points des côtes de +l'Océan, depuis <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier +dans le détroit de Calais. Elles devaient côtoyer le rivage en se +tenant toujours à très-petite distance de la terre, et s'échouer quand +elles seraient serrées de trop près par les croisières anglaises. Un +ou deux accidents arrivés à des bâtiments de la flottille, fournirent +au Premier Consul l'idée d'un système de secours aussi sûr +qu'ingénieux. Il avait vu quelques chaloupes jetées à la côte pour +éviter l'ennemi, secourues heureusement par les habitants des villages +voisins. Frappé de cette circonstance, il fit distribuer le long de la +mer des corps nombreux de cavalerie, depuis Nantes jusqu'à Brest, +depuis Brest jusqu'à Cherbourg, depuis Cherbourg et le Havre jusqu'à +Boulogne. Ces corps de cavalerie, divisés par arrondissements, avaient +avec eux des batteries d'artillerie attelées, dressées à manœuvrer +avec une extrême rapidité, et à courir au galop sur les sables unis +que la mer laisse à découvert en se retirant. Ces sables, qu'on +appelle l'estran, sont en général solides, au point de porter des +chevaux et des voitures. Nos escadrons, traînant l'artillerie à leur +suite, devaient parcourir sans cesse la plage, s'avancer ou se retirer +avec la mer, et protéger de leurs feux les bateaux en marche. +Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le Premier Consul +avait poussé l'emploi de tous les moyens, jusqu'à faire atteler du 16, +roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exigé et obtenu que +chaque cavalier, devenu propre à tous les services, se pliât à mettre +pied à terre, à tirer les pièces, ou à courir la carabine à la main +au secours <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> des matelots échoués sur le rivage. «Il faut faire +souvenir les hussards, écrivait-il au ministre de la guerre, qu'un +soldat français doit être cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit +faire face à tout.» (29 septembre.) Deux généraux, Lemarrois et +Sébastiani, étaient chargés du commandement de toute cette cavalerie. +Ils avaient ordre d'être sans cesse à cheval, de faire manœuvrer +tous les jours les escadrons avec leurs pièces, et de se tenir +constamment avertis du mouvement des convois, afin de les escorter +dans leur marche<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p> + +<p>Ce système produisit, comme on le verra, d'excellents <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> +résultats. Les bâtiments étaient formés en convois de 30, 50 et +jusqu'à 60 voiles. Ils devaient commencer à sortir, vers la fin de +septembre, de Saint-Malo, Granville, Cherbourg, de la rivière de Caen, +du Havre, de Saint-Valery. Il n'y en avait pas beaucoup au delà de la +pointe de Brest; mais, en tout cas, les Anglais gardaient cette partie +de nos rivages avec trop de soin, pour hasarder ce trajet, avant +d'avoir fait de nombreuses expériences. Ce n'était pas le même +commandant qui conduisait les convois du point de départ au point +d'arrivée. On avait pensé que tel officier de mer qui connaissait bien +les côtes de Bretagne, par exemple, ne connaîtrait pas également bien +les côtes de Normandie ou de Picardie. On les avait donc distribués +suivant leurs connaissances locales, et, comme des pilotes côtiers, +ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui leur était fixé. Ils +recevaient les convois à la limite de leur arrondissement, les +dirigeaient jusqu'à la limite de l'arrondissement voisin, et se les +transmettaient ainsi de main en main jusqu'à Boulogne. On avait +embarqué des troupes sur les bâtiments, même des chevaux sur ceux qui +étaient destinés à en recevoir; on les avait chargés, en un mot, comme +ils devaient l'être pendant la traversée de France en Angleterre. Le +Premier Consul avait ordonné d'examiner avec le plus grand soin +comment ils se comporteraient à la mer sous le fardeau qu'ils devaient +transporter.</p> + +<span class="sidenote">Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et +Pevrieux autour du cap Grisnez, pour faire passer à Boulogne les +divisions de Dunkerque et de Calais.</span> + +<p>Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendémiaire +an XII), une première division, <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> composée de chaloupes, +bateaux canonniers et péniches, partit de Dunkerque pour doubler le +cap Grisnez, et se rendre à Boulogne. Le capitaine de vaisseau +Saint-Haouen, excellent officier, qui commandait cette division, +quoique très-hardi, marchait avec beaucoup de précaution. Quand il fut +à la hauteur de Calais, il se laissa intimider par une circonstance en +réalité peu importante: il vit la croisière anglaise disparaître, +comme si elle était allée chercher d'autres bâtiments. Il craignit +d'être bientôt assailli par une escadre nombreuse, et au lieu de +forcer de voiles pour gagner Boulogne, il relâcha dans le port de +Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute, courut de sa personne +sur les lieux, afin de la réparer s'il était possible. En effet, les +Anglais étaient bientôt venus en très grand nombre, et il devenait +évident qu'ils allaient s'acharner sur le port de Calais, pour +empêcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en relâche. L'amiral +se rendit à Dunkerque, pour hâter l'organisation d'une seconde +division, qui était prête dans ce port, et la faire venir au secours +de la première.</p> + +<p>Les Anglais étaient devant Calais avec une force considérable, surtout +avec plusieurs bombardes. Dans la journée du 27 septembre (4 +vendémiaire), ils lancèrent un grand nombre de bombes sur la ville et +sur le port. Ils tuèrent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun +bâtiment. Les batteries attelées, accourues au galop sur la plage, +leur répondirent par un feu bien nourri, et les obligèrent à se +retirer. Ils s'en allèrent assez confus d'avoir produit si peu +d'effet. <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> Le lendemain, l'amiral Bruix prescrivit à la +division Saint-Haouen de mettre en mer pour affronter la croisière +ennemie, empêcher un nouveau bombardement, et, suivant les +circonstances, doubler le cap Grisnez, afin de se rendre à Boulogne. +La seconde division de Dunkerque devait mettre à la voile en même +temps, sous le commandement du capitaine Pevrieux, et appuyer la +première. Le contre-amiral Magon, qui commandait à Boulogne, avait +ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce qui était +disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux divisions +Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient à doubler le cap +Grisnez.</p> + +<p>Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII) le capitaine +Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avança jusqu'à portée de +canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le +capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les +éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais +il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au delà du cap, et +assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine +de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû +couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine +Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en +souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46<sup>e</sup>, et un détachement de la +22<sup>e</sup>, embarqués à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un +admirable sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu +meurtrier. En même temps les <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> batteries attelées sur la plage +étaient accourues, et répondaient avec avantage à l'artillerie des +vaisseaux anglais. Enfin, dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen +mouilla en rade de Boulogne, joint par un détachement sorti de ce +port, sous les ordres du contre-amiral Magon. La seconde division de +Dunkerque, qui avait mis à la mer, s'était avancée de son côté jusqu'à +la vue du cap Grisnez. Mais, arrêtée par le calme et la marée, elle +fut obligée de mouiller en deçà, le long d'une côte découverte. Elle +resta dans cette position jusqu'au moment où le courant changé pouvait +la porter vers Boulogne. Elle n'avait point de vent, et elle fut +obligée de se servir de ses rames. Quinze bâtiments anglais, frégates, +corvettes et bricks, l'attendaient au cap Grisnez. À ce point la +profondeur d'eau étant plus grande, et la croisière anglaise pouvant +s'approcher de terre, sans que nos bâtiments eussent la ressource de +s'échouer, on devait concevoir pour eux de très-vives craintes. Mais +ils passèrent comme ceux de la veille, nos soldats maniant la rame +avec une rare intrépidité, et les Anglais recevant de nos batteries de +terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient faire à nos chaloupes +canonnières. La flottille de Boulogne et la division Saint-Haouen, +entrée la veille, étaient sorties de nouveau, pour venir au-devant de +la division Pevrieux. Elles la joignirent à une hauteur dite la Tour +de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions réunies +s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais leur +proue armée de canons, allèrent droit à eux, et firent un feu +<span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> des plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments +atteignaient quelquefois les gros bâtiments anglais, et en étaient +rarement atteints. À la fin, les Anglais se retirèrent au large, +quelques-uns même assez maltraités pour avoir besoin d'aller se +réparer aux dunes. L'une de nos chaloupes, la seule du reste à qui +arriva cet accident, percée de part en part par un boulet, eut encore +le temps de se jeter sur la plage, avant de couler à fond.</p> + +<span class="sidenote">L'heureux succès de ces premières rencontres inspire une +confiance générale.</span> + +<p>Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus +importants et plus meurtriers, produisit un effet décisif sur +l'opinion de la marine et de l'armée. On vit que ces petits bâtiments +ne seraient pas si aisément coulés à fond par de gros vaisseaux, et +qu'ils atteindraient plus souvent leurs gigantesques adversaires +qu'ils n'en seraient atteints; on vit quel secours on pourrait tirer +de la coopération des troupes de terre, qui, sans être encore +exercées, avaient manié la rame, servi l'artillerie de marine, avec +une rare adresse, et surtout montré peu d'effroi de la mer, et +beaucoup de zèle à seconder les matelots<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.</p> + +<a id="img004" name="img004"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img004.jpg" width="500" height="352" alt="Bataille." title=""> +</div> + +<span class="sidedate">Octob. 1803.</span> + +<p>À peine cette première expérience avait-elle été faite, qu'on mit la +plus grande ardeur à la renouveler. De nombreux convois partirent +successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous +général de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines +Saint-Haouen et Pevrieux, dont <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> nous venons de citer les noms, +les capitaines Hamelin, Daugier, se distinguèrent dans cette espèce de +cabotage, par leur courage et par leur habileté. Nos bâtiments, +marchant tantôt à la voile, tantôt à la rame, longeaient la côte à +très-petite distance des détachements de cavalerie et d'artillerie, +prêts à les protéger. Rarement ils furent obligés de se réfugier au +rivage, car presque toujours ils naviguèrent à la vue des Anglais, +soutenant leur feu, et quelquefois s'arrêtant, quand ils en avaient le +temps, pour faire face à l'ennemi, et lui montrer leur avant armé de +gros calibre. Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et +même les frégates. S'ils échouèrent dans quelques occasions, ce fut +plutôt par l'effet du mauvais temps que par la force de leurs +adversaires. Quand cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans +des canots pour s'emparer des chaloupes ou des péniches échouées. Mais +nos artilleurs, accourus avec leurs pièces sur la plage, ou bien nos +cavaliers, changés tout à coup en fantassins, presque en gens de mer, +venaient, au milieu des brisants, au secours des marins, éloignaient +les canots anglais par le feu de leurs carabines, et les obligeaient à +regagner le large, sans amener aucune prise, souvent même après avoir +perdu quelques-uns de leurs plus intrépides matelots.</p> + +<p>Dans les mois d'octobre, de novembre et de décembre, près de mille +bâtiments, chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, partis +de tous les ports, entrèrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais +n'en prirent pas plus de trois ou quatre, <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> la mer n'en +détruisit pas plus de dix ou douze.</p> + +<span class="sidenote">Quelques changements apportés à l'armement et à l'arrimage, +par suite des expériences faites dans les traversées le long des +côtes.</span> + +<p>Ces courtes et fréquentes traversées furent l'occasion de beaucoup +d'observations utiles. Elles révélèrent la supériorité des chaloupes +canonnières sur les bateaux canonniers. Ceux-ci étaient plus +difficiles à mouvoir, dérivaient davantage, et surtout manquaient de +feux. Les défauts de ces bateaux canonniers tenaient à leur +construction, et leur construction à la nécessité d'y placer +l'artillerie de campagne. Il fallait bien s'y résigner. Les péniches +ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la manœuvre et de +la vitesse. Du reste tous ensemble avaient une marche passable, même +sans le secours de la voile. Il y avait des divisions venues du Havre +à Boulogne, presque toujours à la rame, avec une vitesse moyenne de +deux lieues à l'heure. Quelques changements à l'arrimage, c'est-à-dire +au chargement, devaient améliorer leurs qualités navigantes.</p> + +<p>L'expérience de ces traversées conduisit à un changement dans la +disposition de l'artillerie, qui fut immédiatement exécuté sur toute +la flottille. Les gros canons, placés à l'avant et à l'arrière, +étaient engagés dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient +qu'avancer ou reculer en ligne droite. Il en résultait que les +bâtiments pour tirer étaient obligés de se détourner, et de présenter +à l'ennemi, ou l'avant ou l'arrière. Il leur était donc impossible, +quand ils étaient en marche, de riposter au feu des Anglais, parce +qu'ils ne montraient alors que le travers. En rade, les courants leur +faisaient <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> prendre une position parallèle à la côte, +c'est-à-dire offrir à l'ennemi leur flanc désarmé. On changea cette +disposition quand on eut éprouvé la stabilité de ces bâtiments, et +qu'on l'eut assurée par un système d'arrimage mieux calculé. On +construisit des affûts assez semblables à l'affût de campagne, qui +permettaient de tirer <i>en belle</i>, c'est-à-dire en tout sens. De la +sorte, les bâtiments en rade ou en marche pouvaient faire feu, quelle +que fût leur position, sans être obligés de se détourner. Les +chaloupes avaient ainsi quatre coups à tirer dans toutes les +directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer +devaient arriver à pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.</p> + +<span class="sidenote">Correspondance établie entre les divisions de la flottille +et les divisions de l'armée, et affectation constante des mêmes +bâtiments aux mêmes troupes.</span> + +<p>On songea surtout à faire naître une complète intimité entre les +marins et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes +troupes. La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux +canonniers avait été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie +d'infanterie, outre quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on +se servit pour arrêter l'organisation générale de la flottille. Les +bataillons se composaient alors de neuf compagnies; les demi-brigades, +de deux bataillons de guerre, le troisième restant au dépôt. On +distribua les chaloupes et les bateaux canonniers conformément à cette +composition des troupes. Neuf chaloupes ou bateaux formaient une +section, et portaient neuf compagnies ou un bataillon. Deux sections +formaient une division, et portaient une demi-brigade. Ainsi <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> +le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie, la section +répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des officiers +de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la section, +la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes avec la +flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade, chaque +section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une compagnie; et +cette affectation une fois faite demeura invariable. Les troupes +durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtiments, et s'y attacher +comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et de +mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver à se +connaître, prendre confiance les uns dans les autres, et en être plus +disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui +lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours +embarqués. Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie, +restaient environ un mois à bord. Pendant ce temps ils logeaient sur +le bâtiment avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer +pour manœuvrer, soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là +tout ce que faisaient les matelots eux-mêmes, concouraient aux basses +manœuvres, et s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le +canon. Quand ils avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois, +ils étaient remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même +compagnie, qui venaient pendant le même espace de temps se livrer aux +mêmes exercices de mer. Successivement <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> la compagnie tout +entière faisait son stage à bord des chaloupes ou bateaux. Chaque +homme était donc alternativement soldat de terre, soldat de mer, +artilleur, fantassin, matelot, et même ouvrier du génie, par suite des +travaux exécutés dans les bassins. Les matelots prenaient part aussi à +cet enseignement réciproque. Il y avait à bord des armes d'infanterie, +et quand on était dans le port, ils faisaient sur le quai, pendant la +journée, l'exercice du fantassin. C'était par conséquent un renfort de +quinze mille fantassins, qui, après le débarquement en Angleterre, +seraient capables de défendre la flottille le long des côtes où elle +serait venue s'échouer. En leur laissant comme renforts une dizaine de +mille hommes, ils pouvaient attendre impunément au rivage les +victoires de l'armée d'invasion.</p> + +<p>Les péniches dans le commencement, restèrent en dehors de cette +organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une +compagnie, et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les +troupes à terre, que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les +rangea plus tard en division, et on les attribua spécialement à +l'avant-garde, composée des grenadiers réunis. En attendant, elles +étaient rangées en escouades dans le port, et, tous les jours, les +troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore affectés, +allaient s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le +léger obusier dont elles étaient armées.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> <span class="sidenote">Soins donnés au chargement des navires et +manœuvres pour apprendre à embarquer et débarquer.</span> + +<p>Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de +l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages, +fit charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques +chaloupes, bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. +Comme lest on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de +guerre, en quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa +dans leur cale du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande +salée, du fromage de Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute +la masse d'hommes composant l'expédition. Ainsi, la flottille de +guerre devait porter, outre l'armée et ses 400 bouches à feu attelées +de deux chevaux, des munitions pour une campagne, des vivres pour +vingt jours. La flottille de transport devait porter, comme nous +l'avons dit, le surplus des attelages d'artillerie, les chevaux +nécessaires à une moitié de la cavalerie, deux ou trois mois de +vivres, enfin tous les bagages. À chaque division de la flottille de +guerre, répondait une division de la flottille de transport, l'une +devant naviguer à la suite de l'autre. Sur chaque bâtiment un +sous-officier d'artillerie veillait aux munitions, un sous-officier +<span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment +embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au +signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés +fréquemment à prendre les armes, et à se rendre par demi-brigades, +bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le +temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on +était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière +surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il +n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était +obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul +touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait +sous le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf +fois de vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans +le neuvième bâtiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient être +placés en deux heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois +ou quatre pour embarquer les neuf à dix mille chevaux restants sur la +flottille de transport. Ainsi, tout le gros bagage étant constamment à +bord, on devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre; +et, comme il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi +grand nombre de bâtiments dans l'espace d'une seule marée, +l'embarquement des hommes et des chevaux ne pouvait jamais être la +cause d'une perte de temps.</p> + +<p>Après des exercices incessamment répétés, on <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> réussit bientôt +à exécuter toutes les manœuvres avec autant de promptitude que de +précision. Tous les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête, +on sortait au nombre de 100 à 150 bâtiments, pour manœuvrer ou +mouiller en rade, devant l'ennemi. Puis on simulait le long des +falaises l'opération d'un débarquement. On s'exerçait d'abord à +balayer le rivage par un feu nourri d'artillerie, puis à s'approcher +de terre, à y déposer hommes, chevaux, canons. Souvent, quand on ne +pouvait pas joindre la terre, on jetait les hommes dans les flots, par +cinq ou six pieds de profondeur d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés, +tant ils déployaient d'adresse et d'ardeur. Quelquefois même on ne +débarquait pas autrement les chevaux. On les descendait dans la mer, +et des hommes placés dans des canots les dirigeaient avec une longe +vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas un accident de +débarquement sur une côte ennemie, qui ne fût prévu, et bravé +plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait se +donner à vaincre, même celles de la nuit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, excepté cependant la +difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un +obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et +par habitude de la guerre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> Cette variété d'exercices de terre et de mer, ces +manœuvres entremêlées de rudes travaux, intéressaient ces soldats +aventureux, remplis d'imagination, et ambitieux comme leur illustre +chef. Une nourriture considérablement augmentée, grâce au prix de +leurs journées ajouté à leur solde, une activité continuelle, l'air le +plus vif, le plus sain, tout cela devait leur donner une force +physique extraordinaire. L'espoir d'exécuter un prodige y ajoutait une +force morale non moins grande. C'est ainsi que se préparait peu à peu +cette armée sans pareille, qui devait faire la conquête du continent +en deux années.</p> + +<span class="sidedate">Nov. 1803.</span> + +<span class="sidenote">Présence fréquente du Premier Consul au camp de Boulogne.</span> + +<p>Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu +d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si +alertes, si animés de sa propre pensée. À leur tour ils recevaient de +sa présence une excitation continuelle. Ils le voyaient à cheval, +tantôt sur le sommet des falaises, tantôt à leur pied, galopant sur +les sables unis que la mer délaisse, se rendant ainsi par l'estran +d'un port à l'autre<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, quelquefois embarqué sur de légères +péniches, <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> allant assister à de petits combats entre nos +chaloupes canonnières et la croisière anglaise, les poussant sur +l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait reculer les corvettes et les +frégates, par le feu de nos frêles bâtiments. Souvent il s'obstinait à +braver la mer, et une fois, ayant voulu visiter la ligne d'embossage +malgré le plus gros temps, il échoua non loin du rivage, en rentrant +dans son canot. Heureusement les hommes avaient pied. Les matelots se +jetèrent à la mer, et, formant un groupe serré pour résister aux +vagues, le portèrent sur leurs épaules, au milieu des flots brisant +sur leurs têtes.</p> + +<p>Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'était animé à la vue des +côtes d'Angleterre, il écrivit les lignes suivantes au consul +Cambacérès: «J'ai passé ces trois jours au milieu du camp et du port. +J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les côtes d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> +comme on voit des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et +le mouvement. C'est un fossé qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace +de le tenter.» (16 novembre 1803. <i>Dépôt de la Secrétairerie d'État.</i>)</p> + +<span class="sidenote">Fixation de l'époque de l'entreprise au milieu de l'hiver +de 1803 à 1804.</span> + +<p>Son impatience d'exécuter cette grande entreprise était extrême<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. +Il y avait songé d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y +songeait pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le +milieu. Mais les travaux s'étendaient à vue d'œil, et chaque jour +un perfectionnement nouveau se présentant <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> ou à lui, ou à +l'amiral Bruix, il sacrifiait du temps à l'introduire. L'instruction +des soldats et des matelots gagnait à ces délais inévitables, qui +portaient ainsi avec eux leur propre dédommagement. À la rigueur, on +aurait pu tenter, même après ces huit mois d'apprentissage, +l'expédition projetée. Cependant il fallait six mois encore, si l'on +voulait que tout fût prêt, que l'équipement et l'armement fussent +achevés, que l'éducation chez les <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> hommes de terre et de mer +ne laissât plus rien à désirer.</p> + +<span class="sidenote">Dispositions relatives à la flottille batave.</span> + +<p>Mais des considérations décisives commandaient un nouveau délai, +c'étaient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile +droite, commandée par le général Davout. Sur le vœu exprimé par le +Premier Consul qu'on lui dépêchât un officier distingué de la marine +hollandaise, on lui avait envoyé le contre-amiral Verhuel. Frappé de +l'intelligence et du <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> sang-froid de cet homme de mer, il avait +demandé qu'on le chargeât de tout ce qui concernait l'organisation de +la flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volonté, et ce qui +imprima bientôt à cette organisation la rapidité désirée. Cette +flottille, préparée dans l'Escaut, devait être conduite à Ostende, car +on avait reconnu le danger de partir de points aussi éloignés que +l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire +venir à Ambleteuse et à Wimereux, quand ces deux ports seraient +achevés. On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller +tous ensemble, c'est-à-dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille +matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placés sous le même +vent, contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait +plusieurs mois encore, soit pour l'équipement de la flottille batave, +soit pour l'achèvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.</p> + +<p>Deux autres portions de l'armée d'invasion n'étaient pas prêtes: +l'escadre de Brest, destinée à jeter le corps d'Augereau en Irlande, +et l'escadre hollandaise du Texel, destinée à embarquer le corps de 20 +mille hommes, campé entre Utrecht et Amsterdam. C'étaient ces deux +corps qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient +à 160 mille, sans les matelots, le total de l'armée d'invasion. Il +fallait encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de +Brest fussent complétement armées.</p> + +<span class="sidenote">Rôle assigné à la flotte de Toulon.</span> + +<p>Restait enfin une dernière condition de succès à se procurer, et +cette condition, le Premier Consul la <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> regardait, pour son +entreprise, comme la certitude même de la réussite. Ces bâtiments, +maintenant éprouvés, pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du +détroit, puisque la plupart d'entre eux avaient fait cent et deux +cents lieues, pour se rendre à Boulogne, et souvent, par leur feu +divisé et rasant, avaient répondu avec avantage au feu dominant et +concentré des vaisseaux. Ils avaient la chance de passer sans être +atteints ou vus, soit dans les calmes d'été, soit dans les brumes +d'hiver; et, dans la supposition la plus défavorable, s'ils étaient +exposés à rencontrer les vingt-cinq ou trente corvettes, bricks et +frégates de la croisière anglaise, ils devaient passer, fallût-il +sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les 2,300 dont se composait la +flottille<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. Mais il y avait un cas où toute mauvaise chance +disparaissait, c'était celui où une grande escadre française, +transportée à l'improviste dans le détroit, en chasserait la croisière +anglaise, dominerait la Manche pendant deux à trois jours, et +couvrirait le passage <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> de notre flottille. Pour ce cas, il n'y +avait plus de doute; toutes les objections élevées contre l'entreprise +tombaient à la fois, à moins d'une tempête imprévue, chance +improbable, si on choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours +hors de tous les calculs. Mais il fallait que la troisième des +escadres de haut bord, celle de Toulon, fût entièrement équipée, et +elle ne l'était pas. Le Premier Consul la destinait à exécuter une +grande combinaison, dont personne n'avait le secret, pas même son +ministre de la marine. Il mûrissait peu à peu cette combinaison dans +sa tête, n'en disant mot à personne, et laissant les Anglais persuadés +que la flottille devait se suffire à elle-même, puisqu'on l'armait si +complétement, puisqu'on la présentait tous les jours à des frégates et +à des vaisseaux.</p> + +<span class="sidenote">Des événements graves détournent du camp de Boulogne +l'attention du Premier Consul.</span> + +<p>Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, était, dans l'exécution, +le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il eût 120 mille soldats réunis +sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte +du Texel, portant 20 mille hommes, sans <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> la flotte de Brest, +en portant 18 mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de +Toulon, chargées de dégager le détroit par une profonde manœuvre. +Il s'efforçait d'avoir tous ces moyens prêts pour février 1804, et +s'en flattait, lorsque des événements graves, survenus dans +l'intérieur de la République, s'emparèrent tout à coup de son +attention, et l'arrachèrent, pour un moment, à la grande entreprise +sur laquelle le monde entier avait les yeux fixés.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2> + +<h3>CONSPIRATION DE GEORGES.</h3> + +<p class="resume">Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à + Boulogne. — Ce que la guerre est ordinairement pour elle. — Opinion + qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier Consul; + terreur qu'on finit par en concevoir. — Moyens imaginés pour + résister aux Français. — Discussion de ces moyens au + Parlement. — Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. — Son + attitude, et celle de ses amis. — Force militaire des Anglais. — M. + Windham demande l'établissement d'une armée régulière, à + l'imitation de l'armée française. — On se borne à la création + d'une armée de réserve, et à une levée de + volontaires. — Précautions prises pour la garde du littoral. — Le + cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués par + M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. — Intrigues des + agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. — Les + princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à Pichegru, + et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir le Premier + Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la + Malmaison. — Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la + supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des + mécontents. — Intrigues du nommé Lajolais. — Folles espérances + conçues sur quelques propos du général Moreau. — Premier départ + d'une troupe de chouans conduits par Georges. — Leur débarquement + à la falaise de Biville; leur route à travers la + Normandie. — Georges, caché dans Paris, prépare des moyens + d'exécution. — Second débarquement, composé de Pichegru et de + plusieurs émigrés de haut rang. — Pichegru s'abouche avec + Moreau. — Il le trouve irrité contre le Premier Consul, souhaitant + sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder le retour + des Bourbons. — Désappointement des conjurés. — Leur découragement, + et la perte de temps que ce découragement entraîne. — Le Premier + Consul, que la police servait mal depuis la retraite de M. + Fouché, découvre le danger dont il est menacé. — Il fait livrer à + une commission militaire quelques chouans récemment arrêtés, pour + les contraindre à dire ce qu'ils savent. — Il se procure ainsi un + révélateur. — Le complot dénoncé tout entier. — Surprise en + apprenant que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est + leur complice. — Conseil extraordinaire, et résolution d'arrêter + Moreau. — Dispositions du Premier Consul. — Il est plein + d'indulgence pour les républicains, et de colère contre les + royalistes. — Sa résolution de frapper ceux-ci <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> d'une + manière impitoyable. — Il charge le grand-juge de lui amener + Moreau, pour tout terminer dans une explication personnelle et + amicale. — L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait avorter + cette bonne résolution. — Les conjurés arrêtés déclarent tous + qu'un prince français devait être à leur tête, et qu'il avait le + projet d'entrer en France par la falaise de Biville. — Résolution + du Premier Consul de s'en saisir, et de le livrer à une + commission militaire. — Le colonel Savary envoyé à la falaise de + Biville, pour attendre le prince, et l'arrêter. — Loi terrible, + qui punit de mort quiconque donnera asile aux conjurés. — Paris + fermé pendant plusieurs jours. — Arrestation successive de + Pichegru, de MM. de Polignac, de M. de Rivière, et de Georges + lui-même. — Déclaration de Georges. — Il est venu pour attaquer le + Premier Consul de vive force. — Nouvelle affirmation qu'un prince + devait être à la tête des conjurés. — Irritation croissante du + Premier Consul. — Inutile attente du colonel Savary à la falaise + de Biville. — On est conduit à rechercher où se trouvent les + princes de la maison de Bourbon. — On songe au duc d'Enghien, qui + était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. — Un sous-officier de + gendarmerie est envoyé pour prendre des renseignements. — Rapport + erroné de ce sous-officier, et fatale coïncidence de son rapport + avec une nouvelle déposition d'un domestique de Georges. — Erreur, + et aveugle colère du Premier Consul. — Conseil extraordinaire, à + la suite duquel l'enlèvement du prince est résolu. — Son + enlèvement et sa translation à Paris. — Une partie de l'erreur est + découverte, mais trop tard. — Le prince, envoyé devant une + commission militaire, est fusillé dans un fossé du château de + Vincennes. — Caractère de ce funeste événement.</p> + +<span class="sidedate">Août 1803.</span> + +<p>L'Angleterre commençait à s'émouvoir à l'aspect des préparatifs qui se +faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attaché peu +d'importance.</p> + +<span class="sidenote">La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour +les autres nations.</span> + +<p>La guerre, en général, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux +grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement +victorieux, et tout au plus avec des armées jouant le rôle +d'auxiliaires, la guerre est un état peu inquiétant, qui n'altère pas +le repos public, qui ne nuit pas même au mouvement journalier des +affaires. La stabilité du crédit, à Londres, au milieu des plus +grandes effusions de sang humain, en est la preuve frappante. +<span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Si on ajoute à ces considérations que l'armée se recrute de +mercenaires, que la flotte se compose de gens de mer, auxquels il +importe assez peu de vivre à bord des vaisseaux de l'État ou à bord +des vaisseaux du commerce, pour lesquels au contraire les prises ont +un attrait infini, on concevra mieux encore que, pour un tel pays, la +guerre est une charge qui se résout simplement en impôts, une sorte de +spéculation, dans laquelle des millions sont engagés afin d'obtenir +des débouchés commerciaux plus étendus. Pour les classes +aristocratiques seules, qui commandent ces flottes et ces armées, qui +versent leur sang en les commandant, qui aspirent enfin à étendre la +gloire de leur pays autant qu'à conquérir de nouveaux débouchés, la +guerre reprend sa gravité, ses périls, jamais toutefois ses plus +grandes anxiétés, car le danger de l'invasion ne paraît pas exister.</p> + +<span class="sidenote">Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille réunie +à Boulogne.</span> + +<p>C'était la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le +faible ministère qu'ils traînaient à leur suite, croyaient avoir +attirée sur leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le +Directoire, de bateaux plats, mais si souvent et avec si peu d'effet, +qu'ils finissaient par n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus +expérimenté sous ce rapport que ses compatriotes, car il avait vu, +tour à tour, les Français, les Turcs, les Anglais débarquer en Égypte, +tantôt malgré de redoutables croisières, tantôt malgré de vigoureux +soldats postés sur le rivage, sir Sidney Smith avait dit à la tribune +du Parlement, qu'on pourrait à la rigueur réunir soixante ou +quatre-vingts <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> chaloupes canonnières dans la Manche, cent si +l'on voulait tout exagérer, mais qu'on n'en réunirait jamais +davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes étaient la limite +extrême des forces qu'il était possible de transporter en Angleterre. +Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pût prévoir après +celui-là, c'était la descente d'une armée française en Irlande, double +ou triple de celle qui avait été jetée autrefois dans cette île, armée +qui, après avoir plus ou moins agité et ravagé le pays, finirait, +comme la précédente, par succomber et par mettre bas les armes. Il +restait d'ailleurs les inimitiés toujours sourdement existantes en +Europe contre la France, inimitiés qui, bientôt réveillées, +rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On +avait donc tout au plus à craindre la guerre des premiers temps de la +Révolution, signalée de nouveau par quelques victoires du général +Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de +bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze +années n'avait pas supporté trois ans de suite le même gouvernement, +et avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conquêtes +maritimes. Ces prévisions se sont réalisées, grâce à beaucoup de +malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs années, +des dangers infiniment graves menacèrent l'existence même de la +Grande-Bretagne.</p> + +<span class="sidenote">Graves inquiétudes conçues en Angleterre, lorsque les +préparatifs faits à Boulogne commencèrent à être mieux connus.</span> + +<p>La confiance des Anglais s'évanouit bientôt à l'aspect des préparatifs +qui se faisaient sur la côte de Boulogne. On entendit parler de mille +à douze cents <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient +deux mille); on fut surpris; néanmoins on se rassura, en doutant de +leur réunion, en doutant surtout de la possibilité de les abriter dans +les ports de la Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats +dans le détroit de Calais, opérée malgré les nombreuses croisières +anglaises, leur bonne tenue à la mer et au feu, la construction de +vastes bassins pour les recevoir, l'établissement de batteries +formidables pour les protéger au mouillage, la réunion de cent +cinquante mille hommes prêts à s'y embarquer, faisaient tomber, une à +une, les illusions d'une sécurité présomptueuse. On voyait bien que de +tels préparatifs ne pouvaient être une feinte, et qu'on avait provoqué +trop légèrement le plus audacieux, le plus habile des hommes. Il y +avait, il est vrai, de vieux Anglais, confiants dans l'inviolabilité +de leur île, qui ne croyaient point au péril dont on les menaçait; +mais le gouvernement et les chefs de parti ne pensaient pas que, dans +le doute, on pût livrer au hasard la sûreté du sol britannique. Vingt, +trente mille Français, quelque braves, quelque bien commandés qu'ils +fussent, ne les auraient pas effrayés: mais cent cinquante mille +hommes, ayant à leur tête le général Bonaparte, causaient un frisson +de terreur dans toutes les classes de la nation. Et ce n'était pas là +une preuve de manque de courage, car le plus brave peuple du monde +aurait bien pu être inquiet en présence d'une armée qui avait accompli +de si grandes choses, et qui allait en accomplir de si grandes +encore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> Une circonstance ajoutait à la gravité de cette situation, +c'était l'immobilité des puissances continentales. L'Autriche ne +voulait pas, pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les +coups destinés à l'Angleterre. La Prusse était en communauté, non pas +de sympathies, mais d'intérêts, avec la France. La Russie blâmait les +deux parties belligérantes, s'érigeait en juge de leur conduite, mais +ne se prononçait formellement pour aucune. Si les Français n'allaient +pas au nord au delà du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans +le moment, d'entraîner l'empire russe à la guerre; et il était évident +qu'ils ne songeaient pas à lui donner ce motif de prendre les armes.</p> + +<span class="sidenote">Préparatifs que l'Angleterre oppose à ceux de la France.</span> + +<span class="sidenote">Distribution des forces navales anglaises.</span> + +<p>Les préparatifs durent donc être proportionnés à l'étendue du danger. +On avait peu à faire sous le rapport de la marine, pour conserver la +supériorité sur la France. On avait d'abord armé 60 vaisseaux de +ligne, et levé 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le +nombre des vaisseaux à 75, celui des matelots à 100 mille, dès que la +guerre fut déclarée. Cent frégates et une quantité infinie de bricks +et de corvettes complétaient cet armement. Nelson, à la tête d'une +flotte d'élite, dut occuper la Méditerranée, bloquer Toulon, et +empêcher une nouvelle tentative sur l'Égypte. Lord Cornwallis, à la +tête d'une seconde flotte, fut chargé de bloquer Brest par lui-même, +Rochefort et le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith, +commandant toutes les forces navales de la Manche et de la mer du +Nord, avait la mission de garder les côtes d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> et +de surveiller les côtes de France. Il avait pour lieutenant sir Sidney +Smith; il croisait avec des vaisseaux de soixante-quatorze, des +frégates, des bricks, des corvettes, et un certain nombre de chaloupes +canonnières, depuis l'embouchure de la Tamise jusqu'à Portsmouth, +depuis l'Escaut jusqu'à la Somme, couvrant d'une part le rivage de +l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de France. Une chaîne de +bâtiments légers, correspondant par des signaux dans toute cette +étendue de mer, devait donner l'alarme au moindre mouvement aperçu +dans nos ports.</p> + +<p>Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamné à l'immobilité +nos escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et +constitué dans le détroit une surveillance suffisamment rassurante.</p> + +<p>Mais il fallait faire davantage en présence d'un péril d'une espèce +toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins +consultés avaient presque tous déclaré, surtout à la vue des +préparatifs du Premier Consul, qu'il était impossible d'assurer qu'à +la faveur d'une brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne +débarqueraient pas sur la côte d'Angleterre. Sans doute le nouveau +Pharaon pouvait être précipité dans les flots avant de toucher au +rivage; cependant, une fois débarqué, non pas avec 150 mille hommes, +mais seulement avec 100, et même avec 80, qui lui résisterait? Cette +nation orgueilleuse, qui s'était si peu souciée des malheurs du +continent, qui n'avait pas craint de renouveler une guerre qu'elle +était habituée à faire <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> avec le sang d'autrui, et un or dont +elle est prodigue, était maintenant réduite à ses propres forces, +obligée de s'armer, et de ne plus confier à des mercenaires, +d'ailleurs trop peu nombreux, la défense de son propre sol. Elle, si +fière de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes de +terre, pour les opposer aux redoutables soldats du général Bonaparte!</p> + +<span class="sidenote">Discussion au Parlement sur la composition de l'armée.</span> + +<p>La composition d'une armée était donc, en ce moment, le sujet de +toutes les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au +milieu des plus grands périls que l'esprit de parti se montre toujours +le plus ardent, c'était au sujet de cette question de la guerre, et de +la manière de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient +les principaux personnages du Parlement.</p> + +<p>Le faible ministère Addington avait survécu à ses fautes; il dirigeait +encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si légèrement, +si criminellement laissée renaître. La majorité du Parlement le savait +inférieur à la tâche qu'il avait assumée; mais, ne voulant pas +provoquer un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses +adversaires, même contre M. Pitt, qu'elle désirait cependant revoir à +la tête des affaires. Ce puissant chef de parti était revenu au +Parlement, où l'appelaient sa secrète impatience, la grandeur des +dangers publics, et sa haine contre la France. Toujours plus modéré +néanmoins que ses auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait +été averti, par un vote récent, de l'être davantage encore. En effet, +on avait <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> voulu infliger un blâme au ministère, et +cinquante-trois voix seulement s'étaient prononcées pour +l'affirmative. La majorité, par une disposition assez ordinaire aux +assemblées politiques, aurait voulu, sans passer par un bouleversement +ministériel, amener au timon de l'État les hommes les plus renommés et +les plus capables. Dans l'attente de sa prochaine rentrée aux +affaires, M. Pitt prenait part à toutes les discussions, presque comme +s'il eût été ministre, mais plutôt pour appuyer et compléter les +mesures du gouvernement que pour les contredire.</p> + +<span class="sidenote">Force et organisation de l'armée anglaise.</span> + +<p>La principale de ces mesures était l'organisation d'une armée. +L'Angleterre en avait une, dispersée dans l'Inde, dans l'Amérique, +dans tous les postes de la Méditerranée, composée d'Irlandais, +d'Écossais, de Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais même, et +formée par l'art des recruteurs, si répandu en Europe avant +l'institution de la conscription. Elle s'était fort bien conduite en +Égypte, comme on l'a vu précédemment. Elle s'élevait à 130 mille +hommes environ. Or, on sait que, sur 130 mille hommes, il faut une +bien bonne administration, pour en avoir 80 mille capables de servir +activement. À cette force, dont le tiers au moins était absorbé par la +garde de l'Irlande, se joignaient 50 mille hommes de milice, récemment +portés à 70 mille, troupe nationale qu'on ne pouvait pas faire sortir +de sa province, et qui n'avait jamais vu le feu. Elle était conduite +par des officiers en retraite, par des seigneurs anglais, pleins +<span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> de patriotisme sans doute, mais peu au fait de la guerre, et +bien novices pour être opposés aux vieilles bandes qui avaient vaincu +la coalition européenne.</p> + +<span class="sidenote">Le cabinet Addington propose la création d'une armée de +réserve.</span> + +<span class="sidenote">M. Windham demande une levée en masse, et la création d'une +armée formée sur les principes de l'armée française.</span> + +<p>Comment pourvoir à une telle insuffisance? Le ministère, entouré des +militaires les plus instruits, imagina la création d'une armée dite de +réserve, forte de 50 mille hommes, formée d'Anglais, par tirage au +sort, et ne pouvant être employée que dans l'étendue du Royaume-Uni. +On suppléait ainsi à l'armée de ligne, et on lui ménageait un renfort +de 50 mille hommes. Le remplacement était permis, mais il devait, vu +les circonstances, se faire à un prix très-élevé. C'était peu de +chose, et pourtant c'était tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le +moment. M. Windham, se plaçant au point de vue du parti de la guerre, +attaqua la proposition comme insuffisante. Il demanda la création +d'une grande armée de ligne, qui, composée d'après les mêmes principes +que l'armée française, c'est-à-dire par la conscription, serait aux +ordres absolus du gouvernement, et pourrait être portée en tout lieu. +Il dit que ce qu'avait imaginé le ministère n'était qu'une extension +des milices, ne vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes +éprouvées qu'on avait à combattre, nuirait au recrutement de l'armée +par la faculté de remplacement introduite dans la nouvelle loi, car +les individus disposés à servir trouveraient plus d'avantage à se +faire remplaçants dans l'armée de réserve, qu'à s'enrôler dans l'armée +de ligne; qu'une armée régulière formée de la population nationale, +transportable partout où l'on <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> ferait la guerre, ayant par +conséquent le moyen de s'aguerrir, était la seule institution à +opposer aux troupes du général Bonaparte.—Il faut, dit M. Windham, le +diamant pour couper le diamant.—</p> + +<span class="sidenote">M. Pitt rentré au Parlement, combat l'opinion de M. +Windham.</span> + +<p>L'Angleterre, qui avait déjà une marine, voulait avoir aussi une armée +de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a +l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt +fit à ces propositions la réponse d'un esprit froid et positif. Toutes +les idées de M. Windham, selon lui, étaient fort bonnes; mais comment +créer une armée en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui +composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution +ne saurait être l'œuvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer +était la seule chose actuellement praticable. Il serait déjà bien +assez difficile d'organiser les 50 mille hommes demandés, de les +instruire, de les pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura +donc son ami M. Windham de renoncer à ses idées, pour le présent du +moins, et d'adhérer avec lui au plan du gouvernement.</p> + +<p>M. Windham ne tint guère compte des avis de M. Pitt, et persista dans +son système, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considérations. +Il demanda même une levée en masse, comme celle de la France en 1792, +et reprocha au faible ministère Addington de n'avoir pas songé à cette +grande ressource des peuples menacés dans leur indépendance. Cet +ennemi de la France et de Napoléon, par un effet de la haine assez +fréquent, trouva des éloges pour ce qu'il détestait le plus, exagéra +<span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> presque notre grandeur, notre puissance, le danger dont le +Premier Consul menaçait l'Angleterre, pour reprocher au ministère +anglais de ne pas prendre assez de précautions.</p> + +<p>L'armée de réserve fut votée, nonobstant les mépris du parti Windham, +qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette +combinaison pour l'extension de l'armée de ligne. On espérait que les +hommes désignés par le sort, et condamnés à servir, aimeraient mieux +s'enrôler dans cette armée que dans toute autre. C'étaient peut-être +vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses +cadres.</p> + +<span class="sidenote">Adoption d'une partie des idées de M. Windham, et création +des volontaires.</span> + +<p>Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la +coopération du continent étant chaque jour moins probable, on eut +recours à la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit à +l'idée d'une levée en masse. Le ministère demanda et obtint la faculté +d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu'à 55 ans. On +devait prendre les volontaires, et, à défaut, les hommes désignés par +la loi, les former en bataillons, les instruire, pendant un certain +nombre d'heures par semaine. Il devait leur être alloué une paye, pour +les dédommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne +concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes +ouvrières.</p> + +<span class="sidenote">Revues de volontaires, tant à Londres que dans les grandes +villes d'Angleterre.</span> + +<span class="sidenote">Fortifications autour de Londres, et sur les points +principaux des côtes.</span> + +<span class="sidenote">Système de signaux.</span> + +<span class="sidenote">Chariots pour porter les troupes en poste.</span> + +<p>M. Windham, obligé cette fois de reconnaître qu'on prenait ses idées, +se plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs +détails de la mesure. Mais elle fut votée, et, en peu de temps, on +vit dans les villes et les comtés d'Angleterre la <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> population, +appelée aux armes, s'exercer tous les matins en uniforme de +volontaires. Cet uniforme fut porté par toutes les classes. Le +respectable M. Addington se rendit au Parlement dans ce costume, qui +allait si peu à ses mœurs, et encourut même quelque ridicule, par +une manifestation de ce genre. Le vieux roi, son fils, le prince de +Galles, passèrent à Londres des revues, auxquelles les princes +français exilés eurent l'impardonnable tort d'assister. On vit jusqu'à +vingt mille de ces volontaires à Londres, ce qui n'était pas fort +considérable, il est vrai, pour une si vaste population. Du reste, le +nombre en était assez grand dans l'étendue de l'Angleterre, pour +fournir une force imposante, si elle avait été organisée. Mais on +n'improvise pas des soldats, et moins encore des officiers. Si en +France on avait douté de la valeur des bateaux plats, en Angleterre on +doutait bien davantage de la valeur de ces volontaires, et, sinon de +leur courage, au moins de leur habitude de la guerre. À ces mesures on +ajouta le projet de fortifications de campagne autour de Londres, sur +les routes qui aboutissent à cette capitale, et sur les points les +plus menacés des côtes. Une partie des forces actives fut disposée +depuis l'île de Wight jusqu'à l'embouchure de la Tamise. Un système de +signaux fut établi pour donner l'alarme, au moyen de feux allumés le +long des côtes, à la première apparition des Français. Des chariots +d'une forme particulière furent construits, afin de porter les troupes +en poste sur les points menacés. En un mot, de ce côté du détroit +comme de l'autre, on fit des efforts d'invention <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> +extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de défense et +d'attaque, pour vaincre les éléments et les associer à sa cause. Les +deux nations, comme attirées sur ce double rivage, y donnaient en ce +moment un bien grand spectacle au monde: l'une, troublée quand elle +songeait à son inexpérience des armes, était rassurée quand elle +considérait cet Océan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de +confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le +génie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrêtait son +ardeur, s'accoutumait tous les jours à le mépriser, et se regardait +comme certaine de le franchir bientôt, à la suite du vainqueur de +Marengo et des Pyramides.</p> + +<p>Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui étaient +préparés sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon +exactement bloqués, n'imaginaient pas qu'une escadre pût paraître dans +la Manche. Les Français, s'exerçant tous les jours à naviguer sur +leurs chaloupes canonnières, n'imaginaient pas qu'il existât une autre +manière de franchir le détroit. Personne ne soupçonnait la principale +combinaison du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les +autres espéraient quelque subite invention de son génie: c'était la +cause du trouble qui régnait d'un côté de la Manche, et de la +confiance qui régnait de l'autre.</p> + +<span class="sidenote">Valeur des moyens réunis par les Anglais pour résister +alors à la France.</span> + +<p>Il faut le dire, les moyens préparés pour nous résister étaient peu de +chose, si le détroit était franchi. En admettant qu'on parvînt à +réunir, entre <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> Londres et la Manche, 50 mille hommes de +l'armée de ligne, et 30 ou 40 mille de l'armée de réserve, et qu'on +joignît à ces troupes régulières la plus grande masse possible de +volontaires, on n'aurait pas même atteint la force numérique de +l'armée française destinée à passer le détroit. Et qu'auraient-ils pu +tous ensemble, même en nombre deux ou trois fois supérieur, contre les +cent cinquante mille hommes, qui, en dix-huit mois, sous la conduite +de Napoléon, battirent, à Austerlitz, à Iéna, à Friedland, toutes les +armées européennes, apparemment aussi braves, certainement plus +aguerries, et quatre ou cinq fois plus considérables que les forces +britanniques? Les préparatifs des Anglais étaient donc en réalité +d'une faible valeur, et l'Océan était toujours leur défense la plus +sûre. En tout cas, quel que fût le résultat définitif, c'était déjà +une cruelle punition de la conduite du gouvernement britannique, que +cette agitation générale de toutes les classes, que ce déplacement des +ouvriers arrachés à leurs ateliers, des négociants à leurs affaires, +des seigneurs anglais à leur opulence: une telle agitation prolongée +quelque temps serait devenue un immense malheur, peut-être un grave +danger pour l'ordre public.</p> + +<span class="sidenote">Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutumé, +de susciter en France des troubles intérieurs.</span> + +<span class="sidenote">Caractère moral des moyens employés par le gouvernement +britannique.</span> + +<span class="sidenote">Georges Cadoudal à Londres.</span> + +<p>Le gouvernement britannique, dans son anxiété, eut recours à tous les +moyens, même à ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le +coup dont il était menacé. Pendant la première guerre, il avait +fomenté des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui +s'étaient succédé en France. Depuis, quoique ces insurrections +fussent peu présumables <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> sous la forte administration du +Premier Consul, il avait gardé à Londres, et soldé même pendant la +paix, tous les états-majors de la Vendée et de l'émigration. Cette +persistance à conserver sous sa main les coupables instruments d'une +guerre peu généreuse, avait beaucoup contribué, comme on l'a vu, à +brouiller de nouveau les deux pays. Les diversions sont, sans doute, +l'une des ressources ordinaires de la guerre, et l'insurrection d'une +province est l'une des diversions qu'on regarde comme les plus utiles, +et qu'on se fait le moins de scrupule d'employer. Que les Anglais +eussent essayé de soulever la Vendée, le Premier Consul le leur +rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le moyen était réciproque et +fort usité. Mais dans le moment une insurrection dans la Vendée était +hors de toute probabilité. L'emploi des chouans et de leur chef, +Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un effet, celui de tenter +quelque coup abominable, comme la machine infernale, ou tel autre +pareil. Pousser le moyen de l'insurrection jusqu'au renversement d'un +gouvernement, c'est recourir à des pratiques d'une légitimité fort +contestable; mais poursuivre ce renversement par l'attaque aux +personnes qui gouvernent, c'est dépasser toutes les limites du droit +des gens admis entre les nations. On jugera, du reste, par les faits +eux-mêmes, du degré de complicité des ministres britanniques dans les +projets criminels, médités de nouveau par l'émigration française, +réfugiée à Londres. On se souvient <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> de ce redoutable chef des +chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul entre les Vendéens +présentés au Premier Consul, avait résisté à son ascendant, s'était +retiré d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il vivait à +Londres, au sein d'une véritable opulence, distribuant aux réfugiés +français les sommes que leur accordait le gouvernement britannique, et +passant son temps dans la société des princes émigrés, +particulièrement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de +Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'était plus +naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'était plus +ordinaire, sinon légitime: mais, malheureusement pour leur honneur, +ils ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient +compter que sur des complots.</p> + +<span class="sidenote">Correspondances et menées des émigrés.</span> + +<p>La paix avait désespéré tous les exilés, princes et autres; la guerre +leur rendait leurs espérances, non-seulement parce qu'elle leur +assurait le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle +devait, suivant eux, ruiner la popularité du Premier Consul. Ils +correspondaient avec la Vendée par Georges, avec Paris par les émigrés +rentrés. Ce qu'ils rêvaient en Angleterre, leurs partisans le rêvaient +en France, et les moindres circonstances qui venaient concorder avec +leurs illusions, changeaient tout de suite à leurs yeux ces illusions +en réalité. Ils se disaient donc les uns aux autres dans ces +déplorables correspondances, que la guerre allait porter un coup +funeste au Premier Consul; que son <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> pouvoir, illégitime pour +les Français restés fidèles au sang des Bourbons, tyrannique pour les +Français restés fidèles à la Révolution, n'avait pour se faire +supporter que deux titres, le rétablissement de la paix, et le +rétablissement de l'ordre; que l'un de ces titres disparaissait +complétement depuis la rupture avec l'Angleterre, que l'autre était +fort compromis, car il était douteux que l'ordre pût se maintenir au +milieu des anxiétés de la guerre. Le gouvernement du Premier Consul +allait donc être dépopularisé, comme tous les gouvernements qui +l'avaient précédé. La masse tranquille devait lui en vouloir de cette +reprise d'hostilités avec l'Europe; elle devait moins croire à son +étoile, depuis que les difficultés ne semblaient plus s'aplanir sous +ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de différentes espèces, dont +on pouvait se servir très-utilement: les révolutionnaires d'abord, et +puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans l'armée. +On disait les jacobins exaspérés; on disait les généraux fort peu +satisfaits d'avoir contribué à faire d'un égal un maître. Il fallait +de ces mécontents si divers créer un seul parti, pour renverser le +Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on +répondait de Londres aboutissait toujours à ce plan: réunir les +royalistes, les jacobins, les mécontents de l'armée en un parti +unique, pour accabler l'usurpateur Bonaparte.</p> + +<span class="sidenote">Vaste plan de conspiration tramé à Londres, par Georges et +les princes français.</span> + +<p>Telles étaient les idées dont se nourrissaient à Londres les princes +français, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en +lui demandant <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une +manière au moins générale, ce qu'on en voulait faire.</p> + +<span class="sidenote">Louis XVIII refuse de s'associer à la conspiration de +Georges.</span> + +<span class="sidenote">Le comte d'Artois s'y associe de la manière la plus +imprudente.</span> + +<span class="sidenote">Participation des agents de l'Angleterre.</span> + +<p>Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec +l'impatience ordinaire à des émigrés. Il en fut référé à Louis XVIII, +alors retiré à Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec +son frère, le comte d'Artois, dont il désapprouvait la stérile et +imprudente activité, repoussa cette proposition. Singulier contraste +entre ces deux princes! Le comte d'Artois avait de la bonté sans +sagesse; Louis XVIII, de la sagesse sans bonté. Le comte d'Artois +entrait dans des projets indignes de son cœur, que Louis XVIII +repoussait parce qu'ils étaient indignes de son esprit. Louis XVIII +résolut dès lors de rester étranger à toutes les menées nouvelles, +dont la guerre allait redevenir la funeste occasion. Le comte +d'Artois, placé à une grande distance de son frère aîné, excité par +son ardeur naturelle, par celle des émigrés, et, ce qui est plus +fâcheux, par celle des Anglais eux-mêmes, prit part à tous les projets +que la circonstance fit naître, dans ces cerveaux troublés par une +continuelle exaltation. Les communications des émigrés français avec +le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrétaire d'État, M. +Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs négociations. C'est à lui +qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors, ils +s'adressaient à trois agents de la diplomatie britannique: M. Taylor, +ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre à Stuttgard; M. Drake, +ministre en Bavière. Ces trois agents, placés près <span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> de nos +frontières, cherchaient à nouer toute espèce d'intrigues en France, et +à seconder de leur côté celles qu'on tramerait de Londres. Ils +correspondaient avec M. Hammon, et avaient à leur disposition des +sommes d'argent considérables. Il est difficile de croire que ce +fussent là de ces obscures menées de police, que les gouvernements se +permettent quelquefois comme simples moyens d'informations, et +auxquelles ils consacrent de menus fonds. C'étaient de vrais projets +politiques, passant par les agents les plus élevés, aboutissant au +ministère le plus important, celui des affaires extérieures, et +coûtant jusqu'à des millions.</p> + +<span class="sidenote">Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulême, les +Condés.</span> + +<p>Les princes français les plus mêlés à ces projets étaient le comte +d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulême +résidait alors à Varsovie, auprès de Louis XVIII. Les princes de Condé +vivaient à Londres, mais sans intimité avec les princes de la branche +aînée, et toujours à part de leurs projets. On les traitait comme des +soldats, constamment disposés à prendre les armes, et uniquement +propres à ce rôle. Tandis que le grand-père et le père des Condés +étaient à Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, était dans le pays +de Baden, livré au plaisir de la chasse, et à la vive affection qu'il +éprouvait pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la +Grande-Bretagne, ils avaient reçu ordre de se tenir prêts à +recommencer la guerre, et ils avaient obéi comme des soldats obéissent +au gouvernement qui les paye: triste rôle sans doute pour des Condés, +moins triste <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> cependant que celui de tramer des complots!</p> + +<span class="sidenote">Plan et but de la conspiration.</span> + +<p>Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vendée +ne présentait plus guère de chance: au contraire, attaquer +directement, au milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul, +paraissait un moyen prompt et sûr d'arriver au but. Le gouvernement +consulaire renversé, il n'y avait plus rien de possible, suivant les +auteurs du projet, plus rien que les Bourbons. Or, comme le +gouvernement consulaire consistait tout entier dans la personne du +général Bonaparte, il fallait détruire celui-ci. La conclusion était +forcée. Mais il fallait le détruire d'une manière certaine. Un coup de +poignard, une machine infernale, tout cela était d'un succès douteux; +car tout cela dépendait de la sûreté de main d'un assassin, ou des +hasards d'une explosion. Il restait un moyen jusqu'ici non essayé, à +ce titre non discrédité encore: c'était de réunir une centaine +d'hommes déterminés, l'intrépide Georges en tête; d'assaillir sur la +route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture du Premier Consul; +d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix à douze cavaliers, de +la disperser, et de le tuer ainsi dans une espèce de combat. De cette +manière, on était certain de ne pas le manquer. Georges, qui était +brave, qui avait des prétentions militaires, et ne voulait pas passer +pour un assassin, exigeait qu'il y eût deux princes, un au moins, +placés à ses côtés, et regagnant ainsi l'épée à la main la couronne de +leurs ancêtres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par +l'émigration, <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier +Consul entouré de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et +qu'ils n'étaient pas des assassins! Apparemment qu'ils étaient les +égaux du noble archiduc Charles, combattant le général Bonaparte au +Tagliamento ou à Wagram, et ne lui étaient inférieurs que par le +nombre des soldats! Déplorables sophismes, auxquels ne pouvaient +croire qu'à moitié ceux qui les faisaient, et qui prouvent chez ces +malheureux princes de Bourbon, non pas une perversité naturelle, mais +une perversité acquise dans la guerre civile et dans l'exil! Un seul +entre tous ces hommes était bien dans son rôle: c'était Georges. Il +était maître dans cet art des surprises; il s'y était formé au milieu +des forêts de la Bretagne; et cette fois, en exerçant son art aux +portes de Paris, il ne craignait pas d'être relégué au rang de ces +instruments, dont on se sert pour les répudier ensuite; car il +espérait avoir des princes pour complices. Il s'assurait ainsi toute +la dignité compatible avec le rôle qu'il allait jouer, et par son +attitude audacieuse devant la justice, il prouva bientôt que ce +n'était pas lui qui s'était abaissé en cette funeste conjoncture.</p> + +<span class="sidenote">Combinaisons des conspirateurs pour associer à leur complot +les partis qui divisent la France.</span> + +<p>Ce n'est pas tout, il fallait après le combat recueillir le fruit de +la victoire. Il fallait tout préparer pour que la France se jetât dans +les bras des Bourbons. Les partis s'étaient entre-détruits les uns les +autres, et il n'en restait aucun de véritablement puissant. Les +révolutionnaires violents étaient odieux. Les révolutionnaires +modérés, réfugiés auprès du <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> général Bonaparte, étaient sans +force. Il ne restait debout que l'armée. C'est elle qu'il importait de +conquérir. Mais elle était dévouée à la Révolution, pour laquelle elle +avait versé son sang, et elle éprouvait une sorte d'horreur pour ces +émigrés, qu'elle avait vus tant de fois sous des uniformes anglais ou +autrichiens. C'est ici que la jalousie, éternelle et perverse passion +du cœur humain, offrait aux conspirateurs royalistes d'utiles et +précieux secours.</p> + +<span class="sidenote">Fâcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le +Premier Consul.</span> + +<p>Il n'était bruit que de la brouille du général Moreau avec le général +Bonaparte. Nous avons déjà dit ailleurs que le général de l'armée du +Rhin, sage, réfléchi, ferme à la guerre, était, dans la vie privée, +nonchalant et faible, gouverné par ses entours; que, sous cette +funeste influence, il n'avait pas échappé au vice du second rang, qui +est l'envie; que, comblé des égards du Premier Consul, il s'était +laissé aller à lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui +général Moreau était le second dans l'État, et que le général +Bonaparte était le premier; qu'ainsi disposé, Moreau avait manqué de +convenance en refusant de suivre le Premier Consul à une revue, et que +celui-ci, toujours prompt à rendre une offense, s'était abstenu +d'inviter Moreau au festin qu'on donnait annuellement pour la +fondation de la République; que Moreau avait commis la faute d'aller, +ce même jour, dîner, en costume de ville, avec des officiers +mécontents, dans un de ces lieux publics, où l'on est vu de tout le +monde, au grand déplaisir des gens sages, à la grande joie des +ennemis de la chose publique. Nous <span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> avons raconté ces misères +de la vanité, qui commencent entre les femmes par de vulgaires +démêlés, et vont finir entre les hommes par des scènes tragiques. Si +une brouille entre personnages élevés est difficile à prévenir, elle +est plus difficile encore à arrêter, lorsqu'elle est déclarée. Depuis +ce jour Moreau n'avait cessé de se montrer de plus en plus hostile au +gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait +crié à la domination des prêtres; quand on avait institué la +Légion-d'Honneur, il avait crié au rétablissement de l'aristocratie, +et enfin il avait crié au rétablissement de la royauté quand on avait +constitué le Consulat à vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez +le chef du gouvernement, et même chez aucun des Consuls. Le +renouvellement de la guerre eût été pour lui une occasion honorable de +reparaître aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au général +Bonaparte, mais à la France. Moreau, peu à peu entraîné dans ces voies +du mal, où les pas sont si rapides, avait considéré, dans cette +rupture de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un échec +pour un rival détesté, et s'était mis à part, pour voir comment +sortirait d'embarras cet ennemi qu'il s'était fait lui-même. Il vivait +donc à Grosbois, au milieu d'une aisance, juste prix de ses services, +comme aurait pu faire un grand citoyen, victime de l'ingratitude du +prince.</p> + +<p>Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en +attirait aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refusé long-temps +d'élever au rang de son <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> beau-frère, qui avec un excellent +cœur, de l'esprit naturel, une bravoure chevaleresque, se servait +quelquefois très-mal de toutes ces qualités, Murat, par une vanité +qu'il dissimulait devant le Premier Consul, mais qu'il montrait +librement dès qu'il n'était plus sous les yeux de ce maître sévère, +Murat offusquait ceux qui, étant trop petits pour envier le général +Bonaparte, enviaient au moins son beau-frère. Il y avait donc les +grands jaloux, et les petits. Les uns et les autres se groupaient +autour de Moreau. À Paris, pendant l'hiver, à Grosbois, pendant l'été, +on tenait une cour de mécontents, où l'on parlait avec une +indiscrétion sans bornes. Le Premier Consul le savait, et s'en +vengeait, non pas seulement par le progrès constant de sa puissance, +mais aussi par des dédains affichés. Après s'être imposé long-temps +une extrême réserve, il avait fini par ne plus se contenir, et il +rendait à la médiocrité ses sarcasmes, mais les siens étaient ceux du +génie. On les répétait, au moins autant que ceux qui échappaient à la +société de Moreau.</p> + +<p>Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en +servir; à plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de +celles qui existent. Sur-le-champ on avait entouré Moreau. À entendre +les mécontents de tous les partis, il était le général accompli, le +citoyen modeste et vertueux. Le général Bonaparte était le capitaine +imprudent et heureux, l'usurpateur sans génie, le Corse insolent, qui +osait renverser la République, et monter les marches du trône déjà +relevé. Il fallait, <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> disait-on, le laisser se perdre dans une +entreprise folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui +offrir son épée. Ainsi, après avoir traité le vainqueur de l'Égypte et +de l'Italie comme un aventurier, on traitait l'expédition patriotique +qui lui tenait tant à cœur, comme la plus extravagante des +échauffourées.</p> + +<span class="sidenote">Moyens imaginés par les royalistes pour se rapprocher de +Moreau.</span> + +<span class="sidenote">Pichegru employé à cet usage.</span> + +<p>Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions, +des facilités pour ourdir la seconde moitié de leur projet. C'était +Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'armée; et alors, le Premier +Consul tué sur la route de la Malmaison, Moreau gagné viendrait, à la +tête de l'armée, réconcilier cette redoutable partie de la nation avec +les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconquérir leur trône +l'épée à la main. Mais comment aborder Moreau, qui était à Paris +entouré d'une société toute républicaine, tandis qu'on était à Londres +au milieu de l'élite des chouans? Il fallait un intermédiaire. Du fond +des déserts de l'Amérique, il en était arrivé un, bien illustre, bien +déchu par sa faute de sa première illustration, mais doué de grandes +qualités, et tenant à la fois aux royalistes et aux républicains: +c'était Pichegru, le vainqueur de la Hollande, déporté par le +Directoire à Sinnamari. Il s'était échappé du lieu de sa déportation, +et il était venu à Londres, où il vivait avec le secret désir de ne +pas s'arrêter là, et de rentrer en France, en profitant de la +politique qui rappelait sans distinction les coupables ou les victimes +de tous les partis. Mais la guerre, suspendue un instant, avait +recommencé bientôt, et <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> avec elle les illusions et les folies +des émigrés, auxquels Pichegru avait aliéné sa liberté, en leur +aliénant son honneur. On l'avait compris, presque malgré lui, dans la +conspiration; on l'avait chargé d'être auprès de Moreau +l'intermédiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier à la cause +des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les +républicains et les royalistes de toute nuance.</p> + +<p>Le plan qu'on avait adopté concordait assez avec certaines apparences +du moment pour être spécieux, point assez avec la réalité pour +réussir, mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait +à des impatients, à qui tout était bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et +remplissent par ces agitations la pesante oisiveté de l'exil. Le plan +arrêté, on s'occupa de l'exécution.</p> + +<a id="img005" name="img005"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img005.jpg" width="300" height="427" alt="Bataille." title=""> +<p>Débarquement de Georges à la falaise de Biville.</p> +</div> + +<p>Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y être suivi d'un +ou de deux princes, il ne tenait pas cependant à les avoir +immédiatement avec lui. Il admettait qu'il fallait tout préparer avant +de les faire venir, afin de ne pas les exposer inutilement à un séjour +prolongé dans Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se +décida donc à partir le premier, et à se rendre à Paris, pour y +composer la bande de chouans avec lesquels il devait attaquer la garde +du Premier Consul. Pendant ce temps, Pichegru était chargé de +s'aboucher avec Moreau, d'abord par intermédiaire, puis directement, +en se transportant lui-même à Paris. Enfin, quand on aurait tout +préparé des deux côtés, quand on aurait à la fois les chouans pour +livrer combat, et Moreau pour entraîner <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> l'adhésion de +l'armée, les princes viendraient les derniers, la veille, ou le jour +de l'exécution.</p> + +<span class="sidenote">Départ de Georges pour Paris.</span> + +<p>Tout cela étant arrêté, Georges, avec une troupe de chouans, sur la +résolution et la fidélité desquels il pouvait compter, quitta Londres +pour se rendre en France. Ils étaient tous pourvus d'armes comme des +malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une +ceinture un million en lettres de change. Ce n'était pas, bien +entendu, les princes français, réduits aux derniers expédients pour +vivre, qui avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces +entrepreneurs de complots. Elles venaient de la source commune, +c'est-à-dire du trésor britannique.</p> + +<span class="sidenote">Nouvelle route adoptée par les chouans pour pénétrer en +France.</span> + +<p>Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin +intrépide, montant un léger navire, recevait à Deal ou Hastings les +émigrés voyageurs, et venait les jeter, à leur choix, sur le point de +la côte où ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien +averti des fréquentes descentes des chouans, avait fait garder avec +plus de soin que jamais les côtes de Bretagne, ils avaient changé de +direction, et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le +Tréport, le long d'une falaise escarpée, dite de Biville, se trouvait +une issue mystérieuse, pratiquée dans une fente de rocher, et +fréquentée par les contrebandiers seuls. Un câble, fortement attaché +au sommet de la falaise, descendait dans cette fente de rocher, et +venait toucher à la mer. À un cri qui servait de signal, les secrets +gardiens du passage jetaient le câble, que le contrebandier +saisissait, <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> et à l'aide duquel il gravissait le précipice, +haut de deux ou trois cents pieds, en portant un lourd fardeau sur les +épaules. Les affidés de Georges avaient découvert cette voie, et +avaient songé à s'en approprier l'usage, ce qui était facile avec +l'argent dont ils disposaient. Pour compléter la communication avec +Paris, ils avaient établi une suite de gîtes, soit dans des fermes +isolées, soit dans des châteaux habités par des nobles normands, +royalistes fidèles et discrets, sortant peu de leur retraite. On +pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche à Paris, sans passer par +une grande route, sans toucher à une auberge. Enfin, pour ne pas +compromettre cette voie en la fréquentant trop souvent, on la +réservait aux personnages les plus importants du parti. L'argent +abondamment répandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on +empruntait la demeure, la fidélité chez les autres, mais surtout +l'éloignement des lieux fréquentés, rendaient les indiscrétions +difficiles, et le secret certain, au moins pour quelque temps.</p> + +<span class="sidenote">Arrivée de Georges à Paris en août 1803.</span> + +<p>C'est par là que Georges pénétra en France. Embarqué sur le navire du +capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21 +août (1803), au moment même où le Premier Consul faisait l'inspection +des côtes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gîte en gîte, +parvint, avec quelques-uns de ses plus fidèles lieutenants, jusqu'à +Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait préparé dans +ce faubourg un petit logement, d'où il pouvait venir la nuit à Paris, +y voir ses associés, et préparer <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> le coup de main pour lequel +il s'était rendu en France.</p> + +<span class="sidenote">Ce que Georges trouve à Paris.</span> + +<span class="sidenote">Georges a les plus grandes peines à composer sa troupe.</span> + +<p>Courageux et sensé, Georges avait les passions sans les illusions de +son parti, et jugeait mieux que les autres ce qui était praticable. Il +tentait par courage ce que les émigrés, ses complices, tentaient par +aveuglement. Arrivé à Paris, il vit bientôt que le Premier Consul +n'était pas dépopularisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les +royalistes et les républicains n'étaient pas si disposés à se jeter +dans les aventures, qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours, +la réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme à +se décourager, ni surtout à décourager ses associés, en leur faisant +part de ses observations. En conséquence, il se mit à l'œuvre. +Après tout, pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de +l'opinion publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la +France, faute de mieux, à revenir aux Bourbons. Du fond de son +impénétrable obscurité, il envoya des émissaires en Vendée, pour voir +si, à l'occasion de la conscription, elle ne voudrait pas se soulever +de nouveau, et si les conscrits de ce pays ne diraient pas, comme +autrefois, que, servir pour servir, il valait mieux porter les armes +contre le gouvernement révolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva +la plus grande inertie en Vendée. Son nom seul, entre tous les noms +vendéens, avait conservé de la puissance, parce qu'on le regardait +comme un royaliste incorruptible, qui avait mieux aimé l'exil que les +faveurs du Premier Consul. On <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> avait de la sympathie pour le +représentant d'une cause qui répondait aux plus secrètes affections de +la population; mais courir encore les bruyères et les grandes routes, +n'était du goût de personne. Les prêtres d'ailleurs, vrais +inspirateurs du peuple vendéen, étaient attirés vers le Premier +Consul. Quelques rassemblements insignifiants étaient tout ce qu'on +pouvait espérer; et, chose désolante pour les conspirateurs, on +trouvait déjà moins qu'autrefois de ces chouans déterminés, qui +étaient prêts à tout, plutôt qu'à retourner à des occupations +laborieuses et paisibles. Il fallait en trouver cependant, et qui +fussent à la fois braves et discrets. Georges était depuis deux mois à +Paris, qu'il en avait à peine réuni une trentaine. On ne leur disait +pas le but de leur réunion, on ne les faisait pas connaître les uns +aux autres. Ils savaient seulement qu'on les destinait à une +entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui leur convenait; et, en +attendant, on les payait bien, ce qui ne leur convenait pas moins. +Georges en secret leur préparait des uniformes et des armes pour le +jour du combat.</p> + +<p>Du sein du mystère où il vivait, et avec beaucoup de précautions, bien +que la partie du projet qui regardait les républicains ne fût pas de +son ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de +ce côté que du côté des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidèle +le secrétaire de Moreau, appelé Fresnières, lequel était Breton aussi, +et lié avec tous les partis, même avec M. Fouché. C'était <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> +passer bien près du péril, car M. Fouché, en ce moment, regardait de +tous ses yeux, pour avoir l'occasion de rendre service au Premier +Consul. Fresnières ne dit rien de bien encourageant relativement à +Moreau. Ses réponses furent au moins insignifiantes. Georges n'en tint +compte, et, résolu à tout tenter, pressa ses mandataires de Londres +d'agir; car, compromis au milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y +courait inutilement les plus grands dangers.</p> + +<span class="sidenote">Premières ouvertures faites à Moreau.</span> + +<p>Pendant que Georges était ainsi occupé, les agents de Pichegru avaient +agi de leur côté, et avaient abordé Moreau. D'anciens commis aux +vivres, espèces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des +généraux, furent employés à porter quelques paroles à Moreau, de la +part de Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien +compagnon d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre +lui. Ce n'était pas Moreau qui devait en vouloir à Pichegru, qu'il +avait dénoncé au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de +Klinglin. Tout entier d'ailleurs à la haine présente, il n'était guère +capable de songer à des haines passées. Aussi n'exprima-t-il que de la +bienveillance, de la sympathie même pour les malheurs de ce vieil ami. +Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intéresser à Pichegru, et +user de son influence pour obtenir sa rentrée en France. Pourquoi en +effet l'amnistie accordée à tous les Vendéens, à tous les soldats de +Condé, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la +Hollande?... <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> Moreau répondit qu'il désirait ardemment le +retour de cet ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour +comme une justice due à ses services; qu'il y contribuerait bien +volontiers, si ses relations actuelles avec le gouvernement étaient de +nature à le lui permettre; mais que, brouillé avec les hommes qui +gouvernaient, il ne remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis +vinrent naturellement les confidences sur ses griefs, sur son aversion +pour le Premier Consul, sur son désir d'en voir la France bientôt +délivrée.</p> + +<span class="sidenote">Le général Lajolais employé comme intermédiaire auprès de +Moreau.</span> + +<p>Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprès de lui un de +ses anciens officiers, le générai Lajolais, l'un des familiers les +plus dangereux qui pussent être admis dans l'intimité d'un homme +faible, qui ne savait pas se gouverner. Ce général Lajolais était +petit et boiteux, remarquablement doué de l'esprit d'intrigue, dévoré +de besoins, presque réduit à l'indigence. On envoya pour se l'attacher +un déserteur des armées républicaines, déguisé en marchand de +dentelles, avec des lettres de Pichegru et une forte somme d'argent. +Celui-ci n'eut pas de peine à conquérir la bonne volonté de Lajolais. +Lajolais, gagné à la conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui +arracha la confidence de sa haine, de ses vœux, qui ne tendaient à +rien moins qu'à la destruction du gouvernement consulaire par tous les +moyens possibles. Lajolais n'alla point jusqu'à des propositions +ouvertes; mais, crédule comme sont tous les entremetteurs, il imagina +qu'il ne restait qu'un dernier mot à dire pour décider Moreau à +prendre <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> une part active dans la conspiration; et, s'il crut +au delà de ce qui était, il dit à ses mandataires au delà de ce qu'il +croyait. C'est ainsi que s'ourdissent les trames de cette espèce, par +des agents qui se trompent eux-mêmes pour une moitié, et trompent pour +l'autre moitié ceux qui les emploient. Lajolais donna donc les plus +grandes espérances aux envoyés de Pichegru, et, pressé par eux, +consentit à partir pour Londres, afin d'aller lui-même faire son +rapport verbal aux grands personnages, dont il était devenu +l'instrument.</p> + +<p>Lajolais et son conducteur furent obligés de passer par Hambourg, afin +d'arriver à Londres plus sûrement. Ils perdirent ainsi beaucoup de +temps. Débarqués en Angleterre, ils y trouvèrent des ordres donnés par +les autorités britanniques, pour qu'on les reçût immédiatement. Ils +parvinrent sur-le-champ à Londres, et furent introduits auprès de +Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrivée de Lajolais remplit +d'une joie folle toutes ces âmes impatientes. Le comte d'Artois avait +l'imprudence d'assister à ces conciliabules, d'y compromettre son +rang, sa dignité, sa famille. Il n'était connu que des principaux, il +est vrai; mais la vivacité de ses sentiments et de son langage +excitant l'attention, il y fut bientôt connu de tous. En entendant +Lajolais raconter avec une exagération ridicule tout ce qu'il avait +recueilli de la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait +qu'à paraître pour entraîner l'adhésion de ce général républicain, le +comte d'Artois, ne contenant plus sa joie, s'écria: Si nos deux +<span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> généraux sont d'accord, je serai bientôt de retour en +France.—Ce mot attirant sur le prince les regards des conjurés, +ceux-ci demandèrent, et surent quel était le personnage qui +s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'était le premier prince du +sang, le fils des rois, appelé à être roi lui-même, que l'influence +corruptrice de l'exil conduisait à des actes si peu dignes de son rang +et de son cœur. La satisfaction était si grande, dit l'un des +agents, qui révéla plus tard ces détails, <i>que le roi d'Angleterre, +s'il avait été présent, aurait voulu être du voyage</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p> + +<span class="sidedate">Janv. 1804.</span> + +<span class="sidenote">Second débarquement.</span> + +<p>Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour +mettre la dernière main à l'exécution de l'entreprise. Il était temps +de se hâter, car l'infortuné Georges, laissé seul en avant-garde, au +milieu des agents de la police consulaire, courait les plus sérieux +dangers. On lui avait, à la fin de décembre, envoyé un second +détachement d'émigrés, pour qu'il ne se crût point abandonné. Il avait +été décidé que cette fois Pichegru lui-même, accompagné des plus +grands personnages, tels que M. de Rivière, l'un des messieurs de +Polignac, s'embarquerait pour la France, et s'en irait rejoindre +Georges par la voie déjà frayée. Dès que ces nouveaux envoyés +auraient tout préparé, quand <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> M. de Rivière, qui avait plus de +sang-froid, affirmerait que le moment était venu, et qu'il y avait +assez de maturité<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a> dans l'entreprise projetée pour risquer les +princes eux-mêmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les +deux, devaient venir en France, pour prendre part à ce prétendu combat +contre la personne du Premier Consul.</p> + +<span class="sidenote">Arrivée de Pichegru à Paris.</span> + +<p>Pichegru partit donc avec les principaux émigrés français pour cette +expédition, où il allait ensevelir à jamais sa gloire, déjà flétrie, +et sa vie, qui aurait mérité d'être employée autrement. Il partit dans +les premiers jours de l'année 1804, s'embarqua sur le bâtiment du +capitaine Wright, et mit pied à terre à cette même falaise de Biville, +le 16 janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagné des plus +illustres membres de la noblesse française, prit la route des +contrebandiers, trouva Georges, qui était venu à sa rencontre jusque +près de la mer, et de gîte en gîte, à travers les forêts de la +Normandie, il parvint à Chaillot, le 20 janvier.</p> + +<span class="sidenote">Entrevue de Moreau avec Pichegru.</span> + +<p>Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'était, +et avec la troupe qu'il avait réunie, il était prêt à se jeter sur la +voiture du Premier Consul, et à le frapper infailliblement. Cependant +il fallait s'entendre d'une manière définitive avec Moreau, pour être +assuré d'un lendemain. Les intermédiaires l'allèrent voir de nouveau, +lui dirent que Pichegru était arrivé secrètement, et demandait à +l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> pas recevoir +Pichegru dans son hôtel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard +de la Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y être seul; car +il était froid, prudent, et n'aimait point cette société de gens +vulgaires et agités, qui l'obsédaient de leur impatience, et dont la +compagnie était la première punition de sa conduite. Il vint avec un +trop grand nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec +Georges, qui voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour +savoir sur quels fondements il allait risquer sa vie, dans une +tentative désespérée.</p> + +<span class="sidenote">Résultat de l'entrevue.</span> + +<p>Par une nuit obscure et froide du mois de janvier, à un signal donné, +Moreau et Pichegru s'abordèrent. C'était la première fois qu'ils se +revoyaient depuis le temps où ils combattaient ensemble sur le Rhin, +où leur vie était sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils +étaient à peine remis de l'émotion que devaient produire tant de +souvenirs, que Georges survint, et se fit connaître. Moreau fut saisi, +se montra tout à coup froid, visiblement mécontent, et parut en +vouloir beaucoup à Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se +séparer sans avoir rien dit de significatif, ni d'utile. On dut se +revoir autrement, et ailleurs.</p> + +<span class="sidenote">Moreau ne veut pas se prêter au retour des Bourbons.</span> + +<span class="sidenote">Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus +de résultat que la première.</span> + +<p>Cette première rencontre produisit sur Georges la plus fâcheuse +impression. Cela va mal, furent ses premières paroles. Pichegru +craignait lui-même de s'être un peu aventuré. Cependant les intrigants +qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant +plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> pour +renverser le gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas +d'objection contre le renversement de ce gouvernement, par des moyens +qui sans être énoncés pouvaient toutefois se deviner; seulement il +montra une répugnance invincible à travailler pour les Bourbons, et +surtout à se mêler de sa personne dans une telle entreprise. Profiter +pour la République et pour lui de la chute du Premier Consul, était +son évidente ambition; mais ce n'était qu'entre Pichegru et lui que +pouvait se traiter une semblable affaire. Cette fois il le reçut dans +sa propre demeure, et, après plusieurs accidents qui faillirent tout +découvrir, il eut enfin avec cet ancien compagnon d'armes une longue +et sérieuse entrevue. Là tout fut dit. Moreau ne voulut jamais sortir +d'un certain cercle d'idées. Il avait, prétendait-il, un parti +considérable dans le Sénat et dans l'armée. Si on venait à bout de +délivrer la France des trois Consuls, le pouvoir serait certainement +remis dans ses mains. Il en userait pour sauver la vie à ceux qui +auraient débarrassé la République de son oppresseur; mais on ne +livrerait pas aux Bourbons la République affranchie. Quant à Pichegru, +l'ancien conquérant de la Hollande, l'un des généraux les plus +illustres de la France, on ferait mieux que de lui sauver la vie, on +le réintégrerait dans ses honneurs, dans ses grades; on l'élèverait +aux premières positions de l'État. Moreau, entêté dans ces idées, +exprima son étonnement à Pichegru de le voir mêlé avec de telles gens. +Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour trouver +insupportable la société des <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> chouans dans laquelle il vivait; +mais Moreau était lui-même la preuve que, lorsqu'on se mettait à +comploter, il était difficile de n'être pas bientôt la proie du plus +triste entourage. Pichegru était trop sensé, trop intelligent pour +partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader +qu'après la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les +Bourbons. Tout cela était au-dessus de l'intelligence de Moreau, +intelligence médiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait à +croire que, le général Bonaparte ayant cessé de vivre, lui, général +Moreau, deviendrait le premier consul de la République. Quoiqu'on ne +parlât jamais de la mort du Premier Consul, cette mort était toujours +sous-entendue, comme le moyen de débarrasser la scène du personnage +qui l'occupait. Du reste, sans chercher des excuses à ces fatales +négociations, il faut dire, pour les apprécier exactement, que les +personnages de cette époque avaient tant vu mourir sur l'échafaud et +sur les champs de bataille, avaient tant donné ou subi d'ordres +terribles, que la mort d'un homme n'avait pas pour eux la +signification et l'horreur que la fin des guerres civiles, et les +adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue parmi nous.</p> + +<span class="sidenote">Pichegru désespéré par les dispositions de Moreau.</span> + +<p>Pichegru sortit désespéré cette fois, et dit au confident qui l'avait +conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite: +Celui-là aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France à son +tour. Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre +heures.—Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'écria avec +l'ordinaire énergie de son <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> langage: Usurpateur pour +usurpateur, j'aime mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni +cœur ni tête!—C'est ainsi qu'en le voyant de près, ils traitaient +l'homme que leurs écrivains et leurs discoureurs présentaient comme le +modèle des vertus publiques et guerrières.</p> + +<p>Cette connaissance bientôt acquise des dispositions de Moreau, jeta +dans le désespoir ces malheureux et coupables émigrés. On eut encore +une entrevue avec lui, à Chaillot même, chez Georges, probablement +sans qu'il sût chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant +au commencement de la conversation, se retira en disant brusquement à +Pichegru et à Moreau: Je me retire; peut-être qu'en restant seuls vous +finirez par vous entendre.—</p> + +<span class="sidenote">Découragement des émigrés compromis dans la conspiration +tramée à Londres.</span> + +<p>Les deux généraux républicains ne s'entendirent pas davantage, et il +fut évident pour tous les conjurés qu'ils s'étaient follement engagés +dans un projet qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe. M. de +Rivière était désolé. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours, +lorsqu'on ne trouve pas ses passions partagées: La France est +apathique, elle ne veut que le repos, elle est infidèle à ses anciens +sentiments.—La France, en effet, n'était pas, comme on le leur avait +assuré, indignée contre le gouvernement consulaire; tous les partis +n'étaient pas prêts à s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que +des jaloux sans génie qui songeassent à le détruire; encore ne +voulaient-ils pas se compromettre dans un complot bien caractérisé. Et +quant à la France, regrettant sans doute la paix si promptement +rompue, <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> se défiant peut-être aussi du goût pour le pouvoir et +la guerre, qui éclatait chez le général Bonaparte, elle ne cessait pas +de le regarder comme son sauveur. Elle était éprise de son génie, et +elle ne voulait à aucun prix se voir rejetée dans les hasards d'une +nouvelle révolution.</p> + +<p>Déjà ces malheureux étaient tentés de se retirer, les uns en Bretagne, +les autres en Angleterre. Désabusés par la connaissance des faits, les +plus élevés d'entre eux éprouvaient en outre un profond dégoût pour la +compagnie au milieu de laquelle ils étaient réduits à vivre. M. de +Rivière et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs +répugnances et leurs chagrins. Un jour même, Pichegru, voulant +remettre à leur place ces chouans trop importuns, répondit avec +amertume et mépris, à l'un d'eux qui lui disait: <i>Mais, général, vous +êtes avec nous!—Non, je suis chez vous.</i> Ce qui signifiait que sa vie +était entre leurs mains, mais que sa volonté et sa raison n'y étaient +plus.</p> + +<p>Tous ensemble se trouvaient plongés dans une cruelle incertitude: +Georges cependant était toujours prêt à assaillir le Premier Consul, +sauf à voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se +demandaient à quoi bon un attentat inutile. Ils en étaient là, lorsque +ces menées, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par +donner à la police un éveil, trop tardif pour l'honneur de sa +vigilance. La sagacité du Premier Consul le sauva, et perdit les +imprudents ennemis qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire +punition de ceux qui s'engagent <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> dans de telles entreprises, +de s'arrêter trop tard: souvent ils sont découverts, saisis, punis, +quand déjà la conscience, la raison, la crainte commençant à leur +ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder dans la voie du mal.</p> + +<span class="sidenote">Premiers indices du complot arrivés à la connaissance de la +police.</span> + +<span class="sidenote">Envoi du colonel Savary en Vendée.</span> + +<p>Ces allées et venues, continuées depuis août jusqu'en janvier, passant +surtout si près d'un homme tel que l'ancien ministre Fouché, qui avait +grande envie de faire des découvertes, ne pouvaient pas ne pas être un +jour aperçues. Nous avons rapporté ailleurs que M. Fouché avait été +privé du portefeuille de la police, à l'époque où le Premier Consul +avait voulu inaugurer le Consulat à vie par la suppression d'un +ministère de rigueur. La police avait été comme cachée alors dans le +ministère de la justice. Le grand-juge Régnier, tout à fait étranger à +une administration de cette nature, l'avait abandonnée au conseiller +d'État Réal, homme d'esprit, mais vif, crédule, et n'ayant pas à +beaucoup près la sagacité sûre et pénétrante de M. Fouché. Aussi la +police était-elle médiocrement dirigée, et on affirmait au Premier +Consul que jamais on n'avait moins conspiré. Le Premier Consul était +loin de partager cette sécurité. D'ailleurs M. Fouché ne la lui +laissait pas. Celui-ci, devenu sénateur, s'ennuyant de son oisiveté, +ayant conservé ses relations avec ses anciens agents, était +parfaitement informé, et venait entretenir le Premier Consul de ses +observations. Le Premier Consul, écoutant tout ce que lui disaient MM. +Fouché et Réal, lisant avec assiduité les rapports de la gendarmerie, +toujours les plus utiles, <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> parce qu'ils sont les plus exacts +et les plus honnêtes, avait la conviction qu'il se tramait des +complots contre sa personne. D'abord, une induction générale, tirée +des circonstances, le portait à penser que le renouvellement de la +guerre devait être une occasion pour les émigrés et les républicains +d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels que des chouans +arrêtés dans tous les sens, des avis venus des chefs vendéens attachés +à sa personne, lui prouvaient que l'induction était juste. Sur un +renseignement partant de la Vendée même, et qui lui annonçait que l'on +voyait des conscrits réfractaires se former en bandes, il envoya dans +les départements de l'Ouest le colonel Savary, dont le dévouement +était sans bornes, dont l'intelligence et le courage étaient également +éprouvés. Il le dépêcha avec quelques hommes de la gendarmerie +d'élite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs colonnes +mobiles lancées sur la Vendée. Le colonel Savary partit, observa tout +de ses yeux, et aperçut clairement les signes d'une action sourde. +Cette action était celle de Georges, qui, de Paris, s'efforçait de +préparer une insurrection en Vendée. Cependant on ne découvrit rien de +relatif au terrible secret, que Georges avait gardé pour lui et ses +principaux associés. Les bandes dispersées, le colonel Savary revint à +Paris sans avoir rien appris de bien important.</p> + +<span class="sidenote">Menées des agents britanniques concourant avec la +conspiration de Georges.</span> + +<p>Une autre intrigue, dont le fil était tombé dans les mains du Premier +Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir à suivre lui-même, +promettait quelques lumières, sans toutefois les donner encore. Les +<span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière, +qui étaient chargés de nouer aussi des trames en France, s'y +appliquaient avec un zèle assidu, mais maladroit. Des étrangers sont +peu habiles à conduire de pareilles trames. Celui qui résidait en +Bavière, M. Drake, était le plus actif. Il s'était même logé hors de +Munich, pour recevoir plus facilement les agents qui lui viendraient +de France; et, pour mieux assurer sa correspondance, il avait séduit +un directeur de poste bavarois. Un Français très-intrigant, autrefois +républicain, avec lequel M. Drake avait entrepris ces menées, et +auquel il avouait couramment le but des intrigues britanniques, avait +tout livré à la police. M. Drake voulait d'abord se procurer les +secrets du Premier Consul relativement à la descente, puis gagner +quelque général important, s'emparer, s'il était possible, d'une place +comme Strasbourg ou Besançon, et y commencer une insurrection. Se +débarrasser du général Bonaparte était toujours, avec des termes plus +ou moins explicites, la partie essentielle du projet. Le Premier +Consul, charmé de saisir un diplomate anglais en flagrant délit, fit +donner beaucoup d'argent à l'intermédiaire qui trompait M. Drake, à +condition qu'il continuerait cette intrigue. Il fournit lui-même le +modèle des lettres qu'on devait écrire à M. Drake. Il donnait dans ces +lettres des détails nombreux et vrais sur ses habitudes personnelles, +sur sa manière de rédiger ses plans, de dicter ses ordres, et ajoutait +que tout le secret de ses opérations se trouvait contenu dans un +grand portefeuille noir, <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> toujours confié à M. de Meneval, ou +à un huissier de confiance. M. de Meneval était incorruptible, mais +l'huissier ne l'était pas, et demandait un million pour livrer le +portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que certainement il y +avait en France d'autres menées que celle que dirigeait M. Drake, +qu'il importait de les bien connaître, pour ne pas se nuire +réciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il ajoutait, +comme une révélation très-importante, que le véritable projet de +descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait à Boulogne +était une pure feinte, qu'on cherchait à rendre vraisemblable par +l'étendue des préparatifs, mais qu'il n'y avait de sérieux que les +deux expéditions ordonnées à Brest et au Texel<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort +de compromettre les fonctions les plus sacrées, et de faire si +gauchement la police, recevait tous ces détails avec une avidité +extrême, en demandait de nouveaux, surtout relativement à l'expédition +qui se préparait à Boulogne, annonçait qu'il allait en référer à son +gouvernement pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> regardait le portefeuille noir, dont +on exigeait un prix si élevé; et quant aux autres menées dont on +désirait être informé pour ne pas se croiser les uns les autres, il +disait qu'il n'en était pas instruit (ce qui était vrai); mais qu'il +fallait, si on se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au même +but; car, ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> +l'animal <i>soit terrassé, il suffit que vous soyez tous prêts à joindre +la chasse</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.</p> + +<p>C'est à cet indigne rôle qu'un agent revêtu d'un caractère officiel, +osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacité, découvre +lui-même la conspiration.</span> + +<span class="sidenote">Révélation importante obtenue de l'un des agents de +Georges.</span> + +<p>Mais tout ceci ne donnait pas les lumières qu'on cherchait. M. Drake +ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas +été dispersé; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire +aucune révélation utile. Le Premier Consul était toujours <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> +persuadé que les hommes qui avaient conçu le projet de la machine +infernale, devaient à plus forte raison préparer quelque chose dans +les circonstances présentes; et, frappé de diverses arrestations +exécutées à Paris, en Vendée, en Normandie, il dit à Murat, qui était +alors gouverneur de Paris, et à M. Réal, qui dirigeait la police: Les +émigrés sont certainement en travail. On a opéré plusieurs +arrestations; il faut choisir quelques-uns des individus arrêtés, les +envoyer à une commission militaire, qui les condamnera, et ils +parleront avant de se laisser fusiller.—Ce que nous rapportons ici se +passait du 25 au 30 janvier, pendant les entrevues de Pichegru avec +Moreau, et alors que les conjurés commençaient à se livrer au +découragement. Le Premier Consul se fit apporter la liste des +individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient quelques-uns des agents de +Georges, venus avant ou après lui, et dans ce nombre un ancien médecin +des armées vendéennes, débarqué en août avec Georges lui-même. Après +examen des circonstances particulières à chacun d'eux, le Premier +Consul en désigna cinq en disant: Ou je me trompe fort, ou il y a là +quelques hommes informés, qui ne manqueront pas de faire des +révélations.—Depuis long-temps on n'avait pas appliqué les lois +rendues antérieurement, et qui permettaient l'institution des +tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu +les laisser tomber en désuétude; mais, à la reprise de la guerre, il +crut devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer +<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> ses préparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait +arrêter, juger et fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui +désignés furent mis en jugement. Deux obtinrent leur acquittement; +deux autres, convaincus par l'instruction, de crimes que la loi +punissait de mort, furent condamnés, et se laissèrent fusiller sans +rien avouer, mais en déclarant qu'ils étaient venus pour servir la +cause du roi légitime, laquelle serait bientôt triomphante sur les +ruines de la République. Ils proférèrent en outre d'affreuses menaces +contre la personne du chef du gouvernement. Le cinquième, que le +Premier Consul avait particulièrement désigné comme celui qui devait +tout dire, déclara, au moment de se rendre au supplice, qu'il avait de +grands secrets à découvrir. On lui envoya sur-le-champ l'un des +employés les plus habiles de la police. Il avoua tout, déclara qu'il +avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec Georges +lui-même, qu'ils étaient venus à travers les bois, de gîte en gîte, +jusqu'à Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant une +attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des +lieux où logeaient les chouans aux ordres de Georges, et +particulièrement plusieurs marchands de vins.</p> + +<p>Cette déclaration fut un trait de lumière. La présence de Georges à +Paris était significative au plus haut point. Ce n'était pas pour une +tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu séjourner six +mois dans la capitale même, avec une bande de sicaires. On connaissait +le point du débarquement à la falaise de Biville, l'existence d'une +route <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> d'étapes à travers les bois, et quelques-uns des +logements obscurs où se cachaient les conjurés. Un hasard des plus +singuliers avait révélé un nom, qui mit sur la trace des circonstances +les plus graves. À une époque antérieure, des chouans, débarquant à la +même falaise de Biville, avaient échangé des coups de fusil avec les +gendarmes, et le nom de <i>Troche</i> s'était trouvé sur un fragment de +papier, qui avait servi de bourre. Ce Troche était horloger à Eu. Il +avait un fils fort jeune, et employé justement à la correspondance. On +le fit secrètement arrêter, et conduire à Paris. On l'interrogea; il +avoua tout ce qu'il savait. Il déclara que c'était lui qui allait +recevoir les conjurés à la falaise de Biville, et qui les conduisait +aux premières stations. Il raconta les trois débarquements dont on a +vu l'histoire, celui de Georges en août, ceux de décembre et de +janvier, où se trouvaient Pichegru, MM. de Rivière et de Polignac. +Mais il ne connaissait pas le nom et la qualité des personnages +auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait que, dans les +premiers jours de février, un quatrième débarquement devait avoir lieu +à la falaise. Il était même chargé de recevoir les nouveaux débarqués.</p> + +<span class="sidedate">Fév. 1804.</span> + +<span class="sidenote">Arrestation de quelques agents de Georges.</span> + +<p>Sur-le-champ, dans ces premiers jours de février, on se mit en +recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu'à la côte, les lieux +indiqués, afin de découvrir les gîtes qui servaient aux émigrés +voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dénoncés par +l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opéra diverses +arrestations importantes, <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> deux surtout qui jetèrent un grand +jour sur toute l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nommé +Picot, domestique de Georges, chouan intrépide, qui, étant armé de +pistolets et de poignards, fit feu sur les agents de la police, et ne +se rendit qu'à la dernière extrémité, en déclarant qu'il voulait +mourir pour le service de son roi. On saisit avec celui-là un nommé +Bouvet de Lozier, principal officier de Georges, qui se laissa prendre +sans provoquer le même tumulte, et en montrant plus de calme.</p> + +<span class="sidenote">La présence de Georges à Paris, constatée par plusieurs +déclarations.</span> + +<span class="sidenote">Révélations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement +compromettantes pour Moreau.</span> + +<p>Ces hommes étaient armés comme des malfaiteurs prêts à commettre les +plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils +avaient des sommes considérables en or et en argent. Au premier +instant, ils paraissaient fort exaltés; puis ils se calmaient, et +finissaient par faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nommé +Picot. Arrêté le 8 février (18 pluviôse), il ne voulut rien dire +d'abord, et ensuite peu à peu il fut induit à parler. Il avoua qu'il +était venu d'Angleterre avec Georges, qu'il se trouvait avec lui +depuis six mois à Paris, et ne déguisa guère le motif de leur voyage +en France. Ainsi, la présence de Georges à Paris pour un grand but, ne +pouvait plus être mise en doute. Mais on n'en savait pas davantage. +Bouvet de Lozier ne disait rien. C'était un personnage fort au-dessus +de Picot, par l'éducation et par les manières. Dans la nuit du 13 au +14 février, ce Bouvet de Lozier appela tout à coup son geôlier. Il +avait essayé de se pendre, et, n'y ayant pas réussi, livré à une sorte +de délire, il demanda qu'on reçût les déclarations qu'il avait à +faire. <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> Alors ce malheureux raconta qu'avant de mourir pour la +cause du roi légitime, il voulait démasquer le personnage perfide qui +avait entraîné de braves gens dans un abîme, en les compromettant +inutilement. Il fit ensuite à M. Réal, surpris et confondu, le plus +étrange récit. Ils étaient, disait-il, à Londres autour des princes, +quand Moreau avait envoyé à Pichegru un de ses officiers, pour offrir +de se mettre à la tête d'un mouvement en faveur des Bourbons, +promettant d'entraîner l'armée par son exemple. À cette nouvelle, ils +étaient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-même, pour coopérer +à cette révolution. Arrivés à Paris, Georges et Pichegru étaient +accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors changé +de langage, et avait demandé qu'on renversât le Premier Consul à son +profit, afin de se faire dictateur lui-même. Georges, Pichegru et +leurs amis avaient refusé une telle proposition, et c'est dans les +funestes lenteurs amenées par les prétentions de Moreau, qu'ils +avaient été livrés aux recherches de la police. Ce tragique déposant +ajoutait, <i>qu'il échappait aux ombres de la mort</i>, pour venir venger +lui et ses amis de l'homme qui les avait perdus tous<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> <span class="sidenote">Attitude du Premier Consul en apprenant la +participation de Moreau à la conjuration. Il veut, avant d'agir contre +lui, que la présence de Pichegru soit constatée.</span> + +<p>Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une +dénonciation terrible; dénonciation fort exagérée par le désespoir, +mais présentant cependant l'ensemble du complot. M. Réal, stupéfait, +courut aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul +s'arrachant de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le +Premier Consul était encore dans les mains de son valet de chambre +Constant, lorsqu'aux premiers mots de M. Réal, il lui mit la main sur +la bouche, le fit taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son +récit. Il ne parut point étonné. Cependant il refusa <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> de +croire entièrement à la déclaration qui concernait Moreau. Il +comprenait très-bien ce projet de réunir tous les partis contre lui, +d'employer Pichegru comme intermédiaire entre les royalistes et les +républicains; mais, pour croire à la culpabilité de Moreau, il voulait +que la présence de Pichegru à Paris fût bien constatée. Si de +nouvelles révélations levaient tous les doutes à cet égard, le lien +entre les royalistes et Moreau se trouvait établi, et on pouvait +aller droit à celui-ci. Du reste, il ne lui échappait <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> aucun +accent de colère ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus +méditatif qu'irrité.</p> + +<span class="sidenote">La présence de Pichegru constatée.</span> + +<p>On songea de nouveau à interroger Picot, le domestique de Georges, +pour savoir s'il avait connaissance de la présence de Pichegru à +Paris. On le questionna le même jour, et, en y mettant beaucoup de +douceur, on finit par l'amener à s'ouvrir entièrement. Il déclara +lui-même tout ce qui était relatif à Pichegru et à Moreau. Il en +savait moins que Bouvet de Lozier; mais ce qu'il savait était plus +significatif peut-être, car il en résultait que le désespoir produit +par la conduite de Moreau était descendu jusque dans les derniers +rangs des conjurés. Quant à Pichegru il déclara l'avoir vu +très-positivement à Paris, et peu de jours auparavant; il affirma même +qu'il y était encore. Quant à Moreau, il raconta qu'il avait entendu +les officiers de Georges exprimer le plus vif regret de s'être adressé +à ce général, qui était prêt à tout faire manquer par ses prétentions +ambitieuses<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.</p> + +<span class="sidenote">Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est +résolue.</span> + +<p>Ces faits ayant été connus dans le courant de la journée du 14, le +Premier Consul convoqua sur-le-champ <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> un conseil secret aux +Tuileries, composé des deux consuls Cambacérès et Lebrun, des +principaux ministres, et de M. Fouché, qui, bien que n'étant plus +ministre, avait la plus grande part à cette information. Le conseil se +tint dans la nuit du 14 au 15. La question méritait un sérieux examen. +La conspiration était d'une évidence incontestable. Le projet +d'assaillir le Premier Consul avec une troupe de chouans. Georges en +tête, ne faisait pas de doute. Le concours de tous les partis, +républicains ou royalistes, devenait certain aussi, par la présence de +Pichegru, qui avait dû servir d'intermédiaire entre les uns et les +autres. Quant à la culpabilité de Moreau, il était difficile d'en +préciser l'étendue; mais ni Bouvet de Lozier dans son désespoir, ni +Picot dans sa naïveté de subalterne, ne pouvaient avoir inventé cette +singulière circonstance, du tort fait au parti royaliste par les vues +personnelles de Moreau. Il était clair que, si l'on n'arrêtait pas ce +général, l'instruction se poursuivant, on le trouverait dénoncé à +chaque instant; que ces dénonciations s'ébruiteraient, et qu'alors on +aurait tout à fait l'apparence <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> ou de le calomnier +perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser poursuivre un +criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second personnage +de la République.</p> + +<span class="sidenote">Motifs qui décident le Premier Consul à faire arrêter +Moreau.</span> + +<p>C'était là pour le Premier Consul la considération décisive. Laisser +mettre en question la fermeté de son gouvernement, était ce qui +coûtait le plus à son orgueil et à sa politique.—On dirait, +s'écria-t-il, que j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai +été le plus clément des hommes, mais je serai le plus terrible, quand +il faudra l'être; et je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il +entre dans des complots, odieux par leur but, honteux par les +rapprochements qu'ils supposent.—Il n'hésita donc pas un instant à +décider l'arrestation de Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre +raison, et celle-là était pressante. Georges, Pichegru n'étaient pas +arrêtés. On avait pris trois ou quatre de leurs complices; mais la +bande des exécuteurs se trouvait tout entière hors des mains de la +police, et il était possible que la crainte d'être découverts les +portât à brusquer la tentative pour laquelle ils étaient venus en +France. Il fallait pour ce motif précipiter l'instruction, et +s'emparer de tous les chefs qu'on avait le moyen de saisir. On serait +ainsi conduit inévitablement à d'autres découvertes. L'arrestation de +Moreau fut donc immédiatement résolue, et avec la sienne celle de +Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom avait été révélé.</p> + +<p>Le Premier Consul était irrité, mais non pas contre Moreau +précisément. Il avait plutôt l'apparence d'un <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> homme qui +cherchait à se prémunir, que d'un homme qui cherchait à se venger. Il +voulait avoir Moreau en son pouvoir, le convaincre, en obtenir les +lumières dont il avait besoin, et ensuite lui faire grâce. Il estimait +que ce serait le comble de l'habileté et du bonheur, que d'en sortir +de cette manière.</p> + +<span class="sidenote">Choix de la juridiction, à laquelle Moreau doit être +déféré.</span> + +<p>Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacérès, qui avait une +grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction +ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau +était militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, composé de +ce qu'il y aurait de plus élevé dans l'armée. Les lois existantes en +fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.—On dirait, +ajouta-t-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau, et le faire +assassiner juridiquement par mes propres créatures.—Il chercha donc +un moyen terme. En conséquence on imagina d'envoyer Moreau devant le +tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de +suspendre le jury dans certains cas, et dans l'étendue de certains +départements, on décida que cette suspension serait prononcée +immédiatement pour le département de la Seine. C'était une faute, dont +le principe était honorable. Le public envisagea la suspension du jury +comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'être l'envoi devant une +commission militaire; et, sans se donner le mérite d'avoir respecté +les formes de la justice, on s'en donna tous les inconvénients, comme +on le verra bientôt. <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> Il fut résolu, en outre, que le +grand-juge Régnier rédigerait un rapport sur le complot qu'on venait +de découvrir, sur les motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce +rapport serait communiqué au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat.</p> + +<p>Ce conseil avait duré toute la nuit. Dès le matin (15 février), on +envoya un détachement de gendarmes d'élite, avec des officiers de +justice, à la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on +partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant à +Paris. Il fut arrêté sans éclat, avec beaucoup d'égards, et conduit au +Temple. En même temps que lui furent arrêtés Lajolais, et les employés +des vivres, qui avaient servi d'intermédiaires.</p> + +<span class="sidenote">Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.</span> + +<p>Le message contenant le rapport de Régnier fut porté dans la même +journée au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat. Il y produisit +un étonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte +de joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts, +dont un certain nombre restait encore dans les grands corps de l'État. +C'était, suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination +du Premier Consul, qui voulait se débarrasser d'un rival dont il était +jaloux, et refaire sa popularité compromise en inspirant de +l'inquiétude pour ses jours. Les langues se déchaînèrent, comme il +arrive toujours en pareille circonstance, et au lieu de dire: <i>la +conspiration de Moreau</i>, les beaux-esprits dirent: <i>la conspiration +contre Moreau</i>. Le frère du général, qui était membre du Tribunat, +s'élança vivement à la tribune de cette assemblée, déclara que +<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> son frère avait été calomnié, et qu'il ne demandait qu'une +chose, pour démontrer son innocence, c'est qu'il fût renvoyé à la +justice ordinaire, et non devant une justice spéciale. Il ne réclamait +pour son frère que les moyens de faire éclater la vérité.—On écouta +ces paroles froidement, mais avec chagrin. La majorité des trois corps +était à la fois dévouée et affligée. Il semblait que, depuis la +rupture de la paix, la fortune du Premier Consul, jusque-là aussi +heureux qu'il était grand, se fût un peu démentie. On ne croyait pas +qu'il eût inventé cette conspiration; mais on était désolé de voir que +sa vie fût encore en péril, et qu'il fallût la défendre en frappant +les plus hautes têtes de la République. On répondit donc au message du +gouvernement par un message qui contenait l'expression, ordinaire en +ces circonstances, de l'intérêt, de l'attachement qu'on portait au +chef de l'État, et des vœux ardents qu'on formait pour que justice +fût promptement et loyalement rendue.</p> + +<p>Le bruit causé par ces arrestations fut très-grand, et devait l'être. +Le gros du public était fort disposé à s'indigner contre toute +tentative, qui mettrait en péril les jours précieux du Premier Consul; +cependant on révoquait en doute la réalité du complot. Certes +l'abominable machine infernale avait rendu tout croyable; mais le +crime avait alors précédé l'instruction, et s'était produit d'ailleurs +sous la forme du plus atroce attentat. Cette fois, au contraire, on +annonçait un projet d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un +projet, on commençait par arrêter l'un <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> des hommes les plus +illustres de la République, qui passait pour être l'objet de toute la +jalousie du Premier Consul. Les esprits méchants demandaient où était +donc Georges, où était donc Pichegru? Ces deux personnages, à les +entendre, n'étaient certainement pas à Paris; on ne les y trouverait +pas, car tout cela n'était que fable maladroite et invention odieuse.</p> + +<span class="sidenote">Irritation du Premier Consul en voyant que quelques +personnes doutent de la réalité du complot.</span> + +<p>Si le Premier Consul avait été d'abord assez calme à l'aspect du +nouveau danger dont sa personne était menacée, il s'irrita +profondément, en voyant de quelles noires calomnies ce danger était +l'occasion. Il se demandait si ce n'était pas assez d'être en butte +aux complots les plus affreux, s'il fallait encore passer soi-même +pour machinateur de complots, pour envieux, quand on était poursuivi +par la plus basse envie, pour auteur de projets perfides contre la vie +d'autrui, quand sa propre vie courait les plus grands périls. Il fut +saisi d'une colère que chaque progrès de l'instruction ne cessa +d'augmenter. Il mit à découvrir les auteurs de la conspiration une +sorte d'acharnement: non pas qu'il tînt à garantir sa vie; il n'y +pensait guère, tant il était confiant dans sa fortune; mais il tenait +à confondre l'infamie de ses détracteurs, qui le présentaient comme +l'inventeur des trames dont il avait failli, et dont il pouvait encore +devenir la victime.</p> + +<span class="sidenote">L'irritation du Premier Consul dirigée cette fois, non pas +contre les républicains, mais contre les royalistes.</span> + +<p>Ce n'était pas contre les républicains qu'il était le plus irrité +cette fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale, +bien que les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait +obstinément <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> aux républicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci +l'obstacle à tout le bien qu'il projetait. Mais dans le moment, son +indignation avait un autre objet. Depuis son avénement au pouvoir, il +avait tout fait pour les royalistes: il les avait tirés de +l'oppression et de l'exil; il leur avait rendu la qualité de Français +et de citoyens; il leur avait restitué leurs biens autant qu'il +l'avait pu; et cela malgré l'avis et contre le gré de ses plus fidèles +partisans. Pour rappeler les prêtres, il avait bravé les préjugés les +plus enracinés du pays et du siècle; pour rappeler les émigrés, il +avait bravé les alarmes de la classe la plus ombrageuse, celle des +acquéreurs de biens nationaux. Enfin il avait investi quelques-uns de +ces royalistes des fonctions les plus importantes; il commençait même +à les placer auprès de sa personne. Quand on compare, en effet, l'état +dans lequel il les avait trouvés au sortir du régime de la Convention +et du Directoire, et celui où il les avait mis, on ne peut s'empêcher +de reconnaître que jamais on ne fit plus pour un parti, que jamais on +ne fut protecteur plus généreux, dans des vues de justice plus +élevées, et que jamais une aussi noire ingratitude ne paya une aussi +noble conduite. Le Premier Consul était allé pour les royalistes +jusqu'à risquer sa popularité, et, ce qui est pis, la confiance de +tous les hommes sincèrement et honnêtement attachés à la Révolution; +car il avait laissé dire et croire qu'il songeait à rétablir les +Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les royalistes +avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre en 1800; +et ils voulaient <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> aujourd'hui l'égorger sur une grande route; +et c'étaient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les +complots, qu'ils avaient ourdis eux-mêmes.</p> + +<span class="sidenote">Les conjurés sont unanimes pour déclarer qu'un prince doit +venir à Paris.</span> + +<p>C'est là le sentiment qui remplit promptement son âme ardente, et qui +produisit chez lui une réaction soudaine contre le parti coupable de +telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les +républicains dans cette occasion: sans doute il n'était pas fâché de +voir Moreau réduit à recevoir l'accablant bienfait de sa clémence; +mais il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa +colère, et il était résolu, comme il le disait, à ne leur accorder +aucun quartier. Les révélations qui suivirent ajoutèrent encore à ce +sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.</p> + +<span class="sidedate">Mars 1804.</span> + +<p>Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on +opéra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de +Lozier des détails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on +leur avait arrachés jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner +pour des assassins, se hâtèrent de raconter qu'ils étaient venus à +Paris dans la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus +grands seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et +de Rivière; et enfin ils déclarèrent positivement qu'ils devaient +avoir un prince à leur tête. Ils l'attendaient, disaient-ils, à chaque +instant; ils croyaient même que ce prince, tant attendu, devait faire +partie du dernier débarquement, de celui qui était annoncé <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> +pour février. On répandait parmi eux que c'était le duc de Berry<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> + +<p>Les dépositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus précises, +plus concordantes, plus complètes. Le complot acquit aux yeux du +Premier Consul une funeste clarté. Il vit le comte d'Artois, le duc de +Berry, entourés d'émigrés, affiliés par Pichegru aux républicains, +ayant à leur service une troupe de sicaires, promettant même de se +mettre à leur tête <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> pour l'égorger dans un guet-apens, qu'ils +appelaient un combat loyal, à armes égales. En proie à une sorte de +fureur, il n'eut plus qu'un désir, ce fut de s'emparer de ce prince +qu'on devait envoyer à Paris par la falaise de Biville. Cette vivacité +de langage à laquelle il se livrait, lors de la machine infernale, +contre les jacobins, était maintenant tournée tout entière contre les +princes et les grands seigneurs qui descendaient à un tel rôle.—Les +Bourbons croient, disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui +des plus vils animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais +leur rendre la terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne à Moreau +sa faiblesse, et l'entraînement d'une sotte jalousie; mais je ferai +impitoyablement fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma +main. Je leur apprendrai à quel homme ils ont affaire.—Tel était le +langage qu'il ne cessait de tenir pendant cette terrible procédure. Il +était sombre, agité, menaçant, et, signe singulier chez lui, il +travaillait beaucoup moins. Il semblait pour un moment avoir oublié +Boulogne, Brest et le Texel.</p> + +<span class="sidenote">Mission du colonel Savary à la falaise de Biville, pour +arrêter le prince dont on annonçait l'arrivée.</span> + +<span class="sidenote">Fatale résolution du Premier Consul à l'égard du premier +prince qu'il pourra saisir.</span> + +<p>Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel Savary, sur +le dévouement duquel il se reposait entièrement. Le colonel Savary +n'était pas un méchant homme, quoi qu'en aient dit les détracteurs +ordinaires de tout régime déchu. Il possédait un esprit remarquable; +mais il avait vécu dans les armées, ne s'était fait de principes +arrêtés sur rien, et ne connaissait d'autre morale que la fidélité à +un maître dont il avait reçu les plus grands bienfaits. <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> Il +venait de passer quelques semaines dans le Bocage, déguisé, et exposé +aux plus grands périls. Le Premier Consul lui ordonna de se déguiser +de nouveau, et d'aller avec un détachement de la gendarmerie d'élite, +se poster à la falaise de Biville. Ces gendarmes d'élite étaient à la +gendarmerie ce que la garde consulaire était au reste de l'armée, +c'est-à-dire la réunion des soldats les plus braves, les plus +réguliers de leur arme. On pouvait les charger des commissions les +plus difficiles, sans craindre la moindre infidélité. Quelquefois, +pour un besoin imprévu du service, deux d'entre eux partaient dans une +voiture de poste, et allaient porter plusieurs millions en or, au fond +des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais ils songeassent à +trahir leur devoir. Ce n'étaient donc pas des sicaires, comme on l'a +prétendu, mais des soldats qui obéissaient à leurs chefs avec une +exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il est vrai, sous un +régime arbitraire, et avec les lois du temps. Le colonel Savary dut +prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les revêtir d'un +déguisement, les bien armer, et les conduire à la falaise de Biville. +Aucun des déposants ne doutait de la présence d'un prince dans la +troupe qui allait débarquer prochainement. On ne variait que sur un +point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte d'Artois. +Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet de la +falaise, d'attendre le débarquement, de s'emparer de tous ceux qui en +feraient partie, et de les transporter à Paris. La résolution du +Premier Consul était arrêtée; <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> il était décidé à traduire +devant une commission militaire, et à faire fusiller sur-le-champ, le +prince qui tomberait dans ses mains. Déplorable et terrible +résolution, dont on verra bientôt les suites affreuses.—</p> + +<span class="sidenote">Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un +prince de Bourbon, veut pardonner à Moreau.</span> + +<span class="sidenote">Le grand-juge Régnier envoyé auprès de Moreau pour +provoquer de sa part un acte de confiance.</span> + +<p>Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout +autres sentiments à l'égard de Moreau. Il le tenait à ses pieds, +compromis, déconsidéré; il voulait le traiter avec une générosité sans +bornes. Il dit au grand-juge, le jour même de l'arrestation: Il faut +que tout ce qui regarde les républicains finisse entre Moreau et moi. +Allez l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux +Tuileries; qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les +égarements produits par une jalousie, qui était plutôt celle de son +entourage que la sienne même.—Malheureusement, il était plus facile +au Premier Consul de pardonner, qu'à Moreau d'accepter son pardon. +Tout avouer, c'est-à-dire se jeter aux genoux du Premier Consul, était +un acte d'abattement qu'on ne pouvait guère attendre d'un homme, dont +l'âme tranquille s'élevait peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M. +Fouché, s'il eût été encore ministre de la police, qu'il aurait fallu +charger du soin de voir Moreau. Il était l'homme le plus capable, par +son esprit familier et insinuant, de s'introduire dans une âme fermée +par l'orgueil et le malheur, de mettre cet orgueil à l'aise, en lui +disant avec une sorte d'indulgence, dont seul il savait trouver le +langage: Vous avez voulu renverser le Premier Consul, mais vous avez +succombé. Vous êtes son prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne, +<span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> et veut vous rendre votre situation. Acceptez sa bonne +volonté, ne soyez pas dupe d'une fausse dignité, au point de refuser +une grâce inespérée, qui vous replacera où vous seriez, si vous +n'aviez pas joué votre existence en conspirant.—Au lieu de cet +entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprès de Moreau +un honnête homme, qui, abordant l'illustre accusé avec tout l'appareil +de son ministère, fit échouer les bonnes intentions du Premier Consul. +Le grand-juge Régnier vint dans la prison, en simarre, accompagné du +secrétaire du conseil d'État, Locré. Il fit comparaître Moreau, et +l'interrogea longuement, avec de froids égards. Dans la journée, +Lajolais, arrêté, avait à peu près tout dit, quant à ce qui concernait +les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi +d'intermédiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, être allé à +Londres, avoir ramené Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau, +tout cela dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par +les sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations +avec Georges, qui, une fois avouées, auraient rendu sa version +inadmissible. Mais ce malheureux ignorait que les relations de +Pichegru avec Georges, et avec les princes émigrés, étant constatées +d'une manière certaine par d'autres dépositions, livrer seulement le +secret des entrevues de Moreau avec Pichegru, c'était établir un lien +fatal entre Moreau, Georges et les princes émigrés. Les dépositions de +Lajolais suffisaient donc pour mettre en évidence les torts de +Moreau. La première chose à faire <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> était d'éclairer +amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour ne pas +l'exposer à mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on +savait tout, l'amener à tout dire. Si l'on y eût ajouté le ton, le +langage qui pouvaient l'inviter à la confiance, peut-être on aurait +provoqué un moment d'abandon qui aurait sauvé cet infortuné. Au lieu +d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec +Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa +toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il +ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne +l'avertit point qu'il s'engageait dans un dédale de dénégations +inutiles et compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut +donc point le résultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui eût +rendu possible un acte de clémence aussi noble qu'utile.</p> + +<span class="sidenote">Moreau, ayant refusé de s'ouvrir au grand-juge, est livré à +la justice.</span> + +<span class="sidenote">Longue attente du colonel Savary à la falaise de Biville.</span> + +<p>M. Régnier revint aux Tuileries pour rapporter le résultat de +l'interrogatoire de Moreau.—Hé bien, reprit le Premier Consul, +puisqu'il ne veut pas s'ouvrir à moi, il faudra bien qu'il s'ouvre à +la justice.—Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la +dernière rigueur, et déploya la plus extrême activité pour saisir les +coupables. Il songeait surtout à sauver l'honneur de son gouvernement, +très-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la réalité +du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans +cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu +compromettre et perdre le second général <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> de la République. On +prenait tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne +laissaient aucun doute sur l'ensemble et les détails du plan, +particulièrement sur la résolution d'assaillir la voiture du Premier +Consul entre Saint-Cloud et Paris, sur la présence d'un jeune prince à +la tête des conjurés, sur l'arrivée de Pichegru pour se concerter avec +Moreau, sur leurs divergences de vues, sur les retards qui s'en +étaient suivis, et qui avaient amené leur perte à tous. On connaissait +donc tous les faits, mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont +la présence aurait convaincu les esprits les plus incrédules; on ne +prenait pas le prince tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa +colère, voulait faire un sanglant sacrifice. Le colonel Savary, placé +à la falaise de Biville, écrivait qu'il avait tout vu, tout vérifié +sur les lieux mêmes, et qu'il avait constaté la parfaite exactitude +des révélations obtenues quant au mode des débarquements, quant à la +route mystérieuse frayée entre Biville et Paris, quant à l'existence +du petit bâtiment qui chaque soir courait des bordées le long de la +côte, et semblait toujours vouloir s'approcher, sans s'approcher +jamais. On avait lieu de croire que les signaux convenus entre les +conjurés, n'étant pas faits sur le sommet de la falaise (parce qu'on +ne les connaissait pas), ou bien des avertissements ayant été envoyés +de Paris à Londres, le nouveau débarquement était contremandé ou au +moins suspendu. Le colonel Savary avait ordre d'attendre avec une +imperturbable patience.</p> + +<span class="sidenote">Loi contre ceux qui donneront asile à Georges et à ses +complices.</span> + +<p>Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> Pichegru +ou de Georges. On avait failli les arrêter, mais chaque fois on les +avait manqués d'un instant. Le Premier Consul, qui ne ménageait pas +les moyens, résolut de présenter une loi, dont le caractère prouvera +quelle idée on se faisait, au sortir de la Révolution, des garanties +des citoyens, aujourd'hui si respectées. On proposa donc au Corps +Législatif une loi par laquelle tout individu qui recèlerait Georges, +Pichegru et soixante de leurs complices, dont on donnait le +signalement, serait puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la +mort. Quiconque, les ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les +dénoncerait pas, serait puni de six ans de fers. Cette loi formidable, +qui ordonnait, sous peine de mort, un acte barbare, fut adoptée, le +jour même où elle avait été présentée, sans aucune réclamation.</p> + +<span class="sidenote">Paris fermé pendant plusieurs jours.</span> + +<p>À peine était-elle rendue, qu'elle fut suivie de précautions non moins +rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurés, pourchassés de la +sorte, ne songeassent à prendre la fuite. Paris fut donc fermé. Tout +le monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir, +pendant un certain nombre de jours. Pour assurer l'exécution de cette +mesure, la garde à pied fut placée par détachements à toutes les +portes de la capitale; la garde à cheval fit des patrouilles +continuelles le long du mur d'octroi, avec ordre d'arrêter quiconque +passerait par-dessus le mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait +s'enfuir. Enfin les matelots de la garde, distribués dans des canots, +stationnèrent <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> sur la Seine, pendant le jour et la nuit. Les +courriers du gouvernement avaient seuls la faculté de sortir, après +avoir été fouillés, et reconnus de manière qu'on ne pût s'y tromper.</p> + +<span class="sidenote">Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.</span> + +<span class="sidenote">Dans sa disposition à ne rien ménager, le Premier Consul +traite M. de Markoff comme il avait traité lord Withworth.</span> + +<p>Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Révolution. +Une sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis du +Premier Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce +qu'on avait dit autrefois de l'ancien comité de salut public. +Dirigeant la police lui-même, il était instruit de tous ces propos, et +son exaspération sans cesse accrue le rendait capable des actes les +plus violents. Il était sombre, dur, et ne ménageait personne. Depuis +les derniers événements il ne dissimulait plus son humeur contre M. de +Markoff; et la circonstance présente fit éclater cette humeur d'une +manière extrêmement fâcheuse. Parmi les gens arrêtés se trouvait un +Suisse, attaché, on ne sait à quel titre, à l'ambassade de Russie, +véritable intrigant, qu'il était peu convenable à une légation +étrangère de prendre à son service. À cette inconvenance M. de Markoff +avait ajouté l'inconvenance plus grande encore de le réclamer. Le +Premier Consul donna l'ordre de ne pas le rendre, de le tenir plus à +l'étroit qu'auparavant, et de faire sentir à M. de Markoff toute +l'indécence de sa conduite. À cette occasion il fut frappé de deux +circonstances, auxquelles jusque-là il n'avait pas pris garde, c'est +que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes émigrés, était à +Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de Russie; +qu'un nommé Vernègues, autre émigré attaché <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> aux Bourbons, +envoyé par eux à la cour de Naples, se trouvait à Rome, et prenait la +qualité de sujet russe. Le Premier Consul fit demander à la cour de +Saxe le renvoi de M. d'Entraigues, à la cour de Rome l'arrestation +immédiate et l'extradition de l'émigré Vernègues, et réclama ces actes +rigoureux d'une manière péremptoire, qui ne laissait guère la faculté +de répondre par un refus. À la première réception diplomatique, il mit +à une rude épreuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis +naguère la roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort +étrange que des ambassadeurs eussent à leur service des hommes qui +conspiraient contre le gouvernement, et osassent encore les +réclamer.—Est-ce que la Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une +supériorité, qui lui permette de tels procédés? Est-ce qu'elle nous +croit <i>tombés en quenouille</i>, jusqu'au point de supporter de telles +choses? Elle se trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun +prince sur la terre.—</p> + +<p>Dix ans auparavant, la bienveillante Révolution de quatre-vingt-neuf +était devenue la sanglante Révolution de quatre-vingt-treize, par les +provocations continuelles d'ennemis insensés. Un effet du même genre +se produisait en ce moment dans l'âme bouillante de Napoléon. Ces +mêmes ennemis se comportant avec Napoléon, comme ils s'étaient +comportés avec la Révolution, faisaient tourner du bien au mal, de la +modération à la violence, celui qui, jusqu'à ce jour, n'avait été +qu'un sage à la tête de l'État. Les royalistes, qu'il avait tirés de +l'oppression, <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> l'Europe, qu'il avait essayé de vaincre par sa +modération, après l'avoir vaincue par son épée, tout ce qu'il avait, +en un mot, le plus ménagé, il était disposé à le maltraiter +maintenant, en actes et en paroles. C'était une tempête excitée dans +une grande âme par l'ingratitude des partis, et l'imprudente +malveillance de l'Europe.</p> + +<span class="sidenote">Détresse des conjurés, poursuivis à outrance dans Paris.</span> + +<p>Une profonde anxiété régnait dans Paris. La terrible loi portée contre +ceux qui recèleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait +naître chez personne la basse résolution de les livrer; mais personne +aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons +laissés désunis, déconcertés par leurs divergences, erraient la nuit, +de maisons en maisons, payant quelquefois six à huit mille francs la +retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures. +Pichegru, M. de Rivière, Georges, vivaient dans d'affreuses +perplexités. Ce dernier supportait courageusement sa situation, +habitué qu'il était aux aventures de la guerre civile. D'ailleurs il +ne se sentait pas abaissé; il avait compromis autour de lui tout ce +qu'il y avait de plus auguste, et il songeait seulement à se tirer de +ce mauvais pas, comme de tant d'autres dont il était sorti +heureusement, par son intelligence et son courage. Mais ces membres de +la noblesse française, qui avaient cru que la France, ou tout au moins +leur parti, allait leur ouvrir les bras, et qui ne trouvaient que +froideur, embarras ou blâme, étaient désolés de leur entreprise. Ils +sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet, qui ne s'offrait +plus sous les <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> couleurs décevantes, que l'espérance du succès +prête à toutes choses. Ils sentaient l'indignité des relations +auxquelles ils s'étaient condamnés, en s'introduisant en France avec +une troupe de chouans. Pichegru, qui à des vices déplorables joignait +certaines qualités, le sang-froid, la prudence, une haute pénétration, +Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa première chute, il +était tombé dans le fond d'un abîme. Une première faute commise +quelques années auparavant, celle d'accepter de coupables relations +avec les Condés, l'avait conduit à devenir un traître, puis un +proscrit. Maintenant il allait être trouvé parmi les complices d'un +guet-apens. Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du +vainqueur de la Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il +devina le sort qui l'attendait, et s'écria qu'il était perdu. La +familiarité de ces chouans lui était odieuse. Il se consolait dans la +société de M. de Rivière, qu'il trouvait plus sage, plus sensé que les +autres amis du comte d'Artois, envoyés à Paris. Un soir, réduit au +désespoir, il saisit un pistolet, et allait se brûler la cervelle, +lorsqu'il en fut empêché par M. de Rivière lui-même. Une autre fois, +privé de gîte, il eut une inspiration qui l'honore, et qui honore +surtout l'homme auquel il eut recours dans le moment. Parmi les +ministres du Premier Consul, se trouvait un des proscrits du 18 +fructidor: c'était M. de Marbois. Pichegru n'hésita pas à venir, pour +une nuit, frapper à sa porte, et lui montrer de nouveau le proscrit de +Sinnamari, demandant à un autre proscrit de Sinnamari, devenu +ministre <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> du Premier Consul, de violer la loi de son maître. +M. de Marbois le reçut avec douleur, mais sans inquiétude pour +lui-même. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa générosité, +il le faisait à son tour au Premier Consul, en ne doutant pas de son +approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes scènes, de +voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les autres: +Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul. Plus +tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le Premier +Consul lui répondit par une lettre qui était une noble approbation de +sa généreuse conduite.</p> + +<span class="sidenote">Arrestation de Pichegru.</span> + +<p>Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier +qui avait été attaché à Pichegru trahit son secret, et le livra à la +police. La nuit, pendant que le général dormait, entouré des armes +dont il ne se séparait jamais, et des livres dont il faisait sa +lecture accoutumée, la lampe étant éteinte, un détachement de la +gendarmerie d'élite pénétra dans sa retraite, pour le saisir. Éveillé +par le bruit, il voulut se jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps, +et se défendit quelques minutes avec une grande vigueur. Bientôt +vaincu, il se rendit, et fut transporté au Temple, où devait finir de +la manière la plus malheureuse une vie jadis si brillante.</p> + +<span class="sidenote">Arrestation de MM. de Rivière et de Polignac.</span> + +<p>À peine était-il arrêté que M. Armand de Polignac, après lui M. Jules +de Polignac, et enfin M. de Rivière, poursuivis sans relâche, non pas +dénoncés, mais bientôt aperçus en changeant d'asile, furent saisis à +leur tour. Ces arrestations produisirent <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> sur l'opinion un +effet profond et général. La masse des gens honnêtes, dénuée d'esprit +de parti, fut édifiée sur la réalité du complot. La présence de +Pichegru, des amis personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait +plus de doute. Apparemment ils n'avaient pas été amenés en France par +la police, cherchant à échafauder un complot. La gravité des dangers +qu'avait courus et que courait encore le Premier Consul, se révéla +tout entière, et on éprouva plus vivement que jamais l'intérêt que +devait inspirer une vie si précieuse. Ce n'était plus l'envieux rival +de Moreau qui avait voulu perdre ce général, c'était le sauveur de la +France exposé aux machinations incessantes des partis. Toutefois les +malveillants, quoique un peu déconcertés, ne se taisaient pas. À les +entendre, MM. de Polignac, de Rivière, étaient des imprudents, +incapables de se tenir en repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte +d'Artois, et venus uniquement pour voir si les circonstances étaient +favorables à leur parti. Mais il n'y avait là ni complot sérieux, ni +péril menaçant, de nature à justifier l'intérêt qu'on cherchait à +inspirer pour la personne du Premier Consul.</p> + +<p>Il fallait, pour fermer la bouche à ces discoureurs, pour les +confondre, une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne +serait guère possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac, +de Rivière, Pichegru et Georges, qu'ils étaient à Paris en simples +observateurs. Cette dernière preuve devait être bientôt obtenue, grâce +aux moyens terribles employés par le gouvernement.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> <span class="sidenote">Arrestation de Georges, effectuée le 9 mars.</span> + +<p>Georges, traqué par une multitude d'agents, obligé de changer de gîte +tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui était gardé par terre +et par eau, Georges devait finir par succomber. On était sur ses +traces; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur du temps, que +personne n'avait consenti à le livrer, bien que le vœu de son +arrestation fût général. Ceux qui se hasardaient à le recevoir ne +voulaient le cacher que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il +changeât de retraite. Le 9 mars, vers l'entrée de la nuit, plusieurs +officiers de paix entourèrent une maison, devenue suspecte par les +allées et venues de gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait +occupée, essaya d'en sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il +partit vers sept heures du soir, et monta, près du Panthéon, dans un +cabriolet conduit par un serviteur de confiance, jeune chouan +déterminé. Les officiers de paix suivirent ce cabriolet en courant à +perte d'haleine, jusqu'au carrefour de Bussy. Georges pressait son +compagnon de hâter le pas, lorsque l'un des agents de la police, +arrivé le premier, se jeta sur la bride du cheval. Georges d'un coup +de pistolet l'étendit roide mort à ses pieds. Il s'élança ensuite du +cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup sur un autre agent, +qu'il blessa grièvement. Mais, enveloppé par le peuple, arrêté malgré +ses efforts, il fut livré à la force publique, accourue en toute hâte. +On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible Georges qu'on cherchait +depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce qui produisit dans +Paris une joie générale. On vivait, en effet, dans une sorte <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> +d'oppression dont on était maintenant soulagé. Avec Georges venait +d'être arrêté le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu à peine +le temps de faire quelques pas.</p> + +<span class="sidenote">Réponse audacieuse de Georges au moment de son +arrestation.</span> + +<p>Georges fut conduit à la préfecture de police. La première émotion +passée, ce chef des conjurés était redevenu parfaitement calme. Il +était jeune et vigoureux; il avait les épaules larges, le visage +plein, plutôt ouvert et serein que sombre et méchant, comme son rôle +aurait pu le faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un +poignard, et une soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets +de banque. Interrogé immédiatement, il avoua, sans hésiter, son nom, +et le motif de sa présence à Paris. Il était venu, disait-il, pour +attaquer le Premier Consul, non pas en s'introduisant avec quatre +assassins dans son palais, mais en l'abordant ouvertement, en rase +campagne, au milieu de sa garde consulaire. Il devait agir en +compagnie d'un prince français, qui se proposait de venir en France, +mais qui n'y était pas encore arrivé. Georges était presque fier de la +nature toute nouvelle de ce complot, qu'il mettait beaucoup de soin à +distinguer d'un assassinat. Cependant, lui disait-on, vous avez envoyé +Saint-Réjant à Paris, pour y préparer la machine infernale.—Je l'ai +envoyé, répondait Georges, mais je ne lui avais pas prescrit les +moyens dont il devait se servir.—Mauvaise justification, qui prouvait +bien que Georges n'était pas étranger à cet horrible attentat! Du +reste, sur tout ce qui concernait d'autres que lui, ce hardi conjuré +s'obstinait à se taire, <span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> répétant qu'il y avait assez de +victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p> + +<span class="sidenote">Réponses de MM. de Rivière et de Polignac.</span> + +<span class="sidenote">Certitude acquise qu'un prince devait venir à Paris.</span> + +<p>Après l'arrestation de Georges et ses déclarations, le complot était +avéré, le Premier Consul justifié; on ne pouvait plus répéter, comme +on le faisait depuis un mois, que la police inventait les +conspirations qu'elle prétendait découvrir; on n'avait plus qu'à +baisser les yeux, si on était du parti royaliste, en voyant un prince +français promettre de se rendre en France avec une bande de chouans, +pour <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> livrer une soi-disant bataille sur une grande route. Il +restait, à la vérité, l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu. +C'est possible, même probable; mais mieux aurait valu tenir parole, +que de promettre en vain aux malheureux qui risquaient leur tête sur +de telles assurances. Au surplus, ce n'était pas seulement Georges +qui annonçait un prince; les amis <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> de M. le comte d'Artois, +MM. de Rivière et de Polignac tenaient le même langage. Ils +confessaient la partie la plus importante du projet. Ils repoussaient +loin d'eux l'idée d'avoir participé à un projet d'assassinat; mais ils +avouaient être venus en France pour quelque chose qu'ils ne +définissaient pas, pour une espèce de mouvement, à la tête duquel +devait figurer un prince français. Ils n'avaient fait que le devancer, +pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il était utile et convenable +qu'il arrivât<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. Comme <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> Georges, ces messieurs cherchaient à +s'excuser d'être trouvés en si mauvaise compagnie, en répétant qu'un +prince français devait être avec eux. Ce prince n'étant pas venu, ne +se proposant plus de venir, ils étaient assurés de ne pas le mettre en +péril, car il était couvert par toute la largeur de la Manche. Les +imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien +abrités, et qui payeraient peut-être de leur sang les projets conçus +et préparés à Londres.</p> + +<span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> <span class="sidenote">Résolution persistante du Premier Consul de +frapper un prince de Bourbon.</span> + +<p>Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait +sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les +faire trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues +dans nos codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les +preuves obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait +à sa sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, +indulgent alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les +royalistes, révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir +le poids de sa puissance. Il y avait dans son cœur, outre la +vengeance, un autre sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait +tout haut, à tout venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que +Moreau ou Pichegru, et même moins; que ces princes, se croyant +inviolables, compromettaient à leur gré une foule de malheureux de +tout rang, et puis se mettaient <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> à l'abri derrière la mer; +qu'ils avaient tort de tant compter sur cet asile; qu'il finirait bien +par en prendre un, et que celui-là il le ferait fusiller comme un +coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût enfin à qui on avait +affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas plus peur de verser +le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des chouans; qu'il +apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous égaux à ses +yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main redoutable, en +sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après avoir été le +plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir le plus +terrible.</p> + +<span class="sidenote">Les dispositions du Premier Consul peu combattues.</span> + +<p>Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul +Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette +désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes +du Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> en +faveur, et qui, porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins +brouiller le gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la +nécessité d'un exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas +cruel, mais qui ne savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il +n'en fût devenu l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de +lui plaire quand il l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. +Fouché, qu'on avait trop fait pour les royalistes, qu'à force de les +bien traiter, on était allé jusqu'à donner aux hommes de la Révolution +des doutes fâcheux, et qu'il fallait punir enfin, punir sévèrement et +sans exception. Sauf le consul Cambacérès, tout le monde flattait +cette colère, qui, dans le moment, n'avait pas besoin d'être flattée +pour devenir redoutable, peut-être cruelle.</p> + +<span class="sidenote">Grâce offerte et promise à Pichegru.</span> + +<p>Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour +ne montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors +dans l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il +avait voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en +pensant à la situation affreuse de ce général illustre, associé à des +chouans, exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais +les derniers restes de son honneur.—Belle fin, dit-il à M. Réal, +belle fin pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que +les hommes de la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps +que je songe à Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y +fonder une colonie. Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est +de tous nos généraux <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> le plus capable d'y créer un grand +établissement. Allez le trouver dans sa prison, dites-lui que je lui +pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à Moreau, ni à ses pareils, que je +veux faire sentir les rigueurs de la justice. Demandez-lui combien il +faut d'hommes et de millions pour fonder une colonie à Cayenne; je les +lui donnerai, et il ira refaire sa gloire, en rendant des services à +la France.—</p> + +<p>M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand +celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on +voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune. +Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait +aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée +s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il +avoua que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son +exil, songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets. +On verra bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions +du Premier Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.</p> + +<p>Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du +colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise +de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques +jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine +Wright paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait +jamais au rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que +portait le capitaine Wright attendissent un signal qu'on <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> ne +leur faisait pas, soit que les nouvelles de Paris les engageassent à +ne pas débarquer. Le colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission +se prolongeait inutilement et sans but.</p> + +<span class="sidenote">Recherche sur la situation présente des princes de +Bourbon.</span> + +<span class="sidenote">Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc +d'Enghien.</span> + +<p>Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en +voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils +résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand +et Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille +infortunée, autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. +On lui disait que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait +Varsovie; que M. le comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à +Londres; que les princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors +un seul, le troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc +d'Enghien, qui vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de +ce côté aussi que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, +cherchaient à fomenter des intrigues. L'idée que ce jeune prince +pouvait se servir du pont de Strasbourg, comme le comte d'Artois avait +voulu se servir de la falaise de Biville, vint tout à coup à l'esprit +du Premier Consul, et il résolut d'envoyer sur les lieux un +sous-officier de gendarmerie intelligent, pour prendre des +informations. On en avait un qui avait servi autrefois, lorsqu'il +était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se +déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des +renseignements sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.</p> + +<p>Le sous-officier partit avec cette commission, et <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> se rendit +à Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une +princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son +temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il +satisfaisait dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet +britannique de se rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la +prévision du mouvement dont MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la +fausse espérance à leur gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire +prochainement la guerre contre son pays, déplorable rôle qui avait +déjà été le sien pendant plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il +connût le complot de Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il +l'ignorait. Il s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même, +disaient quelques personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg. +Il est certain que ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que +son père lui écrivît de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus +prudent, en termes assez sévères<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Ce prince avait auprès de lui +<span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> quelques émigrés attachés à sa personne, notamment un certain +marquis de Thumery.</p> + +<span class="sidenote">Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.</span> + +<p>Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva +déguisé, et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de +détails dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de +funestes inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; +qu'il s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, +pour aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on +présentait comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui +s'appelait d'un nom que les Allemands, auteurs de ces rapports, +prononçaient mal, et de manière à faire croire que c'était le général +Dumouriez. Ce personnage était le marquis de Thumery, dont nous venons +de citer le nom, et que le sous-officier, trompé par la prononciation +allemande, prit de bonne foi pour le célèbre général Dumouriez. Il +consigna ces détails dans son rapport, écrit, comme on le voit, sous +l'influence des illusions les plus malheureuses, et envoyé +sur-le-champ à Paris.</p> + +<span class="sidenote">Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec +la déposition d'un domestique de Georges.</span> + +<p>Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans +la nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins +fatale avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette +déposition du nommé Léridant, qui était le serviteur <span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> de +Georges, arrêté avec lui. Il avait résisté d'abord aux interrogations +pressantes de la justice; puis il avait fini par parler avec une +sincérité qui semblait complète; et il venait enfin de déclarer qu'en +effet il y avait un complot, qu'un prince était à la tête de ce +complot, que ce prince allait arriver, ou était même arrivé; que quant +à lui, il avait lieu de le croire, car il avait vu venir quelquefois +chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien vêtu, objet du respect +général. Cette déposition, souvent répétée, et chaque fois avec de +nouveaux détails, avait été portée au Premier Consul. Le rapport du +sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis au même instant, il +se produisit dans sa tête le plus funeste concours d'idées. Les +absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue présence d'un +prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés montraient +tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres, car la +falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être que +le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à Paris, +et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps, après +quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui +achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration, +c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi +d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la +Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez. +Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span> +par deux célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si +saine, si forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences +trompeuses. Il fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par +une recherche de ce genre, surtout si une passion quelconque les +dispose à croire ce qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point +les inductions sont promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de +la justice, qui sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées +si vite de quelques coïncidences fortuites.</p> + +<p>Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à +Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de +la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal +M. Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé +ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut +de très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du +complot. Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de +Baden, le corps germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il +convoqua sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois +Consuls, des ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait, +quoiqu'il n'en eût plus le titre. Il appela en même temps aux +Tuileries les généraux Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces +messieurs, il avait pris des cartes du Rhin, pour ordonner un plan +d'enlèvement, et, ne trouvant pas celles qu'il cherchait, il +renversait confusément à terre toutes les cartes de sa <span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span> +bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage, incorruptible, dont il +ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui dictait ses lettres les +plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce jour-là pour quelques +instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des reproches très-peu +mérités sur son absence, et continua son travail sur la carte du Rhin +dans un état d'émotion extraordinaire.</p> + +<p>Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans +ses mémoires.</p> + +<span class="sidenote">Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement +du duc d'Enghien.</span> + +<span class="sidenote">Opinion du consul Cambacérès.</span> + +<p>L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter +de la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse +pour la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le +Premier Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une +résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience. +Son collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement +produirait en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister +ouvertement à l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer +tout ce qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit +pour le dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence +qu'elle ne pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier +Consul. Il fit valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà +bien grave d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, +même surpris en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller +chercher sur le sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation +de territoire, le saisir quand il avait pour lui toutes les <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span> +apparences de l'innocence, et se donner à soi toutes les apparences +d'un abus odieux de la force; il conjura le Premier Consul, pour sa +gloire personnelle, pour l'honneur de sa politique, de ne pas se +permettre un acte qui replacerait son gouvernement au rang de ces +gouvernements révolutionnaires, dont il avait mis tant de soin à se +distinguer. Il insista enfin plusieurs fois avec une chaleur qui ne +lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme moyen, d'attendre que +ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le territoire français, pour +lui appliquer alors les lois du temps, dans toute leur rigueur. Cette +proposition ne fut point admise. On répondit qu'il ne fallait plus +espérer que le prince destiné à s'introduire par la Normandie ou par +le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains, inévitables, quand +déjà Georges et tous les agents de la conspiration étaient arrêtés; +que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait à Ettenheim, +on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on acquerrait +ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que dès lors on +pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que souffrir +patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés +conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus +dangereuse des impunités; que les Bourbons et leurs partisans +recommenceraient tous les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour +une, tandis qu'en frappant un grand coup, on rentrerait ensuite dans +le système de clémence naturel au Premier Consul; que les royalistes +avaient besoin d'un avertissement; <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> que, relativement à la +question de territoire, il fallait donner à ces petits princes +allemands une leçon comme à tout le monde; que, du reste, c'était +rendre un service au grand-duc de Baden, que de prendre le prince sans +le lui demander, car il lui serait impossible de refuser l'extradition +à une puissance comme la France, et il serait mis au ban de l'Europe +pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne s'agissait, après +tout, que de s'assurer de la personne du prince, de ses complices, de +ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait faire quand on le +tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et le degré de sa +culpabilité.</p> + +<p>Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il +écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé +sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à +M. Cambacérès de sa résistance.—Je sais, dit-il, le motif qui vous +fait parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie; +mais je ne me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire +trembler ces gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.—</p> + +<span class="sidenote">Ordres donnés pour l'enlèvement.</span> + +<p>L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne +s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire +connaître que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus +de valeur que celui de tout autre personnage illustre de la +République, cette idée et d'autres dans lesquelles le calcul, la +vengeance, l'orgueil de sa puissance, avaient une part égale, le +dominaient violemment. <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> Il donna les ordres immédiatement. En +présence du général Berthier, il prescrivit aux colonels Ordener et +Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir. Le colonel Ordener +devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec lui 300 dragons, +quelques pontonniers et plusieurs brigades de gendarmerie, pourvoir +ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter une somme d'argent, +afin de n'être point à charge aux habitants, passer le fleuve à +Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever le prince +et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un autre +détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se porter +par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce que +l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel Caulaincourt +devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui présenter une +note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de commettre. +L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces rassemblements +d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les dissiper +lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et +secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le +gouvernement badois.</p> + +<p>Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers +chargés de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine +d'expliquer quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni +ce qu'il voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes +qui obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que +des relations de naissance <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> attachaient à l'ancienne famille +royale, et particulièrement aux Condés, était profondément triste, +bien qu'il n'eût pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût +bien loin de prévoir l'horrible catastrophe qui se préparait. Le +Premier Consul ne parut pas y prendre garde, et leur enjoignit à tous +de se mettre en route au sortir des Tuileries.</p> + +<span class="sidenote">Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.</span> + +<p>Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq +jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec +toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le +Rhin, surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant +qu'aucune nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui +avait reçu antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment +même n'eut point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa +personne, se trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume +d'habiter à Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il +voulut d'abord se défendre, mais il en comprit bientôt +l'impossibilité. Il se rendit, déclara lui-même son nom à ceux qui le +cherchaient sans le connaître, et, avec un vif chagrin de perdre sa +liberté, car l'étendue du péril lui était encore inconnue, il se +laissa conduire à Strasbourg, et enfermer dans la citadelle.</p> + +<span class="sidenote">On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni +le général Dumouriez.</span> + +<p>On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se +procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni +aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver +l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> avait trouvé +le marquis de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance. +Le rapport contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé +immédiatement à Paris.</p> + +<span class="sidenote">Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la +conspiration.</span> + +<p>Le résultat de l'expédition aurait dû éclairer le Premier Consul, et +ses conseillers, sur la témérité des conjectures qu'on avait formées. +L'erreur surtout commise au sujet du général Dumouriez était fort +significative. Voici les idées qui s'emparèrent malheureusement du +Premier Consul, et de ceux qui pensèrent comme lui en cette +circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en +coûtait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des +imprudents et des fous toujours prompts à se compromettre à leur +suite. Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer à +provoquer un rire de mépris de la part des royalistes, en relâchant le +prince après l'avoir enlevé. Ils ne manqueraient pas de dire qu'après +s'être rendu coupable d'une étourderie en l'envoyant prendre à +Ettenheim, on avait eu peur de l'opinion publique, peur de l'Europe; +qu'en un mot, on avait eu la volonté du crime, mais qu'on n'en avait +pas eu le courage. Au lieu de les faire rire, il valait mieux les +faire trembler. Ce prince, après tout, était à Ettenheim, si près de +la frontière, dans des circonstances pareilles, pour quelque motif +apparemment. Était-il possible qu'averti comme il l'avait été (et des +lettres trouvées chez lui le prouvaient), était-il possible qu'il +restât si près du danger, sans aucun but? qu'il ne fût pas complice à +quelque degré, du projet d'assassinat? <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> Dans tous les cas, il +était certainement à Ettenheim, pour seconder un mouvement d'émigrés +dans l'intérieur, pour exciter à la guerre civile, pour porter encore +une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les autres, +étaient punis de peines sévères par les lois de tous les temps: il +fallait les lui appliquer.</p> + +<span class="sidenote">Le prince envoyé à Paris, et livré à une commission +militaire.</span> + +<p>Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit à lui-même, +et qu'on lui répéta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme +celui que nous avons rapporté; il y eut des entretiens fréquents, +entre le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne +sortait pas de cette funeste idée: les royalistes sont incorrigibles; +il faut les terrifier. On ordonna donc la translation du prince à +Paris, et sa comparution devant une commission militaire, pour avoir +cherché à exciter la guerre civile, et porté les armes contre la +France. La question ainsi posée était résolue d'avance, d'une manière +sanglante. Le 18 mars le prince fut extrait de la citadelle de +Strasbourg, et conduit sous escorte à Paris.</p> + +<p>Au moment où ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul +voulut être seul.</p> + +<p>Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison, +retraite où il était plus assuré de trouver l'isolement et le repos. +Excepté les Consuls, les ministres et ses frères, il n'y reçut +personne. Il s'y promenait seul des heures entières, affectant sur son +visage un calme qui n'était pas dans son cœur. La preuve de ses +agitations est dans son oisiveté même, car il ne dicta presque pas +une <span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> lettre, pendant les huit jours de son séjour à la +Malmaison, exemple d'oisiveté unique dans sa vie: et cependant Brest, +Boulogne, le Texel, occupaient, quelques jours avant, toute l'activité +de sa pensée! Sa femme, qui était instruite, comme toute sa famille, +de l'arrestation du prince, sa femme, qui, avec cette sympathie dont +elle ne pouvait se défendre pour les Bourbons, avait horreur de +l'effusion du sang royal, qui, avec cette prévoyance du cœur propre +aux femmes, apercevait peut-être dans un acte cruel des retours de +vengeance possibles contre son époux, contre ses enfants, contre +elle-même, sa femme fondant en larmes lui parla plusieurs fois du +prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa perte ne fût +résolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil à +comprimer les mouvements de son cœur, généreux et bon, quoi qu'en +aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait +ces larmes, dont il craignait l'effet sur lui-même. Il répondait à +madame Bonaparte, avec une familiarité qu'il cherchait à rendre dure: +Tu es une femme, tu n'entends rien à ma politique; ton rôle est de te +taire.—</p> + +<p>Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 à +Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu'à cinq heures à la barrière de +Charenton, gardé dans sa voiture par l'escorte qui +l'accompagnait<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Il y <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> avait en cette fatale occurrence +quelque confusion dans les ordres, parce qu'il y avait quelque +agitation dans ceux qui les donnaient.</p> + +<span class="sidenote">Douleur et résistance de Murat.</span> + +<p>D'après les lois militaires, le commandant de la division devait +former la commission, la réunir, et ordonner l'exécution de la +sentence. Murat était commandant de Paris et de la division. Quand +l'arrêté des Consuls lui parvint, il fut saisi de douleur. Murat, +comme nous l'avons dit, était brave, quelquefois irréfléchi, mais +parfaitement bon. Il avait applaudi, quelques jours auparavant, à la +vigueur du gouvernement, quand on avait ordonné l'expédition +d'Ettenheim; mais, chargé maintenant d'en poursuivre les cruelles +conséquences, son excellent cœur faillit. Il dit avec désespoir à +un de ses amis, en montrant les basques de son uniforme, que le +Premier Consul y voulait imprimer une tache de sang. Il courut à +Saint-Cloud, exprimer à son redoutable beau-frère les sentiments dont +il était pénétré. Le Premier Consul, qui lui-même était plus enclin à +les partager qu'il n'aurait voulu, cacha sous un visage de fer +l'agitation dont il était secrètement atteint. Il craignait que son +gouvernement ne parût faiblir devant le rejeton d'une race ennemie. Il +adressa de dures paroles à Murat, lui reprocha sa faiblesse, qu'il +qualifia en termes méprisants, et finit par lui dire, avec hauteur, +qu'il couvrirait ce qu'il appelait sa lâcheté, en signant lui-même de +sa main <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> consulaire les ordres à donner dans la journée.</p> + +<span class="sidenote">Ordres donnés par le Premier Consul.</span> + +<p>Le Premier Consul avait rappelé le colonel Savary de cette falaise de +Biville, où l'on avait vainement attendu les princes mêlés au complot, +et il lui confia le soin de veiller au sacrifice du prince qui n'y +avait aucune part. Le colonel Savary était prêt à donner au Premier +Consul sa vie, son honneur. Il ne conseillait rien, il exécutait en +soldat ce que lui commandait un maître, auquel il portait un +attachement sans bornes. Le Premier Consul fit rédiger tous les +ordres, les signa lui-même, puis enjoignit à Savary de les porter à +Murat, et d'aller à Vincennes pour présider à leur exécution. Ces +ordres étaient complets et positifs. Ils contenaient la composition de +la Commission, la désignation des colonels de la garnison qui devaient +en être membres, l'indication du général Hullin comme président, +l'injonction de se réunir immédiatement, pour tout finir dans la nuit; +et si, comme on ne pouvait en douter, la condamnation était une +condamnation à mort, de faire exécuter le prisonnier sur-le-champ. Un +détachement de la gendarmerie d'élite et de la garnison devait se +rendre à Vincennes, pour garder le tribunal, et procéder à l'exécution +de la sentence. Tels étaient ces ordres funestes, signés de la propre +main du Premier Consul. Légalement, ils devaient être exécutés au nom +de Murat; en réalité il n'y prit presque aucune part. Le colonel +Savary, comme il en avait reçu la mission, se rendit à Vincennes, pour +veiller à leur accomplissement.</p> + +<p>Cependant tout n'était pas irrévocable dans ces <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> ordres; il +restait un moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait +se transporter à Vincennes, pour l'interroger longuement, et lui +arracher ce qu'il savait sur le complot, dont toujours on le croyait +complice, sans pouvoir en alléguer la preuve. M. Maret avait lui-même, +dans la soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction +écrite de se rendre à Vincennes pour faire cet interrogatoire. Si M. +Réal voyait le prisonnier, entendait de sa bouche la véridique +explication des faits, se sentait touché par sa franchise, par ses +demandes instantes d'être conduit devant le Premier Consul, M. Réal +pouvait communiquer ses impressions à celui qui tenait la vie du +prince en ses puissantes mains. Il y avait donc encore, même après la +condamnation, un moyen de sortir de l'affreuse voie dans laquelle on +s'était engagé, en faisant au duc d'Enghien une grâce noblement +demandée, et noblement accordée!</p> + +<p>C'était la dernière chance qui restât pour sauver la vie du jeune +prince et pour épargner une grande faute au Premier Consul. Ce dernier +y pensait dans ce moment, même après les ordres qu'il venait de +donner. En effet, pendant cette triste soirée du 20 mars, il était +enfermé à la Malmaison avec sa femme, son secrétaire, quelques dames +et quelques officiers. Seul, distrait, affectant le calme, il avait +fini par s'asseoir devant une table, et il jouait aux échecs avec +l'une des dames les plus distinguées de la cour consulaire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, +laquelle, sachant que le <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> prince était arrivé, tremblait +d'épouvante en pensant aux conséquences possibles de cette fatale +journée. Elle n'osait lever les yeux sur le Premier Consul, qui, dans +sa distraction, murmura plusieurs fois les vers les plus connus de nos +poètes sur la clémence, d'abord ceux que Corneille a mis dans la +bouche d'Auguste, et puis ceux que Voltaire a mis dans la bouche +d'Alzire.</p> + +<p>Ce ne pouvait être là une sanglante ironie; elle eût été trop basse et +trop inutile. Mais cet homme si ferme était agité, et il revenait +parfois à considérer en lui-même la grandeur, la noblesse du pardon +accordé à un ennemi vaincu et désarmé. Cette dame crut le prince +sauvé; elle en fut remplie de joie. Malheureusement il n'en était +rien.</p> + +<span class="sidenote">Arrêt de la commission militaire, et son exécution.</span> + +<p>La commission s'était réunie à la hâte, ses membres ignorant pour la +plupart de quel accusé il s'agissait. On leur dit que c'était un +émigré poursuivi pour avoir attenté aux lois de la République. On leur +apprit son nom. Quelques-uns de ces soldats de la République, enfants +quand la monarchie avait croulé, savaient à peine que le nom d'Enghien +était porté par l'héritier présomptif des Condés. Leur cœur +cependant souffrait d'une telle mission, car depuis plusieurs années +on ne condamnait plus d'émigrés. Le prince fut amené devant eux. Il +était calme, même fier, et doutait encore du sort qui l'attendait. +Interrogé sur son nom, sur ses actes, il répondit avec fermeté, +repoussa toute participation au complot <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> actuellement +poursuivi par la justice, mais avoua peut-être avec trop +d'ostentation, qu'il avait servi contre la France, et qu'il était sur +les bords du Rhin pour servir de nouveau, et de la même manière. Le +président insistant sur ce point avec l'intention de lui révéler le +danger d'une telle déclaration, faite en de tels termes, il répéta ce +qu'il avait dit, avec une assurance que le danger ennoblissait, mais +qui blessa ces vieux soldats, habitués à verser leur sang pour +défendre le sol de leur patrie. Cette impression fut fâcheuse. Le +prince demanda plusieurs fois, et avec force, à voir le Premier +Consul. On le ramena dans le donjon, et on entra en délibération. Bien +que ses déclarations répétées eussent révélé en lui un implacable +ennemi de la Révolution, ces cœurs de soldats étaient touchés par +la jeunesse, par le courage du prince. La question posée comme elle +l'était, ne pouvait amener qu'une solution funeste. Les lois de la +République et de tous les temps punissaient de peines capitales le +fait de servir contre la France. Cependant il y avait bien des lois +violées contre le prince, comme de l'avoir enlevé sur le sol étranger, +comme de le priver d'un défenseur, et c'étaient des considérations qui +auraient dû agir sur la détermination des juges. Dans la confusion où +ils étaient plongés, ces malheureux juges, affligés de leur rôle plus +qu'on ne peut dire, prononcèrent la mort. Cependant la plupart d'entre +eux exprimèrent le désir de renvoyer la sentence à la clémence du +Premier Consul, et surtout de lui présenter le prince, qui demandait +à le voir. <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> Mais les ordres du matin, qui portaient de tout +finir dans la nuit, étaient précis. M. Réal seul pouvait, en arrivant, +en interrogeant le prince, obtenir un sursis. M. Réal ne parut point. +La nuit s'était écoulée, le jour approchait. On conduisit le prince +dans un fossé du château, et là il reçut, avec une fermeté digne de sa +naissance, le feu des soldats de la République, qu'il avait combattus +tant de fois du milieu des rangs autrichiens. Tristes représailles de +la guerre civile! Il fut enseveli sur la place même où il était tombé.</p> + +<p>Le colonel Savary partit immédiatement, pour rendre compte au Premier +Consul de l'exécution de ses ordres.</p> + +<p>En route, il rencontra M. Réal, qui venait interroger le prisonnier. +Ce conseiller d'État, exténué de fatigue par un travail de plusieurs +jours et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de +l'éveiller. L'ordre du Premier Consul ne lui avait été remis qu'à cinq +heures du matin. Il arrivait, mais trop tard. Ce n'était pas une +machination ourdie, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au +Premier Consul; point du tout. C'était un accident, un pur accident, +qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et +au Premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa +gloire. Déplorable conséquence de la violation des formes ordinaires +de la justice! Quand on viole ces formes sacrées, inventées par +l'expérience des siècles, pour garder la vie des hommes de l'erreur +des juges, on est à la merci d'un hasard, d'une légèreté! La vie +<span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> des accusés, l'honneur des gouvernements, dépendent +quelquefois de la rencontre la plus fortuite! Sans doute la résolution +du Premier Consul était prise, mais il était agité; et si le cri du +malheureux Condé demandant la vie, fût arrivé jusqu'à lui, ce cri ne +l'aurait pas trouvé insensible; il eût cédé à son cœur, il aurait +été glorieux d'y céder.</p> + +<p>Le colonel Savary arriva fort ému à la Malmaison. Sa présence provoqua +une scène de douleur. Madame Bonaparte, en le voyant, devina que tout +était fini, et se mit à verser des larmes. M. de Caulaincourt poussait +des cris de désespoir, en disant qu'on avait voulu le déshonorer. Le +colonel Savary pénétra dans le cabinet du Premier Consul, qui était +seul avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait été fait +à Vincennes. Le Premier Consul lui dit tout de suite: Réal a-t-il vu +le prisonnier?—Le colonel avait à peine achevé sa réponse négative, +que M. Réal parut, et s'excusa en tremblant de l'inexécution des +ordres qu'il avait reçus. Sans exprimer ni approbation ni blâme, le +Premier Consul congédia ces instruments de ses volontés, s'enferma +dans une pièce de sa bibliothèque, et y demeura seul pendant plusieurs +heures.</p> + +<span class="sidenote">Paroles du Premier Consul sur la mort du duc d'Enghien.</span> + +<p>Le soir, quelques personnes de sa famille dînaient à la Malmaison. Les +visages étaient graves et tristes. On n'osait point parler, on ne +parla point. Le Premier Consul était silencieux comme tout le monde. +Ce silence finit par être embarrassant. En sortant de table, il le +rompit lui-même. M. de Fontanes étant arrivé dans le moment, devint +le seul interlocuteur <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> du Premier Consul. Il était épouvanté +de l'acte dont le bruit remplissait Paris, mais il ne se serait pas +permis d'en dire son sentiment, dans le lieu où il se trouvait. Il +écouta beaucoup, et répondit rarement. Le Premier Consul parlant +presque toujours, et cherchant à remplir le vide laissé par le silence +des assistants, discourut sur les princes de tous les temps, sur les +empereurs romains, sur les rois de France, sur Tacite, sur les +jugements de cet historien, sur les cruautés qu'on prête souvent aux +chefs d'empire quand ils n'ont cédé qu'à des nécessités inévitables; +enfin, arrivant par de longs détours au tragique sujet de la journée, +il prononça ces paroles: On veut détruire la Révolution en s'attaquant +à ma personne: je la défendrai, car je suis la Révolution, moi, moi... +On y regardera à partir d'aujourd'hui, car on saura <i>de quoi nous +sommes capables</i>.—</p> + +<p>Il est affligeant pour l'honneur de l'humanité d'être obligé de dire, +que la terreur inspirée par le Premier Consul agit efficacement sur +les princes de Bourbon et sur les émigrés. Ils ne se crurent plus en +sûreté, en voyant que le sol germanique n'avait pas même couvert le +malheureux duc d'Enghien; et, à partir de ce jour, les complots de ce +genre cessèrent. Mais cette triste utilité ne saurait justifier de +tels actes! Mieux valait un danger de plus pour la personne du Premier +Consul, si souvent exposée sur les champs de bataille, que la sécurité +acquise à un tel prix.</p> + +<p>Le bruit se répandit bientôt dans Paris qu'un prince avait été saisi, +transféré à Vincennes, et fusillé. L'effet fut grand et déplorable. +Depuis l'arrestation <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> de Pichegru et de Georges, le Premier +Consul était devenu l'objet de toutes les sollicitudes. On était +indigné contre tous ceux qui s'étaient associés à des chouans pour +menacer sa vie; on était fort sévère pour Moreau, dont la culpabilité +moins démontrée commençait cependant à devenir vraisemblable; on +faisait des vœux ardents pour l'homme qui ne cessait pas d'être, +aux yeux de tous, le génie tutélaire de la France. La sanglante +exécution de Vincennes opéra une réaction subite. Les royalistes +furent prodigieusement irrités et plus effrayés encore; mais les gens +honnêtes furent désolés de voir un gouvernement admirable jusque-là, +tremper les mains dans le sang, et en un jour se mettre au niveau de +ceux qui avaient fait mourir Louis XVI, et, il faut le reconnaître, +sans l'excuse des passions révolutionnaires, qui en 1793 avaient +troublé les têtes les plus fermes et les cœurs les meilleurs.</p> + +<p>Il n'y avait de satisfaits que les révolutionnaires ardents, ceux dont +le Premier Consul était venu terminer le règne insensé. Ils le +trouvaient en un jour devenu presque leur égal. Aucun d'eux ne +craignait plus que le général Bonaparte travaillât désormais pour les +Bourbons.</p> + +<p>Singulière misère de l'esprit humain! Cet homme extraordinaire, d'un +esprit si grand, si juste, d'un cœur si généreux, était naguère +encore plein de sévérité pour les révolutionnaires, et pour leurs +excès! Il jugeait leurs égarements sans aucune indulgence, quelquefois +même sans aucune justice. Il leur reprochait amèrement d'avoir versé +le sang de Louis XVI, <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span> déshonoré la Révolution, rendu la +France inconciliable avec l'Europe! Il jugeait ainsi dans le calme de +sa raison: et tout à coup, quand ses passions avaient été excitées, il +avait égalé, en un instant, l'acte commis sur la personne de Louis +XVI, qu'il reprochait si amèrement à ses devanciers, et s'était placé +à l'égard de l'Europe dans un état d'opposition morale, qui rendit +bientôt la guerre générale inévitable, et l'obligea d'aller chercher +la paix, paix magnifique il est vrai, aux extrémités de l'Europe, à +Tilsitt!</p> + +<p>Combien de tels spectacles sont propres à confondre l'orgueil de la +raison humaine, et à enseigner que le plus transcendant génie ne sauve +pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions, +même pour un seul instant, le gouvernement de soi-même!</p> + +<p>Mais, pour être tout à fait justes, après avoir déploré ce funeste +égarement des passions, remontons à ceux qui le provoquèrent. Quels +furent-ils? Toujours ces mêmes émigrés, qui, après avoir irrité la +Révolution innocente encore, quittèrent leur patrie, pour chercher en +tous lieux des ennemis à la France. Cette Révolution, revenue de ses +égarements, et conduite par un grand homme, se montrait maintenant +sage, humaine et pacifique. Ces émigrés, elle les avait rappelés, +réintégrés dans leur patrie, dans leurs biens, et se préparait à leur +rendre tout l'éclat de leur ancienne situation. Comment +répondaient-ils à tant de clémence? Étaient-ils reconnaissants, +paisibles au moins? Non. Ils étaient allés chez une nation <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span> +voisine, jalouse de notre grandeur, et ils s'étaient servis des +libertés de cette nation pour les tourner contre la France. À force +d'indignes pamphlets, ils avaient irrité l'orgueil de deux peuples +trop faciles à exciter; et, après avoir contribué à leur remettre les +armes à la main, ils ne s'étaient pas bornés à être les soldats du +gouvernement britannique, ils lui avaient prêté le secours des +complots. On avait tramé une indigne conspiration; on avait coloré de +sophismes misérables un projet d'assassinat; on avait envoyé en France +Georges et Pichegru. S'il y avait un cœur que la gloire du Premier +Consul eût blessé, c'est à lui qu'on avait eu recours. On avait égaré, +perverti le faible Moreau; on l'avait trompé, on s'était fait tromper +par lui; et puis, quand, à force d'imprudences, on avait été découvert +par l'œil vigilant de l'homme qu'on voulait détruire, on s'était +dénoncé les uns les autres; et l'on avait cru se justifier, se relever +en disant bien haut qu'un prince français devait être à la tête de ces +horribles exploits! Le grand homme contre lequel étaient dirigés de si +odieux complots, révolté d'être en butte aux meurtrières attaques de +ceux qu'il avait arrachés à la persécution, avait cédé à une colère +funeste. Il avait attendu au pied d'un rocher ce prince dont on lui +annonçait l'arrivée; il l'avait attendu vainement, et, la tête +troublée par les déclarations des conjurés eux-mêmes, il avait aperçu, +en effet, un prince sur les bords du Rhin, qui attendait là le +renouvellement de la guerre civile. À cette vue, sa raison s'était +égarée; il avait <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> pris ce prince pour le chef des +conspirateurs qui menaçaient sa vie; il avait mis une sorte d'orgueil +à le saisir sur le sol germanique, à frapper un Bourbon comme un +individu vulgaire, et il l'avait frappé pour apprendre aux émigrés et +à l'Europe combien il était dangereux et insensé de s'attaquer à sa +personne.</p> + +<p>Douloureux spectacle, où tout le monde était en faute, même les +victimes; où l'on voyait des Français se faire les instruments de la +grandeur britannique contre la grandeur française; des Bourbons, fils, +frères de rois, destinés à être rois à leur tour, se mêler à des +coureurs de grandes routes; le dernier des Condés payer de son sang +des complots dont il n'était pas l'auteur, et ce Condé, qu'on voudrait +trouver irréprochable parce qu'il fut victime, se rendre coupable +aussi, en se plaçant encore cette fois sous le drapeau britannique +contre le drapeau français; enfin un grand homme égaré par la colère, +par l'instinct de la conservation, par l'orgueil, perdre en un instant +cette sagesse que l'univers admirait, et descendre au rôle de ces +révolutionnaires sanglants, qu'il était venu comprimer de ses mains +triomphantes, et qu'il se faisait gloire de ne pas imiter! Fatal +enchaînement des passions humaines! Celui qui est frappé veut frapper +à son tour; chaque coup reçu est rendu à l'instant; le sang appelle le +sang, et les révolutions deviennent ainsi une suite de sanglantes +représailles, qui seraient éternelles, s'il n'arrivait enfin un jour, +un jour où l'on s'arrête, où l'on renonce à rendre coup pour coup, +<span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> où l'on substitue à cette chaîne de vengeances une justice +calme, impartiale et humaine, où l'on place au-dessus même de cette +justice, s'il peut y avoir quelque chose de supérieur à elle, une +politique élevée et clairvoyante, qui, entre les arrêts des tribunaux, +ne laisse exécuter que les plus nécessaires, faisant grâce des autres +aux cœurs égarés, susceptibles de retour et de raison. Défendre +l'ordre social, en se conformant aux règles strictes de la justice, et +sans rien donner à la vengeance, telle est la leçon qu'il faut tirer +de ces tragiques événements. Il en faut tirer encore une autre, c'est +de juger avec indulgence les hommes de tous les partis, qui, placés +avant nous dans la carrière des révolutions, nourris au milieu des +troubles corrupteurs des guerres civiles, sans cesse excités par la +vue du sang, n'avaient pas pour la vie les uns des autres le respect +que nous ont heureusement inspiré le temps, la réflexion et une longue +paix.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME ET DU TOME QUATRIÈME.</p> + + + +<a id="toc" name="toc"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> TABLE DES MATIÈRES<br> +<span class="smaller">CONTENUES<br> +DANS LE TOME QUATRIÈME.</span></h2> + +<div class="toc"> +<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2> + +<h3>LES SÉCULARISATIONS.</h3> + +<p>Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets, + à l'occasion du Consulat à vie. — Premiers effets de la paix en + Angleterre. — L'industrie britannique demande un traité de + commerce avec la France. — Difficulté de mettre d'accord les + intérêts mercantiles des deux pays. — Pamphlets écrits à Londres + par les émigrés contre le Premier Consul. — Rétablissement des + bons rapports avec l'Espagne. — Vacance du duché de Parme, et + désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume + d'Étrurie. — Nécessité d'ajourner toute résolution à ce + sujet. — Réunion définitive du Piémont à la France. — Politique + actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. — Excellents + rapports avec le Saint-Siége. — Contestation momentanée à + l'occasion d'une promotion de cardinaux français. — Le Premier + Consul en obtient cinq à la fois. — Il fait don au Pape de deux + bricks de guerre, appelés <i>le Saint-Pierre</i> et <i>le + Saint-Paul</i>. — Querelle promptement terminée avec le dey + d'Alger. — Troubles en Suisse. — Description de ce pays et de sa + Constitution. — Le parti unitaire et le parti + oligarchique. — Voyage à Paris du landamman Reding. — Ses promesses + au Premier Consul, bientôt démenties par l'événement. — Expulsion + du landamman Reding, et retour au pouvoir du parti + modéré. — Établissement de la Constitution du 29 mai, et danger de + nouveaux troubles par suite de la faiblesse du gouvernement + helvétique. — Efforts du parti oligarchique pour appeler sur la + Suisse l'attention des puissances. — Cette attention exclusivement + attirée par les affaires germaniques. — État de l'Allemagne à la + suite du traité de Lunéville. — Principe des sécularisations + <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> posé par ce traité. — La suppression des États + ecclésiastiques entraîne de grands changements dans la + Constitution germanique. — Description de cette Constitution. — Le + parti protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche; + leurs prétentions diverses. — Étendue et valeur des territoires à + distribuer. — L'Autriche s'efforce de faire indemniser les + archiducs dépouillés de leurs États d'Italie, et se sert de ce + motif pour s'emparer de la Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à + l'Isar. — La Prusse, sous prétexte de se dédommager de ce qu'elle + a perdu sur le Rhin, et de faire indemniser la maison d'Orange, + aspire à se créer un établissement considérable en + Franconie. — Désespoir des petites cours, menacées par l'ambition + des grandes. — Tout le monde en Allemagne tourne ses regards vers + le Premier Consul. — Il se décide à intervenir, pour faire + exécuter le traité de Lunéville, et pour terminer une affaire qui + peut à chaque instant embraser l'Europe. — Il opte pour l'alliance + de la Prusse, et appuie les prétentions de cette puissance dans + une certaine mesure. — Projet d'indemnité arrêté de concert avec + la Prusse et les petits princes d'Allemagne. — Ce projet + communiqué à la Russie. — Offre à cette cour de concourir avec la + France à une grande médiation. — L'empereur Alexandre accepte + cette offre. — La France et la Russie présentent à la diète de + Ratisbonne, en qualité de puissances médiatrices, le projet + d'indemnité arrêté à Paris. — Désespoir de l'Autriche abandonnée + de tous les cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du + Premier Consul les lenteurs de la Constitution germanique. — Le + Premier Consul déjoue ce calcul, et fait adopter par la + députation extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques + modifications. — L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que + la France appuie, fait occuper Passau. — Prompte résolution du + Premier Consul, et sa menace de recourir aux armes. — Intimidation + générale. — Continuation de la négociation. — Débats à la + diète. — Le projet entravé un moment par l'avidité de la + Prusse. — Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à + la maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. — La + cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la + diète. — Recès de février 1803, et règlement définitif des + affaires germaniques. — Caractère de cette belle et difficile + négociation. +<span class="ralign"><a href="#page001">1</a> à 161</span></p> + +<h2>LIVRE SEIZIÈME.</h2> + +<h3>RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.</h3> + +<p>Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de + la France. — Esprit de l'ancien commerce. — Ambition de toutes les + puissances de posséder des colonies. — L'Amérique, les Antilles et + les Indes orientales. — Mission du général Decaen dans + l'Inde. — Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. — Description de + cette île. — Révolution <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> des noirs. — Caractère, + puissance, politique de Toussaint Louverture. — Il aspire à se + rendre indépendant. — Le Premier Consul fait partir une expédition + pour assurer l'autorité de la métropole. — Débarquement des + troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au + Port-au-Prince. — Incendie du Cap. — Soumission des + noirs. — Prospérité momentanée de la colonie. — Application du + Premier Consul à restaurer la marine. — Mission du colonel + Sébastiani en Orient. — Soins donnés à la prospérité + intérieure. — Le Simplon, le mont Genèvre, la place + d'Alexandrie. — Camp de vétérans dans les provinces + conquises. — Villes nouvelles fondées en Vendée. — La Rochelle et + Cherbourg. — Le Code civil, l'Institut, l'administration du + clergé. — Voyage en Normandie. — La jalousie de l'Angleterre + excitée par la grandeur de la France. — Le haut commerce anglais + plus hostile à la France que l'aristocratie + anglaise. — Déchaînement des gazettes écrites par les + émigrés. — Pensions accordées à Georges et aux + chouans. — Réclamations du Premier Consul. — Faux-fuyants du + cabinet britannique. — Articles de représailles insérés au + <i>Moniteur</i>. — Continuation de l'affaire suisse. — Les petits + cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et + marchent sur Berne. — Le gouvernement des modérés obligé de fuir à + Lausanne. — Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée + par le Premier Consul. — Il fait marcher le général Ney avec + trente mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans + tous les partis, pour donner une constitution à la + Suisse. — Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre + contre l'intervention française. — Le cabinet anglais, effrayé par + ces cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, + et d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer + l'insurrection. — Promptitude de l'intervention française. — Le + général Ney soumet l'Helvétie en quelques jours. — Les députés + suisses réunis à Paris sont présentés au Premier + Consul. — Discours qu'il leur adresse. — Acte de + médiation. — Admiration de l'Europe pour la sagesse de cet + acte. — Le cabinet anglais est embarrassé de la promptitude et de + l'excellence du résultat. — Vive discussion dans le Parlement + britannique. — Violences du parti Grenville, Windham, etc. — Nobles + paroles de M. Fox en faveur de la paix. — L'opinion publique un + moment calmée. — Arrivée de lord Withworth à Paris, du général + Andréossy à Londres. — Bon accueil fait de part et d'autre aux + deux ambassadeurs. — Le cabinet britannique, regrettant d'avoir + retenu Malte, voudrait l'évacuer, mais ne l'ose pas. — Publication + intempestive du rapport du colonel Sébastiani sur l'état de + l'Orient. — Fâcheux effet de ce rapport en Angleterre. — Le Premier + Consul veut avoir une explication personnelle avec lord + Withworth. — Long et mémorable entretien. — La franchise du Premier + Consul mal comprise et mal interprétée. — Exposé de l'état de la + République, contenant une phrase blessante pour l'orgueil + britannique. — Message royal en réponse. — Les deux nations + s'adressent une sorte de défi. — Irritation du Premier Consul, et + scène publique faite à lord Withworth, en présence du corps + diplomatique. — Le <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> Premier Consul passe subitement des + idées de paix aux idées de guerre. — Ses premiers + préparatifs. — Cession de la Louisiane aux États-Unis, moyennant + quatre-vingts millions. — M. de Talleyrand s'efforce de calmer le + Premier Consul, et oppose une inertie calculée à l'irritation + croissante des deux gouvernements. — Lord Withworth le + seconde. — Prolongation de cette situation. — Nécessité d'en + sortir. — Le cabinet britannique finit par avouer qu'il veut + garder Malte. — Le Premier Consul répond par la sommation + d'exécuter les traités. — Le ministère Addington, de peur de + succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte. — On + imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. — Offre de + la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de l'empereur + Alexandre. — Refus de cette offre. — Départ des deux + ambassadeurs. — Rupture de la paix d'Amiens. — Anxiété publique + tant à Londres qu'à Paris. — Causes de la brièveté de cette + paix. — À qui appartiennent les torts de la rupture? +<span class="ralign"><a href="#page162">162</a> à 343</span></p> + +<h2>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2> + +<h3>CAMP DE BOULOGNE.</h3> + +<p>Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse + à ce message. — Paroles de M. de Fontanes. — Violences de la marine + anglaise à l'égard du commerce français. — Représailles. — Les + communes et les départements, par un mouvement spontané, offrent + au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des vaisseaux de + ligne. — Enthousiasme général. — Ralliement de la marine française + dans les mers d'Europe. — État dans lequel la guerre place les + colonies. — Suite de l'expédition de Saint-Domingue. — Invasion de + la fièvre jaune. — Destruction de l'armée française. — Mort du + capitaine général Leclerc. — Insurrection des noirs. — Ruine + définitive de la colonie de Saint-Domingue. — Retour des + escadres. — Caractère de la guerre entre la France et + l'Angleterre. — Forces comparées des deux pays. — Le Premier Consul + se résout hardiment à tenter une descente. — Il la prépare avec + une activité extraordinaire. — Constructions dans les ports et + dans le bassin intérieur des rivières. — Formation de six corps de + troupes, depuis le Texel jusqu'à Bayonne. — Moyens financiers. — Le + Premier Consul ne veut pas recourir à l'emprunt. — Vente de la + Louisiane. — Subsides des alliés. — Concours de la Hollande, de + l'Italie et de l'Espagne. — Incapacité de l'Espagne. — Le Premier + Consul la dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, + à condition d'un subside. — Occupation d'Otrante et du + Hanovre. — Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de + la nouvelle guerre. — L'Autriche, la Prusse, la Russie. — Leurs + anxiétés et leurs vues. — La Russie prétend limiter les moyens des + puissances belligérantes. — Elle offre sa médiation, que le + Premier Consul accepte avec un empressement + calculé. — L'Angleterre répond <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> froidement aux offres de + la Russie. — Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour + un voyage sur les côtes de France, afin de presser les + préparatifs de sa grande expédition. — Madame Bonaparte + l'accompagne. — Le travail le plus actif mêlé à des pompes + royales. — Amiens, Abbeville, Boulogne. — Moyens imaginés par le + Premier Consul, pour transporter une armée de Calais à + Douvres. — Trois espèces de bâtiments. — Leurs qualités et leurs + défauts. — Flottille de guerre et flottille de transport. — Immense + établissement maritime élevé à Boulogne par enchantement. — Projet + de concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand les + constructions auront été achevées dans les ports et les + rivières. — Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et + Calais. — Le détroit, ses vents et ses courants. — Creusement des + ports de Boulogne, Étaples, Wimereux et Ambleteuse. — Ouvrages + destinés à protéger le mouillage. — Distribution des troupes le + long de la mer. — Leurs travaux et leurs exercices militaires. — Le + Premier Consul, après avoir tout vu et tout réglé, quitte + Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende, + Anvers. — Projets sur Anvers. — Séjour à Bruxelles. — Concours dans + cette ville des ministres, des ambassadeurs, des évêques. — Le + cardinal Caprara en Belgique. — Voyage à Bruxelles de M. Lombard, + secrétaire du roi de Prusse. — Le Premier Consul cherche à + rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches + communications. — Retour à Paris. — Le Premier Consul veut en finir + de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à outrance + contre l'Angleterre. — Il veut enfin obliger l'Espagne à + s'expliquer, et à exécuter le traité de Saint-Ildephonse, en lui + laissant le choix des moyens. — Conduite étrange du prince de la + Paix. — Le Premier Consul fait une démarche auprès du roi + d'Espagne, pour lui dénoncer ce favori et ses turpitudes. — Triste + abaissement de la cour d'Espagne. — Elle se soumet, et promet un + subside. — Continuation des préparatifs de Boulogne. — Le Premier + Consul se dispose à exécuter son entreprise dans l'hiver du + 1803. — Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne, au + Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. — Réunion + dans la Manche de toutes les divisions de la + flottille. — Brillants combats des chaloupes canonnières contre + des bricks et des frégates. — Confiance acquise dans + l'expédition. — Intime union des matelots et des + soldats. — Espérance d'une exécution prochaine. — Événements + imprévus qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul + sur les affaires intérieures. +<span class="ralign"><a href="#page344">344</a> à 499</span></p> + +<h2>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2> + +<h3>CONSPIRATION DE GEORGES.</h3> + +<p>Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à + Boulogne. — Ce que la guerre est ordinairement pour elle. — Opinion + qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier Consul; + terreur <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> qu'on finit par en concevoir. — Moyens imaginés + pour résister aux Français. — Discussion de ces moyens au + Parlement. — Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. — Son + attitude, et celle de ses amis. — Force militaire des Anglais. — M. + Windham demande l'établissement d'une armée régulière, à + l'imitation de l'armée française. — On se borne à la création + d'une armée de réserve, et à une levée de + volontaires. — Précautions prises pour la garde du littoral. — Le + cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués par + M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. — Intrigues des + agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. — Les + princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à Pichegru, + et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir le Premier + Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la + Malmaison. — Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la + supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des + mécontents. — Intrigues du nommé Lajolais. — Folles espérances + conçues sur quelques propos du général Moreau. — Premier départ + d'une troupe de chouans conduits par Georges. — Leur débarquement + à la falaise de Biville; leur route à travers la + Normandie. — Georges, caché dans Paris, prépare des moyens + d'exécution. — Second débarquement, composé de Pichegru et de + plusieurs émigrés de haut rang. — Pichegru s'abouche avec + Moreau. — Il le trouve irrité contre le Premier Consul, souhaitant + sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder le retour + des Bourbons. — Désappointement des conjurés. — Leur découragement, + et la perte de temps que ce découragement entraîne. — Le Premier + Consul, que la police servait mal depuis la retraite de M. + Fouché, découvre le danger dont il est menacé. — Il fait livrer à + une commission militaire quelques chouans récemment arrêtés, pour + les contraindre à dire ce qu'ils savent. — Il se procure ainsi un + révélateur. — Le complot dénoncé tout entier. — Surprise en + apprenant que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est + leur complice. — Conseil extraordinaire, et résolution d'arrêter + Moreau. — Dispositions du Premier Consul. — Il est plein + d'indulgence pour les républicains, et de colère contre les + royalistes. — Sa résolution de frapper ceux-ci d'une manière + impitoyable. — Il charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour + tout terminer dans une explication personnelle et + amicale. — L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait avorter + cette bonne résolution. — Les conjurés arrêtés déclarent tous + qu'un prince français devait être à leur tête, et qu'il avait le + projet d'entrer en France par la falaise de Biville. — Résolution + du Premier Consul de s'en saisir, et de le livrer à une + commission militaire. — Le colonel Savary envoyé à la falaise de + Biville, pour attendre le prince, et l'arrêter. — Loi terrible, + qui punit de mort quiconque donnera asile aux conjurés. — Paris + fermé pendant plusieurs jours. — Arrestation successive de + Pichegru, de MM. de Polignac, de M. de Rivière, et de Georges + lui-même. — Déclaration de Georges. — Il est venu pour attaquer le + Premier Consul de vive force. — Nouvelle affirmation qu'un prince + devait être à la tête des conjurés. — Irritation <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span> + croissante du Premier Consul. — Inutile attente du colonel Savary + à la falaise de Biville. — On est conduit à rechercher où se + trouvent les princes de la maison de Bourbon. — On songe au duc + d'Enghien, qui était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. — Un + sous-officier de gendarmerie est envoyé pour prendre des + renseignements. — Rapport erroné de ce sous-officier, et fatale + coïncidence de son rapport avec une nouvelle déposition d'un + domestique de Georges. — Erreur, et aveugle colère du Premier + Consul. — Conseil extraordinaire, à la suite duquel l'enlèvement + du prince est résolu. — Son enlèvement et sa translation à + Paris. — Une partie de l'erreur est découverte, mais trop + tard. — Le prince, envoyé devant une commission militaire, est + fusillé dans un fossé du château de Vincennes. — Caractère de ce + funeste événement. +<span class="ralign"><a href="#page500">500</a> à 613</span></p> +</div> + +<div class="p4 footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Ces paroles sont le résumé exact de plusieurs entretiens, +rapportés dans les dépêches de M. Otto.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> Il faut toutefois remarquer qu'à cette époque l'électeur +de Saxe était catholique, tandis que son pays était protestant, et +comptait pour tel.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> Ce comté dépendait de l'évêché de Freisingen.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> On appelait <i>mois romains</i> les dépenses communes +réparties sur toute la confédération, d'après des proportions +anciennement établies.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> La dépêche dont nous venons de donner la substance est du +1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">XI</span>; elle est écrite par M. de Talleyrand à M. Otto, +sous la dictée du Premier Consul.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes; il en +existe différentes versions, dont deux se trouvent aux archives des +affaires étrangères. J'ai réuni ce qui était commun à toutes, et ce +qui concordait avec les lettres écrites sur ce sujet par le Premier +Consul.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> Le Premier Consul raconta le jour même cette conversation +au ministre des relations extérieures, pour qu'on en fît part à nos +ministres près les cours étrangères. Il en parla à ses collègues, et à +plusieurs personnes, qui en consignèrent le souvenir. Enfin lord +Withworth la transmit intégralement à son cabinet. Elle circula dans +toute l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes. +C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru +incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne non pas +les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis la vérité.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8:</b> J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un des +plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me dire après +quarante ans, quand le temps avait effacé en lui toutes les passions +de cette époque, que ces mots où il était dit que l'Angleterre, seule, +ne pouvait pas lutter contre la France, avaient soulevé tous les +cœurs anglais, et qu'à partir de ce jour la déclaration de guerre +avait pu être considérée comme inévitable.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9:</b> Cette somme paraîtra bien peu de chose en jugeant d'après +le chiffre actuel de nos budgets; mais il faut toujours se reporter +aux valeurs du temps, et se dire que 100 millions alors répondaient à +200 ou 250 d'aujourd'hui, peut-être davantage, quand il s'agit de +dépenses militaires.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10:</b> J'ai lu ce récit dans une note écrite de la main même de +M. Decrès, et adressée sur-le-champ à Napoléon.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11:</b> Je n'ai pas besoin de dire que ce récit est encore +extrait d'une dépêche authentique de l'ambassadeur de France.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12:</b> Tout ce que je rapporte ici est extrait de la +volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de l'amiral +Bruix, avec le ministre de la marine et avec Napoléon. Il est bien +entendu que je ne suppose rien, que je résume autant que je puis, avec +la précision historique, tout ce qu'il y a d'essentiel dans cette +correspondance, que je crois qualifier très-justement en l'appelant +admirable.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13:</b> Voici un extrait de la correspondance du ministre +Decrès, qui prouve le dévouement de l'amiral Bruix à l'entreprise, et +peint bien la nature de son caractère. Seulement ses souffrances +étaient moins imaginaires que ne le dit le ministre Decrès, car il +mourut l'année suivante.</p> + +<div class="quote"> +<p class="date">Boulogne, 7 janvier 1804.</p> + +<p class="center"><i>Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul.</i></p> + +<p class="smcap">Citoyen Consul.</p> + +<p>L'amiral Bruix ne s'était point dissimulé votre mécontentement, et il +m'a paru très-soulagé de me trouver la disposition d'en parler de +confiance avec lui. <i>Il voit toujours le général Latouche aux portes +de Boulogne</i>, et cette idée ne lui est rien moins qu'agréable.</p> + +<p>Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit fort +noblement, qu'elle ne peut être confiée qu'à l'homme que le Premier +Consul en croira le plus digne. Je conçois que nulle considération +particulière ne peut être admise, et si le Premier Consul croit +Latouche plus capable, il le nommera, et il fera bien. Pour moi, au +point où en sont les choses, je ne puis quitter la partie, et je +servirai sous les ordres de Latouche.—Mais ta santé te le +permet-elle?—Oui, il faut bien qu'elle le permette, et je suis +presque sûr de le pouvoir.—Le Premier Consul demande tant d'activité, +il en donne un exemple si extraordinaire!—Eh bien! cet exemple, j'ai +bien vu que c'était une leçon qu'il me donnait, et cette leçon ne sera +pas perdue.—Quoi! tu entreras dans tous les détails, tu inspecteras +chaque bâtiment?—Oui, je le ferai puisqu'il le veut, quoiqu'il soit +dans mon principe que cette méthode ne vaut pas la mienne, qui est de +faire faire, et de se montrer rarement.—Mais le Premier Consul?—Oh! +lui peut toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais +nous qui ne sommes pas <i>lui</i>, pas même l'Éphestion de ton Alexandre, +je crois qu'il nous faut une plus grande réserve. Mais il le veut, il +l'entend comme cela, et je veux lui faire voir que je sais faire tout +ce qu'il désire.—</p> + +<p>Voilà, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon dialogue avec +lui. Il se portait à merveille, et quelques généraux étant entrés à la +fin de notre conférence, et lui ayant demandé des nouvelles de sa +santé, il a passé subitement à son air moribond, et s'en est plaint +d'une voix lamentable! Sacrifice involontaire à sa vieille habitude!</p> + +<p>De tout ce qu'il m'a dit, il résulte qu'il tremble que vous ne lui +ôtiez le commandement, qu'il ne m'a point caché qu'il avait cette +crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le plus grand détail tout +ce dont vous lui avez donné l'exemple, et cela à commencer +d'aujourd'hui.</p> + +<p class="sig"><span class="smcap">Decrès.</span><a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14:</b> Tous les détails que nous donnons ici sont extraits des +correspondances originales de l'amiral Bruix et de Napoléon, que nous +avons déjà citées.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b>Note 15:</b> La lettre suivante, écrite à propos d'une négligence +commise, prouve dans quel état il avait mis la côte.</p> + +<p class="date">30 octobre 1803.</p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><i>Au général Davout.</i></p> + +<p>Citoyen général Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le rapport du +général de brigade Seras, que les Anglais avaient eu le temps de +piller et de dégréer le bâtiment qui était échoué entre Gravelines et +Calais. Dans la situation actuelle de la côte, jamais pareil événement +ne serait arrivé depuis Bordeaux. Des détachements de cavalerie et des +pièces mobiles seraient arrivés pour empêcher les Anglais de piller le +bâtiment. Voilà la seconde fois que des bâtiments échoués sur cette +côte ne sont point secourus. La faute en est à celui que vous avez +chargé de la surveillance de la côte. Chargez deux généraux de brigade +de l'inspection de la côte: l'un de Calais à Dunkerque, l'autre de +Dunkerque à l'Escaut. Que des piquets de cavalerie soient disposés de +manière à se croiser sans cesse, et que des pièces soient placées avec +des attelages, de manière qu'au premier signal elles puissent arriver +dans le moins de temps possible aux endroits où les bâtiments seraient +échoués. Enfin ces généraux inspecteurs doivent toujours être à +cheval, faire manœuvrer les batteries de terre, inspecter les +canonniers gardes-côtes, escorter les flottilles sur l'estran, +lorsqu'elles se mettront en mouvement. Faites-moi connaître le nom de +tous les postes que vous aurez placés, et l'endroit où vous aurez +établi des pièces mobiles.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b>Note 16:</b> On trouve ces sentiments exprimés dans toutes les +correspondances écrites de Boulogne le lendemain de ces deux combats.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b>Note 17:</b></p> + +<div class="quote"> +<p class="date">Boulogne, 16 novembre 1803.</p> + +<p class="center"><i>Au citoyen Fleurieu.</i></p> + +<p>J'ai passé ici la journée pour présider à l'installation d'une +chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est une des plus +importantes manœuvres du plan de campagne, pour que rien ne soit +oublié, et que tout soit également réparti.</p> + +<p>Tout commence à prendre une tournure satisfaisante...<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b>Note 18:</b></p> + +<div class="quote"> +<p class="date">Boulogne, 9 novembre 1803.</p> + +<p class="center"><i>Au consul Cambacérès.</i></p> + +<p>J'ai passé une portion de la nuit dernière à faire faire aux troupes +des évolutions de nuit, manœuvre qu'une troupe instruite et bien +disciplinée peut quelquefois faire avantageusement contre des levées +en masse.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b>Note 19:</b> Il écrivait d'Étaples au consul Cambacérès, le 1<sup>er</sup> +janvier 1804:</p> + +<p class="quote">«Je suis arrivé hier matin à Étaples, d'où je vous écris dans ma +baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays ressemble assez +au pays d'Éole... Je monte à l'instant à cheval pour me rendre à +Boulogne par l'estran.»</p> + +<p>Il écrivait antérieurement, le 12 novembre:</p> + +<p class="quote">«Je reçois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La mer +continue ici à être mauvaise, et la pluie continue à tomber par +torrents. J'ai été hier à cheval et en bateau toute la journée. C'est +vous dire que j'ai été constamment mouillé. Dans la saison actuelle, +on ne ferait rien si on n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour +mon compte cela me réussit parfaitement, et que je ne me suis jamais +si bien porté.</p> + +<p class="date">«Boulogne, 12 novembre.»</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1804 il écrivait encore au ministre de la marine:</p> + +<div class="quote"> +<p>«Demain, à huit heures du matin, je ferai l'inspection de toute la +flottille; je la verrai par division. Un commissaire de marine fera +l'appel de tous les officiers et soldats qui composent l'équipage. +Tout le monde se tiendra à son poste de bataille, et avec le plus +grand ordre. Au moment où je mettrai le pied dans chaque bâtiment, on +saluera trois fois de <i>vive la République</i>, et trois fois de <i>vive le +Premier Consul</i>. Je serai accompagné dans cette visite de l'ingénieur +en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant +l'artillerie.</p> + +<p>«Pendant tout le temps de l'inspection, les équipages et les garnisons +de toute la flottille resteront à leur poste, et on placera des +sentinelles pour empêcher que personne ne passe sur le quai qui +regarde la flottille.»<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b>Note 20:</b> Les lettres suivantes prouvent bien cette impatience, et +le désir d'exécuter l'expédition en nivôse ou pluviôse, c'est-à-dire +en janvier ou février. L'une d'elles est adressée à l'amiral +Ganteaume, qui dut un moment commander la flotte de Toulon, avant de +commander celle de Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne +sont pas exactement ceux que nous donnons dans notre récit, parce que +le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le nombre +définitif des hommes et des bâtiments. Nous avons adopté les chiffres +qui furent définitivement arrêtés.</p> + +<div class="quote"> +<p class="date">Paris, 23 novembre 1803.</p> + +<p class="center"><i>Au citoyen Rapp.</i></p> + +<p>Vous voudrez bien vous rendre à Toulon. Vous remettrez la lettre + ci-jointe au général Ganteaume; vous y prendrez connaissance de + la situation de la marine, de l'organisation des équipages et du + nombre des vaisseaux en rade ou qui seraient prêts à s'y rendre. + Vous resterez jusqu'à nouvel ordre à Toulon. Quarante-huit heures + après votre arrivée, vous m'enverrez un courrier extraordinaire + avec la réponse du général Ganteaume à ma lettre. Ce courrier + extraordinaire parti, vous m'écrirez chaque jour ce que vous + aurez fait, et vous entrerez dans le plus grand détail sur toutes + les parties de l'administration. Vous irez tous les jours une ou + deux heures à l'arsenal. Vous vous informerez du jour où passera + le 3<sup>e</sup> bataillon de la 8<sup>e</sup> légère, qui part d'Antibes, et qui a + ordre de se rendre à Saint-Omer pour l'expédition; vous vous + rendrez au lieu le plus près de Toulon où il passera pour + l'inspecter, et vous me ferez connaître sa situation.</p> + +<p>Vous irez visiter les îles d'Hières pour voir de quelle manière + elles sont gardées et armées. Vous me ferez un rapport détaillé + sur tous les objets que vous verrez.</p> + +<p class="p2 date">Paris, 23 novembre 1803.</p> + +<p class="center"><i>Au général Ganteaume, conseiller d'État et préfet maritime, + à Toulon.</i></p> + +<p>Citoyen général, j'expédie auprès de vous le général Rapp, un de + mes aides-de-camp; il séjournera quelques jours dans votre port, + et s'instruira en détail de tout ce qui concerne votre + département.</p> + +<p>Je vous ai mandé, il y a deux mois, que, dans le courant de + frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frégates, 4 + corvettes, prêts à mettre à la voile de Toulon, et que je + désirais que cette escadre fût approvisionnée pour quatre mois de + vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes d'infanterie qui + s'embarqueraient à son bord. Je désire que quarante-huit heures + après la réception de cette lettre, par le courrier + extraordinaire du général Rapp, vous me fassiez connaître le jour + précis où une escadre pareille pourra mettre à la voile de + Toulon, ce que vous aurez en rade et prêt à partir au moment de + la réception de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au + 1<sup>er</sup> nivôse. Mon vœu serait que votre expédition pût mettre à + la voile au plus tard dans les premiers jours de nivôse.</p> + +<p>Je viens de Boulogne, où il règne aujourd'hui une grande + activité, et où j'espère avoir, vers le milieu de nivôse, 300 + chaloupes, 500 bateaux, 500 péniches réunis, chaque péniche + portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons de 24, et + chaque bateau un canon de 24. Faites-moi connaître vos idées sur + cette flottille. Croyez-vous qu'elle nous mènera sur les bords + d'Albion? Elle peut nous porter 100,000 hommes. Huit heures de + nuit qui nous seraient favorables décideraient du sort de + l'univers.</p> + +<p>Le ministre de la marine a continué sa tournée vers Flessingue, + visiter la flottille batave, composée de 100 chaloupes, 300 + bateaux canonniers, capables de porter 30,000 hommes, et la + flotte du Texel, capable de porter 30,000 hommes.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin d'activer votre zèle; je sais que vous ferez + tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.</p> + +<p class="p2 date">Paris, 12 janvier 1804.</p> + +<p class="center"><i>Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le bataillon + des matelots de la garde.</i></p> + +<p>Citoyen Daugier, je désire que vous partiez dans la journée de + Paris pour vous rendre en droite ligne à Cherbourg. Vous y + donnerez des ordres pour le départ des bâtiments de la flottille + qui se trouvent dans ce port, et vous y resterez le temps + nécessaire pour lever tous les obstacles et accélérer les + expéditions.</p> + +<p>Vous vous rendrez dans tous les ports de la déroute où vous + saurez qu'il y a des bâtiments de la flottille; vous en presserez + le départ, et vous donnerez des instructions, pour que des + bâtiments ne restent pas des mois entiers dans ces ports, + notamment à Dielette.</p> + +<p>Vous remplirez la même mission qu'à Cherbourg, à Granville et à + Saint-Malo. Vous m'écrirez de ces deux ports.</p> + +<p>Vous remplirez la même mission à Lorient, Nantes, Rochefort, + Bordeaux et Bayonne.</p> + +<p><i>La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu à Boulogne + dans le courant de pluviôse ne pourrait plus nous servir. Il faut + donc que vous activiez et disposiez les travaux en conséquence.</i></p> + +<p>Vous vous assurerez que les dispositions qui ont été faites pour + fournir des garnisons sont suffisantes dans chaque port.<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b>Note 21:</b> Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrès, qui +était, de tous les hommes employés auprès de Napoléon, celui qui avait +le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec le sacrifice d'une +centaine de bâtiments on croyait pouvoir passer.</p> + +<div class="quote"> +<p class="date">Boulogne, 7 janvier 1804.</p> + +<p class="center"><i>Le ministre de la marine au Premier Consul.</i></p> + +<p>On commence à croire fermement dans la flottille que le départ + est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a promis de s'y + préparer bien sérieusement. On s'étourdit sur les dangers, et + chacun ne voit que César et sa fortune.</p> + +<p>Les idées de tous les subalternes ne passent pas la limite de la + rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du mouillage, de + la ligne d'embossage comme des anges. Quant à la traversée, c'est + votre affaire. Vous en savez plus qu'eux, et vos yeux valent + mieux que leurs lunettes. Ils ont pour tout ce que vous ferez la + foi du charbonnier.</p> + +<p>L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté de + plan, parce que dans le fait il n'en a point. D'ailleurs vous ne + lui en avez point demandé. Ce sera le moment de l'exécution qui + le décidera. Très-possible d'être obligé de sacrifier cent + bâtiments qui attireront l'ennemi sur eux, tandis que le reste, + partant au moment de la déroute de ceux-ci, se rendra sans + obstacle.</p> + +<p>Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le développement des + idées qu'il a préparées à ce sujet. Quelle sera celle qu'il + adoptera? C'est aux circonstances à le décider....<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b>Note 22:</b> Ces paroles, ainsi que tout le récit de cette déplorable +affaire, sont extraits avec une scrupuleuse fidélité de la volumineuse +instruction qui suivit, et dont partie a été publiée, partie est +demeurée dans les archives du gouvernement. Nous n'avons admis, comme +dignes de foi, que les détails qui ont été mis hors de doute par le +concours de toutes les révélations, et qui portent le caractère +évident de la vérité.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b>Note 23:</b> Voir plus bas la déposition de M. de Rivière.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b>Note 24:</b> Voici les extraits curieux de ces lettres, dictées par +le Premier Consul lui-même.</p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><i>Au grand juge.</i></p> + +<p class="date">9 brumaire an XII (1<sup>er</sup> novembre 1803).</p> + +<p>Il serait important d'avoir auprès de Drake, à Munich, un agent + secret, qui tiendrait note de tous les Français qui se rendraient + dans cette ville.</p> + +<p>J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoyés, ils m'ont paru + assez intéressants. Il ne faut pas se presser pour les + arrestations. Lorsque l'auteur aura donné tous les + renseignements, on arrêtera un plan avec lui, et on verra ce + qu'il y a à faire.</p> + +<p>Je désire qu'il écrive à Drake, et que, pour lui donner + confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le grand + coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre de faire + prendre sur la table même du Premier Consul, dans son cabinet + secret, et écrites de sa propre main, des notes relatives à sa + grande expédition et tout autre papier important; que cet espoir + est fondé sur un huissier du cabinet, qui, ayant été membre de la + société des jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du + Premier Consul, et honoré de sa confiance, se trouve cependant + dans le comité secret; mais que l'on a besoin de deux choses: la + première, qu'on promettra cent mille livres sterling, si + véritablement on remet ces pièces de si grande importance écrites + de la main même du Premier Consul; la seconde, qu'on enverra un + agent français du parti royaliste pour fournir des moyens de se + cacher audit huissier, qui nécessairement serait arrêté si jamais + des pièces de cette importance disparaissaient.</p> + +<p class="lspaced1">...................................</p> + +<p>Bonaparte n'écrit presque jamais. Il dicte tout en se promenant + dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans, appelé Meneval, + qui est le seul individu non-seulement qui entre dans son + cabinet, mais encore qui approche des trois pièces qui suivent le + cabinet. Ce jeune homme a succédé à Bourrienne, que le Premier + Consul connaissait depuis son enfance, mais qu'il a + renvoyé.............. Meneval n'est point de nature à ce qu'on + puisse rien espérer de lui.</p> + +<p>..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs, le + Premier Consul ne les dicte pas, il les écrit lui-même. Il a sur + sa table un grand portefeuille divisé en autant de compartiments + que de ministères. Ce portefeuille, fait avec soin, est fermé par + le Premier Consul, et toutes les fois que le Consul sort de son + cabinet, Meneval est chargé de placer ce portefeuille dans une + armoire à coulisse sous son bureau, et vissée au plancher.</p> + +<p>Ce portefeuille peut être enlevé; Meneval ou l'huissier de + cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement peuvent + être seuls soupçonnés. Il faudrait donc que l'huissier disparût. + Dans ce portefeuille doit être tout ce que le Premier Consul a + écrit depuis plusieurs années, car ce portefeuille est le seul + qui voyage constamment avec lui, et qui va sans cesse de Paris à + Malmaison et à Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes des + opérations militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne + peut arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses + projets, on ne doute pas que la soustraction de ce portefeuille + ne les confondît tous.</p> + +<p class="p2 center"><i>Au grand juge.</i></p> + +<p class="date">Paris, 3 pluviôse an XII (21 janvier 1804).</p> + +<p>Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je désirerais + que Méhée, dans son prochain bulletin, dit que le comité avait + été dans la plus grande joie de la pensée que Bonaparte voulait + s'embarquer à Boulogne, mais qu'on a aujourd'hui la certitude que + les démonstrations de Boulogne sont de fausses démonstrations, + qui, quoique coûteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le + paraissent au premier coup d'œil.... que tous les bâtiments de + la flottille pourront être utilisés pour des usages ordinaires; + que ce soin fait voir que ces préparatifs ne sont que des + menaces, et que ce n'est pas un établissement fixe qu'on voudrait + conserver.</p> + +<p>Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier Consul + était trop rusé et se croyait trop bien établi aujourd'hui pour + tenter une opération douteuse où une masse de force serait + compromise. Son véritable projet, autant qu'on en peut juger par + ses relations extérieures, est l'expédition de l'Irlande, qui se + ferait à la fois par l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....</p> + +<p>L'on ne dit rien sur l'expédition du Texel, quoiqu'on sache + qu'elle est prête, et on fait beaucoup de bruit des camps de + Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande quantité de + troupes réunies en forme de camps a un but politique. Bonaparte + est bien aise de les avoir sous la main, et de les tenir armées + en guerre, et de faire un quart de conversion pour retomber sur + l'Allemagne s'il croit nécessaire à ses projets de faire la + guerre continentale.</p> + +<p>Une autre expédition est celle de la Morée, qui est décidément + arrêtée. Bonaparte a 40 mille hommes à Tarente. L'escadre de + Toulon va s'y rendre. Il espère trouver une armée auxiliaire de + Grecs très-considérable.</p> + +<p>Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire que + (pour s'accréditer) l'huissier vient de présenter plusieurs + morceaux de lettres écrites de la main même de Bonaparte; que + l'on peut donc tirer le plus grand parti de cet homme, mais qu'il + veut beaucoup d'argent. Le projet est effectivement de livrer ce + portefeuille, dans lequel le Premier Consul mettra tous les + renseignements qu'on désire qu'ils croient, mais, pour qu'ils + attachent une grande importance à ce portefeuille, il faut qu'ils + avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.</p> + +<p class="p2 center"><i>Au citoyen Réal.</i></p> + +<p class="date">Malmaison, 28 ventôse an XII (19 mars 1804).</p> + +<p>Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernière lettre écrite + par Drake pour qu'il la fasse imprimer à la suite du recueil de + pièces relatives à cette affaire.</p> + +<p>Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire + connaître que l'aide-de-camp du général supposé n'est autre chose + qu'un officier envoyé par le préfet de Strasbourg; et l'autre qui + fasse connaître que l'huissier était une pure invention de + l'agent, qu'il n'y a pas un huissier ni employé près le + gouvernement qui ne soit au-dessus de l'or corrupteur de + l'Angleterre.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b>Note 25:</b> Ce sont les propres expressions employées par M. Drake. +Les lettres écrites de sa main furent déposées au Sénat, et montrées à +tous les agents du corps diplomatique qui voulurent les voir.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b>Note 26:</b> Je cite la propre déclaration de Bouvet de Lozier. Cette +pièce, comme toutes celles qui sont relatives à la conspiration de +Georges et qui seront citées ci-après, est tirée d'un Recueil en huit +volumes in-8<sup>o</sup>, ayant pour titre:</p> + +<p class="center">PROCÈS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPÉCIALE DU +DÉPARTEMENT DE LA SEINE, SÉANTE À PARIS, CONTRE GEORGES, PICHEGRU ET +AUTRES, PRÉVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA PERSONNE DU PREMIER CONSUL. +PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804. +(EXEMPLAIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)</p> + +<p class="center"><i>Déclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en présence +du grand juge, ministre de la justice.</i></p> + +<div class="quote"> +<p class="center">Tome II, page 168.</p> + +<p>C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore couvert des + ombres de la mort, qui demande vengeance de ceux qui, par leur + perfidie, l'ont jeté, lui et son parti, dans l'abîme où il se + trouve.</p> + +<p>Envoyé pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve obligé + ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer à une entreprise qui + était l'unique objet de sa mission.</p> + +<p>Monsieur devait passer en France pour se mettre à la tête d'un + parti royaliste; Moreau promettait de se réunir à la cause des + Bourbons. Les royalistes rendus en France, Moreau se rétracte.</p> + +<p>Il leur propose de travailler pour lui et de le faire nommer + dictateur.</p> + +<p>L'accusation que je porte contre lui n'est appuyée peut-être que + de demi-preuves.</p> + +<p>Voici les faits; c'est à vous de les apprécier.</p> + +<p>Un général qui a servi sous les ordres de Moreau, Lajolais, est + envoyé par lui auprès du prince à Londres; Pichegru était + l'intermédiaire: Lajolais adhère, au nom et de la part de Moreau, + aux points principaux du plan proposé.</p> + +<p>Le prince prépare son départ; le nombre des royalistes en France + est augmenté, et dans les conférences qui ont lieu à Paris entre + Moreau, Pichegru et Georges, le premier manifeste ses intentions, + et déclare ne pouvoir agir que pour un dictateur et non pour un + roi.</p> + +<p>De là, l'hésitation, la dissension et la perte presque totale du + parti royaliste.</p> + +<p>Lajolais était auprès du prince au commencement de janvier de + cette année, comme je l'ai appris par Georges.</p> + +<p>Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son arrivée à la + Poterie, le lendemain de son débarquement avec Pichegru, par la + voie de notre correspondance, que vous ne connaissez que trop.</p> + +<p>J'ai vu encore le même Lajolais, le vingt-cinq ou le vingt-six de + janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et Pichegru à la voiture + où j'étais avec eux, boulevard de la Madeleine, pour les conduire + à Moreau, qui les attendait à quelques pas de là. Il y eut entre + eux, aux Champs-Élysées, une conférence qui déjà nous fit + présager ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il + eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'était pas possible de + rétablir le roi; et il proposa d'être mis à la tête du + gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux + royalistes que la chance d'être ses collaborateurs et ses + soldats.</p> + +<p>Je ne sais quel poids aura près de vous l'assertion d'un homme + arraché depuis une heure à la mort qu'il s'était donnée lui-même, + et qui voit devant lui celle qu'un gouvernement offensé lui + réserve.</p> + +<p>Mais je ne puis retenir le cri du désespoir et ne pas attaquer un + homme qui m'y réduit.</p> + +<p>Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes à ce que + j'avance dans la suite de ce grand procès où je suis impliqué.</p> + +<p class="sig"><i>Signé</i> <span class="smcap">Bouvet</span>,<br> + adjudant-général de l'armée royale.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b>Note 27:</b></p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><i>Extrait de la deuxième déclaration de Louis Picot</i>, le 24 + pluviôse an XII (14 février, à une heure du matin), <i>devant le + préfet de police</i>.</p> + +<p class="center">Tome II, page 392.</p> + +<p>A déclaré:</p> + +<p>Que les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait le Premier Consul;</p> + +<p>Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route de +Boulogne, ou l'assassiner, en lui présentant une pétition à la parade, +ou lorsqu'il va au spectacle;</p> + +<p>Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en France, +mais encore à Paris.</p> + +<p class="p2 center"><i>Extrait de la troisième déclaration de Louis Picot</i>, 24 pluviôse (14 +février).</p> + +<p class="center">Tome II, page 395.</p> + +<p>A déclaré:</p> + +<p>Que Pichegru a constamment porté le nom de Charles, et qu'il l'a +entendu nommer ainsi plusieurs fois;</p> + +<p>Que souvent il a entendu parler du général Moreau, et que les chefs +ont répété fréquemment devant lui, qu'ils étaient fâchés que les +princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais qu'il ignore quand +Georges a vu Moreau.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b>Note 28:</b> Je répète ici le témoignage de M. Cambacérès lui-même.<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b>Note 29:</b></p> + +<div class="quote"> +<p class="center"><i>Extrait de la quatrième déclaration de Louis Picot devant le + préfet de police</i>, 25 pluviôse (15 février).</p> + +<p class="center">Tome II, page 398.</p> + +<p>A déclaré:</p> + +<p>Je suis débarqué avec Georges entre Dunkerque et la ville d'Eu. +J'ignore s'il y a eu des débarquements antérieurs; il y en a eu deux +depuis. Il était question d'un quatrième débarquement bien plus +considérable, qui devait être composé de vingt-cinq personnes: de ce +nombre devait être le duc de Berry. J'ignore si ce débarquement a eu +lieu; je sais que Bouvet et le nommé Armand devaient aller chercher le +prince.</p> + +<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de Bouvet</i>, le 30 pluviôse + (20 février).</p> + +<p class="center">Tome II, page 172.</p> + + <p><i>Demande.</i> À quelle époque et de quelle manière croyez-vous que + Moreau et Pichegru se soient concertés pour le plan que Georges + était venu exécuter en France, et qui tendait au rétablissement + des Bourbons?</p> + + <p><i>Réponse.</i> Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau + entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que sur + la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau étayait de + tous ses moyens un mouvement en France en leur faveur, que le + plan fut vaguement arrêté: le rétablissement des Bourbons; les + conseils travaillés par Pichegru; un mouvement dans Paris, et + soutenu de la présence du prince; une attaque de vive force + dirigée contre le Premier Consul; la présentation du prince aux + armées par Moreau, qui, d'avance, devait avoir préparé tous les + esprits.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b>Note 30:</b> <i>Extrait du premier interrogatoire de Georges par le +préfet de police</i>, 18 ventôse (9 mars).</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">Tome II, page 79.</p> + +<p>Nous, conseiller d'État, préfet de police, avons fait comparaître +par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons interrogé ainsi qu'il +suit:</p> + +<p><i>Demande.</i> Que veniez-vous faire à Paris?</p> + +<p><i>Réponse.</i> Je venais pour attaquer le Premier Consul.</p> + +<p><i>D.</i> Quels étaient vos moyens pour attaquer le Premier Consul?</p> + +<p><i>R.</i> J'en avais encore bien peu; je comptais en réunir.....</p> + +<p><i>D.</i> De quelle nature étaient vos moyens d'attaque contre le Premier +Consul?</p> + +<p><i>R.</i> Des moyens de vive force.</p> + +<p><i>D.</i> Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?</p> + +<p><i>R.</i> Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul que +lorsqu'il y aurait un prince français à Paris, et il n'y est point +encore.</p> + +<p><i>D.</i> Vous avez, à l'époque du 3 nivôse, écrit à Saint-Réjant, et vous +lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il mettait à exécuter vos +ordres contre le Premier Consul?</p> + +<p><i>R.</i> J'avais dit à Saint-Réjant de réunir des moyens à Paris, mais je +ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3 nivôse.....</p> + + +<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de Georges Cadoudal</i>, 18 ventôse +(9 mars).</p> + +<p class="center">Tome II, page 83.</p> + + +<p><i>Demande.</i> Depuis quel temps êtes-vous à Paris?</p> + +<p><i>Réponse.</i> Depuis environ cinq mois; je n'y suis point resté quinze +jours en totalité.</p> + +<p><i>D.</i> Où avez-vous logé?</p> + +<p><i>R.</i> Je ne veux pas le dire.....</p> + +<p><i>D.</i> Quel est le motif qui vous a amené à Paris?</p> + +<p><i>R.</i> J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier Consul.</p> + +<p><i>D.</i> Quels étaient vos moyens d'attaque?</p> + +<p><i>R.</i> L'attaque devait être de vive force.</p> + +<p><i>D.</i> Où comptiez-vous trouver cette force-là?</p> + +<p><i>R.</i> Dans toute la France.</p> + +<p><i>D.</i> Il y a donc dans toute la France une force organisée à votre +disposition et à celle de vos complices?</p> + +<p><i>R.</i> Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont j'ai parlé +ci-dessus.</p> + +<p><i>D.</i> Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?</p> + +<p><i>R.</i> Une réunion de force à Paris. Cette réunion n'est pas encore +organisée; elle l'eût été aussitôt que l'attaque aurait été +définitivement résolue.</p> + +<p><i>D.</i> Quel était donc votre projet et celui des conjurés?</p> + +<p><i>R.</i> De mettre un Bourbon à la place du Premier Consul.</p> + +<p><i>D.</i> Quel était le Bourbon désigné?</p> + +<p><i>R.</i> Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu par nous +pour Louis XVIII.</p> + +<p><i>D.</i> Quel rôle deviez-vous jouer lors de l'attaque?</p> + +<p><i>R.</i> Celui qu'un des ci-devant princes français, qui devait se trouver +à Paris, m'aurait assigné.</p> + +<p><i>D.</i> Le plan a donc été conçu et devait donc être exécuté d'accord +avec les ci-devant princes français?</p> + +<p><i>R.</i> Oui, citoyen juge.</p> + +<p><i>D.</i> Vous avez donc conféré avec ces ci-devant princes en Angleterre?</p> + +<p><i>R.</i> Oui, citoyen.</p> + +<p><i>D.</i> Qui devait fournir les fonds et les armes?</p> + +<p><i>R.</i> J'avais depuis long-temps les fonds à ma disposition: je n'avais +pas encore les armes.....<a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b>Note 31:</b> <i>Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivière par +le conseiller d'État Réal</i>, le 16 ventôse (7 mars).</p> + +<div class="quote"> +<p class="center">Tome II, page 259.</p> + + <p><i>Demande.</i> Depuis quel temps êtes-vous à Paris?</p> + + <p><i>Réponse.</i> Il y a environ un mois.</p> + + <p><i>D.</i> Par quelle voie êtes-vous venu de Londres en France?</p> + + <p><i>R.</i> Par la côte de Normandie, sur un bâtiment anglais, capitaine + Wright, à ce que je crois.</p> + + <p><i>D.</i> Combien y avait-il de passagers, et quels étaient les + passagers?</p> + + <p><i>R.</i> Je ne sais pas.</p> + + <p><i>D.</i> Vous savez que l'ex-général Pichegru et Lajolais faisaient + partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules de Polignac?</p> + + <p><i>R.</i> Cela ne me regardant pas, je l'ignore.</p> + + <p class="lspaced1">.................</p> + + <p><i>D.</i> Arrivé sur la côte où vous êtes débarqué, par quelle voie + vous êtes-vous rendu à Paris?</p> + + <p><i>R.</i> Tantôt à pied, et tantôt à cheval, par la route de Rouen, + que j'ai été gagner................</p> + + <p><i>D.</i> Quels sont les motifs de votre voyage et de votre séjour en + cette ville?</p> + + <p><i>R.</i> De m'assurer de l'état des choses, et de la situation + politique et intérieure, afin d'en faire part aux princes, qui + auraient jugé, d'après mes observations, s'il était de leur + intérêt de venir en France, ou de rester en Angleterre. Je dois + dire cependant que je n'avais point de mission particulière d'eux + dans le moment; mais les ayant souvent servis avec + zèle.................</p> + + <p><i>D.</i> Quel a été le résultat des observations que vous avez faites + sur la situation politique, sur le gouvernement, et sur + l'opinion? Qu'auriez-vous marqué aux princes à ce sujet, si vous + aviez pu leur écrire et vous rendre auprès d'eux?</p> + + <p><i>R.</i> En générai, j'ai cru voir en France beaucoup d'égoïsme, + d'apathie, et un grand désir de conserver la tranquillité.</p> + +<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de M. Armand de Polignac</i>, 22 +ventôse (13 mars).</p> + +<p class="center">Tome II, page 239.</p> + + <p>Je suis débarqué sur les côtes de Normandie; après plusieurs + séjours, j'ai logé près l'Isle-Adam, dans un endroit où se + trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorière.</p> + + <p>Nous sommes venus à Paris ensemble, et avec quelques officiers à + sa disposition.</p> + + <p>Lorsque je suis parti cette dernière fois de Londres, je savais + quels étaient les projets du comte d'Artois; je lui étais trop + attaché pour ne pas l'accompagner.</p> + + <p>Son plan était d'arriver en France, de faire proposer au Premier + Consul d'abandonner les rênes du gouvernement, afin qu'il pût en + saisir son frère.</p> + + <p>Si le Premier Consul eût rejeté cette proposition, le comte était + décidé à engager une attaque de vive force, pour tâcher de + reconquérir les droits qu'il regardait comme appartenant à sa + famille.</p> + + <p>Je n'ignorais pas qu'il n'était pas encore prêt à tenter la + descente lorsque je suis parti; si je l'ai devancé, c'est par + désir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et mes + amis.</p> + + <p>Lorsqu'il fut question d'un second débarquement, le comte + d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il avait + en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il désirait que + j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à passer sur le + premier bâtiment.</p> + + <p>Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai hautement + déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le cachet de la + loyauté, je me retirerais et repasserais en Russie...............</p> + + <p><i>Demande.</i> Est-il à votre connaissance que le général Moreau + voyait Pichegru et Georges Cadoudal?</p> + + <p><i>Réponse.</i> J'ai su qu'il y avait eu une conférence très-sérieuse + à Chaillot maison numéro six, où logeait Georges Cadoudal, entre + ledit Cadoudal, le général Moreau, et Pichegru, ex-général.</p> + + <p>On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes ouvertures + et explications, avait dit au général Moreau: Si vous voulez, je + vous laisserai avec Pichegru, et alors vous finirez peut-être par + vous entendre;</p> + + <p>Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes + désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru + paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que Moreau + restait indécis, et faisait soupçonner des idées d'intérêts + particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu d'autres + conférences entre le général Moreau et l'ex-général Pichegru.</p> + +<p class="p2 center"><i>Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac devant le +conseiller d'État Réal</i>, le 16 ventôse (7 mars), <i>et cité dans l'acte +d'accusation.</i></p> + +<p class="center">Tome I, page 61.</p> + + <p>Interpellé.........</p> + + <p>A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce qu'on + voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient + naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en + Hollande.</p> + + <p>Invité à expliquer le motif de ses craintes;</p> + + <p>Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une mission + quelconque relative à un changement de gouvernement, il était + question d'agir contre un seul individu, et que c'était le + Premier Consul que le parti de Georges se proposait d'attaquer.<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b>Note 32:</b> <i>Le prince de Condé au duc d'Enghien.</i></p> + +<p class="date">Wanstead, le 16 juin 1803.</p> + +<div class="quote"> +<p class="smcap">Mon cher enfant,</p> + +<p>On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été faire + un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à + Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu inutilement + risquer votre vie et votre liberté: car, pour vos principes, je + suis très-tranquille de ce côté-là; ils sont aussi profondément + gravés dans votre cœur que dans les nôtres. Il me semble qu'à + présent vous pourriez nous confier le passé, et, si la chose est + vraie, ce que vous avez observé dans vos voyages.</p> + +<p>À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de titres, + je vous ai mandé, il est vrai, que la position où vous êtes + pouvait être très-utile à beaucoup d'égards. Mais vous êtes bien + près: prenez garde à vous, et ne négligez aucune précaution pour + être averti à temps et faire votre retraite en sûreté, au cas + qu'il passât par la tête du Consul de vous faire enlever. N'allez + pas croire qu'il y ait du courage à tout braver à cet + égard................</p> + +<p class="sig"><i>Signé</i>: <span class="smcap">Louis-Joseph de Bourbon</span>.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b>Note 33:</b> Il vient de paraître un écrit excellent, sur la +catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarède de Fayet. Les +recherches consciencieuses et pleines de sagacité qui distinguent ce +morceau d'histoire spéciale, doivent lui mériter la plus grande +confiance. M. Nougarède de Fayet dit que le prince fut conduit à la +porte du ministère des affaires étrangères. Il est possible que ce +fait soit exact, mais n'ayant pu le constater d'une manière certaine, +j'ai admis la tradition la plus générale.<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b>Note 34:</b> Cette dame est madame de Rémusat, et elle a consigné ce +récit dans ses Mémoires, restés manuscrits jusqu'à ce jour, et aussi +intéressants que spirituellement écrits.<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, +(Vol. 4 / 20), by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) *** + +***** This file should be named 31846-h.htm or 31846-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/8/4/31846/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/31846-h/images/img001.jpg b/31846-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1071167 --- /dev/null +++ b/31846-h/images/img001.jpg diff --git a/31846-h/images/img002.jpg b/31846-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..66f0d7d --- /dev/null +++ b/31846-h/images/img002.jpg diff --git a/31846-h/images/img003.jpg b/31846-h/images/img003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f033953 --- /dev/null +++ b/31846-h/images/img003.jpg diff --git a/31846-h/images/img004.jpg b/31846-h/images/img004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a47c5c0 --- /dev/null +++ b/31846-h/images/img004.jpg diff --git a/31846-h/images/img005.jpg b/31846-h/images/img005.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ec7f332 --- /dev/null +++ b/31846-h/images/img005.jpg |
