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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:56:32 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
+4 / 20), by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20)
+ faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: March 31, 2010 [EBook #31846]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ HISTOIRE DU CONSULAT
+
+ ET DE
+
+ L'EMPIRE
+
+
+
+
+ FAISANT SUITE
+
+ À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+ PAR M. A. THIERS
+
+
+
+
+ TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+ [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
+
+
+
+
+ PARIS
+ PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 60, RUE RICHELIEU
+ 1845
+
+
+
+
+PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
+
+
+
+
+LIVRE QUINZIÈME.
+
+
+LES SÉCULARISATIONS.
+
+ Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets,
+ à l'occasion du Consulat à vie. -- Premiers effets de la paix en
+ Angleterre. -- L'industrie britannique demande un traité de
+ commerce avec la France. -- Difficulté de mettre d'accord les
+ intérêts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets écrits à Londres
+ par les émigrés contre le Premier Consul. -- Rétablissement des
+ bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du duché de Parme, et
+ désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume
+ d'Étrurie. -- Nécessité d'ajourner toute résolution à ce sujet.
+ -- Réunion définitive du Piémont à la France. -- Politique
+ actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. -- Excellents
+ rapports avec le Saint-Siége. -- Contestation momentanée à
+ l'occasion d'une promotion de cardinaux français. -- Le Premier
+ Consul en obtient cinq à la fois. -- Il fait don au Pape de deux
+ bricks de guerre, appelés _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_.
+ -- Querelle promptement terminée avec le dey d'Alger. -- Troubles
+ en Suisse. -- Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le
+ parti unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage à Paris du
+ landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientôt
+ démenties par l'événement. -- Expulsion du landamman Reding, et
+ retour au pouvoir du parti modéré. -- Établissement de la
+ Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par suite
+ de la faiblesse du gouvernement helvétique. -- Efforts du parti
+ oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention des
+ puissances. -- Cette attention exclusivement attirée par les
+ affaires germaniques. -- État de l'Allemagne à la suite du traité
+ de Lunéville. -- Principe des sécularisations posé par ce traité.
+ -- La suppression des États ecclésiastiques entraîne de grands
+ changements dans la Constitution germanique. -- Description de
+ cette Constitution. -- Le parti protestant et le parti
+ catholique; la Prusse et l'Autriche; leurs prétentions diverses.
+ -- Étendue et valeur des territoires à distribuer. -- L'Autriche
+ s'efforce de faire indemniser les archiducs dépouillés de leurs
+ États d'Italie, et se sert de ce motif pour s'emparer de la
+ Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à l'Isar. -- La Prusse, sous
+ prétexte de se dédommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et
+ de faire indemniser la maison d'Orange, aspire à se créer un
+ établissement considérable en Franconie. -- Désespoir des petites
+ cours, menacées par l'ambition des grandes. -- Tout le monde en
+ Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul. -- Il se
+ décide à intervenir, pour faire exécuter le traité de Lunéville,
+ et pour terminer une affaire qui peut à chaque instant embraser
+ l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la Prusse, et appuie les
+ prétentions de cette puissance dans une certaine mesure. --
+ Projet d'indemnité arrêté de concert avec la Prusse et les petits
+ princes d'Allemagne. -- Ce projet communiqué à la Russie. --
+ Offre à cette cour de concourir avec la France à une grande
+ médiation. -- L'empereur Alexandre accepte cette offre. -- La
+ France et la Russie présentent à la diète de Ratisbonne, en
+ qualité de puissances médiatrices, le projet d'indemnité arrêté à
+ Paris. -- Désespoir de l'Autriche abandonnée de tous les
+ cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du Premier Consul
+ les lenteurs de la Constitution germanique. -- Le Premier Consul
+ déjoue ce calcul, et fait adopter par la députation
+ extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques modifications.
+ -- L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que la France
+ appuie, fait occuper Passau. -- Prompte résolution du Premier
+ Consul, et sa menace de recourir aux armes. -- Intimidation
+ générale. -- Continuation de la négociation. -- Débats à la
+ diète. -- Le projet entravé un moment par l'avidité de la Prusse.
+ -- Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à la
+ maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. -- La
+ cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la diète. --
+ Recès de février 1803, et règlement définitif des affaires
+ germaniques. -- Caractère de cette belle et difficile
+ négociation.
+
+
+[En marge: Août 1802.]
+
+[En marge: Félicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de
+l'institution du Consulat à vie.]
+
+L'élévation du général Bonaparte au pouvoir suprême, sous le titre de
+consul à vie, n'avait ni surpris ni blessé les cabinets européens. La
+plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de
+repos pour tous les États. En Angleterre, où l'on observait avec une
+attention inquiète tout ce qui se passait chez nous, le premier
+ministre, M. Addington, s'était empressé d'exprimer à M. Otto la
+satisfaction du gouvernement britannique, et l'entière approbation qu'il
+donnait à un événement destiné à consolider en France l'ordre et le
+pouvoir. Bien que l'ambition du général Bonaparte commençât à inspirer
+des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce que, dans le
+moment, elle était employée à dominer la Révolution française. Le
+rétablissement des autels, le rappel des émigrés, avaient charmé
+l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux Georges III. En
+Prusse, les témoignages n'avaient pas été moins significatifs. Cette
+cour, compromise dans l'estime de la diplomatie européenne pour avoir
+conclu la paix avec la Convention nationale, se sentait fière maintenant
+de ses relations avec un gouvernement plein de génie, et s'estimait
+heureuse de voir les affaires de France définitivement placées dans la
+main d'un homme, dont elle espérait le concours pour ses projets
+ambitieux à l'égard de l'Allemagne. M. d'Haugwitz adressa les plus vives
+félicitations à notre ambassadeur, et il alla même jusqu'à dire qu'il
+serait bien plus simple d'en finir sur-le-champ, et de convertir en une
+souveraineté héréditaire cette dictature viagère, qu'on venait de
+conférer au Premier Consul.
+
+[En marge: Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.]
+
+L'empereur Alexandre, qui affectait de paraître étranger aux préjugés de
+l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du gouvernement
+français une correspondance fréquente et amicale, s'exprima, au sujet
+des derniers changements, dans des termes pleins de courtoisie et de
+grâce. Il fit complimenter le nouveau Consul à vie avec autant
+d'empressement que d'effusion. Le fond d'idées était toujours le même.
+On s'applaudissait à Pétersbourg, comme à Berlin, comme à Londres, de
+voir l'ordre garanti en France d'une manière durable, par la
+prolongation indéfinie de l'autorité du Premier Consul. À Vienne, où
+l'on s'était plus ressenti qu'ailleurs des coups portés par l'épée du
+vainqueur de Marengo, une sorte de bienveillance personnelle semblait
+naître pour lui. La haine de la Révolution était si forte dans cette
+capitale du vieil empire germanique, qu'on pardonnait les victoires du
+général au magistrat énergique et obéi. On affectait même de considérer
+son gouvernement comme tout à fait contre-révolutionnaire, lorsqu'il
+n'était encore que réparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors
+le département de la guerre, disait à M. de Champagny, que le Premier
+Consul s'était montré par ses campagnes le plus grand capitaine des
+temps modernes; que, par une administration de trois années, il s'était
+montré le plus habile des hommes d'État; et qu'en joignant ainsi le
+mérite du gouvernement à celui des armes, il avait mis le sceau à sa
+gloire. Ce qui paraîtra plus singulier encore, la célèbre reine de
+Naples, Caroline, mère de l'impératrice d'Autriche, ennemie ardente de
+la Révolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant à
+Vienne, et recevant M. de Champagny, le chargea des félicitations les
+plus inattendues pour le chef de la République.--Le général Bonaparte,
+lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le
+mal qu'il m'a fait ne m'empêche pas de reconnaître son génie. En
+comprimant le désordre chez vous, il nous a rendu service à tous. S'il
+est arrivé à gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je le
+propose tous les jours pour modèle aux jeunes princes de la famille
+impériale; je les exhorte à étudier ce personnage extraordinaire, pour
+apprendre de lui comment on dirige les nations, comment, à force de
+génie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorité.--
+
+Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que
+celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit
+autant que par la vivacité de ses passions. Le Saint-Père, qui venait de
+terminer en commun avec le Premier Consul la grande oeuvre du
+rétablissement des cultes, et qui, malgré beaucoup de contrariétés,
+attendait de cette oeuvre la gloire de son règne, le Saint-Père se
+réjouissait de voir monter peu à peu vers le trône un homme, qu'il
+regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les
+préjugés irréligieux du siècle. Il lui exprima son contentement avec une
+affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique légère et
+décousue du favori avait un moment éloignée de la France, ne resta pas
+silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite d'un événement,
+qu'elle s'accordait avec les autres cours à regarder comme heureux pour
+l'Europe entière.
+
+Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce réparateur de tant de
+maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir dont la
+nation venait de l'investir. On le traitait comme le véritable souverain
+de la France. Les ministres étrangers parlaient de lui aux ministres
+français avec les formes de respect employées pour parler des rois
+eux-mêmes. L'étiquette était déjà presque monarchique. Nos ambassadeurs
+avaient pris la livrée verte, qui était celle du Premier Consul. On
+trouvait cela simple, naturel, nécessaire. Cette adhésion unanime à une
+élévation si subite et si prodigieuse, était sincère. Quelques
+appréhensions secrètes s'y mêlaient, il est vrai; mais elles étaient, en
+tout cas, prudemment dissimulées. Il était possible en effet d'entrevoir
+dans l'élévation du Premier Consul son ambition, et dans son ambition la
+prochaine humiliation de l'Europe; mais les esprits les plus
+clairvoyants pouvaient seuls pénétrer aussi profondément dans l'avenir,
+et c'étaient ceux-là qui sentaient le mieux l'immensité du bien déjà
+réalisé par le gouvernement consulaire. Cependant les félicitations sont
+choses passagères; les affaires reviennent bien vite rendre à
+l'existence des gouvernements, comme à celle des individus, son poids
+lourd et continu.
+
+[En marge: Premiers effets de la paix en Angleterre.]
+
+[En marge: Activité des manufactures anglaises.]
+
+On commençait à ressentir en Angleterre les premiers effets de la paix.
+Ces effets, comme il arrive presque toujours en ce monde, ne répondaient
+pas aux espérances. Trois cents navires britanniques, envoyés à la fois
+dans nos ports, n'avaient pu vendre leurs cargaisons en entier, parce
+qu'ils apportaient des marchandises prohibées par les lois de la
+Révolution. Le traité de 1786 ayant autrefois imprudemment ouvert nos
+marchés aux produits britanniques, l'industrie française, surtout celle
+des cotons, avait succombé en très-peu de temps. Depuis le
+renouvellement de la guerre, les mesures prohibitives adoptées par le
+gouvernement révolutionnaire avaient été un principe de vie pour nos
+manufactures, qui, au milieu des plus affreuses convulsions politiques,
+avaient repris leur essor, et atteint un développement remarquable. Le
+Premier Consul, comme nous l'avons rapporté, au moment de la signature
+des préliminaires de Londres, n'avait garde de changer un tel état de
+choses, et de renouveler les maux qui étaient résultés du traité de
+1786. Les importations anglaises étaient par conséquent rendues fort
+difficiles, et le commerce de la Cité de Londres s'en plaignait
+vivement. Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de
+très-grandes proportions, soit par les frontières de la Belgique, encore
+mal gardées, soit par la voie de Hambourg. Les négociants de cette
+dernière place, en introduisant les marchandises anglaises sur le
+continent, et en dissimulant leur origine, leur ménageaient le moyen de
+pénétrer tant en France que dans les pays placés sous notre domination.
+Malgré les prohibitions légales qui attendaient les produits
+britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait donc pour leur
+créer des débouchés. Les manufactures de Birmingham et de Manchester
+étaient en assez grande activité.
+
+[En marge: Inaction et mécontentement du haut commerce.]
+
+Cette activité, le bas prix du pain, la suppression annoncée de
+l'_income-tax_, étaient des sujets de satisfaction qui balançaient
+jusqu'à un certain point le mécontentement du haut commerce. Mais ce
+mécontentement était grand, car le haut commerce profitait peu des
+spéculations fondées sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte de
+pavillons rivaux ou ennemis; il était privé du monopole de la navigation
+que lui avait procuré la guerre, et n'avait plus pour se dédommager les
+grosses opérations financières de M. Pitt. Aussi se plaignait-il assez
+haut des illusions de la politique de la paix, de ses inconvénients pour
+l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour la France. Le désarmement
+de la flotte laissant oisifs un très-grand nombre de matelots, que le
+commerce britannique dans son état présent n'était pas capable
+d'employer, on voyait ces malheureux errant sur les quais de la Tamise,
+quelquefois même réduits à la misère: spectacle aussi affligeant pour
+les Anglais, qu'aurait pu l'être pour les Français, la vue des
+vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden mendiant leur pain dans les rues
+de Paris.
+
+M. Addington, toujours animé de dispositions amicales, avait fait sentir
+au Premier Consul la nécessité de trouver des arrangements commerciaux
+qui satisfissent les deux pays, et signalé ce moyen comme le plus
+capable de consolider la paix. Le Premier Consul, partageant les
+dispositions de M. Addington, avait consenti à nommer un agent, et à
+l'envoyer à Londres, afin de chercher, de concert avec les ministres
+anglais, quelle serait la manière d'ajuster les intérêts des deux
+peuples, sans sacrifier l'industrie française.
+
+Mais c'était là un problème difficile à résoudre. L'empressement de
+l'opinion publique était tel à Londres pour tout ce qui concernait ces
+arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrivée de l'agent
+français. Il se nommait _Coquebert_; on l'appela _Colbert_; on dit qu'il
+descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance d'un tel
+choix, pour la conclusion d'un traité de commerce.
+
+[En marge: Difficultés d'un arrangement commercial, entre la France et
+l'Angleterre.]
+
+Malgré la bonne volonté et la capacité de cet agent, un résultat heureux
+de ses efforts n'était guère à espérer. De part et d'autre les
+sacrifices à faire étaient grands, et presque sans compensation. Le
+travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus
+riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le principal
+objet de leur rivalité commerciale. Nous avons réussi, nous Français, à
+forger le fer, à filer et tisser le coton, en immense quantité, à
+très-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposés à sacrifier ces
+deux industries. Le travail du fer n'était pas alors très-considérable.
+C'était surtout dans le tissage du coton et dans les ouvrages de
+quincaillerie que les deux nations cherchaient à rivaliser. Les Anglais
+demandaient qu'on ouvrît nos marchés à leurs cotons et à leur
+quincaillerie. Le Premier Consul, sensible aux alarmes de nos
+fabricants, impatient de développer en France la richesse
+manufacturière, se refusait à toute concession qui aurait pu contrarier
+ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur côté, n'étaient pas
+alors plus qu'aujourd'hui portés à favoriser nos produits spéciaux. Les
+vins, les soieries étaient les objets que nous aurions voulu introduire
+chez eux. Ils s'y refusaient par deux raisons: l'obligation contractée
+envers le Portugal de ménager une préférence à ses vins; et le désir de
+protéger les soieries, qui avaient commencé à se développer en
+Angleterre. Tandis que l'interdiction des communications nous avait valu
+la manufacture du coton, elle leur avait valu en retour la manufacture
+de la soie. Il est vrai que le développement de l'industrie du coton
+était immense chez nous, parce que rien ne nous empêchait d'y réussir
+complétement, et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prospérait
+que médiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi
+d'une certaine infériorité de goût. Néanmoins les Anglais ne voulaient
+nous sacrifier ni le traité de Methuen, qui les liait au Portugal, ni
+leurs soieries naissantes, dont ils avaient conçu des espérances
+exagérées.
+
+Ajuster de tels intérêts était presque impossible. On avait proposé
+d'établir à l'entrée des deux pays, sur les marchandises importées dans
+l'un et dans l'autre, des taxes égales au bénéfice que percevait la
+contrebande, de manière à rendre libre et profitable au trésor public un
+commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette proposition alarmait
+les manufacturiers anglais et français. D'ailleurs le Premier Consul,
+convaincu de la nécessité des grands moyens pour les grands résultats,
+considérant alors l'industrie du coton comme la première, la plus
+enviable de toutes, voulait lui assurer l'immense encouragement d'une
+interdiction absolue des produits rivaux.
+
+[En marge: Moyens imaginés pour concilier les deux industries rivales de
+France et d'Angleterre.]
+
+Pour éluder ces difficultés, l'agent français avait imaginé un système
+séduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait proposé
+de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils fussent,
+avec des droits modérés, à la condition pour le navire qui les
+importait, d'exporter immédiatement une valeur équivalente en produits
+français. Il devait en être de même pour les navires de notre nation
+allant en Angleterre. C'était une manière certaine d'encourager le
+travail national, dans la même proportion que le travail étranger. Il y
+avait dans cette combinaison un autre avantage, c'était d'enlever aux
+Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grâce à leurs vastes
+capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen consistait à
+faire crédit aux nations avec lesquelles ils trafiquaient, à se rendre
+ainsi chez elles créanciers de sommes considérables, et en quelque sorte
+commanditaires de leur commerce. C'est la conduite qu'ils avaient tenue
+en Russie et en Portugal. Ils étaient devenus possesseurs d'une partie
+du capital circulant dans ces deux États. En accordant ces crédits, ils
+encourageaient le débit de leurs produits, et s'assuraient en outre la
+supériorité de celui qui prête sur celui qui emprunte. L'impossibilité
+où le commerce russe était de se passer d'eux, impossibilité telle, que
+les empereurs n'étaient plus libres dans le choix de la guerre ou de la
+paix, à moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le danger de
+cette supériorité.
+
+La combinaison proposée, qui tendait à renfermer le commerce anglais
+dans de certaines limites, présentait malheureusement de telles
+difficultés d'exécution, qu'il n'était guère possible de l'adopter.
+Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une
+certaine espérance de s'entendre. Cette incompatibilité des intérêts
+commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renaître la guerre
+entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se concilier,
+et surtout si le ministère de M. Addington parvenait à se soutenir
+contre le ministère de M. Pitt.
+
+[En marge: Dispositions pacifiques du cabinet Addington.]
+
+M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que c'était
+là son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet avantage. Dans un
+long entretien avec M. Otto, il avait prononcé à ce sujet les paroles
+les plus sensées et les plus amicales.--Un traité de commerce, avait-il
+dit, serait la garantie la plus sûre et la plus durable de la paix. En
+attendant qu'on puisse s'entendre à cet égard, quelques ménagements du
+Premier Consul sur certains points, sont nécessaires pour maintenir le
+public anglais en bonne disposition envers la France. Vous avez
+réellement pris possession de l'Italie en réunissant le Piémont à votre
+territoire, et en déférant au Premier Consul la présidence de la
+République italienne; vos troupes occupent la Suisse; vous réglez en
+arbitres les affaires allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions
+de la puissance française; nous vous abandonnons le continent. Mais il y
+a certains pays à propos desquels l'esprit du peuple anglais serait
+facile à échauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous êtes les
+maîtres de la Hollande; c'est une conséquence naturelle de votre
+position sur le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible à la domination
+réelle que vous exercez actuellement sur cette contrée. Si vous vouliez,
+par exemple, y faire ce que vous avez déjà fait en Italie, en cherchant
+à ménager au Premier Consul la présidence de cette république, le
+commerce anglais y verrait une manière de réunir la Hollande à la
+France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant à la Turquie, une
+nouvelle manifestation quelconque des pensées qui ont produit
+l'expédition d'Égypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine et
+universelle. De grâce donc, ne nous créez aucune difficulté de cette
+nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos affaires
+commerciales; obtenons la garantie des puissances pour l'ordre de Malte,
+afin que nous puissions évacuer l'île, et vous verrez la paix se
+consolider, et les derniers signes d'animosité disparaître[1].--
+
+ [Note 1: Ces paroles sont le résumé exact de plusieurs
+ entretiens, rapportés dans les dépêches de M. Otto.]
+
+[En marge: Situation menaçante de M. Pitt dans le Parlement.]
+
+Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donnait du reste
+la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir des
+puissances la garantie du nouvel état de choses, constitué à Malte par
+le traité d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une négligence
+qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus graves, avait
+omis de donner à nos agents des instructions relativement à cet objet,
+et il laissait les agents anglais solliciter seuls une garantie qui
+était la condition préalable de l'évacuation de Malte. Il en résulta des
+lenteurs fâcheuses, et plus tard de regrettables conséquences. M.
+Addington était donc de bonne foi, dans son désir de maintenir la paix.
+Moyennant qu'il ne fût pas vaincu par l'ascendant de M. Pitt, on pouvait
+espérer de la conserver. Mais M. Pitt, hors du cabinet, était plus
+puissant que jamais. Tandis que MM. Dundas, Wyndham, Grenville, avaient
+publiquement attaqué les préliminaires de Londres et le traité d'Amiens,
+il s'était tenu à l'écart, laissant à ses amis l'odieux de ces
+provocations ouvertes à la guerre, profitant de leur violence, gardant
+un silence imposant, conservant toujours les sympathies de la vieille
+majorité dont il avait eu l'appui pendant dix-huit années, et
+l'abandonnant à M. Addington jusqu'au jour où il croirait le moment venu
+de la lui retirer. Il ne se permettait au surplus aucun acte qui pût
+ressembler à une hostilité contre le ministère. Il appelait toujours M.
+Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal à donner
+pour bouleverser le Parlement. Le roi le haïssait, et souhaitait son
+éloignement; mais le haut commerce anglais lui était dévoué, et n'avait
+de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents qu'il n'était,
+faisaient à M. Addington une guerre non déguisée, et on les supposait
+les organes de sa véritable pensée. À cette opposition tory se joignait,
+sans se concerter toutefois avec elle, et même en la combattant, la
+vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan. Celle-ci avait
+constamment demandé la paix. Depuis qu'on la lui avait procurée, elle
+obéissait à l'ordinaire penchant du coeur humain, toujours enclin à
+moins aimer ce qu'il possède. Elle semblait ne plus apprécier cette paix
+tant préconisée, et laissait dire les amis exagérés de M. Pitt, quand
+ils déclamaient contre la France. D'ailleurs la Révolution française,
+sous la forme nouvelle et moins libérale qu'elle avait prise, paraissait
+avoir perdu une partie des sympathies des whigs. M. Addington avait donc
+des adversaires de deux espèces, l'opposition tory des amis de M. Pitt,
+qui se plaignait toujours de la paix; l'opposition whig, qui commençait
+à s'en féliciter un peu moins. Si ce ministère était renversé, M. Pitt
+était le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre,
+la guerre inévitable, acharnée, sans autre fin que la ruine de l'une des
+deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des
+oppositions leur fait souvent commettre, avait procuré à M. Pitt un
+triomphe inouï. Quoique combattant déjà le ministère Addington en
+commun, mais non pas de concert, avec les amis exagérés de M. Pitt,
+l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable.
+M. Burdett fit une motion tendant à provoquer une enquête sur l'état
+dans lequel M. Pitt avait laissé l'Angleterre, à la suite de sa longue
+administration. Les amis de ce ministre se levèrent avec chaleur, et à
+cette proposition en substituèrent une autre, consistant à demander au
+roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'État,
+qui avait sauvé la constitution de l'Angleterre, et doublé sa puissance.
+Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants reculèrent
+alors, et demandèrent une remise de quelques jours. M. Pitt la leur fit
+accorder avec une sorte de dédain. Mais la motion fut reprise après ces
+quelques jours. Cette fois M. Pitt tint à être absent, et, en son
+absence, après une discussion des plus véhémentes, une immense majorité
+repoussa la proposition de M. Burdett, et lui substitua une motion qui
+contenait la plus belle expression de reconnaissance nationale pour le
+ministre déchu. Au milieu de ces luttes, le ministère Addington
+disparaissait; M. Pitt grandissait de toute la haine de ses ennemis, et
+son retour aux affaires était une chance menaçante pour le repos du
+monde. Cependant on supposait plus qu'on ne connaissait ses desseins, et
+il ne disait pas une parole qui pût signifier la paix ou la guerre.
+
+[En marge: Violence inouïe des gazettes écrites par les émigrés français
+réfugiés en Angleterre.]
+
+Les journaux anglais, sans revenir à leur langage violent d'autrefois,
+étaient moins affectueux pour le Premier Consul, et commençaient à
+déclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient
+pas toutefois de cette violence odieuse à laquelle ils descendirent plus
+tard. Ce rôle était laissé, il faut le dire avec douleur, à des Français
+émigrés, que la paix privait de toutes leurs espérances, et qui
+cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie, à réveiller
+les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles à irriter. Un
+pamphlétaire, nommé Peltier, voué au service des princes de Bourbon,
+écrivait contre le Premier Consul, contre son épouse, contre ses soeurs
+et ses frères, des pamphlets abominables, dans lesquels on leur prêtait
+tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par les Anglais avec le dédain
+qu'une nation libre et accoutumée à la licence de la presse, ressent
+pour ses excès, produisaient à Paris un effet tout différent. Ils
+remplissaient d'amertume le coeur du Premier Consul, et un vulgaire
+écrivain, instrument des plus basses passions, avait le pouvoir
+d'atteindre dans sa gloire le plus grand des hommes, comme ces insectes
+qui, dans la nature, s'attachent à tourmenter les plus nobles animaux de
+la création. Heureux les pays accoutumés depuis long-temps à la liberté!
+ces vils agents de diffamation y sont privés du moyen de nuire; ils y
+sont si connus, si méprisés, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler
+les grandes âmes.
+
+À ces outrages se joignaient les intrigues du fameux Georges, celles
+des évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon, qui étaient à la tête des
+évêques refusants. La police avait surpris leurs émissaires portant des
+pamphlets dans la Vendée, et essayant d'y réveiller les haines mal
+éteintes. Ces causes, toutes méprisables qu'elles étaient, produisaient
+cependant un véritable malaise, et finirent par amener de la part du
+cabinet français une demande embarrassante pour le cabinet britannique.
+Le Premier Consul, trop sensible à des attaques plus dignes de mépris
+que de colère, réclama, en vertu de l'alien-bill, l'expulsion
+d'Angleterre de Peltier, de Georges, des évêques d'Arras et de
+Saint-Pol. M. Addington, placé en présence d'adversaires tout prêts à
+lui reprocher la moindre condescendance envers la France, ne refusa pas
+précisément ce qu'on lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois
+anglaises; mais il essaya de temporiser, en alléguant la nécessité de
+ménager l'opinion publique, opinion très-susceptible en Angleterre, et
+dans le moment prête à s'égarer sous l'influence des déclamations des
+partis. Le Premier Consul, habitué à mépriser les partis, comprit peu
+ces raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministère Addington avec
+une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux cabinets
+ne cessèrent pas d'être bienveillants. Tous deux cherchaient à empêcher
+le renouvellement d'une guerre à peine terminée. M. Addington attachait
+à cela son existence et son honneur. Le Premier Consul voyait dans la
+continuation de la paix l'occasion d'une gloire nouvelle pour lui, et
+l'accomplissement des plus nobles pensées de prospérité publique.
+
+[En marge: État de l'Espagne depuis la paix.]
+
+[En marge: Folle dissipation des richesses métalliques venues du
+Mexique.]
+
+[En marge: Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.]
+
+L'Espagne commençait à respirer de sa longue misère. Les galions
+étaient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des
+quantités considérables de piastres, enfouies pendant la guerre dans les
+capitaineries générales du Mexique et du Pérou, avaient été transportées
+en Europe. Il en était arrivé déjà pour près de trois cents millions de
+francs. Si un autre gouvernement que celui d'un favori incapable et
+insouciant, avait été chargé de ses destinées, l'Espagne aurait pu
+relever son crédit, restaurer sa puissance navale, et se mettre en état
+de figurer d'une manière plus glorieuse, dans les guerres dont le monde
+était encore menacé. Mais ces richesses métalliques de l'Amérique,
+reçues et dissipées par des mains inhabiles, n'étaient pas employées aux
+nobles usages auxquels on aurait dû les consacrer. La plus faible partie
+servait à soutenir le crédit du papier-monnaie; la plus grande, à payer
+les dépenses de la cour. Rien ou presque rien n'était donné aux arsenaux
+du Ferrol, de Cadix, de Carthagène. Tout ce que savait faire l'Espagne,
+c'était de se plaindre de l'alliance française, de lui imputer la perte
+de la Trinité, comme si elle avait dû s'en prendre à la France du triste
+rôle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la guerre,
+soit dans les négociations. Une alliance n'est profitable que lorsqu'on
+apporte à ses alliés une force réelle qu'ils apprécient, et dont ils
+sont obligés de tenir grand compte. Mais l'Espagne, quand elle faisait
+cause commune avec la France, entraînée à la guerre maritime par
+l'évidence de ses intérêts, ne savait plus la soutenir dès qu'elle y
+était engagée, devenait presque autant un embarras qu'un secours pour
+ses alliés, et se traînait à leur suite, toujours mécontente et
+d'elle-même et des autres. C'est ainsi qu'elle avait passé peu à peu
+d'un état d'intimité à un état d'hostilité à l'égard de la France. La
+division française envoyée en Portugal avait été indignement traitée,
+comme on l'a vu, et il avait fallu une menace foudroyante du Premier
+Consul pour arrêter les conséquences d'une conduite insensée. À partir
+de cette époque les rapports étaient devenus un peu meilleurs. Il y
+avait entre les deux puissances, outre les intérêts généraux, qui
+étaient communs depuis un siècle, des intérêts du moment, qui touchaient
+fort le coeur du roi et de la reine d'Espagne, et qui étaient de nature
+à les rapprocher du Premier Consul. C'étaient les intérêts nés de la
+création du royaume d'Étrurie.
+
+[En marge: Vacance du duché de Parme, et désir de la cour d'Espagne
+d'ajouter ce duché au royaume d'Étrurie.]
+
+[En marge: Espérances données par le Premier Consul à la cour
+d'Espagne.]
+
+[En marge: Introduction en France des moutons mérinos.]
+
+La cour de Madrid se plaignait du ton de supériorité que prenait à
+Florence le ministre de France, général Clarke. Le Premier Consul avait
+fait droit à ces plaintes, et ordonné au général Clarke de conseiller
+moins, et plus doucement les jeunes infants appelés à régner. Par égard
+pour la cour d'Espagne, il avait laissé mourir en pleine jouissance du
+grand-duché de Parme le vieux grand-duc, frère de la reine Louise. Mais
+ce prince mort, son duché appartenait à la France, en vertu du traité
+qui constituait le royaume d'Étrurie. Charles IV et la reine son épouse
+le convoitaient ardemment pour leurs enfants, car cet accroissement de
+territoire eût fait du royaume d'Étrurie le second État d'Italie. Le
+Premier Consul n'opposait pas des refus absolus aux désirs de la famille
+royale d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop
+d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de
+toute-puissance. En gardant ce duché en dépôt, il laissait aux cabinets
+qui protégeaient la vieille dynastie du Piémont l'espoir d'un
+dédommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir au
+Pape une amélioration dans sa condition présente, qui était pénible
+depuis la perte des Légations; il laissait enfin reposer un instant les
+affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis
+quelques années. Quoique différées, les nouvelles transactions au sujet
+de Parme avaient bientôt ramené l'un vers l'autre les deux cabinets de
+Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa cour, de se
+rendre en pompe à Barcelonne, afin de célébrer un double mariage, celui
+de l'héritier présomptif de la couronne d'Espagne, depuis Ferdinand VII,
+avec une princesse de Naples, et celui de l'héritier de la couronne de
+Naples avec une infante d'Espagne. On étalait à cette occasion dans la
+capitale de la Catalogne un luxe extraordinaire, et beaucoup trop grand
+pour l'état des finances espagnoles. De cette ville, on échangeait les
+plus gracieux témoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'était
+empressé d'annoncer le double mariage de ses enfants au Premier Consul,
+comme à un souverain ami. Le Premier Consul avait répondu avec le même
+empressement et sur le ton de la plus franche cordialité. Toujours
+occupé d'intérêts sérieux, il avait voulu profiter de ce moment pour
+améliorer les relations commerciales des deux pays. Il n'avait pu
+obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le gouvernement de
+Charles IV tenait à ménager l'industrie naissante de la Catalogne, mais
+il avait obtenu le rétablissement des avantages accordés jadis dans la
+Péninsule à la plupart de nos produits. Il s'était surtout attaché à
+réussir dans un objet de grande importance à ses yeux, c'était
+l'introduction en France des belles races de moutons espagnols.
+Antérieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse idée
+d'insérer dans le traité de Bâle un article secret, par lequel l'Espagne
+s'obligeait à laisser sortir, pendant cinq années, mille brebis, et cent
+béliers mérinos par an, avec cinquante étalons et cent cinquante juments
+andalous. Au milieu des troubles de cette époque, on n'avait jamais
+acheté ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du Premier Consul, le
+ministre de l'intérieur venait d'envoyer des agents dans la Péninsule,
+avec mission d'exécuter en une seule année ce qui aurait dû être exécuté
+en cinq. L'administration espagnole, toujours fort jalouse de la
+possession exclusive de ces beaux animaux, se refusait obstinément à ce
+qu'on lui demandait, et alléguait comme excuse la grande mortalité des
+précédentes années. Cependant on comptait sept millions de moutons
+mérinos en Espagne, et cinq ou six mille de ces animaux ne pouvaient
+être difficiles à trouver. Après une assez vive résistance, le
+gouvernement espagnol se rendit aux désirs du Premier Consul, en
+apportant toutefois quelques délais à leur accomplissement. Les
+relations étaient ainsi redevenues tout à fait amicales entre les deux
+cours. Le général Beurnonville, récemment ambassadeur à Berlin, venait
+de quitter cette résidence, pour se rendre à Madrid. Il avait été appelé
+aux fêtes de famille données à Barcelonne.
+
+[En marge: Démêlé promptement terminé avec le dey d'Alger.]
+
+La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait d'une manière
+toute particulière la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger
+avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les
+puissances chrétiennes du second ordre. Deux bâtiments français
+s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger. Un de nos
+officiers avait été molesté dans la rade de Tunis par un officier
+algérien. L'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était
+retenu prisonnier par les Arabes. La pêche du corail se trouvait
+interrompue. Enfin un bâtiment napolitain avait été capturé par des
+corsaires africains dans les eaux des îles d'Hyères. Interpellé sur ces
+divers objets, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre
+justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de
+l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indigné, fit
+partir à l'instant même un officier de son palais, l'adjudant Hullin,
+avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il rappelait au dey qu'il
+avait détruit l'empire des Mamelucks; il lui annonçait l'envoi d'une
+escadre et d'une armée, et le menaçait de la conquête de toute la côte
+d'Afrique, si les Français et les Italiens détenus, si les bâtiments
+capturés, n'étaient rendus sur-le-champ, et si une promesse formelle
+n'était faite de respecter à l'avenir les pavillons de France et
+d'Italie.--Dieu a décidé, lui disait-il, que tous ceux qui seront
+injustes envers moi seront punis. Je détruirai votre ville et votre
+port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne respectez la France, dont
+je suis le chef, et l'Italie, où je commande.--Ce qu'il disait, le
+Premier Consul songeait en effet à l'exécuter, car il avait déjà fait la
+remarque que le nord de l'Afrique était d'une grande fertilité, et
+pourrait être avantageusement cultivé par des mains européennes, au lieu
+de servir de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon,
+deux furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la
+Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey,
+apprenant bientôt à quelle puissance il avait affaire, se jeta aux pieds
+du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens qu'il
+détenait, les bâtiments napolitains et français qui avaient été pris,
+prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous avions à
+nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande de leur
+grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la pêche du
+corail, et promit pour les pavillons français et italien un respect égal
+et absolu.
+
+[En marge: État de l'Italie.]
+
+[En marge: Réunion à la France de l'île d'Elbe et du Piémont.]
+
+L'Italie était fort calme. La nouvelle République italienne commençait à
+s'organiser sous la direction du président qu'elle s'était choisi, et
+qui comprimait de son autorité puissante les mouvements désordonnés,
+auxquels est toujours exposé un État nouveau et républicain. Le Premier
+Consul s'était enfin décidé à réunir officiellement l'île d'Elbe et le
+Piémont à la France. L'île d'Elbe, échangée avec le roi d'Étrurie contre
+la principauté de Piombino, qu'on avait obtenue de la cour de Naples,
+venait d'être évacuée par les Anglais. Elle avait été déclarée aussitôt
+partie du territoire français. La réunion du Piémont, consommée de fait
+depuis près de deux années, passée sous silence par l'Angleterre pendant
+les négociations d'Amiens, admise par la Russie elle-même qui se bornait
+à demander une indemnité quelconque pour la maison de Sardaigne, était
+soufferte comme une nécessité inévitable par toutes les cours. La
+Prusse, l'Autriche étaient prêtes à la confirmer par leur adhésion, si
+on leur promettait une bonne part dans la distribution des États
+ecclésiastiques. Cette réunion du Piémont, officiellement prononcée par
+un Sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre 1802),
+n'étonna donc personne, et ne fut point un événement. D'ailleurs la
+vacance du duché de Parme était une espérance laissée à tous les
+intérêts froissés en Italie. Ce beau pays de Piémont fut divisé en six
+départements: le Pô, la Doire, Marengo, la Sesia, la Stura et le
+Tanaro. Il dut envoyer dix-sept députés au Corps Législatif. Turin fut
+déclarée une des grandes villes de la République. C'était le premier pas
+fait par Napoléon, au delà de ce qu'on appelle les limites naturelles de
+la France, c'est-à-dire au delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Aux
+yeux des cabinets de l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une
+faute, à en juger du moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant
+des agrandissements qui sont des fautes véritables, et la suite de cette
+histoire le fera voir. On doit les considérer comme tels, lorsqu'ils
+dépassent la limite qu'on peut facilement défendre, lorsqu'ils blessent
+des nationalités respectables et résistantes. Mais, il faut le
+reconnaître, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par la
+France dans ce quart de siècle, le Piémont était la moins critiquable.
+S'il eût été possible de constituer immédiatement l'Italie, ce qu'il y
+aurait eu de plus sage à faire, c'eût été de la réunir tout entière en
+un seul corps de nation; mais, quelque puissant que fût alors le Premier
+Consul, il n'était pas encore assez maître de l'Europe pour se permettre
+une pareille création. Il avait été obligé de laisser une partie de
+l'Italie à l'Autriche, qui possédait l'ancien État vénitien jusqu'à
+l'Adige; une autre à l'Espagne, qui avait demandé pour ses deux infants
+la formation du royaume d'Étrurie. Il avait dû laisser exister le Pape
+dans un intérêt religieux, les Bourbons de Naples dans l'intérêt de la
+paix générale. Organiser définitivement et complétement l'Italie, était
+donc impossible pour le moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul,
+c'était de lui ménager un état transitoire, meilleur que son état passé,
+propre à préparer son état futur. En constituant dans son sein une
+République, qui occupait le milieu de la vallée du Pô, il y avait déposé
+un germe de liberté et d'indépendance. En prenant le Piémont, il s'y
+faisait une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait
+des rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en
+cherchant à se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il
+ménageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier toutefois
+la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement était, en un
+mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui préparait au
+contraire un état meilleur et définitif.
+
+[En marge: Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le Concordat.]
+
+[En marge: Réclamations du Pape au sujet des articles organiques.]
+
+Les rapports étaient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome.
+Le Premier Consul écoutait avec une grande complaisance les plaintes du
+Saint-Père sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilité de ce
+vénérable pontife était extrême pour tout ce qui touchait aux affaires
+de l'Église. La privation des Légations avait beaucoup réduit les
+ressources financières du Saint-Siége. L'abolition d'une foule de droits
+perçus autrefois en France, abolition qui menaçait de s'étendre même en
+Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait amèrement, non
+pour lui, car il vivait comme un anachorète, mais pour son clergé, qu'il
+pouvait à peine entretenir. Cependant, comme les intérêts spirituels
+étaient, aux yeux de ce digne pontife, fort au-dessus des intérêts
+temporels, il se plaignait aussi avec douceur, mais avec un vif
+sentiment de chagrin, des fameux articles organiques. On se rappelle que
+le Premier Consul, après avoir renfermé dans un traité avec Rome,
+qualifié de Concordat, les conditions générales du rétablissement des
+autels, avait rejeté dans une loi tout ce qui était relatif à la police
+des cultes. Il avait rédigé cette loi d'après les maximes de l'ancienne
+monarchie française. La défense de publier aucune bulle ou écrit sans la
+permission de l'autorité publique; l'interdiction à tout légat du
+Saint-Siége d'exercer ses fonctions sans la reconnaissance préalable de
+ses pouvoirs par le gouvernement français; la juridiction du Conseil
+d'État, chargé des appels comme d'abus; l'organisation des séminaires
+soumise à des règles sévères; l'obligation d'y professer la déclaration
+de 1682; l'introduction du divorce dans nos lois; la défense de conférer
+le mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complète et
+définitive des registres de l'état civil aux magistrats municipaux,
+étaient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des
+représentations, que le Premier Consul écoutait sans vouloir les
+admettre, considérant ces objets comme réglés sagement et souverainement
+par les articles organiques. Le Pape réclamait avec persévérance, sans
+vouloir toutefois pousser ses réclamations jusqu'à une rupture. Enfin
+les affaires religieuses dans la République italienne, la sécularisation
+de l'Allemagne, par suite de laquelle l'Église allait perdre une partie
+du sol germanique, mettaient le comble à ses peines; et, sans la joie
+que lui causait le rétablissement de la religion catholique en France,
+sa vie n'aurait été, disait-il, qu'un long martyre. Son langage
+respirait, du reste, la plus sincère affection pour la personne du
+Premier Consul.
+
+Celui-ci laissait dire le Saint-Père avec une patience extrême, et qui
+n'était pas dans son caractère.
+
+Quant à la privation des Légations et à l'appauvrissement du
+Saint-Siége, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet
+d'accroître le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y
+prendre, placé qu'il était entre la République italienne, qui, loin
+d'être disposée à rendre les Légations, demandait au contraire le duché
+de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce même duché, entre les hauts
+protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire l'indemnité
+de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en attendant
+qu'il pût améliorer son état territorial, offre que celui-ci eût
+acceptée si la dignité de l'Église l'avait permis. À défaut d'un tel
+genre de secours, il avait mis un grand soin à payer l'entretien des
+troupes françaises pendant leur passage à travers les États romains. Il
+venait de faire évacuer Ancône en même temps qu'Otrante, et tout le midi
+de l'Italie; il avait exigé que le gouvernement napolitain évacuât
+Ponte-Corvo et Bénevent. Enfin, sur les affaires d'Allemagne, il se
+montrait disposé à défendre dans une certaine mesure le parti
+ecclésiastique, que le parti protestant, c'est-à-dire la Prusse,
+voulait affaiblir jusqu'à le détruire.
+
+[En marge: Don fait au Pape, de deux bâtiments de guerre, le
+_Saint-Pierre_ et le _Saint-Paul_.]
+
+À ces efforts pour contenter le Saint-Siége, il joignait des actes de la
+plus gracieuse courtoisie. Il avait fait délivrer tous les sujets des
+États romains détenus à Alger, et les avait renvoyés au Pape. Comme ce
+prince souverain ne possédait pas même un bâtiment pour écarter de ses
+côtes les pirates africains, le Premier Consul avait choisi dans
+l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait fait armer
+complétement, décorer avec luxe, et, après leur avoir donné les noms de
+_Saint-Pierre_ et _Saint-Paul_, les avait envoyés en cadeau à Pie VII.
+Par surcroît d'attention, une corvette les avait suivis à
+Civita-Vecchia, pour ramener les équipages à Toulon, et épargner au
+trésor pontifical toute espèce de dépense. Le vénérable pontife voulut
+recevoir les marins français à Rome, leur montra les pompes du culte
+catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre, et les renvoya
+comblés des modestes dons que l'état de sa fortune lui permettait de
+faire.
+
+[En marge: Promotion de cinq cardinaux français à la fois.]
+
+Un désir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il
+concevait, venait de susciter avec le Saint-Siége une difficulté,
+heureusement passagère et bientôt évanouie. Il désirait que la nouvelle
+Église de France eût ses cardinaux comme l'ancienne. La France en avait
+compté autrefois jusqu'à huit, neuf et même dix. Le Premier Consul
+aurait désiré avoir à sa disposition, autant de chapeaux, et même plus,
+s'il eût été possible de les obtenir, car il y voyait un précieux moyen
+d'influence sur le clergé français, avide de ces hautes dignités, et un
+moyen d'influence plus désirable encore dans le sacré collége, qui élit
+les Papes, et règle les grandes affaires de l'Église. En 1789, la France
+comptait cinq cardinaux: MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie,
+de Rohan, de Montmorency. Les trois premiers, MM. de Bernis, de La
+Rochefoucauld, de Loménie, étaient morts. M. de Rohan avait cessé d'être
+Français, car son archevêché était devenu allemand. M. de Montmorency
+était l'un des refusants qui avaient résisté au Saint-Siége, lors de la
+demande des démissions. Le cardinal Maury, nommé depuis 1789, était
+émigré, et considéré alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en
+comprenaient deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevêque de
+Malines, et le savant Gerdil. Le ci-devant archevêque de Malines était
+séparé de son siége, et ne songeait point à y reparaître. Le cardinal
+Gerdil avait toujours vécu à Rome, plongé dans les études théologiques,
+et n'appartenait à aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient être
+considérés comme Français. Le Premier Consul voulait qu'on accordât tout
+de suite sept cardinaux à la France. C'était beaucoup plus qu'il n'était
+possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est vrai,
+plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes approchait,
+et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes était une coutume,
+devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape autorisait six
+puissances catholiques à lui désigner chacune un sujet, qu'il gratifiait
+du chapeau sur leur présentation. Ces puissances étaient l'Autriche, la
+Pologne, la République de Venise, la France, l'Espagne, le Portugal.
+Deux n'existaient plus: la Pologne et Venise; mais il en restait quatre,
+la France comprise, et il n'y avait pas assez de chapeaux vacants, soit
+pour les satisfaire, soit pour suffire aux demandes du Premier Consul.
+Le Pape fit valoir cette raison pour résister à ce qu'on exigeait de
+lui. Mais le Premier Consul, imaginant qu'il y avait dans cette
+résistance à ses désirs, outre la difficulté du nombre, qui était
+réelle, la crainte de montrer trop de condescendance envers la France,
+s'emporta vivement, et déclara que, si on lui refusait les chapeaux
+demandés, il s'en passerait, mais n'en voudrait pas même un, car il ne
+souffrirait pas que l'Église française, si elle avait des cardinaux, en
+eût moins que les autres Églises de la chrétienté. Le Pape, qui n'aimait
+pas à mécontenter le Premier Consul, transigea, et consentit à lui
+accorder cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire
+à cette promotion extraordinaire, et à celle des couronnes, on pria les
+cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir à un ajournement
+de leurs justes prétentions, ce qu'elles firent toutes trois avec
+beaucoup de grâce et d'empressement. On se plaisait alors à satisfaire
+spontanément à des désirs, que bientôt il fallut exécuter comme des
+ordres.
+
+Le Premier Consul consentit à donner le chapeau à M. de Bayanne, depuis
+long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce tribunal. Il
+proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevêque de Paris; l'abbé
+Fesch, archevêque de Lyon, et son oncle; M. Cambacérès, frère du second
+Consul, et archevêque de Rouen; enfin, M. de Boisgelin, archevêque de
+Tours. À ces cinq choix, il aurait voulu en joindre un sixième, c'était
+celui de l'abbé Bernier, évêque d'Orléans, pacificateur de la Vendée,
+principal négociateur du Concordat. Mais l'idée de comprendre, dans une
+promotion aussi éclatante, un homme qui avait tant marqué dans la guerre
+civile, embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au
+Saint-Père, et le pria de décider tout de suite que le premier chapeau
+vacant serait donné à l'abbé Bernier, mais en gardant cette résolution,
+comme dit la cour de Rome, _in petto_, et en écrivant à l'abbé Bernier
+le motif de cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un
+sujet de chagrin pour ce prélat, encore peu récompensé des services
+qu'il avait rendus. L'abbé Bernier connaissait la bonne volonté du
+Premier Consul à son égard, mais il souffrait cruellement de l'embarras
+qu'on éprouvait à l'avouer publiquement: juste punition de la guerre
+civile, tombant du reste sur un homme qui, par ses services, méritait
+plus qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.
+
+Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux
+cardinaux récemment élus. Dès ce moment, l'Église française, revêtue
+d'une si large part de la pourpre romaine, était l'une des plus
+favorisées et des plus éclatantes de la chrétienté.
+
+L'Église d'Italie restait à organiser d'accord avec le Pape. Le Premier
+Consul demandait un Concordat pour la République italienne. Mais, en
+cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser vaincre. La République
+italienne comprenait les Légations, et c'eût été, suivant lui,
+reconnaître l'abandon de ces provinces que de traiter avec la République
+dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on y suppléerait au moyen d'une
+suite de brefs destinés à régler chaque affaire d'une manière spéciale.
+Enfin, Pie VII s'en rapporta entièrement aux conseils du Premier Consul,
+pour la constitution définitive de l'ordre de Malte. Les prieurés
+s'étaient assemblés dans les diverses parties de l'Europe, afin de
+pourvoir à l'élection d'un nouveau grand-maître, et cette fois, afin de
+faciliter l'élection, ils étaient convenus de s'en remettre au Pape du
+soin de la faire. Sur l'avis du Premier Consul, qui tenait à organiser
+l'ordre le plus tôt possible, afin de lui transférer prochainement l'île
+de Malte, le Pape choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince
+romain d'une grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain
+qu'un Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi était d'ailleurs
+un homme sage, éclairé, digne de l'honneur qu'on lui décernait.
+Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hâta de la lui
+demander en écrivant en Angleterre, où il vivait retiré.
+
+Les troupes françaises avaient évacué Ancône et le golfe de Tarente.
+Elles étaient rentrées dans la République italienne, qu'elles devaient
+occuper jusqu'à ce que cette république eût formé une armée. Elles
+travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications d'Alexandrie,
+de Mantoue, de Legnago, de Vérone, de Peschiera. Six mille hommes
+gardaient l'Étrurie, en attendant un corps espagnol. Toutes les
+conditions du traité d'Amiens, relativement à l'Italie, étaient donc
+exécutées de la part de la France.
+
+[En marge: Agitations de la Suisse.]
+
+Tandis que les esprits commençaient à s'apaiser dans la plupart des
+États de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils étaient
+loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes était le dernier
+qui s'agitât encore, mais il s'agitait avec violence. On eût dit que la
+discorde, chassée de France et d'Italie par le général Bonaparte,
+s'était réfugiée dans les retraites inaccessibles des Alpes. Sous les
+noms d'_unitaires_ et d'_oligarques_, deux partis s'y trouvaient aux
+prises, celui de la révolution, et celui de l'ancien régime. Ces deux
+partis, se balançant presque à force égale, ne produisaient pas
+l'équilibre, mais de continuelles et fâcheuses oscillations. En dix-huit
+mois, ils s'étaient tour à tour emparés du pouvoir, et l'avaient exercé
+sans raison, sans justice, sans humanité. Il convient d'exposer en peu
+de mots l'origine de ces partis, et leur conduite depuis le commencement
+de la révolution helvétique.
+
+[En marge: La Suisse avant quatre-vingt-neuf.]
+
+La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons; six
+démocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell; sept
+oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Bâle,
+Schaffouse. Le canton de Neufchâtel était une principauté dépendante de
+la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genève, formaient trois républiques à
+part, alliées de la Suisse, vivant chacune sous un régime particulier et
+indépendant; mais la première, celle des Grisons, par sa situation
+géographique, plus attirée vers l'Autriche; les deux autres, le Valais
+et Genève, par la même raison, plus attirées vers la France.
+
+La République française apporta un premier changement à cet état de
+choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de Bienne,
+de l'ancienne principauté de Porentruy, et elle en fit le département du
+Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien évêché de Bâle. Elle
+prit aussi Genève, dont elle forma le département du Léman. Elle
+dédommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et le Valais.
+Toutefois elle se réserva dans le Valais une route militaire, qui devait
+partir de l'extrémité du lac de Genève vers Villeneuve, remonter la
+vallée du Rhône, par Martigny et Sion, jusqu'à Brigg, point où
+commençait la célèbre route du Simplon, pour déboucher sur le lac
+Majeur. Après ces changements territoriaux qui étaient du fait de la
+République française, vinrent ceux qui étaient la conséquence des idées
+de justice et d'égalité, que le parti révolutionnaire voulait faire
+prévaloir en Suisse, à l'imitation de ce qui s'était accompli en France
+en quatre-vingt-neuf.
+
+[En marge: Caractère de la révolution suisse, et imitation de l'unité
+française.]
+
+Le parti révolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes
+auxquels déplaisait le régime oligarchique, et ils étaient répandus
+aussi bien dans les cantons démocratiques que dans les cantons
+aristocratiques, car ils avaient autant à souffrir dans les uns que dans
+les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri, d'Unterwalden, de
+Schwitz, où le peuple tout entier, assemblé une fois chaque année,
+choisissait ses magistrats, et vérifiait leur gestion en quelques
+heures, ce suffrage universel, destiné à flatter un instant la multitude
+ignorante et corrompue, n'était qu'une dérision. Un petit nombre de
+familles puissantes, devenues maîtresses de toutes choses par le temps
+et par la corruption, disposaient souverainement des affaires et des
+emplois. À Schwitz, par exemple, la famille Reding distribuait les
+grades à sa volonté dans un régiment suisse au service d'Espagne, ce qui
+faisait l'unique objet de la sollicitude du pays, car ces grades étaient
+la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas rester pâtre ou
+laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans leur dépendance les
+bailliages italiens, et les gouvernaient, à titre de pays sujets, de la
+manière la plus arbitraire. Ces démocraties n'étaient donc, comme toute
+démocratie pure arrive à l'être avec le temps, que des oligarchies
+déguisées sous des formes populaires. C'est ce qui explique comment il y
+avait, même dans les cantons démocratiques, des esprits profondément
+blessés par l'ancien état de choses. Les provinces sujettes, à la façon
+des bailliages italiens, se retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi
+Berne gouvernait durement le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les
+cantons aristocratiques, la bourgeoisie inférieure était exclue des
+emplois. Aussi, dès que le signal fut donné par l'entrée des armées
+françaises en 1798, le soulèvement fut prompt et général. Dans les
+cantons à provinces sujettes, les bailliages opprimés s'insurgèrent
+contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes souveraines,
+la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des treize cantons on
+voulut en former dix-neuf, tous égaux, tous uniformément administrés,
+placés sous une autorité centrale et unique, rappelant l'unité du
+gouvernement français. On était dominé en agissant ainsi par le besoin
+de justice distributive, et surtout par l'ambition de sortir de l'état
+de nullité particulier aux gouvernements fédératifs. L'espérance de
+figurer un peu plus activement sur la scène du monde remuait alors
+très-vivement le coeur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et
+du rôle qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuyés de cette
+neutralité perpétuelle qui les réduisait à vendre leur sang aux
+puissances étrangères.
+
+Dans cette application à la Suisse des idées de la Révolution française,
+amenée autant par la conformité des besoins que par l'esprit
+d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire plusieurs, comme
+on aggloméra plusieurs districts séparés pour en composer un seul
+canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec l'Argovie et le pays
+de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit de l'Argovie et du pays
+de Vaud deux cantons séparés. On détacha d'Uri les bailliages italiens,
+pour créer avec ceux-ci le canton du Tessin. On grossit le canton
+d'Appenzell en lui adjoignant Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal;
+on ajouta au canton de Glaris les bailliages de Sargans, Werdenberg,
+Gaster, Uznach et Raperschwill. Ces additions accordées aux cantons
+d'Appenzell et de Glaris, avaient pour but d'y détruire à jamais
+l'ancien régime démocratique, en leur imposant une étendue qui rendait
+ce régime impossible. On constitua ces dix-neuf cantons dépendants d'un
+corps législatif, qui leur donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir
+exécutif, qui exécutait ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en
+Suisse des ministres, des préfets et des sous-préfets.
+
+Le parti opposé, contre lequel toute cette uniformité était dirigée,
+adopta le thème contraire, et voulut le régime fédératif, dans sa plus
+grande exagération, avec ses irrégularités les plus bizarres, avec
+l'isolement complet des États fédérés les uns à l'égard des autres. Il
+le voulait ainsi, parce qu'à la faveur de ces irrégularités, de cet
+isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les
+aristocraties de Berne, Zurich, Bâle, firent alliance avec les
+démocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent parfaitement
+entre elles, car au fond elles voulaient toutes la même chose,
+c'est-à-dire la domination de quelques familles puissantes, aussi bien
+dans les petits cantons montagneux que dans les cités les plus
+opulentes. Les uns reçurent le nom d'_oligarques_; les autres, qui
+cherchaient dans l'uniformité de gouvernement la justice et l'égalité,
+reçurent le nom d'_unitaires_. Les uns et les autres étaient aux prises
+depuis plusieurs années, sans avoir jamais pu gouverner la malheureuse
+Suisse, avec quelque modération et quelque durée. Les constitutions s'y
+étaient succédé aussi vite qu'en France, et dans le moment on s'agitait
+pour en faire une nouvelle.
+
+[En marge: Relations du parti oligarchique avec les puissances
+étrangères.]
+
+Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse,
+c'était la disposition des partis à chercher leur appui à l'étranger, ce
+qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de
+lui-même, et trop important par sa position géographique pour être
+considéré d'un oeil indifférent par ses voisins. Le parti oligarchique
+ayant beaucoup de relations à Vienne, à Londres, à Pétersbourg même, où
+un Suisse, le colonel Laharpe, avait formé le coeur et l'esprit du jeune
+Empereur, assiégeait toutes ces cours des plus vives instances: il les
+suppliait de ne pas souffrir que la France, en consolidant en Suisse le
+régime révolutionnaire, soumît à son influence une contrée qui était
+militairement la plus importante du continent. Il avait aussi de grandes
+relations avec l'Angleterre. Les bourgeois de Berne et de plusieurs
+cités souveraines avaient confié le capital de leurs économies
+municipales à la banque de Londres, conduite qui du reste leur faisait
+honneur, car, tandis que les villes libres, dans toute l'Europe,
+notamment en Allemagne, étaient perdues de dettes, les villes de la
+Suisse avaient amassé des sommes considérables. Le gouvernement anglais,
+sous le prétexte de l'occupation française, s'était sans scrupule
+emparé des fonds déposés. Depuis la paix, il ne les avait pas encore
+restitués. Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas à
+leur secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis à la
+banque de Londres. Ils avaient confié environ dix millions à cette
+banque, et deux à celle de Vienne.
+
+[En marge: Le parti révolutionnaire cherche à s'appuyer sur la France.]
+
+[En marge: Conseils du Premier Consul à la Suisse.]
+
+Le parti révolutionnaire cherchait naturellement son appui auprès de la
+France, et il lui était facile de le trouver auprès d'elle, puisque les
+armées françaises n'avaient pas cessé d'occuper le territoire
+helvétique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer
+long-temps. Il fallait prochainement évacuer la Suisse, comme on avait
+évacué l'Italie. Bien que l'obligation d'évacuer l'une ne fût pas aussi
+formellement stipulée que l'obligation d'évacuer l'autre, cependant, le
+traité de Lunéville garantissant l'indépendance de la Suisse, on pouvait
+regarder l'exécution des traités comme imparfaite, et la paix comme
+incertaine, tant que nos troupes ne s'étaient pas retirées. Aussi les
+observateurs politiques avaient-ils les yeux particulièrement fixés sur
+la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne, où l'on partageait les
+territoires ecclésiastiques, pour voir si l'essai de pacification
+générale, qu'on tentait en ce moment, serait durable. Le Premier Consul
+avait pris la résolution bien formelle de ne pas compromettre la paix à
+l'occasion de ce qui se passait dans l'un et l'autre de ces pays, à
+moins toutefois que la contre-révolution, dont il ne voulait sur aucune
+des frontières de France, n'essayât de s'établir au milieu des Alpes.
+Il lui eût été facile de se faire accepter pour législateur de
+l'Helvétie, ainsi qu'il l'avait été de la République italienne; mais la
+_Consulte_ de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en
+Angleterre, qu'il n'osait pas donner deux fois le même spectacle. Il
+s'en tenait donc à de sages avis, qui étaient écoutés, mais peu suivis,
+malgré la présence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de
+renoncer à la chimère de l'unité absolue, unité impossible dans un pays
+aussi accidenté que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits
+cantons, qui ne pouvaient ni payer de gros impôts, comme Berne ou Bâle,
+ni se plier au joug d'une règle commune. Il leur conseillait de créer un
+gouvernement central pour les affaires extérieures de la Confédération;
+et, quant aux affaires intérieures, de laisser aux gouvernements locaux
+le soin de s'organiser suivant le sol, les moeurs, l'esprit des
+habitants. Il leur conseillait de prendre de la Révolution française ce
+qu'elle avait de bon, d'incontestablement utile, l'égalité entre toutes
+les classes de citoyens, l'égalité entre toutes les parties du
+territoire; de laisser détachées les unes des autres les provinces
+incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles que les bailliages
+italiens et Uri; mais de renoncer à certaines agglomérations de
+territoire, qui dénaturaient plusieurs petits cantons, tels que ceux
+d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans les grandes villes la
+domination alternative des oligarques et de la populace, et d'en finir
+par le gouvernement de la bourgeoisie moyenne, sans exclusion
+systématique d'aucune classe; d'imiter enfin cette politique de
+transaction entre tous les partis qui avait rendu le repos à la France.
+Ces avis, compris par les hommes éclairés, méconnus par les hommes
+passionnés, qui forment toujours le grand nombre, demeuraient sans
+effet. Toutefois, comme ils tendaient à ramener la révolution un peu en
+arrière, la faction oligarchique, alors opprimée, les accueillait avec
+plaisir, se berçant d'illusions, ainsi que faisaient à Paris certains
+émigrés français, et croyant que, parce qu'il était modéré, le Premier
+Consul voulait rétablir l'ancien régime.
+
+[En marge: Difficulté territoriale au sujet de la route du Simplon.]
+
+Une question de territoire ajoutait à cette situation une complication
+assez grave. Pendant la Révolution, la Suisse et la France, s'étant en
+quelque sorte confondues, avaient passé du système de neutralité à celui
+d'alliance offensive et défensive. Dans ce système, on n'avait pas
+hésité à concéder à la France, par le traité de 1798, la route militaire
+du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers traités,
+l'Europe n'avait pas osé réclamer contre cet état de choses, résultat
+d'une longue guerre; elle s'était bornée à stipuler l'indépendance de la
+Suisse. Le Premier Consul, préférant par système la neutralité de la
+Suisse à son alliance, entendait jouir de la route du Simplon, sans être
+réduit à emprunter le territoire helvétique, ce qui était incompatible
+avec la neutralité; et il avait imaginé pour cela de se faire donner la
+propriété du Valais. Ce n'était pas là une grande exigence, car c'était
+de la France que la Suisse tenait le Valais, autrefois indépendant. Mais
+le Premier Consul ne le demandait pas sans compensation: il offrait en
+échange une province que l'Autriche lui avait cédée par le traité de
+Lunéville, c'était le Frickthal, petit pays fort important comme
+frontière, comprenant la route des villes forestières, s'étendant depuis
+le confluent de l'Aar avec le Rhin jusqu'à la limite du canton de Bâle,
+et liant par conséquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant
+face à la Forêt-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de
+convenance fort grande. Grâce à cet échange, la France, devenue
+propriétaire du Valais, n'avait plus besoin du territoire helvétique
+pour le passage de ses armées, et on pouvait revenir du système de
+l'alliance au système de la neutralité. Les Suisses, tant les unitaires
+que les oligarques, déclamaient sur ce sujet, à l'envi les uns des
+autres. Ils ne voulaient, à aucun prix, céder le Valais pour le
+Frickthal. Ils demandaient d'autres concessions de territoire le long du
+Jura, notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions
+détachées du Porentruy. C'était leur livrer une partie du département du
+Mont-Terrible. Même à ces conditions, ils répugnaient encore à céder le
+Valais; et, comme sous les intérêts appelés généraux, se cachent souvent
+des intérêts très-particuliers, les petits cantons, redoutant pour la
+route du Saint-Gothard la rivalité de celle du Simplon, poussaient au
+refus de l'échange proposé. Le Premier Consul avait fait occuper
+provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant du reste
+prendre aucun parti avant l'arrangement général des affaires
+helvétiques.
+
+[En marge: Constitution du 29 mai 1801, approuvée par la France et sa
+mise en vigueur.]
+
+[En marge: La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes,
+aboutit au triomphe du parti oligarchique.]
+
+[En marge: Voyage de M. Reding à Paris.]
+
+[En marge: Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.]
+
+En attendant l'organisation définitive de la Suisse, il avait été formé
+un gouvernement temporaire, composé d'un conseil exécutif et d'un corps
+législatif peu nombreux. Divers projets de constitution avaient été
+rédigés, et secrètement soumis au Premier Consul. Celui-ci, entre ces
+divers projets, en avait préféré un, qui lui semblait conçu dans des
+vues plus sages, et l'avait renvoyé à Berne avec une sorte de
+recommandation. Le gouvernement provisoire, composé lui-même des
+patriotes les plus modérés, avait adopté cette constitution, et l'avait
+présentée à l'acceptation d'une Diète générale. Le parti unitaire exalté
+comptait dans cette Diète une majorité considérable, cinquante voix sur
+quatre-vingts. Bientôt il déclara la Diète constituante, rédigea un
+nouveau projet dans les idées de l'unité absolue, et affectant même de
+braver la France, proclama le Valais partie intégrante du sol de la
+Confédération helvétique. Les représentants des petits cantons se
+retirèrent, en déclarant qu'ils ne se soumettraient jamais à une
+pareille constitution. Maîtres du gouvernement provisoire, les patriotes
+modérés, en voyant ce qui se passait, se concertèrent avec le ministre
+de France Verninac, et prirent un arrêté par lequel ils cassèrent la
+Diète, pour avoir excédé ses pouvoirs, et s'être faite assemblée
+constituante lorsqu'elle n'était point appelée à l'être. Ils mirent
+eux-mêmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et
+procédèrent à l'élection des autorités qu'elle instituait. Ces autorités
+étaient le sénat, le petit-conseil, et le landamman. Le sénat se
+composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil, qui se
+composait de sept, et le landamman, qui était le chef de la république.
+Le sénat ne nommait pas seulement ces deux autorités, il les conseillait
+aussi. Comme les patriotes modérés avaient sur les bras les unitaires
+exaltés, qu'on venait de disperser en cassant la Diète, ils furent
+obligés de ménager le parti contraire, celui des oligarques. Ils
+choisirent dans son sein les hommes les plus sages, pour se les
+adjoindre, et les comprirent dans le sénat. Ils les mêlèrent avec les
+révolutionnaires, de manière à conserver la majorité à ces derniers.
+Mais, dans leur irritation, cinq des révolutionnaires choisis refusèrent
+d'accepter. La majorité se trouvait dès lors changée d'une manière
+d'autant plus fâcheuse, que le sénat, une fois formé, devait se
+compléter lui-même. Il se compléta en effet, et dans le sens des
+oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et opter entre
+deux candidats, M. Reding, qui était le chef des oligarques, et M.
+Dolder, qui était le chef des révolutionnaires modérés, M. Reding
+l'emporta d'une voix. M. Dolder était un homme sage, capable, mais d'une
+énergie médiocre. M. Reding était un ancien officier, peu éclairé, mais
+énergique, ayant servi dans les troupes suisses à la solde des
+puissances étrangères, et fait avec intelligence, en 1798, la guerre des
+montagnes contre l'armée française. Il était du petit canton de
+Schwitz, et le chef de cette famille privilégiée, qui disposait de tous
+les grades dans le régiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse
+avaient adopté cette espèce de chef de clan, et lui avaient donné leur
+confiance. Tout rude qu'il était, M. Reding ne manquait pas d'une
+certaine finesse; il était flatté de sa nouvelle dignité, et tenait à la
+conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la
+volonté de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre
+brusquement à Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que le
+parti des oligarques était le parti des honnêtes gens, qu'il fallait le
+souffrir au pouvoir, permettre qu'il y fît ses volontés, et qu'à ces
+conditions on aurait une Suisse dévouée à la France. Le Premier Consul
+reçut M. Reding avec égards, et l'écouta avec quelque attention. M.
+Reding affecta de se montrer dépourvu de préjugés, et plutôt militaire
+qu'oligarque; il parut flatté d'approcher le premier général des temps
+modernes, et disposé comme lui à se mettre au-dessus des passions de
+parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient être acceptés,
+sauf à voir si la conduite répondrait aux promesses. D'après ces
+accommodements, le sénat devait être porté à trente membres, et le choix
+des cinq nouveaux membres fait exclusivement parmi les patriotes. On
+devait choisir également parmi eux un second landamman, alternant avec
+le premier dans l'exercice du pouvoir. Des commissions cantonales,
+composées de moitié par le sénat et par les cantons eux-mêmes, devaient
+être chargées de donner à chacun d'eux la constitution qui lui
+conviendrait. Il était, en outre, accordé que l'Argovie et le pays de
+Vaud resteraient détachés de Berne; et en revanche, que les
+agglomérations de territoires qui avaient défiguré certains petits
+cantons, seraient révoquées. Sous toutes ces réserves, le Premier Consul
+promit de reconnaître la Suisse, de la replacer en état de neutralité
+perpétuelle, et d'en retirer les troupes françaises. Pour lui assurer la
+route militaire qu'il demandait, on démembra le Valais, en cédant à la
+France la portion qui est sur la rive droite du Rhône. La France, en
+échange, s'obligeait à céder le Frickthal, plus un arrondissement de
+territoire du côté du Jura. M. Reding partit rempli d'espérance, croyant
+avoir acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire désormais en
+Suisse tout ce qu'il voudrait.
+
+[En marge: À peine retourné en Suisse, M. Reding se livre au parti
+oligarchique, et le favorise exclusivement.]
+
+Mais à peine ce chef des oligarques était-il arrivé à Berne, qu'entraîné
+par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait être, sous de
+telles influences, et avec des idées de gouvernement aussi peu arrêtées
+que les siennes. On ajouta au sénat cinq nouveaux membres pris dans le
+sein du parti patriote, et on donna un collègue à M. Reding, chargé
+d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman, collègue qui ne fut
+point M. Dolder lui-même, mais M. Rugger, personnage considérable parmi
+les révolutionnaires modérés. Ces nouveaux choix qui, dans le petit
+conseil, chargé du pouvoir exécutif, procurèrent la majorité au parti
+de la révolution, la laissèrent dans le sénat au parti oligarchique. De
+plus M. Reding, étant landamman pour cette année, composa les autorités
+dans les intérêts de son parti. Il envoya soit à Vienne, soit dans les
+autres cours, des agents dévoués à la contre-révolution, avec des
+instructions hostiles à la France, et bientôt connues d'elle. M. Reding
+notamment demandait qu'on accréditât auprès de lui des représentants de
+toutes les puissances, pour le seconder contre l'influence du chargé
+d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent au dehors qu'il n'osa
+pas remplacer fut M. Stapfer, ministre à Paris, homme respectable,
+dévoué à sa patrie, ayant su obtenir la confiance du gouvernement
+français, et à ce titre difficile à révoquer. M. Reding avait promis de
+laisser indépendants le pays de Vaud et l'Argovie; et cependant de toute
+part couraient des pétitions pour provoquer la restitution de ces
+provinces au canton de Berne. Malgré la promesse d'affranchir les
+bailliages italiens, Uri demandait tout haut, et avec menace, qu'on lui
+rendît la vallée Levantine. Les commissions cantonales, chargées de
+rédiger les constitutions particulières de chaque canton, étaient,
+excepté deux ou trois, composées dans un esprit contraire au nouvel
+ordre de choses, et favorable au rétablissement de l'ancien. Il n'était
+plus question du Valais ni de la route promise à la France. Enfin les
+Vaudois, voyant la contre-révolution imminente, s'étaient insurgés, et,
+plutôt que de se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient
+leur réunion à la France.
+
+[En marge: Le Premier Consul n'ayant plus à ménager le gouvernement
+suisse, proclame l'indépendance du Valais.]
+
+[En marge: Le parti révolutionnaire modéré s'empare de nouveau du
+pouvoir.]
+
+Ainsi la malheureuse Helvétie, livrée un an auparavant aux extravagances
+des unitaires absolus, était en proie cette année aux tentatives
+contre-révolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul prit alors son
+parti quant au Valais; il déclara qu'il le détachait de la
+confédération, et lui rendait son ancienne indépendance. C'était
+évidemment la meilleure solution, car en partageant cette grande vallée,
+pour donner une rive à la Suisse, une autre à la France, on allait
+contre la nature des choses; en la laissant tout entière à la Suisse, en
+y créant une route et des établissements militaires français, on rendait
+la neutralité helvétique impossible. Quand il apprit cette résolution,
+M. Reding éclata, soutint que le Premier Consul avait manqué à ses
+promesses, ce qui était faux, et proposa au petit conseil une lettre
+tellement violente, que le petit conseil recula d'effroi. La situation
+n'était plus tenable entre les oligarques des grands et des petits
+cantons, travaillant à reconstruire l'ancien régime, et les
+révolutionnaires soulevés dans le pays de Vaud, pour obtenir la réunion
+à la France. M. Dolder et ses amis du petit conseil se réunirent. Dans
+ce petit conseil, chargé du pouvoir exécutif, ils étaient six contre
+trois. Ils profitèrent de l'absence de M. Reding, qui s'était rendu pour
+quelques jours dans les petits cantons, cassèrent tout ce qui avait été
+fait par lui, annulèrent les commissions cantonales, et appelèrent à
+Berne une assemblée de notables, composée de quarante-sept individus,
+choisis parmi les hommes les plus respectables et les plus modérés de
+toutes les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29 mai,
+recommandée par la France, y apporter les modifications jugées
+indispensables, et organiser immédiatement les autorités publiques
+d'après cette même constitution.
+
+[En marge: Déposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits
+cantons.]
+
+[En marge: Les modérés, pour donner une satisfaction au pays, demandent
+la retraite des troupes françaises.]
+
+[En marge: Le Premier Consul y consent.]
+
+[En marge: Les modérés restent en Suisse livrés à leurs seules forces.]
+
+Pour ôter aux oligarques l'appui du sénat, dans lequel ils avaient la
+majorité, on prononça la suspension de ce corps. À cette nouvelle, M.
+Reding accourut, et protesta contre les résolutions prises. Mais privé
+de l'appui du sénat, qui était suspendu, il se retira, déclarant qu'il
+ne renonçait pas à sa qualité de premier magistrat, et se transporta
+dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le considéra
+comme démissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la charge de
+premier landamman. Ainsi la Suisse, arrachée tour à tour aux mains des
+unitaires absolus, et à celles des oligarques, se trouvait, par une
+suite de petits coups d'État, replacée dans les mains des
+révolutionnaires modérés. Malheureusement ces derniers n'avaient pas à
+leur tête, comme les modérés français quand ils firent le 18 brumaire,
+un chef puissant, pour donner à la sagesse l'appui de la force.
+Cependant éclairés par les événements, les partisans de la révolution,
+quelle que fût leur nuance, étaient disposés à s'entendre, et à prendre
+pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant certains
+changements. Mais M. Reding travaillait à soulever les petits cantons,
+et la nécessité de recourir à un bras puissant, hors de Suisse,
+puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, était à peu près inévitable.
+Quelque évidente que fût cette nécessité, personne toutefois n'osait
+l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans l'intervention de la France
+leur ruine assurée, faisaient aux révolutionnaires un crime de vouloir
+cette intervention. Ceux-ci, pour ne pas fournir un tel grief à leurs
+adversaires, la repoussaient hautement. Enfin le Premier Consul
+lui-même, désirant épargner des inquiétudes à l'Europe, était décidé, à
+moins d'événements extraordinaires, à ne pas compromettre les troupes
+françaises dans les troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille
+Français fussent répandus au milieu des Alpes, jamais nos généraux
+n'avaient obtempéré aux réquisitions des divers partis, et nos soldats
+assistaient l'arme au bras à tous ces désordres. Leur immobilité devint
+même un sujet de reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence
+de raison, que la paix générale régnant en Europe, l'armée française
+n'ayant pas à les défendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les
+défendre contre les soulèvements intérieurs, ils ne recueillaient
+d'autre fruit de sa présence que la peine de la nourrir, et le
+désagrément d'une occupation étrangère. La retraite de nos troupes
+devint bientôt une sorte de satisfaction patriotique, que les modérés se
+crurent obligés d'accorder à tous les partis; et ils la demandèrent au
+Premier Consul, pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection
+dans les montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait
+d'autant plus nécessaire d'accorder la satisfaction demandée, que la
+séparation du Valais, définitivement résolue, était un sensible
+déplaisir pour le coeur des patriotes suisses. Le Premier Consul
+consentit à l'évacuation, voulant donner au parti modéré l'appui moral
+le plus entier, mais au fond redoutant beaucoup l'expérience qu'on
+allait faire. Les ordres d'évacuation furent immédiatement expédiés. Il
+resta trois mille hommes de troupes suisses à la disposition du nouveau
+gouvernement. On laissa, en outre, tout près de la frontière, les
+demi-brigades helvétiques au service de France, et on espéra s'en tirer
+ainsi sans recours ultérieur à notre armée. Un calme momentané fit place
+à ces agitations. La constitution du 29 mai, adoptée avec certaines
+modifications, fut partout acceptée. Les petits cantons seuls refusèrent
+de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils paraissaient vouloir se
+tenir tranquilles, du moins pour le moment.
+
+La séparation du Valais s'accomplit sans difficulté. Ce pays fut
+constitué de nouveau en petit État indépendant, sous la protection de la
+France et de la République italienne. La France, pour unique marque de
+suzeraineté, s'y réserva une route militaire, qu'elle devait entretenir
+à ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route fut déclarée
+exempte de toute espèce de péage, ce qui était pour le pays un immense
+bienfait. En ouvrant le Simplon, en y créant la grande chaussée qui le
+traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un don magnifique, et
+qui valait assurément le prix qu'elle en exigeait.
+
+[En marge: Les affaires suisses demeurées en suspens, sans que l'Europe
+ose s'en mêler.]
+
+Les affaires suisses demeurèrent donc en suspens. Les oligarques,
+d'abord joyeux de la retraite des troupes françaises, en furent bientôt
+alarmés. Ils craignaient, en perdant des maîtres incommodes, d'avoir
+perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas probable de nouvelles
+convulsions révolutionnaires. C'étaient, il est vrai, les plus sages qui
+raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant de renverser encore une fois
+le gouvernement des patriotes modérés, souhaitaient ardemment que
+l'évacuation fût définitive, et par l'intermédiaire de leurs agents
+secrets ils firent supplier les diverses cours de ne plus permettre que
+les troupes françaises rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils,
+tolérer la continuation de leur présence, comme suite de la guerre; mais
+il fallait considérer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation
+d'un territoire indépendant, garanti par toute l'Europe.
+
+Le Premier Consul connaissait leurs menées, car les correspondances du
+landamman Reding venaient d'être découvertes, et envoyées à Paris. Mais
+il s'en montra peu ému: il s'expliqua même sur ce sujet librement, et
+sans contrainte, comme il avait coutume de faire en toute occasion. Il
+dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il préférait la paix générale
+à la conquête d'un pareil territoire; mais qu'il n'y souffrirait pas un
+gouvernement ennemi de la France; que sur ce point ses résolutions
+étaient irrévocables.
+
+En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercèrent
+quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et
+Wyndham, qui cherchait en toutes choses de nouveaux griefs contre la
+France. En Autriche, en Prusse, on était beaucoup trop occupé des
+arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mêler des affaires de
+l'Helvétie. On avait un trop grand besoin de la faveur du Premier
+Consul, pour songer à lui donner même un déplaisir. M. de Cobentzel, à
+Vienne, poussa le soin jusqu'à montrer à notre ambassadeur, M. de
+Champagny, tout ce que lui écrivait le parti Reding, et les réponses
+décourageantes qu'il faisait aux vives instances de ce parti. La Russie,
+parfaitement éclairée sur les vues du Premier Consul, comprit que les
+troubles de la Suisse étaient pour lui un embarras dont il voudrait être
+sorti, bien plus qu'une occasion artificieusement préparée pour se
+procurer un territoire ou une influence de plus.
+
+[En marge: Affaires de l'Allemagne.]
+
+Quelque graves que fussent en elles-mêmes les affaires suisses, quelque
+graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes étaient ramenées
+sur le sol helvétique, elles ne pouvaient, dans le moment, détourner des
+affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu précédemment que
+la cession de la rive gauche du Rhin à la France avait laissé sans États
+une foule de princes, et qu'on était convenu à Lunéville de les
+indemniser, en sécularisant les principautés ecclésiastiques, dont la
+vieille Allemagne était couverte. C'était l'occasion forcée d'un
+remaniement général du territoire germanique. Une telle question ne
+laissait pas d'attention pour d'autres, chez la plupart des cours du
+Nord.
+
+[En marge: Usage que l'Autriche veut faire de la paix.]
+
+[En marge: Ses prétentions dans l'affaire des indemnités germaniques.]
+
+L'Autriche, épuisée par une longue lutte, cherchait à réparer ses
+finances délabrées, et à relever le crédit de son papier-monnaie.
+L'archiduc Charles avait gagné toute l'influence qu'avait perdue M. de
+Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, était partisan déclaré
+de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'était acquise
+sur les bords du Rhin, en combattant les généraux Jourdan et Moreau,
+s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le général
+Bonaparte, et il n'était pas tenté de l'essayer de nouveau contre ce
+redoutable adversaire. Des motifs plus élevés encore influaient sur ses
+dispositions politiques. Il voyait sa maison ruinée par deux guerres
+longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu plus de part que
+la raison, et il se disait que l'Autriche assez heureuse, quoique
+battue, pour trouver dans l'acquisition des États Vénitiens un
+dédommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais, perdrait
+peut-être, à une troisième guerre, les États Vénitiens eux-mêmes, et ces
+derniers sans compensation. Ce prince, devenu ministre, s'appliquait à
+former une armée, qui fût mieux organisée et moins coûteuse que celles
+qu'on avait, depuis dix ans, vainement opposées à l'armée française.
+L'empereur, esprit sage, plus solide que brillant, partageait les
+opinions de l'archiduc, et ne songeait qu'à tirer le meilleur parti
+possible de l'affaire des indemnités. Il espérait y trouver une
+conjoncture favorable pour réparer les derniers revers de sa maison.
+
+[En marge: Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution
+territoriale de l'Allemagne.]
+
+La Prusse, qui s'était séparée, en 1795, de la coalition, pour faire à
+Bâle sa paix avec la République française, qui, depuis cette époque,
+avait rétabli ses finances au moyen de la neutralité, et gagné de
+nouvelles provinces à la suite du dernier soulèvement de la Pologne, la
+Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de l'Église
+germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre
+d'agrandissement qu'elle préférait à tout autre. Elle avait un roi fort
+jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix à passer pour honnête,
+qui l'était en effet, mais qui aimait infiniment les acquisitions de
+territoire, à condition toutefois de ne pas les acheter par la guerre.
+Du reste, on possédait un singulier moyen pour tout expliquer en Prusse
+d'une manière honorable. Les actes équivoques, d'une honnêteté
+contestable, étaient attribués à M. d'Haugwitz, auquel on imputait
+ordinairement tout ce qu'on ne savait comment justifier, et qui se
+laissait immoler de bonne grâce à la réputation de son roi. Cette cour,
+ayant des lumières et peu de préjugés, avait su vivre tolérablement avec
+la Convention et le Directoire, très-bien avec le Premier Consul. À
+l'avénement de ce dernier, elle avait montré un instant la volonté de
+s'interposer entre les puissances belligérantes, pour les forcer à la
+paix; et depuis que le Premier Consul les y avait forcées à lui seul,
+elle faisait au moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait
+sans cesse, et lui laissait entrevoir pour l'avenir un traité d'alliance
+offensive et défensive, moyennant qu'on la favorisât dans le partage
+des dépouilles de l'Église germanique.
+
+[En marge: La Russie, désintéressée dans les affaires de l'Allemagne,
+voudrait cependant y jouer un rôle.]
+
+La Russie, désintéressée dans la question territoriale qui s'agitait en
+Allemagne, n'était ni appelée, ni autorisée à s'en mêler par le traité
+de Lunéville; mais elle y aurait volontiers joué un rôle. Être pris pour
+arbitre eût flatté la vanité du jeune empereur, vanité qui commençait à
+percer sous une modestie et une ingénuité apparentes. Ce prince s'était
+d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient porté au trône, à
+travers une affreuse catastrophe; c'étaient le comte Pahlen et le comte
+Panin. Mais son honnêteté et son orgueil souffraient également d'un tel
+joug. Il lui en coûtait d'avoir à ses côtés des hommes qui lui
+rappelaient d'horribles souvenirs; il était humilié d'avoir des
+ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous avons déjà dit
+qu'entouré des compagnons de son premier âge, MM. de Strogonoff,
+Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mûr M. de Kotschoubey, il
+lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de l'empire. Il avait
+profité d'une occasion offerte par le caractère impérieux du comte
+Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait fait autant à l'égard
+du comte Panin, et il avait introduit M. de Kotschoubey dans le cabinet.
+Pour vice-chancelier, il venait de prendre un personnage ancien dans le
+gouvernement russe, le prince Kurakin, homme d'état d'humeur facile,
+aimant l'éclat du pouvoir, et prêtant complaisamment son nom, connu de
+l'Europe, aux quatre ou cinq jeunes gens qui commençaient à gouverner
+secrètement l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de
+vingt-quatre années, et de quelques seigneurs russes et polonais du même
+âge, on s'était fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de
+singulières idées sur toutes choses. Paul Ier, Catherine elle-même, y
+étaient considérés comme des princes barbares et sans lumières. Le
+partage de la Pologne était regardé comme un attentat; la guerre à la
+Révolution française, comme le résultat de préjugés aveugles. La Russie
+devait à l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protéger
+les faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre à se
+renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux à
+respecter dans leur lutte les intérêts des nations. Heureuses
+prétentions, nobles pensées, si elles avaient été sérieuses; si elles
+n'avaient pas ressemblé à ces velléités libérales de la noblesse
+française, élevée à l'école de Voltaire et de Rousseau, parlant
+humanité, liberté, jusqu'au jour où la Révolution française vint lui
+demander de conformer ses actes à ses théories! Alors ces grands
+seigneurs philosophes devinrent les émigrés de Coblentz. Toutefois, de
+même qu'il y eut en France une minorité de la noblesse, fidèle jusqu'au
+bout à ses premiers sentiments, de même dans ces jeunes gouvernants de
+la Russie, deux se distinguaient par des vues plus arrêtées, par un
+caractère plus sérieux, c'étaient M. de Strogonoff et le prince Adam de
+Czartoryski. M. de Strogonoff annonçait un esprit solide et sincère. Le
+prince Czartoryski, appliqué, instruit, grave à vingt-cinq ans, ayant
+pris sur Alexandre une sorte d'ascendant, était plein des sentiments
+héréditaires de sa famille, c'est-à-dire du désir de relever la Pologne;
+et il s'efforçait, comme on le verra bientôt, de faire aboutir à ce but
+les combinaisons de la politique russe. Ces jeunes gens, avec les
+penchants qui les animaient, devaient être jaloux de commencer en
+Allemagne cet arbitrage équitable et souverain, qui les séduisait si
+fort. L'habile Autriche avait bien su démêler leurs dispositions, et
+avait songé à s'en servir. Apercevant clairement la prédilection du
+Premier Consul pour la Prusse, elle s'était tournée du côté de
+l'empereur Alexandre; elle le flattait, et lui offrait le rôle d'arbitre
+dans les affaires d'Allemagne. Ce n'était pas l'ambition qui manquait au
+czar pour saisir un tel rôle; mais il n'était pas facile de s'en emparer
+en présence du général Bonaparte, qu'un traité formel investissait du
+droit et du devoir de se mêler de la question des indemnités
+germaniques, et qui n'était pas homme à laisser faire aux autres ce
+qu'il lui appartenait de faire lui-même. Aussi l'empereur Alexandre,
+quoique impatient de figurer sur la scène du monde, montrait-il une
+réserve méritoire à son âge, surtout avec les sentiments ambitieux qui
+remplissaient son coeur.
+
+[En marge: Ce qu'étaient les indemnités germaniques.]
+
+Il faut pénétrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des
+indemnités germaniques. Cette affaire entamée au congrès de Rastadt,
+après la paix de Campo-Formio, abandonnée par suite de l'assassinat de
+nos plénipotentiaires et de la seconde coalition, reprise depuis la paix
+de Lunéville, souvent commencée, jamais terminée, était une grave
+question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi, ne sachant
+comment la résoudre. Elle ne pouvait être résolue que par la ferme
+volonté du Premier Consul, car il était impossible que l'Allemagne y
+suffît à elle seule.
+
+[En marge: Pertes des princes allemands à la rive gauche du Rhin.]
+
+Par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, la rive gauche du Rhin
+était devenue notre propriété, depuis le point où ce beau fleuve sort du
+territoire suisse, entre Bâle et Huningue, jusqu'à celui où il entre sur
+le territoire hollandais, entre Émerick et Nimègue. (Voir la carte nº
+20.) Mais par la cession de cette rive à la France, des princes
+allemands, de tout rang et de tout état, tant héréditaires
+qu'ecclésiastiques, avaient fait des pertes considérables en territoire
+et en revenu. La Bavière s'était vu enlever le duché de Deux-Ponts, le
+Palatinat du Rhin, le duché de Juliers. Le Wurtemberg, Baden, avaient
+été privés de la principauté de Montbéliard et autres domaines. Les
+trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves, de Cologne
+étaient presque restés sans États. Les deux Hesses avaient perdu
+plusieurs seigneuries; l'évêque de Liége, l'évêque de Bâle, avaient été
+complétement dépossédés de leurs évêchés. La Prusse avait été obligée de
+renoncer, au profit de la France, au duché de Gueldre, à une partie de
+celui de Clèves, et à la petite principauté de Moeurs, territoires
+situés sur le cours inférieur du Rhin. Enfin une foule de princes de
+second et troisième ordre avaient vu disparaître leurs principautés et
+leurs fiefs impériaux. Ce n'étaient pas là toutes les dépossessions
+amenées par la guerre. En Italie, deux archiducs d'Autriche avaient été
+forcés de renoncer, l'un à la Toscane, l'autre au duché de Modène. En
+Hollande, la maison d'Orange-Nassau, alliée de la Prusse, avait perdu le
+stathoudérat, plus une assez grande quantité de biens personnels.
+
+[En marge: L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en Allemagne
+les archiducs italiens et la famille de Nassau.]
+
+D'après les règles de la stricte justice, les princes allemands auraient
+dû être seuls dédommagés sur le territoire germanique. Des archiducs,
+oncles ou frères de l'empereur, ayant depuis long-temps la qualité de
+princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des établissements
+en Allemagne, aucun, sinon d'être les parents de l'empereur. Or, c'était
+l'empereur qui avait poussé la malheureuse Allemagne à la guerre, qui
+l'avait exposée ainsi à des pertes considérables de territoire, et il
+venait la forcer d'indemniser ses propres parents, entraînés eux aussi,
+contre leur gré, à prendre part à cette guerre folle et mal conduite! On
+en pouvait dire autant du stathouder. Si ce prince avait perdu ses
+États, ce n'était pas à l'Allemagne à payer les fautes qu'on lui avait
+fait commettre. Mais le stathouder était le beau-frère du roi de Prusse,
+et ce roi, ne voulant pas faire pour sa famille, moins que l'empereur
+pour la sienne, demandait que la maison d'Orange-Nassau fût indemnisée
+en Allemagne. Il fallait donc, outre les princes allemands, dédommager
+encore les archiducs privés de leurs États en Italie, les Orange-Nassau
+dépossédés du stathoudérat. On avait demandé à la France, au traité de
+Lunéville, et, antérieurement, au traité de Campo-Formio, de consentir à
+ce que les archiducs reçussent un établissement en Allemagne. La Prusse
+au congrès de Bâle, et l'Angleterre au congrès d'Amiens, avaient exigé
+que le stathouder fût indemnisé, sans désignation de lieu, mais avec
+l'intention avouée de choisir ce lieu dans l'étendue du territoire
+germanique. La France, qui n'avait à considérer les indemnités que du
+point de vue de l'équilibre général, la France à qui peu importait que
+ce fût un évêque ou un prince de Nassau qui se trouvât établi à Fulde,
+que ce fût un archevêque ou un archiduc qui se trouvât établi à
+Salzbourg, avait dû y consentir.
+
+Le traité de Lunéville ayant été ratifié par la Diète, la charge que
+l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique était
+acceptée, avec regret, mais d'une manière formelle. Les traités de Bâle
+et d'Amiens, qui stipulaient une indemnité pour le stathouder, étaient,
+il est vrai, étrangers à la confédération; mais l'Angleterre, avec
+l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la Prusse, avec
+sa puissance sur la Diète, assurées d'ailleurs l'une et l'autre du
+concours de la France, n'avaient pas de refus à craindre, en réclamant
+une indemnité territoriale pour le stathouder. Il était donc convenu,
+d'un consentement à peu près unanime, que le stathouder, comme les deux
+archiducs italiens, auraient leur part des évêchés sécularisés. Pour
+indemniser ces princes allemands, italiens, hollandais, il ne manquait
+certainement pas de beaux domaines en Allemagne. Il y en avait beaucoup,
+et de très-considérables, soumis au régime ecclésiastique. En les
+sécularisant, on pouvait trouver de vastes champs, couverts d'habitants,
+féconds en revenus, pour fournir des États à toutes les victimes de la
+guerre.
+
+[En marge: Valeur approximative des territoires ecclésiastiques.]
+
+Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en
+habitants, en revenus, de la totalité des principautés allemandes
+susceptibles de sécularisation. La paix de Westphalie en avait déjà
+sécularisé un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un
+sixième environ de l'Allemagne proprement dite, tant en étendue qu'en
+population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du
+temps, fort incomplètes et fort contestées, il pouvait s'élever à 13 ou
+14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait considérer
+cette somme comme le revenu total des principautés dont il est ici
+question. C'était le revenu, déduction faite des frais de perception et
+d'administration, déduction faite aussi d'une foule de bénéfices
+ecclésiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui n'étaient pas
+compris dans le produit net que nous venons d'énoncer, et qui devaient
+par la sécularisation appartenir au nouveau possesseur: c'est-à-dire
+que, si on calculait le produit de ces pays comme on calculait en France
+en 1803, et comme on calcule bien plus rigoureusement aujourd'hui, on
+serait conduit à une estimation trois ou quatre fois plus considérable,
+par conséquent à 40 ou 50 millions de florins (100 ou 120 millions de
+francs).
+
+[En marge: Énumération des principautés ecclésiastiques, propres à être
+sécularisées.]
+
+Il est donc impossible de préciser au juste la valeur de ces États,
+autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixième environ de
+l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour
+montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces
+florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confédération.
+(Voir la carte nº 20.) En commençant par l'orient et le midi de
+l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les évêchés de Trente et de
+Brixen, que l'Autriche considérait comme lui appartenant, et que par ce
+motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des
+indemnités germaniques, mais qui avaient été rangés malgré elle au
+nombre des biens disponibles. On variait dans l'évaluation de leur
+produit depuis 200,000 florins jusqu'à 900,000. En passant du Tyrol en
+Bavière, se présentait le superbe évêché de Salzbourg, aujourd'hui l'une
+des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne, comprenant
+la vallée de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000 florins,
+selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats excellents,
+tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'évêché de Salzbourg
+était comprise la prévôté de Berchtolsgaden, précieuse par le produit du
+sel. En entrant tout à fait en Bavière, on rencontrait sur le Lech
+l'évêché d'Augsbourg, sur l'Isar celui de Freisingen, enfin, au
+confluent de l'Inn et du Danube, celui de Passau, tous trois fort
+enviés par la Bavière, dont ils auraient avantageusement complété le
+territoire, produisant ensemble 800,000 florins, et comme d'usage
+très-diversement évalués par les prétendants qui se les disputaient. De
+l'autre côté du Danube, c'est-à-dire en Franconie, se trouvait le riche
+évêché de Wurtzbourg, dont les évêques avaient autrefois ambitionné le
+titre de ducs de Franconie, et étaient assez opulents pour bâtir à
+Wurtzbourg un palais presque aussi beau que celui de Versailles. On
+estimait ce bénéfice à 1,400,000 florins de revenu, et avec l'évêché de
+Bamberg, qui était contigu, à plus de 2 millions. C'était le lot qui
+pouvait le mieux arrondir le territoire de la Bavière en Franconie, et
+la dédommager de ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot, à cause
+de sa valeur et de sa contiguïté avec les marquisats d'Anspach et de
+Bareuth. On peut citer encore l'évêché d'Aichstedt, dans la même
+province, très-inférieur aux deux précédents, mais néanmoins fort
+considérable.
+
+Il restait la partie des archevêchés de Mayence, de Trèves, de Cologne,
+située à la droite du Rhin, archevêchés et électorats à la fois, formant
+un revenu difficile à évaluer. Il restait les portions de l'électorat de
+Mayence, enclavées en Thuringe, telles qu'Erfurth, et le territoire de
+l'Eischsfeld, puis en descendant vers la Westphalie, le duché même de
+Westphalie, dont le revenu était estimé à 4 ou 500,000 florins, les
+évêchés de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir
+produire 400,000 florins chacun, et enfin le vaste évêché de Munster,
+le troisième de l'Allemagne en revenu, le plus étendu en territoire,
+rapportant, disait-on, alors 1,200,000 florins.
+
+Si l'on joint à ces archevêchés, évêchés et duchés, au nombre de
+quatorze, à ces restes d'anciens électorats ecclésiastiques, les débris
+des évêchés de Spire, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance, quantité de
+riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on voulait, non
+pas séculariser, mais incorporer aux États voisins (ce qui s'appelait
+alors _médiatiser_), on aura une idée à peu près exacte de tous les
+biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux princes séculiers
+les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on n'avait pas
+prétendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui à eux trois
+demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il n'eût pas été
+nécessaire de supprimer toutes les principautés ecclésiastiques, et
+qu'on aurait pu épargner à la Constitution germanique le coup
+destructeur dont elle fut bientôt frappée.
+
+C'était, en effet, porter à cette constitution une atteinte profonde que
+de séculariser tous les États ecclésiastiques à la fois, car ils y
+jouaient un rôle considérable. Quelques détails sont ici nécessaires
+pour faire connaître cette vieille constitution, la plus ancienne de
+l'Europe, la plus respectable après la constitution anglaise, et qui
+allait périr par l'avidité des princes allemands eux-mêmes.
+
+[En marge: Ancienne constitution germanique.]
+
+[En marge: La couronne impériale était élective.]
+
+[En marge: Cinq électeurs laïques, et trois électeurs ecclésiastiques.]
+
+L'empire germanique était électif. Quoique depuis long-temps la
+couronne impériale ne fût pas sortie de la maison d'Autriche, il fallait
+qu'une élection formelle, à chaque changement de règne, la déférât à
+l'héritier de cette maison, qui de son plein droit était roi de Bohème
+et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de Carinthie, de
+Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'élection se faisait
+autrefois par sept, et à l'époque dont nous parlons, par huit princes
+électeurs. Sur les huit, il y en avait cinq laïques et trois
+ecclésiastiques. Les cinq laïques étaient: la maison d'Autriche, pour la
+Bohême; l'électeur palatin, pour la Bavière et le Palatinat; le duc de
+Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi
+d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois électeurs ecclésiastiques
+étaient: l'archevêque de Mayence, possédant une partie des deux rives du
+Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-même, et les
+rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevêque de Trèves,
+possédant le pays de Trèves, c'est-à-dire la vallée de la Moselle,
+depuis les frontières de l'ancienne France jusqu'à la jonction de cette
+rivière avec le Rhin, vers Coblentz; enfin l'archevêque de Cologne,
+possédant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn jusqu'aux approches de la
+Hollande. Ces trois archevêques, suivant l'usage général de l'Église,
+partout où la royauté n'avait pas envahi les nominations
+ecclésiastiques, étaient élus par leurs chapitres, sauf l'institution
+canonique, réservée au Pape. Les chanoines, membres de ces chapitres et
+électeurs de leurs archevêques, étaient choisis dans la plus haute
+noblesse allemande. Ainsi, pour Mayence, ils devaient être membres de la
+noblesse immédiate, c'est-à-dire de la noblesse relevant directement de
+l'empire, et ne relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses
+domaines étaient situés. De la sorte, ni l'archevêque, ni les chanoines
+chargés de l'élire, ne pouvaient être des sujets dépendants d'un prince
+quelconque, l'empereur excepté. Il fallait cette précaution pour un
+aussi grand personnage que l'archevêque électeur de Mayence, qui était
+chancelier de la confédération. C'était lui qui présidait la Diète
+germanique. Les archevêques électeurs de Trèves et de Cologne n'avaient
+plus que le titre d'une ancienne fonction, évanouie avec les siècles.
+L'archevêque de Cologne était jadis chancelier du royaume d'Italie;
+l'archevêque de Trèves, chancelier du royaume des Gaules.
+
+[En marge: Le pouvoir de l'empereur limité par une diète.]
+
+Ces huit princes électeurs décernaient la couronne impériale. Dans la
+première moitié du siècle dernier, lors de la guerre de la succession
+d'Autriche, on avait voulu les obliger à choisir pour empereur un prince
+de Bavière; mais ils étaient revenus bientôt, par une vieille habitude
+et un respect traditionnel, à la descendance de Rodolphe de Habsbourg.
+D'ailleurs les électeurs catholiques se trouvaient là en majorité,
+c'est-à-dire cinq contre trois, et la préférence des catholiques pour
+l'Autriche était naturelle et séculaire. L'empire n'était pas seulement
+électif, il était, si on peut s'exprimer ainsi pour un temps sans
+analogie avec le nôtre, il était représentatif. On y délibérait sur les
+affaires de la confédération, dans une diète générale, qui se réunissait
+à Ratisbonne, sous la direction du chancelier, archevêque de Mayence.
+
+[En marge: Les trois colléges composant la Diète germanique.]
+
+[En marge: Collége des électeurs.]
+
+[En marge: Collége des princes.]
+
+[En marge: Collége des villes.]
+
+Cette diète était composée de trois colléges: le Collége électoral, où
+siégeaient les huit électeurs que nous venons de citer; le Collége des
+princes, où siégeaient tous les princes laïques ou ecclésiastiques,
+chacun d'eux pour le territoire dont il était souverain direct
+(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des
+principautés qu'elles représentaient à la Diète, quelques-autres au
+contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de Westphalie);
+enfin le Collége des villes, où siégeaient, au nombre de quarante-neuf,
+les représentants des villes libres, presque toutes ruinées, et n'ayant
+plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement délibérant de
+l'antique Allemagne.
+
+[En marge: Manière de délibérer dans les trois Colléges.]
+
+Les formes pour recueillir les voix étaient extrêmement compliquées.
+Quand le protocole était ouvert, chacun des trois Colléges votait
+séparément. Les électeurs, outre leur représentant dans le Collége des
+électeurs, avaient des représentants dans celui des princes, et ils
+siégeaient ainsi dans deux colléges à la fois. L'Autriche siégeait dans
+le Collége électoral pour la Bohême, dans le Collége des princes pour
+l'archiduché d'Autriche. La Prusse siégeait au Collége des électeurs
+pour le Brandebourg, au Collége des princes pour Anspach, Bareuth, etc.
+La Bavière siégeait au Collége des électeurs pour la Bavière, au
+Collége des princes pour Deux-Ponts, Juliers, etc., et ainsi des autres.
+On ne discutait pas précisément; mais chaque État, appelé dans un ordre
+hiérarchique, émettait verbalement son avis par l'intermédiaire d'un
+ministre. On recueillait les opinions plusieurs fois, et chacun avait
+ainsi le temps de modifier la sienne. Quand les Colléges étaient d'un
+sentiment différent, ils entraient en conférence, et cherchaient à
+s'entendre. On appelait cela _relation_ et _corrélation_ entre les
+Colléges. Ils se faisaient des concessions les uns aux autres, et
+finissaient par un avis commun qu'on appelait _conclusum_.
+
+L'importance de ces trois colléges n'était pas égale. Celui des villes
+était à peine compté. Autrefois, dans le moyen âge, quand toute la
+richesse était concentrée dans les villes libres, elles avaient, en
+donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire écouter. Il n'en
+était plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient cessé
+d'être les centres de la puissance commerciale et financière. Outre les
+formes employées à leur égard, formes qui étaient blessantes, on tenait
+peu de compte de leur avis. Les électeurs, c'est-à-dire les grandes
+maisons, avec leurs voix dans le Collége des électeurs, avec leurs voix
+et leur clientèle dans le Collége des princes, emportaient presque
+toutes les délibérations.
+
+[En marge: Division de l'Allemagne en dix cercles.]
+
+On ne ferait pas connaître cette constitution tout entière, si on ne
+disait pas qu'indépendamment de ce gouvernement général, il y avait un
+gouvernement local, pour la protection des intérêts particuliers, et la
+répartition commune des charges de la confédération. Ce gouvernement
+local était celui des cercles. Toute l'Allemagne était divisée en dix
+cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'était guère plus qu'un
+vain titre, car il comprenait des provinces échappées depuis long-temps
+à l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en était le directeur.
+Il appelait à délibérer les États qui le composaient; il exécutait leurs
+résolutions, et venait au secours des États menacés de violence. Deux
+tribunaux d'empire, l'un à Wetzlar, l'autre à Vienne, rendaient la
+justice entre ces confédérés si divers, rois, princes, évêques, abbés,
+républiques.
+
+[En marge: Caractère politique et moral de la Constitution germanique.]
+
+Telle quelle, cette constitution était un vénérable monument des
+siècles. Elle offrait quelques-uns des caractères de la liberté, non de
+celle qui protége les individus dans les sociétés modernes, mais de
+celle qui protége les États faibles contre les États puissants, en les
+admettant à défendre, au sein d'une confédération, leur existence, leurs
+propriétés, leurs droits particuliers, et à en appeler de la tyrannie du
+plus fort à la justice de tous. Il en naissait un certain développement
+d'esprit, une profonde étude du droit des gens, un assez grand art de
+manier les hommes dans les assemblées, fort semblable, quoique avec des
+apparences différentes, à celui qui se pratique dans les gouvernements
+représentatifs existant de nos jours.
+
+[En marge: Changements qui devaient résulter des sécularisations dans la
+Constitution germanique.]
+
+[En marge: Transformation du parti protestant et du parti catholique en
+parti prussien et en parti autrichien.]
+
+Les sécularisations devaient produire dans cette constitution un
+changement considérable. D'abord elles faisaient disparaître du Collége
+électoral les trois électeurs ecclésiastiques, et du Collége des princes
+un grand nombre de membres catholiques. La majorité catholique, qui
+avait été dans ce second Collége de 54 voix contre 43, allait se changer
+en minorité, car les princes appelés à hériter des voix ecclésiastiques
+étaient presque tous protestants. C'était un trouble profond apporté à
+la constitution et à l'équilibre des forces. Sans doute la tolérance
+résultant de l'esprit du siècle, avait enlevé aux mots de parti
+protestant et de parti catholique leur ancienne signification
+religieuse; mais ces mots avaient acquis une signification politique
+extrêmement sérieuse. Le parti protestant signifiait le parti prussien,
+le parti catholique signifiait le parti autrichien. Or, ces deux
+influences se partageaient depuis long-temps l'Allemagne. On peut dire
+que la Prusse était dans l'empire le chef de l'opposition, l'Autriche le
+chef du parti du gouvernement. Frédéric-le-Grand, en faisant de la
+Prusse une puissance de premier ordre au moyen des dépouilles
+autrichiennes, avait allumé entre les deux grandes maisons allemandes
+une haine violente. Cette haine, un moment assoupie en présence de la
+Révolution française, s'était rallumée bientôt, depuis que la Prusse, se
+séparant de la coalition, avait fait sa paix avec la France, et s'était
+enrichie par sa neutralité, pendant que l'Autriche s'épuisait pour
+soutenir seule la guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que,
+la guerre finie, il fallait partager le patrimoine de l'Église,
+l'avidité des deux cours avait ajouté de nouveaux ferments à la passion
+qui les divisait.
+
+[En marge: Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.]
+
+La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des
+sécularisations pour affaiblir à jamais l'Autriche. Celle-ci était à la
+fin du dix-huitième siècle, comme dans la guerre de Trente-Ans, comme
+dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique: non pas
+que, dans tous les cas, les protestants fussent portés pour la Prusse,
+et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage au
+contraire altéraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavière,
+catholique fervente, mais sans cesse alarmée des vues de l'Autriche sur
+son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe[2], quoique
+protestante, était souvent opposée à la Prusse par défiance de
+voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en général, l'Autriche avait
+pour clients les princes catholiques, et particulièrement les États
+ecclésiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait déférer
+l'empire; ils se conformaient à son avis dans les assemblées où se
+débattaient les affaires générales. Ne levant pas d'armées, ils
+laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de
+plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison impériale.
+L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un riche bénéfice
+dans la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique, qui lui avait été
+récemment déférée. L'évêque de Munster et l'archevêque de Cologne étant
+morts, les chapitres de ces deux siéges avaient nommé l'archiduc Antoine
+pour remplacer les prélats défunts. Comme dans tous les pays
+aristocratiques, l'Église fournissait ainsi des dotations aux puînés des
+grandes familles. La Prusse naturellement savait mauvais gré aux États
+ecclésiastiques de donner à l'Autriche des soldats, des apanages et des
+voix à la Diète.
+
+ [Note 2: Il faut toutefois remarquer qu'à cette époque
+ l'électeur de Saxe était catholique, tandis que son pays
+ était protestant, et comptait pour tel.]
+
+Une fois engagés dans les réformes constitutionnelles, les princes
+allemands allaient être amenés à d'autres changements encore, notamment
+à la suppression des villes libres et de la noblesse immédiate.
+
+[En marge: Les villes libres, leur origine, leur suppression
+inévitable.]
+
+Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De même que les
+rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des
+seigneurs, de même les empereurs avaient donné aux villes d'Allemagne,
+formées par l'industrie et le commerce, une existence indépendante, des
+droits reconnus, souvent aussi des priviléges. C'était là ce qui avait
+introduit dans cette vaste féodalité allemande, à côté des seigneurs
+féodaux, à côté des prêtres souverains portant des couronnes de comtes
+ou de ducs, des républiques démocratiques, célèbres par leur richesse et
+leur génie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport des arts, de
+l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien mérité de
+l'Allemagne et de l'humanité entière. Toutes ces villes étaient tombées
+sous le joug de petites aristocraties locales, et la plupart se
+trouvaient déplorablement administrées. Celles dont le commerce s'était
+maintenu échappaient à la ruine commune, et présentaient même des
+républiques assez prospères. Mais elles étaient jalousées par les
+princes voisins, qui cherchaient à les adjoindre à leur territoire. La
+Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer dans ses États
+Nuremberg, et la Bavière Augsbourg, bien que ces villes fussent toutes
+deux fort déchues de leur ancienne splendeur.
+
+[En marge: La noblesse immédiate, son origine, son existence
+actuellement menacée.]
+
+La noblesse immédiate avait une origine assez semblable à celle des
+villes libres, car son titre provenait de la protection impériale
+accordée aux seigneurs, trop faibles pour se défendre eux-mêmes. Aussi
+était-elle surtout répandue en Franconie et en Souabe, parce qu'à
+l'époque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de
+cette contrée, se trouvant sans suzerain, s'étaient donnés à l'empereur.
+On l'appelait _immédiate_, parce qu'elle relevait directement de
+l'empereur, et non des princes chez lesquels ses domaines étaient
+situés. On donnait le même titre d'_immédiat_ à tout État, ville, fief,
+abbaye, relevant directement de l'empire. On appelait _médiat_, tout
+État dépendant directement du prince dans le territoire duquel il se
+trouvait enclavé. Cette noblesse immédiate, dont l'obéissance était
+partagée entre le seigneur local et l'empereur qu'elle reconnaissait
+comme son unique suzerain, était fière de cette vassalité plus relevée,
+servait dans les armées et dans les chancelleries impériales, et livrait
+aux recruteurs autrichiens la population des bourgs et villages qui lui
+appartenaient.
+
+Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent, souhaitaient
+la double incorporation à leurs États de la noblesse immédiate et des
+villes libres. L'Autriche, assez froide pour le maintien des villes
+libres, dont elle convoitait un certain nombre pour elle-même, était
+ardente au contraire pour le maintien de la noblesse immédiate, qu'elle
+affectionnait d'une manière particulière. Cependant elle voulait en
+général la conservation de tout ce qui pouvait être conservé.
+
+[En marge: Caractère de la révolution qui s'opérait en ce moment en
+Allemagne.]
+
+De notre point de vue moderne, rien ne doit paraître plus naturel, plus
+légitime, que la réunion de toutes ces parcelles de territoire, villes
+ou seigneuries immédiates, au corps de chaque État. Cela sans doute eût
+mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplacé en Allemagne
+ces libertés locales par une liberté générale, garantissant à la fois
+toutes les existences et tous les droits. Mais ces incorporations
+allaient accroître le pouvoir absolu des rois de Prusse, des électeurs
+de Bavière, des ducs de Wurtemberg. À cette condition, il était permis
+de les voir avec quelque regret.
+
+Il y a, dans l'histoire des monarchies européennes, deux révolutions
+fort différentes par leur objet et par leur date: la première, au moyen
+de laquelle la royauté conquiert sur la féodalité les petites
+souverainetés locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences
+particulières, pour former un seul État; la seconde, au moyen de
+laquelle la royauté, après avoir formé cet État unique, est obligée de
+compter avec la nation, et d'accorder une liberté générale, uniforme,
+régulière, bien préférable assurément aux libertés particulières de la
+féodalité. La France, en 1789, après avoir achevé cette première
+révolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en était
+encore à la première, et elle ne l'a pas même achevée aujourd'hui.
+L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans
+l'empire, défendait la vieille constitution germanique, et avec elle les
+libertés féodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide
+d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse
+immédiate, devenait novatrice par ambition, et tendait à donner à
+l'Allemagne les formes de la société moderne, c'est-à-dire à commencer,
+sans le vouloir, sans le savoir, l'oeuvre de la Révolution française
+dans le vieil empire germanique.
+
+Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances étaient diverses,
+leurs prétentions territoriales ne l'étaient pas moins.
+
+[En marge: Demandes de l'Autriche.]
+
+L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et
+sous ce prétexte étendre et améliorer la frontière de ses propres États.
+Elle s'occupait peu du duc de Modène, doté depuis long-temps, par les
+traités de Campo-Formio et de Lunéville, du Brisgau (petite province du
+pays de Baden) dont il se souciait médiocrement, aimant mieux jouir
+tranquillement à Venise de ses immenses richesses, accumulées à force
+d'avarice. Mais elle s'occupait sérieusement de l'archiduc Ferdinand,
+ancien souverain de la Toscane. Elle convoitait pour lui le bel
+archevêché de Salzbourg, qui aurait rattaché le Tyrol au corps de la
+monarchie autrichienne, plus la prévôté de Berchtolsgaden, enclavée dans
+l'archevêché de Salzbourg. (Voir la carte nº 20.) Ces deux principautés
+lui étaient formellement promises, mais elle souhaitait obtenir
+davantage. Elle voulait pour ce même archiduc l'évêché de Passau, qui
+assurait à sa maison l'importante place de Passau, située au confluent
+de l'Inn et du Danube, le superbe évêché d'Augsbourg, s'étendant
+longitudinalement sur le Lech, au milieu même de la Bavière, enfin le
+comté de Werdenfels[3], et l'abbaye de Kempten, deux possessions placées
+sur le penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les
+sources des fleuves qui traversent la Bavière, tels que l'Inn, l'Isar,
+la Loisach, le Lech. Si on ajoute à cela dix-neuf villes libres en
+Souabe, plus douze grandes abbayes immédiates, et si on songe que
+l'Autriche, indépendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en
+Souabe, avait une foule d'anciennes possessions dans cette contrée, on
+comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle voulait,
+au moyen de la prétendue indemnité de l'archiduc Ferdinand, prendre
+position au milieu de la Bavière par Augsbourg, au-dessus par
+Werdenfels et Kempten, au delà par ses possessions de Souabe, et, en la
+pressant ainsi dans les serres de l'aigle impérial, l'amener à lui céder
+la partie de ses États qu'elle convoitait depuis long-temps,
+c'est-à-dire le cours de l'Inn, peut-être même celui de l'Isar.
+
+ [Note 3: Ce comté dépendait de l'évêché de Freisingen.]
+
+C'était l'une des plus anciennes prétentions de l'Autriche que de
+s'étendre en Bavière pour s'y faire une meilleure frontière, et de
+prolonger en même temps ses postes dans les Alpes tyroliennes, jusqu'aux
+limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar était le plus
+cher de ses voeux, et n'aurait pas été le dernier, si on l'avait
+satisfait. Pour avoir jusqu'à l'Isar, elle aurait abandonné à la maison
+de Bavière Augsbourg (l'évêché et la ville), plus toutes les possessions
+autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de Munich, située sur
+l'Isar, se trouvant sur la frontière, et ne pouvant demeurer siége du
+gouvernement bavarois, Augsbourg aurait été la nouvelle capitale offerte
+à l'électeur palatin. Mais c'était absorber presque la moitié de cet
+électorat, et refouler entièrement la maison palatine en Souabe. À
+défaut de ce rêve beaucoup trop beau, le cours de l'Inn eût consolé
+l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possédait que la partie inférieure
+de l'Inn, depuis Braunau jusqu'à Passau. Mais, au-dessus, entre Braunau
+et les Alpes tyroliennes, c'était la Bavière qui avait les deux rives de
+ce fleuve. L'Autriche aurait souhaité l'Inn dans tout son cours, depuis
+son entrée en Bavière, à Kufstein, jusqu'à sa réunion au Danube. Cette
+ligne aurait embrassé moins de pays que celle de l'Isar, mais elle était
+fort belle encore, et militairement plus solide. C'était toujours par
+voie d'échange que l'Autriche se proposait d'acquérir l'une ou l'autre
+de ces frontières. Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des
+indemnités s'agitait entre les cabinets, d'obséder de ses offres, et,
+quand elle n'était pas écoutée, de ses menaces, le malheureux électeur
+de Bavière, lequel communiquait sur-le-champ ses anxiétés à ses deux
+protecteurs naturels, la Prusse et la France.
+
+[En marge: Manière dont l'Autriche veut faire la part des autres maisons
+allemandes.]
+
+Voilà comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution
+des indemnités. Voici comment elle faisait celle des autres.
+
+Pour les pertes essuyées par la Bavière à la gauche du Rhin, pertes qui
+surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car cette
+maison avait perdu le duché de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le
+duché de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de terres
+en Alsace, l'Autriche lui assignait deux évêchés en Franconie, ceux de
+Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placés pour la Bavière, puisqu'ils
+étaient voisins du Haut-Palatinat, mais égalant à peine les deux tiers
+de ce qui lui était dû. Peut-être l'Autriche aurait-elle ajouté à ce lot
+l'évêché de Freisingen, situé sur l'Isar, tout près de Munich. À la
+Prusse, l'Autriche entendait donner un gros évêché au nord, Paderborn
+par exemple, peut-être deux ou trois abbayes, comme Essen et Werden;
+enfin au stathouder un territoire quelconque en Westphalie, c'est-à-dire
+le quart au plus de ce qu'ambitionnait la maison de Brandebourg, pour
+elle-même et pour sa parenté. Après avoir concédé aux deux Hesses, à
+Baden et au Wurtemberg, quelques dépouilles du bas clergé, et un certain
+nombre d'abbayes à la foule des petits princes héréditaires, lesquels,
+disait-elle, seraient bien heureux de prendre ce qu'on leur donnerait,
+l'Autriche voulait avec les gros territoires du nord et du centre de
+l'Allemagne, tels que Munster, Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les
+débris des électorats de Cologne, Mayence et Trèves, conserver les trois
+électeurs ecclésiastiques, et sauver par là son influence en empire.
+
+Sur les trois électorats ecclésiastiques, le premier, celui de Mayence,
+venait de passer au coadjuteur du dernier archevêque. Ce nouveau
+titulaire, membre de la maison de Dalberg, était un prélat instruit,
+spirituel, homme du monde. L'électorat de Trèves appartenait à un prince
+saxon, encore vivant, retiré dans l'évêché d'Augsbourg dont il cumulait
+le titre avec celui de Trèves, oubliant dans l'observation assidue des
+pratiques religieuses, dans l'opulence que lui procuraient les pensions
+de sa famille, sa grandeur électorale perdue. L'électorat de Cologne
+était devenu vacant par la mort du titulaire. Les évêchés de Munster, de
+Freisingen, de Ratisbonne, la prévôté de Berchtolsgaden, venaient de
+vaquer aussi. Soit que l'Autriche fût ou ne fût pas complice des
+chapitres, elle avait laissé nommer, en présence d'un commissaire
+impérial, l'archiduc Antoine pour évêque de Munster et pour archevêque
+de Cologne. La Prusse irritée avait réclamé vivement, disant qu'on
+voulait par la nomination de nouveaux titulaires créer des obstacles aux
+sécularisations, et empêcher la libre exécution du traité de Lunéville.
+Ses réclamations avaient pour but d'empêcher qu'on ne remplît de la même
+manière les bénéfices encore vacants de Freisingen, Ratisbonne et
+Berchtolsgaden.
+
+[En marge: Prétentions contraires de la Prusse.]
+
+On pourrait se faire une idée assez juste des projets de la Prusse, en
+prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord
+elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane
+exagérées du double au moins. On prétendait à Vienne qu'il avait perdu 4
+millions de florins en revenu. Cette assertion était fort exagérée; elle
+reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts. Le
+revenu net perdu par le grand duc était de 2,500,000 florins au plus. La
+Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden égalaient,
+s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans ajouter que la
+Toscane, détachée de la monarchie autrichienne, n'avait pour celle-ci
+aucune valeur de position, tandis que Salzbourg, Berchtolsgaden, Passau,
+liés au corps même de cette monarchie, lui donnaient une frontière
+excellente, et dans les montagnards de Salzbourg une nombreuse
+population militaire. On croyait que l'Autriche y pourrait lever
+vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait donc pas de motif fondé pour
+ajouter au lot de l'archiduc les évêchés d'Augsbourg, d'Aichstedt,
+l'abbaye de Kempten, le comté de Werdenfels, ainsi que toutes les villes
+libres et les abbayes demandées en Souabe. Cependant la Prusse insistait
+moins sur l'exagération des prétentions de l'Autriche, qu'elle
+n'insistait sur la légitimité des siennes. Elle estimait au double de
+leur valeur véritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et
+diminuait de moitié le prix des territoires qu'elle réclamait en
+dédommagement. D'abord elle partageait l'un des désirs de l'Autriche,
+celui de se porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle
+voulait faire en Franconie ce que l'Autriche cherchait à faire en
+Souabe; elle y voulait doubler au moins son territoire. C'était une
+ambition constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu
+de l'Allemagne, des positions avancées, soit l'une contre l'autre, soit
+contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les États
+du centre de la confédération. Dans ses premiers élans d'ambition, la
+Prusse n'avait pas demandé moins que les évêchés de Wurtzbourg et de
+Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de Bareuth, et destinés
+dans la pensée de tout le monde à indemniser la Bavière. Cette
+prétention avait rencontré de telles objections, surtout à Paris, qu'il
+avait fallu y renoncer.
+
+À défaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu
+seulement le duché de Gueldre, une portion du duché de Clèves, la petite
+principauté de Moeurs, quelques péages supprimés sur le Rhin, et les
+enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cédés à la Hollande, ce qui
+représentait 700 mille florins de revenu suivant la Russie, 1,200 mille
+suivant la France, la Prusse ne voulait pas moins qu'une partie du nord
+de l'Allemagne, c'est-à-dire les évêchés de Munster, de Paderborn,
+d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes de l'électorat de Mayence en
+Thuringe, tels que l'Eichsfeld et Erfurth, puis enfin en Franconie, où
+elle n'abdiquait pas ses prétentions, l'évêché d'Aichstedt et la célèbre
+ville de Nuremberg.
+
+Faisant, à l'égard de l'indemnité du stathouder, les mêmes calculs que
+l'Autriche à l'égard de l'indemnité du duc de Toscane, elle demandait
+pour la maison d'Orange-Nassau un établissement contigu au territoire
+prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duché de Westphalie, le
+pays de Recklinghausen, les restes des deux électorats de Cologne et de
+Trèves, à la droite du Rhin. Il en résultait pour le stathouder, outre
+l'avantage d'être adossé à la Prusse, avantage fort grand pour elle et
+pour lui, celui d'être placé près de la Hollande, et de pouvoir y
+profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe à la
+fausseté des évaluations de la Prusse, si on songe qu'après avoir
+exagéré jusqu'au double, même au triple, le chiffre de ses pertes, elle
+dissimulait dans la même proportion la valeur des objets demandés en
+compensation, que, par exemple, elle évaluait à 350 mille florins
+l'évêché de Munster, qui, à Paris, d'après les calculs les plus
+impartiaux, était évalué à 1,200 mille, qu'elle estimait à 150 mille
+florins l'évêché d'Osnabruck, qui, à Paris, était estimé 369 mille, et
+ainsi du reste, on se fera une idée de la folle exagération de ses
+prétentions.
+
+[En marge: La Prusse se jette dans les bras de la France.]
+
+Elle se montrait un peu plus généreuse que l'Autriche envers les princes
+de second et de troisième ordre, car c'étaient tout autant de voix
+protestantes à introduire dans la Diète. Elle était d'avis de supprimer
+les électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, de laisser
+exister tout au plus celui de Mayence, avec les débris de son électorat
+situés à la rive droite du Rhin; de remplacer les deux électeurs
+ecclésiastiques supprimés par des électeurs protestants, pris parmi les
+princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, même d'Orange-Nassau, s'il
+était possible. L'appui que l'Autriche cherchait auprès de la Russie, la
+Prusse le cherchait auprès de la France. Elle offrait, si on la
+secondait dans ses réclamations, de lier sa politique à celle du Premier
+Consul, de s'engager à lui par une alliance formelle, de garantir tous
+les arrangements faits en Italie, tels que la création du royaume
+d'Étrurie, la nouvelle constitution donnée à la République italienne, et
+la réunion du Piémont à la France. Elle faisait en même temps les plus
+grands efforts pour amener à Paris la négociation, que l'Autriche
+tâchait d'amener à Saint-Pétersbourg. Elle savait que, hors de Paris,
+elle n'était pas très-favorablement jugée; que, dans les cours, on lui
+reprochait amèrement d'avoir abandonné la cause de l'Europe pour celle
+de la Révolution française; que, si on critiquait les prétentions de
+l'empereur, les siennes étaient jugées bien plus sévèrement, car il leur
+manquait l'excuse des grandes pertes essuyées par la maison d'Autriche
+dans la dernière guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait d'appui à
+espérer que du côté de la France; que se prêter au déplacement de la
+négociation, ce serait désobliger le Premier Consul, et accepter des
+arbitres mal disposés à son égard. Aussi refusa-t-elle nettement toutes
+les ouvertures de l'Autriche, qui, en désespoir de cause, lui offrait de
+s'entendre à elles deux, de s'accorder l'une à l'autre la part du lion,
+en sacrifiant tous les princes de second et de troisième ordre, et de
+s'adresser ensuite à Pétersbourg pour obtenir la consécration du partage
+qu'elles auraient fait, dans le but surtout de soustraire l'Allemagne au
+joug des Français.
+
+[En marge: Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous recours
+à la France.]
+
+Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous
+recours à la France. Au lieu de solliciter à Londres, à Pétersbourg, à
+Vienne, à Berlin, ils sollicitaient à Paris. La Bavière, tourmentée par
+l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les uns
+des autres; les petites familles effrayées de l'avidité des grandes; les
+villes libres, menacées d'incorporation; la noblesse immédiate, exposée
+au même danger que les villes libres; tous, grands et petits,
+républiques ou souverains héréditaires, plaidaient leur cause à Paris,
+les uns par l'intermédiaire de leurs ministres, les autres directement
+et en personne. Le ci-devant stathouder y avait envoyé son fils, le
+prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, prince distingué, que le
+Premier Consul avait accueilli avec beaucoup de faveur. Plusieurs autres
+princes y étaient venus également. Tous fréquentaient avec empressement
+ce palais de Saint-Cloud, où un général de la République était courtisé
+à l'égal des rois.
+
+[En marge: Singularité du spectacle que les puissances allemandes
+présentent au moment des sécularisations.]
+
+Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien
+l'inconséquence des passions humaines, et la profondeur des desseins de
+la Providence!
+
+La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre
+injuste contre la Révolution française, et elles avaient été vaincues.
+La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la
+puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du
+Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient dès lors sans
+États. Il était naturel de les indemniser en Allemagne, et de
+n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les avaient
+compromis, voulaient indemniser aux dépens de cette malheureuse
+Allemagne leurs propres parents, italiens comme les archiducs, ou
+hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus étrange encore,
+elles voulaient, sous le nom de leurs proches, s'indemniser elles-mêmes,
+toujours aux dépens de cette Allemagne, victime de leurs fautes. Et ces
+dédommagements, où les cherchaient-elles? dans les biens mêmes de
+l'Église; c'est-à-dire que les défenseurs du trône et de l'autel,
+rentrés chez eux après s'être fait battre, entendaient se dédommager
+d'une guerre malheureuse en dépouillant l'autel qu'ils étaient allés
+défendre, et en imitant la Révolution française qu'ils étaient venus
+attaquer! Et, chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils
+demandaient au représentant victorieux de cette Révolution, de leur
+partager ces dépouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager
+eux-mêmes!
+
+[En marge: Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.]
+
+Le Premier Consul s'inquiétait peu du mouvement qu'on se donnait autour
+de lui pour attirer la négociation tantôt ici, tantôt là. Il savait
+qu'elle n'aurait lieu qu'à Paris, parce qu'il le voulait ainsi, et que
+c'était mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la signature
+de la paix générale, il écouta successivement les parties intéressées:
+la Prusse, qui ne désirait agir qu'avec lui et par lui; l'Autriche, qui,
+tout en cherchant à porter l'arbitrage à Pétersbourg, ne négligeait rien
+cependant pour le disposer en sa faveur; la Bavière, qui lui demandait
+conseil et appui contre les offres menaçantes de l'Autriche; la maison
+d'Orange, qui avait envoyé son fils à Paris; les maisons de Baden, de
+Wurtemberg, de Hesse, qui promettaient le plus entier dévouement si on
+voulait les avantager; enfin, la masse des petits princes qui se
+réclamaient de leur ancienne alliance avec la France. Après avoir
+entendu ces divers prétendants, le Premier Consul reconnut bientôt que,
+sans l'intervention d'une volonté puissante, le repos de l'Allemagne,
+et, par suite, celui du continent, resterait indéfiniment en péril. Il
+se décida donc à offrir, et en réalité, à imposer sa médiation, mais en
+présentant des arrangements qui pussent honorer la justice de la France
+et la sagesse de sa politique.
+
+Rien n'était plus sensé, plus admirable, que les vues du Premier Consul,
+à cette époque heureuse de sa vie, où, couvert d'autant de gloire qu'il
+en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force matérielle pour
+mépriser l'Europe, et se dispenser de recourir à une politique
+profondément calculée. Il voyait bien qu'avec les dispositions peu sûres
+de l'Angleterre, il fallait songer à prévenir le danger d'une nouvelle
+guerre générale; que, dans ce but, il était urgent de se ménager une
+alliance solide sur le continent; que celle de la Prusse était la plus
+convenable; que cette cour, novatrice par nature, par origine, par
+intérêt, avait avec la Révolution française des affinités, que ne
+pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se l'attachant sérieusement, on
+rendait les coalitions impossibles; car, au degré de force auquel la
+France était parvenue, c'était tout au plus si on oserait l'attaquer,
+lorsque toutes les puissances seraient réunies contre elle; mais que,
+s'il en manquait une seule à la coalition, et, si la puissance qui
+manquait, avait passé du côté de la France, jamais on ne tenterait les
+chances d'une nouvelle guerre. Cependant, tout en songeant à s'allier à
+la Prusse, le Premier Consul comprenait avec une rare justesse d'esprit,
+qu'il ne fallait pas la faire tellement forte qu'elle écrasât
+l'Autriche, car alors elle deviendrait à son tour la puissance
+dangereuse, au lieu d'être l'alliée utile; qu'il ne fallait lui
+sacrifier ni les petits princes, anciens amis de la France, ni les États
+ecclésiastiques sans exception, États peu consistants, peu militaires,
+et préférables comme voisins à des princes laïques et guerriers; ni
+enfin les villes libres, respectables par les souvenirs qu'elles
+rappelaient, respectables surtout à titre de Républiques pour la
+République française; que sacrifier en même temps à la Prusse tous ces
+petits États, héréditaires, ecclésiastiques, républicains, c'était
+favoriser la réalisation de cette unité allemande, plus dangereuse pour
+l'équilibre européen, si elle se constituait jamais, que toute la
+puissance autrichienne ne l'avait été jadis; qu'en faisant pencher, en
+un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la
+faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au
+désespoir, peut-être la précipiter vers sa chute, remplacer alors un
+ennemi par un autre, et dans l'avenir préparer à la France une rivalité
+avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle qui
+l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs
+siècles.
+
+[En marge: Le Premier Consul songe à s'adresser à l'intérêt de la Prusse
+et à l'orgueil de la Russie, pour faire réussir la négociation.]
+
+Plein de ces sages pensées, le Premier Consul entreprit d'abord d'amener
+la Prusse à des vues modérées. Parvenu à s'entendre avec elle, il
+voulait négocier avec les intéressés de second ordre, et les contenter
+au moyen d'une juste part d'indemnité; il projetait ensuite d'ouvrir à
+Pétersbourg une négociation toute de courtoisie, pour flatter l'orgueil
+du jeune empereur qu'il découvrait parfaitement sous une feinte
+modestie, et pour le lier par de bons procédés aux arrangements
+territoriaux qui seraient arrêtés. Avec le concours de la Prusse
+satisfaite, de la Russie flattée, il espérait rendre inévitable la
+résignation de l'Autriche, si toutefois on avait eu soin de ne pas trop
+l'exaspérer par les arrangements adoptés.
+
+[En marge: Premier plan du Premier Consul, et mérite de ce plan.]
+
+Dans des combinaisons aussi compliquées, il fallait s'attendre à passer
+par plusieurs projets avant d'arriver au projet définitif. L'idée du
+Premier Consul, relativement à la distribution territoriale de
+l'Allemagne, avait été d'abord d'éloigner les unes des autres les trois
+grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la Prusse, la
+France, et de placer entre elles la masse entière de la Confédération
+germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait concédé à l'Autriche,
+non pas la totalité de ses prétentions, c'est-à-dire le cours de l'Isar,
+car il aurait fallu dans ce cas transporter la maison palatine en Souabe
+et en Franconie; mais il lui aurait concédé l'Inn dans tout son cours,
+c'est-à-dire l'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, le
+pays compris entre la Salza et l'Inn, plus les évêchés de Brixen et
+Trente, situés en Tyrol. L'Autriche, ainsi dédommagée pour son compte et
+celui des deux archiducs, aurait dû renoncer à toute possession en
+Souabe; elle aurait été placée en entier derrière l'Inn; elle y aurait
+été compacte, et couverte par une frontière excellente; elle eût enfin
+trouvé le repos, et l'aurait donné à la Bavière, par la solution de la
+vieille question de l'Inn.
+
+De même qu'on aurait fait renoncer l'Autriche à son établissement en
+Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse à son établissement en
+Franconie, en demandant à celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach
+et de Bareuth. Avec ces margraviats et les évêchés contigus de
+Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait dû
+faire le sacrifice en Souabe, avec les évêchés de Freisingen,
+d'Aichstedt, enclavés dans les possessions bavaroises, on eût composé à
+la maison palatine un territoire bien arrondi, s'étendant à la fois en
+Bavière, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrière entre
+la France et l'Autriche. À ce prix la maison Palatine aurait pu
+abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duché de Berg,
+placé à l'autre extrémité de l'Allemagne, c'est-à-dire vers la
+Westphalie. La Prusse, éloignée de la Franconie comme l'Autriche de la
+Souabe, aurait été reportée tout à fait au nord. Pour l'y reporter
+entièrement, on aurait supprimé l'obstacle qui l'en séparait,
+c'est-à-dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait
+établi ces deux familles dans les territoires devenus vacants au centre
+de l'Allemagne. La Prusse se serait trouvée de la sorte sur les bords de
+la Baltique; on lui aurait donné en outre les évêchés de Munster,
+d'Osnabruck et d'Hildesheim. Dédommagée ainsi de ses pertes anciennes et
+nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duché de Clèves, dont la
+partie située à la gauche du Rhin avait passé à la France, dont la
+partie située à la rive droite aurait grossi la masse des indemnités.
+Alors, déjà séparée de l'Autriche par l'abandon de la Franconie, elle
+l'eût été encore de la France par son éloignement des bords du Rhin.
+
+Il serait resté dans les duchés vacants de Clèves, de Berg, de
+Westphalie, dans les débris des électorats de Cologne, Trèves et
+Mayence, dans les enclaves mayençaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans
+l'évêché de Fulde, et autres propriétés ecclésiastiques, dans les débris
+du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes médiates ou
+immédiates répandues par toute l'Allemagne, il serait resté de quoi
+composer un État à la maison de Mecklembourg et à celle d'Orange; de
+quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la
+foule des princes inférieurs. Enfin, dans les siéges d'Aichstedt,
+d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi conserver
+deux électeurs ecclésiastiques sur trois, ce qui entrait dans la pensée
+du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altérer la constitution
+germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protéger l'Église en tout
+pays.
+
+Dans ce plan, si profondément conçu, l'Autriche, la Prusse, la France,
+étaient établies, les unes fort loin des autres; la Confédération
+germanique était réunie en un seul corps, et placée au milieu des
+grandes puissances du continent, avec le rôle utile, important,
+honorable, de les séparer, et d'empêcher les collisions entre elles; les
+États allemands acquéraient une délimitation parfaite; la constitution
+germanique était utilement réformée, et point détruite.
+
+Le plan du Premier Consul, proposé d'abord à la Prusse, ne fut pas
+refusé tout de suite. Il convenait à cette puissance de devenir
+compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de l'Allemagne.
+Son consentement définitif dépendait des quantités qui lui seraient
+offertes, lorsqu'on en arriverait à régler les détails du partage. Mais
+si les princes du centre de l'Allemagne, dont les États ne reposaient
+dans le moment que sur la volonté mobile des négociateurs, pouvaient
+être facilement transportés au nord ou au midi, au couchant ou au
+levant, il devait en être autrement pour deux princes, confinés à
+l'extrémité septentrionale de la Confédération, comme les princes de
+Mecklembourg, solidement établis au milieu de sujets dont ils avaient
+l'affection depuis des siècles, étrangers à toutes les vicissitudes
+territoriales amenées par la guerre, et difficiles à persuader quand on
+leur proposerait un déplacement aussi considérable. D'ailleurs, s'ils
+disaient un mot à l'Angleterre, elle ne manquerait pas de faire échouer
+un projet qui livrait les rivages de la Baltique à la Prusse.
+
+[En marge: Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le plan
+primitif du Premier Consul.]
+
+Spontanément ou non, ils refusèrent d'une manière péremptoire ce qu'on
+leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait été chargée de l'ouverture,
+leur avait clairement insinué que la France, en voulant faire d'eux des
+voisins, en voulait faire aussi des amis, et se montrerait libérale à
+leur égard dans la distribution des indemnités.
+
+Quelque importante que fût la partie du plan qui venait d'être refusée,
+il valait encore la peine de poursuivre la réalisation du reste. Il
+était toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrière l'Inn, et de
+lui concéder une fois pour toutes cet éternel objet de ses voeux; il
+était toujours bon de concentrer la Prusse vers le nord de l'Allemagne,
+et de l'exclure de la Franconie, où sa présence n'était utile à
+personne, pouvait même devenir dangereuse pour elle, en cas de guerre,
+car les provinces d'Anspach et de Bareuth se trouvant sur la route des
+armées française et autrichienne, sa neutralité devenait fort difficile
+à respecter. La suite de cette histoire révélera le grave inconvénient
+d'une pareille situation.
+
+[En marge: Les prétentions obstinées de la Prusse et de l'Autriche
+ajoutent de nouvelles difficultés à la belle conception du Premier
+Consul.]
+
+[En marge: Le Premier Consul renonce à ses premières idées pour arriver
+à un arrangement possible.]
+
+Mais la Prusse et l'Autriche étaient fort exigeantes pour ce qui les
+concernait. Bien que l'Autriche trouvât la frontière de l'Inn infiniment
+séduisante, elle ne voulait rien céder en Souabe; elle prétendait
+toujours y avoir des possessions, même après l'acquisition de l'Inn.
+Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le pays entre
+la Salza et l'Inn, l'évêché de Passau. Les évêchés de Brixen et de
+Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un don, car ils
+étaient en Tyrol, et tout ce qui était en Tyrol paraissait tellement lui
+appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne rien recevoir de nouveau.
+La Prusse, de son côté, ne voulait se départir d'aucune de ses
+prétentions en Franconie. Dans cette situation le Premier Consul prit le
+parti d'abandonner le bien pour le possible, nécessité pénible mais
+fréquente dans les grandes affaires. Il tâcha de s'entendre
+définitivement avec la Prusse, pour se concerter ensuite avec la Russie,
+réservant pour la fin de la négociation, l'accord avec l'Autriche, qui
+montrait un entêtement désespérant, et qu'on ne pouvait réussir à
+vaincre que par l'ensemble des adhésions obtenues.
+
+Il annonça d'abord la ferme résolution de ne laisser immoler aucun
+intérêt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dépens des
+petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas
+détruire complétement le parti catholique. Le général Beurnonville,
+ambassadeur de France à Berlin, était en ce moment en congé à Paris. Il
+fut chargé, dans le courant de mai 1802 (floréal an X), de s'aboucher
+avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une convention,
+dans laquelle seraient stipulés les arrangements particuliers aux
+maisons de Brandebourg et d'Orange.
+
+La Prusse reproduisit toutes ses prétentions, mais elle n'avait avec
+personne autant qu'avec la France la chance de traiter avantageusement.
+Elle fut donc obligée de se résigner à un arrangement qui, bien
+qu'inférieur à ce qu'elle désirait, devait paraître à toute l'Allemagne
+un acte de grande partialité pour elle. (Voir la carte nº 21.)
+
+[En marge: Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la
+concerne.]
+
+Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit, à la rive gauche du
+Rhin, le duché de Gueldre, une partie du duché de Clèves, la petite
+principauté de Moeurs; elle cédait à la Hollande quelques enclaves;
+enfin elle allait être privée du revenu des péages du Rhin, en
+conséquence d'une disposition générale, relative à la navigation. Ces
+pertes réunies entraînaient une diminution de revenu qu'elle évaluait à
+2 millions de florins, que l'Autriche évaluait à 750 mille, la Russie à
+un million, la France par faveur, à 12 ou 1,300 mille. Par une
+convention, signée le 23 mai 1802 (3 prairial an X), la France promit de
+faire obtenir à la Prusse les évêchés de Hildesheim et de Paderborn, une
+partie de l'évêché de Munster, les territoires d'Erfurth et de
+l'Eichsfeld, restes de l'ancien électorat de Mayence, enfin quelques
+abbayes et villes libres, le tout représentant environ 1,800 mille
+florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre supposé des pertes
+qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien en Franconie, ce qui
+était pour elle un vif sujet de regrets, car son ambition était
+persévérante de ce côté; mais l'Eichsfeld et Erfurth étaient des points
+intermédiaires, qui lui ménageaient des relais pour arriver dans ses
+provinces de Franconie. Tout en feignant de se résigner à de grands
+sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des acquisitions qu'elle
+venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec elle une convention
+particulière pour l'indemnité de la maison d'Orange-Nassau. On ne plaça
+point cette maison en Westphalie comme elle aurait voulu, mais dans la
+Haute-Hesse. On lui donna l'évêché et l'abbaye de Fulde, l'abbaye de
+Corvey, peu distante de Fulde, celle de Weingarten, et quelques autres.
+Par cet arrangement, sans être placée trop près de la Hollande et des
+souvenirs du stathoudérat, elle se trouvait néanmoins assez près du pays
+de Nassau, où toutes les branches de cette famille devaient être
+indemnisées.
+
+Ces avantages étaient accordés à la Prusse et à sa parenté, dans le
+but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il
+profiter de l'occasion pour lui arracher une adhésion formelle à
+tout ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de
+la maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la République batave,
+et la renonciation au stathoudérat; il exigea de la Prusse la
+reconnaissance de la République italienne, la reconnaissance du
+royaume d'Étrurie, et une approbation implicite de la réunion du
+Piémont à la France. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait ainsi
+enchaîné à la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de
+plus désagréable pour l'Europe. Il n'hésita cependant point, et
+donna l'adhésion demandée dans l'acte même qui lui assignait sa part
+des indemnités germaniques.
+
+[En marge: Après s'être entendu avec la Prusse, le Premier Consul se met
+d'accord avec la Bavière.]
+
+Après en avoir fini des prétentions de la Prusse, le Premier Consul,
+fidèle à son plan de s'entendre successivement et individuellement avec
+les principaux intéressés, signa le même jour une convention avec la
+Bavière. Il la traitait dans cette convention en vieille alliée de la
+France. (Voir la carte nº 21.) Il lui assurait toutes les principautés
+ecclésiastiques enclavées dans son territoire, l'évêché d'Augsbourg
+(moins la ville, qui devait être conservée comme ville libre), l'évêché
+de Freisingen; les versants du Tyrol, ambitionnés par l'Autriche, tels
+que l'abbaye de Kempten et le comté de Werdenfels; la place de Passau,
+sans l'évêché de Passau, enclavé dans le territoire autrichien, et
+destiné à l'archiduc Ferdinand; l'évêché d'Aichstedt, placé sur les
+bords du Danube; les deux grands évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg,
+formant une notable partie de la Franconie; enfin plusieurs villes
+libres et abbayes de la Souabe, que l'Autriche, dans ses rêves
+ambitieux, avait demandées pour elle-même, notamment Ulm, Memmingen,
+Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre l'Autriche et la Bavière,
+n'était pas résolue: on laissait aux deux puissances intéressées le soin
+de la vider par voie d'échange. La maison palatine, concentrée en Souabe
+et en Franconie, acquérait ainsi un territoire assez compact. Il n'y
+avait plus que le duché de Berg, placé aux confins de la Westphalie, qui
+fût éloigné du corps de ses États. C'est dans le but d'agglomérer son
+territoire qu'on lui avait fait abandonner tout le Palatinat du Rhin;
+mais elle était complétement dédommagée de ce qu'on lui enlevait, car si
+elle avait perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3
+millions et quelques mille florins en compensation.
+
+[En marge: Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.]
+
+[En marge: Concert avec la Russie.]
+
+L'indemnité de la Prusse et de la Bavière étant fixée, le plus difficile
+était fait. On avait contenté deux amis de la France, et les deux États
+les plus considérables de l'Allemagne, après l'Autriche. Aucune
+opposition insurmontable n'était désormais à craindre. Il restait
+cependant à se mettre d'accord avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.
+Baden et Wurtemberg étaient clients et parents de la Russie. C'est avec
+la Russie que leur part devait être réglée. Il entrait, comme nous
+l'avons dit, dans le plan du Premier Consul, de faire participer
+l'empereur Alexandre aux arrangements de l'Allemagne, de l'y intéresser,
+en traitant bien ses protégés, en flattant son orgueil, en paraissant
+tenir grand compte de son influence. D'abord on y était obligé par les
+articles secrets annexés au dernier traité de paix, articles par
+lesquels on s'était engagé à se concerter avec le cabinet russe pour
+l'affaire des indemnités germaniques. Le Premier Consul avait pensé
+qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de réclamer son droit
+d'intervenir, et, dans sa correspondance personnelle avec le jeune
+empereur, l'entretenant avec confiance de toutes les grandes affaires de
+l'Europe, il lui avait demandé ses intentions à l'égard des maisons de
+Wurtemberg et de Baden, qui avaient l'honneur d'être alliées à la
+famille impériale. En effet, l'impératrice douairière, veuve de Paul
+Ier, mère d'Alexandre, était une princesse de Wurtemberg; l'impératrice
+régnante, épouse d'Alexandre, était une princesse de Baden. Celle-ci
+était l'une de ces trois brillantes soeurs, nées dans la petite cour de
+Carlsruhe, et assises à cette époque sur les trônes de Bavière, de
+Suède, de Russie.
+
+Le czar, flatté de ces avances, accepta volontiers les ouvertures du
+Premier Consul, et ne songea pas un instant à entrer dans la pensée de
+l'Autriche, qui voulait attirer la négociation à Pétersbourg. Quelque
+satisfait qu'il eût été de voir la plus grande affaire du continent
+traitée chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas prétendre un moment.
+Il autorisa donc M. de Markoff à négocier sur ce sujet à Paris.
+Wurtemberg, Baden, étaient pour lui les moindres intérêts de cette
+négociation. Son intérêt essentiel c'était de participer ostensiblement
+à la négociation tout entière. Le Premier Consul ne laissa rien à
+désirer à l'empereur Alexandre, quant à l'extérieur du rôle à jouer, et
+lui offrit une manière de figurer égale à celle du cabinet français, en
+lui proposant de constituer la France et la Russie médiatrices entre les
+divers États de la Confédération germanique.
+
+[En marge: Le Premier Consul imagine de constituer la France et la
+Russie médiatrices, et de proposer en leur nom, à la Diète germanique,
+les arrangements par lui résolus.]
+
+Cette idée était des plus heureuses. Il fallait bien, en effet après
+avoir arrêté avec les principaux intéressés la part qui leur serait
+faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique
+assemblé à Ratisbonne, et l'amener à ratifier les arrangements
+individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de réunir ces
+arrangements en un plan général, et de le présenter à la diète de
+Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant
+spontanément puissances médiatrices. Cette forme sauvait la dignité du
+corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organisé par
+la France, mais qui, dans l'embarras où le jetaient les ambitions
+rivales soulevées dans son sein, acceptait comme arbitres les deux plus
+grandes puissances du continent, et les plus désintéressées. On ne
+pouvait pas cacher sous une forme plus convenable pour l'Allemagne, plus
+flatteuse pour un jeune souverain entrant à peine sur la scène du monde,
+la volonté réelle de la France. Le Premier Consul, en acceptant ainsi
+l'égalité de rôle avec un prince qui n'avait rien fait encore, lui
+couvert de gloire, consommé dans les armes et la politique, tenait une
+conduite des plus habiles, car, grâce à quelques ménagements, il amenait
+l'Europe à ses vues. Le caractère de la vraie politique, c'est de placer
+toujours le résultat réel avant l'effet extérieur. D'ailleurs l'effet se
+produit inévitablement quand le résultat réel est obtenu.
+
+[En marge: Difficultés qu'on rencontre auprès de M. de Markoff pour
+s'entendre sur le plan des indemnités.]
+
+[En marge: Zèle de M. de Markoff pour l'Autriche.]
+
+La proposition du Premier Consul à l'empereur Alexandre étant acceptée,
+on convint de présenter à la Diète germanique une note, signée des deux
+cabinets, et contenant l'offre spontanée de leur médiation. Restait à
+s'entendre sur les arrangements à consigner dans cette note. Le Premier
+Consul eut beaucoup de peine à faire accepter à M. de Markoff les
+stipulations déjà convenues avec les principales puissances allemandes,
+et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui être sérieusement
+dommageables. Tandis que le jeune Alexandre affectait de ne partager
+aucune des passions de l'aristocratie européenne, M. de Markoff à
+Paris, M. de Woronzoff à Londres, affichaient sans aucune retenue les
+passions qu'un émigré français, un tory anglais, ou un grand seigneur
+autrichien, auraient pu ressentir. M. de Markoff notamment était un
+Russe plein de morgue, dépourvu de cette attrayante flexibilité qu'on
+rencontre souvent chez les hommes distingués de sa nation, ayant de
+l'esprit, encore plus d'orgueil, et se faisant de la puissance de son
+cabinet une idée alors tout à fait exagérée. Le Premier Consul n'était
+pas homme à tolérer la ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait
+remettre à sa place l'ambassadeur, en observant pour le souverain les
+égards convenables. Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour
+la Bavière, des avantages supérieurs certainement aux pertes que ces
+trois maisons avaient éprouvées. Mais M. de Markoff, indifférent à la
+parenté impériale, même à la politique russe, qui commençait depuis la
+paix de Teschen à favoriser les petites puissances allemandes, M. de
+Markoff, dans son zèle pour la cause de la vieille Europe, se montrait
+non pas Russe, mais Autrichien. C'était l'Autriche qui semblait
+l'intéresser exclusivement. La Prusse lui était odieuse, il contestait
+toutes ses assertions, admettait au contraire toutes celles de
+l'Autriche, et demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander à
+Vienne. L'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, accordés
+d'un consentement général à l'archiduc Ferdinand, produisaient à peu
+près autant que la Toscane, c'est-à-dire 2,500,000 florins. On ajoutait
+cependant à ces deux principautés les évêchés de Trente et de Brixen.
+Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas qu'on
+tînt compte de cette addition. Ces évêchés étaient dans le Tyrol, et dès
+lors, suivant lui, tellement à l'Autriche, que c'était ôter à l'empereur
+pour donner à un archiduc. On répondait à cela que Trente et Brixen
+étaient des principautés ecclésiastiques, tout à fait indépendantes,
+quoique enclavées dans le territoire autrichien, et qu'elles ne seraient
+à l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait attribuées formellement.
+
+[En marge: Difficulté relativement à la ville de Passau.]
+
+L'Autriche voulait en outre l'évêché de Passau, qui lui assurait
+l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du Danube,
+et formant une tête de pont sur la Bavière. On consentait bien à donner
+à l'Autriche l'évêché de Passau sans la place, ce qui était possible et
+convenable, car le territoire de cet évêché se trouvait compris tout
+entier en Autriche, et la place de Passau en Bavière. Accorder cette
+place à l'Autriche, c'eût été lui accorder, à l'égard de la Bavière, une
+position offensive et menaçante. Rien n'était donc plus naturel que de
+concéder l'évêché à l'archiduc Ferdinand, et Passau à l'électeur
+palatin. Mais l'Autriche tenait à Passau comme à une position capitale,
+et M. de Markoff la défendait pour l'Autriche avec la plus extrême
+chaleur. Pourtant on voulait terminer cette longue négociation, et M. de
+Markoff, sentant qu'on finirait par se passer de la Russie, consentit
+enfin à transiger, et tomba d'accord avec M. de Talleyrand du plan
+définitif.
+
+[En marge: Plan définitif adopté par la Russie et la France.]
+
+[En marge: Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.]
+
+[En marge: Lot de la Bavière.]
+
+Les avantages déjà concédés par le Premier Consul à la Prusse et à la
+maison d'Orange, quoique vivement contestés par M. de Markoff, furent
+insérés tout entiers dans le plan définitif. (Voir la carte nº 21.)
+C'étaient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les évêchés d'Hildesheim,
+de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie seulement), l'Eichsfeld,
+Erfurth, plus quelques abbayes et villes libres; et pour la maison
+d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On inséra dans le même plan les
+conditions déjà stipulées pour la Bavière, c'est-à-dire les évêchés de
+Freisingen et d'Augsbourg, le comté de Werdenfels, l'abbaye de Kempten,
+la ville de Passau sans l'évêché, les évêchés d'Aichstedt, de Wurtzbourg
+et de Bamberg, plus diverses villes libres et abbayes de Souabe.
+
+[En marge: Lot de l'archiduc Ferdinand, représentant l'Autriche.]
+
+L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les évêchés de
+Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place de
+Passau), la prévôté de Berchtolsgaden. C'était un revenu de 3,500,000
+florins, en dédommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec l'avantage
+d'une contiguïté de territoire, que ne présentait pas la Toscane.
+L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses anciennes
+possessions. C'était à elle, si elle le voulait, à les échanger pour la
+frontière de l'Inn. Le Brisgau était, comme dans les traités antérieurs,
+assuré au duc de Modène.
+
+[En marge: Lot de la maison de Baden.]
+
+On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intéresser
+médiocrement M. de Markoff. Elle avait perdu diverses seigneuries et
+terres dans l'Alsace et le Luxembourg, représentant au plus 315 mille
+florins de revenu. On lui assura en territoires à sa portée, tels que
+l'évêché de Constance, les restes des évêchés de Spire, Strasbourg et
+Bâle, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et Heidelberg, on lui assura
+450 mille florins, sans compter la dignité électorale qui lui était
+destinée.
+
+[En marge: Lot de la maison de Wurtemberg.]
+
+La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traitée. On lui
+concéda la prévôté d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu de
+380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait perdus.
+
+[En marge: Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes
+allemands.]
+
+[En marge: Lot de la maison de Hanovre.]
+
+Les maisons de Hesse et de Nassau, furent également indemnisées en
+territoires situés à leur portée, et proportionnés à leurs pertes. Les
+princes inférieurs furent soigneusement défendus par la France, et
+conservèrent des revenus à peu près équivalents à ceux dont ils avaient
+été dépouillés. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent placées en
+Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas évêché de Munster.
+On s'était peu occupé de l'Angleterre, qui ne semblait pas mettre grand
+intérêt à la question des indemnités germaniques. Cependant on n'avait
+pas oublié que le roi Georges III était électeur de Hanovre, et qu'il
+attachait beaucoup de prix à cette ancienne couronne de sa famille. Il
+la regardait même comme sa dernière ressource, dans ces moments de
+sombre tristesse, où il croyait voir l'Angleterre bouleversée par une
+révolution. On voulait le disposer favorablement, et, comme on lui
+demandait d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes
+de Brême et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la
+Prusse, on lui concéda en dédommagement l'évêché d'Osnabruck, contigu au
+Hanovre; indemnité fort supérieure à ce qu'il perdait, et qui avait pour
+but de l'intéresser vivement au succès de la médiation.
+
+[En marge: Territoires réservés pour fournir des aliments au clergé
+dépossédé.]
+
+On réserva une certaine quantité d'abbayes médiates, pour compléter
+l'indemnité des princes qui auraient pu être maltraités dans cette
+première répartition, et pour fournir des pensions aux membres du clergé
+supprimé. En général, les princes qui recevaient des territoires
+ecclésiastiques étaient chargés de payer des pensions à tous les
+titulaires vivants, tant évêques, abbés, que membres des chapitres, et
+officiers attachés à leur service. C'était le plus simple devoir
+d'humanité envers les bénéficiaires, dont ils prenaient les biens et
+détruisaient l'existence princière. Mais si on avait pourvu ainsi aux
+besoins du clergé supprimé à la rive droite du Rhin, il restait le
+clergé dépossédé à la rive gauche, et celui-là, étant par suite des
+traités sans recours contre la France, n'aurait trouvé nulle part des
+moyens de vivre. C'est à le sustenter qu'étaient destinées en grande
+partie les abbayes médiates réservées.
+
+Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de
+Markoff. On avait distribué à peu près 14 millions de florins de
+dédommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera l'avidité
+des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre millions environ pour
+ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi pour le stathouder; la
+Bavière en prenait trois, ce qui était l'équivalent exact de ses pertes;
+Wurtemberg, Baden, les deux Hesses, Nassau, environ deux; tous les
+petits princes réunis, deux et demi. L'Autriche et la Prusse obtenaient
+donc la meilleure part pour elles-mêmes, ou pour des princes qui ne
+faisaient pas partie de la Confédération germanique.
+
+[En marge: Changements à la Constitution germanique.]
+
+[En marge: Conservation d'un seul électeur ecclésiastique, celui de
+Mayence, et translation de son siége à Ratisbonne.]
+
+Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien
+convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord à conserver deux
+électeurs ecclésiastiques, contrarié depuis par l'entêtement de
+l'Autriche, privé de ressources par l'avidité des grandes cours, se
+réduisit à la conservation d'un seul. L'électeur de Cologne était mort,
+et remplacé seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais sans
+prétention de la part de l'Autriche de faire valider l'élection.
+L'électeur-archevêque de Trèves, prince saxon, retiré dans son second
+bénéfice, l'évêché d'Augsbourg, n'était ni à plaindre ni à regretter. On
+devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'électeur de
+Mayence actuel était un prince de la maison de Dalberg, duquel nous
+avons déjà parlé. Il avait, indépendamment de ses qualités personnelles,
+un titre à être maintenu, c'était l'importance de son siége, auquel
+était attachée la chancellerie de l'empire d'Allemagne, et la présidence
+de la Diète. On lui conserva donc la qualité d'archichancelier de
+l'Empire, président de la Diète, et on lui donna l'évêché de Ratisbonne,
+lieu où siégeait la Diète. On lui laissa en outre le bailliage
+d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien électorat de Mayence, et on convint
+de lui composer, au moyen des propriétés réservées, un revenu d'un
+million de florins.
+
+Il devait subsister par conséquent un seul des trois électeurs
+ecclésiastiques, ce qui, avec les cinq électeurs laïques, faisait six en
+tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce
+nombre impair. Il proposa d'en créer neuf. Ce titre fut conféré au
+margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la France,
+et pour sa parenté avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au landgrave
+de Hesse, pour leur importance dans la Confédération. C'étaient trois
+électeurs protestants de plus, ce qui faisait six protestants contre
+trois catholiques. La majorité se trouvait ainsi changée dans le collége
+électoral au profit du parti protestant, mais elle ne l'était pas au
+point d'enlever son influence légitime à l'Autriche, car celle-ci était
+assurée en tout temps des votes de Bohême, Saxe et Mayence, le plus
+souvent de celui de Hanovre, et dans certains cas de celui de Baden et
+Wurtemberg.
+
+[En marge: Conséquences des nouveaux arrangements adoptés, relativement
+à la distribution des voix dans la Diète.]
+
+Il fut convenu que les princes indemnisés avec des terres
+ecclésiastiques siégeraient au Collége des princes pour les seigneuries
+dont ils acquéraient le titre. Cela changeait encore dans le Collége des
+princes la majorité au profit du parti protestant. Mais, grâce au
+respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps impériale, grâce à
+l'intérêt que les petits princes avaient à conserver la Constitution
+germanique, les voix protestantes nouvellement créées n'étaient pas
+toutes des voix hostiles à l'Autriche. On supposait que le parti
+protestant ou prussien, comme ou voudra l'appeler, ayant, par suite des
+nouveaux arrangements, acquis la majorité numérique aux colléges des
+électeurs et des princes, l'Autriche avec le vieux prestige dont elle
+était entourée, avec les prérogatives attachées à la couronne impériale,
+avec son influence directe sur l'électeur de Ratisbonne, avec le pouvoir
+de ratification qu'elle possédait à l'égard de toutes les résolutions de
+la Diète, aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la
+Prusse, et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne
+s'introduisît pas dans le corps germanique. On estimait qu'en lui ôtant
+la majorité numérique, on lui avait tout au plus enlevé le pouvoir de
+dominer l'Allemagne à volonté, et de l'entraîner à la guerre, au gré de
+son orgueil ou de son ambition. C'était l'avis du nouvel
+archichancelier, fort versé dans la connaissance pratique de la
+Constitution germanique.
+
+[En marge: Ce que devient le Collége des villes.]
+
+[En marge: Nouvelle situation des villes libres.]
+
+Il fallait organiser enfin le Collége des villes, peu influent de tout
+temps, et destiné à ne pas l'être davantage dans l'avenir. Bien que le
+traité de Lunéville n'eût point parlé de la suppression des villes
+libres, et seulement de la suppression des principautés ecclésiastiques,
+cependant l'existence de beaucoup de ces villes était tellement
+illusoire, leur administration tellement onéreuse pour elles-mêmes,
+l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire germanique si
+gênante et si répétée, qu'il fallut en supprimer le plus grand nombre.
+La protection qu'elles avaient cherchée jadis dans leur qualité de
+villes immédiates, c'est-à-dire dépendant de l'empereur seul, elles la
+trouvaient dans la justice du temps, et dans une observation des lois
+beaucoup plus exacte qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes eût
+été trop rigoureux; et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les
+plus célèbres eussent succombé sous l'ambition des gouvernements
+voisins. Mais il tenait à honneur de conserver les principales d'entre
+elles. Il voulut maintenir Augsbourg et Nuremberg, à cause de leur
+célébrité historique; Ratisbonne, à cause de la présence de la Diète;
+Wetzlar, à cause de la chambre impériale; Francfort, Lubeck, à cause de
+leur importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien
+que considérables, même les plus considérables de toutes, Hambourg et
+Brême, n'avaient pas la qualité de villes impériales. Brême dépendait du
+Hanovre. Elle en fut détachée au prix d'une partie de l'évêché
+d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une véritable indépendance, mais elle
+n'avait pas voix au Collége des villes. Elle y fut comprise. Le Premier
+Consul fit ajouter d'utiles priviléges à l'existence exceptionnelle des
+villes libres. Elles étaient déclarées neutres à l'avenir dans les
+guerres de l'empire, exemptes de toutes charges militaires, telles que
+le recrutement, le contingent financier, le logement des troupes.
+C'était un moyen de légitimer et de faire respecter la neutralité qui
+leur était accordée. Un autre bienfait dont elles devaient jouir plus
+qu'aucune autre partie des États germaniques, c'était la suppression des
+péages, vexatoires et onéreux, établis sur les grands fleuves
+d'Allemagne. Les péages féodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe,
+furent supprimés. Les pertes résultant de cette suppression pour les
+États riverains avaient été d'avance calculées et compensées. On avait
+même obligé certains princes qui avaient des propriétés dans quelques
+villes libres, telles qu'Augsbourg, Francfort, Brême, à y renoncer, au
+prix d'une augmentation d'indemnité. C'est à la France seule, à ses
+efforts opiniâtres, que ces bienfaits étaient dus. Ainsi le nombre de
+ces villes était réduit de toutes celles qui avaient perdu leur
+importance, mais accru des deux plus riches, jusque-là restées en
+dehors. Leur existence était agrandie et améliorée; elles étaient mises
+en position de rendre à la liberté du commerce de grands services, et
+d'en recueillir le bénéfice.
+
+Ce travail une fois achevé fut renfermé dans une convention, signée le 4
+juin par M. de Markoff et par le plénipotentiaire français. Avertie,
+jour par jour, des démarches de M. de Markoff, l'Autriche s'était tenue
+en arrière. De son côté, le Premier Consul l'avait peu recherchée,
+voulant, comme il avait fait dès le commencement, obtenir la plupart des
+consentements individuels, pour vaincre ensuite les récalcitrants par
+l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette vue, des conventions
+directes avec le Wurtemberg et les autres États, firent des détails du
+plan autant de traités particuliers de la France avec les pays
+indemnisés.
+
+[En marge: Dix jours donnés à la Russie pour se prononcer.]
+
+M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement
+conditionnel, et en référer à sa cour. Il fut convenu que si sa cour
+acceptait le plan proposé, la note qui devait le contenir serait portée
+immédiatement à Ratisbonne, et présentée à la Diète au nom de la France
+et de la Russie, se constituant médiatrices auprès du corps germanique.
+Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie à son projet, d'accord en
+outre sur ce même projet avec la Prusse, la Bavière, les principaux
+États de second et troisième ordre, ne pouvait manquer de vaincre la
+résistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts qu'elle allait
+faire à Pétersbourg pour ébranler le jeune empereur, pour éveiller ses
+scrupules, et intéresser sa justice contre sa vanité très-flattée du
+rôle qui lui était offert. Aussi chargea-t-il le général Hédouville,
+notre ambassadeur à Pétersbourg, de déclarer qu'on n'attendrait que dix
+jours le consentement du cabinet russe, et la ratification de la
+convention du 4 juin. Il fit faire cette déclaration en termes mesurés,
+mais positifs. Elle signifiait clairement que, si la Russie n'appréciait
+point assez l'honneur de régler en commun avec la France le nouvel état
+de l'Allemagne, le Premier Consul passerait outre, et se constituerait
+seul médiateur. Il y avait eu de l'habileté et de l'à-propos dans la
+condescendance témoignée à la cour de Russie; il n'y en avait pas moins
+dans la fermeté qu'on montrait à la fin de la négociation entamée avec
+elle.
+
+[En marge: Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de Russie à
+Mémel.]
+
+Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de
+Saint-Pétersbourg; il avait une entrevue à Mémel avec le roi de Prusse.
+Quoique la diplomatie russe fût toute favorable à l'Autriche, et
+défavorable à la Prusse, dont elle critiquait amèrement l'ambition et la
+condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne partageait pas
+ces dispositions. Il s'était persuadé, sans savoir trop pourquoi, que la
+Prusse était une puissance beaucoup plus redoutable que l'Autriche; il
+croyait que le secret du grand art de la guerre était resté, depuis la
+mort de Frédéric II, dans les rangs de l'armée prussienne, et il demeura
+même jusqu'à Iéna dans cette persuasion. Il avait entendu parler du roi
+qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse, de ses vertus, de ses
+lumières, de sa résistance à ses ministres; et, croyant voir entre la
+position de ce roi et la sienne plus d'une analogie, il avait conçu le
+désir de le connaître personnellement. En conséquence, il lui avait fait
+proposer une entrevue à Mémel. Le roi de Prusse avait saisi cette
+proposition avec empressement, car il était toujours plein du projet de
+s'entremettre entre la Russie et la France, toujours persuadé qu'il
+exercerait sur leurs rapports une utile influence, qu'il les ferait
+vivre en bonne harmonie, que, tenant la balance entre elles, il la
+tiendrait en Europe, et qu'à l'importance du rôle se joindrait la
+certitude de conserver la paix, dont le maintien était devenu la plus
+constante de ses préoccupations. Ce rôle, qu'il avait rêvé un instant
+sous l'empereur Paul, devenait bien plus facile sous l'empereur
+Alexandre, que l'âge et les penchants semblaient rapprocher de lui.
+Confirmé dans cette pensée par M. d'Haugwitz, il s'était rendu à Mémel,
+la tête remplie des plus honorables illusions. Frédéric-Guillaume et
+Alexandre, actuellement réunis, paraissaient se convenir beaucoup, et se
+juraient l'un à l'autre une éternelle amitié. Le roi de Prusse était
+simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'était ni simple ni
+gauche; il était, au contraire, aimable, empressé, prodigue de
+démonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers le
+descendant du grand Frédéric, et lui exprima une affection des plus
+vives. La belle reine de Prusse était présente à cette entrevue;
+l'empereur Alexandre lui voua dès cette époque un culte respectueux et
+chevaleresque. Ils se séparèrent fort enchantés les uns des autres, et
+convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des hommes.
+C'était, en effet, la prétention de l'empereur Alexandre, de rester
+homme sur le trône. Il revint, répétant à tous ceux qui l'approchaient
+qu'il avait enfin trouvé un ami digne de lui. À tout ce qu'on lui
+racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son avidité, il
+répondait par l'explication constamment employée quand il s'agissait de
+la Prusse, que ce qu'on disait était vrai de M. d'Haugwitz, mais faux du
+jeune et vertueux roi. Il n'eût pas demandé mieux que de voir expliquer
+ainsi tous les actes de la cour de Russie. À l'instant où les deux
+monarques allaient se quitter, un courrier arrivé à Mémel remit au roi
+Frédéric-Guillaume une lettre du Premier Consul. Cette lettre lui
+faisait part des avantages accordés à la Prusse, et du plan définitif
+convenu avec M. de Markoff. Tout dépendait maintenant, ajoutait le
+Premier Consul, du consentement de l'empereur de Russie. Le roi
+Frédéric-Guillaume, enchanté de ce résultat, voulut profiter de
+l'occasion, et parler des affaires allemandes au jeune ami qu'il croyait
+avoir conquis pour la vie. Mais cet ami glissant refusa de l'écouter, et
+promit de répondre dès qu'il aurait reçu de ses ministres la
+communication du plan arrêté à Paris.
+
+[En marge: Alexandre ratifie le plan proposé.]
+
+On était à la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers
+attendaient l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg; et le général
+Hédouville, très-ponctuel dans son obéissance, avait déjà présenté une
+note pour annoncer que, si, dans le délai fixé, on ne s'était pas
+expliqué par oui ou par non, il considérerait la réponse comme négative,
+et le manderait à Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui était mieux
+disposé pour la France que ses collègues, engagea le général Hédouville
+à reprendre sa note, afin de ne pas blesser l'empereur Alexandre,
+promettant qu'à l'arrivée de ce monarque l'affaire lui serait
+immédiatement soumise, et la réponse donnée sans aucun retard.
+L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses ministres, et fut
+fort pressé par plusieurs d'entre eux de refuser le plan proposé. Le
+cabinet paraissait partagé, mais plus disposé cependant pour l'Autriche
+que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il vît, avec sa finesse précoce,
+que le maître des affaires d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un
+rôle dont il gardait la réalité pour lui-même; bien qu'il comprît que
+ces conditions, qu'on devait dicter en commun à Ratisbonne, arrivaient
+toutes faites de Paris, Alexandre était cependant touché des égards
+extérieurs observés envers son empire, et satisfait d'un précédent qui,
+ajouté à celui de Teschen, établissait dans l'avenir le droit de la
+Russie de se mêler aux affaires germaniques.
+
+Il était convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet
+russe hésitait plus long-temps; de plus, les prétentions de l'Autriche,
+qui faisait en ce moment les derniers efforts à Pétersbourg, lui
+semblaient entièrement déraisonnables; et enfin les lettres du roi de
+Prusse étaient chaque jour plus instantes: par tous ces motifs, il se
+décida en faveur du plan proposé, et ratifia la convention du 4 juin
+pour ainsi dire malgré ses ministres. Tandis qu'il donnait son
+consentement, le prince Louis de Baden arrivait à Pétersbourg, pour
+invoquer les droits de la parenté, et faire approuver un plan qui
+augmentait la fortune et les titres de sa maison; mais il trouvait ses
+voeux exaucés. Quelques jours après, ce prince infortuné mourait en
+Finlande, par un accident de voiture, en allant de chez sa soeur
+l'impératrice de Russie, chez sa soeur la reine de Suède.
+
+L'empereur Alexandre, bien qu'il eût donné son consentement, avait
+cependant fait deux réserves, non pas expresses, mais verbales, et dont
+il laissait à la courtoisie du Premier Consul la prise en
+considération. La première était relative à l'évêque de Lubeck, duc
+d'Oldembourg et son oncle. Ce prince perdait, par la suppression du
+péage d'Elsfleth, sur le Weser, un revenu assez considérable, et
+demandait une augmentation d'indemnité. C'étaient quelques mille florins
+à trouver. La seconde réserve de l'empereur était relative à la dignité
+électorale, qu'il aurait voulu conférer à la maison de Mecklembourg,
+laquelle ne paraissait pas, du reste, s'en soucier beaucoup. Ceci était
+plus difficile; car cette nouvelle faveur portait à dix le nombre des
+électeurs, et plaçait un protestant de plus dans le collége électoral.
+C'était chose à régler ultérieurement avec la Diète.
+
+[En marge: Les ministres de France et de Russie chargés d'annoncer la
+médiation à Ratisbonne.]
+
+Tout avait été disposé pour que les courriers revenant de
+Saint-Pétersbourg fissent leur retour par Ratisbonne, et remissent aux
+ministres de Russie et de France l'ordre d'agir immédiatement. La Russie
+avait désigné comme son ministre extraordinaire en cette circonstance,
+M. de Buhler, son représentant ordinaire auprès de la cour de Bavière.
+Le Premier Consul, de son côté, avait choisi pour le même rôle M. de
+Laforest, ministre de France à Munich. M. de Laforest, par sa
+connaissance des affaires allemandes, par son activité, réunissait les
+qualités convenables aux fonctions difficiles dont il allait être
+chargé. La note annonçant la médiation des deux cours avait été rédigée
+d'avance, et envoyée aux deux ministres français et russe, pour qu'ils
+pussent la présenter dès que les courriers seraient revenus de
+Saint-Pétersbourg. Tous deux avaient ordre de quitter Munich pour se
+rendre immédiatement à Ratisbonne. M. de Laforest exécuta cet ordre
+sur-le-champ, en engageant M. de Buhler à le suivre sans retard.
+
+Ils arrivèrent à Ratisbonne le 16 août (28 thermidor).
+
+[En marge: Députation extraordinaire de l'empire, chargée de présenter
+un projet d'indemnité.]
+
+La Diète s'était déchargée de l'oeuvre difficile de la nouvelle
+organisation germanique sur une députation extraordinaire, composée de
+quelques-uns des principaux États allemands. C'était l'imitation de ce
+qu'on avait fait à d'autres époques, en de pareilles circonstances,
+notamment à la paix de Westphalie. Les huit États choisis étaient:
+Brandebourg (_Prusse_), Saxe, Bavière, Bohême (_Autriche_), Wurtemberg,
+Ordre Teutonique (_archiduc Charles_), Mayence, Hesse-Cassel. Ces huit
+États se trouvaient représentés dans la députation extraordinaire, par
+des ministres délibérant d'après les instructions de leur gouvernement.
+
+Tous ces ministres n'étaient pas présents. M. de Laforest eut de grands
+efforts à faire pour les amener à Ratisbonne, efforts d'autant plus
+difficiles que l'Autriche, réduite au désespoir, avait pris le parti
+d'opposer à la vivacité de l'action française les lenteurs de la
+constitution germanique. La note, en forme de déclaration, fut remise au
+nom des deux cours le 18 août (30 thermidor) au ministre directorial de
+la Diète, chargé de présider à toutes les communications officielles.
+Copie en fut donnée au plénipotentiaire impérial, car il y avait auprès
+de la grande députation, comme auprès de la Diète elle-même, un
+plénipotentiaire exerçant la prérogative impériale, laquelle consistait
+à recevoir communication des propositions adressées à la Confédération,
+à les examiner, à les ratifier ou à les rejeter, pour le compte de
+l'empereur.
+
+[En marge: Délai de deux mois assigné à la Diète de Ratisbonne.]
+
+La note des puissances médiatrices, digne, amicale, mais ferme, disait
+simplement que les États allemands n'ayant pu s'entendre encore pour
+l'exécution du traité de Lunéville, et l'Europe entière étant intéressée
+à ce que l'oeuvre de la paix reçût de l'arrangement des affaires
+germaniques son dernier complément, la France et la Russie, puissances
+amies et désintéressées, offraient leur médiation à la Diète, lui
+présentaient un plan, et déclaraient _que l'intérêt de l'Allemagne, la
+consolidation de la paix, et la tranquillité générale de l'Europe,
+exigeaient que tout ce qui concernait le règlement des indemnités
+germaniques fût terminé dans l'espace de deux mois_. Ce temps fixé avait
+quelque chose d'impérieux, sans doute, mais il rendait sérieuse la
+démarche des deux cours, et sous ce rapport il était indispensable.
+
+Cette déclaration devait produire et produisit le plus grand effet. Le
+ministre directorial, c'est-à-dire le président, la transmit
+immédiatement à la députation extraordinaire.
+
+Pendant qu'on agissait si résolument à Ratisbonne, une démarche
+officielle était faite à Vienne par l'ambassadeur de France, pour
+communiquer à la cour d'Autriche le projet de médiation, lui déclarer
+qu'on n'avait pas voulu la blesser, qu'on ne le voulait pas encore,
+mais que l'impossibilité de s'entendre avec elle avait obligé à prendre
+un parti définitif, parti impérieusement réclamé par le repos de
+l'Europe. On insinuait, au surplus, que le plan ne réglait pas toutes
+choses d'une manière irrévocable, qu'il restait en dehors bien des
+moyens de servir la cour de Vienne, soit dans ses négociations avec la
+Bavière, soit dans ses efforts pour assurer à des archiducs la
+succession de l'Ordre teutonique, et du dernier électorat
+ecclésiastique; que, dans toutes ces choses, la condescendance du
+Premier Consul serait proportionnée à la condescendance de l'empereur.
+Au reste, M. de Champagny, notre ambassadeur, avait ordre de n'entrer
+dans aucun détail, et de faire comprendre que toute discussion sérieuse
+devait s'engager exclusivement à Ratisbonne.
+
+[En marge: Occupation immédiate des territoires assignés à chaque
+copartageant.]
+
+Au milieu de ces inévitables délais de la diplomatie, les princes
+indemnisés étaient fort impatients d'occuper les territoires qui leur
+étaient dévolus, et ils avaient demandé à les occuper immédiatement. La
+France y avait consenti, afin de rendre le plan proposé à peu près
+irrévocable. Sur-le-champ la Prusse fit occuper Hildesheim, Paderborn,
+Munster, l'Eichsfeld, Erfurth. Le Wurtemberg, la Bavière, qui n'étaient
+pas moins impatients que la Prusse, envoyèrent des détachements de
+troupes dans les principautés ecclésiastiques qui leur étaient
+assignées. La résistance de la part de ces principautés ne pouvait être
+grande, car c'étaient ou de vieux prélats, ou des chapitres
+administrant les bénéfices vacants, n'ayant ni moyens ni volonté de se
+défendre. La dureté des occupants valait bien, sous quelques rapports,
+la dureté reprochée autrefois à la Révolution française. La protectrice
+naturelle de ces malheureux ecclésiastiques était l'Autriche, chargée
+d'exercer la puissance impériale. Mais la plupart d'entre eux étaient
+placés bien loin de son territoire, et ceux qui se trouvaient à sa
+portée, comme les évêques d'Augsbourg, de Freisingen, ne pouvaient être
+secourus sans violer le territoire bavarois, ce qui eût été un acte
+d'une immense gravité. Toutefois il y avait un de ces évêchés facile à
+garantir de l'occupation bavaroise, et important à conserver, c'était
+l'évêché de Passau. Entreprendre sa défense était un acte de vigueur,
+propre à relever la situation fort abaissée de l'Autriche.
+
+[En marge: Occupation par l'Autriche de l'évêché de Passau.]
+
+Nous avons déjà indiqué la position géographique de cet évêché, tout
+entier enclavé en Autriche, et n'ayant sur le territoire bavarois qu'un
+point, c'était Passau. (Voir la carte nº 20.) La cour de Vienne voulait,
+comme on l'a vu, que cette place fût donnée à l'archiduc avec l'évêché
+lui-même. Les troupes autrichiennes étaient aux portes de Passau, et
+n'avaient qu'un pas à faire pour les franchir. La tentation devait être
+grande, et les prétextes ne manquaient pas. En effet, le malheureux
+évêque, en voyant approcher les troupes bavaroises, s'était adressé à
+l'empereur, protecteur naturel de tout État d'empire exposé à des
+violences. Le plan qui donnait son évêché, partie à la Bavière, partie à
+l'archiduc Ferdinand, n'était encore qu'un projet, point encore une loi
+d'empire, et jusque-là on pouvait en considérer l'exécution comme un
+acte illégal. Des actes de ce genre, il est vrai, se commettaient dans
+toute l'Allemagne; mais là où il était possible de les empêcher,
+pourquoi ne pas le faire, pourquoi ne pas donner signe de vie et de
+vigueur?
+
+L'Autriche était portée au dernier degré d'exaspération. Elle se
+plaignait de tout le monde: de la France, qui, sans lui rien dire, avait
+négocié avec la Russie le plan qui changeait la face de l'Allemagne; de
+la Russie elle-même, qui, à Pétersbourg, lui avait tenu secrète
+l'adoption du projet de médiation; de la Prusse et des confédérés, qui
+s'appuyaient sur des gouvernements étrangers pour bouleverser
+complétement l'empire. Ses plaintes étaient peu fondées, et elle n'avait
+à reprocher qu'à elle-même, à ses prétentions exagérées, à ses finesses
+mal entendues, l'abandon dans lequel chacun la laissait en ce moment.
+Elle avait voulu négocier avec la Russie en se cachant de la France, et
+la France avait négocié avec la Russie en se cachant d'elle. Elle avait
+voulu appeler l'étranger dans l'empire, en ayant recours à l'empereur
+Alexandre, et la Prusse, la Bavière, imitant son exemple, avaient appelé
+la France, avec cette différence que la Prusse et la Bavière faisaient
+intervenir une puissance amie du corps germanique, et obligée à
+intervenir par les traités eux-mêmes. Quant aux occupations préalables,
+c'étaient choses prématurées, il est vrai, et, dans la rigueur du droit,
+illégales; mais malheureusement pour la logique de l'Autriche, elle
+venait d'occuper elle-même Salzbourg et Berchtolsgaden.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Autriche exaspérée, et voulant montrer que son
+courage n'était point abattu par un concours de circonstances
+malheureuses, fit un acte peu conforme à sa circonspection ordinaire.
+Elle enjoignit à ses troupes de franchir les faubourgs de Passau, pour
+occuper la place, et en même temps accompagna cet acte d'explications
+tendant à en atténuer l'effet. Elle déclarait qu'en agissant ainsi, elle
+répondait à une demande formelle de l'évêque de Passau; qu'elle
+n'entendait nullement décider par la force une des questions litigieuses
+soumises à la Diète germanique; qu'elle voulait faire purement un acte
+conservatoire, et qu'aussitôt après la décision de cette Diète, elle
+retirerait ses troupes, abandonnant la ville contestée au propriétaire
+qui en serait légalement investi par le plan définitif des indemnités.
+
+Ses troupes entrèrent le 18 août dans Passau. Tandis qu'elles y
+marchaient, les troupes bavaroises y marchaient de leur côté. Peu s'en
+fallut qu'il n'y eut une collision grave, laquelle aurait mis toute
+l'Europe en feu. Cependant la prudence des officiers chargés de
+l'exécution prévint ce malheur. Les Autrichiens restèrent maîtres de la
+place.
+
+[En marge: Caractère du public réuni à Ratisbonne, et sensation produite
+dans ce public par l'occupation de Passau.]
+
+Cette conduite était hardie, plus hardie qu'il n'appartenait à
+l'Autriche, car c'était sur un point important opposer un acte formel de
+résistance à la déclaration des puissances médiatrices. L'effet en fut
+très-grand à Ratisbonne, dans le nombreux public allemand qui s'y
+trouvait réuni. Il y avait là des représentants de tous les États,
+maintenus ou supprimés, satisfaits ou mécontents, cherchant, les uns à
+faire adopter le plan proposé, les autres à le changer en ce qui les
+concernait. Magistrats des villes libres, abbés, prélats, nobles
+immédiats y abondaient. Les nobles immédiats surtout, remplissant les
+armées et les chancelleries des cours allemandes, figuraient en grand
+nombre comme ministres à la Diète. Ceux mêmes qui représentaient des
+cours avantagées, et qui, à ce titre, auraient dû paraître contents,
+conservaient néanmoins leurs passions personnelles, et, comme nobles
+allemands, étaient fort loin d'être satisfaits. M. de Goertz, par
+exemple, ministre de Prusse à Ratisbonne, était partisan du plan
+d'indemnités pour le compte de sa cour; mais, en qualité de noble
+immédiat, il regrettait vivement l'ancien ordre de choses. Plusieurs
+autres ministres des cours allemandes étaient dans le même cas. Ces
+personnages composaient à eux tous un public passionné, et très-porté
+pour l'Autriche. Ce n'était pas à la France qu'ils en voulaient le plus,
+car ils voyaient bien qu'elle était désintéressée en tout cela, et
+qu'elle n'avait d'autre but que de mettre un terme aux affaires
+germaniques; mais ils poursuivaient de leur blâme le plus sévère la
+Prusse et la Bavière. L'avidité de ces cours, leurs liaisons avec la
+France, leur ardeur à détruire la vieille Constitution, y étaient
+qualifiées en termes d'une singulière amertume. La nouvelle de
+l'occupation de Passau produisit au milieu de ce public la sensation la
+plus vive et la plus agréable. Il fallait, disait-on, de la vigueur; la
+France n'avait point de troupes sur le Rhin; sa paix avec l'Angleterre
+n'était pas tellement solide qu'elle pût si facilement s'engager dans
+les affaires de l'Allemagne; d'ailleurs le Premier Consul venait de
+recevoir une sorte d'autorité monarchique, en récompense de la paix
+procurée au monde; il ne pouvait pas retirer sitôt un bienfait payé d'un
+si haut prix. On n'avait donc qu'à déployer de l'énergie, à passer
+l'Inn, à donner une leçon à la Bavière, et l'on ferait tomber les
+nombreuses mains levées à la fois contre la Constitution germanique.
+
+[En marge: L'effet produit à Ratisbonne s'étend en Europe.]
+
+[En marge: Convention entre la France, la Prusse et la Bavière, pour
+faire évacuer Passau par les Autrichiens.]
+
+L'effet produit à Ratisbonne se répandit bientôt dans toute l'Europe. Le
+Premier Consul, attentif à la marche de ces négociations, en fut frappé.
+Jusque-là il s'était soigneusement abstenu de toute démarche qui aurait
+pu porter atteinte à la paix générale. Son but avait été de la
+consolider et non de la mettre en péril. Mais il n'était pas d'humeur à
+se laisser braver publiquement, et surtout à laisser compromettre un
+résultat qu'il poursuivait avec tant d'efforts, et avec d'aussi
+excellentes intentions. Il sentait ce que pourrait produire à Ratisbonne
+cette hardiesse de l'Autriche, s'il ne la réprimait pas, et surtout s'il
+paraissait hésiter. Sur-le-champ il manda auprès de lui M. de
+Lucchesini, ministre de Prusse, M. de Cetto, ministre de Bavière. Il
+leur fit sentir à tous deux l'importance d'une résolution prompte et
+énergique, en présence de la nouvelle attitude prise par l'Autriche, et
+le danger auquel serait exposé le plan des indemnités, si on montrait en
+cette circonstance la moindre hésitation. Ces deux ministres le
+sentaient aussi bien que personne, car l'intérêt de leurs cours
+suffisait pour les éclairer à cet égard. Ils adhérèrent donc sans
+balancer aux idées du Premier Consul. Celui-ci leur proposa de se lier
+par une convention formelle, dans laquelle on déclarerait de nouveau,
+qu'on était disposé à employer tous les moyens nécessaires pour faire
+prévaloir le projet de médiation, et que si dans les soixante jours
+assignés aux travaux de la Diète, la ville de Passau n'était pas
+évacuée, la France et la Prusse uniraient leurs forces à celles de la
+Bavière, pour assurer à celle-ci la part qui lui était promise par le
+plan des indemnités. Cette convention fut signée le soir même du jour où
+elle avait été proposée, c'est-à-dire le 5 septembre 1802 (18 fructidor
+an X). Le Premier Consul n'appela point M. de Markoff, parce qu'il
+prévoyait mille difficultés de sa part, suscitées dans l'intérêt de
+l'Autriche. Il n'avait d'ailleurs pas besoin de la Russie pour faire
+acte d'énergie. La convention même en devenait plus menaçante, signée
+par deux puissances qui toutes deux étaient sérieusement résolues à
+l'exécuter. On se contenta de la communiquer à M. de Markoff, en
+l'invitant à la transmettre à Pétersbourg, pour que son cabinet pût y
+adhérer, s'il le jugeait convenable.
+
+[En marge: Sept. 1802.]
+
+Le lendemain le Premier Consul fit partir son aide-de-camp Lauriston
+avec la convention qui venait d'être signée, et avec une lettre pour
+l'électeur de Bavière. Dans cette lettre il engageait l'électeur à se
+rassurer, lui garantissait de nouveau toute la part d'indemnité qui lui
+avait été promise, et lui annonçait qu'à l'époque fixée une armée
+française entrerait en Allemagne, pour tenir la parole de la France et
+de la Prusse. L'aide-de-camp Lauriston avait l'ordre de se rendre à
+Passau, pour s'y faire voir, et pour juger de ses propres yeux quel
+était le nombre d'Autrichiens réunis sur la frontière de Bavière. Il
+devait ensuite se montrer à Ratisbonne, passer à Berlin, et revenir par
+la Hollande. Il était porteur de lettres pour la plupart des princes
+d'Allemagne.
+
+C'était plus qu'il n'en fallait pour agir fortement sur les têtes
+allemandes. Le colonel Lauriston partit sur-le-champ, et arriva sans
+perdre un instant à Munich. Sa présence y causa au malheureux électeur
+une joie des plus vives. Tous les détails contenus dans la lettre du
+Premier Consul furent répétés de bouche en bouche. Le colonel Lauriston
+continua sans retard sa tournée, acquit de ses propres yeux la
+conviction que les Autrichiens étaient trop peu nombreux sur l'Inn pour
+faire autre chose qu'une bravade, et se rendit à Ratisbonne, de
+Ratisbonne à Berlin.
+
+Cette promptitude d'action surprit l'Autriche, frappa de crainte tous
+les opposants de la Diète, et leur prouva qu'une puissance comme la
+France ne s'était pas publiquement engagée avec une autre puissance
+comme la Prusse, à faire réussir un plan, sans le vouloir sérieusement.
+D'ailleurs l'intention des médiateurs était si évidente, elle avait
+tellement pour but d'assurer le repos du continent par la conclusion des
+affaires allemandes, que la raison devait se joindre au sentiment d'une
+force supérieure pour faire tomber toutes les résistances. Restaient à
+vaincre, il est vrai, les difficultés de forme, dont l'Autriche allait
+se servir pour ralentir l'adoption du plan, à moins qu'elle n'obtînt
+quelque concession qui adoucît son chagrin, et sauvât la dignité du chef
+de l'empire, fort compromise en cette occasion.
+
+[En marge: Ouverture du protocole dans le sein de la députation
+extraordinaire.]
+
+[En marge: Quatre États sur huit adoptent complétement le projet de
+médiation.]
+
+La députation extraordinaire qui était chargée par la Diète de préparer
+un conclusum, et de le lui soumettre, était en ce moment assemblée. Les
+huit États qui la composaient, Brandebourg, Saxe, Bavière, Bohême,
+Wurtemberg, Ordre Teutonique, Mayence, Hesse-Cassel, étaient présents
+dans la personne de leurs ministres. Le protocole était ouvert; chacun
+avait commencé à émettre son avis. Sur les huit États, quatre admirent
+sans hésiter le plan des médiateurs. Brandebourg, Bavière, Hesse-Cassel,
+Wurtemberg, exprimèrent leur gratitude pour les hautes puissances, qui
+avaient bien voulu venir au secours du corps germanique, et le tirer
+d'embarras par leur arbitrage désintéressé; déclarèrent en outre le plan
+sage, acceptable dans son contenu, sauf quelques détails, à l'égard
+desquels la grande députation pourrait sans inconvénient donner son
+avis, et proposer d'utiles modifications. Ils ajoutèrent enfin,
+relativement au délai fixé, qu'il était urgent d'en finir au plus tôt,
+tant pour le repos de l'Allemagne que pour celui de l'Europe. Cependant
+les quatre États approbateurs ne s'expliquaient pas d'une manière
+précise sur ce terme de deux mois. C'eût été compromettre leur dignité
+que de rappeler ce terme rigoureux, pour proposer de s'y soumettre; mais
+c'était bien ce qu'ils entendaient dire, quand ils recommandaient à
+leurs co-États d'en finir au plus tôt.
+
+[En marge: Avis particulier de Mayence.]
+
+On aurait dû s'attendre à l'approbation de Mayence, puisque cet ancien
+électorat ecclésiastique était seul conservé, et pourvu d'un revenu d'un
+million de florins. Mais le baron d'Albini, représentant de l'archevêque
+électeur, homme d'esprit, fort adroit, souhaitant au fond du coeur le
+succès de la médiation, était fort embarrassé d'approuver, en présence
+de tout le parti ecclésiastique, un plan qui anéantissait la vieille
+Église féodale d'Allemagne, et de l'approuver uniquement, parce que
+l'électorat de son archevêque était conservé. De plus, cet archevêque
+n'était pas complétement satisfait des combinaisons qui le concernaient.
+Le bailliage d'Aschaffenbourg, dernier débris de l'électorat de Mayence,
+formait la seule portion de revenu qui lui fût assurée en territoire. Le
+reste devait lui être donné en assignations diverses sur les biens
+d'Église réservés, et pour cette partie du million promis, partie la
+plus considérable, car le bailliage d'Aschaffenbourg valait à peine 300
+mille florins, il n'était pas sans inquiétude.
+
+M. d'Albini, pour Mayence, émit donc un avis assez ambigu, remercia
+beaucoup les hautes puissances médiatrices de leur intervention amicale,
+déplora longuement les malheurs de l'Église germanique, et distingua
+dans le plan deux parties, l'une comprenant la distribution des
+territoires, l'autre les considérations générales dont le projet était
+accompagné. Quant aux distributions de territoire, sauf les petites
+indemnités, le ministre de Mayence approuvait les propositions des
+puissances médiatrices. Quant aux considérations générales, contenant
+l'indication des règlements à faire, il les trouvait insuffisantes, et
+notamment les pensions du clergé lui paraissaient n'être pas assez
+clairement assurées. En cela il faut reconnaître que les observations du
+représentant de Mayence n'étaient pas dépourvues de raison.
+
+Son avis ne contenait donc pas une approbation formelle.
+
+[En marge: Avis de Saxe.]
+
+Saxe demandait à réserver encore son vote, ce qui était fort en usage
+dans les délibérations de la Diète germanique. Comme on recueillait
+plusieurs fois les suffrages, on pouvait remettre à dire son opinion
+dans une séance postérieure. Cet État, fort désintéressé, fort sage,
+placé ordinairement sous l'influence de la Prusse, mais de coeur
+préférant l'Autriche, catholique d'ailleurs par la religion de son
+prince, quoique protestant par la religion de son peuple, éprouvait des
+scrupules pénibles, partagé qu'il était entre ses affections et sa
+raison, ses affections qui parlaient pour la vieille Allemagne, sa
+raison qui parlait pour le plan des médiateurs.
+
+[En marge: Avis de Bohême et Ordre Teutonique.]
+
+[En marge: Ministres représentant les États de la députation
+extraordinaire.]
+
+Bohême, Ordre Teutonique, étaient des États tout à fait autrichiens.
+Quant au premier, c'était convenu, puisque l'empereur était roi de
+Bohême. Quant au second, c'était tout aussi évident, puisque l'archiduc
+Charles, frère de l'empereur, son généralissime, son ministre de la
+guerre, était grand-maître de l'Ordre Teutonique. On affectait à Vienne
+et à Ratisbonne de mettre une différence entre le ministre de Bohême,
+par exemple, et le ministre impérial. Le ministre de Bohême,
+représentant spécialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer à
+l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les
+choses les plus acerbes. Le ministre impérial parlant au nom de
+l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue
+des intérêts généraux de l'empire. Il était moins vrai et plus
+pédantesque. M. de Schraut était ministre pour Bohême, M. de Hugel pour
+l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consommés, était d'ailleurs
+fort délié, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient vieilli en
+Diète, et qui, sous la pédanterie des formes, cachaient toute l'astuce
+des gens de palais. Quant au ministre du grand-maître teutonique,
+c'était M. de Rabenau, soumis en entier à la députation autrichienne,
+qui lui rédigeait jusqu'à ses notes, au vu et au su de la Diète; rôle
+dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se plaignait lui-même.
+M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait les voix autrichiennes,
+et il était chargé de lutter d'artifices et de lenteurs contre le parti
+prussien, et contre les puissances médiatrices.
+
+[En marge: Paroles amères du représentant de Bohême.]
+
+Dès la première séance, M. de Schraut pour Bohême, se plaignit
+hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et répondit avec
+amertume au reproche qui était adressé à cette cour, de n'avoir jamais
+abouti à une conclusion, reproche sur lequel se fondaient principalement
+les puissances médiatrices pour intervenir. Ce ministre déclara que
+depuis neuf mois, le cabinet impérial n'avait pas pu obtenir une seule
+réponse à ses ouvertures de la part du gouvernement français; qu'on
+l'avait laissé dans l'ignorance la plus complète de ce qui s'était
+traité à Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu être initié au
+secret de la médiation, et que le plan de cette médiation ne lui avait
+été connu qu'au moment même de la communication qui en avait été faite à
+Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot assigné à
+l'archiduc Ferdinand, prétendit que le traité de Lunéville était violé,
+car ce traité assurait à l'archiduc une indemnité entière de ses pertes,
+et on lui donnait comme équivalent de 4 millions de florins perdus,
+1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut, ne produisait que
+900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau 250 mille. C'était
+là un pur mensonge. Du reste, Bohême ne concluait pas.
+
+Ordre Teutonique, plus modéré de langage, ne voulut admettre le plan que
+comme document à consulter.
+
+Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavière,
+Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, était
+approbative, mais qu'il fallait amener à l'être complétement; une voix,
+Saxe, qui suivrait la majorité, quand cette majorité serait prononcée;
+deux voix enfin, Bohême et Ordre Teutonique, tout à fait contraires,
+jusqu'à une satisfaction donnée à l'Autriche.
+
+[En marge: Réplique du Premier Consul au langage du représentant de
+Bohême.]
+
+Ce résultat fut immédiatement communiqué au Premier Consul. Quand il eut
+connaissance du premier avis de Bohême, lequel imputait au silence
+obstiné de la France l'impossibilité de mener à fin la négociation des
+affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette
+imputation. Il répliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest fut
+chargé de communiquer à la Diète. Dans cette note il exprimait le regret
+d'être réduit à publier des négociations qui, de leur nature, auraient
+dû rester secrètes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y obligeait en
+calomniant publiquement ses intentions, il déclarait que ces prétendues
+ouvertures de l'Autriche au cabinet français avaient pour but, non
+l'arrangement général de l'affaire des indemnités, mais l'extension de
+la frontière autrichienne jusqu'à l'Isar et jusqu'au Lech, c'est-à-dire
+la suppression de la Bavière du nombre des puissances allemandes; que
+les prétentions de l'Autriche, portées de Paris, où elles n'avaient pas
+réussi, à Pétersbourg, où elles n'avaient pas réussi davantage, enfin à
+Munich, où elles étaient devenues menaçantes, avaient obligé les
+puissances médiatrices à intervenir pour assurer le repos de
+l'Allemagne, et, avec le repos de l'Allemagne, celui du continent.
+
+Cette réplique, fort méritée, mais exagérée en un point, l'imputation à
+l'Autriche d'avoir cherché à s'étendre jusqu'au Lech (elle n'avait, en
+effet, parlé que de l'Isar), cette réplique affligea vivement le cabinet
+impérial, qui vit bien qu'il avait affaire à un adversaire aussi résolu
+en politique qu'il l'était en guerre.
+
+[En marge: Moyens employés pour décider le vote de Mayence.]
+
+[En marge: Octob. 1802.]
+
+[En marge: Adoption d'un _conclusum_ préalable dans les délais indiqués
+par les puissances médiatrices.]
+
+Cependant il fallait faire marcher la négociation. M. de Laforest, avec
+l'autorisation de son cabinet, employa les moyens nécessaires pour
+décider le vote de Mayence. On promit à M. d'Albini, représentant de
+l'électeur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier, non en
+rentes, mais en territoires immédiats, ne relevant d'aucun prince. À
+cette promesse, qu'on lui fit d'une manière formelle, on ajouta quelques
+menaces très-claires pour le cas où le plan viendrait à échouer. On
+décida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'était pas possible
+d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du Corps
+germanique exigeait que la députation extraordinaire, en l'accueillant
+comme base de son travail, y apportât au moins quelques légers
+changements. L'intérêt de quelques-uns des petits princes réclamait
+plusieurs modifications de détail; et la Prusse, d'ailleurs, par des
+motifs peu avouables, était d'accord avec Mayence pour séparer les
+considérations générales du plan lui-même, et les rédiger sous une forme
+nouvelle. Dans ces considérations, en effet, s'en trouvait une relative
+aux biens d'Église médiats, lesquels avaient été réservés, pour servir
+soit à quelques compléments d'indemnité, soit aux pensions
+ecclésiastiques. Beaucoup de ces biens étaient enclavés dans le
+territoire de la Prusse, et cette puissance, déjà si favorablement
+traitée, nourrissait l'espoir de les sauver de toute nouvelle
+assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra donc dans
+les idées de Mayence, et convint avec cet État de remanier la partie du
+plan qui renfermait les considérations générales; mais elle convint en
+même temps d'adopter les bases principales du partage territorial, dans
+un _conclusum_ préalable, en arrêtant que les changements qui devaient y
+être faits, le seraient d'un commun accord avec les ministres des
+puissances médiatrices. Il était entendu, de plus, que tout ce travail
+serait terminé au 24 octobre 1802 (2 brumaire an XI), ce qui faisait
+deux mois, à partir non du jour de la déclaration des puissances, mais
+du jour où leur note avait été _dictée_ à la députation, c'est-à-dire
+lue et transcrite dans les procès-verbaux de la Diète.
+
+Le 8 septembre (21 fructidor), ce _conclusum_ préalable fut adopté,
+malgré tous les efforts du ministre impérial, M. de Hugel. Brandebourg,
+Bavière, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est-à-dire cinq États sur
+huit, admirent le _conclusum_ préalable, comprenant l'ensemble du plan,
+sauf quelques modifications accessoires, qu'on devait y apporter
+d'accord avec les ministres médiateurs. Dans cette séance, Saxe fit un
+pas, en émettant un avis moyen. Cet État voulait qu'on reçût le plan
+comme un _fil de direction_, dans le labyrinthe des indemnités.
+
+[En marge: Tactique des agents autrichiens pour retarder la négociation,
+et persévérance des agents médiateurs à déjouer cette tactique.]
+
+Bohême, Ordre Teutonique, s'opposèrent à l'adoption. D'après les formes
+constitutionnelles le ministre impérial aurait dû communiquer le
+_conclusum_ voté aux ministres médiateurs. M. de Hugel s'obstina à n'en
+rien faire. Du reste, il était sans cesse à s'excuser des obstacles
+qu'il apportait à la négociation, et faisait tous ses efforts pour
+provoquer une ouverture amicale de la part des ministres de France et de
+Russie, leur répétant chaque jour que le moindre avantage concédé à la
+maison d'Autriche, pour sauver au moins son honneur, la déciderait à
+laisser passer le travail. Toute sa politique consistait maintenant à
+fatiguer les deux légations française et russe, afin d'amener le Premier
+Consul, soit à une concession de territoire sur l'Inn, soit à une
+combinaison des voix dans les trois colléges, qui assurât la
+conservation de l'influence autrichienne dans l'empire. La conduite que
+M. de Laforest, consommé dans cette espèce de tactique, adopta et fit
+adopter par son cabinet, fut de marcher obstinément au but, malgré la
+légation autrichienne, de ne rien accorder à Ratisbonne, et de renvoyer
+les ministres autrichiens à Paris, disant que là peut être ils
+obtiendraient quelque chose, non pas avant, mais après les facilités
+qu'on aurait obtenues de leur part dans le cours de la négociation.
+
+La légation impériale, pour gagner le temps de négocier à Paris,
+s'efforça de faire passer un nouveau _conclusum_ modifié, lequel devait
+être renvoyé aux ministres médiateurs, pour s'entendre avec eux sur les
+changements qu'il paraîtrait convenable d'adopter. Cette tentative
+n'aboutit à rien, qu'à donner une sorte d'humeur à la légation de Saxe,
+et à rattacher ce membre de la grande députation à la majorité de cinq
+voix qui s'était déjà prononcée.
+
+Bien que la _plénipotence impériale_ s'interposât comme un mur, ainsi
+que l'écrivait M. de Laforest, entre la députation extraordinaire et les
+ministres médiateurs, car elle s'obstinait à ne pas communiquer à
+ceux-ci les actes de cette députation extraordinaire, il fut convenu
+néanmoins que les réclamations adressées à la Diète par les petits
+princes seraient officieusement communiquées à ces deux ministres, que
+tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications
+admises en conséquence de ces réclamations seraient renfermées dans des
+arrêtés, dont l'ensemble formerait le _conclusum définitif_.
+
+[En marge: Réclamations des petits princes.]
+
+Dès que la voie fut ouverte aux réclamations, elles ne se firent pas
+attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits
+princes, car la part des grandes maisons avait été faite à Paris, lors
+de la négociation générale. Ces petits princes s'agitaient en tout sens
+pour se faire protéger. Malheureusement, et ce fut là le seul détail
+regrettable dans cette mémorable négociation, des employés français,
+gens nourris dans les désordres du Directoire, se laissèrent souiller
+les mains par des dons pécuniaires, que les princes allemands,
+impatients d'améliorer leur sort, prodiguaient sans discernement. Le
+plus souvent les misérables agents qui recevaient ces dons, vendaient un
+crédit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme d'une parfaite
+intégrité, et représentant principal de la France à Ratisbonne, écoutait
+peu les recommandations qu'on lui adressait en faveur de telle ou telle
+maison; il les dénonçait même à son gouvernement. Le Premier Consul,
+averti, écrivit plusieurs lettres au ministre de la police, pour faire
+cesser ce trafic odieux, qui ne faisait que des dupes, car ces
+prétendues recommandations, payées à prix d'argent, n'exerçaient aucune
+influence sur les arrangements conclus à Ratisbonne.
+
+[En marge: Difficultés que fait naître la Prusse au sujet des
+assignations sur les biens réservés.]
+
+La plus grande difficulté ne consistait pas à régler les suppléments
+d'indemnités, mais à les imputer sur les biens réservés, qui devaient
+supporter en outre les pensions du clergé aboli. Les efforts de la
+Prusse pour sauver de cette double charge les biens situés dans ses
+États, provoquèrent de grandes contestations, et nuisirent fort à la
+dignité de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complément de
+revenu promis au prince archichancelier, électeur de Mayence. On imagina
+un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres
+conservées se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernière maintenue
+dans sa qualité de ville libre à cause de la chambre impériale qui
+résidait chez elle. Mal administrées l'une et l'autre, comme la plupart
+des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la
+continuation fût fort désirable. On les assigna au prince
+archichancelier. Il y avait à cela une véritable convenance, car
+Ratisbonne était la ville où siégeait la Diète, et Wetzlar celle où
+siégeait la suprême cour d'empire. Il était naturel de les donner au
+prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cités, celle de
+Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle destination.
+Le prince archichancelier possédant Aschaffenbourg, Ratisbonne et
+Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurés en territoire. Il
+fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait de plus 53 mille
+pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille pour le duc
+d'Oldembourg, oncle et protégé de l'empereur Alexandre. C'était en tout
+413 mille florins à faire peser sur les biens d'Église réservés,
+indépendamment des pensions ecclésiastiques. Baden, Wurtemberg avaient
+déjà accepté la part imputable sur les biens réservés situés dans leurs
+États. La Prusse et la Bavière avaient à supporter chacune la moitié des
+413 mille florins restant à trouver. La Bavière était financièrement
+très-chargée, et par la quantité des pensions qui lui étaient échues, et
+par les dettes qui avaient été transportées de ses anciens États sur les
+nouveaux. La Prusse ne voulait pas même supporter 200 mille florins sur
+les 413 mille qui manquaient encore. Elle avait imaginé un moyen de se
+les procurer, c'était de faire payer ces 413 mille florins aux villes
+libres de Hambourg, Brême, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette
+âpreté faisait scandale à Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de
+Goertz, en était si confus qu'il avait été prêt un moment à donner sa
+démission. M. de Laforest l'en avait empêché dans l'intérêt même de la
+négociation.
+
+La faculté de réclamer accordée aux petits princes avait fait renaître
+une quantité de prétentions éteintes. Une autre cause avait contribué à
+les réveiller, c'était le bruit déjà fort répandu à Ratisbonne, que
+l'Autriche était près d'obtenir à Paris un supplément d'indemnité en
+faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de ce qu'on avait
+fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait pour
+Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonçait pour le ci-devant duc
+de Toscane, demandaient des suppléments que du reste on ne pouvait
+trouver nulle part. Les occupations de vive force, continuées sans
+interruption, ajoutaient à la confusion générale. Le corps germanique se
+trouvait exactement dans l'état où avait été la France, sous l'Assemblée
+constituante, au moment de l'abolition du régime féodal. Le margrave de
+Baden, qui héritait de Manheim, autrefois propriété de la maison de
+Bavière, était en conflit avec cette dernière maison pour une collection
+de tableaux. Des détachements de troupes appartenant aux deux princes
+avaient failli en venir aux mains. Pour compléter ce triste spectacle,
+l'Autriche, ayant sur une foule de terres en Souabe des prétentions
+d'origine féodale, faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de
+Wurtemberg, de Bavière, dans les diverses villes ou abbayes assignées à
+ces États par le plan des indemnités. Enfin la Prusse, saisie de
+l'évêché de Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes
+d'empire, co-partageants avec elle de cet évêché.
+
+[En marge: Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.]
+
+Au milieu de ces désordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait transiger,
+offrit d'adhérer immédiatement au plan des puissances médiatrices, si on
+lui concédait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon qu'elle ferait à la
+Bavière de quelques-unes de ses possessions en Souabe. Elle proposa de
+nouveau à cette maison la ville d'Augsbourg, pour en faire sa capitale.
+Elle demanda, en outre, la création de deux électeurs de plus, dont l'un
+serait l'archiduc de Toscane, appelé à devenir souverain de Salzbourg,
+dont l'autre serait l'archiduc Charles, actuellement grand-maître de
+l'Ordre Teutonique. À ces conditions, l'Autriche était prête à regarder
+ses archiducs comme suffisamment indemnisés, et à se rendre au voeu des
+puissances médiatrices.
+
+Le Premier Consul ne pouvait plus, après tout ce qui s'était passé à
+l'égard de Passau, amener la Bavière à céder la frontière de l'Inn; et
+surtout il lui était difficile de faire accepter à l'Allemagne trois
+électeurs à la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohême,
+Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la ville
+libre d'Augsbourg. Il répondit que, disposé à demander quelques
+sacrifices à la Bavière, il lui était impossible d'exiger la concession
+de la frontière de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-être jusqu'à
+proposer à la Bavière l'abandon d'un évêché, comme celui d'Aichstedt,
+mais qu'il lui était impossible d'aller au delà.
+
+Le temps s'écoulait; on était en vendémiaire (octobre), et le terme
+final, fixé au 2 brumaire (24 octobre), approchait. Les médiateurs
+avaient hâte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les petites
+réclamations, accueilli celles qui méritaient d'être écoutées, et rédigé
+les règlements qui devaient accompagner la distribution des territoires.
+La dignité électorale réclamée pour le Mecklembourg par l'empereur
+Alexandre, n'avait paru à personne pouvoir être accordée, car c'était un
+nouvel électeur protestant, ajouté aux six qui existaient déjà dans un
+Collége de neuf. La disproportion était trop grande pour l'accroître
+encore. Cette réclamation avait été écartée. On avait fait une nouvelle
+distribution des _votes virils_ (c'est ainsi que s'appelaient les votes
+dans le Collége des princes); et on avait transféré sur leurs nouveaux
+États les voix des princes dépossédés à la rive gauche. Il en résultait,
+dans le Collége des princes comme dans le Collége des électeurs, un
+changement considérable au profit des protestants, car on remplaçait des
+prélats ou des abbés par des princes séculiers de religion réformée.
+Afin d'établir une sorte de contre-poids, on avait attribué de nouvelles
+voix à l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et la
+Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principautés qui
+pussent servir de prétexte à la création de nouvelles voix dans la
+Diète. Malgré tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui était
+autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43
+protestantes, était actuellement de 31 voix catholiques contre 62
+protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de
+l'Autriche fût dans une infériorité proportionnée à ces nombres. Tous
+les suffrages protestants, comme nous l'avons dit ailleurs, n'étaient
+pas des suffrages assurés à la Prusse, et avec les prérogatives
+impériales, avec le respect dont la maison d'Autriche était encore
+l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg commençait à
+inspirer, la balance pouvait être maintenue entre les deux maisons
+rivales.
+
+Quant au Collége des villes, on l'avait organisé d'une manière
+indépendante, et on avait tâché de le rendre moins inférieur aux deux
+autres. Les huit villes libres étaient réduites à six, puisque Wetzlar
+et Ratisbonne avaient été accordées à l'archichancelier. La Prusse
+voulait faire supprimer ce troisième collége, et attribuer à chacune des
+six villes une voix dans le Collége princier. C'eût été un moyen d'en
+supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle
+ambitionnait la possession. La légation française s'y refusa
+obstinément.
+
+Il ne fut rien dit sur l'état de la noblesse _immédiate_, qui était dans
+la plus cruelle anxiété, car la Prusse et la Bavière la menaçaient
+ouvertement.
+
+[En marge: Adoption définitive du _conclusum_ par la députation
+extraordinaire.]
+
+Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en
+délibération dans la députation extraordinaire. Brandebourg, Bavière,
+Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvèrent. Saxe, Bohême, Ordre
+Teutonique, déclarèrent qu'ils le prenaient en considération, mais,
+qu'avant de se prononcer définitivement, ils voulaient attendre la fin
+de la négociation entamée à Paris avec l'Autriche; car autrement,
+disaient-ils, on s'exposerait à voter un plan qu'il faudrait modifier
+ensuite.
+
+La députation extraordinaire avait à émettre son vote définitif, et il
+ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le délai de deux
+mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances médiatrices
+d'obtenir l'adoption de leur plan dans le délai fixé. M. de Laforest et
+M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les plus
+grands efforts pour que, le 29 vendémiaire (21 octobre), le _conclusum_
+fût définitivement adopté. Ils rencontraient des difficultés infinies,
+car M. de Hugel répandait partout qu'un courrier de Paris, apportant de
+graves changements, était attendu à chaque instant; qu'à Paris même on
+désirait un retard. Il était allé jusqu'à menacer M. d'Albini, lui
+disant que, d'après un avis certain, des ordres devaient lui arriver de
+l'électeur de Mayence, pour désavouer sa conduite, et lui enjoindre de
+ne pas voter. C'était ébranler l'une des cinq voix favorables, et
+jusqu'ici l'une des plus fidèles. Ces menaces avaient été poussées si
+loin, que M. d'Albini s'en était offensé, et en était devenu plus ferme
+dans sa résolution. Par surcroît d'embarras, la Prusse venait, au
+dernier moment, de créer de nouveaux obstacles: elle voulait une
+rédaction qui la dispensât de fournir sur les biens réservés, sa part
+des 413 mille florins qui restaient à trouver. Elle aspirait même à
+s'approprier certaines dépendances des biens ecclésiastiques enclavés
+dans ses États, et attribués à divers princes par le plan d'indemnités.
+Elle avait, en un mot, mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées
+les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la fin
+de la négociation, étaient de nature à la faire échouer. Ce n'était pas
+le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort digne, rougissant
+du rôle qu'on lui faisait jouer, c'était un financier qu'on lui avait
+adjoint, qui provoquait ces difficultés. Enfin MM. de Laforest et de
+Buhler donnèrent une dernière impulsion, et le 29 vendémiaire (21
+octobre) le _conclusum_ définitif fut adopté par la députation
+extraordinaire des huit États, et la médiation se trouva en quelque
+sorte accomplie, dans le terme assigné par les puissances médiatrices.
+Le dernier jour Saxe vota comme les cinq États formant la majorité
+ordinaire, par respect pour cette majorité.
+
+Il restait cependant encore bien des détails à régler. Le partage des
+territoires et les règlements organiques ne formaient pas un même acte.
+On avait demandé qu'ils fussent réunis dans une seule résolution, qui
+prendrait un titre déjà connu dans le protocole germanique, celui de
+_Recès_. Ensuite, l'oeuvre de la députation extraordinaire étant
+terminée, il fallait la porter à la Diète germanique, dont la députation
+extraordinaire n'était qu'une commission. On avait pris une précaution
+dans le libellé du _conclusum_ définitif, c'était de dire que le _recès_
+serait directement communiqué aux ministres médiateurs. On voulait
+prévenir ainsi les refus de communications de la part des ministres
+impériaux aux ministres médiateurs, refus qui avaient entraîné déjà de
+fâcheuses lenteurs.
+
+[En marge: La légation autrichienne s'appuie sur les dernières questions
+restées sans solution, pour retarder la rédaction définitive.]
+
+On se mit sur-le-champ à l'oeuvre pour fondre dans une seule rédaction
+l'acte principal et les règlements. C'était une nouvelle occasion pour
+M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes. Ainsi, à propos de
+cette rédaction définitive, il demandait obstinément, si on ne
+comprendrait pas, dans le _recès_, l'imputation sur un gage quelconque
+des 413 mille florins dus à l'archichancelier, au duc d'Oldembourg, aux
+maisons d'Isembourg et de Stolberg; il demandait si ce n'était pas le
+moment de pourvoir aux pensions de l'archevêque de Trèves, des évêques
+de Liége, de Spire, de Strasbourg, dont les États avaient passé avec la
+rive gauche du Rhin à la France, et qui ne savaient à qui s'adresser
+pour obtenir des pensions alimentaires; si on n'accorderait pas une
+indemnité à la noblesse immédiate, pour la perte de ses droits féodaux,
+perte dont on avait promis antérieurement de la dédommager.
+
+[En marge: La mauvaise volonté de la Prusse fournit un prétexte légitime
+aux lenteurs de l'Autriche.]
+
+À toutes les demandes de nouvelles allocations, la Prusse répondait par
+des refus ou des renvois aux villes libres. La Bavière disait avec
+raison qu'elle était fort obérée, et qu'elle allait voir ses ressources
+encore amoindries par ce qui serait accordé à l'Autriche, dans la
+négociation entamée à Paris. M. de Hugel répliquait que ce n'était pas
+ainsi qu'on faisait face à des dettes sacrées.
+
+[En marge: Nov. 1802.]
+
+[En marge: Déchaînement contre la Prusse à Ratisbonne.]
+
+Ces contestations produisaient à Ratisbonne un effet extrêmement
+fâcheux. On se plaignait surtout de l'avidité de la Prusse et des
+complaisances de la France pour elle; on ne reconnaissait plus,
+disait-on, le grand caractère du Premier Consul, qui permettait qu'on
+abusât ainsi de son nom et de sa faveur. Tous les esprits revenaient à
+l'Autriche, même ceux qui n'étaient pas ordinairement portés pour elle.
+On se disait qu'à subir une influence prépondérante en empire, il valait
+mieux subir celle de l'antique maison d'Autriche, qui, sans doute, avait
+abusé jadis de sa suprématie, mais qui avait aussi souvent protégé
+qu'opprimé les Allemands. Il naissait, entre les États de second ordre,
+tels que la Bavière, le Wurtemberg, les deux Hesses, Baden, une
+disposition à former dans le centre de l'Allemagne, une ligue qui
+résisterait aussi bien à la Prusse qu'à l'Autriche.
+
+[En marge: Rédaction définitive du _recès_ le 23 novembre.]
+
+Enfin, malgré tout l'art apporté à exploiter ces difficultés, le _recès_
+fut rédigé, et adopté par la députation extraordinaire le 2 frimaire an
+XI (23 novembre 1802). Aucune ressource n'était indiquée pour subvenir
+au paiement des 413 mille florins restés sans assignation. On voulait
+connaître, disait-on, avant de mettre la dernière main à l'oeuvre, le
+résultat des négociations entre l'Autriche et la France.
+
+La légation impériale se voyait donc définitivement vaincue par
+l'activité et la constance des ministres médiateurs, qui poursuivaient
+invariablement leur marche, appuyés sur une majorité de cinq voix,
+quelquefois même de six sur huit, lorsque la Saxe était ramenée à cette
+majorité par la résistance obstinée de l'Autriche. M. de Hugel prit le
+parti de laisser faire. Il fallait porter le recès de cette commission
+spéciale, appelée la députation extraordinaire, à la Diète elle-même.
+Pour aller de l'une à l'autre, on était décidé à se passer de
+l'intermédiaire des ministres de l'empereur, s'ils refusaient la
+transmission. Cependant les Allemands, même les plus favorables au plan
+d'indemnité, inclinaient pour la fidèle observation des règles
+constitutionnelles. On trouvait l'empire bien assez ébranlé, et
+d'ailleurs dans le renversement de la constitution, on entrevoyait une
+nouvelle domination qu'on redoutait tout autant que l'ancienne. Ceux
+même qui, dans l'origine, étaient les partisans de la Prusse, se
+ralliaient à ceux qui avaient toujours vénéré l'Autriche comme l'image
+la plus parfaite du vieil ordre de choses. On en était arrivé à ce
+point, auquel on arrive bientôt dans les révolutions, de se défier des
+nouveaux maîtres, et de haïr un peu moins les anciens. On souhaitait
+donc de n'avoir pas à se passer des ministres impériaux, et la nouvelle
+d'un abouchement, à Paris, entre l'Autriche et le Premier Consul, fit
+naître une espérance de rapprochement qui fut accueillie avec joie par
+tout le monde.
+
+[En marge: Déc. 1802.]
+
+M. de Hugel, amené enfin au système de la condescendance, consentit à
+communiquer les actes de la députation extraordinaire aux ministres
+médiateurs, afin que ceux-ci pussent s'adresser à la Diète, et requérir
+l'adoption du _recès_ comme loi de l'empire. Mais, par une petitesse de
+vieux formaliste, M. de Hugel refusa d'envoyer le _recès_ lui-même
+revêtu des couleurs impériales; il communiqua un simple imprimé, avec
+une dépêche qui en garantissait l'authenticité.
+
+[En marge: Communication à la Diète du _recès_ adopté par la députation
+extraordinaire.]
+
+Sans perdre de temps, le 4 décembre (13 frimaire), les deux ministres
+français et russe communiquèrent le _recès_ à la Diète, déclarant qu'il
+l'approuvaient dans son entier, au nom de leurs cours respectives,
+qu'ils en demandaient immédiatement la prise en considération, et le
+plus prochainement possible l'adoption comme loi de l'empire. Cette
+promptitude à saisir la Diète était un moyen de faire arriver, ou les
+ministres des États allemands qui étaient absents, ou les instructions
+de ceux qui n'en avaient pas encore.
+
+[En marge: Précautions prises pour composer la Diète.]
+
+Ici de nouvelles précautions devenaient nécessaires, relativement à la
+composition de la Diète. Admettre à voter tous les États supprimés à la
+rive gauche par la conquête de la France, à la rive droite par le
+système des sécularisations, c'était s'exposer de leur part à une
+résistance invincible, ou bien les condamner à prononcer eux-mêmes leur
+propre suppression. Il fut convenu avec le ministre directorial,
+c'est-à-dire avec l'archichancelier, de convoquer exclusivement les
+États conservés dans l'empire, soit que leur titre fût changé, soit
+qu'il ne le fût pas. Ainsi on ne convoqua ni Trèves ni Cologne dans le
+Collége des électeurs, mais on convoqua Mayence dont le titre était
+constitué _ex jure novo_. Dans le Collége des princes on supprima ceux
+dont les territoires avaient été incorporés à la République française ou
+à la République helvétique, tels, par exemple, que les princes
+séculiers et ecclésiastiques de Deux-Ponts, de Montbelliard, de Liége,
+de Worms, de Spire, de Bâle, de Strasbourg. On maintint provisoirement
+les princes qui avaient obtenu des principautés nouvelles, sauf à
+régulariser leur titre plus tard, et à le faire transférer sur les
+territoires sécularisés qui leur avaient été dévolus. On supprima dans
+le Collége des villes toute la masse des villes incorporées; on ne
+maintint que les six villes conservées, Augsbourg, Nuremberg, Francfort,
+Brême, Hambourg, Lubeck.
+
+[En marge: On commence à opiner dans la Diète.]
+
+Ces précautions étaient indispensables, et elles obtinrent le résultat
+qu'on en attendait. Aucun des États supprimés ne se présenta, et dans
+les premiers jours de janvier la Diète commença ses délibérations. Le
+protocole était ouvert. On appelait successivement les États dans les
+trois Colléges. Les uns opinaient immédiatement, les autres se
+réservaient d'opiner plus tard, comme il était d'usage à la Diète. On
+attendait pour se prononcer définitivement le dernier remaniement, que
+devait subir le _conclusum_ proposé, par suite de la négociation entamée
+à Paris entre la France et la cour de Vienne.
+
+Les choses avaient été conduites où le voulait le Premier Consul pour
+accorder enfin une satisfaction à l'Autriche. À la rigueur, on aurait pu
+se passer de sa bonne volonté jusqu'au bout, et faire voter les trois
+Colléges malgré son opposition. Les Allemands, même les plus chagrins,
+sentaient bien qu'il fallait en finir, et ils étaient résolus à voter
+pour le _recès_, après quoi les prises de possession déjà consommées
+auraient été revêtues d'une sorte de légalité, et le refus de sanction
+de la part de l'empereur n'aurait pas empêché les indemnisés de jouir
+paisiblement de leurs nouveaux territoires. Cependant l'opposition de
+l'empereur à la constitution nouvelle, quelque déraisonnable qu'elle
+fût, aurait placé l'empire dans une situation fausse, incertaine, et peu
+conforme aux intentions pacifiques des puissances médiatrices. Il valait
+mieux transiger, et obtenir l'adhésion de la cour de Vienne. C'était
+l'intention du Premier Consul: il n'avait attendu si long-temps que pour
+avoir moins de sacrifices à faire à l'Autriche, et moins de sacrifices à
+exiger de la Bavière; car c'était à celle-ci qu'il fallait demander ce
+qu'on accorderait à celle-là.
+
+[En marge: Pour obtenir la sanction impériale, le Premier Consul fait
+une concession à l'Autriche.]
+
+En effet, vers les derniers jours de décembre, il avait consenti à
+s'aboucher avec M. de Cobentzel, et il était enfin tombé d'accord avec
+lui de quelques concessions en faveur de la maison d'Autriche. La
+Bavière ayant montré une répugnance invincible à concéder la ligne de
+l'Inn, soit à cause des salines très-précieuses qui se trouvaient entre
+l'Inn et la Salza, soit à cause de la situation de Munich, qui se serait
+trouvé trop près de la nouvelle frontière, il avait fallu renoncer à
+cette sorte d'arrangement. Alors le Premier Consul s'était réduit à
+céder l'évêché d'Aichstedt, placé sur le Danube, contenant 70 mille
+habitants, rapportant 350 mille florins de revenu, et primitivement
+destiné à la maison palatine. Moyennant cette augmentation accordée à
+l'archiduc Ferdinand, on retirait de son lot les évêchés de Brixen et
+de Trente, qui étaient sécularisés au profit de l'Autriche. Celle-ci
+avouait ainsi d'une manière assez claire l'intérêt qui se cachait
+derrière son zèle de parenté. Il est vrai que, pour prix de cette
+sécularisation, elle prenait sur ses propres domaines la petite
+préfecture de l'Ortenau, pour en accroître le lot du duc de Modène,
+composé, comme on sait, du Brisgau. L'Ortenau était dans le pays de
+Baden, et près du Brisgau.
+
+L'Autriche avait demandé la création de deux électeurs de plus dans sa
+maison: on en concéda un, ce fut le grand-duc Ferdinand, destiné ainsi à
+être électeur de Salzbourg. C'étaient dix électeurs au lieu de neuf que
+contenait le plan des médiateurs, au lieu de huit que contenait la
+dernière constitution germanique. C'était pour l'Autriche une
+amélioration de situation dans le Collége électoral. Il y avait en effet
+quatre électeurs catholiques, Bohême, Bavière, Mayence, Salzbourg,
+contre six protestants, Brandebourg, Hanovre, Saxe, Hesse-Cassel,
+Wurtemberg, Baden.
+
+[En marge: Convention du 26 décembre signée avec l'Autriche.]
+
+Ces conditions furent insérées dans une convention signée à Paris, le 26
+décembre 1802 (5 nivôse an XI), par M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte.
+M. de Markoff fut invité à y accéder au nom de la Russie, et ne se fit
+pas prier, dévoué qu'il était à l'Autriche. La Prusse se montra froide,
+mais non résistante. La Bavière se soumit, en demandant à être
+indemnisée du sacrifice qu'on exigeait d'elle, et surtout à ne point
+supporter sa part de ces 413 mille florins que personne ne voulait
+payer.
+
+[En marge: Janv. 1803.]
+
+L'Autriche avait promis de ne plus opposer d'obstacle à l'oeuvre de la
+médiation, et elle tint à peu près parole. Outre les concessions
+obtenues à Paris, elle voulait en obtenir une dernière qu'elle ne
+pouvait négocier qu'à Ratisbonne même, avec les rédacteurs du _recès_.
+Cette concession était relative au nombre des votes virils dans le
+Collége des princes. Tandis que le protocole était ouvert à la Diète, et
+qu'on y exprimait des opinions à la suite les unes des autres, la
+députation extraordinaire siégeait en même temps, et remaniait encore
+une fois le plan de la médiation d'après la convention de Paris. La
+Diète opinait ainsi sur un projet que la grande députation remaniait
+chaque jour. On y avait inséré les changements territoriaux convenus à
+Paris; on y avait compris la création du nouvel électeur de Salzbourg;
+on y avait introduit enfin de nouveaux votes virils qui changeaient la
+proportion des voix protestantes et catholiques dans le Collége des
+princes, et la portaient à 54 voix catholiques contre 77 protestantes,
+au lieu de 31 contre 62. Il fallait pourtant en finir de toutes ces
+questions, surtout de celle qui était relative aux 413 mille florins. La
+Bavière, qui avait perdu 350 mille florins avec Aichstedt, ne pouvait
+être contrainte à en donner 200 mille. Elle les avait refusés, et on
+avait trouvé ce refus naturel. Mais la Prusse, bien qu'elle n'eût rien
+perdu, ne voulut point supporter sa part d'un aussi léger fardeau. On ne
+fera pas la guerre pour 200 mille florins, avait dit M. d'Haugwitz;
+triste propos, qui avait blessé tout le monde à Ratisbonne, et placé le
+rôle de la Prusse fort au-dessous de celui de l'Autriche, laquelle en
+résistant défendait au moins des territoires et des principes
+constitutionnels.
+
+[En marge: Création d'un octroi sur le Rhin, pour se procurer les sommes
+restant à trouver.]
+
+[En marge: Fév. 1803.]
+
+Le Premier Consul, à la rigueur, aurait pu vaincre cette avarice; mais
+ayant besoin de la Prusse jusqu'à la fin pour faire réussir son plan, il
+était obligé de la ménager. On ne savait comment payer, ni
+l'archichancelier, ni les pensions des ecclésiastiques, ni quelques
+autres dettes anciennement assignées sur les biens réservés. Répartir
+cette charge sous forme de _mois romains_[4] sur la totalité du corps
+germanique, était impossible, vu la difficulté insurmontable, en tout
+temps, de faire solder par la confédération les dépenses communes.
+L'état de délabrement des places fédérales en était la preuve. On fut
+réduit à imaginer un moyen, qui diminuait un peu la libéralité du
+premier plan français, à l'égard de la navigation des fleuves. On avait
+supprimé tous les péages sur l'Elbe, le Weser, le Rhin. Cependant il
+fallait pourvoir à quelques dépenses indispensables d'entretien, comme
+les chemins de halage, par exemple, sans quoi la navigation aurait été
+bientôt interrompue. On prit le parti d'établir sur le Rhin un octroi
+modéré, fort inférieur à tous les péages de nature féodale dont le
+fleuve avait été autrefois grevé, et sur l'excédant que laisserait cet
+octroi on résolut de prendre les 350 mille florins du prince
+archichancelier, les 10 mille florins du duc d'Oldembourg, les 53 mille
+des maisons d'Isembourg et de Stolberg, et quelques mille florins encore
+pour mettre d'accord divers princes, qui se renvoyaient mesquinement des
+assignations qu'ils ne voulaient pas supporter. De la sorte on satisfit
+l'avarice de la Prusse, on déchargea la Bavière des 200 mille florins
+qu'elle aurait dû fournir pour sa part, on réduisit la perte qu'elle
+avait subie en cédant Aichstedt; on accomplit la promesse faite au
+prince archichancelier de lui assurer un revenu indépendant. Tous les
+Allemands le voulaient ainsi, car ils trouvaient qu'un million de
+florins de revenu était tout juste suffisant pour le prince qui avait
+l'honneur de présider la Diète germanique, et qui était le dernier
+représentant des trois électeurs ecclésiastiques du saint empire. Il fut
+constitué l'administrateur unique de cet octroi, de concert avec la
+France, qui avait le droit de veiller aux dépenses à faire à la rive
+gauche. Sous ce point de vue, la France n'avait pas à se plaindre de cet
+arrangement, car, dès ce moment, le prince archichancelier avait tout
+intérêt à entretenir de bons rapports avec elle.
+
+ [Note 4: On appelait _mois romains_ les dépenses communes
+ réparties sur toute la confédération, d'après des proportions
+ anciennement établies.]
+
+[En marge: Adoption définitive du _recès_ par la Diète germanique, le 25
+février.]
+
+Enfin le plan, remanié pour la dernière fois, fut adopté le 25 février
+(6 ventôse an XI) comme acte final par la députation extraordinaire, et
+envoyé immédiatement à la Diète, où il fut voté à la presque unanimité
+par les trois Colléges. Il ne rencontra d'opposition que de la part de
+la Suède, dont le monarque, révélant déjà les troubles d'esprit qui
+l'ont précipité du trône, étonnait l'Europe de ses royales folies. Il
+infligea un blâme violent aux puissances médiatrices et aux puissances
+allemandes, qui avaient concouru à porter une atteinte si grave à
+l'antique Constitution germanique. Cette boutade ridicule d'un prince
+dont personne ne tenait compte en Europe, n'altéra point la satisfaction
+qu'on éprouvait de voir finir les longues anxiétés de l'empire.
+
+[En marge: Gratitude du corps germanique envers le Premier Consul.]
+
+Les Allemands, même ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses, mais
+qui conservaient un peu d'équité dans leurs jugements, reconnaissaient
+que l'on recueillait en cette occasion les inévitables fruits d'une
+guerre imprudente; que la rive gauche du Rhin ayant été perdue par suite
+de cette guerre, il avait bien fallu faire un nouveau partage du sol
+germanique; que ce partage sans doute était plus avantageux aux grandes
+maisons qu'aux petites, mais que, sans la France, cette inégalité eût
+été bien plus dommageable encore; que la Constitution, modifiée sous
+plusieurs rapports, était cependant sauvée, quant au fond des choses, et
+n'avait pu être réformée dans un esprit de conservation plus éclairé.
+Ils reconnaissaient enfin que, sans la vigueur du Premier Consul,
+l'anarchie se serait introduite en Allemagne, par suite des prétentions
+de tout genre soulevées dans le moment. Ce qui prouve mieux que tous les
+discours le sentiment qu'on éprouvait alors pour le chef du gouvernement
+français, c'est qu'à la vue de plusieurs questions restées en suspens,
+on désirait que sa main puissante ne se retirât pas tout de suite des
+affaires germaniques. On souhaitait que la France fût, en qualité de
+garante, obligée de veiller sur son ouvrage.
+
+[En marge: Questions ajournées pour être résolues plus tard.]
+
+Il y avait encore, en effet, plus d'une question, générale ou
+particulière, que la médiation n'avait pu résoudre. La Prusse était en
+querelle ouverte avec la ville de Nuremberg, et se permettait à son
+égard des procédés tyranniques. La même puissance n'avait pas voulu
+jusqu'ici saisir les comtes de Westphalie de leur part à l'évêché de
+Munster. Francfort était en contestation avec des princes voisins, pour
+une charge qu'on lui avait imposée en leur faveur, en compensation de
+certaines propriétés par eux cédées. La Prusse, la Bavière, voulaient
+profiter du silence du _recès_, pour incorporer à leurs États la
+noblesse immédiate. L'Autriche faisait valoir en Souabe une quantité de
+droits féodaux d'une origine obscure, et attentatoires à la souveraineté
+des ducs de Wurtemberg, de Baden et de Bavière. Elle venait de commettre
+surtout une violation de propriété inouïe. Les principautés
+ecclésiastiques récemment sécularisées avaient des fonds déposés à la
+Banque de Vienne, fonds qui leur appartenaient, et qui avaient dû passer
+aux princes indemnisés. L'administration autrichienne avait saisi ces
+fonds montant à une somme de trente millions de florins, ce qui
+réduisait certains princes au désespoir. Toutes ces violences faisaient
+désirer l'institution d'une autorité qui s'occupât de l'exécution du
+_recès_, ainsi que cela s'était fait à la suite de la paix de
+Westphalie. On désirait aussi la recomposition des anciens cercles
+chargés de veiller à la défense des intérêts particuliers. Il restait
+enfin à organiser l'Église allemande, qui, ayant été privée de son
+existence princière, avait besoin de recevoir une organisation nouvelle.
+
+Le Premier Consul n'avait pu se charger de résoudre ces dernières
+difficultés, car il aurait fallu qu'il se constituât le législateur
+permanent de l'Allemagne. Il n'avait dû s'occuper que de sauver
+l'équilibre de l'empire, partie de l'équilibre européen, en déterminant
+ce qui revenait à chaque État, soit en territoire, soit en influence
+dans la Diète. Le reste ne pouvait appartenir qu'à la Diète elle-même,
+seule chargée du pouvoir législatif. Elle y pouvait suffire, secondée
+toutefois par la France, garante de la nouvelle Constitution germanique,
+comme elle l'était de l'ancienne. Les faibles, menacés par les forts,
+invoquaient déjà cette garantie. C'était aux cours allemandes les plus
+puissantes, à prévenir par leur modération la nouvelle intervention d'un
+bras étranger. Malheureusement il ne fallait guère y compter, à voir la
+conduite actuelle de la Prusse et de l'Autriche.
+
+L'empereur, après avoir fait attendre sa ratification, l'avait enfin
+envoyée, mais avec deux réserves: l'une avait pour objet le maintien de
+tous les priviléges de la noblesse immédiate; l'autre, une nouvelle
+distribution des voix protestantes et catholiques dans la Diète. C'était
+tenir à moitié la parole donnée au Premier Consul, pour prix de la
+convention du 26 décembre.
+
+[En marge: Caractère général de cette longue négociation.]
+
+Au reste, les difficultés vraiment européennes, celles de territoire,
+étaient vaincues, grâce à l'énergique et prudente intervention du
+général Bonaparte. Si quelque chose avait rendu évident son ascendant
+sur l'Europe, c'était cette négociation si habilement conduite, dans
+laquelle, réunissant à la justice l'adresse et la fermeté, se servant
+tour à tour de l'ambition de la Prusse, de l'orgueil de la Russie, pour
+résister à l'Autriche, réduisant celle-ci sans la pousser au désespoir,
+il avait imposé sa propre volonté à l'Allemagne, pour le bien même de
+l'Allemagne et le repos du monde: seul cas dans lequel il soit permis et
+utile d'intervenir dans les affaires d'autrui.
+
+
+FIN DU LIVRE QUINZIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE SEIZIÈME.
+
+
+RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.
+
+ Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de
+ la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de toutes
+ les puissances de posséder des colonies. -- L'Amérique, les
+ Antilles et les Indes orientales. -- Mission du général Decaen
+ dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. --
+ Description de cette île. -- Révolution des noirs. -- Caractère,
+ puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il aspire à se
+ rendre indépendant. -- Le Premier Consul fait partir une
+ expédition pour assurer l'autorité de la métropole. --
+ Débarquement des troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au
+ Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des noirs. --
+ Prospérité momentanée de la colonie. -- Application du Premier
+ Consul à restaurer la marine. -- Mission du colonel Sébastiani en
+ Orient. -- Soins donnés à la prospérité intérieure. -- Le
+ Simplon, le mont Genèvre, la place d'Alexandrie. -- Camp de
+ vétérans dans les provinces conquises. -- Villes nouvelles
+ fondées en Vendée. -- La Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil,
+ l'Institut, l'administration du clergé. -- Voyage en Normandie.
+ -- La jalousie de l'Angleterre excitée par la grandeur de la
+ France. -- Le haut commerce anglais plus hostile à la France que
+ l'aristocratie anglaise. -- Déchaînement des gazettes écrites par
+ les émigrés. -- Pensions accordées à Georges et aux chouans. --
+ Réclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du cabinet
+ britannique. -- Articles de représailles insérés au _Moniteur_.
+ -- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits cantons
+ s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et marchent sur
+ Berne. -- Le gouvernement des modérés obligé de fuir à Lausanne.
+ -- Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée par le
+ Premier Consul. -- Il fait marcher le général Ney avec trente
+ mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans tous
+ les partis, pour donner une constitution à la Suisse. --
+ Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre contre
+ l'intervention française. -- Le cabinet anglais, effrayé par ces
+ cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte, et
+ d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer l'insurrection. --
+ Promptitude de l'intervention française. -- Le général Ney soumet
+ l'Helvétie en quelques jours. -- Les députés suisses réunis à
+ Paris sont présentés au Premier Consul. -- Discours qu'il leur
+ adresse. -- Acte de médiation. -- Admiration de l'Europe pour la
+ sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrassé de la
+ promptitude et de l'excellence du résultat. -- Vive discussion
+ dans le Parlement britannique. -- Violences du parti Grenville,
+ Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix.
+ -- L'opinion publique un moment calmée. -- Arrivée de lord
+ Withworth à Paris, du général Andréossy à Londres. -- Bon accueil
+ fait de part et d'autre aux deux ambassadeurs. -- Le cabinet
+ britannique, regrettant d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer,
+ mais ne l'ose pas. -- Publication intempestive du rapport du
+ colonel Sébastiani sur l'état de l'Orient. -- Fâcheux effet de ce
+ rapport en Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une
+ explication personnelle avec lord Withworth. -- Long et mémorable
+ entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et mal
+ interprétée. -- Exposé de l'état de la République, contenant une
+ phrase blessante pour l'orgueil britannique. -- Message royal en
+ réponse. -- Les deux nations s'adressent une sorte de défi. --
+ Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à lord
+ Withworth, en présence du corps diplomatique. -- Le Premier
+ Consul passe subitement des idées de paix aux idées de guerre. --
+ Ses premiers préparatifs. -- Cession de la Louisiane aux
+ États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand
+ s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie
+ calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. --
+ Lord Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
+ Nécessité d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par avouer
+ qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul répond par la
+ sommation d'exécuter les traités. -- Le ministère Addington, de
+ peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte.
+ -- On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. --
+ Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de
+ l'empereur Alexandre. -- Refus de cette offre. -- Départ des deux
+ ambassadeurs. -- Rupture de la paix d'Amiens. -- Anxiété publique
+ tant à Londres qu'à Paris. -- Causes de la brièveté de cette
+ paix. -- À qui appartiennent les torts de la rupture? --
+
+
+[En marge: Fév. 1802.]
+
+[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce de
+la France.]
+
+Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires du
+continent européen, son ardente activité, embrassant les deux mondes,
+s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y rétablir
+l'ancienne grandeur coloniale de la France.
+
+[En marge: Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.]
+
+Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières
+bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à
+imiter, à surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des mers;
+aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs
+métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du
+monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles
+ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine à
+comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang des
+hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du nord;
+l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France
+possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,
+Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. Chacune
+de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne donner qu'à
+elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que d'elle seule les
+produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, de n'élever de
+matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi une plantation,
+un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait tirer exclusivement de
+ses provinces d'Amérique les sucres, les bois de construction, les
+cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à extraire du Mexique et
+du Pérou les métaux si enviés de toutes les nations; l'Angleterre et la
+France voulaient dominer l'Inde, pour en exporter les fils de coton, les
+_mousselines_, les _indiennes_, objets d'une convoitise universelle;
+elles voulaient fournir leurs produits en échange, et ne faire tout ce
+trafic que sous leur pavillon. Aujourd'hui ces ardents désirs des
+nations ont fait place à d'autres. Le sucre, qu'il fallait extraire
+d'une plante née et cultivée sous le soleil le plus chaud, se tire d'une
+plante cultivée sur l'Elbe et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant
+de finesse et de patience par des mains indiennes, sont filés en Europe
+par des machines, que met en mouvement la combustion du charbon fossile.
+La mousseline est tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez.
+Les _indiennes_, tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en
+Flandre, peintes en Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent
+jusque dans les Indes. Excepté le café, le thé, produits que l'art ne
+saurait imiter, on a tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a
+déjà remplacé la plupart des matières colorantes qu'on allait chercher
+entre les tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes
+européennes. On retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver
+l'argent dans son propre sein. Une grande révolution politique s'est
+jointe à ces révolutions industrielles. La France a favorisé
+l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique du nord;
+l'Angleterre a contribué, en revanche, à l'insurrection des colonies de
+l'Amérique du sud. Les unes et les autres sont aujourd'hui des nations,
+ou déjà grandes, ou destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes
+causes, une société africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est
+développée à Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de
+l'Angleterre, n'est plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de
+l'industrie européenne, et employée à nourrir quelques officiers,
+quelques commis, quelques magistrats de la métropole. De nos jours, les
+nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs
+voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à
+s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître
+ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais
+réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand
+spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle de
+l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et chaque
+siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et d'intelligence pour
+comprendre le siècle précédent.
+
+[En marge: Ancien commerce de la France avec ses colonies.]
+
+Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous
+Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec le
+blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France en a
+été la principale cause; car, tandis que la première voulait s'attribuer
+le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait en les
+imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont la
+destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face du
+monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental et
+manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout plein
+des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la marine
+française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises pour
+restaurer notre prospérité coloniale.
+
+Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les
+regrets et les tentatives dont elle était alors l'objet. En 1789, la
+France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par an, en
+sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à 100
+millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute l'Europe,
+principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait doubler au moins
+ces valeurs pour trouver celles qui leur correspondent aujourd'hui; et
+assurément nous estimerions fort, nous placerions au rang de nos
+premiers intérêts, des colonies qui nous fourniraient la matière d'un
+commerce de 500 millions. La France trouvait dans ce commerce un moyen
+d'attirer chez elle une partie du numéraire de l'Espagne, qui nous
+donnait ses piastres pour nos produits coloniaux et manufacturés. À
+l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1802, la France, privée de
+denrées coloniales, principalement de sucre et de café, n'en ayant pas
+même pour son usage, les demandait aux Américains, aux villes
+hanséatiques, à la Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais.
+Elle les payait en métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à
+peine renaissante, les moyens de les payer en produits de ses
+manufactures. Le numéraire n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu
+avec son ancienne abondance, elle en manquait souvent; ce qui se
+révélait par les efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir
+des piastres, sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il
+rien de plus ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des
+plaintes sur la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé
+d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions
+autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce
+langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la
+balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la
+difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté plus
+grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les
+assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.
+
+[En marge: Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes
+entreprises coloniales.]
+
+[En marge: Expédition pour occuper la Louisiane.]
+
+[En marge: Négociation pour obtenir les Florides.]
+
+[En marge: Mission du général Decaen aux Indes.]
+
+Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant
+ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des
+émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur
+l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes entreprises
+coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il avait donné à
+Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les conditions du contrat
+étant accomplies de son côté, puisque les infants étaient placés sur le
+trône d'Étrurie, et reconnus de toutes les puissances continentales, il
+voulait que ces conditions fussent accomplies du côté de Charles IV, et
+il venait d'exiger que la Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une
+expédition de deux vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans
+les eaux de la Hollande, à Helvoetsluis, pour porter des troupes à
+l'embouchure du Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la
+domination française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de
+Parme, était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et
+l'abandon d'une petite partie de la Toscane, le Siennois, dont il
+voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du
+gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette
+négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise suscitait
+mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le Premier Consul
+s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le gouvernement de
+nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un des plus vaillants
+officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen. Cet officier, chez
+lequel l'intelligence égalait le courage, et qui était propre aux plus
+grandes entreprises, avait été choisi et envoyé aux Indes, dans des vues
+éloignées mais profondes. Les Anglais, avait dit le Premier Consul au
+général Decaen, en lui adressant des instructions admirables, les
+Anglais sont les maîtres du continent de l'Inde; ils y sont inquiets,
+jaloux; il faut ne leur donner aucun ombrage, se conduire avec douceur
+et simplicité, supporter dans ces régions tout ce que l'honneur
+permettra de supporter, n'avoir avec les princes voisins que les
+relations indispensables à l'entretien des troupes françaises et des
+comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, il faut observer ces
+princes et ces peuples, qui se résignent avec douleur au joug
+britannique; étudier leurs moeurs, leurs ressources, les moyens de
+communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher quelle armée
+européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la domination
+anglaise, de quel matériel cette armée devrait être pourvue, quels
+seraient surtout les moyens de la nourrir; découvrir un port qui pût
+servir de point de débarquement à une flotte chargée de troupes;
+calculer le temps et les moyens nécessaires pour enlever ce port d'un
+coup de main; rédiger, après six mois de séjour, un premier mémoire sur
+ces diverses questions; l'envoyer par un officier intelligent et sûr,
+ayant tout vu, capable d'ajouter des explications verbales aux
+explications écrites dont il serait porteur; six mois après, traiter
+encore ces mêmes questions, d'après les connaissances nouvellement
+acquises, et envoyer cet autre mémoire par un second officier, également
+sûr et intelligent; recommencer le même travail et le même envoi tous
+les six mois; bien peser, dans la rédaction de ces mémoires, la valeur
+de chaque expression, car un mot pourrait influer sur les plus graves
+résolutions; enfin, en cas de guerre, se conduire suivant les
+circonstances, ou rester dans l'Indostan, ou se retirer à l'île de
+France, en envoyant beaucoup de bâtiments légers à la métropole, pour
+l'instruire des déterminations prises par le capitaine général.--Telles
+étaient les instructions données au général Decaen, dans la vue, non de
+rallumer la guerre, mais d'en profiter habilement si elle venait à
+éclater de nouveau.
+
+[En marge: Expédition de Saint-Domingue.]
+
+Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les
+Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France. C'est
+avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le commerce
+français entretenait jadis ses plus avantageuses relations.
+Saint-Domingue surtout figurait pour les trois cinquièmes au moins, dans
+les 250 millions de denrées que la France retirait autrefois de ses
+colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle, la plus enviée des
+possessions d'outre-mer. La Martinique avait été assez heureuse pour
+échapper aux conséquences de la révolte des noirs; mais la Guadeloupe et
+Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond en comble, et il ne
+fallait pas moins qu'une armée entière pour y rétablir, non pas
+l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à Saint-Domingue,
+mais la légitime domination de la métropole.
+
+[En marge: Description de Saint-Domingue.]
+
+[En marge: Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son
+génie.]
+
+Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement
+située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité,
+propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île
+magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et
+quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille
+esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense
+abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de francs,
+que trente mille matelots français étaient employés à transporter en
+Europe, pour les échanger contre une égale valeur de produits nationaux.
+Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui nous donnerait 300
+millions de produits, et nous procurerait pour 300 millions de
+débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à 300 millions
+en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, mulâtres, noirs,
+fermentaient des passions violentes, dues au climat, et à un état de
+société dans lequel se trouvaient les deux extrêmes sociaux: la richesse
+orgueilleuse et l'esclavage frémissant. On ne voyait dans aucune colonie
+des blancs aussi opulents et aussi entêtés, des mulâtres aussi jaloux de
+la supériorité de la race blanche, des noirs aussi enclins à secouer le
+joug des uns et des autres. Les opinions professées à Paris dans
+l'Assemblée Constituante, venant retentir au milieu des passions
+naturelles à un tel pays, devaient y provoquer une affreuse tempête,
+comme les ouragans que produit dans ces mers la rencontre subite de deux
+vents contraires. Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se
+défendre s'ils avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir
+communiqué aux noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés
+à se soulever contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis
+leur triomphe et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans
+toute société, où éclate la guerre des classes: la première avait été
+vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième. Mais
+à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur
+visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait de la
+violence des instincts physiques, et leur rage était brutale comme celle
+des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette révolution
+avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en
+quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les
+sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent, avait
+été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles des maîtres
+imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé des esclaves féroces. Les
+lois de la société humaine, partout semblables, avaient fait naître là
+comme ailleurs, après de longs orages, la fatigue qui sollicite un
+maître, et un être supérieur, propre à le devenir. Ce maître était de la
+couleur de la race triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait
+Toussaint Louverture. C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace
+généreuse de Spartacus, mais une dissimulation profonde, et un génie de
+gouvernement tout à fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant
+tout au plus l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile,
+inférieur même sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il
+avait, par son intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un
+ascendant prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens
+de la mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les
+blancs eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui
+un titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes.
+Aussi avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que
+celui des anciens colons, et subi la dure obligation du travail,
+obligation qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus.
+Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un
+état de société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque
+appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles avaient
+été moins éphémères.
+
+[En marge: Gouvernement de Toussaint Louverture.]
+
+Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans tout pays en proie à une
+longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la race
+guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race ouvrière,
+moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête toutefois à
+se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était menacée.
+Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que la seconde.
+
+[En marge: Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.]
+
+[En marge: Les noirs cultivateurs ramenés au travail.]
+
+Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée
+permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades,
+sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs,
+quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien nourrie,
+assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait supporter, et sur
+un sol abrupte, couvert de broussailles dures et épineuses, était formée
+en plusieurs divisions, et commandée par des généraux de sa couleur, la
+plupart assez intelligents, mais plus féroces qu'intelligents, tels que
+Christophe, Dessalines, Moïse, Maurepas, Laplume. Tous dévoués à
+Toussaint, ils reconnaissaient son génie, et subissaient son autorité.
+Le reste de la population, sous le nom de cultivateurs, avait été ramené
+au travail. On leur avait laissé des fusils, pour qu'ils s'en servissent
+au besoin, dans le cas où la métropole attenterait à leur liberté; mais
+on les avait contraints à retourner sur les plantations abandonnées des
+colons. Toussaint avait proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à
+travailler cinq ans encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec
+droit au quart du produit brut. Les propriétaires blancs avaient été
+encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir,
+s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils
+avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations couvertes
+de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, suivant le
+règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué dans la
+pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand nombre de
+riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent succombé dans les
+troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré avec l'ancienne
+noblesse française, dont ils faisaient partie, n'avaient ni reparu, ni
+envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés comme les domaines
+nationaux en France, avaient été affermés à des officiers noirs, et à un
+prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir. Certains généraux, tels que
+Christophe et Dessalines, s'étaient acquis de la sorte plus d'un million
+de revenu annuel. Ces officiers noirs avaient la qualité d'inspecteurs
+de la culture, dans l'arrondissement où ils étaient commandants
+militaires. Ils y faisaient des tournées continuelles, et y traitaient
+les nègres avec la dureté particulière aux nouveaux maîtres. Quelquefois
+ils veillaient à ce que justice leur fût rendue par les colons; mais
+plus habituellement ils les condamnaient aux verges, pour paresse ou
+insubordination, et faisaient une sorte de chasse incessante dans le but
+de faire revenir à la culture ceux qui avaient contracté le goût du
+vagabondage. Des revues fréquentes dans les paroisses procuraient la
+connaissance des cultivateurs sortis de leurs habitations originaires,
+et fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et
+Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail
+avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux
+chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs prétendus
+libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle! car ces chefs
+sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage
+exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand bénéfice pour eux,
+dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient libres, nous inspirent
+plus d'estime que le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné
+par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les colonies récemment
+affranchies.
+
+[En marge: Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.]
+
+[En marge: Prospérité présente de l'île.]
+
+Grâce au régime établi par Toussaint, la plupart des habitations
+abandonnées avaient été remises en culture. Aussi en 1801, après dix
+années de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrosée de tant de sang,
+offrait un aspect de fertilité presque égal à celui qu'elle présentait
+en 1789. Toussaint, indépendant de la France, avait donné à la colonie
+une liberté de commerce à peu près absolue. Un tel régime de liberté,
+dangereux pour des colonies d'une fertilité médiocre, qui produisant peu
+et chèrement, ont intérêt à prendre les produits de la métropole afin
+qu'elle prenne les leurs, un tel régime est excellent au contraire pour
+une colonie riche et féconde, n'ayant besoin d'aucune faveur pour le
+débit de ses denrées, intéressée dès lors à traiter librement avec
+toutes les nations, et à chercher ses objets de nécessité ou de luxe, là
+où ils sont meilleurs et à plus bas prix. C'était le cas de
+Saint-Domingue. L'île avait ressenti de la libre présence des pavillons
+étrangers, surtout du pavillon américain, un avantage infini. Les vivres
+y abondaient; les marchandises d'Europe s'y vendaient à bon marché; ses
+denrées étaient enlevées dès qu'elles paraissaient sur le marché.
+Ajoutez que les nouveaux colons, les uns noirs parvenus par la révolte,
+les autres blancs réintégrés, tous affranchis d'engagements envers les
+capitalistes de la métropole, n'étaient pas, comme les anciens colons en
+1789, accablés de dettes, et obligés de déduire de leurs profits
+l'intérêt d'énormes capitaux empruntés. Ils étaient plus opulents avec
+de moindres bénéfices. Les villes du Cap, du Port-au-Prince, de
+Saint-Marc, des Cayes, avaient recouvré une sorte de splendeur. Les
+traces de la guerre y étaient presque effacées: on voyait dans la
+plupart d'entre elles des demeures élégantes, construites pour les
+officiers noirs, habitées par eux, et rivalisant avec les plus belles
+maisons de ces anciens propriétaires blancs, jadis si orgueilleux, si
+renommés par leur luxe et leur dissolution.
+
+[En marge: Réunion de la partie espagnole à la partie française de
+Saint-Domingue.]
+
+Le chef noir de la colonie avait mis le comble à sa prospérité récente,
+par l'occupation hardie de la partie espagnole de Saint-Domingue. Cette
+île, dans sa longueur, se trouvait jadis partagée en deux portions, dont
+l'une, placée à l'est, se présentant la première en venant d'Europe,
+appartenait aux Espagnols; dont l'autre, placée à l'ouest, tournée vers
+Cuba et l'intérieur du golfe de Mexique, appartenait aux Français (voir
+la carte nº 22). Cette partie ouest, composée de deux promontoires
+avancés, qui forment, outre un vaste golfe intérieur, une multitude de
+rades et de petits ports, était plus propre que l'autre aux plantations,
+lesquelles ont besoin d'être situées près des points d'embarquement.
+Aussi était-elle couverte de riches établissements. La partie espagnole,
+au contraire, peu montagneuse, présentant peu de golfes, contenait moins
+de sucreries et de caféteries; mais en revanche elle nourrissait
+beaucoup de bétail, de chevaux, de mulets. Réunies, ces deux portions
+pouvaient se rendre de grands services, tandis que séparées par un
+régime colonial exclusif, elles étaient comme deux îles éloignées, ayant
+l'une ce qui manque à l'autre, et ne pouvant se le donner à cause de la
+distance. Toussaint, après avoir chassé les Anglais, avait tourné toutes
+ses idées vers l'occupation de la partie espagnole. Affectant une
+soumission scrupuleuse envers la métropole, tout en se conduisant
+d'après sa seule volonté, il s'était armé du traité de Bâle, par lequel
+l'Espagne cédait à la France la possession entière de Saint-Domingue, et
+il avait sommé les autorités espagnoles de lui livrer la province
+qu'elles détenaient encore. Il se trouvait dans le moment un commissaire
+français à Saint-Domingue, car depuis la Révolution la métropole n'était
+plus représentée dans l'île que par des commissaires à peine écoutés.
+Cet agent, craignant les complications qui pouvaient résulter en Europe
+de cette opération, n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre de France, avait
+inutilement combattu la résolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant
+aucun compte des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement
+toutes les divisions de son armée, et avait exigé des autorités
+espagnoles, incapables de résister, les clefs de Santo-Domingo. Ces
+clefs lui avaient été remises, et il s'était rendu ensuite dans toutes
+les villes, ne prenant d'autre titre que celui de représentant de la
+France, mais se comportant en réalité comme un souverain, et se faisant
+recevoir dans les églises avec l'eau bénite et le dais.
+
+La réunion des deux parties de l'île sous une même domination, avait
+produit pour le commerce et l'ordre intérieur des résultats excellents
+et instantanés. La partie française, abondamment pourvue de tous les
+produits des deux mondes, en avait donné une quantité considérable aux
+colons espagnols, en échange des bestiaux, des mulets, des chevaux dont
+elle avait grand besoin. En même temps les nègres qui voulaient se
+soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans la
+partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la police
+noire.
+
+[En marge: Politique de Toussaint Louverture à l'égard de la France et
+de l'Angleterre.]
+
+C'est par tous ces moyens réunis que Toussaint avait fait refleurir en
+deux ans la colonie. On n'aurait pas une idée exacte de sa politique, si
+on ne savait en même temps comment il se conduisait entre la France et
+l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait au
+fond du coeur une involontaire sympathie pour la nation dont il avait
+porté les chaînes, et répugnait à voir les Anglais à Saint-Domingue.
+Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en expulser, et il y
+avait réussi. Son intelligence politique, profonde quoique inculte, le
+confirmait dans ses sentiments naturels, et lui faisait comprendre que
+les Anglais étaient les maîtres les plus dangereux, car ils possédaient
+une puissance maritime qui rendrait leur autorité sur l'île effective et
+absolue. Il ne voulait donc à aucun prix de leur domination. Les
+Anglais, en évacuant le Port-au-Prince, lui avaient offert la royauté de
+Saint-Domingue, et la reconnaissance immédiate de cette royauté, s'il
+consentait à leur assurer le commerce de la colonie. Il s'y était
+refusé, soit qu'il tînt encore à la métropole, soit qu'effrayé par la
+nouvelle de la paix, il craignît une expédition française, capable de
+réduire sa royauté au néant. D'ailleurs la vanité d'appartenir à la
+première nation militaire du monde, le secret plaisir d'être général au
+service de France, de la main même du Premier Consul, l'avaient emporté
+chez Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc
+voulu rester Français. Tenir les Anglais à distance, en vivant
+pacifiquement avec eux; reconnaître l'autorité nominale de la France, et
+lui obéir tout juste assez pour ne pas provoquer le déploiement de ses
+forces, telle était la politique de cet homme singulier. Il avait reçu
+les commissaires du Directoire, et puis les avait successivement
+renvoyés, notamment le général Hédouville, en prétendant qu'ils
+méconnaissaient les intérêts de la mère-patrie, et lui demandaient des
+choses inexécutables ou funestes pour elle.
+
+[En marge: Politique intérieure de Toussaint Louverture.]
+
+[En marge: Penchant de Toussaint Louverture à imiter le Premier Consul.]
+
+[En marge: Constitution de Saint-Domingue préparée par Toussaint, et
+dans laquelle il est nommé gouverneur à vie, avec faculté de désigner
+son successeur.]
+
+Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa
+politique au dehors. Sa manière d'être envers toutes les classes
+d'habitants, noirs, blancs ou mulâtres, répondait à ce que nous venons
+de dire de lui. Il détestait les mulâtres comme plus voisins de sa race,
+et caressait au contraire les blancs avec un soin extrême, moyennant
+qu'il en obtînt quelques témoignages d'estime, qui lui prouvassent que
+son génie faisait oublier sa couleur. Il montrait à cet égard une vanité
+de noir parvenu, dont toute la vanité des blancs parvenus dans l'ancien
+monde, ne saurait donner une idée. Quant aux noirs, il les traitait avec
+une incroyable sévérité, mais pourtant avec justice; il se servait
+auprès d'eux de la religion, qu'il professait avec emphase, et surtout
+de la liberté, qu'il promettait de défendre jusqu'à la mort, et dont il
+était pour les hommes de sa couleur le glorieux emblème, car on voyait
+en lui ce que, par elle, un nègre pouvait devenir. Son éloquence sauvage
+les charmait. Du haut de la chaire, où il montait souvent, il leur
+parlait de Dieu, de l'égalité des races humaines, et leur en parlait
+avec les plus étranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par
+exemple, voulant leur donner confiance en eux-mêmes, il remplissait un
+verre avec des grains de maïs noir, y mêlait quelques grains de maïs
+blanc, puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les
+grains blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait:
+Voilà ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez
+votre bien-être par votre travail; et si les blancs de la métropole
+veulent nous ravir notre liberté, nous reprendrions nos fusils, et nous
+les vaincrions encore.--Adoré par ces motifs, il était redouté en même
+temps pour sa rare vigilance. Doué d'une activité surprenante à son âge,
+il avait placé dans l'intérieur de l'île des relais de chevaux d'une
+extrême vitesse, et se transportait, suivi de quelques gardes, avec une
+rapidité prodigieuse, d'un point de l'île à l'autre, faisant quelquefois
+quarante lieues à cheval dans le même jour, et venant punir comme la
+foudre le délit dont il avait eu connaissance. Prévoyant et avare, il
+faisait des amas d'argent et d'armes dans les montagnes de l'intérieur,
+et les enterrait, dit-on, dans un lieu appelé les Mornes du Chaos, près
+d'une habitation qui était devenue son séjour ordinaire. C'étaient des
+ressources pour un avenir de combats, qu'il ne cessait de regarder comme
+probable et prochain. S'attachant sans cesse à imiter le Premier Consul,
+il s'était donné une garde, un entourage, une sorte de demeure
+princière. Il recevait dans cette demeure les propriétaires de toutes
+couleurs, surtout les blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas
+un assez bon maintien. Affreux à voir, même sous son habit de
+lieutenant-général, il avait des flatteurs, des complaisants; et chose
+triste à dire, il obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant
+à d'anciennes et riches familles de l'île, se prostituassent à lui, pour
+obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadèrent qu'il était en
+Amérique l'égal du général Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y
+donner la même situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la
+paix, et qu'il put prévoir le rétablissement de l'autorité de la
+métropole, il se hâta de convoquer le conseil de la colonie pour rédiger
+une constitution. Ce conseil s'assembla, et rédigea en effet une
+constitution assez ridicule. D'après les dispositions de cette oeuvre
+informe, le conseil de la colonie décrétait les lois, le gouverneur
+général les sanctionnait, et exerçait le pouvoir exécutif dans toute sa
+plénitude. Toussaint naturellement fut nommé gouverneur, et de plus
+gouverneur à vie, avec faculté de désigner son successeur. L'imitation
+de ce qui se faisait en France ne pouvait être plus complète et plus
+puérile. Quant à l'autorité de la métropole, il n'en fut pas même
+question. Seulement la constitution devait lui être soumise, pour être
+approuvée; mais cette approbation une fois accordée, la métropole
+n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car le conseil faisait les
+lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le voulait, priver le
+commerce français de tous ses avantages; ce qui existait dans le moment,
+ce que la guerre avait rendu excusable, mais ce qui ne devait pas être
+toléré plus long-temps. Quand on demandait à Toussaint quelles seraient
+les relations de Saint-Domingue avec la France, il répondait: Le
+Premier Consul m'enverra des commissaires _pour parler avec
+moi_.--Quelques-uns de ses amis qui étaient plus sages, notamment le
+colonel français Vincent, chargé de la direction des fortifications,
+l'avertirent du danger de cette conduite, lui dirent qu'il devait se
+défendre de ses flatteurs de toutes couleurs, qu'il provoquerait une
+expédition française, et qu'il y périrait. L'amour-propre de cet esclave
+devenu dictateur, l'emporta. Il voulut, comme il le disait, que le
+premier des noirs fût de fait et de droit à Saint-Domingue, ce que le
+premier des blancs était en France, c'est-à-dire chef à vie, avec
+faculté de désigner son successeur. Il dépêcha en Europe le colonel
+Vincent, avec mission d'expliquer et de faire agréer au Premier Consul
+son nouvel établissement constitutionnel. Il demandait en outre la
+confirmation de tous les grades militaires conférés aux officiers noirs.
+
+[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de
+Toussaint Louverture.]
+
+[En marge: Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.]
+
+[En marge: Il veut que Toussaint soit placé sous les ordres de la France
+et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expédition.]
+
+[En marge: Instruction données au général Leclerc.]
+
+Cette imitation de sa grandeur, cette prétention de s'assimiler à lui,
+fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet
+sur ses résolutions. Il était prêt à se laisser appeler le premier des
+blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs, à condition que
+le lien de la colonie avec la métropole serait celui de l'obéissance, et
+que la propriété de cette terre, française depuis des siècles, serait
+réelle, et non point nominale. Confirmer les grades militaires que ces
+noirs s'étaient attribués, n'était pas à ses yeux une difficulté. Il les
+confirma tous, et fit de Toussaint un lieutenant-général commandant à
+Saint-Domingue pour la France. Mais il y voulut un capitaine général
+français, dont Toussaint serait le premier lieutenant. Sans cette
+condition Saint-Domingue n'était plus à la France. Il résolut donc d'y
+envoyer un général et une armée. La colonie avait refleuri; elle valait
+tout ce qu'elle avait valu autrefois; les colons restés à Paris
+réclamaient leurs biens à grands cris; on jouissait de la paix,
+peut-être pour peu de temps; on avait des troupes oisives, des officiers
+pleins d'ardeur, demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle
+partie de la terre: on ne pouvait donc pas se résigner à voir une telle
+possession échapper à la France, sans employer à la retenir les forces
+dont on disposait. Tels furent les motifs de l'expédition dont nous
+avons déjà raconté le départ. Le général Leclerc, beau-frère du Premier
+Consul, avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le
+rôle de lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens
+acquis par ses officiers, la garantie de la liberté des noirs, mais avec
+l'autorité positive de la métropole, représentée par le capitaine
+général. Afin de prouver à Toussaint la bienveillance du gouvernement,
+on lui renvoyait ses deux fils élevés en France, et accompagnés de leur
+précepteur, M. Coisnon. À cela le Premier Consul ajoutait une lettre
+noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le premier
+homme de sa race, il semblait se prêter gracieusement à une sorte de
+comparaison entre le pacificateur de la France et le pacificateur de
+Saint-Domingue.
+
+[En marge: Marche générale des escadres parties de Brest, Rochefort,
+Cadix et Toulon.]
+
+[En marge: Plan d'un débarquement simultané à Santo-Domingo, au
+Port-au-Prince, et au Cap.]
+
+Mais il avait prévu aussi la résistance, et toutes les mesures étaient
+prises pour la vaincre de vive force. Si on avait été moins impatient de
+profiter de la signature des préliminaires de paix, pour traverser la
+mer devenue libre, on aurait obligé les escadres à s'attendre les unes
+les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes
+ensemble à Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il fût
+en mesure de se défendre. Malheureusement, dans l'incertitude où l'on
+était au moment de l'expédition, sur la signature de la paix définitive,
+il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort, Cadix et
+Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre d'arriver le plus
+tôt possible à leur destination. L'amiral Villaret-Joyeuse, appareillant
+de Brest et de Lorient avec seize vaisseaux, et une force d'environ sept
+à huit mille hommes, avait ordre de croiser quelque temps dans le golfe
+de Gascogne, pour essayer d'y rencontrer l'amiral Latouche-Tréville, qui
+devait sortir de Rochefort avec six vaisseaux, six frégates et trois ou
+quatre mille hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral
+Latouche, devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas
+la division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de
+Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se
+rendre dans la baie de Samana, la première qui se présente à une escadre
+arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient reçus, ces
+diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps à se réunir,
+parvinrent à des époques différentes au rendez-vous commun de Samana.
+(Voir la carte nº 22.) L'amiral Villaret y parut le 29 janvier 1802 (9
+pluviôse an X). L'amiral Latouche le suivit de près. Les divisions de
+Cadix et de Toulon ne touchèrent à Saint-Domingue que beaucoup plus
+tard. Mais l'amiral Villaret, avec l'escadre de Brest et de Lorient,
+l'amiral Latouche-Tréville avec l'escadre de Rochefort, ne portaient pas
+moins de 11 à 12 mille hommes. Après en avoir conféré avec les chefs de
+la flotte, le capitaine général Leclerc pensa qu'il importait de ne pas
+perdre de temps, et qu'il fallait se présenter devant tous les ports à
+la fois, pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donné à Toussaint
+le loisir de se reconnaître. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des
+Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En conséquence, le
+général Kerversau, avec deux mille hommes embarqués sur des frégates,
+devait se rendre à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole;
+l'amiral Latouche-Tréville, avec son escadre portant la division Boudet,
+devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine général lui-même,
+avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de faire voile vers
+le Cap, et de s'en emparer. La partie française, comprenant avec une
+notable portion de l'île les deux promontoires qui s'avancent à l'ouest,
+se divisait en départements du nord, de l'ouest et du sud. Dans le
+département du nord, c'était le Cap qui était le port principal, et le
+chef-lieu; dans le département de l'ouest, c'était le Port-au-Prince.
+Les Cayes, Jacmel, rivalisaient de richesse et d'influence dans le sud.
+En occupant Santo-Domingo pour la partie espagnole, le Cap et le
+Port-au-Prince pour la partie française, on tenait l'île presque
+entière, moins, il est vrai, les montagnes de l'intérieur, conquête que
+le temps seul pouvait permettre d'achever.
+
+[En marge: Résolutions de Toussaint en voyant arriver l'expédition
+française.]
+
+Ces divisions navales quittèrent la baie où elles étaient mouillées pour
+se rendre à leurs destinations respectives, dans les premiers jours de
+février. Toussaint, averti de la présence d'un grand nombre de voiles à
+Samana, y était accouru de sa personne, pour juger de ses propres yeux
+du danger dont il était menacé. Ne doutant plus, à la vue de l'escadre
+française, du sort qui l'attendait, il prit le parti de recourir aux
+dernières extrémités, plutôt que de subir l'autorité de la métropole. Il
+n'était pas bien certain qu'on voulût remettre les nègres en esclavage;
+il ne pouvait même pas le croire; mais il pensa qu'on voulait le ranger
+sous l'obéissance de la France, et cela lui suffisait pour le décider à
+la résistance. Il résolut de persuader aux noirs que leur liberté était
+en péril, de les ramener ainsi de la culture à la guerre, de ravager les
+villes maritimes, de brûler les habitations, de massacrer les blancs, de
+se retirer ensuite dans les mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les
+montagnes de forme particulière, dont la partie française est partout
+hérissée), et d'attendre dans ces retraites, que, le climat dévorant les
+blancs, on pût se jeter sur eux pour achever leur extermination.
+Toutefois, espérant arrêter l'armée française par de simples menaces,
+peut-être aussi craignant, s'il ordonnait trop tôt des actes atroces, de
+n'être pas ponctuellement obéi par les chefs noirs, qui, à son exemple,
+avaient pris le goût des relations avec les blancs, il prescrivit à ses
+officiers de répondre aux premières sommations de l'escadre qu'ils
+n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle insistait, de la
+menacer en cas de débarquement d'une destruction totale des villes, et
+enfin, si le débarquement s'exécutait, de tout détruire et tout
+massacrer, en se retirant dans l'intérieur de l'île. Tels furent les
+ordres donnés à Christophe, qui gouvernait le nord, au féroce
+Dessalines, chef de l'ouest, à Laplume, noir plus humain, commandant
+dans le sud.
+
+[En marge: Réponse ordonnée par Toussaint aux sommations de l'escadre.]
+
+[En marge: Plan du général Leclerc pour débarquer au Cap.]
+
+L'escadre de Villaret, s'étant portée jusqu'à Monte-Christ, demanda des
+pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap, eut
+beaucoup de peine à s'en procurer, détacha en passant la division Magon
+sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 février (14 pluviôse) devant le Cap.
+Toutes les balises étaient enlevées, les forts armés, et la disposition
+à la résistance évidente. Une frégate, envoyée pour communiquer avec la
+terre, reçut la réponse dictée par Toussaint. On n'avait pas
+d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une réponse du
+commandant en chef, absent dans le moment; on résisterait par l'incendie
+et le massacre à toute tentative de débarquement exécutée de vive
+force. La municipalité du Cap, composée de notables, blancs et gens de
+couleur, vint exprimer ses angoisses au capitaine général Leclerc. Elle
+était à la fois joyeuse de voir arriver les soldats de la mère-patrie,
+et remplie d'épouvante en songeant aux menaces affreuses de Christophe.
+Ses agitations passèrent bientôt dans l'âme du capitaine général, qui se
+trouvait placé entre l'obligation de remplir sa mission, et la crainte
+d'exposer aux fureurs des noirs une population blanche et française. Il
+fallait cependant qu'il descendît à terre. Il promit donc aux habitants
+du Cap d'agir avec promptitude et vigueur, de manière à surprendre
+Christophe, et à ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles
+instructions. Il les exhorta vivement à s'armer pour défendre leurs
+personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier
+Consul, destinée à rassurer les noirs sur le but de l'expédition. Il
+fallut ensuite regagner le large pour obéir à une condition des vents,
+régulière dans ces parages. Le capitaine général, une fois en pleine
+mer, arrêta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de
+débarquement. Ce plan consistait à placer les troupes sur les frégates,
+à les débarquer dans les environs du Cap, au delà des hauteurs qui
+dominent la ville, près d'un lieu qu'on appelle l'embarcadère du Limbé;
+puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner le Cap, à pénétrer avec
+l'escadre dans les passes, et à faire ainsi une double attaque par terre
+et par mer. On espérait, en agissant avec une grande célérité, enlever
+la ville avant que Christophe eût le temps de réaliser ses sinistres
+menaces. Le capitaine Magon et le général Rochambeau, s'ils avaient
+réussi au Fort-Dauphin qu'ils étaient chargés d'occuper, devaient
+seconder le mouvement du capitaine général.
+
+[En marge: Incendie du Cap.]
+
+Le lendemain on transféra les troupes sur des frégates et des bâtiments
+légers, puis on les mit à terre près de l'embarcadère du Limbé. Cette
+opération prit toute une journée. Le jour suivant, les troupes se mirent
+en marche pour tourner la ville, et l'escadre s'engagea dans les passes.
+Deux vaisseaux, le _Patriote_ et le _Scipion_, s'embossèrent devant le
+fort Picolet, qui tirait à boulet rouge, et l'eurent bientôt réduit au
+silence. La journée était avancée; la brise de terre, qui le soir
+succède à la brise du large, obligeait de nouveau l'escadre à
+s'éloigner, pour n'aborder que le lendemain. Tandis qu'on gagnait la
+pleine mer, on eut la douleur de voir une lueur rougeâtre s'élever sur
+les flots, et bientôt les flammes dévorer la ville du Cap. Christophe,
+quoique moins féroce que son chef, avait cependant obéi à ses ordres; il
+avait mis le feu aux principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de
+quelques blancs, avait obligé les autres à le suivre dans les mornes.
+Pendant qu'une partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des
+nègres, ou était emmenée par eux, le reste, suivant en troupe la
+municipalité, avait échappé à Christophe, et cherchait à se sauver en
+venant se jeter dans les bras de l'armée française. L'anxiété fut
+grande pendant cette horrible nuit, et parmi ces infortunés exposés à
+tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui voyaient
+l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs compatriotes,
+sans pouvoir leur porter secours.
+
+Le jour suivant, 6 février, tandis que le capitaine général Leclerc
+marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral
+fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait
+cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents
+matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au
+secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et
+donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté,
+sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On
+trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité, errante
+et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si promptement
+secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut à ses maisons
+incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre le feu; les
+troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la campagne.
+Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de détruire
+les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur arracher
+une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener avec eux.
+
+[En marge: Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la
+division Rochambeau.]
+
+Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine Magon
+avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de
+Mancenille, puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la baie même,
+pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite vigoureuse, qui
+présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar, concourut si bien
+avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on s'empara soudainement du
+Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant que les nègres pussent
+commettre aucun ravage. Ce second débarquement acheva de dégager la
+campagne aux environs du Cap, et obligea Christophe à se retirer tout à
+fait dans les mornes.
+
+Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait fait
+éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas aux
+affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des maisons
+avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi grand qu'on
+l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient successivement
+accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La rage des hordes
+noires s'était surtout assouvie sur les riches magasins du Cap. Les
+troupes et la population s'employèrent de leur mieux à effacer les
+traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres cultivateurs qui
+étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à laquelle on
+voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup revenir à leurs
+maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville reprit un certain
+aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général envoya une partie de
+ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour y chercher des vivres,
+et remplacer les ressources qui venaient d'être détruites.
+
+[En marge: Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville
+et le général Boudet.]
+
+[En marge: La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des
+opérations de l'amiral et des généraux.]
+
+Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se portant
+à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue devant la
+baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement. (Voir la carte
+nº 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé Agé, officier plein
+de bons sentiments, y commandait en l'absence de Dessalines, résidant à
+Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres qu'il avait reçus, la
+vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la promptitude du général Boudet,
+la fortune enfin qui favorisa cette partie des opérations, sauvèrent la
+ville du Port-au-Prince des malheurs qui avaient frappé celle du Cap.
+L'amiral Latouche fit construire des radeaux armés d'artillerie, parvint
+ainsi à débarquer soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis
+fit voile en toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide
+mouvement des vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la
+ville. Le fort Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans
+tirer.--Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet,
+afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos
+malheureux compatriotes de la fureur des noirs.--C'était en effet le
+seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La
+garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et résolue
+des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans les rangs
+de la division Boudet. On arriva sur le Port-au-Prince, au moment même
+où l'amiral Latouche-Tréville y touchait avec ses vaisseaux. Quatre
+mille noirs en formaient la garnison. Des hauteurs sur lesquelles
+cheminait l'armée, on voyait ces noirs répandus au milieu des
+principales places, ou postés en avant des murs. Le général Boudet fit
+tourner la ville par deux bataillons, et avec le gros de la division
+marcha sur les redoutes qui la couvraient.--Nous sommes amis,
+s'écrièrent les premières troupes noires, ne tirez pas.--Confiant en ces
+paroles, nos soldats s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de
+mousqueterie et de mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit
+deux cents d'entre eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave
+général Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit
+alors à la baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui
+n'eurent pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la
+traversée, disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre
+était par ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le
+ferait bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries
+des noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs
+canonnés de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la
+division Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant
+les caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une
+immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient
+avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié dans leur fuite
+précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le ravage des
+habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur retraite.
+
+[En marge: Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du
+sud.]
+
+[En marge: Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole de
+Saint-Domingue.]
+
+Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait
+quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche
+rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du sud.
+Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines de
+Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que ses
+pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de mulâtres
+ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre. Le général
+Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se rendit, et remit
+intact à nos troupes ce riche département, comprenant Léogane, le grand
+et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. C'était un heureux
+événement que cette soumission du noir Laplume, car le tiers de la
+colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la barbarie. Pendant ce
+temps la partie espagnole tombait sous la domination de nos troupes. Le
+général Kerversau, envoyé à Santo-Domingo avec quelques frégates et deux
+mille hommes de débarquement, secondé par les habitants et par
+l'influence de l'évêque français Mauvielle, prenait possession d'une
+moitié de la partie espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère
+de Toussaint. De son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin,
+réussissait par d'adroites négociations, et l'influence du même évêque
+Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la
+riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de
+février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les
+chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il ne
+restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec les
+généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses amas
+d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait
+malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et
+cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les
+égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour
+achever de réduire l'île.
+
+[En marge: Projets du général Leclerc pour la soumission totale de
+l'île.]
+
+La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était
+renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,
+qui est le noeud central auquel viennent se rattacher toutes les chaînes
+de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs affluents dans
+la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer, entre les
+Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc. (Voir la carte
+nº 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la fois, du Cap, du
+Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre les noirs entre
+deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour les y envelopper.
+Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à franchir des gorges
+étroites, rendues presque impénétrables par la végétation des tropiques,
+et dans le fond desquelles les noirs, blottis en tirailleurs,
+présentaient une résistance difficile à surmonter. Toutefois les vieux
+soldats du Rhin, transportés au delà de l'Atlantique, n'avaient à
+craindre que le climat. Lui seul pouvait les vaincre; lui seul en effet
+les a vaincus dans ce siècle héroïque, car ils n'ont succombé que sous
+le soleil de Saint-Domingue, ou sous les glaces de Moscou!
+
+Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de
+février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus
+tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires
+impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la Méditerranée,
+commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée de débarquement
+se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques soldats, il est
+vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en état d'agir. Le
+capitaine général avait donc tous les moyens d'accomplir sa tâche.
+
+[En marge: Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer de
+le ramener à l'obéissance.]
+
+Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à
+Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire
+réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la
+nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait amené,
+comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en France,
+afin d'essayer sur son coeur l'influence des sollicitations filiales. Le
+précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait les conduire à
+leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et chercher à le
+rattacher à la France, en lui promettant la seconde autorité de l'île.
+
+[En marge: Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion et ses
+doutes.]
+
+[En marge: Il se décide pour la guerre.]
+
+Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation
+d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses bras,
+et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux coeur, dévoré
+d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme respectable
+qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et l'humanité de
+la nation française, les avantages attachés à une soumission qui
+laisserait bien grande encore sa situation à Saint-Domingue, qui
+assurerait à ses enfants un avenir brillant; le danger, au contraire,
+d'une ruine presque certaine en s'obstinant à combattre. La mère de l'un
+de ces deux jeunes gens se joignit à eux pour essayer de vaincre
+Toussaint. Touché de ces instances, il voulut prendre quelques jours
+pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours, parut fort combattu,
+tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale, tantôt dominé par
+l'ambition d'être le maître unique du bel empire d'Haïti, tantôt enfin
+révolté par l'idée que les blancs allaient peut-être replonger les noirs
+dans l'esclavage. L'ambition et l'amour de la liberté l'emportèrent sur
+la tendresse paternelle. Il fit appeler ses deux fils, les serra de
+nouveau dans ses bras, leur laissa le choix entre la France, qui en
+avait fait des hommes civilisés, et lui, qui leur avait donné le jour,
+et déclara qu'il continuerait à les chérir, fussent-ils dans les rangs
+de ses ennemis. Ces malheureux enfants, agités comme leur père,
+hésitèrent comme lui. L'un d'eux néanmoins, se jetant à son cou, déclara
+qu'il mourrait, en noir libre, à ses côtés. L'autre, incertain, suivit
+sa mère dans l'une des terres du dictateur.
+
+[En marge: Reprise des opérations militaires.]
+
+La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de
+reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc fit
+ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.
+
+Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la
+région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était
+retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte nº 22.) Maurepas occupait
+la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers la mer au
+Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des mornes vers
+la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc, près de
+l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc, et de
+défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait pour
+appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions
+amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la
+Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite traverse
+et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se jeter à la mer.
+Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas et Dessalines,
+Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.
+
+[En marge: Commencement des opérations le 17 février.]
+
+Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son
+armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau,
+partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et
+Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du nord, marcher
+sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par le Limbé, se
+rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des gorges étroites à
+franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour pénétrer dans la
+région des mornes, et s'y emparer des affluents qui forment le cours
+supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec un détachement,
+était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter la gorge des
+Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le Gros-Morne. Le
+général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre corps marcheraient du
+nord au sud, de remonter du sud au nord, en partant du Port-au-Prince,
+pour occuper le Mirebalais, les Verrettes et Saint-Marc. Assaillis ainsi
+de tous côtés, les noirs n'avaient d'asile que vers les Gonaïves, où
+l'on avait l'espoir de les enfermer. Ces dispositions étaient sages
+contre un ennemi qu'il fallait envelopper, et chasser devant soi, plutôt
+que combattre en règle. Chacun des corps français avait en effet assez
+de force pour n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef
+expérimenté, ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer
+soudainement sur un seul des corps assaillants, ce plan eût été
+défectueux.
+
+[En marge: Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.]
+
+Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux
+remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs
+effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent les
+noirs par leur audace à marcher, presque sans tirer, sur un ennemi
+faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux était aux
+environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la division
+Rochambeau à Saint-Raphaël.
+
+Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par
+Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français avec
+sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la Marmelade, en
+culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux mille quatre
+cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié cultivateurs soulevés. La
+division Rochambeau s'empara de Saint-Michel. Les noirs étaient surpris
+d'une si rude attaque, et n'avaient pas encore vu de pareilles troupes
+parmi les blancs. Un seul d'entre eux résista vigoureusement, c'était
+Maurepas, qui défendait la gorge des Trois-Rivières contre le général
+Humbert. Ce dernier n'ayant pas assez de forces, le général Debelle
+avait été envoyé par mer à son secours, avec un renfort de douze à
+quinze cents hommes. Le général Debelle ne put débarquer qu'un peu tard
+au Port-de-Paix, et, contrarié dans ses attaques par une pluie affreuse,
+gagna peu de terrain.
+
+[Illustration: Saint-Domingue, prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]
+
+[En marge: Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]
+
+Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes
+lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division
+Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la
+division Rochambeau sur une redoutable position dite la
+Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra
+dans les Gonaïves, qu'elle trouva en flammes; la division Hardy s'empara
+d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la brave division
+Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer cette dernière
+position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée, bordée de
+hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de buissons
+épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait déboucher
+ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois mille
+grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide
+Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de tirailleurs
+fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups de baïonnette
+les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le plateau. Arrivés
+là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une seule charge. Huit
+cents noirs restèrent sur le carreau. Toute l'artillerie de Toussaint
+fut prise.
+
+[En marge: Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.]
+
+Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine
+général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général Pamphile-Lacroix
+avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était porté avec le
+reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était, attendant les
+Français, et prêt à commettre les plus grandes atrocités. Lui-même, armé
+d'une torche, mit le feu à une riche habitation qu'il possédait à
+Saint-Marc, fut imité par les siens, puis se retira en égorgeant une
+partie des blancs, et en traînant le reste à sa suite dans l'horrible
+asile des mornes. Le général Boudet n'occupa donc que des ruines
+inondées de sang humain. Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci,
+par une marche rapide, s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il
+supposait faiblement défendu, et qui l'était effectivement par une bien
+petite garnison. Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa
+troupe peu nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral
+Latouche, apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots,
+disant au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre
+je serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la
+propriété de nos compatriotes.--Dessalines, repoussé, ne put pas
+assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le général
+Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva sauvé par
+l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de ces marches
+et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder les
+mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être enveloppés,
+et poussés sur les Gonaïves.
+
+[En marge: Mars 1802.]
+
+[En marge: Soumission du général noir Maurepas.]
+
+Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la
+Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement
+découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à leur
+découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, contre
+les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des Trois-Rivières.
+Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui dut se rabattre sur
+le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des Trois-Rivières.
+Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut d'autre ressource
+que de se rendre. Il fit sa soumission avec deux mille noirs des plus
+braves. Ce fut là le coup le plus rude porté à la puissance morale de
+Toussaint.
+
+[En marge: Avril 1802.]
+
+[En marge: Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.]
+
+Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du
+Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins qu'il
+n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y vivre
+en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout prestige.
+Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les mornes les
+divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet de l'autre.
+On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec trop de confiance
+les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient mieux défendus qu'on ne
+le supposait. Il fallut entreprendre une espèce de siége en règle,
+exécuter des travaux d'approche, établir des batteries, etc. Deux mille
+noirs, bons soldats, conduits par quelques officiers moins ignorants que
+les autres, gardaient ce dépôt des ressources de Toussaint. Celui-ci
+chercha, secondé par Dessalines, à troubler le siége par des attaques de
+nuit; mais il n'y réussit pas, et, en peu de temps, le fort fut serré
+d'assez près pour que l'assaut devînt possible. La garnison, désespérée,
+prit alors le parti de faire une sortie nocturne pour percer les lignes
+des assiégeants, et s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à
+tromper la vigilance de nos troupes, et à traverser leurs campements;
+mais, bientôt reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie
+rejetée dans le fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara
+de cette espèce d'arsenal, où l'on trouva des amas considérables d'armes
+et de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.
+
+[En marge: Massacre des blancs aux Verrettes.]
+
+Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les mornes
+environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives de
+Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux
+Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs avaient
+long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils forçaient,
+en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant plus les
+soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en égorgèrent
+huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva la terre
+couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si généreux, qui
+avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, qui avaient
+assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient jamais vu
+égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une horreur profonde,
+et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux noirs qu'ils purent
+saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne faisant de quartier à aucun
+de ceux qu'ils rencontraient.
+
+[En marge: Avril 1802.]
+
+[En marge: Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.]
+
+[En marge: Toussaint lui-même songe à se rendre.]
+
+[En marge: Mai 1802.]
+
+[En marge: Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.]
+
+On était en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins pour
+le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs, frappés
+des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui s'étaient
+rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs terres,
+songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par l'intermédiaire
+des noirs déjà soumis, au capitaine général, et offrit de faire sa
+soumission, si on lui promettait les mêmes traitements qu'aux généraux
+Laplume, Maurepas et Clervaux. Le capitaine général, qui avait autant
+d'humanité que de bon sens, consentit de grand coeur aux propositions de
+Christophe, et accepta ses offres. La reddition de Christophe amena
+bientôt celle du féroce Dessalines, et enfin celle de Toussaint
+lui-même. Celui-ci était presque seul, suivi à peine de quelques noirs
+attachés à sa personne. Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île,
+sans rien essayer d'important qui pût relever son crédit auprès des
+nègres, lui semblait peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle
+de ses derniers partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait
+d'autre espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat.
+Il était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens,
+surtout les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat
+dévorant, et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un
+affreux auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le
+moment propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes
+pourrait lui réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine
+général, qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le
+pourchassant à outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de
+l'île, consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui
+avait été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses
+propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne
+changerait de séjour que sur la permission du capitaine général. Son
+habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour retraite. Le
+capitaine général Leclerc se doutait bien que la soumission de Toussaint
+ne serait pas définitive; mais il le tenait sous bonne garde, prêt à le
+faire arrêter au premier acte qui prouverait sa mauvaise foi.
+
+[En marge: Soumission générale de la colonie.]
+
+À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre se
+rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont elle
+avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui, furent
+remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés sur les
+plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, et les
+ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements
+antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort
+réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne
+semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur état
+présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus dans
+leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce régime
+aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait pour cela
+qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs richesses, et de
+leur liberté.
+
+Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et
+sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie. Il
+avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser
+l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports
+principaux, le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes, Santo-Domingo, avec
+défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher l'introduction clandestine
+des armes le long des côtes. Il n'avait restreint l'importation que
+relativement aux produits d'Europe, dont il avait réservé la fourniture
+exclusive aux négociants français de la métropole. Il était en effet
+arrivé une grande quantité de vaisseaux marchands du Havre, de Nantes,
+de Bordeaux, et on pouvait espérer que bientôt la prospérité de
+Saint-Domingue se rétablirait, non pas au profit des Anglais et des
+Américains, comme sous le gouvernement de Toussaint, mais au profit de
+la France, sans que la colonie y perdît aucun de ses avantages.
+
+[En marge: État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition
+paraît terminée.]
+
+Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat
+toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable
+défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher
+d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille
+hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions
+navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à
+quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le
+nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient
+déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille au
+plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres avaient
+encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un grand soin à
+leur procurer du repos, des rafraîchissements, des cantonnements
+salubres, et ne négligeait rien pour rendre complet et définitif le
+succès de l'expédition qui lui avait été confiée.
+
+[En marge: Soumission de la Guadeloupe par les armes du général
+Richepanse.]
+
+À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois ou
+quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait
+remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte.
+Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans une
+île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un grave
+inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur le sort
+qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles étaient
+aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps. De toutes
+parts des armements se préparaient dans nos ports de commerce, pour
+recommencer le riche négoce que la France faisait autrefois avec elles.
+
+[En marge: Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine française.]
+
+[En marge: Extension des crédits attribués au budget de la marine.]
+
+Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait
+transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux
+colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes
+les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire partir
+de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits accordés à la
+marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce département,
+somme considérable dans un budget total de 589 millions (720 si l'on
+compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20 millions par an
+fussent consacrés en achats de matières navales dans tous les pays. Il
+avait prescrit, en outre, la construction et la mise à l'eau de douze
+vaisseaux de ligne par an. Il disait sans cesse que c'était pendant la
+paix qu'il fallait créer la marine, parce que pendant la paix le champ
+des manoeuvres, c'est-à-dire la mer, était libre, et la voie des
+approvisionnements ouverte. «La première année d'un ministère,
+écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année d'apprentissage. La seconde
+de votre ministère commence. Vous avez la marine française à rétablir:
+quelle belle carrière pour un homme dans la force de l'âge, et d'autant
+plus belle que nos malheurs passés ont été plus en évidence!
+Remplissez-la sans relâche. TOUTES LES HEURES PERDUES DANS L'ÉPOQUE OÙ
+NOUS VIVONS, SONT UNE PERTE IRRÉPARABLE.» (14 février 1803).
+
+[En marge: Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.]
+
+Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était
+reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, et
+dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les
+possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que
+les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par
+leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées, sur
+une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au
+surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était
+seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour
+s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à
+sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize de
+la signature des préliminaires de Londres, sept ou huit de la signature
+du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés encore à quitter
+Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le colonel Sébastiani,
+officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna de s'embarquer sur
+une frégate, de parcourir les bords de la Méditerranée, d'aller à Tunis,
+à Tripoli, pour y faire reconnaître le pavillon de la République
+italienne, de se rendre ensuite en Égypte, d'y examiner la situation des
+Anglais, et la nature de leur établissement; de chercher à savoir
+combien cet établissement devait durer; d'observer ce qui se passait
+entre les Turcs et les Mamelucks; de visiter les scheiks arabes, de les
+complimenter en son nom; d'aller en Syrie pour voir les chrétiens, et
+les remettre sous la protection française; d'entretenir Djezzar-Pacha,
+celui qui avait défendu Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui
+promettre le retour des bonnes grâces de la France, s'il ménageait les
+chrétiens, et favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait
+ordre enfin de revenir par Constantinople pour renouveler au général
+Brune, notre ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions
+enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de
+caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses ennemis
+quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour rendre la
+France imposante en Orient.
+
+[En marge: Juin 1802.]
+
+[En marge: Travaux intérieurs du Premier Consul.]
+
+[En marge: Routes et places fortes.]
+
+Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul ne
+cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de la
+France. Il avait fait reprendre la rédaction du Code civil. Une section
+du Conseil d'État et une section du Tribunat se réunissaient
+journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre les difficultés
+naturelles à cette grande oeuvre. La réparation des routes avait été
+poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul les avait
+distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt chacune,
+reportant successivement des unes aux autres les allocations
+extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de
+l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant. Les
+travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des
+fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. Il
+voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la guerre
+continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par de
+grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La possession
+du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du Simplon, cette
+étonnante création se trouvait presque achevée. Les travaux de la route
+du mont Cenis avaient été ralentis pour porter toutes les ressources
+disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en avoir une au moins
+terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie, elle était devenue
+l'objet d'une correspondance journalière avec l'habile ingénieur
+Chasseloup. On y préparait des casernes pour une garnison permanente de
+six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille blessés, des magasins
+pour une grande armée. La refonte de toute l'artillerie italienne
+venait d'être commencée, dans le but de la ramener aux calibres de 6, de
+8 et de 12. Le Premier Consul recommandait une grande fabrication de
+fusils au vice-président Melzi.--Vous n'avez que cinquante mille fusils,
+lui écrivait-il, ce n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France,
+indépendamment de ceux qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de
+repos, tant que je n'en posséderai pas un million.--
+
+[En marge: Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du
+Rhin.]
+
+Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont l'idée
+première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de choisir dans
+l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs services et
+d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de leur distribuer
+là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et d'une valeur
+proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à l'officier. Ces
+vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des femmes piémontaises, se
+réunir deux fois par an pour manoeuvrer, et au premier danger se jeter
+dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils auraient de plus précieux.
+C'était une manière de verser à la fois du sang et des sentiments
+français en Italie. La même institution devait être établie dans les
+nouveaux départements du Rhin, autour de Mayence.
+
+[En marge: Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en
+Vendée.]
+
+[En marge: Canal de Nantes à Brest.]
+
+[En marge: Commencement du fort Boyard.]
+
+[En marge: Digue de Cherbourg.]
+
+L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de
+semblable pour les provinces de la République encore infectées d'un
+mauvais esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y
+fonder à la fois de grands établissements et des villes. Les agents
+de Georges venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey
+et de Guernesey, abordaient sur les côtes du Nord, traversaient la
+péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans
+le Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la
+défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul,
+correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les
+mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de
+nouveaux troubles, avait imaginé de construire dans les principaux
+passages des montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une
+pièce d'artillerie tournant sur pivot, capables de contenir
+cinquante hommes de garnison, quelques vivres, quelques munitions,
+et de servir d'appui aux colonnes mobiles. Plein de la pensée qu'on
+devait songer à civiliser le pays autant qu'à le contenir, il avait
+ordonné le perfectionnement de la navigation du Blavet pour rendre
+ce cours d'eau navigable jusqu'à Pontivy. C'est ainsi que fut formé
+le premier projet de cette belle navigation, qui longe les côtes de
+la Bretagne depuis Nantes jusqu'à Brest, pénétrant par plusieurs
+voies navigables dans l'intérieur de la contrée, et assurant
+l'approvisionnement en tout temps du grand arsenal de Brest. Le
+premier Consul avait résolu de faire construire à Pontivy de grands
+bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux état-major, des
+tribunaux, une administration militaire, des manufactures enfin
+qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait prescrit la
+recherche des lieux les plus propres à fonder des villes nouvelles,
+soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait travailler
+en même temps aux fortifications de Quiberon, de Belle-Isle, de
+l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses propres
+plans, dans le but de faire du bassin compris entre La Rochelle,
+Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre et
+inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler
+toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il
+avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois
+points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement
+possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi
+en respect.
+
+Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,
+commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait trouver
+du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la marche des
+sciences, de l'administration du clergé.
+
+[En marge: Août 1802.]
+
+[En marge: Réorganisation de l'Institut.]
+
+Sa soeur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard, Morellet,
+Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé un bureau
+d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs du passé,
+surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le goût du
+passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort légitime, on
+mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de préférer les
+anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y parlait tout haut
+du projet de reconstituer l'Académie française, avec les gens de lettres
+qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne l'aimaient guère, tels
+que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les bruits répandus à ce sujet
+produisaient un effet fâcheux. Le consul Cambacérès, attentif à toutes
+les circonstances qui pouvaient nuire au gouvernement, avertit à propos
+le Premier Consul de ce qui se passait, et à son tour le Premier Consul
+avertit rudement son frère et sa soeur du déplaisir que lui causait ce
+genre d'affectation.
+
+[En marge: Sept. 1802.]
+
+À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute
+société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,
+qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait
+dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La seconde
+classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie française, resta
+consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la classe des sciences
+morales et politiques, par une aversion déjà fort prononcée, non pas
+précisément contre la philosophie (on verra plus tard sa façon de penser
+sur cette matière), mais contre certains hommes, qui affectaient de
+professer la philosophie du dix-huitième siècle, dans ce qu'elle avait
+de plus contraire aux idées religieuses. Il fit rentrer cette classe
+dans celle qui était vouée aux belles-lettres, disant que leur objet
+était commun, que la philosophie, la politique, la morale, l'observation
+de la nature humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art
+d'écrire n'en était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui
+devait rester uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait
+bien futile, la classe consacrée aux sciences morales et politiques,
+bien pédantesque, si elles étaient à bon droit séparées; que des
+écrivains qui ne seraient pas des penseurs, et des penseurs qui ne
+seraient pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin
+un siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule
+de ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre
+à la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier
+Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une société
+littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du
+rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une seule,
+en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara seconde
+classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis qu'il
+opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage
+élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans l'enseignement,
+et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la dédicace de son
+grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si noblement
+orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je désire que les
+générations futures, en lisant votre ouvrage, n'oublient pas l'estime et
+l'amitié que j'ai portées à son auteur.» (26 novembre 1802.)
+
+[En marge: Administration du clergé.]
+
+Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé depuis
+la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque tous
+établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien;
+quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le
+tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,
+l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin au schisme.
+Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à Orléans,
+Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de vrais
+pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de fâcheuses
+tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de Besançon, par
+exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait prouver à ses
+prêtres, que la constitution civile du clergé était une institution
+vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de la primitive
+Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il faut
+reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on eût à
+se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé, venaient
+surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs d'entre eux
+affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et repoussaient durement
+les prêtres assermentés. Les évêques de Bordeaux, d'Avignon, de Rennes,
+écartaient ces prêtres du service des paroisses, cherchaient à les
+humilier, et froissaient ainsi la partie de la population qui leur était
+attachée.
+
+Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier Consul.
+Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le cardinal-légat
+à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége, d'appeler devant le
+Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la nouvelle Église.--J'ai
+voulu, disait-il, relever les autels abattus, mettre un terme aux
+querelles religieuses, mais non faire triompher un parti sur un autre,
+surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand les prêtres
+constitutionnels ont été fidèles aux règles de leur état et observateurs
+des bonnes moeurs, quand ils n'ont point causé de scandale, je les
+préfère à leurs adversaires; car, après tout, ils ne sont décriés que
+pour avoir embrassé la cause de la Révolution, qui est la nôtre,
+écrivait-il aux préfets.--Le cardinal Fesch, son oncle, semblant, dans
+le diocèse de Lyon, oublier les instructions du gouvernement, le Premier
+Consul lui écrivait les paroles suivantes: «Blesser les prêtres
+constitutionnels, les écarter, c'est manquer à la justice, à l'intérêt
+de l'État, à mon intérêt, au vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer
+à mes volontés expresses, et me déplaire sensiblement.»
+
+[En marge: Octob. 1802.]
+
+[En marge: Largesses à l'égard du clergé.]
+
+Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se
+conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il donnait
+des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs hôtels, à tous
+des sommes considérables pour leurs pauvres. Il accordait jusqu'à deux
+et trois fois, dans un seul hiver, cinquante mille francs à M. de
+Belloy, pour les distribuer lui-même aux indigents de son diocèse. Il
+envoyait à l'évêque de Vannes, qui était le modèle accompli du prélat,
+doux, pieux, bienfaisant, dix mille francs pour meubler son hôtel
+épiscopal, dix mille pour rémunérer les prêtres dont il approuvait la
+conduite, soixante-dix mille pour donner à ses pauvres. Dans l'année
+courante, celle de l'an XI, il adressait deux cent mille francs à
+l'évêque Bernier, pour secourir secrètement les victimes de la guerre
+civile dans la Vendée, somme dont ce prélat faisait un emploi humain et
+habile. Il puisait, pour ces largesses, dans la caisse du ministère de
+l'intérieur, alimentée par divers produits qui alors ne rentraient pas
+au trésor, et dont il purifiait la source en les consacrant aux plus
+nobles usages.
+
+On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature
+semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps.
+Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes
+fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul d'aller
+visiter une province dont on lui parlait d'une manière très-diverse,
+c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette belle contrée
+offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures, s'élevant au
+milieu des campagnes les plus vertes et les mieux cultivées. Participant
+à l'activité générale qui se réveillait dans toute la France à la fois,
+elle présentait l'aspect le plus animé. Cependant quelques personnes, et
+notamment le consul Lebrun, avaient cherché à persuader au Premier
+Consul qu'elle était royaliste. On aurait pu le craindre, en se
+rappelant avec quelle force elle s'était prononcée en quatre-vingt-douze
+contre les excès de la Révolution. Le Premier Consul voulut s'y
+transporter, la voir de ses propres yeux, et essayer sur ses habitants
+l'effet ordinaire de sa présence. Madame Bonaparte dut l'accompagner.
+
+[En marge: Nov. 1802.]
+
+[En marge: Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de
+1802.]
+
+Le Premier Consul employa quinze jours à ce voyage. Il traversa Rouen,
+Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et
+les manufactures, examinant tout par lui-même, se montrant sans gardes
+à la population avide de le voir. Les hommages empressés dont il était
+l'objet ralentissaient sa marche. À chaque instant il trouvait sur sa
+route, le clergé des campagnes lui présentant l'eau bénite, les maires
+lui offrant les clefs de leurs villes, et lui adressant, tant à lui qu'à
+madame Bonaparte, les discours qu'on adressait jadis aux rois et aux
+reines de France. Il était ravi de cet accueil, et surtout de la
+prospérité naissante qu'il remarquait de toute part. La ville d'Elbeuf
+le charma par les accroissements qu'elle avait reçus. «Elbeuf,
+écrivait-il à son collègue Cambacérès, est accrue d'un tiers depuis la
+Révolution. Ce n'est plus qu'une seule manufacture.» Le Havre le frappa
+singulièrement, et il devina les grandes destinées commerciales
+auxquelles ce port était appelé. «Je ne trouve partout, écrivait-il
+encore au consul Cambacérès, que le meilleur esprit. La Normandie n'est
+pas telle que Lebrun me l'avait présentée. Elle est franchement dévouée
+au gouvernement. Je retrouve ici l'unanimité de sentiments qui rendit si
+beaux les jours de quatre-vingt-neuf.» Ce qu'il disait était vrai. La
+Normandie était parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de
+la France. Elle représentait bien cette population honnête et sincère de
+quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Révolution, puis effrayée
+de ses excès, accusée de royalisme par des proconsuls dont elle
+condamnait les fureurs, et enchantée maintenant de retrouver, d'une
+manière inespérée, l'ordre, la justice, l'égalité, la gloire, moins, il
+est vrai, la liberté, dont malheureusement elle ne se souciait plus.
+
+Le Premier Consul était au milieu de novembre de retour à Saint-Cloud.
+
+[En marge: Jalousie qu'inspire à l'Angleterre la prospérité inouïe de la
+France.]
+
+Qu'on imagine un envieux assistant aux succès d'un rival redouté, et on
+aura une idée à peu près exacte des sentiments qu'éprouvait l'Angleterre
+au spectacle des prospérités de la France. Cette puissante et illustre
+nation avait cependant dans sa propre grandeur de quoi se consoler de la
+grandeur d'autrui! Mais une singulière jalousie la dévorait. Tant que
+les succès du général Bonaparte avaient été un argument contre le
+ministère de M. Pitt, ils avaient été accueillis en Angleterre avec une
+sorte d'applaudissement. Mais depuis que ces succès, continués et
+accrus, étaient ceux de la France elle-même; depuis qu'on l'avait vue
+grandir par la paix autant que par la guerre, par la politique autant
+que par les armes; depuis qu'on avait vu, en dix-huit mois, la
+République italienne devenir, sous la présidence du général Bonaparte,
+une province française, le Piémont ajouté à notre territoire, avec
+l'agrément du continent, Parme, la Louisiane, accroissant nos
+possessions par la simple exécution des traités, l'Allemagne enfin
+reconstituée par notre seule influence; depuis qu'on avait vu tout cela
+s'accomplir paisiblement, naturellement, comme chose découlant d'une
+situation universellement acceptée, un dépit manifeste s'était emparé de
+tous les coeurs anglais, et ce dépit ne se dissimulait pas plus que les
+sentiments ne se dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionné, fier
+et libre.
+
+Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix,
+laissaient plus que les autres éclater cette jalousie. Nous avons déjà
+dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, dédommagés
+par la contrebande des difficultés qu'ils rencontraient dans nos ports,
+se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les mers
+couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits financiers tarie
+avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre, et se montrait
+plus mécontent de la paix que l'aristocratie elle-même. Cette
+aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne laissant
+à aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer, plus
+qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'était cependant pas
+fâchée en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par des vues
+plus élevées et plus généreuses. Elle chérissait un peu moins M. Pitt
+depuis qu'il était chéri si vivement par le monde mercantile, se
+rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modèle des moeurs
+et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui lui plaisait
+par la noblesse de ses sentiments, et une éloquence incomparable. Mais
+le haut commerce, tout-puissant à Londres et dans les ports, ayant pour
+organes MM. Windham, Grenville et Dundas, couvrait la voix du reste de
+la nation, et animait de ses passions la presse britannique. Aussi les
+gazettes de Londres commençaient-elles à devenir très-hostiles, en
+abandonnant toutefois aux gazettes rédigées par les émigrés français, le
+soin d'outrager le Premier Consul, ses frères, ses soeurs, toute sa
+famille.
+
+[En marge: Faiblesse du ministère Addington.]
+
+Malheureusement le ministère Addington était dénué de toute énergie, et
+se laissait aller à ce vent de la tempête qui commençait à souffler. Il
+commettait par faiblesse des actes d'une véritable déloyauté. Il payait
+encore Georges Cadoudal, dont la persévérance à conspirer était connue;
+il mettait à sa disposition des sommes considérables pour l'entretien
+des sicaires, dont la troupe courait sans cesse de Portsmouth à Jersey,
+de Jersey sur la côte de Bretagne. Il continuait de souffrir la présence
+à Londres du pamphlétaire Peltier, malgré les moyens légaux que lui
+fournissait l'Alien-bill; il traitait les princes exilés avec des égards
+fort naturels, mais il ne s'en tenait pas à des égards, et les faisait
+inviter à des revues de troupes, en les y admettant avec les insignes de
+l'ancienne royauté. Il agissait ainsi, nous le répétons, par faiblesse,
+car la probité de M. Addington, délivrée des influences de parti, aurait
+répugné à de tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il
+entretenait un conspirateur; mais il n'osait pas, à la face du parti
+Windham, Dundas et Grenville, renvoyer, et peut-être aliéner ces vieux
+instruments de la politique anglaise.
+
+[En marge: Fâcheux débat entre le Premier Consul et le cabinet
+britannique à l'occasion des journaux, de Georges, et des princes
+français.]
+
+Le Premier Consul était profondément blessé de cette conduite. Aux
+demandes réitérées d'un traité de commerce, il répondait en réclamant
+la répression de certains journaux, l'expulsion de Georges et de
+Peltier, l'éloignement des princes français. Accordez-moi, disait-il,
+les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me refuser sans se
+déclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai ensuite les moyens
+d'accorder satisfaction à vos intérêts froissés.--Mais dans les demandes
+du Premier Consul, le ministère anglais n'en trouvait aucune à laquelle
+il pût faire droit. Quant à la répression de certains journaux, MM.
+Addington et Hawkesbury répondaient avec raison: La presse est libre en
+Angleterre; imitez-nous, méprisez ses licences. Si vous voulez, on
+intentera des procès, mais à vos risques et périls, c'est-à-dire en
+courant la chance de procurer un triomphe à vos ennemis.--Quant à
+Georges, à Peltier et aux princes émigrés, M. Addington n'avait aucune
+excuse légale à faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit
+de les éloigner. Il se repliait sur la nécessité de ménager l'opinion
+publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, à
+l'égard de quelques-uns des hommes dont on réclamait l'expulsion.
+
+Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.--D'abord, disait-il, le
+conseil que vous me donnez de mépriser la licence de la presse, serait
+bon, s'il s'agissait pour moi de mépriser la licence de la presse
+française en France. On comprend que, dans son propre pays, on se décide
+à supporter les inconvénients de la liberté d'écrire, en considération
+des avantages qu'elle procure. C'est là une question tout intérieure,
+dans laquelle chaque nation est juge de ce qu'il lui convient de faire.
+Mais, on ne doit jamais souffrir que la presse quotidienne injurie les
+gouvernements étrangers, et altère ainsi les relations d'État à État. Ce
+serait un abus grave, un danger sans compensation. Et la preuve de ce
+danger est dans les relations actuelles de la France avec l'Angleterre.
+Nous serions en paix sans les journaux, et nous voilà presque en guerre.
+Votre législation est donc mauvaise relativement à la presse. Vous
+devriez tout permettre contre votre gouvernement, rien contre les
+gouvernements étrangers. Néanmoins je laisse de côté les injures des
+gazettes anglaises. Je respecte vos lois, même dans ce qu'elles ont de
+fâcheux pour les autres nations. C'est un désagrément de voisinage
+auquel je me résigne. Mais les Français qui font à Londres un si odieux
+usage de vos institutions, qui écrivent de si grandes indignités,
+pourquoi les souffrez-vous en Angleterre? Vous possédez l'Alien-bill,
+qui a justement pour but d'empêcher les étrangers de nuire; pourquoi ne
+l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices
+démontrés de la machine infernale, et les évêques d'Arras, de
+Saint-Pol-de-Léon, excitant publiquement à la révolte les populations de
+la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient, dans
+vos mains, le traité d'Amiens, qui stipule expressément qu'on ne
+souffrira aucune menée dans l'un des deux États contre l'autre? Vous
+donnez asile aux princes émigrés, cela est respectable sans doute. Mais
+le chef de leur famille est à Varsovie, pourquoi ne les pas renvoyer
+tous auprès de lui? Pourquoi surtout leur permettre de porter des
+décorations que les lois françaises ne reconnaissent plus, et qui sont
+l'occasion de hautes inconvenances quand ces décorations sont portées à
+côté de l'ambassadeur de France, en sa présence, souvent à la même
+table? Vous me demandez, ajoutait-il, un traité de commerce et de
+meilleures relations entre les deux pays: commencez donc par vous
+montrer moins malveillants envers la France, et alors je pourrai
+chercher s'il existe des moyens de concilier nos intérêts rivaux.--Il
+n'y avait certes, rien à reprendre dans de tels raisonnements, rien que
+la faiblesse du grand homme qui, dominant l'Europe, se donnait la peine
+de les faire. Qu'importaient en effet au tout-puissant vainqueur de
+Marengo, et Georges, et Peltier, et le comte d'Artois avec ses royales
+décorations? Contre les poignards des assassins, il avait sa fortune;
+contre les outrages des pamphlétaires, il avait sa gloire; contre la
+légitimité des Bourbons, il avait l'amour de la France! Mais, ô
+faiblesse des grands coeurs! cet homme, placé si haut, se tourmentait de
+ce qui était si bas! Nous avons déjà déploré cette erreur de sa part, et
+nous ne pouvons nous empêcher de la déplorer encore, en approchant du
+moment où elle produisit de si funestes conséquences.
+
+Le Premier Consul, ne se possédant plus, se vengeait par des réponses
+insérées au _Moniteur_, souvent écrites par lui-même, et dont on
+pouvait reconnaître l'origine à une incomparable vigueur de style. Il
+s'y plaignait de la complaisance du ministère britannique pour le
+conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il demandait pourquoi
+on souffrait de tels hôtes, pourquoi on leur permettait de tels actes,
+envers un gouvernement ami, quand on avait le devoir par des traités, le
+moyen par une loi existante, de les réprimer. Le Premier Consul allait
+plus loin, et, s'adressant au gouvernement anglais lui-même, il
+demandait, dans les articles insérés au _Moniteur_, si ce gouvernement
+approuvait, s'il voulait ces odieuses menées, ces infâmes diatribes,
+puisqu'il les tolérait; ou bien, si, ne les voulant pas, il était trop
+faible pour les empêcher. Et il en concluait qu'il n'existait pas de
+gouvernement, là où l'on ne pouvait réprimer la calomnie, prévenir
+l'assassinat, protéger enfin l'ordre social européen.
+
+Alors le ministère anglais se plaignait à son tour.--Ces journaux dont
+le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en
+pouvons pas répondre; mais _le Moniteur_ est l'organe avoué du
+gouvernement français; il est d'ailleurs facile de découvrir à son
+langage même la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les
+jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons
+satisfaction.--
+
+Ce sont là les tristes récriminations, dont, pendant plusieurs mois,
+furent remplies les dépêches des deux gouvernements. Mais tout à coup
+survinrent des événements plus graves, qui fournirent à leurs
+dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai, mais au
+moins plus digne.
+
+[En marge: Nouveaux événements survenus en Suisse.]
+
+La Suisse, arrachée aux mains de l'oligarque Reding, était tombée dans
+celles du landamman Dolder, le chef du parti des révolutionnaires
+modérés. La retraite des troupes françaises était une concession faite à
+ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience
+qu'éprouvait le Premier Consul de se débarrasser des affaires suisses.
+Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes intentions.
+Presque tous les cantons avaient adopté la Constitution nouvelle, et
+accueilli les hommes chargés de la mettre en vigueur; mais, dans les
+petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, d'Appenzell, de Glaris,
+des Grisons, l'esprit de révolte, soufflé par M. Reding et ses amis,
+avait bientôt soulevé le peuple des montagnes. Les oligarques se
+flattant de l'emporter par la force, depuis la sortie des troupes
+françaises, avaient réuni ce peuple dans les églises, et lui avaient
+fait rejeter la Constitution proposée. Ils lui avaient persuadé que
+Milan était assiégé par une armée austro-russe, et que la République
+française était aussi près de sa chute qu'en 1799. La Constitution
+rejetée, ils n'avaient pas pu cependant les pousser jusqu'à la guerre
+civile. Les petits cantons s'étaient bornés à envoyer des députés à
+Berne pour déclarer au ministre de France, Verninac, qu'ils
+n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement, mais qu'ils
+voulaient se séparer de la confédération helvétique, se constituer à
+part dans leurs montagnes, et revenir à leur régime propre, qui était la
+démocratie pure. Ils demandaient même à régler leurs nouvelles relations
+avec le gouvernement central établi à Berne, sous les auspices de la
+France. Naturellement le ministre Verninac avait dû se refuser à de
+telles communications, et déclarer qu'il ne connaissait d'autre
+gouvernement helvétique que celui qui siégeait à Berne.
+
+Dans les Grisons, il se passait des scènes tumultueuses, qui révélaient
+mieux que tout le reste les influences par lesquelles la Suisse était
+alors agitée. Au milieu de la vallée du Rhin supérieur, que cultivent
+les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de Bazuns,
+appartenant à l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait à
+l'empereur la qualité de membre des ligues grises, et une action directe
+sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait l'amman du pays
+entre trois candidats qu'on lui présentait. Depuis que les Grisons
+avaient été réunis par la France à la confédération helvétique,
+l'empereur, resté propriétaire de Bazuns, faisait gérer son domaine par
+un intendant. Cet intendant s'était mis à la tête des Grisons insurgés,
+et avait pris part à toutes les réunions dans lesquelles ils avaient
+déclaré se séparer de la confédération helvétique pour revenir à
+l'ancien ordre de choses. Il avait reçu et accepté la mission de porter
+leurs voeux aux pieds de l'empereur, et avec leurs voeux la prière
+instante de les prendre sous sa protection.
+
+Assurément on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel parti on
+cherchait à s'appuyer en Europe. À toute cette agitation d'esprit se
+joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait les armes, on
+réparait les fusils laissés par les Autrichiens et les Russes dans la
+dernière guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous par jour aux
+anciens soldats des régiments suisses, expulsés de France, on leur
+rendait les mêmes officiers. Les pauvres habitants des montagnes,
+croyant naïvement que leur religion, leur indépendance, étaient
+menacées, venaient en tumulte remplir les rangs de cette troupe
+insurgée. L'argent répandu avec abondance était avancé par les riches
+oligarques suisses sur les millions déposés à Londres, et prochainement
+réalisables si on venait à triompher. Le landamman Reding avait été
+déclaré chef de la ligue. Morat, Sempach étaient les souvenirs invoqués
+par ces nouveaux martyrs de l'indépendance helvétique.
+
+On a peine à comprendre une telle imprudence de leur part, l'armée
+française bordant de tout côté les frontières suisses. Mais on leur
+avait persuadé que le Premier Consul avait les mains liées, que les
+puissances étaient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un
+régiment en Suisse, sans s'exposer à une guerre générale, menace qu'il
+ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses
+collègues.
+
+[En marge: Les oligarques soulèvent les petits cantons contre le
+gouvernement des révolutionnaires modérés.]
+
+Toutefois, malgré cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de
+Schwitz, d'Unterwalden, les plus engagés dans cette triste aventure,
+n'allaient pas aussi vite que l'auraient désiré leurs chefs, et ils
+avaient déclaré ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le gouvernement
+helvétique avait à peu près quatre à cinq mille hommes à sa disposition,
+dont mille ou douze cents employés à garder Berne, quelques centaines
+répandus dans diverses garnisons, et trois mille dans le canton de
+Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers destinés à observer
+l'insurrection. Une troupe d'insurgés était postée au village
+d'Hergyswil. Bientôt on en vint aux coups de fusil, et il y eut quelques
+hommes tués et blessés de part et d'autre. Tandis que cette collision
+avait lieu à la frontière d'Unterwalden, le général Andermatt,
+commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer quelques
+compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y garder
+l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La bourgeoisie
+aristocrate de Zurich résista, et ferma ses portes aux soldats du
+général Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus sur la ville;
+on lui répondit qu'on se ferait brûler plutôt que de se rendre, et de
+livrer Zurich aux oppresseurs de l'indépendance de l'Helvétie. Au même
+instant les partisans de l'ancienne aristocratie de Berne, dans le pays
+d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au point de faire craindre un
+soulèvement. Dans le canton de Vaud, on poussait le cri ordinaire de
+réunion à la France. Le gouvernement suisse ne savait comment se tirer
+de cette situation périlleuse. Combattu à force ouverte par les
+oligarques, il n'avait pour lui ni les patriotes ardents, qui voulaient
+l'unité absolue, ni les masses paisibles, qui étaient assez portées pour
+la révolution, mais ne connaissaient de cette révolution que les
+horreurs de la guerre, et la présence des troupes étrangères. Il pouvait
+juger maintenant ce que valait la popularité acquise au prix de la
+retraite des troupes françaises.
+
+[En marge: Le gouvernement helvétique, menacé de toutes parts, demande
+l'intervention de la France.]
+
+Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgés, puis
+s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de la
+France, que les insurgés demandaient aussi de leur côté, puisqu'ils
+voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent
+réglées sous les auspices du ministre Verninac.
+
+[En marge: Le Premier Consul refuse l'intervention demandée.]
+
+Quand cette demande d'intervention fut connue à Paris, le Premier Consul
+se repentit d'avoir trop facilement cédé aux idées du parti Dolder,
+ainsi qu'à son propre désir de sortir des affaires suisses, ce qui
+l'avait porté à retirer prématurément les troupes françaises. Les faire
+rentrer maintenant, en présence de l'Angleterre malveillante, se
+plaignant de notre action trop manifeste sur les États du continent,
+était un acte extrêmement grave. Du reste, il ne savait pas encore tout
+ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas à quel point les
+provocateurs du mouvement des petits cantons avaient révélé leurs
+véritables desseins, pour se montrer ce qu'ils étaient, c'est-à-dire les
+agents de la contre-révolution européenne, et les alliés de l'Autriche
+et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention, universellement
+demandée, dont la conséquence inévitable aurait été le retour des
+troupes françaises en Suisse, et l'occupation militaire d'un État
+indépendant garanti par l'Europe.
+
+[En marge: Le gouvernement helvétique est obligé de se retirer à
+Lausanne.]
+
+Cette réponse jeta le gouvernement helvétique dans la consternation. On
+ne savait que faire à Berne, menacé qu'on était d'une rupture prochaine
+de l'armistice, et d'un soulèvement des paysans de l'Oberland. Certains
+membres du gouvernement imaginèrent de sacrifier le landamman Dolder,
+chef des modérés, qui à ce titre était détesté également par les
+patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns et les autres
+promettaient de se calmer à cette condition. On se rendit chez le
+citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on lui arracha sa
+démission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le sénat, plus ferme,
+refusa d'accepter cette démission, mais le citoyen Dolder y persista.
+Alors on eut recours au moyen ordinaire des assemblées, qui ne savent
+plus à quelle résolution s'arrêter, on nomma une commission
+extraordinaire, chargée de trouver des moyens de salut. Mais dans ce
+moment l'armistice était rompu, les insurgés s'avançaient sur Berne,
+obligeant le général Andermatt à se replier devant eux. Ces insurgés se
+composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux mille, portant
+des crucifix et des carabines, et précédés par les soldats des régiments
+suisses, anciennement au service de la France, vieux débris du dix août.
+Ils parurent bientôt aux portes de Berne, et tirèrent quelques coups de
+canon avec de mauvaises pièces qu'ils traînaient à leur suite. La
+municipalité de Berne, sous prétexte de sauver la ville, intervint, et
+négocia une capitulation. Il fut convenu que le gouvernement, pour ne
+pas exposer Berne aux horreurs d'une attaque de vive force, se
+retirerait avec les troupes du général Andermatt dans le pays de Vaud.
+Cette capitulation fut immédiatement exécutée; le gouvernement se rendit
+à Lausanne, où il fut suivi par le ministre de France. Ses troupes,
+concentrées depuis qu'il avait cédé le pays aux insurgés, étaient à
+Payern, au nombre de quatre mille hommes, assez bien disposés,
+encouragés d'ailleurs par les dispositions qui éclataient dans le pays
+de Vaud, mais incapables de reconquérir Berne.
+
+[En marge: Contre-révolution complète à Berne.]
+
+Le parti oligarchique s'établit aussitôt à Berne, et, pour faire les
+choses complétement, réinstalla l'avoyer qui était en charge en 1798, à
+l'époque même où la première révolution s'était faite. Cet avoyer était
+M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien à cette contre-révolution, ni le
+fond, ni la forme; et, sans les folles illusions des partis, sans les
+bruits ridicules, répandus en Suisse, sur la prétendue impuissance du
+gouvernement français, on ne comprendrait pas une tentative aussi
+extravagante.
+
+[En marge: Les deux partis s'adressent au Premier Consul.]
+
+Cependant, les choses amenées à ce point, il ne fallait guère compter
+sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, siégeant à
+Lausanne et à Berne, venaient de dépêcher des envoyés auprès de lui,
+l'un pour le supplier d'intervenir, l'autre pour le conjurer de n'en
+rien faire. L'envoyé du gouvernement oligarchique était un membre même
+de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler les promesses
+de bonne conduite dont M. Reding avait été si prodigue, et qu'il avait
+si mal tenues, de s'aboucher, en même temps, avec les ambassadeurs de
+toutes les puissances à Paris, et de mettre la Suisse sous leur
+protection spéciale.
+
+[En marge: Résolution énergique du Premier Consul.]
+
+Supplications de faire ou de ne pas faire étaient désormais inutiles,
+auprès du Premier Consul. En présence d'une contre-révolution flagrante,
+qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la France, il
+n'était pas homme à hésiter. Il ne voulut point recevoir l'agent du
+gouvernement oligarchique, mais il répondit aux intermédiaires qui
+s'étaient chargés de porter la parole pour cet agent, que sa résolution
+était prise.--Je cesse, leur dit-il, d'être neutre et inactif. J'ai
+voulu respecter l'indépendance de la Suisse, et ménager les
+susceptibilités de l'Europe; j'ai poussé le scrupule jusqu'à une
+véritable faute, la retraite des troupes françaises. Mais c'est assez de
+condescendance pour des intérêts ennemis de la France. Tant que je n'ai
+vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir à rendre tel parti
+un peu plus fort que tel autre, j'ai dû la livrer à elle-même; mais
+aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-révolution patente, accomplie par
+des soldats autrefois au service des Bourbons, passés depuis à la solde
+de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si ces insurgés voulaient me
+laisser quelque illusion, ils devaient mettre plus de dissimulation dans
+leur conduite, et ne pas placer en tête de leurs colonnes les soldats du
+régiment de Bachmann. Je ne souffrirai la contre-révolution nulle part,
+pas plus en Suisse, en Italie, en Hollande, qu'en France même. Je ne
+livrerai pas à quinze cents mercenaires, gagés par l'Angleterre, CES
+FORMIDABLES BASTIONS DES ALPES, que la coalition européenne n'a pu, en
+deux campagnes, arracher à nos soldats épuisés. On me parle de la
+volonté du peuple suisse; je ne saurais la voir dans la volonté de deux
+cents familles aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour
+croire qu'il veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque
+chose dont je tiens plus de compte que de la volonté du peuple suisse,
+c'est de la sûreté de quarante millions d'hommes, auxquels je commande.
+Je vais me déclarer médiateur de la confédération helvétique, lui donner
+une constitution fondée sur l'égalité des droits, et la nature du sol.
+Trente mille hommes seront à la frontière pour assurer l'exécution de
+mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne pouvais
+assurer le repos d'un peuple intéressant, auquel je veux faire tout le
+bien qu'il mérite, mon parti est pris. Je réunis à la France tout ce
+qui, par le sol et les moeurs, ressemble à la Franche-Comté; je réunis
+le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends le régime
+qu'ils avaient au quatorzième siècle, et je les livre à eux-mêmes. Mon
+principe est désormais arrêté: ou une Suisse amie de la France, ou point
+de Suisse du tout.--
+
+Le Premier Consul enjoignit à M. de Talleyrand de faire partir de Paris,
+sous douze heures, l'envoyé de Berne, et de lui dire qu'il ne pouvait
+plus servir ses commettants qu'à Berne même, en leur conseillant de se
+séparer à l'instant, s'ils ne voulaient attirer en Suisse une armée
+française. Il rédigea de sa propre main une proclamation au peuple
+helvétique, courte, énergique, conçue dans les termes suivants:
+
+[En marge: Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.]
+
+«Habitants de l'Helvétie, vous offrez depuis deux ans un spectacle
+affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du
+pouvoir; elles ont signalé leur empire passager par un système de
+partialité, qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté.
+
+«Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que l'on retirât
+le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie. Le
+gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre
+indépendance; mais bientôt après vos différents partis se sont agités
+avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coulé par les mains des
+Suisses.
+
+«Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. Si l'on vous
+abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans sans
+vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
+guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
+amicale de la France.
+
+«Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos
+affaires; j'avais vu constamment vos différents gouvernements me
+demander des conseils et ne pas les suivre, et quelquefois abuser de mon
+nom selon leurs intérêts et leurs passions. Mais je ne puis ni ne dois
+rester insensible aux malheurs auxquels vous êtes en proie: je reviens
+sur ma résolution. Je serai le médiateur de vos différends; mais ma
+médiation sera efficace, telle qu'il convient au grand peuple au nom
+duquel je parle.»
+
+[En marge: Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier
+Consul.]
+
+À ce noble préambule étaient jointes des dispositions impératives. Cinq
+jours après la notification de cette proclamation, le gouvernement
+réfugié à Lausanne devait se transporter à Berne, le gouvernement
+insurrectionnel devait se dissoudre, tous les rassemblements armés,
+autres que l'armée du général Andermatt, devaient se disperser, et les
+soldats des anciens régiments suisses déposer leurs armes dans les
+communes dont ils faisaient partie. Enfin tous hommes qui avaient exercé
+des fonctions publiques depuis trois ans, à quelque parti qu'ils
+appartinssent, étaient invités à se rendre à Paris, afin d'y conférer
+avec le Premier Consul sur les moyens de terminer les troubles de leur
+patrie.
+
+[En marge: L'aide-de-camp Rapp chargé de porter en Suisse la
+proclamation du Premier Consul.]
+
+[En marge: Le général Ney chargé d'appuyer cette proclamation avec
+trente mille hommes.]
+
+Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se
+transporter immédiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation à
+toutes les autorités légales ou insurrectionnelles, de se rendre d'abord
+à Lausanne, puis à Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il y aurait
+une résistance à vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se concerter
+pour les mouvements de troupes avec le général Ney, chargé de les
+commander. Des ordres étaient déjà partis pour mettre ces troupes en
+marche. Un premier rassemblement de sept à huit mille hommes, tirés du
+Valais, de la Savoie et des départements du Rhône, se formait à Genève.
+Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, six mille à Huningue et
+Bâle. Une division de pareille force se concentrait dans la République
+italienne, pour s'introduire en Suisse par les bailliages italiens. Le
+général Ney devait attendre à Genève les avis qu'il recevrait du colonel
+Rapp, et au premier signal de celui-ci, entrer dans le pays de Vaud,
+avec la colonne formée à Genève, recueillir en marche celle qui aurait
+pénétré par Pontarlier, et se porter sur Berne avec douze ou quinze
+mille hommes. Les troupes venues par Bâle avaient ordre de se joindre,
+dans les petits cantons, au détachement arrivé par les bailliages
+italiens.
+
+Toutes ces dispositions arrêtées avec une promptitude extraordinaire,
+car en quarante-huit heures la résolution était prise, la proclamation
+rédigée, l'ordre de marcher expédié à tous les corps, et le colonel Rapp
+parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une tranquille
+audace l'effet que produirait en Europe une résolution aussi hardie, et
+qui, ajoutée à tout ce qu'il avait fait en Italie et en Allemagne,
+allait rendre encore plus apparente une puissance qui offusquait déjà
+tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pût résulter, même la guerre, sa
+résolution était un acte de sagesse, car il s'agissait de soustraire les
+Alpes à la coalition européenne. L'énergie, mise au service de la
+prudence, est le plus beau des spectacles que puisse présenter la
+politique.
+
+[En marge: Conduite des ministres européens à Paris.]
+
+L'agent de l'oligarchie bernoise envoyé à Paris n'avait pas manqué, en
+se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des
+cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff,
+quoiqu'il déclamât tous les jours contre la conduite de la France en
+Europe, M. de Markoff lui-même n'osa pas répondre. Tous les autres
+représentants des puissances se turent, excepté le ministre
+d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, après s'être mis en rapport avec
+l'envoyé de Berne, dépêcha immédiatement un courrier, pour faire part à
+sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le
+gouvernement bernois invoquait formellement la protection de
+l'Angleterre.
+
+[En marge: Émotion en Angleterre à l'occasion des événements de la
+Suisse.]
+
+Le courrier de M. Merry arrivait à lord Hawkesbury, en même temps que
+les journaux de France à Londres. Sur-le-champ il n'y eut en Angleterre
+qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvétie, qui défendait,
+disait-on, sa religion, sa liberté, contre un barbare oppresseur. Cette
+émotion, que nous avons vue de nos jours se communiquer à toute
+l'Europe, en faveur des Grecs massacrés par les Turcs, on feignit de
+l'éprouver en Angleterre pour les oligarques bernois, excitant de
+malheureux paysans à s'armer pour la cause de leurs priviléges. On
+affecta un grand zèle, on ouvrit des souscriptions. Cependant l'émotion
+était trop factice pour être générale; elle ne descendit pas au-dessous
+de ces classes élevées, qui ordinairement s'agitent seules pour les
+affaires journalières de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas
+firent des tournées pour échauffer les esprits, et accusèrent avec une
+nouvelle véhémence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington. Le
+Parlement venait d'être renouvelé, et allait se réunir à la suite d'une
+élection générale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui se
+détachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci depuis
+la paix, n'avait pas cessé d'être opposant, ne savait trop sur qui
+s'appuyer. Il craignait fort les premières séances du nouveau Parlement,
+et il crut devoir faire quelques démarches diplomatiques qui lui
+servissent d'arguments contre ses adversaires.
+
+[En marge: Embarras et fausses démarches du cabinet britannique.]
+
+La première démarche imaginée fut de transmettre une note à Paris, pour
+réclamer en faveur de l'indépendance de la Suisse, et protester contre
+toute intervention matérielle de la part de la France. Ce n'était pas
+une manière d'arrêter le Premier Consul, et c'était tout simplement
+s'exposer à un échange de communications désagréables. Mais le cabinet
+Addington ne s'en tint pas là. Il envoya sur les lieux un agent, M.
+Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des insurgés, de
+juger s'ils étaient bien résolus à se défendre, et de leur offrir, dans
+ce cas, les secours pécuniaires de l'Angleterre. Il avait ordre
+d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire parvenir. Cette
+démarche, il faut le reconnaître, n'était ni loyale ni facile à
+justifier. Des communications plus sérieuses encore furent adressées à
+la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille aversion contre la France,
+irriter chez elle le ressentiment récent des affaires germaniques, et
+l'alarmer surtout pour la frontière des Alpes. On alla jusqu'à lui
+offrir un subside de cent millions de florins (225 millions de francs),
+si elle voulait prendre fait et cause pour la Suisse. C'est, du moins,
+l'avis que fit parvenir à Paris M. d'Haugwitz lui-même, qui mettait un
+grand soin à se tenir au courant de tout ce qui pouvait intéresser le
+maintien de la paix. On fit une tentative moins ouverte auprès de
+l'empereur Alexandre, qu'on savait assez fortement engagé dans la
+politique de la France, par suite de la médiation exercée à Ratisbonne.
+On n'en fit aucune auprès du cabinet prussien, qui était notoirement
+attaché au Premier Consul, et que, par ce motif, on traitait avec
+réserve et froideur.
+
+[En marge: Le cabinet britannique ajourne l'évacuation de Malte.]
+
+[En marge: Motifs qui avaient fait différer jusqu'au mois de novembre
+1802, l'évacuation de Malte.]
+
+Ces démarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles
+fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande conséquence, car ce
+cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins
+liées à la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie, parce
+qu'elles étaient présentement associées à ses oeuvres, les autres, comme
+la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles étaient en instance pour obtenir
+de lui des avantages tout personnels. C'était le moment, en effet, où
+l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir une extension
+d'indemnités, en faveur de l'archiduc de Toscane. Mais le cabinet
+anglais commit un acte beaucoup plus grave, et qui eut plus tard
+d'immenses conséquences. L'ordre d'évacuer l'Égypte était expédié; celui
+d'évacuer Malte ne l'était pas encore. Ce retard jusqu'ici tenait à des
+motifs excusables, et plutôt imputables à la chancellerie française qu'à
+la chancellerie anglaise. M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir,
+avait négligé de donner suite à l'une des stipulations du traité
+d'Amiens. Cette stipulation portait qu'on demanderait à la Prusse, à la
+Russie, à l'Autriche et à l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel
+ordre de choses établi à Malte. Dès les premiers jours de la signature
+du traité, les ministres anglais, pressés d'obtenir cette garantie avant
+d'évacuer Malte, avaient mis le plus grand zèle à la réclamer de toutes
+les cours. Mais les agents français n'avaient pas reçu d'instructions de
+leur ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir à Vienne comme
+s'il en avait reçu, et la garantie de l'Autriche fut accordée. Le jeune
+empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de son
+père pour tout ce qui concernait l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem,
+trouvant onéreuse la garantie qu'on lui demandait, car elle pouvait
+entraîner tôt ou tard l'obligation de prendre parti entre la France et
+l'Angleterre, n'était pas disposé à la donner. L'ambassadeur de France
+n'ayant pas d'instructions pour seconder le ministère anglais dans ses
+démarches, n'osant pas y suppléer, le cabinet russe ne fut point pressé
+de s'expliquer, et en profita pour ne pas répondre. Même chose, et par
+les mêmes motifs, eut lieu à Berlin. Grâce à cette négligence prolongée
+plusieurs mois, la question de la garantie était demeurée en suspens, et
+les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient été autorisés à
+différer l'évacuation. La garnison napolitaine qui, d'après le traité,
+devait être envoyée à Malte en attendant la reconstitution de l'ordre,
+avait été reçue dans l'île, et seulement en dehors des fortifications.
+La chancellerie française s'était enfin mise en mouvement, mais trop
+tard. Cette fois l'empereur de Russie, pressé de s'expliquer, avait
+refusé sa garantie. Un autre embarras était survenu. Le grand-maître
+nommé par le Pape, le bailli Ruspoli, effrayé du sort de son
+prédécesseur, M. de Hompesch, voyant que la charge de l'ordre de Malte
+ne consistait plus à combattre les infidèles, mais à se tenir en
+équilibre entre deux grandes nations maritimes, avec certitude de
+devenir la proie de l'une ou de l'autre, ne voulait pas accepter la
+dignité onéreuse et vaine qui lui était offerte, et résistait aux
+instances de la cour romaine, ainsi qu'aux pressantes invitations du
+Premier Consul.
+
+[En marge: Imprudence de la résolution prise par le cabinet britannique
+à l'égard de Malte.]
+
+Telles étaient les circonstances qui avaient fait différer l'évacuation
+de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en résulta pour le cabinet anglais
+la dangereuse tentation de la différer encore. Effectivement, le jour
+même où l'agent Moore partait pour la Suisse, une frégate faisait voile
+vers la Méditerranée, pour porter à la garnison de Malte l'ordre d'y
+rester. C'était une grave faute de la part d'un ministère qui tenait à
+conserver la paix, car il allait exciter en Angleterre une convoitise
+nationale, à laquelle personne ne pourrait plus résister après l'avoir
+excitée. De plus il manquait formellement au traité d'Amiens, en
+présence d'un adversaire qui avait mis de l'orgueil à l'exécuter
+ponctuellement, et qui en mettrait bien plus encore à le faire exécuter
+par tous les signataires. C'était une conduite à la fois imprudente et
+peu régulière.
+
+[En marge: Le Premier Consul repousse les réclamations du cabinet
+anglais relativement à la Suisse.]
+
+Les réclamations du cabinet britannique en faveur de l'indépendance
+suisse furent fort mal accueillies du cabinet français, et bien qu'on
+pût entrevoir les conséquences de ce mauvais accueil, le Premier Consul
+ne se laissa aucunement ébranler. Il persista plus que jamais dans ses
+résolutions. Il réitéra ses ordres au général Ney, et lui en prescrivit
+l'exécution la plus prompte et la plus décisive. Il voulait prouver que
+ce prétendu soulèvement national de la Suisse n'était qu'une tentative
+ridicule, provoquée par l'intérêt de quelques familles, et aussitôt
+réprimée qu'essayée.
+
+[En marge: Paroles extraordinaires du Premier Consul à l'Angleterre.]
+
+Il était convaincu d'obéir, en cette circonstance, à un grand intérêt
+national; mais il était excité encore par l'espèce de défi qu'on lui
+jetait à la face de l'Europe, car les insurgés disaient tout haut, et
+leurs agents répétaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les
+mains liées, et qu'il n'oserait pas agir. La réponse adressée par ses
+ordres à lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment extraordinaire.
+Nous en donnons la substance, sans conseiller à qui que ce soit de
+l'imiter jamais.--Vous êtes chargé de déclarer, écrivait M. de
+Talleyrand à M. Otto, que si le ministère britannique, dans l'intérêt de
+sa situation parlementaire, a recours à quelque notification ou à
+quelque publication, de laquelle il puisse résulter que le Premier
+Consul n'a pas fait telle ou telle chose, parce qu'on l'en a empêché, à
+l'instant même il la fera. Du reste, quant à la Suisse, quoi qu'on dise
+ou qu'on ne dise pas, sa résolution est irrévocable. Il ne livrera pas
+les Alpes à quinze cents mercenaires soldés par l'Angleterre. Il ne veut
+pas que la Suisse soit convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul
+ne désire pas la guerre, parce qu'il croit que le peuple français peut
+trouver dans l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans
+l'extension de son territoire. Mais aucune considération ne
+l'arrêterait, si l'honneur ou l'intérêt de la République lui
+commandaient de reprendre les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre,
+disait encore M. de Talleyrand à M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais
+qu'on vous en parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle fût,
+devrait être relevée avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous
+menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce
+vient à peine de renaître, et la proie que nous livrerions aux Anglais
+serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats
+acclimatés; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On
+bloquerait nos ports, il est vrai; mais à l'instant même de la
+déclaration de guerre, l'Angleterre se trouverait bloquée à son tour.
+Les côtes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de l'Italie, jusqu'à
+Tarente, seraient occupées par nos troupes. Ces contrées que l'on nous
+accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie, la Lombardie, la Suisse,
+la Hollande, au lieu d'être laissées dans cette situation incertaine, où
+elles nous suscitent mille embarras, seraient converties en provinces
+françaises, dont nous tirerions d'immenses ressources; et on nous
+forcerait ainsi à réaliser cet empire des Gaules, dont on veut sans
+cesse effrayer l'Europe. Et qu'arriverait-il, si le Premier Consul,
+quittant Paris, pour aller s'établir à Lille ou à Saint-Omer, réunissant
+tous les bateaux plats des Flandres et de la Hollande, préparant des
+moyens de transport pour cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre
+dans les angoisses d'une invasion toujours possible, presque certaine?
+L'Angleterre susciterait-elle une guerre continentale? Mais où
+trouverait-elle des alliés? Ce n'est pas auprès de la Prusse et de la
+Bavière, qui doivent à la France la justice qu'elles ont obtenue dans
+les arrangements territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprès de
+l'Autriche, épuisée pour avoir voulu servir la politique britannique. En
+tout cas, si on renouvelait la guerre du continent, ce serait
+l'Angleterre qui nous aurait obligés de conquérir l'Europe. Le Premier
+Consul n'a que trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de
+second ordre! Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y était
+forcé, pour changer de nouveau la face de l'Europe, et ressusciter
+l'empire d'Occident?--
+
+Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France étaient
+contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait écrites après
+coup, tant elles sont prophétiques[5]. Ainsi le lion devenu adulte
+commençait à sentir sa force, et était prêt à en user. Couverte par la
+barrière de l'Océan, l'Angleterre se plaisait à l'exciter. Mais cette
+barrière n'était pas impossible à franchir; il s'en est même fallu de
+bien peu qu'elle ne fût franchie; et si elle l'avait été, l'Angleterre
+eût pleuré amèrement les excitations auxquelles la portait une incurable
+jalousie. C'était d'ailleurs une politique cruelle à l'égard du
+continent, car il allait essuyer toutes les conséquences d'une guerre
+provoquée, sans raison comme sans justice.
+
+ [Note 5: La dépêche dont nous venons de donner la substance
+ est du 1er brumaire an XI; elle est écrite par M. de
+ Talleyrand à M. Otto, sous la dictée du Premier Consul.]
+
+M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'Égypte, car on ne
+voulait pas même supposer que l'Angleterre pût violer un traité
+solennel, signé à la face du monde. On se bornait à lui prescrire de
+résumer toute la politique de la France dans ces mots: _Tout le traité
+d'Amiens, rien que le traité d'Amiens._
+
+[En marge: Manière dont la question se trouve posée entre la France et
+l'Angleterre.]
+
+M. Otto, qui était un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais
+capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'exécution
+des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de
+son gouvernement. Néanmoins, avec cette réponse même adoucie, il
+embarrassa lord Hawkesbury, qui, effrayé de la prochaine réunion du
+Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant à dire. Il
+insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et
+la lui refusa, en déclarant toutefois que la réunion à Paris des
+principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui
+s'était fait à Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de
+donner à la Suisse une constitution sage, basée sur la justice et sur la
+nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord Hawkesbury,
+qui, pendant cette conférence avec M. Otto, était attendu par le cabinet
+anglais, assemblé en ce moment pour recueillir la réponse de la France,
+parut troublé et mécontent. À cette déclaration, _Tout le traité
+d'Amiens, rien que le traité d'Amiens_, dont il comprenait la portée,
+car elle faisait allusion à Malte, il répliqua par cette maxime: _L'état
+du continent à l'époque du traité d'Amiens, rien que cet état.--_
+
+Cette manière de poser la question provoqua, de la part du Premier
+Consul, une réponse immédiate et catégorique. La France, dit M. de
+Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition posée par lord
+Hawkesbury. À l'époque de la signature du traité d'Amiens, la France
+avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Piémont, quarante
+mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les choses soient
+remises sur ce pied? À cette époque on a offert à l'Angleterre de
+s'entendre sur les affaires du continent, mais à condition qu'elle
+reconnaîtrait et garantirait les États nouvellement constitués. Elle l'a
+refusé, elle a voulu rester étrangère au royaume d'Étrurie, à la
+République italienne, à la République ligurienne. Elle avait ainsi
+l'avantage de ne pas donner sa garantie à ces nouveaux États, mais elle
+perdait aussi le moyen de se mêler plus tard de ce qui les concernait.
+Du reste, elle savait tout ce qui était déjà fait, tout ce qui devait
+l'être. Elle connaissait la présidence déférée par la République
+italienne au Premier Consul; elle connaissait le projet de réunir le
+Piémont à la France, puisqu'on lui avait refusé l'indemnité demandée
+pour le roi de Sardaigne; et néanmoins elle a signé le traité d'Amiens!
+De quoi se plaint-elle donc? Elle a stipulé une seule chose,
+l'évacuation de Tarente en trois mois, et Tarente a été évacué en deux.
+Quant à la Suisse, il était connu qu'on travaillait à la constituer, et
+il ne pouvait être imaginé par personne, que la France y laisserait
+opérer une contre-révolution. Mais en tout cas, même sous le rapport du
+droit strict, qu'a-t-on encore à objecter? Le gouvernement helvétique a
+réclamé la médiation de la France. Les petits cantons l'ont réclamée
+aussi, en demandant à établir, sous les auspices du Premier Consul,
+leurs relations avec l'autorité centrale. Les citoyens de tous les
+partis, même ceux du parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont à
+Paris, conférant avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne,
+qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la
+littérale exécution du traité de Lunéville, connu, publié bien avant le
+traité d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle signé les arrangements
+adoptés pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la séculariser?
+Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la Grande-Bretagne,
+a-t-il approuvé la négociation germanique, en acceptant l'évêché
+d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si largement traité la
+maison de Hanovre, si ce n'est en considération de l'Angleterre? Le
+cabinet britannique ne voulait plus se mêler, il y a six mois, des
+affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il fasse comme il lui
+plaira. Mais a-t-il plus d'intérêt à ces affaires que la Prusse, que la
+Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois puissances adhèrent en cet
+instant à ce qui vient de se passer en Allemagne. Comment l'Angleterre
+pourrait-elle se dire plus fondée à juger des intérêts du continent? Il
+est vrai que, dans la grande négociation germanique, le nom du roi
+d'Angleterre n'a pas figuré. Il n'en a pas été question, et cela peut
+blesser son peuple, qui tient à garder, et qui a droit de garder une
+grande place en Europe. Mais à qui la faute, sinon à l'Angleterre elle
+même? Le Premier Consul n'aurait pas demandé mieux que de lui montrer
+amitié et confiance, que de résoudre en commun avec elle les grandes
+questions qu'il vient de résoudre en commun avec la Russie; mais pour
+l'amitié et la confiance il faut un retour. Or, il ne s'élève en
+Angleterre que des cris de haine contre la France. On dit que la
+Constitution anglaise le veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de
+souffrir à Londres les pamphlétaires français, les auteurs de la machine
+infernale, de recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs
+dus à la souveraineté, les membres de la maison de Bourbon. Quand on
+montrera au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amènera à en
+éprouver d'autres aussi, et à partager avec l'Angleterre l'influence
+européenne qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.--
+
+[En marge: Jugement sur la conduite des deux nations.]
+
+Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent,
+mais nous cherchons la vérité, sans considération de nation, et il nous
+semble qu'il n'y avait rien à répondre à la vigoureuse argumentation du
+Premier Consul. L'Angleterre, en signant le traité d'Amiens, n'ignorait
+pas que la France dominait les États voisins, occupait par ses troupes
+l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait procéder au partage des
+indemnités germaniques: elle ne l'ignorait pas, et pressée d'avoir la
+paix, elle avait signé le traité d'Amiens, sans s'embarrasser des
+intérêts du continent. Et maintenant que la paix avait à ses yeux moins
+de charme que dans les premiers jours; maintenant que son commerce n'y
+trouvait pas autant d'avantage qu'elle l'avait espéré d'abord;
+maintenant que le parti de M. Pitt levait la tête; maintenant enfin que
+le calme, succédant aux agitations de la guerre, permettait d'apercevoir
+plus distinctement la puissance, la gloire de la France, l'Angleterre
+était saisie de jalousie! et, sans pouvoir invoquer aucune violation du
+traité d'Amiens, elle nourrissait la pensée de le violer elle-même, de
+la manière la plus audacieuse et la plus inouïe!
+
+[En marge: Jugement porté par M. d'Haugwitz sur le cabinet britannique.]
+
+Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit,
+appréciait bien le cabinet britannique, lorsqu'à cette occasion il dit à
+notre ambassadeur: Ce faible ministère Addington était si pressé de
+signer la paix, qu'il a passé par-dessus tout sans élever aucune
+objection; il s'aperçoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle
+tire les conséquences de sa grandeur, et il veut déchirer le traité
+qu'il a signé!--
+
+[En marge: Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche à
+l'occasion de l'affaire suisse.]
+
+Pendant cet échange de communications si vives entre la France et
+l'Angleterre, la Russie, qui avait reçu les réclamations des insurgés
+suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait écrit à Paris une
+dépêche fort mesurée, dans laquelle ne reproduisant aucune des
+récriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au
+Premier Consul qu'il était nécessaire, pour conserver la paix, de calmer
+certains ombrages excités en Europe par la puissance de la République
+française, et que c'était à lui qu'il appartenait, par sa modération,
+par le respect de l'indépendance des États voisins, de détruire ces
+ombrages. C'était un conseil fort sage, qui avait trait à la Suisse qui
+n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui allait bien à ce
+rôle de modérateur impartial, dont le jeune empereur semblait alors
+vouloir faire la gloire de son règne. Quant à la Prusse, elle avait
+déclaré qu'elle approuvait fort le Premier Consul de ne pas souffrir en
+Suisse un foyer d'intrigues anglaises et autrichiennes; qu'il avait
+raison de se hâter, et de ne pas donner le temps à ses ennemis de
+profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien plus raison encore, s'il
+leur ôtait tout prétexte de se plaindre, en se gardant de renouveler à
+Paris la Consulte de Lyon. Quant à l'Autriche enfin, elle affectait de
+ne pas s'en mêler, et elle ne l'osait guère, ayant encore besoin de la
+France pour la suite des affaires allemandes.
+
+[En marge: Faible résistance opposée par les Suisses à l'intervention de
+la France.]
+
+[En marge: Complète soumission de la Suisse.]
+
+Le Premier Consul était de l'avis de ses amis: il voulait agir vite, et
+ne pas imiter à Paris la Consulte de Lyon, c'est-à-dire ne pas se faire
+le président de la République helvétique. Au surplus, cette résistance
+désespérée, que le patriotisme des Suisses devait lui opposer,
+disait-on, n'avait été que ce qu'elle devait être, une extravagance
+d'émigrés. Dès que le colonel Rapp, arrivé à Lausanne, se présenta aux
+avant-postes des insurgés, sans être suivi d'un soldat, et portant
+seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des gens tout à
+fait disposés à se soumettre. Le général Bachmann, exprimant le regret
+de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour jeter le gouvernement
+helvétique dans le lac de Genève, se retira néanmoins sur Berne. Là on
+trouva quelques dispositions à la résistance chez le parti des
+oligarques. Ceux-ci voulaient absolument obliger la France à employer la
+force, croyant la compromettre ainsi avec les puissances européennes.
+Leurs désirs allaient être satisfaits, car cette force arrivait en toute
+hâte. En effet, les troupes françaises placées à la frontière, sous les
+ordres du général Ney, entrèrent, et dès lors le gouvernement
+insurrectionnel n'hésita plus à se dissoudre. Les membres dont il était
+composé se retirèrent, en déclarant qu'ils cédaient à la violence.
+Partout on se soumit avec facilité, excepté dans les petits cantons, où
+l'agitation était plus grande, et où l'insurrection avait pris
+naissance. Cependant, là comme ailleurs, l'opinion des gens raisonnables
+finit par prévaloir à l'approche de nos troupes, et toute résistance
+sérieuse cessa en leur présence. Le général français Serras, à la tête
+de quelques bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz,
+d'Altorf. M. Reding fut arrêté avec quelques agitateurs; les insurgés se
+laissèrent successivement désarmer. Le gouvernement helvétique, réfugié
+à Lausanne, se rendit à Berne sous l'escorte du général Ney, qui s'y
+transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de
+jours la ville de Constance, où s'était établi l'agent anglais Moore,
+fut remplie d'émigrés du parti oligarchique, revenant après avoir
+dépensé inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le
+ridicule de cette échauffourée. M. Moore revint à Londres, pour rendre
+compte du mauvais succès de cette Vendée helvétique, qu'on avait cherché
+à susciter dans les Alpes.
+
+Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle
+prouvait que les Suisses, dont le courage, même contre une force
+supérieure, ne pouvait être mis en doute, ne se tenaient pas pour
+obligés, par honneur et par intérêt, à résister à l'intervention de la
+France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fondé de réclamation de la
+part de l'Angleterre.
+
+Il fallait achever cette oeuvre de pacification en donnant une
+constitution à la Suisse, et en fondant cette constitution sur la raison
+et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ôter à la mission du
+général Ney le caractère trop militaire qu'elle paraissait avoir, lui
+conféra, au lieu du titre de général en chef, celui de ministre de
+France, avec les instructions les plus précises de se conduire doucement
+et modérément envers tous les partis. Il n'y avait d'ailleurs que six
+mille Français en Suisse. Le surplus était demeuré à la frontière.
+
+[En marge: Réunion à Paris de citoyens suisses de tous les partis.]
+
+[En marge: Une commission du Sénat chargée de conférer avec les députés
+suisses.]
+
+On avait appelé à Paris des hommes appartenant à toutes les opinions,
+des révolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcés,
+pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et
+entourés de quelque considération. Les révolutionnaires de toute nuance
+désignés par les cantons vinrent sans hésiter. Les oligarques refusèrent
+de nommer des représentants. Ils voulaient rester étrangers à ce qui
+allait se faire à Paris, et conserver ainsi le droit de protester. Il
+fallut que le Premier Consul désignât lui-même les hommes qui les
+représenteraient. Il en choisit plusieurs, trois notamment des plus
+connus, MM. de Mulinen, d'Affry, de Watteville, tous distingués, par
+leurs familles, par leurs talents, par leur caractère. Ces messieurs
+persistaient à ne pas venir. M. de Talleyrand leur fit comprendre que
+c'était de leur part un dépit mal entendu, qu'on ne les appelait pas
+pour les faire assister au sacrifice des opinions qui leur étaient
+chères; qu'au contraire, on tiendrait la balance égale entre eux et
+leurs adversaires, qu'ils étaient bons citoyens, gens éclairés, et
+qu'ils ne devaient pas refuser de contribuer à une constitution, dans
+laquelle on chercherait de bonne foi à concilier tous les intérêts
+légitimes, et par laquelle d'ailleurs le sort de leur patrie se
+trouverait fixé pour long-temps. Touchés de cette invitation, ils eurent
+le bon esprit de se soustraire aux influences de faction, et répondirent
+à l'appel honorable qui leur était adressé en se rendant immédiatement à
+Paris. Le Premier Consul les accueillit avec distinction, leur dit que
+ce qu'il souhaitait, tous les hommes modérés devaient le souhaiter avec
+lui, car il voulait la constitution que la nature avait elle-même donnée
+à la Suisse, c'est-à-dire l'ancienne, moins les inégalités de citoyen à
+citoyen, de canton à canton. Après avoir cherché à rassurer
+particulièrement les oligarques, parce que c'était contre eux qu'il
+venait d'employer la force, il désigna quatre membres du Sénat, MM.
+Barthélemy, Roederer, Fouché, Demeunier, les chargea de réunir les
+députés suisses, de conférer avec eux, ensemble ou séparément, de les
+amener autant que possible à des vues raisonnables, se réservant
+toujours, bien entendu, de décider lui-même les questions sur lesquelles
+on ne pourrait pas arriver à se mettre d'accord. Avant que ce travail
+fût commencé, il reçut en audience les principaux d'entre eux, qui
+avaient été choisis par leurs collègues pour lui être présentés. Il leur
+adressa un discours improvisé qui était plein de sens, de profondeur,
+d'originalité de langage, et qui fut recueilli à l'instant[6] pour être
+transmis à la députation tout entière.
+
+ [Note 6: Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes;
+ il en existe différentes versions, dont deux se trouvent aux
+ archives des affaires étrangères. J'ai réuni ce qui était
+ commun à toutes, et ce qui concordait avec les lettres
+ écrites sur ce sujet par le Premier Consul.]
+
+[En marge: Allocution du Premier Consul.]
+
+--Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a
+faits, c'est-à-dire une réunion de petits États confédérés, divers par
+le régime comme ils le sont par le sol, attachés les uns aux autres par
+un simple lien fédéral, lien qui ne soit ni gênant ni coûteux. Il faut
+aussi faire cesser les dominations injustes de canton à canton, qui
+rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le
+gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes
+villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont là
+les barbaries du moyen âge, que la France, appelée à vous constituer, ne
+peut tolérer dans vos lois. Il importe que l'égalité véritable, celle
+qui fait la gloire de la Révolution française, triomphe chez vous comme
+chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit l'égal des
+autres, en droits et en devoirs. Ces choses accordées, vous devez
+admettre non pas les inégalités, mais les différences que la nature a
+établies elle-même entre vous. Je ne vous comprends pas sous un
+gouvernement uniforme et central comme celui de la France. On ne me
+persuadera pas que les montagnards, descendants de Guillaume Tell,
+puissent être gouvernés comme les riches habitants de Berne ou de
+Zurich. Il faut, aux premiers, la démocratie absolue et un gouvernement
+sans impôts. La démocratie pure, au contraire, serait pour les seconds
+un contre-sens. D'ailleurs, à quoi bon un gouvernement central? Pour
+avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas, du moins telle que la rêve
+l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une grandeur à la façon de celle
+de la France? Il faut un gouvernement central, richement doté, une armée
+permanente. Voudriez-vous payer tout cela, le pourriez-vous? Et puis, à
+côté de la France qui compte cinq cent mille hommes, à côté de
+l'Autriche qui en compte trois cent, de la Prusse qui en compte deux
+cent, que feriez-vous avec quinze ou vingt mille hommes de troupes
+permanentes? Vous figuriez avec éclat au quatorzième siècle, contre les
+ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous les États étaient morcelés, leurs
+forces disséminées. Aujourd'hui la Bourgogne est un point de la France.
+Il faudrait vous mesurer avec la France ou avec l'Autriche tout
+entières. Si vous vouliez de cette espèce de grandeur, savez-vous ce
+qu'il faudrait faire? Il faudrait devenir Français, vous confondre avec
+le grand peuple, participer à ses charges pour participer à ses
+avantages, et alors vous seriez associés à toutes les chances de sa
+haute fortune. Mais vous ne le voudriez pas; je ne le veux pas non plus.
+L'intérêt de l'Europe commande des résolutions différentes. Vous avez
+votre grandeur à vous, et qui en vaut bien une autre. Vous devez être un
+peuple neutre, dont tout le monde respecte la neutralité, parce qu'il
+oblige tout le monde à la respecter. Être chez soi, libres, invincibles,
+respectés, c'est une assez noble manière d'être. Pour celle-là, le
+régime fédératif vaut mieux. Il a moins de cette unité qui ose, mais il
+a plus de cette inertie qui résiste. Il n'est pas vaincu en un jour
+comme un gouvernement central; car il réside partout, dans chaque partie
+de la confédération. De même les milices valent mieux pour vous qu'une
+armée permanente. Vous devez être tous soldats le jour où les Alpes sont
+menacées. Alors, l'armée permanente, c'est le peuple entier, et, dans
+vos montagnes, vos chasseurs intrépides sont une force respectable par
+les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats payés et
+permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre l'art
+militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une confédération
+qui laisse à chacun son indépendance native, la diversité de ses moeurs
+et de son sol, qui soit invincible dans ses montagnes, voilà votre
+véritable grandeur morale. Si je n'étais pas pour la Suisse un ami
+sincère, si je songeais à la tenir dans ma dépendance, je voudrais un
+gouvernement central qui fût réuni tout entier quelque part. À celui-là
+je dirais: Faites ceci, faites cela, ou bien je passe la frontière dans
+vingt-quatre heures. Un gouvernement fédératif, au contraire, se sauve
+par l'impossibilité même de répondre promptement; il se sauve par sa
+lenteur. En gagnant deux mois de temps, il échappe à toute exigence
+extérieure. Mais, en voulant rester indépendants, n'oubliez pas qu'il
+faut que vous soyez amis de la France. Son amitié vous est nécessaire.
+Vous l'avez obtenue depuis des siècles, et vous lui êtes redevables de
+votre indépendance. Il ne faut à aucun prix que la Suisse devienne un
+foyer d'intrigues et d'hostilités sourdes; qu'elle soit à la
+Franche-Comté et à l'Alsace ce que les îles de Jersey et Guernesey sont
+à la Bretagne et à la Vendée. Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la
+France. Je ne le souffrirai pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre
+constitution générale: là s'arrête mon savoir. Quant à vos constitutions
+cantonales, c'est à vous à m'éclairer, et à me faire connaître vos
+besoins. Je vous écouterai, et je chercherai à vous satisfaire, en
+retranchant toutefois de vos lois les injustices barbares des temps
+passés. En tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste,
+digne d'un siècle éclairé, conforme à la nature de votre pays, simple,
+et surtout économique. À ces conditions, il durera, et je veux qu'il
+dure; car, si le gouvernement que nous allons constituer ensemble,
+venait à tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour
+m'emparer de la Suisse, ou que je n'ai pas su faire mieux: or, je ne
+veux pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon
+savoir.--
+
+Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons
+changées que pour les abréger. Il était impossible de penser avec plus
+de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main à
+l'oeuvre. La constitution fédérale fut discutée dans la réunion de tous
+les députés suisses. Les constitutions cantonales furent préparées avec
+les députés de chaque canton, et revisées en assemblée générale. Lorsque
+les passions sont apaisées, et que le bon sens prévaut, la constitution
+d'un peuple est facile à faire, car il s'agit d'écrire quelques idées
+justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout le monde. Les passions des
+Suisses étaient loin d'être entièrement apaisées; mais leurs députés
+réunis à Paris étaient déjà plus calmes. Le déplacement, la présence
+d'une autorité supérieure, bienveillante, éclairée, les avaient
+sensiblement modifiés. Et, de plus, cette autorité était là pour leur
+imposer ces idées justes, peu nombreuses, qui doivent subsister seules,
+après que les orages des passions sont dissipés.
+
+On s'arrêta aux dispositions qui suivent.
+
+[En marge: Dispositions contenues dans l'acte de médiation.]
+
+La chimère des unitaires fut écartée; il fut convenu que chaque canton
+aurait sa constitution propre, sa législation civile, ses formes
+judiciaires, son système d'impôts. Les cantons étaient confédérés
+uniquement pour les intérêts communs à toute la confédération, et
+surtout pour les relations avec les autres États. Cette confédération
+devait avoir pour représentant une Diète, composée d'un envoyé par
+chaque canton; et cet envoyé devait jouir d'une ou deux voix dans les
+délibérations, suivant l'étendue de la population qu'il représentait.
+Les représentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, Argovie et
+Grisons, dont la population était de plus de cent mille âmes, devaient
+posséder deux voix. Les autres n'en devaient posséder qu'une. La Diète
+en comptait ainsi vingt-cinq. Elle était appelée à siéger tous les ans
+pendant un mois, en changeant chaque année de résidence, pour se
+transporter alternativement dans les cantons suivants: Fribourg, Berne,
+Soleure, Bâle, Zurich, Lucerne. Le canton chez lequel la Diète siégeait,
+était pour cette année canton directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou
+bourgmestre, était pour cette même année landamman de la Suisse entière.
+Il recevait les ministres étrangers, accréditait les ministres suisses,
+convoquait la milice, exerçait, en un mot, les fonctions de pouvoir
+exécutif de la confédération.
+
+La Suisse devait avoir au service de la confédération une force
+permanente de quinze mille hommes, comportant une dépense de 490,500
+livres. La répartition de ce contingent, en hommes et en argent, était
+faite par la constitution même, entre tous les cantons,
+proportionnellement à leur population et à leur richesse. Mais tout
+Suisse âgé de seize ans était soldat, membre de la milice, et pouvait
+être au besoin appelé à défendre l'indépendance de l'Helvétie.
+
+La confédération n'avait qu'une monnaie commune à toute la Suisse.
+
+Elle n'avait plus de tarifs de douane qu'à sa frontière générale, et ces
+tarifs devaient être approuvés par la Diète. Chaque canton encaissait à
+son profit ce qui se percevait à sa frontière.
+
+Les péages de nature féodale étaient supprimés. Il ne restait que ceux
+qui étaient nécessaires à l'entretien des routes ou de la navigation. Un
+canton qui violait un décret de la Diète, pouvait être traduit devant un
+tribunal, composé des présidents des tribunaux criminels des autres
+cantons.
+
+C'étaient là les attributions fort restreintes du gouvernement central.
+Les autres attributions de la souveraineté, non énoncées en l'acte
+fédéral, étaient laissées à la souveraineté des cantons. Il était formé
+dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales, tant débattues
+entre les anciens États souverains et les États sujets, se trouvaient
+résolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie, autrefois sujets de
+Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse; le Tessin, autrefois
+sujet d'Uri et d'Unterwalden, étaient constitués en cantons
+indépendants. Les petits cantons, tels que Glaris, Appenzell, qu'on
+avait agrandis, afin de les dénaturer, étaient débarrassés de
+l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger. Le canton de
+Saint-Gall était composé de tout ce dont on débarrassait Appenzell,
+Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques accroissements. Si
+aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell, Argovie, Bâle, Berne,
+Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz,
+Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on
+ajoute Genève, alors département français, le Valais, constitué à part,
+Neufchâtel, principauté appartenant à la Prusse, on a les vingt-deux
+cantons existant aujourd'hui.
+
+Quant au régime particulier imposé à chacun d'eux, on s'était conformé à
+leur ancienne constitution locale, en la purgeant de ce qu'elle avait de
+féodal ou d'aristocratique. Les _landsgemeinde_, ou assemblées des
+citoyens âgés de vingt ans, se réunissant une fois par an, pour statuer
+sur toutes les affaires, et nommer le landamman, étaient rétablies dans
+les petits cantons démocratiques d'Appenzell, Glaris, Schwitz, Uri,
+Unterwalden. On ne pouvait faire autrement sans les rejeter dans la
+révolte. Le gouvernement de la bourgeoisie était rétabli à Berne,
+Zurich, Bâle, et cantons semblables, mais à la condition que les rangs
+en resteraient toujours ouverts. Moyennant qu'on possédât une propriété
+de mille livres de revenu à Berne, de cinq cents à Zurich, on devenait
+membre de la bourgeoisie gouvernante, et apte à toutes les fonctions
+publiques. Il y avait, comme autrefois, un grand conseil chargé de faire
+les lois, un petit conseil chargé de veiller à leur exécution, un avoyer
+ou bourgmestre chargé des fonctions exécutives, sous la surveillance du
+petit conseil. Dans les cantons chez lesquels la nature avait fait
+naître des divisions administratives particulières, comme les _Rhodes
+intérieurs et extérieurs_ dans l'Appenzell, les _Ligues_ dans les
+Grisons, ces divisions étaient respectées et maintenues. C'était, en un
+mot, l'ancienne constitution helvétique, corrigée d'après les principes
+de la justice et les lumières du temps; c'était la vieille Suisse,
+restée fédérative, mais accrue des pays sujets qu'on élevait à la
+qualité de cantons, maintenue à l'état de démocratie pure, là où la
+nature le voulait ainsi, à l'état de bourgeoisie gouvernante, mais point
+exclusive, là où la nature commandait cette forme. Dans cette oeuvre si
+juste; si sage, chaque parti gagnait et perdait quelque chose, gagnait
+ce qu'il voulait de juste, perdait ce qu'il voulait d'injuste et de
+tyrannique. Les unitaires voyaient disparaître leur chimère d'unité et
+de démocratie absolues, mais ils gagnaient l'affranchissement des pays
+sujets, et l'ouverture des rangs de la bourgeoisie dans les cantons
+oligarchiques. Les oligarques voyaient disparaître les pays sujets
+(Berne notamment perdait Argovie et Vaud), ils voyaient disparaître le
+patriciat; mais ils obtenaient la suppression du gouvernement central,
+et la consécration des droits de la propriété dans les villes riches,
+telles que Zurich, Bâle et Berne.
+
+[En marge: Choix des personnes chargées de mettre la nouvelle
+Constitution en vigueur.]
+
+Cependant l'oeuvre restait incomplète si, en arrêtant la forme des
+institutions, on n'arrêtait pas en même temps le choix des personnes
+appelées à la mettre en vigueur. En présentant la Constitution française
+en l'an VIII, la Constitution italienne en l'an X, le Premier Consul
+avait désigné, dans la Constitution même, les hommes chargés des
+grandes fonctions constitutionnelles. C'était fort sage, car, lorsqu'il
+s'agit de pacifier un pays long-temps agité, les hommes n'importent pas
+moins que les choses.
+
+La tendance ordinaire du Premier Consul était de tout remettre
+sur-le-champ à sa place. Rappeler les hautes classes de la société au
+pouvoir, sans en faire descendre les hommes qui par leur mérite s'y
+étaient élevés, et en assurant à tous ceux qui en seraient dignes plus
+tard le moyen de s'y élever à leur tour, voilà ce qu'il aurait fait tout
+de suite en France, s'il l'avait pu. Mais il ne l'avait pas même essayé,
+parce que l'ancienne aristocratie française était émigrée, ou à peine
+revenue de l'émigration, et devenue, en émigrant, étrangère au pays et
+aux affaires. De plus, il était obligé de prendre son point d'appui en
+France même, dans l'un des partis qui la divisaient; et naturellement il
+avait choisi ce point d'appui dans le parti révolutionnaire, qui était
+le sien. En France donc, il s'était exclusivement entouré, du moins
+alors, d'hommes appartenant à la révolution. Mais en Suisse il était
+plus libre; il n'avait pas à s'appuyer sur un parti, car il agissait du
+dehors, du faîte de la puissance française; il n'avait pas affaire, non
+plus, à une aristocratie émigrée. Il n'hésita donc pas, et cédant aux
+penchants naturels de son esprit, il appela par égale portion au pouvoir
+les partisans de l'ancien régime et du nouveau. Des commissions, nommées
+à Paris, devaient aller dans chaque canton, y porter la constitution
+cantonale, et y choisir les individus appelés à faire partie des
+nouvelles autorités. Il eut soin de placer dans chacune, et de manière
+à s'y balancer à force égale, les révolutionnaires et les oligarques.
+Ayant enfin à choisir le landamman de toute la confédération helvétique,
+celui qui devait être le premier à exercer cette charge, il choisit
+hardiment le personnage le plus distingué, mais le plus modéré du parti
+oligarchique, M. d'Affry.
+
+M. d'Affry était un homme sage et ferme, voué à la profession des armes,
+attaché jadis au service de France, et citoyen du canton de Fribourg,
+alors le moins agité des cantons de la confédération. En devenant
+landamman, M. d'Affry élevait son canton à la qualité de canton
+directeur. Un homme d'autrefois, raisonnable, militaire, attaché
+d'habitude à la France, membre d'un canton tranquille, c'étaient là aux
+yeux du Premier Consul des raisons décisives, et il nomma M. d'Affry.
+D'ailleurs, après avoir bravé l'Europe en intervenant, il fallait ne pas
+multiplier pour elle les impressions pénibles, en installant en Suisse
+la démagogie et ses chefs turbulents. Il ne fallait ni faire cela, ni
+s'attribuer la présidence de la République helvétique, comme on s'était
+attribué celle de la République italienne. Rasseoir la Suisse en la
+réformant sagement; l'arracher aux ennemis de la France en la laissant
+indépendante et neutre, tel était le problème à résoudre. Il fut résolu
+courageusement, prudemment, en quelques jours.
+
+Quand ce bel ouvrage, qui, sous le titre d'Acte de médiation, a procuré
+à la Suisse la plus longue période de repos et de bon gouvernement dont
+elle ait joui depuis cinquante ans, quand ce bel ouvrage fut achevé, le
+Premier Consul appela les députés réunis à Paris, le leur remit en
+présence des quatre sénateurs qui avaient présidé à tout le travail,
+leur fit une courte et forte allocution, leur recommanda l'union, la
+modération, l'impartialité, la conduite en un mot qu'il tenait lui-même
+en France, et les renvoya dans leur pairie, remplacer le gouvernement
+provisoire et impuissant du landamman Dolder.
+
+[En marge: Bon effet produit en Suisse et en Europe par l'acte de
+médiation.]
+
+Il y eut en Suisse de l'étonnement, des passions déçues et mécontentes,
+mais dans les masses, uniquement sensibles au bien véritable, de la
+soumission et de la reconnaissance. Ce sentiment se fit remarquer
+surtout dans les petits cantons, qui, bien que vaincus, n'étaient pas
+traités comme tels. En effet, M. Reding et les siens venaient d'être
+immédiatement élargis. En Europe, il y eut autant de surprise que
+d'admiration pour la promptitude de cette médiation, et sa parfaite
+équité. C'était un nouvel acte de puissance morale, semblable à ceux que
+le Premier Consul avait accomplis en Allemagne et en Italie, mais plus
+habile, plus méritoire encore, s'il est possible, car l'Europe y était à
+la fois bravée et respectée: bravée jusqu'où le voulait l'intérêt de la
+France, respectée dans ses intérêts légitimes, qui étaient
+l'indépendance et la neutralité du peuple suisse.
+
+La Russie félicita vivement le Premier Consul d'avoir mené à si prompte
+et si bonne fin une affaire aussi difficile. Le cabinet prussien, par
+la bouche de M. d'Haugwitz, lui exprima son opinion dans les termes de
+la plus chaleureuse approbation. L'Angleterre était stupéfaite,
+embarrassée, comme privée d'un grief dont elle avait fait grand bruit.
+
+[En marge: Discussions au Parlement d'Angleterre sur ce qui vient de se
+passer en Suisse.]
+
+Le Parlement, si redouté par MM. Addington et Hawkesbury, venait de
+dépenser en vives discussions le temps que le Premier Consul avait
+employé à constituer la Suisse. Ces discussions avaient été orageuses,
+brillantes, dignes surtout d'admiration, quand M. Fox avait fait
+entendre la voix de la justice et de l'humanité contre l'ardente
+jalousie de ses compatriotes. Elles avaient révélé sans doute
+l'insuffisance du cabinet Addington, mais aussi tellement fait ressortir
+la violence du parti de la guerre, que ce parti était momentanément
+affaibli dans le Parlement, et M. Addington un peu renforcé. Avec ce
+ministre la paix recouvrait quelques-unes de ses chances perdues.
+
+C'était le discours de la couronne, prononcé le 23 novembre, qui était
+devenu le thème de ces discussions.--«Dans mes relations avec les
+puissances étrangères, avait dit Sa Majesté Britannique, j'ai été
+jusqu'à présent animé du désir sincère de consolider la paix. Il m'est
+néanmoins impossible de perdre de vue, un seul instant, le sage et
+antique système de politique qui lie intimement nos propres intérêts aux
+intérêts des autres nations. Je ne puis donc être indifférent à tout
+changement qui s'opère dans leur force, et dans leur position
+respective. Ma conduite sera invariablement réglée par une juste
+appréciation de la situation actuelle de l'Europe, et par une
+sollicitude vigilante pour le bien permanent de mon peuple. Vous
+penserez sans doute comme moi, qu'il est de notre devoir d'adopter les
+mesures de sûreté les plus propres à offrir à mes sujets l'espoir de
+conserver les avantages de la paix.»
+
+À ce discours, qui marquait la nouvelle position prise par le cabinet
+britannique à l'égard de la France, se trouvait jointe une demande de
+subsides, pour porter à cinquante mille matelots l'armement de paix,
+armement qui, selon les premières prévisions de M. Addington, devait
+être de trente mille seulement. Les ministres ajoutaient qu'au premier
+besoin cinquante vaisseaux de ligne pourraient, en moins d'un mois,
+sortir des ports d'Angleterre.
+
+[En marge: Discours de MM. Grenville et Canning.]
+
+Le débat fut long et orageux, et le ministère put voir qu'il avait peu
+gagné à faire des concessions au parti Grenville et Windham. M. Pitt
+affecta d'être absent. Ses amis se chargèrent pour lui du rôle violent
+qu'il dédaignait.--Comment! s'écrièrent MM. Grenville et Canning,
+comment le ministère s'est-il enfin aperçu que nous avions des intérêts
+sur le continent, que le soin de ces intérêts était une partie
+importante de la politique anglaise, et qu'ils n'avaient cessé d'être
+sacrifiés depuis la fausse paix signée avec la France? Quoi! c'est
+l'invasion de la Suisse qui a conduit le ministère à s'en apercevoir!
+c'est alors seulement qu'il a commencé à découvrir que nous étions
+exclus du continent, que nos alliés y étaient immolés à l'ambition
+insatiable de cette prétendue République française, qui n'a cessé de
+menacer la société européenne d'un bouleversement démagogique, que pour
+la menacer d'une affreuse tyrannie militaire! Vos yeux, disaient-ils à
+MM. Addington et Hawkesbury, vos yeux étaient-ils donc fermés à la
+lumière, pendant que se négociaient les préliminaires de la paix,
+pendant que se négociait le traité définitif, pendant que ce traité
+commençait à s'exécuter? Vous aviez à peine signé les préliminaires de
+Londres, que notre éternel ennemi s'emparait ouvertement de la
+République italienne, sous prétexte de s'en faire décerner la
+présidence, s'adjugeait la Toscane, sous prétexte de la concéder à un
+infant d'Espagne, et pour prix de cette fausse concession s'emparait de
+la plus belle partie du continent américain, la Louisiane! Voilà ce
+qu'il faisait ouvertement, le lendemain des préliminaires, pendant que
+vous étiez occupés à négocier dans la ville d'Amiens; et cela ne
+frappait pas vos yeux! Vous aviez à peine signé le traité définitif, _la
+cire avec laquelle vous aviez imprimé sur ce traité les armes
+d'Angleterre était à peine refroidie_, que déjà notre infatigable
+ennemi, mettant à découvert les intentions qu'il vous avait adroitement
+cachées, réunissait le Piémont à la France, et détrônait le digne roi de
+Sardaigne, ce constant allié de l'Angleterre, qui lui est resté
+invariablement fidèle pendant une lutte de dix années; qui, renfermé
+dans sa capitale par les troupes du général Bonaparte, ne pouvant se
+sauver que par une capitulation, ne voulait pas la signer parce qu'elle
+contenait l'obligation de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne! Quand
+le Portugal, quand Naples même nous fermaient leurs ports, le roi de
+Sardaigne nous ouvrait les siens, et il a succombé pour avoir voulu nous
+les laisser toujours ouverts! Mais ce n'est pas tout: le traité
+définitif était conclu en mars; en juin le Piémont était réuni à la
+France, et en août le gouvernement consulaire signifiait purement et
+simplement à l'Europe que la Constitution germanique avait cessé
+d'exister. Tous les États allemands étaient confondus, partagés comme
+des lots que la France distribuait à qui lui plaisait; et la seule
+puissance sur la force et la constance de laquelle nous ayons raison de
+compter pour contenir l'ambition de notre ennemi, l'Autriche, a été
+tellement affaiblie, abaissée, humiliée, que nous ne savons si elle
+pourra se relever jamais! Et ce stathouder, que vous aviez promis de
+faire indemniser dans une proportion égale à ses pertes, ce stathouder a
+été traité d'une manière dérisoire pour lui, dérisoire pour vous, qui
+vous étiez constitués les protecteurs de la maison d'Orange. Cette
+maison reçoit pour le stathoudérat un misérable évêché, à peu près comme
+la maison de Hanovre, qui s'est vue indignement dépouillée de ses
+propriétés personnelles. On a dit souvent, s'écriait lord Grenville, que
+l'Angleterre avait souffert à l'occasion du Hanovre; on ne le dira plus
+cette fois, car c'est à cause de l'Angleterre que le Hanovre a souffert.
+C'est parce qu'il était roi d'Angleterre, que le roi de Hanovre a été
+ainsi dépouillé de son antique patrimoine. On n'a pas même observé les
+formes de civilité qui sont d'usage entre puissances du même ordre: on
+n'a pas fait part à votre roi que l'Allemagne, son ancienne patrie,
+aujourd'hui encore son associée dans la Confédération, que l'Allemagne,
+la plus vaste contrée du continent, allait être bouleversée de fond en
+comble. Votre roi n'en a rien su, rien que ce qu'il a pu en apprendre
+par un message du ministre Talleyrand au Sénat conservateur! L'Allemagne
+n'est donc pas l'un de ces pays dont la situation importe à
+l'Angleterre! Sans quoi, les ministres qui nous disent, par la bouche de
+Sa Majesté, qu'ils ne resteraient pas insensibles à tout changement
+considérable en Europe, seraient sortis en cette occasion de leur
+stupeur et de leur engourdissement. Enfin, ces jours derniers, Parme a
+encore disparu de la liste des États indépendants. Parme est devenu un
+territoire dont le Premier Consul de la République française est libre
+de disposer à son gré. Tout cela s'est accompli sous vos yeux et presque
+sans interruption. Pas un mois, depuis les quatorze mois de cette paix
+funeste, pas un mois ne s'est écoulé, sans être marqué par la chute d'un
+État allié, ou ami de l'Angleterre. Vous n'avez rien vu, rien aperçu! et
+tout à coup vous vous réveillez, pourquoi? en faveur de qui? en faveur
+des braves Suisses, très-intéressants assurément, très-dignes de toute
+la sympathie de l'Angleterre, mais pas plus intéressants pour elle que
+le Piémont, que la Lombardie, que l'Allemagne. Et qu'avez-vous découvert
+là de plus extraordinaire, de plus dommageable, que tout ce qui s'est
+passé depuis quatorze mois? Quoi! rien n'attirait votre attention sur
+le continent, ni le Piémont, ni la Lombardie, ni l'Allemagne? et ce sont
+les Suisses seuls qui vous amènent à penser que l'Angleterre ne doit pas
+rester insensible à l'équilibre des puissances européennes! Vous avez
+été, disait M. Canning, les plus incapables des hommes; car, en
+réclamant pour la Suisse, vous avez rendu l'Angleterre ridicule, vous
+l'avez exposée au mépris de notre ennemi. À Constance se trouvait un
+agent anglais connu de tout le monde; pourriez-vous nous dire ce qu'il y
+a fait, le rôle qu'il y a joué? Il est de notoriété publique que vous
+avez adressé des réclamations au Premier Consul de la République
+française, en faveur de la Suisse; pourriez-vous nous dire ce qu'il vous
+a répondu? Ce que nous savons, c'est que, depuis vos réclamations, les
+Suisses ont déposé les armes devant les troupes françaises, et que les
+députés de tous les cantons, réunis à Paris, reçoivent les lois du
+Premier Consul. Vous réclamez donc au nom de la Grande-Bretagne sans
+exiger qu'on vous écoute! Mieux valait vous taire, comme vous avez fait
+quand le Piémont a disparu, quand l'Allemagne a été bouleversée, que de
+réclamer sans être écoutés! Et il devait en être ainsi au surplus, quand
+on parlait aussi inconsidérément qu'on s'était tu; quand on parlait sans
+avoir préparé ses moyens, sans avoir ni une flotte, ni une armée, ni un
+allié. Il faut ou se taire, ou élever la voix avec certitude d'être
+entendu. On ne livre pas de la sorte la dignité d'une grande nation au
+hasard. Vous nous demandez des subsides, qu'en voulez-vous faire? Si
+c'est pour la paix, c'est trop; si c'est pour la guerre, ce n'est pas
+assez. Nous vous les donnerons cependant, mais à condition que vous
+laisserez le soin de les employer à l'homme que vous avez remplacé, et
+qui seul peut sauver l'Angleterre de la crise dans laquelle vous l'avez
+imprudemment précipitée.--
+
+Les ministres anglais n'obtenaient donc pas même le prix de leurs
+concessions au parti ennemi de la paix, car on leur reprochait jusqu'à
+leurs réclamations en faveur de la Suisse; et, il faut le reconnaître,
+il n'y avait que cela, mais il y avait cela de fondé, dans les reproches
+de leurs adversaires. Leur conduite sous ce rapport avait été puérile.
+
+Cependant, au milieu de ces déclamations, lord Grenville avait avancé
+quelque chose de grave, et surtout de bien étrange pour un ancien
+ministre des affaires étrangères. En reprochant à MM. Addington et
+Hawkesbury d'avoir désarmé la flotte, licencié l'armée, évacué l'Égypte,
+évacué le Cap, il les louait en un point, c'était de n'avoir pas encore
+retiré les troupes anglaises de Malte. C'est par négligence, par
+légèreté, que vous avez agi de la sorte, s'écriait-il; heureuse
+légèreté, seule chose que nous puissions approuver en vous! Mais nous
+espérons que vous ne laisserez pas échapper ce dernier gage, resté par
+hasard en nos mains, et que vous le retiendrez, pour nous dédommager de
+toutes les infractions aux traités, commises par notre insatiable
+ennemi.--
+
+On ne pouvait proclamer plus hardiment la violation des traités.
+
+[En marge: Discours de M. Fox.]
+
+Au milieu de ce déchaînement, l'éloquent et généreux Fox fit entendre
+des paroles de bon sens, de modération et d'honneur national, dans la
+vraie acception de ce dernier mot.--J'ai peu de relations avec les
+membres du cabinet, dit-il, en s'adressant à l'opposition Grenville et
+Canning, et je suis d'ailleurs peu habitué à défendre les ministres de
+Sa Majesté; mais je suis étonné de tout ce que j'entends, étonné surtout
+en songeant à ceux qui le disent. Certainement je suis affligé, plus
+qu'aucun des honorables collègues et amis de M. Pitt, de la grandeur
+croissante de la France, qui chaque jour s'étend en Europe et en
+Amérique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les préventions
+des honorables membres contre la République française. Mais enfin cet
+accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui vous effraie, quand
+s'est-il produit? Est-ce sous le ministère de MM. Addington et
+Hawkesbury, ou bien sous le ministère de MM. Pitt et Grenville? Sous le
+ministère de MM. Pitt et Grenville, la France n'avait-elle pas acquis la
+ligne du Rhin, envahi la Hollande, la Suisse, l'Italie jusqu'à Naples?
+Était-ce parce qu'on ne lui avait pas résisté, parce qu'on avait
+souffert lâchement ses envahissements, qu'elle avait ainsi étendu ses
+vastes bras? Il me semble que non, car MM. Pitt et Grenville avaient
+noué la plus formidable des coalitions pour étouffer cette France
+ambitieuse! Ils assiégeaient Valenciennes et Dunkerque, et destinaient
+déjà la première de ces places à l'Autriche, la seconde à la
+Grande-Bretagne. Cette France, à qui on reproche de s'ingérer par la
+force dans les affaires d'autrui, on cherchait alors à l'envahir, pour
+lui imposer un régime qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire
+accepter la famille des Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par
+un de ces mouvements sublimes, dont l'histoire doit conserver un éternel
+souvenir, et conseiller l'imitation, la France a repoussé ses
+envahisseurs. On ne lui a pas arraché Valenciennes et Dunkerque, on ne
+lui a pas dicté des lois; elle en a, au contraire, dicté aux autres! Eh
+bien, nous, quoique très-attachés à la cause de la Grande-Bretagne, nous
+avons éprouvé un involontaire mouvement de sympathie pour ce généreux
+élan de liberté et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en
+cacher. Nos pères n'applaudissaient-ils pas à la résistance que la
+Hollande opposait à la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre
+n'a-t-elle pas applaudi à toute noble inspiration chez tous les peuples?
+Et vous, qui déplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas
+vous qui avez provoqué son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en
+voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amenée à prendre la
+Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez poussée à en
+donner à la moitié du continent? Vous parlez de l'Italie; mais
+n'était-elle pas au pouvoir des Français quand vous avez traité? Ne le
+saviez-vous pas? N'était-ce pas une de vos doléances? Cette circonstance
+a-t-elle empêché qu'on signât la paix? Et vous, collègues de M. Pitt,
+qui sentiez alors combien cette paix était rendue nécessaire par les
+souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle était indispensable
+pour soulager des maux qui étaient votre ouvrage, vous consentiez à ce
+que les ministres actuels la signassent pour vous! Pourquoi ne pas vous
+y opposer alors? Et si vous ne vous y êtes pas opposés, pourquoi ne pas
+souffrir aujourd'hui qu'ils en exécutent les conditions? Le roi de
+Piémont vous intéresse fort, soit; mais l'Autriche, dont il était bien
+plus l'allié que le vôtre, l'Autriche l'avait abandonné. Elle n'avait
+pas même voulu le mentionner dans les négociations, de peur que
+l'indemnité qui serait donnée à ce prince ne diminuât la part des États
+vénitiens qu'elle convoitait pour elle-même. L'Angleterre aurait donc la
+prétention de maintenir l'indépendance de l'Italie mieux que l'Autriche!
+Vous parlez de l'Allemagne bouleversée; mais qu'a-t-on fait en
+Allemagne? On a sécularisé les États ecclésiastiques, pour indemniser
+les princes héréditaires, en vertu d'un article formel du traité de
+Lunéville, traité signé neuf mois avant les préliminaires de Londres,
+plus de douze mois avant le traité d'Amiens; et signé à quelle époque?
+pendant que MM. Pitt et Grenville étaient ministres en Angleterre. Quand
+MM. Addington et Hawkesbury sont arrivés au pouvoir, le prétendu partage
+de l'Allemagne était convenu, promis, arrêté, au vu et au su de toute
+l'Europe. C'est, à vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne:
+plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consommé de moitié avec
+la France. L'électeur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il était,
+malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a été fort maltraité. Je
+n'avais pas ouï dire qu'il fût très-mécontent de son lot; car, sans rien
+perdre, il a obtenu un riche évêché. Au surplus, je soupçonne fort ceux
+qui s'intéressent si vivement à l'électeur de Hanovre, qui montrent tant
+de sollicitude pour lui, de chercher à gagner par cet intermédiaire la
+confiance du roi d'Angleterre, et de travailler ainsi à se pousser dans
+ses conseils. Sans doute la France est grande, plus grande que ne doit
+le souhaiter un bon Anglais; mais sa grandeur, dont les derniers
+ministres britanniques sont les auteurs, nous la connaissions avant les
+préliminaires de Londres, avant les négociations d'Amiens; et ce ne
+saurait être là un motif de violer des traités solennels. Veillez sur
+l'exécution de ces traités; s'ils sont violés, réclamez la foi jurée:
+c'est votre droit et votre devoir. Mais parce que la France nous
+paraîtrait trop grande aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions
+jugé d'abord, rompre un engagement solennel, retenir Malte, par exemple,
+ce serait un indigne manque de foi, qui compromettrait l'honneur
+britannique! Si véritablement les conditions du traité d'Amiens n'ont
+pas été remplies, et jusqu'à ce qu'elles le soient, nous pouvons garder
+Malte; mais pas un instant de plus. J'espère que nos ministres ne feront
+pas dire d'eux ce qu'on disait des ministres français après les traités
+d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient signés
+avec la secrète pensée de les violer à la première occasion. J'en crois
+MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une tache à l'honneur
+de la Grande-Bretagne. Après tout, ces continuelles invectives contre la
+grandeur de la France, ces terreurs qu'on cherche à exciter, ne servent
+qu'à entretenir le trouble et la haine entre deux grands peuples. Je
+suis certain que, s'il y avait à Paris une assemblée semblable à celle
+qui discute ici, on parlerait de la marine anglaise, de sa domination
+sur les mers, comme nous parlons dans cette enceinte des armées
+françaises, de leur domination sur le continent. Je comprends entre deux
+puissantes nations une noble rivalité; mais songer à la guerre, la
+proposer parce qu'une nation grandit, parce qu'elle prospère, serait
+insensé et inhumain. Si on vous annonçait que le Premier Consul fait un
+canal pour amener la mer de Dieppe à Paris, il y a des gens qui le
+croiraient, et qui vous proposeraient la guerre. On parle des
+manufactures françaises, de leurs progrès: j'ai vu ces manufactures, je
+les ai admirées; mais, s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains
+pas plus que je ne crains la marine de la France. Je suis certain que
+les manufactures anglaises l'emporteront quand la lutte s'établira entre
+elles et les manufactures françaises. Qu'on les laisse donc essayer
+leurs forces; mais qu'elles les essaient à Manchester, à Saint-Quentin.
+C'est là que la lice est ouverte; c'est là le champ-clos dans lequel
+doivent se rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le
+succès des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Français
+d'interdire l'arrivée de nos produits dans leurs ports; mais est-ce là
+un droit dont vous puissiez empêcher l'exercice? Et vous qui vous
+plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions plus
+activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce souffre,
+cela est possible; mais cela s'est vu à toutes les époques, après la
+paix de 1763, après la paix de 1782. Il y avait alors des industries
+développées par la guerre au delà de leurs proportions ordinaires, qui
+devaient rentrer à la paix dans des limites plus étroites, et d'autres
+en retour qui devaient prendre un plus grand développement. Que faire à
+tout cela? Devons-nous donc, pour l'ambition de nos marchands, verser à
+torrents le sang de la nation anglaise? Quant à moi, mon choix est fait.
+S'il faut, pour des passions insensées, immoler des milliers d'hommes,
+je reviens aux folies de l'antiquité: j'aime mieux que le sang coule
+pour les expéditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidité
+grossière de quelques marchands affamés d'or.--
+
+[En marge: Succès du ministère anglais dans le Parlement; calme
+momentané résultant de ce succès.]
+
+Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincère ne
+nuisait point à l'humanité, car on peut concilier ces deux sentiments
+dans un coeur généreux, produisirent un grand effet sur le Parlement
+d'Angleterre. On avait singulièrement exagéré les progrès de notre
+industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute, commençaient
+à renaître; mais on disait fait et accompli, ce qui était à peine
+commencé; et ces exagérations, rapportées par le haut commerce,
+s'étaient répandues d'une manière funeste dans toutes les classes de la
+nation britannique. Les paroles éloquentes et sensées de M. Fox vinrent
+atténuer à propos ces exagérations, et furent écoutées avec fruit,
+quoiqu'il blessât les sympathies nationales. D'ailleurs, bien qu'on fût
+mécontent, alarmé de notre grandeur, on ne voulait pas encore la guerre.
+Le parti Grenville et Windham s'était compromis par sa violence. M. Fox
+s'était honoré en prêtant appui au cabinet. On le croyait rapproché du
+pouvoir par cette conduite toute nouvelle. On prétendait qu'il devait
+renforcer bientôt ce faible ministère, qui avait joué dans les débats un
+rôle médiocre et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix,
+sans oser le dire lui-même. Du reste, l'adresse proposée en réponse au
+discours de la couronne fut votée sans amendements; les subsides furent
+votés de même. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvés, ce
+qui plaisait à M. Addington, quoiqu'il fût peu ambitieux, et ce qui
+plaisait bien davantage à lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus que
+M. Addington à rester ministre. Cette espèce de succès disposait ces
+deux hommes d'État à de meilleures relations avec la France, car ils
+voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'étaient venus qu'avec la paix,
+et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup de
+canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'être appelé par toutes les classes
+de la nation à prendre les rênes du gouvernement.
+
+[En marge: Janv. 1803.]
+
+[En marge: Les deux ambassadeurs se rendent à leur poste; lord Withworth
+part pour Paris, le général Andréossy pour Londres.]
+
+[En marge: Ce qui se passait alors dans l'âme du Premier Consul.]
+
+L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait
+disparaître le grief principal, et lord Hawkesbury avait demandé que
+l'on fît partir pour Londres l'ambassadeur de France, le général
+Andréossy, offrant de faire partir pour Paris lord Withworth,
+ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prêta volontiers, car,
+malgré quelques mouvements de colère excités dans son âme par la
+malveillance britannique, malgré les images d'une grandeur inouïe qu'il
+entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il était encore tourné
+tout entier à la paix. En le provoquant, en l'irritant, on le portait
+sans doute à se dire qu'après tout la guerre était sa vocation
+naturelle, son origine, sa destinée peut-être; qu'il savait gouverner
+d'une manière supérieure, mais qu'avant de gouverner il avait su
+combattre; que c'était là sa profession, son art par excellence; et que
+si Moreau avec les armées françaises était arrivé jusqu'aux portes de
+Vienne, il irait bien au delà. Il se répétait trop souvent ces choses,
+et, dans ce moment, en effet, de singulières visions s'offraient
+quelquefois à son esprit. Il voyait des empires détruits, l'Europe
+refaite, et son pouvoir consulaire changé en une couronne, qui ne serait
+pas moins que la couronne de Charlemagne. Quiconque le menaçait, ou
+l'irritait, faisait surgir l'une après l'autre dans sa vaste
+intelligence ces images fatales et séduisantes. Il était facile de s'en
+apercevoir à l'étrange grandeur de son langage journalier, aux dépêches
+qu'il dictait à son ministre des affaires étrangères, aux mille lettres
+enfin qu'il adressait aux agents de l'administration. Toutefois il se
+disait aussi que toute cette grandeur ne pouvait lui manquer tôt ou
+tard, et il trouvait que la paix avait trop peu duré, que
+Saint-Domingue n'était pas définitivement reconquis, que la Louisiane
+n'était pas occupée, que la marine française n'était pas rétablie. À son
+avis, il lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans
+encore d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier
+Consul partageait cette passion des grandes constructions, qui est
+naturelle aux fondateurs d'empires; il prenait goût à ces places fortes
+qu'il élevait en Italie, à ces vastes routes qu'il perçait dans les
+Alpes, à ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, à
+ces canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il
+jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout
+cela dans un profond repos, qui devait lui être doux après avoir livré
+tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tant de hasards
+sa fortune et sa vie.
+
+[En marge: Caractère de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.]
+
+[En marge: Accueil qu'on lui fait à Paris.]
+
+Le Premier Consul désirait donc sincèrement la continuation de la paix,
+et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En
+conséquence, il fit partir le général Andréossy pour Londres, et reçut
+avec une grande distinction lord Withworth à Paris. Ce personnage,
+destiné à représenter Georges III en France, était un vrai gentilhomme
+anglais, simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé,
+droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et tout
+à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, qui étaient
+nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable, comme
+l'était celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme d'esprit
+plutôt qu'un grand seigneur, et l'un et l'autre si on avait pu, auprès
+d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'être flatté et ménagé.
+Cependant ce n'est pas dans le premier instant que les défauts de
+caractère se font sentir dans les relations. Au début tout se passe
+bien. Lord Withworth fut accueilli à merveille; son épouse, la duchesse
+de Dorset, très-grande dame d'Angleterre, fut l'objet des attentions les
+plus délicates. Le Premier Consul donna pour l'ambassadeur et pour
+l'ambassadrice de belles fêtes, tant à Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M.
+de Talleyrand déploya pour les bien recevoir tout le savoir-faire, toute
+l'élégance de moeurs, qui le distinguaient. Les deux consuls Cambacérès
+et Lebrun eurent ordre de s'y employer eux-mêmes, et ils s'y prirent de
+leur mieux. À tous ces soins on joignit le soin plus flatteur encore de
+les publier.
+
+Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre à l'égard de la France,
+beaucoup d'orgueil blessé, bien que l'intérêt y eût sa grande part. Ces
+égards, prodigués par le Premier Consul à l'ambassadeur britannique,
+produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion publique à Londres,
+et ramenèrent un instant les coeurs à des sentiments meilleurs. Le
+général Andréossy s'en ressentit lui-même, et reçut un accueil flatteur,
+tout à fait semblable à celui que recevait lord Withworth à Paris. Les
+mois de décembre et de janvier firent naître une espèce de calme. Les
+fonds, qui avaient baissé dans les deux pays, se relevèrent
+sensiblement, et reprirent le taux auquel ils étaient parvenus dans le
+moment de la plus grande confiance. Le cinq pour cent était à 57 ou 58
+francs en France.
+
+[En marge: Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.]
+
+L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut
+même plus calme, car au dedans la situation était parfaitement assise,
+tandis que l'année précédente l'opposition du Tribunat, sans donner de
+l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires,
+consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant à leurs
+subordonnés qu'à la société parisienne et étrangère. Les classes
+commerçantes étaient satisfaites du mouvement général des affaires. Un
+sentiment de bien-être se répandait partout, et finissait même par
+gagner les cercles de l'émigration rentrée. Chaque jour on voyait un
+personnage, porteur d'un grand nom, se détacher du groupe oisif, agité,
+médisant, de l'ancienne noblesse française, pour venir solliciter des
+places de magistrature ou de finance, dans les salons graves et
+monotones des consuls Cambacérès et Lebrun. D'autres allaient jusque
+chez madame Bonaparte demander des places dans la nouvelle cour. On
+parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les enviait au fond, et
+on n'était pas loin de les imiter.
+
+[En marge: Embarras du cabinet britannique à l'égard de Malte, qu'il
+voudrait, mais n'ose pas évacuer.]
+
+Cet état de choses avait duré une partie de l'hiver, et aurait pu durer
+long-temps encore, sans une circonstance dont on commençait à sentir
+l'embarras dans le cabinet britannique; c'était le délai apporté à
+l'évacuation de Malte. En commettant la faute grave de contremander
+cette évacuation, on avait fait naître chez le peuple anglais une
+tentation bien dangereuse, celle de garder une position qui dominait la
+Méditerranée. Il aurait fallu, ou un ministère puissant en Angleterre,
+ou une concession quelconque de la part de la France, pour rendre
+possible l'abandon d'un gage aussi précieux. Or le ministère puissant en
+Angleterre n'existait pas, et le Premier Consul n'était pas assez
+accommodant pour créer à celui qui existait, des facilités par des
+sacrifices. Tout ce qu'on pouvait attendre de lui, c'est qu'il ne mît
+pas une trop grande précipitation à exiger l'exécution des traités.
+
+[En marge: La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et
+fournit aux Anglais une occasion d'évacuer l'île.]
+
+Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette
+situation. On avait eu jusqu'ici un prétexte pour différer l'exécution
+du traité d'Amiens à l'égard de Malte; c'était le refus de la Russie
+d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses établi, dans cette île.
+Mais le cabinet russe, appréciant le danger de ce refus, et voulant
+sincèrement concourir au maintien de la paix, s'était hâté de revenir
+sur sa première détermination, par un mouvement d'honnêteté qui honorait
+le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif à ce changement, il
+avait mis quelques conditions insignifiantes à sa garantie, telles que
+la reconnaissance par toutes les puissances de la souveraineté de
+l'ordre sur l'île de Malte, l'introduction des natifs dans le
+gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces conditions ne
+changeaient rien au traité, car elles s'y trouvaient à peu près
+contenues. La Prusse, tout aussi pressée d'assurer la paix, était
+également revenue sur sa première détermination, et avait accordé sa
+garantie dans les mêmes termes que la Russie. Le Premier Consul s'était
+empressé d'adhérer aux conditions nouvelles, ajoutées à l'article X du
+traité d'Amiens, et les avait formellement acceptées.
+
+[En marge: Le cabinet anglais est disposé à saisir l'occasion d'évacuer
+Malte.]
+
+Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptât la
+garantie, telle qu'elle était donnée, ou qu'il se constituât en état de
+mauvaise foi évidente, car les nouvelles clauses imaginées par la Russie
+étaient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas raisonnablement
+les refuser. Quoique embarrassé dans les difficultés qu'il avait créées
+lui-même, il était disposé cependant à saisir le dernier acte du
+gouvernement russe, comme une occasion naturelle d'évacuer Malte, sauf à
+exiger quelques précautions apparentes à l'égard de l'Égypte et de
+l'Orient, lorsque survint tout à coup un incident malheureux, qui servit
+de prétexte à sa mauvaise foi, s'il était de mauvaise foi, ou
+d'épouvantail à sa faiblesse, s'il n'était que faible.
+
+[En marge: Incident malheureux qui fait renaître toutes les difficultés
+de l'évacuation.]
+
+[En marge: Insertion au _Moniteur_ du rapport du colonel Sébastiani sur
+sa mission en Orient.]
+
+[En marge: Effet produit pas cette insertion.]
+
+[En marge: Nouvelle agitation en Angleterre.]
+
+[En marge: Le Premier Consul, blessé de ce qui se passe à Londres,
+provoque une explication long-temps différée au sujet de Malte et
+d'Alexandrie.]
+
+On a déjà vu que le colonel Sébastiani avait été envoyé à Tunis, et de
+Tunis en Égypte, pour s'assurer si les Anglais étaient prêts ou non à
+quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les Mamelucks
+et les Turcs, pour rétablir la protection française sur les chrétiens,
+et porter au général Brune, notre ambassadeur à Constantinople, une
+nouvelle confirmation de ses premières instructions. Le colonel avait
+parfaitement rempli sa mission; il avait trouvé les Anglais établis dans
+Alexandrie, et ne paraissant pas disposés à en sortir, les Turcs en
+guerre acharnée avec les Mamelucks, les Français vivement regrettés
+depuis qu'on avait pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs,
+et l'Orient retentissant encore du nom du général Bonaparte. Il avait
+mentionné tout cela; il avait même ajouté que dans la situation de
+l'Égypte, placée entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un
+corps de six mille Français pour la reconquérir. Ce rapport, quoique
+mesuré, ne pouvait être publié sans inconvénient, parce qu'il avait été
+écrit pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses,
+qui n'étaient bonnes à dire qu'à lui. Par exemple, le colonel Sébastiani
+s'y plaignait amèrement du général anglais Stuart, qui occupait
+Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner au
+Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne
+songeaient pas encore à évacuer l'Égypte. C'est ce qui décida le Premier
+Consul à le faire insérer au _Moniteur_. Il trouvait qu'on prenait de
+grandes libertés, relativement à l'exécution du traité d'Amiens; et,
+quoiqu'il n'eût pas encore voulu se montrer pressant au sujet de Malte
+et d'Alexandrie, cependant il n'était pas fâché de mettre les Anglais
+publiquement en demeure, en faisant connaître un document qui prouvait
+leur lenteur à remplir leurs engagements, et le mauvais vouloir de leurs
+officiers envers les nôtres. Ce rapport fut inséré dans le _Moniteur_ du
+30 janvier. Peu remarqué en France, il produisit en Angleterre une
+sensation aussi vive qu'imprévue. L'expédition d'Égypte avait laissé
+chez les Anglais une extrême susceptibilité pour tout ce qui touchait à
+cette contrée; et ils croyaient toujours voir une armée française prête
+à s'embarquer à Toulon pour Alexandrie. Le récit d'un officier, exposant
+l'état misérable des Turcs en Égypte, la facilité de les en chasser, la
+vivacité des souvenirs laissés par les Français, et se plaignant surtout
+des mauvais procédés d'un officier britannique, les alarma, les blessa,
+les fit sortir du calme dans lequel ils commençaient à rentrer.
+Cependant, cet effet n'eût été que passager, si les partis ne se fussent
+attachés à l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se mirent à crier
+plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes généreux, tels
+que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'épuisaient vainement à dire qu'il n'y
+avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et que si le Premier
+Consul avait eu des projets sur l'Égypte, il ne les aurait pas publiés.
+On ne voulait point les écouter, on déclamait avec violence; on disait
+que l'armée anglaise était insultée, et qu'il fallait une éclatante
+réparation pour venger son honneur outragé. L'impression produite à
+Londres revint à Paris comme un son réfléchi par de nombreux échos. Le
+Premier Consul, blessé de voir ses intentions toujours dénaturées, finit
+par perdre patience. Il trouva singulier que des gens qui étaient ses
+redevables, car ils étaient en retard sur deux points essentiels,
+l'évacuation d'Alexandrie et de Malte, fussent si prompts à se plaindre,
+quand on aurait eu au contraire des plaintes à leur adresser. Il
+chargea donc M. de Talleyrand à Paris, le général Andréossy à Londres,
+d'en finir, et d'avoir une explication catégorique sur l'exécution des
+traités si long-temps différée.
+
+[En marge: Première manifestation de l'intention du cabinet britannique
+à l'égard de Malte.]
+
+L'explication venait mal à propos dans le moment. Les ministres anglais,
+osant à peine évacuer Malte avant la publication du rapport du colonel
+Sébastiani, en étaient moins capables encore depuis l'effet de ce
+rapport. Ils refusèrent de s'expliquer, en appuyant leur refus sur des
+motifs qui, pour la première fois, laissaient apercevoir des intentions
+suspectes. Lord Withworth fut chargé de soutenir qu'il était dû à
+l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par la France;
+que le traité d'Amiens avait été fondé sur ce principe, car c'était en
+considération des conquêtes faites par l'une des deux puissances en
+Europe, qu'on avait accordé à l'autre de nombreuses possessions en
+Amérique et dans l'Inde; que la France s'étant, depuis la paix, adjugé
+de nouveaux territoires, et une nouvelle extension d'influence, il
+serait dû à l'Angleterre des équivalents; que, par ce motif, on aurait
+pu refuser de rendre Malte; mais que, par désir de conserver la paix, on
+était prêt à évacuer cette île, sans avoir la pensée de demander aucune
+compensation, lorsqu'était survenu le rapport du colonel Sébastiani, et
+que, depuis la publication de ce rapport, le cabinet britannique avait
+pris le parti de ne rien accorder relativement à Malte, qu'à la
+condition d'une double satisfaction, premièrement sur l'outrage fait à
+l'armée anglaise, secondement sur les vues du Premier Consul à l'égard
+de l'Égypte, vues qui étaient exprimées dans le rapport en question, de
+manière à blesser et à inquiéter sa majesté britannique.
+
+[En marge: Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement
+avec l'ambassadeur d'Angleterre.]
+
+Quand cette déclaration fut adressée à M. de Talleyrand, il en ressentit
+la plus vive surprise. Quoiqu'il comprît les ombrages que devait causer
+en Angleterre tout ce qui touchait à l'Égypte, il ne pouvait pas se
+figurer que la disposition à rendre Malte étant vraie, cette disposition
+put être changée pour un motif aussi insignifiant que le rapport du
+colonel Sébastiani. Il en fit part au Premier Consul, qui en fut surpris
+à son tour, mais, suivant son caractère, plus irrité que surpris.
+Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec lui, qu'il fallait sortir
+d'une situation pénible, intolérable, et pire que la guerre. Le Premier
+Consul se dit que, si les Anglais désiraient garder Malte, et que si
+toutes leurs récriminations n'étaient que de purs prétextes, destinés à
+cacher ce désir, il fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur
+faire comprendre que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou
+l'ébranler était impossible; que si, au contraire, les inquiétudes
+qu'ils affichaient étaient sincères, il fallait les rassurer, en leur
+faisant connaître ses intentions avec une vérité de langage qui ne leur
+laissât aucun doute. Il résolut donc de voir lui-même lord Withworth, de
+parler à cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui
+bien persuader que son parti était pris sur deux points, l'évacuation de
+Malte, qu'il voulait exiger impérieusement, et la paix, dont il
+désirait le maintien de très-bonne foi, quand il aurait obtenu
+l'exécution des traités. C'était un essai nouveau qu'il allait faire;
+celui de tout dire, tout absolument, même ce qu'on ne dit jamais à ses
+ennemis, afin de calmer leur défiance, s'ils n'étaient que défiants, ou
+de les convaincre de fausseté, s'ils étaient de mauvaise foi. Il en
+devait résulter, comme on va le voir, une scène étrange.
+
+[En marge: Fév. 1803.]
+
+[En marge: Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18
+février.]
+
+Le 18 février au soir, il invita lord Withworth à se rendre aux
+Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à
+travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir l'ambassadeur
+à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.[7] Il lui dit
+qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin de le
+convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses ministres ne
+pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il récapitula ses
+rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin qu'il avait mis à
+offrir la paix le jour même de son avénement au Consulat, les refus
+qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il avait renoué les
+négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et enfin les
+concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion de la paix
+d'Amiens. Puis il exprima le chagrin qu'il ressentait de voir ses
+efforts, pour bien vivre avec la Grande-Bretagne, payés de si peu de
+retour. Il rappela les mauvais procédés qui avaient immédiatement suivi
+la cessation des hostilités, le déchaînement des gazettes anglaises, la
+licence permise aux gazettes des émigrés, licence injustifiable par les
+principes de la constitution britannique; les pensions accordées à
+Georges et à ses complices, les continuelles descentes de chouans aux
+îles de Jersey et Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus
+avec les insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en
+Italie, pour susciter partout des difficultés à la France.--Chaque vent,
+s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne
+m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà
+parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, ne
+voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à moi,
+exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à évacuer
+Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en moins de deux
+mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces pays. Il y a dix
+mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et les troupes
+anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est inutile de
+chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix, voulez-vous la
+guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le dire; nous la ferons,
+avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une des deux nations.
+Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et Malte. Car, ajouta
+le Premier Consul avec l'accent d'une résolution inébranlable, ce rocher
+de Malte, sur lequel on a élevé tant de fortifications, a sans doute une
+grande importance sous le rapport maritime, mais il en a une bien plus
+grande à mes yeux, c'est d'intéresser au plus haut point l'honneur de la
+France. Que dirait le monde, si nous laissions violer un traité solennel
+signé avec nous? Il douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est
+pris: j'aime mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre
+que de Malte!--
+
+ [Note 7: Le Premier Consul raconta le jour même cette
+ conversation au ministre des relations extérieures, pour
+ qu'on en fît part à nos ministres près les cours étrangères.
+ Il en parla à ses collègues, et à plusieurs personnes, qui en
+ consignèrent le souvenir. Enfin lord Withworth la transmit
+ intégralement à son cabinet. Elle circula dans toute
+ l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes.
+ C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru
+ incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne
+ non pas les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis
+ la vérité.]
+
+Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre
+patrie!
+
+Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène à
+laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du Premier
+Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois les haines
+qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux nations; il fit
+valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne donnaient pas le
+moyen de réprimer la licence des écrivains; il expliqua enfin les
+pensions accordées aux chouans comme la rémunération de services passés,
+mais non comme le payement de services futurs (singulier aveu dans la
+bouche d'un ambassadeur), et l'accueil fait aux princes émigrés, comme
+un acte d'hospitalité envers le malheur, hospitalité noblement en usage
+chez la nation britannique. Tout cela ne pouvait justifier ni la
+tolérance accordée aux pamphlétaires français, ni les pensions allouées
+à des assassins, ni les insignes de l'ancienne royauté permis aux
+princes de Bourbon. Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur
+combien sa réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet
+important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à
+l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était
+accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua
+le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la garantie
+des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître Ruspoli.
+Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les changements
+survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel Sébastiani, avaient
+suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier Consul interrompit
+l'ambassadeur anglais.--De quels changements voulez-vous parler, lui
+dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la République italienne, qui
+m'a été déférée avant la signature du traité d'Amiens. Ce n'est pas de
+l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous était connue avant ce même
+traité, car on vous a demandé, et vous avez fait espérer la
+reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc pas de cela que
+vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de la Suisse? En
+vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont peu ajouté à la
+réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous n'avez pas
+aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le Piémont, même avant
+le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce que je voulais en faire;
+je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à vous. Je n'ai jamais consenti,
+quand on me l'a demandé, à promettre le rétablissement de la maison de
+Sardaigne dans ses États; je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle
+une indemnité déterminée. Vous saviez donc que j'avais le projet de
+réunir le Piémont à la France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne
+change en rien mon pouvoir sur l'Italie, qui est absolu, que je veux
+tel, et qui restera tel. Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus
+que je n'y souffrirais pas une contre-révolution. Mais toutes ces
+allégations ne peuvent être prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe,
+depuis le traité d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était.
+Je vous aurais appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si
+vous m'aviez montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans
+tout ce que j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et
+assurer la paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il
+quelque part un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun,
+vous le savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous
+dites du rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de
+deux grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur
+l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup
+pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à
+recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous
+jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée.
+L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer
+autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la France
+en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, je ne précipiterai pas les
+événements. Si je l'avais voulu, avec les nombreux armements que
+j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en diriger un sur Alexandrie.
+Les quatre mille hommes que vous avez là n'étaient pas pour moi un
+obstacle. Ils auraient été, au contraire, mon excuse. J'aurais envahi
+l'Égypte à l'improviste, et, cette fois, vous ne me l'auriez plus
+arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil. Croyez-vous, ajouta le
+Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du pouvoir que j'exerce
+aujourd'hui sur l'opinion de la France et de l'Europe? Non, ce pouvoir
+n'est pas assez grand pour me permettre impunément une agression non
+motivée. L'opinion de l'Europe se tournerait à l'instant contre moi; mon
+ascendant politique serait perdu; et quant à la France, j'ai besoin de
+lui prouver qu'on m'a fait la guerre, que je ne l'ai point provoquée,
+pour obtenir d'elle l'élan, l'enthousiasme, que je veux exciter contre
+vous, si vous m'amenez à combattre. Il faut que vous ayez tous les
+torts, et que je n'en aie pas un seul. Je ne médite donc aucune
+agression. Tout ce que j'avais à faire en Allemagne et en Italie, est
+fait; et je n'ai rien fait que je n'eusse annoncé, avoué ou consigné
+d'avance dans un traité. Maintenant, si vous doutez de mon désir de
+conserver la paix, écoutez, et jugez à quel point je suis sincère. Bien
+jeune encore, je suis arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles
+il serait difficile d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous
+que je veuille les risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre
+avec l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de Vienne. Si j'ai la
+guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent, je vous en
+interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de Tarente. Vous
+nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous ferez du
+continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous de
+l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens plus
+directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une immense
+flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être ensevelir au
+fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une étrange
+témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!--Et en disant ces mots,
+le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur, se mit à
+énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle entreprise;
+la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il faudrait jeter
+dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, pour essayer de
+détruire l'Angleterre; et toujours insistant davantage, toujours
+montrant la chance de périr supérieure à la chance de réussir, il
+ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire: cette témérité,
+milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez, je suis résolu à
+la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne. Avec moi, cette
+grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut avoir avec aucun
+autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment on rend possible,
+ce qui paraît impossible au commun des hommes; et, si je réussis, vos
+derniers neveux pleureront en larmes de sang la résolution que vous
+m'aurez forcé de prendre. Voyez, reprit le Premier Consul, si je dois,
+puissant, heureux, paisible, comme je suis aujourd'hui, si je dois
+risquer puissance, bonheur, repos, dans une telle entreprise, et si,
+quand je dis que je veux la paix, je ne suis pas sincère. Puis, se
+calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut mieux pour vous, pour moi, me
+satisfaire dans la limite des traités. Il faut évacuer Malte, ne pas
+souffrir mes assassins en Angleterre, me laisser injurier, si vous
+voulez, par les journaux anglais, mais non par ces misérables émigrés,
+qui déshonorent la protection que vous leur accordez, et que la loi de
+l'Alien-bill vous permet d'expulser d'Angleterre. Agissez cordialement
+avec moi, et je vous promets, de mon côté, une cordialité entière; je
+vous promets de continuels efforts pour concilier nos intérêts dans ce
+qu'ils ont de conciliable. Voyez quelle puissance nous exercerions sur
+le monde, si nous parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez
+une marine qu'en dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes
+mes ressources, je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille
+hommes prêts à marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les
+conduire. Si vous êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre.
+Songeons donc à nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons
+à volonté les destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de
+l'humanité et de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre
+réunies.--
+
+Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, troublé
+l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malheureusement, quoiqu'il fût un fort
+honnête homme, n'était pas capable d'apprécier la grandeur et la
+sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait fallu les deux
+nations assemblées pour entendre un pareil entretien, et pour y
+répondre.
+
+Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il
+allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif,
+conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui fixait
+cette ouverture au 1er ventôse (20 février); que, suivant l'usage, il
+présenterait l'exposé annuel de la situation de la République, et qu'il
+ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre d'y trouver les
+intentions du gouvernement français, aussi nettement exprimées qu'elles
+l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord Withworth se retira pour
+rendre compte à son cabinet de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
+
+[En marge: Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture du
+Corps Législatif.]
+
+En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de la
+situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais
+gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit
+dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les
+esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante promptitude
+et sans trouble, les traces des discordes civiles partout effacées, le
+commerce reprenant son activité, l'agriculture en progrès, les revenus
+de l'État croissant à vue d'oeil, les travaux publics se développant
+avec une célérité prodigieuse, les ouvrages défensifs sur les Alpes,
+sur le Rhin, sur les côtes, marchant avec une égale rapidité, l'Europe
+dirigée tout entière par l'influence de la France, et sans qu'elle en
+fût blessée, sauf l'Angleterre, tel est le tableau que le Premier Consul
+avait à présenter, et qu'il avait tracé de main de maître. Le lendemain
+de l'ouverture, 21 février (2 ventôse), trois orateurs du gouvernement
+portèrent cet exposé au Corps Législatif, suivant l'usage introduit sous
+le Consulat, et cette lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle
+devait produire partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet
+d'une curiosité générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout
+d'une précision si catégorique, qu'il devait amener une solution
+prochaine. Après avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires
+germaniques, la pacification de la Suisse, la politique conservatrice de
+la France à l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les
+troupes britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le
+gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant il
+venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en Europe la
+garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée. Quant à
+l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être prochaine ou
+non, mais il ajoutait ces paroles significatives:
+
+[En marge: Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.]
+
+«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui
+est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
+le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le
+gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
+essentiellement lié à la stricte exécution des traités.
+
+«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
+la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France une
+haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et dans les
+conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.
+
+«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la
+prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille
+hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger.
+Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations,
+qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!
+
+«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera
+point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le
+dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui
+lutter contre la France.
+
+«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on n'écoutera
+dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
+l'humanité.
+
+[En marge: Mars 1803.]
+
+«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
+relations des deux gouvernements prendront ce caractère de bienveillance
+qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos fera oublier les
+longues calamités d'une guerre désastreuse; et la France et
+l'Angleterre, en faisant leur bonheur réciproque, mériteront la
+reconnaissance du monde entier.»
+
+Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à ce
+qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le _Discours de la
+Couronne_, mais au _message_ du président des États-Unis. C'est là ce
+qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels entrait le
+Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis qui
+divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer librement
+sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au
+gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien
+dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était
+surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile
+que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à ses
+seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier Consul se
+donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait aucun dans le
+fond.
+
+[En marge: Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la
+République.]
+
+Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais
+trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le
+rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés au
+Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne[8]. Ces mots
+intempestifs, sur l'impuissance où était l'Angleterre de lutter seule
+contre la France, soulevèrent tous les coeurs anglais. Joignez à cela
+que le Premier Consul avait accompagné ce dernier document d'une note
+qui demandait au gouvernement britannique de s'expliquer définitivement
+sur l'évacuation de Malte.
+
+ [Note 8: J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un
+ des plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me
+ dire après quarante ans, quand le temps avait effacé en lui
+ toutes les passions de cette époque, que ces mots où il était
+ dit que l'Angleterre, seule, ne pouvait pas lutter contre la
+ France, avaient soulevé tous les coeurs anglais, et qu'à
+ partir de ce jour la déclaration de guerre avait pu être
+ considérée comme inévitable.]
+
+Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de
+déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si
+disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand,
+car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel, ni
+promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse.
+Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant quoi
+faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce qui est
+quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une manière
+d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui peut
+devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on veut
+les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une satisfaction
+momentanée.
+
+[En marge: Message du roi d'Angleterre au Parlement.]
+
+Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:
+
+«GEORGES, roi......
+
+«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que, des
+préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de
+France et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de nouvelles
+mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique les
+préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions
+coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le
+gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le
+résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette
+communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles
+partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation
+de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance
+sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la
+mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances
+paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts
+essentiels de son peuple.»
+
+On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il
+reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose
+d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y
+avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en
+état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart en
+flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup dans
+nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait pas à
+équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port hollandais
+d'Helvoetsluis, une faible expédition de deux vaisseaux et deux
+frégates, portant trois mille hommes, et notoirement destinés à la
+Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces depuis quelques
+mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute l'Europe. Dire
+que ces armements, destinés en apparence aux colonies, pourraient avoir
+en réalité un autre but, était une insinuation des plus offensantes.
+Prétendre enfin qu'il existait des discussions de grande importance
+entre les deux gouvernements, était bien imprudent, car, jusque-là, tout
+s'était borné à quelques mots relatifs à Malte, proférés par la France,
+et restés sans réponse de la part de l'Angleterre. Faire de cela une
+contestation, c'était déclarer sur-le-champ qu'on entendait se refuser à
+l'exécution des traités, à moins qu'on ne prétendît que quelques
+expressions recueillies dans le rapport du colonel Sébastiani, ou dans
+l'exposé de l'état de la République, constituaient un grief suffisant
+pour mettre sur pied toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne
+pouvait donc soutenir d'examen; il était à la fois inexact et blessant.
+
+[En marge: Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi
+d'Angleterre.]
+
+Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le gouvernement
+auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ l'impression que
+le message au Parlement produirait sur le général Bonaparte. Aussi n'en
+donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec beaucoup de regret, et en
+pressant ce ministre de courir chez le général, pour le calmer, pour lui
+persuader que ce n'était pas là une déclaration de guerre, mais une
+simple mesure de précaution. M. de Talleyrand se transporta sur-le-champ
+aux Tuileries, et ne réussit guère auprès du maître fougueux qui les
+occupait. Il le trouva profondément irrité de l'initiative si brusque
+prise par le cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne
+motivait, semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se
+sentait bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le
+cabinet britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans
+son message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les
+ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré
+entre les deux cabinets.
+
+[En marge: Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du
+corps diplomatique.]
+
+M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein à son
+ressentiment, et que, s'il fallait se résoudre à la guerre, il
+laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'était bien
+l'intention du Premier Consul, mais il lui était difficile de se
+contenir, tant il se sentait blessé. Le message avait été communiqué le
+8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11 à Paris.
+Malheureusement, le surlendemain était un dimanche, jour où l'on
+recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosité bien
+naturelle y avait attiré tous les ministres étrangers, qui désiraient
+voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout
+celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de
+l'audience, le Premier Consul était auprès de madame Bonaparte, dans son
+appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors être son héritier, et
+qui était le nouveau-né de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais.
+M. de Rémusat, préfet du palais, annonça que le cercle était formé, et
+entre autres noms prononça celui de lord Withworth. Ce nom produisit sur
+le Premier Consul une impression visible; il laissa l'enfant dont il
+s'occupait, prit brusquement la main de madame Bonaparte, franchit la
+porte qui s'ouvrait sur le salon de réception, passa devant les
+ministres étrangers qui se pressaient sur ses pas, et alla droit au
+représentant de la Grande-Bretagne.--Milord, lui dit-il avec une
+agitation extrême, avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque
+sans attendre sa réponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?--Non,
+général, répondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons
+trop les avantages de la paix.--Vous voulez donc la guerre, continua le
+Premier Consul d'une voix très-haute, et de manière à être entendu de
+tous les assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc
+que nous nous battions dix ans encore? Comment a-t-on osé dire que la
+France armait? On en a imposé au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans
+nos ports; tous les vaisseaux capables de servir ont été expédiés à
+Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de la
+Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destiné pour
+la Louisiane. On a dit qu'il y avait un différend entre la France et
+l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'île de
+Malte n'a pas été évacuée dans le délai prescrit; mais je n'imagine pas
+que vos ministres veuillent manquer à la loyauté anglaise, en refusant
+d'exécuter un traité solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas dit
+encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous ayez
+voulu intimider le peuple français: on peut le tuer, milord;
+l'intimider, jamais!--L'ambassadeur, surpris, et un peu troublé, malgré
+son sang-froid, répondit qu'on ne voulait ni l'un ni l'autre; qu'on
+cherchait, au contraire, à vivre en bonne intelligence avec la
+France.--Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter les
+traités! Malheur à qui ne respecte pas les traités!--Il passa ensuite
+devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que les Anglais
+ne voulaient pas évacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir leurs
+engagements, et que désormais il faudrait _couvrir les traités d'un
+crêpe noir_. Il continua sa marche, aperçut le ministre de Suède, dont
+la présence lui rappela les dépêches ridicules adressées à la Diète
+germanique, et rendues publiques dans le moment même.--Votre roi, lui
+dit-il, oublie donc que la Suède n'est plus au temps de Gustave-Adolphe;
+qu'elle est descendue au troisième rang des puissances?--Il acheva de
+parcourir le cercle, toujours agité, le regard étincelant, effrayant
+comme la puissance en courroux, mais dépourvu de la dignité calme qui
+lui sied si bien.
+
+Sentant cependant qu'il était sorti de la mesure convenable, le Premier
+Consul, en achevant sa tournée, revint à l'ambassadeur d'Angleterre, et,
+lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de l'ambassadrice,
+madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le désir qu'après avoir
+passé la mauvaise saison en France, elle pût y passer la bonne; il
+ajouta que cela ne dépendrait pas de lui, mais de l'Angleterre; et que,
+si on était obligé de reprendre les armes, la responsabilité en serait
+tout entière, aux yeux de Dieu et des hommes, à ceux qui refusaient de
+tenir leurs engagements. Cette scène devait irriter profondément
+l'amour-propre du peuple anglais, et amener une fâcheuse réciprocité de
+mauvais traitements. Les Anglais avaient tort au fond, car leur ambition
+si peu dissimulée à l'égard de Malte était un vrai scandale. Il fallait
+leur laisser le tort du fond, sans se donner, à soi, celui de la forme.
+Mais le Premier Consul, blessé, éprouvait une sorte de plaisir à faire
+retentir d'un bout du monde à l'autre les éclats de sa colère.
+
+La scène faite à lord Withworth devint aussitôt publique; car elle avait
+eu deux cents personnes pour témoins. Chacun la rendit à sa manière, et
+l'exagéra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux en Europe, et
+ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique. Lord Withworth,
+blessé, se plaignit à M. de Talleyrand, et déclara qu'il ne se
+présenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait l'assurance formelle
+de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de Talleyrand répondit
+verbalement à ces justes plaintes, et c'est là que son calme, son
+aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la politique du
+cabinet, compromise par la véhémence naturelle du Premier Consul.
+
+[En marge: Révolution opérée dans l'âme du Premier Consul.]
+
+Une révolution subite s'était faite dans l'âme mobile et passionnée de
+Napoléon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et féconde, dont
+récemment encore il aimait à repaître son active imagination, il passa
+tout de suite à ces perspectives de guerre, de grandeur prodigieuse par
+la victoire, de renouvellement de la face de l'Europe, de rétablissement
+de l'empire d'Occident, qui se présentaient trop souvent à son esprit.
+Il se jeta brusquement de l'une de ces routes vers l'autre. De
+bienfaiteur de la France et du monde, qu'il se flattait d'être, il
+voulut en devenir l'étonnement. Une colère, tout à la fois personnelle
+et patriotique, s'empara de lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier,
+l'abaisser, la détruire, devint, à partir de ce jour, la passion de sa
+vie. Persuadé que tout est possible à l'homme, à condition de beaucoup
+d'intelligence, de suite et de volonté, il s'attacha tout à coup à
+l'idée de franchir le détroit de Calais, et de porter en Angleterre
+l'une de ces armées qui avaient vaincu l'Europe. Il s'était dit, trois
+ans auparavant, que le Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, réputés
+des obstacles invincibles pour le commun des hommes, ne l'étaient pas
+pour lui; il se dit la même chose pour le bras de mer qui est entre
+Douvres et Calais, et il s'appliqua depuis à le traverser, avec une
+profonde conviction d'y réussir. C'est de ce moment, c'est-à-dire du
+jour où fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses
+premiers ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa
+puissance égarait en politique, redevenait le prodige de la nature
+humaine, quand il s'agissait de prévoir et de surmonter toutes les
+difficultés d'une vaste entreprise.
+
+[En marge: Premiers ordres du Premier Consul, pour se préparer à la
+guerre.]
+
+Sur-le-champ il envoya le colonel Lacuée en Flandre et en Hollande,
+pour visiter les ports de ces contrées, pour en examiner la forme,
+l'étendue, la population, le matériel naval. Il lui enjoignit de se
+procurer un état approximatif de tous les bâtiments destinés au cabotage
+et à la pêche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de suivre à
+la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers à
+Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la revue de
+tous les bateaux servant à la grande pêche, afin d'en connaître le
+nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la réparation des
+chaloupes canonnières qui avaient composé l'ancienne flottille de
+Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingénieurs de la marine de lui
+présenter des modèles de bateaux plats, capables de porter du gros
+canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et
+Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit
+procéder à l'armement des côtes et des îles depuis Bordeaux jusqu'à
+Anvers. Il prescrivit une inspection immédiate de toutes les forêts qui
+bordaient les côtes de la Manche, dans le but de rechercher la nature et
+la quantité des bois qu'elles contenaient, et d'examiner quel parti on
+pourrait en tirer pour la construction d'une immense flottille de
+guerre. Averti par ses rapports que des émissaires du gouvernement
+anglais marchandaient les bois de l'État Romain, il dépêcha des agents
+avec les fonds nécessaires pour acheter ces bois, et des recommandations
+qui ne laissaient guère au pape le choix des acheteurs.
+
+[En marge: Le Premier Consul se dispose à fermer aux Anglais tous les
+ports du continent.]
+
+Trois actes devaient, suivant lui, signaler le début des hostilités:
+l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin d'opérer
+immédiatement la clôture absolue des côtes du continent, depuis le
+Danemark jusqu'à l'Adriatique. Dans ce but, il commença par composer à
+Bayonne l'artillerie d'un corps d'armée; il réunit à Faenza une division
+de dix mille hommes et vingt-quatre bouches à feu, destinée à passer
+dans le royaume de Naples; il fit descendre à terre les troupes qui
+étaient embarquées à Helvoetsluis, pour se rendre à la Louisiane.
+Pensant qu'il était trop dangereux de les mettre en mer à la veille
+d'une déclaration de guerre, il en dirigea une partie sur Flessingue,
+port appartenant à la Hollande, mais placé sous la puissance de la
+France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya un officier avec
+mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui appartiennent à un
+commandant militaire en temps de guerre, et ordre d'armer la place sans
+délai. Le reste de ces troupes fut dirigé sur Breda et Nimègue, deux
+points de rassemblement désignés pour la formation d'un corps de
+vingt-quatre mille hommes. Ce corps, placé sous les ordres d'un général
+sage et ferme, le général Mortier, devait envahir le Hanovre au premier
+acte d'hostilité commis par l'Angleterre.
+
+[En marge: Mission de Duroc à Berlin.]
+
+Cependant ce n'était pas une chose politiquement très-facile que cette
+invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, était membre de la
+Confédération germanique, et avait droit, dans certains cas, à la
+protection des États confédérés. Le roi de Prusse, directeur du cercle
+de Basse-Saxe, dans lequel était compris le Hanovre, était le protecteur
+naturel de cet État. Il fallait donc avoir recours à lui, et obtenir son
+adhésion, ce qui ne pouvait manquer de lui coûter beaucoup, car c'était
+compromettre l'Allemagne du nord dans la formidable querelle qui allait
+s'engager, et l'exposer peut-être au blocus du Weser, de l'Elbe, de
+l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de Postdam affectait, il est vrai,
+beaucoup d'attachement pour la France, qui lui procurait de larges
+indemnités; cet attachement pouvait aller jusqu'à se refuser à tous les
+projets de coalition, jusqu'à faire ses efforts pour les prévenir, et
+même jusqu'à en avertir le Premier Consul; mais, dans l'état des choses,
+l'intimité n'était pas tellement convertie en alliance positive, que, si
+on avait besoin de quelque grand acte de dévouement, on pût sérieusement
+y compter. Le Premier Consul fit partir à l'instant même son
+aide-de-camp Duroc, qui connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec
+mission d'informer cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la
+France et l'Angleterre, de l'intention où était le gouvernement français
+de pousser la guerre à outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le général
+Duroc était chargé d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la
+guerre pour la guerre, et que, si les monarques étrangers à la querelle,
+comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient le moyen
+d'arranger le différend, en amenant l'Angleterre à respecter les
+traités, il s'arrêterait tout de suite dans cette voie d'hostilités
+acharnées, dans laquelle il était prêt à se précipiter.
+
+[En marge: Démarche à l'égard de l'empereur de Russie.]
+
+Le Premier Consul crut aussi devoir faire une démarche de convenance
+envers l'empereur de Russie. Il avait traité jusqu'ici, avec ce
+souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il voulait
+l'intéresser à sa cause, en le constituant juge de ce qui se passait
+entre la France et l'Angleterre. Il lui écrivit une lettre dont le
+colonel Colbert devait être porteur, et dans laquelle, rappelant tous
+les événements passés depuis la paix d'Amiens, il se montrait disposé,
+sans la demander toutefois, à se soumettre à sa médiation, dans le cas
+où la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son côté, tant il comptait,
+disait-il, sur la bonté de sa cause et la justice de l'empereur
+Alexandre.
+
+[En marge: Le Premier Consul se décide à céder la Louisiane aux
+Américains, moyennant une somme considérable.]
+
+[En marge: Aliénation de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts
+millions.]
+
+À toutes ces déterminations prises si promptement, devait s'en
+ajouter une dernière, relativement à la Louisiane. Les quatre mille
+hommes destinés à l'occuper venaient d'être débarqués. Mais que
+faire? quel parti prendre à l'égard de cette riche possession? Il
+n'y avait pas à s'inquiéter pour nos autres colonies. Saint-Domingue
+était rempli de troupes, et on embarquait en hâte sur tous les
+bâtiments de commerce, prêts à mettre à la voile, les soldats
+disponibles dans les dépôts coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique,
+l'île de France, étaient pourvues aussi de fortes garnisons, et il
+aurait fallu d'immenses expéditions pour les disputer aux Français.
+Mais la Louisiane ne contenait pas un soldat. C'était une vaste
+province que quatre mille hommes ne suffisaient pas pour occuper en
+temps de guerre. Les habitants, quoique d'origine française, avaient
+tant changé de maîtres depuis un siècle, qu'ils ne tenaient plus à
+rien qu'à leur indépendance. Les Américains du Nord étaient peu
+satisfaits de nous voir en possession des bouches du Mississipi, et
+de leur principal débouché dans le golfe du Mexique. Ils étaient
+même en instance auprès de la France, afin de ménager à leur
+commerce et à leur navigation des conditions avantageuses de
+transit, dans le port de la Nouvelle-Orléans. Il fallait donc
+compter si nous voulions garder la Louisiane, sur de grands efforts
+contre nous de la part des Anglais, sur une parfaite indifférence de
+la part des habitants, et sur une véritable malveillance de la part
+des Américains. Ces derniers, effectivement, ne souhaitaient que les
+Espagnols pour voisins. Tous les rêves coloniaux du Premier Consul
+s'étaient évanouis à la fois à l'apparition du message du roi
+Georges III, et sa résolution avait été formée à l'instant même.--Je
+ne garderai pas, dit-il à l'un de ses ministres, une possession qui
+ne serait pas en sûreté dans nos mains, qui me brouillerait
+peut-être avec les Américains, ou me placerait en état de froideur
+avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les attacher, pour
+les brouiller avec les Anglais, et je créerai à ceux-ci des ennemis
+qui nous vengeront un jour, si nous ne réussissons pas à nous venger
+nous-mêmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane aux
+États-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire à nous céder en
+échange, je leur demanderai une somme d'argent pour payer les
+frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la
+Grande-Bretagne.--Le Premier Consul ne voulait pas contracter
+d'emprunt; il espérait, avec une forte somme qu'il se procurerait
+extraordinairement, avec une augmentation modérée dans les impôts,
+et quelques ventes de biens nationaux lentement opérées, suffire aux
+dépenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du
+trésor, employé autrefois en Amérique, M. Decrès, ministre de la
+marine, et voulut, quoique décidé, entendre leurs raisons. M. de
+Marbois parla pour l'aliénation de cette colonie, M. Decrès contre.
+Le Premier Consul les écouta fort attentivement, sans paraître le
+moins du monde touché des raisons de l'un ou de l'autre; il les
+écouta, comme il faisait souvent, même quand son parti était pris,
+pour s'assurer qu'il n'aurait pas méconnu quelque grand côté de la
+question soumise à son jugement. Confirmé plutôt qu'ébranlé dans sa
+résolution par ce qu'il avait entendu, il prescrivit à M. de Marbois
+d'appeler, sans perdre un instant, M. de Livingston, ministre
+d'Amérique, et d'entrer en négociation avec lui au sujet de la
+Louisiane. M. de Monroë venait justement d'arriver en Europe, pour
+régler avec les Anglais la question du droit maritime, et avec les
+Français la question du transit sur le Mississipi. À son arrivée à
+Paris, il fut accueilli par la proposition inattendue du cabinet
+français. On lui offrait non pas quelques facilités de transit à
+travers la Louisiane, mais l'adjonction même de cette contrée aux
+États-Unis. Il ne fut pas embarrassé un instant par le défaut de
+pouvoirs, et traita sur-le-champ, sauf la ratification de son
+gouvernement. M. de Marbois lui demanda quatre-vingts millions, dont
+vingt pour indemniser le commerce américain des captures
+illégalement faites pendant la dernière guerre, et soixante pour le
+trésor de France. Les vingt millions consacrés à ce premier objet
+devaient nous assurer toute la bienveillance des négociants des
+États-Unis. Quant aux soixante millions destinés à la France, il
+était convenu que le cabinet de Washington créerait des annuités, et
+qu'on les négocierait à des maisons hollandaises, à un taux
+avantageux, et peu éloigné du pair. Le traité fut donc conclu sur
+ces bases, et envoyé à Washington pour y être ratifié. C'est ainsi
+que les Américains ont acquis de la France cette vaste contrée, qui
+a complété leur domination sur l'Amérique du Nord, et les a rendus
+les dominateurs du golfe du Mexique pour le présent et l'avenir! Ils
+sont par conséquent redevables de leur naissance et de leur grandeur
+à la longue lutte de la France contre l'Angleterre. Au premier acte
+de cette lutte, ils ont dû leur indépendance: au second, le
+complément de leur territoire. On verra bientôt à quel usage furent
+employés ces soixante millions, et quel résultat ils faillirent
+amener.
+
+[En marge: Suite de la négociation.]
+
+Ces précautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de
+patience le dénoûment de la négociation. L'involontaire emportement dont
+il n'avait pu se défendre, en recevant le message du roi d'Angleterre,
+étant passé, il se promit, et tint parole, d'être d'une modération
+inaltérable, de se laisser même pousser à bout si visiblement, que la
+France et l'Europe ne pussent se tromper sur les véritables auteurs de
+la guerre.
+
+[En marge: Louables efforts de M. de Talleyrand pour prévenir la
+guerre.]
+
+M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une
+rare sagesse, avait contribué plus que personne à inspirer ces nouvelles
+dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait très-bien qu'une
+guerre avec l'Angleterre, vu la difficulté de la rendre décisive, vu
+l'influence des subsides britanniques qui la rendraient bientôt
+continentale, était tout simplement le renouvellement de la lutte de la
+Révolution avec l'Europe, et pour prévenir le malheur d'une
+conflagration universelle, il était décidé à user de cette inertie dont
+il se servait quelquefois avec le Premier Consul, comme d'une eau qu'on
+jette sur un feu ardent, pour en modérer la violence. Si, en quelques
+occasions, son inertie avait eu des inconvénients, elle fut cette fois
+d'un grand secours; et, avec un autre cabinet que celui qui régissait si
+faiblement l'Angleterre alors, il aurait peut-être réussi à prévenir une
+rupture, ou du moins à la retarder long-temps encore. En conséquence,
+après s'être concerté avec le Premier Consul, il fit au cabinet
+britannique une communication calme et franche, ayant pour but d'avertir
+ce cabinet que des précautions militaires commençaient du côté de la
+France, mais commençaient à partir de ce jour seulement, c'est-à-dire à
+partir du message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en
+Angleterre, disait M. de Talleyrand, le cabinet britannique ne sera pas
+étonné si la Suisse, qui allait être évacuée, ne l'est pas; si un corps
+de troupes est acheminé vers le midi de l'Italie, dans le but de
+réoccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes entre en Hollande,
+et prend la position la plus voisine du Hanovre; si le matériel d'une
+division est réuni à Bayonne, pour agir en cas de besoin contre le
+Portugal; si enfin, des travaux de pure construction dans nos ports, on
+passe à des travaux d'armement. Sans doute, il en résultera un
+redoublement d'émotion en Angleterre; les excitateurs ordinaires de
+l'opinion publique en concluront encore que la France médite de
+nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y résigner,
+puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de ces mesures
+de précaution, qui finissent par être en réalité des mesures de
+provocation.--En effet, on armait activement en Angleterre, on exerçait
+la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la ville de Londres.
+On se préparait ainsi à mettre en mer les cinquante vaisseaux de ligne,
+qui, suivant l'annonce faite au Parlement, devaient, en cas de rupture,
+être prêts à faire voile le jour même de la déclaration de guerre.
+
+[En marge: Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M.
+Pitt.]
+
+Le ministère de M. Addington, sentant qu'il était insuffisant pour ces
+circonstances, avait fait quelques ouvertures à M. Pitt, afin de
+l'engager à entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repoussé ces
+ouvertures avec hauteur, et il continuait à vivre presque toujours loin
+de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force, prévoyant
+les événements qui allaient le rendre nécessaire, il aimait beaucoup
+mieux tenir le pouvoir de ces événements, que des faibles ministres qui
+en étaient les détenteurs éphémères. Il refusa donc leurs offres, les
+laissant par ce refus dans un cruel embarras. On avait fait les
+démarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi Georges III, qui
+aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M. Pitt un
+éloignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec des
+opinions qui étaient les siennes, un ministre qui était presque un
+maître. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractère noble et attachant,
+des opinions qui lui étaient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un ni
+de l'autre. Il tenait à garder M. Addington, fils d'un médecin, qui lui
+était cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident
+intime; il tenait aussi à conserver la paix si c'était chose possible,
+et s'il ne le pouvait pas, se résignait à faire la guerre, qui était
+devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses
+ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury étaient fort de cet avis;
+cependant ils auraient voulu se renforcer, et, après avoir été un
+ministère de paix, se constituer en ministère de guerre. À défaut de M.
+Pitt, qui les avait refusés, il n'était pas possible de s'adjoindre MM.
+Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci dépassait de beaucoup
+l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et Hawkesbury se seraient
+volontiers adressés à M. Fox, dont les idées pacifiques leur convenaient
+tout à fait; mais ici la volonté du roi était un obstacle insurmontable,
+et ils furent réduits à rester seuls, faibles, isolés dans le
+Parlement, et dès lors menés par les partis. Or, le parti qui avait le
+plus de force dans le moment, parce qu'il exploitait les passions
+nationales, était le parti Grenville, que l'on commençait, à cause de sa
+violence, à distinguer du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir
+arriver au ministère, en obligeant le pouvoir à y faire ce qu'il y
+aurait fait lui-même. La faiblesse du cabinet le menait donc à la
+guerre, presque aussi certainement que s'il avait contenu dans son sein
+MM. Windham, Grenville et Dundas.
+
+[En marge: Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.]
+
+MM. Addington et Hawkesbury étaient maintenant fort embarrassés de tout
+l'éclat qu'ils avaient fait lors des événements de la Suisse, soit en
+retenant Malte, soit en répondant à une phrase altière du Premier Consul
+par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu trouver un
+expédient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement ils s'étaient
+mis dans une situation où tout ce qui ne serait pas la conquête
+définitive de Malte, devait paraître insuffisant en Angleterre, et
+provoquer un déchaînement sous lequel ils succomberaient. Quant à Malte,
+il n'y avait aucune espérance de l'obtenir du Premier Consul.
+
+[En marge: Moyen terme imaginé par M. de Talleyrand.]
+
+M. de Talleyrand, pour venir à leur secours, leur insinua qu'une
+convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'évacuation de la
+Suisse et de la Hollande, pour prix de l'évacuation de Malte, dans
+laquelle on s'engagerait à respecter l'intégrité de l'empire turc,
+serait peut-être un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre, et
+de dissiper ses ombrages.
+
+[En marge: Avril 1803.]
+
+[En marge: Il faut Malte aux ministres anglais pour se présenter devant
+le Parlement.]
+
+[En marge: Propositions des ministres britanniques.]
+
+Cette proposition ne répondait pas aux désirs des ministres anglais, car
+Malte était la condition absolue que leur avaient imposée les
+dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise
+éveillée par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant ils
+sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux yeux de
+l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient à rester
+dans une position équivoque, n'osant pas dire ce qu'ils voulaient. Ils
+produisirent enfin leurs prétentions le 13 avril (1803). Le Premier
+Consul leur donnant des inquiétudes sur l'Égypte, il leur fallait,
+disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de surveillance
+capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothèses: ou la possession
+par l'Angleterre des forts de l'île à perpétuité, en laissant le
+gouvernement civil à l'ordre; ou bien, cette possession pour dix ans, à
+la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts non à l'ordre,
+mais aux Maltais eux-mêmes. Dans les deux cas, la France s'obligerait à
+seconder une négociation avec le roi de Naples, pour obtenir de ce
+prince qu'il cédât à l'Angleterre l'île de Lampedouse, peu éloignée de
+celle de Malte, dans le but avoué d'y créer un établissement maritime.
+
+[En marge: Lord Withworth s'adresse à Joseph Bonaparte pour le faire
+concourir au maintien de la paix.]
+
+[En marge: Résistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de M.
+de Talleyrand.]
+
+Lord Withworth essaya de faire agréer ces demandes à M. de Talleyrand,
+et s'adressa même au frère du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait
+pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte désespérée, dans
+laquelle il faudrait risquer peut-être toute la grandeur des Bonaparte.
+Joseph promit de s'employer auprès de son frère, mais sans grande
+espérance de réussir. La seule proposition qui lui parut avoir chance de
+succès auprès du Premier Consul, c'était de laisser quelque temps, mais
+peu de temps, la possession des forteresses de Malte aux Anglais, en
+maintenant l'existence de l'ordre avec grand soin, pour qu'on pût lui
+rendre bientôt ces forteresses, et d'accorder à la France en
+compensation la reconnaissance immédiate des nouveaux États d'Italie. En
+conséquence, Joseph et M. de Talleyrand tentèrent les plus grands
+efforts pour décider le Premier Consul. Ils faisaient valoir auprès de
+lui le maintien de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, comme témoignage
+certain aux yeux du public, que l'occupation des forts serait
+temporaire, et comme sauvant par ce moyen la dignité du gouvernement
+français. Le Premier Consul montra une opiniâtreté invincible. Tous ces
+tempéraments lui parurent au-dessous de son caractère. Il dit que mieux
+vaudrait abandonner purement et simplement l'île de Malte aux Anglais;
+que ce serait une sorte de dédommagement, accordé volontairement à
+l'Angleterre, pour les prétendus empiétements de la France depuis la
+paix d'Amiens; que la concession, ainsi expliquée, aurait quelque chose
+de franc, de net, et offrirait plutôt l'apparence d'une justice
+volontairement accordée, que l'apparence d'une faiblesse; qu'au
+contraire, la possession de Malte accordée en réalité (car les forts
+étaient toute l'île, et quelques années étaient la perpétuité), accordée
+en réalité, mais dissimulée, serait indigne de lui; que personne ne s'y
+tromperait, et que, dans les efforts même qu'il ferait pour dissimuler
+cette concession, on reconnaîtrait le sentiment de sa propre
+faiblesse.--Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la
+domination de la Méditerranée. Or personne ne croira que je consente à
+donner la domination de la Méditerranée aux Anglais, sans avoir peur de
+me mesurer avec eux. Je perds donc à la fois la plus importante mer du
+monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit à mon énergie, qui la croit
+supérieure à tous les dangers.--Mais, répondait M. de Talleyrand, après
+tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous ne la leur arrachez
+pas.--Oui, répliquait le Premier Consul, mais je ne céderai pas sans
+combat un immense avantage; je le disputerai les armes à la main, et
+j'espère amener les Anglais à un tel état, qu'ils seront forcés de
+rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si j'arrive à Douvres,
+c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs, puisqu'il faut
+combattre tôt ou tard, avec un peuple auquel la grandeur de la France
+est insupportable, eh bien! mieux vaut aujourd'hui que plus tard.
+L'énergie nationale n'est pas émoussée par une longue paix; je suis
+jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils n'auront jamais; j'aime
+mieux en finir. Malte ou rien, répétait-il sans cesse; mais je suis
+résolu, ils n'auront pas Malte.--
+
+Cependant le Premier Consul consentit à ce que l'on négociât la cession
+aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite île dans le nord de
+l'Afrique, à condition toutefois qu'ils évacueraient Malte
+immédiatement.--Qu'ils se donnent, disait-il, une relâche dans la
+Méditerranée, à la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils aient deux
+Gibraltar dans cette mer, un à l'entrée, un au milieu.--
+
+[En marge: Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M. de
+Talleyrand.]
+
+Cette réponse causa le plus grand désappointement à lord Withworth, et
+d'accommodant qu'il s'était montré d'abord, quand il avait l'espérance
+de réussir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M. de
+Talleyrand s'était promis de tout supporter, pour prévenir ou retarder
+au moins la rupture. Lord Withworth dit à M. de Talleyrand que, si le
+Premier Consul mettait son honneur où il ne devait pas le mettre, peu
+importait à l'Angleterre; qu'elle n'était pas l'un de ces petits États
+auxquels il pouvait dicter ses volontés, et faire subir toutes ses
+manières d'entendre l'honneur et la politique. M. de Talleyrand répondit
+avec calme et dignité, que l'Angleterre, de son côté, n'avait pas le
+droit, sous prétexte de défiance, d'exiger l'abandon de l'un des points
+les plus importants du globe; qu'il n' y avait pas de puissance au monde
+qui pût imposer aux autres les conséquences de ses soupçons, fondés ou
+non; que ce serait là une manière fort commode de faire des conquêtes,
+et qu'il n'y aurait dès lors qu'à dire qu'on avait des inquiétudes, pour
+être autorisé à mettre la main sur une partie de la terre.
+
+[En marge: Mai 1803.]
+
+[En marge: Le cabinet britannique se résout à la guerre.]
+
+Lord Withworth communiqua cette réponse au cabinet anglais, qui, se
+voyant placé entre l'évacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa
+chute, ou la guerre, prit la coupable résolution de préférer la guerre,
+la guerre contre le seul homme qui pût faire courir à l'Angleterre de
+graves périls. Une fois cette résolution prise, le cabinet pensa qu'il
+fallait, pour plaire davantage au parti sous la domination duquel il
+était placé, être brusque, arrogant, prompt à rompre. On enjoignit à
+lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte au moins pour dix ans, la
+cession de l'île de Lampedouse, l'évacuation immédiate de la Suisse et
+de la Hollande, une indemnité précise et déterminée en faveur du roi de
+Piémont, et d'offrir, à titre de compensation, la reconnaissance des
+États italiens. À ces ordres envoyés à l'ambassadeur, on ajouta
+l'injonction de prendre immédiatement ses passe-ports, si les conditions
+de l'Angleterre n'étaient pas acceptées.
+
+La dépêche était du 23 avril, elle arriva le 25 à Paris. Le 2 mai était
+le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives
+d'accommodement auprès de M. de Talleyrand, car lui-même était effrayé
+de cette rupture. M. de Talleyrand, de son côté, s'attachait à lui faire
+entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour dix ans,
+ni pour moins, et qu'il fallait songer à un autre arrangement. Mais il
+s'appliquait en même temps, par la tournure de ses réponses, à éviter
+une conclusion immédiate. Lord Withworth, entrant tout à fait dans ses
+intentions, était résolu à ne pas devancer le terme du 2 mai. Il n'y
+avait pas un homme en effet, quelque hardi qu'il fût, qui n'entrevît
+avec effroi les conséquences d'une telle guerre. Il n'y avait
+d'inébranlables dans ce conflit, que les ministres anglais voulant
+sauver à tout prix leur triste existence, et le Premier Consul, bravant
+toutes les chances d'une lutte épouvantable, afin de soutenir l'honneur
+de son gouvernement, et la prépondérance de la France dans la
+Méditerranée. Lord Withworth et M. de Talleyrand atteignirent donc le
+septième jour sans rompre.
+
+[En marge: Lord Withworth demande ses passe-ports.]
+
+[En marge: Nouvelle proposition consistant à mettre Malte en dépôt dans
+les mains de la Russie.]
+
+Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa
+cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un
+peu de temps, lui répondit qu'il allait soumettre au Premier Consul
+cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer,
+lui affirmant que peut-être, à force de chercher, on trouverait un mode
+imprévu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul, conféra
+long-temps avec lui, et de cette conférence sortit une proposition
+nouvelle, et assez ingénieuse. Elle consistait à remettre l'île de Malte
+dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y laisser en dépôt, en
+attendant la conclusion des différends survenus entre la France et
+l'Angleterre. Une telle combinaison devait ôter aux Anglais tout
+prétexte de défiance, car la loyauté du jeune empereur ne pouvait être
+contestée, et cela le constituait juge du différend. Par une sorte d'à
+propos, ce prince venait d'écrire, en réponse aux communications du
+Premier Consul, qu'il était tout prêt à offrir sa médiation, si c'était
+un moyen de prévenir la guerre; et le roi de Prusse, partageant son
+désir, s'était joint à lui pour faire la même offre. On était donc bien
+sûr de trouver ces deux monarques disposés à se charger du fardeau
+d'une médiation. S'y refuser, c'était prouver qu'on n'avait de craintes
+ni sur Malte, ni sur l'Égypte, puisqu'un dépositaire impartial ne
+rassurait pas, mais qu'on voulait une conquête pour la nation, et un
+argument pour le Parlement.
+
+M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouvé un tel expédient, se rendit
+auprès de lord Withworth, pour l'engager à différer son départ, et
+l'inviter à transmettre la nouvelle proposition à son cabinet. Les
+ordres que cet ambassadeur avait reçus étaient si positifs, qu'il
+n'osait y manquer. Cependant il se laissa ébranler par la crainte de
+faire une démarche peut-être irréparable, en prenant immédiatement ses
+passe-ports. Il envoya donc un courrier à Londres pour transmettre les
+dernières offres du cabinet français, et s'excuser du délai qu'il
+s'était permis d'apporter à l'exécution des ordres de sa cour.
+
+[En marge: L'Angleterre refuse le dépôt proposé, et demande à garder
+Malte au moyen d'un article secret.]
+
+M. de Talleyrand envoya également un courrier extraordinaire au général
+Andréossy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis leurs
+dernières communications, et lui ordonna d'essayer auprès d'eux une
+démarche décisive. Le général Andréossy n'y manqua pas, et leur fit
+entendre la voix d'un honnête homme. Si ce n'était pas Malte qu'on
+voulait acquérir, au mépris des traités, on ne pouvait avoir aucun motif
+de refuser le dépôt de ce gage précieux, dans des mains puissantes,
+désintéressées et parfaitement sûres. M. Addington parut ébranlé; car,
+au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef de cabinet disait
+assez naïvement qu'il désirait être éclairé, exprimait le regret de ne
+pas l'être assez pour une conjoncture aussi grave, et restait suspendu
+entre la double crainte de commettre une faiblesse, ou de provoquer une
+guerre funeste. Lord Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra
+inébranlable. Le cabinet, après en avoir délibéré, refusa la
+proposition. On voulait satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte
+même à un tiers désintéressé, c'était manquer le but. D'ailleurs, la
+rendre à ce tiers désintéressé, c'était probablement la perdre pour
+jamais; car on savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui
+pût donner gain de cause à l'Angleterre dans une pareille question. On
+employa, pour colorer le refus de cette dernière proposition, un
+argument tout à fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la
+Russie n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le
+contraire était certain, car la Russie venait d'offrir sa médiation; et
+un peu plus tard, en apprenant la dernière proposition du gouvernement
+français, elle se hâta de déclarer qu'elle y consentait, malgré les
+dangers attachés au dépôt qu'il s'agissait de remettre en ses mains.
+Cependant les ministres anglais voulurent se réserver une dernière
+chance d'obtenir Malte, et imaginèrent un expédient qui n'était pas
+acceptable. Jugeant le Premier Consul d'après eux-mêmes, ils crurent
+qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion publique. Ils
+proposèrent donc, en ajoutant quelques articles patents au traité
+d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de laisser les
+troupes anglaises à Malte. Les articles patents devaient dire que la
+Suisse et la Hollande seraient immédiatement évacuées, que le roi de
+Sardaigne recevrait une indemnité territoriale, que les Anglais
+obtiendraient l'île de Lampedouse, et, en attendant, resteraient à
+Malte. L'article secret devait dire que leur séjour à Malte durerait dix
+ans.
+
+[En marge: Le Premier Consul rejette l'idée d'un article secret.]
+
+Cette réponse, délibérée le 7 mai, expédiée le même jour, arriva le 9 à
+Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par écrit à M. de Talleyrand,
+qu'il ne put voir, parce que ce ministre était retenu auprès du Premier
+Consul, malade par suite d'une chute de voiture. Quand on fit à celui-ci
+la proposition d'un article secret, il la repoussa fièrement, et n'en
+voulut entendre parler à aucun prix. À son tour il imagina un dernier
+expédient, et qui était une manière adroite de maintenir les deux
+ambitions nationales en équilibre, tant sous le rapport des avantages
+réels, que sous le rapport des avantages apparents. Cet expédient
+consistait à laisser les Anglais à Malte, un espace de temps
+indéterminé, mais à condition que les Français, pendant le même espace
+de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il y avait à cela d'assez
+grands avantages de circonstance. Les ministres anglais gagnaient cette
+espèce de gageure qu'ils avaient faite, d'obtenir Malte; les Français
+occupaient une position égale sur la Méditerranée; bientôt toutes les
+puissances devaient être tentées d'intervenir, et s'efforcer de faire
+sortir les Anglais de Malte pour que les Français sortissent du royaume
+de Naples. Cependant le Premier Consul ne voulait proposer ce nouvel
+arrangement que s'il avait l'espoir de le faire accepter. M. de
+Talleyrand eut donc pour instruction d'apporter dans cette dernière
+démarche une extrême mesure.
+
+Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth à midi, lui
+dit qu'un article secret était inacceptable, car le Premier Consul ne
+voulait pas tromper la France sur l'étendue des concessions accordées à
+l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition à présenter,
+dont le résultat serait de céder Malte, mais à condition d'un équivalent
+pour la France. Lord Withworth déclara qu'il ne pouvait admettre que la
+proposition envoyée par son cabinet, et qu'après avoir pris sur lui de
+différer une première fois son départ, il ne pouvait le retarder une
+seconde fois sans une adhésion formelle à ce que demandait son
+gouvernement. M. de Talleyrand ne répliqua rien à cette déclaration, et
+les deux ministres se quittèrent, fort attristés l'un et l'autre de
+n'avoir pu amener un accommodement. Lord Withworth demanda ses
+passe-ports pour le lendemain, mais en disant qu'il voyagerait
+lentement, et qu'on aurait encore le temps d'écrire à Londres, et de
+recevoir une réponse avant qu'il pût s'embarquer à Calais. Il fut
+convenu que les ambassadeurs seraient échangés à la frontière, et que
+lord Withworth attendrait à Calais que le général Andréossy fût rendu à
+Douvres.
+
+[En marge: Départ de lord Withworth.]
+
+La curiosité était grande dans Paris. Une foule empressée assiégeait la
+porte de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il faisait
+ses préparatifs de voyage. Le lendemain 12, après avoir attendu encore
+toute la journée, et laissé au cabinet français tout le temps possible
+pour réfléchir, lord Withworth s'achemina vers Calais, à petites
+journées. Le bruit de son départ produisit une vive sensation dans
+Paris, et tout le monde entrevit que d'immenses événements allaient
+signaler cette nouvelle période de guerre.
+
+[En marge: Départ du général Andréossy.]
+
+M. de Talleyrand avait envoyé un courrier au général Andréossy, pour lui
+remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par les
+Français, en compensation de l'occupation de Malte par les Anglais.
+C'était par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que la
+proposition devait être faite, non pas au nom de la France, mais comme
+une idée personnelle à M. de Schimmelpennink, et du succès de laquelle
+il était assuré. L'idée, soumise au cabinet britannique, ne fut point
+accueillie, et le général Andréossy dut quitter l'Angleterre. L'anxiété
+qui s'était manifestée à Paris, était tout aussi grande à Londres. La
+salle du Parlement était sans cesse remplie depuis quelques jours, et
+chacun demandait aux ministres des nouvelles de la négociation. Au
+moment d'une aussi grande détermination, la fougue belliqueuse était
+tombée, et on se surprenait à craindre les conséquences d'une lutte
+désespérée. Le peuple de Londres ne souhaitait guère le renouvellement
+de la guerre. Le parti Grenville et le haut commerce étaient seuls
+satisfaits.
+
+[En marge: Les deux ambassadeurs se séparent à Douvres.]
+
+Le général Andréossy fut accompagné à son départ avec de grands égards
+et de visibles regrets. Il parvint à Douvres en même temps que lord
+Withworth à Calais, c'est-à-dire le 17 mai. Lord Withworth fut à
+l'instant même transporté de l'autre côté du détroit. Il s'empressa de
+visiter l'ambassadeur français, le combla de témoignages d'estime, et le
+conduisit lui-même à bord du bâtiment qui devait le ramener en France.
+Les deux ambassadeurs se séparèrent en présence de la foule émue,
+inquiète et attristée. Dans ce moment solennel, les deux nations
+semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'après une effroyable
+guerre, et le bouleversement du monde. Combien les destinées eussent été
+différentes, si, comme l'avait dit le Premier Consul, ces deux
+puissances, l'une maritime, l'autre continentale, s'étaient unies et
+complétées, pour régler paisiblement les intérêts de l'univers! La
+civilisation générale aurait fait des pas plus rapides; l'indépendance
+future de l'Europe eut été à jamais assurée; les deux nations n'auraient
+pas préparé la domination du Nord sur l'Occident divisé!
+
+Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.
+
+[En marge: Jugement sur les causes de cette rupture.]
+
+Nous ne dissimulons pas la vivacité de nos sentiments nationaux: donner
+des torts à la France nous coûterait; mais nous le ferions sans hésiter,
+si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire, quand
+malheureusement elle en aura, parce que la vérité est le premier devoir
+de l'historien. Cependant, après de longues réflexions sur ce grave
+sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce renouvellement de la
+lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans cette circonstance, se
+conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut, nous l'avouons, des
+torts de forme, mais ces torts même il ne les eut pas tous. Il n'en eut
+pas un seul quant au fond des choses. Les plaintes de l'Angleterre,
+portant sur le changement opéré dans la situation relative des deux
+États depuis la paix, étaient sans fondement. En Italie, la République
+italienne avait choisi le Premier Consul pour président; mais en réalité
+cela ne changeait rien à la dépendance de cette République, qui
+n'existait, et ne pouvait exister que par la France. D'ailleurs, cet
+événement datait de février, et le traité d'Amiens du mois de mars 1802.
+La constitution du royaume d'Étrurie, la cession de la Louisiane et du
+duché de Parme à la France, étaient des faits publics avant cette même
+époque de mars 1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrès
+d'Amiens avait presque promis la reconnaissance des nouveaux États
+d'Italie. La réunion du Piémont était également prévue et avouée, dans
+les négociations d'Amiens, puisque le négociateur anglais avait essayé
+quelques efforts, pour obtenir une indemnité en faveur du roi de
+Piémont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cessé d'être occupées par
+nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans plus
+d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence sur
+ces États était une conséquence de la guerre; que, pourvu que leur
+indépendance fût définitivement reconnue, on n'élèverait aucune plainte.
+L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France laisserait
+accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est-à-dire à ses portes, une
+contre-révolution sans s'en mêler. Quant aux sécularisations, c'était
+un acte obligé par les traités, acte plein de justice, de modération,
+exécuté de moitié avec la Russie, consenti par tous les États
+d'Allemagne, y compris l'Autriche, renforcé enfin de l'adhésion du roi
+d'Angleterre lui-même, qui avait, en qualité de roi de Hanovre, adhéré à
+la répartition des indemnités, extrêmement avantageuse pour lui. Qu'y
+avait-il donc sur le continent à reprocher à la France? Sa grandeur
+seule, grandeur consacrée par les traités, admise par l'Angleterre au
+congrès d'Amiens, devenue, il est vrai, plus sensible dans le calme de
+la paix, et au milieu de négociations, que son influence et son habileté
+décidaient d'une manière irrésistible.
+
+Le reproche de prétendus projets sur l'Égypte était un faux prétexte,
+car le Premier Consul n'en avait aucun à cette époque, et le colonel
+Sébastiani avait été envoyé seulement comme observateur, dans le but
+unique de s'assurer si les Anglais étaient prêts à évacuer Alexandrie.
+L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute à cet
+égard.
+
+Sur quoi donc pouvait se fonder l'étrange violation du traité d'Amiens,
+relativement à Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que se remettre
+en mémoire les événements écoulés depuis quinze mois.
+
+Les Anglais, passionnés comme tous les grands peuples, souhaitaient en
+1801, après dix ans de lutte, un instant de répit, et le souhaitaient
+avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu
+plus vif par la misère des classes ouvrières en 1801, devint l'une de
+ces impulsions qui, dans les gouvernements libres, renversent ou élèvent
+les ministères. M. Pitt se retira; le faible ministère Addington lui
+succéda, et fit la paix à des conditions claires, parfaitement connues
+de sa nation et du monde. Il concéda les avantages acquis par la France
+depuis dix ans, car la paix était impossible à d'autres conditions.
+Après quelques mois, cette paix ne parut pas donner tout ce qu'on en
+attendait: est-il jamais arrivé que la réalité ait égalé l'espérance?
+Les Anglais virent la France, grande par la guerre, devenir grande par
+les négociations, grande par les travaux de l'industrie et du commerce.
+La jalousie s'enflamma de nouveau dans leur coeur. Ils demandèrent un
+traité de commerce, que le Premier Consul refusa, convaincu que les
+manufactures françaises, récemment créées, ne pouvaient vivre sans une
+forte protection. Néanmoins, les manufacturiers anglais étaient
+satisfaits, parce que la contrebande leur ouvrait encore d'assez grands
+débouchés. Mais le haut commerce de Londres, effrayé de la concurrence
+dont le menaçaient les pavillons français, espagnol, hollandais, génois,
+reparus sur les mers, privé des bénéfices des emprunts, lié avec MM.
+Pitt, Windham, Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile,
+plus hostile que l'aristocratie anglaise elle-même. Il avait d'intimes
+relations avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la
+France exerçait sur cette contrée. Une contre-révolution s'étant faite
+en Suisse, par la bonne foi même du Premier Consul, trop pressé
+d'évacuer cette contrée, il fallut y rentrer. Ce fut un nouveau
+prétexte. Bientôt le déchaînement fut au comble; et le parti de la
+guerre, composé du haut commerce, ayant à sa tête M. Pitt, absent du
+Parlement, et les Grenville, présents à toutes les discussions, poussa
+visiblement à une rupture. La presse britannique se livra au plus
+affreux déchaînement. La presse des émigrés français en profita pour
+dépasser de beaucoup toutes les violences des feuilles anglaises.
+
+Malheureusement un ministère faible, voulant la paix, mais craignant le
+parti de la guerre, effrayé du bruit qui s'élevait à l'occasion de la
+Suisse, commit la faute de contremander l'évacuation de Malte. Dès cet
+instant, la paix fut irrévocablement sacrifiée; car cette riche proie de
+Malte une fois indiquée à l'ambition anglaise, il n'était plus possible
+de la lui refuser. La promptitude et la modération de l'intervention
+française en Suisse, ayant fait évanouir le grief qu'on en tirait, le
+cabinet britannique aurait bien voulu évacuer Malte; mais il ne l'osait
+plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage de la justice et de
+l'orgueil blessé, d'exécuter le traité d'Amiens; et, de sommations en
+sommations, on fut conduit à la déplorable rupture que nous venons de
+raconter.
+
+Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette
+circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, liguée avec les
+ambitieux du parti tory, aidée des émigrés français, mal contenue par un
+ministère débile, cette aristocratie commerciale et ses associés,
+excitant, provoquant un caractère impétueux, plein du double sentiment
+de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les véritables
+auteurs de la guerre. Nous croyons être véridiques et justes en les
+signalant sous ces traits à la postérité, qui, du reste, pèsera nos
+torts à tous, dans des balances plus sûres que les nôtres, plus sûres,
+nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main froide et
+insensible.
+
+FIN DU LIVRE SEIZIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE DIX-SEPTIÈME.
+
+
+CAMP DE BOULOGNE.
+
+ Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse
+ à ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. -- Violences de la
+ marine anglaise à l'égard du commerce français. -- Représailles.
+ -- Les communes et les départements, par un mouvement spontané,
+ offrent au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des
+ vaisseaux de ligne. -- Enthousiasme général. -- Ralliement de la
+ marine française dans les mers d'Europe. -- État dans lequel la
+ guerre place les colonies. -- Suite de l'expédition de
+ Saint-Domingue. -- Invasion de la fièvre jaune. -- Destruction de
+ l'armée française. -- Mort du capitaine général Leclerc. --
+ Insurrection des noirs. -- Ruine définitive de la colonie de
+ Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractère de la guerre
+ entre la France et l'Angleterre. -- Forces comparées des deux
+ pays. -- Le Premier Consul se résout hardiment à tenter une
+ descente. -- Il la prépare avec une activité extraordinaire. --
+ Constructions dans les ports, et dans le bassin intérieur des
+ rivières. -- Formation de six camps de troupes, depuis le Texel
+ jusqu'à Bayonne. -- Moyens financiers. -- Le Premier Consul ne
+ veut pas recourir à l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. --
+ Subsides des alliés. -- Concours de la Hollande, de l'Italie et
+ de l'Espagne. -- Incapacité de l'Espagne. -- Le Premier Consul la
+ dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, à
+ condition d'un subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. --
+ Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de la
+ nouvelle guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs
+ anxiétés et leurs vues. -- La Russie prétend limiter les moyens
+ des puissances belligérantes. -- Elle offre sa médiation, que le
+ Premier Consul accepte avec un empressement calculé. --
+ L'Angleterre répond froidement aux offres de la Russie. --
+ Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
+ sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs de sa
+ grande expédition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
+ travail le plus actif mêlé à des pompes royales. -- Amiens,
+ Abbeville, Boulogne. -- Moyens imaginés par le Premier Consul,
+ pour transporter une armée de Calais à Douvres. -- Trois espèces
+ de bâtiments. -- Leurs qualités et leurs défauts. -- Flottille de
+ guerre et flottille de transport. -- Immense établissement
+ maritime élevé à Boulogne par enchantement. -- Projet de
+ concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand les
+ constructions auront été achevées dans les ports et les rivières.
+ -- Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et Calais. -- Le
+ détroit, ses vents et ses courants. -- Creusement des ports de
+ Boulogne, Étaples, Wimereux et Ambleteuse. -- Ouvrages destinés à
+ protéger le mouillage. -- Distribution des troupes le long de la
+ mer. -- Leurs travaux et leurs exercices militaires. -- Le
+ Premier Consul, après avoir tout vu et tout réglé, quitte
+ Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. --
+ Projets sur Anvers. -- Séjour à Bruxelles. -- Concours dans cette
+ ville des ministres, des ambassadeurs, des évêques. -- Le
+ cardinal Caprara en Belgique. -- Voyage à Bruxelles de M.
+ Lombard, secrétaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul
+ cherche à rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches
+ communications. -- Retour à Paris. -- Le Premier Consul veut en
+ finir de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à
+ outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger l'Espagne
+ à s'expliquer, et à exécuter le traité de Saint-Ildephonse, en
+ lui laissant le choix des moyens. -- Conduite étrange du prince
+ de la Paix. -- Le Premier Consul fait une démarche auprès du roi
+ d'Espagne, pour lui dénoncer ce favori et ses turpitudes. --
+ Triste abaissement de la cour d'Espagne. -- Elle se soumet, et
+ promet un subside. -- Continuation des préparatifs de Boulogne.
+ -- Le Premier Consul se dispose à exécuter son entreprise dans
+ l'hiver de 1803. -- Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne,
+ au Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. --
+ Réunion dans la Manche de toutes les divisions de la flottille.
+ -- Brillants combats des chaloupes canonnières contre des bricks
+ et des frégates. -- Confiance acquise dans l'expédition. --
+ Intime union des matelots et des soldats. -- Espérance d'une
+ exécution prochaine. -- Événements imprévus qui rappellent un
+ moment l'attention du Premier Consul sur les affaires
+ intérieures.
+
+
+[En marge: Juin 1803.]
+
+[En marge: Le renouvellement de la guerre imputé en France à
+l'Angleterre seule.]
+
+Le goût de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier
+Consul, l'aurait rendu suspect à l'opinion publique en France, et fait
+accuser peut-être de trop de précipitation à rompre, si l'Angleterre,
+par la violation manifeste du traité d'Amiens, ne s'était chargée de le
+justifier complétement. Mais il était évident, pour tous les esprits,
+qu'elle n'avait pas résisté à la tentation de s'approprier Malte, et de
+se procurer ainsi une compensation peu légitime de notre grandeur. On
+acceptait donc la rupture comme une nécessité d'honneur et d'intérêt,
+bien qu'on ne se fît aucune illusion sur ses conséquences. On savait que
+la guerre avec l'Angleterre pouvait toujours devenir la guerre avec
+l'Europe; que sa durée était aussi incalculable que son étendue, car il
+n'était pas facile d'aller la terminer à Londres, comme on allait
+terminer aux portes de Vienne une querelle avec l'Autriche. Elle devait
+porter de plus un dommage mortel au commerce, car les mers ne pouvaient
+manquer d'être bientôt fermées. Cependant deux considérations en
+diminuaient beaucoup le chagrin pour la France. Sous un chef tel que
+Napoléon, la guerre n'était plus le signal de nouveaux désordres
+intérieurs, et on se flattait, en outre, d'assister peut-être à quelque
+merveille de son génie, qui terminerait d'un seul coup la longue
+rivalité des deux nations.
+
+[En marge: Franches communications diplomatiques faites aux grands corps
+de l'État.]
+
+[En marge: Réponse des corps de l'État.]
+
+Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands
+ménagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu le
+faire dans le gouvernement représentatif le plus anciennement établi. Il
+convoqua le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, et leur communiqua
+les pièces de la négociation qui méritaient d'être connues. Il pouvait,
+en effet, se dispenser de toute dissimulation, car, sauf quelques
+mouvements de vivacité, il n'avait au fond rien à se reprocher. Ces
+trois corps de l'État répondirent à la démarche du Premier Consul, par
+l'envoi de députations, chargées d'apporter au gouvernement
+l'approbation la plus complète. Un homme qui excellait dans cette
+éloquence étudiée et solennelle, qui sied bien à la tête des grandes
+assemblées, M. de Fontanes, récemment introduit dans le Corps Législatif
+par l'influence de la famille Bonaparte, vint exprimer au Premier Consul
+les sentiments de ce corps, et le fit en termes dignes d'être recueillis
+par l'histoire.
+
+[En marge: Belles paroles de M. de Fontanes.]
+
+«La France, dit-il, est prête encore à se couvrir de ces armes qui ont
+vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous
+rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant à l'humanité un si
+court intervalle de repos, la replongerait dans les calamités dont elle
+est à peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire qu'elle
+défend les principes conservateurs de la société menacée dans ses
+fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre se
+rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et la
+cause de l'humanité, en repoussant l'injuste attaque d'une nation qui
+négocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la guerre, et
+ne signe de traités que pour les rompre.... N'en doutons pas, si le
+signal est une fois donné, la France se ralliera par un mouvement
+unanime autour du héros qu'elle admire. Tous les partis qu'il tient en
+silence autour de lui, ne disputeront plus que de zèle et de courage.
+Tous sentent qu'ils ont besoin de son génie, et reconnaissent que seul
+il peut porter le poids et la grandeur de nos nouvelles destinées....
+
+«Citoyen Premier Consul, le peuple français ne peut avoir que de
+grandes pensées et des sentiments héroïques comme les vôtres. Il a
+vaincu pour avoir la paix; il la désire comme vous, mais comme vous il
+ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si bien
+protégée par l'Océan, ne sait-elle pas que le monde voit quelquefois
+paraître des hommes rares, dont le génie exécute ce qui, avant eux,
+paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru, devrait-elle
+le provoquer imprudemment, et le forcer à obtenir de sa fortune tout ce
+qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est capable de tout avec un
+grand homme, dont il ne peut jamais séparer sa gloire, ses intérêts et
+son bonheur.»
+
+[En marge: Les Anglais courent sur le commerce français avant aucune
+déclaration régulière de guerre.]
+
+[En marge: Le Premier Consul fait arrêter tous les Anglais voyageant en
+France.]
+
+À ce langage brillant et apprêté, on ne pouvait plus sans doute
+reconnaître l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la
+confiance immense que tout le monde éprouvait pour le héros qui avait en
+main les destinées de la France, et duquel on attendait l'humiliation
+ardemment désirée de l'Angleterre. Une circonstance, d'ailleurs facile à
+prévoir, accrut singulièrement l'indignation publique. Presque au moment
+du départ des deux ambassadeurs, et avant toute manifestation régulière,
+on apprit que les vaisseaux de la marine royale anglaise couraient sur
+le commerce français. Deux frégates avaient enlevé, dans la baie
+d'Audierne, des vaisseaux marchands qui cherchaient un refuge à Brest.
+Bientôt à ces premiers actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres,
+dont la nouvelle arriva de tous les ports. C'était une violence peu
+conforme au droit des gens. Il y avait une stipulation formelle à ce
+sujet dans le dernier traité signé entre l'Amérique et la France (30
+septembre 1800,--art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans
+le traité d'Amiens. Ce traité ne stipulait, en cas de rupture, aucun
+délai pour commencer les hostilités contre le commerce. Mais ce délai
+résultait des principes moraux du droit des gens, placés bien au-dessus
+de toutes les stipulations écrites des nations. Le Premier Consul, que
+cette situation nouvelle ramenait à toute l'ardeur de son caractère,
+voulut user de représailles à l'instant même, et rédigea un arrêté par
+lequel il déclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais voyageant en
+France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait, disait-il, faire
+retomber sur de simples marchands, innocents de la politique de leur
+gouvernement, les conséquences de cette politique, il était autorisé à
+rendre la pareille, et à s'assurer des moyens d'échange, en constituant
+prisonniers les sujets britanniques, actuellement arrêtés sur le sol
+français. Cette mesure, quoique motivée par la conduite de la
+Grande-Bretagne, présentait cependant un caractère de rigueur qui
+pouvait inquiéter l'opinion publique, et faire craindre le retour des
+violences de la dernière guerre. M. Cambacérès insista fortement auprès
+du Premier Consul, et obtint la modification des dispositions projetées.
+Grâce à ses efforts ces dispositions ne s'appliquèrent qu'aux sujets
+britanniques qui servaient dans les milices, ou qui avaient une
+commission quelconque de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas
+enfermés, mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places
+de guerre.
+
+[En marge: Élan général en France, et empressement à faire des dons
+volontaires pour la construction des bateaux plats.]
+
+Une vive commotion fut bientôt imprimée à toute la France. Depuis le
+dernier siècle, c'est-à-dire depuis que la marine anglaise avait paru
+prendre l'avantage sur la nôtre, l'idée de terminer par une invasion la
+rivalité maritime des deux peuples, était entrée dans tous les esprits.
+Louis XVI et le Directoire avaient fait des préparatifs de descente. Le
+Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs années, un
+certain nombre de bateaux plats sur les côtes de la Manche, et on doit
+se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des préliminaires de
+paix, l'amiral Latouche-Tréville avait repoussé les efforts réitérés de
+Nelson, pour enlever à l'abordage la flottille de Boulogne. C'était une
+sorte de tradition devenue populaire, qu'avec des bateaux plats on
+pouvait transporter une armée de Calais à Douvres. Par un mouvement tout
+à fait électrique, les départements et les grandes villes, chacun
+suivant ses moyens, offrirent au gouvernement des bateaux plats, des
+corvettes, des frégates, même des vaisseaux de ligne. Le département du
+Loiret fut saisi le premier de cette patriotique pensée. Il s'imposa une
+somme de 300 mille francs pour construire et armer une frégate de 30
+canons. À ce signal, les communes, les départements, et même les
+corporations répondirent par un élan universel. Les maires de Paris
+ouvrirent des souscriptions, couvertes bientôt d'une multitude de
+signatures. Parmi les modèles de bateaux proposés par la marine, il y
+en avait de dimensions différentes, coûtant depuis 8 mille jusqu'à 30
+mille francs. Chaque localité pouvait, par conséquent, proportionner son
+zèle à ses moyens. De petites villes, telles que Coutances, Bernay,
+Louviers, Valogne, Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux
+plats, de la première ou de la seconde dimension. Les villes plus
+considérables votaient des frégates, et même des vaisseaux de haut bord.
+Paris vota un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent,
+Bordeaux de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des
+grandes villes étaient indépendants de ceux que faisaient les
+départements; ainsi quoique Bordeaux eût offert un vaisseau de
+quatre-vingts, le département de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille
+francs employables en constructions navales. Quoique Lyon eût donné un
+vaisseau de cent canons, le département du Rhône y ajoutait un don
+patriotique montant au huitième de ses contributions. Le département du
+Nord joignait un million au fonds voté par la ville de Lille. Les
+départements s'imposaient, en général, depuis 2 à 300 mille francs,
+jusqu'à 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur
+concours en marchandises du pays propres à la marine. Le département de
+la Côte d'Or faisait hommage à l'État de 100 pièces de canon de gros
+calibre, qui devaient être fondues au Creuzot. Le département de
+Lot-et-Garonne délibérait une addition de 5 centimes à ses contributions
+directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an XII, pour être
+employés en toiles à voile achetées dans le pays. La République
+italienne, imitant cet élan, offrait au Premier Consul quatre millions
+de livres milanaises, pour construire deux frégates, appelées l'une _le
+Président_, l'autre _la République italienne_, plus douze chaloupes
+canonnières, portant le nom des douze départements italiens. Les grands
+corps de l'État ne voulurent pas rester en arrière, et le Sénat donna
+sur sa dotation un vaisseau de cent vingt canons. De simples maisons de
+commerce, comme la maison Barillon, des employés des finances, tels que
+les receveurs-généraux, par exemple, offrirent des bateaux plats. Une
+semblable ressource n'était pas à dédaigner, car on ne pouvait guère
+l'évaluer à moins de 40 millions. Comparée à un budget de 500 millions,
+elle avait une véritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui
+était de 60 millions, à divers subsides obtenus des alliés, à
+l'augmentation naturelle du produit des impôts, elle allait dispenser le
+gouvernement de s'adresser à la ressource coûteuse, et presque
+impossible à cette époque, de l'emprunt en rentes.
+
+[En marge: On construit sur les bords de toutes les rivières.]
+
+Nous ferons bientôt connaître avec détail la création de cette
+flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches à feu, 10
+mille chevaux, et qui faillit un instant opérer la conquête de
+l'Angleterre. Pour le présent, il suffira de dire que la condition
+imposée par la marine à ces bateaux plats de toute dimension, était de
+ne pas tirer plus de 6 à 7 pieds d'eau. Désarmés, ils n'en tiraient pas
+plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos rivières, et
+les descendre jusqu'à leur embouchure, pour être ensuite réunis dans les
+ports de la Manche, en longeant les côtes. C'était un grand avantage,
+car nos ports n'auraient pu suffire, faute de chantiers, de bois, et
+d'ouvriers, à la construction de 1,500 ou 2 mille bâtiments, qu'il
+fallait achever en quelques mois. En construisant dans l'intérieur, la
+difficulté était levée. Les bords de la Gironde, de la Loire, de la
+Seine, de la Somme, de l'Oise, de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se
+couvrirent de chantiers improvisés. Les ouvriers du pays, dirigés par
+des contre-maîtres de la marine, suffirent parfaitement à ces
+singulières créations, qui d'abord étonnèrent la population, quelquefois
+lui fournirent des sujets de raillerie, mais qui bientôt néanmoins
+devinrent pour l'Angleterre une cause d'alarmes sérieuses. À Paris,
+depuis la Râpée jusqu'aux Invalides, il y avait quatre-vingt-dix
+chaloupes canonnières sur chantier, à la construction desquelles étaient
+employés plus de mille travailleurs.
+
+[En marge: Dispersion des flottes françaises aux Antilles.]
+
+Le premier soin à prendre à l'occasion de la nouvelle guerre avec
+l'Angleterre, c'était de rallier notre marine, répandue dans les
+Antilles, et occupée à faire rentrer nos colonies sous l'autorité de la
+métropole. C'est à quoi le Premier Consul avait pensé tout d'abord. Il
+s'était pressé de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de laisser à
+la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, tout ce qu'elles
+pourraient en hommes, munitions et matériel. Les frégates et les
+bâtiments légers devaient rester seuls en Amérique. Mais il ne fallait
+pas s'abuser. La guerre avec l'Angleterre, si elle ne pouvait pas nous
+enlever les petites Antilles, telles que la Guadeloupe et la Martinique,
+devait nous faire perdre la plus précieuse de toutes, celle à la
+conservation de laquelle on avait sacrifié une armée, nous voulons
+parler de Saint-Domingue.
+
+[En marge: Suite de l'expédition de Saint-Domingue.]
+
+On a vu le capitaine général Leclerc, après des opérations bien
+conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu maître de la
+colonie, pouvant même se flatter de l'avoir rendue à la France, et
+Toussaint retiré dans son habitation d'Ennery, regardant le mois d'août
+comme le terme du règne des Européens sur la terre d'Haïti. Ce terrible
+noir prédisait juste, en prévoyant le triomphe du climat d'Amérique sur
+les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de ce triomphe, car
+il était destiné à succomber lui-même sous la rigueur de notre ciel.
+Tristes représailles de la guerre des races, acharnées à se disputer les
+régions de l'équateur!
+
+[En marge: Subite invasion de la fièvre jaune.]
+
+À peine l'armée commençait-elle à s'établir qu'un fléau fréquent dans
+ces régions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper les
+nobles soldats de l'armée du Rhin et de l'Égypte, transportés aux
+Antilles. Soit que le climat, par un arrêt inconnu de la Providence, fût
+cette année plus destructeur que de coutume, soit que son action fût
+plus grande sur des soldats fatigués, accumulés en nombre considérable,
+formant un foyer d'infection plus puissant, la mort sévit avec une
+rapidité et une violence effrayantes. Vingt généraux furent enlevés
+presque en même temps; les officiers et les soldats succombèrent par
+milliers. Aux vingt-deux mille hommes arrivés en plusieurs expéditions,
+dont cinq mille avaient été mis hors de combat, cinq mille atteints de
+diverses maladies, le Premier Consul avait ajouté, vers la fin de 1802,
+une dizaine de mille hommes encore. Les nouveaux arrivés surtout furent
+frappés au moment même du débarquement. Quinze mille hommes au moins
+périrent en deux mois. L'armée resta réduite à neuf ou dix mille
+soldats, acclimatés, il est vrai, mais la plupart convalescents, et peu
+propres à reprendre immédiatement les armes.
+
+[En marge: Joie et menées de Toussaint Louverture à l'apparition du
+fléau.]
+
+[En marge: Arrestation de Toussaint Louverture ordonnée par le général
+Leclerc.]
+
+Dès les premiers ravages de la fièvre jaune, Toussaint Louverture,
+enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit renaître
+toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se mit
+secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se tenir
+prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de la
+maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine général,
+sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups du fléau.
+Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en parvînt quelques
+avis au capitaine général, et notamment aux généraux noirs. Ceux-ci se
+hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils jalousaient Toussaint,
+tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait pas peu contribué à leur
+prompte soumission. Ces _noirs dorés_, comme les appelait le Premier
+Consul, étaient contents du repos, de l'opulence dont ils jouissaient.
+Ils n'avaient pas envie de recommencer la guerre, et ils craignaient de
+voir Toussaint, redevenu tout-puissant, leur faire expier leur
+désertion. Ils firent donc une démarche auprès du général Leclerc, pour
+l'engager à se saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par
+celui-ci, se révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant
+autrefois sa garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au
+service de la métropole, quittaient les rangs pour retourner,
+disaient-ils, à la culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes,
+autour d'Ennery. Le capitaine général, pressé entre un double danger,
+d'un côté la fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la
+révolte qui s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du
+Premier Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance,
+de se débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint.
+D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient
+suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir ce
+chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda
+conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des
+cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la
+santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une
+entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.--Vous le voyez bien,
+s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.--Il se
+transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe de
+noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit prisonnier à
+bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant résigné, il ne
+proféra que cette grande parole: En me renversant on n'a renversé que
+le tronc de l'arbre de la liberté des noirs; mais les racines restent;
+elles repousseront, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.--On
+l'envoya en Europe, où il fut gardé dans le fort de Joux.
+
+[En marge: L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en
+apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.]
+
+[En marge: Dispositions des généraux noirs.]
+
+Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les noirs;
+il était rentré dans leurs coeurs avec la défiance des projets des
+blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de ce qu'on
+avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être rétabli,
+s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une impression
+extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune du Corps
+Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage aux Antilles,
+paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et à la Guadeloupe,
+mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre à Saint-Domingue,
+avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction qu'on songeait à
+les remettre en servitude. Depuis les simples cultivateurs, jusqu'aux
+généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage les faisait frémir
+d'indignation. Quelques officiers noirs, plus humains, plus dignes de
+leur nouvelle fortune, tels que Laplume, Clervaux, Christophe même, qui,
+n'aspirant pas comme Toussaint à être dictateurs de l'île,
+s'accommodaient parfaitement de la domination de la métropole, pourvu
+qu'elle respectât la liberté de leur race, s'exprimèrent avec une
+chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments.--Nous
+voulons, disaient-ils, rester Français et soumis, servir la mère-patrie
+fidèlement, car nous ne désirons pas recommencer une vie de brigandage;
+mais si la métropole veut refaire des esclaves de nos frères ou de nos
+enfants, il faut qu'elle se décide à nous égorger jusqu'au dernier.--Le
+général Leclerc, dont la loyauté les touchait, les rassurait bien pour
+quelques jours, quand il répondait sur l'honneur que les intentions
+prêtées aux blancs étaient une imposture; mais au fond la défiance était
+incurable. Quoi que fît le général en chef, il lui était impossible de
+la calmer. Si Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la
+métropole, raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines,
+véritable monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte,
+ne songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les
+blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à
+triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint
+Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.
+
+[En marge: Désarmement des noirs.]
+
+[En marge: Exécution de Charles Belair.]
+
+Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus qu'une
+faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr les restes,
+menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut devoir
+ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait raisonnable et
+nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume et Clervaux,
+l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions perfides, comme
+Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda sur-le-champ, et
+il fallut une véritable violence pour y réussir. Beaucoup de nègres
+s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent torturer, plutôt
+que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur liberté même,
+c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs, en particulier, se
+montraient impitoyables dans ce genre de recherches. Ils faisaient
+fusiller les hommes de leur couleur, et agissaient ainsi, les uns pour
+prévenir la guerre, les autres au contraire pour l'exciter. On retira
+néanmoins par ces moyens environ trente mille fusils, la plupart de
+fabrique anglaise, et achetés par la prévoyance de Toussaint. Ces
+rigueurs excitèrent des insurrections dans le nord, dans l'ouest, aux
+environs du Port-au-Prince. Le neveu de Toussaint, Charles Belair, noir
+qui avait une certaine supériorité sur ses pareils, par ses moeurs, son
+esprit, ses lumières, et que par ces motifs son oncle voulait faire son
+successeur, Charles Belair, irrité de quelques exécutions commises dans
+le département de l'ouest, se jeta dans les mornes, en levant le drapeau
+de la révolte. Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement
+à être chargé de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de
+montrer ce zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui
+lui avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une
+guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya
+l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces
+deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des
+noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en profitait
+pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré. Tristes
+atrocités qui prouvent que les passions du coeur humain sont partout les
+mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage ne font pas
+l'homme sensiblement différent! Tout conduisait donc à la révolte des
+noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée d'eux, et les
+rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur égard, et les
+féroces passions qui les divisaient, passions qu'on était obligé de
+souffrir, et souvent même d'employer.
+
+[En marge: Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des
+mulâtres.]
+
+À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la
+confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la
+difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre, commençaient
+à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été tiré du
+Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y remplacer
+Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le général
+Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide, mais avant
+contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les préjugés des
+créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres, comme faisaient
+les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait dissolus, violents,
+cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs parce que ceux-ci
+étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus durs à la guerre. Le
+général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince et dans le sud, où
+abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux approches de l'insurrection,
+autant de défiance qu'aux noirs, et en incarcéra un grand nombre. Ce
+qu'il fit de plus irritant pour eux, ce fut de renvoyer le général
+Rigaud, ancien chef des mulâtres, long-temps le rival et l'ennemi de
+Toussaint, vaincu et expulsé par lui, profitant naturellement de la
+victoire des blancs, pour revenir à Saint-Domingue, et devant y espérer
+un bon accueil. Mais la faute que les blancs avaient commise au
+commencement de la révolution de Saint-Domingue, en ne s'alliant point
+avec les gens de couleur, ils la commirent encore à la fin. Le général
+Rochambeau repoussa Rigaud, et lui ordonna de se rembarquer pour les
+États-Unis. Les mulâtres, offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir
+aux noirs; ce qui était très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils
+dominaient.
+
+[En marge: Insurrection générale des noirs.]
+
+[En marge: Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.]
+
+Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était
+d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,
+s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais
+entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté
+menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, se
+joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se
+mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et
+florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle que
+le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la préférant
+au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.
+
+[En marge: Chagrins de Leclerc, et sa mort.]
+
+L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état
+de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques
+positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et Saint-Marc,
+dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du malheureux
+Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il venait
+d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste. Il avait
+vu mourir le sage et habile M. Benezech, quelques-uns des généraux les
+plus distingués des armées du Rhin et d'Italie; il venait d'apprendre la
+mort de Richepanse; il assistait chaque jour à la fin de ses plus
+vaillants soldats, sans pouvoir les secourir, et sentait approcher
+l'instant où il ne pourrait plus défendre contre les noirs la petite
+partie du littoral qui lui restait encore. Tourmenté par ces désolantes
+réflexions, il était plus exposé qu'un autre aux atteintes du mal qui
+détruisait l'armée. En effet, il fut saisi à son tour, et après une
+courte maladie, qui, prenant le caractère d'une fièvre continue, finit
+par lui enlever toutes ses forces, il expira, ne cessant de tenir un
+noble langage, et ne paraissant occupé que de sa femme et de ses
+compagnons d'armes, qu'il laissait dans une affreuse situation. Il
+mourut en novembre 1802.
+
+[En marge: Le général Rochambeau remplace dans le commandement le
+général Leclerc.]
+
+[En marge: Le général Rochambeau revient au Cap.]
+
+[En marge: Attaque et défense du Cap.]
+
+Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce
+n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à ce
+nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid d'un
+chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau
+prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps.
+C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant
+l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur tous
+les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts
+énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de
+l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et les
+chefs noirs du nord, essayaient d'attaquer et d'enlever cette capitale
+de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre quelques
+centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée de
+propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà
+Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général
+Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de la
+garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant qu'une
+armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en retraite. Mais,
+pendant cette héroïque défense, il se passait une scène affreuse dans la
+rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux douze cents noirs environ, ne
+sachant comment les garder à terre, et ne voulant pas donner ce renfort
+à l'ennemi. Les équipages, décimés par la maladie, étaient plus faibles
+que leurs prisonniers. Au bruit de l'attaque du Cap, craignant d'être
+égorgés par eux, ils en jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en
+jetèrent une partie dans les flots. Au même instant, dans le sud de
+l'île, on faisait subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet,
+et on le noyait par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les
+mulâtres, encore incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les
+blancs, et achevèrent de ravager la belle province du sud.
+
+[En marge: État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement de
+la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.]
+
+Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien
+d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre la
+France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au
+Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et
+les mulâtres coalisés. La nouvelle de la guerre européenne vint ajouter
+à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les noirs devenus
+plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils fussent obligés
+de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en Angleterre, après
+les avoir dépouillés des débris de leur fortune.
+
+[En marge: Pertes causées à la France par l'expédition de
+Saint-Domingue.]
+
+De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en
+restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri, parmi
+lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le moment,
+Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et souhaité
+tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort de Joux,
+tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un soleil
+dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de génie, pour
+la perte de tant de blancs héroïques!
+
+Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système
+commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché.
+Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il
+faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles
+ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les
+idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et
+dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à
+grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand ils
+demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois la
+richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers
+d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la paix,
+offraient de servir partout où l'on aurait besoin de leurs bras,
+était-il possible de refuser aux regrets des uns, à l'activité des
+autres, l'occasion de restaurer le commerce de la France? Que n'a pas
+fait l'Angleterre pour conserver le nord de l'Amérique? l'Espagne, pour
+en conserver le sud? Que ne ferait pas la Hollande pour conserver Java?
+Les peuples ne laissent jamais échapper aucune grande possession, sans
+essayer de la retenir, n'eussent-ils aucune chance de succès. Nous
+verrons si la guerre d'Amérique aura servi de leçon aux Anglais, et
+s'ils n'essaieront pas de défendre le Canada, le jour où cette colonie
+du nord cédera au penchant bien naturel qui l'attire vers les
+États-Unis.
+
+Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les
+frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans nos
+ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de relâcher
+à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il fallait
+réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à corps
+avec la Grande-Bretagne.
+
+[En marge: Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.]
+
+[En marge: La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une
+descente ou au blocus continental.]
+
+C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile et
+le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre.
+Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de ses
+coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à
+l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire
+presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les hostilités
+commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans les deux
+hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises ou espagnoles,
+peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies françaises. Elle
+allait interdire la navigation à tous les peuples, et se l'arroger
+exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien de plus. Une
+apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui aurait procuré
+qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La France, de son
+côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire à l'Angleterre
+les abords du littoral européen, depuis Copenhague jusqu'à Venise; la
+réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, pour faire
+descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales dont elle
+devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans cette lutte
+de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur l'un des deux
+éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se joindre, il était à
+craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer sans se frapper, et
+que le monde, foulé par elles, ne finît par se révolter contre l'une ou
+contre l'autre, afin de se soustraire aux suites de cette affreuse
+querelle. Dans une pareille situation, le succès devait appartenir à
+celle qui saurait sortir de l'élément où elle régnait, pour atteindre sa
+rivale, et si cet effort devenait impossible, à celle qui saurait rendre
+sa cause assez populaire dans l'univers, pour le mettre de son parti.
+S'attacher les nations était difficile à toutes deux; car l'Angleterre,
+pour s'arroger le monopole du commerce, était réduite à tourmenter les
+neutres, et la France, pour fermer le continent au commerce de
+l'Angleterre, était réduite à violenter toutes les puissances de
+l'Europe. Il fallait donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre
+l'un de ces problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou
+dominer le continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la
+politique, à refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un
+mot, la descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de
+cette histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut
+successivement amené de la première de ces entreprises à la seconde; par
+quel enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque
+jusqu'à l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il
+s'en éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en
+arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses, qu'une
+nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste
+éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.
+
+Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette
+guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792 à
+1801, la lutte du principe démocratique contre le principe
+aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir,
+sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec bien
+plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le continent
+entier, par haine de la révolution française, par jalousie de notre
+puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les neutres ne
+détestaient l'Angleterre.
+
+[En marge: Napoléon forme le projet de tenter une descente en
+Angleterre.]
+
+Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut bientôt la portée de
+cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il forma le projet
+de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de terminer dans
+Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir pendant trois
+années consécutives, appliquant toutes ses facultés à cette prodigieuse
+entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux même, tant il était
+plein d'espérance, en présence d'une tentative qui devait le conduire,
+ou à être le maître absolu du monde, ou à s'engloutir, lui, son armée,
+sa gloire, au fond de l'Océan.
+
+[En marge: Quelles étaient les forces navales de la France et de
+l'Angleterre en 1803.]
+
+[En marge: La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50
+vaisseaux de ligne.]
+
+[En marge: L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de ligne,
+et porter ses armements à 120.]
+
+On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits à
+de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de nombreuses
+flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient suffi. Mais nous
+répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième siècles, l'Angleterre
+n'avait pas encore, en s'emparant du commerce universel, acquis la plus
+grande population maritime du globe, et que les moyens des deux marines
+étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier Consul était décidé à faire
+d'immenses efforts pour relever la marine française; mais il doutait
+beaucoup du succès, bien qu'il possédât une vaste étendue de rivages,
+bien qu'il eût à sa disposition les ports et les chantiers de la
+Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et de l'Italie. Nous ne
+citons pas ceux de l'Espagne, alors trop indignement gouvernée pour être
+une alliée utile. Il n'avait guère, en comptant toutes ses forces
+navales actuellement réunies en Europe, plus de 50 vaisseaux de ligne à
+mettre en mer dans le courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou
+5 en Hollande, 20 ou 22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en
+relâche à la Corogne, un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ.
+Avec les bois dont son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en
+descendant les fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de
+l'Italie, il pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire
+porter par cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il
+fallait plus de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à
+peine 60 mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout
+prêts à prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total
+à 120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel
+armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et
+davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait la
+presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre, des
+amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se
+comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se
+comportaient sur terre.
+
+[En marge: Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine
+française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus
+prompt.]
+
+La disproportion des deux flottes, résultant du temps et des
+circonstances, était donc fort grande; néanmoins elle ne désespérait pas
+le Premier Consul. Il voulait construire partout, au Texel, dans
+l'Escaut, au Havre, à Cherbourg, à Brest, à Toulon, à Gênes. Il songeait
+à comprendre un certain nombre de soldats de terre dans la composition
+de ses équipages, et à racheter par ce moyen l'infériorité de notre
+population maritime. Il avait été le premier à s'apercevoir qu'un
+vaisseau, monté par 600 bons matelots et 2 ou 300 hommes de terre bien
+choisis, tenu sous voile pendant deux ou trois années, exercé aux
+manoeuvres et au tir, était capable de se mesurer avec tout vaisseau
+quelconque. Mais, en employant ces moyens et d'autres encore, il lui
+aurait fallu dix années, disait-il, pour créer une marine. Or, il ne
+pouvait pas attendre dix ans, les bras croisés, que sa marine, courant
+les mers par petits détachements, se fût rendue digne d'entrer en lutte
+avec la marine anglaise. Employer dix ans à former une flotte, sans rien
+exécuter de considérable dans l'intervalle, eût été un long aveu
+d'impuissance, désolant pour tout gouvernement, plus désolant pour lui,
+qui avait fait sa fortune, et qui devait la continuer, en éblouissant le
+monde. Il devait donc, tout en s'appliquant à réorganiser notre armée
+navale, tenter audacieusement le passage du détroit, et se servir en
+même temps de la crainte qu'inspirait son épée, pour obliger l'Europe à
+fermer à l'Angleterre les accès du continent. Si, à son génie
+d'exécution pour les grandes entreprises, il joignait une politique
+habile, il pouvait, par ces moyens réunis, ou détruire d'un seul coup, à
+Londres même, la puissance britannique, ou la ruiner à la longue en
+ruinant son commerce.
+
+[En marge: Beaucoup d'amiraux ne partagent pas l'avis du Premier Consul
+sur la possibilité de franchir le détroit.]
+
+[En marge: Ordres pour réarmer sur-le-champ les 50 vaisseaux dont la
+France peut disposer.]
+
+[En marge: Emploi des 50 vaisseaux de la marine française, dans les
+plans du Premier Consul.]
+
+Beaucoup de ses amiraux, notamment le ministre Decrès, lui conseillaient
+une lente recomposition de notre marine, consistant à former de petites
+divisions navales, et à les faire courir sur les mers, jusqu'à ce
+qu'elles fussent assez habiles pour manoeuvrer en grandes escadres; et,
+en attendant, ils l'exhortaient à s'en tenir là, regardant comme douteux
+tous les plans imaginés pour franchir la Manche. Le Premier Consul ne
+voulut point s'enchaîner à de telles vues; il se proposa bien de
+restaurer la marine française, mais en essayant néanmoins une tentative
+plus directe pour frapper l'Angleterre. En conséquence il ordonna de
+nombreuses constructions à Flessingue, dont il disposait par suite de
+son pouvoir sur la Hollande; à Anvers, qui était devenu port français; à
+Cherbourg, à Brest, à Lorient, à Toulon, enfin à Gênes, que la France
+occupait au même titre que la Hollande. Il fit réparer et armer 22
+vaisseaux à Brest; il en fit achever 2 à Lorient; réparer, mettre à flot
+et armer 5 à La Rochelle. Il réclama de l'Espagne les moyens de radouber
+et de ravitailler l'escadre en relâche à la Corogne, et envoya de
+Bayonne tout ce qu'il était possible de lui faire parvenir par la voie
+de terre, en hommes, en matériel et en argent. Il prit les mêmes
+précautions pour le vaisseau en relâche à Cadix. Il ordonna l'armement
+de la flotte de Toulon, qu'il voulait composer de 12 vaisseaux. Ces
+divers armements, joints à 3 ou 4 vaisseaux hollandais, devaient, comme
+nous l'avons dit, porter à 50 environ les forces de la France, sans
+compter ce qu'on pouvait obtenir plus tard des marines hollandaise et
+espagnole, sans compter ce qu'on pouvait construire dans les ports de
+France, et armer avec un mélange de matelots et de soldats de terre.
+Cependant le Premier Consul ne se flattait pas, avec de telles forces,
+de reconquérir en bataille rangée la supériorité ou même l'égalité
+maritime à l'égard de l'Angleterre; il voulait s'en servir pour tenir la
+mer, pour aller aux colonies et en revenir, pour s'ouvrir pendant
+quelques instants le détroit de Calais, par des mouvements d'escadres
+dont on jugera bientôt la profonde combinaison.
+
+[En marge: Formation de six camps sur les côtes de l'Océan.]
+
+C'est vers ce détroit que se concentrèrent tous les efforts de son
+génie. Quels que fussent les moyens de transports imaginés, il fallait
+d'abord une armée, et il forma le projet d'en composer une, qui ne
+laissât rien à désirer sous le rapport du nombre et de l'organisation;
+de la distribuer en plusieurs camps, depuis le Texel jusqu'aux Pyrénées,
+et de la disposer de telle manière qu'elle pût se concentrer avec
+rapidité, sur quelques points du littoral habilement choisis.
+Indépendamment d'un corps de 25 mille hommes, réunis entre Breda et
+Nimègue, pour marcher sur le Hanovre, il ordonna la formation de six
+camps, un premier aux environs d'Utrecht, un second à Gand, un troisième
+à Saint-Omer, un quatrième à Compiègne, un cinquième à Brest, un sixième
+à Bayonne, ce dernier destiné à imposer à l'Espagne, pour des motifs que
+nous ferons connaître plus tard. Il commença d'abord par former des
+parcs d'artillerie sur ces six points de rassemblement, précaution qu'il
+prenait ordinairement avant toute autre, disant que c'était toujours ce
+qu'il y avait de plus difficile à organiser. Il dirigea ensuite sur
+chacun de ces camps un nombre suffisant de demi-brigades d'infanterie,
+pour les porter à 25 mille hommes au moins. La cavalerie fut acheminée
+plus lentement, et en proportion moindre que de coutume, parce que,
+dans l'hypothèse d'un embarquement, on ne pouvait transporter que
+très-peu de chevaux. Il fallait que la qualité et la quantité de
+l'infanterie, l'excellence de l'artillerie, et le nombre des bouches à
+feu, pussent compenser, dans une telle armée, l'infériorité numérique de
+la cavalerie. Sous ce double rapport, l'infanterie et l'artillerie
+françaises réunissaient toutes les conditions désirables. Le Premier
+Consul eut soin de rassembler sur les côtes, et de former en quatre
+grandes divisions, toute l'arme des dragons. Les soldats de cette arme,
+sachant servir à cheval et à pied, devaient être embarqués seulement
+avec leurs selles, et être utiles comme fantassins, en attendant qu'ils
+pussent le devenir comme cavaliers, lorsqu'on les aurait montés avec les
+chevaux enlevés à l'ennemi.
+
+[En marge: Réunion de 400 bouches à feu à la suite de l'armée
+d'expédition.]
+
+Toutes les dispositions furent ordonnées pour armer et atteler 400
+bouches à feu de campagne, indépendamment d'un vaste parc de siége. Les
+demi-brigades, qui étaient alors à trois bataillons, durent fournir deux
+bataillons de guerre, chacun de 800 hommes, en prenant dans le troisième
+bataillon de quoi compléter les deux premiers. Le troisième bataillon
+fut laissé au dépôt, pour recevoir les conscrits, les instruire et les
+discipliner. Néanmoins, une certaine quantité de ces conscrits fut
+envoyée immédiatement aux bataillons de guerre, pour qu'aux vieux
+soldats de la République fussent mêlés, dans une proportion suffisante,
+de jeunes soldats, bien choisis, ayant la vivacité, l'ardeur et la
+docilité de la jeunesse.
+
+[En marge: Loi de recrutement et moyens employés pour porter l'armée à
+480 mille hommes.]
+
+[En marge: Distribution de l'armée en Italie, en Hollande, en Hanovre,
+sur les côtes de l'Océan, dans l'intérieur de la France, et aux
+colonies.]
+
+La conscription avait été définitivement introduite dans notre
+législation militaire, et régularisée sous le Directoire, sur la
+proposition du général Jourdan. Cependant la loi qui l'établissait
+présentait encore quelques lacunes, qui avaient été remplies par une
+nouvelle loi du 26 avril 1803. Le contingent avait été fixé à 60 mille
+hommes par an, levés à l'âge de 20 ans. Ce contingent était divisé en
+deux parts, de 30 mille hommes chacune. La première devait toujours être
+levée en temps de paix: la seconde formait la réserve, et pouvait être
+appelée, en cas de guerre, à compléter les bataillons. On était à la
+moitié de l'an XI (juin 1803); on demanda le droit de lever le
+contingent des années XI et XII, sans toucher à la réserve de ces deux
+années. C'étaient 60 mille conscrits à prendre tout de suite. En les
+appelant ainsi à l'avance, on se donnait le temps de les instruire et de
+les accoutumer au service militaire, dans les camps formés sur les
+côtes. On pouvait enfin recourir, s'il devenait nécessaire, à la réserve
+de ces deux années, ce qui présentait encore 60 mille hommes
+disponibles, mais dont on comptait ne se servir qu'en cas de guerre
+continentale. Trente mille hommes seulement demandés à chaque classe,
+étaient un faible sacrifice, qui ne pouvait guère fatiguer une
+population composée de cent neuf départements. De plus, il restait à
+prendre une partie des contingents des années VIII, IX et X, qui n'avait
+point été appelée, grâce à la paix dont on avait joui sous le Consulat.
+Un arriéré en hommes est aussi difficile à recouvrer qu'un arriéré en
+impôts. Le Premier Consul fit, à ce sujet, une sorte de liquidation. Il
+demanda, sur ces contingents arriérés, une certaine quantité d'hommes,
+choisis parmi les plus robustes, et les plus disponibles; il en exempta
+un nombre plus grand sur le littoral que dans l'intérieur, en imposant à
+ceux qui n'étaient pas appelés un service de gardes-côtes. De la sorte,
+il pourvut encore l'armée d'une cinquantaine de mille hommes, plus âgés,
+plus forts que les conscrits des années XI et XII. L'année fut ainsi
+portée à 480 mille hommes, répandus dans les colonies, le Hanovre, la
+Hollande, la Suisse, l'Italie et la France. Sur cet effectif, 100 mille
+environ, employés à garder l'Italie, la Hollande, le Hanovre et les
+colonies, n'étaient pas à la charge du trésor français. Des subsides en
+argent ou des vivres fournis sur les lieux couvraient la dépense de leur
+entretien. Trois cent quatre-vingt mille étaient entièrement payés par
+la France, et tout à fait à sa disposition. En défalquant de ces 380
+mille hommes, 40 mille pour les non-valeurs ordinaires, c'est-à-dire,
+pour les soldats malades, momentanément absents, en route, etc., 40
+mille pour gendarmes, vétérans, invalides, disciplinaires, on pouvait
+compter sur 300 mille hommes disponibles, aguerris, et capables d'entrer
+immédiatement en campagne. Si on en destinait 150 mille à combattre
+l'Angleterre, il en restait 150 mille, dont 70 mille, formant les
+dépôts, suffisaient à la garde de l'intérieur, et 80 mille pouvaient
+accourir sur le Rhin, en cas d'inquiétudes du côté du continent. Ce
+n'est pas sur le nombre qu'il faudrait juger une telle armée. Ces 300
+mille hommes, presque tous éprouvés, rompus aux fatigues et à la guerre,
+conduits par des officiers accomplis, en valaient six ou sept cent
+mille, un million peut-être, de ceux qu'on possède ordinairement à la
+suite d'une longue paix; car entre un soldat fait et celui qui ne l'est
+pas, la différence est infinie. Sous ce rapport, le Premier Consul
+n'avait rien à désirer. Il commandait la plus belle armée de l'univers.
+
+[En marge: Le Premier Consul veut se transporter sur les côtes de
+l'Océan, pour arrêter le plan de la descente, mais il attend que les
+constructions navales soient plus avancées.]
+
+Le grand problème à résoudre, c'était la réunion des moyens de
+transport, pour faire passer cette armée de Calais à Douvres. Le Premier
+Consul n'avait pas encore définitivement arrêté ses idées à cet égard.
+Une seule chose était fixée définitivement, d'après une longue suite
+d'observations, c'était la forme des constructions navales. Des
+bâtiments à fond plat, pouvant s'échouer, aller à la voile et à la rame,
+avaient paru à tous les ingénieurs de la marine le moyen le plus adapté
+au trajet, outre l'avantage de pouvoir être construits partout, même
+dans le bassin supérieur de nos rivières. Mais il restait à les réunir,
+à les abriter dans des ports convenablement placés, à les armer, à les
+équiper, à trouver enfin le meilleur système de manoeuvres, pour les
+mouvoir avec ordre devant l'ennemi. Il fallait pour cela se livrer à une
+suite d'expériences longues et difficiles. Le Premier Consul avait le
+projet de s'établir de sa personne à Boulogne, sur les bords de la
+Manche, d'y vivre assez souvent, assez longuement, pour étudier les
+lieux, les circonstances de la mer et du temps, et organiser lui-même,
+dans toutes ses parties, la vaste entreprise qu'il méditait.
+
+[En marge: En attendant il s'occupe d'assurer ses moyens de finances et
+ses relations avec les États du continent.]
+
+En attendant que les constructions ordonnées dans toute la France,
+fussent assez avancées pour que sa présence sur les côtes pût être
+utile, il s'occupait à Paris de deux soins essentiels, les finances et
+les relations avec les puissances du continent; car il fallait, d'une
+part, suffire aux dépenses de l'entreprise, et, de l'autre, avoir la
+certitude de n'être pas troublé pendant l'exécution, par les alliés
+continentaux de l'Angleterre.
+
+[En marge: Moyens financiers imaginés pour faire face à la nouvelle
+guerre.]
+
+[En marge: Valeurs restant en biens nationaux.]
+
+La difficulté financière n'était pas la moindre des difficultés que
+présentait le renouvellement de la guerre. La Révolution française avait
+dévoré, sous la forme d'assignats, une masse immense de biens nationaux,
+et abouti à la banqueroute. Les biens nationaux étaient presque épuisés,
+et le crédit était ruiné pour long-temps. Pour sauver de l'aliénation
+les 400 millions de biens nationaux restant en 1800, on les avait
+répartis entre divers services publics, tels que l'Instruction publique,
+les Invalides, la Légion d'Honneur, le Sénat, la Caisse d'amortissement.
+Changés ainsi en dotations, ils soulageaient le budget de l'État, et
+présentaient une immense valeur d'avenir, grâce à l'augmentation de la
+propriété foncière, augmentation constante en tout temps, mais toujours
+plus grande le lendemain d'une révolution. Ils devaient toutefois être
+diminués de quelques portions à restituer aux émigrés, portions peu
+considérables, parce que les biens non aliénés étaient en presque
+totalité des domaines de l'Église. Il faut ajouter à ce qui restait, les
+biens situés dans le Piémont et dans les nouveaux départements du Rhin,
+pour une valeur de 50 à 60 millions. Telles étaient les ressources
+disponibles en domaines nationaux. Quant au crédit, le Premier Consul
+était résolu à ne pas y recourir. On se souvient que lorsqu'il acheva,
+en l'an IX, la liquidation du passé, il profita de l'élévation des fonds
+publics, pour acquitter en rentes une partie de l'arriéré des années V,
+VI, VII et VIII; mais ce fut la seule opération de ce genre qu'il voulut
+se permettre, et il solda intégralement en numéraire les exercices des
+années IX et X. En l'an X, dernier budget voté, il avait fait poser en
+principe, que la dette publique ne dépasserait jamais 50 millions de
+rentes, et que, si une telle chose arrivait, on créerait immédiatement
+une ressource pour amortir l'excédant en quinze ans. Cette précaution
+avait été nécessaire pour soutenir la confiance, car, malgré un
+bien-être général, le crédit était tellement détruit, que les rentes 5
+pour cent ne s'élevaient guère au delà de 56, et n'avaient pas dépassé
+60, dans le moment où l'on croyait le plus à la paix.
+
+[En marge: Le Premier Consul repousse l'idée de recourir au crédit.]
+
+Depuis long-temps en Angleterre, et depuis peu de temps en France, les
+fonds publics sont devenus l'objet d'un commerce régulier, auquel
+participent les plus grandes maisons, toujours disposées à traiter avec
+les gouvernements, pour leur fournir les sommes dont ils ont besoin. Il
+n'en était pas ainsi à cette époque. Aucune maison en France n'aurait
+voulu souscrire un emprunt. Elle aurait perdu tout crédit, en avouant
+qu'elle était liée d'affaires avec l'État; et si des spéculateurs
+téméraires avaient consenti à faire un prêt, ils auraient tout au plus
+donné 50 francs d'une rente 5 pour cent, ce qui aurait exposé le trésor
+à supporter l'énorme intérêt de 10 pour cent. Le Premier Consul ne
+voulait donc pas d'une ressource aussi coûteuse. Il y avait une autre
+manière alors d'emprunter; c'était de s'endetter avec les grosses
+compagnies de fournisseurs, chargées de l'approvisionnement des armées,
+en s'acquittant inexactement de ce qu'on leur devait. Elles s'en
+dédommageaient en faisant payer les services deux ou trois fois ce
+qu'ils valaient. Aussi les spéculateurs hardis, qui aiment les grandes
+affaires, au lieu de s'attacher aux emprunts, se jetaient-ils avec
+avidité sur les fournitures. On aurait eu le moyen, par conséquent, en
+s'adressant à eux, de suppléer au crédit; mais ce moyen était encore
+beaucoup plus cher que les emprunts même. Le Premier Consul entendait
+payer les fournisseurs régulièrement, pour les obliger à exécuter
+régulièrement leurs services, et à les exécuter à des prix raisonnables.
+Il ne voulait donc ni de la ressource des aliénations de biens
+nationaux, qui ne pouvaient pas encore se vendre avec avantage, ni de la
+ressource des emprunts, alors trop difficiles et trop chers, ni enfin de
+la ressource des grandes fournitures, entraînant des abus difficiles à
+calculer. Il se flattait, avec beaucoup d'ordre et d'économie, avec
+l'accroissement naturel du produit des impôts, et quelques recettes
+accessoires que nous allons faire connaître, d'échapper aux dures
+nécessités que les spéculateurs font subir aux gouvernements, qui sont
+privés à la fois de revenus et de crédit.
+
+[En marge: Augmentation du produit des impôts en l'an X.]
+
+Le dernier budget, celui de l'an X (septembre 1801 à septembre 1802)
+avait été fixé à 500 millions (620 avec les frais de perception et les
+centimes additionnels). Ce chiffre n'avait pas été dépassé, ce qui était
+dû à la paix. Les impôts seuls avaient excédé par leurs produits les
+prévisions du gouvernement. On avait supposé un revenu de 470 millions,
+et voté une faible aliénation de biens nationaux, pour égaler les
+recettes aux dépenses. Mais les impôts avaient dépassé de 33 millions la
+somme prévue, et dès lors l'aliénation votée était devenue inutile.
+Cette augmentation inattendue de ressources provenait de
+l'enregistrement, qui, grâce au nombre croissant des transactions
+privées, avait produit 172 millions au lieu de 150; des douanes, qui,
+grâce au commerce renaissant, avaient produit 31 millions au lieu de 22;
+enfin des postes, et de quelques autres branches de revenu moins
+importantes.
+
+[En marge: La même augmentation se fait espérer en l'an XI malgré la
+guerre.]
+
+[En marge: Fixation du budget de l'an XI à 589 millions sans les frais
+de perception.]
+
+[En marge: Nécessité de trouver une ressource annuelle de cent millions
+pour ajouter au budget.]
+
+Malgré le renouvellement de la guerre, on espérait, et l'événement
+prouva qu'on ne se trompait pas, on espérait la même augmentation dans
+le produit des impôts. Sous le gouvernement vigoureux du Premier Consul,
+on ne craignait plus ni désordres, ni revers. La confiance se
+maintenant, les transactions privées, le commerce intérieur, les
+échanges tous les jours plus considérables avec le continent, devaient
+suivre une progression croissante. Le commerce maritime était seul
+exposé à souffrir, et le revenu des douanes, figurant alors pour 30
+millions au budget des recettes, exprimait assez qu'il ne pouvait pas
+résulter de cette souffrance une grande perte pour le trésor. On
+comptait donc avec raison sur plus de 500 millions de recettes. Le
+budget de l'an XI (septembre 1802 à septembre 1803) venait d'être voté
+en mars, avec la crainte, mais non pas avec la certitude de la guerre.
+On l'avait fixé à 589 millions, sans les frais de perception, mais en y
+comprenant une partie des centimes additionnels. C'était par conséquent
+une augmentation de 89 millions. La marine, portée de 105 millions à
+126, la guerre de 210 à 243, avaient obtenu une partie de cette
+augmentation. Les travaux publics, les cultes, la nouvelle liste civile
+des Consuls, et les dépenses fixes des départements, inscrites cette
+fois au budget général, s'étaient partagé le reste. On avait fait face à
+cette augmentation de dépenses avec l'accroissement supposé du produit
+des impôts, avec les centimes additionnels consacrés auparavant aux
+dépenses fixes des départements, et avec plusieurs recettes étrangères
+provenant des pays alliés. Le budget courant devait donc être considéré
+comme en équilibre, sauf un excédant indispensable pour les frais de la
+guerre. Et il n'était pas supposable en effet qu'une vingtaine de
+millions ajoutés à l'entretien de la marine, une trentaine ajoutés à
+l'entretien de l'armée, pussent suffire aux besoins de la nouvelle
+situation. La guerre avec le continent coûtait ordinairement assez peu,
+car nos troupes victorieuses, passant le Rhin et l'Adige, dès le début
+des opérations, allaient se nourrir aux dépens de l'ennemi; mais ici ce
+n'était pas le cas. Les six camps, établis sur le littoral de la
+Hollande aux Pyrénées, devaient vivre sur le sol français, jusqu'au jour
+où ils franchiraient le détroit. Il fallait pourvoir en outre aux
+dépenses des nouvelles constructions navales, et placer sur nos côtes
+une masse énorme d'artillerie. Cent millions de plus par an étaient à
+peine suffisants, pour faire face aux besoins de la guerre avec la
+Grande-Bretagne[9]. Voici les ressources dont le Premier Consul
+entendait se servir.
+
+ [Note 9: Cette somme paraîtra bien peu de chose en jugeant
+ d'après le chiffre actuel de nos budgets; mais il faut
+ toujours se reporter aux valeurs du temps, et se dire que 100
+ millions alors répondaient à 200 ou 250 d'aujourd'hui,
+ peut-être davantage, quand il s'agit de dépenses militaires.]
+
+[En marge: Recettes d'Italie.]
+
+Nous venons de mentionner quelques recettes étrangères, déjà portées au
+budget de l'an XI, afin de couvrir en partie la somme de 89 millions,
+dont ce budget dépassait le budget de l'an X. Ces recettes étaient
+celles d'Italie. La République italienne n'ayant pas encore d'armée, et
+ne pouvant se passer de la nôtre, payait 1,600 mille francs par mois
+(19,200,000 francs par an) pour l'entretien des troupes françaises. La
+Ligurie, placée dans le même cas, fournissait 1,200 mille francs par an;
+Parme, 2 millions. C'était une ressource annuelle de 22 millions et
+demi, déjà portée, comme nous venons de le dire, au budget de l'an XI.
+Restait donc à trouver tout entière la somme de 100 millions, qu'il
+fallait probablement ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI.
+
+[En marge: Somme des dons volontaires.]
+
+[En marge: Prix de la Louisiane, évalué à 54 millions net.]
+
+[En marge: Secours à tirer de la Hollande et de l'Espagne.]
+
+[En marge: Motifs du Premier Consul pour faire concourir toutes les
+nations maritimes à la guerre contre l'Angleterre.]
+
+Les dons volontaires, le prix de la Louisiane, les subsides des autres
+États alliés, tels étaient les moyens sur lesquels comptait le Premier
+Consul. Les dons volontaires des villes et des départements montaient à
+40 millions environ, dont 15 payables en l'an XI, 15 en l'an XII, le
+reste dans les années suivantes. Le prix de la Louisiane, aliénée pour
+80 millions, dont 60 à verser en Hollande au profit du trésor français,
+et 54 à toucher intégralement, les frais de négociation déduits,
+présentait une seconde ressource. Les Américains n'avaient pas encore
+accepté légalement le contrat, mais la maison Hope offrait déjà de
+verser par anticipation une partie de cette somme. En distribuant entre
+deux années cette ressource de 54 millions, c'étaient 27 millions
+ajoutés aux 15 provenant des dons volontaires, ce qui portait à 42
+environ le supplément annuel, pour les exercices XI et XII (septembre
+1802 à septembre 1804). Enfin la Hollande et l'Espagne devaient fournir
+le surplus. La Hollande, délivrée du stathoudérat par nos armes,
+défendue contre l'Angleterre par notre diplomatie, qui lui avait fait
+restituer la plus grande partie de ses colonies, aurait bien voulu
+maintenant être affranchie d'une alliance, qui l'entraînait de nouveau
+dans la guerre. Elle aurait désiré rester neutre entre la France et la
+Grande-Bretagne, et faire les profits d'une neutralité, fort
+heureusement située entre les deux pays. Mais le Premier Consul avait
+pris une résolution dont on ne saurait nier la justice: c'était de faire
+concourir toutes les nations maritimes à notre lutte contre la
+Grande-Bretagne.--La Hollande et l'Espagne, disait-il sans cesse, sont
+perdues si nous sommes vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de
+l'Amérique, seront ou prises, ou détruites, ou poussées à la révolte par
+l'Angleterre. Sans doute ces deux puissances trouveraient commode de ne
+point prendre parti, d'assister à nos défaites si nous sommes vaincus,
+de profiter de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi
+est battu, il le sera autant à leur profit qu'au nôtre. Mais il n'en
+saurait être ainsi: elles combattront avec nous, comme nous, à effort
+égal. La justice le veut, leur intérêt aussi, car leurs ressources nous
+sont indispensables pour réussir. C'est tout au plus si, en unissant nos
+moyens à tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isolés,
+réduits chacun à nos seules forces, nous serons insuffisants et
+battus.--Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et
+l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vérité, qu'en les
+forçant à concourir à ses desseins, il les obligeait seulement à être
+prévoyantes dans leur propre intérêt. Quoi qu'il en soit, pour faire
+entendre ce langage de la raison, il avait à l'égard de la Hollande la
+force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, à
+l'égard de l'Espagne, le traité d'alliance de Saint-Ildephonse.
+
+[En marge: Convention réglant le concours de la Hollande.]
+
+Du reste, à Amsterdam, tous les esprits éclairés et vraiment patriotes,
+M. de Schimmelpenninck en tête, pensaient comme le Premier Consul. On
+n'eut donc pas de peine à se mettre d'accord, et il fut convenu que la
+Hollande nous aiderait de la manière suivante. Elle s'engageait à
+nourrir et à solder un corps de 18 mille Français, et de 16 mille
+Hollandais, en tout 34 mille hommes. À cette force de terre elle
+promettait de joindre une force navale, composée d'une escadre de ligne
+et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre de ligne devait consister
+en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frégates, et les bâtiments nécessaires
+pour transporter 25 mille hommes et 2,500 chevaux, du Texel aux côtes
+d'Angleterre. La flottille devait être composée de 350 bateaux plats de
+toute dimension, et être propre à transporter 37 mille hommes et 1,500
+chevaux, des bouches de l'Escaut à celles de la Tamise. En retour, la
+France garantissait à la Hollande son indépendance, l'intégrité de son
+territoire européen et colonial, et, en cas de succès contre
+l'Angleterre, la restitution des colonies perdues dans les dernières
+guerres. Le secours obtenu au moyen de cet arrangement était
+considérable, sous le rapport des hommes et de l'argent, car 18 mille
+Français cessaient de peser dès cet instant sur le trésor de France, 16
+mille Hollandais allaient grossir notre armée, et enfin des moyens de
+transport pour 62 mille hommes et 4 mille chevaux devaient être ajoutés
+à nos ressources navales. Il serait difficile de dire toutefois pour
+quelle somme un tel secours pouvait figurer dans le budget
+extraordinaire du Premier Consul.
+
+[En marge: Concours de l'Espagne.]
+
+[En marge: Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours
+stipulés par le traité de Saint-Ildephonse.]
+
+Restait à obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance était encore
+moins disposée à se dévouer a la cause commune, que la Hollande
+elle-même. On l'a déjà vue, sous l'influence capricieuse du prince de
+la Paix, flotter misérablement entre les directions les plus contraires,
+tantôt pencher vers la France afin d'en obtenir un établissement en
+Italie, tantôt vers l'Angleterre pour s'affranchir des efforts que lui
+imposait un courageux et infatigable allié, et perdre, dans ces
+fluctuations, l'île précieuse de la Trinité. Amie ou ennemie également
+impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans la paix, ni dans la
+guerre; non que cette noble nation, pleine de patriotisme, non que le
+magnifique sol de la péninsule, contenant les ports du Ferrol, de Cadix,
+de Carthagène, fussent à dédaigner, il s'en fallait de beaucoup. Mais un
+indigne gouvernement trahissait, par une incapacité profonde, la cause
+de l'Espagne et celle de toutes les nations maritimes. Aussi, après y
+avoir bien réfléchi, le Premier Consul ne songea-t-il à tirer du traité
+d'alliance de Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des
+subsides. Ce traité, souscrit en 1796, sous la première administration
+du prince de la Paix, obligeait l'Espagne à fournir à la France 24 mille
+hommes, 15 vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes. Le Premier
+Consul prit la résolution de ne point réclamer ce secours. Il se dit
+avec raison qu'entraîner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un
+service ni à la France ni à elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une
+manière brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ privée de sa seule
+ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrivée serait interceptée;
+qu'elle ne pourrait équiper ni une armée, ni une flotte; qu'elle ne
+serait par conséquent d'aucune utilité, et fournirait à l'Angleterre le
+prétexte depuis long-temps cherché de faire insurger toute l'Amérique du
+Sud; que, si, à la vérité, la participation de l'Espagne aux hostilités
+changeait en côtes ennemies pour les vaisseaux anglais, toutes les côtes
+de la péninsule, aucun de ses ports ne pouvait avoir une influence
+utile, comme ceux de la Hollande, sur l'opération de la descente; que
+dès lors l'intérêt de les avoir à sa disposition n'était pas grand; que,
+sous le rapport commercial, le pavillon britannique était déjà exclu de
+l'Espagne par les tarifs, et que les produits français continueraient
+d'y trouver, en paix comme en guerre, une préférence assurée. Par ces
+considérations réunies, il fit dire secrètement à M. d'Azara,
+ambassadeur de Charles IV à Paris, que, si sa cour répugnait à la
+guerre, il consentait à la laisser neutre, à la condition d'un subside
+de 6 millions par mois (72 millions par an), et d'un traité de commerce,
+qui ouvrirait aux manufactures françaises un débouché plus large que
+celui dont elles jouissaient actuellement.
+
+Cette offre fort modérée ne rencontra point à Madrid l'accueil qu'elle
+méritait. Le prince de la Paix était en relations intimes avec les
+Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que
+le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait placé à Bayonne
+même l'un des six camps destinés à opérer contre l'Angleterre. Il était
+résolu à déclarer la guerre à l'Espagne, plutôt que de souffrir qu'elle
+abandonnât la cause commune. Il ordonna donc au général Beurnonville,
+son ambassadeur, de s'expliquer à cet égard d'une manière péremptoire.
+Les Anglais, en usurpant une autorité absolue sur les mers,
+l'obligeaient à exercer une autorité semblable sur le continent, pour la
+défense des intérêts généraux du monde.
+
+[En marge: Charges imposées au Hanovre et au royaume de Naples.]
+
+Aux secours des États alliés il faut joindre ceux qu'on allait tirer des
+États ennemis, ou malveillants au moins, qu'on était prêt à occuper. Le
+Hanovre devait suffire à l'entretien de trente mille hommes. La division
+formée à Faenza, et en route vers le golfe de Tarente, devait vivre aux
+dépens de la cour de Naples. Instruit par son ambassadeur, le Premier
+Consul savait très-exactement que la reine Caroline, gouvernée par le
+ministre Acton, était tout à fait d'accord avec l'Angleterre, et qu'il
+ne se passerait pas long-temps sans qu'il fût obligé d'expulser les
+Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne manqua-t-il pas de
+s'expliquer franchement avec la reine de Naples.--Je ne souffrirai pas
+plus, lui dit-il, les Anglais en Italie qu'en Espagne et en Portugal. Au
+premier acte de complicité avec l'Angleterre, la guerre me fera justice
+de votre inimitié. Je puis vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup
+de mal. C'est à vous de choisir. Je ne veux pas prendre vos États; il me
+suffit qu'ils servent à mes desseins contre l'Angleterre; mais je les
+prendrai certainement s'ils sont employés à lui être utiles.--Le Premier
+Consul parlait sincèrement, car il ne s'était pas encore fait chef de
+dynastie, et ne songeait pas à conquérir des royaumes pour ses frères.
+En conséquence il exigea que la division de quinze mille hommes, établie
+à Tarente, fût nourrie par le trésor de Naples, sauf à compter plus
+tard. Il considérait cette charge, comme une contribution imposée à des
+ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de
+Hanovre.
+
+[En marge: Total des ressources créées par le Premier Consul.]
+
+En récapitulant ce qui précède, on trouve que les ressources du Premier
+Consul étaient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre, devaient
+entretenir environ 60 mille hommes. La République italienne, Parme, la
+Ligurie, l'Espagne, étaient chargées de lui payer un subside régulier.
+L'Amérique se préparait à lui solder le prix de la Louisiane. Le
+patriotisme des départements et des grandes villes lui fournissait des
+suppléments d'impôts tout à fait volontaires. Enfin le revenu public
+promettait une augmentation croissante de produits, même pendant la
+guerre, grâce à la confiance qu'inspirait un gouvernement vigoureux et
+réputé invincible. C'est avec tous ces moyens que le Premier Consul se
+flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI, la ressource
+extraordinaire de cent millions par an, pendant deux, trois ou quatre
+années. Il avait pour l'avenir les impôts indirects. Il était ainsi
+assuré de pouvoir entretenir une armée de 150 mille hommes sur les
+côtes, une autre armée de 80 mille sur le Rhin, les troupes nécessaires
+à l'occupation de l'Italie, de la Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux
+de ligne, une flottille de transport d'une étendue inconnue, sans
+exemple jusqu'ici, puisqu'il s'agissait d'embarquer 150 mille soldats,
+10 mille chevaux, 400 bouches à feu.
+
+[En marge: Dispositions des puissances du continent, à l'égard de la
+France et de l'Angleterre.]
+
+Le monde était agité, effrayé, on peut le dire, des apprêts de cette
+lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe.
+Il était difficile qu'il n'en ressentît pas les conséquences, la guerre
+se renfermât-elle entre la France et l'Angleterre; car les neutres
+allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le continent
+allait être obligé de se prêter aux desseins du Premier Consul, soit en
+fermant ses ports, soit en souffrant des occupations incommodes et
+dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient le tort de cette
+rupture à l'Angleterre. La prétention de garder Malte avait paru à
+toutes, même aux moins bienveillantes envers nous, une violation
+manifeste des traités, que rien ne justifiait dans ce qui s'était passé
+en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et l'Autriche avaient
+sanctionné par des conventions formelles ce qui s'était fait en Italie
+et en Allemagne, et approuvé par des notes ce qui s'était fait en
+Suisse. La Russie avait moins expressément adhéré à la conduite de la
+France; mais, sauf quelques réclamations, en forme de rappel, pour
+l'indemnité trop différée du roi de Sardaigne, elle avait à peu près
+approuvé tous nos actes. Elle avait loué notamment notre intervention en
+Suisse, comme habilement conduite, et équitablement terminée. Aucune des
+trois puissances du continent ne pouvait donc trouver, dans les
+événements des deux dernières années, une justification de l'usurpation
+de Malte, et elles s'en expliquaient avec franchise. Cependant, malgré
+cette manière de voir, elles penchaient plutôt pour l'Angleterre que
+pour la France.
+
+[En marge: Leur blâme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour
+la France.]
+
+Bien que le Premier Consul eût mis tous ses soins à comprimer
+l'anarchie, elles ne pouvaient s'empêcher de reconnaître en lui la
+Révolution française victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne
+leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche,
+étaient trop peu maritimes pour être fortement touchées du grand intérêt
+de la liberté des mers; la troisième, c'est-à-dire la Russie, avait à
+cette liberté un intérêt encore trop éloigné pour s'en préoccuper
+vivement. Toutes trois étaient bien autrement affectées de la
+prépondérance de la France sur le continent, que de la prépondérance de
+l'Angleterre sur l'océan. Le droit maritime, que l'Angleterre voulait
+faire prévaloir, leur semblait une atteinte à la justice et à l'intérêt
+du commerce général; mais la domination que la France exerçait déjà, et
+allait être amenée à exercer davantage en Europe, était un danger
+immédiat et pressant qui les troublait profondément. Aussi en
+voulaient-elles beaucoup à l'Angleterre d'avoir provoqué cette nouvelle
+guerre, et elles le disaient tout haut; mais elles étaient revenues à
+cette mauvaise disposition pour la France, que la sagesse et la gloire
+du Premier Consul avaient comme suspendue un instant, par une sorte de
+surprise faite à la haine par le génie.
+
+[En marge: Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur
+François II.]
+
+Quelques paroles échappées aux plus grands personnages du temps prouvent
+mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments des
+puissances à notre égard. M. Philippe de Cobentzel, ambassadeur à Paris,
+et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des affaires étrangères à
+Vienne, s'entretenant à table avec l'amiral Decrès, qui, par la vivacité
+de son esprit, provoquait la vivacité de l'esprit des autres, M. de
+Cobentzel ne put se défendre de dire: Oui, l'Angleterre a tous les
+torts; elle a des prétentions insoutenables; cela est vrai. Mais,
+franchement, vous faites trop de peur à tout le monde, pour qu'on songe
+maintenant à craindre l'Angleterre[10].--L'empereur d'Allemagne, François
+II, qui a terminé de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait
+sous une simplicité apparente une grande pénétration, l'empereur
+d'Allemagne, parlant à notre ambassadeur, M. de Champagny, de la
+nouvelle guerre, et en exprimant son chagrin avec une évidente bonne
+foi, affirmait qu'il était, quant à lui, résolu à rester en paix, mais
+qu'il était saisi d'inquiétudes involontaires, dont il osait à peine
+dire le motif. M. de Champagny l'encourageant à la confiance, il avait,
+avec mille excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier
+Consul, il avait dit: Si le général Bonaparte, qui a tant accompli de
+miracles, n'accomplit pas celui qu'il prépare actuellement, s'il ne
+passe pas le détroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se
+rejettera sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.--L'empereur
+François, qui était timide, eut regret de s'être autant avancé, et
+voulut revenir sur ses paroles; mais il n'était plus temps. M. de
+Champagny les manda tout de suite à Paris par le premier courrier[11].
+C'était de la part de ce prince la preuve d'une rare prévoyance, mais
+qui lui servit bien peu; car c'est lui-même qui vint plus tard offrir à
+Napoléon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en
+Allemagne.
+
+ [Note 10: J'ai lu ce récit dans une note écrite de la main
+ même de M. Decrès, et adressée sur-le-champ à Napoléon.]
+
+ [Note 11: Je n'ai pas besoin de dire que ce récit est encore
+ extrait d'une dépêche authentique de l'ambassadeur de
+ France.]
+
+[En marge: Dispositions particulières et calculs de l'Autriche.]
+
+Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche était celle qui avait
+le moins à redouter les conséquences de la présente guerre, si elle
+savait résister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en
+effet aucun intérêt maritime à défendre, puisqu'elle ne possédait ni
+commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensablé de la vieille Venise,
+qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui créer des intérêts de ce
+genre. Elle n'était pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples,
+souveraine de vastes rivages, que la France fût tentée d'occuper. Il lui
+était donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y gagnait, au
+contraire, une pleine liberté d'action dans les affaires germaniques. La
+France, obligée de faire face à l'Angleterre, ne pouvait plus peser de
+tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche, au contraire, pouvait se
+donner carrière à l'égard des questions restées sans solution. Elle
+voulait, comme on l'a vu, changer le nombre des voix dans le Collége des
+princes, s'approprier frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des
+États sécularisés, empêcher l'incorporation de la noblesse immédiate,
+arracher l'Inn à la Bavière, et par tous ces moyens réunis reprendre sa
+supériorité en empire. L'avantage de résoudre toutes ces questions comme
+elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la guerre, et,
+sans son extrême prudence, lui aurait presque inspiré de la joie.
+
+[En marge: Profond chagrin de la Prusse à l'occasion de la nouvelle
+guerre.]
+
+[En marge: Ses efforts pour prévenir l'occupation du Hanovre en s'en
+chargeant elle-même.]
+
+Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment,
+étaient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort
+différents, et point au même degré. La plus affectée était la Prusse. On
+comprend facilement avec le caractère de son roi, lequel haïssait la
+guerre et la dépense, combien la perspective d'une nouvelle
+conflagration européenne devait lui être pénible. L'occupation du
+Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves inconvénients.
+Pour prévenir cette occupation, il avait essayé d'un arrangement qui pût
+convenir en même temps à la France et à l'Angleterre. Il avait offert à
+l'Angleterre d'occuper cet électorat avec les troupes prussiennes, lui
+promettant de n'en être que le dépositaire amical, à condition qu'elle
+laisserait libre la navigation de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il
+avait offert au Premier Consul de garder le Hanovre pour le compte de la
+France, en versant dans le trésor français les revenus du pays. Ce
+double zèle, témoigné aux deux puissances, avait pour but, premièrement
+de sauver la navigation de l'Elbe et du Weser des rigueurs de
+l'Angleterre, secondement d'épargner au nord de l'Allemagne la présence
+des Français. Ces deux intérêts étaient pour la Prusse des intérêts
+majeurs. C'était par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brême, que
+s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de
+Silésie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation, étaient
+achetées par Hambourg et Brême, échangées en France contre des vins, et
+en Amérique contre des denrées coloniales. Si les Anglais bloquaient
+l'Elbe et le Weser, tout ce commerce était perdu. L'intérêt de n'avoir
+pas les Français dans le nord de l'Allemagne, n'était pas moindre.
+D'abord leur présence inquiétait la Prusse. Ensuite elle lui valait
+d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa clientèle
+en empire. Ils lui disaient que, liée à la France par des raisons
+d'ambition, elle abandonnait la défense du sol germanique, et
+contribuait même, par sa lâche complaisance, à y attirer l'invasion
+étrangère. Ils allaient jusqu'à soutenir qu'elle était, par le droit
+germanique, obligée d'intervenir pour empêcher les Français d'occuper le
+Hanovre. Ces princes avaient tort assurément, d'après les principes
+rigoureux du droit des gens, car les États allemands, quoique attachés
+les uns aux autres par un lien fédératif, avaient le droit individuel de
+paix et de guerre, et pouvaient être, chacun pour leur compte, en paix
+ou en guerre avec une puissance, sans que la confédération se trouvât
+avec cette puissance dans les mêmes rapports. Il eût été étrange, en
+effet, que le roi Georges III pût se dire en guerre pour l'Angleterre,
+qui est inaccessible, et se dire en paix pour le Hanovre, qui ne l'est
+pas. Cette manière d'entendre le droit public eût été trop commode, et
+le Premier Consul, lorsqu'on voulut s'en prévaloir, y répondit par un
+apologue aussi vrai qu'ingénieux.--Il y avait, disait-il, chez les
+anciens, droit d'asile dans certains temples. Un esclave cherchant à se
+réfugier dans l'un de ces temples, en avait presque franchi le seuil,
+quand il fut saisi au pied. On ne méconnut pas le droit anciennement
+établi, on n'arracha pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le
+pied resté en dehors du temple.--La Prusse négociait donc avant de se
+prononcer définitivement sur l'occupation du Hanovre, annoncée du reste
+par le Premier Consul comme certaine et prochaine.
+
+[En marge: Efforts de la Russie pour faire accepter sa médiation à la
+France et à l'Angleterre.]
+
+La rupture récemment survenue entre la France et l'Angleterre surprenait
+désagréablement la cour de Russie, à cause des soins dont cette cour
+était alors occupée. Le jeune empereur avait fait un nouveau pas dans
+l'exécution de ses projets, et livré un peu plus à ses jeunes amis les
+affaires de l'empire. Il avait remercié de ses services le prince de
+Kourakin, et appelé à la tête de ses conseils un personnage
+considérable, M. de Woronzoff, frère de celui qui était ambassadeur de
+Russie à Londres. Il avait donné à M. de Woronzoff le titre de
+chancelier, ministre des affaires étrangères, et partagé
+l'administration de l'État en huit départements ministériels. Il s'était
+appliqué à mettre à la tête de ces divers départements des hommes d'un
+mérite connu, mais en ayant soin de placer auprès d'eux, comme
+adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, de Strogonoff, et de
+Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski était attaché à M. de
+Woronzoff, comme adjoint au département des affaires étrangères. M. de
+Woronzoff, à cause de sa santé, se trouvant souvent en congé dans ses
+terres, le prince Adam devait être chargé, presque seul, des relations
+extérieures de l'empire. M. de Strogonoff était adjoint au département
+de la justice; M. de Nowosiltzoff, à celui de l'intérieur. Le prince de
+Kotschoubey, le plus âgé des amis personnels de l'empereur, avait été
+fait ministre en titre, et chargé du département de l'intérieur. Ces
+huit ministres devaient délibérer en commun sur toutes les affaires de
+l'État, et rendre au Sénat des comptes annuels. C'était un premier
+changement considérable que de faire délibérer les ministres, plus grand
+encore de leur faire rendre des comptes au Sénat. L'empereur Alexandre
+considérait ces changements comme un acheminement vers les institutions
+des pays libres et civilisés. Tout occupé de ces réformes intérieures,
+il fut péniblement affecté de se voir rappelé dans le champ immense et
+périlleux de la politique européenne, et en montra un sensible déplaisir
+aux représentants des deux puissances belligérantes. Il était mécontent
+de l'Angleterre, dont les prétentions outrées, dont la mauvaise foi
+évidente dans l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il
+était mécontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France
+n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent réitérée d'une
+indemnité pour le roi de Piémont; de plus, en accordant une influence
+apparente à la Russie dans les affaires germaniques, elle s'était trop
+clairement arrogé l'influence réelle. Le jeune empereur s'en était
+aperçu. Fort jaloux, tout jeune qu'il était, de faire parler de lui, il
+commençait à voir avec une sorte de déplaisir la gloire du grand homme
+qui dominait l'occident. La disposition de la cour de Russie était donc
+un mécontentement général contre tout le monde. L'empereur, délibérant
+avec ses ministres et ses amis, décida qu'on offrirait la médiation de
+la Russie, invoquée assez ouvertement par la France; qu'on essayerait
+par là de prévenir un embrasement universel; qu'en même temps on dirait
+la vérité à tous; qu'on ne dissimulerait pas à l'Angleterre combien ses
+prétentions sur Malte étaient peu légitimes, et qu'on ferait sentir au
+Premier Consul la nécessité de s'acquitter enfin envers le roi de
+Piémont, et de ménager pendant cette nouvelle guerre les petites
+puissances, qui composaient la clientèle de la cour de Russie.
+
+[En marge: Communications de la Russie à la France et à l'Angleterre.]
+
+En conséquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au général
+Hédouville, par l'organe de M. de Markoff parlant à M. de Talleyrand, le
+cabinet russe exprima son vif déplaisir du nouveau trouble apporté à la
+paix générale par les ambitions rivales de la France et de l'Angleterre.
+Il reconnut que les prétentions de l'Angleterre sur Malte étaient mal
+fondées, mais il fit entendre que les entreprises continuelles de la
+France avaient pu faire naître ces prétentions, sans les justifier; et
+il ajouta que la France ferait bien de modérer son action en Europe, si
+elle ne voulait pas rendre la paix impossible à toutes les puissances.
+Il offrit la médiation de la Russie, quelque pénible qu'il fût pour elle
+de se mêler à des différends qui, lui étant étrangers jusqu'ici,
+finiraient peut-être, si elle s'en mêlait, par lui devenir personnels.
+Il conclut, en disant que, si, malgré sa bonne volonté, ses efforts pour
+rétablir la paix demeuraient sans succès, l'empereur espérait que la
+France ménagerait les amis de la Russie, spécialement le royaume de
+Naples, devenu son allié en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par
+elle à titre d'État allemand. Tel fut le sens des communications du
+cabinet russe.
+
+[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la
+Russie.]
+
+[En marge: Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de
+la querelle de la France avec l'Angleterre.]
+
+La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans son
+langage; la jeunesse élevée d'une manière sérieuse est volontiers
+dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c'est la
+mesure. C'est là ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la
+Russie donnaient des leçons aux deux plus puissants gouvernements du
+globe, l'un mené par un grand homme, l'autre par de grandes
+institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il
+avait deviné tout ce qu'il y avait d'inexpérience et de prétention dans
+le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intérêt de ses vastes
+desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du continent, et
+faire naître sur le Rhin une guerre qui l'eût détourné de celle qu'il
+préparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans paraître s'en
+apercevoir, les leçons qui lui venaient de Saint-Pétersbourg, il
+résolut de couper court à tous les reproches du jeune czar, en le
+constituant arbitre absolu de la grande querelle qui occupait le monde.
+Il fit donc offrir par M. de Talleyrand et par le général Hédouville au
+cabinet russe, de déposer un compromis, en vertu duquel il s'engageait à
+subir, quelle qu'elle fût, la décision de l'empereur Alexandre, se
+confiant entièrement en sa justice. Cette proposition était aussi sage
+qu'habile. Si l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se défiait
+ou de sa cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son
+tort, elle autorisait le Premier Consul à lui faire une guerre à
+outrance. La clôture de tous les ports placés sous l'influence de la
+France, l'occupation de tous les pays appartenant à l'Angleterre,
+devenaient une conséquence légitime de cette guerre. Cependant, pour ce
+qui regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul,
+prenant le ton décidé qui convenait à ses plans, déclara qu'il ferait
+tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscitée, et qu'il
+n'avait pas commencée.
+
+[En marge: Occupation du golfe de Tarente.]
+
+Après avoir adopté l'attitude qui lui semblait dans le moment la
+meilleure, à l'égard des puissances du continent, le Premier Consul
+procéda sur-le-champ aux occupations déjà préparées et annoncées. Le
+général Saint-Cyr était à Faenza, dans la Romagne, avec une division de
+15 mille hommes, et un matériel d'artillerie considérable, tel qu'il le
+fallait pour armer la rade de Tarente. Il reçut l'ordre, qu'il exécuta
+immédiatement, de traverser l'État romain pour se rendre aux extrémités
+de l'Italie, en payant tout sur la route, afin de ne pas indisposer le
+Saint-Père. D'après la convention conclue avec la cour de Naples, les
+troupes françaises devaient être nourries par l'administration
+napolitaine. Le général Saint-Cyr, jugé comme il méritait de l'être par
+le Premier Consul, c'est-à-dire comme l'un des premiers généraux du
+temps, principalement lorsqu'il opérait seul, avait une position
+embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi; mais il était capable de
+faire face à toutes les difficultés. Ses instructions lui laissaient
+d'ailleurs une immense latitude. Il lui était prescrit, au premier signe
+d'une insurrection dans les Calabres, de les quitter pour se jeter sur
+la capitale du royaume. Ayant déjà conquis Naples une première fois, il
+savait mieux que personne comment il fallait s'y prendre.
+
+[En marge: Occupation d'Ancône.]
+
+Le Premier Consul fit en outre occuper Ancône, après avoir donné au Pape
+toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce désagrément. La
+garnison française devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne
+troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Siége, même l'aider au
+besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.
+
+[En marge: Occupation du Hanovre.]
+
+Les ordres avaient été envoyés en même temps pour l'invasion du Hanovre.
+Les négociations de la Prusse étaient demeurées sans succès.
+L'Angleterre avait déclaré qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si on
+touchait aux États de la maison de Hanovre, qu'on y employât des
+Prussiens ou des Français. C'était, certainement, la plus injuste des
+prétentions. Qu'elle empêchât le pavillon français de circuler sur
+l'Elbe et le Weser, rien n'était plus légitime; mais qu'elle arrêtât le
+négoce de Brême et de Hambourg, parce que les Français avaient envahi le
+territoire au milieu duquel ces villes se trouvaient enclavées, qu'elle
+exigeât que l'Allemagne entière bravât la guerre avec la France pour les
+intérêts de la maison de Hanovre, et qu'elle la punît d'une inaction
+forcée, en détruisant son commerce, c'était la conduite la plus inique.
+La Prusse fut réduite à se plaindre amèrement de l'injustice d'un tel
+procédé, et, en définitive, à souffrir le pavillon britannique aux
+bouches des deux fleuves allemands, comme la présence des Français au
+sein du Hanovre. Elle n'avait plus le même intérêt à se charger de
+l'occupation, depuis que son commerce devait être dans tous les cas
+frappé d'interdit. Le Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui
+promit de ne pas franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette
+invasion sur les nécessités de la guerre, et sur l'immense avantage
+qu'il y avait pour lui à fermer aux Anglais les deux plus grandes voies
+commerciales du continent.
+
+[En marge: Marche du général Mortier avec 25 mille hommes, par la
+Hollande, les évêchés de Munster et d'Osnabruck.]
+
+[En marge: Convention de Suhlingen avec l'armée hanovrienne.]
+
+Le général Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'était transporté
+avec 25 mille hommes, à l'extrémité nord de la Hollande, sur la
+frontière du bas-évêché de Munster, appartenant, depuis les
+sécularisations, à la maison d'Aremberg. On était assuré du consentement
+de cette maison. On passait de chez elle sur le territoire de l'évêché
+d'Osnabruck, récemment adjoint au Hanovre, et du territoire d'Osnabruck
+en Hanovre même. On pouvait ainsi se dispenser d'emprunter le
+territoire prussien, ce qui était un ménagement indispensable envers la
+cour de Prusse. Le Premier Consul avait recommandé au général Mortier de
+bien traiter les pays qu'on traverserait, et surtout de se montrer plein
+d'égards pour les autorités prussiennes, qu'on allait rencontrer sur
+toute la frontière du Hanovre. Ce général, sage et probe autant que
+brave, était parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit
+en marche à travers les sables arides et les bruyères marécageuses de la
+Frise et de la Basse-Westphalie, pénétra par Meppen en Hanovre, et
+arriva en juin sur les bords de la Hunte. L'armée hanovrienne occupait
+Diepholz. Après quelques rencontres de cavalerie, elle se replia
+derrière le Weser. Quoique composée d'excellents soldats, elle savait
+que toute résistance était impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer
+des malheurs sur le pays, en s'obstinant à combattre. Elle offrit donc
+de capituler honorablement, à quoi le général Mortier consentit
+volontiers. Il fut convenu à Suhlingen que l'armée hanovrienne se
+retirerait avec armes et bagages derrière l'Elbe; qu'elle s'engagerait
+sous parole d'honneur à ne pas servir dans la présente guerre, à moins
+d'échange contre un égal nombre de prisonniers français; que
+l'administration du pays et la perception de ses revenus
+appartiendraient à la France, sauf le respect dû aux individus, aux
+propriétés privées, et aux divers cultes.
+
+[En marge: Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de
+Suhlingen.]
+
+Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoyée au Premier Consul et
+au roi d'Angleterre, pour recevoir leur double ratification. Le Premier
+Consul se hâta de donner la sienne, ne voulant pas réduire l'armée
+hanovrienne au désespoir, en lui imposant des conditions plus dures.
+Lorsqu'on présenta cette même convention au vieux Georges III, il fut
+saisi d'un violent mouvement de colère, et alla, dit-on, jusqu'à la
+jeter au visage du ministre qui la lui présentait. Ce vieux roi, dans
+ses sombres rêveries, avait toujours considéré le Hanovre comme devant
+être le dernier asile de sa famille, dont il était le berceau.
+L'invasion de ses États patrimoniaux le mit au désespoir; il refusa de
+signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses soldats hanovriens
+à la cruelle alternative, ou de mettre bas les armes, ou de se faire
+égorger jusqu'au dernier. Son cabinet allégua pour excuse d'une aussi
+singulière détermination, que le roi voulait rester étranger à tout ce
+qu'on entreprenait contre ses États; que ratifier cette convention,
+c'était adhérer à l'occupation du Hanovre; que cette occupation était
+une violation du sol germanique, et qu'il en appelait à la Diète de la
+violence faite à ses sujets. C'était la plus étrange façon d'argumenter,
+la moins soutenable sous tous les rapports.
+
+[En marge: Capitulation de l'armée hanovrienne.]
+
+[En marge: Acquisition au profit de l'armée française des chevaux de
+Hanovre.]
+
+Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave armée que commandait le
+maréchal de Walmoden fut consternée. Elle était rangée derrière l'Elbe,
+au milieu du pays de Lunebourg, établie dans une forte position, et
+résolue à défendre son honneur. De son côté, l'armée française, qui
+depuis trois ans n'avait pas tiré un coup de fusil, ne demandait pas
+mieux que de livrer un combat brillant. Cependant l'avis le plus sage
+prévalut. Le général Mortier, qui joignait l'humanité à la vaillance,
+fit ce qu'il put pour adoucir le sort des Hanovriens. Il n'exigea pas
+qu'ils se rendissent prisonniers de guerre: il se contenta de leur
+licenciement, et convint avec eux qu'ils laisseraient leurs armes au
+camp, et se retireraient dans leurs foyers, en promettant de n'être
+jamais ni armés, ni réunis. Le matériel de guerre, contenu dans le
+royaume, matériel très-considérable, fut livré aux Français. Les revenus
+du pays durent leur appartenir, ainsi que les propriétés personnelles de
+l'électeur de Hanovre. Au nombre de ces propriétés se trouvaient les
+beaux étalons de la race hanovrienne, qui furent envoyés en France. La
+cavalerie mit pied à terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui furent
+employés à remonter la cavalerie française.
+
+Le général Mortier ne s'empara que d'une manière très-indirecte de
+l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les
+mains des autorités locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le
+pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la force
+qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse de ne
+pas excéder. Il fut demandé à ce monarque, pour éviter les longs détours
+de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir à l'établissement
+d'une route d'étapes, à travers le territoire prussien, en payant
+exactement à des fournisseurs désignés d'avance, l'entretien des troupes
+qui se rendraient en Hanovre, ou qui en reviendraient. Le roi de Prusse
+s'y prêta pour complaire au Premier Consul. Dès lors les communications
+directes furent établies, et on s'en servit pour envoyer un grand nombre
+de cavaliers, qui allaient à pied, et revenaient avec trois chevaux, un
+qu'ils montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette
+partie de l'Allemagne devint fort utile à notre cavalerie, et servit
+bientôt à la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle
+l'était déjà sous le rapport des hommes.
+
+[En marge: Le Premier Consul, après avoir réglé ses rapports avec les
+puissances du continent, se livre tout entier à ses préparatifs de
+descente.]
+
+Pendant que s'exécutaient ces diverses occupations, le Premier Consul
+poursuivait ses préparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait
+acheter des matières navales, en Hollande, surtout en Russie, afin
+d'être pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette
+dernière puissance, ne la portassent à refuser des approvisionnements.
+Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de
+l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des
+milliers d'ouvriers abattaient les forêts du littoral. Toutes les
+fonderies de la République étaient en activité pour fabriquer des
+mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les
+Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de
+l'École-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On
+commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité ne pouvait être
+une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.
+
+Le Premier Consul s'était promis de partir pour les côtes de la Manche,
+dès que les constructions navales, partout entreprises, seraient un peu
+plus avancées, et qu'il aurait mis ordre aux affaires les plus urgentes.
+La session du Corps Législatif avait été paisiblement consacrée à donner
+au gouvernement une entière approbation pour sa conduite diplomatique
+envers l'Angleterre, à lui prêter l'appui moral le plus complet, à lui
+voter le budget dont on a vu plus haut les principales dispositions, et
+enfin à discuter sans éclat, mais avec profondeur, les premiers titres
+du Code civil. Le Corps Législatif n'était plus, dès cette époque, qu'un
+grand conseil, étranger à la politique, et uniquement consacré aux
+affaires.
+
+[En marge: Voyage de Premier Consul sur les côtes de la Manche.]
+
+Le Premier Consul se trouva libre dès la fin de juin. Il se proposait de
+parcourir toutes les côtes jusqu'à Flessingue et Anvers, de visiter la
+Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les départements du Rhin qu'il ne
+connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire et
+politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les
+honneurs qui l'attendaient. Pour la première fois, il avait demandé au
+ministre du trésor public, qui les avait sous sa garde, les diamants de
+la couronne, pour en composer des parures à sa femme. Il voulait se
+montrer aux nouveaux départements et sur les bords même du Rhin, presque
+en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il était consul à
+vie, chargé de se choisir un successeur. Ses ministres avaient
+rendez-vous, les uns à Dunkerque, les autres à Lille, à Gand, à Anvers,
+à Bruxelles. Les ambassadeurs étrangers étaient invités à le visiter
+dans les mêmes villes. Allant se montrer à des peuples d'un catholicisme
+fervent, il avait jugé convenable de paraître au milieu d'eux,
+accompagné du légat du Pape. Sur la simple expression de ce désir, le
+cardinal Caprara, malgré son grand âge et ses infirmités, s'était
+décidé, après en avoir obtenu la permission du Pape, à grossir le
+cortége consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres avaient été aussitôt
+donnés pour faire à ce prince de l'Église un accueil magnifique.
+
+[En marge: Départ du Premier Consul le 23 juin.]
+
+[En marge: Visite à Compiègne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.]
+
+Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compiègne, où
+l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville,
+Saint-Valery, où l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut
+accueilli avec transport, et reçu avec des honneurs tout à fait royaux.
+La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre cygnes d'une
+éclatante blancheur, qui furent envoyés au jardin des Tuileries. Partout
+sa présence faisait éclater le dévouement pour sa personne, la haine
+pour les Anglais, le zèle à combattre et à vaincre ces anciens ennemis
+de la France. Il écoutait les autorités, les habitants, avec une extrême
+bonté; mais son attention était évidemment tout entière au grand objet
+qui l'occupait dans le moment. Les chantiers, les magasins, les
+approvisionnements de toute espèce, attiraient exclusivement son ardente
+sollicitude. Il visitait les troupes qui commençaient à s'agglomérer
+vers la Picardie, inspectait leur équipement, caressait les vieux
+soldats dont le visage lui était connu, et les laissait pleins de
+confiance dans sa vaste entreprise.
+
+[En marge: Arrivée à Boulogne.]
+
+À peine avait-il achevé ces visites, qu'il rentrait, et, quoique accablé
+de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent encore, pour
+l'éternelle instruction des gouvernements chargés de grands préparatifs.
+Ici, le trésor avait différé des envois de fonds aux entrepreneurs; là,
+le ministre de la marine avait négligé de faire arriver des matières
+navales; ailleurs, la direction des forêts, par diverses formalités,
+avait retardé les coupes de bois; autre part, enfin, l'artillerie
+n'avait pas expédié les bouches à feu ou les munitions nécessaires. Le
+Premier Consul réparait ces négligences, ou levait ces obstacles par la
+puissance de sa volonté. Il arriva ainsi à Boulogne, centre principal
+auquel venaient aboutir ses efforts, et point de départ présumé de la
+grande expédition projetée contre l'Angleterre.
+
+[En marge: Exposition des moyens imaginés pour franchir le détroit de
+Calais.]
+
+[En marge: Juillet 1803.]
+
+[En marge: Difficulté de transporter des troupes en mer.]
+
+[En marge: L'idée des bateaux plats généralement admise pour passer de
+Calais à Douvres.]
+
+[En marge: Calmes en été, brumes en hiver, également propres au
+passage.]
+
+C'est le moment de faire connaître avec détail l'immense armement
+imaginé pour transporter 150 mille hommes au delà du détroit de Calais,
+avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres qu'une
+telle armée suppose. C'est déjà une vaste et difficile opération que de
+transporter 20 ou 30 mille hommes au delà des mers. L'expédition
+d'Égypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition d'Alger, exécutée
+de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer 150
+mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400 bouches à feu attelées?
+Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne 6 ou 700 hommes, à
+condition d'une traversée de quelques jours; une grosse frégate en peut
+contenir la moitié. Il faudrait donc 200 vaisseaux de ligne pour
+embarquer une telle armée, c'est-à-dire une force navale chimérique, et
+que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un même but, peut
+tout au plus rendre imaginable. C'eût été par conséquent une entreprise
+impossible, que de vouloir jeter 150 mille hommes en Angleterre, si
+l'Angleterre eût été à la distance de l'Égypte ou de la Morée. Mais il
+ne fallait passer que le détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir 8 à
+10 lieues marines. Pour une telle traversée, il n'était pas besoin
+d'employer de gros vaisseaux. On n'aurait pas même pu s'en servir, si on
+les avait possédés, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port
+capable de les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la côte opposée, à
+moins de se détourner beaucoup, un seul port où ils pussent aborder.
+L'idée de petits bâtiments, vu le trajet, vu la nature des ports,
+s'était donc toujours offerte à tous les esprits. D'ailleurs ces petits
+bâtiments suffisaient pour les circonstances de mer qu'on était exposé à
+rencontrer. De longues observations, recueillies sur les côtes, avaient
+conduit à découvrir ces circonstances, et à déterminer les bâtiments qui
+s'y adaptaient le mieux. En été, par exemple, il y a dans la Manche des
+calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on puisse compter sur 48
+heures du même temps. Il fallait à peu près ce nombre d'heures, non pour
+passer, mais pour faire sortir des ports l'immense flottille dont il
+s'agissait. Pendant ce calme, la croisière anglaise étant condamnée à
+l'immobilité, des bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la
+voile, pouvaient passer impunément, même devant une escadre ennemie.
+L'hiver avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la
+saison froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles,
+offraient encore un moyen de faire le trajet en présence d'une force
+ennemie, ou immobile, ou trompée par le brouillard. Restait enfin une
+troisième occasion favorable, c'était celle qu'offraient les équinoxes.
+Il arrive souvent qu'après les ouragans de l'équinoxe, le vent tombe
+tout à coup, et laisse le temps nécessaire pour franchir le détroit,
+avant le retour de l'escadre ennemie, obligée par la tempête à prendre
+le large. C'étaient là les circonstances universellement désignées par
+les marins vivant sur les bords de la Manche.
+
+Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que fût le temps, à
+moins d'une tempête, on pouvait toujours franchir le détroit; c'était
+celui où, par d'habiles manoeuvres, on aurait amené, pour quelques
+heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la flottille,
+protégée par cette escadre, pouvait mettre à la voile, sans s'inquiéter
+de la croisière ennemie.
+
+Mais le cas d'une grande escadre française amenée entre Calais et
+Douvres, dépendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y compter
+le moins possible. Il fallait même construire la flottille de transport,
+de telle façon qu'elle pût, en apparence au moins, se passer de toute
+force auxiliaire; car s'il eût été démontré par sa construction, qu'il
+lui était impossible de tenir la mer sans une escadre de secours, le
+secret de cette grande opération eût été sur-le-champ livré aux ennemis.
+Avertis, ils auraient concentré toutes leurs forces navales dans le
+détroit, et prévenu toute manoeuvre des escadres françaises tendant à
+s'y rendre.
+
+[En marge: Forme des rivages et des ports de la Manche.]
+
+[En marge: La forme des bâtiments à employer déduite des circonstances
+locales.]
+
+Aux considérations tirées de la nature des vents et de la mer, dans le
+détroit, se joignaient les considérations tirées de la forme des côtes.
+Les ports français du détroit étaient tous des ports d'échouage,
+c'est-à-dire restant à sec à la marée basse, et ne présentant pas un
+fond de plus de huit ou neuf pieds à marée haute. Il fallait donc des
+bâtiments qui n'eussent pas besoin, quand ils étaient chargés, de plus
+de sept à huit pieds d'eau pour flotter, et qui pussent supporter
+l'échouage sans en souffrir. Quant au rivage d'Angleterre, les ports
+situés entre la Tamise, Douvres, Folkstone et Brighton, étaient fort
+petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait, pour opérer un si vaste
+débarquement, se jeter tout simplement à la côte, et, pour ce motif
+encore, des bâtiments propres à l'échouage. C'étaient là les diverses
+raisons qui avaient fait adopter des bateaux plats, pouvant marcher à
+l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit en brume; pouvant porter
+du gros canon, sans tirer plus de sept ou huit pieds d'eau, afin de se
+mouvoir librement dans les ports français de la Manche, afin d'échouer,
+sans se briser, sur les plages d'Angleterre.
+
+[En marge: Trois espèces de bâtiments.]
+
+[En marge: Chaloupes canonnières proprement dites.]
+
+Pour satisfaire à ces conditions réunies, on imagina de grosses
+chaloupes canonnières, à fond plat, solidement construites, et de deux
+espèces diverses, pour répondre à deux besoins différents. Les chaloupes
+de la première espèce, qu'on appela proprement chaloupes canonnières,
+étaient construites de manière à porter quatre pièces de gros calibre,
+depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur l'arrière, et en
+mesure, par conséquent, de répondre au feu des vaisseaux et des
+frégates. Cinq cents chaloupes canonnières, armées de 4 pièces,
+pouvaient ainsi égaler le feu de vingt vaisseaux de cent canons. Elles
+étaient gréées comme des bricks, c'est-à-dire à deux mâts, manoeuvrées
+par 24 matelots, et capables de contenir une compagnie d'infanterie de
+100 hommes, avec son état-major, ses armes et ses munitions.
+
+[En marge: Bateaux canonniers.]
+
+Les chaloupes de la seconde espèce, qu'on appela, pour les distinguer
+des autres, bateaux canonniers, étaient moins fortement armées, moins
+maniables, mais destinées à porter, indépendamment de l'infanterie,
+l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers étaient pourvus
+sur l'avant d'une pièce de 24, et sur l'arrière d'une pièce de campagne,
+laissée sur son affût, avec les apparaux nécessaires pour l'embarquer et
+la débarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de plus, un caisson
+d'artillerie, rempli de munitions, et disposé sur le pont, de manière à
+ne pas gêner la manoeuvre, et à pouvoir être mis à terre en un clin
+d'oeil. Ils contenaient enfin, au centre même de leur cale, une petite
+écurie, dans laquelle devaient être logés deux chevaux d'artillerie,
+avec des vivres pour plusieurs jours. Cette écurie, placée au centre,
+ouverte par le haut, surmontée d'un couvercle mobile, était combinée
+avec la mâture, de façon qu'un cheval, saisi à terre par une vergue,
+enlevé rapidement, était descendu dans sa loge avec la plus grande
+facilité. Ces bateaux canonniers, inférieurs par leur armement aux
+chaloupes canonnières, mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de
+la mitraille au moyen de la pièce de campagne placée sur leur pont,
+avaient l'avantage de porter, outre une portion de l'infanterie, toute
+l'artillerie de l'armée, avec deux chevaux, pour la traîner en ligne,
+dans le premier moment de la descente à terre. Le surplus des attelages
+devait être placé sur des transports, dont on verra plus bas
+l'organisation. Moins propres que les chaloupes aux manoeuvres et aux
+combats, ils étaient gréés comme les grosses barques longeant nos côtes,
+et n'avaient que trois grosses voiles attachées à trois mâts, sans hune
+ni perroquet. Ils n'étaient montés que par 6 matelots. Ils étaient
+capables de contenir, comme les chaloupes canonnières, une compagnie
+d'infanterie avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et
+quelques artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux,
+ils pouvaient porter, indépendamment d'une masse considérable
+d'infanterie, 3 ou 400 bouches à feu de campagne, avec une voiture de
+munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint
+au reste des attelages, devait suivre sur les bâtiments de transport.
+
+[En marge: Les péniches.]
+
+Tels étaient les bateaux plats de la première et de la seconde espèce.
+On avait reconnu nécessaire d'en construire d'une troisième sorte,
+encore plus légers et plus mobiles que les précédents, tirant deux à
+trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'étaient de
+grands canots, étroits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile qu'on
+posait ou retirait à volonté, et distingués des autres par le nom de
+péniches. Ces gros canots étaient pourvus d'une soixantaine d'avirons,
+portaient au besoin une légère voilure, et marchaient avec une extrême
+vitesse. Lorsque soixante soldats, dressés à manier la rame aussi bien
+que des matelots, les mettaient en mouvement, ils glissaient sur la mer
+comme ces légères embarcations, détachées des flancs de nos grands
+vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidité de leur sillage. Ces
+péniches pouvaient recevoir 60 à 70 soldats, outre 2 ou 3 marins pour
+les diriger. Elles avaient à bord un petit obusier, plus une pièce de 4,
+et ne devaient recevoir d'autre chargement que les armes de leurs
+passagers, et quelques vivres de campagne, disposés comme lest.
+
+Après de nombreuses expériences, on s'était définitivement attaché à ces
+trois espèces de bâtiments, qui répondaient à tous les besoins de la
+traversée, et qui, rangés en bataille, présentaient une redoutable ligne
+de feux. Les chaloupes canonnières, plus faciles à manoeuvrer et plus
+fortement armées, occupaient la première ligne; les bateaux canonniers,
+inférieurs sous ces deux rapports, étaient rangés en seconde ligne,
+faisant face aux intervalles qui séparaient les chaloupes, de manière
+qu'il n'y eût aucun espace privé de feux. Les péniches, qui ne portaient
+que de petits obusiers, et qui étaient surtout redoutables par la
+mousqueterie, disposées, tantôt en avant de la ligne de bataille, tantôt
+en arrière ou sur les ailes, pouvaient rapidement courir à l'abordage si
+on avait affaire à une flotte, ou jeter leurs hommes à terre si on
+voulait opérer un débarquement, ou se dérober s'il fallait supporter un
+feu de grosse artillerie.
+
+Ces trois espèces de bâtiments devaient être réunis au nombre de 12 ou
+1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches à feu de gros
+calibre, sans compter un grand nombre de pièces de petite dimension,
+c'est-à-dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre.
+Leur feu était dangereux, parce qu'il était rasant, et dirigé vers la
+ligne de flottaison. Engagés contre de gros vaisseaux, ils présentaient
+un but difficile à saisir, et tiraient, au contraire, sur un but facile
+à atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et envelopper
+l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division, ils en
+avaient aussi les inconvénients. L'ordre à introduire dans cette masse
+mouvante et prodigieusement nombreuse, était un problème extrêmement
+difficile, à la solution duquel s'appliquèrent sans cesse, pendant trois
+ans, l'amiral Bruix et Napoléon. On verra plus tard à quel degré de
+précision dans les manoeuvres ils surent arriver, et jusqu'à quel point
+le problème fut par eux résolu.
+
+[En marge: Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une
+flottille de chaloupes canonnières.]
+
+[En marge: Opinion de l'amiral Decrès sur les propriétés de la flottille
+de Boulogne.]
+
+Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, traversant à toutes
+voiles cette masse de petits bâtiments, foulant, renversant ceux qu'elle
+rencontrerait devant elle, coulant à fond ceux qu'elle atteindrait de
+ses boulets, mais, enveloppée à son tour par cette nuée d'ennemis,
+recevant dans tous les sens un feu d'artillerie dangereux, assaillie par
+la mousqueterie de cent mille fantassins, et peut-être envahie par
+d'intrépides soldats, dressés à l'abordage? On ne saurait le dire, car
+on ne peut se faire une idée d'une scène aussi étrange, sans aucun
+antécédent connu, qui puisse aider l'esprit à en prévoir les chances
+diverses. L'amiral Decrès, esprit supérieur, mais dénigrant, admettait
+qu'en sacrifiant cent bâtiments et dix mille hommes, on pourrait
+probablement essuyer la rencontre d'une escadre ennemie, et franchir le
+détroit.--On les perd tous les jours dans une bataille, répondait le
+Premier Consul; et quelle bataille a jamais promis les résultats que
+nous fait espérer la descente en Angleterre?--Mais c'était la chance la
+plus défavorable que celle d'une rencontre avec la croisière anglaise.
+Restait toujours la chance de passer par un calme qui paralysât
+l'ennemi, par une brume qui lui dérobât la vue de notre flottille; et
+enfin la chance plus rassurante encore d'une escadre française,
+apparaissant tout à coup dans le détroit pour quelques heures.
+
+[En marge: Inconvénients dérivant de la construction des bateaux à fond
+plat.]
+
+Quoiqu'il en soit, ces bâtiments avaient assez de force pour se
+défendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ôter à l'ennemi
+toute idée d'une escadre de secours, pour donner confiance aux soldats
+et aux matelots chargés de les monter. Cependant ils présentaient des
+inconvénients tenant à la forme même de leur construction. Ayant, au
+lieu d'une quille profondément immergée, un fond plat qui pénétrait peu
+dans l'eau, portant de plus une assez forte mâture, ils devaient avoir
+peu de stabilité, s'incliner facilement sous le souffle du vent, et même
+chavirer, s'ils étaient frappés par une rafale subite. C'est ce qui
+arriva une fois, dans la rade de Brest, à une chaloupe canonnière mal
+lestée. L'accident eut lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui,
+saisi de crainte, en écrivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet
+accident ne se reproduisit pas. Avec des précautions dans la manière de
+distribuer les munitions qui leur servaient de lest, les bâtiments de la
+flottille acquirent assez de stabilité pour supporter de gros temps; et
+il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'échouer, ce qui était
+naturel, en naviguant toujours le long des côtes, et, ce qui était en
+général volontaire de leur part, dans le but d'échapper aux Anglais. Du
+reste, la marée suivante les remettait à flot, quand ils avaient été
+obligés de se jeter à la côte.
+
+[En marge: Courants de la Manche.]
+
+Ils offraient un inconvénient plus fâcheux, celui de dériver,
+c'est-à-dire, de céder aux courants. Ils le devaient à leur lourde
+structure, qui présentait plus de prise à l'eau, que leur mâture n'en
+présentait au vent. Cet inconvénient s'aggravait, lorsque, privés de
+vent, ils marchaient à la rame, et n'avaient que la force des rameurs
+pour combattre la force du courant. Dans ce cas, ils pouvaient être
+emportés loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver séparément; car,
+étant de formes différentes, ils devaient subir une dérivation inégale.
+Nelson l'avait éprouvé lui-même, lorsqu'en 1801 il attaqua la flottille
+de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir toutes en même temps,
+ne firent que des efforts décousus. Un semblable défaut, fâcheux dans
+toute mer, l'était davantage encore dans la Manche, où règnent deux
+courants très-forts à chaque marée. Lorsque la mer s'élève ou s'abaisse,
+elle produit alternativement un courant ascendant ou descendant, dont la
+direction est déterminée par la figure des côtes de France et
+d'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La Manche est très-ouverte à
+l'ouest, entre la pointe du Finistère et celle de Cornouailles;
+très-resserrée à l'est, entre Calais et Douvres. La mer, en s'élevant,
+pénètre plus vivement par l'issue la plus large; ce qui produit à la
+marée montante un courant ascendant de l'ouest à l'est, de Brest à
+Calais. Le même effet se produit en sens contraire, quand la mer
+s'abaisse; elle fuit alors plus vite par l'issue la plus vaste; et il en
+résulte, à la marée descendante, un courant de l'est à l'ouest, de
+Calais à Brest. Ce double courant, recevant près des côtes, et de leur
+forme elle-même, diverses inflexions, devait porter une certaine
+perturbation dans la marche de ces deux mille navires, perturbation plus
+ou moins à craindre, suivant la faiblesse du vent et la force du flot.
+Cela diminuait beaucoup l'avantage de la traversée en calme, l'une des
+plus souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres,
+non-seulement fort étroit, mais de plus peu profond, permettait de jeter
+l'ancre à égale distance des deux côtes. Les amiraux regardaient donc
+comme possible de s'arrêter, dans le cas d'une dérivation trop grande,
+et d'attendre à l'ancre le retour du courant contraire, ce qui ne
+pouvait pas entraîner une perte de temps de plus de trois ou quatre
+heures. C'était une difficulté, mais point insurmontable[12].
+
+ [Note 12: Tout ce que je rapporte ici est extrait de la
+ volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de
+ l'amiral Bruix, avec le ministre de la marine et avec
+ Napoléon. Il est bien entendu que je ne suppose rien, que je
+ résume autant que je puis, avec la précision historique, tout
+ ce qu'il y a d'essentiel dans cette correspondance, que je
+ crois qualifier très-justement en l'appelant admirable.]
+
+Cet inconvénient avait bientôt fait abandonner une sorte de bâtiments,
+appelés prames. Ceux-ci, tout à fait plats, sans aucune courbure dans
+leurs flancs, et même à trois quilles, étaient de vrais pontons
+flottants, destinés à porter beaucoup de canons et de chevaux. On avait
+d'abord résolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procuré des
+moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600 bouches à
+feu. Mais l'infériorité de leurs qualités navigantes les fit bientôt
+abandonner, et on n'en construisit pas au delà de douze ou quinze. Nous
+ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges, armées d'une
+pièce de 24 à l'arrière, qu'on appelait caïques, ni de corvettes d'un
+faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros canons, les unes et
+les autres construites à titre d'essais, et que l'expérience empêcha de
+multiplier. La totalité de la flottille se composa presque exclusivement
+des trois espèces de bâtiments dont on vient de lire la description,
+c'est-à-dire de chaloupes canonnières, de bateaux canonniers et de
+péniches.
+
+Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une
+compagnie d'infanterie, chaque péniche, les deux tiers d'une compagnie,
+si on réunissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 péniches, c'est-à-dire
+1,200 bâtiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille hommes.
+Supposez que l'escadre de Brest en portât 15 ou 18 mille, celle du Texel
+20 mille, c'étaient 150 ou 160 mille hommes, qu'on pouvait jeter en
+Angleterre, 120 mille en une seule masse à bord de la flottille, 30 ou
+40 mille en divisions détachées, à bord de deux grosses escadres,
+partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.
+
+C'était assez pour vaincre et réduire cette superbe nation, qui
+prétendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.
+
+[En marge: Moyens pour transporter le matériel.]
+
+Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matériel,
+c'est-à-dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de
+guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour
+les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours,
+l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pièce.
+Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept à huit
+mille chevaux de cavalerie, des munitions pour toute une campagne, des
+vivres pour un ou deux mois, un grand parc de siége, dans le cas où l'on
+aurait des murailles à renverser. Les chevaux surtout étaient
+très-difficiles à transporter, et il ne fallait pas moins de 6 à 700
+bâtiments, si on voulait en porter seulement 7 à 8 mille.
+
+[En marge: Achat de tous les bateaux de pêche sur les côtes de l'Océan,
+en France, en Belgique et en Hollande.]
+
+Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage
+et la grande pêche devaient fournir un matériel naval tout prêt, et
+très-considérable. On pouvait acheter sur toutes les côtes depuis
+Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intérieur même de la Hollande, des
+bâtiments jaugeant de 20 à 60 tonneaux, faisant le cabotage, la pêche de
+la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents à la mer, et
+très-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les charger,
+moyennant les aménagements convenables. Une commission formée pour cet
+objet achetait, depuis Brest jusqu'à Amsterdam, des bâtiments qui
+coûtaient en moyenne de 12 à 15,000 francs chacun. On s'en était déjà
+procuré plusieurs centaines. Le reste n'était pas difficile à trouver.
+
+En portant la flotte de guerre à 12 ou 1,300 bâtiments, la flottille de
+transport à 900 ou 1,000, c'était 2,200 ou 2,300 bâtiments à réunir,
+rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le passé, et
+probablement aussi dans l'avenir.
+
+On doit comprendre maintenant comment il eût été impossible de
+construire sur un ou deux points de la côte cette immense quantité de
+bâtiments. Si petite que fût leur dimension, jamais on n'aurait pu se
+procurer dans un seul lieu les matières, les ouvriers, les chantiers
+nécessaires à leur construction. Il avait donc été indispensable de
+faire concourir au même objet tous les ports, et tous les bassins des
+rivières. C'était bien assez de réserver aux ports de la Manche, dans
+lesquels on devait les réunir, le soin d'aménager et d'entretenir ces
+deux mille bâtiments.
+
+[En marge: Ports disposés pour recevoir les 2,300 bâtiments dont se
+composait la flottille.]
+
+Mais après les avoir construits fort loin les uns des autres, il fallait
+les rassembler en un seul point, de Boulogne à Dunkerque, à travers les
+croisières anglaises, résolues à les détruire avant qu'ils fussent
+réunis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre ports,
+placés autant que possible sous le même vent, à une très-petite
+distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin les
+loger sans encombrement, sans confusion, à l'abri du danger du feu, à la
+portée des troupes, de manière qu'ils pussent sortir et rentrer souvent,
+apprendre à charger et à décharger rapidement, hommes, canons et
+chevaux.
+
+[En marge: Ingénieurs et amiraux dont le Premier Consul s'était entouré
+à Boulogne.]
+
+[En marge: MM. Sganzin et Forfait.]
+
+Toutes ces difficultés ne pouvaient être résolues que sur les lieux
+mêmes, par Napoléon, voyant les choses de ses propres yeux, et entouré
+des officiers les plus habiles et les plus spéciaux. Il avait appelé à
+Boulogne M. Sganzin, ingénieur de la marine, et l'un des premiers sujets
+de ce corps distingué; M. Forfait, ministre de la marine pendant
+quelques mois, médiocre en fait d'administration, mais supérieur dans
+l'art des constructions navales, plein d'invention, et dévoué à une
+entreprise dont il avait été, sous le Directoire, l'un des plus ardents
+promoteurs; enfin le ministre Decrès et l'amiral Bruix, deux hommes dont
+il a été parlé déjà, et qui méritent qu'on les fasse connaître ici avec
+plus de détail.
+
+[Illustration: Bruix.]
+
+[En marge: L'amiral Decrès.]
+
+[En marge: L'amiral Ganteaume.]
+
+[En marge: L'amiral Latouche-Tréville.]
+
+[En marge: L'amiral Bruix.]
+
+Le Premier Consul aurait voulu posséder un peu moins de bons généraux
+dans ses armées de terre, et un peu plus dans ses armées de mer. Mais la
+guerre et la victoire forment seules les bons généraux. La guerre ne
+nous avait pas manqué sur mer depuis douze ans; malheureusement notre
+marine, désorganisée par l'émigration, s'étant trouvée tout de suite
+inférieure à celle des Anglais, avait été presque toujours obligée de se
+renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu, non pas la
+bravoure, mais la confiance. Les uns étaient très-âgés, les autres
+manquaient d'expérience. Quatre attiraient dans le moment toute
+l'attention de Napoléon, Decrès, Latouche-Tréville, Ganteaume et Bruix.
+L'amiral Decrès était un homme d'un esprit rare, mais frondeur, ne
+voyant que le mauvais côté des choses, critique excellent des opérations
+d'autrui, à ce titre bon ministre, mais administrateur peu actif,
+très-utile toutefois à côté de Napoléon, qui suppléait par son activité
+à celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers moins
+confiants qu'il n'était lui-même. Par ces raisons, l'amiral Decrès était
+celui des quatre qui valait le mieux à la tête des bureaux de la marine,
+et qui aurait valu le moins à la tête d'une escadre. Ganteaume, brave
+officier, intelligent, instruit, pouvait conduire une division navale au
+feu; mais hors du feu, hésitant, incertain, laissant passer la fortune
+sans la saisir, il ne devait être employé que dans la moins difficile
+des entreprises. Latouche-Tréville et Bruix étaient les deux marins les
+plus distingués du temps, et appelés certainement, s'ils avaient vécu, à
+disputer à l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Tréville était tout
+ardeur, tout audace; il joignait l'esprit, l'expérience au courage,
+inspirait aux marins les sentiments dont il était plein, et, sous ce
+rapport, était le plus précieux de tous, puisqu'il avait ce que notre
+marine avait trop peu, la confiance en soi-même. Enfin Bruix, chétif de
+corps et de santé, épuisé par les plaisirs, doué d'une vaste
+intelligence, d'un génie d'organisation rare, trouvant ressource à tout,
+profondément expérimenté, seul homme qui eût dirigé quarante vaisseaux
+de ligne à la fois, aussi habile à concevoir qu'à exécuter, eût été le
+véritable ministre de la marine, s'il n'avait été si propre à commander.
+Ce n'étaient pas là tous les chefs de notre flotte: il restait
+Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur d'Algésiras,
+actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer en leur lieu.
+Mais les quatre que nous citons étaient alors les principaux.
+
+[En marge: Rivalité entre l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.]
+
+Le Premier Consul voulut confier à l'amiral Bruix le commandement de la
+flottille, parce que là tout était à créer; à Ganteaume la flotte de
+Brest, qui n'avait à exécuter qu'un transport de troupes; enfin à
+Latouche-Tréville la flotte de Toulon, laquelle était chargée d'une
+manoeuvre difficile, audacieuse, mais décisive, et que nous exposerons
+plus tard. L'amiral Bruix, ayant à organiser la flottille, était sans
+cesse en contact avec l'amiral Decrès. L'un et l'autre avaient trop
+d'esprit pour n'être pas rivaux, dès lors ennemis: de plus, leur nature
+était incompatible. Déclarer les difficultés invincibles, critiquer les
+tentatives qu'on faisait pour les vaincre, tel était l'amiral Decrès.
+Les voir, les étudier, chercher à en triompher, tel était l'amiral
+Bruix. Il faut ajouter qu'ils se défiaient l'un de l'autre: ils
+craignaient sans cesse, l'amiral Decrès qu'on ne dénonçât au Premier
+Consul les inconvénients de son inaction, l'amiral Bruix ceux de sa vie
+déréglée. Ces deux hommes, sous un maître faible, auraient troublé la
+flotte par leurs divisions; sous un maître comme le Premier Consul, ils
+étaient utiles par leur diversité même. Bruix proposait des
+combinaisons, Decrès les critiquait; le Premier Consul prononçait avec
+une sûreté de jugement infaillible.
+
+C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napoléon décida
+toutes les questions laissées en suspens. Son arrivée à Boulogne était
+urgente, car, malgré l'énergie et la fréquence de ses ordres, beaucoup
+de choses restaient en arrière. On ne construisait pas à Boulogne, à
+Calais, à Dunkerque, mais on réparait l'ancienne flottille, et on se
+préparait à exécuter les aménagements, jugés nécessaires, sur les deux
+mille bâtiments construits ou achetés, quand ils seraient réunis. On
+manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie à grande
+portée pour éloigner les Anglais, très-occupés à lancer des projectiles
+incendiaires.
+
+[En marge: Activité imprimée à toutes choses à Boulogne.]
+
+[En marge: Comment on se procure des ouvriers.]
+
+La présence du Premier Consul, entouré de MM. Sganzin, Forfait, Bruix,
+Decrès, et d'une quantité d'autres officiers, imprima bientôt à son
+entreprise une activité nouvelle. Il avait déjà employé à Paris une
+mesure, qu'il voulut appliquer à Boulogne et partout où il passa. Il fit
+prendre dans la conscription cinq à six mille hommes, appartenant à
+toutes les professions consacrées au travail du bois ou du fer, telles
+que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons, serruriers,
+forgerons. Des maîtres, choisis parmi les ouvriers de la marine, les
+dirigeaient. Une haute paye était accordée à ceux qui montraient de
+l'intelligence et de la bonne volonté; et en peu de temps les chantiers
+furent couverts d'une population d'ouvriers constructeurs, dont il eût
+été difficile de deviner la profession originelle.
+
+[En marge: Comment on se procure du bois.]
+
+[En marge: Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.]
+
+Les forêts abondaient autour de Boulogne. Un ordre avait livré à la
+marine toutes celles des environs. Les bois, employés le jour même où on
+les abattait, étaient verts, mais bons à servir de pieux, et il en
+fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer
+aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destinés à fournir
+des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matières navales, telles
+que chanvres, mâtures, cuivres, goudrons, transportées de la Russie et
+de la Suède en Hollande, pour être amenées, par les eaux intérieures,
+de la Hollande et de la Flandre à Boulogne, étaient en ce moment
+arrêtées par divers obstacles, sur les canaux de la Belgique. Des
+officiers, envoyés immédiatement avec des ordres et des fonds, partirent
+pour accélérer les arrivages. Enfin les fonderies de Douai, de Liége, de
+Strasbourg, malgré leur activité se trouvaient en retard. Le savant
+Monge, qui suivait presque partout le Premier Consul, fut envoyé en
+mission pour accélérer leurs travaux, et faire couler à Liége de gros
+mortiers et des pièces de fort calibre. Le général Marmont avait été
+chargé de l'artillerie. Des aides-de-camp partaient chaque jour en poste
+pour aller stimuler son zèle, et lui signaler les expéditions de canons
+ou d'affûts qui étaient retardées. On avait besoin, en effet,
+indépendamment de l'artillerie des bâtiments, de 5 à 600 bouches à feu
+en batterie, afin de tenir l'ennemi à distance des chantiers.
+
+Ces premiers ordres donnés, il fallait s'occuper de la grande question
+des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur capacité
+à l'étendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns, créer les
+autres, les défendre tous. Après en avoir conféré avec MM. Sganzin,
+Forfait, Decrès et Bruix, le Premier Consul arrêta les dispositions
+suivantes.
+
+[En marge: Description du détroit de Calais.]
+
+Depuis long-temps le port de Boulogne avait été indiqué comme le
+meilleur point de départ, pour une expédition dirigée contre
+l'Angleterre. (Voir la carte nº 23.) La côte de France, en s'avançant
+vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez. À
+droite de ce cap, elle court à l'est, vers l'Escaut, ayant en face la
+vaste étendue de la mer du Nord. À gauche elle rencontre celle
+d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du détroit, puis descend
+brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les ports à
+la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placés en dehors
+du détroit, sont moins bien situés comme point de départ; les ports à
+gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et Étaples, placés
+dans le détroit même, ont toujours été jugés préférables. En effet, si
+l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut doubler le cap Grisnez pour
+entrer dans le détroit, surmonter la bouffée des vents de la Manche qui
+se fait sentir en doublant le cap, et venir se placer au vent de
+Boulogne, pour aborder entre Douvres et Folkstone. Au contraire, en
+allant d'Angleterre en France, on est plus naturellement porté vers
+Calais que vers Boulogne. Pour se transporter en Angleterre, ce qui
+était le cas de l'expédition projetée, Boulogne et les ports placés à la
+gauche du cap Grisnez valaient mieux que Calais et Dunkerque. Seulement,
+ils avaient l'inconvénient de présenter moins d'étendue et de fond que
+Calais et Dunkerque, ce qui s'explique par l'accumulation des sables et
+des galets, toujours plus grande dans un espace resserré comme un
+détroit.
+
+[En marge: Port de Boulogne.]
+
+[En marge: Création du bassin de Boulogne.]
+
+Néanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite
+rivière marécageuse, la Liane, était susceptible de recevoir un
+agrandissement considérable. Le bassin de la Liane, formé par deux
+plateaux qui se séparent aux environs de Boulogne, et laissent entre
+eux un espace de figure demi-circulaire, pouvait être, avec de grands
+travaux, converti en un port d'échouage très-vaste. (Voir les cartes nºs
+24 et 25.) Le lit de la Liane présentait six à sept pieds d'eau, à la
+marée haute, dans les moyennes marées. Il était possible, en le
+creusant, de lui en procurer neuf à dix. C'était donc chose praticable
+que de créer dans ce lit marécageux de la Liane, à peu près à la hauteur
+de Boulogne, un bassin de figure semblable au terrain, c'est-à-dire
+demi-circulaire, capable de contenir quelques centaines de bâtiments,
+plus ou moins, selon le rayon qu'on lui donnerait. Ce bassin, et le lit
+creusé de la Liane, pouvaient être amenés à contenir 12 à 1,300
+bâtiments, par conséquent plus de la moitié de la flottille. Ce n'était
+pas tout que d'avoir une surface suffisante, il fallait des quais
+extrêmement étendus, pour que ces nombreux bâtiments pussent, sinon tous
+à la fois, du moins en assez grand nombre, joindre les bords du bassin,
+et prendre leur chargement. L'étendue des quais importait donc autant
+que l'étendue du port lui-même. On n'avait songé à aucune de ces choses
+sous le Directoire, parce que jamais les projets n'avaient été poussés
+jusqu'à réunir 150 mille hommes et deux mille bâtiments. Le Premier
+Consul, malgré la grandeur du travail, n'hésita pas à prescrire
+sur-le-champ le creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane.
+Ces mêmes 150 mille hommes, qui constituaient par leur nombre la
+difficulté de l'entreprise, allaient être employés à la vaincre, en
+creusant eux-mêmes le bassin où ils devaient s'embarquer. Il fut décide
+que les camps, placés dans l'origine à quelque distance des côtes,
+seraient immédiatement rapprochés de la mer, et que les soldats
+enlèveraient eux-mêmes la masse énorme de terre dont il fallait se
+débarrasser.
+
+[En marge: Construction d'écluses de chasse.]
+
+Une écluse de chasse fut ordonnée pour creuser le chenal, et procurer la
+profondeur d'eau nécessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui de
+Brest, formés par les sinuosités d'une côte profonde, et qu'on appelle
+ports d'échouage, consistent en général dans l'embouchure de petites
+rivières, qui grossissent à la marée haute, forment alors un bassin où
+les bâtiments se trouvent à flot, puis diminuent avec la marée basse,
+jusqu'à ne plus présenter que de gros ruisseaux coulant sur un lit de
+vase, et laissant pendant quelques heures les bâtiments échoués sur
+leurs rives. Les sables que ces rivières entraînent, ramassés par la mer
+et ramenés en face des embouchures, forment des bancs ou barres, qui
+gênent la navigation. Pour vaincre cet obstacle, on élève alors dans le
+lit des rivières des écluses, qui s'ouvrent devant la marée montante,
+recueillent l'abondance des eaux, retiennent cette abondance en se
+refermant à la marée descendante, et ne la laissent échapper qu'au
+moment où l'on veut faire la chasse. Ce moment venu, et l'on choisit
+celui de la basse mer, on ouvre l'écluse: l'eau se précipite dans la
+rivière, et, chassant les sables par ce débordement artificiel, creuse
+un chenal ou passage. C'est là ce que les ingénieurs appellent des
+écluses de chasse, et ce qu'on se hâta de construire dans le bassin
+supérieur de la Liane.
+
+[En marge: Création de quais en bois.]
+
+Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la forêt de Boulogne servirent à
+garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin
+demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, sciés en gros
+madriers, puis étendus en plancher sur ces pieux, servirent à former de
+larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les
+nombreux bâtiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger
+contre ces quais, pour embarquer ou débarquer les hommes, les chevaux et
+le matériel.
+
+La ville de Boulogne était placée à la droite de la Liane, le bassin à
+la gauche, et presque vis-à-vis. La Liane s'étendait longitudinalement
+entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement
+d'une rive à l'autre, et placés au-dessus du point où commençait le
+mouillage.
+
+Ces vastes travaux étaient loin de suffire. Un grand établissement
+maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des
+casernes, des boulangeries, des hôpitaux, tout ce qu'il faut enfin pour
+abriter de grands amas de matières, pour recevoir des marins sains ou
+malades, pour les nourrir, les vêtir, les armer. Qu'on se figure tout ce
+qu'ont coûté de temps et d'efforts des établissements tels que ceux de
+Brest et de Toulon! Il s'agissait de créer ici de bien autres
+établissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces chantiers, ces
+magasins, ces hôpitaux, répondissent aux besoins de 2,300 bâtiments, 30
+mille matelots, 10 mille ouvriers, 120 mille soldats. Si même ces
+créations n'avaient pas dû être temporaires, elles eussent été
+absolument impossibles. Cependant, quoique temporaires, la difficulté de
+les exécuter, vu la quantité de choses à réunir en un seul endroit,
+était immense.
+
+[En marge: Construction improvisée de magasins, d'hôpitaux, d'écuries.]
+
+On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient être converties
+en bureaux, en magasins, en hôpitaux. On loua également dans les
+environs les maisons de campagne et les fermes propres au même usage. On
+éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en
+planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en
+plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts
+environnantes. Le Premier Consul choisit, à droite et à gauche de la
+Liane, sur les deux plateaux dont l'écartement formait le bassin de
+Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six
+mille hommes furent distribués en deux camps: l'un dit de gauche,
+l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, placé sous
+les ordres du général Soult, qui vint occuper ces deux positions. Les
+autres corps d'armée devaient être successivement rapprochés de la côte,
+lorsque leur établissement y aurait été préparé. Les troupes allaient se
+trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents violents et
+froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer
+et se chauffer.
+
+D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes parts, et amenés
+dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la navigation
+intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans le nord de
+la France, des farines pour les convertir en biscuit, du riz, des
+avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie. On tira de la
+Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde. Ces diverses
+matières alimentaires devaient servir à la consommation journalière des
+camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de
+transport. On peut se figurer aisément les quantités qu'il fallait
+réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'armée, la flotte, la
+nombreuse population d'ouvriers attirée sur les lieux, d'abord pendant
+le campement, puis pendant deux mois d'expédition; ce qui supposait des
+vivres pour près de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt
+mille chevaux. Si on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance
+qui ne laissa rien à désirer, on comprendra que jamais création plus
+extraordinaire ne fut exécutée chez aucun peuple, par aucun chef
+d'empire.
+
+[En marge: Ports auxiliaires du port de Boulogne.]
+
+[En marge: Port d'Étaples et camp de Montreuil.]
+
+Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expédition. Boulogne ne
+pouvait contenir que 12 ou 1,300 bâtiments, et il en fallait recevoir
+environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre nécessaire, il eût
+été trop long de les faire tous sortir par le même chenal. Dans
+certaines circonstances de mer, c'était un grand inconvénient que de
+n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par exemple, on faisait sortir
+une grande quantité de bâtiments, et que le mauvais temps ou l'ennemi
+obligeât à les faire rentrer subitement, ils pouvaient s'encombrer à
+l'entrée, manquer la marée, et rester en perdition. Il y avait, en
+descendant à quatre lieues au sud, une petite rivière, la Canche, dont
+l'embouchure formait une baie tortueuse, très-ensablée, malheureusement
+ouverte à tous les vents, et présentant un mouillage beaucoup moins sûr
+que celui de Boulogne. (Voir la carte nº 24.) Il s'y était formé un
+petit port de pêche, port celui d'Étaples. Sur cette même rivière de la
+Canche, à une lieue dans l'intérieur des terres, se trouvait la place
+fortifiée de Montreuil. Il était difficile de creuser là un bassin, mais
+on pouvait y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les bâtiments,
+et construire sur ces pieux des quais en bois, propres à l'embarquement
+et au débarquement des troupes. C'était un abri assez sûr pour 3 ou 400
+bâtiments. On en pouvait sortir par des vents à peu près pareils à ceux
+de Boulogne. La distance de Boulogne, qui était de 4 à 5 lieues,
+présentait bien quelque difficulté pour la simultanéité des opérations;
+mais c'était une difficulté secondaire, et un asile pour 400 navires
+était trop important pour le négliger. Le Premier Consul y forma un camp
+destiné aux troupes réunies entre Compiègne et Amiens, et en réserva le
+commandement au général Ney, revenu de sa mission en Suisse. Ce camp fut
+appelé camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre de s'y baraquer,
+comme celles qui étaient campées autour de Boulogne. Des établissements
+furent préparés pour la manutention des vivres, pour les hôpitaux, pour
+tous les besoins enfin d'une armée de 24 mille hommes. Le centre de
+l'armée étant supposé à Boulogne, le camp d'Étaples en était la gauche.
+
+[En marge: Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destinés à l'avant-garde
+et à la réserve.]
+
+Un peu au nord de Boulogne, avant d'être au cap Grisnez, se trouvaient
+deux autres baies, formées par deux petites rivières, dont le lit était
+fort encombré par la vase et le sable, mais dans lesquelles l'eau de la
+haute mer s'élevait à 6 ou 7 pieds. L'une était à une lieue, l'autre à
+deux lieues de Boulogne; elles étaient en outre placées sous le même
+vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des chasses, il était
+possible d'y abriter plusieurs centaines de bâtiments; ce qui aurait
+complété les moyens de loger la flottille entière. La plus proche de ces
+deux petites rivières était le Wimereux, débouchant près d'un village
+appelé Wimereux. L'autre était la Selacque, débouchant près d'un village
+de pêcheurs appelé Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait songé à y creuser
+des bassins, mais les travaux exécutés à cette époque avaient
+complétement disparu sous la vase et les sables. Le Premier Consul
+ordonna aux ingénieurs l'examen des localités; et, dans le cas d'une
+réponse favorable à ses vues, des troupes y devaient être employées, et
+campées sous baraques, comme à Étaples et Boulogne. Ces deux ports
+devaient contenir, l'un 200, l'autre 300 bâtiments: c'étaient donc 500
+qui se trouvaient encore abrités. La garde, les grenadiers réunis, les
+réserves de cavalerie et d'artillerie, et les divers corps qui étaient
+en formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver là leurs moyens
+d'embarquement.
+
+[En marge: La flottille batave destinée à porter le corps du général
+Davout.]
+
+Restait la flottille batave, destinée à porter le corps du général
+Davout, et qui, d'après le traité conclu avec la Hollande, était
+indépendante de l'escadre de ligne réunie au Texel. Malheureusement la
+flottille batave était moins activement armée que la flottille
+française. C'était une question de savoir si elle partirait de l'Escaut
+pour la côte d'Angleterre, en la faisant escorter par quelques frégates,
+ou si on l'amènerait à Dunkerque et Calais, pour la faire partir des
+ports placés à la droite du cap Grisnez. L'amiral Bruix était chargé de
+résoudre cette question. Le corps du général Davout, qui formait la
+droite de l'armée, se serait ainsi trouvé rapproché du centre. On ne
+désespérait même pas, à force d'élargir les bassins et de serrer le
+campement, de lui faire doubler le cap Grisnez, et de l'établir à
+Ambleteuse et Wimereux. Alors les flottilles française et batave,
+réunies au nombre de 2,300 bâtiments, portant les corps des généraux
+Davout, Soult, Ney, plus la réserve, c'est-à-dire 120 mille hommes,
+pouvaient partir simultanément, par le même vent, des quatre ports
+placés dans l'intérieur du détroit, avec certitude d'agir ensemble. Les
+deux grandes flottes de guerre appareillant, l'une de Brest, l'autre du
+Texel, devaient porter les 40 mille hommes restants, dont le concours et
+l'emploi étaient le secret exclusif du Premier Consul.
+
+[En marge: Moyens employés pour fortifier la côte de Boulogne.]
+
+Pour compléter toutes les parties de cette vaste organisation, il
+fallait mettre la côte à l'abri des attaques des Anglais. Outre le zèle
+qu'ils allaient apporter à empêcher la concentration de la flottille à
+Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu'à Flessingue, il
+était présumable qu'à l'imitation de ce qu'ils avaient fait en 1801, ils
+tâcheraient de la détruire, soit en l'incendiant dans les bassins, soit
+en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle sortirait pour manoeuvrer. Il
+fallait donc rendre impossible l'approche des Anglais, tant pour
+garantir les ports eux-mêmes, que pour s'assurer une libre sortie et une
+libre entrée; car, si la flottille était condamnée à rester immobile,
+elle devait être incapable de manoeuvrer et d'exécuter aucune grande
+opération.
+
+[En marge: Construction des forts de la Crèche et de l'Heurt.]
+
+Cette approche des Anglais n'était pas facile à empêcher, vu la forme de
+la côte, qui était droite, qui ne présentait ni rentrant, ni saillie, et
+ne fournissait par conséquent aucun moyen de porter des feux au loin. On
+y pourvut néanmoins de la manière la plus ingénieuse. (Voir la carte nº
+25.) En avant du rivage de Boulogne s'avançaient dans la mer deux
+pointes de rocher, l'une à droite, dite la pointe de la Crèche, l'autre
+à gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et l'autre se trouvait
+un espace de 2,500 toises parfaitement sûr, et très-commode pour
+mouiller. Deux à trois cents bâtiments pouvaient y tenir à l'aise sur
+plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes par les eaux à la
+marée haute, étaient découvertes à la marée basse. Le Premier Consul
+ordonna d'y élever deux forts en grosse maçonnerie, de forme
+demi-circulaire, solidement casematés, présentant deux étages de feux,
+et pouvant couvrir de leurs projectiles le mouillage qui s'étendait de
+l'un à l'autre. Il fit mettre sur-le-champ la main à l'oeuvre. Les
+ingénieurs de la marine et de l'armée, secondés par les maçons pris dans
+la conscription, commencèrent immédiatement les travaux. Le Premier
+Consul avait la prétention de les avoir achevés à l'entrée de l'hiver.
+Mais il tenait tellement à multiplier les précautions, qu'il voulut
+garantir encore le milieu de la ligne d'embossage, par un troisième
+point d'appui. Ce point d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se
+trouvait en face de l'entrée du port; et, comme on était là sur un fond
+de sable mobile, le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort
+en grosse charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitôt à enfoncer
+à la marée basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base à
+une batterie de 18 pièces de 24. Le plus souvent ils les battaient sous
+le feu même des Anglais.
+
+Indépendamment de ces trois points avancés dans la mer, et placés
+parallèlement à la côte de Boulogne, le Premier Consul fit hérisser de
+canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la
+falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie,
+sans l'armer avec des bouches à feu du plus gros calibre. Des
+précautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour
+Étaples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait à creuser.
+
+[En marge: L'exécution des projets du Premier Consul fixée à l'hiver.]
+
+Tels furent les vastes projets définitivement arrêtés par le Premier
+Consul, à la vue des lieux, et avec le concours des ingénieurs et des
+officiers de la marine. La construction de la flottille avançait
+rapidement, depuis les côtes de Bretagne jusqu'à celles de Hollande;
+mais, avant d'en opérer la réunion devant Ambleteuse, Boulogne et
+Étaples, il fallait avoir achevé le creusement des bassins, l'érection
+des forts, amené sur la côte le matériel d'artillerie, concentré les
+troupes vers la mer, et créé les établissements nécessaires à leurs
+besoins. On comptait sur l'achèvement de tous ces ouvrages pour l'hiver.
+
+[En marge: Départ de Boulogne et visite à Calais, Dunkerque, Ostende,
+Anvers.]
+
+[En marge: Avantages de la situation d'Anvers.]
+
+[En marge: Août 1803.]
+
+[En marge: Ordres pour la création d'un grand établissement maritime à
+Anvers.]
+
+Le Premier Consul, après Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende et
+Anvers. Il tenait à voir ce dernier port, et à s'assurer par ses propres
+yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports très-divers qu'on lui
+avait adressés. Après avoir examiné l'emplacement de cette ville avec
+cette promptitude et cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartenaient
+qu'à lui, il n'eut aucun doute sur la possibilité de faire d'Anvers un
+grand arsenal maritime. Anvers avait, à ses yeux, des propriétés toutes
+particulières: il était situé sur l'Escaut, vis-à-vis la Tamise; il
+était en communication immédiate avec la Hollande, par la plus belle des
+navigations intérieures, et par conséquent à portée du plus riche dépôt
+de matières navales. Il pouvait recevoir sans difficulté, par le Rhin et
+la Meuse, les bois des Alpes, des Vosges, de la Forêt-Noire, de la
+Wettéravie, des Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres,
+naturellement attirés par le voisinage, devaient y offrir des milliers
+de bras pour la construction des vaisseaux. Le Premier Consul résolut
+donc de créer à Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours
+entre l'Escaut et la Tamise. C'était l'un des plus sensibles déplaisirs
+qu'il pût causer à ses ennemis, désormais irréconciliables, c'est-à-dire
+aux Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains nécessaires à la
+construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont
+l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une écluse
+de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient être capables de
+contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours pourvus de 30
+pieds d'eau, quelle que fût la hauteur du fleuve. Le Premier Consul
+voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau port de la
+République; et, en attendant de nouvelles expériences relativement à la
+navigabilité de l'Escaut, il ordonna la mise en chantier de plusieurs
+vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonçait pas à en construire plus
+tard d'un échantillon supérieur. Il espérait faire d'Anvers un
+établissement égal à ceux de Brest et de Toulon, mais infiniment mieux
+placé pour troubler le sommeil de l'Angleterre.
+
+[En marge: Séjour à Bruxelles.]
+
+Il se rendit d'Anvers à Gand, de Gand à Bruxelles. Ces populations
+belges, mécontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a
+régies, se montraient peu dociles pour l'administration française. La
+ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes qu'ailleurs
+les difficultés de l'administration des cultes. Le Premier Consul y
+rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour parler plus exactement, une
+vivacité moins expansive que dans les anciennes provinces françaises.
+Mais cette froideur disparut bientôt quand on vit le jeune général,
+entouré du clergé, assistant avec respect aux cérémonies religieuses,
+accompagné de son épouse, qui, malgré beaucoup de dissipation, avait
+dans le coeur la piété d'une femme, et d'une femme de l'ancien régime.
+M. de Roquelaure était archevêque de Malines: c'était un vieillard plein
+d'aménité. Le Premier Consul l'accueillit avec des égards infinis,
+rendit même à sa famille des biens considérables restés sous le
+séquestre de l'État, se montra souvent au peuple, accompagné de ce
+métropolitain de la Belgique, et réussit par sa manière d'être à calmer
+les défiances religieuses du pays. Il était attendu à Bruxelles par le
+cardinal Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le séjour
+de Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le
+consul Cambacérès vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du
+corps diplomatique s'y rendirent de leur côté, pour obtenir des
+audiences du chef de la France. Entouré ainsi de ministres, de généraux,
+de troupes nombreuses et brillantes, le général Bonaparte tint dans
+cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les apparences de
+la souveraineté. On eût dit qu'un empereur d'Allemagne venait visiter le
+patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'était écoulé plus vite que le
+Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses affaires le rappelaient à
+Paris: c'étaient les ordres à donner pour l'exécution de ce qu'il avait
+résolu à Boulogne; c'étaient aussi les négociations avec l'Europe, que
+cet état de crise rendait plus actives que jamais. Il renonça donc pour
+le moment à voir les provinces du Rhin, et remit à un second et prochain
+voyage cette partie de sa tournée. Mais, avant de quitter Bruxelles, il
+y reçut une visite qui fut fort remarquée, et qui méritait de l'être, à
+cause du personnage accouru pour le voir.
+
+[En marge: Le Premier Consul visité à Bruxelles par M. Lombard,
+secrétaire du roi de Prusse.]
+
+Ce personnage était M. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse. Le
+jeune Frédéric-Guillaume, dans sa défiance de lui-même et des autres,
+avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le
+soumettre à un nouvel examen, qu'il faisait de moitié avec son
+secrétaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grâce à
+cette royale intimité, avait acquis en Prusse une très-grande
+importance. M. d'Haugwitz, habile à se saisir de toutes les influences,
+avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manière que le roi,
+passant des mains du ministre dans celles du secrétaire particulier, n'y
+trouvait que les mêmes inspirations, c'est-à-dire celles de M.
+d'Haugwitz. M. Lombard, venu à Bruxelles, représentait donc à la fois
+auprès du Premier Consul le roi et le premier ministre, c'est-à-dire
+tout le gouvernement prussien, moins la cour, rangée exclusivement
+autour de la reine, et animée d'un autre esprit que le gouvernement.
+
+[En marge: Motifs de la visite de M. Lombard.]
+
+[En marge: Mécontentements de la Russie, et ses efforts pour créer un
+tiers-parti en Europe.]
+
+La visite de M. Lombard à Bruxelles était la conséquence de l'agitation
+des cabinets, depuis le renouvellement de la guerre entre la France et
+l'Angleterre. La cour de Prusse était dans une extrême anxiété, accrue
+par les communications récentes du cabinet russe. Ce dernier cabinet,
+comme on a vu, ramené malgré lui de ses affaires intérieures aux
+affaires européennes, aurait voulu s'en dédommager en jouant un rôle
+considérable. Il s'était efforcé tout d'abord de faire accepter sa
+médiation aux deux parties belligérantes, et de recommander ses protégés
+à la France. Le résultat de ces premières démarches n'était pas de
+nature à le satisfaire. L'Angleterre avait très-froidement accueilli ses
+ouvertures, refusé nettement de confier Malte à sa garde, et de
+suspendre les hostilités pendant que durerait la médiation. Seulement
+elle avait déclaré ne pas repousser l'entremise du cabinet russe, si la
+nouvelle négociation embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et
+mettait en question, par conséquent, tout ce que les traités de
+Lunéville et d'Amiens avaient résolu. C'était repousser la médiation,
+que de l'accepter à des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre
+répondait de la sorte, la France, de son côté, accueillant avec une
+entière déférence l'intervention du jeune empereur, avait néanmoins
+occupé sans hésiter les pays recommandés par la Russie, le Hanovre et
+Naples. La cour de Saint-Pétersbourg était singulièrement blessée de se
+voir si peu écoutée, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter sa
+médiation, et la France de limiter le champ des hostilités. Elle avait
+donc jeté les yeux sur la Prusse pour l'engager à former un tiers
+parti, qui ferait la loi aux Anglais et aux Français, et aux Français
+surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique plus polis.
+L'empereur Alexandre, qui avait rencontré le roi de Prusse à Mémel, qui
+lui avait juré dans cette rencontre une amitié éternelle, qui s'était
+découvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque, analogies
+d'âge, d'esprit, de vertus, cherchait à lui persuader, dans une
+correspondance fréquente, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, qu'ils
+étaient les seuls honnêtes gens en Europe; qu'à Vienne il n'y avait que
+fausseté, à Paris qu'ambition, à Londres qu'avarice, et qu'ils devaient
+s'unir étroitement pour contenir et gouverner l'Europe. Le jeune
+empereur, montrant une finesse précoce, avait surtout cherché à
+persuader au roi de Prusse qu'il était dupe des caresses du Premier
+Consul, et que, pour des intérêts médiocres, il lui faisait des
+sacrifices de politique dangereux; que, grâce à sa condescendance, le
+Hanovre se trouvait envahi; que les Français ne borneraient pas là leurs
+occupations; que la raison qui les portait à fermer aux Anglais le
+continent, les porterait plus loin que le Hanovre, et les conduirait
+jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du Sund; qu'alors les Anglais
+bloqueraient la Baltique, comme ils bloquaient l'Elbe et le Weser, et
+fermeraient la dernière issue restée au commerce du continent. Cette
+crainte, exprimée par la Russie, ne pouvait être sincère; car le Premier
+Consul ne songeait pas à pousser ses occupations jusqu'au Danemark, et
+il n'était pas possible qu'il y songeât. Il avait occupé le Hanovre à
+titre de propriété anglaise, Tarente en vertu de la domination non
+contestée de la France sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant
+sur le corps de l'Allemagne, était impossible, si on ne commençait par
+conquérir la Prusse elle-même. Et heureusement alors, la politique de la
+France n'avait pas acquis une telle extension.
+
+[En marge: Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.]
+
+Les suggestions de la Russie étaient donc mensongères, mais elles
+inquiétaient le roi de Prusse, déjà fort troublé par l'occupation du
+Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des États
+allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser
+étant fermés par les Anglais, l'exportation des produits prussiens avait
+cessé tout à coup. Les toiles de la Silésie, achetées ordinairement par
+Hambourg et Brême, dont elles alimentaient le vaste commerce, avaient
+été refusées le jour même où avait commencé le blocus. Les gros
+négociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte de malice à
+repousser toute espèce de transactions, afin de stimuler davantage la
+cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir l'inconvénient de
+l'occupation du Hanovre, cause unique de la clôture de l'Elbe et du
+Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs prussiens essuyaient des
+pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment avait perdu la moitié de ses
+revenus; ce qui n'avait altéré en rien le calme qui faisait l'un des
+mérites de son génie politique. Le roi, assiégé des plaintes de la
+Silésie, avait été obligé de prêter à cette province un million d'écus
+(4 millions de francs), sacrifice bien grand pour un prince économe, et
+jaloux de rétablir le trésor du grand Frédéric. On lui demandait, dans
+le moment, le double de cette somme.
+
+[En marge: Deux concessions demandées par la Prusse.]
+
+Agité par les suggestions russes, par les plaintes du commerce prussien,
+le roi Frédéric-Guillaume craignait, en outre, s'il se laissait
+entraîner par ces suggestions et ces plaintes, d'être engagé dans des
+liaisons hostiles à la France; ce qui aurait bouleversé toute sa
+politique, qui depuis quelques années avait reposé sur l'alliance
+française. C'est pour sortir de ce pénible état d'anxiété que M. Lombard
+venait d'être envoyé à Bruxelles. Il avait mission de bien observer le
+jeune général, de chercher à pénétrer ses intentions, de s'assurer s'il
+voulait, comme on le disait à Pétersbourg, pousser ses occupations
+jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore à Pétersbourg, il
+était si dangereux de se fier à cet homme extraordinaire. M. Lombard
+devait en même temps s'efforcer d'obtenir quelques concessions
+relativement au Hanovre. Le roi Frédéric-Guillaume aurait voulu qu'on
+réduisît à quelques mille hommes le corps qui occupait ce royaume; ce
+qui aurait répondu aux craintes sincères ou affectées dont la présence
+des Français en Allemagne était la cause. Il aurait voulu de plus
+l'évacuation d'un petit port placé aux bouches de l'Elbe, celui de
+Cuxhaven. Ce petit port, situé à l'entrée même de l'Elbe, était la
+propriété nominale des Hambourgeois, mais en réalité il servait aux
+Anglais pour y continuer leur commerce. Si on l'avait laissé inoccupé à
+titre de territoire hambourgeois, le commerce anglais se serait fait
+comme en pleine paix. Dès lors l'objet que se proposait la France aurait
+été manqué, et cela était si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait
+pris le Hanovre, elle avait occupé Cuxhaven.
+
+[En marge: Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions
+demandées.]
+
+Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un système
+de neutralité du Nord, calqué sur l'ancienne neutralité prussienne, qui
+comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de nouveaux
+États allemands, peut-être même la Russie; du moins le roi
+Frédéric-Guillaume s'en flattait. C'était, suivant ce monarque, garantir
+à la France l'immobilité du continent, lui laisser ainsi le libre emploi
+de ses moyens contre l'Angleterre, et, par conséquent, mériter de sa
+part quelques sacrifices. Tels avaient été les divers objets confiés à
+la prudence de M. Lombard.
+
+[En marge: Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.]
+
+Ce secrétaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement
+recommandé par M. d'Haugwitz à M. de Talleyrand. Il sentait vivement
+l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci, averti
+des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard, l'accueillit de la
+manière la plus brillante, et prit le meilleur moyen de s'ouvrir accès
+dans son esprit, c'était de le flatter par une confiance sans bornes,
+par le développement de toutes ses pensées, même les plus secrètes. Du
+reste, il pouvait, dans le moment, se montrer tout entier sans y perdre;
+et il le fit avec une franchise, une abondance de langage entraînantes.
+Il ne voulait pas, dit-il à M. Lombard, acquérir un seul territoire de
+plus sur le continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient
+reconnu à la France, par des traités patents ou secrets: le Rhin, les
+Alpes, le Piémont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la
+République italienne et l'Étrurie. Il était prêt à reconnaître
+l'indépendance de la Suisse et de la Hollande. Il était bien résolu à ne
+plus s'immiscer dans les affaires allemandes, à partir du Recès de 1803.
+Il ne tendait qu'à une seule chose, c'était à réprimer le despotisme
+maritime des Anglais, insupportable à d'autres qu'à lui certainement,
+puisque la Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark s'étaient unis
+deux fois en vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser.
+C'était à la Prusse à l'aider dans cette tâche, à la Prusse qui était
+l'alliée naturelle de la France, qui depuis quelques années en avait
+reçu une foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si,
+en effet, il était victorieux, mais grandement victorieux, que ne
+pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le Hanovre,
+ce complément si naturel, si nécessaire du territoire prussien? Et
+n'était-ce pas là un prix, immense et certain, de l'amitié que le roi
+Frédéric-Guillaume lui témoignerait en cette circonstance? Mais, pour
+qu'il fût victorieux et reconnaissant, il fallait qu'on le secondât
+d'une manière efficace. Une bonne volonté ambiguë, une neutralité plus
+ou moins étendue, étaient de médiocres secours. Il fallait l'aider à
+fermer complétement les rivages de l'Allemagne, supporter quelques
+souffrances momentanées, et se lier à la France par un traité d'union
+patent et positif. Ce qu'on appelait depuis 1795 la neutralité
+prussienne, ne suffisait pas pour assurer la paix du continent. Il
+fallait, pour rendre cette paix certaine, l'alliance formelle, publique,
+offensive et défensive, de la Prusse et de la France. Alors aucune des
+puissances continentales n'oserait former un projet. L'Angleterre serait
+manifestement seule, réduite à une lutte corps à corps avec l'armée de
+Boulogne; et, si à la perspective de cette lutte se joignait la clôture
+des marchés de l'Europe, elle serait, ou amenée à composer, ou écrasée
+par la formidable expédition qui se préparait sur les bords de la
+Manche. Mais, répétait sans cesse le Premier Consul, pour cela il
+fallait l'alliance effective de la Prusse, et un concours sérieux et
+entier de sa part aux projets de la France. Alors il réussirait, alors
+il pourrait combler de biens son alliée, et lui faire ce présent qu'elle
+ne demandait pas, mais qu'elle désirait ardemment au fond du coeur,
+celui du Hanovre.
+
+[En marge: Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le
+langage du Premier Consul.]
+
+Le Premier Consul, par la sincérité, la chaleur de ses explications,
+l'éblouissant éclat de son esprit, avait, non pas dupé, comme le dit
+bientôt à Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entraîné M.
+Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne méditait rien contre
+l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action
+contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la
+Prusse le prix d'un concours franc et sincère. Quant aux concessions
+dont M. Lombard apportait la demande, le Premier Consul lui en avait
+montré les graves inconvénients; car laisser le commerce britannique
+s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui, jusqu'au jour
+si incertain de la descente, serait sans conséquence pour l'Angleterre,
+c'était abandonner à celle-ci tous les avantages de la lutte. Le Premier
+Consul alla même jusqu'à déclarer qu'il était prêt à indemniser, aux
+dépens du trésor français, le commerce souffrant de la Silésie.
+Toutefois, dans le cas où la Prusse consentirait à stipuler une alliance
+offensive et défensive, il était disposé, dans un tel intérêt, à faire
+quelques-unes des concessions que désirait le roi Frédéric-Guillaume.
+
+M. Lombard, convaincu, ébloui, enchanté des familiarités du grand homme,
+dont les princes mêmes appréciaient avec orgueil les moindres égards,
+partit pour Berlin, disposé à communiquer à son maître et à M.
+d'Haugwitz tous les sentiments dont son âme était remplie.
+
+[En marge: Retour du Premier Consul à Paris.]
+
+Le Premier Consul, après avoir tenu à Bruxelles une cour brillante,
+n'ayant plus rien qui le retînt en Flandre, tant que les travaux
+ordonnés sur les côtes ne seraient pas plus avancés, repartit pour
+Paris, où il avait tout à faire, sous le double rapport de
+l'administration et de la diplomatie. Il passa par Liége, Namur, Sedan,
+fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les premiers jours
+d'août à Saint-Cloud.
+
+[En marge: Le Premier Consul met fin à la médiation russe.]
+
+[En marge: Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imaginées par
+la Russie.]
+
+Il était pressé, tout en continuant d'ordonner de Paris les préparatifs
+de sa grande expédition, d'éclaircir, de fixer définitivement ses
+rapports avec les grandes puissances du continent. Dans les inquiétudes
+de la Prusse, il avait clairement discerné l'influence russe; il
+discernait cette influence ailleurs, c'est-à-dire dans la mauvaise
+volonté qu'on lui montrait à Madrid. Le cabinet espagnol refusait en
+effet de s'expliquer sur l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, et
+disait que, la médiation russe faisant encore espérer une fin pacifique,
+il fallait attendre le résultat de cette médiation avant de prendre un
+parti décisif. D'autres circonstances avaient désagréablement affecté le
+Premier Consul: c'était la partialité évidente de la Russie dans l'essai
+de médiation qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul
+avait accepté cette médiation avec une déférence entière, et que
+l'Angleterre au contraire y avait opposé des difficultés de toute
+nature, tantôt refusant de confier Malte aux mains de la puissance
+médiatrice, tantôt argumentant à l'infini sur l'étendue de la
+négociation, la diplomatie russe penchait plutôt pour l'Angleterre que
+pour la France, et semblait ne tenir aucun compte de la déférence de
+l'une, et de la mauvaise volonté de l'autre. Les propositions récemment
+arrivées de Saint-Pétersbourg révélaient cette disposition de la manière
+la plus claire. La Russie déclarait qu'à son avis l'Angleterre devait
+rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; mais qu'en retour il
+était convenable de lui accorder l'île de Lampedouse; que la France
+devait en outre fournir une indemnité au roi de Sardaigne, reconnaître
+et respecter l'indépendance des États placés dans son voisinage, évacuer
+pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre, mais le
+royaume d'Étrurie, la République italienne, la Suisse et la Hollande.
+
+[En marge: Le Premier Consul les repousse.]
+
+Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, étaient complétement
+inacceptables sous tous les autres. Concéder Lampedouse en compensation
+de Malte, c'était donner aux Anglais le moyen de faire avec de l'argent,
+dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar dans la Méditerranée.
+Le Premier Consul avait été près d'y consentir pour garder la paix.
+Lancé maintenant dans la guerre, plein d'espérance de réussir, il ne
+voulait plus faire un tel sacrifice. Indemniser le roi de Piémont
+n'était pas pour lui une difficulté; il était disposé à consacrer à cet
+objet Parme ou un équivalent. Évacuer Tarente et le Hanovre la paix
+rétablie, était une suite naturelle de la paix même. Mais évacuer la
+République italienne qui n'avait point d'armée, la Suisse, la Hollande,
+qui étaient menacées d'une contre-révolution immédiate si les troupes
+françaises se retiraient, c'était lui demander de livrer aux ennemis de
+la France les États dont on avait acquis le droit de disposer, par dix
+ans de guerres et de victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhérer à
+de telles conditions. Ce qui le décidait plus souverainement encore à ne
+pas laisser continuer cette médiation, c'était la forme sous laquelle on
+l'offrait. Le Premier Consul avait consenti à un arbitrage suprême,
+absolu et sans appel, du jeune empereur lui-même, car c'était intéresser
+l'honneur de ce monarque à être juste, et se donner de plus la certitude
+d'en finir. Mais s'en remettre à la partialité des agents russes, tous
+dévoués à l'Angleterre, c'était souscrire à une négociation
+désavantageuse et sans terme.
+
+Il déclara donc, après avoir discuté les propositions de la Russie,
+après avoir montré l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il
+était toujours prêt à accepter l'arbitrage personnel du czar lui-même,
+mais non une négociation conduite par son cabinet d'une manière peu
+amicale pour la France, et tellement compliquée, qu'on ne pouvait en
+espérer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Pétersbourg de ses
+bons offices, qu'il renonçait toutefois à s'en servir davantage, s'en
+remettant à la guerre du soin de ramener la paix. La déclaration du
+Premier Consul se terminait par ces paroles, profondément empreintes de
+son caractère: «Le Premier Consul a tout fait pour conserver la paix;
+ses efforts ayant été vains, il a dû voir que la guerre était dans
+l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne pliera pas devant une
+nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt ans, de faire plier
+toutes les puissances.» (29 août 1803.)
+
+M. de Markoff fut sèchement traité, et avait mérité de l'être par son
+langage et son attitude à Paris. Approbateur constant de l'Angleterre,
+de ses prétentions, de sa conduite, il était le détracteur avoué de la
+France et de son gouvernement. Quand on lui disait qu'il ne se
+conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son maître,
+qui professait une rigoureuse impartialité entre la France et
+l'Angleterre, il répondait que _l'empereur avait son opinion, mais que
+les Russes avaient la leur_. Il était à craindre qu'il ne s'attirât
+bientôt quelque tempête, semblable à celle qu'avait essuyée lord
+Withworth, et même plus désagréable encore, parce que le Premier Consul
+n'avait pas pour M. de Markoff la considération qu'il professait pour
+lord Withworth.
+
+[En marge: Après avoir mis fin à la médiation russe, le Premier Consul
+oblige l'Espagne à s'expliquer.]
+
+Le fil de cette fausse médiation une fois tranché, sans rompre néanmoins
+avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne à s'expliquer,
+et à dire comment elle entendait exécuter le traité de Saint-Ildephonse.
+Il s'agissait de savoir si elle prendrait part à la guerre, ou si elle
+resterait neutre, en fournissant à la France un subside, au lieu d'un
+secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier Consul ne pouvait se
+donner tout entier à son expédition, tant que cette question ne serait
+pas résolue.
+
+L'Espagne éprouvait à se décider une répugnance extrême, et qui l'avait
+rejetée à l'égard de la France dans les plus fâcheux sentiments. Sans
+doute il était onéreux de suivre une puissance voisine dans toutes les
+vicissitudes de sa politique; mais, en s'engageant par le traité de
+Saint-Ildephonse dans les liens d'une alliance offensive et défensive
+avec la France, l'Espagne avait contracté une obligation positive, dont
+il était impossible de contester les conséquences. Indépendamment de
+cette obligation, il fallait que cette puissance fût indignement
+dégénérée, pour vouloir se tenir à l'écart, lorsqu'allait s'agiter pour
+la dernière fois la question de la suprématie maritime. Si l'Angleterre
+l'emportait, il était évident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni
+commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait
+depuis trois siècles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier Consul
+la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un
+engagement formel, mais de remplir ses plus sacrés devoirs envers
+elle-même. Tenant compte de son incapacité présente, il la laissait
+neutre, et, en lui ménageant ainsi la faculté de recevoir les piastres
+du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre faite
+au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent, puisqu'elle ne
+pouvait payer la dette du sang, à la cause de la liberté des mers.
+
+[En marge: L'Espagne arrivée, on ne sait pourquoi, à un véritable état
+d'hostilité à l'égard de la France.]
+
+Nos relations avec l'Espagne, altérées, comme on l'a vu, à l'occasion du
+Portugal, un peu améliorées depuis, grâce à la vacance du duché de
+Parme, s'étaient gâtées de nouveau, au point d'être tout à fait
+hostiles. On se plaignait tous les jours à Madrid d'avoir cédé la
+Louisiane pour la royauté de l'Étrurie, qu'on appelait nominale, parce
+que des troupes françaises gardaient l'Étrurie, incapable de se garder
+elle-même. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux
+États-Unis. On disait que si la France voulait aliéner cette précieuse
+colonie, c'était au roi d'Espagne qu'elle aurait dû s'adresser, non aux
+Américains, qui deviendraient pour le Mexique des voisins dangereux; que
+si la France avait rendu cette colonie à Charles IV, il se serait bien
+chargé de la sauver des mains des Américains et des Anglais. Il était
+ridicule, en vérité, à des gens qui allaient perdre le Mexique, le
+Pérou, et toute l'Amérique du Sud, de prétendre pouvoir garder la
+Louisiane, laquelle n'était espagnole ni par les moeurs, ni par
+l'esprit, ni par le langage. On faisait à Madrid de cette aliénation de
+la Louisiane un grief considérable contre la France, et tellement grave,
+qu'on se tenait pour délié de toute obligation envers elle. Le vrai
+motif de cette humeur était dans le refus du Premier Consul d'ajouter le
+duché de Parme au royaume d'Étrurie; refus forcé dans le moment, car il
+était obligé de garder quelques territoires pour indemniser le roi de
+Piémont, depuis qu'on demandait si vivement une indemnité pour ce
+prince; et d'ailleurs les Florides, après l'abandon de la Louisiane,
+n'étaient plus un objet d'échange acceptable. Le cabinet de Madrid ne
+s'en tenait pas envers la France à l'attitude de la mauvaise humeur, il
+en était venu aux plus mauvais procédés. Notre commerce était
+indignement traité. Sous prétexte de contrebande, des bâtiments avaient
+été saisis, et les équipages envoyés aux présides d'Afrique. Toutes les
+réclamations de nos nationaux étaient écartées; on ne répondait plus à
+l'ambassadeur sur aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on
+venait de laisser enlever au mouillage d'Algésiras et de Cadix, sous le
+feu même des canons espagnols, des bâtiments français; ce qui
+constituait, à part toute alliance, une violation de territoire qu'il
+était indigne de souffrir. La flotte réfugiée à la Corogne était, sur
+une fausse allégation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, où
+elle aurait pu se trouver en sûreté. On forçait les équipages de mourir
+à bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout
+de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloquée par une flotte
+anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un radoub
+considérable, et sans un renouvellement de vivres et de munitions. On
+lui refusait tout cela, même à prix d'argent. Enfin, par une bravade qui
+mettait le comble à de tels procédés, tandis que la marine espagnole
+était laissée dans un délabrement à faire pitié, on s'occupait avec des
+soins étranges de l'armée de terre, et on organisait les milices, comme
+si on avait voulu préparer une guerre nationale contre la France.
+
+[En marge: Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix à se
+conduire comme il le faisait.]
+
+Qui pouvait ainsi pousser dans l'abîme l'inepte favori, dont la
+domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et réduisait une brave
+nation à la plus honteuse impuissance? Le défaut de suite dans les
+idées, la vanité blessée, la paresse, l'incapacité, tels étaient les
+misérables mobiles de cet usurpateur de la royauté espagnole. Il avait
+penché autrefois pour la France, c'en était assez pour que son
+inconstance penchât aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul
+n'avait pu lui dissimuler son mépris, tandis que les agents anglais et
+russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout, la
+France lui demandait du courage, de l'activité, une bonne administration
+des affaires espagnoles: c'était plus qu'il n'en fallait pour l'amener à
+détester un allié aussi exigeant. Tout cela finira, avait dit le Premier
+Consul, _par un coup de tonnerre_. Ainsi s'annonçait, par de sinistres
+éclairs, la foudre cachée dans cette nue épaisse, qui commençait à
+s'amonceler sur le vieux trône d'Espagne.
+
+[En marge: Demandes péremptoires adressées au cabinet de Madrid.]
+
+Le sixième des camps formés sur les rives de l'Océan se réunissait à
+Bayonne. Les apprêts furent accélérés et accrus jusqu'à former une
+véritable armée. Un autre rassemblement fut préparé du côté des Pyrénées
+orientales. Augereau reçut le titre de général en chef de ces divers
+corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander à la
+cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait à se
+plaindre, l'élargissement des Français détenus, avec un dédommagement
+pour les pertes qu'ils avaient essuyées, la punition des commandants des
+forts d'Algésiras et de Cadix, qui avaient laissé prendre des bâtiments
+français à portée de leurs canons, la restitution des bâtiments pris,
+l'admission dans les bassins du Ferrol de l'escadre réfugiée à la
+Corogne, son radoub et son ravitaillement immédiats, sauf à compter
+sur-le-champ avec la France; le licenciement de toutes les milices, et
+enfin, au choix de l'Espagne, ou la stipulation d'un subside, ou
+l'armement des 15 vaisseaux et des 24 mille hommes promis par le traité
+de Saint-Ildephonse. Le général Beurnonville devait déclarer au prince
+de la Paix ces volontés expresses, lui dire que si la cour de Madrid
+persistait dans sa folle et coupable conduite, c'était à lui que s'en
+prendrait la juste indignation du gouvernement français; qu'en
+franchissant la frontière on dénoncerait au roi et au peuple d'Espagne
+le joug honteux sous lequel ils étaient courbés, et dont on venait les
+délivrer. Si cette déclaration faite au prince de la Paix n'avait pas
+d'effet, le général Beurnonville devait demander une audience au roi et
+à la reine, leur répéter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il
+n'obtenait pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles
+dépêches de Paris.
+
+[En marge: Démarche de l'ambassadeur Beurnonville auprès du prince de la
+Paix.]
+
+[En marge: M. de Beurnonville reçoit pour réponse un renvoi à M.
+d'Azara.]
+
+Le général Beurnonville, impatient de mettre un terme à d'intolérables
+outrages, se hâta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire
+les dures vérités qu'il avait mission de faire arriver à ses oreilles,
+et pour ne lui laisser aucun doute sur le sérieux de ces menaces, plaça
+sous ses yeux plusieurs passages des dépêches du Premier Consul. Le
+prince de la Paix pâlit, laissa échapper quelques larmes, fut tour à
+tour bas ou arrogant, finit par déclarer que M. d'Azara était chargé de
+s'entendre à Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le
+regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en écoutant l'ambassadeur de
+France il sortait de son rôle, car il était généralissime des armées
+espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'État; et que, si on
+avait quelque déclaration à faire, c'était au ministre des affaires
+étrangères et non à lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa même une
+note que le général Beurnonville devait lui remettre à la fin de cette
+conférence. Le général, poussé à bout, lui dit: Monsieur le prince, il y
+a cinquante personnes dans votre antichambre, je vais les prendre à
+témoin du refus que vous faites de recevoir une note qui importe au
+service de votre roi, et constater que, si je n'ai pu m'acquitter de mon
+devoir, la faute en est à vous seul, et non pas à moi.--Le prince
+intimidé reçut la note, et le général Beurnonville se retira.
+
+Tenant à remplir ses instructions dans toute leur étendue, le général
+ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris, éperdus,
+semblant ne rien comprendre à ce qui se passait, et répétant que le
+chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout arranger
+avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour, interrompit
+même toute communication avec les ministres espagnols, et se hâta de
+mander à son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de résultat
+qu'il avait obtenu.
+
+[En marge: Instructions qu'avait reçues M. d'Azara de Madrid.]
+
+M. d'Azara, en effet, avait reçu la plus singulière communication, la
+plus inconvenante, la plus désagréable pour lui. Ce spirituel et sage
+Espagnol était partisan sincère de l'alliance de l'Espagne avec la
+France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres d'Italie,
+où il avait joué un rôle conciliateur entre l'armée française et le
+Saint-Père. Malheureusement, il ne cachait pas assez le dégoût, la
+douleur que lui causait l'état de la cour d'Espagne, et cette cour
+mécontente s'en prenait de sa déconsidération à l'ambassadeur qui la
+déplorait. Il était, disait-on dans les dépêches qu'on venait de lui
+écrire de Madrid, il était l'humble serviteur du Premier Consul; il
+n'informait sa cour de rien, il ne savait la sauver d'aucune exigence.
+On allait jusqu'à lui déclarer que, si le Premier Consul n'avait pas
+autant tenu à le conserver à Paris, on aurait choisi un autre
+représentant. On provoquait ainsi sa démission, sans oser la lui
+envoyer. On le chargeait, pour toute conclusion, d'offrir à la France un
+subside de 2 millions et demi par mois, en déclarant que c'était là tout
+ce que l'Espagne pouvait faire, qu'au delà il y aurait pour elle
+impuissance absolue de payer. M. d'Azara transmit ces propositions au
+Premier Consul, et puis envoya par un courrier sa démission à Madrid.
+
+[En marge: Mission de M. Hermann à Madrid, et dénonciation du prince de
+la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier Consul.]
+
+Le Premier Consul manda auprès de lui M. Hermann, secrétaire
+d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de
+la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait
+signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se résigner à une
+chute immédiate, préparée par des moyens que M. Hermann avait en
+portefeuille. Ces moyens étaient les suivants. Le Premier Consul avait
+écrit une lettre au roi, dans laquelle il dénonçait à ce monarque
+infortuné les malheurs et les hontes de sa couronne, de manière,
+toutefois, à réveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa
+dignité; il le plaçait ensuite entre l'éloignement du favori, ou
+l'entrée immédiate d'une armée française. Si le prince de la Paix, après
+avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant, sans
+nouveau renvoi à Paris, donné satisfaction complète à la France, le
+général Beurnonville devait demander une audience solennelle à Charles
+IV, et lui remettre en mains propres la foudroyante lettre du Premier
+Consul. Vingt-quatre heures après, si le prince de la Paix n'était pas
+renvoyé, le général Beurnonville devait quitter Madrid, en expédiant à
+Augereau l'injonction de passer la frontière.
+
+[En marge: Comment M. Hermann accomplit sa mission.]
+
+[En marge: Effroi du prince de la Paix, mais sa constance à tout
+renvoyer à M. d'Azara.]
+
+[En marge: Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.]
+
+[En marge: Moyens imaginés pour en prévenir les effets.]
+
+M. Hermann arriva en toute hâte à Madrid. Il vit le prince de la Paix,
+lui signifia les volontés du Premier Consul, et cette fois le trouva,
+non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui
+aurait eu la conviction de défendre les intérêts de son pays, de
+représenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie, aurait
+bravé la disgrâce, la mort, tout, plutôt qu'un tel déploiement de
+l'autorité étrangère. Mais l'indignité de sa position ne laissait au
+prince de la Paix aucune ressource d'énergie. Il se soumit, et affirma
+sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'être envoyées à
+M. d'Azara, avec pouvoir de consentir à tout ce que demandait le Premier
+Consul. Cette réponse fut rapportée au général Beurnonville. Celui-ci,
+qui avait ordre d'exiger une solution immédiate, et de ne pas se payer
+d'un nouveau renvoi à Paris, déclara au prince qu'il avait pour
+instruction expresse de n'en pas croire sa parole, et d'exiger une
+signature à Madrid même, ou de remettre au roi la fatale lettre. Le
+prince de la Paix répéta sa triste version, que tout se terminait à
+Paris dans le moment, et conformément aux volontés du Premier Consul.
+Cette misérable cour croyait sauver son honneur, en laissant à M.
+d'Azara le triste rôle de se soumettre aux volontés de la France, et en
+renvoyant à quatre cents lieues d'elle le spectacle de son abaissement.
+Le général Beurnonville se crut alors obligé de porter au roi la lettre
+du Premier Consul. Les directeurs du roi, c'est-à-dire la reine et le
+prince, auraient pu refuser l'audience, mais un courrier aurait ordonné
+à Augereau d'entrer en Espagne. Ils trouvèrent un moyen de tout
+arranger. Ils conseillèrent à Charles IV de recevoir la lettre, mais en
+lui persuadant de ne pas l'ouvrir, parce qu'elle contenait des
+expressions dont il aurait à s'offenser. Ils s'efforcèrent de lui
+prouver qu'en la recevant il s'épargnerait l'entrée de l'armée
+française, et qu'en ne l'ouvrant pas il sauverait sa dignité. Les choses
+furent ainsi disposées. Le général Beurnonville fut admis à l'Escurial,
+en présence du roi et de la reine, hors de la présence du prince de la
+Paix, qu'il avait ordre de ne pas souffrir, et remit au monarque
+espagnol l'accablante dénonciation dont il était porteur.--Charles IV,
+avec une aisance qui prouvait son ignorance, dit à l'ambassadeur: Je
+reçois la lettre du Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la
+rendrai bientôt, sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que
+votre démarche était inutile, car M. d'Azara était chargé de tout
+terminer à Paris. J'estime le Premier Consul; je veux être son fidèle
+allié, et lui fournir tous les secours dont ma couronne peut
+disposer.--Après cette réponse officielle, le roi, reprenant le ton
+d'une familiarité peu digne du trône et de la situation présente, parla
+en termes d'une vulgarité embarrassante de la vivacité de son ami le
+général Bonaparte, et de sa résolution de tout lui pardonner pour ne pas
+rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu,
+souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre un
+nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au général Augereau l'avis de
+marcher.
+
+[En marge: Ordres envoyés à Paris pour terminer au gré du Premier Consul
+les contestations survenues avec l'Espagne.]
+
+[En marge: Traité de subside entre l'Espagne et la France.]
+
+Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reçu les
+autorisations nécessaires pour signer les conditions imposées par le
+Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que, pour
+tenir lieu des secours stipulés dans le traité de Saint-Ildephonse, elle
+payerait à la France un subside de 6 millions par mois, dont un tiers
+serait retenu pour le règlement des comptes existant entre les deux
+gouvernements; que l'Espagne acquitterait en un seul payement les quatre
+mois échus depuis le commencement de la guerre, c'est-à-dire 16
+millions. Un agent appelé d'Hervas, qui traitait à Paris les affaires
+financières de la cour de Madrid, dut se rendre en Hollande pour
+négocier un emprunt avec la maison Hope, en lui livrant des piastres, à
+extraire du Mexique. Il fut entendu que, si l'Angleterre déclarait la
+guerre à l'Espagne, le subside cesserait. Pour prix de ces secours, il
+fut stipulé que, si les projets du Premier Consul contre la
+Grande-Bretagne venaient à réussir, la France ferait rendre à son alliée
+la Trinité d'abord, et ensuite, dans le cas d'un triomphe complet, la
+célèbre forteresse de Gibraltar.
+
+Cette convention signée, M. d'Azara n'en persista pas moins à donner sa
+démission, quoiqu'il fût sans fortune, et privé de toute ressource pour
+soulager une vieillesse précoce. Il mourut à Paris quelques mois plus
+tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de dignité pour écrire à
+son agent d'Hervas, et le charger, disait-il, d'arranger ses affaires
+personnelles avec le Premier Consul. Tout ce qui s'était passé n'était,
+suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de ces brouilles ordinaires entre
+personnes qui s'aiment, et qui sont après plus amies qu'auparavant. Tel
+était ce personnage; telles étaient la force et l'élévation de son
+caractère.
+
+[En marge: Continuation des préparatifs pour l'expédition d'Angleterre.]
+
+[En marge: Sept. 1803.]
+
+[En marge: L'escadre de Brest destinée à l'Irlande.]
+
+On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des
+trois occasions réputées les meilleures pour le passage du détroit,
+allait se présenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver. Aussi
+le Premier Consul s'occupait-il sans relâche de sa grande entreprise. La
+fin de la querelle avec l'Espagne était venue fort à propos,
+non-seulement pour lui procurer des ressources pécuniaires, mais pour
+rendre une partie de ses troupes disponibles. Les rassemblements formés
+du côté des Pyrénées furent dispersés, et les corps qui les composaient
+acheminés vers l'Océan. Plusieurs de ces corps furent placés à Saintes,
+tout à fait à portée de l'escadre de Rochefort. Les autres eurent ordre
+de se rendre en Bretagne, pour être embarqués sur la grande escadre de
+Brest. Augereau commandait le camp formé dans cette province. Le projet
+du Premier Consul se mûrissant peu à peu dans sa tête, il lui semblait
+que, pour troubler davantage le gouvernement anglais, il fallait
+l'attaquer sur plusieurs points à la fois, et qu'une partie des 150
+mille hommes destinés à l'invasion devait être jetée en Irlande. C'était
+le but des préparatifs ordonnés à Brest. Le ministre Decrès s'était
+abouché avec les Irlandais fugitifs, qui avaient déjà cherché à détacher
+leur patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulèvement général
+dans le cas où l'on débarquerait 18 mille hommes, avec un matériel
+complet, et une grande quantité d'armes. Ils demandaient que, pour prix
+de leurs efforts, la France ne fît pas la paix, sans exiger
+l'indépendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait, à condition
+qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint l'armée
+française, et combattu avec elle pendant la durée de l'expédition. Les
+Irlandais étaient confiants et féconds en promesses, comme le sont tous
+les émigrés; cependant il y en avait parmi eux qui ne donnaient pas de
+grandes espérances, qui ne promettaient même aucun secours effectif de
+la part de la population. Toutefois, d'après ces derniers, on devait la
+trouver au moins bienveillante, et c'était assez pour prêter appui à
+notre armée, pour causer de graves embarras à l'Angleterre, et pour
+paralyser peut-être 40 ou 50 mille de ses soldats. L'expédition
+d'Irlande avait encore l'avantage de tenir l'ennemi incertain sur le
+vrai point d'attaque. Sans cette expédition, en effet, l'Angleterre
+n'aurait cru qu'à un seul projet, celui de traverser le détroit pour
+diriger une armée sur Londres. Au contraire, avec les préparatifs de
+Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce qui se faisait à Boulogne
+était une feinte, et que le projet véritable consistait en une grande
+expédition sur l'Irlande. Les doutes inspirés à cet égard étaient un
+premier résultat fort utile.
+
+La flotte en relâche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les
+bassins, mise en réparation, et pourvue des rafraîchissements dont les
+équipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se préparait. On
+commençait en Hollande à équiper l'escadre de haut bord, et à réunir la
+masse de chaloupes nécessaires pour former la flottille batave. Mais
+c'est à Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur et une
+rapidité merveilleuses.
+
+[En marge: Le Premier Consul se crée un pied-à-terre à Boulogne, au
+petit château du Pont-de-Briques.]
+
+Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir
+soi-même, que les agents les plus sûrs sont souvent inexacts dans leurs
+rapports, par défaut d'attention ou d'intelligence, quand ce n'est pas
+par volonté de mentir, s'était créé à Boulogne un pied-à-terre, où il
+avait l'intention de séjourner fréquemment. Il avait fait louer un petit
+château dans un village appelé le Pont-de-Briques, et il avait ordonné
+les apprêts nécessaires pour y habiter avec sa maison militaire. Il
+partait le soir de Saint-Cloud, et, franchissant les soixante lieues qui
+séparent Paris de Boulogne, avec la rapidité que les princes ordinaires
+mettent à courir à de vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au
+milieu du jour, sur le théâtre de ses immenses travaux, et voulait tout
+examiner avant de prendre un instant de sommeil. Il avait exigé que
+l'amiral Bruix, exténué de fatigue, quelquefois agité par ses querelles
+avec le ministre Decrès, ne se logeât pas à Boulogne, mais sur la
+falaise même, sur une hauteur d'où l'on apercevait le port, la rade et
+les camps. On avait construit là une baraque bien calfeutrée, dans
+laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse
+devant lui toutes les parties de la vaste création à laquelle il
+présidait. Il s'était résigné à cette demeure périlleuse pour sa
+défaillante existence, afin de satisfaire l'inquiète vigilance du chef
+du gouvernement[13]. Le Premier Consul avait même fait construire pour
+son usage personnel une semblable baraque, tout près de celle de
+l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les nuits. Il
+exigeait que les généraux Davout, Ney, Soult, résidassent sans
+interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux travaux
+et aux manoeuvres, et lui rendissent compte chaque jour des moindres
+circonstances. Le général Soult, qui se distinguait par une qualité
+précieuse, celle de la vigilance, lui était là d'une grande et
+continuelle utilité. Lorsque le Premier Consul avait reçu de ses
+lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il répondait à
+l'instant, il partait pour aller vérifier lui-même l'exactitude des
+rapports qu'on lui avait adressés, n'en croyant jamais que ses propres
+yeux sur toutes choses.
+
+[En marge: Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.]
+
+[En marge: Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux pour
+tenir les bâtiments anglais à distance.]
+
+[En marge: Établissement de batteries sous-marines, couvertes par les
+eaux à la marée haute, découvertes à la marée basse, et tenant l'ennemi
+à grande distance.]
+
+Les Anglais s'étaient appliqués à troubler l'exécution des ouvrages
+destinés à protéger le mouillage de Boulogne. Leur croisière, composée
+le plus habituellement d'une vingtaine de bâtiments, dont trois ou
+quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq à six frégates, dix ou douze
+bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes canonnières,
+faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs boulets, dépassant
+la falaise, venaient tomber dans le port et sur les camps. Quoique leurs
+projectiles n'eussent causé que bien peu de dommage, ce feu était fort
+incommode, et pouvait, lorsqu'une grande quantité de bâtiments serait
+réunie, y causer de funestes ravages, peut-être un incendie. Une nuit
+même les Anglais, s'avançant avec beaucoup d'audace dans leurs
+chaloupes, surprirent l'atelier où l'on travaillait à la construction du
+fort en bois, coupèrent les sonnettes qui servaient à battre les pieux,
+et bouleversèrent les travaux pour plusieurs jours. Le Premier Consul
+montra un vif mécontentement de cette tentative, et donna de nouveaux
+ordres pour en empêcher une pareille à l'avenir. Des chaloupes armées,
+se succédant comme des factionnaires, durent passer la nuit autour des
+ouvrages. Les ouvriers encouragés, piqués d'honneur, ainsi que des
+soldats que l'on conduit à l'ennemi, furent amenés à travailler en
+présence des vaisseaux anglais, sous le feu de leur artillerie. C'était
+à la marée basse qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tête des
+pieux était assez découverte par la mer pour qu'on pût les battre, les
+ouvriers se mettaient à l'oeuvre, même avant la retraité des eaux,
+restaient après qu'elles étaient revenues, et, la moitié du corps dans
+les flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais.
+Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fécondité, inventa
+de nouvelles précautions pour éloigner l'ennemi. Il fit faire des
+expériences sur la côte, et essayer la portée du gros canon, en le
+tirant sous un angle de 45 degrés, à peu près comme on tire le mortier.
+L'expérience réussit, et on porta les boulets du calibre de 24, jusqu'à
+2,300 toises; ce qui obligea les Anglais à s'éloigner d'autant. Il fit
+mieux encore; pensant toujours au même objet, il imagina le premier un
+moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables ravages, et qui semble devoir
+exercer une grande influence sur la guerre maritime, celui des
+projectiles creux employés contre les vaisseaux. Il ordonna de tirer sur
+les bâtiments avec de gros obus, qui, éclatant dans le bois ou dans la
+voilure, devaient produire ou des brèches fatales au corps du navire, ou
+de grandes déchirures dans le gréement. _C'est avec des projectiles qui
+éclatent_, écrivait-il, _qu'il faut attaquer le bois._ Rien ne se fait
+facilement, surtout quand il y a d'anciennes habitudes à vaincre, et il
+eut à réitérer souvent les mêmes instructions. Lorsque les Anglais, au
+lieu de ces boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui
+est devant eux, mais qui ne font pas un ravage plus étendu que leur
+diamètre, virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai,
+mais qui éclate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la
+tête de ses défenseurs, ils furent surpris, et tenus fort à distance.
+Enfin, pour obtenir encore plus de sécurité, le Premier Consul imagina
+un moyen non moins ingénieux. Il eut l'idée d'établir des batteries
+sous-marines, c'est-à-dire qu'il fit placer, à la laisse de basse-mer,
+des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau recouvrait à
+la marée haute, et découvrait à la marée basse. Il en coûta beaucoup de
+peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles reposaient les
+pièces, pour prévenir les ensablements et les affouillements. On y
+réussit néanmoins, et à l'heure de la marée descendante, qui était celle
+du travail, lorsque les Anglais s'avançaient pour le troubler, ils
+étaient accueillis par des décharges d'artillerie, partant à
+l'improviste de la ligne de basse-mer; de façon que les feux
+s'avançaient, en quelque sorte, ou reculaient avec la mer elle-même. Ces
+batteries ne furent employées que pendant le temps de la construction
+des forts; elles devinrent inutiles dès que les forts furent
+achevés[14].
+
+ [Note 13: Voici un extrait de la correspondance du ministre
+ Decrès, qui prouve le dévouement de l'amiral Bruix à
+ l'entreprise, et peint bien la nature de son caractère.
+ Seulement ses souffrances étaient moins imaginaires que ne le
+ dit le ministre Decrès, car il mourut l'année suivante.
+
+ Boulogne, 7 janvier 1804.
+
+ _Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul._
+
+ CITOYEN CONSUL,
+
+ L'amiral Bruix ne s'était point dissimulé votre
+ mécontentement, et il m'a paru très-soulagé de me trouver la
+ disposition d'en parler de confiance avec lui. _Il voit
+ toujours le général Latouche aux portes de Boulogne_, et
+ cette idée ne lui est rien moins qu'agréable.
+
+ Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit
+ fort noblement, qu'elle ne peut être confiée qu'à l'homme que
+ le Premier Consul en croira le plus digne. Je conçois que
+ nulle considération particulière ne peut être admise, et si
+ le Premier Consul croit Latouche plus capable, il le nommera,
+ et il fera bien. Pour moi, au point où en sont les choses, je
+ ne puis quitter la partie, et je servirai sous les ordres de
+ Latouche.--Mais ta santé te le permet-elle?--Oui, il faut
+ bien qu'elle le permette, et je suis presque sûr de le
+ pouvoir.--Le Premier Consul demande tant d'activité, il en
+ donne un exemple si extraordinaire!--Eh bien! cet exemple,
+ j'ai bien vu que c'était une leçon qu'il me donnait, et cette
+ leçon ne sera pas perdue.--Quoi! tu entreras dans tous les
+ détails, tu inspecteras chaque bâtiment?--Oui, je le ferai
+ puisqu'il le veut, quoiqu'il soit dans mon principe que cette
+ méthode ne vaut pas la mienne, qui est de faire faire, et de
+ se montrer rarement.--Mais le Premier Consul?--Oh! lui peut
+ toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais
+ nous qui ne sommes pas _lui_, pas même l'Éphestion de ton
+ Alexandre, je crois qu'il nous faut une plus grande réserve.
+ Mais il le veut, il l'entend comme cela, et je veux lui faire
+ voir que je sais faire tout ce qu'il désire.--
+
+ Voilà, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon
+ dialogue avec lui. Il se portait à merveille, et quelques
+ généraux étant entrés à la fin de notre conférence, et lui
+ ayant demandé des nouvelles de sa santé, il a passé
+ subitement à son air moribond, et s'en est plaint d'une voix
+ lamentable! Sacrifice involontaire à sa vieille habitude!
+
+ De tout ce qu'il m'a dit, il résulte qu'il tremble que vous
+ ne lui ôtiez le commandement, qu'il ne m'a point caché qu'il
+ avait cette crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le
+ plus grand détail tout ce dont vous lui avez donné l'exemple,
+ et cela à commencer d'aujourd'hui.
+
+ DECRÈS.]
+
+ [Note 14: Tous les détails que nous donnons ici sont extraits
+ des correspondances originales de l'amiral Bruix et de
+ Napoléon, que nous avons déjà citées.]
+
+Le fort en bois fut terminé le premier, grâce à la nature de la
+construction. On établit de solides plates-formes sur la tête des pieux,
+et à quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet ouvrage
+de dix pièces de gros calibre, et de plusieurs mortiers à grande portée,
+et dès qu'il commença de tirer, les Anglais ne reparurent plus à
+l'entrée du port. Tout le haut des falaises fut armé avec du 24, du 36
+et des mortiers. Environ 500 bouches à feu furent mises en batterie, et
+la côte, devenue inabordable, reçut des Anglais et des Français le nom
+de _Côte de fer_. Dans cet intervalle, on achevait les forts en
+maçonnerie, sans autre obstacle que celui de la mer. À l'entrée de
+l'hiver surtout, les vagues deviennent quelquefois si furieuses sous
+l'impulsion des vents de la Manche, qu'elles ébranlent et inondent les
+ouvrages les plus solides et les plus élevés. Deux fois elles enlevèrent
+des assises entières, et précipitèrent les plus gros blocs du haut des
+murailles commencées, dans le fond de la mer. On continua cependant ces
+deux importantes constructions, indispensables à la sûreté du mouillage.
+
+[En marge: Creusement des bassins par les troupes.]
+
+Pendant ces travaux, les troupes, rapprochées des côtes, avaient
+construit leurs baraques, et tracé leurs camps à l'image de véritables
+cités militaires, divisées en quartiers, traversées par de longues rues.
+Cette besogne terminée, elles s'étaient réparties autour du bassin de
+Boulogne. On leur avait partagé la tâche, et chaque régiment devait
+enlever une portion déterminée de cette énorme couche de sable et de
+limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns creusaient le
+lit même de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les autres
+enfonçaient les pieux destinés à former des quais. Les ports de Wimereux
+et d'Ambleteuse, dont l'exécution avait été reconnue possible, étaient
+déjà entrepris. On travaillait à en extraire le sable et la vase; on y
+construisait des écluses, afin de creuser un chenal d'entrée par des
+chasses répétées. D'autres détachements étaient occupés à tracer des
+routes, pour réunir entre eux les ports de Wimereux, d'Ambleteuse, de
+Boulogne, d'Étaples, et ces ports eux-mêmes avec les forêts voisines.
+
+[En marge: Excellentes dispositions physiques et morales des troupes
+réunies au camp de Boulogne.]
+
+Les troupes consacrées à ces rudes travaux se relevaient après
+l'accomplissement de leur tâche, et celles qui avaient cessé de remuer
+la terre, se livraient à des manoeuvres de tout genre, propres à
+perfectionner leur instruction. Vêtues de gros habits d'ouvriers,
+garanties par des sabots de l'humidité du sol, bien logées, nourries
+abondamment, grâce au prix de leur travail ajouté à leur solde, vivant
+en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de la
+plus mauvaise saison, d'une santé parfaite. Contentes, occupées, pleines
+de confiance dans l'entreprise qui se préparait, elles acquéraient
+chaque jour cette double force physique et morale, qui devait leur
+servir à vaincre le monde.
+
+[En marge: Commencement de concentration de la flottille.]
+
+Le moment était venu de concentrer la flottille. La construction des
+bateaux de toute espèce était presque partout achevée. On les avait fait
+descendre aux embouchures des rivières; on les avait gréés et armés dans
+les ports. Les ouvriers en bois, qui étaient devenus libres dans
+l'intérieur, avaient été formés en compagnies, et conduits tant à
+Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les
+employer aux aménagements et à l'entretien de la flottille, une fois
+réunie.
+
+[En marge: Ingénieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie attelée,
+pour protéger les divisions de la flottille, dans leur marche le long
+des côtes.]
+
+Il fallut donc procéder à ces concentrations, attendues impatiemment par
+les Anglais, avec la confiance de détruire jusqu'au dernier nos légers
+bâtiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit du Premier
+Consul. Les divisions de la flottille qui avaient à se rendre à
+Boulogne, allaient partir de tous les points des côtes de l'Océan,
+depuis Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier dans le détroit de
+Calais. Elles devaient côtoyer le rivage en se tenant toujours à
+très-petite distance de la terre, et s'échouer quand elles seraient
+serrées de trop près par les croisières anglaises. Un ou deux accidents
+arrivés à des bâtiments de la flottille, fournirent au Premier Consul
+l'idée d'un système de secours aussi sûr qu'ingénieux. Il avait vu
+quelques chaloupes jetées à la côte pour éviter l'ennemi, secourues
+heureusement par les habitants des villages voisins. Frappé de cette
+circonstance, il fit distribuer le long de la mer des corps nombreux de
+cavalerie, depuis Nantes jusqu'à Brest, depuis Brest jusqu'à Cherbourg,
+depuis Cherbourg et le Havre jusqu'à Boulogne. Ces corps de cavalerie,
+divisés par arrondissements, avaient avec eux des batteries d'artillerie
+attelées, dressées à manoeuvrer avec une extrême rapidité, et à courir
+au galop sur les sables unis que la mer laisse à découvert en se
+retirant. Ces sables, qu'on appelle l'estran, sont en général solides,
+au point de porter des chevaux et des voitures. Nos escadrons, traînant
+l'artillerie à leur suite, devaient parcourir sans cesse la plage,
+s'avancer ou se retirer avec la mer, et protéger de leurs feux les
+bateaux en marche. Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le
+Premier Consul avait poussé l'emploi de tous les moyens, jusqu'à faire
+atteler du 16, roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exigé et
+obtenu que chaque cavalier, devenu propre à tous les services, se pliât
+à mettre pied à terre, à tirer les pièces, ou à courir la carabine à la
+main au secours des matelots échoués sur le rivage. «Il faut faire
+souvenir les hussards, écrivait-il au ministre de la guerre, qu'un
+soldat français doit être cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit
+faire face à tout.» (29 septembre.) Deux généraux, Lemarrois et
+Sébastiani, étaient chargés du commandement de toute cette cavalerie.
+Ils avaient ordre d'être sans cesse à cheval, de faire manoeuvrer tous
+les jours les escadrons avec leurs pièces, et de se tenir constamment
+avertis du mouvement des convois, afin de les escorter dans leur
+marche[15].
+
+ [Note 15: La lettre suivante, écrite à propos d'une
+ négligence commise, prouve dans quel état il avait mis la
+ côte.
+
+ 30 octobre 1803.
+
+ _Au général Davout._
+
+ Citoyen général Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le
+ rapport du général de brigade Seras, que les Anglais avaient
+ eu le temps de piller et de dégréer le bâtiment qui était
+ échoué entre Gravelines et Calais. Dans la situation actuelle
+ de la côte, jamais pareil événement ne serait arrivé depuis
+ Bordeaux. Des détachements de cavalerie et des pièces mobiles
+ seraient arrivés pour empêcher les Anglais de piller le
+ bâtiment. Voilà la seconde fois que des bâtiments échoués sur
+ cette côte ne sont point secourus. La faute en est à celui
+ que vous avez chargé de la surveillance de la côte. Chargez
+ deux généraux de brigade de l'inspection de la côte: l'un de
+ Calais à Dunkerque, l'autre de Dunkerque à l'Escaut. Que des
+ piquets de cavalerie soient disposés de manière à se croiser
+ sans cesse, et que des pièces soient placées avec des
+ attelages, de manière qu'au premier signal elles puissent
+ arriver dans le moins de temps possible aux endroits où les
+ bâtiments seraient échoués. Enfin ces généraux inspecteurs
+ doivent toujours être à cheval, faire manoeuvrer les
+ batteries de terre, inspecter les canonniers gardes-côtes,
+ escorter les flottilles sur l'estran, lorsqu'elles se
+ mettront en mouvement. Faites-moi connaître le nom de tous
+ les postes que vous aurez placés, et l'endroit où vous aurez
+ établi des pièces mobiles.]
+
+Ce système produisit, comme on le verra, d'excellents résultats. Les
+bâtiments étaient formés en convois de 30, 50 et jusqu'à 60 voiles. Ils
+devaient commencer à sortir, vers la fin de septembre, de Saint-Malo,
+Granville, Cherbourg, de la rivière de Caen, du Havre, de Saint-Valery.
+Il n'y en avait pas beaucoup au delà de la pointe de Brest; mais, en
+tout cas, les Anglais gardaient cette partie de nos rivages avec trop de
+soin, pour hasarder ce trajet, avant d'avoir fait de nombreuses
+expériences. Ce n'était pas le même commandant qui conduisait les
+convois du point de départ au point d'arrivée. On avait pensé que tel
+officier de mer qui connaissait bien les côtes de Bretagne, par exemple,
+ne connaîtrait pas également bien les côtes de Normandie ou de Picardie.
+On les avait donc distribués suivant leurs connaissances locales, et,
+comme des pilotes côtiers, ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui
+leur était fixé. Ils recevaient les convois à la limite de leur
+arrondissement, les dirigeaient jusqu'à la limite de l'arrondissement
+voisin, et se les transmettaient ainsi de main en main jusqu'à Boulogne.
+On avait embarqué des troupes sur les bâtiments, même des chevaux sur
+ceux qui étaient destinés à en recevoir; on les avait chargés, en un
+mot, comme ils devaient l'être pendant la traversée de France en
+Angleterre. Le Premier Consul avait ordonné d'examiner avec le plus
+grand soin comment ils se comporteraient à la mer sous le fardeau qu'ils
+devaient transporter.
+
+[En marge: Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et Pevrieux
+autour du cap Grisnez, pour faire passer à Boulogne les divisions de
+Dunkerque et de Calais.]
+
+Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendémiaire an
+XII), une première division, composée de chaloupes, bateaux canonniers
+et péniches, partit de Dunkerque pour doubler le cap Grisnez, et se
+rendre à Boulogne. Le capitaine de vaisseau Saint-Haouen, excellent
+officier, qui commandait cette division, quoique très-hardi, marchait
+avec beaucoup de précaution. Quand il fut à la hauteur de Calais, il se
+laissa intimider par une circonstance en réalité peu importante: il vit
+la croisière anglaise disparaître, comme si elle était allée chercher
+d'autres bâtiments. Il craignit d'être bientôt assailli par une escadre
+nombreuse, et au lieu de forcer de voiles pour gagner Boulogne, il
+relâcha dans le port de Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute,
+courut de sa personne sur les lieux, afin de la réparer s'il était
+possible. En effet, les Anglais étaient bientôt venus en très grand
+nombre, et il devenait évident qu'ils allaient s'acharner sur le port de
+Calais, pour empêcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en
+relâche. L'amiral se rendit à Dunkerque, pour hâter l'organisation d'une
+seconde division, qui était prête dans ce port, et la faire venir au
+secours de la première.
+
+Les Anglais étaient devant Calais avec une force considérable, surtout
+avec plusieurs bombardes. Dans la journée du 27 septembre (4
+vendémiaire), ils lancèrent un grand nombre de bombes sur la ville et
+sur le port. Ils tuèrent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun
+bâtiment. Les batteries attelées, accourues au galop sur la plage, leur
+répondirent par un feu bien nourri, et les obligèrent à se retirer. Ils
+s'en allèrent assez confus d'avoir produit si peu d'effet. Le
+lendemain, l'amiral Bruix prescrivit à la division Saint-Haouen de
+mettre en mer pour affronter la croisière ennemie, empêcher un nouveau
+bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Grisnez,
+afin de se rendre à Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait
+mettre à la voile en même temps, sous le commandement du capitaine
+Pevrieux, et appuyer la première. Le contre-amiral Magon, qui commandait
+à Boulogne, avait ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce
+qui était disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux
+divisions Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient à doubler le
+cap Grisnez.
+
+Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII) le capitaine
+Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avança jusqu'à portée de
+canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le
+capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les
+éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais
+il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au delà du cap, et
+assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine
+de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû
+couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine
+Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en
+souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e, et un détachement de la 22e,
+embarqués à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un admirable
+sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu meurtrier. En
+même temps les batteries attelées sur la plage étaient accourues, et
+répondaient avec avantage à l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin,
+dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de
+Boulogne, joint par un détachement sorti de ce port, sous les ordres du
+contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis à
+la mer, s'était avancée de son côté jusqu'à la vue du cap Grisnez. Mais,
+arrêtée par le calme et la marée, elle fut obligée de mouiller en deçà,
+le long d'une côte découverte. Elle resta dans cette position jusqu'au
+moment où le courant changé pouvait la porter vers Boulogne. Elle
+n'avait point de vent, et elle fut obligée de se servir de ses rames.
+Quinze bâtiments anglais, frégates, corvettes et bricks, l'attendaient
+au cap Grisnez. À ce point la profondeur d'eau étant plus grande, et la
+croisière anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos bâtiments
+eussent la ressource de s'échouer, on devait concevoir pour eux de
+très-vives craintes. Mais ils passèrent comme ceux de la veille, nos
+soldats maniant la rame avec une rare intrépidité, et les Anglais
+recevant de nos batteries de terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient
+faire à nos chaloupes canonnières. La flottille de Boulogne et la
+division Saint-Haouen, entrée la veille, étaient sorties de nouveau,
+pour venir au-devant de la division Pevrieux. Elles la joignirent à une
+hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions
+réunies s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais
+leur proue armée de canons, allèrent droit à eux, et firent un feu des
+plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments atteignaient
+quelquefois les gros bâtiments anglais, et en étaient rarement atteints.
+À la fin, les Anglais se retirèrent au large, quelques-uns même assez
+maltraités pour avoir besoin d'aller se réparer aux dunes. L'une de nos
+chaloupes, la seule du reste à qui arriva cet accident, percée de part
+en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage,
+avant de couler à fond.
+
+[En marge: L'heureux succès de ces premières rencontres inspire une
+confiance générale.]
+
+Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus importants
+et plus meurtriers, produisit un effet décisif sur l'opinion de la
+marine et de l'armée. On vit que ces petits bâtiments ne seraient pas si
+aisément coulés à fond par de gros vaisseaux, et qu'ils atteindraient
+plus souvent leurs gigantesques adversaires qu'ils n'en seraient
+atteints; on vit quel secours on pourrait tirer de la coopération des
+troupes de terre, qui, sans être encore exercées, avaient manié la rame,
+servi l'artillerie de marine, avec une rare adresse, et surtout montré
+peu d'effroi de la mer, et beaucoup de zèle à seconder les matelots[16].
+
+ [Note 16: On trouve ces sentiments exprimés dans toutes les
+ correspondances écrites de Boulogne le lendemain de ces deux
+ combats.]
+
+[Illustration: Bataille.]
+
+[En marge: Octob. 1803.]
+
+À peine cette première expérience avait-elle été faite, qu'on mit la
+plus grande ardeur à la renouveler. De nombreux convois partirent
+successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous
+général de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines
+Saint-Haouen et Pevrieux, dont nous venons de citer les noms, les
+capitaines Hamelin, Daugier, se distinguèrent dans cette espèce de
+cabotage, par leur courage et par leur habileté. Nos bâtiments, marchant
+tantôt à la voile, tantôt à la rame, longeaient la côte à très-petite
+distance des détachements de cavalerie et d'artillerie, prêts à les
+protéger. Rarement ils furent obligés de se réfugier au rivage, car
+presque toujours ils naviguèrent à la vue des Anglais, soutenant leur
+feu, et quelquefois s'arrêtant, quand ils en avaient le temps, pour
+faire face à l'ennemi, et lui montrer leur avant armé de gros calibre.
+Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et même les
+frégates. S'ils échouèrent dans quelques occasions, ce fut plutôt par
+l'effet du mauvais temps que par la force de leurs adversaires. Quand
+cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans des canots pour
+s'emparer des chaloupes ou des péniches échouées. Mais nos artilleurs,
+accourus avec leurs pièces sur la plage, ou bien nos cavaliers, changés
+tout à coup en fantassins, presque en gens de mer, venaient, au milieu
+des brisants, au secours des marins, éloignaient les canots anglais par
+le feu de leurs carabines, et les obligeaient à regagner le large, sans
+amener aucune prise, souvent même après avoir perdu quelques-uns de
+leurs plus intrépides matelots.
+
+Dans les mois d'octobre, de novembre et de décembre, près de mille
+bâtiments, chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, partis
+de tous les ports, entrèrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais
+n'en prirent pas plus de trois ou quatre, la mer n'en détruisit pas plus
+de dix ou douze.
+
+[En marge: Quelques changements apportés à l'armement et à l'arrimage,
+par suite des expériences faites dans les traversées le long des côtes.]
+
+Ces courtes et fréquentes traversées furent l'occasion de beaucoup
+d'observations utiles. Elles révélèrent la supériorité des chaloupes
+canonnières sur les bateaux canonniers. Ceux-ci étaient plus difficiles
+à mouvoir, dérivaient davantage, et surtout manquaient de feux. Les
+défauts de ces bateaux canonniers tenaient à leur construction, et leur
+construction à la nécessité d'y placer l'artillerie de campagne. Il
+fallait bien s'y résigner. Les péniches ne laissaient rien à désirer
+sous le rapport de la manoeuvre et de la vitesse. Du reste tous ensemble
+avaient une marche passable, même sans le secours de la voile. Il y
+avait des divisions venues du Havre à Boulogne, presque toujours à la
+rame, avec une vitesse moyenne de deux lieues à l'heure. Quelques
+changements à l'arrimage, c'est-à-dire au chargement, devaient améliorer
+leurs qualités navigantes.
+
+L'expérience de ces traversées conduisit à un changement dans la
+disposition de l'artillerie, qui fut immédiatement exécuté sur toute la
+flottille. Les gros canons, placés à l'avant et à l'arrière, étaient
+engagés dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient qu'avancer
+ou reculer en ligne droite. Il en résultait que les bâtiments pour tirer
+étaient obligés de se détourner, et de présenter à l'ennemi, ou l'avant
+ou l'arrière. Il leur était donc impossible, quand ils étaient en
+marche, de riposter au feu des Anglais, parce qu'ils ne montraient alors
+que le travers. En rade, les courants leur faisaient prendre une
+position parallèle à la côte, c'est-à-dire offrir à l'ennemi leur flanc
+désarmé. On changea cette disposition quand on eut éprouvé la stabilité
+de ces bâtiments, et qu'on l'eut assurée par un système d'arrimage mieux
+calculé. On construisit des affûts assez semblables à l'affût de
+campagne, qui permettaient de tirer _en belle_, c'est-à-dire en tout
+sens. De la sorte, les bâtiments en rade ou en marche pouvaient faire
+feu, quelle que fût leur position, sans être obligés de se détourner.
+Les chaloupes avaient ainsi quatre coups à tirer dans toutes les
+directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer
+devaient arriver à pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.
+
+[En marge: Correspondance établie entre les divisions de la flottille et
+les divisions de l'armée, et affectation constante des mêmes bâtiments
+aux mêmes troupes.]
+
+On songea surtout à faire naître une complète intimité entre les marins
+et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes troupes.
+La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux canonniers avait
+été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie d'infanterie, outre
+quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on se servit pour arrêter
+l'organisation générale de la flottille. Les bataillons se composaient
+alors de neuf compagnies; les demi-brigades, de deux bataillons de
+guerre, le troisième restant au dépôt. On distribua les chaloupes et les
+bateaux canonniers conformément à cette composition des troupes. Neuf
+chaloupes ou bateaux formaient une section, et portaient neuf compagnies
+ou un bataillon. Deux sections formaient une division, et portaient une
+demi-brigade. Ainsi le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie,
+la section répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des
+officiers de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la
+section, la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes
+avec la flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade,
+chaque section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une
+compagnie; et cette affectation une fois faite demeura invariable. Les
+troupes durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtiments, et s'y
+attacher comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et
+de mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver à se
+connaître, prendre confiance les uns dans les autres, et en être plus
+disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui
+lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours embarqués.
+Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie, restaient
+environ un mois à bord. Pendant ce temps ils logeaient sur le bâtiment
+avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer pour manoeuvrer,
+soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là tout ce que
+faisaient les matelots eux-mêmes, concouraient aux basses manoeuvres, et
+s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le canon. Quand ils
+avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois, ils étaient
+remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même compagnie, qui
+venaient pendant le même espace de temps se livrer aux mêmes exercices
+de mer. Successivement la compagnie tout entière faisait son stage à
+bord des chaloupes ou bateaux. Chaque homme était donc alternativement
+soldat de terre, soldat de mer, artilleur, fantassin, matelot, et même
+ouvrier du génie, par suite des travaux exécutés dans les bassins. Les
+matelots prenaient part aussi à cet enseignement réciproque. Il y avait
+à bord des armes d'infanterie, et quand on était dans le port, ils
+faisaient sur le quai, pendant la journée, l'exercice du fantassin.
+C'était par conséquent un renfort de quinze mille fantassins, qui, après
+le débarquement en Angleterre, seraient capables de défendre la
+flottille le long des côtes où elle serait venue s'échouer. En leur
+laissant comme renforts une dizaine de mille hommes, ils pouvaient
+attendre impunément au rivage les victoires de l'armée d'invasion.
+
+Les péniches dans le commencement, restèrent en dehors de cette
+organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une
+compagnie, et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les
+troupes à terre, que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les
+rangea plus tard en division, et on les attribua spécialement à
+l'avant-garde, composée des grenadiers réunis. En attendant, elles
+étaient rangées en escouades dans le port, et, tous les jours, les
+troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore affectés, allaient
+s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le léger
+obusier dont elles étaient armées.
+
+[En marge: Soins donnés au chargement des navires et manoeuvres pour
+apprendre à embarquer et débarquer.]
+
+Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de
+l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages, fit
+charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques chaloupes,
+bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage[17]. Comme lest
+on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de guerre, en
+quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa dans leur cale
+du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande salée, du fromage de
+Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute la masse d'hommes
+composant l'expédition. Ainsi, la flottille de guerre devait porter,
+outre l'armée et ses 400 bouches à feu attelées de deux chevaux, des
+munitions pour une campagne, des vivres pour vingt jours. La flottille
+de transport devait porter, comme nous l'avons dit, le surplus des
+attelages d'artillerie, les chevaux nécessaires à une moitié de la
+cavalerie, deux ou trois mois de vivres, enfin tous les bagages. À
+chaque division de la flottille de guerre, répondait une division de la
+flottille de transport, l'une devant naviguer à la suite de l'autre. Sur
+chaque bâtiment un sous-officier d'artillerie veillait aux munitions,
+un sous-officier d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment
+embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au
+signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés
+fréquemment à prendre les armes, et à se rendre par demi-brigades,
+bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le
+temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on
+était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière
+surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il
+n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était
+obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul
+touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait sous
+le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf fois de
+vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans le neuvième
+bâtiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient être placés en deux
+heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois ou quatre pour
+embarquer les neuf à dix mille chevaux restants sur la flottille de
+transport. Ainsi, tout le gros bagage étant constamment à bord, on
+devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre; et, comme
+il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi grand nombre
+de bâtiments dans l'espace d'une seule marée, l'embarquement des hommes
+et des chevaux ne pouvait jamais être la cause d'une perte de temps.
+
+ [Note 17:
+
+ Boulogne, 16 novembre 1803.
+
+ _Au citoyen Fleurieu._
+
+ J'ai passé ici la journée pour présider à l'installation
+ d'une chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est
+ une des plus importantes manoeuvres du plan de campagne, pour
+ que rien ne soit oublié, et que tout soit également réparti.
+
+ Tout commence à prendre une tournure satisfaisante...]
+
+Après des exercices incessamment répétés, on réussit bientôt à exécuter
+toutes les manoeuvres avec autant de promptitude que de précision. Tous
+les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête, on sortait au
+nombre de 100 à 150 bâtiments, pour manoeuvrer ou mouiller en rade,
+devant l'ennemi. Puis on simulait le long des falaises l'opération d'un
+débarquement. On s'exerçait d'abord à balayer le rivage par un feu
+nourri d'artillerie, puis à s'approcher de terre, à y déposer hommes,
+chevaux, canons. Souvent, quand on ne pouvait pas joindre la terre, on
+jetait les hommes dans les flots, par cinq ou six pieds de profondeur
+d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés, tant ils déployaient d'adresse et
+d'ardeur. Quelquefois même on ne débarquait pas autrement les chevaux.
+On les descendait dans la mer, et des hommes placés dans des canots les
+dirigeaient avec une longe vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas
+un accident de débarquement sur une côte ennemie, qui ne fût prévu, et
+bravé plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait
+se donner à vaincre, même celles de la nuit[18], excepté cependant la
+difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un
+obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et
+par habitude de la guerre.
+
+ [Note 18:
+
+ Boulogne, 9 novembre 1803.
+
+ _Au consul Cambacérès._
+
+ J'ai passé une portion de la nuit dernière à faire faire aux
+ troupes des évolutions de nuit, manoeuvre qu'une troupe
+ instruite et bien disciplinée peut quelquefois faire
+ avantageusement contre des levées en masse.]
+
+Cette variété d'exercices de terre et de mer, ces manoeuvres entremêlées
+de rudes travaux, intéressaient ces soldats aventureux, remplis
+d'imagination, et ambitieux comme leur illustre chef. Une nourriture
+considérablement augmentée, grâce au prix de leurs journées ajouté à
+leur solde, une activité continuelle, l'air le plus vif, le plus sain,
+tout cela devait leur donner une force physique extraordinaire. L'espoir
+d'exécuter un prodige y ajoutait une force morale non moins grande.
+C'est ainsi que se préparait peu à peu cette armée sans pareille, qui
+devait faire la conquête du continent en deux années.
+
+[En marge: Nov. 1803.]
+
+[En marge: Présence fréquente du Premier Consul au camp de Boulogne.]
+
+Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu
+d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si
+alertes, si animés de sa propre pensée. À leur tour ils recevaient de sa
+présence une excitation continuelle. Ils le voyaient à cheval, tantôt
+sur le sommet des falaises, tantôt à leur pied, galopant sur les sables
+unis que la mer délaisse, se rendant ainsi par l'estran d'un port à
+l'autre[19], quelquefois embarqué sur de légères péniches, allant
+assister à de petits combats entre nos chaloupes canonnières et la
+croisière anglaise, les poussant sur l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait
+reculer les corvettes et les frégates, par le feu de nos frêles
+bâtiments. Souvent il s'obstinait à braver la mer, et une fois, ayant
+voulu visiter la ligne d'embossage malgré le plus gros temps, il échoua
+non loin du rivage, en rentrant dans son canot. Heureusement les hommes
+avaient pied. Les matelots se jetèrent à la mer, et, formant un groupe
+serré pour résister aux vagues, le portèrent sur leurs épaules, au
+milieu des flots brisant sur leurs têtes.
+
+ [Note 19: Il écrivait d'Étaples au consul Cambacérès, le 1er
+ janvier 1804:
+
+ «Je suis arrivé hier matin à Étaples, d'où je vous écris dans
+ ma baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays
+ ressemble assez au pays d'Éole... Je monte à l'instant à
+ cheval pour me rendre à Boulogne par l'estran.»
+
+ Il écrivait antérieurement, le 12 novembre:
+
+ «Je reçois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La
+ mer continue ici à être mauvaise, et la pluie continue à
+ tomber par torrents. J'ai été hier à cheval et en bateau
+ toute la journée. C'est vous dire que j'ai été constamment
+ mouillé. Dans la saison actuelle, on ne ferait rien si on
+ n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour mon compte cela
+ me réussit parfaitement, et que je ne me suis jamais si bien
+ porté.
+
+ «Boulogne, 12 novembre.»
+
+ Le 1er janvier 1804 il écrivait encore au ministre de la
+ marine:
+
+ «Demain, à huit heures du matin, je ferai l'inspection de
+ toute la flottille; je la verrai par division. Un commissaire
+ de marine fera l'appel de tous les officiers et soldats qui
+ composent l'équipage. Tout le monde se tiendra à son poste de
+ bataille, et avec le plus grand ordre. Au moment où je
+ mettrai le pied dans chaque bâtiment, on saluera trois fois
+ de _vive la République_, et trois fois de _vive le Premier
+ Consul_. Je serai accompagné dans cette visite de l'ingénieur
+ en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant
+ l'artillerie.
+
+ «Pendant tout le temps de l'inspection, les équipages et les
+ garnisons de toute la flottille resteront à leur poste, et on
+ placera des sentinelles pour empêcher que personne ne passe
+ sur le quai qui regarde la flottille.»]
+
+Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'était animé à la vue des
+côtes d'Angleterre, il écrivit les lignes suivantes au consul
+Cambacérès: «J'ai passé ces trois jours au milieu du camp et du port.
+J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les côtes d'Angleterre, comme on voit
+des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et le mouvement.
+C'est un fossé qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace de le tenter.»
+(16 novembre 1803. _Dépôt de la Secrétairerie d'État._)
+
+[En marge: Fixation de l'époque de l'entreprise au milieu de l'hiver de
+1803 à 1804.]
+
+Son impatience d'exécuter cette grande entreprise était extrême[20]. Il
+y avait songé d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y songeait
+pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le milieu. Mais
+les travaux s'étendaient à vue d'oeil, et chaque jour un
+perfectionnement nouveau se présentant ou à lui, ou à l'amiral Bruix, il
+sacrifiait du temps à l'introduire. L'instruction des soldats et des
+matelots gagnait à ces délais inévitables, qui portaient ainsi avec eux
+leur propre dédommagement. À la rigueur, on aurait pu tenter, même après
+ces huit mois d'apprentissage, l'expédition projetée. Cependant il
+fallait six mois encore, si l'on voulait que tout fût prêt, que
+l'équipement et l'armement fussent achevés, que l'éducation chez les
+hommes de terre et de mer ne laissât plus rien à désirer.
+
+ [Note 20: Les lettres suivantes prouvent bien cette
+ impatience, et le désir d'exécuter l'expédition en nivôse ou
+ pluviôse, c'est-à-dire en janvier ou février. L'une d'elles
+ est adressée à l'amiral Ganteaume, qui dut un moment
+ commander la flotte de Toulon, avant de commander celle de
+ Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne sont pas
+ exactement ceux que nous donnons dans notre récit, parce que
+ le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le
+ nombre définitif des hommes et des bâtiments. Nous avons
+ adopté les chiffres qui furent définitivement arrêtés.
+
+ Paris, 23 novembre 1803.
+
+ _Au citoyen Rapp._
+
+ Vous voudrez bien vous rendre à Toulon. Vous remettrez la
+ lettre ci-jointe au général Ganteaume; vous y prendrez
+ connaissance de la situation de la marine, de
+ l'organisation des équipages et du nombre des vaisseaux en
+ rade ou qui seraient prêts à s'y rendre. Vous resterez
+ jusqu'à nouvel ordre à Toulon. Quarante-huit heures après
+ votre arrivée, vous m'enverrez un courrier extraordinaire
+ avec la réponse du général Ganteaume à ma lettre. Ce
+ courrier extraordinaire parti, vous m'écrirez chaque jour
+ ce que vous aurez fait, et vous entrerez dans le plus
+ grand détail sur toutes les parties de l'administration.
+ Vous irez tous les jours une ou deux heures à l'arsenal.
+ Vous vous informerez du jour où passera le 3e bataillon de
+ la 8e légère, qui part d'Antibes, et qui a ordre de se
+ rendre à Saint-Omer pour l'expédition; vous vous rendrez
+ au lieu le plus près de Toulon où il passera pour
+ l'inspecter, et vous me ferez connaître sa situation.
+
+ Vous irez visiter les îles d'Hières pour voir de quelle
+ manière elles sont gardées et armées. Vous me ferez un
+ rapport détaillé sur tous les objets que vous verrez.
+
+
+ Paris, 23 novembre 1803.
+
+ _Au général Ganteaume, conseiller d'État et préfet maritime,
+ à Toulon._
+
+ Citoyen général, j'expédie auprès de vous le général Rapp,
+ un de mes aides-de-camp; il séjournera quelques jours dans
+ votre port, et s'instruira en détail de tout ce qui
+ concerne votre département.
+
+ Je vous ai mandé, il y a deux mois, que, dans le courant
+ de frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frégates, 4
+ corvettes, prêts à mettre à la voile de Toulon, et que je
+ désirais que cette escadre fût approvisionnée pour quatre
+ mois de vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes
+ d'infanterie qui s'embarqueraient à son bord. Je désire
+ que quarante-huit heures après la réception de cette
+ lettre, par le courrier extraordinaire du général Rapp,
+ vous me fassiez connaître le jour précis où une escadre
+ pareille pourra mettre à la voile de Toulon, ce que vous
+ aurez en rade et prêt à partir au moment de la réception
+ de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au 1er
+ nivôse. Mon voeu serait que votre expédition pût mettre à
+ la voile au plus tard dans les premiers jours de nivôse.
+
+ Je viens de Boulogne, où il règne aujourd'hui une grande
+ activité, et où j'espère avoir, vers le milieu de nivôse,
+ 300 chaloupes, 500 bateaux, 500 péniches réunis, chaque
+ péniche portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons
+ de 24, et chaque bateau un canon de 24. Faites-moi
+ connaître vos idées sur cette flottille. Croyez-vous
+ qu'elle nous mènera sur les bords d'Albion? Elle peut nous
+ porter 100,000 hommes. Huit heures de nuit qui nous
+ seraient favorables décideraient du sort de l'univers.
+
+ Le ministre de la marine a continué sa tournée vers
+ Flessingue, visiter la flottille batave, composée de 100
+ chaloupes, 300 bateaux canonniers, capables de porter
+ 30,000 hommes, et la flotte du Texel, capable de porter
+ 30,000 hommes.
+
+ Je n'ai pas besoin d'activer votre zèle; je sais que vous
+ ferez tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.
+
+
+ Paris, 12 janvier 1804.
+
+ _Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le
+ bataillon des matelots de la garde._
+
+ Citoyen Daugier, je désire que vous partiez dans la
+ journée de Paris pour vous rendre en droite ligne à
+ Cherbourg. Vous y donnerez des ordres pour le départ des
+ bâtiments de la flottille qui se trouvent dans ce port, et
+ vous y resterez le temps nécessaire pour lever tous les
+ obstacles et accélérer les expéditions.
+
+ Vous vous rendrez dans tous les ports de la déroute où
+ vous saurez qu'il y a des bâtiments de la flottille; vous
+ en presserez le départ, et vous donnerez des instructions,
+ pour que des bâtiments ne restent pas des mois entiers
+ dans ces ports, notamment à Dielette.
+
+ Vous remplirez la même mission qu'à Cherbourg, à Granville
+ et à Saint-Malo. Vous m'écrirez de ces deux ports.
+
+ Vous remplirez la même mission à Lorient, Nantes,
+ Rochefort, Bordeaux et Bayonne.
+
+ _La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu à
+ Boulogne dans le courant de pluviôse ne pourrait plus nous
+ servir. Il faut donc que vous activiez et disposiez les
+ travaux en conséquence._
+
+ Vous vous assurerez que les dispositions qui ont été
+ faites pour fournir des garnisons sont suffisantes dans
+ chaque port.]
+
+[En marge: Dispositions relatives à la flottille batave.]
+
+Mais des considérations décisives commandaient un nouveau délai,
+c'étaient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile
+droite, commandée par le général Davout. Sur le voeu exprimé par le
+Premier Consul qu'on lui dépêchât un officier distingué de la marine
+hollandaise, on lui avait envoyé le contre-amiral Verhuel. Frappé de
+l'intelligence et du sang-froid de cet homme de mer, il avait demandé
+qu'on le chargeât de tout ce qui concernait l'organisation de la
+flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volonté, et ce qui
+imprima bientôt à cette organisation la rapidité désirée. Cette
+flottille, préparée dans l'Escaut, devait être conduite à Ostende, car
+on avait reconnu le danger de partir de points aussi éloignés que
+l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire
+venir à Ambleteuse et à Wimereux, quand ces deux ports seraient achevés.
+On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller tous
+ensemble, c'est-à-dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille
+matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placés sous le même vent,
+contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait plusieurs mois
+encore, soit pour l'équipement de la flottille batave, soit pour
+l'achèvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.
+
+Deux autres portions de l'armée d'invasion n'étaient pas prêtes:
+l'escadre de Brest, destinée à jeter le corps d'Augereau en Irlande, et
+l'escadre hollandaise du Texel, destinée à embarquer le corps de 20
+mille hommes, campé entre Utrecht et Amsterdam. C'étaient ces deux corps
+qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient à 160
+mille, sans les matelots, le total de l'armée d'invasion. Il fallait
+encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de Brest
+fussent complétement armées.
+
+[En marge: Rôle assigné à la flotte de Toulon.]
+
+Restait enfin une dernière condition de succès à se procurer, et cette
+condition, le Premier Consul la regardait, pour son entreprise, comme la
+certitude même de la réussite. Ces bâtiments, maintenant éprouvés,
+pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du détroit, puisque la
+plupart d'entre eux avaient fait cent et deux cents lieues, pour se
+rendre à Boulogne, et souvent, par leur feu divisé et rasant, avaient
+répondu avec avantage au feu dominant et concentré des vaisseaux. Ils
+avaient la chance de passer sans être atteints ou vus, soit dans les
+calmes d'été, soit dans les brumes d'hiver; et, dans la supposition la
+plus défavorable, s'ils étaient exposés à rencontrer les vingt-cinq ou
+trente corvettes, bricks et frégates de la croisière anglaise, ils
+devaient passer, fallût-il sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les
+2,300 dont se composait la flottille[21]. Mais il y avait un cas où
+toute mauvaise chance disparaissait, c'était celui où une grande escadre
+française, transportée à l'improviste dans le détroit, en chasserait la
+croisière anglaise, dominerait la Manche pendant deux à trois jours, et
+couvrirait le passage de notre flottille. Pour ce cas, il n'y avait plus
+de doute; toutes les objections élevées contre l'entreprise tombaient à
+la fois, à moins d'une tempête imprévue, chance improbable, si on
+choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours hors de tous les
+calculs. Mais il fallait que la troisième des escadres de haut bord,
+celle de Toulon, fût entièrement équipée, et elle ne l'était pas. Le
+Premier Consul la destinait à exécuter une grande combinaison, dont
+personne n'avait le secret, pas même son ministre de la marine. Il
+mûrissait peu à peu cette combinaison dans sa tête, n'en disant mot à
+personne, et laissant les Anglais persuadés que la flottille devait se
+suffire à elle-même, puisqu'on l'armait si complétement, puisqu'on la
+présentait tous les jours à des frégates et à des vaisseaux.
+
+ [Note 21: Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrès,
+ qui était, de tous les hommes employés auprès de Napoléon,
+ celui qui avait le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec
+ le sacrifice d'une centaine de bâtiments on croyait pouvoir
+ passer.
+
+ Boulogne, 7 janvier 1804.
+
+ _Le ministre de la marine au Premier Consul._
+
+ On commence à croire fermement dans la flottille que le
+ départ est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a
+ promis de s'y préparer bien sérieusement. On s'étourdit
+ sur les dangers, et chacun ne voit que César et sa
+ fortune.
+
+ Les idées de tous les subalternes ne passent pas la limite
+ de la rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du
+ mouillage, de la ligne d'embossage comme des anges. Quant
+ à la traversée, c'est votre affaire. Vous en savez plus
+ qu'eux, et vos yeux valent mieux que leurs lunettes. Ils
+ ont pour tout ce que vous ferez la foi du charbonnier.
+
+ L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté
+ de plan, parce que dans le fait il n'en a point.
+ D'ailleurs vous ne lui en avez point demandé. Ce sera le
+ moment de l'exécution qui le décidera. Très-possible
+ d'être obligé de sacrifier cent bâtiments qui attireront
+ l'ennemi sur eux, tandis que le reste, partant au moment
+ de la déroute de ceux-ci, se rendra sans obstacle.
+
+ Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le développement
+ des idées qu'il a préparées à ce sujet. Quelle sera celle
+ qu'il adoptera? C'est aux circonstances à le décider....]
+
+[En marge: Des événements graves détournent du camp de Boulogne
+l'attention du Premier Consul.]
+
+Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, était, dans l'exécution,
+le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il eût 120 mille soldats réunis
+sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte du
+Texel, portant 20 mille hommes, sans la flotte de Brest, en portant 18
+mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de Toulon, chargées
+de dégager le détroit par une profonde manoeuvre. Il s'efforçait d'avoir
+tous ces moyens prêts pour février 1804, et s'en flattait, lorsque des
+événements graves, survenus dans l'intérieur de la République,
+s'emparèrent tout à coup de son attention, et l'arrachèrent, pour un
+moment, à la grande entreprise sur laquelle le monde entier avait les
+yeux fixés.
+
+FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE DIX-HUITIÈME.
+
+
+CONSPIRATION DE GEORGES.
+
+ Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à
+ Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle. --
+ Opinion qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier
+ Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. -- Moyens imaginés
+ pour résister aux Français. -- Discussion de ces moyens au
+ Parlement. -- Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. --
+ Son attitude, et celle de ses amis. -- Force militaire des
+ Anglais. -- M. Windham demande l'établissement d'une armée
+ régulière, à l'imitation de l'armée française. -- On se borne à
+ la création d'une armée de réserve, et à une levée de
+ volontaires. -- Précautions prises pour la garde du littoral. --
+ Le cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués
+ par M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. -- Intrigues
+ des agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. --
+ Les princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à
+ Pichegru, et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir
+ le Premier Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la
+ Malmaison. -- Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la
+ supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des
+ mécontents. -- Intrigues du nommé Lajolais. -- Folles espérances
+ conçues sur quelques propos du général Moreau. -- Premier départ
+ d'une troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur
+ débarquement à la falaise de Biville; leur route à travers la
+ Normandie. -- Georges, caché dans Paris, prépare des moyens
+ d'exécution. -- Second débarquement, composé de Pichegru et de
+ plusieurs émigrés de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec
+ Moreau. -- Il le trouve irrité contre le Premier Consul,
+ souhaitant sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder
+ le retour des Bourbons. -- Désappointement des conjurés. -- Leur
+ découragement, et la perte de temps que ce découragement
+ entraîne. -- Le Premier Consul, que la police servait mal depuis
+ la retraite de M. Fouché, découvre le danger dont il est menacé.
+ -- Il fait livrer à une commission militaire quelques chouans
+ récemment arrêtés, pour les contraindre à dire ce qu'ils savent.
+ -- Il se procure ainsi un révélateur. -- Le complot dénoncé tout
+ entier. -- Surprise en apprenant que Georges et Pichegru sont
+ dans Paris, que Moreau est leur complice. -- Conseil
+ extraordinaire, et résolution d'arrêter Moreau. -- Dispositions
+ du Premier Consul. -- Il est plein d'indulgence pour les
+ républicains, et de colère contre les royalistes. -- Sa
+ résolution de frapper ceux-ci d'une manière impitoyable. -- Il
+ charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour tout terminer
+ dans une explication personnelle et amicale. -- L'attitude de
+ Moreau devant le grand-juge fait avorter cette bonne résolution.
+ -- Les conjurés arrêtés déclarent tous qu'un prince français
+ devait être à leur tête, et qu'il avait le projet d'entrer en
+ France par la falaise de Biville. -- Résolution du Premier Consul
+ de s'en saisir, et de le livrer à une commission militaire. -- Le
+ colonel Savary envoyé à la falaise de Biville, pour attendre le
+ prince, et l'arrêter. -- Loi terrible, qui punit de mort
+ quiconque donnera asile aux conjurés. -- Paris fermé pendant
+ plusieurs jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de
+ Polignac, de M. de Rivière, et de Georges lui-même. --
+ Déclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le Premier
+ Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un prince devait
+ être à la tête des conjurés. -- Irritation croissante du Premier
+ Consul. -- Inutile attente du colonel Savary à la falaise de
+ Biville. -- On est conduit à rechercher où se trouvent les
+ princes de la maison de Bourbon. -- On songe au duc d'Enghien,
+ qui était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. -- Un sous-officier
+ de gendarmerie est envoyé pour prendre des renseignements. --
+ Rapport erroné de ce sous-officier, et fatale coïncidence de son
+ rapport avec une nouvelle déposition d'un domestique de Georges.
+ -- Erreur, et aveugle colère du Premier Consul. -- Conseil
+ extraordinaire, à la suite duquel l'enlèvement du prince est
+ résolu. -- Son enlèvement et sa translation à Paris. -- Une
+ partie de l'erreur est découverte, mais trop tard. -- Le prince,
+ envoyé devant une commission militaire, est fusillé dans un fossé
+ du château de Vincennes. -- Caractère de ce funeste événement.
+
+
+[En marge: Août 1803.]
+
+L'Angleterre commençait à s'émouvoir à l'aspect des préparatifs qui se
+faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attaché peu
+d'importance.
+
+[En marge: La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour les
+autres nations.]
+
+La guerre, en général, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux
+grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement
+victorieux, et tout au plus avec des armées jouant le rôle
+d'auxiliaires, la guerre est un état peu inquiétant, qui n'altère pas le
+repos public, qui ne nuit pas même au mouvement journalier des affaires.
+La stabilité du crédit, à Londres, au milieu des plus grandes effusions
+de sang humain, en est la preuve frappante. Si on ajoute à ces
+considérations que l'armée se recrute de mercenaires, que la flotte se
+compose de gens de mer, auxquels il importe assez peu de vivre à bord
+des vaisseaux de l'État ou à bord des vaisseaux du commerce, pour
+lesquels au contraire les prises ont un attrait infini, on concevra
+mieux encore que, pour un tel pays, la guerre est une charge qui se
+résout simplement en impôts, une sorte de spéculation, dans laquelle des
+millions sont engagés afin d'obtenir des débouchés commerciaux plus
+étendus. Pour les classes aristocratiques seules, qui commandent ces
+flottes et ces armées, qui versent leur sang en les commandant, qui
+aspirent enfin à étendre la gloire de leur pays autant qu'à conquérir de
+nouveaux débouchés, la guerre reprend sa gravité, ses périls, jamais
+toutefois ses plus grandes anxiétés, car le danger de l'invasion ne
+paraît pas exister.
+
+[En marge: Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille réunie à
+Boulogne.]
+
+C'était la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le faible
+ministère qu'ils traînaient à leur suite, croyaient avoir attirée sur
+leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le Directoire, de bateaux
+plats, mais si souvent et avec si peu d'effet, qu'ils finissaient par
+n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus expérimenté sous ce rapport que
+ses compatriotes, car il avait vu, tour à tour, les Français, les Turcs,
+les Anglais débarquer en Égypte, tantôt malgré de redoutables
+croisières, tantôt malgré de vigoureux soldats postés sur le rivage, sir
+Sidney Smith avait dit à la tribune du Parlement, qu'on pourrait à la
+rigueur réunir soixante ou quatre-vingts chaloupes canonnières dans la
+Manche, cent si l'on voulait tout exagérer, mais qu'on n'en réunirait
+jamais davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes étaient la
+limite extrême des forces qu'il était possible de transporter en
+Angleterre. Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pût prévoir
+après celui-là, c'était la descente d'une armée française en Irlande,
+double ou triple de celle qui avait été jetée autrefois dans cette île,
+armée qui, après avoir plus ou moins agité et ravagé le pays, finirait,
+comme la précédente, par succomber et par mettre bas les armes. Il
+restait d'ailleurs les inimitiés toujours sourdement existantes en
+Europe contre la France, inimitiés qui, bientôt réveillées,
+rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On avait
+donc tout au plus à craindre la guerre des premiers temps de la
+Révolution, signalée de nouveau par quelques victoires du général
+Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de
+bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze
+années n'avait pas supporté trois ans de suite le même gouvernement, et
+avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conquêtes
+maritimes. Ces prévisions se sont réalisées, grâce à beaucoup de
+malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs années,
+des dangers infiniment graves menacèrent l'existence même de la
+Grande-Bretagne.
+
+[En marge: Graves inquiétudes conçues en Angleterre, lorsque les
+préparatifs faits à Boulogne commencèrent à être mieux connus.]
+
+La confiance des Anglais s'évanouit bientôt à l'aspect des préparatifs
+qui se faisaient sur la côte de Boulogne. On entendit parler de mille à
+douze cents bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient deux mille);
+on fut surpris; néanmoins on se rassura, en doutant de leur réunion, en
+doutant surtout de la possibilité de les abriter dans les ports de la
+Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats dans le détroit de
+Calais, opérée malgré les nombreuses croisières anglaises, leur bonne
+tenue à la mer et au feu, la construction de vastes bassins pour les
+recevoir, l'établissement de batteries formidables pour les protéger au
+mouillage, la réunion de cent cinquante mille hommes prêts à s'y
+embarquer, faisaient tomber, une à une, les illusions d'une sécurité
+présomptueuse. On voyait bien que de tels préparatifs ne pouvaient être
+une feinte, et qu'on avait provoqué trop légèrement le plus audacieux,
+le plus habile des hommes. Il y avait, il est vrai, de vieux Anglais,
+confiants dans l'inviolabilité de leur île, qui ne croyaient point au
+péril dont on les menaçait; mais le gouvernement et les chefs de parti
+ne pensaient pas que, dans le doute, on pût livrer au hasard la sûreté
+du sol britannique. Vingt, trente mille Français, quelque braves,
+quelque bien commandés qu'ils fussent, ne les auraient pas effrayés:
+mais cent cinquante mille hommes, ayant à leur tête le général
+Bonaparte, causaient un frisson de terreur dans toutes les classes de la
+nation. Et ce n'était pas là une preuve de manque de courage, car le
+plus brave peuple du monde aurait bien pu être inquiet en présence d'une
+armée qui avait accompli de si grandes choses, et qui allait en
+accomplir de si grandes encore.
+
+Une circonstance ajoutait à la gravité de cette situation, c'était
+l'immobilité des puissances continentales. L'Autriche ne voulait pas,
+pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les coups destinés à
+l'Angleterre. La Prusse était en communauté, non pas de sympathies, mais
+d'intérêts, avec la France. La Russie blâmait les deux parties
+belligérantes, s'érigeait en juge de leur conduite, mais ne se
+prononçait formellement pour aucune. Si les Français n'allaient pas au
+nord au delà du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans le
+moment, d'entraîner l'empire russe à la guerre; et il était évident
+qu'ils ne songeaient pas à lui donner ce motif de prendre les armes.
+
+[En marge: Préparatifs que l'Angleterre oppose à ceux de la France.]
+
+[En marge: Distribution des forces navales anglaises.]
+
+Les préparatifs durent donc être proportionnés à l'étendue du danger. On
+avait peu à faire sous le rapport de la marine, pour conserver la
+supériorité sur la France. On avait d'abord armé 60 vaisseaux de ligne,
+et levé 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le nombre
+des vaisseaux à 75, celui des matelots à 100 mille, dès que la guerre
+fut déclarée. Cent frégates et une quantité infinie de bricks et de
+corvettes complétaient cet armement. Nelson, à la tête d'une flotte
+d'élite, dut occuper la Méditerranée, bloquer Toulon, et empêcher une
+nouvelle tentative sur l'Égypte. Lord Cornwallis, à la tête d'une
+seconde flotte, fut chargé de bloquer Brest par lui-même, Rochefort et
+le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith, commandant toutes les
+forces navales de la Manche et de la mer du Nord, avait la mission de
+garder les côtes d'Angleterre, et de surveiller les côtes de France. Il
+avait pour lieutenant sir Sidney Smith; il croisait avec des vaisseaux
+de soixante-quatorze, des frégates, des bricks, des corvettes, et un
+certain nombre de chaloupes canonnières, depuis l'embouchure de la
+Tamise jusqu'à Portsmouth, depuis l'Escaut jusqu'à la Somme, couvrant
+d'une part le rivage de l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de
+France. Une chaîne de bâtiments légers, correspondant par des signaux
+dans toute cette étendue de mer, devait donner l'alarme au moindre
+mouvement aperçu dans nos ports.
+
+Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamné à l'immobilité nos
+escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et constitué dans
+le détroit une surveillance suffisamment rassurante.
+
+Mais il fallait faire davantage en présence d'un péril d'une espèce
+toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins
+consultés avaient presque tous déclaré, surtout à la vue des préparatifs
+du Premier Consul, qu'il était impossible d'assurer qu'à la faveur d'une
+brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne débarqueraient pas
+sur la côte d'Angleterre. Sans doute le nouveau Pharaon pouvait être
+précipité dans les flots avant de toucher au rivage; cependant, une fois
+débarqué, non pas avec 150 mille hommes, mais seulement avec 100, et
+même avec 80, qui lui résisterait? Cette nation orgueilleuse, qui
+s'était si peu souciée des malheurs du continent, qui n'avait pas craint
+de renouveler une guerre qu'elle était habituée à faire avec le sang
+d'autrui, et un or dont elle est prodigue, était maintenant réduite à
+ses propres forces, obligée de s'armer, et de ne plus confier à des
+mercenaires, d'ailleurs trop peu nombreux, la défense de son propre sol.
+Elle, si fière de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes
+de terre, pour les opposer aux redoutables soldats du général Bonaparte!
+
+[En marge: Discussion au Parlement sur la composition de l'armée.]
+
+La composition d'une armée était donc, en ce moment, le sujet de toutes
+les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au milieu des
+plus grands périls que l'esprit de parti se montre toujours le plus
+ardent, c'était au sujet de cette question de la guerre, et de la
+manière de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient les
+principaux personnages du Parlement.
+
+Le faible ministère Addington avait survécu à ses fautes; il dirigeait
+encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si légèrement, si
+criminellement laissée renaître. La majorité du Parlement le savait
+inférieur à la tâche qu'il avait assumée; mais, ne voulant pas provoquer
+un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses adversaires,
+même contre M. Pitt, qu'elle désirait cependant revoir à la tête des
+affaires. Ce puissant chef de parti était revenu au Parlement, où
+l'appelaient sa secrète impatience, la grandeur des dangers publics, et
+sa haine contre la France. Toujours plus modéré néanmoins que ses
+auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait été averti, par un
+vote récent, de l'être davantage encore. En effet, on avait voulu
+infliger un blâme au ministère, et cinquante-trois voix seulement
+s'étaient prononcées pour l'affirmative. La majorité, par une
+disposition assez ordinaire aux assemblées politiques, aurait voulu,
+sans passer par un bouleversement ministériel, amener au timon de l'État
+les hommes les plus renommés et les plus capables. Dans l'attente de sa
+prochaine rentrée aux affaires, M. Pitt prenait part à toutes les
+discussions, presque comme s'il eût été ministre, mais plutôt pour
+appuyer et compléter les mesures du gouvernement que pour les
+contredire.
+
+[En marge: Force et organisation de l'armée anglaise.]
+
+La principale de ces mesures était l'organisation d'une armée.
+L'Angleterre en avait une, dispersée dans l'Inde, dans l'Amérique, dans
+tous les postes de la Méditerranée, composée d'Irlandais, d'Écossais, de
+Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais même, et formée par l'art
+des recruteurs, si répandu en Europe avant l'institution de la
+conscription. Elle s'était fort bien conduite en Égypte, comme on l'a vu
+précédemment. Elle s'élevait à 130 mille hommes environ. Or, on sait
+que, sur 130 mille hommes, il faut une bien bonne administration, pour
+en avoir 80 mille capables de servir activement. À cette force, dont le
+tiers au moins était absorbé par la garde de l'Irlande, se joignaient 50
+mille hommes de milice, récemment portés à 70 mille, troupe nationale
+qu'on ne pouvait pas faire sortir de sa province, et qui n'avait jamais
+vu le feu. Elle était conduite par des officiers en retraite, par des
+seigneurs anglais, pleins de patriotisme sans doute, mais peu au fait de
+la guerre, et bien novices pour être opposés aux vieilles bandes qui
+avaient vaincu la coalition européenne.
+
+[En marge: Le cabinet Addington propose la création d'une armée de
+réserve.]
+
+[En marge: M. Windham demande une levée en masse, et la création d'une
+armée formée sur les principes de l'armée française.]
+
+Comment pourvoir à une telle insuffisance? Le ministère, entouré des
+militaires les plus instruits, imagina la création d'une armée dite de
+réserve, forte de 50 mille hommes, formée d'Anglais, par tirage au sort,
+et ne pouvant être employée que dans l'étendue du Royaume-Uni. On
+suppléait ainsi à l'armée de ligne, et on lui ménageait un renfort de 50
+mille hommes. Le remplacement était permis, mais il devait, vu les
+circonstances, se faire à un prix très-élevé. C'était peu de chose, et
+pourtant c'était tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le moment. M.
+Windham, se plaçant au point de vue du parti de la guerre, attaqua la
+proposition comme insuffisante. Il demanda la création d'une grande
+armée de ligne, qui, composée d'après les mêmes principes que l'armée
+française, c'est-à-dire par la conscription, serait aux ordres absolus
+du gouvernement, et pourrait être portée en tout lieu. Il dit que ce
+qu'avait imaginé le ministère n'était qu'une extension des milices, ne
+vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes éprouvées qu'on avait à
+combattre, nuirait au recrutement de l'armée par la faculté de
+remplacement introduite dans la nouvelle loi, car les individus disposés
+à servir trouveraient plus d'avantage à se faire remplaçants dans
+l'armée de réserve, qu'à s'enrôler dans l'armée de ligne; qu'une armée
+régulière formée de la population nationale, transportable partout où
+l'on ferait la guerre, ayant par conséquent le moyen de s'aguerrir,
+était la seule institution à opposer aux troupes du général
+Bonaparte.--Il faut, dit M. Windham, le diamant pour couper le
+diamant.--
+
+[En marge: M. Pitt rentré au Parlement, combat l'opinion de M. Windham.]
+
+L'Angleterre, qui avait déjà une marine, voulait avoir aussi une armée
+de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a
+l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt
+fit à ces propositions la réponse d'un esprit froid et positif. Toutes
+les idées de M. Windham, selon lui, étaient fort bonnes; mais comment
+créer une armée en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui
+composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution ne
+saurait être l'oeuvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer était la
+seule chose actuellement praticable. Il serait déjà bien assez difficile
+d'organiser les 50 mille hommes demandés, de les instruire, de les
+pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura donc son ami M.
+Windham de renoncer à ses idées, pour le présent du moins, et d'adhérer
+avec lui au plan du gouvernement.
+
+M. Windham ne tint guère compte des avis de M. Pitt, et persista dans
+son système, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considérations.
+Il demanda même une levée en masse, comme celle de la France en 1792, et
+reprocha au faible ministère Addington de n'avoir pas songé à cette
+grande ressource des peuples menacés dans leur indépendance. Cet ennemi
+de la France et de Napoléon, par un effet de la haine assez fréquent,
+trouva des éloges pour ce qu'il détestait le plus, exagéra presque
+notre grandeur, notre puissance, le danger dont le Premier Consul
+menaçait l'Angleterre, pour reprocher au ministère anglais de ne pas
+prendre assez de précautions.
+
+L'armée de réserve fut votée, nonobstant les mépris du parti Windham,
+qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette
+combinaison pour l'extension de l'armée de ligne. On espérait que les
+hommes désignés par le sort, et condamnés à servir, aimeraient mieux
+s'enrôler dans cette armée que dans toute autre. C'étaient peut-être
+vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses
+cadres.
+
+[En marge: Adoption d'une partie des idées de M. Windham, et création
+des volontaires.]
+
+Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la
+coopération du continent étant chaque jour moins probable, on eut
+recours à la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit à l'idée
+d'une levée en masse. Le ministère demanda et obtint la faculté
+d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu'à 55 ans. On devait
+prendre les volontaires, et, à défaut, les hommes désignés par la loi,
+les former en bataillons, les instruire, pendant un certain nombre
+d'heures par semaine. Il devait leur être alloué une paye, pour les
+dédommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne
+concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes ouvrières.
+
+[En marge: Revues de volontaires, tant à Londres que dans les grandes
+villes d'Angleterre.]
+
+[En marge: Fortifications autour de Londres, et sur les points
+principaux des côtes.]
+
+[En marge: Système de signaux.]
+
+[En marge: Chariots pour porter les troupes en poste.]
+
+M. Windham, obligé cette fois de reconnaître qu'on prenait ses idées, se
+plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs
+détails de la mesure. Mais elle fut votée, et, en peu de temps, on vit
+dans les villes et les comtés d'Angleterre la population, appelée aux
+armes, s'exercer tous les matins en uniforme de volontaires. Cet
+uniforme fut porté par toutes les classes. Le respectable M. Addington
+se rendit au Parlement dans ce costume, qui allait si peu à ses moeurs,
+et encourut même quelque ridicule, par une manifestation de ce genre. Le
+vieux roi, son fils, le prince de Galles, passèrent à Londres des
+revues, auxquelles les princes français exilés eurent l'impardonnable
+tort d'assister. On vit jusqu'à vingt mille de ces volontaires à
+Londres, ce qui n'était pas fort considérable, il est vrai, pour une si
+vaste population. Du reste, le nombre en était assez grand dans
+l'étendue de l'Angleterre, pour fournir une force imposante, si elle
+avait été organisée. Mais on n'improvise pas des soldats, et moins
+encore des officiers. Si en France on avait douté de la valeur des
+bateaux plats, en Angleterre on doutait bien davantage de la valeur de
+ces volontaires, et, sinon de leur courage, au moins de leur habitude de
+la guerre. À ces mesures on ajouta le projet de fortifications de
+campagne autour de Londres, sur les routes qui aboutissent à cette
+capitale, et sur les points les plus menacés des côtes. Une partie des
+forces actives fut disposée depuis l'île de Wight jusqu'à l'embouchure
+de la Tamise. Un système de signaux fut établi pour donner l'alarme, au
+moyen de feux allumés le long des côtes, à la première apparition des
+Français. Des chariots d'une forme particulière furent construits, afin
+de porter les troupes en poste sur les points menacés. En un mot, de ce
+côté du détroit comme de l'autre, on fit des efforts d'invention
+extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de défense et
+d'attaque, pour vaincre les éléments et les associer à sa cause. Les
+deux nations, comme attirées sur ce double rivage, y donnaient en ce
+moment un bien grand spectacle au monde: l'une, troublée quand elle
+songeait à son inexpérience des armes, était rassurée quand elle
+considérait cet Océan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de
+confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le
+génie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrêtait son
+ardeur, s'accoutumait tous les jours à le mépriser, et se regardait
+comme certaine de le franchir bientôt, à la suite du vainqueur de
+Marengo et des Pyramides.
+
+Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui étaient
+préparés sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon exactement
+bloqués, n'imaginaient pas qu'une escadre pût paraître dans la Manche.
+Les Français, s'exerçant tous les jours à naviguer sur leurs chaloupes
+canonnières, n'imaginaient pas qu'il existât une autre manière de
+franchir le détroit. Personne ne soupçonnait la principale combinaison
+du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les autres espéraient
+quelque subite invention de son génie: c'était la cause du trouble qui
+régnait d'un côté de la Manche, et de la confiance qui régnait de
+l'autre.
+
+[En marge: Valeur des moyens réunis par les Anglais pour résister alors
+à la France.]
+
+Il faut le dire, les moyens préparés pour nous résister étaient peu de
+chose, si le détroit était franchi. En admettant qu'on parvînt à
+réunir, entre Londres et la Manche, 50 mille hommes de l'armée de ligne,
+et 30 ou 40 mille de l'armée de réserve, et qu'on joignît à ces troupes
+régulières la plus grande masse possible de volontaires, on n'aurait pas
+même atteint la force numérique de l'armée française destinée à passer
+le détroit. Et qu'auraient-ils pu tous ensemble, même en nombre deux ou
+trois fois supérieur, contre les cent cinquante mille hommes, qui, en
+dix-huit mois, sous la conduite de Napoléon, battirent, à Austerlitz, à
+Iéna, à Friedland, toutes les armées européennes, apparemment aussi
+braves, certainement plus aguerries, et quatre ou cinq fois plus
+considérables que les forces britanniques? Les préparatifs des Anglais
+étaient donc en réalité d'une faible valeur, et l'Océan était toujours
+leur défense la plus sûre. En tout cas, quel que fût le résultat
+définitif, c'était déjà une cruelle punition de la conduite du
+gouvernement britannique, que cette agitation générale de toutes les
+classes, que ce déplacement des ouvriers arrachés à leurs ateliers, des
+négociants à leurs affaires, des seigneurs anglais à leur opulence: une
+telle agitation prolongée quelque temps serait devenue un immense
+malheur, peut-être un grave danger pour l'ordre public.
+
+[En marge: Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutumé, de
+susciter en France des troubles intérieurs.]
+
+[En marge: Caractère moral des moyens employés par le gouvernement
+britannique.]
+
+[En marge: Georges Cadoudal à Londres.]
+
+Le gouvernement britannique, dans son anxiété, eut recours à tous les
+moyens, même à ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le
+coup dont il était menacé. Pendant la première guerre, il avait fomenté
+des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui s'étaient
+succédé en France. Depuis, quoique ces insurrections fussent peu
+présumables sous la forte administration du Premier Consul, il avait
+gardé à Londres, et soldé même pendant la paix, tous les états-majors de
+la Vendée et de l'émigration. Cette persistance à conserver sous sa main
+les coupables instruments d'une guerre peu généreuse, avait beaucoup
+contribué, comme on l'a vu, à brouiller de nouveau les deux pays. Les
+diversions sont, sans doute, l'une des ressources ordinaires de la
+guerre, et l'insurrection d'une province est l'une des diversions qu'on
+regarde comme les plus utiles, et qu'on se fait le moins de scrupule
+d'employer. Que les Anglais eussent essayé de soulever la Vendée, le
+Premier Consul le leur rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le
+moyen était réciproque et fort usité. Mais dans le moment une
+insurrection dans la Vendée était hors de toute probabilité. L'emploi
+des chouans et de leur chef, Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un
+effet, celui de tenter quelque coup abominable, comme la machine
+infernale, ou tel autre pareil. Pousser le moyen de l'insurrection
+jusqu'au renversement d'un gouvernement, c'est recourir à des pratiques
+d'une légitimité fort contestable; mais poursuivre ce renversement par
+l'attaque aux personnes qui gouvernent, c'est dépasser toutes les
+limites du droit des gens admis entre les nations. On jugera, du reste,
+par les faits eux-mêmes, du degré de complicité des ministres
+britanniques dans les projets criminels, médités de nouveau par
+l'émigration française, réfugiée à Londres. On se souvient de ce
+redoutable chef des chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul
+entre les Vendéens présentés au Premier Consul, avait résisté à son
+ascendant, s'était retiré d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il
+vivait à Londres, au sein d'une véritable opulence, distribuant aux
+réfugiés français les sommes que leur accordait le gouvernement
+britannique, et passant son temps dans la société des princes émigrés,
+particulièrement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de
+Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'était plus
+naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'était plus
+ordinaire, sinon légitime: mais, malheureusement pour leur honneur, ils
+ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient
+compter que sur des complots.
+
+[En marge: Correspondances et menées des émigrés.]
+
+La paix avait désespéré tous les exilés, princes et autres; la guerre
+leur rendait leurs espérances, non-seulement parce qu'elle leur assurait
+le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle devait, suivant
+eux, ruiner la popularité du Premier Consul. Ils correspondaient avec la
+Vendée par Georges, avec Paris par les émigrés rentrés. Ce qu'ils
+rêvaient en Angleterre, leurs partisans le rêvaient en France, et les
+moindres circonstances qui venaient concorder avec leurs illusions,
+changeaient tout de suite à leurs yeux ces illusions en réalité. Ils se
+disaient donc les uns aux autres dans ces déplorables correspondances,
+que la guerre allait porter un coup funeste au Premier Consul; que son
+pouvoir, illégitime pour les Français restés fidèles au sang des
+Bourbons, tyrannique pour les Français restés fidèles à la Révolution,
+n'avait pour se faire supporter que deux titres, le rétablissement de la
+paix, et le rétablissement de l'ordre; que l'un de ces titres
+disparaissait complétement depuis la rupture avec l'Angleterre, que
+l'autre était fort compromis, car il était douteux que l'ordre pût se
+maintenir au milieu des anxiétés de la guerre. Le gouvernement du
+Premier Consul allait donc être dépopularisé, comme tous les
+gouvernements qui l'avaient précédé. La masse tranquille devait lui en
+vouloir de cette reprise d'hostilités avec l'Europe; elle devait moins
+croire à son étoile, depuis que les difficultés ne semblaient plus
+s'aplanir sous ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de différentes
+espèces, dont on pouvait se servir très-utilement: les révolutionnaires
+d'abord, et puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans
+l'armée. On disait les jacobins exaspérés; on disait les généraux fort
+peu satisfaits d'avoir contribué à faire d'un égal un maître. Il fallait
+de ces mécontents si divers créer un seul parti, pour renverser le
+Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on
+répondait de Londres aboutissait toujours à ce plan: réunir les
+royalistes, les jacobins, les mécontents de l'armée en un parti unique,
+pour accabler l'usurpateur Bonaparte.
+
+[En marge: Vaste plan de conspiration tramé à Londres, par Georges et
+les princes français.]
+
+Telles étaient les idées dont se nourrissaient à Londres les princes
+français, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en lui
+demandant des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une manière au moins
+générale, ce qu'on en voulait faire.
+
+[En marge: Louis XVIII refuse de s'associer à la conspiration de
+Georges.]
+
+[En marge: Le comte d'Artois s'y associe de la manière la plus
+imprudente.]
+
+[En marge: Participation des agents de l'Angleterre.]
+
+Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec
+l'impatience ordinaire à des émigrés. Il en fut référé à Louis XVIII,
+alors retiré à Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec son
+frère, le comte d'Artois, dont il désapprouvait la stérile et imprudente
+activité, repoussa cette proposition. Singulier contraste entre ces deux
+princes! Le comte d'Artois avait de la bonté sans sagesse; Louis XVIII,
+de la sagesse sans bonté. Le comte d'Artois entrait dans des projets
+indignes de son coeur, que Louis XVIII repoussait parce qu'ils étaient
+indignes de son esprit. Louis XVIII résolut dès lors de rester étranger
+à toutes les menées nouvelles, dont la guerre allait redevenir la
+funeste occasion. Le comte d'Artois, placé à une grande distance de son
+frère aîné, excité par son ardeur naturelle, par celle des émigrés, et,
+ce qui est plus fâcheux, par celle des Anglais eux-mêmes, prit part à
+tous les projets que la circonstance fit naître, dans ces cerveaux
+troublés par une continuelle exaltation. Les communications des émigrés
+français avec le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrétaire
+d'État, M. Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs négociations. C'est
+à lui qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors,
+ils s'adressaient à trois agents de la diplomatie britannique: M.
+Taylor, ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre à Stuttgard; M.
+Drake, ministre en Bavière. Ces trois agents, placés près de nos
+frontières, cherchaient à nouer toute espèce d'intrigues en France, et à
+seconder de leur côté celles qu'on tramerait de Londres. Ils
+correspondaient avec M. Hammon, et avaient à leur disposition des sommes
+d'argent considérables. Il est difficile de croire que ce fussent là de
+ces obscures menées de police, que les gouvernements se permettent
+quelquefois comme simples moyens d'informations, et auxquelles ils
+consacrent de menus fonds. C'étaient de vrais projets politiques,
+passant par les agents les plus élevés, aboutissant au ministère le plus
+important, celui des affaires extérieures, et coûtant jusqu'à des
+millions.
+
+[En marge: Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulême, les
+Condés.]
+
+Les princes français les plus mêlés à ces projets étaient le comte
+d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulême
+résidait alors à Varsovie, auprès de Louis XVIII. Les princes de Condé
+vivaient à Londres, mais sans intimité avec les princes de la branche
+aînée, et toujours à part de leurs projets. On les traitait comme des
+soldats, constamment disposés à prendre les armes, et uniquement propres
+à ce rôle. Tandis que le grand-père et le père des Condés étaient à
+Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, était dans le pays de Baden,
+livré au plaisir de la chasse, et à la vive affection qu'il éprouvait
+pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la
+Grande-Bretagne, ils avaient reçu ordre de se tenir prêts à recommencer
+la guerre, et ils avaient obéi comme des soldats obéissent au
+gouvernement qui les paye: triste rôle sans doute pour des Condés,
+moins triste cependant que celui de tramer des complots!
+
+[En marge: Plan et but de la conspiration.]
+
+Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vendée ne
+présentait plus guère de chance: au contraire, attaquer directement, au
+milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul, paraissait un moyen
+prompt et sûr d'arriver au but. Le gouvernement consulaire renversé, il
+n'y avait plus rien de possible, suivant les auteurs du projet, plus
+rien que les Bourbons. Or, comme le gouvernement consulaire consistait
+tout entier dans la personne du général Bonaparte, il fallait détruire
+celui-ci. La conclusion était forcée. Mais il fallait le détruire d'une
+manière certaine. Un coup de poignard, une machine infernale, tout cela
+était d'un succès douteux; car tout cela dépendait de la sûreté de main
+d'un assassin, ou des hasards d'une explosion. Il restait un moyen
+jusqu'ici non essayé, à ce titre non discrédité encore: c'était de
+réunir une centaine d'hommes déterminés, l'intrépide Georges en tête;
+d'assaillir sur la route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture
+du Premier Consul; d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix à
+douze cavaliers, de la disperser, et de le tuer ainsi dans une espèce de
+combat. De cette manière, on était certain de ne pas le manquer.
+Georges, qui était brave, qui avait des prétentions militaires, et ne
+voulait pas passer pour un assassin, exigeait qu'il y eût deux princes,
+un au moins, placés à ses côtés, et regagnant ainsi l'épée à la main la
+couronne de leurs ancêtres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par
+l'émigration, s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier Consul
+entouré de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et qu'ils
+n'étaient pas des assassins! Apparemment qu'ils étaient les égaux du
+noble archiduc Charles, combattant le général Bonaparte au Tagliamento
+ou à Wagram, et ne lui étaient inférieurs que par le nombre des soldats!
+Déplorables sophismes, auxquels ne pouvaient croire qu'à moitié ceux qui
+les faisaient, et qui prouvent chez ces malheureux princes de Bourbon,
+non pas une perversité naturelle, mais une perversité acquise dans la
+guerre civile et dans l'exil! Un seul entre tous ces hommes était bien
+dans son rôle: c'était Georges. Il était maître dans cet art des
+surprises; il s'y était formé au milieu des forêts de la Bretagne; et
+cette fois, en exerçant son art aux portes de Paris, il ne craignait pas
+d'être relégué au rang de ces instruments, dont on se sert pour les
+répudier ensuite; car il espérait avoir des princes pour complices. Il
+s'assurait ainsi toute la dignité compatible avec le rôle qu'il allait
+jouer, et par son attitude audacieuse devant la justice, il prouva
+bientôt que ce n'était pas lui qui s'était abaissé en cette funeste
+conjoncture.
+
+[En marge: Combinaisons des conspirateurs pour associer à leur complot
+les partis qui divisent la France.]
+
+Ce n'est pas tout, il fallait après le combat recueillir le fruit de la
+victoire. Il fallait tout préparer pour que la France se jetât dans les
+bras des Bourbons. Les partis s'étaient entre-détruits les uns les
+autres, et il n'en restait aucun de véritablement puissant. Les
+révolutionnaires violents étaient odieux. Les révolutionnaires modérés,
+réfugiés auprès du général Bonaparte, étaient sans force. Il ne restait
+debout que l'armée. C'est elle qu'il importait de conquérir. Mais elle
+était dévouée à la Révolution, pour laquelle elle avait versé son sang,
+et elle éprouvait une sorte d'horreur pour ces émigrés, qu'elle avait
+vus tant de fois sous des uniformes anglais ou autrichiens. C'est ici
+que la jalousie, éternelle et perverse passion du coeur humain, offrait
+aux conspirateurs royalistes d'utiles et précieux secours.
+
+[En marge: Fâcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le
+Premier Consul.]
+
+Il n'était bruit que de la brouille du général Moreau avec le général
+Bonaparte. Nous avons déjà dit ailleurs que le général de l'armée du
+Rhin, sage, réfléchi, ferme à la guerre, était, dans la vie privée,
+nonchalant et faible, gouverné par ses entours; que, sous cette funeste
+influence, il n'avait pas échappé au vice du second rang, qui est
+l'envie; que, comblé des égards du Premier Consul, il s'était laissé
+aller à lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui général Moreau
+était le second dans l'État, et que le général Bonaparte était le
+premier; qu'ainsi disposé, Moreau avait manqué de convenance en refusant
+de suivre le Premier Consul à une revue, et que celui-ci, toujours
+prompt à rendre une offense, s'était abstenu d'inviter Moreau au festin
+qu'on donnait annuellement pour la fondation de la République; que
+Moreau avait commis la faute d'aller, ce même jour, dîner, en costume de
+ville, avec des officiers mécontents, dans un de ces lieux publics, où
+l'on est vu de tout le monde, au grand déplaisir des gens sages, à la
+grande joie des ennemis de la chose publique. Nous avons raconté ces
+misères de la vanité, qui commencent entre les femmes par de vulgaires
+démêlés, et vont finir entre les hommes par des scènes tragiques. Si une
+brouille entre personnages élevés est difficile à prévenir, elle est
+plus difficile encore à arrêter, lorsqu'elle est déclarée. Depuis ce
+jour Moreau n'avait cessé de se montrer de plus en plus hostile au
+gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait
+crié à la domination des prêtres; quand on avait institué la
+Légion-d'Honneur, il avait crié au rétablissement de l'aristocratie, et
+enfin il avait crié au rétablissement de la royauté quand on avait
+constitué le Consulat à vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez
+le chef du gouvernement, et même chez aucun des Consuls. Le
+renouvellement de la guerre eût été pour lui une occasion honorable de
+reparaître aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au général
+Bonaparte, mais à la France. Moreau, peu à peu entraîné dans ces voies
+du mal, où les pas sont si rapides, avait considéré, dans cette rupture
+de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un échec pour un rival
+détesté, et s'était mis à part, pour voir comment sortirait d'embarras
+cet ennemi qu'il s'était fait lui-même. Il vivait donc à Grosbois, au
+milieu d'une aisance, juste prix de ses services, comme aurait pu faire
+un grand citoyen, victime de l'ingratitude du prince.
+
+Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en attirait
+aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refusé long-temps d'élever au
+rang de son beau-frère, qui avec un excellent coeur, de l'esprit
+naturel, une bravoure chevaleresque, se servait quelquefois très-mal de
+toutes ces qualités, Murat, par une vanité qu'il dissimulait devant le
+Premier Consul, mais qu'il montrait librement dès qu'il n'était plus
+sous les yeux de ce maître sévère, Murat offusquait ceux qui, étant trop
+petits pour envier le général Bonaparte, enviaient au moins son
+beau-frère. Il y avait donc les grands jaloux, et les petits. Les uns et
+les autres se groupaient autour de Moreau. À Paris, pendant l'hiver, à
+Grosbois, pendant l'été, on tenait une cour de mécontents, où l'on
+parlait avec une indiscrétion sans bornes. Le Premier Consul le savait,
+et s'en vengeait, non pas seulement par le progrès constant de sa
+puissance, mais aussi par des dédains affichés. Après s'être imposé
+long-temps une extrême réserve, il avait fini par ne plus se contenir,
+et il rendait à la médiocrité ses sarcasmes, mais les siens étaient ceux
+du génie. On les répétait, au moins autant que ceux qui échappaient à la
+société de Moreau.
+
+Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en
+servir; à plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de
+celles qui existent. Sur-le-champ on avait entouré Moreau. À entendre
+les mécontents de tous les partis, il était le général accompli, le
+citoyen modeste et vertueux. Le général Bonaparte était le capitaine
+imprudent et heureux, l'usurpateur sans génie, le Corse insolent, qui
+osait renverser la République, et monter les marches du trône déjà
+relevé. Il fallait, disait-on, le laisser se perdre dans une entreprise
+folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui offrir son
+épée. Ainsi, après avoir traité le vainqueur de l'Égypte et de l'Italie
+comme un aventurier, on traitait l'expédition patriotique qui lui tenait
+tant à coeur, comme la plus extravagante des échauffourées.
+
+[En marge: Moyens imaginés par les royalistes pour se rapprocher de
+Moreau.]
+
+[En marge: Pichegru employé à cet usage.]
+
+Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions,
+des facilités pour ourdir la seconde moitié de leur projet. C'était
+Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'armée; et alors, le Premier
+Consul tué sur la route de la Malmaison, Moreau gagné viendrait, à la
+tête de l'armée, réconcilier cette redoutable partie de la nation avec
+les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconquérir leur trône
+l'épée à la main. Mais comment aborder Moreau, qui était à Paris entouré
+d'une société toute républicaine, tandis qu'on était à Londres au milieu
+de l'élite des chouans? Il fallait un intermédiaire. Du fond des déserts
+de l'Amérique, il en était arrivé un, bien illustre, bien déchu par sa
+faute de sa première illustration, mais doué de grandes qualités, et
+tenant à la fois aux royalistes et aux républicains: c'était Pichegru,
+le vainqueur de la Hollande, déporté par le Directoire à Sinnamari. Il
+s'était échappé du lieu de sa déportation, et il était venu à Londres,
+où il vivait avec le secret désir de ne pas s'arrêter là, et de rentrer
+en France, en profitant de la politique qui rappelait sans distinction
+les coupables ou les victimes de tous les partis. Mais la guerre,
+suspendue un instant, avait recommencé bientôt, et avec elle les
+illusions et les folies des émigrés, auxquels Pichegru avait aliéné sa
+liberté, en leur aliénant son honneur. On l'avait compris, presque
+malgré lui, dans la conspiration; on l'avait chargé d'être auprès de
+Moreau l'intermédiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier à la
+cause des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les
+républicains et les royalistes de toute nuance.
+
+Le plan qu'on avait adopté concordait assez avec certaines apparences du
+moment pour être spécieux, point assez avec la réalité pour réussir,
+mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait à des
+impatients, à qui tout était bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et
+remplissent par ces agitations la pesante oisiveté de l'exil. Le plan
+arrêté, on s'occupa de l'exécution.
+
+[Illustration: Débarquement de Georges à la falaise de Biville.]
+
+Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y être suivi d'un ou
+de deux princes, il ne tenait pas cependant à les avoir immédiatement
+avec lui. Il admettait qu'il fallait tout préparer avant de les faire
+venir, afin de ne pas les exposer inutilement à un séjour prolongé dans
+Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se décida donc à partir
+le premier, et à se rendre à Paris, pour y composer la bande de chouans
+avec lesquels il devait attaquer la garde du Premier Consul. Pendant ce
+temps, Pichegru était chargé de s'aboucher avec Moreau, d'abord par
+intermédiaire, puis directement, en se transportant lui-même à Paris.
+Enfin, quand on aurait tout préparé des deux côtés, quand on aurait à la
+fois les chouans pour livrer combat, et Moreau pour entraîner
+l'adhésion de l'armée, les princes viendraient les derniers, la veille,
+ou le jour de l'exécution.
+
+[En marge: Départ de Georges pour Paris.]
+
+Tout cela étant arrêté, Georges, avec une troupe de chouans, sur la
+résolution et la fidélité desquels il pouvait compter, quitta Londres
+pour se rendre en France. Ils étaient tous pourvus d'armes comme des
+malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une
+ceinture un million en lettres de change. Ce n'était pas, bien entendu,
+les princes français, réduits aux derniers expédients pour vivre, qui
+avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces entrepreneurs de
+complots. Elles venaient de la source commune, c'est-à-dire du trésor
+britannique.
+
+[En marge: Nouvelle route adoptée par les chouans pour pénétrer en
+France.]
+
+Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin
+intrépide, montant un léger navire, recevait à Deal ou Hastings les
+émigrés voyageurs, et venait les jeter, à leur choix, sur le point de la
+côte où ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien averti
+des fréquentes descentes des chouans, avait fait garder avec plus de
+soin que jamais les côtes de Bretagne, ils avaient changé de direction,
+et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le Tréport, le long
+d'une falaise escarpée, dite de Biville, se trouvait une issue
+mystérieuse, pratiquée dans une fente de rocher, et fréquentée par les
+contrebandiers seuls. Un câble, fortement attaché au sommet de la
+falaise, descendait dans cette fente de rocher, et venait toucher à la
+mer. À un cri qui servait de signal, les secrets gardiens du passage
+jetaient le câble, que le contrebandier saisissait, et à l'aide duquel
+il gravissait le précipice, haut de deux ou trois cents pieds, en
+portant un lourd fardeau sur les épaules. Les affidés de Georges avaient
+découvert cette voie, et avaient songé à s'en approprier l'usage, ce qui
+était facile avec l'argent dont ils disposaient. Pour compléter la
+communication avec Paris, ils avaient établi une suite de gîtes, soit
+dans des fermes isolées, soit dans des châteaux habités par des nobles
+normands, royalistes fidèles et discrets, sortant peu de leur retraite.
+On pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche à Paris, sans passer par
+une grande route, sans toucher à une auberge. Enfin, pour ne pas
+compromettre cette voie en la fréquentant trop souvent, on la réservait
+aux personnages les plus importants du parti. L'argent abondamment
+répandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on empruntait la
+demeure, la fidélité chez les autres, mais surtout l'éloignement des
+lieux fréquentés, rendaient les indiscrétions difficiles, et le secret
+certain, au moins pour quelque temps.
+
+[En marge: Arrivée de Georges à Paris en août 1803.]
+
+C'est par là que Georges pénétra en France. Embarqué sur le navire du
+capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21
+août (1803), au moment même où le Premier Consul faisait l'inspection
+des côtes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gîte en gîte,
+parvint, avec quelques-uns de ses plus fidèles lieutenants, jusqu'à
+Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait préparé dans ce
+faubourg un petit logement, d'où il pouvait venir la nuit à Paris, y
+voir ses associés, et préparer le coup de main pour lequel il s'était
+rendu en France.
+
+[En marge: Ce que Georges trouve à Paris.]
+
+[En marge: Georges a les plus grandes peines à composer sa troupe.]
+
+Courageux et sensé, Georges avait les passions sans les illusions de son
+parti, et jugeait mieux que les autres ce qui était praticable. Il
+tentait par courage ce que les émigrés, ses complices, tentaient par
+aveuglement. Arrivé à Paris, il vit bientôt que le Premier Consul
+n'était pas dépopularisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les
+royalistes et les républicains n'étaient pas si disposés à se jeter dans
+les aventures, qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours, la
+réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme à se
+décourager, ni surtout à décourager ses associés, en leur faisant part
+de ses observations. En conséquence, il se mit à l'oeuvre. Après tout,
+pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de l'opinion
+publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la France, faute
+de mieux, à revenir aux Bourbons. Du fond de son impénétrable obscurité,
+il envoya des émissaires en Vendée, pour voir si, à l'occasion de la
+conscription, elle ne voudrait pas se soulever de nouveau, et si les
+conscrits de ce pays ne diraient pas, comme autrefois, que, servir pour
+servir, il valait mieux porter les armes contre le gouvernement
+révolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva la plus grande inertie en
+Vendée. Son nom seul, entre tous les noms vendéens, avait conservé de la
+puissance, parce qu'on le regardait comme un royaliste incorruptible,
+qui avait mieux aimé l'exil que les faveurs du Premier Consul. On avait
+de la sympathie pour le représentant d'une cause qui répondait aux plus
+secrètes affections de la population; mais courir encore les bruyères et
+les grandes routes, n'était du goût de personne. Les prêtres d'ailleurs,
+vrais inspirateurs du peuple vendéen, étaient attirés vers le Premier
+Consul. Quelques rassemblements insignifiants étaient tout ce qu'on
+pouvait espérer; et, chose désolante pour les conspirateurs, on trouvait
+déjà moins qu'autrefois de ces chouans déterminés, qui étaient prêts à
+tout, plutôt qu'à retourner à des occupations laborieuses et paisibles.
+Il fallait en trouver cependant, et qui fussent à la fois braves et
+discrets. Georges était depuis deux mois à Paris, qu'il en avait à peine
+réuni une trentaine. On ne leur disait pas le but de leur réunion, on ne
+les faisait pas connaître les uns aux autres. Ils savaient seulement
+qu'on les destinait à une entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui
+leur convenait; et, en attendant, on les payait bien, ce qui ne leur
+convenait pas moins. Georges en secret leur préparait des uniformes et
+des armes pour le jour du combat.
+
+Du sein du mystère où il vivait, et avec beaucoup de précautions, bien
+que la partie du projet qui regardait les républicains ne fût pas de son
+ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de ce
+côté que du côté des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidèle le
+secrétaire de Moreau, appelé Fresnières, lequel était Breton aussi, et
+lié avec tous les partis, même avec M. Fouché. C'était passer bien près
+du péril, car M. Fouché, en ce moment, regardait de tous ses yeux, pour
+avoir l'occasion de rendre service au Premier Consul. Fresnières ne dit
+rien de bien encourageant relativement à Moreau. Ses réponses furent au
+moins insignifiantes. Georges n'en tint compte, et, résolu à tout
+tenter, pressa ses mandataires de Londres d'agir; car, compromis au
+milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y courait inutilement les plus
+grands dangers.
+
+[En marge: Premières ouvertures faites à Moreau.]
+
+Pendant que Georges était ainsi occupé, les agents de Pichegru avaient
+agi de leur côté, et avaient abordé Moreau. D'anciens commis aux vivres,
+espèces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des généraux,
+furent employés à porter quelques paroles à Moreau, de la part de
+Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien compagnon
+d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre lui. Ce
+n'était pas Moreau qui devait en vouloir à Pichegru, qu'il avait dénoncé
+au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de Klinglin. Tout
+entier d'ailleurs à la haine présente, il n'était guère capable de
+songer à des haines passées. Aussi n'exprima-t-il que de la
+bienveillance, de la sympathie même pour les malheurs de ce vieil ami.
+Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intéresser à Pichegru, et
+user de son influence pour obtenir sa rentrée en France. Pourquoi en
+effet l'amnistie accordée à tous les Vendéens, à tous les soldats de
+Condé, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la
+Hollande?... Moreau répondit qu'il désirait ardemment le retour de cet
+ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour comme une justice
+due à ses services; qu'il y contribuerait bien volontiers, si ses
+relations actuelles avec le gouvernement étaient de nature à le lui
+permettre; mais que, brouillé avec les hommes qui gouvernaient, il ne
+remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis vinrent naturellement
+les confidences sur ses griefs, sur son aversion pour le Premier Consul,
+sur son désir d'en voir la France bientôt délivrée.
+
+[En marge: Le général Lajolais employé comme intermédiaire auprès de
+Moreau.]
+
+Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprès de lui un de
+ses anciens officiers, le générai Lajolais, l'un des familiers les plus
+dangereux qui pussent être admis dans l'intimité d'un homme faible, qui
+ne savait pas se gouverner. Ce général Lajolais était petit et boiteux,
+remarquablement doué de l'esprit d'intrigue, dévoré de besoins, presque
+réduit à l'indigence. On envoya pour se l'attacher un déserteur des
+armées républicaines, déguisé en marchand de dentelles, avec des lettres
+de Pichegru et une forte somme d'argent. Celui-ci n'eut pas de peine à
+conquérir la bonne volonté de Lajolais. Lajolais, gagné à la
+conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui arracha la confidence de
+sa haine, de ses voeux, qui ne tendaient à rien moins qu'à la
+destruction du gouvernement consulaire par tous les moyens possibles.
+Lajolais n'alla point jusqu'à des propositions ouvertes; mais, crédule
+comme sont tous les entremetteurs, il imagina qu'il ne restait qu'un
+dernier mot à dire pour décider Moreau à prendre une part active dans
+la conspiration; et, s'il crut au delà de ce qui était, il dit à ses
+mandataires au delà de ce qu'il croyait. C'est ainsi que s'ourdissent
+les trames de cette espèce, par des agents qui se trompent eux-mêmes
+pour une moitié, et trompent pour l'autre moitié ceux qui les emploient.
+Lajolais donna donc les plus grandes espérances aux envoyés de Pichegru,
+et, pressé par eux, consentit à partir pour Londres, afin d'aller
+lui-même faire son rapport verbal aux grands personnages, dont il était
+devenu l'instrument.
+
+Lajolais et son conducteur furent obligés de passer par Hambourg, afin
+d'arriver à Londres plus sûrement. Ils perdirent ainsi beaucoup de
+temps. Débarqués en Angleterre, ils y trouvèrent des ordres donnés par
+les autorités britanniques, pour qu'on les reçût immédiatement. Ils
+parvinrent sur-le-champ à Londres, et furent introduits auprès de
+Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrivée de Lajolais remplit
+d'une joie folle toutes ces âmes impatientes. Le comte d'Artois avait
+l'imprudence d'assister à ces conciliabules, d'y compromettre son rang,
+sa dignité, sa famille. Il n'était connu que des principaux, il est
+vrai; mais la vivacité de ses sentiments et de son langage excitant
+l'attention, il y fut bientôt connu de tous. En entendant Lajolais
+raconter avec une exagération ridicule tout ce qu'il avait recueilli de
+la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait qu'à paraître pour
+entraîner l'adhésion de ce général républicain, le comte d'Artois, ne
+contenant plus sa joie, s'écria: Si nos deux généraux sont d'accord, je
+serai bientôt de retour en France.--Ce mot attirant sur le prince les
+regards des conjurés, ceux-ci demandèrent, et surent quel était le
+personnage qui s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'était le premier
+prince du sang, le fils des rois, appelé à être roi lui-même, que
+l'influence corruptrice de l'exil conduisait à des actes si peu dignes
+de son rang et de son coeur. La satisfaction était si grande, dit l'un
+des agents, qui révéla plus tard ces détails, _que le roi d'Angleterre,
+s'il avait été présent, aurait voulu être du voyage_[22].
+
+ [Note 22: Ces paroles, ainsi que tout le récit de cette
+ déplorable affaire, sont extraits avec une scrupuleuse
+ fidélité de la volumineuse instruction qui suivit, et dont
+ partie a été publiée, partie est demeurée dans les archives
+ du gouvernement. Nous n'avons admis, comme dignes de foi, que
+ les détails qui ont été mis hors de doute par le concours de
+ toutes les révélations, et qui portent le caractère évident
+ de la vérité.]
+
+[En marge: Janv. 1804.]
+
+[En marge: Second débarquement.]
+
+Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour
+mettre la dernière main à l'exécution de l'entreprise. Il était temps de
+se hâter, car l'infortuné Georges, laissé seul en avant-garde, au milieu
+des agents de la police consulaire, courait les plus sérieux dangers. On
+lui avait, à la fin de décembre, envoyé un second détachement d'émigrés,
+pour qu'il ne se crût point abandonné. Il avait été décidé que cette
+fois Pichegru lui-même, accompagné des plus grands personnages, tels que
+M. de Rivière, l'un des messieurs de Polignac, s'embarquerait pour la
+France, et s'en irait rejoindre Georges par la voie déjà frayée. Dès que
+ces nouveaux envoyés auraient tout préparé, quand M. de Rivière, qui
+avait plus de sang-froid, affirmerait que le moment était venu, et qu'il
+y avait assez de maturité[23] dans l'entreprise projetée pour risquer
+les princes eux-mêmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les
+deux, devaient venir en France, pour prendre part à ce prétendu combat
+contre la personne du Premier Consul.
+
+ [Note 23: Voir plus bas la déposition de M. de Rivière.]
+
+[En marge: Arrivée de Pichegru à Paris.]
+
+Pichegru partit donc avec les principaux émigrés français pour cette
+expédition, où il allait ensevelir à jamais sa gloire, déjà flétrie, et
+sa vie, qui aurait mérité d'être employée autrement. Il partit dans les
+premiers jours de l'année 1804, s'embarqua sur le bâtiment du capitaine
+Wright, et mit pied à terre à cette même falaise de Biville, le 16
+janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagné des plus illustres
+membres de la noblesse française, prit la route des contrebandiers,
+trouva Georges, qui était venu à sa rencontre jusque près de la mer, et
+de gîte en gîte, à travers les forêts de la Normandie, il parvint à
+Chaillot, le 20 janvier.
+
+[En marge: Entrevue de Moreau avec Pichegru.]
+
+Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'était, et
+avec la troupe qu'il avait réunie, il était prêt à se jeter sur la
+voiture du Premier Consul, et à le frapper infailliblement. Cependant il
+fallait s'entendre d'une manière définitive avec Moreau, pour être
+assuré d'un lendemain. Les intermédiaires l'allèrent voir de nouveau,
+lui dirent que Pichegru était arrivé secrètement, et demandait à
+l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant pas recevoir Pichegru
+dans son hôtel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard de la
+Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y être seul; car il
+était froid, prudent, et n'aimait point cette société de gens vulgaires
+et agités, qui l'obsédaient de leur impatience, et dont la compagnie
+était la première punition de sa conduite. Il vint avec un trop grand
+nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec Georges, qui
+voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour savoir sur quels
+fondements il allait risquer sa vie, dans une tentative désespérée.
+
+[En marge: Résultat de l'entrevue.]
+
+Par une nuit obscure et froide du mois de janvier, à un signal donné,
+Moreau et Pichegru s'abordèrent. C'était la première fois qu'ils se
+revoyaient depuis le temps où ils combattaient ensemble sur le Rhin, où
+leur vie était sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils étaient à
+peine remis de l'émotion que devaient produire tant de souvenirs, que
+Georges survint, et se fit connaître. Moreau fut saisi, se montra tout à
+coup froid, visiblement mécontent, et parut en vouloir beaucoup à
+Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se séparer sans avoir rien dit
+de significatif, ni d'utile. On dut se revoir autrement, et ailleurs.
+
+[En marge: Moreau ne veut pas se prêter au retour des Bourbons.]
+
+[En marge: Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus
+de résultat que la première.]
+
+Cette première rencontre produisit sur Georges la plus fâcheuse
+impression. Cela va mal, furent ses premières paroles. Pichegru
+craignait lui-même de s'être un peu aventuré. Cependant les intrigants
+qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant
+plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer pour renverser le
+gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas d'objection contre le
+renversement de ce gouvernement, par des moyens qui sans être énoncés
+pouvaient toutefois se deviner; seulement il montra une répugnance
+invincible à travailler pour les Bourbons, et surtout à se mêler de sa
+personne dans une telle entreprise. Profiter pour la République et pour
+lui de la chute du Premier Consul, était son évidente ambition; mais ce
+n'était qu'entre Pichegru et lui que pouvait se traiter une semblable
+affaire. Cette fois il le reçut dans sa propre demeure, et, après
+plusieurs accidents qui faillirent tout découvrir, il eut enfin avec cet
+ancien compagnon d'armes une longue et sérieuse entrevue. Là tout fut
+dit. Moreau ne voulut jamais sortir d'un certain cercle d'idées. Il
+avait, prétendait-il, un parti considérable dans le Sénat et dans
+l'armée. Si on venait à bout de délivrer la France des trois Consuls, le
+pouvoir serait certainement remis dans ses mains. Il en userait pour
+sauver la vie à ceux qui auraient débarrassé la République de son
+oppresseur; mais on ne livrerait pas aux Bourbons la République
+affranchie. Quant à Pichegru, l'ancien conquérant de la Hollande, l'un
+des généraux les plus illustres de la France, on ferait mieux que de lui
+sauver la vie, on le réintégrerait dans ses honneurs, dans ses grades;
+on l'élèverait aux premières positions de l'État. Moreau, entêté dans
+ces idées, exprima son étonnement à Pichegru de le voir mêlé avec de
+telles gens. Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour
+trouver insupportable la société des chouans dans laquelle il vivait;
+mais Moreau était lui-même la preuve que, lorsqu'on se mettait à
+comploter, il était difficile de n'être pas bientôt la proie du plus
+triste entourage. Pichegru était trop sensé, trop intelligent pour
+partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader qu'après
+la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les Bourbons.
+Tout cela était au-dessus de l'intelligence de Moreau, intelligence
+médiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait à croire que, le
+général Bonaparte ayant cessé de vivre, lui, général Moreau, deviendrait
+le premier consul de la République. Quoiqu'on ne parlât jamais de la
+mort du Premier Consul, cette mort était toujours sous-entendue, comme
+le moyen de débarrasser la scène du personnage qui l'occupait. Du reste,
+sans chercher des excuses à ces fatales négociations, il faut dire, pour
+les apprécier exactement, que les personnages de cette époque avaient
+tant vu mourir sur l'échafaud et sur les champs de bataille, avaient
+tant donné ou subi d'ordres terribles, que la mort d'un homme n'avait
+pas pour eux la signification et l'horreur que la fin des guerres
+civiles, et les adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue
+parmi nous.
+
+[En marge: Pichegru désespéré par les dispositions de Moreau.]
+
+Pichegru sortit désespéré cette fois, et dit au confident qui l'avait
+conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite:
+Celui-là aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France à son tour.
+Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre
+heures.--Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'écria avec
+l'ordinaire énergie de son langage: Usurpateur pour usurpateur, j'aime
+mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni coeur ni tête!--C'est
+ainsi qu'en le voyant de près, ils traitaient l'homme que leurs
+écrivains et leurs discoureurs présentaient comme le modèle des vertus
+publiques et guerrières.
+
+Cette connaissance bientôt acquise des dispositions de Moreau, jeta dans
+le désespoir ces malheureux et coupables émigrés. On eut encore une
+entrevue avec lui, à Chaillot même, chez Georges, probablement sans
+qu'il sût chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant au
+commencement de la conversation, se retira en disant brusquement à
+Pichegru et à Moreau: Je me retire; peut-être qu'en restant seuls vous
+finirez par vous entendre.--
+
+[En marge: Découragement des émigrés compromis dans la conspiration
+tramée à Londres.]
+
+Les deux généraux républicains ne s'entendirent pas davantage, et il fut
+évident pour tous les conjurés qu'ils s'étaient follement engagés dans
+un projet qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe. M. de Rivière
+était désolé. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours, lorsqu'on
+ne trouve pas ses passions partagées: La France est apathique, elle ne
+veut que le repos, elle est infidèle à ses anciens sentiments.--La
+France, en effet, n'était pas, comme on le leur avait assuré, indignée
+contre le gouvernement consulaire; tous les partis n'étaient pas prêts à
+s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que des jaloux sans génie qui
+songeassent à le détruire; encore ne voulaient-ils pas se compromettre
+dans un complot bien caractérisé. Et quant à la France, regrettant sans
+doute la paix si promptement rompue, se défiant peut-être aussi du goût
+pour le pouvoir et la guerre, qui éclatait chez le général Bonaparte,
+elle ne cessait pas de le regarder comme son sauveur. Elle était éprise
+de son génie, et elle ne voulait à aucun prix se voir rejetée dans les
+hasards d'une nouvelle révolution.
+
+Déjà ces malheureux étaient tentés de se retirer, les uns en Bretagne,
+les autres en Angleterre. Désabusés par la connaissance des faits, les
+plus élevés d'entre eux éprouvaient en outre un profond dégoût pour la
+compagnie au milieu de laquelle ils étaient réduits à vivre. M. de
+Rivière et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs
+répugnances et leurs chagrins. Un jour même, Pichegru, voulant remettre
+à leur place ces chouans trop importuns, répondit avec amertume et
+mépris, à l'un d'eux qui lui disait: _Mais, général, vous êtes avec
+nous!--Non, je suis chez vous._ Ce qui signifiait que sa vie était entre
+leurs mains, mais que sa volonté et sa raison n'y étaient plus.
+
+Tous ensemble se trouvaient plongés dans une cruelle incertitude:
+Georges cependant était toujours prêt à assaillir le Premier Consul,
+sauf à voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se
+demandaient à quoi bon un attentat inutile. Ils en étaient là, lorsque
+ces menées, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par
+donner à la police un éveil, trop tardif pour l'honneur de sa vigilance.
+La sagacité du Premier Consul le sauva, et perdit les imprudents ennemis
+qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire punition de ceux qui
+s'engagent dans de telles entreprises, de s'arrêter trop tard: souvent
+ils sont découverts, saisis, punis, quand déjà la conscience, la raison,
+la crainte commençant à leur ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder
+dans la voie du mal.
+
+[En marge: Premiers indices du complot arrivés à la connaissance de la
+police.]
+
+[En marge: Envoi du colonel Savary en Vendée.]
+
+Ces allées et venues, continuées depuis août jusqu'en janvier, passant
+surtout si près d'un homme tel que l'ancien ministre Fouché, qui avait
+grande envie de faire des découvertes, ne pouvaient pas ne pas être un
+jour aperçues. Nous avons rapporté ailleurs que M. Fouché avait été
+privé du portefeuille de la police, à l'époque où le Premier Consul
+avait voulu inaugurer le Consulat à vie par la suppression d'un
+ministère de rigueur. La police avait été comme cachée alors dans le
+ministère de la justice. Le grand-juge Régnier, tout à fait étranger à
+une administration de cette nature, l'avait abandonnée au conseiller
+d'État Réal, homme d'esprit, mais vif, crédule, et n'ayant pas à
+beaucoup près la sagacité sûre et pénétrante de M. Fouché. Aussi la
+police était-elle médiocrement dirigée, et on affirmait au Premier
+Consul que jamais on n'avait moins conspiré. Le Premier Consul était
+loin de partager cette sécurité. D'ailleurs M. Fouché ne la lui laissait
+pas. Celui-ci, devenu sénateur, s'ennuyant de son oisiveté, ayant
+conservé ses relations avec ses anciens agents, était parfaitement
+informé, et venait entretenir le Premier Consul de ses observations. Le
+Premier Consul, écoutant tout ce que lui disaient MM. Fouché et Réal,
+lisant avec assiduité les rapports de la gendarmerie, toujours les plus
+utiles, parce qu'ils sont les plus exacts et les plus honnêtes, avait la
+conviction qu'il se tramait des complots contre sa personne. D'abord,
+une induction générale, tirée des circonstances, le portait à penser que
+le renouvellement de la guerre devait être une occasion pour les émigrés
+et les républicains d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels
+que des chouans arrêtés dans tous les sens, des avis venus des chefs
+vendéens attachés à sa personne, lui prouvaient que l'induction était
+juste. Sur un renseignement partant de la Vendée même, et qui lui
+annonçait que l'on voyait des conscrits réfractaires se former en
+bandes, il envoya dans les départements de l'Ouest le colonel Savary,
+dont le dévouement était sans bornes, dont l'intelligence et le courage
+étaient également éprouvés. Il le dépêcha avec quelques hommes de la
+gendarmerie d'élite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs
+colonnes mobiles lancées sur la Vendée. Le colonel Savary partit,
+observa tout de ses yeux, et aperçut clairement les signes d'une action
+sourde. Cette action était celle de Georges, qui, de Paris, s'efforçait
+de préparer une insurrection en Vendée. Cependant on ne découvrit rien
+de relatif au terrible secret, que Georges avait gardé pour lui et ses
+principaux associés. Les bandes dispersées, le colonel Savary revint à
+Paris sans avoir rien appris de bien important.
+
+[En marge: Menées des agents britanniques concourant avec la
+conspiration de Georges.]
+
+Une autre intrigue, dont le fil était tombé dans les mains du Premier
+Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir à suivre lui-même,
+promettait quelques lumières, sans toutefois les donner encore. Les
+trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière, qui étaient
+chargés de nouer aussi des trames en France, s'y appliquaient avec un
+zèle assidu, mais maladroit. Des étrangers sont peu habiles à conduire
+de pareilles trames. Celui qui résidait en Bavière, M. Drake, était le
+plus actif. Il s'était même logé hors de Munich, pour recevoir plus
+facilement les agents qui lui viendraient de France; et, pour mieux
+assurer sa correspondance, il avait séduit un directeur de poste
+bavarois. Un Français très-intrigant, autrefois républicain, avec lequel
+M. Drake avait entrepris ces menées, et auquel il avouait couramment le
+but des intrigues britanniques, avait tout livré à la police. M. Drake
+voulait d'abord se procurer les secrets du Premier Consul relativement à
+la descente, puis gagner quelque général important, s'emparer, s'il
+était possible, d'une place comme Strasbourg ou Besançon, et y commencer
+une insurrection. Se débarrasser du général Bonaparte était toujours,
+avec des termes plus ou moins explicites, la partie essentielle du
+projet. Le Premier Consul, charmé de saisir un diplomate anglais en
+flagrant délit, fit donner beaucoup d'argent à l'intermédiaire qui
+trompait M. Drake, à condition qu'il continuerait cette intrigue. Il
+fournit lui-même le modèle des lettres qu'on devait écrire à M. Drake.
+Il donnait dans ces lettres des détails nombreux et vrais sur ses
+habitudes personnelles, sur sa manière de rédiger ses plans, de dicter
+ses ordres, et ajoutait que tout le secret de ses opérations se
+trouvait contenu dans un grand portefeuille noir, toujours confié à M.
+de Meneval, ou à un huissier de confiance. M. de Meneval était
+incorruptible, mais l'huissier ne l'était pas, et demandait un million
+pour livrer le portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que
+certainement il y avait en France d'autres menées que celle que
+dirigeait M. Drake, qu'il importait de les bien connaître, pour ne pas
+se nuire réciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il
+ajoutait, comme une révélation très-importante, que le véritable projet
+de descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait à Boulogne
+était une pure feinte, qu'on cherchait à rendre vraisemblable par
+l'étendue des préparatifs, mais qu'il n'y avait de sérieux que les deux
+expéditions ordonnées à Brest et au Texel[24].
+
+ [Note 24: Voici les extraits curieux de ces lettres, dictées
+ par le Premier Consul lui-même.
+
+ _Au grand juge._
+
+ 9 brumaire an XII (1er novembre 1803).
+
+ Il serait important d'avoir auprès de Drake, à Munich, un
+ agent secret, qui tiendrait note de tous les Français qui
+ se rendraient dans cette ville.
+
+ J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoyés, ils
+ m'ont paru assez intéressants. Il ne faut pas se presser
+ pour les arrestations. Lorsque l'auteur aura donné tous
+ les renseignements, on arrêtera un plan avec lui, et on
+ verra ce qu'il y a à faire.
+
+ Je désire qu'il écrive à Drake, et que, pour lui donner
+ confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le
+ grand coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre
+ de faire prendre sur la table même du Premier Consul, dans
+ son cabinet secret, et écrites de sa propre main, des
+ notes relatives à sa grande expédition et tout autre
+ papier important; que cet espoir est fondé sur un huissier
+ du cabinet, qui, ayant été membre de la société des
+ jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du Premier
+ Consul, et honoré de sa confiance, se trouve cependant
+ dans le comité secret; mais que l'on a besoin de deux
+ choses: la première, qu'on promettra cent mille livres
+ sterling, si véritablement on remet ces pièces de si
+ grande importance écrites de la main même du Premier
+ Consul; la seconde, qu'on enverra un agent français du
+ parti royaliste pour fournir des moyens de se cacher audit
+ huissier, qui nécessairement serait arrêté si jamais des
+ pièces de cette importance disparaissaient.
+
+ ...................................
+
+ Bonaparte n'écrit presque jamais. Il dicte tout en se
+ promenant dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans,
+ appelé Meneval, qui est le seul individu non-seulement qui
+ entre dans son cabinet, mais encore qui approche des trois
+ pièces qui suivent le cabinet. Ce jeune homme a succédé à
+ Bourrienne, que le Premier Consul connaissait depuis son
+ enfance, mais qu'il a renvoyé........... ... Meneval n'est
+ point de nature à ce qu'on puisse rien espérer de lui.
+
+ ..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs,
+ le Premier Consul ne les dicte pas, il les écrit lui-même.
+ Il a sur sa table un grand portefeuille divisé en autant
+ de compartiments que de ministères. Ce portefeuille, fait
+ avec soin, est fermé par le Premier Consul, et toutes les
+ fois que le Consul sort de son cabinet, Meneval est chargé
+ de placer ce portefeuille dans une armoire à coulisse sous
+ son bureau, et vissée au plancher.
+
+ Ce portefeuille peut être enlevé; Meneval ou l'huissier de
+ cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement
+ peuvent être seuls soupçonnés. Il faudrait donc que
+ l'huissier disparût. Dans ce portefeuille doit être tout
+ ce que le Premier Consul a écrit depuis plusieurs années,
+ car ce portefeuille est le seul qui voyage constamment
+ avec lui, et qui va sans cesse de Paris à Malmaison et à
+ Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes des opérations
+ militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne peut
+ arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses
+ projets, on ne doute pas que la soustraction de ce
+ portefeuille ne les confondît tous.
+
+
+ _Au grand juge._
+
+ Paris, 3 pluviôse an XII (21 janvier 1804).
+
+ Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je
+ désirerais que Méhée, dans son prochain bulletin, dit que
+ le comité avait été dans la plus grande joie de la pensée
+ que Bonaparte voulait s'embarquer à Boulogne, mais qu'on a
+ aujourd'hui la certitude que les démonstrations de
+ Boulogne sont de fausses démonstrations, qui, quoique
+ coûteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le
+ paraissent au premier coup d'oeil.... que tous les
+ bâtiments de la flottille pourront être utilisés pour des
+ usages ordinaires; que ce soin fait voir que ces
+ préparatifs ne sont que des menaces, et que ce n'est pas
+ un établissement fixe qu'on voudrait conserver.
+
+ Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier
+ Consul était trop rusé et se croyait trop bien établi
+ aujourd'hui pour tenter une opération douteuse où une
+ masse de force serait compromise. Son véritable projet,
+ autant qu'on en peut juger par ses relations extérieures,
+ est l'expédition de l'Irlande, qui se ferait à la fois par
+ l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....
+
+ L'on ne dit rien sur l'expédition du Texel, quoiqu'on
+ sache qu'elle est prête, et on fait beaucoup de bruit des
+ camps de Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande
+ quantité de troupes réunies en forme de camps a un but
+ politique. Bonaparte est bien aise de les avoir sous la
+ main, et de les tenir armées en guerre, et de faire un
+ quart de conversion pour retomber sur l'Allemagne s'il
+ croit nécessaire à ses projets de faire la guerre
+ continentale.
+
+ Une autre expédition est celle de la Morée, qui est
+ décidément arrêtée. Bonaparte a 40 mille hommes à Tarente.
+ L'escadre de Toulon va s'y rendre. Il espère trouver une
+ armée auxiliaire de Grecs très-considérable.
+
+ Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire
+ que (pour s'accréditer) l'huissier vient de présenter
+ plusieurs morceaux de lettres écrites de la main même de
+ Bonaparte; que l'on peut donc tirer le plus grand parti de
+ cet homme, mais qu'il veut beaucoup d'argent. Le projet
+ est effectivement de livrer ce portefeuille, dans lequel
+ le Premier Consul mettra tous les renseignements qu'on
+ désire qu'ils croient, mais, pour qu'ils attachent une
+ grande importance à ce portefeuille, il faut qu'ils
+ avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.
+
+
+ _Au citoyen Réal._
+
+ Malmaison, 28 ventôse an XII (19 mars 1804).
+
+ Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernière lettre
+ écrite par Drake pour qu'il la fasse imprimer à la suite
+ du recueil de pièces relatives à cette affaire.
+
+ Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire
+ connaître que l'aide-de-camp du général supposé n'est
+ autre chose qu'un officier envoyé par le préfet de
+ Strasbourg; et l'autre qui fasse connaître que l'huissier
+ était une pure invention de l'agent, qu'il n'y a pas un
+ huissier ni employé près le gouvernement qui ne soit
+ au-dessus de l'or corrupteur de l'Angleterre.]
+
+Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort de
+compromettre les fonctions les plus sacrées, et de faire si gauchement
+la police, recevait tous ces détails avec une avidité extrême, en
+demandait de nouveaux, surtout relativement à l'expédition qui se
+préparait à Boulogne, annonçait qu'il allait en référer à son
+gouvernement pour ce qui regardait le portefeuille noir, dont on
+exigeait un prix si élevé; et quant aux autres menées dont on désirait
+être informé pour ne pas se croiser les uns les autres, il disait qu'il
+n'en était pas instruit (ce qui était vrai); mais qu'il fallait, si on
+se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au même but; car,
+ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui l'animal _soit terrassé,
+il suffit que vous soyez tous prêts à joindre la chasse_[25].
+
+ [Note 25: Ce sont les propres expressions employées par M.
+ Drake. Les lettres écrites de sa main furent déposées au
+ Sénat, et montrées à tous les agents du corps diplomatique
+ qui voulurent les voir.]
+
+C'est à cet indigne rôle qu'un agent revêtu d'un caractère officiel,
+osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.
+
+[En marge: Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacité, découvre
+lui-même la conspiration.]
+
+[En marge: Révélation importante obtenue de l'un des agents de Georges.]
+
+Mais tout ceci ne donnait pas les lumières qu'on cherchait. M. Drake
+ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas
+été dispersé; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire
+aucune révélation utile. Le Premier Consul était toujours persuadé que
+les hommes qui avaient conçu le projet de la machine infernale, devaient
+à plus forte raison préparer quelque chose dans les circonstances
+présentes; et, frappé de diverses arrestations exécutées à Paris, en
+Vendée, en Normandie, il dit à Murat, qui était alors gouverneur de
+Paris, et à M. Réal, qui dirigeait la police: Les émigrés sont
+certainement en travail. On a opéré plusieurs arrestations; il faut
+choisir quelques-uns des individus arrêtés, les envoyer à une commission
+militaire, qui les condamnera, et ils parleront avant de se laisser
+fusiller.--Ce que nous rapportons ici se passait du 25 au 30 janvier,
+pendant les entrevues de Pichegru avec Moreau, et alors que les conjurés
+commençaient à se livrer au découragement. Le Premier Consul se fit
+apporter la liste des individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient
+quelques-uns des agents de Georges, venus avant ou après lui, et dans ce
+nombre un ancien médecin des armées vendéennes, débarqué en août avec
+Georges lui-même. Après examen des circonstances particulières à chacun
+d'eux, le Premier Consul en désigna cinq en disant: Ou je me trompe
+fort, ou il y a là quelques hommes informés, qui ne manqueront pas de
+faire des révélations.--Depuis long-temps on n'avait pas appliqué les
+lois rendues antérieurement, et qui permettaient l'institution des
+tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu les
+laisser tomber en désuétude; mais, à la reprise de la guerre, il crut
+devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer ses
+préparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait arrêter, juger et
+fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui désignés furent mis en
+jugement. Deux obtinrent leur acquittement; deux autres, convaincus par
+l'instruction, de crimes que la loi punissait de mort, furent condamnés,
+et se laissèrent fusiller sans rien avouer, mais en déclarant qu'ils
+étaient venus pour servir la cause du roi légitime, laquelle serait
+bientôt triomphante sur les ruines de la République. Ils proférèrent en
+outre d'affreuses menaces contre la personne du chef du gouvernement. Le
+cinquième, que le Premier Consul avait particulièrement désigné comme
+celui qui devait tout dire, déclara, au moment de se rendre au supplice,
+qu'il avait de grands secrets à découvrir. On lui envoya sur-le-champ
+l'un des employés les plus habiles de la police. Il avoua tout, déclara
+qu'il avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec
+Georges lui-même, qu'ils étaient venus à travers les bois, de gîte en
+gîte, jusqu'à Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant
+une attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des
+lieux où logeaient les chouans aux ordres de Georges, et
+particulièrement plusieurs marchands de vins.
+
+Cette déclaration fut un trait de lumière. La présence de Georges à
+Paris était significative au plus haut point. Ce n'était pas pour une
+tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu séjourner six
+mois dans la capitale même, avec une bande de sicaires. On connaissait
+le point du débarquement à la falaise de Biville, l'existence d'une
+route d'étapes à travers les bois, et quelques-uns des logements obscurs
+où se cachaient les conjurés. Un hasard des plus singuliers avait révélé
+un nom, qui mit sur la trace des circonstances les plus graves. À une
+époque antérieure, des chouans, débarquant à la même falaise de Biville,
+avaient échangé des coups de fusil avec les gendarmes, et le nom de
+_Troche_ s'était trouvé sur un fragment de papier, qui avait servi de
+bourre. Ce Troche était horloger à Eu. Il avait un fils fort jeune, et
+employé justement à la correspondance. On le fit secrètement arrêter, et
+conduire à Paris. On l'interrogea; il avoua tout ce qu'il savait. Il
+déclara que c'était lui qui allait recevoir les conjurés à la falaise de
+Biville, et qui les conduisait aux premières stations. Il raconta les
+trois débarquements dont on a vu l'histoire, celui de Georges en août,
+ceux de décembre et de janvier, où se trouvaient Pichegru, MM. de
+Rivière et de Polignac. Mais il ne connaissait pas le nom et la qualité
+des personnages auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait
+que, dans les premiers jours de février, un quatrième débarquement
+devait avoir lieu à la falaise. Il était même chargé de recevoir les
+nouveaux débarqués.
+
+[En marge: Fév. 1804.]
+
+[En marge: Arrestation de quelques agents de Georges.]
+
+Sur-le-champ, dans ces premiers jours de février, on se mit en
+recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu'à la côte, les lieux
+indiqués, afin de découvrir les gîtes qui servaient aux émigrés
+voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dénoncés par
+l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opéra diverses arrestations
+importantes, deux surtout qui jetèrent un grand jour sur toute
+l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nommé Picot, domestique de
+Georges, chouan intrépide, qui, étant armé de pistolets et de poignards,
+fit feu sur les agents de la police, et ne se rendit qu'à la dernière
+extrémité, en déclarant qu'il voulait mourir pour le service de son roi.
+On saisit avec celui-là un nommé Bouvet de Lozier, principal officier de
+Georges, qui se laissa prendre sans provoquer le même tumulte, et en
+montrant plus de calme.
+
+[En marge: La présence de Georges à Paris, constatée par plusieurs
+déclarations.]
+
+[En marge: Révélations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement
+compromettantes pour Moreau.]
+
+Ces hommes étaient armés comme des malfaiteurs prêts à commettre les
+plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils
+avaient des sommes considérables en or et en argent. Au premier instant,
+ils paraissaient fort exaltés; puis ils se calmaient, et finissaient par
+faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nommé Picot. Arrêté le 8
+février (18 pluviôse), il ne voulut rien dire d'abord, et ensuite peu à
+peu il fut induit à parler. Il avoua qu'il était venu d'Angleterre avec
+Georges, qu'il se trouvait avec lui depuis six mois à Paris, et ne
+déguisa guère le motif de leur voyage en France. Ainsi, la présence de
+Georges à Paris pour un grand but, ne pouvait plus être mise en doute.
+Mais on n'en savait pas davantage. Bouvet de Lozier ne disait rien.
+C'était un personnage fort au-dessus de Picot, par l'éducation et par
+les manières. Dans la nuit du 13 au 14 février, ce Bouvet de Lozier
+appela tout à coup son geôlier. Il avait essayé de se pendre, et, n'y
+ayant pas réussi, livré à une sorte de délire, il demanda qu'on reçût
+les déclarations qu'il avait à faire. Alors ce malheureux raconta
+qu'avant de mourir pour la cause du roi légitime, il voulait démasquer
+le personnage perfide qui avait entraîné de braves gens dans un abîme,
+en les compromettant inutilement. Il fit ensuite à M. Réal, surpris et
+confondu, le plus étrange récit. Ils étaient, disait-il, à Londres
+autour des princes, quand Moreau avait envoyé à Pichegru un de ses
+officiers, pour offrir de se mettre à la tête d'un mouvement en faveur
+des Bourbons, promettant d'entraîner l'armée par son exemple. À cette
+nouvelle, ils étaient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-même,
+pour coopérer à cette révolution. Arrivés à Paris, Georges et Pichegru
+étaient accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors
+changé de langage, et avait demandé qu'on renversât le Premier Consul à
+son profit, afin de se faire dictateur lui-même. Georges, Pichegru et
+leurs amis avaient refusé une telle proposition, et c'est dans les
+funestes lenteurs amenées par les prétentions de Moreau, qu'ils avaient
+été livrés aux recherches de la police. Ce tragique déposant ajoutait,
+_qu'il échappait aux ombres de la mort_, pour venir venger lui et ses
+amis de l'homme qui les avait perdus tous[26].
+
+ [Note 26: Je cite la propre déclaration de Bouvet de Lozier.
+ Cette pièce, comme toutes celles qui sont relatives à la
+ conspiration de Georges et qui seront citées ci-après, est
+ tirée d'un Recueil en huit volumes in-8{o}, ayant pour titre:
+
+ PROCÈS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPÉCIALE
+ DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE, SÉANTE À PARIS, CONTRE GEORGES,
+ PICHEGRU ET AUTRES, PRÉVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA
+ PERSONNE DU PREMIER CONSUL. PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE
+ LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804. (EXEMPLAIRE DE LA
+ BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)
+
+ _Déclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en
+ présence du grand juge, ministre de la justice._
+
+ Tome II, page 168.
+
+ C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore
+ couvert des ombres de la mort, qui demande vengeance de
+ ceux qui, par leur perfidie, l'ont jeté, lui et son parti,
+ dans l'abîme où il se trouve.
+
+ Envoyé pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve
+ obligé ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer à une
+ entreprise qui était l'unique objet de sa mission.
+
+ Monsieur devait passer en France pour se mettre à la tête
+ d'un parti royaliste; Moreau promettait de se réunir à la
+ cause des Bourbons. Les royalistes rendus en France,
+ Moreau se rétracte.
+
+ Il leur propose de travailler pour lui et de le faire
+ nommer dictateur.
+
+ L'accusation que je porte contre lui n'est appuyée
+ peut-être que de demi-preuves.
+
+ Voici les faits; c'est à vous de les apprécier.
+
+ Un général qui a servi sous les ordres de Moreau,
+ Lajolais, est envoyé par lui auprès du prince à Londres;
+ Pichegru était l'intermédiaire: Lajolais adhère, au nom et
+ de la part de Moreau, aux points principaux du plan
+ proposé.
+
+ Le prince prépare son départ; le nombre des royalistes en
+ France est augmenté, et dans les conférences qui ont lieu
+ à Paris entre Moreau, Pichegru et Georges, le premier
+ manifeste ses intentions, et déclare ne pouvoir agir que
+ pour un dictateur et non pour un roi.
+
+ De là, l'hésitation, la dissension et la perte presque
+ totale du parti royaliste.
+
+ Lajolais était auprès du prince au commencement de janvier
+ de cette année, comme je l'ai appris par Georges.
+
+ Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son
+ arrivée à la Poterie, le lendemain de son débarquement
+ avec Pichegru, par la voie de notre correspondance, que
+ vous ne connaissez que trop.
+
+ J'ai vu encore le même Lajolais, le vingt-cinq ou le
+ vingt-six de janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et
+ Pichegru à la voiture où j'étais avec eux, boulevard de la
+ Madeleine, pour les conduire à Moreau, qui les attendait à
+ quelques pas de là. Il y eut entre eux, aux
+ Champs-Élysées, une conférence qui déjà nous fit présager
+ ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il
+ eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'était pas possible
+ de rétablir le roi; et il proposa d'être mis à la tête du
+ gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux
+ royalistes que la chance d'être ses collaborateurs et ses
+ soldats.
+
+ Je ne sais quel poids aura près de vous l'assertion d'un
+ homme arraché depuis une heure à la mort qu'il s'était
+ donnée lui-même, et qui voit devant lui celle qu'un
+ gouvernement offensé lui réserve.
+
+ Mais je ne puis retenir le cri du désespoir et ne pas
+ attaquer un homme qui m'y réduit.
+
+ Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes à ce
+ que j'avance dans la suite de ce grand procès où je suis
+ impliqué.
+
+ _Signé_ BOUVET,
+ adjudant-général de l'armée royale.]
+
+[En marge: Attitude du Premier Consul en apprenant la participation de
+Moreau à la conjuration. Il veut, avant d'agir contre lui, que la
+présence de Pichegru soit constatée.]
+
+Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une
+dénonciation terrible; dénonciation fort exagérée par le désespoir, mais
+présentant cependant l'ensemble du complot. M. Réal, stupéfait, courut
+aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul s'arrachant
+de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le Premier Consul
+était encore dans les mains de son valet de chambre Constant, lorsqu'aux
+premiers mots de M. Réal, il lui mit la main sur la bouche, le fit
+taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son récit. Il ne parut
+point étonné. Cependant il refusa de croire entièrement à la déclaration
+qui concernait Moreau. Il comprenait très-bien ce projet de réunir tous
+les partis contre lui, d'employer Pichegru comme intermédiaire entre les
+royalistes et les républicains; mais, pour croire à la culpabilité de
+Moreau, il voulait que la présence de Pichegru à Paris fût bien
+constatée. Si de nouvelles révélations levaient tous les doutes à cet
+égard, le lien entre les royalistes et Moreau se trouvait établi, et on
+pouvait aller droit à celui-ci. Du reste, il ne lui échappait aucun
+accent de colère ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus
+méditatif qu'irrité.
+
+[En marge: La présence de Pichegru constatée.]
+
+On songea de nouveau à interroger Picot, le domestique de Georges, pour
+savoir s'il avait connaissance de la présence de Pichegru à Paris. On le
+questionna le même jour, et, en y mettant beaucoup de douceur, on finit
+par l'amener à s'ouvrir entièrement. Il déclara lui-même tout ce qui
+était relatif à Pichegru et à Moreau. Il en savait moins que Bouvet de
+Lozier; mais ce qu'il savait était plus significatif peut-être, car il
+en résultait que le désespoir produit par la conduite de Moreau était
+descendu jusque dans les derniers rangs des conjurés. Quant à Pichegru
+il déclara l'avoir vu très-positivement à Paris, et peu de jours
+auparavant; il affirma même qu'il y était encore. Quant à Moreau, il
+raconta qu'il avait entendu les officiers de Georges exprimer le plus
+vif regret de s'être adressé à ce général, qui était prêt à tout faire
+manquer par ses prétentions ambitieuses[27].
+
+ [Note 27:
+
+ _Extrait de la deuxième déclaration de Louis Picot_, le 24
+ pluviôse an XII (14 février, à une heure du matin),
+ _devant le préfet de police_.
+
+ Tome II, page 392.
+
+ A déclaré:
+
+ Que les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait le Premier
+ Consul;
+
+ Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route
+ de Boulogne, ou l'assassiner, en lui présentant une pétition
+ à la parade, ou lorsqu'il va au spectacle;
+
+ Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en
+ France, mais encore à Paris.
+
+
+ _Extrait de la troisième déclaration de Louis Picot_, 24
+ pluviôse (14 février).
+
+ Tome II, page 395.
+
+ A déclaré:
+
+ Que Pichegru a constamment porté le nom de Charles, et qu'il
+ l'a entendu nommer ainsi plusieurs fois;
+
+ Que souvent il a entendu parler du général Moreau, et que les
+ chefs ont répété fréquemment devant lui, qu'ils étaient
+ fâchés que les princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais
+ qu'il ignore quand Georges a vu Moreau.]
+
+[En marge: Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est
+résolue.]
+
+Ces faits ayant été connus dans le courant de la journée du 14, le
+Premier Consul convoqua sur-le-champ un conseil secret aux Tuileries,
+composé des deux consuls Cambacérès et Lebrun, des principaux ministres,
+et de M. Fouché, qui, bien que n'étant plus ministre, avait la plus
+grande part à cette information. Le conseil se tint dans la nuit du 14
+au 15. La question méritait un sérieux examen. La conspiration était
+d'une évidence incontestable. Le projet d'assaillir le Premier Consul
+avec une troupe de chouans. Georges en tête, ne faisait pas de doute. Le
+concours de tous les partis, républicains ou royalistes, devenait
+certain aussi, par la présence de Pichegru, qui avait dû servir
+d'intermédiaire entre les uns et les autres. Quant à la culpabilité de
+Moreau, il était difficile d'en préciser l'étendue; mais ni Bouvet de
+Lozier dans son désespoir, ni Picot dans sa naïveté de subalterne, ne
+pouvaient avoir inventé cette singulière circonstance, du tort fait au
+parti royaliste par les vues personnelles de Moreau. Il était clair que,
+si l'on n'arrêtait pas ce général, l'instruction se poursuivant, on le
+trouverait dénoncé à chaque instant; que ces dénonciations
+s'ébruiteraient, et qu'alors on aurait tout à fait l'apparence ou de le
+calomnier perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser
+poursuivre un criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second
+personnage de la République.
+
+[En marge: Motifs qui décident le Premier Consul à faire arrêter
+Moreau.]
+
+C'était là pour le Premier Consul la considération décisive. Laisser
+mettre en question la fermeté de son gouvernement, était ce qui coûtait
+le plus à son orgueil et à sa politique.--On dirait, s'écria-t-il, que
+j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai été le plus clément
+des hommes, mais je serai le plus terrible, quand il faudra l'être; et
+je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il entre dans des complots,
+odieux par leur but, honteux par les rapprochements qu'ils
+supposent.--Il n'hésita donc pas un instant à décider l'arrestation de
+Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre raison, et celle-là était
+pressante. Georges, Pichegru n'étaient pas arrêtés. On avait pris trois
+ou quatre de leurs complices; mais la bande des exécuteurs se trouvait
+tout entière hors des mains de la police, et il était possible que la
+crainte d'être découverts les portât à brusquer la tentative pour
+laquelle ils étaient venus en France. Il fallait pour ce motif
+précipiter l'instruction, et s'emparer de tous les chefs qu'on avait le
+moyen de saisir. On serait ainsi conduit inévitablement à d'autres
+découvertes. L'arrestation de Moreau fut donc immédiatement résolue, et
+avec la sienne celle de Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom
+avait été révélé.
+
+Le Premier Consul était irrité, mais non pas contre Moreau précisément.
+Il avait plutôt l'apparence d'un homme qui cherchait à se prémunir, que
+d'un homme qui cherchait à se venger. Il voulait avoir Moreau en son
+pouvoir, le convaincre, en obtenir les lumières dont il avait besoin, et
+ensuite lui faire grâce. Il estimait que ce serait le comble de
+l'habileté et du bonheur, que d'en sortir de cette manière.
+
+[En marge: Choix de la juridiction, à laquelle Moreau doit être déféré.]
+
+Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacérès, qui avait une
+grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction
+ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau
+était militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, composé de ce
+qu'il y aurait de plus élevé dans l'armée. Les lois existantes en
+fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa[28].--On dirait,
+ajouta-t-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau, et le faire
+assassiner juridiquement par mes propres créatures.--Il chercha donc un
+moyen terme. En conséquence on imagina d'envoyer Moreau devant le
+tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de
+suspendre le jury dans certains cas, et dans l'étendue de certains
+départements, on décida que cette suspension serait prononcée
+immédiatement pour le département de la Seine. C'était une faute, dont
+le principe était honorable. Le public envisagea la suspension du jury
+comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'être l'envoi devant une
+commission militaire; et, sans se donner le mérite d'avoir respecté les
+formes de la justice, on s'en donna tous les inconvénients, comme on le
+verra bientôt. Il fut résolu, en outre, que le grand-juge Régnier
+rédigerait un rapport sur le complot qu'on venait de découvrir, sur les
+motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce rapport serait communiqué
+au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat.
+
+ [Note 28: Je répète ici le témoignage de M. Cambacérès
+ lui-même.]
+
+Ce conseil avait duré toute la nuit. Dès le matin (15 février), on
+envoya un détachement de gendarmes d'élite, avec des officiers de
+justice, à la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on
+partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant à
+Paris. Il fut arrêté sans éclat, avec beaucoup d'égards, et conduit au
+Temple. En même temps que lui furent arrêtés Lajolais, et les employés
+des vivres, qui avaient servi d'intermédiaires.
+
+[En marge: Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.]
+
+Le message contenant le rapport de Régnier fut porté dans la même
+journée au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat. Il y produisit un
+étonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte de
+joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts, dont un
+certain nombre restait encore dans les grands corps de l'État. C'était,
+suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination du Premier
+Consul, qui voulait se débarrasser d'un rival dont il était jaloux, et
+refaire sa popularité compromise en inspirant de l'inquiétude pour ses
+jours. Les langues se déchaînèrent, comme il arrive toujours en pareille
+circonstance, et au lieu de dire: _la conspiration de Moreau_, les
+beaux-esprits dirent: _la conspiration contre Moreau_. Le frère du
+général, qui était membre du Tribunat, s'élança vivement à la tribune
+de cette assemblée, déclara que son frère avait été calomnié, et qu'il
+ne demandait qu'une chose, pour démontrer son innocence, c'est qu'il fût
+renvoyé à la justice ordinaire, et non devant une justice spéciale. Il
+ne réclamait pour son frère que les moyens de faire éclater la
+vérité.--On écouta ces paroles froidement, mais avec chagrin. La
+majorité des trois corps était à la fois dévouée et affligée. Il
+semblait que, depuis la rupture de la paix, la fortune du Premier
+Consul, jusque-là aussi heureux qu'il était grand, se fût un peu
+démentie. On ne croyait pas qu'il eût inventé cette conspiration; mais
+on était désolé de voir que sa vie fût encore en péril, et qu'il fallût
+la défendre en frappant les plus hautes têtes de la République. On
+répondit donc au message du gouvernement par un message qui contenait
+l'expression, ordinaire en ces circonstances, de l'intérêt, de
+l'attachement qu'on portait au chef de l'État, et des voeux ardents
+qu'on formait pour que justice fût promptement et loyalement rendue.
+
+Le bruit causé par ces arrestations fut très-grand, et devait l'être. Le
+gros du public était fort disposé à s'indigner contre toute tentative,
+qui mettrait en péril les jours précieux du Premier Consul; cependant on
+révoquait en doute la réalité du complot. Certes l'abominable machine
+infernale avait rendu tout croyable; mais le crime avait alors précédé
+l'instruction, et s'était produit d'ailleurs sous la forme du plus
+atroce attentat. Cette fois, au contraire, on annonçait un projet
+d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un projet, on commençait par
+arrêter l'un des hommes les plus illustres de la République, qui passait
+pour être l'objet de toute la jalousie du Premier Consul. Les esprits
+méchants demandaient où était donc Georges, où était donc Pichegru? Ces
+deux personnages, à les entendre, n'étaient certainement pas à Paris; on
+ne les y trouverait pas, car tout cela n'était que fable maladroite et
+invention odieuse.
+
+[En marge: Irritation du Premier Consul en voyant que quelques personnes
+doutent de la réalité du complot.]
+
+Si le Premier Consul avait été d'abord assez calme à l'aspect du nouveau
+danger dont sa personne était menacée, il s'irrita profondément, en
+voyant de quelles noires calomnies ce danger était l'occasion. Il se
+demandait si ce n'était pas assez d'être en butte aux complots les plus
+affreux, s'il fallait encore passer soi-même pour machinateur de
+complots, pour envieux, quand on était poursuivi par la plus basse
+envie, pour auteur de projets perfides contre la vie d'autrui, quand sa
+propre vie courait les plus grands périls. Il fut saisi d'une colère que
+chaque progrès de l'instruction ne cessa d'augmenter. Il mit à découvrir
+les auteurs de la conspiration une sorte d'acharnement: non pas qu'il
+tînt à garantir sa vie; il n'y pensait guère, tant il était confiant
+dans sa fortune; mais il tenait à confondre l'infamie de ses
+détracteurs, qui le présentaient comme l'inventeur des trames dont il
+avait failli, et dont il pouvait encore devenir la victime.
+
+[En marge: L'irritation du Premier Consul dirigée cette fois, non pas
+contre les républicains, mais contre les royalistes.]
+
+Ce n'était pas contre les républicains qu'il était le plus irrité cette
+fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale, bien que
+les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait obstinément aux
+républicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci l'obstacle à tout le bien
+qu'il projetait. Mais dans le moment, son indignation avait un autre
+objet. Depuis son avénement au pouvoir, il avait tout fait pour les
+royalistes: il les avait tirés de l'oppression et de l'exil; il leur
+avait rendu la qualité de Français et de citoyens; il leur avait
+restitué leurs biens autant qu'il l'avait pu; et cela malgré l'avis et
+contre le gré de ses plus fidèles partisans. Pour rappeler les prêtres,
+il avait bravé les préjugés les plus enracinés du pays et du siècle;
+pour rappeler les émigrés, il avait bravé les alarmes de la classe la
+plus ombrageuse, celle des acquéreurs de biens nationaux. Enfin il avait
+investi quelques-uns de ces royalistes des fonctions les plus
+importantes; il commençait même à les placer auprès de sa personne.
+Quand on compare, en effet, l'état dans lequel il les avait trouvés au
+sortir du régime de la Convention et du Directoire, et celui où il les
+avait mis, on ne peut s'empêcher de reconnaître que jamais on ne fit
+plus pour un parti, que jamais on ne fut protecteur plus généreux, dans
+des vues de justice plus élevées, et que jamais une aussi noire
+ingratitude ne paya une aussi noble conduite. Le Premier Consul était
+allé pour les royalistes jusqu'à risquer sa popularité, et, ce qui est
+pis, la confiance de tous les hommes sincèrement et honnêtement attachés
+à la Révolution; car il avait laissé dire et croire qu'il songeait à
+rétablir les Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les
+royalistes avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre
+en 1800; et ils voulaient aujourd'hui l'égorger sur une grande route; et
+c'étaient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les
+complots, qu'ils avaient ourdis eux-mêmes.
+
+[En marge: Les conjurés sont unanimes pour déclarer qu'un prince doit
+venir à Paris.]
+
+C'est là le sentiment qui remplit promptement son âme ardente, et qui
+produisit chez lui une réaction soudaine contre le parti coupable de
+telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les
+républicains dans cette occasion: sans doute il n'était pas fâché de
+voir Moreau réduit à recevoir l'accablant bienfait de sa clémence; mais
+il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa colère,
+et il était résolu, comme il le disait, à ne leur accorder aucun
+quartier. Les révélations qui suivirent ajoutèrent encore à ce
+sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.
+
+[En marge: Mars 1804.]
+
+Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on
+opéra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de
+Lozier des détails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on
+leur avait arrachés jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner pour
+des assassins, se hâtèrent de raconter qu'ils étaient venus à Paris dans
+la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus grands
+seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et de
+Rivière; et enfin ils déclarèrent positivement qu'ils devaient avoir un
+prince à leur tête. Ils l'attendaient, disaient-ils, à chaque instant;
+ils croyaient même que ce prince, tant attendu, devait faire partie du
+dernier débarquement, de celui qui était annoncé pour février. On
+répandait parmi eux que c'était le duc de Berry[29].
+
+ [Note 29:
+
+ _Extrait de la quatrième déclaration de Louis Picot devant
+ le préfet de police_, 25 pluviôse (15 février).
+
+ Tome II, page 398.
+
+ A déclaré:
+
+ Je suis débarqué avec Georges entre Dunkerque et la ville
+ d'Eu. J'ignore s'il y a eu des débarquements antérieurs; il y
+ en a eu deux depuis. Il était question d'un quatrième
+ débarquement bien plus considérable, qui devait être composé
+ de vingt-cinq personnes: de ce nombre devait être le duc de
+ Berry. J'ignore si ce débarquement a eu lieu; je sais que
+ Bouvet et le nommé Armand devaient aller chercher le prince.
+
+ _Extrait du deuxième interrogatoire de Bouvet_, le 30
+ pluviôse (20 février).
+
+ Tome II, page 172.
+
+ _Demande._ À quelle époque et de quelle manière croyez-vous
+ que Moreau et Pichegru se soient concertés pour le plan que
+ Georges était venu exécuter en France, et qui tendait au
+ rétablissement des Bourbons?
+
+ _Réponse._ Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau
+ entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que
+ sur la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau
+ étayait de tous ses moyens un mouvement en France en leur
+ faveur, que le plan fut vaguement arrêté: le rétablissement
+ des Bourbons; les conseils travaillés par Pichegru; un
+ mouvement dans Paris, et soutenu de la présence du prince;
+ une attaque de vive force dirigée contre le Premier Consul;
+ la présentation du prince aux armées par Moreau, qui,
+ d'avance, devait avoir préparé tous les esprits.]
+
+Les dépositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus précises,
+plus concordantes, plus complètes. Le complot acquit aux yeux du Premier
+Consul une funeste clarté. Il vit le comte d'Artois, le duc de Berry,
+entourés d'émigrés, affiliés par Pichegru aux républicains, ayant à leur
+service une troupe de sicaires, promettant même de se mettre à leur
+tête pour l'égorger dans un guet-apens, qu'ils appelaient un combat
+loyal, à armes égales. En proie à une sorte de fureur, il n'eut plus
+qu'un désir, ce fut de s'emparer de ce prince qu'on devait envoyer à
+Paris par la falaise de Biville. Cette vivacité de langage à laquelle il
+se livrait, lors de la machine infernale, contre les jacobins, était
+maintenant tournée tout entière contre les princes et les grands
+seigneurs qui descendaient à un tel rôle.--Les Bourbons croient,
+disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui des plus vils
+animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la
+terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne à Moreau sa faiblesse, et
+l'entraînement d'une sotte jalousie; mais je ferai impitoyablement
+fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma main. Je leur
+apprendrai à quel homme ils ont affaire.--Tel était le langage qu'il ne
+cessait de tenir pendant cette terrible procédure. Il était sombre,
+agité, menaçant, et, signe singulier chez lui, il travaillait beaucoup
+moins. Il semblait pour un moment avoir oublié Boulogne, Brest et le
+Texel.
+
+[En marge: Mission du colonel Savary à la falaise de Biville, pour
+arrêter le prince dont on annonçait l'arrivée.]
+
+[En marge: Fatale résolution du Premier Consul à l'égard du premier
+prince qu'il pourra saisir.]
+
+Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel Savary, sur le
+dévouement duquel il se reposait entièrement. Le colonel Savary n'était
+pas un méchant homme, quoi qu'en aient dit les détracteurs ordinaires de
+tout régime déchu. Il possédait un esprit remarquable; mais il avait
+vécu dans les armées, ne s'était fait de principes arrêtés sur rien, et
+ne connaissait d'autre morale que la fidélité à un maître dont il avait
+reçu les plus grands bienfaits. Il venait de passer quelques semaines
+dans le Bocage, déguisé, et exposé aux plus grands périls. Le Premier
+Consul lui ordonna de se déguiser de nouveau, et d'aller avec un
+détachement de la gendarmerie d'élite, se poster à la falaise de
+Biville. Ces gendarmes d'élite étaient à la gendarmerie ce que la garde
+consulaire était au reste de l'armée, c'est-à-dire la réunion des
+soldats les plus braves, les plus réguliers de leur arme. On pouvait les
+charger des commissions les plus difficiles, sans craindre la moindre
+infidélité. Quelquefois, pour un besoin imprévu du service, deux d'entre
+eux partaient dans une voiture de poste, et allaient porter plusieurs
+millions en or, au fond des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais
+ils songeassent à trahir leur devoir. Ce n'étaient donc pas des
+sicaires, comme on l'a prétendu, mais des soldats qui obéissaient à
+leurs chefs avec une exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il
+est vrai, sous un régime arbitraire, et avec les lois du temps. Le
+colonel Savary dut prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les
+revêtir d'un déguisement, les bien armer, et les conduire à la falaise
+de Biville. Aucun des déposants ne doutait de la présence d'un prince
+dans la troupe qui allait débarquer prochainement. On ne variait que sur
+un point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte
+d'Artois. Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet
+de la falaise, d'attendre le débarquement, de s'emparer de tous ceux qui
+en feraient partie, et de les transporter à Paris. La résolution du
+Premier Consul était arrêtée; il était décidé à traduire devant une
+commission militaire, et à faire fusiller sur-le-champ, le prince qui
+tomberait dans ses mains. Déplorable et terrible résolution, dont on
+verra bientôt les suites affreuses.--
+
+[En marge: Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un prince
+de Bourbon, veut pardonner à Moreau.]
+
+[En marge: Le grand-juge Régnier envoyé auprès de Moreau pour provoquer
+de sa part un acte de confiance.]
+
+Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout autres
+sentiments à l'égard de Moreau. Il le tenait à ses pieds, compromis,
+déconsidéré; il voulait le traiter avec une générosité sans bornes. Il
+dit au grand-juge, le jour même de l'arrestation: Il faut que tout ce
+qui regarde les républicains finisse entre Moreau et moi. Allez
+l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux Tuileries;
+qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les égarements produits
+par une jalousie, qui était plutôt celle de son entourage que la sienne
+même.--Malheureusement, il était plus facile au Premier Consul de
+pardonner, qu'à Moreau d'accepter son pardon. Tout avouer, c'est-à-dire
+se jeter aux genoux du Premier Consul, était un acte d'abattement qu'on
+ne pouvait guère attendre d'un homme, dont l'âme tranquille s'élevait
+peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M. Fouché, s'il eût été encore
+ministre de la police, qu'il aurait fallu charger du soin de voir
+Moreau. Il était l'homme le plus capable, par son esprit familier et
+insinuant, de s'introduire dans une âme fermée par l'orgueil et le
+malheur, de mettre cet orgueil à l'aise, en lui disant avec une sorte
+d'indulgence, dont seul il savait trouver le langage: Vous avez voulu
+renverser le Premier Consul, mais vous avez succombé. Vous êtes son
+prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne, et veut vous rendre votre
+situation. Acceptez sa bonne volonté, ne soyez pas dupe d'une fausse
+dignité, au point de refuser une grâce inespérée, qui vous replacera où
+vous seriez, si vous n'aviez pas joué votre existence en conspirant.--Au
+lieu de cet entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprès
+de Moreau un honnête homme, qui, abordant l'illustre accusé avec tout
+l'appareil de son ministère, fit échouer les bonnes intentions du
+Premier Consul. Le grand-juge Régnier vint dans la prison, en simarre,
+accompagné du secrétaire du conseil d'État, Locré. Il fit comparaître
+Moreau, et l'interrogea longuement, avec de froids égards. Dans la
+journée, Lajolais, arrêté, avait à peu près tout dit, quant à ce qui
+concernait les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi
+d'intermédiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, être allé à Londres,
+avoir ramené Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau, tout cela
+dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par les
+sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations avec
+Georges, qui, une fois avouées, auraient rendu sa version inadmissible.
+Mais ce malheureux ignorait que les relations de Pichegru avec Georges,
+et avec les princes émigrés, étant constatées d'une manière certaine par
+d'autres dépositions, livrer seulement le secret des entrevues de Moreau
+avec Pichegru, c'était établir un lien fatal entre Moreau, Georges et
+les princes émigrés. Les dépositions de Lajolais suffisaient donc pour
+mettre en évidence les torts de Moreau. La première chose à faire était
+d'éclairer amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour
+ne pas l'exposer à mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on
+savait tout, l'amener à tout dire. Si l'on y eût ajouté le ton, le
+langage qui pouvaient l'inviter à la confiance, peut-être on aurait
+provoqué un moment d'abandon qui aurait sauvé cet infortuné. Au lieu
+d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec
+Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa
+toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il
+ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne l'avertit
+point qu'il s'engageait dans un dédale de dénégations inutiles et
+compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut donc point le
+résultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui eût rendu possible un
+acte de clémence aussi noble qu'utile.
+
+[En marge: Moreau, ayant refusé de s'ouvrir au grand-juge, est livré à
+la justice.]
+
+[En marge: Longue attente du colonel Savary à la falaise de Biville.]
+
+M. Régnier revint aux Tuileries pour rapporter le résultat de
+l'interrogatoire de Moreau.--Hé bien, reprit le Premier Consul,
+puisqu'il ne veut pas s'ouvrir à moi, il faudra bien qu'il s'ouvre à la
+justice.--Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la dernière
+rigueur, et déploya la plus extrême activité pour saisir les coupables.
+Il songeait surtout à sauver l'honneur de son gouvernement,
+très-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la réalité
+du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans
+cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu
+compromettre et perdre le second général de la République. On prenait
+tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne laissaient
+aucun doute sur l'ensemble et les détails du plan, particulièrement sur
+la résolution d'assaillir la voiture du Premier Consul entre Saint-Cloud
+et Paris, sur la présence d'un jeune prince à la tête des conjurés, sur
+l'arrivée de Pichegru pour se concerter avec Moreau, sur leurs
+divergences de vues, sur les retards qui s'en étaient suivis, et qui
+avaient amené leur perte à tous. On connaissait donc tous les faits,
+mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont la présence aurait
+convaincu les esprits les plus incrédules; on ne prenait pas le prince
+tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa colère, voulait faire un
+sanglant sacrifice. Le colonel Savary, placé à la falaise de Biville,
+écrivait qu'il avait tout vu, tout vérifié sur les lieux mêmes, et qu'il
+avait constaté la parfaite exactitude des révélations obtenues quant au
+mode des débarquements, quant à la route mystérieuse frayée entre
+Biville et Paris, quant à l'existence du petit bâtiment qui chaque soir
+courait des bordées le long de la côte, et semblait toujours vouloir
+s'approcher, sans s'approcher jamais. On avait lieu de croire que les
+signaux convenus entre les conjurés, n'étant pas faits sur le sommet de
+la falaise (parce qu'on ne les connaissait pas), ou bien des
+avertissements ayant été envoyés de Paris à Londres, le nouveau
+débarquement était contremandé ou au moins suspendu. Le colonel Savary
+avait ordre d'attendre avec une imperturbable patience.
+
+[En marge: Loi contre ceux qui donneront asile à Georges et à ses
+complices.]
+
+Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de Pichegru ou de
+Georges. On avait failli les arrêter, mais chaque fois on les avait
+manqués d'un instant. Le Premier Consul, qui ne ménageait pas les
+moyens, résolut de présenter une loi, dont le caractère prouvera quelle
+idée on se faisait, au sortir de la Révolution, des garanties des
+citoyens, aujourd'hui si respectées. On proposa donc au Corps Législatif
+une loi par laquelle tout individu qui recèlerait Georges, Pichegru et
+soixante de leurs complices, dont on donnait le signalement, serait
+puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la mort. Quiconque, les
+ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les dénoncerait pas, serait
+puni de six ans de fers. Cette loi formidable, qui ordonnait, sous peine
+de mort, un acte barbare, fut adoptée, le jour même où elle avait été
+présentée, sans aucune réclamation.
+
+[En marge: Paris fermé pendant plusieurs jours.]
+
+À peine était-elle rendue, qu'elle fut suivie de précautions non moins
+rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurés, pourchassés de la
+sorte, ne songeassent à prendre la fuite. Paris fut donc fermé. Tout le
+monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir, pendant un
+certain nombre de jours. Pour assurer l'exécution de cette mesure, la
+garde à pied fut placée par détachements à toutes les portes de la
+capitale; la garde à cheval fit des patrouilles continuelles le long du
+mur d'octroi, avec ordre d'arrêter quiconque passerait par-dessus le
+mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait s'enfuir. Enfin les matelots
+de la garde, distribués dans des canots, stationnèrent sur la Seine,
+pendant le jour et la nuit. Les courriers du gouvernement avaient seuls
+la faculté de sortir, après avoir été fouillés, et reconnus de manière
+qu'on ne pût s'y tromper.
+
+[En marge: Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.]
+
+[En marge: Dans sa disposition à ne rien ménager, le Premier Consul
+traite M. de Markoff comme il avait traité lord Withworth.]
+
+Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Révolution. Une
+sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis du Premier
+Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce qu'on avait
+dit autrefois de l'ancien comité de salut public. Dirigeant la police
+lui-même, il était instruit de tous ces propos, et son exaspération sans
+cesse accrue le rendait capable des actes les plus violents. Il était
+sombre, dur, et ne ménageait personne. Depuis les derniers événements il
+ne dissimulait plus son humeur contre M. de Markoff; et la circonstance
+présente fit éclater cette humeur d'une manière extrêmement fâcheuse.
+Parmi les gens arrêtés se trouvait un Suisse, attaché, on ne sait à quel
+titre, à l'ambassade de Russie, véritable intrigant, qu'il était peu
+convenable à une légation étrangère de prendre à son service. À cette
+inconvenance M. de Markoff avait ajouté l'inconvenance plus grande
+encore de le réclamer. Le Premier Consul donna l'ordre de ne pas le
+rendre, de le tenir plus à l'étroit qu'auparavant, et de faire sentir à
+M. de Markoff toute l'indécence de sa conduite. À cette occasion il fut
+frappé de deux circonstances, auxquelles jusque-là il n'avait pas pris
+garde, c'est que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes émigrés,
+était à Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de
+Russie; qu'un nommé Vernègues, autre émigré attaché aux Bourbons,
+envoyé par eux à la cour de Naples, se trouvait à Rome, et prenait la
+qualité de sujet russe. Le Premier Consul fit demander à la cour de Saxe
+le renvoi de M. d'Entraigues, à la cour de Rome l'arrestation immédiate
+et l'extradition de l'émigré Vernègues, et réclama ces actes rigoureux
+d'une manière péremptoire, qui ne laissait guère la faculté de répondre
+par un refus. À la première réception diplomatique, il mit à une rude
+épreuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis naguère la
+roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort étrange que
+des ambassadeurs eussent à leur service des hommes qui conspiraient
+contre le gouvernement, et osassent encore les réclamer.--Est-ce que la
+Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une supériorité, qui lui
+permette de tels procédés? Est-ce qu'elle nous croit _tombés en
+quenouille_, jusqu'au point de supporter de telles choses? Elle se
+trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun prince sur la
+terre.--
+
+Dix ans auparavant, la bienveillante Révolution de quatre-vingt-neuf
+était devenue la sanglante Révolution de quatre-vingt-treize, par les
+provocations continuelles d'ennemis insensés. Un effet du même genre se
+produisait en ce moment dans l'âme bouillante de Napoléon. Ces mêmes
+ennemis se comportant avec Napoléon, comme ils s'étaient comportés avec
+la Révolution, faisaient tourner du bien au mal, de la modération à la
+violence, celui qui, jusqu'à ce jour, n'avait été qu'un sage à la tête
+de l'État. Les royalistes, qu'il avait tirés de l'oppression, l'Europe,
+qu'il avait essayé de vaincre par sa modération, après l'avoir vaincue
+par son épée, tout ce qu'il avait, en un mot, le plus ménagé, il était
+disposé à le maltraiter maintenant, en actes et en paroles. C'était une
+tempête excitée dans une grande âme par l'ingratitude des partis, et
+l'imprudente malveillance de l'Europe.
+
+[En marge: Détresse des conjurés, poursuivis à outrance dans Paris.]
+
+Une profonde anxiété régnait dans Paris. La terrible loi portée contre
+ceux qui recèleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait
+naître chez personne la basse résolution de les livrer; mais personne
+aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons
+laissés désunis, déconcertés par leurs divergences, erraient la nuit, de
+maisons en maisons, payant quelquefois six à huit mille francs la
+retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures. Pichegru,
+M. de Rivière, Georges, vivaient dans d'affreuses perplexités. Ce
+dernier supportait courageusement sa situation, habitué qu'il était aux
+aventures de la guerre civile. D'ailleurs il ne se sentait pas abaissé;
+il avait compromis autour de lui tout ce qu'il y avait de plus auguste,
+et il songeait seulement à se tirer de ce mauvais pas, comme de tant
+d'autres dont il était sorti heureusement, par son intelligence et son
+courage. Mais ces membres de la noblesse française, qui avaient cru que
+la France, ou tout au moins leur parti, allait leur ouvrir les bras, et
+qui ne trouvaient que froideur, embarras ou blâme, étaient désolés de
+leur entreprise. Ils sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet,
+qui ne s'offrait plus sous les couleurs décevantes, que l'espérance du
+succès prête à toutes choses. Ils sentaient l'indignité des relations
+auxquelles ils s'étaient condamnés, en s'introduisant en France avec une
+troupe de chouans. Pichegru, qui à des vices déplorables joignait
+certaines qualités, le sang-froid, la prudence, une haute pénétration,
+Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa première chute, il
+était tombé dans le fond d'un abîme. Une première faute commise quelques
+années auparavant, celle d'accepter de coupables relations avec les
+Condés, l'avait conduit à devenir un traître, puis un proscrit.
+Maintenant il allait être trouvé parmi les complices d'un guet-apens.
+Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du vainqueur de la
+Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il devina le sort qui
+l'attendait, et s'écria qu'il était perdu. La familiarité de ces chouans
+lui était odieuse. Il se consolait dans la société de M. de Rivière,
+qu'il trouvait plus sage, plus sensé que les autres amis du comte
+d'Artois, envoyés à Paris. Un soir, réduit au désespoir, il saisit un
+pistolet, et allait se brûler la cervelle, lorsqu'il en fut empêché par
+M. de Rivière lui-même. Une autre fois, privé de gîte, il eut une
+inspiration qui l'honore, et qui honore surtout l'homme auquel il eut
+recours dans le moment. Parmi les ministres du Premier Consul, se
+trouvait un des proscrits du 18 fructidor: c'était M. de Marbois.
+Pichegru n'hésita pas à venir, pour une nuit, frapper à sa porte, et lui
+montrer de nouveau le proscrit de Sinnamari, demandant à un autre
+proscrit de Sinnamari, devenu ministre du Premier Consul, de violer la
+loi de son maître. M. de Marbois le reçut avec douleur, mais sans
+inquiétude pour lui-même. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa
+générosité, il le faisait à son tour au Premier Consul, en ne doutant
+pas de son approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes
+scènes, de voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les
+autres: Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul.
+Plus tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le
+Premier Consul lui répondit par une lettre qui était une noble
+approbation de sa généreuse conduite.
+
+[En marge: Arrestation de Pichegru.]
+
+Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier qui
+avait été attaché à Pichegru trahit son secret, et le livra à la police.
+La nuit, pendant que le général dormait, entouré des armes dont il ne se
+séparait jamais, et des livres dont il faisait sa lecture accoutumée, la
+lampe étant éteinte, un détachement de la gendarmerie d'élite pénétra
+dans sa retraite, pour le saisir. Éveillé par le bruit, il voulut se
+jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps, et se défendit quelques
+minutes avec une grande vigueur. Bientôt vaincu, il se rendit, et fut
+transporté au Temple, où devait finir de la manière la plus malheureuse
+une vie jadis si brillante.
+
+[En marge: Arrestation de MM. de Rivière et de Polignac.]
+
+À peine était-il arrêté que M. Armand de Polignac, après lui M. Jules de
+Polignac, et enfin M. de Rivière, poursuivis sans relâche, non pas
+dénoncés, mais bientôt aperçus en changeant d'asile, furent saisis à
+leur tour. Ces arrestations produisirent sur l'opinion un effet profond
+et général. La masse des gens honnêtes, dénuée d'esprit de parti, fut
+édifiée sur la réalité du complot. La présence de Pichegru, des amis
+personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait plus de doute.
+Apparemment ils n'avaient pas été amenés en France par la police,
+cherchant à échafauder un complot. La gravité des dangers qu'avait
+courus et que courait encore le Premier Consul, se révéla tout entière,
+et on éprouva plus vivement que jamais l'intérêt que devait inspirer une
+vie si précieuse. Ce n'était plus l'envieux rival de Moreau qui avait
+voulu perdre ce général, c'était le sauveur de la France exposé aux
+machinations incessantes des partis. Toutefois les malveillants, quoique
+un peu déconcertés, ne se taisaient pas. À les entendre, MM. de
+Polignac, de Rivière, étaient des imprudents, incapables de se tenir en
+repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte d'Artois, et venus
+uniquement pour voir si les circonstances étaient favorables à leur
+parti. Mais il n'y avait là ni complot sérieux, ni péril menaçant, de
+nature à justifier l'intérêt qu'on cherchait à inspirer pour la personne
+du Premier Consul.
+
+Il fallait, pour fermer la bouche à ces discoureurs, pour les confondre,
+une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne serait guère
+possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac, de Rivière,
+Pichegru et Georges, qu'ils étaient à Paris en simples observateurs.
+Cette dernière preuve devait être bientôt obtenue, grâce aux moyens
+terribles employés par le gouvernement.
+
+[En marge: Arrestation de Georges, effectuée le 9 mars.]
+
+Georges, traqué par une multitude d'agents, obligé de changer de gîte
+tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui était gardé par terre et
+par eau, Georges devait finir par succomber. On était sur ses traces;
+mais il est juste de reconnaître, à l'honneur du temps, que personne
+n'avait consenti à le livrer, bien que le voeu de son arrestation fût
+général. Ceux qui se hasardaient à le recevoir ne voulaient le cacher
+que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il changeât de retraite.
+Le 9 mars, vers l'entrée de la nuit, plusieurs officiers de paix
+entourèrent une maison, devenue suspecte par les allées et venues de
+gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait occupée, essaya d'en
+sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il partit vers sept heures du
+soir, et monta, près du Panthéon, dans un cabriolet conduit par un
+serviteur de confiance, jeune chouan déterminé. Les officiers de paix
+suivirent ce cabriolet en courant à perte d'haleine, jusqu'au carrefour
+de Bussy. Georges pressait son compagnon de hâter le pas, lorsque l'un
+des agents de la police, arrivé le premier, se jeta sur la bride du
+cheval. Georges d'un coup de pistolet l'étendit roide mort à ses pieds.
+Il s'élança ensuite du cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup
+sur un autre agent, qu'il blessa grièvement. Mais, enveloppé par le
+peuple, arrêté malgré ses efforts, il fut livré à la force publique,
+accourue en toute hâte. On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible
+Georges qu'on cherchait depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce
+qui produisit dans Paris une joie générale. On vivait, en effet, dans
+une sorte d'oppression dont on était maintenant soulagé. Avec Georges
+venait d'être arrêté le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu à
+peine le temps de faire quelques pas.
+
+[En marge: Réponse audacieuse de Georges au moment de son arrestation.]
+
+Georges fut conduit à la préfecture de police. La première émotion
+passée, ce chef des conjurés était redevenu parfaitement calme. Il était
+jeune et vigoureux; il avait les épaules larges, le visage plein, plutôt
+ouvert et serein que sombre et méchant, comme son rôle aurait pu le
+faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un poignard, et une
+soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets de banque.
+Interrogé immédiatement, il avoua, sans hésiter, son nom, et le motif de
+sa présence à Paris. Il était venu, disait-il, pour attaquer le Premier
+Consul, non pas en s'introduisant avec quatre assassins dans son palais,
+mais en l'abordant ouvertement, en rase campagne, au milieu de sa garde
+consulaire. Il devait agir en compagnie d'un prince français, qui se
+proposait de venir en France, mais qui n'y était pas encore arrivé.
+Georges était presque fier de la nature toute nouvelle de ce complot,
+qu'il mettait beaucoup de soin à distinguer d'un assassinat. Cependant,
+lui disait-on, vous avez envoyé Saint-Réjant à Paris, pour y préparer la
+machine infernale.--Je l'ai envoyé, répondait Georges, mais je ne lui
+avais pas prescrit les moyens dont il devait se servir.--Mauvaise
+justification, qui prouvait bien que Georges n'était pas étranger à cet
+horrible attentat! Du reste, sur tout ce qui concernait d'autres que
+lui, ce hardi conjuré s'obstinait à se taire, répétant qu'il y avait
+assez de victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre[30].
+
+ [Note 30: _Extrait du premier interrogatoire de Georges par
+ le préfet de police_, 18 ventôse (9 mars).
+
+ Tome II, page 79.
+
+ Nous, conseiller d'État, préfet de police, avons fait
+ comparaître par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons
+ interrogé ainsi qu'il suit:
+
+ _Demande._ Que veniez-vous faire à Paris?
+
+ _Réponse._ Je venais pour attaquer le Premier Consul.
+
+ _D._ Quels étaient vos moyens pour attaquer le Premier
+ Consul?
+
+ _R._ J'en avais encore bien peu; je comptais en réunir.....
+
+ _D._ De quelle nature étaient vos moyens d'attaque contre le
+ Premier Consul?
+
+ _R._ Des moyens de vive force.
+
+ _D._ Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?
+
+ _R._ Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul
+ que lorsqu'il y aurait un prince français à Paris, et il n'y
+ est point encore.
+
+ _D._ Vous avez, à l'époque du 3 nivôse, écrit à Saint-Réjant,
+ et vous lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il
+ mettait à exécuter vos ordres contre le Premier Consul?
+
+ _R._ J'avais dit à Saint-Réjant de réunir des moyens à Paris,
+ mais je ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3
+ nivôse.....
+
+
+ _Extrait du deuxième interrogatoire de Georges Cadoudal_, 18
+ ventôse (9 mars).
+
+ Tome II, page 83.
+
+ _Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?
+
+ _Réponse._ Depuis environ cinq mois; je n'y suis point resté
+ quinze jours en totalité.
+
+ _D._ Où avez-vous logé?
+
+ _R._ Je ne veux pas le dire.....
+
+ _D._ Quel est le motif qui vous a amené à Paris?
+
+ _R._ J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier
+ Consul.
+
+ _D._ Quels étaient vos moyens d'attaque?
+
+ _R._ L'attaque devait être de vive force.
+
+ _D._ Où comptiez-vous trouver cette force-là?
+
+ _R._ Dans toute la France.
+
+ _D._ Il y a donc dans toute la France une force organisée à
+ votre disposition et à celle de vos complices?
+
+ _R._ Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont
+ j'ai parlé ci-dessus.
+
+ _D._ Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?
+
+ _R._ Une réunion de force à Paris. Cette réunion n'est pas
+ encore organisée; elle l'eût été aussitôt que l'attaque
+ aurait été définitivement résolue.
+
+ _D._ Quel était donc votre projet et celui des conjurés?
+
+ _R._ De mettre un Bourbon à la place du Premier Consul.
+
+ _D._ Quel était le Bourbon désigné?
+
+ _R._ Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu
+ par nous pour Louis XVIII.
+
+ _D._ Quel rôle deviez-vous jouer lors de l'attaque?
+
+ _R._ Celui qu'un des ci-devant princes français, qui devait
+ se trouver à Paris, m'aurait assigné.
+
+ _D._ Le plan a donc été conçu et devait donc être exécuté
+ d'accord avec les ci-devant princes français?
+
+ _R._ Oui, citoyen juge.
+
+ _D._ Vous avez donc conféré avec ces ci-devant princes en
+ Angleterre?
+
+ _R._ Oui, citoyen.
+
+ _D._ Qui devait fournir les fonds et les armes?
+
+ _R._ J'avais depuis long-temps les fonds à ma disposition: je
+ n'avais pas encore les armes.....]
+
+[En marge: Réponses de MM. de Rivière et de Polignac.]
+
+[En marge: Certitude acquise qu'un prince devait venir à Paris.]
+
+Après l'arrestation de Georges et ses déclarations, le complot était
+avéré, le Premier Consul justifié; on ne pouvait plus répéter, comme on
+le faisait depuis un mois, que la police inventait les conspirations
+qu'elle prétendait découvrir; on n'avait plus qu'à baisser les yeux, si
+on était du parti royaliste, en voyant un prince français promettre de
+se rendre en France avec une bande de chouans, pour livrer une
+soi-disant bataille sur une grande route. Il restait, à la vérité,
+l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu. C'est possible, même
+probable; mais mieux aurait valu tenir parole, que de promettre en vain
+aux malheureux qui risquaient leur tête sur de telles assurances. Au
+surplus, ce n'était pas seulement Georges qui annonçait un prince; les
+amis de M. le comte d'Artois, MM. de Rivière et de Polignac tenaient le
+même langage. Ils confessaient la partie la plus importante du projet.
+Ils repoussaient loin d'eux l'idée d'avoir participé à un projet
+d'assassinat; mais ils avouaient être venus en France pour quelque chose
+qu'ils ne définissaient pas, pour une espèce de mouvement, à la tête
+duquel devait figurer un prince français. Ils n'avaient fait que le
+devancer, pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il était utile et
+convenable qu'il arrivât[31]. Comme Georges, ces messieurs cherchaient à
+s'excuser d'être trouvés en si mauvaise compagnie, en répétant qu'un
+prince français devait être avec eux. Ce prince n'étant pas venu, ne se
+proposant plus de venir, ils étaient assurés de ne pas le mettre en
+péril, car il était couvert par toute la largeur de la Manche. Les
+imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien
+abrités, et qui payeraient peut-être de leur sang les projets conçus et
+préparés à Londres.
+
+ [Note 31: _Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivière
+ par le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars).
+
+ Tome II, page 259.
+
+ _Demande._ Depuis quel temps êtes-vous à Paris?
+
+ _Réponse._ Il y a environ un mois.
+
+ _D._ Par quelle voie êtes-vous venu de Londres en France?
+
+ _R._ Par la côte de Normandie, sur un bâtiment anglais,
+ capitaine Wright, à ce que je crois.
+
+ _D._ Combien y avait-il de passagers, et quels étaient les
+ passagers?
+
+ _R._ Je ne sais pas.
+
+ _D._ Vous savez que l'ex-général Pichegru et Lajolais
+ faisaient partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules
+ de Polignac?
+
+ _R._ Cela ne me regardant pas, je l'ignore.
+
+ .................
+
+ _D._ Arrivé sur la côte où vous êtes débarqué, par quelle
+ voie vous êtes-vous rendu à Paris?
+
+ _R._ Tantôt à pied, et tantôt à cheval, par la route de
+ Rouen, que j'ai été gagner................
+
+ _D._ Quels sont les motifs de votre voyage et de votre séjour
+ en cette ville?
+
+ _R._ De m'assurer de l'état des choses, et de la situation
+ politique et intérieure, afin d'en faire part aux princes,
+ qui auraient jugé, d'après mes observations, s'il était de
+ leur intérêt de venir en France, ou de rester en Angleterre.
+ Je dois dire cependant que je n'avais point de mission
+ particulière d'eux dans le moment; mais les ayant souvent
+ servis avec zèle.................
+
+ _D._ Quel a été le résultat des observations que vous avez
+ faites sur la situation politique, sur le gouvernement, et
+ sur l'opinion? Qu'auriez-vous marqué aux princes à ce sujet,
+ si vous aviez pu leur écrire et vous rendre auprès d'eux?
+
+ _R._ En générai, j'ai cru voir en France beaucoup d'égoïsme,
+ d'apathie, et un grand désir de conserver la tranquillité.
+
+
+ _Extrait du deuxième interrogatoire de M. Armand de
+ Polignac_, 22 ventôse (13 mars).
+
+ Tome II, page 239.
+
+ Je suis débarqué sur les côtes de Normandie; après plusieurs
+ séjours, j'ai logé près l'Isle-Adam, dans un endroit où se
+ trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorière.
+
+ Nous sommes venus à Paris ensemble, et avec quelques
+ officiers à sa disposition.
+
+ Lorsque je suis parti cette dernière fois de Londres, je
+ savais quels étaient les projets du comte d'Artois; je lui
+ étais trop attaché pour ne pas l'accompagner.
+
+ Son plan était d'arriver en France, de faire proposer au
+ Premier Consul d'abandonner les rênes du gouvernement, afin
+ qu'il pût en saisir son frère.
+
+ Si le Premier Consul eût rejeté cette proposition, le comte
+ était décidé à engager une attaque de vive force, pour tâcher
+ de reconquérir les droits qu'il regardait comme appartenant à
+ sa famille.
+
+ Je n'ignorais pas qu'il n'était pas encore prêt à tenter la
+ descente lorsque je suis parti; si je l'ai devancé, c'est par
+ désir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et
+ mes amis.
+
+ Lorsqu'il fut question d'un second débarquement, le comte
+ d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il
+ avait en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il
+ désirait que j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à
+ passer sur le premier bâtiment.
+
+ Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai
+ hautement déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le
+ cachet de la loyauté, je me retirerais et repasserais en
+ Russie...............
+
+ _Demande._ Est-il à votre connaissance que le général Moreau
+ voyait Pichegru et Georges Cadoudal?
+
+ _Réponse._ J'ai su qu'il y avait eu une conférence
+ très-sérieuse à Chaillot maison numéro six, où logeait
+ Georges Cadoudal, entre ledit Cadoudal, le général Moreau, et
+ Pichegru, ex-général.
+
+ On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes
+ ouvertures et explications, avait dit au général Moreau: Si
+ vous voulez, je vous laisserai avec Pichegru, et alors vous
+ finirez peut-être par vous entendre;
+
+ Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes
+ désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru
+ paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que
+ Moreau restait indécis, et faisait soupçonner des idées
+ d'intérêts particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu
+ d'autres conférences entre le général Moreau et l'ex-général
+ Pichegru.
+
+ _Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac
+ devant le conseiller d'État Réal_, le 16 ventôse (7 mars),
+ _et cité dans l'acte d'accusation._
+
+ Tome I, page 61.
+
+ Interpellé.........
+
+ A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce
+ qu'on voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient
+ naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en
+ Hollande.
+
+ Invité à expliquer le motif de ses craintes;
+
+ Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une
+ mission quelconque relative à un changement de gouvernement,
+ il était question d'agir contre un seul individu, et que
+ c'était le Premier Consul que le parti de Georges se
+ proposait d'attaquer.]
+
+[En marge: Résolution persistante du Premier Consul de frapper un prince
+de Bourbon.]
+
+Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait
+sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les faire
+trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues dans nos
+codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les preuves
+obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait à sa
+sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, indulgent
+alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les royalistes,
+révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir le poids de
+sa puissance. Il y avait dans son coeur, outre la vengeance, un autre
+sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait tout haut, à tout
+venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que Moreau ou Pichegru,
+et même moins; que ces princes, se croyant inviolables, compromettaient
+à leur gré une foule de malheureux de tout rang, et puis se mettaient à
+l'abri derrière la mer; qu'ils avaient tort de tant compter sur cet
+asile; qu'il finirait bien par en prendre un, et que celui-là il le
+ferait fusiller comme un coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût
+enfin à qui on avait affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas
+plus peur de verser le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des
+chouans; qu'il apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous
+égaux à ses yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main
+redoutable, en sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après
+avoir été le plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir
+le plus terrible.
+
+[En marge: Les dispositions du Premier Consul peu combattues.]
+
+Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul
+Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette
+désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes du
+Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre en faveur, et qui,
+porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins brouiller le
+gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la nécessité d'un
+exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas cruel, mais qui ne
+savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il n'en fût devenu
+l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de lui plaire quand il
+l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. Fouché, qu'on avait trop
+fait pour les royalistes, qu'à force de les bien traiter, on était allé
+jusqu'à donner aux hommes de la Révolution des doutes fâcheux, et qu'il
+fallait punir enfin, punir sévèrement et sans exception. Sauf le consul
+Cambacérès, tout le monde flattait cette colère, qui, dans le moment,
+n'avait pas besoin d'être flattée pour devenir redoutable, peut-être
+cruelle.
+
+[En marge: Grâce offerte et promise à Pichegru.]
+
+Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour ne
+montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors dans
+l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il avait
+voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en pensant à
+la situation affreuse de ce général illustre, associé à des chouans,
+exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais les
+derniers restes de son honneur.--Belle fin, dit-il à M. Réal, belle fin
+pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que les hommes de
+la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps que je songe à
+Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonder une colonie.
+Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est de tous nos généraux
+le plus capable d'y créer un grand établissement. Allez le trouver dans
+sa prison, dites-lui que je lui pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à
+Moreau, ni à ses pareils, que je veux faire sentir les rigueurs de la
+justice. Demandez-lui combien il faut d'hommes et de millions pour
+fonder une colonie à Cayenne; je les lui donnerai, et il ira refaire sa
+gloire, en rendant des services à la France.--
+
+M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand
+celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on
+voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune.
+Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait
+aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée
+s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il avoua
+que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son exil,
+songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets. On verra
+bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions du Premier
+Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.
+
+Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du
+colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise
+de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques
+jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine Wright
+paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait jamais au
+rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que portait le
+capitaine Wright attendissent un signal qu'on ne leur faisait pas, soit
+que les nouvelles de Paris les engageassent à ne pas débarquer. Le
+colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission se prolongeait
+inutilement et sans but.
+
+[En marge: Recherche sur la situation présente des princes de Bourbon.]
+
+[En marge: Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc
+d'Enghien.]
+
+Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en
+voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils
+résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand et
+Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille infortunée,
+autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. On lui disait
+que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait Varsovie; que M. le
+comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à Londres; que les
+princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors un seul, le
+troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc d'Enghien, qui
+vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de ce côté aussi
+que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, cherchaient à fomenter
+des intrigues. L'idée que ce jeune prince pouvait se servir du pont de
+Strasbourg, comme le comte d'Artois avait voulu se servir de la falaise
+de Biville, vint tout à coup à l'esprit du Premier Consul, et il résolut
+d'envoyer sur les lieux un sous-officier de gendarmerie intelligent,
+pour prendre des informations. On en avait un qui avait servi autrefois,
+lorsqu'il était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se
+déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des renseignements
+sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.
+
+Le sous-officier partit avec cette commission, et se rendit à
+Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une
+princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son
+temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il satisfaisait
+dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet britannique de se
+rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la prévision du mouvement dont
+MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la fausse espérance à leur
+gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire prochainement la guerre
+contre son pays, déplorable rôle qui avait déjà été le sien pendant
+plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il connût le complot de
+Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il l'ignorait. Il
+s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même, disaient quelques
+personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg. Il est certain que
+ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que son père lui écrivît
+de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus prudent, en termes assez
+sévères[32]. Ce prince avait auprès de lui quelques émigrés attachés à
+sa personne, notamment un certain marquis de Thumery.
+
+ [Note 32: _Le prince de Condé au duc d'Enghien._
+
+ Wanstead, le 16 juin 1803.
+
+ MON CHER ENFANT,
+
+ On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été
+ faire un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez
+ été qu'à Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu
+ inutilement risquer votre vie et votre liberté: car, pour
+ vos principes, je suis très-tranquille de ce côté-là; ils
+ sont aussi profondément gravés dans votre coeur que dans
+ les nôtres. Il me semble qu'à présent vous pourriez nous
+ confier le passé, et, si la chose est vraie, ce que vous
+ avez observé dans vos voyages.
+
+ À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de
+ titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où
+ vous êtes pouvait être très-utile à beaucoup d'égards.
+ Mais vous êtes bien près: prenez garde à vous, et ne
+ négligez aucune précaution pour être averti à temps et
+ faire votre retraite en sûreté, au cas qu'il passât par la
+ tête du Consul de vous faire enlever. N'allez pas croire
+ qu'il y ait du courage à tout braver à cet
+ égard................
+
+ _Signé_: LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.]
+
+[En marge: Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.]
+
+Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva déguisé,
+et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de détails
+dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de funestes
+inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; qu'il
+s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, pour
+aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on présentait
+comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui s'appelait d'un nom
+que les Allemands, auteurs de ces rapports, prononçaient mal, et de
+manière à faire croire que c'était le général Dumouriez. Ce personnage
+était le marquis de Thumery, dont nous venons de citer le nom, et que le
+sous-officier, trompé par la prononciation allemande, prit de bonne foi
+pour le célèbre général Dumouriez. Il consigna ces détails dans son
+rapport, écrit, comme on le voit, sous l'influence des illusions les
+plus malheureuses, et envoyé sur-le-champ à Paris.
+
+[En marge: Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec la
+déposition d'un domestique de Georges.]
+
+Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans la
+nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins fatale
+avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette déposition
+du nommé Léridant, qui était le serviteur de Georges, arrêté avec lui.
+Il avait résisté d'abord aux interrogations pressantes de la justice;
+puis il avait fini par parler avec une sincérité qui semblait complète;
+et il venait enfin de déclarer qu'en effet il y avait un complot, qu'un
+prince était à la tête de ce complot, que ce prince allait arriver, ou
+était même arrivé; que quant à lui, il avait lieu de le croire, car il
+avait vu venir quelquefois chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien
+vêtu, objet du respect général. Cette déposition, souvent répétée, et
+chaque fois avec de nouveaux détails, avait été portée au Premier
+Consul. Le rapport du sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis
+au même instant, il se produisit dans sa tête le plus funeste concours
+d'idées. Les absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue
+présence d'un prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés
+montraient tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres,
+car la falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être
+que le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à
+Paris, et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps,
+après quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui
+achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration,
+c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi
+d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la
+Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.
+Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner par deux
+célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si saine, si
+forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences trompeuses. Il
+fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par une recherche de
+ce genre, surtout si une passion quelconque les dispose à croire ce
+qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point les inductions sont
+promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de la justice, qui
+sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées si vite de
+quelques coïncidences fortuites.
+
+Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à
+Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de
+la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal M.
+Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé
+ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut de
+très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du complot.
+Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de Baden, le corps
+germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il convoqua
+sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois Consuls, des
+ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait, quoiqu'il n'en
+eût plus le titre. Il appela en même temps aux Tuileries les généraux
+Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces messieurs, il avait pris
+des cartes du Rhin, pour ordonner un plan d'enlèvement, et, ne trouvant
+pas celles qu'il cherchait, il renversait confusément à terre toutes
+les cartes de sa bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage,
+incorruptible, dont il ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui
+dictait ses lettres les plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce
+jour-là pour quelques instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des
+reproches très-peu mérités sur son absence, et continua son travail sur
+la carte du Rhin dans un état d'émotion extraordinaire.
+
+Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans ses
+mémoires.
+
+[En marge: Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement du
+duc d'Enghien.]
+
+[En marge: Opinion du consul Cambacérès.]
+
+L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter de
+la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse pour
+la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le Premier
+Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une
+résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience. Son
+collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement produirait
+en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister ouvertement à
+l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer tout ce
+qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit pour le
+dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence qu'elle ne
+pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier Consul. Il fit
+valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà bien grave
+d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, même surpris
+en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller chercher sur le
+sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation de territoire, le
+saisir quand il avait pour lui toutes les apparences de l'innocence, et
+se donner à soi toutes les apparences d'un abus odieux de la force; il
+conjura le Premier Consul, pour sa gloire personnelle, pour l'honneur de
+sa politique, de ne pas se permettre un acte qui replacerait son
+gouvernement au rang de ces gouvernements révolutionnaires, dont il
+avait mis tant de soin à se distinguer. Il insista enfin plusieurs fois
+avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme
+moyen, d'attendre que ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le
+territoire français, pour lui appliquer alors les lois du temps, dans
+toute leur rigueur. Cette proposition ne fut point admise. On répondit
+qu'il ne fallait plus espérer que le prince destiné à s'introduire par
+la Normandie ou par le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains,
+inévitables, quand déjà Georges et tous les agents de la conspiration
+étaient arrêtés; que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait
+à Ettenheim, on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on
+acquerrait ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que
+dès lors on pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que
+souffrir patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés
+conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus dangereuse
+des impunités; que les Bourbons et leurs partisans recommenceraient tous
+les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour une, tandis qu'en frappant
+un grand coup, on rentrerait ensuite dans le système de clémence naturel
+au Premier Consul; que les royalistes avaient besoin d'un
+avertissement; que, relativement à la question de territoire, il fallait
+donner à ces petits princes allemands une leçon comme à tout le monde;
+que, du reste, c'était rendre un service au grand-duc de Baden, que de
+prendre le prince sans le lui demander, car il lui serait impossible de
+refuser l'extradition à une puissance comme la France, et il serait mis
+au ban de l'Europe pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne
+s'agissait, après tout, que de s'assurer de la personne du prince, de
+ses complices, de ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait
+faire quand on le tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et
+le degré de sa culpabilité.
+
+Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il
+écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé
+sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à M.
+Cambacérès de sa résistance.--Je sais, dit-il, le motif qui vous fait
+parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie; mais je ne
+me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire trembler ces
+gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.--
+
+[En marge: Ordres donnés pour l'enlèvement.]
+
+L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne
+s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire connaître
+que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus de valeur que
+celui de tout autre personnage illustre de la République, cette idée et
+d'autres dans lesquelles le calcul, la vengeance, l'orgueil de sa
+puissance, avaient une part égale, le dominaient violemment. Il donna
+les ordres immédiatement. En présence du général Berthier, il prescrivit
+aux colonels Ordener et Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir.
+Le colonel Ordener devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec
+lui 300 dragons, quelques pontonniers et plusieurs brigades de
+gendarmerie, pourvoir ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter
+une somme d'argent, afin de n'être point à charge aux habitants, passer
+le fleuve à Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever
+le prince et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un
+autre détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se
+porter par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce
+que l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel
+Caulaincourt devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui
+présenter une note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de
+commettre. L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces
+rassemblements d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les
+dissiper lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et
+secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le
+gouvernement badois.
+
+Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers chargés
+de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine d'expliquer
+quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni ce qu'il
+voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes qui
+obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que des
+relations de naissance attachaient à l'ancienne famille royale, et
+particulièrement aux Condés, était profondément triste, bien qu'il n'eût
+pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût bien loin de prévoir
+l'horrible catastrophe qui se préparait. Le Premier Consul ne parut pas
+y prendre garde, et leur enjoignit à tous de se mettre en route au
+sortir des Tuileries.
+
+[En marge: Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.]
+
+Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq
+jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec
+toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le Rhin,
+surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant qu'aucune
+nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui avait reçu
+antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment même n'eut
+point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa personne, se
+trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume d'habiter à
+Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il voulut d'abord
+se défendre, mais il en comprit bientôt l'impossibilité. Il se rendit,
+déclara lui-même son nom à ceux qui le cherchaient sans le connaître,
+et, avec un vif chagrin de perdre sa liberté, car l'étendue du péril lui
+était encore inconnue, il se laissa conduire à Strasbourg, et enfermer
+dans la citadelle.
+
+[En marge: On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni
+le général Dumouriez.]
+
+On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se
+procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni
+aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver
+l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on avait trouvé le marquis
+de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance. Le rapport
+contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé immédiatement
+à Paris.
+
+[En marge: Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la
+conspiration.]
+
+Le résultat de l'expédition aurait dû éclairer le Premier Consul, et ses
+conseillers, sur la témérité des conjectures qu'on avait formées.
+L'erreur surtout commise au sujet du général Dumouriez était fort
+significative. Voici les idées qui s'emparèrent malheureusement du
+Premier Consul, et de ceux qui pensèrent comme lui en cette
+circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en
+coûtait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des
+imprudents et des fous toujours prompts à se compromettre à leur suite.
+Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer à provoquer un
+rire de mépris de la part des royalistes, en relâchant le prince après
+l'avoir enlevé. Ils ne manqueraient pas de dire qu'après s'être rendu
+coupable d'une étourderie en l'envoyant prendre à Ettenheim, on avait eu
+peur de l'opinion publique, peur de l'Europe; qu'en un mot, on avait eu
+la volonté du crime, mais qu'on n'en avait pas eu le courage. Au lieu de
+les faire rire, il valait mieux les faire trembler. Ce prince, après
+tout, était à Ettenheim, si près de la frontière, dans des circonstances
+pareilles, pour quelque motif apparemment. Était-il possible qu'averti
+comme il l'avait été (et des lettres trouvées chez lui le prouvaient),
+était-il possible qu'il restât si près du danger, sans aucun but? qu'il
+ne fût pas complice à quelque degré, du projet d'assassinat? Dans tous
+les cas, il était certainement à Ettenheim, pour seconder un mouvement
+d'émigrés dans l'intérieur, pour exciter à la guerre civile, pour porter
+encore une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les
+autres, étaient punis de peines sévères par les lois de tous les temps:
+il fallait les lui appliquer.
+
+[En marge: Le prince envoyé à Paris, et livré à une commission
+militaire.]
+
+Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit à lui-même,
+et qu'on lui répéta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme
+celui que nous avons rapporté; il y eut des entretiens fréquents, entre
+le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne sortait pas
+de cette funeste idée: les royalistes sont incorrigibles; il faut les
+terrifier. On ordonna donc la translation du prince à Paris, et sa
+comparution devant une commission militaire, pour avoir cherché à
+exciter la guerre civile, et porté les armes contre la France. La
+question ainsi posée était résolue d'avance, d'une manière sanglante. Le
+18 mars le prince fut extrait de la citadelle de Strasbourg, et conduit
+sous escorte à Paris.
+
+Au moment où ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul voulut
+être seul.
+
+Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison, retraite
+où il était plus assuré de trouver l'isolement et le repos. Excepté les
+Consuls, les ministres et ses frères, il n'y reçut personne. Il s'y
+promenait seul des heures entières, affectant sur son visage un calme
+qui n'était pas dans son coeur. La preuve de ses agitations est dans
+son oisiveté même, car il ne dicta presque pas une lettre, pendant les
+huit jours de son séjour à la Malmaison, exemple d'oisiveté unique dans
+sa vie: et cependant Brest, Boulogne, le Texel, occupaient, quelques
+jours avant, toute l'activité de sa pensée! Sa femme, qui était
+instruite, comme toute sa famille, de l'arrestation du prince, sa femme,
+qui, avec cette sympathie dont elle ne pouvait se défendre pour les
+Bourbons, avait horreur de l'effusion du sang royal, qui, avec cette
+prévoyance du coeur propre aux femmes, apercevait peut-être dans un acte
+cruel des retours de vengeance possibles contre son époux, contre ses
+enfants, contre elle-même, sa femme fondant en larmes lui parla
+plusieurs fois du prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa
+perte ne fût résolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil
+à comprimer les mouvements de son coeur, généreux et bon, quoi qu'en
+aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait ces
+larmes, dont il craignait l'effet sur lui-même. Il répondait à madame
+Bonaparte, avec une familiarité qu'il cherchait à rendre dure: Tu es une
+femme, tu n'entends rien à ma politique; ton rôle est de te taire.--
+
+Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 à
+Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu'à cinq heures à la barrière de
+Charenton, gardé dans sa voiture par l'escorte qui l'accompagnait[33].
+Il y avait en cette fatale occurrence quelque confusion dans les ordres,
+parce qu'il y avait quelque agitation dans ceux qui les donnaient.
+
+ [Note 33: Il vient de paraître un écrit excellent, sur la
+ catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarède de Fayet. Les
+ recherches consciencieuses et pleines de sagacité qui
+ distinguent ce morceau d'histoire spéciale, doivent lui
+ mériter la plus grande confiance. M. Nougarède de Fayet dit
+ que le prince fut conduit à la porte du ministère des
+ affaires étrangères. Il est possible que ce fait soit exact,
+ mais n'ayant pu le constater d'une manière certaine, j'ai
+ admis la tradition la plus générale.]
+
+[En marge: Douleur et résistance de Murat.]
+
+D'après les lois militaires, le commandant de la division devait former
+la commission, la réunir, et ordonner l'exécution de la sentence. Murat
+était commandant de Paris et de la division. Quand l'arrêté des Consuls
+lui parvint, il fut saisi de douleur. Murat, comme nous l'avons dit,
+était brave, quelquefois irréfléchi, mais parfaitement bon. Il avait
+applaudi, quelques jours auparavant, à la vigueur du gouvernement, quand
+on avait ordonné l'expédition d'Ettenheim; mais, chargé maintenant d'en
+poursuivre les cruelles conséquences, son excellent coeur faillit. Il
+dit avec désespoir à un de ses amis, en montrant les basques de son
+uniforme, que le Premier Consul y voulait imprimer une tache de sang. Il
+courut à Saint-Cloud, exprimer à son redoutable beau-frère les
+sentiments dont il était pénétré. Le Premier Consul, qui lui-même était
+plus enclin à les partager qu'il n'aurait voulu, cacha sous un visage de
+fer l'agitation dont il était secrètement atteint. Il craignait que son
+gouvernement ne parût faiblir devant le rejeton d'une race ennemie. Il
+adressa de dures paroles à Murat, lui reprocha sa faiblesse, qu'il
+qualifia en termes méprisants, et finit par lui dire, avec hauteur,
+qu'il couvrirait ce qu'il appelait sa lâcheté, en signant lui-même de
+sa main consulaire les ordres à donner dans la journée.
+
+[En marge: Ordres donnés par le Premier Consul.]
+
+Le Premier Consul avait rappelé le colonel Savary de cette falaise de
+Biville, où l'on avait vainement attendu les princes mêlés au complot,
+et il lui confia le soin de veiller au sacrifice du prince qui n'y avait
+aucune part. Le colonel Savary était prêt à donner au Premier Consul sa
+vie, son honneur. Il ne conseillait rien, il exécutait en soldat ce que
+lui commandait un maître, auquel il portait un attachement sans bornes.
+Le Premier Consul fit rédiger tous les ordres, les signa lui-même, puis
+enjoignit à Savary de les porter à Murat, et d'aller à Vincennes pour
+présider à leur exécution. Ces ordres étaient complets et positifs. Ils
+contenaient la composition de la Commission, la désignation des colonels
+de la garnison qui devaient en être membres, l'indication du général
+Hullin comme président, l'injonction de se réunir immédiatement, pour
+tout finir dans la nuit; et si, comme on ne pouvait en douter, la
+condamnation était une condamnation à mort, de faire exécuter le
+prisonnier sur-le-champ. Un détachement de la gendarmerie d'élite et de
+la garnison devait se rendre à Vincennes, pour garder le tribunal, et
+procéder à l'exécution de la sentence. Tels étaient ces ordres funestes,
+signés de la propre main du Premier Consul. Légalement, ils devaient
+être exécutés au nom de Murat; en réalité il n'y prit presque aucune
+part. Le colonel Savary, comme il en avait reçu la mission, se rendit à
+Vincennes, pour veiller à leur accomplissement.
+
+Cependant tout n'était pas irrévocable dans ces ordres; il restait un
+moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait se
+transporter à Vincennes, pour l'interroger longuement, et lui arracher
+ce qu'il savait sur le complot, dont toujours on le croyait complice,
+sans pouvoir en alléguer la preuve. M. Maret avait lui-même, dans la
+soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction écrite de se
+rendre à Vincennes pour faire cet interrogatoire. Si M. Réal voyait le
+prisonnier, entendait de sa bouche la véridique explication des faits,
+se sentait touché par sa franchise, par ses demandes instantes d'être
+conduit devant le Premier Consul, M. Réal pouvait communiquer ses
+impressions à celui qui tenait la vie du prince en ses puissantes mains.
+Il y avait donc encore, même après la condamnation, un moyen de sortir
+de l'affreuse voie dans laquelle on s'était engagé, en faisant au duc
+d'Enghien une grâce noblement demandée, et noblement accordée!
+
+C'était la dernière chance qui restât pour sauver la vie du jeune prince
+et pour épargner une grande faute au Premier Consul. Ce dernier y
+pensait dans ce moment, même après les ordres qu'il venait de donner. En
+effet, pendant cette triste soirée du 20 mars, il était enfermé à la
+Malmaison avec sa femme, son secrétaire, quelques dames et quelques
+officiers. Seul, distrait, affectant le calme, il avait fini par
+s'asseoir devant une table, et il jouait aux échecs avec l'une des dames
+les plus distinguées de la cour consulaire[34], laquelle, sachant que
+le prince était arrivé, tremblait d'épouvante en pensant aux
+conséquences possibles de cette fatale journée. Elle n'osait lever les
+yeux sur le Premier Consul, qui, dans sa distraction, murmura plusieurs
+fois les vers les plus connus de nos poètes sur la clémence, d'abord
+ceux que Corneille a mis dans la bouche d'Auguste, et puis ceux que
+Voltaire a mis dans la bouche d'Alzire.
+
+ [Note 34: Cette dame est madame de Rémusat, et elle a
+ consigné ce récit dans ses Mémoires, restés manuscrits
+ jusqu'à ce jour, et aussi intéressants que spirituellement
+ écrits.]
+
+Ce ne pouvait être là une sanglante ironie; elle eût été trop basse et
+trop inutile. Mais cet homme si ferme était agité, et il revenait
+parfois à considérer en lui-même la grandeur, la noblesse du pardon
+accordé à un ennemi vaincu et désarmé. Cette dame crut le prince sauvé;
+elle en fut remplie de joie. Malheureusement il n'en était rien.
+
+[En marge: Arrêt de la commission militaire, et son exécution.]
+
+La commission s'était réunie à la hâte, ses membres ignorant pour la
+plupart de quel accusé il s'agissait. On leur dit que c'était un émigré
+poursuivi pour avoir attenté aux lois de la République. On leur apprit
+son nom. Quelques-uns de ces soldats de la République, enfants quand la
+monarchie avait croulé, savaient à peine que le nom d'Enghien était
+porté par l'héritier présomptif des Condés. Leur coeur cependant
+souffrait d'une telle mission, car depuis plusieurs années on ne
+condamnait plus d'émigrés. Le prince fut amené devant eux. Il était
+calme, même fier, et doutait encore du sort qui l'attendait. Interrogé
+sur son nom, sur ses actes, il répondit avec fermeté, repoussa toute
+participation au complot actuellement poursuivi par la justice, mais
+avoua peut-être avec trop d'ostentation, qu'il avait servi contre la
+France, et qu'il était sur les bords du Rhin pour servir de nouveau, et
+de la même manière. Le président insistant sur ce point avec l'intention
+de lui révéler le danger d'une telle déclaration, faite en de tels
+termes, il répéta ce qu'il avait dit, avec une assurance que le danger
+ennoblissait, mais qui blessa ces vieux soldats, habitués à verser leur
+sang pour défendre le sol de leur patrie. Cette impression fut fâcheuse.
+Le prince demanda plusieurs fois, et avec force, à voir le Premier
+Consul. On le ramena dans le donjon, et on entra en délibération. Bien
+que ses déclarations répétées eussent révélé en lui un implacable ennemi
+de la Révolution, ces coeurs de soldats étaient touchés par la jeunesse,
+par le courage du prince. La question posée comme elle l'était, ne
+pouvait amener qu'une solution funeste. Les lois de la République et de
+tous les temps punissaient de peines capitales le fait de servir contre
+la France. Cependant il y avait bien des lois violées contre le prince,
+comme de l'avoir enlevé sur le sol étranger, comme de le priver d'un
+défenseur, et c'étaient des considérations qui auraient dû agir sur la
+détermination des juges. Dans la confusion où ils étaient plongés, ces
+malheureux juges, affligés de leur rôle plus qu'on ne peut dire,
+prononcèrent la mort. Cependant la plupart d'entre eux exprimèrent le
+désir de renvoyer la sentence à la clémence du Premier Consul, et
+surtout de lui présenter le prince, qui demandait à le voir. Mais les
+ordres du matin, qui portaient de tout finir dans la nuit, étaient
+précis. M. Réal seul pouvait, en arrivant, en interrogeant le prince,
+obtenir un sursis. M. Réal ne parut point. La nuit s'était écoulée, le
+jour approchait. On conduisit le prince dans un fossé du château, et là
+il reçut, avec une fermeté digne de sa naissance, le feu des soldats de
+la République, qu'il avait combattus tant de fois du milieu des rangs
+autrichiens. Tristes représailles de la guerre civile! Il fut enseveli
+sur la place même où il était tombé.
+
+Le colonel Savary partit immédiatement, pour rendre compte au Premier
+Consul de l'exécution de ses ordres.
+
+En route, il rencontra M. Réal, qui venait interroger le prisonnier. Ce
+conseiller d'État, exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours
+et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de l'éveiller.
+L'ordre du Premier Consul ne lui avait été remis qu'à cinq heures du
+matin. Il arrivait, mais trop tard. Ce n'était pas une machination
+ourdie, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au Premier Consul;
+point du tout. C'était un accident, un pur accident, qui avait ôté au
+prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et au Premier Consul
+une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire. Déplorable
+conséquence de la violation des formes ordinaires de la justice! Quand
+on viole ces formes sacrées, inventées par l'expérience des siècles,
+pour garder la vie des hommes de l'erreur des juges, on est à la merci
+d'un hasard, d'une légèreté! La vie des accusés, l'honneur des
+gouvernements, dépendent quelquefois de la rencontre la plus fortuite!
+Sans doute la résolution du Premier Consul était prise, mais il était
+agité; et si le cri du malheureux Condé demandant la vie, fût arrivé
+jusqu'à lui, ce cri ne l'aurait pas trouvé insensible; il eût cédé à son
+coeur, il aurait été glorieux d'y céder.
+
+Le colonel Savary arriva fort ému à la Malmaison. Sa présence provoqua
+une scène de douleur. Madame Bonaparte, en le voyant, devina que tout
+était fini, et se mit à verser des larmes. M. de Caulaincourt poussait
+des cris de désespoir, en disant qu'on avait voulu le déshonorer. Le
+colonel Savary pénétra dans le cabinet du Premier Consul, qui était seul
+avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait été fait à
+Vincennes. Le Premier Consul lui dit tout de suite: Réal a-t-il vu le
+prisonnier?--Le colonel avait à peine achevé sa réponse négative, que M.
+Réal parut, et s'excusa en tremblant de l'inexécution des ordres qu'il
+avait reçus. Sans exprimer ni approbation ni blâme, le Premier Consul
+congédia ces instruments de ses volontés, s'enferma dans une pièce de sa
+bibliothèque, et y demeura seul pendant plusieurs heures.
+
+[En marge: Paroles du Premier Consul sur la mort du duc d'Enghien.]
+
+Le soir, quelques personnes de sa famille dînaient à la Malmaison. Les
+visages étaient graves et tristes. On n'osait point parler, on ne parla
+point. Le Premier Consul était silencieux comme tout le monde. Ce
+silence finit par être embarrassant. En sortant de table, il le rompit
+lui-même. M. de Fontanes étant arrivé dans le moment, devint le seul
+interlocuteur du Premier Consul. Il était épouvanté de l'acte dont le
+bruit remplissait Paris, mais il ne se serait pas permis d'en dire son
+sentiment, dans le lieu où il se trouvait. Il écouta beaucoup, et
+répondit rarement. Le Premier Consul parlant presque toujours, et
+cherchant à remplir le vide laissé par le silence des assistants,
+discourut sur les princes de tous les temps, sur les empereurs romains,
+sur les rois de France, sur Tacite, sur les jugements de cet historien,
+sur les cruautés qu'on prête souvent aux chefs d'empire quand ils n'ont
+cédé qu'à des nécessités inévitables; enfin, arrivant par de longs
+détours au tragique sujet de la journée, il prononça ces paroles: On
+veut détruire la Révolution en s'attaquant à ma personne: je la
+défendrai, car je suis la Révolution, moi, moi... On y regardera à
+partir d'aujourd'hui, car on saura _de quoi nous sommes capables_.--
+
+Il est affligeant pour l'honneur de l'humanité d'être obligé de dire,
+que la terreur inspirée par le Premier Consul agit efficacement sur les
+princes de Bourbon et sur les émigrés. Ils ne se crurent plus en sûreté,
+en voyant que le sol germanique n'avait pas même couvert le malheureux
+duc d'Enghien; et, à partir de ce jour, les complots de ce genre
+cessèrent. Mais cette triste utilité ne saurait justifier de tels actes!
+Mieux valait un danger de plus pour la personne du Premier Consul, si
+souvent exposée sur les champs de bataille, que la sécurité acquise à un
+tel prix.
+
+Le bruit se répandit bientôt dans Paris qu'un prince avait été saisi,
+transféré à Vincennes, et fusillé. L'effet fut grand et déplorable.
+Depuis l'arrestation de Pichegru et de Georges, le Premier Consul était
+devenu l'objet de toutes les sollicitudes. On était indigné contre tous
+ceux qui s'étaient associés à des chouans pour menacer sa vie; on était
+fort sévère pour Moreau, dont la culpabilité moins démontrée commençait
+cependant à devenir vraisemblable; on faisait des voeux ardents pour
+l'homme qui ne cessait pas d'être, aux yeux de tous, le génie tutélaire
+de la France. La sanglante exécution de Vincennes opéra une réaction
+subite. Les royalistes furent prodigieusement irrités et plus effrayés
+encore; mais les gens honnêtes furent désolés de voir un gouvernement
+admirable jusque-là, tremper les mains dans le sang, et en un jour se
+mettre au niveau de ceux qui avaient fait mourir Louis XVI, et, il faut
+le reconnaître, sans l'excuse des passions révolutionnaires, qui en 1793
+avaient troublé les têtes les plus fermes et les coeurs les meilleurs.
+
+Il n'y avait de satisfaits que les révolutionnaires ardents, ceux dont
+le Premier Consul était venu terminer le règne insensé. Ils le
+trouvaient en un jour devenu presque leur égal. Aucun d'eux ne craignait
+plus que le général Bonaparte travaillât désormais pour les Bourbons.
+
+Singulière misère de l'esprit humain! Cet homme extraordinaire, d'un
+esprit si grand, si juste, d'un coeur si généreux, était naguère encore
+plein de sévérité pour les révolutionnaires, et pour leurs excès! Il
+jugeait leurs égarements sans aucune indulgence, quelquefois même sans
+aucune justice. Il leur reprochait amèrement d'avoir versé le sang de
+Louis XVI, déshonoré la Révolution, rendu la France inconciliable avec
+l'Europe! Il jugeait ainsi dans le calme de sa raison: et tout à coup,
+quand ses passions avaient été excitées, il avait égalé, en un instant,
+l'acte commis sur la personne de Louis XVI, qu'il reprochait si
+amèrement à ses devanciers, et s'était placé à l'égard de l'Europe dans
+un état d'opposition morale, qui rendit bientôt la guerre générale
+inévitable, et l'obligea d'aller chercher la paix, paix magnifique il
+est vrai, aux extrémités de l'Europe, à Tilsitt!
+
+Combien de tels spectacles sont propres à confondre l'orgueil de la
+raison humaine, et à enseigner que le plus transcendant génie ne sauve
+pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions, même
+pour un seul instant, le gouvernement de soi-même!
+
+Mais, pour être tout à fait justes, après avoir déploré ce funeste
+égarement des passions, remontons à ceux qui le provoquèrent. Quels
+furent-ils? Toujours ces mêmes émigrés, qui, après avoir irrité la
+Révolution innocente encore, quittèrent leur patrie, pour chercher en
+tous lieux des ennemis à la France. Cette Révolution, revenue de ses
+égarements, et conduite par un grand homme, se montrait maintenant sage,
+humaine et pacifique. Ces émigrés, elle les avait rappelés, réintégrés
+dans leur patrie, dans leurs biens, et se préparait à leur rendre tout
+l'éclat de leur ancienne situation. Comment répondaient-ils à tant de
+clémence? Étaient-ils reconnaissants, paisibles au moins? Non. Ils
+étaient allés chez une nation voisine, jalouse de notre grandeur, et ils
+s'étaient servis des libertés de cette nation pour les tourner contre la
+France. À force d'indignes pamphlets, ils avaient irrité l'orgueil de
+deux peuples trop faciles à exciter; et, après avoir contribué à leur
+remettre les armes à la main, ils ne s'étaient pas bornés à être les
+soldats du gouvernement britannique, ils lui avaient prêté le secours
+des complots. On avait tramé une indigne conspiration; on avait coloré
+de sophismes misérables un projet d'assassinat; on avait envoyé en
+France Georges et Pichegru. S'il y avait un coeur que la gloire du
+Premier Consul eût blessé, c'est à lui qu'on avait eu recours. On avait
+égaré, perverti le faible Moreau; on l'avait trompé, on s'était fait
+tromper par lui; et puis, quand, à force d'imprudences, on avait été
+découvert par l'oeil vigilant de l'homme qu'on voulait détruire, on
+s'était dénoncé les uns les autres; et l'on avait cru se justifier, se
+relever en disant bien haut qu'un prince français devait être à la tête
+de ces horribles exploits! Le grand homme contre lequel étaient dirigés
+de si odieux complots, révolté d'être en butte aux meurtrières attaques
+de ceux qu'il avait arrachés à la persécution, avait cédé à une colère
+funeste. Il avait attendu au pied d'un rocher ce prince dont on lui
+annonçait l'arrivée; il l'avait attendu vainement, et, la tête troublée
+par les déclarations des conjurés eux-mêmes, il avait aperçu, en effet,
+un prince sur les bords du Rhin, qui attendait là le renouvellement de
+la guerre civile. À cette vue, sa raison s'était égarée; il avait pris
+ce prince pour le chef des conspirateurs qui menaçaient sa vie; il avait
+mis une sorte d'orgueil à le saisir sur le sol germanique, à frapper un
+Bourbon comme un individu vulgaire, et il l'avait frappé pour apprendre
+aux émigrés et à l'Europe combien il était dangereux et insensé de
+s'attaquer à sa personne.
+
+Douloureux spectacle, où tout le monde était en faute, même les
+victimes; où l'on voyait des Français se faire les instruments de la
+grandeur britannique contre la grandeur française; des Bourbons, fils,
+frères de rois, destinés à être rois à leur tour, se mêler à des
+coureurs de grandes routes; le dernier des Condés payer de son sang des
+complots dont il n'était pas l'auteur, et ce Condé, qu'on voudrait
+trouver irréprochable parce qu'il fut victime, se rendre coupable aussi,
+en se plaçant encore cette fois sous le drapeau britannique contre le
+drapeau français; enfin un grand homme égaré par la colère, par
+l'instinct de la conservation, par l'orgueil, perdre en un instant cette
+sagesse que l'univers admirait, et descendre au rôle de ces
+révolutionnaires sanglants, qu'il était venu comprimer de ses mains
+triomphantes, et qu'il se faisait gloire de ne pas imiter! Fatal
+enchaînement des passions humaines! Celui qui est frappé veut frapper à
+son tour; chaque coup reçu est rendu à l'instant; le sang appelle le
+sang, et les révolutions deviennent ainsi une suite de sanglantes
+représailles, qui seraient éternelles, s'il n'arrivait enfin un jour, un
+jour où l'on s'arrête, où l'on renonce à rendre coup pour coup, où l'on
+substitue à cette chaîne de vengeances une justice calme, impartiale et
+humaine, où l'on place au-dessus même de cette justice, s'il peut y
+avoir quelque chose de supérieur à elle, une politique élevée et
+clairvoyante, qui, entre les arrêts des tribunaux, ne laisse exécuter
+que les plus nécessaires, faisant grâce des autres aux coeurs égarés,
+susceptibles de retour et de raison. Défendre l'ordre social, en se
+conformant aux règles strictes de la justice, et sans rien donner à la
+vengeance, telle est la leçon qu'il faut tirer de ces tragiques
+événements. Il en faut tirer encore une autre, c'est de juger avec
+indulgence les hommes de tous les partis, qui, placés avant nous dans la
+carrière des révolutions, nourris au milieu des troubles corrupteurs des
+guerres civiles, sans cesse excités par la vue du sang, n'avaient pas
+pour la vie les uns des autres le respect que nous ont heureusement
+inspiré le temps, la réflexion et une longue paix.
+
+FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME ET DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES
+
+DANS LE TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE QUINZIÈME.
+
+LES SÉCULARISATIONS.
+
+ Félicitations adressées au Premier Consul par tous les
+ cabinets, à l'occasion du Consulat à vie. -- Premiers effets
+ de la paix en Angleterre. -- L'industrie britannique demande
+ un traité de commerce avec la France. -- Difficulté de mettre
+ d'accord les intérêts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets
+ écrits à Londres par les émigrés contre le Premier Consul. --
+ Rétablissement des bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du
+ duché de Parme, et désir de la cour de Madrid d'ajouter ce
+ duché au royaume d'Étrurie. -- Nécessité d'ajourner toute
+ résolution à ce sujet. -- Réunion définitive du Piémont à la
+ France. -- Politique actuelle du Premier Consul à l'égard de
+ l'Italie. -- Excellents rapports avec le Saint-Siége. --
+ Contestation momentanée à l'occasion d'une promotion de
+ cardinaux français. -- Le Premier Consul en obtient cinq à la
+ fois. -- Il fait don au Pape de deux bricks de guerre, appelés
+ _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_. -- Querelle promptement
+ terminée avec le dey d'Alger. -- Troubles en Suisse. --
+ Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le parti
+ unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage à Paris du
+ landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientôt
+ démenties par l'événement. -- Expulsion du landamman Reding,
+ et retour au pouvoir du parti modéré. -- Établissement de la
+ Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par
+ suite de la faiblesse du gouvernement helvétique. -- Efforts
+ du parti oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention
+ des puissances. -- Cette attention exclusivement attirée par
+ les affaires germaniques. -- État de l'Allemagne à la suite du
+ traité de Lunéville. -- Principe des sécularisations posé par
+ ce traité. -- La suppression des États ecclésiastiques
+ entraîne de grands changements dans la Constitution
+ germanique. -- Description de cette Constitution. -- Le parti
+ protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche;
+ leurs prétentions diverses. -- Étendue et valeur des
+ territoires à distribuer. -- L'Autriche s'efforce de faire
+ indemniser les archiducs dépouillés de leurs États d'Italie,
+ et se sert de ce motif pour s'emparer de la Bavière jusqu'à
+ l'Inn et jusqu'à l'Isar. -- La Prusse, sous prétexte de se
+ dédommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et de faire
+ indemniser la maison d'Orange, aspire à se créer un
+ établissement considérable en Franconie. -- Désespoir des
+ petites cours, menacées par l'ambition des grandes. -- Tout le
+ monde en Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul.
+ -- Il se décide à intervenir, pour faire exécuter le traité de
+ Lunéville, et pour terminer une affaire qui peut à chaque
+ instant embraser l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la
+ Prusse, et appuie les prétentions de cette puissance dans une
+ certaine mesure. -- Projet d'indemnité arrêté de concert avec
+ la Prusse et les petits princes d'Allemagne. -- Ce projet
+ communiqué à la Russie. -- Offre à cette cour de concourir
+ avec la France à une grande médiation. -- L'empereur Alexandre
+ accepte cette offre. -- La France et la Russie présentent à la
+ diète de Ratisbonne, en qualité de puissances médiatrices, le
+ projet d'indemnité arrêté à Paris. -- Désespoir de l'Autriche
+ abandonnée de tous les cabinets, et sa résolution d'opposer au
+ projet du Premier Consul les lenteurs de la Constitution
+ germanique. -- Le Premier Consul déjoue ce calcul, et fait
+ adopter par la députation extraordinaire le plan proposé,
+ moyennant quelques modifications. -- L'Autriche, pour
+ intimider le parti prussien, que la France appuie, fait
+ occuper Passau. -- Prompte résolution du Premier Consul, et sa
+ menace de recourir aux armes. -- Intimidation générale. --
+ Continuation de la négociation. -- Débats à la diète. -- Le
+ projet entravé un moment par l'avidité de la Prusse. -- Le
+ Premier Consul, pour en finir, fait une concession à la maison
+ d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. -- La cour de
+ Vienne se rend, et adopte le conclusum de la diète. -- Recès
+ de février 1803, et règlement définitif des affaires
+ germaniques. -- Caractère de cette belle et difficile
+ négociation. 1 à 161
+
+
+LIVRE SEIZIÈME.
+
+RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.
+
+ Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale
+ de la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de
+ toutes les puissances de posséder des colonies. -- L'Amérique,
+ les Antilles et les Indes orientales. -- Mission du général
+ Decaen dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue.
+ -- Description de cette île. -- Révolution des noirs. --
+ Caractère, puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il
+ aspire à se rendre indépendant. -- Le Premier Consul fait
+ partir une expédition pour assurer l'autorité de la métropole.
+ -- Débarquement des troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap
+ et au Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des
+ noirs. -- Prospérité momentanée de la colonie. -- Application
+ du Premier Consul à restaurer la marine. -- Mission du colonel
+ Sébastiani en Orient. -- Soins donnés à la prospérité
+ intérieure. -- Le Simplon, le mont Genèvre, la place
+ d'Alexandrie. -- Camp de vétérans dans les provinces
+ conquises. -- Villes nouvelles fondées en Vendée. -- La
+ Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil, l'Institut,
+ l'administration du clergé. -- Voyage en Normandie. -- La
+ jalousie de l'Angleterre excitée par la grandeur de la France.
+ -- Le haut commerce anglais plus hostile à la France que
+ l'aristocratie anglaise. -- Déchaînement des gazettes écrites
+ par les émigrés. -- Pensions accordées à Georges et aux
+ chouans. -- Réclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du
+ cabinet britannique. -- Articles de représailles insérés au
+ _Moniteur_. -- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits
+ cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et
+ marchent sur Berne. -- Le gouvernement des modérés obligé de
+ fuir à Lausanne. -- Demande d'intervention refusée d'abord,
+ puis accordée par le Premier Consul. -- Il fait marcher le
+ général Ney avec trente mille hommes, et appelle à Paris des
+ députés choisis dans tous les partis, pour donner une
+ constitution à la Suisse. -- Agitation en Angleterre; cris du
+ parti de la guerre contre l'intervention française. -- Le
+ cabinet anglais, effrayé par ces cris, commet la faute de
+ contremander l'évacuation de Malte, et d'envoyer un agent en
+ Suisse pour soudoyer l'insurrection. -- Promptitude de
+ l'intervention française. -- Le général Ney soumet l'Helvétie
+ en quelques jours. -- Les députés suisses réunis à Paris sont
+ présentés au Premier Consul. -- Discours qu'il leur adresse.
+ -- Acte de médiation. -- Admiration de l'Europe pour la
+ sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrassé de
+ la promptitude et de l'excellence du résultat. -- Vive
+ discussion dans le Parlement britannique. -- Violences du
+ parti Grenville, Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en
+ faveur de la paix. -- L'opinion publique un moment calmée. --
+ Arrivée de lord Withworth à Paris, du général Andréossy à
+ Londres. -- Bon accueil fait de part et d'autre aux deux
+ ambassadeurs. -- Le cabinet britannique, regrettant d'avoir
+ retenu Malte, voudrait l'évacuer, mais ne l'ose pas. --
+ Publication intempestive du rapport du colonel Sébastiani sur
+ l'état de l'Orient. -- Fâcheux effet de ce rapport en
+ Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une explication
+ personnelle avec lord Withworth. -- Long et mémorable
+ entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et
+ mal interprétée. -- Exposé de l'état de la République,
+ contenant une phrase blessante pour l'orgueil britannique. --
+ Message royal en réponse. -- Les deux nations s'adressent une
+ sorte de défi. -- Irritation du Premier Consul, et scène
+ publique faite à lord Withworth, en présence du corps
+ diplomatique. -- Le Premier Consul passe subitement des idées
+ de paix aux idées de guerre. -- Ses premiers préparatifs. --
+ Cession de la Louisiane aux États-Unis, moyennant
+ quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand s'efforce de
+ calmer le Premier Consul, et oppose une inertie calculée à
+ l'irritation croissante des deux gouvernements. -- Lord
+ Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
+ Nécessité d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par
+ avouer qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul répond
+ par la sommation d'exécuter les traités. -- Le ministère
+ Addington, de peur de succomber dans le Parlement, persiste à
+ demander Malte. -- On imagine plusieurs termes moyens qui
+ n'ont aucun succès. -- Offre de la France de mettre Malte en
+ dépôt dans les mains de l'empereur Alexandre. -- Refus de
+ cette offre. -- Départ des deux ambassadeurs. -- Rupture de la
+ paix d'Amiens. -- Anxiété publique tant à Londres qu'à Paris.
+ -- Causes de la brièveté de cette paix. -- À qui appartiennent
+ les torts de la rupture? 162 à 343
+
+
+LIVRE DIX-SEPTIÈME.
+
+CAMP DE BOULOGNE.
+
+ Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et
+ réponse à ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. --
+ Violences de la marine anglaise à l'égard du commerce
+ français. -- Représailles. -- Les communes et les
+ départements, par un mouvement spontané, offrent au
+ gouvernement des bateaux plats, des frégates, des vaisseaux de
+ ligne. -- Enthousiasme général. -- Ralliement de la marine
+ française dans les mers d'Europe. -- État dans lequel la
+ guerre place les colonies. -- Suite de l'expédition de
+ Saint-Domingue. -- Invasion de la fièvre jaune. -- Destruction
+ de l'armée française. -- Mort du capitaine général Leclerc. --
+ Insurrection des noirs. -- Ruine définitive de la colonie de
+ Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractère de la
+ guerre entre la France et l'Angleterre. -- Forces comparées
+ des deux pays. -- Le Premier Consul se résout hardiment à
+ tenter une descente. -- Il la prépare avec une activité
+ extraordinaire. -- Constructions dans les ports et dans le
+ bassin intérieur des rivières. -- Formation de six corps de
+ troupes, depuis le Texel jusqu'à Bayonne. -- Moyens
+ financiers. -- Le Premier Consul ne veut pas recourir à
+ l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. -- Subsides des alliés.
+ -- Concours de la Hollande, de l'Italie et de l'Espagne. --
+ Incapacité de l'Espagne. -- Le Premier Consul la dispense de
+ l'exécution du traité de Saint-Ildephonse, à condition d'un
+ subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. -- Manière de
+ penser de toutes les puissances, au sujet de la nouvelle
+ guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs anxiétés
+ et leurs vues. -- La Russie prétend limiter les moyens des
+ puissances belligérantes. -- Elle offre sa médiation, que le
+ Premier Consul accepte avec un empressement calculé. --
+ L'Angleterre répond froidement aux offres de la Russie. --
+ Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
+ sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs de sa
+ grande expédition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
+ travail le plus actif mêlé à des pompes royales. -- Amiens,
+ Abbeville, Boulogne. -- Moyens imaginés par le Premier Consul,
+ pour transporter une armée de Calais à Douvres. -- Trois
+ espèces de bâtiments. -- Leurs qualités et leurs défauts. --
+ Flottille de guerre et flottille de transport. -- Immense
+ établissement maritime élevé à Boulogne par enchantement. --
+ Projet de concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand
+ les constructions auront été achevées dans les ports et les
+ rivières. -- Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et
+ Calais. -- Le détroit, ses vents et ses courants. --
+ Creusement des ports de Boulogne, Étaples, Wimereux et
+ Ambleteuse. -- Ouvrages destinés à protéger le mouillage. --
+ Distribution des troupes le long de la mer. -- Leurs travaux
+ et leurs exercices militaires. -- Le Premier Consul, après
+ avoir tout vu et tout réglé, quitte Boulogne, pour visiter
+ Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. -- Projets sur Anvers. --
+ Séjour à Bruxelles. -- Concours dans cette ville des
+ ministres, des ambassadeurs, des évêques. -- Le cardinal
+ Caprara en Belgique. -- Voyage à Bruxelles de M. Lombard,
+ secrétaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul cherche à
+ rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches
+ communications. -- Retour à Paris. -- Le Premier Consul veut
+ en finir de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à
+ outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger
+ l'Espagne à s'expliquer, et à exécuter le traité de
+ Saint-Ildephonse, en lui laissant le choix des moyens. --
+ Conduite étrange du prince de la Paix. -- Le Premier Consul
+ fait une démarche auprès du roi d'Espagne, pour lui dénoncer
+ ce favori et ses turpitudes. -- Triste abaissement de la cour
+ d'Espagne. -- Elle se soumet, et promet un subside. --
+ Continuation des préparatifs de Boulogne. -- Le Premier Consul
+ se dispose à exécuter son entreprise dans l'hiver du 1803. --
+ Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne, au
+ Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. --
+ Réunion dans la Manche de toutes les divisions de la
+ flottille. -- Brillants combats des chaloupes canonnières
+ contre des bricks et des frégates. -- Confiance acquise dans
+ l'expédition. -- Intime union des matelots et des soldats. --
+ Espérance d'une exécution prochaine. -- Événements imprévus
+ qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul sur les
+ affaires intérieures. 344 à 499
+
+
+LIVRE DIX-HUITIÈME.
+
+CONSPIRATION DE GEORGES.
+
+ Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font
+ à Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle.
+ -- Opinion qu'on se fait d'abord à Londres des projets du
+ Premier Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. --
+ Moyens imaginés pour résister aux Français. -- Discussion de
+ ces moyens au Parlement. -- Rentrée de M. Pitt à la Chambre
+ des Communes. -- Son attitude, et celle de ses amis. -- Force
+ militaire des Anglais. -- M. Windham demande l'établissement
+ d'une armée régulière, à l'imitation de l'armée française. --
+ On se borne à la création d'une armée de réserve, et à une
+ levée de volontaires. -- Précautions prises pour la garde du
+ littoral. -- Le cabinet britannique revient aux moyens
+ anciennement pratiqués par M. Pitt, et seconde les complots
+ des émigrés. -- Intrigues des agents diplomatiques anglais,
+ MM. Drake, Smith et Taylor. -- Les princes réfugiés à Londres
+ se réunissent à Georges et à Pichegru, et entrent dans un
+ complot dont le but est d'assaillir le Premier Consul, avec
+ une troupe de chouans, sur la route de la Malmaison. -- Afin
+ de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la supposition du
+ succès, on s'adresse au général Moreau, chef des mécontents.
+ -- Intrigues du nommé Lajolais. -- Folles espérances conçues
+ sur quelques propos du général Moreau. -- Premier départ d'une
+ troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur débarquement à
+ la falaise de Biville; leur route à travers la Normandie. --
+ Georges, caché dans Paris, prépare des moyens d'exécution. --
+ Second débarquement, composé de Pichegru et de plusieurs
+ émigrés de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec Moreau. -- Il
+ le trouve irrité contre le Premier Consul, souhaitant sa chute
+ et sa mort, mais nullement disposé à seconder le retour des
+ Bourbons. -- Désappointement des conjurés. -- Leur
+ découragement, et la perte de temps que ce découragement
+ entraîne. -- Le Premier Consul, que la police servait mal
+ depuis la retraite de M. Fouché, découvre le danger dont il
+ est menacé. -- Il fait livrer à une commission militaire
+ quelques chouans récemment arrêtés, pour les contraindre à
+ dire ce qu'ils savent. -- Il se procure ainsi un révélateur.
+ -- Le complot dénoncé tout entier. -- Surprise en apprenant
+ que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est leur
+ complice. -- Conseil extraordinaire, et résolution d'arrêter
+ Moreau. -- Dispositions du Premier Consul. -- Il est plein
+ d'indulgence pour les républicains, et de colère contre les
+ royalistes. -- Sa résolution de frapper ceux-ci d'une manière
+ impitoyable. -- Il charge le grand-juge de lui amener Moreau,
+ pour tout terminer dans une explication personnelle et
+ amicale. -- L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait
+ avorter cette bonne résolution. -- Les conjurés arrêtés
+ déclarent tous qu'un prince français devait être à leur tête,
+ et qu'il avait le projet d'entrer en France par la falaise de
+ Biville. -- Résolution du Premier Consul de s'en saisir, et de
+ le livrer à une commission militaire. -- Le colonel Savary
+ envoyé à la falaise de Biville, pour attendre le prince, et
+ l'arrêter. -- Loi terrible, qui punit de mort quiconque
+ donnera asile aux conjurés. -- Paris fermé pendant plusieurs
+ jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de
+ Polignac, de M. de Rivière, et de Georges lui-même. --
+ Déclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le
+ Premier Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un
+ prince devait être à la tête des conjurés. -- Irritation
+ croissante du Premier Consul. -- Inutile attente du colonel
+ Savary à la falaise de Biville. -- On est conduit à rechercher
+ où se trouvent les princes de la maison de Bourbon. -- On
+ songe au duc d'Enghien, qui était à Ettenheim, sur les bords
+ du Rhin. -- Un sous-officier de gendarmerie est envoyé pour
+ prendre des renseignements. -- Rapport erroné de ce
+ sous-officier, et fatale coïncidence de son rapport avec une
+ nouvelle déposition d'un domestique de Georges. -- Erreur, et
+ aveugle colère du Premier Consul. -- Conseil extraordinaire, à
+ la suite duquel l'enlèvement du prince est résolu. -- Son
+ enlèvement et sa translation à Paris. -- Une partie de l'erreur
+ est découverte, mais trop tard. -- Le prince, envoyé devant une
+ commission militaire, est fusillé dans un fossé du château de
+ Vincennes. -- Caractère de ce funeste événement. 500 à 613
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
+(Vol. 4 / 20), by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
+4 / 20), by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20)
+ faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: March 31, 2010 [EBook #31846]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<div class="tn">
+<p>Notes au lecteur de ce ficher digital:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+</div>
+
+<h1>HISTOIRE<br>
+
+<span class="smaller">DU</span><br>
+CONSULAT<br>
+<span class="smaller">ET DE</span><br>
+L'EMPIRE</h1>
+
+<p class="p2 center">FAISANT SUITE<br>
+À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE</p>
+
+<h2>PAR M. A. THIERS</h2>
+
+<p class="p4 center smaller">TOME QUATRIÈME</p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="200" height="146" alt="Emblème de l'éditeur." title="">
+</div>
+
+<p class="p4 center small">PARIS<br>
+PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+60, RUE RICHELIEU<br>
+1845</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> HISTOIRE<br>
+DU CONSULAT<br>
+ET<br>
+DE L'EMPIRE.</h1>
+
+<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2>
+
+<h3>LES SÉCULARISATIONS.</h3>
+
+<p class="resume">Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets,
+ à l'occasion du Consulat à vie. &mdash; Premiers effets de la paix en
+ Angleterre. &mdash; L'industrie britannique demande un traité de
+ commerce avec la France. &mdash; Difficulté de mettre d'accord les
+ intérêts mercantiles des deux pays. &mdash; Pamphlets écrits à Londres
+ par les émigrés contre le Premier Consul. &mdash; Rétablissement des
+ bons rapports avec l'Espagne. &mdash; Vacance du duché de Parme, et
+ désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume
+ d'Étrurie. &mdash; Nécessité d'ajourner toute résolution à ce
+ sujet. &mdash; Réunion définitive du Piémont à la France. &mdash; Politique
+ actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. &mdash; Excellents
+ rapports avec le Saint-Siége. &mdash; Contestation momentanée à
+ l'occasion d'une promotion de cardinaux français. &mdash; Le Premier
+ Consul en obtient cinq à la fois. &mdash; Il fait don au Pape de deux
+ bricks de guerre, appelés <i>le Saint-Pierre</i> et <i>le
+ Saint-Paul</i>. &mdash; Querelle promptement terminée avec le dey
+ d'Alger. &mdash; Troubles en Suisse. &mdash; Description de ce pays et de sa
+ Constitution. &mdash; Le parti unitaire et le parti
+ oligarchique. &mdash; Voyage à Paris du landamman Reding. &mdash; Ses promesses
+ au Premier Consul, bientôt démenties par l'événement. &mdash; Expulsion
+ du landamman Reding, et retour au pouvoir du parti
+ modéré. &mdash; Établissement de la Constitution du 29 mai, et danger de
+ nouveaux troubles par suite de la faiblesse du gouvernement
+ helvétique. &mdash; Efforts du parti oligarchique pour appeler sur la
+ Suisse l'attention des puissances. &mdash; Cette attention <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>
+ exclusivement attirée par les affaires germaniques. &mdash; État de
+ l'Allemagne à la suite du traité de Lunéville. &mdash; Principe des
+ sécularisations posé par ce traité. &mdash; La suppression des États
+ ecclésiastiques entraîne de grands changements dans la
+ Constitution germanique. &mdash; Description de cette Constitution. &mdash; Le
+ parti protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche;
+ leurs prétentions diverses. &mdash; Étendue et valeur des territoires à
+ distribuer. &mdash; L'Autriche s'efforce de faire indemniser les
+ archiducs dépouillés de leurs États d'Italie, et se sert de ce
+ motif pour s'emparer de la Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à
+ l'Isar. &mdash; La Prusse, sous prétexte de se dédommager de ce qu'elle
+ a perdu sur le Rhin, et de faire indemniser la maison d'Orange,
+ aspire à se créer un établissement considérable en
+ Franconie. &mdash; Désespoir des petites cours, menacées par l'ambition
+ des grandes. &mdash; Tout le monde en Allemagne tourne ses regards vers
+ le Premier Consul. &mdash; Il se décide à intervenir, pour faire
+ exécuter le traité de Lunéville, et pour terminer une affaire qui
+ peut à chaque instant embraser l'Europe. &mdash; Il opte pour l'alliance
+ de la Prusse, et appuie les prétentions de cette puissance dans
+ une certaine mesure. &mdash; Projet d'indemnité arrêté de concert avec
+ la Prusse et les petits princes d'Allemagne. &mdash; Ce projet
+ communiqué à la Russie. &mdash; Offre à cette cour de concourir avec la
+ France à une grande médiation. &mdash; L'empereur Alexandre accepte
+ cette offre. &mdash; La France et la Russie présentent à la diète de
+ Ratisbonne, en qualité de puissances médiatrices, le projet
+ d'indemnité arrêté à Paris. &mdash; Désespoir de l'Autriche abandonnée
+ de tous les cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du
+ Premier Consul les lenteurs de la Constitution germanique. &mdash; Le
+ Premier Consul déjoue ce calcul, et fait adopter par la
+ députation extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques
+ modifications. &mdash; L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que
+ la France appuie, fait occuper Passau. &mdash; Prompte résolution du
+ Premier Consul, et sa menace de recourir aux armes. &mdash; Intimidation
+ générale. &mdash; Continuation de la négociation. &mdash; Débats à la
+ diète. &mdash; Le projet entravé un moment par l'avidité de la
+ Prusse. &mdash; Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à
+ la maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. &mdash; La
+ cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la
+ diète. &mdash; Recès de février 1803, et règlement définitif des
+ affaires germaniques. &mdash; Caractère de cette belle et difficile
+ négociation.</p>
+
+<span class="sidedate">Août 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Félicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de
+l'institution du Consulat à vie.</span>
+
+<p>L'élévation du général Bonaparte au pouvoir suprême, sous le titre de
+consul à vie, n'avait ni surpris ni blessé les cabinets européens. La
+plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de
+repos pour tous les États. En Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> où l'on observait
+avec une attention inquiète tout ce qui se passait chez nous, le
+premier ministre, M. Addington, s'était empressé d'exprimer à M. Otto
+la satisfaction du gouvernement britannique, et l'entière approbation
+qu'il donnait à un événement destiné à consolider en France l'ordre et
+le pouvoir. Bien que l'ambition du général Bonaparte commençât à
+inspirer des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce
+que, dans le moment, elle était employée à dominer la Révolution
+française. Le rétablissement des autels, le rappel des émigrés,
+avaient charmé l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux
+Georges III. En Prusse, les témoignages n'avaient pas été moins
+significatifs. Cette cour, compromise dans l'estime de la diplomatie
+européenne pour avoir conclu la paix avec la Convention nationale, se
+sentait fière maintenant de ses relations avec un gouvernement plein
+de génie, et s'estimait heureuse de voir les affaires de France
+définitivement placées dans la main d'un homme, dont elle espérait le
+concours pour ses projets ambitieux à l'égard de l'Allemagne. M.
+d'Haugwitz adressa les plus vives félicitations à notre ambassadeur,
+et il alla même jusqu'à dire qu'il serait bien plus simple d'en finir
+sur-le-champ, et de convertir en une souveraineté héréditaire cette
+dictature viagère, qu'on venait de conférer au Premier Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.</span>
+
+<p>L'empereur Alexandre, qui affectait de paraître étranger aux préjugés
+de l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du
+gouvernement français <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> une correspondance fréquente et
+amicale, s'exprima, au sujet des derniers changements, dans des termes
+pleins de courtoisie et de grâce. Il fit complimenter le nouveau
+Consul à vie avec autant d'empressement que d'effusion. Le fond
+d'idées était toujours le même. On s'applaudissait à Pétersbourg,
+comme à Berlin, comme à Londres, de voir l'ordre garanti en France
+d'une manière durable, par la prolongation indéfinie de l'autorité du
+Premier Consul. À Vienne, où l'on s'était plus ressenti qu'ailleurs
+des coups portés par l'épée du vainqueur de Marengo, une sorte de
+bienveillance personnelle semblait naître pour lui. La haine de la
+Révolution était si forte dans cette capitale du vieil empire
+germanique, qu'on pardonnait les victoires du général au magistrat
+énergique et obéi. On affectait même de considérer son gouvernement
+comme tout à fait contre-révolutionnaire, lorsqu'il n'était encore que
+réparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors le département de
+la guerre, disait à M. de Champagny, que le Premier Consul s'était
+montré par ses campagnes le plus grand capitaine des temps modernes;
+que, par une administration de trois années, il s'était montré le plus
+habile des hommes d'État; et qu'en joignant ainsi le mérite du
+gouvernement à celui des armes, il avait mis le sceau à sa gloire. Ce
+qui paraîtra plus singulier encore, la célèbre reine de Naples,
+Caroline, mère de l'impératrice d'Autriche, ennemie ardente de la
+Révolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant à Vienne,
+et recevant M. de <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> Champagny, le chargea des félicitations les
+plus inattendues pour le chef de la République.&mdash;Le général Bonaparte,
+lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le
+mal qu'il m'a fait ne m'empêche pas de reconnaître son génie. En
+comprimant le désordre chez vous, il nous a rendu service à tous. S'il
+est arrivé à gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je
+le propose tous les jours pour modèle aux jeunes princes de la famille
+impériale; je les exhorte à étudier ce personnage extraordinaire, pour
+apprendre de lui comment on dirige les nations, comment, à force de
+génie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorité.&mdash;</p>
+
+<p>Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que
+celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit
+autant que par la vivacité de ses passions. Le Saint-Père, qui venait
+de terminer en commun avec le Premier Consul la grande &oelig;uvre du
+rétablissement des cultes, et qui, malgré beaucoup de contrariétés,
+attendait de cette &oelig;uvre la gloire de son règne, le Saint-Père se
+réjouissait de voir monter peu à peu vers le trône un homme, qu'il
+regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les
+préjugés irréligieux du siècle. Il lui exprima son contentement avec
+une affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique
+légère et décousue du favori avait un moment éloignée de la France, ne
+resta pas silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite
+<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> d'un événement, qu'elle s'accordait avec les autres cours à
+regarder comme heureux pour l'Europe entière.</p>
+
+<p>Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce réparateur de tant
+de maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir
+dont la nation venait de l'investir. On le traitait comme le véritable
+souverain de la France. Les ministres étrangers parlaient de lui aux
+ministres français avec les formes de respect employées pour parler
+des rois eux-mêmes. L'étiquette était déjà presque monarchique. Nos
+ambassadeurs avaient pris la livrée verte, qui était celle du Premier
+Consul. On trouvait cela simple, naturel, nécessaire. Cette adhésion
+unanime à une élévation si subite et si prodigieuse, était sincère.
+Quelques appréhensions secrètes s'y mêlaient, il est vrai; mais elles
+étaient, en tout cas, prudemment dissimulées. Il était possible en
+effet d'entrevoir dans l'élévation du Premier Consul son ambition, et
+dans son ambition la prochaine humiliation de l'Europe; mais les
+esprits les plus clairvoyants pouvaient seuls pénétrer aussi
+profondément dans l'avenir, et c'étaient ceux-là qui sentaient le
+mieux l'immensité du bien déjà réalisé par le gouvernement consulaire.
+Cependant les félicitations sont choses passagères; les affaires
+reviennent bien vite rendre à l'existence des gouvernements, comme à
+celle des individus, son poids lourd et continu.</p>
+
+<span class="sidenote">Premiers effets de la paix en Angleterre.</span>
+
+<span class="sidenote">Activité des manufactures anglaises.</span>
+
+<p>On commençait à ressentir en Angleterre les premiers effets de la
+paix. Ces effets, comme il arrive <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> presque toujours en ce
+monde, ne répondaient pas aux espérances. Trois cents navires
+britanniques, envoyés à la fois dans nos ports, n'avaient pu vendre
+leurs cargaisons en entier, parce qu'ils apportaient des marchandises
+prohibées par les lois de la Révolution. Le traité de 1786 ayant
+autrefois imprudemment ouvert nos marchés aux produits britanniques,
+l'industrie française, surtout celle des cotons, avait succombé en
+très-peu de temps. Depuis le renouvellement de la guerre, les mesures
+prohibitives adoptées par le gouvernement révolutionnaire avaient été
+un principe de vie pour nos manufactures, qui, au milieu des plus
+affreuses convulsions politiques, avaient repris leur essor, et
+atteint un développement remarquable. Le Premier Consul, comme nous
+l'avons rapporté, au moment de la signature des préliminaires de
+Londres, n'avait garde de changer un tel état de choses, et de
+renouveler les maux qui étaient résultés du traité de 1786. Les
+importations anglaises étaient par conséquent rendues fort difficiles,
+et le commerce de la Cité de Londres s'en plaignait vivement.
+Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de
+très-grandes proportions, soit par les frontières de la Belgique,
+encore mal gardées, soit par la voie de Hambourg. Les négociants de
+cette dernière place, en introduisant les marchandises anglaises sur
+le continent, et en dissimulant leur origine, leur ménageaient le
+moyen de pénétrer tant en France que dans les pays placés sous notre
+domination. Malgré les prohibitions légales <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> qui attendaient
+les produits britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait
+donc pour leur créer des débouchés. Les manufactures de Birmingham et
+de Manchester étaient en assez grande activité.</p>
+
+<span class="sidenote">Inaction et mécontentement du haut commerce.</span>
+
+<p>Cette activité, le bas prix du pain, la suppression annoncée de
+l'<i>income-tax</i>, étaient des sujets de satisfaction qui balançaient
+jusqu'à un certain point le mécontentement du haut commerce. Mais ce
+mécontentement était grand, car le haut commerce profitait peu des
+spéculations fondées sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte
+de pavillons rivaux ou ennemis; il était privé du monopole de la
+navigation que lui avait procuré la guerre, et n'avait plus pour se
+dédommager les grosses opérations financières de M. Pitt. Aussi se
+plaignait-il assez haut des illusions de la politique de la paix, de
+ses inconvénients pour l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour
+la France. Le désarmement de la flotte laissant oisifs un très-grand
+nombre de matelots, que le commerce britannique dans son état présent
+n'était pas capable d'employer, on voyait ces malheureux errant sur
+les quais de la Tamise, quelquefois même réduits à la misère:
+spectacle aussi affligeant pour les Anglais, qu'aurait pu l'être pour
+les Français, la vue des vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden
+mendiant leur pain dans les rues de Paris.</p>
+
+<p>M. Addington, toujours animé de dispositions amicales, avait fait
+sentir au Premier Consul la nécessité de trouver des arrangements
+commerciaux <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> qui satisfissent les deux pays, et signalé ce
+moyen comme le plus capable de consolider la paix. Le Premier Consul,
+partageant les dispositions de M. Addington, avait consenti à nommer
+un agent, et à l'envoyer à Londres, afin de chercher, de concert avec
+les ministres anglais, quelle serait la manière d'ajuster les intérêts
+des deux peuples, sans sacrifier l'industrie française.</p>
+
+<p>Mais c'était là un problème difficile à résoudre. L'empressement de
+l'opinion publique était tel à Londres pour tout ce qui concernait ces
+arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrivée de
+l'agent français. Il se nommait <i>Coquebert</i>; on l'appela <i>Colbert</i>; on
+dit qu'il descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance
+d'un tel choix, pour la conclusion d'un traité de commerce.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficultés d'un arrangement commercial, entre la France et
+l'Angleterre.</span>
+
+<p>Malgré la bonne volonté et la capacité de cet agent, un résultat
+heureux de ses efforts n'était guère à espérer. De part et d'autre les
+sacrifices à faire étaient grands, et presque sans compensation. Le
+travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus
+riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le
+principal objet de leur rivalité commerciale. Nous avons réussi, nous
+Français, à forger le fer, à filer et tisser le coton, en immense
+quantité, à très-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposés à
+sacrifier ces deux industries. Le travail du fer n'était pas alors
+très-considérable. C'était surtout dans le tissage du coton et dans
+les ouvrages de quincaillerie que les deux nations <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>
+cherchaient à rivaliser. Les Anglais demandaient qu'on ouvrît nos
+marchés à leurs cotons et à leur quincaillerie. Le Premier Consul,
+sensible aux alarmes de nos fabricants, impatient de développer en
+France la richesse manufacturière, se refusait à toute concession qui
+aurait pu contrarier ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur
+côté, n'étaient pas alors plus qu'aujourd'hui portés à favoriser nos
+produits spéciaux. Les vins, les soieries étaient les objets que nous
+aurions voulu introduire chez eux. Ils s'y refusaient par deux
+raisons: l'obligation contractée envers le Portugal de ménager une
+préférence à ses vins; et le désir de protéger les soieries, qui
+avaient commencé à se développer en Angleterre. Tandis que
+l'interdiction des communications nous avait valu la manufacture du
+coton, elle leur avait valu en retour la manufacture de la soie. Il
+est vrai que le développement de l'industrie du coton était immense
+chez nous, parce que rien ne nous empêchait d'y réussir complétement,
+et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prospérait que
+médiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi
+d'une certaine infériorité de goût. Néanmoins les Anglais ne voulaient
+nous sacrifier ni le traité de Methuen, qui les liait au Portugal, ni
+leurs soieries naissantes, dont ils avaient conçu des espérances
+exagérées.</p>
+
+<p>Ajuster de tels intérêts était presque impossible. On avait proposé
+d'établir à l'entrée des deux pays, sur les marchandises importées
+dans l'un et dans <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> l'autre, des taxes égales au bénéfice que
+percevait la contrebande, de manière à rendre libre et profitable au
+trésor public un commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette
+proposition alarmait les manufacturiers anglais et français.
+D'ailleurs le Premier Consul, convaincu de la nécessité des grands
+moyens pour les grands résultats, considérant alors l'industrie du
+coton comme la première, la plus enviable de toutes, voulait lui
+assurer l'immense encouragement d'une interdiction absolue des
+produits rivaux.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyens imaginés pour concilier les deux industries rivales
+de France et d'Angleterre.</span>
+
+<p>Pour éluder ces difficultés, l'agent français avait imaginé un système
+séduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait
+proposé de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils
+fussent, avec des droits modérés, à la condition pour le navire qui
+les importait, d'exporter immédiatement une valeur équivalente en
+produits français. Il devait en être de même pour les navires de notre
+nation allant en Angleterre. C'était une manière certaine d'encourager
+le travail national, dans la même proportion que le travail étranger.
+Il y avait dans cette combinaison un autre avantage, c'était d'enlever
+aux Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grâce à leurs
+vastes capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen
+consistait à faire crédit aux nations avec lesquelles ils
+trafiquaient, à se rendre ainsi chez elles créanciers de sommes
+considérables, et en quelque sorte commanditaires de leur commerce.
+C'est la conduite qu'ils avaient tenue en Russie <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> et en
+Portugal. Ils étaient devenus possesseurs d'une partie du capital
+circulant dans ces deux États. En accordant ces crédits, ils
+encourageaient le débit de leurs produits, et s'assuraient en outre la
+supériorité de celui qui prête sur celui qui emprunte. L'impossibilité
+où le commerce russe était de se passer d'eux, impossibilité telle,
+que les empereurs n'étaient plus libres dans le choix de la guerre ou
+de la paix, à moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le
+danger de cette supériorité.</p>
+
+<p>La combinaison proposée, qui tendait à renfermer le commerce anglais
+dans de certaines limites, présentait malheureusement de telles
+difficultés d'exécution, qu'il n'était guère possible de l'adopter.
+Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une
+certaine espérance de s'entendre. Cette incompatibilité des intérêts
+commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renaître la guerre
+entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se
+concilier, et surtout si le ministère de M. Addington parvenait à se
+soutenir contre le ministère de M. Pitt.</p>
+
+<span class="sidenote">Dispositions pacifiques du cabinet Addington.</span>
+
+<p>M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que
+c'était là son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet
+avantage. Dans un long entretien avec M. Otto, il avait prononcé à ce
+sujet les paroles les plus sensées et les plus amicales.&mdash;Un traité de
+commerce, avait-il dit, serait la garantie la plus sûre et la plus
+durable de la paix. En attendant qu'on puisse s'entendre à cet
+<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> égard, quelques ménagements du Premier Consul sur certains
+points, sont nécessaires pour maintenir le public anglais en bonne
+disposition envers la France. Vous avez réellement pris possession de
+l'Italie en réunissant le Piémont à votre territoire, et en déférant
+au Premier Consul la présidence de la République italienne; vos
+troupes occupent la Suisse; vous réglez en arbitres les affaires
+allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions de la puissance
+française; nous vous abandonnons le continent. Mais il y a certains
+pays à propos desquels l'esprit du peuple anglais serait facile à
+échauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous êtes les maîtres
+de la Hollande; c'est une conséquence naturelle de votre position sur
+le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible à la domination réelle que
+vous exercez actuellement sur cette contrée. Si vous vouliez, par
+exemple, y faire ce que vous avez déjà fait en Italie, en cherchant à
+ménager au Premier Consul la présidence de cette république, le
+commerce anglais y verrait une manière de réunir la Hollande à la
+France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant à la Turquie,
+une nouvelle manifestation quelconque des pensées qui ont produit
+l'expédition d'Égypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine
+et universelle. De grâce donc, ne nous créez aucune difficulté de
+cette nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos
+affaires commerciales; obtenons la garantie des puissances pour
+l'ordre de Malte, afin que nous puissions évacuer l'île, et vous
+verrez la <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> paix se consolider, et les derniers signes
+d'animosité disparaître<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Situation menaçante de M. Pitt dans le Parlement.</span>
+
+<p>Ces paroles de M. Addington étaient sincères, et il en donnait du
+reste la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir
+des puissances la garantie du nouvel état de choses, constitué à Malte
+par le traité d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une
+négligence qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus
+graves, avait omis de donner à nos agents des instructions
+relativement à cet objet, et il laissait les agents anglais solliciter
+seuls une garantie qui était la condition préalable de l'évacuation de
+Malte. Il en résulta des lenteurs fâcheuses, et plus tard de
+regrettables conséquences. M. Addington était donc de bonne foi, dans
+son désir de maintenir la paix. Moyennant qu'il ne fût pas vaincu par
+l'ascendant de M. Pitt, on pouvait espérer de la conserver. Mais M.
+Pitt, hors du cabinet, était plus puissant que jamais. Tandis que MM.
+Dundas, Wyndham, Grenville, avaient publiquement attaqué les
+préliminaires de Londres et le traité d'Amiens, il s'était tenu à
+l'écart, laissant à ses amis l'odieux de ces provocations ouvertes à
+la guerre, profitant de leur violence, gardant un silence imposant,
+conservant toujours les sympathies de la vieille majorité dont il
+avait eu l'appui pendant dix-huit années, et l'abandonnant à M.
+Addington jusqu'au jour où il croirait le moment venu de la lui
+retirer. Il ne se permettait au surplus <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> aucun acte qui pût
+ressembler à une hostilité contre le ministère. Il appelait toujours
+M. Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal à
+donner pour bouleverser le Parlement. Le roi le haïssait, et
+souhaitait son éloignement; mais le haut commerce anglais lui était
+dévoué, et n'avait de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents
+qu'il n'était, faisaient à M. Addington une guerre non déguisée, et on
+les supposait les organes de sa véritable pensée. À cette opposition
+tory se joignait, sans se concerter toutefois avec elle, et même en la
+combattant, la vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan.
+Celle-ci avait constamment demandé la paix. Depuis qu'on la lui avait
+procurée, elle obéissait à l'ordinaire penchant du c&oelig;ur humain,
+toujours enclin à moins aimer ce qu'il possède. Elle semblait ne plus
+apprécier cette paix tant préconisée, et laissait dire les amis
+exagérés de M. Pitt, quand ils déclamaient contre la France.
+D'ailleurs la Révolution française, sous la forme nouvelle et moins
+libérale qu'elle avait prise, paraissait avoir perdu une partie des
+sympathies des whigs. M. Addington avait donc des adversaires de deux
+espèces, l'opposition tory des amis de M. Pitt, qui se plaignait
+toujours de la paix; l'opposition whig, qui commençait à s'en
+féliciter un peu moins. Si ce ministère était renversé, M. Pitt était
+le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre, la
+guerre inévitable, acharnée, sans autre fin que la ruine de l'une des
+deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des
+oppositions leur fait souvent commettre, <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> avait procuré à M.
+Pitt un triomphe inouï. Quoique combattant déjà le ministère Addington
+en commun, mais non pas de concert, avec les amis exagérés de M. Pitt,
+l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable.
+M. Burdett fit une motion tendant à provoquer une enquête sur l'état
+dans lequel M. Pitt avait laissé l'Angleterre, à la suite de sa longue
+administration. Les amis de ce ministre se levèrent avec chaleur, et à
+cette proposition en substituèrent une autre, consistant à demander au
+roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'État,
+qui avait sauvé la constitution de l'Angleterre, et doublé sa
+puissance. Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants
+reculèrent alors, et demandèrent une remise de quelques jours. M. Pitt
+la leur fit accorder avec une sorte de dédain. Mais la motion fut
+reprise après ces quelques jours. Cette fois M. Pitt tint à être
+absent, et, en son absence, après une discussion des plus véhémentes,
+une immense majorité repoussa la proposition de M. Burdett, et lui
+substitua une motion qui contenait la plus belle expression de
+reconnaissance nationale pour le ministre déchu. Au milieu de ces
+luttes, le ministère Addington disparaissait; M. Pitt grandissait de
+toute la haine de ses ennemis, et son retour aux affaires était une
+chance menaçante pour le repos du monde. Cependant on supposait plus
+qu'on ne connaissait ses desseins, et il ne disait pas une parole qui
+pût signifier la paix ou la guerre.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> <span class="sidenote">Violence inouïe des gazettes écrites par les
+émigrés français réfugiés en Angleterre.</span>
+
+<p>Les journaux anglais, sans revenir à leur langage violent d'autrefois,
+étaient moins affectueux pour le Premier Consul, et commençaient à
+déclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient
+pas toutefois de cette violence odieuse à laquelle ils descendirent
+plus tard. Ce rôle était laissé, il faut le dire avec douleur, à des
+Français émigrés, que la paix privait de toutes leurs espérances, et
+qui cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie, à
+réveiller les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles à
+irriter. Un pamphlétaire, nommé Peltier, voué au service des princes
+de Bourbon, écrivait contre le Premier Consul, contre son épouse,
+contre ses s&oelig;urs et ses frères, des pamphlets abominables, dans
+lesquels on leur prêtait tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par
+les Anglais avec le dédain qu'une nation libre et accoutumée à la
+licence de la presse, ressent pour ses excès, produisaient à Paris un
+effet tout différent. Ils remplissaient d'amertume le c&oelig;ur du
+Premier Consul, et un vulgaire écrivain, instrument des plus basses
+passions, avait le pouvoir d'atteindre dans sa gloire le plus grand
+des hommes, comme ces insectes qui, dans la nature, s'attachent à
+tourmenter les plus nobles animaux de la création. Heureux les pays
+accoutumés depuis long-temps à la liberté! ces vils agents de
+diffamation y sont privés du moyen de nuire; ils y sont si connus, si
+méprisés, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler les grandes âmes.</p>
+
+<p>À ces outrages se joignaient les intrigues du fameux <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>
+Georges, celles des évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon, qui
+étaient à la tête des évêques refusants. La police avait surpris leurs
+émissaires portant des pamphlets dans la Vendée, et essayant d'y
+réveiller les haines mal éteintes. Ces causes, toutes méprisables
+qu'elles étaient, produisaient cependant un véritable malaise, et
+finirent par amener de la part du cabinet français une demande
+embarrassante pour le cabinet britannique. Le Premier Consul, trop
+sensible à des attaques plus dignes de mépris que de colère, réclama,
+en vertu de l'alien-bill, l'expulsion d'Angleterre de Peltier, de
+Georges, des évêques d'Arras et de Saint-Pol. M. Addington, placé en
+présence d'adversaires tout prêts à lui reprocher la moindre
+condescendance envers la France, ne refusa pas précisément ce qu'on
+lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois anglaises; mais il
+essaya de temporiser, en alléguant la nécessité de ménager l'opinion
+publique, opinion très-susceptible en Angleterre, et dans le moment
+prête à s'égarer sous l'influence des déclamations des partis. Le
+Premier Consul, habitué à mépriser les partis, comprit peu ces
+raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministère Addington avec
+une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux
+cabinets ne cessèrent pas d'être bienveillants. Tous deux cherchaient
+à empêcher le renouvellement d'une guerre à peine terminée. M.
+Addington attachait à cela son existence et son honneur. Le Premier
+Consul voyait dans la continuation de la paix l'occasion d'une gloire
+nouvelle pour lui, et <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> l'accomplissement des plus nobles
+pensées de prospérité publique.</p>
+
+<span class="sidenote">État de l'Espagne depuis la paix.</span>
+
+<span class="sidenote">Folle dissipation des richesses métalliques venues du
+Mexique.</span>
+
+<span class="sidenote">Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.</span>
+
+<p>L'Espagne commençait à respirer de sa longue misère. Les galions
+étaient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des
+quantités considérables de piastres, enfouies pendant la guerre dans
+les capitaineries générales du Mexique et du Pérou, avaient été
+transportées en Europe. Il en était arrivé déjà pour près de trois
+cents millions de francs. Si un autre gouvernement que celui d'un
+favori incapable et insouciant, avait été chargé de ses destinées,
+l'Espagne aurait pu relever son crédit, restaurer sa puissance navale,
+et se mettre en état de figurer d'une manière plus glorieuse, dans les
+guerres dont le monde était encore menacé. Mais ces richesses
+métalliques de l'Amérique, reçues et dissipées par des mains
+inhabiles, n'étaient pas employées aux nobles usages auxquels on
+aurait dû les consacrer. La plus faible partie servait à soutenir le
+crédit du papier-monnaie; la plus grande, à payer les dépenses de la
+cour. Rien ou presque rien n'était donné aux arsenaux du Ferrol, de
+Cadix, de Carthagène. Tout ce que savait faire l'Espagne, c'était de
+se plaindre de l'alliance française, de lui imputer la perte de la
+Trinité, comme si elle avait dû s'en prendre à la France du triste
+rôle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la
+guerre, soit dans les négociations. Une alliance n'est profitable que
+lorsqu'on apporte à ses alliés une force réelle qu'ils apprécient, et
+dont ils sont obligés de tenir grand compte. <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> Mais l'Espagne,
+quand elle faisait cause commune avec la France, entraînée à la guerre
+maritime par l'évidence de ses intérêts, ne savait plus la soutenir
+dès qu'elle y était engagée, devenait presque autant un embarras qu'un
+secours pour ses alliés, et se traînait à leur suite, toujours
+mécontente et d'elle-même et des autres. C'est ainsi qu'elle avait
+passé peu à peu d'un état d'intimité à un état d'hostilité à l'égard
+de la France. La division française envoyée en Portugal avait été
+indignement traitée, comme on l'a vu, et il avait fallu une menace
+foudroyante du Premier Consul pour arrêter les conséquences d'une
+conduite insensée. À partir de cette époque les rapports étaient
+devenus un peu meilleurs. Il y avait entre les deux puissances, outre
+les intérêts généraux, qui étaient communs depuis un siècle, des
+intérêts du moment, qui touchaient fort le c&oelig;ur du roi et de la
+reine d'Espagne, et qui étaient de nature à les rapprocher du Premier
+Consul. C'étaient les intérêts nés de la création du royaume
+d'Étrurie.</p>
+
+<span class="sidenote">Vacance du duché de Parme, et désir de la cour d'Espagne
+d'ajouter ce duché au royaume d'Étrurie.</span>
+
+<span class="sidenote">Espérances données par le Premier Consul à la cour
+d'Espagne.</span>
+
+<span class="sidenote">Introduction en France des moutons mérinos.</span>
+
+<p>La cour de Madrid se plaignait du ton de supériorité que prenait à
+Florence le ministre de France, général Clarke. Le Premier Consul
+avait fait droit à ces plaintes, et ordonné au général Clarke de
+conseiller moins, et plus doucement les jeunes infants appelés à
+régner. Par égard pour la cour d'Espagne, il avait laissé mourir en
+pleine jouissance du grand-duché de Parme le vieux grand-duc, frère de
+la reine Louise. Mais ce prince mort, son duché appartenait à la
+France, en vertu du traité qui <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> constituait le royaume
+d'Étrurie. Charles IV et la reine son épouse le convoitaient ardemment
+pour leurs enfants, car cet accroissement de territoire eût fait du
+royaume d'Étrurie le second État d'Italie. Le Premier Consul
+n'opposait pas des refus absolus aux désirs de la famille royale
+d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop
+d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de
+toute-puissance. En gardant ce duché en dépôt, il laissait aux
+cabinets qui protégeaient la vieille dynastie du Piémont l'espoir d'un
+dédommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir
+au Pape une amélioration dans sa condition présente, qui était pénible
+depuis la perte des Légations; il laissait enfin reposer un instant
+les affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis
+quelques années. Quoique différées, les nouvelles transactions au
+sujet de Parme avaient bientôt ramené l'un vers l'autre les deux
+cabinets de Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa
+cour, de se rendre en pompe à Barcelonne, afin de célébrer un double
+mariage, celui de l'héritier présomptif de la couronne d'Espagne,
+depuis Ferdinand VII, avec une princesse de Naples, et celui de
+l'héritier de la couronne de Naples avec une infante d'Espagne. On
+étalait à cette occasion dans la capitale de la Catalogne un luxe
+extraordinaire, et beaucoup trop grand pour l'état des finances
+espagnoles. De cette ville, on échangeait les plus gracieux
+témoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'était empressé
+d'annoncer <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> le double mariage de ses enfants au Premier
+Consul, comme à un souverain ami. Le Premier Consul avait répondu avec
+le même empressement et sur le ton de la plus franche cordialité.
+Toujours occupé d'intérêts sérieux, il avait voulu profiter de ce
+moment pour améliorer les relations commerciales des deux pays. Il
+n'avait pu obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le
+gouvernement de Charles IV tenait à ménager l'industrie naissante de
+la Catalogne, mais il avait obtenu le rétablissement des avantages
+accordés jadis dans la Péninsule à la plupart de nos produits. Il
+s'était surtout attaché à réussir dans un objet de grande importance à
+ses yeux, c'était l'introduction en France des belles races de moutons
+espagnols. Antérieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse
+idée d'insérer dans le traité de Bâle un article secret, par lequel
+l'Espagne s'obligeait à laisser sortir, pendant cinq années, mille
+brebis, et cent béliers mérinos par an, avec cinquante étalons et cent
+cinquante juments andalous. Au milieu des troubles de cette époque, on
+n'avait jamais acheté ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du
+Premier Consul, le ministre de l'intérieur venait d'envoyer des agents
+dans la Péninsule, avec mission d'exécuter en une seule année ce qui
+aurait dû être exécuté en cinq. L'administration espagnole, toujours
+fort jalouse de la possession exclusive de ces beaux animaux, se
+refusait obstinément à ce qu'on lui demandait, et alléguait comme
+excuse la grande mortalité des précédentes <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> années. Cependant
+on comptait sept millions de moutons mérinos en Espagne, et cinq ou
+six mille de ces animaux ne pouvaient être difficiles à trouver. Après
+une assez vive résistance, le gouvernement espagnol se rendit aux
+désirs du Premier Consul, en apportant toutefois quelques délais à
+leur accomplissement. Les relations étaient ainsi redevenues tout à
+fait amicales entre les deux cours. Le général Beurnonville, récemment
+ambassadeur à Berlin, venait de quitter cette résidence, pour se
+rendre à Madrid. Il avait été appelé aux fêtes de famille données à
+Barcelonne.</p>
+
+<span class="sidenote">Démêlé promptement terminé avec le dey d'Alger.</span>
+
+<p>La sûreté de la navigation dans la Méditerranée occupait d'une manière
+toute particulière la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger
+avait été assez malavisé pour traiter la France comme il traitait les
+puissances chrétiennes du second ordre. Deux bâtiments français
+s'étaient vus arrêtés dans leur marche et conduits à Alger. Un de nos
+officiers avait été molesté dans la rade de Tunis par un officier
+algérien. L'équipage d'un vaisseau échoué sur la côte d'Afrique était
+retenu prisonnier par les Arabes. La pêche du corail se trouvait
+interrompue. Enfin un bâtiment napolitain avait été capturé par des
+corsaires africains dans les eaux des îles d'Hyères. Interpellé sur
+ces divers objets, le gouvernement algérien osa demander, pour rendre
+justice à la France, un tribut semblable à celui qu'il exigeait de
+l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indigné,
+fit partir à l'instant même un officier de son palais, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>
+l'adjudant Hullin, avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il
+rappelait au dey qu'il avait détruit l'empire des Mamelucks; il lui
+annonçait l'envoi d'une escadre et d'une armée, et le menaçait de la
+conquête de toute la côte d'Afrique, si les Français et les Italiens
+détenus, si les bâtiments capturés, n'étaient rendus sur-le-champ, et
+si une promesse formelle n'était faite de respecter à l'avenir les
+pavillons de France et d'Italie.&mdash;Dieu a décidé, lui disait-il, que
+tous ceux qui seront injustes envers moi seront punis. Je détruirai
+votre ville et votre port, je m'emparerai de vos côtes, si vous ne
+respectez la France, dont je suis le chef, et l'Italie, où je
+commande.&mdash;Ce qu'il disait, le Premier Consul songeait en effet à
+l'exécuter, car il avait déjà fait la remarque que le nord de
+l'Afrique était d'une grande fertilité, et pourrait être
+avantageusement cultivé par des mains européennes, au lieu de servir
+de repaire à des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon, deux
+furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Océan dans la
+Méditerranée. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey,
+apprenant bientôt à quelle puissance il avait affaire, se jeta aux
+pieds du vainqueur de l'Égypte, remit tous les prisonniers chrétiens
+qu'il détenait, les bâtiments napolitains et français qui avaient été
+pris, prononça une condamnation à mort contre les agents dont nous
+avions à nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande
+de leur grâce, présentée par le ministre de France. Il rétablit la
+pêche du corail, et promit <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> pour les pavillons français et
+italien un respect égal et absolu.</p>
+
+<span class="sidenote">État de l'Italie.</span>
+
+<span class="sidenote">Réunion à la France de l'île d'Elbe et du Piémont.</span>
+
+<p>L'Italie était fort calme. La nouvelle République italienne commençait
+à s'organiser sous la direction du président qu'elle s'était choisi,
+et qui comprimait de son autorité puissante les mouvements
+désordonnés, auxquels est toujours exposé un État nouveau et
+républicain. Le Premier Consul s'était enfin décidé à réunir
+officiellement l'île d'Elbe et le Piémont à la France. L'île d'Elbe,
+échangée avec le roi d'Étrurie contre la principauté de Piombino,
+qu'on avait obtenue de la cour de Naples, venait d'être évacuée par
+les Anglais. Elle avait été déclarée aussitôt partie du territoire
+français. La réunion du Piémont, consommée de fait depuis près de deux
+années, passée sous silence par l'Angleterre pendant les négociations
+d'Amiens, admise par la Russie elle-même qui se bornait à demander une
+indemnité quelconque pour la maison de Sardaigne, était soufferte
+comme une nécessité inévitable par toutes les cours. La Prusse,
+l'Autriche étaient prêtes à la confirmer par leur adhésion, si on leur
+promettait une bonne part dans la distribution des États
+ecclésiastiques. Cette réunion du Piémont, officiellement prononcée
+par un Sénatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre
+1802), n'étonna donc personne, et ne fut point un événement.
+D'ailleurs la vacance du duché de Parme était une espérance laissée à
+tous les intérêts froissés en Italie. Ce beau pays de Piémont fut
+divisé en six départements: le Pô, la Doire, Marengo, la Sesia, la
+Stura et le Tanaro. Il dut envoyer dix-sept députés au <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> Corps
+Législatif. Turin fut déclarée une des grandes villes de la
+République. C'était le premier pas fait par Napoléon, au delà de ce
+qu'on appelle les limites naturelles de la France, c'est-à-dire au
+delà du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Aux yeux des cabinets de
+l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une faute, à en juger du
+moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant des
+agrandissements qui sont des fautes véritables, et la suite de cette
+histoire le fera voir. On doit les considérer comme tels, lorsqu'ils
+dépassent la limite qu'on peut facilement défendre, lorsqu'ils
+blessent des nationalités respectables et résistantes. Mais, il faut
+le reconnaître, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par
+la France dans ce quart de siècle, le Piémont était la moins
+critiquable. S'il eût été possible de constituer immédiatement
+l'Italie, ce qu'il y aurait eu de plus sage à faire, c'eût été de la
+réunir tout entière en un seul corps de nation; mais, quelque puissant
+que fût alors le Premier Consul, il n'était pas encore assez maître de
+l'Europe pour se permettre une pareille création. Il avait été obligé
+de laisser une partie de l'Italie à l'Autriche, qui possédait l'ancien
+État vénitien jusqu'à l'Adige; une autre à l'Espagne, qui avait
+demandé pour ses deux infants la formation du royaume d'Étrurie. Il
+avait dû laisser exister le Pape dans un intérêt religieux, les
+Bourbons de Naples dans l'intérêt de la paix générale. Organiser
+définitivement et complétement l'Italie, était donc impossible pour le
+moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul, c'était de lui ménager
+<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> un état transitoire, meilleur que son état passé, propre à
+préparer son état futur. En constituant dans son sein une République,
+qui occupait le milieu de la vallée du Pô, il y avait déposé un germe
+de liberté et d'indépendance. En prenant le Piémont, il s'y faisait
+une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait des
+rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en
+cherchant à se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il
+ménageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier
+toutefois la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement
+était, en un mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui
+préparait au contraire un état meilleur et définitif.</p>
+
+<span class="sidenote">Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le
+Concordat.</span>
+
+<span class="sidenote">Réclamations du Pape au sujet des articles organiques.</span>
+
+<p>Les rapports étaient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome.
+Le Premier Consul écoutait avec une grande complaisance les plaintes
+du Saint-Père sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilité de ce
+vénérable pontife était extrême pour tout ce qui touchait aux affaires
+de l'Église. La privation des Légations avait beaucoup réduit les
+ressources financières du Saint-Siége. L'abolition d'une foule de
+droits perçus autrefois en France, abolition qui menaçait de s'étendre
+même en Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait
+amèrement, non pour lui, car il vivait comme un anachorète, mais pour
+son clergé, qu'il pouvait à peine entretenir. Cependant, comme les
+intérêts spirituels étaient, aux yeux de ce digne pontife, fort
+au-dessus des intérêts temporels, il se plaignait aussi avec douceur,
+<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> mais avec un vif sentiment de chagrin, des fameux articles
+organiques. On se rappelle que le Premier Consul, après avoir renfermé
+dans un traité avec Rome, qualifié de Concordat, les conditions
+générales du rétablissement des autels, avait rejeté dans une loi tout
+ce qui était relatif à la police des cultes. Il avait rédigé cette loi
+d'après les maximes de l'ancienne monarchie française. La défense de
+publier aucune bulle ou écrit sans la permission de l'autorité
+publique; l'interdiction à tout légat du Saint-Siége d'exercer ses
+fonctions sans la reconnaissance préalable de ses pouvoirs par le
+gouvernement français; la juridiction du Conseil d'État, chargé des
+appels comme d'abus; l'organisation des séminaires soumise à des
+règles sévères; l'obligation d'y professer la déclaration de 1682;
+l'introduction du divorce dans nos lois; la défense de conférer le
+mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complète et
+définitive des registres de l'état civil aux magistrats municipaux,
+étaient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des
+représentations, que le Premier Consul écoutait sans vouloir les
+admettre, considérant ces objets comme réglés sagement et
+souverainement par les articles organiques. Le Pape réclamait avec
+persévérance, sans vouloir toutefois pousser ses réclamations jusqu'à
+une rupture. Enfin les affaires religieuses dans la République
+italienne, la sécularisation de l'Allemagne, par suite de laquelle
+l'Église allait perdre une partie du sol germanique, mettaient le
+comble à ses peines; et, sans la joie que lui causait le
+rétablissement <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> de la religion catholique en France, sa vie
+n'aurait été, disait-il, qu'un long martyre. Son langage respirait, du
+reste, la plus sincère affection pour la personne du Premier Consul.</p>
+
+<p>Celui-ci laissait dire le Saint-Père avec une patience extrême, et qui
+n'était pas dans son caractère.</p>
+
+<p>Quant à la privation des Légations et à l'appauvrissement du
+Saint-Siége, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet
+d'accroître le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y
+prendre, placé qu'il était entre la République italienne, qui, loin
+d'être disposée à rendre les Légations, demandait au contraire le
+duché de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce même duché, entre
+les hauts protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire
+l'indemnité de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en
+attendant qu'il pût améliorer son état territorial, offre que celui-ci
+eût acceptée si la dignité de l'Église l'avait permis. À défaut d'un
+tel genre de secours, il avait mis un grand soin à payer l'entretien
+des troupes françaises pendant leur passage à travers les États
+romains. Il venait de faire évacuer Ancône en même temps qu'Otrante,
+et tout le midi de l'Italie; il avait exigé que le gouvernement
+napolitain évacuât Ponte-Corvo et Bénevent. Enfin, sur les affaires
+d'Allemagne, il se montrait disposé à défendre dans une certaine
+mesure le parti ecclésiastique, que le parti protestant, c'est-à-dire
+la Prusse, voulait affaiblir jusqu'à le détruire.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> <span class="sidenote">Don fait au Pape, de deux bâtiments de guerre, le
+<i>Saint-Pierre</i> et le <i>Saint-Paul</i>.</span>
+
+<p>À ces efforts pour contenter le Saint-Siége, il joignait des actes de
+la plus gracieuse courtoisie. Il avait fait délivrer tous les sujets
+des États romains détenus à Alger, et les avait renvoyés au Pape.
+Comme ce prince souverain ne possédait pas même un bâtiment pour
+écarter de ses côtes les pirates africains, le Premier Consul avait
+choisi dans l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait
+fait armer complétement, décorer avec luxe, et, après leur avoir donné
+les noms de <i>Saint-Pierre</i> et <i>Saint-Paul</i>, les avait envoyés en
+cadeau à Pie VII. Par surcroît d'attention, une corvette les avait
+suivis à Civita-Vecchia, pour ramener les équipages à Toulon, et
+épargner au trésor pontifical toute espèce de dépense. Le vénérable
+pontife voulut recevoir les marins français à Rome, leur montra les
+pompes du culte catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre,
+et les renvoya comblés des modestes dons que l'état de sa fortune lui
+permettait de faire.</p>
+
+<span class="sidenote">Promotion de cinq cardinaux français à la fois.</span>
+
+<p>Un désir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il
+concevait, venait de susciter avec le Saint-Siége une difficulté,
+heureusement passagère et bientôt évanouie. Il désirait que la
+nouvelle Église de France eût ses cardinaux comme l'ancienne. La
+France en avait compté autrefois jusqu'à huit, neuf et même dix. Le
+Premier Consul aurait désiré avoir à sa disposition, autant de
+chapeaux, et même plus, s'il eût été possible de les obtenir, car il y
+voyait un précieux moyen d'influence sur le clergé français, avide de
+ces <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> hautes dignités, et un moyen d'influence plus désirable
+encore dans le sacré collége, qui élit les Papes, et règle les grandes
+affaires de l'Église. En 1789, la France comptait cinq cardinaux: MM.
+de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie, de Rohan, de Montmorency.
+Les trois premiers, MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Loménie,
+étaient morts. M. de Rohan avait cessé d'être Français, car son
+archevêché était devenu allemand. M. de Montmorency était l'un des
+refusants qui avaient résisté au Saint-Siége, lors de la demande des
+démissions. Le cardinal Maury, nommé depuis 1789, était émigré, et
+considéré alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en comprenaient
+deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevêque de Malines, et
+le savant Gerdil. Le ci-devant archevêque de Malines était séparé de
+son siége, et ne songeait point à y reparaître. Le cardinal Gerdil
+avait toujours vécu à Rome, plongé dans les études théologiques, et
+n'appartenait à aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient être
+considérés comme Français. Le Premier Consul voulait qu'on accordât
+tout de suite sept cardinaux à la France. C'était beaucoup plus qu'il
+n'était possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est
+vrai, plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes
+approchait, et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes était
+une coutume, devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape
+autorisait six puissances catholiques à lui désigner chacune un sujet,
+qu'il gratifiait du chapeau sur leur présentation. Ces puissances
+étaient l'Autriche, la <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> Pologne, la République de Venise, la
+France, l'Espagne, le Portugal. Deux n'existaient plus: la Pologne et
+Venise; mais il en restait quatre, la France comprise, et il n'y avait
+pas assez de chapeaux vacants, soit pour les satisfaire, soit pour
+suffire aux demandes du Premier Consul. Le Pape fit valoir cette
+raison pour résister à ce qu'on exigeait de lui. Mais le Premier
+Consul, imaginant qu'il y avait dans cette résistance à ses désirs,
+outre la difficulté du nombre, qui était réelle, la crainte de montrer
+trop de condescendance envers la France, s'emporta vivement, et
+déclara que, si on lui refusait les chapeaux demandés, il s'en
+passerait, mais n'en voudrait pas même un, car il ne souffrirait pas
+que l'Église française, si elle avait des cardinaux, en eût moins que
+les autres Églises de la chrétienté. Le Pape, qui n'aimait pas à
+mécontenter le Premier Consul, transigea, et consentit à lui accorder
+cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire à
+cette promotion extraordinaire, et à celle des couronnes, on pria les
+cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir à un
+ajournement de leurs justes prétentions, ce qu'elles firent toutes
+trois avec beaucoup de grâce et d'empressement. On se plaisait alors à
+satisfaire spontanément à des désirs, que bientôt il fallut exécuter
+comme des ordres.</p>
+
+<p>Le Premier Consul consentit à donner le chapeau à M. de Bayanne,
+depuis long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce
+tribunal. Il proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevêque de
+Paris; l'abbé Fesch, archevêque de Lyon, et son <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> oncle; M.
+Cambacérès, frère du second Consul, et archevêque de Rouen; enfin, M.
+de Boisgelin, archevêque de Tours. À ces cinq choix, il aurait voulu
+en joindre un sixième, c'était celui de l'abbé Bernier, évêque
+d'Orléans, pacificateur de la Vendée, principal négociateur du
+Concordat. Mais l'idée de comprendre, dans une promotion aussi
+éclatante, un homme qui avait tant marqué dans la guerre civile,
+embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au Saint-Père, et
+le pria de décider tout de suite que le premier chapeau vacant serait
+donné à l'abbé Bernier, mais en gardant cette résolution, comme dit la
+cour de Rome, <i>in petto</i>, et en écrivant à l'abbé Bernier le motif de
+cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un sujet de
+chagrin pour ce prélat, encore peu récompensé des services qu'il avait
+rendus. L'abbé Bernier connaissait la bonne volonté du Premier Consul
+à son égard, mais il souffrait cruellement de l'embarras qu'on
+éprouvait à l'avouer publiquement: juste punition de la guerre civile,
+tombant du reste sur un homme qui, par ses services, méritait plus
+qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.</p>
+
+<p>Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux
+cardinaux récemment élus. Dès ce moment, l'Église française, revêtue
+d'une si large part de la pourpre romaine, était l'une des plus
+favorisées et des plus éclatantes de la chrétienté.</p>
+
+<p>L'Église d'Italie restait à organiser d'accord avec le Pape. Le
+Premier Consul demandait un <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Concordat pour la République
+italienne. Mais, en cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser
+vaincre. La République italienne comprenait les Légations, et c'eût
+été, suivant lui, reconnaître l'abandon de ces provinces que de
+traiter avec la République dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on
+y suppléerait au moyen d'une suite de brefs destinés à régler chaque
+affaire d'une manière spéciale. Enfin, Pie VII s'en rapporta
+entièrement aux conseils du Premier Consul, pour la constitution
+définitive de l'ordre de Malte. Les prieurés s'étaient assemblés dans
+les diverses parties de l'Europe, afin de pourvoir à l'élection d'un
+nouveau grand-maître, et cette fois, afin de faciliter l'élection, ils
+étaient convenus de s'en remettre au Pape du soin de la faire. Sur
+l'avis du Premier Consul, qui tenait à organiser l'ordre le plus tôt
+possible, afin de lui transférer prochainement l'île de Malte, le Pape
+choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince romain d'une
+grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain qu'un
+Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi était d'ailleurs un
+homme sage, éclairé, digne de l'honneur qu'on lui décernait.
+Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hâta de la
+lui demander en écrivant en Angleterre, où il vivait retiré.</p>
+
+<p>Les troupes françaises avaient évacué Ancône et le golfe de Tarente.
+Elles étaient rentrées dans la République italienne, qu'elles devaient
+occuper jusqu'à ce que cette république eût formé une armée. <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>
+Elles travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications
+d'Alexandrie, de Mantoue, de Legnago, de Vérone, de Peschiera. Six
+mille hommes gardaient l'Étrurie, en attendant un corps espagnol.
+Toutes les conditions du traité d'Amiens, relativement à l'Italie,
+étaient donc exécutées de la part de la France.</p>
+
+<span class="sidenote">Agitations de la Suisse.</span>
+
+<p>Tandis que les esprits commençaient à s'apaiser dans la plupart des
+États de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils
+étaient loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes était
+le dernier qui s'agitât encore, mais il s'agitait avec violence. On
+eût dit que la discorde, chassée de France et d'Italie par le général
+Bonaparte, s'était réfugiée dans les retraites inaccessibles des
+Alpes. Sous les noms d'<i>unitaires</i> et d'<i>oligarques</i>, deux partis s'y
+trouvaient aux prises, celui de la révolution, et celui de l'ancien
+régime. Ces deux partis, se balançant presque à force égale, ne
+produisaient pas l'équilibre, mais de continuelles et fâcheuses
+oscillations. En dix-huit mois, ils s'étaient tour à tour emparés du
+pouvoir, et l'avaient exercé sans raison, sans justice, sans humanité.
+Il convient d'exposer en peu de mots l'origine de ces partis, et leur
+conduite depuis le commencement de la révolution helvétique.</p>
+
+<span class="sidenote">La Suisse avant quatre-vingt-neuf.</span>
+
+<p>La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons;
+six démocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell;
+sept oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Bâle,
+Schaffouse. Le canton de Neufchâtel <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> était une principauté
+dépendante de la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genève, formaient
+trois républiques à part, alliées de la Suisse, vivant chacune sous un
+régime particulier et indépendant; mais la première, celle des
+Grisons, par sa situation géographique, plus attirée vers l'Autriche;
+les deux autres, le Valais et Genève, par la même raison, plus
+attirées vers la France.</p>
+
+<p>La République française apporta un premier changement à cet état de
+choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de
+Bienne, de l'ancienne principauté de Porentruy, et elle en fit le
+département du Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien
+évêché de Bâle. Elle prit aussi Genève, dont elle forma le département
+du Léman. Elle dédommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et
+le Valais. Toutefois elle se réserva dans le Valais une route
+militaire, qui devait partir de l'extrémité du lac de Genève vers
+Villeneuve, remonter la vallée du Rhône, par Martigny et Sion, jusqu'à
+Brigg, point où commençait la célèbre route du Simplon, pour déboucher
+sur le lac Majeur. Après ces changements territoriaux qui étaient du
+fait de la République française, vinrent ceux qui étaient la
+conséquence des idées de justice et d'égalité, que le parti
+révolutionnaire voulait faire prévaloir en Suisse, à l'imitation de ce
+qui s'était accompli en France en quatre-vingt-neuf.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère de la révolution suisse, et imitation de l'unité
+française.</span>
+
+<p>Le parti révolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes
+auxquels déplaisait le régime oligarchique, et ils étaient répandus
+aussi bien dans <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> les cantons démocratiques que dans les
+cantons aristocratiques, car ils avaient autant à souffrir dans les
+uns que dans les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri,
+d'Unterwalden, de Schwitz, où le peuple tout entier, assemblé une fois
+chaque année, choisissait ses magistrats, et vérifiait leur gestion en
+quelques heures, ce suffrage universel, destiné à flatter un instant
+la multitude ignorante et corrompue, n'était qu'une dérision. Un petit
+nombre de familles puissantes, devenues maîtresses de toutes choses
+par le temps et par la corruption, disposaient souverainement des
+affaires et des emplois. À Schwitz, par exemple, la famille Reding
+distribuait les grades à sa volonté dans un régiment suisse au service
+d'Espagne, ce qui faisait l'unique objet de la sollicitude du pays,
+car ces grades étaient la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas
+rester pâtre ou laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans
+leur dépendance les bailliages italiens, et les gouvernaient, à titre
+de pays sujets, de la manière la plus arbitraire. Ces démocraties
+n'étaient donc, comme toute démocratie pure arrive à l'être avec le
+temps, que des oligarchies déguisées sous des formes populaires. C'est
+ce qui explique comment il y avait, même dans les cantons
+démocratiques, des esprits profondément blessés par l'ancien état de
+choses. Les provinces sujettes, à la façon des bailliages italiens, se
+retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi Berne gouvernait durement
+le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les cantons
+aristocratiques, la bourgeoisie inférieure <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> était exclue des
+emplois. Aussi, dès que le signal fut donné par l'entrée des armées
+françaises en 1798, le soulèvement fut prompt et général. Dans les
+cantons à provinces sujettes, les bailliages opprimés s'insurgèrent
+contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes
+souveraines, la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des
+treize cantons on voulut en former dix-neuf, tous égaux, tous
+uniformément administrés, placés sous une autorité centrale et unique,
+rappelant l'unité du gouvernement français. On était dominé en
+agissant ainsi par le besoin de justice distributive, et surtout par
+l'ambition de sortir de l'état de nullité particulier aux
+gouvernements fédératifs. L'espérance de figurer un peu plus
+activement sur la scène du monde remuait alors très-vivement le
+c&oelig;ur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et du rôle
+qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuyés de cette
+neutralité perpétuelle qui les réduisait à vendre leur sang aux
+puissances étrangères.</p>
+
+<p>Dans cette application à la Suisse des idées de la Révolution
+française, amenée autant par la conformité des besoins que par
+l'esprit d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire
+plusieurs, comme on aggloméra plusieurs districts séparés pour en
+composer un seul canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec
+l'Argovie et le pays de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit
+de l'Argovie et du pays de Vaud deux cantons séparés. On détacha d'Uri
+les bailliages italiens, pour créer avec ceux-ci le canton du Tessin.
+On grossit le canton <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> d'Appenzell en lui adjoignant
+Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal; on ajouta au canton de Glaris
+les bailliages de Sargans, Werdenberg, Gaster, Uznach et Raperschwill.
+Ces additions accordées aux cantons d'Appenzell et de Glaris, avaient
+pour but d'y détruire à jamais l'ancien régime démocratique, en leur
+imposant une étendue qui rendait ce régime impossible. On constitua
+ces dix-neuf cantons dépendants d'un corps législatif, qui leur
+donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir exécutif, qui exécutait
+ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en Suisse des ministres,
+des préfets et des sous-préfets.</p>
+
+<p>Le parti opposé, contre lequel toute cette uniformité était dirigée,
+adopta le thème contraire, et voulut le régime fédératif, dans sa plus
+grande exagération, avec ses irrégularités les plus bizarres, avec
+l'isolement complet des États fédérés les uns à l'égard des autres. Il
+le voulait ainsi, parce qu'à la faveur de ces irrégularités, de cet
+isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les
+aristocraties de Berne, Zurich, Bâle, firent alliance avec les
+démocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent
+parfaitement entre elles, car au fond elles voulaient toutes la même
+chose, c'est-à-dire la domination de quelques familles puissantes,
+aussi bien dans les petits cantons montagneux que dans les cités les
+plus opulentes. Les uns reçurent le nom d'<i>oligarques</i>; les autres,
+qui cherchaient dans l'uniformité de gouvernement la justice et
+l'égalité, reçurent le nom d'<i>unitaires</i>. <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> Les uns et les
+autres étaient aux prises depuis plusieurs années, sans avoir jamais
+pu gouverner la malheureuse Suisse, avec quelque modération et quelque
+durée. Les constitutions s'y étaient succédé aussi vite qu'en France,
+et dans le moment on s'agitait pour en faire une nouvelle.</p>
+
+<span class="sidenote">Relations du parti oligarchique avec les puissances
+étrangères.</span>
+
+<p>Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse,
+c'était la disposition des partis à chercher leur appui à l'étranger,
+ce qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de
+lui-même, et trop important par sa position géographique pour être
+considéré d'un &oelig;il indifférent par ses voisins. Le parti
+oligarchique ayant beaucoup de relations à Vienne, à Londres, à
+Pétersbourg même, où un Suisse, le colonel Laharpe, avait formé le
+c&oelig;ur et l'esprit du jeune Empereur, assiégeait toutes ces cours des
+plus vives instances: il les suppliait de ne pas souffrir que la
+France, en consolidant en Suisse le régime révolutionnaire, soumît à
+son influence une contrée qui était militairement la plus importante
+du continent. Il avait aussi de grandes relations avec l'Angleterre.
+Les bourgeois de Berne et de plusieurs cités souveraines avaient
+confié le capital de leurs économies municipales à la banque de
+Londres, conduite qui du reste leur faisait honneur, car, tandis que
+les villes libres, dans toute l'Europe, notamment en Allemagne,
+étaient perdues de dettes, les villes de la Suisse avaient amassé des
+sommes considérables. Le gouvernement anglais, sous le prétexte de
+l'occupation française, s'était sans scrupule <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> emparé des
+fonds déposés. Depuis la paix, il ne les avait pas encore restitués.
+Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas à leur
+secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis à la
+banque de Londres. Ils avaient confié environ dix millions à cette
+banque, et deux à celle de Vienne.</p>
+
+<span class="sidenote">Le parti révolutionnaire cherche à s'appuyer sur la
+France.</span>
+
+<span class="sidenote">Conseils du Premier Consul à la Suisse.</span>
+
+<p>Le parti révolutionnaire cherchait naturellement son appui auprès de
+la France, et il lui était facile de le trouver auprès d'elle, puisque
+les armées françaises n'avaient pas cessé d'occuper le territoire
+helvétique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer
+long-temps. Il fallait prochainement évacuer la Suisse, comme on avait
+évacué l'Italie. Bien que l'obligation d'évacuer l'une ne fût pas
+aussi formellement stipulée que l'obligation d'évacuer l'autre,
+cependant, le traité de Lunéville garantissant l'indépendance de la
+Suisse, on pouvait regarder l'exécution des traités comme imparfaite,
+et la paix comme incertaine, tant que nos troupes ne s'étaient pas
+retirées. Aussi les observateurs politiques avaient-ils les yeux
+particulièrement fixés sur la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne,
+où l'on partageait les territoires ecclésiastiques, pour voir si
+l'essai de pacification générale, qu'on tentait en ce moment, serait
+durable. Le Premier Consul avait pris la résolution bien formelle de
+ne pas compromettre la paix à l'occasion de ce qui se passait dans
+l'un et l'autre de ces pays, à moins toutefois que la
+contre-révolution, dont il ne voulait sur aucune des frontières de
+France, n'essayât de s'établir au milieu des Alpes. Il <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> lui
+eût été facile de se faire accepter pour législateur de l'Helvétie,
+ainsi qu'il l'avait été de la République italienne; mais la <i>Consulte</i>
+de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en Angleterre,
+qu'il n'osait pas donner deux fois le même spectacle. Il s'en tenait
+donc à de sages avis, qui étaient écoutés, mais peu suivis, malgré la
+présence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de renoncer à la
+chimère de l'unité absolue, unité impossible dans un pays aussi
+accidenté que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits cantons,
+qui ne pouvaient ni payer de gros impôts, comme Berne ou Bâle, ni se
+plier au joug d'une règle commune. Il leur conseillait de créer un
+gouvernement central pour les affaires extérieures de la
+Confédération; et, quant aux affaires intérieures, de laisser aux
+gouvernements locaux le soin de s'organiser suivant le sol, les
+m&oelig;urs, l'esprit des habitants. Il leur conseillait de prendre de la
+Révolution française ce qu'elle avait de bon, d'incontestablement
+utile, l'égalité entre toutes les classes de citoyens, l'égalité entre
+toutes les parties du territoire; de laisser détachées les unes des
+autres les provinces incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles
+que les bailliages italiens et Uri; mais de renoncer à certaines
+agglomérations de territoire, qui dénaturaient plusieurs petits
+cantons, tels que ceux d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans
+les grandes villes la domination alternative des oligarques et de la
+populace, et d'en finir par le gouvernement de la bourgeoisie
+moyenne, <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> sans exclusion systématique d'aucune classe;
+d'imiter enfin cette politique de transaction entre tous les partis
+qui avait rendu le repos à la France. Ces avis, compris par les hommes
+éclairés, méconnus par les hommes passionnés, qui forment toujours le
+grand nombre, demeuraient sans effet. Toutefois, comme ils tendaient à
+ramener la révolution un peu en arrière, la faction oligarchique,
+alors opprimée, les accueillait avec plaisir, se berçant d'illusions,
+ainsi que faisaient à Paris certains émigrés français, et croyant que,
+parce qu'il était modéré, le Premier Consul voulait rétablir l'ancien
+régime.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficulté territoriale au sujet de la route du Simplon.</span>
+
+<p>Une question de territoire ajoutait à cette situation une complication
+assez grave. Pendant la Révolution, la Suisse et la France, s'étant en
+quelque sorte confondues, avaient passé du système de neutralité à
+celui d'alliance offensive et défensive. Dans ce système, on n'avait
+pas hésité à concéder à la France, par le traité de 1798, la route
+militaire du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers
+traités, l'Europe n'avait pas osé réclamer contre cet état de choses,
+résultat d'une longue guerre; elle s'était bornée à stipuler
+l'indépendance de la Suisse. Le Premier Consul, préférant par système
+la neutralité de la Suisse à son alliance, entendait jouir de la route
+du Simplon, sans être réduit à emprunter le territoire helvétique, ce
+qui était incompatible avec la neutralité; et il avait imaginé pour
+cela de se faire donner la propriété du Valais. Ce n'était pas là une
+grande exigence, <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> car c'était de la France que la Suisse
+tenait le Valais, autrefois indépendant. Mais le Premier Consul ne le
+demandait pas sans compensation: il offrait en échange une province
+que l'Autriche lui avait cédée par le traité de Lunéville, c'était le
+Frickthal, petit pays fort important comme frontière, comprenant la
+route des villes forestières, s'étendant depuis le confluent de l'Aar
+avec le Rhin jusqu'à la limite du canton de Bâle, et liant par
+conséquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant face à la
+Forêt-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de convenance
+fort grande. Grâce à cet échange, la France, devenue propriétaire du
+Valais, n'avait plus besoin du territoire helvétique pour le passage
+de ses armées, et on pouvait revenir du système de l'alliance au
+système de la neutralité. Les Suisses, tant les unitaires que les
+oligarques, déclamaient sur ce sujet, à l'envi les uns des autres. Ils
+ne voulaient, à aucun prix, céder le Valais pour le Frickthal. Ils
+demandaient d'autres concessions de territoire le long du Jura,
+notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions détachées
+du Porentruy. C'était leur livrer une partie du département du
+Mont-Terrible. Même à ces conditions, ils répugnaient encore à céder
+le Valais; et, comme sous les intérêts appelés généraux, se cachent
+souvent des intérêts très-particuliers, les petits cantons, redoutant
+pour la route du Saint-Gothard la rivalité de celle du Simplon,
+poussaient au refus de l'échange proposé. Le Premier Consul avait fait
+occuper provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant
+<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> du reste prendre aucun parti avant l'arrangement général des
+affaires helvétiques.</p>
+
+<span class="sidenote">Constitution du 29 mai 1801, approuvée par la France et sa
+mise en vigueur.</span>
+
+<span class="sidenote">La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes,
+aboutit au triomphe du parti oligarchique.</span>
+
+<span class="sidenote">Voyage de M. Reding à Paris.</span>
+
+<span class="sidenote">Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.</span>
+
+<p>En attendant l'organisation définitive de la Suisse, il avait été
+formé un gouvernement temporaire, composé d'un conseil exécutif et
+d'un corps législatif peu nombreux. Divers projets de constitution
+avaient été rédigés, et secrètement soumis au Premier Consul.
+Celui-ci, entre ces divers projets, en avait préféré un, qui lui
+semblait conçu dans des vues plus sages, et l'avait renvoyé à Berne
+avec une sorte de recommandation. Le gouvernement provisoire, composé
+lui-même des patriotes les plus modérés, avait adopté cette
+constitution, et l'avait présentée à l'acceptation d'une Diète
+générale. Le parti unitaire exalté comptait dans cette Diète une
+majorité considérable, cinquante voix sur quatre-vingts. Bientôt il
+déclara la Diète constituante, rédigea un nouveau projet dans les
+idées de l'unité absolue, et affectant même de braver la France,
+proclama le Valais partie intégrante du sol de la Confédération
+helvétique. Les représentants des petits cantons se retirèrent, en
+déclarant qu'ils ne se soumettraient jamais à une pareille
+constitution. Maîtres du gouvernement provisoire, les patriotes
+modérés, en voyant ce qui se passait, se concertèrent avec le ministre
+de France Verninac, et prirent un arrêté par lequel ils cassèrent la
+Diète, pour avoir excédé ses pouvoirs, et s'être faite assemblée
+constituante lorsqu'elle n'était point appelée à l'être. Ils mirent
+eux-mêmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et
+procédèrent <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> à l'élection des autorités qu'elle instituait.
+Ces autorités étaient le sénat, le petit-conseil, et le landamman. Le
+sénat se composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil,
+qui se composait de sept, et le landamman, qui était le chef de la
+république. Le sénat ne nommait pas seulement ces deux autorités, il
+les conseillait aussi. Comme les patriotes modérés avaient sur les
+bras les unitaires exaltés, qu'on venait de disperser en cassant la
+Diète, ils furent obligés de ménager le parti contraire, celui des
+oligarques. Ils choisirent dans son sein les hommes les plus sages,
+pour se les adjoindre, et les comprirent dans le sénat. Ils les
+mêlèrent avec les révolutionnaires, de manière à conserver la majorité
+à ces derniers. Mais, dans leur irritation, cinq des révolutionnaires
+choisis refusèrent d'accepter. La majorité se trouvait dès lors
+changée d'une manière d'autant plus fâcheuse, que le sénat, une fois
+formé, devait se compléter lui-même. Il se compléta en effet, et dans
+le sens des oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et
+opter entre deux candidats, M. Reding, qui était le chef des
+oligarques, et M. Dolder, qui était le chef des révolutionnaires
+modérés, M. Reding l'emporta d'une voix. M. Dolder était un homme
+sage, capable, mais d'une énergie médiocre. M. Reding était un ancien
+officier, peu éclairé, mais énergique, ayant servi dans les troupes
+suisses à la solde des puissances étrangères, et fait avec
+intelligence, en 1798, la guerre des montagnes contre l'armée
+française. Il était du petit canton de Schwitz, <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> et le chef de
+cette famille privilégiée, qui disposait de tous les grades dans le
+régiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse avaient adopté
+cette espèce de chef de clan, et lui avaient donné leur confiance.
+Tout rude qu'il était, M. Reding ne manquait pas d'une certaine
+finesse; il était flatté de sa nouvelle dignité, et tenait à la
+conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la
+volonté de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre
+brusquement à Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que
+le parti des oligarques était le parti des honnêtes gens, qu'il
+fallait le souffrir au pouvoir, permettre qu'il y fît ses volontés, et
+qu'à ces conditions on aurait une Suisse dévouée à la France. Le
+Premier Consul reçut M. Reding avec égards, et l'écouta avec quelque
+attention. M. Reding affecta de se montrer dépourvu de préjugés, et
+plutôt militaire qu'oligarque; il parut flatté d'approcher le premier
+général des temps modernes, et disposé comme lui à se mettre au-dessus
+des passions de parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient
+être acceptés, sauf à voir si la conduite répondrait aux promesses.
+D'après ces accommodements, le sénat devait être porté à trente
+membres, et le choix des cinq nouveaux membres fait exclusivement
+parmi les patriotes. On devait choisir également parmi eux un second
+landamman, alternant avec le premier dans l'exercice du pouvoir. Des
+commissions cantonales, composées de moitié par le sénat et par les
+cantons eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> devaient être chargées de donner à chacun
+d'eux la constitution qui lui conviendrait. Il était, en outre,
+accordé que l'Argovie et le pays de Vaud resteraient détachés de
+Berne; et en revanche, que les agglomérations de territoires qui
+avaient défiguré certains petits cantons, seraient révoquées. Sous
+toutes ces réserves, le Premier Consul promit de reconnaître la
+Suisse, de la replacer en état de neutralité perpétuelle, et d'en
+retirer les troupes françaises. Pour lui assurer la route militaire
+qu'il demandait, on démembra le Valais, en cédant à la France la
+portion qui est sur la rive droite du Rhône. La France, en échange,
+s'obligeait à céder le Frickthal, plus un arrondissement de territoire
+du côté du Jura. M. Reding partit rempli d'espérance, croyant avoir
+acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire désormais en
+Suisse tout ce qu'il voudrait.</p>
+
+<span class="sidenote">À peine retourné en Suisse, M. Reding se livre au parti
+oligarchique, et le favorise exclusivement.</span>
+
+<p>Mais à peine ce chef des oligarques était-il arrivé à Berne,
+qu'entraîné par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait
+être, sous de telles influences, et avec des idées de gouvernement
+aussi peu arrêtées que les siennes. On ajouta au sénat cinq nouveaux
+membres pris dans le sein du parti patriote, et on donna un collègue à
+M. Reding, chargé d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman,
+collègue qui ne fut point M. Dolder lui-même, mais M. Rugger,
+personnage considérable parmi les révolutionnaires modérés. Ces
+nouveaux choix qui, dans le petit conseil, chargé du pouvoir exécutif,
+procurèrent la majorité au parti de la révolution, <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> la
+laissèrent dans le sénat au parti oligarchique. De plus M. Reding,
+étant landamman pour cette année, composa les autorités dans les
+intérêts de son parti. Il envoya soit à Vienne, soit dans les autres
+cours, des agents dévoués à la contre-révolution, avec des
+instructions hostiles à la France, et bientôt connues d'elle. M.
+Reding notamment demandait qu'on accréditât auprès de lui des
+représentants de toutes les puissances, pour le seconder contre
+l'influence du chargé d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent
+au dehors qu'il n'osa pas remplacer fut M. Stapfer, ministre à Paris,
+homme respectable, dévoué à sa patrie, ayant su obtenir la confiance
+du gouvernement français, et à ce titre difficile à révoquer. M.
+Reding avait promis de laisser indépendants le pays de Vaud et
+l'Argovie; et cependant de toute part couraient des pétitions pour
+provoquer la restitution de ces provinces au canton de Berne. Malgré
+la promesse d'affranchir les bailliages italiens, Uri demandait tout
+haut, et avec menace, qu'on lui rendît la vallée Levantine. Les
+commissions cantonales, chargées de rédiger les constitutions
+particulières de chaque canton, étaient, excepté deux ou trois,
+composées dans un esprit contraire au nouvel ordre de choses, et
+favorable au rétablissement de l'ancien. Il n'était plus question du
+Valais ni de la route promise à la France. Enfin les Vaudois, voyant
+la contre-révolution imminente, s'étaient insurgés, et, plutôt que de
+se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient leur réunion
+à la France.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> <span class="sidenote">Le Premier Consul n'ayant plus à ménager le
+gouvernement suisse, proclame l'indépendance du Valais.</span>
+
+<span class="sidenote">Le parti révolutionnaire modéré s'empare de nouveau du
+pouvoir.</span>
+
+<p>Ainsi la malheureuse Helvétie, livrée un an auparavant aux
+extravagances des unitaires absolus, était en proie cette année aux
+tentatives contre-révolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul
+prit alors son parti quant au Valais; il déclara qu'il le détachait de
+la confédération, et lui rendait son ancienne indépendance. C'était
+évidemment la meilleure solution, car en partageant cette grande
+vallée, pour donner une rive à la Suisse, une autre à la France, on
+allait contre la nature des choses; en la laissant tout entière à la
+Suisse, en y créant une route et des établissements militaires
+français, on rendait la neutralité helvétique impossible. Quand il
+apprit cette résolution, M. Reding éclata, soutint que le Premier
+Consul avait manqué à ses promesses, ce qui était faux, et proposa au
+petit conseil une lettre tellement violente, que le petit conseil
+recula d'effroi. La situation n'était plus tenable entre les
+oligarques des grands et des petits cantons, travaillant à
+reconstruire l'ancien régime, et les révolutionnaires soulevés dans le
+pays de Vaud, pour obtenir la réunion à la France. M. Dolder et ses
+amis du petit conseil se réunirent. Dans ce petit conseil, chargé du
+pouvoir exécutif, ils étaient six contre trois. Ils profitèrent de
+l'absence de M. Reding, qui s'était rendu pour quelques jours dans les
+petits cantons, cassèrent tout ce qui avait été fait par lui,
+annulèrent les commissions cantonales, et appelèrent à Berne une
+assemblée de notables, composée de quarante-sept individus, choisis
+parmi les hommes les plus respectables et les plus modérés de toutes
+<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29
+mai, recommandée par la France, y apporter les modifications jugées
+indispensables, et organiser immédiatement les autorités publiques
+d'après cette même constitution.</p>
+
+<span class="sidenote">Déposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits
+cantons.</span>
+
+<span class="sidenote">Les modérés, pour donner une satisfaction au pays,
+demandent la retraite des troupes françaises.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul y consent.</span>
+
+<span class="sidenote">Les modérés restent en Suisse livrés à leurs seules
+forces.</span>
+
+<p>Pour ôter aux oligarques l'appui du sénat, dans lequel ils avaient la
+majorité, on prononça la suspension de ce corps. À cette nouvelle, M.
+Reding accourut, et protesta contre les résolutions prises. Mais privé
+de l'appui du sénat, qui était suspendu, il se retira, déclarant qu'il
+ne renonçait pas à sa qualité de premier magistrat, et se transporta
+dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le
+considéra comme démissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la
+charge de premier landamman. Ainsi la Suisse, arrachée tour à tour aux
+mains des unitaires absolus, et à celles des oligarques, se trouvait,
+par une suite de petits coups d'État, replacée dans les mains des
+révolutionnaires modérés. Malheureusement ces derniers n'avaient pas à
+leur tête, comme les modérés français quand ils firent le 18 brumaire,
+un chef puissant, pour donner à la sagesse l'appui de la force.
+Cependant éclairés par les événements, les partisans de la révolution,
+quelle que fût leur nuance, étaient disposés à s'entendre, et à
+prendre pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant
+certains changements. Mais M. Reding travaillait à soulever les petits
+cantons, et la nécessité de recourir à un bras puissant, hors de
+Suisse, puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, était à peu près
+inévitable. Quelque évidente que fût cette <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> nécessité,
+personne toutefois n'osait l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans
+l'intervention de la France leur ruine assurée, faisaient aux
+révolutionnaires un crime de vouloir cette intervention. Ceux-ci, pour
+ne pas fournir un tel grief à leurs adversaires, la repoussaient
+hautement. Enfin le Premier Consul lui-même, désirant épargner des
+inquiétudes à l'Europe, était décidé, à moins d'événements
+extraordinaires, à ne pas compromettre les troupes françaises dans les
+troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille Français fussent
+répandus au milieu des Alpes, jamais nos généraux n'avaient obtempéré
+aux réquisitions des divers partis, et nos soldats assistaient l'arme
+au bras à tous ces désordres. Leur immobilité devint même un sujet de
+reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence de raison, que
+la paix générale régnant en Europe, l'armée française n'ayant pas à
+les défendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les défendre
+contre les soulèvements intérieurs, ils ne recueillaient d'autre fruit
+de sa présence que la peine de la nourrir, et le désagrément d'une
+occupation étrangère. La retraite de nos troupes devint bientôt une
+sorte de satisfaction patriotique, que les modérés se crurent obligés
+d'accorder à tous les partis; et ils la demandèrent au Premier Consul,
+pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection dans les
+montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait d'autant
+plus nécessaire d'accorder la satisfaction demandée, que la séparation
+du Valais, définitivement résolue, était un sensible déplaisir pour
+le c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> des patriotes suisses. Le Premier Consul consentit
+à l'évacuation, voulant donner au parti modéré l'appui moral le plus
+entier, mais au fond redoutant beaucoup l'expérience qu'on allait
+faire. Les ordres d'évacuation furent immédiatement expédiés. Il resta
+trois mille hommes de troupes suisses à la disposition du nouveau
+gouvernement. On laissa, en outre, tout près de la frontière, les
+demi-brigades helvétiques au service de France, et on espéra s'en
+tirer ainsi sans recours ultérieur à notre armée. Un calme momentané
+fit place à ces agitations. La constitution du 29 mai, adoptée avec
+certaines modifications, fut partout acceptée. Les petits cantons
+seuls refusèrent de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils
+paraissaient vouloir se tenir tranquilles, du moins pour le moment.</p>
+
+<p>La séparation du Valais s'accomplit sans difficulté. Ce pays fut
+constitué de nouveau en petit État indépendant, sous la protection de
+la France et de la République italienne. La France, pour unique marque
+de suzeraineté, s'y réserva une route militaire, qu'elle devait
+entretenir à ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route
+fut déclarée exempte de toute espèce de péage, ce qui était pour le
+pays un immense bienfait. En ouvrant le Simplon, en y créant la grande
+chaussée qui le traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un
+don magnifique, et qui valait assurément le prix qu'elle en exigeait.</p>
+
+<span class="sidenote">Les affaires suisses demeurées en suspens, sans que
+l'Europe ose s'en mêler.</span>
+
+<p>Les affaires suisses demeurèrent donc en suspens. <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Les
+oligarques, d'abord joyeux de la retraite des troupes françaises, en
+furent bientôt alarmés. Ils craignaient, en perdant des maîtres
+incommodes, d'avoir perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas
+probable de nouvelles convulsions révolutionnaires. C'étaient, il est
+vrai, les plus sages qui raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant
+de renverser encore une fois le gouvernement des patriotes modérés,
+souhaitaient ardemment que l'évacuation fût définitive, et par
+l'intermédiaire de leurs agents secrets ils firent supplier les
+diverses cours de ne plus permettre que les troupes françaises
+rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils, tolérer la
+continuation de leur présence, comme suite de la guerre; mais il
+fallait considérer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation
+d'un territoire indépendant, garanti par toute l'Europe.</p>
+
+<p>Le Premier Consul connaissait leurs menées, car les correspondances du
+landamman Reding venaient d'être découvertes, et envoyées à Paris.
+Mais il s'en montra peu ému: il s'expliqua même sur ce sujet
+librement, et sans contrainte, comme il avait coutume de faire en
+toute occasion. Il dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il
+préférait la paix générale à la conquête d'un pareil territoire; mais
+qu'il n'y souffrirait pas un gouvernement ennemi de la France; que sur
+ce point ses résolutions étaient irrévocables.</p>
+
+<p>En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercèrent
+quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et
+Wyndham, qui cherchait <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> en toutes choses de nouveaux griefs
+contre la France. En Autriche, en Prusse, on était beaucoup trop
+occupé des arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mêler des
+affaires de l'Helvétie. On avait un trop grand besoin de la faveur du
+Premier Consul, pour songer à lui donner même un déplaisir. M. de
+Cobentzel, à Vienne, poussa le soin jusqu'à montrer à notre
+ambassadeur, M. de Champagny, tout ce que lui écrivait le parti
+Reding, et les réponses décourageantes qu'il faisait aux vives
+instances de ce parti. La Russie, parfaitement éclairée sur les vues
+du Premier Consul, comprit que les troubles de la Suisse étaient pour
+lui un embarras dont il voudrait être sorti, bien plus qu'une occasion
+artificieusement préparée pour se procurer un territoire ou une
+influence de plus.</p>
+
+<span class="sidenote">Affaires de l'Allemagne.</span>
+
+<p>Quelque graves que fussent en elles-mêmes les affaires suisses,
+quelque graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes étaient
+ramenées sur le sol helvétique, elles ne pouvaient, dans le moment,
+détourner des affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu
+précédemment que la cession de la rive gauche du Rhin à la France
+avait laissé sans États une foule de princes, et qu'on était convenu à
+Lunéville de les indemniser, en sécularisant les principautés
+ecclésiastiques, dont la vieille Allemagne était couverte. C'était
+l'occasion forcée d'un remaniement général du territoire germanique.
+Une telle question ne laissait pas d'attention pour d'autres, chez la
+plupart des cours du Nord.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> <span class="sidenote">Usage que l'Autriche veut faire de la paix.</span>
+
+<span class="sidenote">Ses prétentions dans l'affaire des indemnités germaniques.</span>
+
+<p>L'Autriche, épuisée par une longue lutte, cherchait à réparer ses
+finances délabrées, et à relever le crédit de son papier-monnaie.
+L'archiduc Charles avait gagné toute l'influence qu'avait perdue M. de
+Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, était partisan
+déclaré de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'était
+acquise sur les bords du Rhin, en combattant les généraux Jourdan et
+Moreau, s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le
+général Bonaparte, et il n'était pas tenté de l'essayer de nouveau
+contre ce redoutable adversaire. Des motifs plus élevés encore
+influaient sur ses dispositions politiques. Il voyait sa maison ruinée
+par deux guerres longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu
+plus de part que la raison, et il se disait que l'Autriche assez
+heureuse, quoique battue, pour trouver dans l'acquisition des États
+Vénitiens un dédommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais,
+perdrait peut-être, à une troisième guerre, les États Vénitiens
+eux-mêmes, et ces derniers sans compensation. Ce prince, devenu
+ministre, s'appliquait à former une armée, qui fût mieux organisée et
+moins coûteuse que celles qu'on avait, depuis dix ans, vainement
+opposées à l'armée française. L'empereur, esprit sage, plus solide que
+brillant, partageait les opinions de l'archiduc, et ne songeait qu'à
+tirer le meilleur parti possible de l'affaire des indemnités. Il
+espérait y trouver une conjoncture favorable pour réparer les derniers
+revers de sa maison.</p>
+
+<span class="sidenote">Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution
+territoriale de l'Allemagne.</span>
+
+<p>La Prusse, qui s'était séparée, en 1795, de la <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> coalition,
+pour faire à Bâle sa paix avec la République française, qui, depuis
+cette époque, avait rétabli ses finances au moyen de la neutralité, et
+gagné de nouvelles provinces à la suite du dernier soulèvement de la
+Pologne, la Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de
+l'Église germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre
+d'agrandissement qu'elle préférait à tout autre. Elle avait un roi
+fort jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix à passer pour
+honnête, qui l'était en effet, mais qui aimait infiniment les
+acquisitions de territoire, à condition toutefois de ne pas les
+acheter par la guerre. Du reste, on possédait un singulier moyen pour
+tout expliquer en Prusse d'une manière honorable. Les actes
+équivoques, d'une honnêteté contestable, étaient attribués à M.
+d'Haugwitz, auquel on imputait ordinairement tout ce qu'on ne savait
+comment justifier, et qui se laissait immoler de bonne grâce à la
+réputation de son roi. Cette cour, ayant des lumières et peu de
+préjugés, avait su vivre tolérablement avec la Convention et le
+Directoire, très-bien avec le Premier Consul. À l'avénement de ce
+dernier, elle avait montré un instant la volonté de s'interposer entre
+les puissances belligérantes, pour les forcer à la paix; et depuis que
+le Premier Consul les y avait forcées à lui seul, elle faisait au
+moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait sans cesse, et
+lui laissait entrevoir pour l'avenir un traité d'alliance offensive
+et défensive, moyennant qu'on la favorisât <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> dans le partage
+des dépouilles de l'Église germanique.</p>
+
+<span class="sidenote">La Russie, désintéressée dans les affaires de l'Allemagne,
+voudrait cependant y jouer un rôle.</span>
+
+<p>La Russie, désintéressée dans la question territoriale qui s'agitait
+en Allemagne, n'était ni appelée, ni autorisée à s'en mêler par le
+traité de Lunéville; mais elle y aurait volontiers joué un rôle. Être
+pris pour arbitre eût flatté la vanité du jeune empereur, vanité qui
+commençait à percer sous une modestie et une ingénuité apparentes. Ce
+prince s'était d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient porté
+au trône, à travers une affreuse catastrophe; c'étaient le comte
+Pahlen et le comte Panin. Mais son honnêteté et son orgueil
+souffraient également d'un tel joug. Il lui en coûtait d'avoir à ses
+côtés des hommes qui lui rappelaient d'horribles souvenirs; il était
+humilié d'avoir des ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous
+avons déjà dit qu'entouré des compagnons de son premier âge, MM. de
+Strogonoff, Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mûr M. de
+Kotschoubey, il lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de
+l'empire. Il avait profité d'une occasion offerte par le caractère
+impérieux du comte Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait
+fait autant à l'égard du comte Panin, et il avait introduit M. de
+Kotschoubey dans le cabinet. Pour vice-chancelier, il venait de
+prendre un personnage ancien dans le gouvernement russe, le prince
+Kurakin, homme d'état d'humeur facile, aimant l'éclat du pouvoir, et
+prêtant complaisamment son nom, connu de l'Europe, aux quatre ou
+<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> cinq jeunes gens qui commençaient à gouverner secrètement
+l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de vingt-quatre
+années, et de quelques seigneurs russes et polonais du même âge, on
+s'était fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de singulières
+idées sur toutes choses. Paul I<sup>er</sup>, Catherine elle-même, y étaient
+considérés comme des princes barbares et sans lumières. Le partage de
+la Pologne était regardé comme un attentat; la guerre à la Révolution
+française, comme le résultat de préjugés aveugles. La Russie devait à
+l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protéger les
+faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre à se
+renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux
+à respecter dans leur lutte les intérêts des nations. Heureuses
+prétentions, nobles pensées, si elles avaient été sérieuses; si elles
+n'avaient pas ressemblé à ces velléités libérales de la noblesse
+française, élevée à l'école de Voltaire et de Rousseau, parlant
+humanité, liberté, jusqu'au jour où la Révolution française vint lui
+demander de conformer ses actes à ses théories! Alors ces grands
+seigneurs philosophes devinrent les émigrés de Coblentz. Toutefois, de
+même qu'il y eut en France une minorité de la noblesse, fidèle
+jusqu'au bout à ses premiers sentiments, de même dans ces jeunes
+gouvernants de la Russie, deux se distinguaient par des vues plus
+arrêtées, par un caractère plus sérieux, c'étaient M. de Strogonoff et
+le prince Adam de Czartoryski. M. de Strogonoff annonçait un esprit
+solide et sincère. Le prince Czartoryski, appliqué, instruit, grave
+<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> à vingt-cinq ans, ayant pris sur Alexandre une sorte
+d'ascendant, était plein des sentiments héréditaires de sa famille,
+c'est-à-dire du désir de relever la Pologne; et il s'efforçait, comme
+on le verra bientôt, de faire aboutir à ce but les combinaisons de la
+politique russe. Ces jeunes gens, avec les penchants qui les
+animaient, devaient être jaloux de commencer en Allemagne cet
+arbitrage équitable et souverain, qui les séduisait si fort. L'habile
+Autriche avait bien su démêler leurs dispositions, et avait songé à
+s'en servir. Apercevant clairement la prédilection du Premier Consul
+pour la Prusse, elle s'était tournée du côté de l'empereur Alexandre;
+elle le flattait, et lui offrait le rôle d'arbitre dans les affaires
+d'Allemagne. Ce n'était pas l'ambition qui manquait au czar pour
+saisir un tel rôle; mais il n'était pas facile de s'en emparer en
+présence du général Bonaparte, qu'un traité formel investissait du
+droit et du devoir de se mêler de la question des indemnités
+germaniques, et qui n'était pas homme à laisser faire aux autres ce
+qu'il lui appartenait de faire lui-même. Aussi l'empereur Alexandre,
+quoique impatient de figurer sur la scène du monde, montrait-il une
+réserve méritoire à son âge, surtout avec les sentiments ambitieux qui
+remplissaient son c&oelig;ur.</p>
+
+<span class="sidenote">Ce qu'étaient les indemnités germaniques.</span>
+
+<p>Il faut pénétrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des
+indemnités germaniques. Cette affaire entamée au congrès de Rastadt,
+après la paix de Campo-Formio, abandonnée par suite de l'assassinat
+de nos plénipotentiaires et de la seconde coalition, <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> reprise
+depuis la paix de Lunéville, souvent commencée, jamais terminée, était
+une grave question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi,
+ne sachant comment la résoudre. Elle ne pouvait être résolue que par
+la ferme volonté du Premier Consul, car il était impossible que
+l'Allemagne y suffît à elle seule.</p>
+
+<span class="sidenote">Pertes des princes allemands à la rive gauche du Rhin.</span>
+
+<p>Par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, la rive gauche du
+Rhin était devenue notre propriété, depuis le point où ce beau fleuve
+sort du territoire suisse, entre Bâle et Huningue, jusqu'à celui où il
+entre sur le territoire hollandais, entre Émerick et Nimègue. (Voir la
+carte n<sup>o</sup> 20.) Mais par la cession de cette rive à la France, des
+princes allemands, de tout rang et de tout état, tant héréditaires
+qu'ecclésiastiques, avaient fait des pertes considérables en
+territoire et en revenu. La Bavière s'était vu enlever le duché de
+Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le duché de Juliers. Le Wurtemberg,
+Baden, avaient été privés de la principauté de Montbéliard et autres
+domaines. Les trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, de Trèves,
+de Cologne étaient presque restés sans États. Les deux Hesses avaient
+perdu plusieurs seigneuries; l'évêque de Liége, l'évêque de Bâle,
+avaient été complétement dépossédés de leurs évêchés. La Prusse avait
+été obligée de renoncer, au profit de la France, au duché de Gueldre,
+à une partie de celui de Clèves, et à la petite principauté de
+M&oelig;urs, territoires situés sur le cours inférieur du Rhin. Enfin une
+foule de princes de second et troisième ordre avaient vu disparaître
+<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> leurs principautés et leurs fiefs impériaux. Ce n'étaient pas
+là toutes les dépossessions amenées par la guerre. En Italie, deux
+archiducs d'Autriche avaient été forcés de renoncer, l'un à la
+Toscane, l'autre au duché de Modène. En Hollande, la maison
+d'Orange-Nassau, alliée de la Prusse, avait perdu le stathoudérat,
+plus une assez grande quantité de biens personnels.</p>
+
+<span class="sidenote">L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en
+Allemagne les archiducs italiens et la famille de Nassau.</span>
+
+<p>D'après les règles de la stricte justice, les princes allemands
+auraient dû être seuls dédommagés sur le territoire germanique. Des
+archiducs, oncles ou frères de l'empereur, ayant depuis long-temps la
+qualité de princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des
+établissements en Allemagne, aucun, sinon d'être les parents de
+l'empereur. Or, c'était l'empereur qui avait poussé la malheureuse
+Allemagne à la guerre, qui l'avait exposée ainsi à des pertes
+considérables de territoire, et il venait la forcer d'indemniser ses
+propres parents, entraînés eux aussi, contre leur gré, à prendre part
+à cette guerre folle et mal conduite! On en pouvait dire autant du
+stathouder. Si ce prince avait perdu ses États, ce n'était pas à
+l'Allemagne à payer les fautes qu'on lui avait fait commettre. Mais le
+stathouder était le beau-frère du roi de Prusse, et ce roi, ne voulant
+pas faire pour sa famille, moins que l'empereur pour la sienne,
+demandait que la maison d'Orange-Nassau fût indemnisée en Allemagne.
+Il fallait donc, outre les princes allemands, dédommager encore les
+archiducs privés de leurs États en Italie, les Orange-Nassau <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+dépossédés du stathoudérat. On avait demandé à la France, au traité de
+Lunéville, et, antérieurement, au traité de Campo-Formio, de consentir
+à ce que les archiducs reçussent un établissement en Allemagne. La
+Prusse au congrès de Bâle, et l'Angleterre au congrès d'Amiens,
+avaient exigé que le stathouder fût indemnisé, sans désignation de
+lieu, mais avec l'intention avouée de choisir ce lieu dans l'étendue
+du territoire germanique. La France, qui n'avait à considérer les
+indemnités que du point de vue de l'équilibre général, la France à qui
+peu importait que ce fût un évêque ou un prince de Nassau qui se
+trouvât établi à Fulde, que ce fût un archevêque ou un archiduc qui se
+trouvât établi à Salzbourg, avait dû y consentir.</p>
+
+<p>Le traité de Lunéville ayant été ratifié par la Diète, la charge que
+l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique était
+acceptée, avec regret, mais d'une manière formelle. Les traités de
+Bâle et d'Amiens, qui stipulaient une indemnité pour le stathouder,
+étaient, il est vrai, étrangers à la confédération; mais l'Angleterre,
+avec l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la
+Prusse, avec sa puissance sur la Diète, assurées d'ailleurs l'une et
+l'autre du concours de la France, n'avaient pas de refus à craindre,
+en réclamant une indemnité territoriale pour le stathouder. Il était
+donc convenu, d'un consentement à peu près unanime, que le stathouder,
+comme les deux archiducs italiens, auraient leur part des évêchés
+sécularisés. Pour indemniser ces princes allemands, italiens,
+<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> hollandais, il ne manquait certainement pas de beaux domaines
+en Allemagne. Il y en avait beaucoup, et de très-considérables, soumis
+au régime ecclésiastique. En les sécularisant, on pouvait trouver de
+vastes champs, couverts d'habitants, féconds en revenus, pour fournir
+des États à toutes les victimes de la guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Valeur approximative des territoires ecclésiastiques.</span>
+
+<p>Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en
+habitants, en revenus, de la totalité des principautés allemandes
+susceptibles de sécularisation. La paix de Westphalie en avait déjà
+sécularisé un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un
+sixième environ de l'Allemagne proprement dite, tant en étendue qu'en
+population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du
+temps, fort incomplètes et fort contestées, il pouvait s'élever à 13
+ou 14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait
+considérer cette somme comme le revenu total des principautés dont il
+est ici question. C'était le revenu, déduction faite des frais de
+perception et d'administration, déduction faite aussi d'une foule de
+bénéfices ecclésiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui
+n'étaient pas compris dans le produit net que nous venons d'énoncer,
+et qui devaient par la sécularisation appartenir au nouveau
+possesseur: c'est-à-dire que, si on calculait le produit de ces pays
+comme on calculait en France en 1803, et comme on calcule bien plus
+rigoureusement aujourd'hui, on serait conduit à une estimation trois
+ou quatre fois plus considérable, par conséquent à 40 ou <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> 50
+millions de florins (100 ou 120 millions de francs).</p>
+
+<span class="sidenote">Énumération des principautés ecclésiastiques, propres à
+être sécularisées.</span>
+
+<p>Il est donc impossible de préciser au juste la valeur de ces États,
+autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixième environ de
+l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour
+montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces
+florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confédération.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) En commençant par l'orient et le midi de
+l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les évêchés de Trente et de
+Brixen, que l'Autriche considérait comme lui appartenant, et que par
+ce motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des
+indemnités germaniques, mais qui avaient été rangés malgré elle au
+nombre des biens disponibles. On variait dans l'évaluation de leur
+produit depuis 200,000 florins jusqu'à 900,000. En passant du Tyrol en
+Bavière, se présentait le superbe évêché de Salzbourg, aujourd'hui
+l'une des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne,
+comprenant la vallée de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000
+florins, selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats
+excellents, tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'évêché
+de Salzbourg était comprise la prévôté de Berchtolsgaden, précieuse
+par le produit du sel. En entrant tout à fait en Bavière, on
+rencontrait sur le Lech l'évêché d'Augsbourg, sur l'Isar celui de
+Freisingen, enfin, au confluent de l'Inn et du Danube, celui de
+Passau, tous trois fort enviés par la <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Bavière, dont ils
+auraient avantageusement complété le territoire, produisant ensemble
+800,000 florins, et comme d'usage très-diversement évalués par les
+prétendants qui se les disputaient. De l'autre côté du Danube,
+c'est-à-dire en Franconie, se trouvait le riche évêché de Wurtzbourg,
+dont les évêques avaient autrefois ambitionné le titre de ducs de
+Franconie, et étaient assez opulents pour bâtir à Wurtzbourg un palais
+presque aussi beau que celui de Versailles. On estimait ce bénéfice à
+1,400,000 florins de revenu, et avec l'évêché de Bamberg, qui était
+contigu, à plus de 2 millions. C'était le lot qui pouvait le mieux
+arrondir le territoire de la Bavière en Franconie, et la dédommager de
+ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot, à cause de sa valeur et
+de sa contiguïté avec les marquisats d'Anspach et de Bareuth. On peut
+citer encore l'évêché d'Aichstedt, dans la même province,
+très-inférieur aux deux précédents, mais néanmoins fort considérable.</p>
+
+<p>Il restait la partie des archevêchés de Mayence, de Trèves, de
+Cologne, située à la droite du Rhin, archevêchés et électorats à la
+fois, formant un revenu difficile à évaluer. Il restait les portions
+de l'électorat de Mayence, enclavées en Thuringe, telles qu'Erfurth,
+et le territoire de l'Eischsfeld, puis en descendant vers la
+Westphalie, le duché même de Westphalie, dont le revenu était estimé à
+4 ou 500,000 florins, les évêchés de Paderborn, d'Osnabruck,
+d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir produire 400,000 florins
+chacun, et enfin le vaste évêché <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> de Munster, le troisième de
+l'Allemagne en revenu, le plus étendu en territoire, rapportant,
+disait-on, alors 1,200,000 florins.</p>
+
+<p>Si l'on joint à ces archevêchés, évêchés et duchés, au nombre de
+quatorze, à ces restes d'anciens électorats ecclésiastiques, les
+débris des évêchés de Spire, Worms, Strasbourg, Bâle, Constance,
+quantité de riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on
+voulait, non pas séculariser, mais incorporer aux États voisins (ce
+qui s'appelait alors <i>médiatiser</i>), on aura une idée à peu près exacte
+de tous les biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux
+princes séculiers les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on
+n'avait pas prétendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui à
+eux trois demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il
+n'eût pas été nécessaire de supprimer toutes les principautés
+ecclésiastiques, et qu'on aurait pu épargner à la Constitution
+germanique le coup destructeur dont elle fut bientôt frappée.</p>
+
+<p>C'était, en effet, porter à cette constitution une atteinte profonde
+que de séculariser tous les États ecclésiastiques à la fois, car ils y
+jouaient un rôle considérable. Quelques détails sont ici nécessaires
+pour faire connaître cette vieille constitution, la plus ancienne de
+l'Europe, la plus respectable après la constitution anglaise, et qui
+allait périr par l'avidité des princes allemands eux-mêmes.</p>
+
+<span class="sidenote">Ancienne constitution germanique.</span>
+
+<span class="sidenote">La couronne impériale était élective.</span>
+
+<span class="sidenote">Cinq électeurs laïques, et trois électeurs
+ecclésiastiques.</span>
+
+<p>L'empire germanique était électif. Quoique depuis long-temps la
+couronne impériale ne fût pas <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> sortie de la maison d'Autriche,
+il fallait qu'une élection formelle, à chaque changement de règne, la
+déférât à l'héritier de cette maison, qui de son plein droit était roi
+de Bohème et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de
+Carinthie, de Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'élection se
+faisait autrefois par sept, et à l'époque dont nous parlons, par huit
+princes électeurs. Sur les huit, il y en avait cinq laïques et trois
+ecclésiastiques. Les cinq laïques étaient: la maison d'Autriche, pour
+la Bohême; l'électeur palatin, pour la Bavière et le Palatinat; le duc
+de Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi
+d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois électeurs ecclésiastiques
+étaient: l'archevêque de Mayence, possédant une partie des deux rives
+du Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-même, et les
+rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevêque de
+Trèves, possédant le pays de Trèves, c'est-à-dire la vallée de la
+Moselle, depuis les frontières de l'ancienne France jusqu'à la
+jonction de cette rivière avec le Rhin, vers Coblentz; enfin
+l'archevêque de Cologne, possédant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn
+jusqu'aux approches de la Hollande. Ces trois archevêques, suivant
+l'usage général de l'Église, partout où la royauté n'avait pas envahi
+les nominations ecclésiastiques, étaient élus par leurs chapitres,
+sauf l'institution canonique, réservée au Pape. Les chanoines,
+membres de ces chapitres et électeurs de leurs archevêques, étaient
+choisis dans la plus <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> haute noblesse allemande. Ainsi, pour
+Mayence, ils devaient être membres de la noblesse immédiate,
+c'est-à-dire de la noblesse relevant directement de l'empire, et ne
+relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses domaines
+étaient situés. De la sorte, ni l'archevêque, ni les chanoines chargés
+de l'élire, ne pouvaient être des sujets dépendants d'un prince
+quelconque, l'empereur excepté. Il fallait cette précaution pour un
+aussi grand personnage que l'archevêque électeur de Mayence, qui était
+chancelier de la confédération. C'était lui qui présidait la Diète
+germanique. Les archevêques électeurs de Trèves et de Cologne
+n'avaient plus que le titre d'une ancienne fonction, évanouie avec les
+siècles. L'archevêque de Cologne était jadis chancelier du royaume
+d'Italie; l'archevêque de Trèves, chancelier du royaume des Gaules.</p>
+
+<span class="sidenote">Le pouvoir de l'empereur limité par une diète.</span>
+
+<p>Ces huit princes électeurs décernaient la couronne impériale. Dans la
+première moitié du siècle dernier, lors de la guerre de la succession
+d'Autriche, on avait voulu les obliger à choisir pour empereur un
+prince de Bavière; mais ils étaient revenus bientôt, par une vieille
+habitude et un respect traditionnel, à la descendance de Rodolphe de
+Habsbourg. D'ailleurs les électeurs catholiques se trouvaient là en
+majorité, c'est-à-dire cinq contre trois, et la préférence des
+catholiques pour l'Autriche était naturelle et séculaire. L'empire
+n'était pas seulement électif, il était, si on peut s'exprimer ainsi
+pour un temps sans analogie avec le nôtre, il était représentatif. On
+y délibérait sur les affaires de la confédération, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> dans une
+diète générale, qui se réunissait à Ratisbonne, sous la direction du
+chancelier, archevêque de Mayence.</p>
+
+<span class="sidenote">Les trois colléges composant la Diète germanique.</span>
+
+<span class="sidenote">Collége des électeurs.</span>
+
+<span class="sidenote">Collége des princes.</span>
+
+<span class="sidenote">Collége des villes.</span>
+
+<p>Cette diète était composée de trois colléges: le Collége électoral, où
+siégeaient les huit électeurs que nous venons de citer; le Collége des
+princes, où siégeaient tous les princes laïques ou ecclésiastiques,
+chacun d'eux pour le territoire dont il était souverain direct
+(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des
+principautés qu'elles représentaient à la Diète, quelques-autres au
+contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de
+Westphalie); enfin le Collége des villes, où siégeaient, au nombre de
+quarante-neuf, les représentants des villes libres, presque toutes
+ruinées, et n'ayant plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement
+délibérant de l'antique Allemagne.</p>
+
+<span class="sidenote">Manière de délibérer dans les trois Colléges.</span>
+
+<p>Les formes pour recueillir les voix étaient extrêmement compliquées.
+Quand le protocole était ouvert, chacun des trois Colléges votait
+séparément. Les électeurs, outre leur représentant dans le Collége des
+électeurs, avaient des représentants dans celui des princes, et ils
+siégeaient ainsi dans deux colléges à la fois. L'Autriche siégeait
+dans le Collége électoral pour la Bohême, dans le Collége des princes
+pour l'archiduché d'Autriche. La Prusse siégeait au Collége des
+électeurs pour le Brandebourg, au Collége des princes pour Anspach,
+Bareuth, etc. La Bavière siégeait au Collége des électeurs pour la
+Bavière, au Collége des princes pour <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Deux-Ponts, Juliers,
+etc., et ainsi des autres. On ne discutait pas précisément; mais
+chaque État, appelé dans un ordre hiérarchique, émettait verbalement
+son avis par l'intermédiaire d'un ministre. On recueillait les
+opinions plusieurs fois, et chacun avait ainsi le temps de modifier la
+sienne. Quand les Colléges étaient d'un sentiment différent, ils
+entraient en conférence, et cherchaient à s'entendre. On appelait cela
+<i>relation</i> et <i>corrélation</i> entre les Colléges. Ils se faisaient des
+concessions les uns aux autres, et finissaient par un avis commun
+qu'on appelait <i>conclusum</i>.</p>
+
+<p>L'importance de ces trois colléges n'était pas égale. Celui des villes
+était à peine compté. Autrefois, dans le moyen âge, quand toute la
+richesse était concentrée dans les villes libres, elles avaient, en
+donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire écouter. Il n'en
+était plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient
+cessé d'être les centres de la puissance commerciale et financière.
+Outre les formes employées à leur égard, formes qui étaient
+blessantes, on tenait peu de compte de leur avis. Les électeurs,
+c'est-à-dire les grandes maisons, avec leurs voix dans le Collége des
+électeurs, avec leurs voix et leur clientèle dans le Collége des
+princes, emportaient presque toutes les délibérations.</p>
+
+<span class="sidenote">Division de l'Allemagne en dix cercles.</span>
+
+<p>On ne ferait pas connaître cette constitution tout entière, si on ne
+disait pas qu'indépendamment de ce gouvernement général, il y avait un
+gouvernement local, pour la protection des intérêts particuliers,
+<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> et la répartition commune des charges de la confédération. Ce
+gouvernement local était celui des cercles. Toute l'Allemagne était
+divisée en dix cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'était
+guère plus qu'un vain titre, car il comprenait des provinces échappées
+depuis long-temps à l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en
+était le directeur. Il appelait à délibérer les États qui le
+composaient; il exécutait leurs résolutions, et venait au secours des
+États menacés de violence. Deux tribunaux d'empire, l'un à Wetzlar,
+l'autre à Vienne, rendaient la justice entre ces confédérés si divers,
+rois, princes, évêques, abbés, républiques.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère politique et moral de la Constitution
+germanique.</span>
+
+<p>Telle quelle, cette constitution était un vénérable monument des
+siècles. Elle offrait quelques-uns des caractères de la liberté, non
+de celle qui protége les individus dans les sociétés modernes, mais de
+celle qui protége les États faibles contre les États puissants, en les
+admettant à défendre, au sein d'une confédération, leur existence,
+leurs propriétés, leurs droits particuliers, et à en appeler de la
+tyrannie du plus fort à la justice de tous. Il en naissait un certain
+développement d'esprit, une profonde étude du droit des gens, un assez
+grand art de manier les hommes dans les assemblées, fort semblable,
+quoique avec des apparences différentes, à celui qui se pratique dans
+les gouvernements représentatifs existant de nos jours.</p>
+
+<span class="sidenote">Changements qui devaient résulter des sécularisations dans
+la Constitution germanique.</span>
+
+<span class="sidenote">Transformation du parti protestant et du parti catholique
+en parti prussien et en parti autrichien.</span>
+
+<p>Les sécularisations devaient produire dans cette <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>
+constitution un changement considérable. D'abord elles faisaient
+disparaître du Collége électoral les trois électeurs ecclésiastiques,
+et du Collége des princes un grand nombre de membres catholiques. La
+majorité catholique, qui avait été dans ce second Collége de 54 voix
+contre 43, allait se changer en minorité, car les princes appelés à
+hériter des voix ecclésiastiques étaient presque tous protestants.
+C'était un trouble profond apporté à la constitution et à l'équilibre
+des forces. Sans doute la tolérance résultant de l'esprit du siècle,
+avait enlevé aux mots de parti protestant et de parti catholique leur
+ancienne signification religieuse; mais ces mots avaient acquis une
+signification politique extrêmement sérieuse. Le parti protestant
+signifiait le parti prussien, le parti catholique signifiait le parti
+autrichien. Or, ces deux influences se partageaient depuis long-temps
+l'Allemagne. On peut dire que la Prusse était dans l'empire le chef de
+l'opposition, l'Autriche le chef du parti du gouvernement.
+Frédéric-le-Grand, en faisant de la Prusse une puissance de premier
+ordre au moyen des dépouilles autrichiennes, avait allumé entre les
+deux grandes maisons allemandes une haine violente. Cette haine, un
+moment assoupie en présence de la Révolution française, s'était
+rallumée bientôt, depuis que la Prusse, se séparant de la coalition,
+avait fait sa paix avec la France, et s'était enrichie par sa
+neutralité, pendant que l'Autriche s'épuisait pour soutenir seule la
+guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que, la guerre finie,
+il fallait <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> partager le patrimoine de l'Église, l'avidité des
+deux cours avait ajouté de nouveaux ferments à la passion qui les
+divisait.</p>
+
+<span class="sidenote">Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.</span>
+
+<p>La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des
+sécularisations pour affaiblir à jamais l'Autriche. Celle-ci était à
+la fin du dix-huitième siècle, comme dans la guerre de Trente-Ans,
+comme dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique:
+non pas que, dans tous les cas, les protestants fussent portés pour la
+Prusse, et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage
+au contraire altéraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavière,
+catholique fervente, mais sans cesse alarmée des vues de l'Autriche
+sur son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>,
+quoique protestante, était souvent opposée à la Prusse par défiance de
+voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en général, l'Autriche
+avait pour clients les princes catholiques, et particulièrement les
+États ecclésiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait
+déférer l'empire; ils se conformaient à son avis dans les assemblées
+où se débattaient les affaires générales. Ne levant pas d'armées, ils
+laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de
+plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison
+impériale. L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un
+riche <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> bénéfice dans la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique,
+qui lui avait été récemment déférée. L'évêque de Munster et
+l'archevêque de Cologne étant morts, les chapitres de ces deux siéges
+avaient nommé l'archiduc Antoine pour remplacer les prélats défunts.
+Comme dans tous les pays aristocratiques, l'Église fournissait ainsi
+des dotations aux puînés des grandes familles. La Prusse naturellement
+savait mauvais gré aux États ecclésiastiques de donner à l'Autriche
+des soldats, des apanages et des voix à la Diète.</p>
+
+<p>Une fois engagés dans les réformes constitutionnelles, les princes
+allemands allaient être amenés à d'autres changements encore,
+notamment à la suppression des villes libres et de la noblesse
+immédiate.</p>
+
+<span class="sidenote">Les villes libres, leur origine, leur suppression
+inévitable.</span>
+
+<p>Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De même que les
+rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des
+seigneurs, de même les empereurs avaient donné aux villes d'Allemagne,
+formées par l'industrie et le commerce, une existence indépendante,
+des droits reconnus, souvent aussi des priviléges. C'était là ce qui
+avait introduit dans cette vaste féodalité allemande, à côté des
+seigneurs féodaux, à côté des prêtres souverains portant des couronnes
+de comtes ou de ducs, des républiques démocratiques, célèbres par leur
+richesse et leur génie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport
+des arts, de l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien
+mérité de l'Allemagne et de l'humanité entière. <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Toutes ces
+villes étaient tombées sous le joug de petites aristocraties locales,
+et la plupart se trouvaient déplorablement administrées. Celles dont
+le commerce s'était maintenu échappaient à la ruine commune, et
+présentaient même des républiques assez prospères. Mais elles étaient
+jalousées par les princes voisins, qui cherchaient à les adjoindre à
+leur territoire. La Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer
+dans ses États Nuremberg, et la Bavière Augsbourg, bien que ces villes
+fussent toutes deux fort déchues de leur ancienne splendeur.</p>
+
+<span class="sidenote">La noblesse immédiate, son origine, son existence
+actuellement menacée.</span>
+
+<p>La noblesse immédiate avait une origine assez semblable à celle des
+villes libres, car son titre provenait de la protection impériale
+accordée aux seigneurs, trop faibles pour se défendre eux-mêmes. Aussi
+était-elle surtout répandue en Franconie et en Souabe, parce qu'à
+l'époque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de
+cette contrée, se trouvant sans suzerain, s'étaient donnés à
+l'empereur. On l'appelait <i>immédiate</i>, parce qu'elle relevait
+directement de l'empereur, et non des princes chez lesquels ses
+domaines étaient situés. On donnait le même titre d'<i>immédiat</i> à tout
+État, ville, fief, abbaye, relevant directement de l'empire. On
+appelait <i>médiat</i>, tout État dépendant directement du prince dans le
+territoire duquel il se trouvait enclavé. Cette noblesse immédiate,
+dont l'obéissance était partagée entre le seigneur local et l'empereur
+qu'elle reconnaissait comme son unique suzerain, était fière de cette
+vassalité plus relevée, <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> servait dans les armées et dans les
+chancelleries impériales, et livrait aux recruteurs autrichiens la
+population des bourgs et villages qui lui appartenaient.</p>
+
+<p>Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent,
+souhaitaient la double incorporation à leurs États de la noblesse
+immédiate et des villes libres. L'Autriche, assez froide pour le
+maintien des villes libres, dont elle convoitait un certain nombre
+pour elle-même, était ardente au contraire pour le maintien de la
+noblesse immédiate, qu'elle affectionnait d'une manière particulière.
+Cependant elle voulait en général la conservation de tout ce qui
+pouvait être conservé.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère de la révolution qui s'opérait en ce moment en
+Allemagne.</span>
+
+<p>De notre point de vue moderne, rien ne doit paraître plus naturel,
+plus légitime, que la réunion de toutes ces parcelles de territoire,
+villes ou seigneuries immédiates, au corps de chaque État. Cela sans
+doute eût mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplacé
+en Allemagne ces libertés locales par une liberté générale,
+garantissant à la fois toutes les existences et tous les droits. Mais
+ces incorporations allaient accroître le pouvoir absolu des rois de
+Prusse, des électeurs de Bavière, des ducs de Wurtemberg. À cette
+condition, il était permis de les voir avec quelque regret.</p>
+
+<p>Il y a, dans l'histoire des monarchies européennes, deux révolutions
+fort différentes par leur objet et par leur date: la première, au
+moyen de laquelle la royauté conquiert sur la féodalité <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> les
+petites souverainetés locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences
+particulières, pour former un seul État; la seconde, au moyen de
+laquelle la royauté, après avoir formé cet État unique, est obligée de
+compter avec la nation, et d'accorder une liberté générale, uniforme,
+régulière, bien préférable assurément aux libertés particulières de la
+féodalité. La France, en 1789, après avoir achevé cette première
+révolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en était
+encore à la première, et elle ne l'a pas même achevée aujourd'hui.
+L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans
+l'empire, défendait la vieille constitution germanique, et avec elle
+les libertés féodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide
+d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse
+immédiate, devenait novatrice par ambition, et tendait à donner à
+l'Allemagne les formes de la société moderne, c'est-à-dire à
+commencer, sans le vouloir, sans le savoir, l'&oelig;uvre de la
+Révolution française dans le vieil empire germanique.</p>
+
+<p>Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances étaient
+diverses, leurs prétentions territoriales ne l'étaient pas moins.</p>
+
+<span class="sidenote">Demandes de l'Autriche.</span>
+
+<p>L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et
+sous ce prétexte étendre et améliorer la frontière de ses propres
+États. Elle s'occupait peu du duc de Modène, doté depuis long-temps,
+par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, du Brisgau (petite
+province du pays de Baden) dont il se souciait médiocrement, aimant
+mieux jouir tranquillement <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> à Venise de ses immenses
+richesses, accumulées à force d'avarice. Mais elle s'occupait
+sérieusement de l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de la Toscane.
+Elle convoitait pour lui le bel archevêché de Salzbourg, qui aurait
+rattaché le Tyrol au corps de la monarchie autrichienne, plus la
+prévôté de Berchtolsgaden, enclavée dans l'archevêché de Salzbourg.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) Ces deux principautés lui étaient formellement
+promises, mais elle souhaitait obtenir davantage. Elle voulait pour ce
+même archiduc l'évêché de Passau, qui assurait à sa maison
+l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du
+Danube, le superbe évêché d'Augsbourg, s'étendant longitudinalement
+sur le Lech, au milieu même de la Bavière, enfin le comté de
+Werdenfels<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, et l'abbaye de Kempten, deux possessions placées sur le
+penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les sources des
+fleuves qui traversent la Bavière, tels que l'Inn, l'Isar, la Loisach,
+le Lech. Si on ajoute à cela dix-neuf villes libres en Souabe, plus
+douze grandes abbayes immédiates, et si on songe que l'Autriche,
+indépendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en Souabe,
+avait une foule d'anciennes possessions dans cette contrée, on
+comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle
+voulait, au moyen de la prétendue indemnité de l'archiduc Ferdinand,
+prendre position au milieu de la Bavière par Augsbourg, au-dessus
+<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> par Werdenfels et Kempten, au delà par ses possessions de
+Souabe, et, en la pressant ainsi dans les serres de l'aigle impérial,
+l'amener à lui céder la partie de ses États qu'elle convoitait depuis
+long-temps, c'est-à-dire le cours de l'Inn, peut-être même celui de
+l'Isar.</p>
+
+<p>C'était l'une des plus anciennes prétentions de l'Autriche que de
+s'étendre en Bavière pour s'y faire une meilleure frontière, et de
+prolonger en même temps ses postes dans les Alpes tyroliennes,
+jusqu'aux limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar
+était le plus cher de ses v&oelig;ux, et n'aurait pas été le dernier, si
+on l'avait satisfait. Pour avoir jusqu'à l'Isar, elle aurait abandonné
+à la maison de Bavière Augsbourg (l'évêché et la ville), plus toutes
+les possessions autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de
+Munich, située sur l'Isar, se trouvant sur la frontière, et ne pouvant
+demeurer siége du gouvernement bavarois, Augsbourg aurait été la
+nouvelle capitale offerte à l'électeur palatin. Mais c'était absorber
+presque la moitié de cet électorat, et refouler entièrement la maison
+palatine en Souabe. À défaut de ce rêve beaucoup trop beau, le cours
+de l'Inn eût consolé l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possédait que
+la partie inférieure de l'Inn, depuis Braunau jusqu'à Passau. Mais,
+au-dessus, entre Braunau et les Alpes tyroliennes, c'était la Bavière
+qui avait les deux rives de ce fleuve. L'Autriche aurait souhaité
+l'Inn dans tout son cours, depuis son entrée en Bavière, à Kufstein,
+jusqu'à sa <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> réunion au Danube. Cette ligne aurait embrassé
+moins de pays que celle de l'Isar, mais elle était fort belle encore,
+et militairement plus solide. C'était toujours par voie d'échange que
+l'Autriche se proposait d'acquérir l'une ou l'autre de ces frontières.
+Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des indemnités s'agitait
+entre les cabinets, d'obséder de ses offres, et, quand elle n'était
+pas écoutée, de ses menaces, le malheureux électeur de Bavière, lequel
+communiquait sur-le-champ ses anxiétés à ses deux protecteurs
+naturels, la Prusse et la France.</p>
+
+<span class="sidenote">Manière dont l'Autriche veut faire la part des autres
+maisons allemandes.</span>
+
+<p>Voilà comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution
+des indemnités. Voici comment elle faisait celle des autres.</p>
+
+<p>Pour les pertes essuyées par la Bavière à la gauche du Rhin, pertes
+qui surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car
+cette maison avait perdu le duché de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin,
+le duché de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de
+terres en Alsace, l'Autriche lui assignait deux évêchés en Franconie,
+ceux de Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placés pour la Bavière,
+puisqu'ils étaient voisins du Haut-Palatinat, mais égalant à peine les
+deux tiers de ce qui lui était dû. Peut-être l'Autriche aurait-elle
+ajouté à ce lot l'évêché de Freisingen, situé sur l'Isar, tout près de
+Munich. À la Prusse, l'Autriche entendait donner un gros évêché au
+nord, Paderborn par exemple, peut-être deux ou trois abbayes, comme
+Essen et Werden; enfin au stathouder <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> un territoire quelconque
+en Westphalie, c'est-à-dire le quart au plus de ce qu'ambitionnait la
+maison de Brandebourg, pour elle-même et pour sa parenté. Après avoir
+concédé aux deux Hesses, à Baden et au Wurtemberg, quelques dépouilles
+du bas clergé, et un certain nombre d'abbayes à la foule des petits
+princes héréditaires, lesquels, disait-elle, seraient bien heureux de
+prendre ce qu'on leur donnerait, l'Autriche voulait avec les gros
+territoires du nord et du centre de l'Allemagne, tels que Munster,
+Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les débris des électorats de
+Cologne, Mayence et Trèves, conserver les trois électeurs
+ecclésiastiques, et sauver par là son influence en empire.</p>
+
+<p>Sur les trois électorats ecclésiastiques, le premier, celui de
+Mayence, venait de passer au coadjuteur du dernier archevêque. Ce
+nouveau titulaire, membre de la maison de Dalberg, était un prélat
+instruit, spirituel, homme du monde. L'électorat de Trèves appartenait
+à un prince saxon, encore vivant, retiré dans l'évêché d'Augsbourg
+dont il cumulait le titre avec celui de Trèves, oubliant dans
+l'observation assidue des pratiques religieuses, dans l'opulence que
+lui procuraient les pensions de sa famille, sa grandeur électorale
+perdue. L'électorat de Cologne était devenu vacant par la mort du
+titulaire. Les évêchés de Munster, de Freisingen, de Ratisbonne, la
+prévôté de Berchtolsgaden, venaient de vaquer aussi. Soit que
+l'Autriche fût ou ne fût pas complice des chapitres, elle avait
+laissé nommer, en présence d'un <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> commissaire impérial,
+l'archiduc Antoine pour évêque de Munster et pour archevêque de
+Cologne. La Prusse irritée avait réclamé vivement, disant qu'on
+voulait par la nomination de nouveaux titulaires créer des obstacles
+aux sécularisations, et empêcher la libre exécution du traité de
+Lunéville. Ses réclamations avaient pour but d'empêcher qu'on ne
+remplît de la même manière les bénéfices encore vacants de Freisingen,
+Ratisbonne et Berchtolsgaden.</p>
+
+<span class="sidenote">Prétentions contraires de la Prusse.</span>
+
+<p>On pourrait se faire une idée assez juste des projets de la Prusse, en
+prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord
+elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane
+exagérées du double au moins. On prétendait à Vienne qu'il avait perdu
+4 millions de florins en revenu. Cette assertion était fort exagérée;
+elle reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts.
+Le revenu net perdu par le grand duc était de 2,500,000 florins au
+plus. La Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden
+égalaient, s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans
+ajouter que la Toscane, détachée de la monarchie autrichienne, n'avait
+pour celle-ci aucune valeur de position, tandis que Salzbourg,
+Berchtolsgaden, Passau, liés au corps même de cette monarchie, lui
+donnaient une frontière excellente, et dans les montagnards de
+Salzbourg une nombreuse population militaire. On croyait que
+l'Autriche y pourrait lever vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait
+donc pas de motif fondé pour ajouter au lot de <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> l'archiduc les
+évêchés d'Augsbourg, d'Aichstedt, l'abbaye de Kempten, le comté de
+Werdenfels, ainsi que toutes les villes libres et les abbayes
+demandées en Souabe. Cependant la Prusse insistait moins sur
+l'exagération des prétentions de l'Autriche, qu'elle n'insistait sur
+la légitimité des siennes. Elle estimait au double de leur valeur
+véritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et diminuait de
+moitié le prix des territoires qu'elle réclamait en dédommagement.
+D'abord elle partageait l'un des désirs de l'Autriche, celui de se
+porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle voulait faire en
+Franconie ce que l'Autriche cherchait à faire en Souabe; elle y
+voulait doubler au moins son territoire. C'était une ambition
+constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu de
+l'Allemagne, des positions avancées, soit l'une contre l'autre, soit
+contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les
+États du centre de la confédération. Dans ses premiers élans
+d'ambition, la Prusse n'avait pas demandé moins que les évêchés de
+Wurtzbourg et de Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de
+Bareuth, et destinés dans la pensée de tout le monde à indemniser la
+Bavière. Cette prétention avait rencontré de telles objections,
+surtout à Paris, qu'il avait fallu y renoncer.</p>
+
+<p>À défaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu
+seulement le duché de Gueldre, une portion du duché de Clèves, la
+petite principauté de M&oelig;urs, quelques péages supprimés sur le
+Rhin, <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> et les enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cédés à
+la Hollande, ce qui représentait 700 mille florins de revenu suivant
+la Russie, 1,200 mille suivant la France, la Prusse ne voulait pas
+moins qu'une partie du nord de l'Allemagne, c'est-à-dire les évêchés
+de Munster, de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes
+de l'électorat de Mayence en Thuringe, tels que l'Eichsfeld et
+Erfurth, puis enfin en Franconie, où elle n'abdiquait pas ses
+prétentions, l'évêché d'Aichstedt et la célèbre ville de Nuremberg.</p>
+
+<p>Faisant, à l'égard de l'indemnité du stathouder, les mêmes calculs que
+l'Autriche à l'égard de l'indemnité du duc de Toscane, elle demandait
+pour la maison d'Orange-Nassau un établissement contigu au territoire
+prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duché de Westphalie,
+le pays de Recklinghausen, les restes des deux électorats de Cologne
+et de Trèves, à la droite du Rhin. Il en résultait pour le stathouder,
+outre l'avantage d'être adossé à la Prusse, avantage fort grand pour
+elle et pour lui, celui d'être placé près de la Hollande, et de
+pouvoir y profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe
+à la fausseté des évaluations de la Prusse, si on songe qu'après avoir
+exagéré jusqu'au double, même au triple, le chiffre de ses pertes,
+elle dissimulait dans la même proportion la valeur des objets demandés
+en compensation, que, par exemple, elle évaluait à 350 mille florins
+l'évêché de Munster, qui, à Paris, d'après les calculs les plus
+impartiaux, était <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> évalué à 1,200 mille, qu'elle estimait à
+150 mille florins l'évêché d'Osnabruck, qui, à Paris, était estimé 369
+mille, et ainsi du reste, on se fera une idée de la folle exagération
+de ses prétentions.</p>
+
+<span class="sidenote">La Prusse se jette dans les bras de la France.</span>
+
+<p>Elle se montrait un peu plus généreuse que l'Autriche envers les
+princes de second et de troisième ordre, car c'étaient tout autant de
+voix protestantes à introduire dans la Diète. Elle était d'avis de
+supprimer les électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, de
+laisser exister tout au plus celui de Mayence, avec les débris de son
+électorat situés à la rive droite du Rhin; de remplacer les deux
+électeurs ecclésiastiques supprimés par des électeurs protestants,
+pris parmi les princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, même
+d'Orange-Nassau, s'il était possible. L'appui que l'Autriche cherchait
+auprès de la Russie, la Prusse le cherchait auprès de la France. Elle
+offrait, si on la secondait dans ses réclamations, de lier sa
+politique à celle du Premier Consul, de s'engager à lui par une
+alliance formelle, de garantir tous les arrangements faits en Italie,
+tels que la création du royaume d'Étrurie, la nouvelle constitution
+donnée à la République italienne, et la réunion du Piémont à la
+France. Elle faisait en même temps les plus grands efforts pour amener
+à Paris la négociation, que l'Autriche tâchait d'amener à
+Saint-Pétersbourg. Elle savait que, hors de Paris, elle n'était pas
+très-favorablement jugée; que, dans les cours, on lui reprochait
+amèrement d'avoir abandonné la cause de l'Europe pour celle de la
+Révolution française; que, si on <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> critiquait les prétentions
+de l'empereur, les siennes étaient jugées bien plus sévèrement, car il
+leur manquait l'excuse des grandes pertes essuyées par la maison
+d'Autriche dans la dernière guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait
+d'appui à espérer que du côté de la France; que se prêter au
+déplacement de la négociation, ce serait désobliger le Premier Consul,
+et accepter des arbitres mal disposés à son égard. Aussi refusa-t-elle
+nettement toutes les ouvertures de l'Autriche, qui, en désespoir de
+cause, lui offrait de s'entendre à elles deux, de s'accorder l'une à
+l'autre la part du lion, en sacrifiant tous les princes de second et
+de troisième ordre, et de s'adresser ensuite à Pétersbourg pour
+obtenir la consécration du partage qu'elles auraient fait, dans le but
+surtout de soustraire l'Allemagne au joug des Français.</p>
+
+<span class="sidenote">Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous
+recours à la France.</span>
+
+<p>Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous
+recours à la France. Au lieu de solliciter à Londres, à Pétersbourg, à
+Vienne, à Berlin, ils sollicitaient à Paris. La Bavière, tourmentée
+par l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les
+uns des autres; les petites familles effrayées de l'avidité des
+grandes; les villes libres, menacées d'incorporation; la noblesse
+immédiate, exposée au même danger que les villes libres; tous, grands
+et petits, républiques ou souverains héréditaires, plaidaient leur
+cause à Paris, les uns par l'intermédiaire de leurs ministres, les
+autres directement et en personne. Le ci-devant stathouder y avait
+envoyé son fils, le <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas,
+prince distingué, que le Premier Consul avait accueilli avec beaucoup
+de faveur. Plusieurs autres princes y étaient venus également. Tous
+fréquentaient avec empressement ce palais de Saint-Cloud, où un
+général de la République était courtisé à l'égal des rois.</p>
+
+<span class="sidenote">Singularité du spectacle que les puissances allemandes
+présentent au moment des sécularisations.</span>
+
+<p>Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien
+l'inconséquence des passions humaines, et la profondeur des desseins
+de la Providence!</p>
+
+<p>La Prusse et l'Autriche avaient entraîné l'Allemagne à une guerre
+injuste contre la Révolution française, et elles avaient été vaincues.
+La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la
+puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du
+Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient dès lors sans
+États. Il était naturel de les indemniser en Allemagne, et de
+n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les
+avaient compromis, voulaient indemniser aux dépens de cette
+malheureuse Allemagne leurs propres parents, italiens comme les
+archiducs, ou hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus
+étrange encore, elles voulaient, sous le nom de leurs proches,
+s'indemniser elles-mêmes, toujours aux dépens de cette Allemagne,
+victime de leurs fautes. Et ces dédommagements, où les
+cherchaient-elles? dans les biens mêmes de l'Église; c'est-à-dire que
+les défenseurs du trône et de l'autel, rentrés chez eux après s'être
+<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> fait battre, entendaient se dédommager d'une guerre
+malheureuse en dépouillant l'autel qu'ils étaient allés défendre, et
+en imitant la Révolution française qu'ils étaient venus attaquer! Et,
+chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils demandaient
+au représentant victorieux de cette Révolution, de leur partager ces
+dépouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager eux-mêmes!</p>
+
+<span class="sidenote">Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.</span>
+
+<p>Le Premier Consul s'inquiétait peu du mouvement qu'on se donnait
+autour de lui pour attirer la négociation tantôt ici, tantôt là. Il
+savait qu'elle n'aurait lieu qu'à Paris, parce qu'il le voulait ainsi,
+et que c'était mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la
+signature de la paix générale, il écouta successivement les parties
+intéressées: la Prusse, qui ne désirait agir qu'avec lui et par lui;
+l'Autriche, qui, tout en cherchant à porter l'arbitrage à Pétersbourg,
+ne négligeait rien cependant pour le disposer en sa faveur; la
+Bavière, qui lui demandait conseil et appui contre les offres
+menaçantes de l'Autriche; la maison d'Orange, qui avait envoyé son
+fils à Paris; les maisons de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, qui
+promettaient le plus entier dévouement si on voulait les avantager;
+enfin, la masse des petits princes qui se réclamaient de leur ancienne
+alliance avec la France. Après avoir entendu ces divers prétendants,
+le Premier Consul reconnut bientôt que, sans l'intervention d'une
+volonté puissante, le repos de l'Allemagne, et, par suite, celui du
+continent, <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> resterait indéfiniment en péril. Il se décida donc
+à offrir, et en réalité, à imposer sa médiation, mais en présentant
+des arrangements qui pussent honorer la justice de la France et la
+sagesse de sa politique.</p>
+
+<p>Rien n'était plus sensé, plus admirable, que les vues du Premier
+Consul, à cette époque heureuse de sa vie, où, couvert d'autant de
+gloire qu'il en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force
+matérielle pour mépriser l'Europe, et se dispenser de recourir à une
+politique profondément calculée. Il voyait bien qu'avec les
+dispositions peu sûres de l'Angleterre, il fallait songer à prévenir
+le danger d'une nouvelle guerre générale; que, dans ce but, il était
+urgent de se ménager une alliance solide sur le continent; que celle
+de la Prusse était la plus convenable; que cette cour, novatrice par
+nature, par origine, par intérêt, avait avec la Révolution française
+des affinités, que ne pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se
+l'attachant sérieusement, on rendait les coalitions impossibles; car,
+au degré de force auquel la France était parvenue, c'était tout au
+plus si on oserait l'attaquer, lorsque toutes les puissances seraient
+réunies contre elle; mais que, s'il en manquait une seule à la
+coalition, et, si la puissance qui manquait, avait passé du côté de la
+France, jamais on ne tenterait les chances d'une nouvelle guerre.
+Cependant, tout en songeant à s'allier à la Prusse, le Premier Consul
+comprenait avec une rare justesse d'esprit, qu'il ne fallait pas la
+faire tellement forte qu'elle écrasât <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> l'Autriche, car alors
+elle deviendrait à son tour la puissance dangereuse, au lieu d'être
+l'alliée utile; qu'il ne fallait lui sacrifier ni les petits princes,
+anciens amis de la France, ni les États ecclésiastiques sans
+exception, États peu consistants, peu militaires, et préférables comme
+voisins à des princes laïques et guerriers; ni enfin les villes
+libres, respectables par les souvenirs qu'elles rappelaient,
+respectables surtout à titre de Républiques pour la République
+française; que sacrifier en même temps à la Prusse tous ces petits
+États, héréditaires, ecclésiastiques, républicains, c'était favoriser
+la réalisation de cette unité allemande, plus dangereuse pour
+l'équilibre européen, si elle se constituait jamais, que toute la
+puissance autrichienne ne l'avait été jadis; qu'en faisant pencher, en
+un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la
+faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au
+désespoir, peut-être la précipiter vers sa chute, remplacer alors un
+ennemi par un autre, et dans l'avenir préparer à la France une
+rivalité avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle
+qui l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs
+siècles.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul songe à s'adresser à l'intérêt de la
+Prusse et à l'orgueil de la Russie, pour faire réussir la
+négociation.</span>
+
+<p>Plein de ces sages pensées, le Premier Consul entreprit d'abord
+d'amener la Prusse à des vues modérées. Parvenu à s'entendre avec
+elle, il voulait négocier avec les intéressés de second ordre, et les
+contenter au moyen d'une juste part d'indemnité; il projetait ensuite
+d'ouvrir à Pétersbourg une négociation toute de courtoisie, pour
+flatter <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> l'orgueil du jeune empereur qu'il découvrait
+parfaitement sous une feinte modestie, et pour le lier par de bons
+procédés aux arrangements territoriaux qui seraient arrêtés. Avec le
+concours de la Prusse satisfaite, de la Russie flattée, il espérait
+rendre inévitable la résignation de l'Autriche, si toutefois on avait
+eu soin de ne pas trop l'exaspérer par les arrangements adoptés.</p>
+
+<span class="sidenote">Premier plan du Premier Consul, et mérite de ce plan.</span>
+
+<p>Dans des combinaisons aussi compliquées, il fallait s'attendre à
+passer par plusieurs projets avant d'arriver au projet définitif.
+L'idée du Premier Consul, relativement à la distribution territoriale
+de l'Allemagne, avait été d'abord d'éloigner les unes des autres les
+trois grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la
+Prusse, la France, et de placer entre elles la masse entière de la
+Confédération germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait
+concédé à l'Autriche, non pas la totalité de ses prétentions,
+c'est-à-dire le cours de l'Isar, car il aurait fallu dans ce cas
+transporter la maison palatine en Souabe et en Franconie; mais il lui
+aurait concédé l'Inn dans tout son cours, c'est-à-dire l'évêché de
+Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, le pays compris entre la
+Salza et l'Inn, plus les évêchés de Brixen et Trente, situés en Tyrol.
+L'Autriche, ainsi dédommagée pour son compte et celui des deux
+archiducs, aurait dû renoncer à toute possession en Souabe; elle
+aurait été placée en entier derrière l'Inn; elle y aurait été
+compacte, et couverte par une frontière excellente; elle eût enfin
+trouvé le repos, et l'aurait donné à la Bavière, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> par la
+solution de la vieille question de l'Inn.</p>
+
+<p>De même qu'on aurait fait renoncer l'Autriche à son établissement en
+Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse à son établissement en
+Franconie, en demandant à celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach
+et de Bareuth. Avec ces margraviats et les évêchés contigus de
+Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait
+dû faire le sacrifice en Souabe, avec les évêchés de Freisingen,
+d'Aichstedt, enclavés dans les possessions bavaroises, on eût composé
+à la maison palatine un territoire bien arrondi, s'étendant à la fois
+en Bavière, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrière
+entre la France et l'Autriche. À ce prix la maison Palatine aurait pu
+abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duché de Berg,
+placé à l'autre extrémité de l'Allemagne, c'est-à-dire vers la
+Westphalie. La Prusse, éloignée de la Franconie comme l'Autriche de la
+Souabe, aurait été reportée tout à fait au nord. Pour l'y reporter
+entièrement, on aurait supprimé l'obstacle qui l'en séparait,
+c'est-à-dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait
+établi ces deux familles dans les territoires devenus vacants au
+centre de l'Allemagne. La Prusse se serait trouvée de la sorte sur les
+bords de la Baltique; on lui aurait donné en outre les évêchés de
+Munster, d'Osnabruck et d'Hildesheim. Dédommagée ainsi de ses pertes
+anciennes et nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duché de
+Clèves, dont la partie située à la <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> gauche du Rhin avait passé
+à la France, dont la partie située à la rive droite aurait grossi la
+masse des indemnités. Alors, déjà séparée de l'Autriche par l'abandon
+de la Franconie, elle l'eût été encore de la France par son
+éloignement des bords du Rhin.</p>
+
+<p>Il serait resté dans les duchés vacants de Clèves, de Berg, de
+Westphalie, dans les débris des électorats de Cologne, Trèves et
+Mayence, dans les enclaves mayençaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans
+l'évêché de Fulde, et autres propriétés ecclésiastiques, dans les
+débris du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes médiates
+ou immédiates répandues par toute l'Allemagne, il serait resté de quoi
+composer un État à la maison de Mecklembourg et à celle d'Orange; de
+quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la
+foule des princes inférieurs. Enfin, dans les siéges d'Aichstedt,
+d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi
+conserver deux électeurs ecclésiastiques sur trois, ce qui entrait
+dans la pensée du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altérer
+la constitution germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protéger
+l'Église en tout pays.</p>
+
+<p>Dans ce plan, si profondément conçu, l'Autriche, la Prusse, la France,
+étaient établies, les unes fort loin des autres; la Confédération
+germanique était réunie en un seul corps, et placée au milieu des
+grandes puissances du continent, avec le rôle utile, important,
+honorable, de les séparer, et d'empêcher <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> les collisions entre
+elles; les États allemands acquéraient une délimitation parfaite; la
+constitution germanique était utilement réformée, et point détruite.</p>
+
+<p>Le plan du Premier Consul, proposé d'abord à la Prusse, ne fut pas
+refusé tout de suite. Il convenait à cette puissance de devenir
+compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de
+l'Allemagne. Son consentement définitif dépendait des quantités qui
+lui seraient offertes, lorsqu'on en arriverait à régler les détails du
+partage. Mais si les princes du centre de l'Allemagne, dont les États
+ne reposaient dans le moment que sur la volonté mobile des
+négociateurs, pouvaient être facilement transportés au nord ou au
+midi, au couchant ou au levant, il devait en être autrement pour deux
+princes, confinés à l'extrémité septentrionale de la Confédération,
+comme les princes de Mecklembourg, solidement établis au milieu de
+sujets dont ils avaient l'affection depuis des siècles, étrangers à
+toutes les vicissitudes territoriales amenées par la guerre, et
+difficiles à persuader quand on leur proposerait un déplacement aussi
+considérable. D'ailleurs, s'ils disaient un mot à l'Angleterre, elle
+ne manquerait pas de faire échouer un projet qui livrait les rivages
+de la Baltique à la Prusse.</p>
+
+<span class="sidenote">Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le
+plan primitif du Premier Consul.</span>
+
+<p>Spontanément ou non, ils refusèrent d'une manière péremptoire ce qu'on
+leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait été chargée de
+l'ouverture, leur avait clairement insinué que la France, en voulant
+<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> faire d'eux des voisins, en voulait faire aussi des amis, et
+se montrerait libérale à leur égard dans la distribution des
+indemnités.</p>
+
+<p>Quelque importante que fût la partie du plan qui venait d'être
+refusée, il valait encore la peine de poursuivre la réalisation du
+reste. Il était toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrière
+l'Inn, et de lui concéder une fois pour toutes cet éternel objet de
+ses v&oelig;ux; il était toujours bon de concentrer la Prusse vers le
+nord de l'Allemagne, et de l'exclure de la Franconie, où sa présence
+n'était utile à personne, pouvait même devenir dangereuse pour elle,
+en cas de guerre, car les provinces d'Anspach et de Bareuth se
+trouvant sur la route des armées française et autrichienne, sa
+neutralité devenait fort difficile à respecter. La suite de cette
+histoire révélera le grave inconvénient d'une pareille situation.</p>
+
+<span class="sidenote">Les prétentions obstinées de la Prusse et de l'Autriche
+ajoutent de nouvelles difficultés à la belle conception du Premier
+Consul.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul renonce à ses premières idées pour
+arriver à un arrangement possible.</span>
+
+<p>Mais la Prusse et l'Autriche étaient fort exigeantes pour ce qui les
+concernait. Bien que l'Autriche trouvât la frontière de l'Inn
+infiniment séduisante, elle ne voulait rien céder en Souabe; elle
+prétendait toujours y avoir des possessions, même après l'acquisition
+de l'Inn. Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le
+pays entre la Salza et l'Inn, l'évêché de Passau. Les évêchés de
+Brixen et de Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un
+don, car ils étaient en Tyrol, et tout ce qui était en Tyrol
+paraissait tellement lui appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne
+rien recevoir de nouveau. La Prusse, de son côté, ne voulait se
+départir d'aucune <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> de ses prétentions en Franconie. Dans cette
+situation le Premier Consul prit le parti d'abandonner le bien pour le
+possible, nécessité pénible mais fréquente dans les grandes affaires.
+Il tâcha de s'entendre définitivement avec la Prusse, pour se
+concerter ensuite avec la Russie, réservant pour la fin de la
+négociation, l'accord avec l'Autriche, qui montrait un entêtement
+désespérant, et qu'on ne pouvait réussir à vaincre que par l'ensemble
+des adhésions obtenues.</p>
+
+<p>Il annonça d'abord la ferme résolution de ne laisser immoler aucun
+intérêt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dépens des
+petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas
+détruire complétement le parti catholique. Le général Beurnonville,
+ambassadeur de France à Berlin, était en ce moment en congé à Paris.
+Il fut chargé, dans le courant de mai 1802 (floréal an <span class="smcap">X</span>), de
+s'aboucher avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une
+convention, dans laquelle seraient stipulés les arrangements
+particuliers aux maisons de Brandebourg et d'Orange.</p>
+
+<p>La Prusse reproduisit toutes ses prétentions, mais elle n'avait avec
+personne autant qu'avec la France la chance de traiter
+avantageusement. Elle fut donc obligée de se résigner à un arrangement
+qui, bien qu'inférieur à ce qu'elle désirait, devait paraître à toute
+l'Allemagne un acte de grande partialité pour elle. (Voir la carte n<sup>o</sup>
+21.)</p>
+
+<span class="sidenote">Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la
+concerne.</span>
+
+<p>Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit, à la rive gauche du
+Rhin, le duché de Gueldre, <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> une partie du duché de Clèves, la
+petite principauté de M&oelig;urs; elle cédait à la Hollande quelques
+enclaves; enfin elle allait être privée du revenu des péages du Rhin,
+en conséquence d'une disposition générale, relative à la navigation.
+Ces pertes réunies entraînaient une diminution de revenu qu'elle
+évaluait à 2 millions de florins, que l'Autriche évaluait à 750 mille,
+la Russie à un million, la France par faveur, à 12 ou 1,300 mille. Par
+une convention, signée le 23 mai 1802 (3 prairial an <span class="smcap">X</span>), la France
+promit de faire obtenir à la Prusse les évêchés de Hildesheim et de
+Paderborn, une partie de l'évêché de Munster, les territoires
+d'Erfurth et de l'Eichsfeld, restes de l'ancien électorat de Mayence,
+enfin quelques abbayes et villes libres, le tout représentant environ
+1,800 mille florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre
+supposé des pertes qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien
+en Franconie, ce qui était pour elle un vif sujet de regrets, car son
+ambition était persévérante de ce côté; mais l'Eichsfeld et Erfurth
+étaient des points intermédiaires, qui lui ménageaient des relais pour
+arriver dans ses provinces de Franconie. Tout en feignant de se
+résigner à de grands sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des
+acquisitions qu'elle venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec
+elle une convention particulière pour l'indemnité de la maison
+d'Orange-Nassau. On ne plaça point cette maison en Westphalie comme
+elle aurait voulu, mais dans la Haute-Hesse. On lui donna l'évêché et
+l'abbaye de <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> Fulde, l'abbaye de Corvey, peu distante de Fulde,
+celle de Weingarten, et quelques autres. Par cet arrangement, sans
+être placée trop près de la Hollande et des souvenirs du stathoudérat,
+elle se trouvait néanmoins assez près du pays de Nassau, où toutes les
+branches de cette famille devaient être indemnisées.</p>
+
+<p>Ces avantages étaient accordés à la Prusse et à sa parenté, dans le
+but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il
+profiter de l'occasion pour lui arracher une adhésion formelle à tout
+ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de la
+maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la République batave, et
+la renonciation au stathoudérat; il exigea de la Prusse la
+reconnaissance de la République italienne, la reconnaissance du
+royaume d'Étrurie, et une approbation implicite de la réunion du
+Piémont à la France. Le roi Frédéric-Guillaume se trouvait ainsi
+enchaîné à la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de
+plus désagréable pour l'Europe. Il n'hésita cependant point, et donna
+l'adhésion demandée dans l'acte même qui lui assignait sa part des
+indemnités germaniques.</p>
+
+<span class="sidenote">Après s'être entendu avec la Prusse, le Premier Consul se
+met d'accord avec la Bavière.</span>
+
+<p>Après en avoir fini des prétentions de la Prusse, le Premier Consul,
+fidèle à son plan de s'entendre successivement et individuellement
+avec les principaux intéressés, signa le même jour une convention avec
+la Bavière. Il la traitait dans cette convention en vieille alliée de
+la France. (Voir la carte n<sup>o</sup> 21.) Il lui assurait toutes les
+principautés ecclésiastiques enclavées dans <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> son territoire,
+l'évêché d'Augsbourg (moins la ville, qui devait être conservée comme
+ville libre), l'évêché de Freisingen; les versants du Tyrol,
+ambitionnés par l'Autriche, tels que l'abbaye de Kempten et le comté
+de Werdenfels; la place de Passau, sans l'évêché de Passau, enclavé
+dans le territoire autrichien, et destiné à l'archiduc Ferdinand;
+l'évêché d'Aichstedt, placé sur les bords du Danube; les deux grands
+évêchés de Wurtzbourg et de Bamberg, formant une notable partie de la
+Franconie; enfin plusieurs villes libres et abbayes de la Souabe, que
+l'Autriche, dans ses rêves ambitieux, avait demandées pour elle-même,
+notamment Ulm, Memmingen, Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre
+l'Autriche et la Bavière, n'était pas résolue: on laissait aux deux
+puissances intéressées le soin de la vider par voie d'échange. La
+maison palatine, concentrée en Souabe et en Franconie, acquérait ainsi
+un territoire assez compacte. Il n'y avait plus que le duché de Berg,
+placé aux confins de la Westphalie, qui fût éloigné du corps de ses
+États. C'est dans le but d'agglomérer son territoire qu'on lui avait
+fait abandonner tout le Palatinat du Rhin; mais elle était
+complétement dédommagée de ce qu'on lui enlevait, car si elle avait
+perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3 millions et
+quelques mille florins en compensation.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.</span>
+
+<span class="sidenote">Concert avec la Russie.</span>
+
+<p>L'indemnité de la Prusse et de la Bavière étant fixée, le plus
+difficile était fait. On avait contenté deux amis de la France, et
+les deux États les <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> plus considérables de l'Allemagne, après
+l'Autriche. Aucune opposition insurmontable n'était désormais à
+craindre. Il restait cependant à se mettre d'accord avec Baden,
+Wurtemberg, les deux Hesses. Baden et Wurtemberg étaient clients et
+parents de la Russie. C'est avec la Russie que leur part devait être
+réglée. Il entrait, comme nous l'avons dit, dans le plan du Premier
+Consul, de faire participer l'empereur Alexandre aux arrangements de
+l'Allemagne, de l'y intéresser, en traitant bien ses protégés, en
+flattant son orgueil, en paraissant tenir grand compte de son
+influence. D'abord on y était obligé par les articles secrets annexés
+au dernier traité de paix, articles par lesquels on s'était engagé à
+se concerter avec le cabinet russe pour l'affaire des indemnités
+germaniques. Le Premier Consul avait pensé qu'il ne fallait pas lui
+laisser le temps de réclamer son droit d'intervenir, et, dans sa
+correspondance personnelle avec le jeune empereur, l'entretenant avec
+confiance de toutes les grandes affaires de l'Europe, il lui avait
+demandé ses intentions à l'égard des maisons de Wurtemberg et de
+Baden, qui avaient l'honneur d'être alliées à la famille impériale. En
+effet, l'impératrice douairière, veuve de Paul I<sup>er</sup>, mère d'Alexandre,
+était une princesse de Wurtemberg; l'impératrice régnante, épouse
+d'Alexandre, était une princesse de Baden. Celle-ci était l'une de ces
+trois brillantes s&oelig;urs, nées dans la petite cour de Carlsruhe, et
+assises à cette époque sur les trônes de Bavière, de Suède, de
+Russie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Le czar, flatté de ces avances, accepta volontiers les
+ouvertures du Premier Consul, et ne songea pas un instant à entrer
+dans la pensée de l'Autriche, qui voulait attirer la négociation à
+Pétersbourg. Quelque satisfait qu'il eût été de voir la plus grande
+affaire du continent traitée chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas
+prétendre un moment. Il autorisa donc M. de Markoff à négocier sur ce
+sujet à Paris. Wurtemberg, Baden, étaient pour lui les moindres
+intérêts de cette négociation. Son intérêt essentiel c'était de
+participer ostensiblement à la négociation tout entière. Le Premier
+Consul ne laissa rien à désirer à l'empereur Alexandre, quant à
+l'extérieur du rôle à jouer, et lui offrit une manière de figurer
+égale à celle du cabinet français, en lui proposant de constituer la
+France et la Russie médiatrices entre les divers États de la
+Confédération germanique.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul imagine de constituer la France et la
+Russie médiatrices, et de proposer en leur nom, à la Diète germanique,
+les arrangements par lui résolus.</span>
+
+<p>Cette idée était des plus heureuses. Il fallait bien, en effet après
+avoir arrêté avec les principaux intéressés la part qui leur serait
+faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique
+assemblé à Ratisbonne, et l'amener à ratifier les arrangements
+individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de réunir ces
+arrangements en un plan général, et de le présenter à la diète de
+Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant
+spontanément puissances médiatrices. Cette forme sauvait la dignité du
+corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organisé par
+la France, mais qui, dans l'embarras où le jetaient <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> les
+ambitions rivales soulevées dans son sein, acceptait comme arbitres
+les deux plus grandes puissances du continent, et les plus
+désintéressées. On ne pouvait pas cacher sous une forme plus
+convenable pour l'Allemagne, plus flatteuse pour un jeune souverain
+entrant à peine sur la scène du monde, la volonté réelle de la France.
+Le Premier Consul, en acceptant ainsi l'égalité de rôle avec un prince
+qui n'avait rien fait encore, lui couvert de gloire, consommé dans les
+armes et la politique, tenait une conduite des plus habiles, car,
+grâce à quelques ménagements, il amenait l'Europe à ses vues. Le
+caractère de la vraie politique, c'est de placer toujours le résultat
+réel avant l'effet extérieur. D'ailleurs l'effet se produit
+inévitablement quand le résultat réel est obtenu.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficultés qu'on rencontre auprès de M. de Markoff pour
+s'entendre sur le plan des indemnités.</span>
+
+<span class="sidenote">Zèle de M. de Markoff pour l'Autriche.</span>
+
+<p>La proposition du Premier Consul à l'empereur Alexandre étant
+acceptée, on convint de présenter à la Diète germanique une note,
+signée des deux cabinets, et contenant l'offre spontanée de leur
+médiation. Restait à s'entendre sur les arrangements à consigner dans
+cette note. Le Premier Consul eut beaucoup de peine à faire accepter à
+M. de Markoff les stipulations déjà convenues avec les principales
+puissances allemandes, et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui
+être sérieusement dommageables. Tandis que le jeune Alexandre
+affectait de ne partager aucune des passions de l'aristocratie
+européenne, M. de Markoff à Paris, M. de Woronzoff à Londres,
+affichaient <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> sans aucune retenue les passions qu'un émigré
+français, un tory anglais, ou un grand seigneur autrichien, auraient
+pu ressentir. M. de Markoff notamment était un Russe plein de morgue,
+dépourvu de cette attrayante flexibilité qu'on rencontre souvent chez
+les hommes distingués de sa nation, ayant de l'esprit, encore plus
+d'orgueil, et se faisant de la puissance de son cabinet une idée alors
+tout à fait exagérée. Le Premier Consul n'était pas homme à tolérer la
+ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait remettre à sa place
+l'ambassadeur, en observant pour le souverain les égards convenables.
+Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour la Bavière, des
+avantages supérieurs certainement aux pertes que ces trois maisons
+avaient éprouvées. Mais M. de Markoff, indifférent à la parenté
+impériale, même à la politique russe, qui commençait depuis la paix de
+Teschen à favoriser les petites puissances allemandes, M. de Markoff,
+dans son zèle pour la cause de la vieille Europe, se montrait non pas
+Russe, mais Autrichien. C'était l'Autriche qui semblait l'intéresser
+exclusivement. La Prusse lui était odieuse, il contestait toutes ses
+assertions, admettait au contraire toutes celles de l'Autriche, et
+demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander à Vienne.
+L'évêché de Salzbourg, la prévôté de Berchtolsgaden, accordés d'un
+consentement général à l'archiduc Ferdinand, produisaient à peu près
+autant que la Toscane, c'est-à-dire 2,500,000 florins. On ajoutait
+cependant à ces deux principautés les évêchés <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> de Trente et de
+Brixen. Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas
+qu'on tînt compte de cette addition. Ces évêchés étaient dans le
+Tyrol, et dès lors, suivant lui, tellement à l'Autriche, que c'était
+ôter à l'empereur pour donner à un archiduc. On répondait à cela que
+Trente et Brixen étaient des principautés ecclésiastiques, tout à fait
+indépendantes, quoique enclavées dans le territoire autrichien, et
+qu'elles ne seraient à l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait
+attribuées formellement.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficulté relativement à la ville de Passau.</span>
+
+<p>L'Autriche voulait en outre l'évêché de Passau, qui lui assurait
+l'importante place de Passau, située au confluent de l'Inn et du
+Danube, et formant une tête de pont sur la Bavière. On consentait bien
+à donner à l'Autriche l'évêché de Passau sans la place, ce qui était
+possible et convenable, car le territoire de cet évêché se trouvait
+compris tout entier en Autriche, et la place de Passau en Bavière.
+Accorder cette place à l'Autriche, c'eût été lui accorder, à l'égard
+de la Bavière, une position offensive et menaçante. Rien n'était donc
+plus naturel que de concéder l'évêché à l'archiduc Ferdinand, et
+Passau à l'électeur palatin. Mais l'Autriche tenait à Passau comme à
+une position capitale, et M. de Markoff la défendait pour l'Autriche
+avec la plus extrême chaleur. Pourtant on voulait terminer cette
+longue négociation, et M. de Markoff, sentant qu'on finirait par se
+passer de la Russie, consentit enfin à transiger, et tomba d'accord
+avec M. de Talleyrand du plan définitif.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> <span class="sidenote">Plan définitif adopté par la Russie et la France.</span>
+
+<span class="sidenote">Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.</span>
+
+<span class="sidenote">Lot de la Bavière.</span>
+
+<p>Les avantages déjà concédés par le Premier Consul à la Prusse et à la
+maison d'Orange, quoique vivement contestés par M. de Markoff, furent
+insérés tout entiers dans le plan définitif. (Voir la carte n<sup>o</sup> 21.)
+C'étaient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les évêchés
+d'Hildesheim, de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie
+seulement), l'Eichsfeld, Erfurth, plus quelques abbayes et villes
+libres; et pour la maison d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On inséra
+dans le même plan les conditions déjà stipulées pour la Bavière,
+c'est-à-dire les évêchés de Freisingen et d'Augsbourg, le comté de
+Werdenfels, l'abbaye de Kempten, la ville de Passau sans l'évêché, les
+évêchés d'Aichstedt, de Wurtzbourg et de Bamberg, plus diverses villes
+libres et abbayes de Souabe.</p>
+
+<span class="sidenote">Lot de l'archiduc Ferdinand, représentant l'Autriche.</span>
+
+<p>L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les évêchés de
+Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place
+de Passau), la prévôté de Berchtolsgaden. C'était un revenu de
+3,500,000 florins, en dédommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec
+l'avantage d'une contiguïté de territoire, que ne présentait pas la
+Toscane. L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses
+anciennes possessions. C'était à elle, si elle le voulait, à les
+échanger pour la frontière de l'Inn. Le Brisgau était, comme dans les
+traités antérieurs, assuré au duc de Modène.</p>
+
+<span class="sidenote">Lot de la maison de Baden.</span>
+
+<p>On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intéresser
+médiocrement M. de Markoff. <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Elle avait perdu diverses
+seigneuries et terres dans l'Alsace et le Luxembourg, représentant au
+plus 315 mille florins de revenu. On lui assura en territoires à sa
+portée, tels que l'évêché de Constance, les restes des évêchés de
+Spire, Strasbourg et Bâle, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et
+Heidelberg, on lui assura 450 mille florins, sans compter la dignité
+électorale qui lui était destinée.</p>
+
+<span class="sidenote">Lot de la maison de Wurtemberg.</span>
+
+<p>La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traitée. On lui
+concéda la prévôté d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu
+de 380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait
+perdus.</p>
+
+<span class="sidenote">Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes
+allemands.</span>
+
+<span class="sidenote">Lot de la maison de Hanovre.</span>
+
+<p>Les maisons de Hesse et de Nassau, furent également indemnisées en
+territoires situés à leur portée, et proportionnés à leurs pertes. Les
+princes inférieurs furent soigneusement défendus par la France, et
+conservèrent des revenus à peu près équivalents à ceux dont ils
+avaient été dépouillés. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent
+placées en Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas
+évêché de Munster. On s'était peu occupé de l'Angleterre, qui ne
+semblait pas mettre grand intérêt à la question des indemnités
+germaniques. Cependant on n'avait pas oublié que le roi Georges III
+était électeur de Hanovre, et qu'il attachait beaucoup de prix à cette
+ancienne couronne de sa famille. Il la regardait même comme sa
+dernière ressource, dans ces moments de sombre tristesse, où il
+croyait voir l'Angleterre bouleversée par une révolution. On voulait
+le disposer favorablement, et, comme on <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> lui demandait
+d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes de Brême
+et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la Prusse, on
+lui concéda en dédommagement l'évêché d'Osnabruck, contigu au Hanovre;
+indemnité fort supérieure à ce qu'il perdait, et qui avait pour but de
+l'intéresser vivement au succès de la médiation.</p>
+
+<span class="sidenote">Territoires réservés pour fournir des aliments au clergé
+dépossédé.</span>
+
+<p>On réserva une certaine quantité d'abbayes médiates, pour compléter
+l'indemnité des princes qui auraient pu être maltraités dans cette
+première répartition, et pour fournir des pensions aux membres du
+clergé supprimé. En général, les princes qui recevaient des
+territoires ecclésiastiques étaient chargés de payer des pensions à
+tous les titulaires vivants, tant évêques, abbés, que membres des
+chapitres, et officiers attachés à leur service. C'était le plus
+simple devoir d'humanité envers les bénéficiaires, dont ils prenaient
+les biens et détruisaient l'existence princière. Mais si on avait
+pourvu ainsi aux besoins du clergé supprimé à la rive droite du Rhin,
+il restait le clergé dépossédé à la rive gauche, et celui-là, étant
+par suite des traités sans recours contre la France, n'aurait trouvé
+nulle part des moyens de vivre. C'est à le sustenter qu'étaient
+destinées en grande partie les abbayes médiates réservées.</p>
+
+<p>Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de
+Markoff. On avait distribué à peu près 14 millions de florins de
+dédommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera
+l'avidité <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre
+millions environ pour ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi
+pour le stathouder; la Bavière en prenait trois, ce qui était
+l'équivalent exact de ses pertes; Wurtemberg, Baden, les deux Hesses,
+Nassau, environ deux; tous les petits princes réunis, deux et demi.
+L'Autriche et la Prusse obtenaient donc la meilleure part pour
+elles-mêmes, ou pour des princes qui ne faisaient pas partie de la
+Confédération germanique.</p>
+
+<span class="sidenote">Changements à la Constitution germanique.</span>
+
+<span class="sidenote">Conservation d'un seul électeur ecclésiastique, celui de
+Mayence, et translation de son siége à Ratisbonne.</span>
+
+<p>Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien
+convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord à conserver deux
+électeurs ecclésiastiques, contrarié depuis par l'entêtement de
+l'Autriche, privé de ressources par l'avidité des grandes cours, se
+réduisit à la conservation d'un seul. L'électeur de Cologne était
+mort, et remplacé seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais
+sans prétention de la part de l'Autriche de faire valider l'élection.
+L'électeur-archevêque de Trèves, prince saxon, retiré dans son second
+bénéfice, l'évêché d'Augsbourg, n'était ni à plaindre ni à regretter.
+On devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'électeur de
+Mayence actuel était un prince de la maison de Dalberg, duquel nous
+avons déjà parlé. Il avait, indépendamment de ses qualités
+personnelles, un titre à être maintenu, c'était l'importance de son
+siége, auquel était attachée la chancellerie de l'empire d'Allemagne,
+et la présidence de la Diète. On lui conserva donc la qualité
+d'archichancelier de l'Empire, président <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> de la Diète, et on
+lui donna l'évêché de Ratisbonne, lieu où siégeait la Diète. On lui
+laissa en outre le bailliage d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien
+électorat de Mayence, et on convint de lui composer, au moyen des
+propriétés réservées, un revenu d'un million de florins.</p>
+
+<p>Il devait subsister par conséquent un seul des trois électeurs
+ecclésiastiques, ce qui, avec les cinq électeurs laïques, faisait six
+en tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce
+nombre impair. Il proposa d'en créer neuf. Ce titre fut conféré au
+margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la
+France, et pour sa parenté avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au
+landgrave de Hesse, pour leur importance dans la Confédération.
+C'étaient trois électeurs protestants de plus, ce qui faisait six
+protestants contre trois catholiques. La majorité se trouvait ainsi
+changée dans le collége électoral au profit du parti protestant, mais
+elle ne l'était pas au point d'enlever son influence légitime à
+l'Autriche, car celle-ci était assurée en tout temps des votes de
+Bohême, Saxe et Mayence, le plus souvent de celui de Hanovre, et dans
+certains cas de celui de Baden et Wurtemberg.</p>
+
+<span class="sidenote">Conséquences des nouveaux arrangements adoptés,
+relativement à la distribution des voix dans la Diète.</span>
+
+<p>Il fut convenu que les princes indemnisés avec des terres
+ecclésiastiques siégeraient au Collége des princes pour les
+seigneuries dont ils acquéraient le titre. Cela changeait encore dans
+le Collége des princes la majorité au profit du parti protestant.
+Mais, grâce au respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps
+impériale, grâce à l'intérêt que les petits <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> princes avaient à
+conserver la Constitution germanique, les voix protestantes
+nouvellement créées n'étaient pas toutes des voix hostiles à
+l'Autriche. On supposait que le parti protestant ou prussien, comme ou
+voudra l'appeler, ayant, par suite des nouveaux arrangements, acquis
+la majorité numérique aux colléges des électeurs et des princes,
+l'Autriche avec le vieux prestige dont elle était entourée, avec les
+prérogatives attachées à la couronne impériale, avec son influence
+directe sur l'électeur de Ratisbonne, avec le pouvoir de ratification
+qu'elle possédait à l'égard de toutes les résolutions de la Diète,
+aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la Prusse,
+et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne s'introduisît pas
+dans le corps germanique. On estimait qu'en lui ôtant la majorité
+numérique, on lui avait tout au plus enlevé le pouvoir de dominer
+l'Allemagne à volonté, et de l'entraîner à la guerre, au gré de son
+orgueil ou de son ambition. C'était l'avis du nouvel archichancelier,
+fort versé dans la connaissance pratique de la Constitution
+germanique.</p>
+
+<span class="sidenote">Ce que devient le Collége des villes.</span>
+
+<span class="sidenote">Nouvelle situation des villes libres.</span>
+
+<p>Il fallait organiser enfin le Collége des villes, peu influent de tout
+temps, et destiné à ne pas l'être davantage dans l'avenir. Bien que le
+traité de Lunéville n'eût point parlé de la suppression des villes
+libres, et seulement de la suppression des principautés
+ecclésiastiques, cependant l'existence de beaucoup de ces villes était
+tellement illusoire, leur administration tellement onéreuse pour
+elles-mêmes, l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire
+<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> germanique si gênante et si répétée, qu'il fallut en
+supprimer le plus grand nombre. La protection qu'elles avaient
+cherchée jadis dans leur qualité de villes immédiates, c'est-à-dire
+dépendant de l'empereur seul, elles la trouvaient dans la justice du
+temps, et dans une observation des lois beaucoup plus exacte
+qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes eût été trop rigoureux;
+et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les plus célèbres
+eussent succombé sous l'ambition des gouvernements voisins. Mais il
+tenait à honneur de conserver les principales d'entre elles. Il voulut
+maintenir Augsbourg et Nuremberg, à cause de leur célébrité
+historique; Ratisbonne, à cause de la présence de la Diète; Wetzlar, à
+cause de la chambre impériale; Francfort, Lubeck, à cause de leur
+importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien que
+considérables, même les plus considérables de toutes, Hambourg et
+Brême, n'avaient pas la qualité de villes impériales. Brême dépendait
+du Hanovre. Elle en fut détachée au prix d'une partie de l'évêché
+d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une véritable indépendance, mais
+elle n'avait pas voix au Collége des villes. Elle y fut comprise. Le
+Premier Consul fit ajouter d'utiles priviléges à l'existence
+exceptionnelle des villes libres. Elles étaient déclarées neutres à
+l'avenir dans les guerres de l'empire, exemptes de toutes charges
+militaires, telles que le recrutement, le contingent financier, le
+logement des troupes. C'était un moyen de légitimer et de faire
+respecter la neutralité qui leur était accordée. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Un autre
+bienfait dont elles devaient jouir plus qu'aucune autre partie des
+États germaniques, c'était la suppression des péages, vexatoires et
+onéreux, établis sur les grands fleuves d'Allemagne. Les péages
+féodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe, furent supprimés. Les
+pertes résultant de cette suppression pour les États riverains avaient
+été d'avance calculées et compensées. On avait même obligé certains
+princes qui avaient des propriétés dans quelques villes libres, telles
+qu'Augsbourg, Francfort, Brême, à y renoncer, au prix d'une
+augmentation d'indemnité. C'est à la France seule, à ses efforts
+opiniâtres, que ces bienfaits étaient dus. Ainsi le nombre de ces
+villes était réduit de toutes celles qui avaient perdu leur
+importance, mais accru des deux plus riches, jusque-là restées en
+dehors. Leur existence était agrandie et améliorée; elles étaient
+mises en position de rendre à la liberté du commerce de grands
+services, et d'en recueillir le bénéfice.</p>
+
+<p>Ce travail une fois achevé fut renfermé dans une convention, signée le
+4 juin par M. de Markoff et par le plénipotentiaire français. Avertie,
+jour par jour, des démarches de M. de Markoff, l'Autriche s'était
+tenue en arrière. De son côté, le Premier Consul l'avait peu
+recherchée, voulant, comme il avait fait dès le commencement, obtenir
+la plupart des consentements individuels, pour vaincre ensuite les
+récalcitrants par l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette
+vue, des conventions directes avec le Wurtemberg et les autres États,
+firent <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> des détails du plan autant de traités particuliers de
+la France avec les pays indemnisés.</p>
+
+<span class="sidenote">Dix jours donnés à la Russie pour se prononcer.</span>
+
+<p>M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement
+conditionnel, et en référer à sa cour. Il fut convenu que si sa cour
+acceptait le plan proposé, la note qui devait le contenir serait
+portée immédiatement à Ratisbonne, et présentée à la Diète au nom de
+la France et de la Russie, se constituant médiatrices auprès du corps
+germanique. Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie à son projet,
+d'accord en outre sur ce même projet avec la Prusse, la Bavière, les
+principaux États de second et troisième ordre, ne pouvait manquer de
+vaincre la résistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts
+qu'elle allait faire à Pétersbourg pour ébranler le jeune empereur,
+pour éveiller ses scrupules, et intéresser sa justice contre sa vanité
+très-flattée du rôle qui lui était offert. Aussi chargea-t-il le
+général Hédouville, notre ambassadeur à Pétersbourg, de déclarer qu'on
+n'attendrait que dix jours le consentement du cabinet russe, et la
+ratification de la convention du 4 juin. Il fit faire cette
+déclaration en termes mesurés, mais positifs. Elle signifiait
+clairement que, si la Russie n'appréciait point assez l'honneur de
+régler en commun avec la France le nouvel état de l'Allemagne, le
+Premier Consul passerait outre, et se constituerait seul médiateur. Il
+y avait eu de l'habileté et de l'à-propos dans la condescendance
+témoignée à la cour de Russie; il n'y en avait pas moins dans la
+fermeté qu'on montrait à la fin de la négociation entamée avec elle.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> <span class="sidenote">Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de
+Russie à Mémel.</span>
+
+<p>Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de
+Saint-Pétersbourg; il avait une entrevue à Mémel avec le roi de
+Prusse. Quoique la diplomatie russe fût toute favorable à l'Autriche,
+et défavorable à la Prusse, dont elle critiquait amèrement l'ambition
+et la condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne
+partageait pas ces dispositions. Il s'était persuadé, sans savoir trop
+pourquoi, que la Prusse était une puissance beaucoup plus redoutable
+que l'Autriche; il croyait que le secret du grand art de la guerre
+était resté, depuis la mort de Frédéric II, dans les rangs de l'armée
+prussienne, et il demeura même jusqu'à Iéna dans cette persuasion. Il
+avait entendu parler du roi qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse,
+de ses vertus, de ses lumières, de sa résistance à ses ministres; et,
+croyant voir entre la position de ce roi et la sienne plus d'une
+analogie, il avait conçu le désir de le connaître personnellement. En
+conséquence, il lui avait fait proposer une entrevue à Mémel. Le roi
+de Prusse avait saisi cette proposition avec empressement, car il
+était toujours plein du projet de s'entremettre entre la Russie et la
+France, toujours persuadé qu'il exercerait sur leurs rapports une
+utile influence, qu'il les ferait vivre en bonne harmonie, que, tenant
+la balance entre elles, il la tiendrait en Europe, et qu'à
+l'importance du rôle se joindrait la certitude de conserver la paix,
+dont le maintien était devenu la plus constante de ses
+préoccupations. Ce rôle, qu'il avait rêvé un instant sous l'empereur
+Paul, devenait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> bien plus facile sous l'empereur Alexandre,
+que l'âge et les penchants semblaient rapprocher de lui. Confirmé dans
+cette pensée par M. d'Haugwitz, il s'était rendu à Mémel, la tête
+remplie des plus honorables illusions. Frédéric-Guillaume et
+Alexandre, actuellement réunis, paraissaient se convenir beaucoup, et
+se juraient l'un à l'autre une éternelle amitié. Le roi de Prusse
+était simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'était ni simple
+ni gauche; il était, au contraire, aimable, empressé, prodigue de
+démonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers
+le descendant du grand Frédéric, et lui exprima une affection des plus
+vives. La belle reine de Prusse était présente à cette entrevue;
+l'empereur Alexandre lui voua dès cette époque un culte respectueux et
+chevaleresque. Ils se séparèrent fort enchantés les uns des autres, et
+convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des
+hommes. C'était, en effet, la prétention de l'empereur Alexandre, de
+rester homme sur le trône. Il revint, répétant à tous ceux qui
+l'approchaient qu'il avait enfin trouvé un ami digne de lui. À tout ce
+qu'on lui racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son
+avidité, il répondait par l'explication constamment employée quand il
+s'agissait de la Prusse, que ce qu'on disait était vrai de M.
+d'Haugwitz, mais faux du jeune et vertueux roi. Il n'eût pas demandé
+mieux que de voir expliquer ainsi tous les actes de la cour de Russie.
+À l'instant où les deux monarques allaient se quitter, un courrier
+arrivé à Mémel <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> remit au roi Frédéric-Guillaume une lettre du
+Premier Consul. Cette lettre lui faisait part des avantages accordés à
+la Prusse, et du plan définitif convenu avec M. de Markoff. Tout
+dépendait maintenant, ajoutait le Premier Consul, du consentement de
+l'empereur de Russie. Le roi Frédéric-Guillaume, enchanté de ce
+résultat, voulut profiter de l'occasion, et parler des affaires
+allemandes au jeune ami qu'il croyait avoir conquis pour la vie. Mais
+cet ami glissant refusa de l'écouter, et promit de répondre dès qu'il
+aurait reçu de ses ministres la communication du plan arrêté à Paris.</p>
+
+<span class="sidenote">Alexandre ratifie le plan proposé.</span>
+
+<p>On était à la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers
+attendaient l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg; et le général
+Hédouville, très-ponctuel dans son obéissance, avait déjà présenté une
+note pour annoncer que, si, dans le délai fixé, on ne s'était pas
+expliqué par oui ou par non, il considérerait la réponse comme
+négative, et le manderait à Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui
+était mieux disposé pour la France que ses collègues, engagea le
+général Hédouville à reprendre sa note, afin de ne pas blesser
+l'empereur Alexandre, promettant qu'à l'arrivée de ce monarque
+l'affaire lui serait immédiatement soumise, et la réponse donnée sans
+aucun retard. L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses
+ministres, et fut fort pressé par plusieurs d'entre eux de refuser le
+plan proposé. Le cabinet paraissait partagé, mais plus disposé
+cependant pour l'Autriche que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il
+vît, avec sa finesse précoce, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> que le maître des affaires
+d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un rôle dont il gardait la
+réalité pour lui-même; bien qu'il comprît que ces conditions, qu'on
+devait dicter en commun à Ratisbonne, arrivaient toutes faites de
+Paris, Alexandre était cependant touché des égards extérieurs observés
+envers son empire, et satisfait d'un précédent qui, ajouté à celui de
+Teschen, établissait dans l'avenir le droit de la Russie de se mêler
+aux affaires germaniques.</p>
+
+<p>Il était convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet
+russe hésitait plus long-temps; de plus, les prétentions de
+l'Autriche, qui faisait en ce moment les derniers efforts à
+Pétersbourg, lui semblaient entièrement déraisonnables; et enfin les
+lettres du roi de Prusse étaient chaque jour plus instantes: par tous
+ces motifs, il se décida en faveur du plan proposé, et ratifia la
+convention du 4 juin pour ainsi dire malgré ses ministres. Tandis
+qu'il donnait son consentement, le prince Louis de Baden arrivait à
+Pétersbourg, pour invoquer les droits de la parenté, et faire
+approuver un plan qui augmentait la fortune et les titres de sa
+maison; mais il trouvait ses v&oelig;ux exaucés. Quelques jours après, ce
+prince infortuné mourait en Finlande, par un accident de voiture, en
+allant de chez sa s&oelig;ur l'impératrice de Russie, chez sa s&oelig;ur la
+reine de Suède.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre, bien qu'il eût donné son consentement, avait
+cependant fait deux réserves, non pas expresses, mais verbales, et
+dont il laissait à la courtoisie du Premier Consul la prise en
+considération. <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> La première était relative à l'évêque de
+Lubeck, duc d'Oldembourg et son oncle. Ce prince perdait, par la
+suppression du péage d'Elsfleth, sur le Weser, un revenu assez
+considérable, et demandait une augmentation d'indemnité. C'étaient
+quelques mille florins à trouver. La seconde réserve de l'empereur
+était relative à la dignité électorale, qu'il aurait voulu conférer à
+la maison de Mecklembourg, laquelle ne paraissait pas, du reste, s'en
+soucier beaucoup. Ceci était plus difficile; car cette nouvelle faveur
+portait à dix le nombre des électeurs, et plaçait un protestant de
+plus dans le collége électoral. C'était chose à régler ultérieurement
+avec la Diète.</p>
+
+<span class="sidenote">Les ministres de France et de Russie chargés d'annoncer la
+médiation à Ratisbonne.</span>
+
+<p>Tout avait été disposé pour que les courriers revenant de
+Saint-Pétersbourg fissent leur retour par Ratisbonne, et remissent aux
+ministres de Russie et de France l'ordre d'agir immédiatement. La
+Russie avait désigné comme son ministre extraordinaire en cette
+circonstance, M. de Buhler, son représentant ordinaire auprès de la
+cour de Bavière. Le Premier Consul, de son côté, avait choisi pour le
+même rôle M. de Laforest, ministre de France à Munich. M. de Laforest,
+par sa connaissance des affaires allemandes, par son activité,
+réunissait les qualités convenables aux fonctions difficiles dont il
+allait être chargé. La note annonçant la médiation des deux cours
+avait été rédigée d'avance, et envoyée aux deux ministres français et
+russe, pour qu'ils pussent la présenter dès que les courriers seraient
+revenus de Saint-Pétersbourg. Tous deux avaient <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> ordre de
+quitter Munich pour se rendre immédiatement à Ratisbonne. M. de
+Laforest exécuta cet ordre sur-le-champ, en engageant M. de Buhler à
+le suivre sans retard.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent à Ratisbonne le 16 août (28 thermidor).</p>
+
+<span class="sidenote">Députation extraordinaire de l'empire, chargée de présenter
+un projet d'indemnité.</span>
+
+<p>La Diète s'était déchargée de l'&oelig;uvre difficile de la nouvelle
+organisation germanique sur une députation extraordinaire, composée de
+quelques-uns des principaux États allemands. C'était l'imitation de ce
+qu'on avait fait à d'autres époques, en de pareilles circonstances,
+notamment à la paix de Westphalie. Les huit États choisis étaient:
+Brandebourg (<i>Prusse</i>), Saxe, Bavière, Bohême (<i>Autriche</i>),
+Wurtemberg, Ordre Teutonique (<i>archiduc Charles</i>), Mayence,
+Hesse-Cassel. Ces huit États se trouvaient représentés dans la
+députation extraordinaire, par des ministres délibérant d'après les
+instructions de leur gouvernement.</p>
+
+<p>Tous ces ministres n'étaient pas présents. M. de Laforest eut de
+grands efforts à faire pour les amener à Ratisbonne, efforts d'autant
+plus difficiles que l'Autriche, réduite au désespoir, avait pris le
+parti d'opposer à la vivacité de l'action française les lenteurs de la
+constitution germanique. La note, en forme de déclaration, fut remise
+au nom des deux cours le 18 août (30 thermidor) au ministre
+directorial de la Diète, chargé de présider à toutes les
+communications officielles. Copie en fut donnée au plénipotentiaire
+impérial, car il y avait auprès de la grande députation, comme auprès
+de la <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Diète elle-même, un plénipotentiaire exerçant la
+prérogative impériale, laquelle consistait à recevoir communication
+des propositions adressées à la Confédération, à les examiner, à les
+ratifier ou à les rejeter, pour le compte de l'empereur.</p>
+
+<span class="sidenote">Délai de deux mois assigné à la Diète de Ratisbonne.</span>
+
+<p>La note des puissances médiatrices, digne, amicale, mais ferme, disait
+simplement que les États allemands n'ayant pu s'entendre encore pour
+l'exécution du traité de Lunéville, et l'Europe entière étant
+intéressée à ce que l'&oelig;uvre de la paix reçût de l'arrangement des
+affaires germaniques son dernier complément, la France et la Russie,
+puissances amies et désintéressées, offraient leur médiation à la
+Diète, lui présentaient un plan, et déclaraient <i>que l'intérêt de
+l'Allemagne, la consolidation de la paix, et la tranquillité générale
+de l'Europe, exigeaient que tout ce qui concernait le règlement des
+indemnités germaniques fût terminé dans l'espace de deux mois</i>. Ce
+temps fixé avait quelque chose d'impérieux, sans doute, mais il
+rendait sérieuse la démarche des deux cours, et sous ce rapport il
+était indispensable.</p>
+
+<p>Cette déclaration devait produire et produisit le plus grand effet. Le
+ministre directorial, c'est-à-dire le président, la transmit
+immédiatement à la députation extraordinaire.</p>
+
+<p>Pendant qu'on agissait si résolument à Ratisbonne, une démarche
+officielle était faite à Vienne par l'ambassadeur de France, pour
+communiquer à la cour d'Autriche le projet de médiation, lui déclarer
+qu'on n'avait pas voulu la blesser, qu'on <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> ne le voulait pas
+encore, mais que l'impossibilité de s'entendre avec elle avait obligé
+à prendre un parti définitif, parti impérieusement réclamé par le
+repos de l'Europe. On insinuait, au surplus, que le plan ne réglait
+pas toutes choses d'une manière irrévocable, qu'il restait en dehors
+bien des moyens de servir la cour de Vienne, soit dans ses
+négociations avec la Bavière, soit dans ses efforts pour assurer à des
+archiducs la succession de l'Ordre teutonique, et du dernier électorat
+ecclésiastique; que, dans toutes ces choses, la condescendance du
+Premier Consul serait proportionnée à la condescendance de l'empereur.
+Au reste, M. de Champagny, notre ambassadeur, avait ordre de n'entrer
+dans aucun détail, et de faire comprendre que toute discussion
+sérieuse devait s'engager exclusivement à Ratisbonne.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation immédiate des territoires assignés à chaque
+copartageant.</span>
+
+<p>Au milieu de ces inévitables délais de la diplomatie, les princes
+indemnisés étaient fort impatients d'occuper les territoires qui leur
+étaient dévolus, et ils avaient demandé à les occuper immédiatement.
+La France y avait consenti, afin de rendre le plan proposé à peu près
+irrévocable. Sur-le-champ la Prusse fit occuper Hildesheim, Paderborn,
+Munster, l'Eichsfeld, Erfurth. Le Wurtemberg, la Bavière, qui
+n'étaient pas moins impatients que la Prusse, envoyèrent des
+détachements de troupes dans les principautés ecclésiastiques qui leur
+étaient assignées. La résistance de la part de ces principautés ne
+pouvait être grande, car c'étaient ou de vieux prélats, ou des
+chapitres administrant les bénéfices <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> vacants, n'ayant ni
+moyens ni volonté de se défendre. La dureté des occupants valait bien,
+sous quelques rapports, la dureté reprochée autrefois à la Révolution
+française. La protectrice naturelle de ces malheureux ecclésiastiques
+était l'Autriche, chargée d'exercer la puissance impériale. Mais la
+plupart d'entre eux étaient placés bien loin de son territoire, et
+ceux qui se trouvaient à sa portée, comme les évêques d'Augsbourg, de
+Freisingen, ne pouvaient être secourus sans violer le territoire
+bavarois, ce qui eût été un acte d'une immense gravité. Toutefois il y
+avait un de ces évêchés facile à garantir de l'occupation bavaroise,
+et important à conserver, c'était l'évêché de Passau. Entreprendre sa
+défense était un acte de vigueur, propre à relever la situation fort
+abaissée de l'Autriche.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation par l'Autriche de l'évêché de Passau.</span>
+
+<p>Nous avons déjà indiqué la position géographique de cet évêché, tout
+entier enclavé en Autriche, et n'ayant sur le territoire bavarois
+qu'un point, c'était Passau. (Voir la carte n<sup>o</sup> 20.) La cour de Vienne
+voulait, comme on l'a vu, que cette place fût donnée à l'archiduc avec
+l'évêché lui-même. Les troupes autrichiennes étaient aux portes de
+Passau, et n'avaient qu'un pas à faire pour les franchir. La tentation
+devait être grande, et les prétextes ne manquaient pas. En effet, le
+malheureux évêque, en voyant approcher les troupes bavaroises, s'était
+adressé à l'empereur, protecteur naturel de tout État d'empire exposé
+à des violences. Le plan qui donnait son évêché, partie à la Bavière,
+partie à l'archiduc Ferdinand, n'était encore qu'un projet, point
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> encore une loi d'empire, et jusque-là on pouvait en
+considérer l'exécution comme un acte illégal. Des actes de ce genre,
+il est vrai, se commettaient dans toute l'Allemagne; mais là où il
+était possible de les empêcher, pourquoi ne pas le faire, pourquoi ne
+pas donner signe de vie et de vigueur?</p>
+
+<p>L'Autriche était portée au dernier degré d'exaspération. Elle se
+plaignait de tout le monde: de la France, qui, sans lui rien dire,
+avait négocié avec la Russie le plan qui changeait la face de
+l'Allemagne; de la Russie elle-même, qui, à Pétersbourg, lui avait
+tenu secrète l'adoption du projet de médiation; de la Prusse et des
+confédérés, qui s'appuyaient sur des gouvernements étrangers pour
+bouleverser complétement l'empire. Ses plaintes étaient peu fondées,
+et elle n'avait à reprocher qu'à elle-même, à ses prétentions
+exagérées, à ses finesses mal entendues, l'abandon dans lequel chacun
+la laissait en ce moment. Elle avait voulu négocier avec la Russie en
+se cachant de la France, et la France avait négocié avec la Russie en
+se cachant d'elle. Elle avait voulu appeler l'étranger dans l'empire,
+en ayant recours à l'empereur Alexandre, et la Prusse, la Bavière,
+imitant son exemple, avaient appelé la France, avec cette différence
+que la Prusse et la Bavière faisaient intervenir une puissance amie du
+corps germanique, et obligée à intervenir par les traités eux-mêmes.
+Quant aux occupations préalables, c'étaient choses prématurées, il est
+vrai, et, dans la rigueur du droit, illégales; mais malheureusement
+pour la logique de l'Autriche, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> elle venait d'occuper
+elle-même Salzbourg et Berchtolsgaden.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'Autriche exaspérée, et voulant montrer que son
+courage n'était point abattu par un concours de circonstances
+malheureuses, fit un acte peu conforme à sa circonspection ordinaire.
+Elle enjoignit à ses troupes de franchir les faubourgs de Passau, pour
+occuper la place, et en même temps accompagna cet acte d'explications
+tendant à en atténuer l'effet. Elle déclarait qu'en agissant ainsi,
+elle répondait à une demande formelle de l'évêque de Passau; qu'elle
+n'entendait nullement décider par la force une des questions
+litigieuses soumises à la Diète germanique; qu'elle voulait faire
+purement un acte conservatoire, et qu'aussitôt après la décision de
+cette Diète, elle retirerait ses troupes, abandonnant la ville
+contestée au propriétaire qui en serait légalement investi par le plan
+définitif des indemnités.</p>
+
+<p>Ses troupes entrèrent le 18 août dans Passau. Tandis qu'elles y
+marchaient, les troupes bavaroises y marchaient de leur côté. Peu s'en
+fallut qu'il n'y eut une collision grave, laquelle aurait mis toute
+l'Europe en feu. Cependant la prudence des officiers chargés de
+l'exécution prévint ce malheur. Les Autrichiens restèrent maîtres de
+la place.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère du public réuni à Ratisbonne, et sensation
+produite dans ce public par l'occupation de Passau.</span>
+
+<p>Cette conduite était hardie, plus hardie qu'il n'appartenait à
+l'Autriche, car c'était sur un point important opposer un acte formel
+de résistance à la déclaration des puissances médiatrices. L'effet en
+fut très-grand à Ratisbonne, dans le nombreux <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> public allemand
+qui s'y trouvait réuni. Il y avait là des représentants de tous les
+États, maintenus ou supprimés, satisfaits ou mécontents, cherchant,
+les uns à faire adopter le plan proposé, les autres à le changer en ce
+qui les concernait. Magistrats des villes libres, abbés, prélats,
+nobles immédiats y abondaient. Les nobles immédiats surtout,
+remplissant les armées et les chancelleries des cours allemandes,
+figuraient en grand nombre comme ministres à la Diète. Ceux mêmes qui
+représentaient des cours avantagées, et qui, à ce titre, auraient dû
+paraître contents, conservaient néanmoins leurs passions personnelles,
+et, comme nobles allemands, étaient fort loin d'être satisfaits. M. de
+Goertz, par exemple, ministre de Prusse à Ratisbonne, était partisan
+du plan d'indemnités pour le compte de sa cour; mais, en qualité de
+noble immédiat, il regrettait vivement l'ancien ordre de choses.
+Plusieurs autres ministres des cours allemandes étaient dans le même
+cas. Ces personnages composaient à eux tous un public passionné, et
+très-porté pour l'Autriche. Ce n'était pas à la France qu'ils en
+voulaient le plus, car ils voyaient bien qu'elle était désintéressée
+en tout cela, et qu'elle n'avait d'autre but que de mettre un terme
+aux affaires germaniques; mais ils poursuivaient de leur blâme le plus
+sévère la Prusse et la Bavière. L'avidité de ces cours, leurs liaisons
+avec la France, leur ardeur à détruire la vieille Constitution, y
+étaient qualifiées en termes d'une singulière amertume. La nouvelle
+de l'occupation de Passau produisit <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> au milieu de ce public la
+sensation la plus vive et la plus agréable. Il fallait, disait-on, de
+la vigueur; la France n'avait point de troupes sur le Rhin; sa paix
+avec l'Angleterre n'était pas tellement solide qu'elle pût si
+facilement s'engager dans les affaires de l'Allemagne; d'ailleurs le
+Premier Consul venait de recevoir une sorte d'autorité monarchique, en
+récompense de la paix procurée au monde; il ne pouvait pas retirer
+sitôt un bienfait payé d'un si haut prix. On n'avait donc qu'à
+déployer de l'énergie, à passer l'Inn, à donner une leçon à la
+Bavière, et l'on ferait tomber les nombreuses mains levées à la fois
+contre la Constitution germanique.</p>
+
+<span class="sidenote">L'effet produit à Ratisbonne s'étend en Europe.</span>
+
+<span class="sidenote">Convention entre la France, la Prusse et la Bavière, pour
+faire évacuer Passau par les Autrichiens.</span>
+
+<p>L'effet produit à Ratisbonne se répandit bientôt dans toute l'Europe.
+Le Premier Consul, attentif à la marche de ces négociations, en fut
+frappé. Jusque-là il s'était soigneusement abstenu de toute démarche
+qui aurait pu porter atteinte à la paix générale. Son but avait été de
+la consolider et non de la mettre en péril. Mais il n'était pas
+d'humeur à se laisser braver publiquement, et surtout à laisser
+compromettre un résultat qu'il poursuivait avec tant d'efforts, et
+avec d'aussi excellentes intentions. Il sentait ce que pourrait
+produire à Ratisbonne cette hardiesse de l'Autriche, s'il ne la
+réprimait pas, et surtout s'il paraissait hésiter. Sur-le-champ il
+manda auprès de lui M. de Lucchesini, ministre de Prusse, M. de Cetto,
+ministre de Bavière. Il leur fit sentir à tous deux l'importance d'une
+résolution prompte et énergique, en présence de la nouvelle <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
+attitude prise par l'Autriche, et le danger auquel serait exposé le
+plan des indemnités, si on montrait en cette circonstance la moindre
+hésitation. Ces deux ministres le sentaient aussi bien que personne,
+car l'intérêt de leurs cours suffisait pour les éclairer à cet égard.
+Ils adhérèrent donc sans balancer aux idées du Premier Consul.
+Celui-ci leur proposa de se lier par une convention formelle, dans
+laquelle on déclarerait de nouveau, qu'on était disposé à employer
+tous les moyens nécessaires pour faire prévaloir le projet de
+médiation, et que si dans les soixante jours assignés aux travaux de
+la Diète, la ville de Passau n'était pas évacuée, la France et la
+Prusse uniraient leurs forces à celles de la Bavière, pour assurer à
+celle-ci la part qui lui était promise par le plan des indemnités.
+Cette convention fut signée le soir même du jour où elle avait été
+proposée, c'est-à-dire le 5 septembre 1802 (18 fructidor an X). Le
+Premier Consul n'appela point M. de Markoff, parce qu'il prévoyait
+mille difficultés de sa part, suscitées dans l'intérêt de l'Autriche.
+Il n'avait d'ailleurs pas besoin de la Russie pour faire acte
+d'énergie. La convention même en devenait plus menaçante, signée par
+deux puissances qui toutes deux étaient sérieusement résolues à
+l'exécuter. On se contenta de la communiquer à M. de Markoff, en
+l'invitant à la transmettre à Pétersbourg, pour que son cabinet pût y
+adhérer, s'il le jugeait convenable.</p>
+
+<span class="sidedate">Sept. 1802.</span>
+
+<p>Le lendemain le Premier Consul fit partir son aide-de-camp Lauriston
+avec la convention qui <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> venait d'être signée, et avec une
+lettre pour l'électeur de Bavière. Dans cette lettre il engageait
+l'électeur à se rassurer, lui garantissait de nouveau toute la part
+d'indemnité qui lui avait été promise, et lui annonçait qu'à l'époque
+fixée une armée française entrerait en Allemagne, pour tenir la parole
+de la France et de la Prusse. L'aide-de-camp Lauriston avait l'ordre
+de se rendre à Passau, pour s'y faire voir, et pour juger de ses
+propres yeux quel était le nombre d'Autrichiens réunis sur la
+frontière de Bavière. Il devait ensuite se montrer à Ratisbonne,
+passer à Berlin, et revenir par la Hollande. Il était porteur de
+lettres pour la plupart des princes d'Allemagne.</p>
+
+<p>C'était plus qu'il n'en fallait pour agir fortement sur les têtes
+allemandes. Le colonel Lauriston partit sur-le-champ, et arriva sans
+perdre un instant à Munich. Sa présence y causa au malheureux électeur
+une joie des plus vives. Tous les détails contenus dans la lettre du
+Premier Consul furent répétés de bouche en bouche. Le colonel
+Lauriston continua sans retard sa tournée, acquit de ses propres yeux
+la conviction que les Autrichiens étaient trop peu nombreux sur l'Inn
+pour faire autre chose qu'une bravade, et se rendit à Ratisbonne, de
+Ratisbonne à Berlin.</p>
+
+<p>Cette promptitude d'action surprit l'Autriche, frappa de crainte tous
+les opposants de la Diète, et leur prouva qu'une puissance comme la
+France ne s'était pas publiquement engagée avec une autre puissance
+comme la Prusse, à faire réussir un plan, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> sans le vouloir
+sérieusement. D'ailleurs l'intention des médiateurs était si évidente,
+elle avait tellement pour but d'assurer le repos du continent par la
+conclusion des affaires allemandes, que la raison devait se joindre au
+sentiment d'une force supérieure pour faire tomber toutes les
+résistances. Restaient à vaincre, il est vrai, les difficultés de
+forme, dont l'Autriche allait se servir pour ralentir l'adoption du
+plan, à moins qu'elle n'obtînt quelque concession qui adoucît son
+chagrin, et sauvât la dignité du chef de l'empire, fort compromise en
+cette occasion.</p>
+
+<span class="sidenote">Ouverture du protocole dans le sein de la députation
+extraordinaire.</span>
+
+<span class="sidenote">Quatre États sur huit adoptent complétement le projet de
+médiation.</span>
+
+<p>La députation extraordinaire qui était chargée par la Diète de
+préparer un conclusum, et de le lui soumettre, était en ce moment
+assemblée. Les huit États qui la composaient, Brandebourg, Saxe,
+Bavière, Bohême, Wurtemberg, Ordre Teutonique, Mayence, Hesse-Cassel,
+étaient présents dans la personne de leurs ministres. Le protocole
+était ouvert; chacun avait commencé à émettre son avis. Sur les huit
+États, quatre admirent sans hésiter le plan des médiateurs.
+Brandebourg, Bavière, Hesse-Cassel, Wurtemberg, exprimèrent leur
+gratitude pour les hautes puissances, qui avaient bien voulu venir au
+secours du corps germanique, et le tirer d'embarras par leur arbitrage
+désintéressé; déclarèrent en outre le plan sage, acceptable dans son
+contenu, sauf quelques détails, à l'égard desquels la grande
+députation pourrait sans inconvénient donner son avis, et proposer
+d'utiles modifications. Ils ajoutèrent enfin, relativement au délai
+fixé, qu'il était <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> urgent d'en finir au plus tôt, tant pour le
+repos de l'Allemagne que pour celui de l'Europe. Cependant les quatre
+États approbateurs ne s'expliquaient pas d'une manière précise sur ce
+terme de deux mois. C'eût été compromettre leur dignité que de
+rappeler ce terme rigoureux, pour proposer de s'y soumettre; mais
+c'était bien ce qu'ils entendaient dire, quand ils recommandaient à
+leurs co-États d'en finir au plus tôt.</p>
+
+<span class="sidenote">Avis particulier de Mayence.</span>
+
+<p>On aurait dû s'attendre à l'approbation de Mayence, puisque cet ancien
+électorat ecclésiastique était seul conservé, et pourvu d'un revenu
+d'un million de florins. Mais le baron d'Albini, représentant de
+l'archevêque électeur, homme d'esprit, fort adroit, souhaitant au fond
+du c&oelig;ur le succès de la médiation, était fort embarrassé
+d'approuver, en présence de tout le parti ecclésiastique, un plan qui
+anéantissait la vieille Église féodale d'Allemagne, et de l'approuver
+uniquement, parce que l'électorat de son archevêque était conservé. De
+plus, cet archevêque n'était pas complétement satisfait des
+combinaisons qui le concernaient. Le bailliage d'Aschaffenbourg,
+dernier débris de l'électorat de Mayence, formait la seule portion de
+revenu qui lui fût assurée en territoire. Le reste devait lui être
+donné en assignations diverses sur les biens d'Église réservés, et
+pour cette partie du million promis, partie la plus considérable, car
+le bailliage d'Aschaffenbourg valait à peine 300 mille florins, il
+n'était pas sans inquiétude.</p>
+
+<p>M. d'Albini, pour Mayence, émit donc un avis assez ambigu, remercia
+beaucoup les hautes puissances <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> médiatrices de leur
+intervention amicale, déplora longuement les malheurs de l'Église
+germanique, et distingua dans le plan deux parties, l'une comprenant
+la distribution des territoires, l'autre les considérations générales
+dont le projet était accompagné. Quant aux distributions de
+territoire, sauf les petites indemnités, le ministre de Mayence
+approuvait les propositions des puissances médiatrices. Quant aux
+considérations générales, contenant l'indication des règlements à
+faire, il les trouvait insuffisantes, et notamment les pensions du
+clergé lui paraissaient n'être pas assez clairement assurées. En cela
+il faut reconnaître que les observations du représentant de Mayence
+n'étaient pas dépourvues de raison.</p>
+
+<p>Son avis ne contenait donc pas une approbation formelle.</p>
+
+<span class="sidenote">Avis de Saxe.</span>
+
+<p>Saxe demandait à réserver encore son vote, ce qui était fort en usage
+dans les délibérations de la Diète germanique. Comme on recueillait
+plusieurs fois les suffrages, on pouvait remettre à dire son opinion
+dans une séance postérieure. Cet État, fort désintéressé, fort sage,
+placé ordinairement sous l'influence de la Prusse, mais de c&oelig;ur
+préférant l'Autriche, catholique d'ailleurs par la religion de son
+prince, quoique protestant par la religion de son peuple, éprouvait
+des scrupules pénibles, partagé qu'il était entre ses affections et sa
+raison, ses affections qui parlaient pour la vieille Allemagne, sa
+raison qui parlait pour le plan des médiateurs.</p>
+
+<span class="sidenote">Avis de Bohême et Ordre Teutonique.</span>
+
+<span class="sidenote">Ministres représentant les États de la députation
+extraordinaire.</span>
+
+<p>Bohême, Ordre Teutonique, étaient des États tout <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à fait
+autrichiens. Quant au premier, c'était convenu, puisque l'empereur
+était roi de Bohême. Quant au second, c'était tout aussi évident,
+puisque l'archiduc Charles, frère de l'empereur, son généralissime,
+son ministre de la
+guerre, était grand-maître de l'Ordre Teutonique. On affectait à
+Vienne et à Ratisbonne de mettre une différence entre le ministre de
+Bohême, par exemple, et le ministre impérial. Le ministre de Bohême,
+représentant spécialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer à
+l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les
+choses les plus acerbes. Le ministre impérial parlant au nom de
+l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue
+des intérêts généraux de l'empire. Il était moins vrai et plus
+pédantesque. M. de Schraut était ministre pour Bohême, M. de Hugel
+pour l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consommés, était
+d'ailleurs fort délié, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient
+vieilli en Diète, et qui, sous la pédanterie des formes, cachaient
+toute l'astuce des gens de palais. Quant au ministre du grand-maître
+teutonique, c'était M. de Rabenau, soumis en entier à la députation
+autrichienne, qui lui rédigeait jusqu'à ses notes, au vu et au su de
+la Diète; rôle dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se
+plaignait lui-même. M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait
+les voix autrichiennes, et il était chargé de lutter d'artifices et de
+lenteurs contre le parti prussien, et contre les puissances
+médiatrices.</p>
+
+<span class="sidenote">Paroles amères du représentant de Bohême.</span>
+
+<p>Dès la première séance, M. de Schraut pour Bohême, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> se
+plaignit hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et répondit
+avec amertume au reproche qui était adressé à cette cour, de n'avoir
+jamais abouti à une conclusion, reproche sur lequel se fondaient
+principalement les puissances médiatrices pour intervenir. Ce ministre
+déclara que depuis neuf mois, le cabinet impérial n'avait pas pu
+obtenir une seule réponse à ses ouvertures de la part du gouvernement
+français; qu'on l'avait laissé dans l'ignorance la plus complète de ce
+qui s'était traité à Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu être
+initié au secret de la médiation, et que le plan de cette médiation ne
+lui avait été connu qu'au moment même de la communication qui en avait
+été faite à Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot
+assigné à l'archiduc Ferdinand, prétendit que le traité de Lunéville
+était violé, car ce traité assurait à l'archiduc une indemnité entière
+de ses pertes, et on lui donnait comme équivalent de 4 millions de
+florins perdus, 1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut,
+ne produisait que 900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau
+250 mille. C'était là un pur mensonge. Du reste, Bohême ne concluait
+pas.</p>
+
+<p>Ordre Teutonique, plus modéré de langage, ne voulut admettre le plan
+que comme document à consulter.</p>
+
+<p>Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavière,
+Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, était
+approbative, mais qu'il fallait amener à l'être complétement;
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> une voix, Saxe, qui suivrait la majorité, quand cette
+majorité serait prononcée; deux voix enfin, Bohême et Ordre
+Teutonique, tout à fait contraires, jusqu'à une satisfaction donnée à
+l'Autriche.</p>
+
+<span class="sidenote">Réplique du Premier Consul au langage du représentant de
+Bohême.</span>
+
+<p>Ce résultat fut immédiatement communiqué au Premier Consul. Quand il
+eut connaissance du premier avis de Bohême, lequel imputait au silence
+obstiné de la France l'impossibilité de mener à fin la négociation des
+affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette
+imputation. Il répliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest
+fut chargé de communiquer à la Diète. Dans cette note il exprimait le
+regret d'être réduit à publier des négociations qui, de leur nature,
+auraient dû rester secrètes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y
+obligeait en calomniant publiquement ses intentions, il déclarait que
+ces prétendues ouvertures de l'Autriche au cabinet français avaient
+pour but, non l'arrangement général de l'affaire des indemnités, mais
+l'extension de la frontière autrichienne jusqu'à l'Isar et jusqu'au
+Lech, c'est-à-dire la suppression de la Bavière du nombre des
+puissances allemandes; que les prétentions de l'Autriche, portées de
+Paris, où elles n'avaient pas réussi, à Pétersbourg, où elles
+n'avaient pas réussi davantage, enfin à Munich, où elles étaient
+devenues menaçantes, avaient obligé les puissances médiatrices à
+intervenir pour assurer le repos de l'Allemagne, et, avec le repos de
+l'Allemagne, celui du continent.</p>
+
+<p>Cette réplique, fort méritée, mais exagérée en un point, l'imputation
+à l'Autriche d'avoir cherché à <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> s'étendre jusqu'au Lech (elle
+n'avait, en effet, parlé que de l'Isar), cette réplique affligea
+vivement le cabinet impérial, qui vit bien qu'il avait affaire à un
+adversaire aussi résolu en politique qu'il l'était en guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyens employés pour décider le vote de Mayence.</span>
+
+<span class="sidedate">Octob. 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Adoption d'un <i>conclusum</i> préalable dans les délais
+indiqués par les puissances médiatrices.</span>
+
+<p>Cependant il fallait faire marcher la négociation. M. de Laforest,
+avec l'autorisation de son cabinet, employa les moyens nécessaires
+pour décider le vote de Mayence. On promit à M. d'Albini, représentant
+de l'électeur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier,
+non en rentes, mais en territoires immédiats, ne relevant d'aucun
+prince. À cette promesse, qu'on lui fit d'une manière formelle, on
+ajouta quelques menaces très-claires pour le cas où le plan viendrait
+à échouer. On décida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'était pas
+possible d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du
+Corps germanique exigeait que la députation extraordinaire, en
+l'accueillant comme base de son travail, y apportât au moins quelques
+légers changements. L'intérêt de quelques-uns des petits princes
+réclamait plusieurs modifications de détail; et la Prusse, d'ailleurs,
+par des motifs peu avouables, était d'accord avec Mayence pour séparer
+les considérations générales du plan lui-même, et les rédiger sous une
+forme nouvelle. Dans ces considérations, en effet, s'en trouvait une
+relative aux biens d'Église médiats, lesquels avaient été réservés,
+pour servir soit à quelques compléments d'indemnité, soit aux pensions
+ecclésiastiques. Beaucoup de ces biens étaient enclavés dans le
+territoire de la Prusse, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> et cette puissance, déjà si
+favorablement traitée, nourrissait l'espoir de les sauver de toute
+nouvelle assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra
+donc dans les idées de Mayence, et convint avec cet État de remanier
+la partie du plan qui renfermait les considérations générales; mais
+elle convint en même temps d'adopter les bases principales du partage
+territorial, dans un <i>conclusum</i> préalable, en arrêtant que les
+changements qui devaient y être faits, le seraient d'un commun accord
+avec les ministres des puissances médiatrices. Il était entendu, de
+plus, que tout ce travail serait terminé au 24 octobre 1802 (2
+brumaire an XI), ce qui faisait deux mois, à partir non du jour de la
+déclaration des puissances, mais du jour où leur note avait été
+<i>dictée</i> à la députation, c'est-à-dire lue et transcrite dans les
+procès-verbaux de la Diète.</p>
+
+<p>Le 8 septembre (21 fructidor), ce <i>conclusum</i> préalable fut adopté,
+malgré tous les efforts du ministre impérial, M. de Hugel.
+Brandebourg, Bavière, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est-à-dire
+cinq États sur huit, admirent le <i>conclusum</i> préalable, comprenant
+l'ensemble du plan, sauf quelques modifications accessoires, qu'on
+devait y apporter d'accord avec les ministres médiateurs. Dans cette
+séance, Saxe fit un pas, en émettant un avis moyen. Cet État voulait
+qu'on reçût le plan comme un <i>fil de direction</i>, dans le labyrinthe
+des indemnités.</p>
+
+<span class="sidenote">Tactique des agents autrichiens pour retarder la
+négociation, et persévérance des agents médiateurs à déjouer cette
+tactique.</span>
+
+<p>Bohême, Ordre Teutonique, s'opposèrent à l'adoption. D'après les
+formes constitutionnelles le ministre <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> impérial aurait dû
+communiquer le <i>conclusum</i> voté aux ministres médiateurs. M. de Hugel
+s'obstina à n'en rien faire. Du reste, il était sans cesse à s'excuser
+des obstacles qu'il apportait à la négociation, et faisait tous ses
+efforts pour provoquer une ouverture amicale de la part des ministres
+de France et de Russie, leur répétant chaque jour que le moindre
+avantage concédé à la maison d'Autriche, pour sauver au moins son
+honneur, la déciderait à laisser passer le travail. Toute sa politique
+consistait maintenant à fatiguer les deux légations française et
+russe, afin d'amener le Premier Consul, soit à une concession de
+territoire sur l'Inn, soit à une combinaison des voix dans les trois
+colléges, qui assurât la conservation de l'influence autrichienne dans
+l'empire. La conduite que M. de Laforest, consommé dans cette espèce
+de tactique, adopta et fit adopter par son cabinet, fut de marcher
+obstinément au but, malgré la légation autrichienne, de ne rien
+accorder à Ratisbonne, et de renvoyer les ministres autrichiens à
+Paris, disant que là peut être ils obtiendraient quelque chose, non
+pas avant, mais après les facilités qu'on aurait obtenues de leur part
+dans le cours de la négociation.</p>
+
+<p>La légation impériale, pour gagner le temps de négocier à Paris,
+s'efforça de faire passer un nouveau <i>conclusum</i> modifié, lequel
+devait être renvoyé aux ministres médiateurs, pour s'entendre avec eux
+sur les changements qu'il paraîtrait convenable d'adopter. Cette
+tentative n'aboutit à rien, qu'à donner <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> une sorte d'humeur à
+la légation de Saxe, et à rattacher ce membre de la grande députation
+à la majorité de cinq voix qui s'était déjà prononcée.</p>
+
+<p>Bien que la <i>plénipotence impériale</i> s'interposât comme un mur, ainsi
+que l'écrivait M. de Laforest, entre la députation extraordinaire et
+les ministres médiateurs, car elle s'obstinait à ne pas communiquer à
+ceux-ci les actes de cette députation extraordinaire, il fut convenu
+néanmoins que les réclamations adressées à la Diète par les petits
+princes seraient officieusement communiquées à ces deux ministres, que
+tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications
+admises en conséquence de ces réclamations seraient renfermées dans
+des arrêtés, dont l'ensemble formerait le <i>conclusum définitif</i>.</p>
+
+<span class="sidenote">Réclamations des petits princes.</span>
+
+<p>Dès que la voie fut ouverte aux réclamations, elles ne se firent pas
+attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits
+princes, car la part des grandes maisons avait été faite à Paris, lors
+de la négociation générale. Ces petits princes s'agitaient en tout
+sens pour se faire protéger. Malheureusement, et ce fut là le seul
+détail regrettable dans cette mémorable négociation, des employés
+français, gens nourris dans les désordres du Directoire, se laissèrent
+souiller les mains par des dons pécuniaires, que les princes
+allemands, impatients d'améliorer leur sort, prodiguaient sans
+discernement. Le plus souvent les misérables agents qui recevaient ces
+dons, vendaient un crédit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme
+d'une parfaite <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> intégrité, et représentant principal de la
+France à Ratisbonne, écoutait peu les recommandations qu'on lui
+adressait en faveur de telle ou telle maison; il les dénonçait même à
+son gouvernement. Le Premier Consul, averti, écrivit plusieurs lettres
+au ministre de la police, pour faire cesser ce trafic odieux, qui ne
+faisait que des dupes, car ces prétendues recommandations, payées à
+prix d'argent, n'exerçaient aucune influence sur les arrangements
+conclus à Ratisbonne.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficultés que fait naître la Prusse au sujet des
+assignations sur les biens réservés.</span>
+
+<p>La plus grande difficulté ne consistait pas à régler les suppléments
+d'indemnités, mais à les imputer sur les biens réservés, qui devaient
+supporter en outre les pensions du clergé aboli. Les efforts de la
+Prusse pour sauver de cette double charge les biens situés dans ses
+États, provoquèrent de grandes contestations, et nuisirent fort à la
+dignité de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complément de
+revenu promis au prince archichancelier, électeur de Mayence. On
+imagina un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres
+conservées se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernière maintenue
+dans sa qualité de ville libre à cause de la chambre impériale qui
+résidait chez elle. Mal administrées l'une et l'autre, comme la
+plupart des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la
+continuation fût fort désirable. On les assigna au prince
+archichancelier. Il y avait à cela une véritable convenance, car
+Ratisbonne était la ville où siégeait la Diète, et Wetzlar celle où
+siégeait la suprême cour d'empire. Il <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> était naturel de les
+donner au prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cités,
+celle de Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle
+destination. Le prince archichancelier possédant Aschaffenbourg,
+Ratisbonne et Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurés en
+territoire. Il fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait
+de plus 53 mille pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille
+pour le duc d'Oldembourg, oncle et protégé de l'empereur Alexandre.
+C'était en tout 413 mille florins à faire peser sur les biens d'Église
+réservés, indépendamment des pensions ecclésiastiques. Baden,
+Wurtemberg avaient déjà accepté la part imputable sur les biens
+réservés situés dans leurs États. La Prusse et la Bavière avaient à
+supporter chacune la moitié des 413 mille florins restant à trouver.
+La Bavière était financièrement très-chargée, et par la quantité des
+pensions qui lui étaient échues, et par les dettes qui avaient été
+transportées de ses anciens États sur les nouveaux. La Prusse ne
+voulait pas même supporter 200 mille florins sur les 413 mille qui
+manquaient encore. Elle avait imaginé un moyen de se les procurer,
+c'était de faire payer ces 413 mille florins aux villes libres de
+Hambourg, Brême, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette âpreté
+faisait scandale à Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de Goertz,
+en était si confus qu'il avait été prêt un moment à donner sa
+démission. M. de Laforest l'en avait empêché dans l'intérêt même de
+la négociation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> La faculté de réclamer accordée aux petits princes avait fait
+renaître une quantité de prétentions éteintes. Une autre cause avait
+contribué à les réveiller, c'était le bruit déjà fort répandu à
+Ratisbonne, que l'Autriche était près d'obtenir à Paris un supplément
+d'indemnité en faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de
+ce qu'on avait fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait
+pour Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonçait pour le
+ci-devant duc de Toscane, demandaient des suppléments que du reste on
+ne pouvait trouver nulle part. Les occupations de vive force,
+continuées sans interruption, ajoutaient à la confusion générale. Le
+corps germanique se trouvait exactement dans l'état où avait été la
+France, sous l'Assemblée constituante, au moment de l'abolition du
+régime féodal. Le margrave de Baden, qui héritait de Manheim,
+autrefois propriété de la maison de Bavière, était en conflit avec
+cette dernière maison pour une collection de tableaux. Des
+détachements de troupes appartenant aux deux princes avaient failli en
+venir aux mains. Pour compléter ce triste spectacle, l'Autriche, ayant
+sur une foule de terres en Souabe des prétentions d'origine féodale,
+faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de Wurtemberg, de
+Bavière, dans les diverses villes ou abbayes assignées à ces États par
+le plan des indemnités. Enfin la Prusse, saisie de l'évêché de
+Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes d'empire,
+co-partageants avec elle de cet évêché.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> <span class="sidenote">Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.</span>
+
+<p>Au milieu de ces désordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait
+transiger, offrit d'adhérer immédiatement au plan des puissances
+médiatrices, si on lui concédait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon
+qu'elle ferait à la Bavière de quelques-unes de ses possessions en
+Souabe. Elle proposa de nouveau à cette maison la ville d'Augsbourg,
+pour en faire sa capitale. Elle demanda, en outre, la création de deux
+électeurs de plus, dont l'un serait l'archiduc de Toscane, appelé à
+devenir souverain de Salzbourg, dont l'autre serait l'archiduc
+Charles, actuellement grand-maître de l'Ordre Teutonique. À ces
+conditions, l'Autriche était prête à regarder ses archiducs comme
+suffisamment indemnisés, et à se rendre au v&oelig;u des puissances
+médiatrices.</p>
+
+<p>Le Premier Consul ne pouvait plus, après tout ce qui s'était passé à
+l'égard de Passau, amener la Bavière à céder la frontière de l'Inn; et
+surtout il lui était difficile de faire accepter à l'Allemagne trois
+électeurs à la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohême,
+Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la
+ville libre d'Augsbourg. Il répondit que, disposé à demander quelques
+sacrifices à la Bavière, il lui était impossible d'exiger la
+concession de la frontière de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-être
+jusqu'à proposer à la Bavière l'abandon d'un évêché, comme celui
+d'Aichstedt, mais qu'il lui était impossible d'aller au delà.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait; on était en vendémiaire (octobre), et le terme
+final, fixé au 2 brumaire (24 octobre), <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> approchait. Les
+médiateurs avaient hâte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les
+petites réclamations, accueilli celles qui méritaient d'être écoutées,
+et rédigé les règlements qui devaient accompagner la distribution des
+territoires. La dignité électorale réclamée pour le Mecklembourg par
+l'empereur Alexandre, n'avait paru à personne pouvoir être accordée,
+car c'était un nouvel électeur protestant, ajouté aux six qui
+existaient déjà dans un Collége de neuf. La disproportion était trop
+grande pour l'accroître encore. Cette réclamation avait été écartée.
+On avait fait une nouvelle distribution des <i>votes virils</i> (c'est
+ainsi que s'appelaient les votes dans le Collége des princes); et on
+avait transféré sur leurs nouveaux États les voix des princes
+dépossédés à la rive gauche. Il en résultait, dans le Collége des
+princes comme dans le Collége des électeurs, un changement
+considérable au profit des protestants, car on remplaçait des prélats
+ou des abbés par des princes séculiers de religion réformée. Afin
+d'établir une sorte de contre-poids, on avait attribué de nouvelles
+voix à l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et
+la Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principautés
+qui pussent servir de prétexte à la création de nouvelles voix dans la
+Diète. Malgré tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui était
+autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43
+protestantes, était actuellement de 31 voix catholiques contre 62
+protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de
+l'Autriche <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> fût dans une infériorité proportionnée à ces
+nombres. Tous les suffrages protestants, comme nous l'avons dit
+ailleurs, n'étaient pas des suffrages assurés à la Prusse, et avec les
+prérogatives impériales, avec le respect dont la maison d'Autriche
+était encore l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg
+commençait à inspirer, la balance pouvait être maintenue entre les
+deux maisons rivales.</p>
+
+<p>Quant au Collége des villes, on l'avait organisé d'une manière
+indépendante, et on avait tâché de le rendre moins inférieur aux deux
+autres. Les huit villes libres étaient réduites à six, puisque Wetzlar
+et Ratisbonne avaient été accordées à l'archichancelier. La Prusse
+voulait faire supprimer ce troisième collége, et attribuer à chacune
+des six villes une voix dans le Collége princier. C'eût été un moyen
+d'en supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle
+ambitionnait la possession. La légation française s'y refusa
+obstinément.</p>
+
+<p>Il ne fut rien dit sur l'état de la noblesse <i>immédiate</i>, qui était
+dans la plus cruelle anxiété, car la Prusse et la Bavière la
+menaçaient ouvertement.</p>
+
+<span class="sidenote">Adoption définitive du <i>conclusum</i> par la députation
+extraordinaire.</span>
+
+<p>Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en
+délibération dans la députation extraordinaire. Brandebourg, Bavière,
+Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvèrent. Saxe, Bohême, Ordre
+Teutonique, déclarèrent qu'ils le prenaient en considération, mais,
+qu'avant de se prononcer définitivement, ils voulaient attendre
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> la fin de la négociation entamée à Paris avec l'Autriche; car
+autrement, disaient-ils, on s'exposerait à voter un plan qu'il
+faudrait modifier ensuite.</p>
+
+<p>La députation extraordinaire avait à émettre son vote définitif, et il
+ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le délai de deux
+mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances médiatrices
+d'obtenir l'adoption de leur plan dans le délai fixé. M. de Laforest
+et M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les
+plus grands efforts pour que, le 29 vendémiaire (21 octobre), le
+<i>conclusum</i> fût définitivement adopté. Ils rencontraient des
+difficultés infinies, car M. de Hugel répandait partout qu'un courrier
+de Paris, apportant de graves changements, était attendu à chaque
+instant; qu'à Paris même on désirait un retard. Il était allé jusqu'à
+menacer M. d'Albini, lui disant que, d'après un avis certain, des
+ordres devaient lui arriver de l'électeur de Mayence, pour désavouer
+sa conduite, et lui enjoindre de ne pas voter. C'était ébranler l'une
+des cinq voix favorables, et jusqu'ici l'une des plus fidèles. Ces
+menaces avaient été poussées si loin, que M. d'Albini s'en était
+offensé, et en était devenu plus ferme dans sa résolution. Par
+surcroît d'embarras, la Prusse venait, au dernier moment, de créer de
+nouveaux obstacles: elle voulait une rédaction qui la dispensât de
+fournir sur les biens réservés, sa part des 413 mille florins qui
+restaient à trouver. Elle aspirait même à s'approprier certaines
+dépendances des biens <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> ecclésiastiques enclavés dans ses
+États, et attribués à divers princes par le plan d'indemnités. Elle
+avait, en un mot, mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées
+les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la
+fin de la négociation, étaient de nature à la faire échouer. Ce
+n'était pas le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort
+digne, rougissant du rôle qu'on lui faisait jouer, c'était un
+financier qu'on lui avait adjoint, qui provoquait ces difficultés.
+Enfin MM. de Laforest et de Buhler donnèrent une dernière impulsion,
+et le 29 vendémiaire (21 octobre) le <i>conclusum</i> définitif fut adopté
+par la députation extraordinaire des huit États, et la médiation se
+trouva en quelque sorte accomplie, dans le terme assigné par les
+puissances médiatrices. Le dernier jour Saxe vota comme les cinq États
+formant la majorité ordinaire, par respect pour cette majorité.</p>
+
+<p>Il restait cependant encore bien des détails à régler. Le partage des
+territoires et les règlements organiques ne formaient pas un même
+acte. On avait demandé qu'ils fussent réunis dans une seule
+résolution, qui prendrait un titre déjà connu dans le protocole
+germanique, celui de <i>Recès</i>. Ensuite, l'&oelig;uvre de la députation
+extraordinaire étant terminée, il fallait la porter à la Diète
+germanique, dont la députation extraordinaire n'était qu'une
+commission. On avait pris une précaution dans le libellé du
+<i>conclusum</i> définitif, c'était de dire que le <i>recès</i> serait
+directement communiqué aux ministres médiateurs. On voulait prévenir
+ainsi les refus de <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> communications de la part des ministres
+impériaux aux ministres médiateurs, refus qui avaient entraîné déjà de
+fâcheuses lenteurs.</p>
+
+<span class="sidenote">La légation autrichienne s'appuie sur les dernières
+questions restées sans solution, pour retarder la rédaction
+définitive.</span>
+
+<p>On se mit sur-le-champ à l'&oelig;uvre pour fondre dans une seule
+rédaction l'acte principal et les règlements. C'était une nouvelle
+occasion pour M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes.
+Ainsi, à propos de cette rédaction définitive, il demandait
+obstinément, si on ne comprendrait pas, dans le <i>recès</i>, l'imputation
+sur un gage quelconque des 413 mille florins dus à l'archichancelier,
+au duc d'Oldembourg, aux maisons d'Isembourg et de Stolberg; il
+demandait si ce n'était pas le moment de pourvoir aux pensions de
+l'archevêque de Trèves, des évêques de Liége, de Spire, de Strasbourg,
+dont les États avaient passé avec la rive gauche du Rhin à la France,
+et qui ne savaient à qui s'adresser pour obtenir des pensions
+alimentaires; si on n'accorderait pas une indemnité à la noblesse
+immédiate, pour la perte de ses droits féodaux, perte dont on avait
+promis antérieurement de la dédommager.</p>
+
+<span class="sidenote">La mauvaise volonté de la Prusse fournit un prétexte
+légitime aux lenteurs de l'Autriche.</span>
+
+<p>À toutes les demandes de nouvelles allocations, la Prusse répondait
+par des refus ou des renvois aux villes libres. La Bavière disait avec
+raison qu'elle était fort obérée, et qu'elle allait voir ses
+ressources encore amoindries par ce qui serait accordé à l'Autriche,
+dans la négociation entamée à Paris. M. de Hugel répliquait que ce
+n'était pas ainsi qu'on faisait face à des dettes sacrées.</p>
+
+<span class="sidedate">Nov. 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Déchaînement contre la Prusse à Ratisbonne.</span>
+
+<p>Ces contestations produisaient à Ratisbonne un effet <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>
+extrêmement fâcheux. On se plaignait surtout de l'avidité de la Prusse
+et des complaisances de la France pour elle; on ne reconnaissait plus,
+disait-on, le grand caractère du Premier Consul, qui permettait qu'on
+abusât ainsi de son nom et de sa faveur. Tous les esprits revenaient à
+l'Autriche, même ceux qui n'étaient pas ordinairement portés pour
+elle. On se disait qu'à subir une influence prépondérante en empire,
+il valait mieux subir celle de l'antique maison d'Autriche, qui, sans
+doute, avait abusé jadis de sa suprématie, mais qui avait aussi
+souvent protégé qu'opprimé les Allemands. Il naissait, entre les États
+de second ordre, tels que la Bavière, le Wurtemberg, les deux Hesses,
+Baden, une disposition à former dans le centre de l'Allemagne, une
+ligue qui résisterait aussi bien à la Prusse qu'à l'Autriche.</p>
+
+<span class="sidenote">Rédaction définitive du <i>recès</i> le 23 novembre.</span>
+
+<p>Enfin, malgré tout l'art apporté à exploiter ces difficultés, le
+<i>recès</i> fut rédigé, et adopté par la députation extraordinaire le 2
+frimaire an XI (23 novembre 1802). Aucune ressource n'était indiquée
+pour subvenir au paiement des 413 mille florins restés sans
+assignation. On voulait connaître, disait-on, avant de mettre la
+dernière main à l'&oelig;uvre, le résultat des négociations entre
+l'Autriche et la France.</p>
+
+<p>La légation impériale se voyait donc définitivement vaincue par
+l'activité et la constance des ministres médiateurs, qui poursuivaient
+invariablement leur marche, appuyés sur une majorité de cinq voix,
+quelquefois même de six sur huit, lorsque la Saxe était ramenée à
+cette majorité par la résistance obstinée de l'Autriche. M. de Hugel
+prit <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> le parti de laisser faire. Il fallait porter le recès de
+cette commission spéciale, appelée la députation extraordinaire, à la
+Diète elle-même. Pour aller de l'une à l'autre, on était décidé à se
+passer de l'intermédiaire des ministres de l'empereur, s'ils
+refusaient la transmission. Cependant les Allemands, même les plus
+favorables au plan d'indemnité, inclinaient pour la fidèle observation
+des règles constitutionnelles. On trouvait l'empire bien assez
+ébranlé, et d'ailleurs dans le renversement de la constitution, on
+entrevoyait une nouvelle domination qu'on redoutait tout autant que
+l'ancienne. Ceux même qui, dans l'origine, étaient les partisans de la
+Prusse, se ralliaient à ceux qui avaient toujours vénéré l'Autriche
+comme l'image la plus parfaite du vieil ordre de choses. On en était
+arrivé à ce point, auquel on arrive bientôt dans les révolutions, de
+se défier des nouveaux maîtres, et de haïr un peu moins les anciens.
+On souhaitait donc de n'avoir pas à se passer des ministres impériaux,
+et la nouvelle d'un abouchement, à Paris, entre l'Autriche et le
+Premier Consul, fit naître une espérance de rapprochement qui fut
+accueillie avec joie par tout le monde.</p>
+
+<span class="sidedate">Déc. 1802.</span>
+
+<p>M. de Hugel, amené enfin au système de la condescendance, consentit à
+communiquer les actes de la députation extraordinaire aux ministres
+médiateurs, afin que ceux-ci pussent s'adresser à la Diète, et
+requérir l'adoption du <i>recès</i> comme loi de l'empire. Mais, par une
+petitesse de vieux formaliste, M. de Hugel refusa d'envoyer le <i>recès</i>
+lui-même revêtu des couleurs impériales; il communiqua un <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>
+simple imprimé, avec une dépêche qui en garantissait l'authenticité.</p>
+
+<span class="sidenote">Communication à la Diète du <i>recès</i> adopté par la
+députation extraordinaire.</span>
+
+<p>Sans perdre de temps, le 4 décembre (13 frimaire), les deux ministres
+français et russe communiquèrent le <i>recès</i> à la Diète, déclarant
+qu'il l'approuvaient dans son entier, au nom de leurs cours
+respectives, qu'ils en demandaient immédiatement la prise en
+considération, et le plus prochainement possible l'adoption comme loi
+de l'empire. Cette promptitude à saisir la Diète était un moyen de
+faire arriver, ou les ministres des États allemands qui étaient
+absents, ou les instructions de ceux qui n'en avaient pas encore.</p>
+
+<span class="sidenote">Précautions prises pour composer la Diète.</span>
+
+<p>Ici de nouvelles précautions devenaient nécessaires, relativement à la
+composition de la Diète. Admettre à voter tous les États supprimés à
+la rive gauche par la conquête de la France, à la rive droite par le
+système des sécularisations, c'était s'exposer de leur part à une
+résistance invincible, ou bien les condamner à prononcer eux-mêmes
+leur propre suppression. Il fut convenu avec le ministre directorial,
+c'est-à-dire avec l'archichancelier, de convoquer exclusivement les
+États conservés dans l'empire, soit que leur titre fût changé, soit
+qu'il ne le fût pas. Ainsi on ne convoqua ni Trèves ni Cologne dans le
+Collége des électeurs, mais on convoqua Mayence dont le titre était
+constitué <i>ex jure novo</i>. Dans le Collége des princes on supprima ceux
+dont les territoires avaient été incorporés à la République française
+ou à la République helvétique, tels, par exemple, que les princes
+séculiers et ecclésiastiques de Deux-Ponts, <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> de Montbelliard,
+de Liége, de Worms, de Spire, de Bâle, de Strasbourg. On maintint
+provisoirement les princes qui avaient obtenu des principautés
+nouvelles, sauf à régulariser leur titre plus tard, et à le faire
+transférer sur les territoires sécularisés qui leur avaient été
+dévolus. On supprima dans le Collége des villes toute la masse des
+villes incorporées; on ne maintint que les six villes conservées,
+Augsbourg, Nuremberg, Francfort, Brême, Hambourg, Lubeck.</p>
+
+<span class="sidenote">On commence à opiner dans la Diète.</span>
+
+<p>Ces précautions étaient indispensables, et elles obtinrent le résultat
+qu'on en attendait. Aucun des États supprimés ne se présenta, et dans
+les premiers jours de janvier la Diète commença ses délibérations. Le
+protocole était ouvert. On appelait successivement les États dans les
+trois Colléges. Les uns opinaient immédiatement, les autres se
+réservaient d'opiner plus tard, comme il était d'usage à la Diète. On
+attendait pour se prononcer définitivement le dernier remaniement, que
+devait subir le <i>conclusum</i> proposé, par suite de la négociation
+entamée à Paris entre la France et la cour de Vienne.</p>
+
+<p>Les choses avaient été conduites où le voulait le Premier Consul pour
+accorder enfin une satisfaction à l'Autriche. À la rigueur, on aurait
+pu se passer de sa bonne volonté jusqu'au bout, et faire voter les
+trois Colléges malgré son opposition. Les Allemands, même les plus
+chagrins, sentaient bien qu'il fallait en finir, et ils étaient
+résolus à voter pour le <i>recès</i>, après quoi les prises de possession
+déjà consommées auraient été revêtues d'une sorte de <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>
+légalité, et le refus de sanction de la part de l'empereur n'aurait
+pas empêché les indemnisés de jouir paisiblement de leurs nouveaux
+territoires. Cependant l'opposition de l'empereur à la constitution
+nouvelle, quelque déraisonnable qu'elle fût, aurait placé l'empire
+dans une situation fausse, incertaine, et peu conforme aux intentions
+pacifiques des puissances médiatrices. Il valait mieux transiger, et
+obtenir l'adhésion de la cour de Vienne. C'était l'intention du
+Premier Consul: il n'avait attendu si long-temps que pour avoir moins
+de sacrifices à faire à l'Autriche, et moins de sacrifices à exiger de
+la Bavière; car c'était à celle-ci qu'il fallait demander ce qu'on
+accorderait à celle-là.</p>
+
+<span class="sidenote">Pour obtenir la sanction impériale, le Premier Consul fait
+une concession à l'Autriche.</span>
+
+<p>En effet, vers les derniers jours de décembre, il avait consenti à
+s'aboucher avec M. de Cobentzel, et il était enfin tombé d'accord avec
+lui de quelques concessions en faveur de la maison d'Autriche. La
+Bavière ayant montré une répugnance invincible à concéder la ligne de
+l'Inn, soit à cause des salines très-précieuses qui se trouvaient
+entre l'Inn et la Salza, soit à cause de la situation de Munich, qui
+se serait trouvé trop près de la nouvelle frontière, il avait fallu
+renoncer à cette sorte d'arrangement. Alors le Premier Consul s'était
+réduit à céder l'évêché d'Aichstedt, placé sur le Danube, contenant 70
+mille habitants, rapportant 350 mille florins de revenu, et
+primitivement destiné à la maison palatine. Moyennant cette
+augmentation accordée à l'archiduc Ferdinand, on retirait de son lot
+les évêchés de Brixen et de Trente, qui étaient sécularisés <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>
+au profit de l'Autriche. Celle-ci avouait ainsi d'une manière assez
+claire l'intérêt qui se cachait derrière son zèle de parenté. Il est
+vrai que, pour prix de cette sécularisation, elle prenait sur ses
+propres domaines la petite préfecture de l'Ortenau, pour en accroître
+le lot du duc de Modène, composé, comme on sait, du Brisgau. L'Ortenau
+était dans le pays de Baden, et près du Brisgau.</p>
+
+<p>L'Autriche avait demandé la création de deux électeurs de plus dans sa
+maison: on en concéda un, ce fut le grand-duc Ferdinand, destiné ainsi
+à être électeur de Salzbourg. C'étaient dix électeurs au lieu de neuf
+que contenait le plan des médiateurs, au lieu de huit que contenait la
+dernière constitution germanique. C'était pour l'Autriche une
+amélioration de situation dans le Collége électoral. Il y avait en
+effet quatre électeurs catholiques, Bohême, Bavière, Mayence,
+Salzbourg, contre six protestants, Brandebourg, Hanovre, Saxe,
+Hesse-Cassel, Wurtemberg, Baden.</p>
+
+<span class="sidenote">Convention du 26 décembre signée avec l'Autriche.</span>
+
+<p>Ces conditions furent insérées dans une convention signée à Paris, le
+26 décembre 1802 (5 nivôse an XI), par M. de Cobentzel et Joseph
+Bonaparte. M. de Markoff fut invité à y accéder au nom de la Russie,
+et ne se fit pas prier, dévoué qu'il était à l'Autriche. La Prusse se
+montra froide, mais non résistante. La Bavière se soumit, en demandant
+à être indemnisée du sacrifice qu'on exigeait d'elle, et surtout à ne
+point supporter sa part de ces 413 mille florins que personne ne
+voulait payer.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> <span class="sidedate">Janv. 1803.</span>
+
+<p>L'Autriche avait promis de ne plus opposer d'obstacle à l'&oelig;uvre de
+la médiation, et elle tint à peu près parole. Outre les concessions
+obtenues à Paris, elle voulait en obtenir une dernière qu'elle ne
+pouvait négocier qu'à Ratisbonne même, avec les rédacteurs du <i>recès</i>.
+Cette concession était relative au nombre des votes virils dans le
+Collége des princes. Tandis que le protocole était ouvert à la Diète,
+et qu'on y exprimait des opinions à la suite les unes des autres, la
+députation extraordinaire siégeait en même temps, et remaniait encore
+une fois le plan de la médiation d'après la convention de Paris. La
+Diète opinait ainsi sur un projet que la grande députation remaniait
+chaque jour. On y avait inséré les changements territoriaux convenus à
+Paris; on y avait compris la création du nouvel électeur de Salzbourg;
+on y avait introduit enfin de nouveaux votes virils qui changeaient la
+proportion des voix protestantes et catholiques dans le Collége des
+princes, et la portaient à 54 voix catholiques contre 77 protestantes,
+au lieu de 31 contre 62. Il fallait pourtant en finir de toutes ces
+questions, surtout de celle qui était relative aux 413 mille florins.
+La Bavière, qui avait perdu 350 mille florins avec Aichstedt, ne
+pouvait être contrainte à en donner 200 mille. Elle les avait refusés,
+et on avait trouvé ce refus naturel. Mais la Prusse, bien qu'elle
+n'eût rien perdu, ne voulut point supporter sa part d'un aussi léger
+fardeau. On ne fera pas la guerre pour 200 mille florins, avait dit M.
+d'Haugwitz; triste propos, qui avait blessé tout le monde à
+Ratisbonne, <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> et placé le rôle de la Prusse fort au-dessous de
+celui de l'Autriche, laquelle en résistant défendait au moins des
+territoires et des principes constitutionnels.</p>
+
+<span class="sidenote">Création d'un octroi sur le Rhin, pour se procurer les
+sommes restant à trouver.</span>
+
+<span class="sidedate">Fév. 1803.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, à la rigueur, aurait pu vaincre cette avarice; mais
+ayant besoin de la Prusse jusqu'à la fin pour faire réussir son plan,
+il était obligé de la ménager. On ne savait comment payer, ni
+l'archichancelier, ni les pensions des ecclésiastiques, ni quelques
+autres dettes anciennement assignées sur les biens réservés. Répartir
+cette charge sous forme de <i>mois romains</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a> sur la totalité du corps
+germanique, était impossible, vu la difficulté insurmontable, en tout
+temps, de faire solder par la confédération les dépenses communes.
+L'état de délabrement des places fédérales en était la preuve. On fut
+réduit à imaginer un moyen, qui diminuait un peu la libéralité du
+premier plan français, à l'égard de la navigation des fleuves. On
+avait supprimé tous les péages sur l'Elbe, le Weser, le Rhin.
+Cependant il fallait pourvoir à quelques dépenses indispensables
+d'entretien, comme les chemins de halage, par exemple, sans quoi la
+navigation aurait été bientôt interrompue. On prit le parti d'établir
+sur le Rhin un octroi modéré, fort inférieur à tous les péages de
+nature féodale dont le fleuve avait été autrefois grevé, et sur
+l'excédant que laisserait cet octroi on résolut de prendre les 350
+mille florins du prince archichancelier, les 10 mille florins du duc
+d'Oldembourg, <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> les 53 mille des maisons d'Isembourg et de
+Stolberg, et quelques mille florins encore pour mettre d'accord divers
+princes, qui se renvoyaient mesquinement des assignations qu'ils ne
+voulaient pas supporter. De la sorte on satisfit l'avarice de la
+Prusse, on déchargea la Bavière des 200 mille florins qu'elle aurait
+dû fournir pour sa part, on réduisit la perte qu'elle avait subie en
+cédant Aichstedt; on accomplit la promesse faite au prince
+archichancelier de lui assurer un revenu indépendant. Tous les
+Allemands le voulaient ainsi, car ils trouvaient qu'un million de
+florins de revenu était tout juste suffisant pour le prince qui avait
+l'honneur de présider la Diète germanique, et qui était le dernier
+représentant des trois électeurs ecclésiastiques du saint empire. Il
+fut constitué l'administrateur unique de cet octroi, de concert avec
+la France, qui avait le droit de veiller aux dépenses à faire à la
+rive gauche. Sous ce point de vue, la France n'avait pas à se plaindre
+de cet arrangement, car, dès ce moment, le prince archichancelier
+avait tout intérêt à entretenir de bons rapports avec elle.</p>
+
+<span class="sidenote">Adoption définitive du <i>recès</i> par la Diète germanique, le
+25 février.</span>
+
+<p>Enfin le plan, remanié pour la dernière fois, fut adopté le 25 février
+(6 ventôse an XI) comme acte final par la députation extraordinaire,
+et envoyé immédiatement à la Diète, où il fut voté à la presque
+unanimité par les trois Colléges. Il ne rencontra d'opposition que de
+la part de la Suède, dont le monarque, révélant déjà les troubles
+d'esprit qui l'ont précipité du trône, étonnait l'Europe de ses
+royales folies. Il infligea un blâme violent aux puissances <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+médiatrices et aux puissances allemandes, qui avaient concouru à
+porter une atteinte si grave à l'antique Constitution germanique.
+Cette boutade ridicule d'un prince dont personne ne tenait compte en
+Europe, n'altéra point la satisfaction qu'on éprouvait de voir finir
+les longues anxiétés de l'empire.</p>
+
+<span class="sidenote">Gratitude du corps germanique envers le Premier Consul.</span>
+
+<p>Les Allemands, même ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses,
+mais qui conservaient un peu d'équité dans leurs jugements,
+reconnaissaient que l'on recueillait en cette occasion les inévitables
+fruits d'une guerre imprudente; que la rive gauche du Rhin ayant été
+perdue par suite de cette guerre, il avait bien fallu faire un nouveau
+partage du sol germanique; que ce partage sans doute était plus
+avantageux aux grandes maisons qu'aux petites, mais que, sans la
+France, cette inégalité eût été bien plus dommageable encore; que la
+Constitution, modifiée sous plusieurs rapports, était cependant
+sauvée, quant au fond des choses, et n'avait pu être réformée dans un
+esprit de conservation plus éclairé. Ils reconnaissaient enfin que,
+sans la vigueur du Premier Consul, l'anarchie se serait introduite en
+Allemagne, par suite des prétentions de tout genre soulevées dans le
+moment. Ce qui prouve mieux que tous les discours le sentiment qu'on
+éprouvait alors pour le chef du gouvernement français, c'est qu'à la
+vue de plusieurs questions restées en suspens, on désirait que sa main
+puissante ne se retirât pas tout de suite des affaires germaniques. On
+souhaitait que la France fût, en qualité de garante, obligée de
+veiller sur son ouvrage.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> <span class="sidenote">Questions ajournées pour être résolues plus tard.</span>
+
+<p>Il y avait encore, en effet, plus d'une question, générale ou
+particulière, que la médiation n'avait pu résoudre. La Prusse était en
+querelle ouverte avec la ville de Nuremberg, et se permettait à son
+égard des procédés tyranniques. La même puissance n'avait pas voulu
+jusqu'ici saisir les comtes de Westphalie de leur part à l'évêché de
+Munster. Francfort était en contestation avec des princes voisins,
+pour une charge qu'on lui avait imposée en leur faveur, en
+compensation de certaines propriétés par eux cédées. La Prusse, la
+Bavière, voulaient profiter du silence du <i>recès</i>, pour incorporer à
+leurs États la noblesse immédiate. L'Autriche faisait valoir en Souabe
+une quantité de droits féodaux d'une origine obscure, et attentatoires
+à la souveraineté des ducs de Wurtemberg, de Baden et de Bavière. Elle
+venait de commettre surtout une violation de propriété inouïe. Les
+principautés ecclésiastiques récemment sécularisées avaient des fonds
+déposés à la Banque de Vienne, fonds qui leur appartenaient, et qui
+avaient dû passer aux princes indemnisés. L'administration
+autrichienne avait saisi ces fonds montant à une somme de trente
+millions de florins, ce qui réduisait certains princes au désespoir.
+Toutes ces violences faisaient désirer l'institution d'une autorité
+qui s'occupât de l'exécution du <i>recès</i>, ainsi que cela s'était fait à
+la suite de la paix de Westphalie. On désirait aussi la recomposition
+des anciens cercles chargés de veiller à la défense des intérêts
+particuliers. Il restait enfin à organiser l'Église allemande, qui,
+ayant été privée de son existence <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> princière, avait besoin de
+recevoir une organisation nouvelle.</p>
+
+<p>Le Premier Consul n'avait pu se charger de résoudre ces dernières
+difficultés, car il aurait fallu qu'il se constituât le législateur
+permanent de l'Allemagne. Il n'avait dû s'occuper que de sauver
+l'équilibre de l'empire, partie de l'équilibre européen, en
+déterminant ce qui revenait à chaque État, soit en territoire, soit en
+influence dans la Diète. Le reste ne pouvait appartenir qu'à la Diète
+elle-même, seule chargée du pouvoir législatif. Elle y pouvait
+suffire, secondée toutefois par la France, garante de la nouvelle
+Constitution germanique, comme elle l'était de l'ancienne. Les
+faibles, menacés par les forts, invoquaient déjà cette garantie.
+C'était aux cours allemandes les plus puissantes, à prévenir par leur
+modération la nouvelle intervention d'un bras étranger.
+Malheureusement il ne fallait guère y compter, à voir la conduite
+actuelle de la Prusse et de l'Autriche.</p>
+
+<p>L'empereur, après avoir fait attendre sa ratification, l'avait enfin
+envoyée, mais avec deux réserves: l'une avait pour objet le maintien
+de tous les priviléges de la noblesse immédiate; l'autre, une nouvelle
+distribution des voix protestantes et catholiques dans la Diète.
+C'était tenir à moitié la parole donnée au Premier Consul, pour prix
+de la convention du 26 décembre.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère général de cette longue négociation.</span>
+
+<p>Au reste, les difficultés vraiment européennes, celles de territoire,
+étaient vaincues, grâce à l'énergique et prudente intervention du
+général Bonaparte. <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> Si quelque chose avait rendu évident son
+ascendant sur l'Europe, c'était cette négociation si habilement
+conduite, dans laquelle, réunissant à la justice l'adresse et la
+fermeté, se servant tour à tour de l'ambition de la Prusse, de
+l'orgueil de la Russie, pour résister à l'Autriche, réduisant celle-ci
+sans la pousser au désespoir, il avait imposé sa propre volonté à
+l'Allemagne, pour le bien même de l'Allemagne et le repos du monde:
+seul cas dans lequel il soit permis et utile d'intervenir dans les
+affaires d'autrui.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE QUINZIÈME.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> LIVRE SEIZIÈME.</h2>
+
+<h3>RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.</h3>
+
+<p class="resume">Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de
+ la France. &mdash; Esprit de l'ancien commerce. &mdash; Ambition de toutes les
+ puissances de posséder des colonies. &mdash; L'Amérique, les Antilles et
+ les Indes orientales. &mdash; Mission du général Decaen dans
+ l'Inde. &mdash; Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. &mdash; Description de
+ cette île. &mdash; Révolution des noirs. &mdash; Caractère, puissance,
+ politique de Toussaint Louverture. &mdash; Il aspire à se rendre
+ indépendant. &mdash; Le Premier Consul fait partir une expédition pour
+ assurer l'autorité de la métropole. &mdash; Débarquement des troupes
+ françaises à Santo-Domingo, au Cap et au
+ Port-au-Prince. &mdash; Incendie du Cap. &mdash; Soumission des
+ noirs. &mdash; Prospérité momentanée de la colonie. &mdash; Application du
+ Premier Consul à restaurer la marine. &mdash; Mission du colonel
+ Sébastiani en Orient. &mdash; Soins donnés à la prospérité
+ intérieure. &mdash; Le Simplon, le mont Genèvre, la place
+ d'Alexandrie. &mdash; Camp de vétérans dans les provinces
+ conquises. &mdash; Villes nouvelles fondées en Vendée. &mdash; La Rochelle et
+ Cherbourg. &mdash; Le Code civil, l'Institut, l'administration du
+ clergé. &mdash; Voyage en Normandie. &mdash; La jalousie de l'Angleterre
+ excitée par la grandeur de la France. &mdash; Le haut commerce anglais
+ plus hostile à la France que l'aristocratie
+ anglaise. &mdash; Déchaînement des gazettes écrites par les
+ émigrés. &mdash; Pensions accordées à Georges et aux
+ chouans. &mdash; Réclamations du Premier Consul. &mdash; Faux-fuyants du
+ cabinet britannique. &mdash; Articles de représailles insérés au
+ <i>Moniteur</i>. &mdash; Continuation de l'affaire suisse. &mdash; Les petits
+ cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et
+ marchent sur Berne. &mdash; Le gouvernement des modérés obligé de fuir à
+ Lausanne. &mdash; Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée
+ par le Premier Consul. &mdash; Il fait marcher le général Ney avec
+ trente mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans
+ tous les partis, pour donner une constitution à la
+ Suisse. &mdash; Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre
+ contre l'intervention française. &mdash; Le cabinet anglais, effrayé par
+ ces cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte,
+ et d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer
+ l'insurrection. &mdash; Promptitude de l'intervention française. &mdash; Le
+ général Ney soumet l'Helvétie en quelques jours. &mdash; Les députés
+ suisses réunis à Paris sont présentés au Premier
+ Consul. &mdash; Discours qu'il leur adresse. &mdash; Acte de
+ médiation. &mdash; Admiration de l'Europe pour la sagesse de cet
+ acte. &mdash; Le cabinet anglais est <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> embarrassé de la
+ promptitude et de l'excellence du résultat. &mdash; Vive discussion dans
+ le Parlement britannique. &mdash; Violences du parti Grenville, Windham,
+ etc. &mdash; Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix. &mdash; L'opinion
+ publique un moment calmée. &mdash; Arrivée de lord Withworth à Paris, du
+ général Andréossy à Londres. &mdash; Bon accueil fait de part et d'autre
+ aux deux ambassadeurs. &mdash; Le cabinet britannique, regrettant
+ d'avoir retenu Malte, voudrait l'évacuer, mais ne l'ose
+ pas. &mdash; Publication intempestive du rapport du colonel Sébastiani
+ sur l'état de l'Orient. &mdash; Fâcheux effet de ce rapport en
+ Angleterre. &mdash; Le Premier Consul veut avoir une explication
+ personnelle avec lord Withworth. &mdash; Long et mémorable
+ entretien. &mdash; La franchise du Premier Consul mal comprise et mal
+ interprétée. &mdash; Exposé de l'état de la République, contenant une
+ phrase blessante pour l'orgueil britannique. &mdash; Message royal en
+ réponse. &mdash; Les deux nations s'adressent une sorte de
+ défi. &mdash; Irritation du Premier Consul, et scène publique faite à
+ lord Withworth, en présence du corps diplomatique. &mdash; Le Premier
+ Consul passe subitement des idées de paix aux idées de
+ guerre. &mdash; Ses premiers préparatifs. &mdash; Cession de la Louisiane aux
+ États-Unis, moyennant quatre-vingts millions. &mdash; M. de Talleyrand
+ s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie
+ calculée à l'irritation croissante des deux gouvernements. &mdash; Lord
+ Withworth le seconde. &mdash; Prolongation de cette
+ situation. &mdash; Nécessité d'en sortir. &mdash; Le cabinet britannique finit
+ par avouer qu'il veut garder Malte. &mdash; Le Premier Consul répond par
+ la sommation d'exécuter les traités. &mdash; Le ministère Addington, de
+ peur de succomber dans le Parlement, persiste à demander
+ Malte. &mdash; On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun
+ succès. &mdash; Offre de la France de mettre Malte en dépôt dans les
+ mains de l'empereur Alexandre. &mdash; Refus de cette offre. &mdash; Départ des
+ deux ambassadeurs. &mdash; Rupture de la paix d'Amiens. &mdash; Anxiété
+ publique tant à Londres qu'à Paris. &mdash; Causes de la brièveté de
+ cette paix. &mdash; À qui appartiennent les torts de la rupture? &mdash; </p>
+
+<span class="sidedate">Fév. 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Efforts du Premier Consul pour rétablir l'ancien commerce
+de la France.</span>
+
+<p>Tandis que le Premier Consul réglait en arbitre suprême les affaires
+du continent européen, son ardente activité, embrassant les deux
+mondes, s'étendait jusque dans l'Amérique et les Indes, pour y
+rétablir l'ancienne grandeur coloniale de la France.</p>
+
+<span class="sidenote">Quel était autrefois l'esprit des puissances commerçantes.</span>
+
+<p>Aujourd'hui que les nations européennes sont devenues manufacturières
+bien plus que commerçantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues à
+imiter, à <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> surpasser ce qu'elles allaient chercher au delà des
+mers; aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs
+métropoles, sont montées au rang d'États indépendants, le tableau du
+monde est changé au point de ne pas le reconnaître. De nouvelles
+ambitions ont succédé à celles qui le divisaient alors, et on a peine
+à comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un siècle le sang
+des hommes. L'Angleterre possédait, à titre de colonie, l'Amérique du
+nord; l'Espagne, au même titre, possédait l'Amérique du sud; la France
+possédait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,
+Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde.
+Chacune de ces puissances imposait à ses colonies l'obligation de ne
+donner qu'à elle-même les denrées tropicales, de ne recevoir que
+d'elle seule les produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux,
+de n'élever de matelots que pour sa marine. Chaque colonie était ainsi
+une plantation, un marché et un port fermés. L'Angleterre voulait
+tirer exclusivement de ses provinces d'Amérique les sucres, les bois
+de construction, les cotons bruts; l'Espagne voulait être la seule à
+extraire du Mexique et du Pérou les métaux si enviés de toutes les
+nations; l'Angleterre et la France voulaient dominer l'Inde, pour en
+exporter les fils de coton, les <i>mousselines</i>, les <i>indiennes</i>, objets
+d'une convoitise universelle; elles voulaient fournir leurs produits
+en échange, et ne faire tout ce trafic que sous leur pavillon.
+Aujourd'hui ces ardents désirs des nations ont fait place à d'autres.
+Le sucre, qu'il fallait <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> extraire d'une plante née et cultivée
+sous le soleil le plus chaud, se tire d'une plante cultivée sur l'Elbe
+et sur l'Escaut. Les cotons, filés avec tant de finesse et de patience
+par des mains indiennes, sont filés en Europe par des machines, que
+met en mouvement la combustion du charbon fossile. La mousseline est
+tissée dans les montagnes de la Suisse et du Forez. Les <i>indiennes</i>,
+tissues en Écosse, en Irlande, en Normandie, en Flandre, peintes en
+Alsace, remplissent l'Amérique, et se répandent jusque dans les Indes.
+Excepté le café, le thé, produits que l'art ne saurait imiter, on a
+tout égalé, ou surpassé. La chimie européenne a déjà remplacé la
+plupart des matières colorantes qu'on allait chercher entre les
+tropiques. Les métaux sortent des flancs des montagnes européennes. On
+retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence à trouver l'argent dans son
+propre sein. Une grande révolution politique s'est jointe à ces
+révolutions industrielles. La France a favorisé l'insurrection des
+colonies anglaises de l'Amérique du nord; l'Angleterre a contribué, en
+revanche, à l'insurrection des colonies de l'Amérique du sud. Les unes
+et les autres sont aujourd'hui des nations, ou déjà grandes, ou
+destinées à le devenir. Sous l'influence des mêmes causes, une société
+africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est développée à
+Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de l'Angleterre, n'est
+plus qu'une conquête, ruinée par les progrès de l'industrie
+européenne, et employée à nourrir quelques officiers, quelques
+commis, quelques <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> magistrats de la métropole. De nos jours,
+les nations veulent tout produire elles-mêmes, faire accepter à leurs
+voisins moins habiles l'excédant de leurs produits, et ne consentent à
+s'emprunter que les matières premières, cherchent même à faire naître
+ces matières le plus près possible de leur sol: témoin les essais
+réitérés pour naturaliser le coton en Égypte et en Algérie. Au grand
+spectacle de l'ambition coloniale a succédé de la sorte le spectacle
+de l'ambition manufacturière. Ainsi le monde change sans cesse, et
+chaque siècle a besoin de quelques efforts de mémoire et
+d'intelligence pour comprendre le siècle précédent.</p>
+
+<span class="sidenote">Ancien commerce de la France avec ses colonies.</span>
+
+<p>Cette immense révolution industrielle et commerciale, commencée sous
+Louis XVI avec la guerre d'Amérique, s'est achevée sous Napoléon avec
+le blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France
+en a été la principale cause; car, tandis que la première voulait
+s'attribuer le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait
+en les imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napoléon, dont
+la destinée était ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face
+du monde. Mais, avant de jeter la France dans le système continental
+et manufacturier, comme il le fit plus tard, Napoléon consul, tout
+plein des idées du siècle qui venait de finir, plus confiant dans la
+marine française qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises
+pour restaurer notre prospérité coloniale.</p>
+
+<p>Cette prospérité avait été assez grande autrefois pour justifier les
+regrets et les tentatives dont elle était <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> alors l'objet. En
+1789, la France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par
+an, en sucre, café, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80 à
+100 millions, et en réexportait 150, qu'elle versait dans toute
+l'Europe, principalement sous forme de sucre raffiné. Il faudrait
+doubler au moins ces valeurs pour trouver celles qui leur
+correspondent aujourd'hui; et assurément nous estimerions fort, nous
+placerions au rang de nos premiers intérêts, des colonies qui nous
+fourniraient la matière d'un commerce de 500 millions. La France
+trouvait dans ce commerce un moyen d'attirer chez elle une partie du
+numéraire de l'Espagne, qui nous donnait ses piastres pour nos
+produits coloniaux et manufacturés. À l'époque dont nous parlons,
+c'est-à-dire en 1802, la France, privée de denrées coloniales,
+principalement de sucre et de café, n'en ayant pas même pour son
+usage, les demandait aux Américains, aux villes hanséatiques, à la
+Hollande, à Gênes, et, depuis la paix, aux Anglais. Elle les payait en
+métaux, n'ayant pas encore, dans son industrie à peine renaissante,
+les moyens de les payer en produits de ses manufactures. Le numéraire
+n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu avec son ancienne
+abondance, elle en manquait souvent; ce qui se révélait par les
+efforts continuels de la nouvelle banque pour acquérir des piastres,
+sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il rien de plus
+ordinaire dans la classe commerçante que d'entendre des plaintes sur
+la rareté du numéraire, sur l'inconvénient d'être obligé <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>
+d'acheter à prix d'argent, le sucre et le café que nous tirions
+autrefois des possessions françaises. Il faut sans doute attribuer ce
+langage à quelques idées fausses sur la manière dont s'établit la
+balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi à un fait vrai, la
+difficulté de se procurer des denrées coloniales, et la difficulté
+plus grande encore de les payer, ou en argent resté rare depuis les
+assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.</p>
+
+<span class="sidenote">Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes
+entreprises coloniales.</span>
+
+<span class="sidenote">Expédition pour occuper la Louisiane.</span>
+
+<span class="sidenote">Négociation pour obtenir les Florides.</span>
+
+<span class="sidenote">Mission du général Decaen aux Indes.</span>
+
+<p>Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant
+ruinés, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes à celles des
+émigrés, on se fera une idée complète des motifs qui agissaient sur
+l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes
+entreprises coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il
+avait donné à Charles IV l'Étrurie pour avoir la Louisiane. Les
+conditions du contrat étant accomplies de son côté, puisque les
+infants étaient placés sur le trône d'Étrurie, et reconnus de toutes
+les puissances continentales, il voulait que ces conditions fussent
+accomplies du côté de Charles IV, et il venait d'exiger que la
+Louisiane nous fût immédiatement livrée. Une expédition de deux
+vaisseaux et de quelques frégates était réunie dans les eaux de la
+Hollande, à Helv&oelig;tsluis, pour porter des troupes à l'embouchure du
+Mississipi, et faire passer cette belle contrée sous la domination
+française. Le Premier Consul, ayant à disposer du duché de Parme,
+était prêt à le céder à l'Espagne, moyennant les Florides et
+l'abandon d'une petite <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> partie de la Toscane, le Siennois,
+dont il voulait faire l'indemnité du roi de Piémont. L'indiscrétion du
+gouvernement espagnol ayant laissé connaître les détails de cette
+négociation à l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise
+suscitait mille obstacles à la conclusion de ce nouveau contrat. Le
+Premier Consul s'occupait en même temps des Indes, et avait confié le
+gouvernement de nos comptoirs de Pondichéri et de Chandernagor à l'un
+des plus vaillants officiers de l'armée du Rhin, au général Decaen.
+Cet officier, chez lequel l'intelligence égalait le courage, et qui
+était propre aux plus grandes entreprises, avait été choisi et envoyé
+aux Indes, dans des vues éloignées mais profondes. Les Anglais, avait
+dit le Premier Consul au général Decaen, en lui adressant des
+instructions admirables, les Anglais sont les maîtres du continent de
+l'Inde; ils y sont inquiets, jaloux; il faut ne leur donner aucun
+ombrage, se conduire avec douceur et simplicité, supporter dans ces
+régions tout ce que l'honneur permettra de supporter, n'avoir avec les
+princes voisins que les relations indispensables à l'entretien des
+troupes françaises et des comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul,
+il faut observer ces princes et ces peuples, qui se résignent avec
+douleur au joug britannique; étudier leurs m&oelig;urs, leurs ressources,
+les moyens de communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher
+quelle armée européenne serait nécessaire pour les aider à secouer la
+domination anglaise, de quel matériel cette armée devrait être
+pourvue, quels seraient surtout les moyens de la <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> nourrir;
+découvrir un port qui pût servir de point de débarquement à une flotte
+chargée de troupes; calculer le temps et les moyens nécessaires pour
+enlever ce port d'un coup de main; rédiger, après six mois de séjour,
+un premier mémoire sur ces diverses questions; l'envoyer par un
+officier intelligent et sûr, ayant tout vu, capable d'ajouter des
+explications verbales aux explications écrites dont il serait porteur;
+six mois après, traiter encore ces mêmes questions, d'après les
+connaissances nouvellement acquises, et envoyer cet autre mémoire par
+un second officier, également sûr et intelligent; recommencer le même
+travail et le même envoi tous les six mois; bien peser, dans la
+rédaction de ces mémoires, la valeur de chaque expression, car un mot
+pourrait influer sur les plus graves résolutions; enfin, en cas de
+guerre, se conduire suivant les circonstances, ou rester dans
+l'Indostan, ou se retirer à l'île de France, en envoyant beaucoup de
+bâtiments légers à la métropole, pour l'instruire des déterminations
+prises par le capitaine général.&mdash;Telles étaient les instructions
+données au général Decaen, dans la vue, non de rallumer la guerre,
+mais d'en profiter habilement si elle venait à éclater de nouveau.</p>
+
+<span class="sidenote">Expédition de Saint-Domingue.</span>
+
+<p>Les plus grands efforts du Premier Consul étaient dirigés vers les
+Antilles, siége principal de la puissance coloniale de la France.
+C'est avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le
+commerce français entretenait jadis ses plus avantageuses relations.
+Saint-Domingue surtout figurait pour les <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> trois cinquièmes au
+moins, dans les 250 millions de denrées que la France retirait
+autrefois de ses colonies. Saint-Domingue était alors la plus belle,
+la plus enviée des possessions d'outre-mer. La Martinique avait été
+assez heureuse pour échapper aux conséquences de la révolte des noirs;
+mais la Guadeloupe et Saint-Domingue avaient été bouleversées de fond
+en comble, et il ne fallait pas moins qu'une armée entière pour y
+rétablir, non pas l'esclavage, qui était devenu impossible, du moins à
+Saint-Domingue, mais la légitime domination de la métropole.</p>
+
+<span class="sidenote">Description de Saint-Domingue.</span>
+
+<span class="sidenote">Toussaint Louverture; son origine, son caractère et son
+génie.</span>
+
+<p>Sur cette île longue de cent lieues, large de trente, heureusement
+située à l'entrée du golfe du Mexique, resplendissante de fertilité,
+propre à la culture du sucre, du café, de l'indigo; sur cette île
+magnifique, vingt et quelques mille blancs propriétaires, vingt et
+quelques mille affranchis de différentes couleurs, quatre cent mille
+esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense
+abondance de denrées coloniales, valant environ 150 millions de
+francs, que trente mille matelots français étaient employés à
+transporter en Europe, pour les échanger contre une égale valeur de
+produits nationaux. Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui
+nous donnerait 300 millions de produits, et nous procurerait pour 300
+millions de débouchés, car 150 millions en 1789, répondent au moins à
+300 millions en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs,
+mulâtres, noirs, fermentaient des passions violentes, dues au climat,
+et à un état de société dans lequel se <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> trouvaient les deux
+extrêmes sociaux: la richesse orgueilleuse et l'esclavage frémissant.
+On ne voyait dans aucune colonie des blancs aussi opulents et aussi
+entêtés, des mulâtres aussi jaloux de la supériorité de la race
+blanche, des noirs aussi enclins à secouer le joug des uns et des
+autres. Les opinions professées à Paris dans l'Assemblée Constituante,
+venant retentir au milieu des passions naturelles à un tel pays,
+devaient y provoquer une affreuse tempête, comme les ouragans que
+produit dans ces mers la rencontre subite de deux vents contraires.
+Les blancs et les mulâtres, à peine suffisants pour se défendre s'ils
+avaient été unis, s'étaient divisés, et après avoir communiqué aux
+noirs la contagion de leurs passions, les avaient amenés à se soulever
+contre eux. Ils avaient subi leur cruauté d'abord, puis leur triomphe
+et leur domination. Il était arrivé là ce qui arrive dans toute
+société, où éclate la guerre des classes: la première avait été
+vaincue par la seconde, la première et la seconde par la troisième.
+Mais à la différence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur
+leur visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait
+de la violence des instincts physiques, et leur rage était brutale
+comme celle des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette
+révolution avaient-elles dépassé tout ce qu'on avait vu en France en
+quatre-vingt-treize, et malgré l'éloignement qui atténue toujours les
+sensations, l'Europe, déjà si touchée des spectacles du continent,
+avait été profondément émue des atrocités inouïes, auxquelles
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> des maîtres imprudents, quelquefois cruels, avaient poussé
+des esclaves féroces. Les lois de la société humaine, partout
+semblables, avaient fait naître là comme ailleurs, après de longs
+orages, la fatigue qui sollicite un maître, et un être supérieur,
+propre à le devenir. Ce maître était de la couleur de la race
+triomphante, c'est-à-dire, noir. Il s'appelait Toussaint Louverture.
+C'était un vieil esclave, n'ayant pas l'audace généreuse de Spartacus,
+mais une dissimulation profonde, et un génie de gouvernement tout à
+fait extraordinaire. Militaire médiocre, connaissant tout au plus
+l'art des embuscades dans un pays d'un accès difficile, inférieur même
+sous ce rapport à quelques-uns de ses lieutenants, il avait, par son
+intelligence à diriger l'ensemble des choses, acquis un ascendant
+prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Européens de la
+mépriser, était fière d'avoir dans ses rangs un être, dont les blancs
+eux-mêmes reconnaissaient les hautes facultés. Elle voyait en lui un
+titre vivant à la liberté, à la considération des autres hommes. Aussi
+avait-elle accepté son joug de fer, cent fois plus pesant que celui
+des anciens colons, et subi la dure obligation du travail, obligation
+qui était, dans l'esclavage, ce qu'elle détestait le plus. Cet esclave
+noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un état de
+société tolérable, et accompli des choses qu'on oserait presque
+appeler grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles
+avaient été moins éphémères.</p>
+
+<span class="sidenote">Gouvernement de Toussaint Louverture.</span>
+
+<p>Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> tout pays en
+proie à une longue guerre civile, il s'était fait un partage entre la
+race guerrière, propre aux armes, en ayant le goût, et la race
+ouvrière, moins portée aux combats, facile à ramener au travail, prête
+toutefois à se jeter de nouveau dans les dangers, si sa liberté était
+menacée. Naturellement la première était dix fois moins nombreuse que
+la seconde.</p>
+
+<span class="sidenote">Armée noire formée sur le modèle des armées françaises.</span>
+
+<span class="sidenote">Les noirs cultivateurs ramenés au travail.</span>
+
+<p>Toussaint Louverture avait composé, avec la première, une armée
+permanente d'environ vingt mille soldats, organisée en demi-brigades,
+sur le modèle des armées françaises, ayant des officiers noirs,
+quelques-uns mulâtres ou blancs. Cette troupe bien payée, bien
+nourrie, assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait
+supporter, et sur un sol abrupte, couvert de broussailles dures et
+épineuses, était formée en plusieurs divisions, et commandée par des
+généraux de sa couleur, la plupart assez intelligents, mais plus
+féroces qu'intelligents, tels que Christophe, Dessalines, Moïse,
+Maurepas, Laplume. Tous dévoués à Toussaint, ils reconnaissaient son
+génie, et subissaient son autorité. Le reste de la population, sous le
+nom de cultivateurs, avait été ramené au travail. On leur avait laissé
+des fusils, pour qu'ils s'en servissent au besoin, dans le cas où la
+métropole attenterait à leur liberté; mais on les avait contraints à
+retourner sur les plantations abandonnées des colons. Toussaint avait
+proclamé qu'ils étaient libres, mais obligés à travailler cinq ans
+encore sur les terres de leurs anciens maîtres, avec droit au quart
+du produit brut. Les propriétaires blancs <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> avaient été
+encouragés à revenir, même ceux qui, dans un moment de désespoir,
+s'étaient associés à la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils
+avaient été bien accueillis, et avaient reçu leurs habitations
+couvertes de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient,
+suivant le règlement de Toussaint, le quart du produit brut, évalué
+dans la pratique de la manière la plus arbitraire. Un assez grand
+nombre de riches propriétaires d'autrefois, soit qu'ils eussent
+succombé dans les troubles de la colonie, soit qu'ils eussent émigré
+avec l'ancienne noblesse française, dont ils faisaient partie,
+n'avaient ni reparu, ni envoyé des délégués. Leurs biens, séquestrés
+comme les domaines nationaux en France, avaient été affermés à des
+officiers noirs, et à un prix qui permettait à ceux-ci de s'enrichir.
+Certains généraux, tels que Christophe et Dessalines, s'étaient acquis
+de la sorte plus d'un million de revenu annuel. Ces officiers noirs
+avaient la qualité d'inspecteurs de la culture, dans l'arrondissement
+où ils étaient commandants militaires. Ils y faisaient des tournées
+continuelles, et y traitaient les nègres avec la dureté particulière
+aux nouveaux maîtres. Quelquefois ils veillaient à ce que justice leur
+fût rendue par les colons; mais plus habituellement ils les
+condamnaient aux verges, pour paresse ou insubordination, et faisaient
+une sorte de chasse incessante dans le but de faire revenir à la
+culture ceux qui avaient contracté le goût du vagabondage. Des revues
+fréquentes dans les paroisses procuraient la connaissance des
+cultivateurs <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> sortis de leurs habitations originaires, et
+fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent même, Dessalines et
+Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail
+avait-il recommencé avec une incroyable activité, sous ces nouveaux
+chefs, qui exploitaient à leur profit la soumission des noirs
+prétendus libres. Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle!
+car ces chefs sachant imposer le travail à leurs semblables, même pour
+leur avantage exclusif; ces nègres sachant le subir, sans grand
+bénéfice pour eux, dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient
+libres, nous inspirent plus d'estime que le spectacle d'une paresse
+ignoble et barbare, donné par les nègres livrés à eux-mêmes, dans les
+colonies récemment affranchies.</p>
+
+<span class="sidenote">Toussaint donne à Saint-Domingue la liberté du commerce.</span>
+
+<span class="sidenote">Prospérité présente de l'île.</span>
+
+<p>Grâce au régime établi par Toussaint, la plupart des habitations
+abandonnées avaient été remises en culture. Aussi en 1801, après dix
+années de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrosée de tant de
+sang, offrait un aspect de fertilité presque égal à celui qu'elle
+présentait en 1789. Toussaint, indépendant de la France, avait donné à
+la colonie une liberté de commerce à peu près absolue. Un tel régime
+de liberté, dangereux pour des colonies d'une fertilité médiocre, qui
+produisant peu et chèrement, ont intérêt à prendre les produits de la
+métropole afin qu'elle prenne les leurs, un tel régime est excellent
+au contraire pour une colonie riche et féconde, n'ayant besoin
+d'aucune faveur pour le débit de ses denrées, intéressée <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> dès
+lors à traiter librement avec toutes les nations, et à chercher ses
+objets de nécessité ou de luxe, là où ils sont meilleurs et à plus bas
+prix. C'était le cas de Saint-Domingue. L'île avait ressenti de la
+libre présence des pavillons étrangers, surtout du pavillon américain,
+un avantage infini. Les vivres y abondaient; les marchandises d'Europe
+s'y vendaient à bon marché; ses denrées étaient enlevées dès qu'elles
+paraissaient sur le marché. Ajoutez que les nouveaux colons, les uns
+noirs parvenus par la révolte, les autres blancs réintégrés, tous
+affranchis d'engagements envers les capitalistes de la métropole,
+n'étaient pas, comme les anciens colons en 1789, accablés de dettes,
+et obligés de déduire de leurs profits l'intérêt d'énormes capitaux
+empruntés. Ils étaient plus opulents avec de moindres bénéfices. Les
+villes du Cap, du Port-au-Prince, de Saint-Marc, des Cayes, avaient
+recouvré une sorte de splendeur. Les traces de la guerre y étaient
+presque effacées: on voyait dans la plupart d'entre elles des demeures
+élégantes, construites pour les officiers noirs, habitées par eux, et
+rivalisant avec les plus belles maisons de ces anciens propriétaires
+blancs, jadis si orgueilleux, si renommés par leur luxe et leur
+dissolution.</p>
+
+<span class="sidenote">Réunion de la partie espagnole à la partie française de
+Saint-Domingue.</span>
+
+<p>Le chef noir de la colonie avait mis le comble à sa prospérité
+récente, par l'occupation hardie de la partie espagnole de
+Saint-Domingue. Cette île, dans sa longueur, se trouvait jadis
+partagée en deux portions, dont l'une, placée à l'est, se présentant
+la première en venant d'Europe, appartenait aux Espagnols; <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+dont l'autre, placée à l'ouest, tournée vers Cuba et l'intérieur du
+golfe de Mexique, appartenait aux Français (voir la carte n<sup>o</sup> 22).
+Cette partie ouest, composée de deux promontoires avancés, qui
+forment, outre un vaste golfe intérieur, une multitude de rades et de
+petits ports, était plus propre que l'autre aux plantations,
+lesquelles ont besoin d'être situées près des points d'embarquement.
+Aussi était-elle couverte de riches établissements. La partie
+espagnole, au contraire, peu montagneuse, présentant peu de golfes,
+contenait moins de sucreries et de caféteries; mais en revanche elle
+nourrissait beaucoup de bétail, de chevaux, de mulets. Réunies, ces
+deux portions pouvaient se rendre de grands services, tandis que
+séparées par un régime colonial exclusif, elles étaient comme deux
+îles éloignées, ayant l'une ce qui manque à l'autre, et ne pouvant se
+le donner à cause de la distance. Toussaint, après avoir chassé les
+Anglais, avait tourné toutes ses idées vers l'occupation de la partie
+espagnole. Affectant une soumission scrupuleuse envers la métropole,
+tout en se conduisant d'après sa seule volonté, il s'était armé du
+traité de Bâle, par lequel l'Espagne cédait à la France la possession
+entière de Saint-Domingue, et il avait sommé les autorités espagnoles
+de lui livrer la province qu'elles détenaient encore. Il se trouvait
+dans le moment un commissaire français à Saint-Domingue, car depuis la
+Révolution la métropole n'était plus représentée dans l'île que par
+des commissaires à peine écoutés. Cet agent, craignant les <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
+complications qui pouvaient résulter en Europe de cette opération,
+n'ayant d'ailleurs reçu aucun ordre de France, avait inutilement
+combattu la résolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant aucun compte
+des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement toutes les
+divisions de son armée, et avait exigé des autorités espagnoles,
+incapables de résister, les clefs de Santo-Domingo. Ces clefs lui
+avaient été remises, et il s'était rendu ensuite dans toutes les
+villes, ne prenant d'autre titre que celui de représentant de la
+France, mais se comportant en réalité comme un souverain, et se
+faisant recevoir dans les églises avec l'eau bénite et le dais.</p>
+
+<p>La réunion des deux parties de l'île sous une même domination, avait
+produit pour le commerce et l'ordre intérieur des résultats excellents
+et instantanés. La partie française, abondamment pourvue de tous les
+produits des deux mondes, en avait donné une quantité considérable aux
+colons espagnols, en échange des bestiaux, des mulets, des chevaux
+dont elle avait grand besoin. En même temps les nègres qui voulaient
+se soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans
+la partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la
+police noire.</p>
+
+<span class="sidenote">Politique de Toussaint Louverture à l'égard de la France et
+de l'Angleterre.</span>
+
+<p>C'est par tous ces moyens réunis que Toussaint avait fait refleurir en
+deux ans la colonie. On n'aurait pas une idée exacte de sa politique,
+si on ne savait en même temps comment il se conduisait entre la France
+et l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait
+au fond du c&oelig;ur une <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> involontaire sympathie pour la nation
+dont il avait porté les chaînes, et répugnait à voir les Anglais à
+Saint-Domingue. Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en
+expulser, et il y avait réussi. Son intelligence politique, profonde
+quoique inculte, le confirmait dans ses sentiments naturels, et lui
+faisait comprendre que les Anglais étaient les maîtres les plus
+dangereux, car ils possédaient une puissance maritime qui rendrait
+leur autorité sur l'île effective et absolue. Il ne voulait donc à
+aucun prix de leur domination. Les Anglais, en évacuant le
+Port-au-Prince, lui avaient offert la royauté de Saint-Domingue, et la
+reconnaissance immédiate de cette royauté, s'il consentait à leur
+assurer le commerce de la colonie. Il s'y était refusé, soit qu'il
+tînt encore à la métropole, soit qu'effrayé par la nouvelle de la
+paix, il craignît une expédition française, capable de réduire sa
+royauté au néant. D'ailleurs la vanité d'appartenir à la première
+nation militaire du monde, le secret plaisir d'être général au service
+de France, de la main même du Premier Consul, l'avaient emporté chez
+Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc voulu
+rester Français. Tenir les Anglais à distance, en vivant pacifiquement
+avec eux; reconnaître l'autorité nominale de la France, et lui obéir
+tout juste assez pour ne pas provoquer le déploiement de ses forces,
+telle était la politique de cet homme singulier. Il avait reçu les
+commissaires du Directoire, et puis les avait successivement renvoyés,
+notamment le général Hédouville, en prétendant qu'ils méconnaissaient
+les intérêts de la <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> mère-patrie, et lui demandaient des choses
+inexécutables ou funestes pour elle.</p>
+
+<span class="sidenote">Politique intérieure de Toussaint Louverture.</span>
+
+<span class="sidenote">Penchant de Toussaint Louverture à imiter le Premier
+Consul.</span>
+
+<span class="sidenote">Constitution de Saint-Domingue préparée par Toussaint, et
+dans laquelle il est nommé gouverneur à vie, avec faculté de désigner
+son successeur.</span>
+
+<p>Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa
+politique au dehors. Sa manière d'être envers toutes les classes
+d'habitants, noirs, blancs ou mulâtres, répondait à ce que nous venons
+de dire de lui. Il détestait les mulâtres comme plus voisins de sa
+race, et caressait au contraire les blancs avec un soin extrême,
+moyennant qu'il en obtînt quelques témoignages d'estime, qui lui
+prouvassent que son génie faisait oublier sa couleur. Il montrait à
+cet égard une vanité de noir parvenu, dont toute la vanité des blancs
+parvenus dans l'ancien monde, ne saurait donner une idée. Quant aux
+noirs, il les traitait avec une incroyable sévérité, mais pourtant
+avec justice; il se servait auprès d'eux de la religion, qu'il
+professait avec emphase, et surtout de la liberté, qu'il promettait de
+défendre jusqu'à la mort, et dont il était pour les hommes de sa
+couleur le glorieux emblème, car on voyait en lui ce que, par elle, un
+nègre pouvait devenir. Son éloquence sauvage les charmait. Du haut de
+la chaire, où il montait souvent, il leur parlait de Dieu, de
+l'égalité des races humaines, et leur en parlait avec les plus
+étranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par exemple,
+voulant leur donner confiance en eux-mêmes, il remplissait un verre
+avec des grains de maïs noir, y mêlait quelques grains de maïs blanc,
+puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les grains
+<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait:
+Voilà ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez
+votre bien-être par votre travail; et si les blancs de la métropole
+veulent nous ravir notre liberté, nous reprendrions nos fusils, et
+nous les vaincrions encore.&mdash;Adoré par ces motifs, il était redouté en
+même temps pour sa rare vigilance. Doué d'une activité surprenante à
+son âge, il avait placé dans l'intérieur de l'île des relais de
+chevaux d'une extrême vitesse, et se transportait, suivi de quelques
+gardes, avec une rapidité prodigieuse, d'un point de l'île à l'autre,
+faisant quelquefois quarante lieues à cheval dans le même jour, et
+venant punir comme la foudre le délit dont il avait eu connaissance.
+Prévoyant et avare, il faisait des amas d'argent et d'armes dans les
+montagnes de l'intérieur, et les enterrait, dit-on, dans un lieu
+appelé les Mornes du Chaos, près d'une habitation qui était devenue
+son séjour ordinaire. C'étaient des ressources pour un avenir de
+combats, qu'il ne cessait de regarder comme probable et prochain.
+S'attachant sans cesse à imiter le Premier Consul, il s'était donné
+une garde, un entourage, une sorte de demeure princière. Il recevait
+dans cette demeure les propriétaires de toutes couleurs, surtout les
+blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas un assez bon
+maintien. Affreux à voir, même sous son habit de lieutenant-général,
+il avait des flatteurs, des complaisants; et chose triste à dire, il
+obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant à d'anciennes
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> et riches familles de l'île, se prostituassent à lui, pour
+obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadèrent qu'il était en
+Amérique l'égal du général Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y
+donner la même situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la
+paix, et qu'il put prévoir le rétablissement de l'autorité de la
+métropole, il se hâta de convoquer le conseil de la colonie pour
+rédiger une constitution. Ce conseil s'assembla, et rédigea en effet
+une constitution assez ridicule. D'après les dispositions de cette
+&oelig;uvre informe, le conseil de la colonie décrétait les lois, le
+gouverneur général les sanctionnait, et exerçait le pouvoir exécutif
+dans toute sa plénitude. Toussaint naturellement fut nommé gouverneur,
+et de plus gouverneur à vie, avec faculté de désigner son successeur.
+L'imitation de ce qui se faisait en France ne pouvait être plus
+complète et plus puérile. Quant à l'autorité de la métropole, il n'en
+fut pas même question. Seulement la constitution devait lui être
+soumise, pour être approuvée; mais cette approbation une fois
+accordée, la métropole n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car
+le conseil faisait les lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le
+voulait, priver le commerce français de tous ses avantages; ce qui
+existait dans le moment, ce que la guerre avait rendu excusable, mais
+ce qui ne devait pas être toléré plus long-temps. Quand on demandait à
+Toussaint quelles seraient les relations de Saint-Domingue avec la
+France, il répondait: Le Premier Consul m'enverra des commissaires
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> <i>pour parler avec moi</i>.&mdash;Quelques-uns de ses amis qui étaient
+plus sages, notamment le colonel français Vincent, chargé de la
+direction des fortifications, l'avertirent du danger de cette
+conduite, lui dirent qu'il devait se défendre de ses flatteurs de
+toutes couleurs, qu'il provoquerait une expédition française, et qu'il
+y périrait. L'amour-propre de cet esclave devenu dictateur, l'emporta.
+Il voulut, comme il le disait, que le premier des noirs fût de fait et
+de droit à Saint-Domingue, ce que le premier des blancs était en
+France, c'est-à-dire chef à vie, avec faculté de désigner son
+successeur. Il dépêcha en Europe le colonel Vincent, avec mission
+d'expliquer et de faire agréer au Premier Consul son nouvel
+établissement constitutionnel. Il demandait en outre la confirmation
+de tous les grades militaires conférés aux officiers noirs.</p>
+
+<span class="sidenote">Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de
+Toussaint Louverture.</span>
+
+<span class="sidenote">Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.</span>
+
+<span class="sidenote">Il veut que Toussaint soit placé sous les ordres de la
+France et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expédition.</span>
+
+<span class="sidenote">Instruction données au général Leclerc.</span>
+
+<p>Cette imitation de sa grandeur, cette prétention de s'assimiler à lui,
+fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet
+sur ses résolutions. Il était prêt à se laisser appeler le premier des
+blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs, à condition
+que le lien de la colonie avec la métropole serait celui de
+l'obéissance, et que la propriété de cette terre, française depuis des
+siècles, serait réelle, et non point nominale. Confirmer les grades
+militaires que ces noirs s'étaient attribués, n'était pas à ses yeux
+une difficulté. Il les confirma tous, et fit de Toussaint un
+lieutenant-général commandant à Saint-Domingue <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> pour la
+France. Mais il y voulut un capitaine général français, dont Toussaint
+serait le premier lieutenant. Sans cette condition Saint-Domingue
+n'était plus à la France. Il résolut donc d'y envoyer un général et
+une armée. La colonie avait refleuri; elle valait tout ce qu'elle
+avait valu autrefois; les colons restés à Paris réclamaient leurs
+biens à grands cris; on jouissait de la paix, peut-être pour peu de
+temps; on avait des troupes oisives, des officiers pleins d'ardeur,
+demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle partie de la
+terre: on ne pouvait donc pas se résigner à voir une telle possession
+échapper à la France, sans employer à la retenir les forces dont on
+disposait. Tels furent les motifs de l'expédition dont nous avons déjà
+raconté le départ. Le général Leclerc, beau-frère du Premier Consul,
+avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le rôle de
+lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens
+acquis par ses officiers, la garantie de la liberté des noirs, mais
+avec l'autorité positive de la métropole, représentée par le capitaine
+général. Afin de prouver à Toussaint la bienveillance du gouvernement,
+on lui renvoyait ses deux fils élevés en France, et accompagnés de
+leur précepteur, M. Coisnon. À cela le Premier Consul ajoutait une
+lettre noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le
+premier homme de sa race, il semblait se prêter gracieusement à une
+sorte de comparaison entre le pacificateur de la France et le
+pacificateur de Saint-Domingue.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> <span class="sidenote">Marche générale des escadres parties de Brest,
+Rochefort, Cadix et Toulon.</span>
+
+<span class="sidenote">Plan d'un débarquement simultané à Santo-Domingo, au
+Port-au-Prince, et au Cap.</span>
+
+<p>Mais il avait prévu aussi la résistance, et toutes les mesures étaient
+prises pour la vaincre de vive force. Si on avait été moins impatient
+de profiter de la signature des préliminaires de paix, pour traverser
+la mer devenue libre, on aurait obligé les escadres à s'attendre les
+unes les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes
+ensemble à Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il fût
+en mesure de se défendre. Malheureusement, dans l'incertitude où l'on
+était au moment de l'expédition, sur la signature de la paix
+définitive, il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort,
+Cadix et Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre
+d'arriver le plus tôt possible à leur destination. L'amiral
+Villaret-Joyeuse, appareillant de Brest et de Lorient avec seize
+vaisseaux, et une force d'environ sept à huit mille hommes, avait
+ordre de croiser quelque temps dans le golfe de Gascogne, pour essayer
+d'y rencontrer l'amiral Latouche-Tréville, qui devait sortir de
+Rochefort avec six vaisseaux, six frégates et trois ou quatre mille
+hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral Latouche,
+devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas la
+division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de
+Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se
+rendre dans la baie de Samana, la première qui se présente à une
+escadre arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient
+reçus, ces diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps à se
+réunir, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> parvinrent à des époques différentes au rendez-vous
+commun de Samana. (Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) L'amiral Villaret y parut le
+29 janvier 1802 (9 pluviôse an X). L'amiral Latouche le suivit de
+près. Les divisions de Cadix et de Toulon ne touchèrent à
+Saint-Domingue que beaucoup plus tard. Mais l'amiral Villaret, avec
+l'escadre de Brest et de Lorient, l'amiral Latouche-Tréville avec
+l'escadre de Rochefort, ne portaient pas moins de 11 à 12 mille
+hommes. Après en avoir conféré avec les chefs de la flotte, le
+capitaine général Leclerc pensa qu'il importait de ne pas perdre de
+temps, et qu'il fallait se présenter devant tous les ports à la fois,
+pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donné à Toussaint le
+loisir de se reconnaître. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des
+Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En conséquence, le
+général Kerversau, avec deux mille hommes embarqués sur des frégates,
+devait se rendre à Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole;
+l'amiral Latouche-Tréville, avec son escadre portant la division
+Boudet, devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine général
+lui-même, avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de
+faire voile vers le Cap, et de s'en emparer. La partie française,
+comprenant avec une notable portion de l'île les deux promontoires qui
+s'avancent à l'ouest, se divisait en départements du nord, de l'ouest
+et du sud. Dans le département du nord, c'était le Cap qui était le
+port principal, et le chef-lieu; dans le département de l'ouest,
+c'était le Port-au-Prince. Les Cayes, Jacmel, <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> rivalisaient de
+richesse et d'influence dans le sud. En occupant Santo-Domingo pour la
+partie espagnole, le Cap et le Port-au-Prince pour la partie
+française, on tenait l'île presque entière, moins, il est vrai, les
+montagnes de l'intérieur, conquête que le temps seul pouvait permettre
+d'achever.</p>
+
+<span class="sidenote">Résolutions de Toussaint en voyant arriver l'expédition
+française.</span>
+
+<p>Ces divisions navales quittèrent la baie où elles étaient mouillées
+pour se rendre à leurs destinations respectives, dans les premiers
+jours de février. Toussaint, averti de la présence d'un grand nombre
+de voiles à Samana, y était accouru de sa personne, pour juger de ses
+propres yeux du danger dont il était menacé. Ne doutant plus, à la vue
+de l'escadre française, du sort qui l'attendait, il prit le parti de
+recourir aux dernières extrémités, plutôt que de subir l'autorité de
+la métropole. Il n'était pas bien certain qu'on voulût remettre les
+nègres en esclavage; il ne pouvait même pas le croire; mais il pensa
+qu'on voulait le ranger sous l'obéissance de la France, et cela lui
+suffisait pour le décider à la résistance. Il résolut de persuader aux
+noirs que leur liberté était en péril, de les ramener ainsi de la
+culture à la guerre, de ravager les villes maritimes, de brûler les
+habitations, de massacrer les blancs, de se retirer ensuite dans les
+mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les montagnes de forme
+particulière, dont la partie française est partout hérissée), et
+d'attendre dans ces retraites, que, le climat dévorant les blancs, on
+pût se jeter sur eux pour achever leur extermination. Toutefois,
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> espérant arrêter l'armée française par de simples menaces,
+peut-être aussi craignant, s'il ordonnait trop tôt des actes atroces,
+de n'être pas ponctuellement obéi par les chefs noirs, qui, à son
+exemple, avaient pris le goût des relations avec les blancs, il
+prescrivit à ses officiers de répondre aux premières sommations de
+l'escadre qu'ils n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle
+insistait, de la menacer en cas de débarquement d'une destruction
+totale des villes, et enfin, si le débarquement s'exécutait, de tout
+détruire et tout massacrer, en se retirant dans l'intérieur de l'île.
+Tels furent les ordres donnés à Christophe, qui gouvernait le nord, au
+féroce Dessalines, chef de l'ouest, à Laplume, noir plus humain,
+commandant dans le sud.</p>
+
+<span class="sidenote">Réponse ordonnée par Toussaint aux sommations de
+l'escadre.</span>
+
+<span class="sidenote">Plan du général Leclerc pour débarquer au Cap.</span>
+
+<p>L'escadre de Villaret, s'étant portée jusqu'à Monte-Christ, demanda
+des pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap,
+eut beaucoup de peine à s'en procurer, détacha en passant la division
+Magon sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 février (14 pluviôse) devant
+le Cap. Toutes les balises étaient enlevées, les forts armés, et la
+disposition à la résistance évidente. Une frégate, envoyée pour
+communiquer avec la terre, reçut la réponse dictée par Toussaint. On
+n'avait pas d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une
+réponse du commandant en chef, absent dans le moment; on résisterait
+par l'incendie et le massacre à toute tentative de débarquement
+exécutée de vive force. La municipalité du Cap, composée de notables,
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> blancs et gens de couleur, vint exprimer ses angoisses au
+capitaine général Leclerc. Elle était à la fois joyeuse de voir
+arriver les soldats de la mère-patrie, et remplie d'épouvante en
+songeant aux menaces affreuses de Christophe. Ses agitations passèrent
+bientôt dans l'âme du capitaine général, qui se trouvait placé entre
+l'obligation de remplir sa mission, et la crainte d'exposer aux
+fureurs des noirs une population blanche et française. Il fallait
+cependant qu'il descendît à terre. Il promit donc aux habitants du Cap
+d'agir avec promptitude et vigueur, de manière à surprendre
+Christophe, et à ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles
+instructions. Il les exhorta vivement à s'armer pour défendre leurs
+personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier
+Consul, destinée à rassurer les noirs sur le but de l'expédition. Il
+fallut ensuite regagner le large pour obéir à une condition des vents,
+régulière dans ces parages. Le capitaine général, une fois en pleine
+mer, arrêta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de
+débarquement. Ce plan consistait à placer les troupes sur les
+frégates, à les débarquer dans les environs du Cap, au delà des
+hauteurs qui dominent la ville, près d'un lieu qu'on appelle
+l'embarcadère du Limbé; puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner
+le Cap, à pénétrer avec l'escadre dans les passes, et à faire ainsi
+une double attaque par terre et par mer. On espérait, en agissant avec
+une grande célérité, enlever la ville avant que Christophe eût le
+temps <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de réaliser ses sinistres menaces. Le capitaine Magon
+et le général Rochambeau, s'ils avaient réussi au Fort-Dauphin qu'ils
+étaient chargés d'occuper, devaient seconder le mouvement du capitaine
+général.</p>
+
+<span class="sidenote">Incendie du Cap.</span>
+
+<p>Le lendemain on transféra les troupes sur des frégates et des
+bâtiments légers, puis on les mit à terre près de l'embarcadère du
+Limbé. Cette opération prit toute une journée. Le jour suivant, les
+troupes se mirent en marche pour tourner la ville, et l'escadre
+s'engagea dans les passes. Deux vaisseaux, le <i>Patriote</i> et le
+<i>Scipion</i>, s'embossèrent devant le fort Picolet, qui tirait à boulet
+rouge, et l'eurent bientôt réduit au silence. La journée était
+avancée; la brise de terre, qui le soir succède à la brise du large,
+obligeait de nouveau l'escadre à s'éloigner, pour n'aborder que le
+lendemain. Tandis qu'on gagnait la pleine mer, on eut la douleur de
+voir une lueur rougeâtre s'élever sur les flots, et bientôt les
+flammes dévorer la ville du Cap. Christophe, quoique moins féroce que
+son chef, avait cependant obéi à ses ordres; il avait mis le feu aux
+principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de quelques blancs,
+avait obligé les autres à le suivre dans les mornes. Pendant qu'une
+partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des nègres, ou
+était emmenée par eux, le reste, suivant en troupe la municipalité,
+avait échappé à Christophe, et cherchait à se sauver en venant se
+jeter dans les bras de l'armée française. L'anxiété fut grande
+pendant cette horrible nuit, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> et parmi ces infortunés exposés
+à tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui
+voyaient l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs
+compatriotes, sans pouvoir leur porter secours.</p>
+
+<p>Le jour suivant, 6 février, tandis que le capitaine général Leclerc
+marchait en toute hâte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral
+fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La résistance avait
+cessé par la retraite des nègres. Il débarqua sur-le-champ douze cents
+matelots, sous le commandement du général Humbert, pour courir au
+secours de la ville, en arracher les débris à la fureur des nègres, et
+donner la main au capitaine général. Ce dernier arrivait de son côté,
+sans pouvoir atteindre Christophe qui avait déjà pris la fuite. On
+trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalité,
+errante et désolée, mais rendue bientôt à la joie, en se voyant si
+promptement secourue, et définitivement arrachée au péril. Elle courut
+à ses maisons incendiées. Les troupes de marine l'aidèrent à éteindre
+le feu; les troupes de terre se mirent à poursuivre Christophe dans la
+campagne. Cette poursuite, dirigée avec activité, empêcha les noirs de
+détruire les riches habitations de la plaine du Cap, et servit à leur
+arracher une quantité de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener
+avec eux.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la
+division Rochambeau.</span>
+
+<p>Pendant que ces événements se passaient au Cap, le brave capitaine
+Magon avait débarqué la division Rochambeau à l'entrée de la baie de
+Mancenille, <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> puis avait pénétré avec ses vaisseaux dans la
+baie même, pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite
+vigoureuse, qui présageait déjà ce qu'il devait faire à Trafalgar,
+concourut si bien avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on
+s'empara soudainement du Fort-Dauphin, et qu'on en devint maître avant
+que les nègres pussent commettre aucun ravage. Ce second débarquement
+acheva de dégager la campagne aux environs du Cap, et obligea
+Christophe à se retirer tout à fait dans les mornes.</p>
+
+<p>Le capitaine général Leclerc, établi dans la ville du Cap, en avait
+fait éteindre l'incendie. Heureusement le désastre ne répondait pas
+aux affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le faîte seul des
+maisons avait brûlé. Le nombre des blancs égorgés n'était pas aussi
+grand qu'on l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient
+successivement accompagnés de leurs serviteurs demeurés fidèles. La
+rage des hordes noires s'était surtout assouvie sur les riches
+magasins du Cap. Les troupes et la population s'employèrent de leur
+mieux à effacer les traces de l'incendie. On fit un appel aux nègres
+cultivateurs qui étaient fatigués de cette vie de ravage et de sang, à
+laquelle on voulait de nouveau les entraîner, et on en vit beaucoup
+revenir à leurs maîtres et à leurs travaux. En peu de jours la ville
+reprit un certain aspect d'ordre et d'activité. Le capitaine général
+envoya une partie de ses bâtiments vers le continent d'Amérique, pour
+y chercher des vivres, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> et remplacer les ressources qui
+venaient d'être détruites.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Tréville
+et le général Boudet.</span>
+
+<span class="sidenote">La ville du Port-au-Prince sauvée par la rapidité des
+opérations de l'amiral et des généraux.</span>
+
+<p>Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Tréville, se
+portant à l'ouest, avait doublé la pointe de l'île, et s'était rendue
+devant la baie du Port-au-Prince, pour y opérer son débarquement.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Un blanc, engagé au service des noirs, nommé
+Agé, officier plein de bons sentiments, y commandait en l'absence de
+Dessalines, résidant à Saint-Marc. Sa répugnance à exécuter les ordres
+qu'il avait reçus, la vigueur de l'amiral Latouche-Tréville, la
+promptitude du général Boudet, la fortune enfin qui favorisa cette
+partie des opérations, sauvèrent la ville du Port-au-Prince des
+malheurs qui avaient frappé celle du Cap. L'amiral Latouche fit
+construire des radeaux armés d'artillerie, parvint ainsi à débarquer
+soudainement les troupes à la pointe du Lamentin, puis fit voile en
+toute hâte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide mouvement des
+vaisseaux, les troupes s'avançaient de leur côté sur la ville. Le fort
+Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans
+tirer.&mdash;Laissons-nous tuer sans faire feu, s'écria le général Boudet,
+afin de prévenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos
+malheureux compatriotes de la fureur des noirs.&mdash;C'était en effet le
+seul moyen d'éviter le massacre dont les blancs étaient menacés. La
+garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et
+résolue des troupes françaises, se rendit, et vint prendre place dans
+les rangs de la division Boudet. On arriva <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> sur le
+Port-au-Prince, au moment même où l'amiral Latouche-Tréville y
+touchait avec ses vaisseaux. Quatre mille noirs en formaient la
+garnison. Des hauteurs sur lesquelles cheminait l'armée, on voyait ces
+noirs répandus au milieu des principales places, ou postés en avant
+des murs. Le général Boudet fit tourner la ville par deux bataillons,
+et avec le gros de la division marcha sur les redoutes qui la
+couvraient.&mdash;Nous sommes amis, s'écrièrent les premières troupes
+noires, ne tirez pas.&mdash;Confiant en ces paroles, nos soldats
+s'avancèrent l'arme au bras. Mais une décharge de mousqueterie et de
+mitraille, exécutée presque à bout portant, abattit deux cents d'entre
+eux, les uns tués, les autres blessés. Le brave général
+Pamphile-Lacroix était du nombre de ces derniers. On fondit alors à la
+baïonnette sur ces misérables noirs, et on immola ceux qui n'eurent
+pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la traversée,
+disait sans cesse aux généraux de l'armée, qu'une escadre était par
+ses feux supérieure à toute position de terre, et qu'il le ferait
+bientôt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries des
+noirs, et en peu d'instants réussit à les éteindre. Les noirs canonnés
+de si près, assaillis dans les rues par les troupes de la division
+Boudet, s'enfuirent en désordre, sans mettre le feu, laissant les
+caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une
+immense quantité de denrées coloniales. Malheureusement ils emmenaient
+avec eux des troupes de blancs, les traitant sans pitié <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dans
+leur fuite précipitée, et marquant leurs traces par l'incendie et le
+ravage des habitations. Des colonnes de fumée signalaient au loin leur
+retraite.</p>
+
+<span class="sidenote">Le noir Laplume rend intact à nos troupes le département du
+sud.</span>
+
+<span class="sidenote">Occupation par le général Kerversau de la partie espagnole
+de Saint-Domingue.</span>
+
+<p>Le féroce Dessalines, en apprenant le débarquement des Français, avait
+quitté Saint-Marc, passé derrière le Port-au-Prince, et par une marche
+rapide occupé Léogane, pour disputer aux Français le département du
+sud. Le général Boudet y envoya un détachement qui chassa Dessalines
+de Léogane. On était informé que le général Laplume, moins barbare que
+ses pareils, se défiant d'ailleurs d'une contrée toute pleine de
+mulâtres ennemis implacables des noirs, était disposé à se soumettre.
+Le général Boudet lui dépêcha aussitôt des émissaires. Laplume se
+rendit, et remit intact à nos troupes ce riche département, comprenant
+Léogane, le grand et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel.
+C'était un heureux événement que cette soumission du noir Laplume, car
+le tiers de la colonie se trouvait ainsi arraché aux ravages de la
+barbarie. Pendant ce temps la partie espagnole tombait sous la
+domination de nos troupes. Le général Kerversau, envoyé à
+Santo-Domingo avec quelques frégates et deux mille hommes de
+débarquement, secondé par les habitants et par l'influence de l'évêque
+français Mauvielle, prenait possession d'une moitié de la partie
+espagnole, celle où dominait Paul Louverture, frère de Toussaint. De
+son côté le capitaine Magon, établi au Fort-Dauphin, réussissait par
+d'adroites négociations, et l'influence du même évêque <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>
+Mauvielle, à gagner le général mulâtre Clervaux, et à lui arracher la
+riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de
+février, les troupes françaises occupaient le littoral, les ports, les
+chefs-lieux de l'île, la plus grande partie des terrains cultivés. Il
+ne restait à Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec
+les généraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trésors et ses
+amas d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait
+malheureusement aussi une quantité de blancs, emmenés en otages, et
+cruellement traités, en attendant qu'on les rendît ou qu'on les
+égorgeât. Il fallait profiter de la saison, qui était favorable, pour
+achever de réduire l'île.</p>
+
+<span class="sidenote">Projets du général Leclerc pour la soumission totale de
+l'île.</span>
+
+<p>La région montagneuse et tourmentée dans laquelle Toussaint s'était
+renfermé, se trouvait placée à l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,
+qui est le n&oelig;ud central auquel viennent se rattacher toutes les
+chaînes de l'île. Cette région verse ses rares eaux par plusieurs
+affluents dans la rivière de l'Artibonite, laquelle se jette à la mer,
+entre les Gonaïves et le Port-au-Prince, tout près de Saint-Marc.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Il fallait y marcher de tous les points à la
+fois, du Cap, du Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manière à mettre
+les noirs entre deux feux, et à les repousser sur les Gonaïves pour
+les y envelopper. Mais pour pénétrer dans ces mornes, on avait à
+franchir des gorges étroites, rendues presque impénétrables par la
+végétation des tropiques, et dans le fond desquelles les noirs,
+blottis en tirailleurs, présentaient une résistance difficile à
+surmonter. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Toutefois les vieux soldats du Rhin, transportés
+au delà de l'Atlantique, n'avaient à craindre que le climat. Lui seul
+pouvait les vaincre; lui seul en effet les a vaincus dans ce siècle
+héroïque, car ils n'ont succombé que sous le soleil de Saint-Domingue,
+ou sous les glaces de Moscou!</p>
+
+<p>Le capitaine général Leclerc était résolu à profiter des mois de
+février, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus
+tard les chaleurs et les pluies rendaient les opérations militaires
+impossibles. Grâce à l'arrivée des divisions navales de la
+Méditerranée, commandées par les amiraux Ganteaume et Linois, l'armée
+de débarquement se trouvait portée à 17 ou 18 mille hommes. Quelques
+soldats, il est vrai, étaient malades; mais il en restait 15 mille en
+état d'agir. Le capitaine général avait donc tous les moyens
+d'accomplir sa tâche.</p>
+
+<span class="sidenote">Les enfants de Toussaint envoyés à leur père, pour essayer
+de le ramener à l'obéissance.</span>
+
+<p>Avant d'en poursuivre l'exécution, il voulut adresser une sommation à
+Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocités pour faire
+réussir ses desseins, était sensible néanmoins aux affections de la
+nature. Le capitaine général, par ordre du Premier Consul, avait
+amené, comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, élevés en
+France, afin d'essayer sur son c&oelig;ur l'influence des sollicitations
+filiales. Le précepteur qui avait été chargé de leur éducation devait
+les conduire à leur père, lui remettre la lettre du Premier Consul, et
+chercher à le rattacher à la France, en lui promettant la seconde
+autorité de l'île.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> <span class="sidenote">Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son émotion
+et ses doutes.</span>
+
+<span class="sidenote">Il se décide pour la guerre.</span>
+
+<p>Toussaint reçut ses deux fils et leur précepteur dans son habitation
+d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses
+bras, et parut un instant subjugué par son émotion. Ce vieux c&oelig;ur,
+dévoré d'ambition, fut ébranlé. Les fils de Toussaint et l'homme
+respectable qui les avait élevés, lui peignirent alors la puissance et
+l'humanité de la nation française, les avantages attachés à une
+soumission qui laisserait bien grande encore sa situation à
+Saint-Domingue, qui assurerait à ses enfants un avenir brillant; le
+danger, au contraire, d'une ruine presque certaine en s'obstinant à
+combattre. La mère de l'un de ces deux jeunes gens se joignit à eux
+pour essayer de vaincre Toussaint. Touché de ces instances, il voulut
+prendre quelques jours pour réfléchir, et, pendant ces quelques jours,
+parut fort combattu, tantôt effrayé par le danger d'une lutte inégale,
+tantôt dominé par l'ambition d'être le maître unique du bel empire
+d'Haïti, tantôt enfin révolté par l'idée que les blancs allaient
+peut-être replonger les noirs dans l'esclavage. L'ambition et l'amour
+de la liberté l'emportèrent sur la tendresse paternelle. Il fit
+appeler ses deux fils, les serra de nouveau dans ses bras, leur laissa
+le choix entre la France, qui en avait fait des hommes civilisés, et
+lui, qui leur avait donné le jour, et déclara qu'il continuerait à les
+chérir, fussent-ils dans les rangs de ses ennemis. Ces malheureux
+enfants, agités comme leur père, hésitèrent comme lui. L'un d'eux
+néanmoins, se jetant à son cou, déclara qu'il mourrait, en noir
+libre, à ses côtés. L'autre, incertain, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> suivit sa mère dans
+l'une des terres du dictateur.</p>
+
+<span class="sidenote">Reprise des opérations militaires.</span>
+
+<p>La réponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la nécessité de
+reprendre immédiatement les hostilités. Le capitaine général Leclerc
+fit ses préparatifs, et commença ses opérations le 17 février.</p>
+
+<p>Son plan était d'attaquer à la fois, par le nord et par l'ouest, la
+région fourrée et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'était
+retiré avec ses généraux noirs. (Voir la carte n<sup>o</sup> 22.) Maurepas
+occupait la gorge étroite dite des Trois-Rivières, qui débouche vers
+la mer au Port-de-Paix. Christophe était établi sur les versants des
+mornes vers la plaine du Cap. Dessalines se trouvait à Saint-Marc,
+près de l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brûler Saint-Marc,
+et de défendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait
+pour appui un fort bien construit et bien défendu, plein de munitions
+amassées par la prévoyance de Toussaint. Ce fort, appelé la
+Crête-à-Pierrot, était placé dans le pays plat que l'Artibonite
+traverse et inonde, en formant mille détours sinueux, avant de se
+jeter à la mer. Au centre de cette région, entre Christophe, Maurepas
+et Dessalines, Toussaint se tenait en réserve avec une troupe d'élite.</p>
+
+<span class="sidenote">Commencement des opérations le 17 février.</span>
+
+<p>Le 17 février le capitaine-général Leclerc se mit en marche avec son
+armée, formée en trois divisions. À sa gauche, la division Rochambeau,
+partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphaël et
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du
+nord, marcher sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par
+le Limbé, se rendre à Plaisance. Ces trois divisions avaient des
+gorges étroites à franchir, des hauteurs escarpées à escalader, pour
+pénétrer dans la région des mornes, et s'y emparer des affluents qui
+forment le cours supérieur de l'Artibonite. Le général Humbert, avec
+un détachement, était chargé de débarquer au Port-de-Paix, de remonter
+la gorge des Trois-Rivières, et de refouler le noir Maurepas sur le
+Gros-Morne. Le général Boudet avait ordre, pendant que ces quatre
+corps marcheraient du nord au sud, de remonter du sud au nord, en
+partant du Port-au-Prince, pour occuper le Mirebalais, les Verrettes
+et Saint-Marc. Assaillis ainsi de tous côtés, les noirs n'avaient
+d'asile que vers les Gonaïves, où l'on avait l'espoir de les enfermer.
+Ces dispositions étaient sages contre un ennemi qu'il fallait
+envelopper, et chasser devant soi, plutôt que combattre en règle.
+Chacun des corps français avait en effet assez de force pour
+n'éprouver nulle part un échec sérieux. Contre un chef expérimenté,
+ayant des troupes européennes, pouvant se concentrer soudainement sur
+un seul des corps assaillants, ce plan eût été défectueux.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphaël.</span>
+
+<p>Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux
+remplirent valeureusement leur tâche, escaladèrent des hauteurs
+effrayantes, traversèrent des broussailles affreuses, et surprirent
+les noirs par leur audace à marcher, presque sans <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> tirer, sur
+un ennemi faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux
+était aux environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la
+division Rochambeau à Saint-Raphaël.</p>
+
+<p>Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par
+Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Français
+avec sa troupe. La division Hardy pénétra de vive force dans la
+Marmelade, en culbutant Christophe, qui s'y trouvait à la tête de deux
+mille quatre cents nègres, moitié troupes de ligne, moitié
+cultivateurs soulevés. La division Rochambeau s'empara de
+Saint-Michel. Les noirs étaient surpris d'une si rude attaque, et
+n'avaient pas encore vu de pareilles troupes parmi les blancs. Un seul
+d'entre eux résista vigoureusement, c'était Maurepas, qui défendait la
+gorge des Trois-Rivières contre le général Humbert. Ce dernier n'ayant
+pas assez de forces, le général Debelle avait été envoyé par mer à son
+secours, avec un renfort de douze à quinze cents hommes. Le général
+Debelle ne put débarquer qu'un peu tard au Port-de-Paix, et, contrarié
+dans ses attaques par une pluie affreuse, gagna peu de terrain.</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="500" height="356" alt="" title="">
+<p>SAINT-DOMINGUE,<br> prise de la Ravine-aux-Couleuvres.</p>
+</div>
+
+<span class="sidenote">Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.</span>
+
+<p>Le capitaine général, après avoir séjourné deux jours dans les mêmes
+lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division
+Desfourneaux sur les Gonaïves, la division Hardy sur Ennery, et la
+division Rochambeau sur une redoutable position dite la
+Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 février la division Desfourneaux entra
+dans les Gonaïves, qu'elle <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> trouva en flammes; la division
+Hardy s'empara d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la
+brave division Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer
+cette dernière position, il fallait pénétrer dans une gorge resserrée,
+bordée de hauteurs taillées à pic, hérissée d'arbres gigantesques, de
+buissons épineux, et défendue par des noirs bons tireurs. Il fallait
+déboucher ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois
+mille grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrépide
+Rochambeau pénétra hardiment dans la gorge, malgré un feu de
+tirailleurs fort incommode, en escalada les deux berges, tuant à coups
+de baïonnette les noirs trop lents à se retirer, et déboucha sur le
+plateau. Arrivés là, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une
+seule charge. Huit cents noirs restèrent sur le carreau. Toute
+l'artillerie de Toussaint fut prise.</p>
+
+<span class="sidenote">Saint-Marc livré aux flammes par Dessalines.</span>
+
+<p>Pendant ce temps le général Boudet, exécutant les ordres du capitaine
+général, avait laissé dans le Port-au-Prince le général
+Pamphile-Lacroix avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'était
+porté avec le reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y était,
+attendant les Français, et prêt à commettre les plus grandes
+atrocités. Lui-même, armé d'une torche, mit le feu à une riche
+habitation qu'il possédait à Saint-Marc, fut imité par les siens, puis
+se retira en égorgeant une partie des blancs, et en traînant le reste
+à sa suite dans l'horrible asile des mornes. Le général Boudet
+n'occupa donc que des ruines inondées de sang humain. <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>
+Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci, par une marche rapide,
+s'était porté sur le Port-au-Prince, qu'il supposait faiblement
+défendu, et qui l'était effectivement par une bien petite garnison.
+Mais le brave général Pamphile-Lacroix avait réuni sa troupe peu
+nombreuse, et l'avait chaudement haranguée. L'amiral Latouche,
+apprenant le danger, était descendu à terre avec ses matelots, disant
+au général Lacroix: Sur mer vous étiez sous mes ordres, sur terre je
+serai sous les vôtres, et nous défendrons en commun la vie et la
+propriété de nos compatriotes.&mdash;Dessalines, repoussé, ne put pas
+assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le
+général Boudet, retourné en toute hâte au Port-au-Prince, le trouva
+sauvé par l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de
+ces marches et contre-marches, il lui avait été impossible de seconder
+les mouvements du général en chef. Les noirs n'avaient pu être
+enveloppés, et poussés sur les Gonaïves.</p>
+
+<span class="sidedate">Mars 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Soumission du général noir Maurepas.</span>
+
+<p>Néanmoins ils étaient battus partout. La prise de la
+Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-même, les avait complétement
+découragés. Le capitaine général Leclerc voulut mettre le comble à
+leur découragement en détruisant le noir Maurepas, qui se soutenait,
+contre les généraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des
+Trois-Rivières. Dans ce but il détacha la division Desfourneaux, qui
+dut se rabattre sur le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des
+Trois-Rivières. Assailli de tous les côtés, le noir Maurepas n'eut
+d'autre ressource <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> que de se rendre. Il fit sa soumission avec
+deux mille noirs des plus braves. Ce fut là le coup le plus rude porté
+à la puissance morale de Toussaint.</p>
+
+<span class="sidedate">Avril 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Prise du fort de la Crête-à-Pierrot.</span>
+
+<p>Il restait à enlever le fort de la Crête-à-Pierrot, et les mornes du
+Chaos, pour avoir forcé Toussaint dans son dernier asile, à moins
+qu'il n'allât se retirer dans les montagnes de l'intérieur de l'île, y
+vivre en partisan, privé de tout moyen d'agir, et dépouillé de tout
+prestige. Le capitaine général fit marcher sur le fort et sur les
+mornes les divisions Hardy et Rochambeau d'un côté, la division Boudet
+de l'autre. On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec
+trop de confiance les ouvrages de la Crête-à-Pierrot, qui étaient
+mieux défendus qu'on ne le supposait. Il fallut entreprendre une
+espèce de siége en règle, exécuter des travaux d'approche, établir des
+batteries, etc. Deux mille noirs, bons soldats, conduits par quelques
+officiers moins ignorants que les autres, gardaient ce dépôt des
+ressources de Toussaint. Celui-ci chercha, secondé par Dessalines, à
+troubler le siége par des attaques de nuit; mais il n'y réussit pas,
+et, en peu de temps, le fort fut serré d'assez près pour que l'assaut
+devînt possible. La garnison, désespérée, prit alors le parti de faire
+une sortie nocturne pour percer les lignes des assiégeants, et
+s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint à tromper la vigilance
+de nos troupes, et à traverser leurs campements; mais, bientôt
+reconnue, assaillie de tous côtés, elle fut en partie rejetée dans le
+fort, en partie détruite par nos soldats. On s'empara de cette espèce
+d'arsenal, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> où l'on trouva des amas considérables d'armes et
+de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassinés.</p>
+
+<span class="sidenote">Massacre des blancs aux Verrettes.</span>
+
+<p>Le capitaine général fit ensuite parcourir dans tous les sens les
+mornes environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives
+de Toussaint, et les réduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux
+Verrettes l'armée fut témoin d'un spectacle horrible. Les noirs
+avaient long-temps conduit à leur suite des troupes de blancs, qu'ils
+forçaient, en les battant, à marcher aussi vite qu'eux. N'espérant
+plus les soustraire à l'armée qui les suivait de très-près, ils en
+égorgèrent huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva
+la terre couverte de cette affreuse hécatombe; et nos soldats, si
+généreux, qui avaient tant combattu dans toutes les parties du monde,
+qui avaient assisté à tant de scènes de carnage, mais qui n'avaient
+jamais vu égorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une
+horreur profonde, et d'une colère d'humanité qui devint fatale aux
+noirs qu'ils purent saisir. Ils les poursuivirent à outrance, ne
+faisant de quartier à aucun de ceux qu'ils rencontraient.</p>
+
+<span class="sidedate">Avril 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Soumission des généraux noirs Christophe et Dessalines.</span>
+
+<span class="sidenote">Toussaint lui-même songe à se rendre.</span>
+
+<span class="sidedate">Mai 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.</span>
+
+<p>On était en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins
+pour le présent. Le découragement était profond parmi eux. Les chefs,
+frappés des bons procédés du capitaine général Leclerc envers ceux qui
+s'étaient rendus, et auxquels il avait laissé leurs grades et leurs
+terres, songèrent à poser les armes. Christophe s'adressa, par
+l'intermédiaire des noirs déjà soumis, au capitaine général, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>
+et offrit de faire sa soumission, si on lui promettait les mêmes
+traitements qu'aux généraux Laplume, Maurepas et Clervaux. Le
+capitaine général, qui avait autant d'humanité que de bon sens,
+consentit de grand c&oelig;ur aux propositions de Christophe, et accepta
+ses offres. La reddition de Christophe amena bientôt celle du féroce
+Dessalines, et enfin celle de Toussaint lui-même. Celui-ci était
+presque seul, suivi à peine de quelques noirs attachés à sa personne.
+Continuer ses courses dans l'intérieur de l'île, sans rien essayer
+d'important qui pût relever son crédit auprès des nègres, lui semblait
+peu utile, et propre tout au plus à épuiser le zèle de ses derniers
+partisans. Il était abattu d'ailleurs, et ne conservait d'autre
+espérance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat. Il
+était en effet habitué depuis long-temps à voir les Européens, surtout
+les gens de guerre, disparaître sous l'action de ce climat dévorant,
+et il se flattait de trouver bientôt dans la fièvre jaune un affreux
+auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le moment
+propice, et qu'alors peut-être une nouvelle prise d'armes pourrait lui
+réussir. En conséquence, il offrit de traiter. Le capitaine général,
+qui n'espérait guère pouvoir l'atteindre, même en le pourchassant à
+outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de l'île,
+consentit à lui accorder une capitulation, semblable à celle qui avait
+été accordée à ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses
+propriétés, à condition qu'il vivrait dans un lieu désigné, et ne
+changerait de séjour que sur la permission du capitaine <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
+général. Son habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour
+retraite. Le capitaine général Leclerc se doutait bien que la
+soumission de Toussaint ne serait pas définitive; mais il le tenait
+sous bonne garde, prêt à le faire arrêter au premier acte qui
+prouverait sa mauvaise foi.</p>
+
+<span class="sidenote">Soumission générale de la colonie.</span>
+
+<p>À partir de cette époque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre
+se rétablit dans la colonie, et on vit renaître la prospérité dont
+elle avait joui sous son dictateur. Les règlements, imaginés par lui,
+furent remis en vigueur. Les cultivateurs étaient presque tous rentrés
+sur les plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds,
+et les ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements
+antérieurs, ils étaient attachés. Les troupes de Toussaint, fort
+réduites, soumises à l'autorité française, étaient tranquilles, et ne
+semblaient pas disposées à se soulever, si on leur conservait leur
+état présent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus
+dans leurs grades et leurs biens, étaient prêts à s'accommoder de ce
+régime aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait
+pour cela qu'ils fussent rassurés sur la conservation de leurs
+richesses, et de leur liberté.</p>
+
+<p>Le capitaine général Leclerc, qui était un brave militaire, doux et
+sage, s'appliquait à rétablir l'ordre et la sécurité dans la colonie.
+Il avait continué d'admettre les pavillons étrangers, pour favoriser
+l'introduction des vivres. Il leur avait assigné quatre ports
+principaux, le Cap, le Port-au-Prince, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> les Cayes,
+Santo-Domingo, avec défense de toucher ailleurs, afin d'empêcher
+l'introduction clandestine des armes le long des côtes. Il n'avait
+restreint l'importation que relativement aux produits d'Europe, dont
+il avait réservé la fourniture exclusive aux négociants français de la
+métropole. Il était en effet arrivé une grande quantité de vaisseaux
+marchands du Havre, de Nantes, de Bordeaux, et on pouvait espérer que
+bientôt la prospérité de Saint-Domingue se rétablirait, non pas au
+profit des Anglais et des Américains, comme sous le gouvernement de
+Toussaint, mais au profit de la France, sans que la colonie y perdît
+aucun de ses avantages.</p>
+
+<span class="sidenote">État de l'armée de Saint-Domingue au moment où l'expédition
+paraît terminée.</span>
+
+<p>Cependant un double danger était à craindre; d'une part, le climat
+toujours funeste aux troupes européennes; de l'autre, l'incurable
+défiance des nègres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on fît, s'empêcher
+d'appréhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille
+hommes, déjà transportés dans la colonie, de nouvelles divisions
+navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajouté trois à
+quatre mille, ce qui portait à vingt et un, ou vingt-deux mille, le
+nombre des soldats de l'expédition. Mais quatre à cinq mille étaient
+déjà hors de combat, pareil nombre dans les hôpitaux, et douze mille
+au plus restaient pour suffire à une nouvelle lutte, si les nègres
+avaient encore recours aux armes. Le capitaine général apportait un
+grand soin à leur procurer du repos, des rafraîchissements, des
+cantonnements salubres, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> et ne négligeait rien pour rendre
+complet et définitif le succès de l'expédition qui lui avait été
+confiée.</p>
+
+<span class="sidenote">Soumission de la Guadeloupe par les armes du général
+Richepanse.</span>
+
+<p>À la Guadeloupe le brave Richepanse, débarqué avec une force de trois
+ou quatre mille hommes, avait dompté les nègres révoltés, et les avait
+remis dans l'esclavage après avoir détruit les chefs de la révolte.
+Cette espèce de contre-révolution était possible et sans danger dans
+une île de peu d'étendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un
+grave inconvénient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur
+le sort qui leur était réservé. Du reste, les affaires de nos Antilles
+étaient aussi prospères qu'on pouvait l'espérer en aussi peu de temps.
+De toutes parts des armements se préparaient dans nos ports de
+commerce, pour recommencer le riche négoce que la France faisait
+autrefois avec elles.</p>
+
+<span class="sidenote">Efforts du Premier Consul pour rétablir la marine
+française.</span>
+
+<span class="sidenote">Extension des crédits attribués au budget de la marine.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, poursuivant sa tâche avec persévérance, avait
+transporté sur le littoral les dépôts des demi-brigades servant aux
+colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes
+les expéditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire
+partir de nouveaux détachements. Il avait augmenté les crédits
+accordés à la marine, et porté à 130 millions le budget spécial de ce
+département, somme considérable dans un budget total de 589 millions
+(720 si l'on compte comme aujourd'hui). Il avait ordonné que 20
+millions par an fussent consacrés en achats de matières navales dans
+tous les pays. Il avait prescrit, en outre, la construction <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>
+et la mise à l'eau de douze vaisseaux de ligne par an. Il disait sans
+cesse que c'était pendant la paix qu'il fallait créer la marine, parce
+que pendant la paix le champ des man&oelig;uvres, c'est-à-dire la mer,
+était libre, et la voie des approvisionnements ouverte. «La première
+année d'un ministère, écrivait-il à l'amiral Decrès, est une année
+d'apprentissage. La seconde de votre ministère commence. Vous avez la
+marine française à rétablir: quelle belle carrière pour un homme dans
+la force de l'âge, et d'autant plus belle que nos malheurs passés ont
+été plus en évidence! Remplissez-la sans relâche. <span class="smcap">Toutes les heures
+perdues dans l'époque où nous vivons, sont une perte irréparable.</span>» (14
+février 1803).</p>
+
+<span class="sidenote">Mission du colonel Sébastiani dans la Méditerranée.</span>
+
+<p>Des Indes et de l'Amérique l'active pensée du Premier Consul s'était
+reportée sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine,
+et dont il ne voulait pas que les débris servissent à étendre les
+possessions russes ou anglaises. Il avait renoncé à l'Égypte tant que
+les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix était rompue par
+leur fait, il se tenait pour libre de revenir à ses premières idées,
+sur une contrée qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au
+surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention était
+seulement d'empêcher que les Anglais profitassent de la paix pour
+s'établir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait à
+sortir de l'Égypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize
+de la signature des préliminaires de Londres, sept ou <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> huit
+de la signature du traité d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposés
+encore à quitter Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le
+colonel Sébastiani, officier doué d'une rare intelligence, lui ordonna
+de s'embarquer sur une frégate, de parcourir les bords de la
+Méditerranée, d'aller à Tunis, à Tripoli, pour y faire reconnaître le
+pavillon de la République italienne, de se rendre ensuite en Égypte,
+d'y examiner la situation des Anglais, et la nature de leur
+établissement; de chercher à savoir combien cet établissement devait
+durer; d'observer ce qui se passait entre les Turcs et les Mamelucks;
+de visiter les scheiks arabes, de les complimenter en son nom; d'aller
+en Syrie pour voir les chrétiens, et les remettre sous la protection
+française; d'entretenir Djezzar-Pacha, celui qui avait défendu
+Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui promettre le retour des
+bonnes grâces de la France, s'il ménageait les chrétiens, et
+favorisait notre commerce. Le colonel Sébastiani avait ordre enfin de
+revenir par Constantinople pour renouveler au général Brune, notre
+ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions
+enjoignaient au général Brune de déployer une grande magnificence, de
+caresser le sultan, de lui faire espérer notre appui contre ses
+ennemis quels qu'ils fussent, de ne rien négliger en un mot pour
+rendre la France imposante en Orient.</p>
+
+<span class="sidedate">Juin 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Travaux intérieurs du Premier Consul.</span>
+
+<span class="sidenote">Routes et places fortes.</span>
+
+<p>Quoique fort occupé de ces lointaines entreprises, le Premier Consul
+ne cessait pas de donner tous ses soins à la prospérité intérieure de
+la France. Il avait <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> fait reprendre la rédaction du Code
+civil. Une section du Conseil d'État et une section du Tribunat se
+réunissaient journellement chez le consul Cambacérès, pour résoudre
+les difficultés naturelles à cette grande &oelig;uvre. La réparation des
+routes avait été poursuivie avec la même activité. Le Premier Consul
+les avait distribuées, comme nous avons dit, en séries, de vingt
+chacune, reportant successivement des unes aux autres les allocations
+extraordinaires qui leur étaient consacrées. L'exécution des canaux de
+l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas été interrompue un instant.
+Les travaux ordonnés en Italie, tant ceux des routes que ceux des
+fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul.
+Il voulait que si la guerre maritime recommençait et ramenait la
+guerre continentale, l'Italie fût définitivement liée à la France par
+de grandes communications et de puissants ouvrages défensifs. La
+possession du Valais ayant facilité l'exécution du grand chemin du
+Simplon, cette étonnante création se trouvait presque achevée. Les
+travaux de la route du mont Cenis avaient été ralentis pour porter
+toutes les ressources disponibles sur celle du mont Genèvre, afin d'en
+avoir une au moins terminée en 1803. Quant à la place d'Alexandrie,
+elle était devenue l'objet d'une correspondance journalière avec
+l'habile ingénieur Chasseloup. On y préparait des casernes pour une
+garnison permanente de six mille hommes, des hôpitaux pour trois mille
+blessés, des magasins pour une grande armée. La refonte de toute
+l'artillerie italienne venait d'être commencée, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> dans le but
+de la ramener aux calibres de 6, de 8 et de 12. Le Premier Consul
+recommandait une grande fabrication de fusils au vice-président
+Melzi.&mdash;Vous n'avez que cinquante mille fusils, lui écrivait-il, ce
+n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France, indépendamment de ceux
+qui sont aux mains de l'armée. Je n'aurai pas de repos, tant que je
+n'en posséderai pas un million.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Colonies de vétérans en Italie et dans les départements du
+Rhin.</span>
+
+<p>Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont
+l'idée première était empruntée aux Romains. Il avait prescrit de
+choisir dans l'armée des soldats et des officiers, comptant de longs
+services et d'honorables blessures, de les conduire en Piémont, de
+leur distribuer là des biens nationaux, situés autour d'Alexandrie, et
+d'une valeur proportionnée à leur situation, depuis le soldat jusqu'à
+l'officier. Ces vétérans ainsi dotés devaient se marier avec des
+femmes piémontaises, se réunir deux fois par an pour man&oelig;uvrer, et
+au premier danger se jeter dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils
+auraient de plus précieux. C'était une manière de verser à la fois du
+sang et des sentiments français en Italie. La même institution devait
+être établie dans les nouveaux départements du Rhin, autour de
+Mayence.</p>
+
+<span class="sidenote">Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en
+Vendée.</span>
+
+<span class="sidenote">Canal de Nantes à Brest.</span>
+
+<span class="sidenote">Commencement du fort Boyard.</span>
+
+<span class="sidenote">Digue de Cherbourg.</span>
+
+<p>L'auteur de ces belles conceptions méditait quelque chose de semblable
+pour les provinces de la République encore infectées d'un mauvais
+esprit, telles que la Vendée et la Bretagne. Il voulait y fonder à la
+fois de grands établissements et des villes. Les agents de Georges
+venant d'Angleterre descendaient dans les îles de Jersey et de
+Guernesey, abordaient sur les <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> côtes du Nord, traversaient la
+péninsule bretonne par Loudéac et Pontivy, se répandaient soit dans le
+Morbihan, soit dans la Loire-Inférieure, pour y entretenir la
+défiance, et au besoin y préparer la révolte. Le Premier Consul,
+correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-même les
+mouvements et les recherches, et, prévoyant la possibilité de nouveaux
+troubles, avait imaginé de construire dans les principaux passages des
+montagnes ou des forêts, des tours surmontées d'une pièce d'artillerie
+tournant sur pivot, capables de contenir cinquante hommes de garnison,
+quelques vivres, quelques munitions, et de servir d'appui aux colonnes
+mobiles. Plein de la pensée qu'on devait songer à civiliser le pays
+autant qu'à le contenir, il avait ordonné le perfectionnement de la
+navigation du Blavet pour rendre ce cours d'eau navigable jusqu'à
+Pontivy. C'est ainsi que fut formé le premier projet de cette belle
+navigation, qui longe les côtes de la Bretagne depuis Nantes jusqu'à
+Brest, pénétrant par plusieurs voies navigables dans l'intérieur de la
+contrée, et assurant l'approvisionnement en tout temps du grand
+arsenal de Brest. Le premier Consul avait résolu de faire construire à
+Pontivy de grands bâtiments pour y recevoir des troupes, un nombreux
+état-major, des tribunaux, une administration militaire, des
+manufactures enfin qu'il voulait créer aux frais de l'État. Il avait
+prescrit la recherche des lieux les plus propres à fonder des villes
+nouvelles, soit dans la Bretagne, soit dans la Vendée. Il faisait
+travailler en même temps aux fortifications de Quiberon, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> de
+Belle-Isle, de l'Île-Dieu. Le fort Boyard était commencé, d'après ses
+propres plans, dans le but de faire du bassin compris entre La
+Rochelle, Rochefort, les îles de Ré et d'Oleron, une rade, vaste, sûre
+et inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler
+toute son attention. N'espérant pas achever la digue assez tôt, il
+avait ordonné d'en presser l'exécution particulièrement sur trois
+points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement
+possible, et d'y établir trois batteries capables de tenir l'ennemi en
+respect.</p>
+
+<p>Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,
+commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait
+trouver du temps pour s'occuper des Écoles, de l'Institut, de la
+marche des sciences, de l'administration du clergé.</p>
+
+<span class="sidedate">Août 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Réorganisation de l'Institut.</span>
+
+<p>Sa s&oelig;ur Élisa, son frère Lucien, formaient avec MM. Suard,
+Morellet, Fontanes, ce que dans notre histoire littéraire on a nommé
+un bureau d'esprit. On y affectait beaucoup de goût pour les souvenirs
+du passé, surtout en fait de littérature; et il faut avouer que, si le
+goût du passé est justifié, c'est en ce genre. Mais à ce goût fort
+légitime, on mêlait d'autres goûts fort puérils. On affectait de
+préférer les anciennes compagnies littéraires à l'Institut, et on y
+parlait tout haut du projet de reconstituer l'Académie française, avec
+les gens de lettres qui avaient survécu à la Révolution, et qui ne
+l'aimaient guère, tels que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les
+bruits répandus à ce sujet produisaient un effet fâcheux. Le consul
+Cambacérès, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> attentif à toutes les circonstances qui pouvaient
+nuire au gouvernement, avertit à propos le Premier Consul de ce qui se
+passait, et à son tour le Premier Consul avertit rudement son frère et
+sa s&oelig;ur du déplaisir que lui causait ce genre d'affectation.</p>
+
+<span class="sidedate">Sept. 1802.</span>
+
+<p>À cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il déclara que toute
+société littéraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,
+qui voudrait, par exemple, s'appeler Académie française, serait
+dissoute, si elle affectait de se donner un caractère public. La
+seconde classe, celle qui répondait alors à l'ancienne Académie
+française, resta consacrée aux belles-lettres. Mais il supprima la
+classe des sciences morales et politiques, par une aversion déjà fort
+prononcée, non pas précisément contre la philosophie (on verra plus
+tard sa façon de penser sur cette matière), mais contre certains
+hommes, qui affectaient de professer la philosophie du dix-huitième
+siècle, dans ce qu'elle avait de plus contraire aux idées religieuses.
+Il fit rentrer cette classe dans celle qui était vouée aux
+belles-lettres, disant que leur objet était commun, que la
+philosophie, la politique, la morale, l'observation de la nature
+humaine, étaient le fond de toute littérature, que l'art d'écrire n'en
+était que la forme; qu'il ne fallait pas séparer ce qui devait rester
+uni; que la classe consacrée aux belles-lettres serait bien futile, la
+classe consacrée aux sciences morales et politiques, bien pédantesque,
+si elles étaient à bon droit séparées; que des écrivains qui ne
+seraient <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> pas des penseurs, et des penseurs qui ne seraient
+pas des écrivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin un
+siècle, même riche en talents, pourrait à peine fournir à une seule de
+ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre à
+la médiocrité. Ces idées, vraies ou fausses, étaient, chez le Premier
+Consul, plutôt un prétexte qu'une raison, pour se défaire d'une
+société littéraire, qui contrariait ses vues politiques à l'égard du
+rétablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une
+seule, en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la déclara
+seconde classe de l'Institut, répondant à l'Académie française. Tandis
+qu'il opérait cette réunion, il demandait au savant Haüy un ouvrage
+élémentaire sur la physique, lequel manquait encore dans
+l'enseignement, et répondait à Laplace, qui venait de lui adresser la
+dédicace de son grand ouvrage sur la mécanique céleste, ces paroles si
+noblement orgueilleuses: «Je vous remercie de votre dédicace, et je
+désire que les générations futures, en lisant votre ouvrage,
+n'oublient pas l'estime et l'amitié que j'ai portées à son auteur.»
+(26 novembre 1802.)</p>
+
+<span class="sidenote">Administration du clergé.</span>
+
+<p>Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clergé
+depuis la restauration des cultes. Les évêques nommés étaient presque
+tous établis dans leurs diocèses. La plupart s'y conduisaient bien;
+quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le
+tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,
+l'indulgence évangéliques, qui pouvaient seules mettre fin <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+au schisme. Si MM. de Belloy à Paris, de Boisgelin à Tours, Bernier à
+Orléans, Cambacérès à Rouen, de Pancemont à Vannes, se montraient de
+vrais pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laissé paraître de
+fâcheuses tendances dans l'exercice de leur ministère. L'évêque de
+Besançon, par exemple, janséniste et ancien constitutionnel, voulait
+prouver à ses prêtres, que la constitution civile du clergé était une
+institution vraiment évangélique et orthodoxe, conforme à l'esprit de
+la primitive Église. Aussi le trouble régnait-il dans son diocèse. Il
+faut reconnaître néanmoins qu'il était le seul constitutionnel dont on
+eût à se plaindre. Les fautes qu'on avait à relever dans le clergé,
+venaient surtout de l'intolérance des évêques orthodoxes. Plusieurs
+d'entre eux affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et
+repoussaient durement les prêtres assermentés. Les évêques de
+Bordeaux, d'Avignon, de Rennes, écartaient ces prêtres du service des
+paroisses, cherchaient à les humilier, et froissaient ainsi la partie
+de la population qui leur était attachée.</p>
+
+<p>Rien n'était plus énergique à ce sujet que le langage du Premier
+Consul. Il écrivait lui-même à certains évêques, ou obligeait le
+cardinal-légat à leur écrire, et menaçait d'enlever à leur siége,
+d'appeler devant le Conseil d'État, les prélats qui troubleraient la
+nouvelle Église.&mdash;J'ai voulu, disait-il, relever les autels abattus,
+mettre un terme aux querelles religieuses, mais non faire triompher un
+parti sur un autre, surtout un parti ennemi de la Révolution. Quand
+les prêtres constitutionnels ont été fidèles aux <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> règles de
+leur état et observateurs des bonnes m&oelig;urs, quand ils n'ont point
+causé de scandale, je les préfère à leurs adversaires; car, après
+tout, ils ne sont décriés que pour avoir embrassé la cause de la
+Révolution, qui est la nôtre, écrivait-il aux préfets.&mdash;Le cardinal
+Fesch, son oncle, semblant, dans le diocèse de Lyon, oublier les
+instructions du gouvernement, le Premier Consul lui écrivait les
+paroles suivantes: «Blesser les prêtres constitutionnels, les écarter,
+c'est manquer à la justice, à l'intérêt de l'État, à mon intérêt, au
+vôtre, monsieur le cardinal; c'est manquer à mes volontés expresses,
+et me déplaire sensiblement.»</p>
+
+<span class="sidedate">Octob. 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Largesses à l'égard du clergé.</span>
+
+<p>Il n'y avait pas de mesure à ses largesses envers les évêques qui se
+conformaient à sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il
+donnait des ornements d'église, aux autres un mobilier pour leurs
+hôtels, à tous des sommes considérables pour leurs pauvres. Il
+accordait jusqu'à deux et trois fois, dans un seul hiver, cinquante
+mille francs à M. de Belloy, pour les distribuer lui-même aux
+indigents de son diocèse. Il envoyait à l'évêque de Vannes, qui était
+le modèle accompli du prélat, doux, pieux, bienfaisant, dix mille
+francs pour meubler son hôtel épiscopal, dix mille pour rémunérer les
+prêtres dont il approuvait la conduite, soixante-dix mille pour donner
+à ses pauvres. Dans l'année courante, celle de l'an XI, il adressait
+deux cent mille francs à l'évêque Bernier, pour secourir secrètement
+les victimes de la guerre civile dans la Vendée, somme dont ce prélat
+faisait un <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> emploi humain et habile. Il puisait, pour ces
+largesses, dans la caisse du ministère de l'intérieur, alimentée par
+divers produits qui alors ne rentraient pas au trésor, et dont il
+purifiait la source en les consacrant aux plus nobles usages.</p>
+
+<p>On était dans l'automne de 1802; le temps était superbe, la nature
+semblait vouloir dispenser à cette heureuse année un second printemps.
+Grâce à une température d'une douceur extrême, les arbustes
+fleurissaient une seconde fois. Le désir vint au Premier Consul
+d'aller visiter une province dont on lui parlait d'une manière
+très-diverse, c'était la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette
+belle contrée offrait l'intéressant spectacle de riches manufactures,
+s'élevant au milieu des campagnes les plus vertes et les mieux
+cultivées. Participant à l'activité générale qui se réveillait dans
+toute la France à la fois, elle présentait l'aspect le plus animé.
+Cependant quelques personnes, et notamment le consul Lebrun, avaient
+cherché à persuader au Premier Consul qu'elle était royaliste. On
+aurait pu le craindre, en se rappelant avec quelle force elle s'était
+prononcée en quatre-vingt-douze contre les excès de la Révolution. Le
+Premier Consul voulut s'y transporter, la voir de ses propres yeux, et
+essayer sur ses habitants l'effet ordinaire de sa présence. Madame
+Bonaparte dut l'accompagner.</p>
+
+<span class="sidedate">Nov. 1802.</span>
+
+<span class="sidenote">Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de
+1802.</span>
+
+<p>Le Premier Consul employa quinze jours à ce voyage. Il traversa Rouen,
+Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et
+les manufactures, examinant tout par lui-même, se <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> montrant
+sans gardes à la population avide de le voir. Les hommages empressés
+dont il était l'objet ralentissaient sa marche. À chaque instant il
+trouvait sur sa route, le clergé des campagnes lui présentant l'eau
+bénite, les maires lui offrant les clefs de leurs villes, et lui
+adressant, tant à lui qu'à madame Bonaparte, les discours qu'on
+adressait jadis aux rois et aux reines de France. Il était ravi de cet
+accueil, et surtout de la prospérité naissante qu'il remarquait de
+toute part. La ville d'Elbeuf le charma par les accroissements qu'elle
+avait reçus. «Elbeuf, écrivait-il à son collègue Cambacérès, est
+accrue d'un tiers depuis la Révolution. Ce n'est plus qu'une seule
+manufacture.» Le Havre le frappa singulièrement, et il devina les
+grandes destinées commerciales auxquelles ce port était appelé. «Je ne
+trouve partout, écrivait-il encore au consul Cambacérès, que le
+meilleur esprit. La Normandie n'est pas telle que Lebrun me l'avait
+présentée. Elle est franchement dévouée au gouvernement. Je retrouve
+ici l'unanimité de sentiments qui rendit si beaux les jours de
+quatre-vingt-neuf.» Ce qu'il disait était vrai. La Normandie était
+parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de la France.
+Elle représentait bien cette population honnête et sincère de
+quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Révolution, puis
+effrayée de ses excès, accusée de royalisme par des proconsuls dont
+elle condamnait les fureurs, et enchantée maintenant de retrouver,
+d'une manière inespérée, l'ordre, la justice, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> l'égalité, la
+gloire, moins, il est vrai, la liberté, dont malheureusement elle ne
+se souciait plus.</p>
+
+<p>Le Premier Consul était au milieu de novembre de retour à Saint-Cloud.</p>
+
+<span class="sidenote">Jalousie qu'inspire à l'Angleterre la prospérité inouïe de
+la France.</span>
+
+<p>Qu'on imagine un envieux assistant aux succès d'un rival redouté, et
+on aura une idée à peu près exacte des sentiments qu'éprouvait
+l'Angleterre au spectacle des prospérités de la France. Cette
+puissante et illustre nation avait cependant dans sa propre grandeur
+de quoi se consoler de la grandeur d'autrui! Mais une singulière
+jalousie la dévorait. Tant que les succès du général Bonaparte avaient
+été un argument contre le ministère de M. Pitt, ils avaient été
+accueillis en Angleterre avec une sorte d'applaudissement. Mais depuis
+que ces succès, continués et accrus, étaient ceux de la France
+elle-même; depuis qu'on l'avait vue grandir par la paix autant que par
+la guerre, par la politique autant que par les armes; depuis qu'on
+avait vu, en dix-huit mois, la République italienne devenir, sous la
+présidence du général Bonaparte, une province française, le Piémont
+ajouté à notre territoire, avec l'agrément du continent, Parme, la
+Louisiane, accroissant nos possessions par la simple exécution des
+traités, l'Allemagne enfin reconstituée par notre seule influence;
+depuis qu'on avait vu tout cela s'accomplir paisiblement,
+naturellement, comme chose découlant d'une situation universellement
+acceptée, un dépit manifeste s'était emparé de tous les c&oelig;urs
+anglais, et ce dépit ne se dissimulait pas plus que les sentiments ne
+se <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionné, fier et
+libre.</p>
+
+<p>Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix,
+laissaient plus que les autres éclater cette jalousie. Nous avons déjà
+dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, dédommagés
+par la contrebande des difficultés qu'ils rencontraient dans nos
+ports, se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les
+mers couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits
+financiers tarie avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre,
+et se montrait plus mécontent de la paix que l'aristocratie elle-même.
+Cette aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne
+laissant à aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer,
+plus qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'était cependant
+pas fâchée en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par
+des vues plus élevées et plus généreuses. Elle chérissait un peu moins
+M. Pitt depuis qu'il était chéri si vivement par le monde mercantile,
+se rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modèle des
+m&oelig;urs et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui
+lui plaisait par la noblesse de ses sentiments, et une éloquence
+incomparable. Mais le haut commerce, tout-puissant à Londres et dans
+les ports, ayant pour organes MM. Windham, Grenville et Dundas,
+couvrait la voix du reste de la nation, et animait de ses passions la
+presse britannique. Aussi les gazettes de Londres commençaient-elles
+à devenir très-hostiles, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> en abandonnant toutefois aux
+gazettes rédigées par les émigrés français, le soin d'outrager le
+Premier Consul, ses frères, ses s&oelig;urs, toute sa famille.</p>
+
+<span class="sidenote">Faiblesse du ministère Addington.</span>
+
+<p>Malheureusement le ministère Addington était dénué de toute énergie,
+et se laissait aller à ce vent de la tempête qui commençait à
+souffler. Il commettait par faiblesse des actes d'une véritable
+déloyauté. Il payait encore Georges Cadoudal, dont la persévérance à
+conspirer était connue; il mettait à sa disposition des sommes
+considérables pour l'entretien des sicaires, dont la troupe courait
+sans cesse de Portsmouth à Jersey, de Jersey sur la côte de Bretagne.
+Il continuait de souffrir la présence à Londres du pamphlétaire
+Peltier, malgré les moyens légaux que lui fournissait l'Alien-bill; il
+traitait les princes exilés avec des égards fort naturels, mais il ne
+s'en tenait pas à des égards, et les faisait inviter à des revues de
+troupes, en les y admettant avec les insignes de l'ancienne royauté.
+Il agissait ainsi, nous le répétons, par faiblesse, car la probité de
+M. Addington, délivrée des influences de parti, aurait répugné à de
+tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il entretenait un
+conspirateur; mais il n'osait pas, à la face du parti Windham, Dundas
+et Grenville, renvoyer, et peut-être aliéner ces vieux instruments de
+la politique anglaise.</p>
+
+<span class="sidenote">Fâcheux débat entre le Premier Consul et le cabinet
+britannique à l'occasion des journaux, de Georges, et des princes
+français.</span>
+
+<p>Le Premier Consul était profondément blessé de cette conduite. Aux
+demandes réitérées d'un traité de commerce, il répondait en réclamant
+la répression <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> de certains journaux, l'expulsion de Georges et
+de Peltier, l'éloignement des princes français. Accordez-moi,
+disait-il, les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me
+refuser sans se déclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai
+ensuite les moyens d'accorder satisfaction à vos intérêts
+froissés.&mdash;Mais dans les demandes du Premier Consul, le ministère
+anglais n'en trouvait aucune à laquelle il pût faire droit. Quant à la
+répression de certains journaux, MM. Addington et Hawkesbury
+répondaient avec raison: La presse est libre en Angleterre;
+imitez-nous, méprisez ses licences. Si vous voulez, on intentera des
+procès, mais à vos risques et périls, c'est-à-dire en courant la
+chance de procurer un triomphe à vos ennemis.&mdash;Quant à Georges, à
+Peltier et aux princes émigrés, M. Addington n'avait aucune excuse
+légale à faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit de les
+éloigner. Il se repliait sur la nécessité de ménager l'opinion
+publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, à
+l'égard de quelques-uns des hommes dont on réclamait l'expulsion.</p>
+
+<p>Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.&mdash;D'abord, disait-il, le
+conseil que vous me donnez de mépriser la licence de la presse, serait
+bon, s'il s'agissait pour moi de mépriser la licence de la presse
+française en France. On comprend que, dans son propre pays, on se
+décide à supporter les inconvénients de la liberté d'écrire, en
+considération des avantages qu'elle procure. C'est là une question
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> tout intérieure, dans laquelle chaque nation est juge de ce
+qu'il lui convient de faire. Mais, on ne doit jamais souffrir que la
+presse quotidienne injurie les gouvernements étrangers, et altère
+ainsi les relations d'État à État. Ce serait un abus grave, un danger
+sans compensation. Et la preuve de ce danger est dans les relations
+actuelles de la France avec l'Angleterre. Nous serions en paix sans
+les journaux, et nous voilà presque en guerre. Votre législation est
+donc mauvaise relativement à la presse. Vous devriez tout permettre
+contre votre gouvernement, rien contre les gouvernements étrangers.
+Néanmoins je laisse de côté les injures des gazettes anglaises. Je
+respecte vos lois, même dans ce qu'elles ont de fâcheux pour les
+autres nations. C'est un désagrément de voisinage auquel je me
+résigne. Mais les Français qui font à Londres un si odieux usage de
+vos institutions, qui écrivent de si grandes indignités, pourquoi les
+souffrez-vous en Angleterre? Vous possédez l'Alien-bill, qui a
+justement pour but d'empêcher les étrangers de nuire; pourquoi ne
+l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices
+démontrés de la machine infernale, et les évêques d'Arras, de
+Saint-Pol-de-Léon, excitant publiquement à la révolte les populations
+de la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient,
+dans vos mains, le traité d'Amiens, qui stipule expressément qu'on ne
+souffrira aucune menée dans l'un des deux États contre l'autre? Vous
+donnez asile aux princes émigrés, cela <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> est respectable sans
+doute. Mais le chef de leur famille est à Varsovie, pourquoi ne les
+pas renvoyer tous auprès de lui? Pourquoi surtout leur permettre de
+porter des décorations que les lois françaises ne reconnaissent plus,
+et qui sont l'occasion de hautes inconvenances quand ces décorations
+sont portées à côté de l'ambassadeur de France, en sa présence,
+souvent à la même table? Vous me demandez, ajoutait-il, un traité de
+commerce et de meilleures relations entre les deux pays: commencez
+donc par vous montrer moins malveillants envers la France, et alors je
+pourrai chercher s'il existe des moyens de concilier nos intérêts
+rivaux.&mdash;Il n'y avait certes, rien à reprendre dans de tels
+raisonnements, rien que la faiblesse du grand homme qui, dominant
+l'Europe, se donnait la peine de les faire. Qu'importaient en effet au
+tout-puissant vainqueur de Marengo, et Georges, et Peltier, et le
+comte d'Artois avec ses royales décorations? Contre les poignards des
+assassins, il avait sa fortune; contre les outrages des pamphlétaires,
+il avait sa gloire; contre la légitimité des Bourbons, il avait
+l'amour de la France! Mais, ô faiblesse des grands c&oelig;urs! cet
+homme, placé si haut, se tourmentait de ce qui était si bas! Nous
+avons déjà déploré cette erreur de sa part, et nous ne pouvons nous
+empêcher de la déplorer encore, en approchant du moment où elle
+produisit de si funestes conséquences.</p>
+
+<p>Le Premier Consul, ne se possédant plus, se vengeait par des réponses
+insérées au <i>Moniteur</i>, souvent écrites par lui-même, et dont on
+pouvait reconnaître <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> l'origine à une incomparable vigueur de
+style. Il s'y plaignait de la complaisance du ministère britannique
+pour le conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il
+demandait pourquoi on souffrait de tels hôtes, pourquoi on leur
+permettait de tels actes, envers un gouvernement ami, quand on avait
+le devoir par des traités, le moyen par une loi existante, de les
+réprimer. Le Premier Consul allait plus loin, et, s'adressant au
+gouvernement anglais lui-même, il demandait, dans les articles insérés
+au <i>Moniteur</i>, si ce gouvernement approuvait, s'il voulait ces
+odieuses menées, ces infâmes diatribes, puisqu'il les tolérait; ou
+bien, si, ne les voulant pas, il était trop faible pour les empêcher.
+Et il en concluait qu'il n'existait pas de gouvernement, là où l'on ne
+pouvait réprimer la calomnie, prévenir l'assassinat, protéger enfin
+l'ordre social européen.</p>
+
+<p>Alors le ministère anglais se plaignait à son tour.&mdash;Ces journaux dont
+le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en
+pouvons pas répondre; mais <i>le Moniteur</i> est l'organe avoué du
+gouvernement français; il est d'ailleurs facile de découvrir à son
+langage même la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les
+jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons
+satisfaction.&mdash;</p>
+
+<p>Ce sont là les tristes récriminations, dont, pendant plusieurs mois,
+furent remplies les dépêches des deux gouvernements. Mais tout à coup
+survinrent des événements plus graves, qui fournirent à leurs
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai,
+mais au moins plus digne.</p>
+
+<span class="sidenote">Nouveaux événements survenus en Suisse.</span>
+
+<p>La Suisse, arrachée aux mains de l'oligarque Reding, était tombée dans
+celles du landamman Dolder, le chef du parti des révolutionnaires
+modérés. La retraite des troupes françaises était une concession faite
+à ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience
+qu'éprouvait le Premier Consul de se débarrasser des affaires suisses.
+Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes
+intentions. Presque tous les cantons avaient adopté la Constitution
+nouvelle, et accueilli les hommes chargés de la mettre en vigueur;
+mais, dans les petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden,
+d'Appenzell, de Glaris, des Grisons, l'esprit de révolte, soufflé par
+M. Reding et ses amis, avait bientôt soulevé le peuple des montagnes.
+Les oligarques se flattant de l'emporter par la force, depuis la
+sortie des troupes françaises, avaient réuni ce peuple dans les
+églises, et lui avaient fait rejeter la Constitution proposée. Ils lui
+avaient persuadé que Milan était assiégé par une armée austro-russe,
+et que la République française était aussi près de sa chute qu'en
+1799. La Constitution rejetée, ils n'avaient pas pu cependant les
+pousser jusqu'à la guerre civile. Les petits cantons s'étaient bornés
+à envoyer des députés à Berne pour déclarer au ministre de France,
+Verninac, qu'ils n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement,
+mais qu'ils voulaient se séparer de la confédération helvétique, se
+constituer à part dans <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> leurs montagnes, et revenir à leur
+régime propre, qui était la démocratie pure. Ils demandaient même à
+régler leurs nouvelles relations avec le gouvernement central établi à
+Berne, sous les auspices de la France. Naturellement le ministre
+Verninac avait dû se refuser à de telles communications, et déclarer
+qu'il ne connaissait d'autre gouvernement helvétique que celui qui
+siégeait à Berne.</p>
+
+<p>Dans les Grisons, il se passait des scènes tumultueuses, qui
+révélaient mieux que tout le reste les influences par lesquelles la
+Suisse était alors agitée. Au milieu de la vallée du Rhin supérieur,
+que cultivent les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de
+Bazuns, appartenant à l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait à
+l'empereur la qualité de membre des ligues grises, et une action
+directe sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait
+l'amman du pays entre trois candidats qu'on lui présentait. Depuis que
+les Grisons avaient été réunis par la France à la confédération
+helvétique, l'empereur, resté propriétaire de Bazuns, faisait gérer
+son domaine par un intendant. Cet intendant s'était mis à la tête des
+Grisons insurgés, et avait pris part à toutes les réunions dans
+lesquelles ils avaient déclaré se séparer de la confédération
+helvétique pour revenir à l'ancien ordre de choses. Il avait reçu et
+accepté la mission de porter leurs v&oelig;ux aux pieds de l'empereur, et
+avec leurs v&oelig;ux la prière instante de les prendre sous sa
+protection.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Assurément on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel
+parti on cherchait à s'appuyer en Europe. À toute cette agitation
+d'esprit se joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait
+les armes, on réparait les fusils laissés par les Autrichiens et les
+Russes dans la dernière guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous
+par jour aux anciens soldats des régiments suisses, expulsés de
+France, on leur rendait les mêmes officiers. Les pauvres habitants des
+montagnes, croyant naïvement que leur religion, leur indépendance,
+étaient menacées, venaient en tumulte remplir les rangs de cette
+troupe insurgée. L'argent répandu avec abondance était avancé par les
+riches oligarques suisses sur les millions déposés à Londres, et
+prochainement réalisables si on venait à triompher. Le landamman
+Reding avait été déclaré chef de la ligue. Morat, Sempach étaient les
+souvenirs invoqués par ces nouveaux martyrs de l'indépendance
+helvétique.</p>
+
+<p>On a peine à comprendre une telle imprudence de leur part, l'armée
+française bordant de tout côté les frontières suisses. Mais on leur
+avait persuadé que le Premier Consul avait les mains liées, que les
+puissances étaient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un
+régiment en Suisse, sans s'exposer à une guerre générale, menace qu'il
+ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses
+collègues.</p>
+
+<span class="sidenote">Les oligarques soulèvent les petits cantons contre le
+gouvernement des révolutionnaires modérés.</span>
+
+<p>Toutefois, malgré cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de
+Schwitz, d'Unterwalden, les <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> plus engagés dans cette triste
+aventure, n'allaient pas aussi vite que l'auraient désiré leurs chefs,
+et ils avaient déclaré ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le
+gouvernement helvétique avait à peu près quatre à cinq mille hommes à
+sa disposition, dont mille ou douze cents employés à garder Berne,
+quelques centaines répandus dans diverses garnisons, et trois mille
+dans le canton de Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers
+destinés à observer l'insurrection. Une troupe d'insurgés était postée
+au village d'Hergyswil. Bientôt on en vint aux coups de fusil, et il y
+eut quelques hommes tués et blessés de part et d'autre. Tandis que
+cette collision avait lieu à la frontière d'Unterwalden, le général
+Andermatt, commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer
+quelques compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y
+garder l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La
+bourgeoisie aristocrate de Zurich résista, et ferma ses portes aux
+soldats du général Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus
+sur la ville; on lui répondit qu'on se ferait brûler plutôt que de se
+rendre, et de livrer Zurich aux oppresseurs de l'indépendance de
+l'Helvétie. Au même instant les partisans de l'ancienne aristocratie
+de Berne, dans le pays d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au
+point de faire craindre un soulèvement. Dans le canton de Vaud, on
+poussait le cri ordinaire de réunion à la France. Le gouvernement
+suisse ne savait comment se tirer de cette situation périlleuse.
+Combattu à force ouverte par les oligarques, il <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> n'avait pour
+lui ni les patriotes ardents, qui voulaient l'unité absolue, ni les
+masses paisibles, qui étaient assez portées pour la révolution, mais
+ne connaissaient de cette révolution que les horreurs de la guerre, et
+la présence des troupes étrangères. Il pouvait juger maintenant ce que
+valait la popularité acquise au prix de la retraite des troupes
+françaises.</p>
+
+<span class="sidenote">Le gouvernement helvétique, menacé de toutes parts, demande
+l'intervention de la France.</span>
+
+<p>Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgés, puis
+s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de
+la France, que les insurgés demandaient aussi de leur côté, puisqu'ils
+voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent
+réglées sous les auspices du ministre Verninac.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul refuse l'intervention demandée.</span>
+
+<p>Quand cette demande d'intervention fut connue à Paris, le Premier
+Consul se repentit d'avoir trop facilement cédé aux idées du parti
+Dolder, ainsi qu'à son propre désir de sortir des affaires suisses, ce
+qui l'avait porté à retirer prématurément les troupes françaises. Les
+faire rentrer maintenant, en présence de l'Angleterre malveillante, se
+plaignant de notre action trop manifeste sur les États du continent,
+était un acte extrêmement grave. Du reste, il ne savait pas encore
+tout ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas à quel point les
+provocateurs du mouvement des petits cantons avaient révélé leurs
+véritables desseins, pour se montrer ce qu'ils étaient, c'est-à-dire
+les agents de la contre-révolution européenne, et les alliés de
+l'Autriche et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention,
+universellement demandée, <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> dont la conséquence inévitable
+aurait été le retour des troupes françaises en Suisse, et l'occupation
+militaire d'un État indépendant garanti par l'Europe.</p>
+
+<span class="sidenote">Le gouvernement helvétique est obligé de se retirer à
+Lausanne.</span>
+
+<p>Cette réponse jeta le gouvernement helvétique dans la consternation.
+On ne savait que faire à Berne, menacé qu'on était d'une rupture
+prochaine de l'armistice, et d'un soulèvement des paysans de
+l'Oberland. Certains membres du gouvernement imaginèrent de sacrifier
+le landamman Dolder, chef des modérés, qui à ce titre était détesté
+également par les patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns
+et les autres promettaient de se calmer à cette condition. On se
+rendit chez le citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on
+lui arracha sa démission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le sénat,
+plus ferme, refusa d'accepter cette démission, mais le citoyen Dolder
+y persista. Alors on eut recours au moyen ordinaire des assemblées,
+qui ne savent plus à quelle résolution s'arrêter, on nomma une
+commission extraordinaire, chargée de trouver des moyens de salut.
+Mais dans ce moment l'armistice était rompu, les insurgés s'avançaient
+sur Berne, obligeant le général Andermatt à se replier devant eux. Ces
+insurgés se composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux
+mille, portant des crucifix et des carabines, et précédés par les
+soldats des régiments suisses, anciennement au service de la France,
+vieux débris du dix août. Ils parurent bientôt aux portes de Berne, et
+tirèrent quelques coups de canon avec de mauvaises <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> pièces
+qu'ils traînaient à leur suite. La municipalité de Berne, sous
+prétexte de sauver la ville, intervint, et négocia une capitulation.
+Il fut convenu que le gouvernement, pour ne pas exposer Berne aux
+horreurs d'une attaque de vive force, se retirerait avec les troupes
+du général Andermatt dans le pays de Vaud. Cette capitulation fut
+immédiatement exécutée; le gouvernement se rendit à Lausanne, où il
+fut suivi par le ministre de France. Ses troupes, concentrées depuis
+qu'il avait cédé le pays aux insurgés, étaient à Payern, au nombre de
+quatre mille hommes, assez bien disposés, encouragés d'ailleurs par
+les dispositions qui éclataient dans le pays de Vaud, mais incapables
+de reconquérir Berne.</p>
+
+<span class="sidenote">Contre-révolution complète à Berne.</span>
+
+<p>Le parti oligarchique s'établit aussitôt à Berne, et, pour faire les
+choses complétement, réinstalla l'avoyer qui était en charge en 1798,
+à l'époque même où la première révolution s'était faite. Cet avoyer
+était M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien à cette
+contre-révolution, ni le fond, ni la forme; et, sans les folles
+illusions des partis, sans les bruits ridicules, répandus en Suisse,
+sur la prétendue impuissance du gouvernement français, on ne
+comprendrait pas une tentative aussi extravagante.</p>
+
+<span class="sidenote">Les deux partis s'adressent au Premier Consul.</span>
+
+<p>Cependant, les choses amenées à ce point, il ne fallait guère compter
+sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, siégeant à
+Lausanne et à Berne, venaient de dépêcher des envoyés auprès de lui,
+l'un pour le supplier d'intervenir, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> l'autre pour le conjurer
+de n'en rien faire. L'envoyé du gouvernement oligarchique était un
+membre même de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler
+les promesses de bonne conduite dont M. Reding avait été si prodigue,
+et qu'il avait si mal tenues, de s'aboucher, en même temps, avec les
+ambassadeurs de toutes les puissances à Paris, et de mettre la Suisse
+sous leur protection spéciale.</p>
+
+<span class="sidenote">Résolution énergique du Premier Consul.</span>
+
+<p>Supplications de faire ou de ne pas faire étaient désormais inutiles,
+auprès du Premier Consul. En présence d'une contre-révolution
+flagrante, qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la
+France, il n'était pas homme à hésiter. Il ne voulut point recevoir
+l'agent du gouvernement oligarchique, mais il répondit aux
+intermédiaires qui s'étaient chargés de porter la parole pour cet
+agent, que sa résolution était prise.&mdash;Je cesse, leur dit-il, d'être
+neutre et inactif. J'ai voulu respecter l'indépendance de la Suisse,
+et ménager les susceptibilités de l'Europe; j'ai poussé le scrupule
+jusqu'à une véritable faute, la retraite des troupes françaises. Mais
+c'est assez de condescendance pour des intérêts ennemis de la France.
+Tant que je n'ai vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir à
+rendre tel parti un peu plus fort que tel autre, j'ai dû la livrer à
+elle-même; mais aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-révolution
+patente, accomplie par des soldats autrefois au service des Bourbons,
+passés depuis à la solde de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si
+ces insurgés voulaient me laisser quelque <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> illusion, ils
+devaient mettre plus de dissimulation dans leur conduite, et ne pas
+placer en tête de leurs colonnes les soldats du régiment de Bachmann.
+Je ne souffrirai la contre-révolution nulle part, pas plus en Suisse,
+en Italie, en Hollande, qu'en France même. Je ne livrerai pas à quinze
+cents mercenaires, gagés par l'Angleterre, <span class="smcap">CES FORMIDABLES BASTIONS
+DES ALPES</span>, que la coalition européenne n'a pu, en deux campagnes,
+arracher à nos soldats épuisés. On me parle de la volonté du peuple
+suisse; je ne saurais la voir dans la volonté de deux cents familles
+aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour croire qu'il
+veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque chose dont je
+tiens plus de compte que de la volonté du peuple suisse, c'est de la
+sûreté de quarante millions d'hommes, auxquels je commande. Je vais me
+déclarer médiateur de la confédération helvétique, lui donner une
+constitution fondée sur l'égalité des droits, et la nature du sol.
+Trente mille hommes seront à la frontière pour assurer l'exécution de
+mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne
+pouvais assurer le repos d'un peuple intéressant, auquel je veux faire
+tout le bien qu'il mérite, mon parti est pris. Je réunis à la France
+tout ce qui, par le sol et les m&oelig;urs, ressemble à la Franche-Comté;
+je réunis le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends
+le régime qu'ils avaient au quatorzième siècle, et je les livre à
+eux-mêmes. Mon principe est désormais arrêté: ou une Suisse amie de la
+France, ou point de Suisse du tout.&mdash;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Le Premier Consul enjoignit à M. de Talleyrand de faire
+partir de Paris, sous douze heures, l'envoyé de Berne, et de lui dire
+qu'il ne pouvait plus servir ses commettants qu'à Berne même, en leur
+conseillant de se séparer à l'instant, s'ils ne voulaient attirer en
+Suisse une armée française. Il rédigea de sa propre main une
+proclamation au peuple helvétique, courte, énergique, conçue dans les
+termes suivants:</p>
+
+<span class="sidenote">Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.</span>
+
+<p>«Habitants de l'Helvétie, vous offrez depuis deux ans un spectacle
+affligeant. Des factions opposées se sont successivement emparées du
+pouvoir; elles ont signalé leur empire passager par un système de
+partialité, qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté.</p>
+
+<p>«Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que l'on
+retirât le petit nombre de troupes françaises qui étaient en Helvétie.
+Le gouvernement français a saisi volontiers cette occasion d'honorer
+votre indépendance; mais bientôt après vos différents partis se sont
+agités avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coulé par les
+mains des Suisses.</p>
+
+<p>«Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre. Si l'on vous
+abandonne plus long-temps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans
+sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
+guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
+amicale de la France.</p>
+
+<p>«Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> mêler en
+rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos différents
+gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre, et
+quelquefois abuser de mon nom selon leurs intérêts et leurs passions.
+Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels
+vous êtes en proie: je reviens sur ma résolution. Je serai le
+médiateur de vos différends; mais ma médiation sera efficace, telle
+qu'il convient au grand peuple au nom duquel je parle.»</p>
+
+<span class="sidenote">Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier
+Consul.</span>
+
+<p>À ce noble préambule étaient jointes des dispositions impératives.
+Cinq jours après la notification de cette proclamation, le
+gouvernement réfugié à Lausanne devait se transporter à Berne, le
+gouvernement insurrectionnel devait se dissoudre, tous les
+rassemblements armés, autres que l'armée du général Andermatt,
+devaient se disperser, et les soldats des anciens régiments suisses
+déposer leurs armes dans les communes dont ils faisaient partie. Enfin
+tous hommes qui avaient exercé des fonctions publiques depuis trois
+ans, à quelque parti qu'ils appartinssent, étaient invités à se rendre
+à Paris, afin d'y conférer avec le Premier Consul sur les moyens de
+terminer les troubles de leur patrie.</p>
+
+<span class="sidenote">L'aide-de-camp Rapp chargé de porter en Suisse la
+proclamation du Premier Consul.</span>
+
+<span class="sidenote">Le général Ney chargé d'appuyer cette proclamation avec
+trente mille hommes.</span>
+
+<p>Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se
+transporter immédiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation à
+toutes les autorités légales ou insurrectionnelles, de se rendre
+d'abord à Lausanne, puis à Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il
+y aurait une résistance à vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se
+concerter <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> pour les mouvements de troupes avec le général Ney,
+chargé de les commander. Des ordres étaient déjà partis pour mettre
+ces troupes en marche. Un premier rassemblement de sept à huit mille
+hommes, tirés du Valais, de la Savoie et des départements du Rhône, se
+formait à Genève. Six mille hommes se réunissaient à Pontarlier, six
+mille à Huningue et Bâle. Une division de pareille force se
+concentrait dans la République italienne, pour s'introduire en Suisse
+par les bailliages italiens. Le général Ney devait attendre à Genève
+les avis qu'il recevrait du colonel Rapp, et au premier signal de
+celui-ci, entrer dans le pays de Vaud, avec la colonne formée à
+Genève, recueillir en marche celle qui aurait pénétré par Pontarlier,
+et se porter sur Berne avec douze ou quinze mille hommes. Les troupes
+venues par Bâle avaient ordre de se joindre, dans les petits cantons,
+au détachement arrivé par les bailliages italiens.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions arrêtées avec une promptitude extraordinaire,
+car en quarante-huit heures la résolution était prise, la proclamation
+rédigée, l'ordre de marcher expédié à tous les corps, et le colonel
+Rapp parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une
+tranquille audace l'effet que produirait en Europe une résolution
+aussi hardie, et qui, ajoutée à tout ce qu'il avait fait en Italie et
+en Allemagne, allait rendre encore plus apparente une puissance qui
+offusquait déjà tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pût résulter, même
+la guerre, sa résolution était un acte de sagesse, car <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> il
+s'agissait de soustraire les Alpes à la coalition européenne.
+L'énergie, mise au service de la prudence, est le plus beau des
+spectacles que puisse présenter la politique.</p>
+
+<span class="sidenote">Conduite des ministres européens à Paris.</span>
+
+<p>L'agent de l'oligarchie bernoise envoyé à Paris n'avait pas manqué, en
+se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des
+cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff,
+quoiqu'il déclamât tous les jours contre la conduite de la France en
+Europe, M. de Markoff lui-même n'osa pas répondre. Tous les autres
+représentants des puissances se turent, excepté le ministre
+d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, après s'être mis en rapport avec
+l'envoyé de Berne, dépêcha immédiatement un courrier, pour faire part
+à sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le
+gouvernement bernois invoquait formellement la protection de
+l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Émotion en Angleterre à l'occasion des événements de la
+Suisse.</span>
+
+<p>Le courrier de M. Merry arrivait à lord Hawkesbury, en même temps que
+les journaux de France à Londres. Sur-le-champ il n'y eut en
+Angleterre qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvétie, qui
+défendait, disait-on, sa religion, sa liberté, contre un barbare
+oppresseur. Cette émotion, que nous avons vue de nos jours se
+communiquer à toute l'Europe, en faveur des Grecs massacrés par les
+Turcs, on feignit de l'éprouver en Angleterre pour les oligarques
+bernois, excitant de malheureux paysans à s'armer pour la cause de
+leurs priviléges. On affecta un grand zèle, on ouvrit des
+souscriptions. Cependant <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> l'émotion était trop factice pour
+être générale; elle ne descendit pas au-dessous de ces classes
+élevées, qui ordinairement s'agitent seules pour les affaires
+journalières de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas firent
+des tournées pour échauffer les esprits, et accusèrent avec une
+nouvelle véhémence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington.
+Le Parlement venait d'être renouvelé, et allait se réunir à la suite
+d'une élection générale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui
+se détachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci
+depuis la paix, n'avait pas cessé d'être opposant, ne savait trop sur
+qui s'appuyer. Il craignait fort les premières séances du nouveau
+Parlement, et il crut devoir faire quelques démarches diplomatiques
+qui lui servissent d'arguments contre ses adversaires.</p>
+
+<span class="sidenote">Embarras et fausses démarches du cabinet britannique.</span>
+
+<p>La première démarche imaginée fut de transmettre une note à Paris,
+pour réclamer en faveur de l'indépendance de la Suisse, et protester
+contre toute intervention matérielle de la part de la France. Ce
+n'était pas une manière d'arrêter le Premier Consul, et c'était tout
+simplement s'exposer à un échange de communications désagréables. Mais
+le cabinet Addington ne s'en tint pas là. Il envoya sur les lieux un
+agent, M. Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des
+insurgés, de juger s'ils étaient bien résolus à se défendre, et de
+leur offrir, dans ce cas, les secours pécuniaires de l'Angleterre. Il
+avait ordre d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire
+parvenir. Cette démarche, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> il faut le reconnaître, n'était ni
+loyale ni facile à justifier. Des communications plus sérieuses encore
+furent adressées à la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille
+aversion contre la France, irriter chez elle le ressentiment récent
+des affaires germaniques, et l'alarmer surtout pour la frontière des
+Alpes. On alla jusqu'à lui offrir un subside de cent millions de
+florins (225 millions de francs), si elle voulait prendre fait et
+cause pour la Suisse. C'est, du moins, l'avis que fit parvenir à Paris
+M. d'Haugwitz lui-même, qui mettait un grand soin à se tenir au
+courant de tout ce qui pouvait intéresser le maintien de la paix. On
+fit une tentative moins ouverte auprès de l'empereur Alexandre, qu'on
+savait assez fortement engagé dans la politique de la France, par
+suite de la médiation exercée à Ratisbonne. On n'en fit aucune auprès
+du cabinet prussien, qui était notoirement attaché au Premier Consul,
+et que, par ce motif, on traitait avec réserve et froideur.</p>
+
+<span class="sidenote">Le cabinet britannique ajourne l'évacuation de Malte.</span>
+
+<span class="sidenote">Motifs qui avaient fait différer jusqu'au mois de novembre
+1802, l'évacuation de Malte.</span>
+
+<p>Ces démarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles
+fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande conséquence, car ce
+cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins
+liées à la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie,
+parce qu'elles étaient présentement associées à ses &oelig;uvres, les
+autres, comme la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles étaient en
+instance pour obtenir de lui des avantages tout personnels. C'était le
+moment, en effet, où l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir
+une extension <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> d'indemnités, en faveur de l'archiduc de
+Toscane. Mais le cabinet anglais commit un acte beaucoup plus grave,
+et qui eut plus tard d'immenses conséquences. L'ordre d'évacuer
+l'Égypte était expédié; celui d'évacuer Malte ne l'était pas encore.
+Ce retard jusqu'ici tenait à des motifs excusables, et plutôt
+imputables à la chancellerie française qu'à la chancellerie anglaise.
+M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir, avait négligé de donner
+suite à l'une des stipulations du traité d'Amiens. Cette stipulation
+portait qu'on demanderait à la Prusse, à la Russie, à l'Autriche et à
+l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel ordre de choses établi à
+Malte. Dès les premiers jours de la signature du traité, les ministres
+anglais, pressés d'obtenir cette garantie avant d'évacuer Malte,
+avaient mis le plus grand zèle à la réclamer de toutes les cours. Mais
+les agents français n'avaient pas reçu d'instructions de leur
+ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir à Vienne comme s'il
+en avait reçu, et la garantie de l'Autriche fut accordée. Le jeune
+empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de
+son père pour tout ce qui concernait l'ordre de
+Saint-Jean-de-Jérusalem, trouvant onéreuse la garantie qu'on lui
+demandait, car elle pouvait entraîner tôt ou tard l'obligation de
+prendre parti entre la France et l'Angleterre, n'était pas disposé à
+la donner. L'ambassadeur de France n'ayant pas d'instructions pour
+seconder le ministère anglais dans ses démarches, n'osant pas y
+suppléer, le cabinet russe ne fut point pressé de s'expliquer, et en
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> profita pour ne pas répondre. Même chose, et par les mêmes
+motifs, eut lieu à Berlin. Grâce à cette négligence prolongée
+plusieurs mois, la question de la garantie était demeurée en suspens,
+et les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient été
+autorisés à différer l'évacuation. La garnison napolitaine qui,
+d'après le traité, devait être envoyée à Malte en attendant la
+reconstitution de l'ordre, avait été reçue dans l'île, et seulement en
+dehors des fortifications. La chancellerie française s'était enfin
+mise en mouvement, mais trop tard. Cette fois l'empereur de Russie,
+pressé de s'expliquer, avait refusé sa garantie. Un autre embarras
+était survenu. Le grand-maître nommé par le Pape, le bailli Ruspoli,
+effrayé du sort de son prédécesseur, M. de Hompesch, voyant que la
+charge de l'ordre de Malte ne consistait plus à combattre les
+infidèles, mais à se tenir en équilibre entre deux grandes nations
+maritimes, avec certitude de devenir la proie de l'une ou de l'autre,
+ne voulait pas accepter la dignité onéreuse et vaine qui lui était
+offerte, et résistait aux instances de la cour romaine, ainsi qu'aux
+pressantes invitations du Premier Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Imprudence de la résolution prise par le cabinet
+britannique à l'égard de Malte.</span>
+
+<p>Telles étaient les circonstances qui avaient fait différer
+l'évacuation de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en résulta pour le
+cabinet anglais la dangereuse tentation de la différer encore.
+Effectivement, le jour même où l'agent Moore partait pour la Suisse,
+une frégate faisait voile vers la Méditerranée, pour porter à la
+garnison de Malte l'ordre d'y rester. C'était <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> une grave faute
+de la part d'un ministère qui tenait à conserver la paix, car il
+allait exciter en Angleterre une convoitise nationale, à laquelle
+personne ne pourrait plus résister après l'avoir excitée. De plus il
+manquait formellement au traité d'Amiens, en présence d'un adversaire
+qui avait mis de l'orgueil à l'exécuter ponctuellement, et qui en
+mettrait bien plus encore à le faire exécuter par tous les
+signataires. C'était une conduite à la fois imprudente et peu
+régulière.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul repousse les réclamations du cabinet
+anglais relativement à la Suisse.</span>
+
+<p>Les réclamations du cabinet britannique en faveur de l'indépendance
+suisse furent fort mal accueillies du cabinet français, et bien qu'on
+pût entrevoir les conséquences de ce mauvais accueil, le Premier
+Consul ne se laissa aucunement ébranler. Il persista plus que jamais
+dans ses résolutions. Il réitéra ses ordres au général Ney, et lui en
+prescrivit l'exécution la plus prompte et la plus décisive. Il voulait
+prouver que ce prétendu soulèvement national de la Suisse n'était
+qu'une tentative ridicule, provoquée par l'intérêt de quelques
+familles, et aussitôt réprimée qu'essayée.</p>
+
+<span class="sidenote">Paroles extraordinaires du Premier Consul à l'Angleterre.</span>
+
+<p>Il était convaincu d'obéir, en cette circonstance, à un grand intérêt
+national; mais il était excité encore par l'espèce de défi qu'on lui
+jetait à la face de l'Europe, car les insurgés disaient tout haut, et
+leurs agents répétaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les
+mains liées, et qu'il n'oserait pas agir. La réponse adressée par ses
+ordres à lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment
+extraordinaire. Nous en donnons la substance, sans conseiller
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> à qui que ce soit de l'imiter jamais.&mdash;Vous êtes chargé de
+déclarer, écrivait M. de Talleyrand à M. Otto, que si le ministère
+britannique, dans l'intérêt de sa situation parlementaire, a recours à
+quelque notification ou à quelque publication, de laquelle il puisse
+résulter que le Premier Consul n'a pas fait telle ou telle chose,
+parce qu'on l'en a empêché, à l'instant même il la fera. Du reste,
+quant à la Suisse, quoi qu'on dise ou qu'on ne dise pas, sa résolution
+est irrévocable. Il ne livrera pas les Alpes à quinze cents
+mercenaires soldés par l'Angleterre. Il ne veut pas que la Suisse soit
+convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul ne désire pas la
+guerre, parce qu'il croit que le peuple français peut trouver dans
+l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans l'extension
+de son territoire. Mais aucune considération ne l'arrêterait, si
+l'honneur ou l'intérêt de la République lui commandaient de reprendre
+les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre, disait encore M. de
+Talleyrand à M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais qu'on vous en
+parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle fût, devrait être
+relevée avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous
+menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce
+vient à peine de renaître, et la proie que nous livrerions aux Anglais
+serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats
+acclimatés; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On
+bloquerait nos ports, il est vrai; mais à l'instant même de la
+déclaration <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> de guerre, l'Angleterre se trouverait bloquée à
+son tour. Les côtes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de
+l'Italie, jusqu'à Tarente, seraient occupées par nos troupes. Ces
+contrées que l'on nous accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie,
+la Lombardie, la Suisse, la Hollande, au lieu d'être laissées dans
+cette situation incertaine, où elles nous suscitent mille embarras,
+seraient converties en provinces françaises, dont nous tirerions
+d'immenses ressources; et on nous forcerait ainsi à réaliser cet
+empire des Gaules, dont on veut sans cesse effrayer l'Europe. Et
+qu'arriverait-il, si le Premier Consul, quittant Paris, pour aller
+s'établir à Lille ou à Saint-Omer, réunissant tous les bateaux plats
+des Flandres et de la Hollande, préparant des moyens de transport pour
+cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre dans les angoisses d'une
+invasion toujours possible, presque certaine? L'Angleterre
+susciterait-elle une guerre continentale? Mais où trouverait-elle des
+alliés? Ce n'est pas auprès de la Prusse et de la Bavière, qui doivent
+à la France la justice qu'elles ont obtenue dans les arrangements
+territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprès de l'Autriche,
+épuisée pour avoir voulu servir la politique britannique. En tout cas,
+si on renouvelait la guerre du continent, ce serait l'Angleterre qui
+nous aurait obligés de conquérir l'Europe. Le Premier Consul n'a que
+trente-trois ans, il n'a encore détruit que des États de second ordre!
+Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y était forcé, pour
+changer de <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> nouveau la face de l'Europe, et ressusciter
+l'empire d'Occident?&mdash;</p>
+
+<p>Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France étaient
+contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait écrites après
+coup, tant elles sont prophétiques<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Ainsi le lion devenu adulte
+commençait à sentir sa force, et était prêt à en user. Couverte par la
+barrière de l'Océan, l'Angleterre se plaisait à l'exciter. Mais cette
+barrière n'était pas impossible à franchir; il s'en est même fallu de
+bien peu qu'elle ne fût franchie; et si elle l'avait été, l'Angleterre
+eût pleuré amèrement les excitations auxquelles la portait une
+incurable jalousie. C'était d'ailleurs une politique cruelle à l'égard
+du continent, car il allait essuyer toutes les conséquences d'une
+guerre provoquée, sans raison comme sans justice.</p>
+
+<p>M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'Égypte, car on ne
+voulait pas même supposer que l'Angleterre pût violer un traité
+solennel, signé à la face du monde. On se bornait à lui prescrire de
+résumer toute la politique de la France dans ces mots: <i>Tout le traité
+d'Amiens, rien que le traité d'Amiens.</i></p>
+
+<span class="sidenote">Manière dont la question se trouve posée entre la France et
+l'Angleterre.</span>
+
+<p>M. Otto, qui était un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais
+capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'exécution
+des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> son gouvernement. Néanmoins, avec cette réponse même adoucie,
+il embarrassa lord Hawkesbury, qui, effrayé de la prochaine réunion du
+Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant à dire. Il
+insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et
+la lui refusa, en déclarant toutefois que la réunion à Paris des
+principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui
+s'était fait à Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de
+donner à la Suisse une constitution sage, basée sur la justice et sur
+la nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord
+Hawkesbury, qui, pendant cette conférence avec M. Otto, était attendu
+par le cabinet anglais, assemblé en ce moment pour recueillir la
+réponse de la France, parut troublé et mécontent. À cette déclaration,
+<i>Tout le traité d'Amiens, rien que le traité d'Amiens</i>, dont il
+comprenait la portée, car elle faisait allusion à Malte, il répliqua
+par cette maxime: <i>L'état du continent à l'époque du traité d'Amiens,
+rien que cet état.&mdash;</i></p>
+
+<p>Cette manière de poser la question provoqua, de la part du Premier
+Consul, une réponse immédiate et catégorique. La France, dit M. de
+Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition posée par
+lord Hawkesbury. À l'époque de la signature du traité d'Amiens, la
+France avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Piémont,
+quarante mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les
+choses soient remises sur ce pied? À cette époque <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> on a
+offert à l'Angleterre de s'entendre sur les affaires du continent,
+mais à condition qu'elle reconnaîtrait et garantirait les États
+nouvellement constitués. Elle l'a refusé, elle a voulu rester
+étrangère au royaume d'Étrurie, à la République italienne, à la
+République ligurienne. Elle avait ainsi l'avantage de ne pas donner sa
+garantie à ces nouveaux États, mais elle perdait aussi le moyen de se
+mêler plus tard de ce qui les concernait. Du reste, elle savait tout
+ce qui était déjà fait, tout ce qui devait l'être. Elle connaissait la
+présidence déférée par la République italienne au Premier Consul; elle
+connaissait le projet de réunir le Piémont à la France, puisqu'on lui
+avait refusé l'indemnité demandée pour le roi de Sardaigne; et
+néanmoins elle a signé le traité d'Amiens! De quoi se plaint-elle
+donc? Elle a stipulé une seule chose, l'évacuation de Tarente en trois
+mois, et Tarente a été évacué en deux. Quant à la Suisse, il était
+connu qu'on travaillait à la constituer, et il ne pouvait être imaginé
+par personne, que la France y laisserait opérer une contre-révolution.
+Mais en tout cas, même sous le rapport du droit strict, qu'a-t-on
+encore à objecter? Le gouvernement helvétique a réclamé la médiation
+de la France. Les petits cantons l'ont réclamée aussi, en demandant à
+établir, sous les auspices du Premier Consul, leurs relations avec
+l'autorité centrale. Les citoyens de tous les partis, même ceux du
+parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont à Paris, conférant
+avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la
+littérale exécution du traité de Lunéville, connu, publié bien avant
+le traité d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle signé les
+arrangements adoptés pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la
+séculariser? Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la
+Grande-Bretagne, a-t-il approuvé la négociation germanique, en
+acceptant l'évêché d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si
+largement traité la maison de Hanovre, si ce n'est en considération de
+l'Angleterre? Le cabinet britannique ne voulait plus se mêler, il y a
+six mois, des affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il
+fasse comme il lui plaira. Mais a-t-il plus d'intérêt à ces affaires
+que la Prusse, que la Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois
+puissances adhèrent en cet instant à ce qui vient de se passer en
+Allemagne. Comment l'Angleterre pourrait-elle se dire plus fondée à
+juger des intérêts du continent? Il est vrai que, dans la grande
+négociation germanique, le nom du roi d'Angleterre n'a pas figuré. Il
+n'en a pas été question, et cela peut blesser son peuple, qui tient à
+garder, et qui a droit de garder une grande place en Europe. Mais à
+qui la faute, sinon à l'Angleterre elle même? Le Premier Consul
+n'aurait pas demandé mieux que de lui montrer amitié et confiance, que
+de résoudre en commun avec elle les grandes questions qu'il vient de
+résoudre en commun avec la Russie; mais pour l'amitié et la confiance
+il faut un retour. Or, il ne s'élève en Angleterre que des <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
+cris de haine contre la France. On dit que la Constitution anglaise le
+veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de souffrir à Londres les
+pamphlétaires français, les auteurs de la machine infernale, de
+recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs dus à la
+souveraineté, les membres de la maison de Bourbon. Quand on montrera
+au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amènera à en éprouver
+d'autres aussi, et à partager avec l'Angleterre l'influence européenne
+qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Jugement sur la conduite des deux nations.</span>
+
+<p>Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent,
+mais nous cherchons la vérité, sans considération de nation, et il
+nous semble qu'il n'y avait rien à répondre à la vigoureuse
+argumentation du Premier Consul. L'Angleterre, en signant le traité
+d'Amiens, n'ignorait pas que la France dominait les États voisins,
+occupait par ses troupes l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait
+procéder au partage des indemnités germaniques: elle ne l'ignorait
+pas, et pressée d'avoir la paix, elle avait signé le traité d'Amiens,
+sans s'embarrasser des intérêts du continent. Et maintenant que la
+paix avait à ses yeux moins de charme que dans les premiers jours;
+maintenant que son commerce n'y trouvait pas autant d'avantage qu'elle
+l'avait espéré d'abord; maintenant que le parti de M. Pitt levait la
+tête; maintenant enfin que le calme, succédant aux agitations de la
+guerre, permettait d'apercevoir plus distinctement la puissance, la
+gloire de la France, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> l'Angleterre était saisie de jalousie!
+et, sans pouvoir invoquer aucune violation du traité d'Amiens, elle
+nourrissait la pensée de le violer elle-même, de la manière la plus
+audacieuse et la plus inouïe!</p>
+
+<span class="sidenote">Jugement porté par M. d'Haugwitz sur le cabinet
+britannique.</span>
+
+<p>Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit,
+appréciait bien le cabinet britannique, lorsqu'à cette occasion il dit
+à notre ambassadeur: Ce faible ministère Addington était si pressé de
+signer la paix, qu'il a passé par-dessus tout sans élever aucune
+objection; il s'aperçoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle
+tire les conséquences de sa grandeur, et il veut déchirer le traité
+qu'il a signé!&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche à
+l'occasion de l'affaire suisse.</span>
+
+<p>Pendant cet échange de communications si vives entre la France et
+l'Angleterre, la Russie, qui avait reçu les réclamations des insurgés
+suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait écrit à Paris une
+dépêche fort mesurée, dans laquelle ne reproduisant aucune des
+récriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au
+Premier Consul qu'il était nécessaire, pour conserver la paix, de
+calmer certains ombrages excités en Europe par la puissance de la
+République française, et que c'était à lui qu'il appartenait, par sa
+modération, par le respect de l'indépendance des États voisins, de
+détruire ces ombrages. C'était un conseil fort sage, qui avait trait à
+la Suisse qui n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui
+allait bien à ce rôle de modérateur impartial, dont le jeune empereur
+semblait alors vouloir faire la gloire de son <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> règne. Quant à
+la Prusse, elle avait déclaré qu'elle approuvait fort le Premier
+Consul de ne pas souffrir en Suisse un foyer d'intrigues anglaises et
+autrichiennes; qu'il avait raison de se hâter, et de ne pas donner le
+temps à ses ennemis de profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien
+plus raison encore, s'il leur ôtait tout prétexte de se plaindre, en
+se gardant de renouveler à Paris la Consulte de Lyon. Quant à
+l'Autriche enfin, elle affectait de ne pas s'en mêler, et elle ne
+l'osait guère, ayant encore besoin de la France pour la suite des
+affaires allemandes.</p>
+
+<span class="sidenote">Faible résistance opposée par les Suisses à l'intervention
+de la France.</span>
+
+<span class="sidenote">Complète soumission de la Suisse.</span>
+
+<p>Le Premier Consul était de l'avis de ses amis: il voulait agir vite,
+et ne pas imiter à Paris la Consulte de Lyon, c'est-à-dire ne pas se
+faire le président de la République helvétique. Au surplus, cette
+résistance désespérée, que le patriotisme des Suisses devait lui
+opposer, disait-on, n'avait été que ce qu'elle devait être, une
+extravagance d'émigrés. Dès que le colonel Rapp, arrivé à Lausanne, se
+présenta aux avant-postes des insurgés, sans être suivi d'un soldat,
+et portant seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des
+gens tout à fait disposés à se soumettre. Le général Bachmann,
+exprimant le regret de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour
+jeter le gouvernement helvétique dans le lac de Genève, se retira
+néanmoins sur Berne. Là on trouva quelques dispositions à la
+résistance chez le parti des oligarques. Ceux-ci voulaient absolument
+obliger la France à employer la force, croyant la compromettre ainsi
+avec les puissances <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> européennes. Leurs désirs allaient être
+satisfaits, car cette force arrivait en toute hâte. En effet, les
+troupes françaises placées à la frontière, sous les ordres du général
+Ney, entrèrent, et dès lors le gouvernement insurrectionnel n'hésita
+plus à se dissoudre. Les membres dont il était composé se retirèrent,
+en déclarant qu'ils cédaient à la violence. Partout on se soumit avec
+facilité, excepté dans les petits cantons, où l'agitation était plus
+grande, et où l'insurrection avait pris naissance. Cependant, là comme
+ailleurs, l'opinion des gens raisonnables finit par prévaloir à
+l'approche de nos troupes, et toute résistance sérieuse cessa en leur
+présence. Le général français Serras, à la tête de quelques
+bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz, d'Altorf. M.
+Reding fut arrêté avec quelques agitateurs; les insurgés se laissèrent
+successivement désarmer. Le gouvernement helvétique, réfugié à
+Lausanne, se rendit à Berne sous l'escorte du général Ney, qui s'y
+transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de
+jours la ville de Constance, où s'était établi l'agent anglais Moore,
+fut remplie d'émigrés du parti oligarchique, revenant après avoir
+dépensé inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le
+ridicule de cette échauffourée. M. Moore revint à Londres, pour rendre
+compte du mauvais succès de cette Vendée helvétique, qu'on avait
+cherché à susciter dans les Alpes.</p>
+
+<p>Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle
+prouvait que les Suisses, dont le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> courage, même contre une
+force supérieure, ne pouvait être mis en doute, ne se tenaient pas
+pour obligés, par honneur et par intérêt, à résister à l'intervention
+de la France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fondé de
+réclamation de la part de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Il fallait achever cette &oelig;uvre de pacification en donnant une
+constitution à la Suisse, et en fondant cette constitution sur la
+raison et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ôter à la
+mission du général Ney le caractère trop militaire qu'elle paraissait
+avoir, lui conféra, au lieu du titre de général en chef, celui de
+ministre de France, avec les instructions les plus précises de se
+conduire doucement et modérément envers tous les partis. Il n'y avait
+d'ailleurs que six mille Français en Suisse. Le surplus était demeuré
+à la frontière.</p>
+
+<span class="sidenote">Réunion à Paris de citoyens suisses de tous les partis.</span>
+
+<span class="sidenote">Une commission du Sénat chargée de conférer avec les
+députés suisses.</span>
+
+<p>On avait appelé à Paris des hommes appartenant à toutes les opinions,
+des révolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcés,
+pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et
+entourés de quelque considération. Les révolutionnaires de toute
+nuance désignés par les cantons vinrent sans hésiter. Les oligarques
+refusèrent de nommer des représentants. Ils voulaient rester étrangers
+à ce qui allait se faire à Paris, et conserver ainsi le droit de
+protester. Il fallut que le Premier Consul désignât lui-même les
+hommes qui les représenteraient. Il en choisit plusieurs, trois
+notamment des plus connus, MM. de Mulinen, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> d'Affry, de
+Watteville, tous distingués, par leurs familles, par leurs talents,
+par leur caractère. Ces messieurs persistaient à ne pas venir. M. de
+Talleyrand leur fit comprendre que c'était de leur part un dépit mal
+entendu, qu'on ne les appelait pas pour les faire assister au
+sacrifice des opinions qui leur étaient chères; qu'au contraire, on
+tiendrait la balance égale entre eux et leurs adversaires, qu'ils
+étaient bons citoyens, gens éclairés, et qu'ils ne devaient pas
+refuser de contribuer à une constitution, dans laquelle on chercherait
+de bonne foi à concilier tous les intérêts légitimes, et par laquelle
+d'ailleurs le sort de leur patrie se trouverait fixé pour long-temps.
+Touchés de cette invitation, ils eurent le bon esprit de se soustraire
+aux influences de faction, et répondirent à l'appel honorable qui leur
+était adressé en se rendant immédiatement à Paris. Le Premier Consul
+les accueillit avec distinction, leur dit que ce qu'il souhaitait,
+tous les hommes modérés devaient le souhaiter avec lui, car il voulait
+la constitution que la nature avait elle-même donnée à la Suisse,
+c'est-à-dire l'ancienne, moins les inégalités de citoyen à citoyen, de
+canton à canton. Après avoir cherché à rassurer particulièrement les
+oligarques, parce que c'était contre eux qu'il venait d'employer la
+force, il désigna quatre membres du Sénat, MM. Barthélemy, R&oelig;derer,
+Fouché, Demeunier, les chargea de réunir les députés suisses, de
+conférer avec eux, ensemble ou séparément, de les amener autant que
+possible à des vues raisonnables, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> se réservant toujours, bien
+entendu, de décider lui-même les questions sur lesquelles on ne
+pourrait pas arriver à se mettre d'accord. Avant que ce travail fût
+commencé, il reçut en audience les principaux d'entre eux, qui avaient
+été choisis par leurs collègues pour lui être présentés. Il leur
+adressa un discours improvisé qui était plein de sens, de profondeur,
+d'originalité de langage, et qui fut recueilli à l'instant<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a> pour
+être transmis à la députation tout entière.</p>
+
+<span class="sidenote">Allocution du Premier Consul.</span>
+
+<p>&mdash;Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a
+faits, c'est-à-dire une réunion de petits États confédérés, divers par
+le régime comme ils le sont par le sol, attachés les uns aux autres
+par un simple lien fédéral, lien qui ne soit ni gênant ni coûteux. Il
+faut aussi faire cesser les dominations injustes de canton à canton,
+qui rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le
+gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes
+villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont là
+les barbaries du moyen âge, que la France, appelée à vous constituer,
+ne peut tolérer dans vos lois. Il importe que l'égalité véritable,
+celle qui fait la gloire de la Révolution française, triomphe chez
+vous comme chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit
+l'égal des autres, en droits et en devoirs. Ces <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> choses
+accordées, vous devez admettre non pas les inégalités, mais les
+différences que la nature a établies elle-même entre vous. Je ne vous
+comprends pas sous un gouvernement uniforme et central comme celui de
+la France. On ne me persuadera pas que les montagnards, descendants de
+Guillaume Tell, puissent être gouvernés comme les riches habitants de
+Berne ou de Zurich. Il faut, aux premiers, la démocratie absolue et un
+gouvernement sans impôts. La démocratie pure, au contraire, serait
+pour les seconds un contre-sens. D'ailleurs, à quoi bon un
+gouvernement central? Pour avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas,
+du moins telle que la rêve l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une
+grandeur à la façon de celle de la France? Il faut un gouvernement
+central, richement doté, une armée permanente. Voudriez-vous payer
+tout cela, le pourriez-vous? Et puis, à côté de la France qui compte
+cinq cent mille hommes, à côté de l'Autriche qui en compte trois cent,
+de la Prusse qui en compte deux cent, que feriez-vous avec quinze ou
+vingt mille hommes de troupes permanentes? Vous figuriez avec éclat au
+quatorzième siècle, contre les ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous
+les États étaient morcelés, leurs forces disséminées. Aujourd'hui la
+Bourgogne est un point de la France. Il faudrait vous mesurer avec la
+France ou avec l'Autriche tout entières. Si vous vouliez de cette
+espèce de grandeur, savez-vous ce qu'il faudrait faire? Il faudrait
+devenir Français, vous confondre avec le grand peuple, participer
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> à ses charges pour participer à ses avantages, et alors vous
+seriez associés à toutes les chances de sa haute fortune. Mais vous ne
+le voudriez pas; je ne le veux pas non plus. L'intérêt de l'Europe
+commande des résolutions différentes. Vous avez votre grandeur à vous,
+et qui en vaut bien une autre. Vous devez être un peuple neutre, dont
+tout le monde respecte la neutralité, parce qu'il oblige tout le monde
+à la respecter. Être chez soi, libres, invincibles, respectés, c'est
+une assez noble manière d'être. Pour celle-là, le régime fédératif
+vaut mieux. Il a moins de cette unité qui ose, mais il a plus de cette
+inertie qui résiste. Il n'est pas vaincu en un jour comme un
+gouvernement central; car il réside partout, dans chaque partie de la
+confédération. De même les milices valent mieux pour vous qu'une armée
+permanente. Vous devez être tous soldats le jour où les Alpes sont
+menacées. Alors, l'armée permanente, c'est le peuple entier, et, dans
+vos montagnes, vos chasseurs intrépides sont une force respectable par
+les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats payés
+et permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre
+l'art militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une
+confédération qui laisse à chacun son indépendance native, la
+diversité de ses m&oelig;urs et de son sol, qui soit invincible dans ses
+montagnes, voilà votre véritable grandeur morale. Si je n'étais pas
+pour la Suisse un ami sincère, si je songeais à la tenir dans ma
+dépendance, je voudrais un <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> gouvernement central qui fût réuni
+tout entier quelque part. À celui-là je dirais: Faites ceci, faites
+cela, ou bien je passe la frontière dans vingt-quatre heures. Un
+gouvernement fédératif, au contraire, se sauve par l'impossibilité
+même de répondre promptement; il se sauve par sa lenteur. En gagnant
+deux mois de temps, il échappe à toute exigence extérieure. Mais, en
+voulant rester indépendants, n'oubliez pas qu'il faut que vous soyez
+amis de la France. Son amitié vous est nécessaire. Vous l'avez obtenue
+depuis des siècles, et vous lui êtes redevables de votre indépendance.
+Il ne faut à aucun prix que la Suisse devienne un foyer d'intrigues et
+d'hostilités sourdes; qu'elle soit à la Franche-Comté et à l'Alsace ce
+que les îles de Jersey et Guernesey sont à la Bretagne et à la Vendée.
+Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la France. Je ne le souffrirai
+pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre constitution générale: là
+s'arrête mon savoir. Quant à vos constitutions cantonales, c'est à
+vous à m'éclairer, et à me faire connaître vos besoins. Je vous
+écouterai, et je chercherai à vous satisfaire, en retranchant
+toutefois de vos lois les injustices barbares des temps passés. En
+tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste, digne d'un
+siècle éclairé, conforme à la nature de votre pays, simple, et surtout
+économique. À ces conditions, il durera, et je veux qu'il dure; car,
+si le gouvernement que nous allons constituer ensemble, venait à
+tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour m'emparer de
+la Suisse, ou que je <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> n'ai pas su faire mieux: or, je ne veux
+pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon
+savoir.&mdash;</p>
+
+<p>Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons
+changées que pour les abréger. Il était impossible de penser avec plus
+de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main à
+l'&oelig;uvre. La constitution fédérale fut discutée dans la réunion de
+tous les députés suisses. Les constitutions cantonales furent
+préparées avec les députés de chaque canton, et revisées en assemblée
+générale. Lorsque les passions sont apaisées, et que le bon sens
+prévaut, la constitution d'un peuple est facile à faire, car il s'agit
+d'écrire quelques idées justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout
+le monde. Les passions des Suisses étaient loin d'être entièrement
+apaisées; mais leurs députés réunis à Paris étaient déjà plus calmes.
+Le déplacement, la présence d'une autorité supérieure, bienveillante,
+éclairée, les avaient sensiblement modifiés. Et, de plus, cette
+autorité était là pour leur imposer ces idées justes, peu nombreuses,
+qui doivent subsister seules, après que les orages des passions sont
+dissipés.</p>
+
+<p>On s'arrêta aux dispositions qui suivent.</p>
+
+<span class="sidenote">Dispositions contenues dans l'acte de médiation.</span>
+
+<p>La chimère des unitaires fut écartée; il fut convenu que chaque canton
+aurait sa constitution propre, sa législation civile, ses formes
+judiciaires, son système d'impôts. Les cantons étaient confédérés
+uniquement pour les intérêts communs à toute la confédération, et
+surtout pour les relations avec les <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> autres États. Cette
+confédération devait avoir pour représentant une Diète, composée d'un
+envoyé par chaque canton; et cet envoyé devait jouir d'une ou deux
+voix dans les délibérations, suivant l'étendue de la population qu'il
+représentait. Les représentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall,
+Argovie et Grisons, dont la population était de plus de cent mille
+âmes, devaient posséder deux voix. Les autres n'en devaient posséder
+qu'une. La Diète en comptait ainsi vingt-cinq. Elle était appelée à
+siéger tous les ans pendant un mois, en changeant chaque année de
+résidence, pour se transporter alternativement dans les cantons
+suivants: Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich, Lucerne. Le canton
+chez lequel la Diète siégeait, était pour cette année canton
+directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou bourgmestre, était pour
+cette même année landamman de la Suisse entière. Il recevait les
+ministres étrangers, accréditait les ministres suisses, convoquait la
+milice, exerçait, en un mot, les fonctions de pouvoir exécutif de la
+confédération.</p>
+
+<p>La Suisse devait avoir au service de la confédération une force
+permanente de quinze mille hommes, comportant une dépense de 490,500
+livres. La répartition de ce contingent, en hommes et en argent, était
+faite par la constitution même, entre tous les cantons,
+proportionnellement à leur population et à leur richesse. Mais tout
+Suisse âgé de seize ans était soldat, membre de la milice, et pouvait
+être au besoin appelé à défendre l'indépendance de l'Helvétie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> La confédération n'avait qu'une monnaie commune à toute la
+Suisse.</p>
+
+<p>Elle n'avait plus de tarifs de douane qu'à sa frontière générale, et
+ces tarifs devaient être approuvés par la Diète. Chaque canton
+encaissait à son profit ce qui se percevait à sa frontière.</p>
+
+<p>Les péages de nature féodale étaient supprimés. Il ne restait que ceux
+qui étaient nécessaires à l'entretien des routes ou de la navigation.
+Un canton qui violait un décret de la Diète, pouvait être traduit
+devant un tribunal, composé des présidents des tribunaux criminels des
+autres cantons.</p>
+
+<p>C'étaient là les attributions fort restreintes du gouvernement
+central. Les autres attributions de la souveraineté, non énoncées en
+l'acte fédéral, étaient laissées à la souveraineté des cantons. Il
+était formé dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales,
+tant débattues entre les anciens États souverains et les États sujets,
+se trouvaient résolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie,
+autrefois sujets de Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse;
+le Tessin, autrefois sujet d'Uri et d'Unterwalden, étaient constitués
+en cantons indépendants. Les petits cantons, tels que Glaris,
+Appenzell, qu'on avait agrandis, afin de les dénaturer, étaient
+débarrassés de l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger.
+Le canton de Saint-Gall était composé de tout ce dont on débarrassait
+Appenzell, Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques
+accroissements. Si aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell,
+Argovie, Bâle, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Berne, Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne,
+Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz, Soleure, Tessin, Thurgovie,
+Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on ajoute Genève, alors
+département français, le Valais, constitué à part, Neufchâtel,
+principauté appartenant à la Prusse, on a les vingt-deux cantons
+existant aujourd'hui.</p>
+
+<p>Quant au régime particulier imposé à chacun d'eux, on s'était conformé
+à leur ancienne constitution locale, en la purgeant de ce qu'elle
+avait de féodal ou d'aristocratique. Les <i>landsgemeinde</i>, ou
+assemblées des citoyens âgés de vingt ans, se réunissant une fois par
+an, pour statuer sur toutes les affaires, et nommer le landamman,
+étaient rétablies dans les petits cantons démocratiques d'Appenzell,
+Glaris, Schwitz, Uri, Unterwalden. On ne pouvait faire autrement sans
+les rejeter dans la révolte. Le gouvernement de la bourgeoisie était
+rétabli à Berne, Zurich, Bâle, et cantons semblables, mais à la
+condition que les rangs en resteraient toujours ouverts. Moyennant
+qu'on possédât une propriété de mille livres de revenu à Berne, de
+cinq cents à Zurich, on devenait membre de la bourgeoisie gouvernante,
+et apte à toutes les fonctions publiques. Il y avait, comme autrefois,
+un grand conseil chargé de faire les lois, un petit conseil chargé de
+veiller à leur exécution, un avoyer ou bourgmestre chargé des
+fonctions exécutives, sous la surveillance du petit conseil. Dans les
+cantons chez lesquels la nature avait fait naître des divisions
+administratives particulières, comme les <i>Rhodes intérieurs et
+extérieurs</i> <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> dans l'Appenzell, les <i>Ligues</i> dans les Grisons,
+ces divisions étaient respectées et maintenues. C'était, en un mot,
+l'ancienne constitution helvétique, corrigée d'après les principes de
+la justice et les lumières du temps; c'était la vieille Suisse, restée
+fédérative, mais accrue des pays sujets qu'on élevait à la qualité de
+cantons, maintenue à l'état de démocratie pure, là où la nature le
+voulait ainsi, à l'état de bourgeoisie gouvernante, mais point
+exclusive, là où la nature commandait cette forme. Dans cette &oelig;uvre
+si juste; si sage, chaque parti gagnait et perdait quelque chose,
+gagnait ce qu'il voulait de juste, perdait ce qu'il voulait d'injuste
+et de tyrannique. Les unitaires voyaient disparaître leur chimère
+d'unité et de démocratie absolues, mais ils gagnaient
+l'affranchissement des pays sujets, et l'ouverture des rangs de la
+bourgeoisie dans les cantons oligarchiques. Les oligarques voyaient
+disparaître les pays sujets (Berne notamment perdait Argovie et Vaud),
+ils voyaient disparaître le patriciat; mais ils obtenaient la
+suppression du gouvernement central, et la consécration des droits de
+la propriété dans les villes riches, telles que Zurich, Bâle et Berne.</p>
+
+<span class="sidenote">Choix des personnes chargées de mettre la nouvelle
+Constitution en vigueur.</span>
+
+<p>Cependant l'&oelig;uvre restait incomplète si, en arrêtant la forme des
+institutions, on n'arrêtait pas en même temps le choix des personnes
+appelées à la mettre en vigueur. En présentant la Constitution
+française en l'an VIII, la Constitution italienne en l'an X, le
+Premier Consul avait désigné, dans la Constitution même, les hommes
+chargés des grandes <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> fonctions constitutionnelles. C'était
+fort sage, car, lorsqu'il s'agit de pacifier un pays long-temps agité,
+les hommes n'importent pas moins que les choses.</p>
+
+<p>La tendance ordinaire du Premier Consul était de tout remettre
+sur-le-champ à sa place. Rappeler les hautes classes de la société au
+pouvoir, sans en faire descendre les hommes qui par leur mérite s'y
+étaient élevés, et en assurant à tous ceux qui en seraient dignes plus
+tard le moyen de s'y élever à leur tour, voilà ce qu'il aurait fait
+tout de suite en France, s'il l'avait pu. Mais il ne l'avait pas même
+essayé, parce que l'ancienne aristocratie française était émigrée, ou
+à peine revenue de l'émigration, et devenue, en émigrant, étrangère au
+pays et aux affaires. De plus, il était obligé de prendre son point
+d'appui en France même, dans l'un des partis qui la divisaient; et
+naturellement il avait choisi ce point d'appui dans le parti
+révolutionnaire, qui était le sien. En France donc, il s'était
+exclusivement entouré, du moins alors, d'hommes appartenant à la
+révolution. Mais en Suisse il était plus libre; il n'avait pas à
+s'appuyer sur un parti, car il agissait du dehors, du faîte de la
+puissance française; il n'avait pas affaire, non plus, à une
+aristocratie émigrée. Il n'hésita donc pas, et cédant aux penchants
+naturels de son esprit, il appela par égale portion au pouvoir les
+partisans de l'ancien régime et du nouveau. Des commissions, nommées à
+Paris, devaient aller dans chaque canton, y porter la constitution
+cantonale, et y choisir les individus appelés à faire partie des
+nouvelles autorités. Il eut soin de placer dans chacune, et de
+manière <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> à s'y balancer à force égale, les révolutionnaires et
+les oligarques. Ayant enfin à choisir le landamman de toute la
+confédération helvétique, celui qui devait être le premier à exercer
+cette charge, il choisit hardiment le personnage le plus distingué,
+mais le plus modéré du parti oligarchique, M. d'Affry.</p>
+
+<p>M. d'Affry était un homme sage et ferme, voué à la profession des
+armes, attaché jadis au service de France, et citoyen du canton de
+Fribourg, alors le moins agité des cantons de la confédération. En
+devenant landamman, M. d'Affry élevait son canton à la qualité de
+canton directeur. Un homme d'autrefois, raisonnable, militaire,
+attaché d'habitude à la France, membre d'un canton tranquille,
+c'étaient là aux yeux du Premier Consul des raisons décisives, et il
+nomma M. d'Affry. D'ailleurs, après avoir bravé l'Europe en
+intervenant, il fallait ne pas multiplier pour elle les impressions
+pénibles, en installant en Suisse la démagogie et ses chefs
+turbulents. Il ne fallait ni faire cela, ni s'attribuer la présidence
+de la République helvétique, comme on s'était attribué celle de la
+République italienne. Rasseoir la Suisse en la réformant sagement;
+l'arracher aux ennemis de la France en la laissant indépendante et
+neutre, tel était le problème à résoudre. Il fut résolu
+courageusement, prudemment, en quelques jours.</p>
+
+<p>Quand ce bel ouvrage, qui, sous le titre d'Acte de médiation, a
+procuré à la Suisse la plus longue période de repos et de bon
+gouvernement dont elle <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> ait joui depuis cinquante ans, quand
+ce bel ouvrage fut achevé, le Premier Consul appela les députés réunis
+à Paris, le leur remit en présence des quatre sénateurs qui avaient
+présidé à tout le travail, leur fit une courte et forte allocution,
+leur recommanda l'union, la modération, l'impartialité, la conduite en
+un mot qu'il tenait lui-même en France, et les renvoya dans leur
+pairie, remplacer le gouvernement provisoire et impuissant du
+landamman Dolder.</p>
+
+<span class="sidenote">Bon effet produit en Suisse et en Europe par l'acte de
+médiation.</span>
+
+<p>Il y eut en Suisse de l'étonnement, des passions déçues et
+mécontentes, mais dans les masses, uniquement sensibles au bien
+véritable, de la soumission et de la reconnaissance. Ce sentiment se
+fit remarquer surtout dans les petits cantons, qui, bien que vaincus,
+n'étaient pas traités comme tels. En effet, M. Reding et les siens
+venaient d'être immédiatement élargis. En Europe, il y eut autant de
+surprise que d'admiration pour la promptitude de cette médiation, et
+sa parfaite équité. C'était un nouvel acte de puissance morale,
+semblable à ceux que le Premier Consul avait accomplis en Allemagne et
+en Italie, mais plus habile, plus méritoire encore, s'il est possible,
+car l'Europe y était à la fois bravée et respectée: bravée jusqu'où le
+voulait l'intérêt de la France, respectée dans ses intérêts légitimes,
+qui étaient l'indépendance et la neutralité du peuple suisse.</p>
+
+<p>La Russie félicita vivement le Premier Consul d'avoir mené à si
+prompte et si bonne fin une affaire aussi difficile. Le cabinet
+prussien, par la bouche <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> de M. d'Haugwitz, lui exprima son
+opinion dans les termes de la plus chaleureuse approbation.
+L'Angleterre était stupéfaite, embarrassée, comme privée d'un grief
+dont elle avait fait grand bruit.</p>
+
+<span class="sidenote">Discussions au Parlement d'Angleterre sur ce qui vient de
+se passer en Suisse.</span>
+
+<p>Le Parlement, si redouté par MM. Addington et Hawkesbury, venait de
+dépenser en vives discussions le temps que le Premier Consul avait
+employé à constituer la Suisse. Ces discussions avaient été orageuses,
+brillantes, dignes surtout d'admiration, quand M. Fox avait fait
+entendre la voix de la justice et de l'humanité contre l'ardente
+jalousie de ses compatriotes. Elles avaient révélé sans doute
+l'insuffisance du cabinet Addington, mais aussi tellement fait
+ressortir la violence du parti de la guerre, que ce parti était
+momentanément affaibli dans le Parlement, et M. Addington un peu
+renforcé. Avec ce ministre la paix recouvrait quelques-unes de ses
+chances perdues.</p>
+
+<p>C'était le discours de la couronne, prononcé le 23 novembre, qui était
+devenu le thème de ces discussions.&mdash;«Dans mes relations avec les
+puissances étrangères, avait dit Sa Majesté Britannique, j'ai été
+jusqu'à présent animé du désir sincère de consolider la paix. Il m'est
+néanmoins impossible de perdre de vue, un seul instant, le sage et
+antique système de politique qui lie intimement nos propres intérêts
+aux intérêts des autres nations. Je ne puis donc être indifférent à
+tout changement qui s'opère dans leur force, et dans leur position
+respective. Ma conduite sera invariablement réglée par une juste
+appréciation de la situation actuelle <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> de l'Europe, et par une
+sollicitude vigilante pour le bien permanent de mon peuple. Vous
+penserez sans doute comme moi, qu'il est de notre devoir d'adopter les
+mesures de sûreté les plus propres à offrir à mes sujets l'espoir de
+conserver les avantages de la paix.»</p>
+
+<p>À ce discours, qui marquait la nouvelle position prise par le cabinet
+britannique à l'égard de la France, se trouvait jointe une demande de
+subsides, pour porter à cinquante mille matelots l'armement de paix,
+armement qui, selon les premières prévisions de M. Addington, devait
+être de trente mille seulement. Les ministres ajoutaient qu'au premier
+besoin cinquante vaisseaux de ligne pourraient, en moins d'un mois,
+sortir des ports d'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Discours de MM. Grenville et Canning.</span>
+
+<p>Le débat fut long et orageux, et le ministère put voir qu'il avait peu
+gagné à faire des concessions au parti Grenville et Windham. M. Pitt
+affecta d'être absent. Ses amis se chargèrent pour lui du rôle violent
+qu'il dédaignait.&mdash;Comment! s'écrièrent MM. Grenville et Canning,
+comment le ministère s'est-il enfin aperçu que nous avions des
+intérêts sur le continent, que le soin de ces intérêts était une
+partie importante de la politique anglaise, et qu'ils n'avaient cessé
+d'être sacrifiés depuis la fausse paix signée avec la France? Quoi!
+c'est l'invasion de la Suisse qui a conduit le ministère à s'en
+apercevoir! c'est alors seulement qu'il a commencé à découvrir que
+nous étions exclus du continent, que nos alliés y étaient immolés à
+l'ambition insatiable <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> de cette prétendue République
+française, qui n'a cessé de menacer la société européenne d'un
+bouleversement démagogique, que pour la menacer d'une affreuse
+tyrannie militaire! Vos yeux, disaient-ils à MM. Addington et
+Hawkesbury, vos yeux étaient-ils donc fermés à la lumière, pendant que
+se négociaient les préliminaires de la paix, pendant que se négociait
+le traité définitif, pendant que ce traité commençait à s'exécuter?
+Vous aviez à peine signé les préliminaires de Londres, que notre
+éternel ennemi s'emparait ouvertement de la République italienne, sous
+prétexte de s'en faire décerner la présidence, s'adjugeait la Toscane,
+sous prétexte de la concéder à un infant d'Espagne, et pour prix de
+cette fausse concession s'emparait de la plus belle partie du
+continent américain, la Louisiane! Voilà ce qu'il faisait ouvertement,
+le lendemain des préliminaires, pendant que vous étiez occupés à
+négocier dans la ville d'Amiens; et cela ne frappait pas vos yeux!
+Vous aviez à peine signé le traité définitif, <i>la cire avec laquelle
+vous aviez imprimé sur ce traité les armes d'Angleterre était à peine
+refroidie</i>, que déjà notre infatigable ennemi, mettant à découvert les
+intentions qu'il vous avait adroitement cachées, réunissait le Piémont
+à la France, et détrônait le digne roi de Sardaigne, ce constant allié
+de l'Angleterre, qui lui est resté invariablement fidèle pendant une
+lutte de dix années; qui, renfermé dans sa capitale par les troupes du
+général Bonaparte, ne pouvant se sauver que par une capitulation, ne
+voulait pas la signer parce <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> qu'elle contenait l'obligation de
+déclarer la guerre à la Grande-Bretagne! Quand le Portugal, quand
+Naples même nous fermaient leurs ports, le roi de Sardaigne nous
+ouvrait les siens, et il a succombé pour avoir voulu nous les laisser
+toujours ouverts! Mais ce n'est pas tout: le traité définitif était
+conclu en mars; en juin le Piémont était réuni à la France, et en août
+le gouvernement consulaire signifiait purement et simplement à
+l'Europe que la Constitution germanique avait cessé d'exister. Tous
+les États allemands étaient confondus, partagés comme des lots que la
+France distribuait à qui lui plaisait; et la seule puissance sur la
+force et la constance de laquelle nous ayons raison de compter pour
+contenir l'ambition de notre ennemi, l'Autriche, a été tellement
+affaiblie, abaissée, humiliée, que nous ne savons si elle pourra se
+relever jamais! Et ce stathouder, que vous aviez promis de faire
+indemniser dans une proportion égale à ses pertes, ce stathouder a été
+traité d'une manière dérisoire pour lui, dérisoire pour vous, qui vous
+étiez constitués les protecteurs de la maison d'Orange. Cette maison
+reçoit pour le stathoudérat un misérable évêché, à peu près comme la
+maison de Hanovre, qui s'est vue indignement dépouillée de ses
+propriétés personnelles. On a dit souvent, s'écriait lord Grenville,
+que l'Angleterre avait souffert à l'occasion du Hanovre; on ne le dira
+plus cette fois, car c'est à cause de l'Angleterre que le Hanovre a
+souffert. C'est parce qu'il était roi d'Angleterre, que le roi de
+Hanovre a été ainsi dépouillé de son antique patrimoine. On n'a pas
+même observé <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> les formes de civilité qui sont d'usage entre
+puissances du même ordre: on n'a pas fait part à votre roi que
+l'Allemagne, son ancienne patrie, aujourd'hui encore son associée dans
+la Confédération, que l'Allemagne, la plus vaste contrée du continent,
+allait être bouleversée de fond en comble. Votre roi n'en a rien su,
+rien que ce qu'il a pu en apprendre par un message du ministre
+Talleyrand au Sénat conservateur! L'Allemagne n'est donc pas l'un de
+ces pays dont la situation importe à l'Angleterre! Sans quoi, les
+ministres qui nous disent, par la bouche de Sa Majesté, qu'ils ne
+resteraient pas insensibles à tout changement considérable en Europe,
+seraient sortis en cette occasion de leur stupeur et de leur
+engourdissement. Enfin, ces jours derniers, Parme a encore disparu de
+la liste des États indépendants. Parme est devenu un territoire dont
+le Premier Consul de la République française est libre de disposer à
+son gré. Tout cela s'est accompli sous vos yeux et presque sans
+interruption. Pas un mois, depuis les quatorze mois de cette paix
+funeste, pas un mois ne s'est écoulé, sans être marqué par la chute
+d'un État allié, ou ami de l'Angleterre. Vous n'avez rien vu, rien
+aperçu! et tout à coup vous vous réveillez, pourquoi? en faveur de
+qui? en faveur des braves Suisses, très-intéressants assurément,
+très-dignes de toute la sympathie de l'Angleterre, mais pas plus
+intéressants pour elle que le Piémont, que la Lombardie, que
+l'Allemagne. Et qu'avez-vous découvert là de plus extraordinaire, de
+plus dommageable, que tout ce qui s'est passé depuis quatorze mois?
+Quoi! rien n'attirait votre attention <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> sur le continent, ni le
+Piémont, ni la Lombardie, ni l'Allemagne? et ce sont les Suisses seuls
+qui vous amènent à penser que l'Angleterre ne doit pas rester
+insensible à l'équilibre des puissances européennes! Vous avez été,
+disait M. Canning, les plus incapables des hommes; car, en réclamant
+pour la Suisse, vous avez rendu l'Angleterre ridicule, vous l'avez
+exposée au mépris de notre ennemi. À Constance se trouvait un agent
+anglais connu de tout le monde; pourriez-vous nous dire ce qu'il y a
+fait, le rôle qu'il y a joué? Il est de notoriété publique que vous
+avez adressé des réclamations au Premier Consul de la République
+française, en faveur de la Suisse; pourriez-vous nous dire ce qu'il
+vous a répondu? Ce que nous savons, c'est que, depuis vos
+réclamations, les Suisses ont déposé les armes devant les troupes
+françaises, et que les députés de tous les cantons, réunis à Paris,
+reçoivent les lois du Premier Consul. Vous réclamez donc au nom de la
+Grande-Bretagne sans exiger qu'on vous écoute! Mieux valait vous
+taire, comme vous avez fait quand le Piémont a disparu, quand
+l'Allemagne a été bouleversée, que de réclamer sans être écoutés! Et
+il devait en être ainsi au surplus, quand on parlait aussi
+inconsidérément qu'on s'était tu; quand on parlait sans avoir préparé
+ses moyens, sans avoir ni une flotte, ni une armée, ni un allié. Il
+faut ou se taire, ou élever la voix avec certitude d'être entendu. On
+ne livre pas de la sorte la dignité d'une grande nation au hasard.
+Vous nous demandez des subsides, qu'en voulez-vous faire? Si c'est
+pour la <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> paix, c'est trop; si c'est pour la guerre, ce n'est
+pas assez. Nous vous les donnerons cependant, mais à condition que
+vous laisserez le soin de les employer à l'homme que vous avez
+remplacé, et qui seul peut sauver l'Angleterre de la crise dans
+laquelle vous l'avez imprudemment précipitée.&mdash;</p>
+
+<p>Les ministres anglais n'obtenaient donc pas même le prix de leurs
+concessions au parti ennemi de la paix, car on leur reprochait jusqu'à
+leurs réclamations en faveur de la Suisse; et, il faut le reconnaître,
+il n'y avait que cela, mais il y avait cela de fondé, dans les
+reproches de leurs adversaires. Leur conduite sous ce rapport avait
+été puérile.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de ces déclamations, lord Grenville avait avancé
+quelque chose de grave, et surtout de bien étrange pour un ancien
+ministre des affaires étrangères. En reprochant à MM. Addington et
+Hawkesbury d'avoir désarmé la flotte, licencié l'armée, évacué
+l'Égypte, évacué le Cap, il les louait en un point, c'était de n'avoir
+pas encore retiré les troupes anglaises de Malte. C'est par
+négligence, par légèreté, que vous avez agi de la sorte, s'écriait-il;
+heureuse légèreté, seule chose que nous puissions approuver en vous!
+Mais nous espérons que vous ne laisserez pas échapper ce dernier gage,
+resté par hasard en nos mains, et que vous le retiendrez, pour nous
+dédommager de toutes les infractions aux traités, commises par notre
+insatiable ennemi.&mdash;</p>
+
+<p>On ne pouvait proclamer plus hardiment la violation des traités.</p>
+
+<span class="sidenote">Discours de M. Fox.</span>
+
+<p>Au milieu de ce déchaînement, l'éloquent et généreux <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Fox fit
+entendre des paroles de bon sens, de modération et d'honneur national,
+dans la vraie acception de ce dernier mot.&mdash;J'ai peu de relations avec
+les membres du cabinet, dit-il, en s'adressant à l'opposition
+Grenville et Canning, et je suis d'ailleurs peu habitué à défendre les
+ministres de Sa Majesté; mais je suis étonné de tout ce que j'entends,
+étonné surtout en songeant à ceux qui le disent. Certainement je suis
+affligé, plus qu'aucun des honorables collègues et amis de M. Pitt, de
+la grandeur croissante de la France, qui chaque jour s'étend en Europe
+et en Amérique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les
+préventions des honorables membres contre la République française.
+Mais enfin cet accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui
+vous effraie, quand s'est-il produit? Est-ce sous le ministère de MM.
+Addington et Hawkesbury, ou bien sous le ministère de MM. Pitt et
+Grenville? Sous le ministère de MM. Pitt et Grenville, la France
+n'avait-elle pas acquis la ligne du Rhin, envahi la Hollande, la
+Suisse, l'Italie jusqu'à Naples? Était-ce parce qu'on ne lui avait pas
+résisté, parce qu'on avait souffert lâchement ses envahissements,
+qu'elle avait ainsi étendu ses vastes bras? Il me semble que non, car
+MM. Pitt et Grenville avaient noué la plus formidable des coalitions
+pour étouffer cette France ambitieuse! Ils assiégeaient Valenciennes
+et Dunkerque, et destinaient déjà la première de ces places à
+l'Autriche, la seconde à la Grande-Bretagne. Cette France, à qui on
+reproche de s'ingérer par la force dans les affaires d'autrui,
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> on cherchait alors à l'envahir, pour lui imposer un régime
+qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire accepter la famille des
+Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par un de ces mouvements
+sublimes, dont l'histoire doit conserver un éternel souvenir, et
+conseiller l'imitation, la France a repoussé ses envahisseurs. On ne
+lui a pas arraché Valenciennes et Dunkerque, on ne lui a pas dicté des
+lois; elle en a, au contraire, dicté aux autres! Eh bien, nous,
+quoique très-attachés à la cause de la Grande-Bretagne, nous avons
+éprouvé un involontaire mouvement de sympathie pour ce généreux élan
+de liberté et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en cacher.
+Nos pères n'applaudissaient-ils pas à la résistance que la Hollande
+opposait à la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre n'a-t-elle
+pas applaudi à toute noble inspiration chez tous les peuples? Et vous,
+qui déplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas vous
+qui avez provoqué son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en
+voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amenée à prendre la
+Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez poussée à en
+donner à la moitié du continent? Vous parlez de l'Italie; mais
+n'était-elle pas au pouvoir des Français quand vous avez traité? Ne le
+saviez-vous pas? N'était-ce pas une de vos doléances? Cette
+circonstance a-t-elle empêché qu'on signât la paix? Et vous, collègues
+de M. Pitt, qui sentiez alors combien cette paix était rendue
+nécessaire par les souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle
+était <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> indispensable pour soulager des maux qui étaient votre
+ouvrage, vous consentiez à ce que les ministres actuels la signassent
+pour vous! Pourquoi ne pas vous y opposer alors? Et si vous ne vous y
+êtes pas opposés, pourquoi ne pas souffrir aujourd'hui qu'ils en
+exécutent les conditions? Le roi de Piémont vous intéresse fort, soit;
+mais l'Autriche, dont il était bien plus l'allié que le vôtre,
+l'Autriche l'avait abandonné. Elle n'avait pas même voulu le
+mentionner dans les négociations, de peur que l'indemnité qui serait
+donnée à ce prince ne diminuât la part des États vénitiens qu'elle
+convoitait pour elle-même. L'Angleterre aurait donc la prétention de
+maintenir l'indépendance de l'Italie mieux que l'Autriche! Vous parlez
+de l'Allemagne bouleversée; mais qu'a-t-on fait en Allemagne? On a
+sécularisé les États ecclésiastiques, pour indemniser les princes
+héréditaires, en vertu d'un article formel du traité de Lunéville,
+traité signé neuf mois avant les préliminaires de Londres, plus de
+douze mois avant le traité d'Amiens; et signé à quelle époque? pendant
+que MM. Pitt et Grenville étaient ministres en Angleterre. Quand MM.
+Addington et Hawkesbury sont arrivés au pouvoir, le prétendu partage
+de l'Allemagne était convenu, promis, arrêté, au vu et au su de toute
+l'Europe. C'est, à vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne:
+plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consommé de moitié avec
+la France. L'électeur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il était,
+malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a été <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fort
+maltraité. Je n'avais pas ouï dire qu'il fût très-mécontent de son
+lot; car, sans rien perdre, il a obtenu un riche évêché. Au surplus,
+je soupçonne fort ceux qui s'intéressent si vivement à l'électeur de
+Hanovre, qui montrent tant de sollicitude pour lui, de chercher à
+gagner par cet intermédiaire la confiance du roi d'Angleterre, et de
+travailler ainsi à se pousser dans ses conseils. Sans doute la France
+est grande, plus grande que ne doit le souhaiter un bon Anglais; mais
+sa grandeur, dont les derniers ministres britanniques sont les
+auteurs, nous la connaissions avant les préliminaires de Londres,
+avant les négociations d'Amiens; et ce ne saurait être là un motif de
+violer des traités solennels. Veillez sur l'exécution de ces traités;
+s'ils sont violés, réclamez la foi jurée: c'est votre droit et votre
+devoir. Mais parce que la France nous paraîtrait trop grande
+aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions jugé d'abord, rompre un
+engagement solennel, retenir Malte, par exemple, ce serait un indigne
+manque de foi, qui compromettrait l'honneur britannique! Si
+véritablement les conditions du traité d'Amiens n'ont pas été
+remplies, et jusqu'à ce qu'elles le soient, nous pouvons garder Malte;
+mais pas un instant de plus. J'espère que nos ministres ne feront pas
+dire d'eux ce qu'on disait des ministres français après les traités
+d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient
+signés avec la secrète pensée de les violer à la première occasion.
+J'en crois MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une
+tache à l'honneur de la Grande-Bretagne. <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Après tout, ces
+continuelles invectives contre la grandeur de la France, ces terreurs
+qu'on cherche à exciter, ne servent qu'à entretenir le trouble et la
+haine entre deux grands peuples. Je suis certain que, s'il y avait à
+Paris une assemblée semblable à celle qui discute ici, on parlerait de
+la marine anglaise, de sa domination sur les mers, comme nous parlons
+dans cette enceinte des armées françaises, de leur domination sur le
+continent. Je comprends entre deux puissantes nations une noble
+rivalité; mais songer à la guerre, la proposer parce qu'une nation
+grandit, parce qu'elle prospère, serait insensé et inhumain. Si on
+vous annonçait que le Premier Consul fait un canal pour amener la mer
+de Dieppe à Paris, il y a des gens qui le croiraient, et qui vous
+proposeraient la guerre. On parle des manufactures françaises, de
+leurs progrès: j'ai vu ces manufactures, je les ai admirées; mais,
+s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains pas plus que je ne
+crains la marine de la France. Je suis certain que les manufactures
+anglaises l'emporteront quand la lutte s'établira entre elles et les
+manufactures françaises. Qu'on les laisse donc essayer leurs forces;
+mais qu'elles les essaient à Manchester, à Saint-Quentin. C'est là que
+la lice est ouverte; c'est là le champ-clos dans lequel doivent se
+rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le succès
+des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Français
+d'interdire l'arrivée de nos produits dans leurs ports; mais est-ce
+là un droit <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> dont vous puissiez empêcher l'exercice? Et vous
+qui vous plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions
+plus activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce
+souffre, cela est possible; mais cela s'est vu à toutes les époques,
+après la paix de 1763, après la paix de 1782. Il y avait alors des
+industries développées par la guerre au delà de leurs proportions
+ordinaires, qui devaient rentrer à la paix dans des limites plus
+étroites, et d'autres en retour qui devaient prendre un plus grand
+développement. Que faire à tout cela? Devons-nous donc, pour
+l'ambition de nos marchands, verser à torrents le sang de la nation
+anglaise? Quant à moi, mon choix est fait. S'il faut, pour des
+passions insensées, immoler des milliers d'hommes, je reviens aux
+folies de l'antiquité: j'aime mieux que le sang coule pour les
+expéditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidité grossière
+de quelques marchands affamés d'or.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Succès du ministère anglais dans le Parlement; calme
+momentané résultant de ce succès.</span>
+
+<p>Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincère ne
+nuisait point à l'humanité, car on peut concilier ces deux sentiments
+dans un c&oelig;ur généreux, produisirent un grand effet sur le Parlement
+d'Angleterre. On avait singulièrement exagéré les progrès de notre
+industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute,
+commençaient à renaître; mais on disait fait et accompli, ce qui était
+à peine commencé; et ces exagérations, rapportées par le haut
+commerce, s'étaient répandues d'une manière funeste dans toutes les
+classes de la nation britannique. Les paroles éloquentes et sensées
+de M. Fox vinrent <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> atténuer à propos ces exagérations, et
+furent écoutées avec fruit, quoiqu'il blessât les sympathies
+nationales. D'ailleurs, bien qu'on fût mécontent, alarmé de notre
+grandeur, on ne voulait pas encore la guerre. Le parti Grenville et
+Windham s'était compromis par sa violence. M. Fox s'était honoré en
+prêtant appui au cabinet. On le croyait rapproché du pouvoir par cette
+conduite toute nouvelle. On prétendait qu'il devait renforcer bientôt
+ce faible ministère, qui avait joué dans les débats un rôle médiocre
+et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix, sans oser le
+dire lui-même. Du reste, l'adresse proposée en réponse au discours de
+la couronne fut votée sans amendements; les subsides furent votés de
+même. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvés, ce qui
+plaisait à M. Addington, quoiqu'il fût peu ambitieux, et ce qui
+plaisait bien davantage à lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus
+que M. Addington à rester ministre. Cette espèce de succès disposait
+ces deux hommes d'État à de meilleures relations avec la France, car
+ils voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'étaient venus qu'avec la
+paix, et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup
+de canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'être appelé par toutes les
+classes de la nation à prendre les rênes du gouvernement.</p>
+
+<span class="sidedate">Janv. 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Les deux ambassadeurs se rendent à leur poste; lord
+Withworth part pour Paris, le général Andréossy pour Londres.</span>
+
+<span class="sidenote">Ce qui se passait alors dans l'âme du Premier Consul.</span>
+
+<p>L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait
+disparaître le grief principal, et lord Hawkesbury avait demandé que
+l'on fît partir pour Londres l'ambassadeur de France, le général
+Andréossy, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> offrant de faire partir pour Paris lord Withworth,
+ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prêta volontiers, car,
+malgré quelques mouvements de colère excités dans son âme par la
+malveillance britannique, malgré les images d'une grandeur inouïe
+qu'il entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il était
+encore tourné tout entier à la paix. En le provoquant, en l'irritant,
+on le portait sans doute à se dire qu'après tout la guerre était sa
+vocation naturelle, son origine, sa destinée peut-être; qu'il savait
+gouverner d'une manière supérieure, mais qu'avant de gouverner il
+avait su combattre; que c'était là sa profession, son art par
+excellence; et que si Moreau avec les armées françaises était arrivé
+jusqu'aux portes de Vienne, il irait bien au delà. Il se répétait trop
+souvent ces choses, et, dans ce moment, en effet, de singulières
+visions s'offraient quelquefois à son esprit. Il voyait des empires
+détruits, l'Europe refaite, et son pouvoir consulaire changé en une
+couronne, qui ne serait pas moins que la couronne de Charlemagne.
+Quiconque le menaçait, ou l'irritait, faisait surgir l'une après
+l'autre dans sa vaste intelligence ces images fatales et séduisantes.
+Il était facile de s'en apercevoir à l'étrange grandeur de son langage
+journalier, aux dépêches qu'il dictait à son ministre des affaires
+étrangères, aux mille lettres enfin qu'il adressait aux agents de
+l'administration. Toutefois il se disait aussi que toute cette
+grandeur ne pouvait lui manquer tôt ou tard, et il trouvait que la
+paix avait trop peu duré, que Saint-Domingue n'était pas
+définitivement <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> reconquis, que la Louisiane n'était pas
+occupée, que la marine française n'était pas rétablie. À son avis, il
+lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans encore
+d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier Consul
+partageait cette passion des grandes constructions, qui est naturelle
+aux fondateurs d'empires; il prenait goût à ces places fortes qu'il
+élevait en Italie, à ces vastes routes qu'il perçait dans les Alpes, à
+ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, à ces
+canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il
+jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout
+cela dans un profond repos, qui devait lui être doux après avoir livré
+tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tant de hasards
+sa fortune et sa vie.</p>
+
+<span class="sidenote">Caractère de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.</span>
+
+<span class="sidenote">Accueil qu'on lui fait à Paris.</span>
+
+<p>Le Premier Consul désirait donc sincèrement la continuation de la
+paix, et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En
+conséquence, il fit partir le général Andréossy pour Londres, et reçut
+avec une grande distinction lord Withworth à Paris. Ce personnage,
+destiné à représenter Georges III en France, était un vrai gentilhomme
+anglais, simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé,
+droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et
+tout à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, qui
+étaient nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable,
+comme l'était celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme
+d'esprit plutôt qu'un grand seigneur, et l'un et <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> l'autre si
+on avait pu, auprès d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'être
+flatté et ménagé. Cependant ce n'est pas dans le premier instant que
+les défauts de caractère se font sentir dans les relations. Au début
+tout se passe bien. Lord Withworth fut accueilli à merveille; son
+épouse, la duchesse de Dorset, très-grande dame d'Angleterre, fut
+l'objet des attentions les plus délicates. Le Premier Consul donna
+pour l'ambassadeur et pour l'ambassadrice de belles fêtes, tant à
+Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M. de Talleyrand déploya pour les bien
+recevoir tout le savoir-faire, toute l'élégance de m&oelig;urs, qui le
+distinguaient. Les deux consuls Cambacérès et Lebrun eurent ordre de
+s'y employer eux-mêmes, et ils s'y prirent de leur mieux. À tous ces
+soins on joignit le soin plus flatteur encore de les publier.</p>
+
+<p>Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre à l'égard de la France,
+beaucoup d'orgueil blessé, bien que l'intérêt y eût sa grande part.
+Ces égards, prodigués par le Premier Consul à l'ambassadeur
+britannique, produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion
+publique à Londres, et ramenèrent un instant les c&oelig;urs à des
+sentiments meilleurs. Le général Andréossy s'en ressentit lui-même, et
+reçut un accueil flatteur, tout à fait semblable à celui que recevait
+lord Withworth à Paris. Les mois de décembre et de janvier firent
+naître une espèce de calme. Les fonds, qui avaient baissé dans les
+deux pays, se relevèrent sensiblement, et reprirent le taux auquel
+ils étaient parvenus dans le moment de <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> la plus grande
+confiance. Le cinq pour cent était à 57 ou 58 francs en France.</p>
+
+<span class="sidenote">Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.</span>
+
+<p>L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut
+même plus calme, car au dedans la situation était parfaitement assise,
+tandis que l'année précédente l'opposition du Tribunat, sans donner de
+l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires,
+consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant à leurs
+subordonnés qu'à la société parisienne et étrangère. Les classes
+commerçantes étaient satisfaites du mouvement général des affaires. Un
+sentiment de bien-être se répandait partout, et finissait même par
+gagner les cercles de l'émigration rentrée. Chaque jour on voyait un
+personnage, porteur d'un grand nom, se détacher du groupe oisif,
+agité, médisant, de l'ancienne noblesse française, pour venir
+solliciter des places de magistrature ou de finance, dans les salons
+graves et monotones des consuls Cambacérès et Lebrun. D'autres
+allaient jusque chez madame Bonaparte demander des places dans la
+nouvelle cour. On parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les
+enviait au fond, et on n'était pas loin de les imiter.</p>
+
+<span class="sidenote">Embarras du cabinet britannique à l'égard de Malte, qu'il
+voudrait, mais n'ose pas évacuer.</span>
+
+<p>Cet état de choses avait duré une partie de l'hiver, et aurait pu
+durer long-temps encore, sans une circonstance dont on commençait à
+sentir l'embarras dans le cabinet britannique; c'était le délai
+apporté à l'évacuation de Malte. En commettant la faute grave de
+contremander cette évacuation, on avait fait naître chez le peuple
+anglais une tentation bien <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> dangereuse, celle de garder une
+position qui dominait la Méditerranée. Il aurait fallu, ou un
+ministère puissant en Angleterre, ou une concession quelconque de la
+part de la France, pour rendre possible l'abandon d'un gage aussi
+précieux. Or le ministère puissant en Angleterre n'existait pas, et le
+Premier Consul n'était pas assez accommodant pour créer à celui qui
+existait, des facilités par des sacrifices. Tout ce qu'on pouvait
+attendre de lui, c'est qu'il ne mît pas une trop grande précipitation
+à exiger l'exécution des traités.</p>
+
+<span class="sidenote">La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et
+fournit aux Anglais une occasion d'évacuer l'île.</span>
+
+<p>Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette
+situation. On avait eu jusqu'ici un prétexte pour différer l'exécution
+du traité d'Amiens à l'égard de Malte; c'était le refus de la Russie
+d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses établi, dans cette
+île. Mais le cabinet russe, appréciant le danger de ce refus, et
+voulant sincèrement concourir au maintien de la paix, s'était hâté de
+revenir sur sa première détermination, par un mouvement d'honnêteté
+qui honorait le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif à ce
+changement, il avait mis quelques conditions insignifiantes à sa
+garantie, telles que la reconnaissance par toutes les puissances de la
+souveraineté de l'ordre sur l'île de Malte, l'introduction des natifs
+dans le gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces
+conditions ne changeaient rien au traité, car elles s'y trouvaient à
+peu près contenues. La Prusse, tout aussi pressée d'assurer la paix,
+était également revenue sur sa première détermination, et avait
+accordé sa garantie <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> dans les mêmes termes que la Russie. Le
+Premier Consul s'était empressé d'adhérer aux conditions nouvelles,
+ajoutées à l'article X du traité d'Amiens, et les avait formellement
+acceptées.</p>
+
+<span class="sidenote">Le cabinet anglais est disposé à saisir l'occasion
+d'évacuer Malte.</span>
+
+<p>Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptât
+la garantie, telle qu'elle était donnée, ou qu'il se constituât en
+état de mauvaise foi évidente, car les nouvelles clauses imaginées par
+la Russie étaient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas
+raisonnablement les refuser. Quoique embarrassé dans les difficultés
+qu'il avait créées lui-même, il était disposé cependant à saisir le
+dernier acte du gouvernement russe, comme une occasion naturelle
+d'évacuer Malte, sauf à exiger quelques précautions apparentes à
+l'égard de l'Égypte et de l'Orient, lorsque survint tout à coup un
+incident malheureux, qui servit de prétexte à sa mauvaise foi, s'il
+était de mauvaise foi, ou d'épouvantail à sa faiblesse, s'il n'était
+que faible.</p>
+
+<span class="sidenote">Incident malheureux qui fait renaître toutes les
+difficultés de l'évacuation.</span>
+
+<span class="sidenote">Insertion au <i>Moniteur</i> du rapport du colonel Sébastiani
+sur sa mission en Orient.</span>
+
+<span class="sidenote">Effet produit pas cette insertion.</span>
+
+<span class="sidenote">Nouvelle agitation en Angleterre.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul, blessé de ce qui se passe à Londres,
+provoque une explication long-temps différée au sujet de Malte et
+d'Alexandrie.</span>
+
+<p>On a déjà vu que le colonel Sébastiani avait été envoyé à Tunis, et de
+Tunis en Égypte, pour s'assurer si les Anglais étaient prêts ou non à
+quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les
+Mamelucks et les Turcs, pour rétablir la protection française sur les
+chrétiens, et porter au général Brune, notre ambassadeur à
+Constantinople, une nouvelle confirmation de ses premières
+instructions. Le colonel avait parfaitement rempli sa mission; il
+avait trouvé les Anglais établis dans Alexandrie, et ne paraissant pas
+disposés à en sortir, les Turcs en guerre acharnée avec les
+Mamelucks, les Français <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> vivement regrettés depuis qu'on avait
+pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs, et l'Orient
+retentissant encore du nom du général Bonaparte. Il avait mentionné
+tout cela; il avait même ajouté que dans la situation de l'Égypte,
+placée entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un corps de
+six mille Français pour la reconquérir. Ce rapport, quoique mesuré, ne
+pouvait être publié sans inconvénient, parce qu'il avait été écrit
+pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses, qui
+n'étaient bonnes à dire qu'à lui. Par exemple, le colonel Sébastiani
+s'y plaignait amèrement du général anglais Stuart, qui occupait
+Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner
+au Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne
+songeaient pas encore à évacuer l'Égypte. C'est ce qui décida le
+Premier Consul à le faire insérer au <i>Moniteur</i>. Il trouvait qu'on
+prenait de grandes libertés, relativement à l'exécution du traité
+d'Amiens; et, quoiqu'il n'eût pas encore voulu se montrer pressant au
+sujet de Malte et d'Alexandrie, cependant il n'était pas fâché de
+mettre les Anglais publiquement en demeure, en faisant connaître un
+document qui prouvait leur lenteur à remplir leurs engagements, et le
+mauvais vouloir de leurs officiers envers les nôtres. Ce rapport fut
+inséré dans le <i>Moniteur</i> du 30 janvier. Peu remarqué en France, il
+produisit en Angleterre une sensation aussi vive qu'imprévue.
+L'expédition d'Égypte avait laissé chez les Anglais une extrême
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> susceptibilité pour tout ce qui touchait à cette contrée; et
+ils croyaient toujours voir une armée française prête à s'embarquer à
+Toulon pour Alexandrie. Le récit d'un officier, exposant l'état
+misérable des Turcs en Égypte, la facilité de les en chasser, la
+vivacité des souvenirs laissés par les Français, et se plaignant
+surtout des mauvais procédés d'un officier britannique, les alarma,
+les blessa, les fit sortir du calme dans lequel ils commençaient à
+rentrer. Cependant, cet effet n'eût été que passager, si les partis ne
+se fussent attachés à l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se
+mirent à crier plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes
+généreux, tels que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'épuisaient vainement
+à dire qu'il n'y avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et
+que si le Premier Consul avait eu des projets sur l'Égypte, il ne les
+aurait pas publiés. On ne voulait point les écouter, on déclamait avec
+violence; on disait que l'armée anglaise était insultée, et qu'il
+fallait une éclatante réparation pour venger son honneur outragé.
+L'impression produite à Londres revint à Paris comme un son réfléchi
+par de nombreux échos. Le Premier Consul, blessé de voir ses
+intentions toujours dénaturées, finit par perdre patience. Il trouva
+singulier que des gens qui étaient ses redevables, car ils étaient en
+retard sur deux points essentiels, l'évacuation d'Alexandrie et de
+Malte, fussent si prompts à se plaindre, quand on aurait eu au
+contraire des plaintes à leur adresser. Il chargea donc M. de
+Talleyrand <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> à Paris, le général Andréossy à Londres, d'en
+finir, et d'avoir une explication catégorique sur l'exécution des
+traités si long-temps différée.</p>
+
+<span class="sidenote">Première manifestation de l'intention du cabinet
+britannique à l'égard de Malte.</span>
+
+<p>L'explication venait mal à propos dans le moment. Les ministres
+anglais, osant à peine évacuer Malte avant la publication du rapport
+du colonel Sébastiani, en étaient moins capables encore depuis l'effet
+de ce rapport. Ils refusèrent de s'expliquer, en appuyant leur refus
+sur des motifs qui, pour la première fois, laissaient apercevoir des
+intentions suspectes. Lord Withworth fut chargé de soutenir qu'il
+était dû à l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par
+la France; que le traité d'Amiens avait été fondé sur ce principe, car
+c'était en considération des conquêtes faites par l'une des deux
+puissances en Europe, qu'on avait accordé à l'autre de nombreuses
+possessions en Amérique et dans l'Inde; que la France s'étant, depuis
+la paix, adjugé de nouveaux territoires, et une nouvelle extension
+d'influence, il serait dû à l'Angleterre des équivalents; que, par ce
+motif, on aurait pu refuser de rendre Malte; mais que, par désir de
+conserver la paix, on était prêt à évacuer cette île, sans avoir la
+pensée de demander aucune compensation, lorsqu'était survenu le
+rapport du colonel Sébastiani, et que, depuis la publication de ce
+rapport, le cabinet britannique avait pris le parti de ne rien
+accorder relativement à Malte, qu'à la condition d'une double
+satisfaction, premièrement sur l'outrage fait à l'armée anglaise,
+secondement sur les vues du Premier Consul à l'égard <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> de
+l'Égypte, vues qui étaient exprimées dans le rapport en question, de
+manière à blesser et à inquiéter sa majesté britannique.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement
+avec l'ambassadeur d'Angleterre.</span>
+
+<p>Quand cette déclaration fut adressée à M. de Talleyrand, il en
+ressentit la plus vive surprise. Quoiqu'il comprît les ombrages que
+devait causer en Angleterre tout ce qui touchait à l'Égypte, il ne
+pouvait pas se figurer que la disposition à rendre Malte étant vraie,
+cette disposition put être changée pour un motif aussi insignifiant
+que le rapport du colonel Sébastiani. Il en fit part au Premier
+Consul, qui en fut surpris à son tour, mais, suivant son caractère,
+plus irrité que surpris. Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec
+lui, qu'il fallait sortir d'une situation pénible, intolérable, et
+pire que la guerre. Le Premier Consul se dit que, si les Anglais
+désiraient garder Malte, et que si toutes leurs récriminations
+n'étaient que de purs prétextes, destinés à cacher ce désir, il
+fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur faire comprendre
+que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou l'ébranler était
+impossible; que si, au contraire, les inquiétudes qu'ils affichaient
+étaient sincères, il fallait les rassurer, en leur faisant connaître
+ses intentions avec une vérité de langage qui ne leur laissât aucun
+doute. Il résolut donc de voir lui-même lord Withworth, de parler à
+cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui bien
+persuader que son parti était pris sur deux points, l'évacuation de
+Malte, qu'il voulait exiger impérieusement, et la paix, dont il
+désirait le maintien de très-bonne foi, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> quand il aurait
+obtenu l'exécution des traités. C'était un essai nouveau qu'il allait
+faire; celui de tout dire, tout absolument, même ce qu'on ne dit
+jamais à ses ennemis, afin de calmer leur défiance, s'ils n'étaient
+que défiants, ou de les convaincre de fausseté, s'ils étaient de
+mauvaise foi. Il en devait résulter, comme on va le voir, une scène
+étrange.</p>
+
+<span class="sidedate">Fév. 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18
+février.</span>
+
+<p>Le 18 février au soir, il invita lord Withworth à se rendre aux
+Tuileries, et le reçut avec une grâce parfaite. Une grande table à
+travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir
+l'ambassadeur à une extrémité de cette table, et s'assit à l'autre.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>
+Il lui dit qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin
+de le convaincre de ses véritables intentions, ce qu'aucun de ses
+ministres ne pouvait faire aussi bien que lui-même. Ensuite il
+récapitula ses rapports avec l'Angleterre dès leur origine, le soin
+qu'il avait mis à offrir la paix le jour même de son avénement au
+Consulat, les refus qu'il avait essuyés, l'empressement avec lequel il
+avait renoué les négociations dès qu'il l'avait pu honorablement, et
+enfin les concessions qu'il avait faites pour arriver à la conclusion
+de la paix d'Amiens. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> Puis il exprima le chagrin qu'il
+ressentait de voir ses efforts, pour bien vivre avec la
+Grande-Bretagne, payés de si peu de retour. Il rappela les mauvais
+procédés qui avaient immédiatement suivi la cessation des hostilités,
+le déchaînement des gazettes anglaises, la licence permise aux
+gazettes des émigrés, licence injustifiable par les principes de la
+constitution britannique; les pensions accordées à Georges et à ses
+complices, les continuelles descentes de chouans aux îles de Jersey et
+Guernesey, l'accueil fait aux princes français, reçus avec les
+insignes de l'ancienne royauté; l'envoi d'agents en Suisse, en Italie,
+pour susciter partout des difficultés à la France.&mdash;Chaque vent,
+s'écria le Premier Consul, chaque vent qui se lève d'Angleterre, ne
+m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà
+parvenus à une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous,
+ne voulez-vous pas exécuter le traité d'Amiens?... Je l'ai, quant à
+moi, exécuté avec une scrupuleuse fidélité. Ce traité m'obligeait à
+évacuer Naples, Tarente et les États Romains en trois mois; et en
+moins de deux mois les troupes françaises étaient sorties de tous ces
+pays. Il y a dix mois écoulés depuis l'échange des ratifications, et
+les troupes anglaises sont encore à Malte et à Alexandrie. Il est
+inutile de chercher à nous tromper à cet égard: voulez-vous la paix,
+voulez-vous la guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu'à le
+dire; nous la ferons, avec acharnement, et jusqu'à la ruine de l'une
+des deux nations. Voulez-vous la paix, il faut évacuer Alexandrie et
+Malte. Car, ajouta le Premier <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Consul avec l'accent d'une
+résolution inébranlable, ce rocher de Malte, sur lequel on a élevé
+tant de fortifications, a sans doute une grande importance sous le
+rapport maritime, mais il en a une bien plus grande à mes yeux, c'est
+d'intéresser au plus haut point l'honneur de la France. Que dirait le
+monde, si nous laissions violer un traité solennel signé avec nous? Il
+douterait de notre énergie. Pour moi, mon parti est pris: j'aime mieux
+vous voir en possession des hauteurs de Montmartre que de Malte!&mdash;</p>
+
+<p>Effroyable parole, qui s'est trop réalisée pour le malheur de notre
+patrie!</p>
+
+<p>Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scène
+à laquelle il assistait, répondit brièvement aux déclarations du
+Premier Consul. Il allégua l'impossibilité de calmer en quelques mois
+les haines qu'une longue guerre avait suscitées entre les deux
+nations; il fit valoir les empêchements des lois anglaises, qui ne
+donnaient pas le moyen de réprimer la licence des écrivains; il
+expliqua enfin les pensions accordées aux chouans comme la
+rémunération de services passés, mais non comme le payement de
+services futurs (singulier aveu dans la bouche d'un ambassadeur), et
+l'accueil fait aux princes émigrés, comme un acte d'hospitalité envers
+le malheur, hospitalité noblement en usage chez la nation britannique.
+Tout cela ne pouvait justifier ni la tolérance accordée aux
+pamphlétaires français, ni les pensions allouées à des assassins, ni
+les insignes de l'ancienne royauté permis aux princes de Bourbon.
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Le Premier Consul fit remarquer à l'ambassadeur combien sa
+réponse était faible sur tous ces points, et revint à l'objet
+important, l'évacuation différée de l'Égypte et de Malte. Quant à
+l'évacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle était
+accomplie au moment où il parlait. Quant à celle de Malte, il expliqua
+le retard qu'on y avait apporté par la difficulté d'obtenir la
+garantie des grandes cours, et par les refus obstinés du grand-maître
+Ruspoli. Mais il ajouta qu'on allait enfin évacuer l'île, lorsque les
+changements survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel
+Sébastiani, avaient suscité de nouvelles difficultés. Ici le Premier
+Consul interrompit l'ambassadeur anglais.&mdash;De quels changements
+voulez-vous parler, lui dit-il. Ce n'est pas de la présidence de la
+République italienne, qui m'a été déférée avant la signature du traité
+d'Amiens. Ce n'est pas de l'érection du royaume d'Étrurie, qui vous
+était connue avant ce même traité, car on vous a demandé, et vous avez
+fait espérer la reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc
+pas de cela que vous voulez parler. Serait-ce du Piémont? Serait-ce de
+la Suisse? En vérité, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont
+peu ajouté à la réalité des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous
+n'avez pas aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le
+Piémont, même avant le traité d'Amiens, j'ai dit à tout le monde ce
+que je voulais en faire; je l'ai dit à l'Autriche, à la Russie, à
+vous. Je n'ai jamais consenti, quand on me l'a demandé, à promettre
+le rétablissement de la <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> maison de Sardaigne dans ses États;
+je n'ai même jamais voulu stipuler pour elle une indemnité déterminée.
+Vous saviez donc que j'avais le projet de réunir le Piémont à la
+France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne change en rien mon pouvoir
+sur l'Italie, qui est absolu, que je veux tel, et qui restera tel.
+Quant à la Suisse, vous étiez bien convaincus que je n'y souffrirais
+pas une contre-révolution. Mais toutes ces allégations ne peuvent être
+prises au sérieux. Mon pouvoir sur l'Europe, depuis le traité
+d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'était. Je vous aurais
+appelés à le partager dans les affaires d'Allemagne, si vous m'aviez
+montré d'autres sentiments. Vous savez très-bien que dans tout ce que
+j'ai fait, j'ai voulu compléter l'exécution des traités, et assurer la
+paix générale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il quelque part
+un État que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun, vous le
+savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous dites du
+rapport du colonel Sébastiani, n'est pas digne des relations de deux
+grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur
+l'Égypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup
+pensé à l'Égypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez à
+recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous
+jouissons depuis si peu de temps, pour reconquérir cette contrée.
+L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai à le faire durer
+autant qu'il sera possible; mais s'il s'écroule, je veux que la
+France en ait sa part. Néanmoins, soyez-en sûr, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> je ne
+précipiterai pas les événements. Si je l'avais voulu, avec les
+nombreux armements que j'expédiais à Saint-Domingue, je pouvais en
+diriger un sur Alexandrie. Les quatre mille hommes que vous avez là
+n'étaient pas pour moi un obstacle. Ils auraient été, au contraire,
+mon excuse. J'aurais envahi l'Égypte à l'improviste, et, cette fois,
+vous ne me l'auriez plus arrachée. Mais je ne pense à rien de pareil.
+Croyez-vous, ajouta le Premier Consul, que je m'abuse à l'égard du
+pouvoir que j'exerce aujourd'hui sur l'opinion de la France et de
+l'Europe? Non, ce pouvoir n'est pas assez grand pour me permettre
+impunément une agression non motivée. L'opinion de l'Europe se
+tournerait à l'instant contre moi; mon ascendant politique serait
+perdu; et quant à la France, j'ai besoin de lui prouver qu'on m'a fait
+la guerre, que je ne l'ai point provoquée, pour obtenir d'elle l'élan,
+l'enthousiasme, que je veux exciter contre vous, si vous m'amenez à
+combattre. Il faut que vous ayez tous les torts, et que je n'en aie
+pas un seul. Je ne médite donc aucune agression. Tout ce que j'avais à
+faire en Allemagne et en Italie, est fait; et je n'ai rien fait que je
+n'eusse annoncé, avoué ou consigné d'avance dans un traité.
+Maintenant, si vous doutez de mon désir de conserver la paix, écoutez,
+et jugez à quel point je suis sincère. Bien jeune encore, je suis
+arrivé à une puissance, à une renommée, auxquelles il serait difficile
+d'ajouter. Ce pouvoir, cette renommée, croyez-vous que je veuille les
+risquer dans une lutte désespérée? Si j'ai une guerre avec
+l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Vienne. Si
+j'ai la guerre avec vous, je vous ôterai tout allié sur le continent,
+je vous en interdirai l'accès depuis la Baltique jusqu'au golfe de
+Tarente. Vous nous bloquerez, mais je vous bloquerai à mon tour; vous
+ferez du continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous
+de l'étendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens
+plus directs; il faudra réunir cent cinquante mille hommes, une
+immense flottille, essayer de franchir le détroit, et peut-être
+ensevelir au fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une
+étrange témérité, milord, qu'une descente en Angleterre!&mdash;Et en disant
+ces mots, le Premier Consul, au grand étonnement de son interlocuteur,
+se mit à énumérer lui-même les difficultés, les dangers d'une telle
+entreprise; la quantité de matières, d'hommes, de bâtiments qu'il
+faudrait jeter dans le détroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter,
+pour essayer de détruire l'Angleterre; et toujours insistant
+davantage, toujours montrant la chance de périr supérieure à la chance
+de réussir, il ajouta, avec un accent d'une énergie extraordinaire:
+cette témérité, milord, cette témérité si grande, si vous m'y obligez,
+je suis résolu à la tenter. J'y exposerai mon armée, et ma personne.
+Avec moi, cette grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut
+avoir avec aucun autre. J'ai passé les Alpes en hiver; je sais comment
+on rend possible, ce qui paraît impossible au commun des hommes; et,
+si je réussis, vos derniers neveux pleureront en larmes de sang la
+résolution que vous m'aurez forcé <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> de prendre. Voyez, reprit
+le Premier Consul, si je dois, puissant, heureux, paisible, comme je
+suis aujourd'hui, si je dois risquer puissance, bonheur, repos, dans
+une telle entreprise, et si, quand je dis que je veux la paix, je ne
+suis pas sincère. Puis, se calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut
+mieux pour vous, pour moi, me satisfaire dans la limite des traités.
+Il faut évacuer Malte, ne pas souffrir mes assassins en Angleterre, me
+laisser injurier, si vous voulez, par les journaux anglais, mais non
+par ces misérables émigrés, qui déshonorent la protection que vous
+leur accordez, et que la loi de l'Alien-bill vous permet d'expulser
+d'Angleterre. Agissez cordialement avec moi, et je vous promets, de
+mon côté, une cordialité entière; je vous promets de continuels
+efforts pour concilier nos intérêts dans ce qu'ils ont de conciliable.
+Voyez quelle puissance nous exercerions sur le monde, si nous
+parvenions à rapprocher nos deux nations! Vous avez une marine qu'en
+dix ans d'efforts consécutifs, en y employant toutes mes ressources,
+je ne pourrai pas égaler; mais j'ai cinq cent mille hommes prêts à
+marcher, sous mes ordres, partout où je voudrai les conduire. Si vous
+êtes maîtres des mers, je suis maître de la terre. Songeons donc à
+nous unir plutôt qu'à nous combattre, et nous réglerons à volonté les
+destinées du monde. Tout est possible, dans l'intérêt de l'humanité et
+de notre double puissance, à la France et à l'Angleterre réunies.&mdash;</p>
+
+<p>Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris,
+troublé l'ambassadeur d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> qui, malheureusement,
+quoiqu'il fût un fort honnête homme, n'était pas capable d'apprécier
+la grandeur et la sincérité des paroles du Premier Consul. Il aurait
+fallu les deux nations assemblées pour entendre un pareil entretien,
+et pour y répondre.</p>
+
+<p>Le Premier Consul n'avait pas manqué d'avertir lord Withworth qu'il
+allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Législatif,
+conformément aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui
+fixait cette ouverture au 1<sup>er</sup> ventôse (20 février); que, suivant
+l'usage, il présenterait l'exposé annuel de la situation de la
+République, et qu'il ne fallait pas qu'on fût surpris en Angleterre
+d'y trouver les intentions du gouvernement français, aussi nettement
+exprimées qu'elles l'avaient été à l'ambassadeur lui-même. Lord
+Withworth se retira pour rendre compte à son cabinet de ce qu'il
+venait de voir et d'entendre.</p>
+
+<span class="sidenote">Exposé de l'état de la République, présenté à l'ouverture
+du Corps Législatif.</span>
+
+<p>En effet, le Premier Consul avait rédigé lui-même ce compte-rendu de
+la situation de la République, et, il faut le reconnaître, jamais
+gouvernement n'eut à exposer une situation aussi belle, et ne le fit
+dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les
+esprits, le rétablissement du culte opéré avec une étonnante
+promptitude et sans trouble, les traces des discordes civiles partout
+effacées, le commerce reprenant son activité, l'agriculture en
+progrès, les revenus de l'État croissant à vue d'&oelig;il, les travaux
+publics se développant avec une célérité prodigieuse, les ouvrages
+défensifs sur les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Alpes, sur le Rhin, sur les côtes, marchant
+avec une égale rapidité, l'Europe dirigée tout entière par l'influence
+de la France, et sans qu'elle en fût blessée, sauf l'Angleterre, tel
+est le tableau que le Premier Consul avait à présenter, et qu'il avait
+tracé de main de maître. Le lendemain de l'ouverture, 21 février (2
+ventôse), trois orateurs du gouvernement portèrent cet exposé au Corps
+Législatif, suivant l'usage introduit sous le Consulat, et cette
+lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle devait produire
+partout. Mais le passage relatif à l'Angleterre, objet d'une curiosité
+générale, était d'une fierté peu adoucie, et surtout d'une précision
+si catégorique, qu'il devait amener une solution prochaine. Après
+avoir retracé l'heureuse conclusion des affaires germaniques, la
+pacification de la Suisse, la politique conservatrice de la France à
+l'égard de l'empire turc, le document ajoutait que les troupes
+britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le
+gouvernement français avait le droit de s'en plaindre, que cependant
+il venait d'apprendre que les vaisseaux chargés de transporter en
+Europe la garnison d'Alexandrie étaient entrés dans la Méditerranée.
+Quant à l'évacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait être
+prochaine ou non, mais il ajoutait ces paroles significatives:</p>
+
+<span class="sidenote">Passage de l'exposé relatif à l'Angleterre.</span>
+
+<p>«Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent, et il lui
+est permis d'espérer la continuation de la paix maritime. Cette paix
+est le besoin et la volonté de tous les peuples. Pour la conserver le
+gouvernement fera tout ce qui est <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> compatible avec l'honneur
+national, essentiellement lié à la stricte exécution des traités.</p>
+
+<p>«Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
+la paix et paraît décidé à la maintenir; l'autre a juré à la France
+une haine implacable. De là cette fluctuation dans les opinions et
+dans les conseils, et cette attitude à la fois pacifique et menaçante.</p>
+
+<p>«Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la
+prudence commande au gouvernement de la République. Cinq cent mille
+hommes doivent être, et seront prêts à la défendre et à la venger.
+Étrange nécessité que de misérables passions imposent à deux nations,
+qu'un même intérêt et une égale volonté attachent à la paix!</p>
+
+<p>«Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera
+point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement
+le dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait
+aujourd'hui lutter contre la France.</p>
+
+<p>«Mais ayons de meilleures espérances, et croyons plutôt qu'on
+n'écoutera dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse
+et la voix de l'humanité.</p>
+
+<span class="sidedate">Mars 1803.</span>
+
+<p>«Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
+relations des deux gouvernements prendront ce caractère de
+bienveillance qui convient à leurs intérêts mutuels; un heureux repos
+fera oublier les longues calamités d'une guerre désastreuse; et la
+France et l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> en faisant leur bonheur réciproque,
+mériteront la reconnaissance du monde entier.»</p>
+
+<p>Pour bien juger cet exposé, il ne faudrait pas vouloir le comparer à
+ce qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le <i>Discours
+de la Couronne</i>, mais au <i>message</i> du président des États-Unis. C'est
+là ce qui peut expliquer et justifier les détails dans lesquels
+entrait le Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis
+qui divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer
+librement sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au
+gouvernement anglais lui-même. C'était une manière bien hardie et bien
+dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'était
+surtout faire à l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile
+que de prétendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, réduite à
+ses seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier
+Consul se donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait
+aucun dans le fond.</p>
+
+<span class="sidenote">Effet produit en Angleterre par l'exposé de l'état de la
+République.</span>
+
+<p>Lorsque cet exposé de la situation de la République, très-beau, mais
+trop fier, parvint à Londres, il produisit bien plus d'effet que le
+rapport du colonel Sébastiani, bien plus même que les actes reprochés
+au Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Ces mots
+intempestifs, sur l'impuissance où <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> était l'Angleterre de
+lutter seule contre la France, soulevèrent tous les c&oelig;urs anglais.
+Joignez à cela que le Premier Consul avait accompagné ce dernier
+document d'une note qui demandait au gouvernement britannique de
+s'expliquer définitivement sur l'évacuation de Malte.</p>
+
+<p>Le cabinet anglais était forcé enfin de prendre une résolution, et de
+déclarer au Premier Consul ses intentions à l'égard de cette île si
+disputée, et cause de si grands événements. Son embarras était grand,
+car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un traité solennel,
+ni promettre l'évacuation de Malte, devenue impossible à sa faiblesse.
+Pressé par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant
+quoi faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce
+qui est quelquefois, dans les gouvernements représentatifs, une
+manière d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui
+peut devenir très-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement où l'on
+veut les conduire, et qu'on ne cherche qu'à leur procurer une
+satisfaction momentanée.</p>
+
+<span class="sidenote">Message du roi d'Angleterre au Parlement.</span>
+
+<p>Dans la séance du 8 mars, le message suivant fut adressé au Parlement:</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Georges</span>, roi......</p>
+
+<p>«Sa Majesté croit nécessaire d'informer la Chambre des Communes que,
+des préparatifs militaires considérables se faisant dans les ports de
+France <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> et de Hollande, elle a jugé convenable d'adopter de
+nouvelles mesures de précaution pour la sûreté de ses États. Quoique
+les préparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expéditions
+coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majesté et le
+gouvernement français des discussions d'une grande importance, dont le
+résultat est incertain, Sa Majesté s'est déterminée à faire cette
+communication à ses fidèles communes, bien persuadée que, quoiqu'elles
+partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation
+de la paix, elle peut néanmoins se reposer avec une parfaite confiance
+sur leur esprit public et sur leur libéralité, et compter qu'elles la
+mettront en état d'employer toutes les mesures que les circonstances
+paraîtront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intérêts
+essentiels de son peuple.»</p>
+
+<p>On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conçu. Il
+reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose
+d'offensant pour la bonne foi du gouvernement français. D'abord il n'y
+avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos bâtiments en
+état de tenir la mer étaient à Saint-Domingue, armés pour la plupart
+en flûte, et employés à porter des troupes. On construisait beaucoup
+dans nos chantiers, et ce n'était pas un mystère; mais on ne songeait
+pas à équiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port
+hollandais d'Helv&oelig;tsluis, une faible expédition de deux vaisseaux
+et deux frégates, portant trois mille hommes, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> et notoirement
+destinés à la Louisiane. Ils étaient retenus par la crainte des glaces
+depuis quelques mois, et l'objet de leur mission était annoncé à toute
+l'Europe. Dire que ces armements, destinés en apparence aux colonies,
+pourraient avoir en réalité un autre but, était une insinuation des
+plus offensantes. Prétendre enfin qu'il existait des discussions de
+grande importance entre les deux gouvernements, était bien imprudent,
+car, jusque-là, tout s'était borné à quelques mots relatifs à Malte,
+proférés par la France, et restés sans réponse de la part de
+l'Angleterre. Faire de cela une contestation, c'était déclarer
+sur-le-champ qu'on entendait se refuser à l'exécution des traités, à
+moins qu'on ne prétendît que quelques expressions recueillies dans le
+rapport du colonel Sébastiani, ou dans l'exposé de l'état de la
+République, constituaient un grief suffisant pour mettre sur pied
+toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne pouvait donc soutenir
+d'examen; il était à la fois inexact et blessant.</p>
+
+<span class="sidenote">Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi
+d'Angleterre.</span>
+
+<p>Lord Withworth, qui commençait à connaître un peu mieux le
+gouvernement auprès duquel il était accrédité, devina sur-le-champ
+l'impression que le message au Parlement produirait sur le général
+Bonaparte. Aussi n'en donna-t-il copie à M. de Talleyrand qu'avec
+beaucoup de regret, et en pressant ce ministre de courir chez le
+général, pour le calmer, pour lui persuader que ce n'était pas là une
+déclaration de guerre, mais une simple mesure de précaution. M. de
+Talleyrand se transporta sur-le-champ aux Tuileries, et ne réussit
+guère auprès du maître <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> fougueux qui les occupait. Il le
+trouva profondément irrité de l'initiative si brusque prise par le
+cabinet britannique, car ce message étrange, que rien ne motivait,
+semblait être une provocation faite à la face du monde. Il se sentait
+bravé publiquement, se croyait outragé, et demandait où le cabinet
+britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans son
+message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les
+ports de France, et il n'y avait pas même encore un différend déclaré
+entre les deux cabinets.</p>
+
+<span class="sidenote">Scène du Premier Consul à lord Withworth, en présence du
+corps diplomatique.</span>
+
+<p>M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein à
+son ressentiment, et que, s'il fallait se résoudre à la guerre, il
+laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'était bien
+l'intention du Premier Consul, mais il lui était difficile de se
+contenir, tant il se sentait blessé. Le message avait été communiqué
+le 8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11 à Paris.
+Malheureusement, le surlendemain était un dimanche, jour où l'on
+recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosité bien
+naturelle y avait attiré tous les ministres étrangers, qui désiraient
+voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout
+celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de
+l'audience, le Premier Consul était auprès de madame Bonaparte, dans
+son appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors être son
+héritier, et qui était le nouveau-né de Louis Bonaparte et d'Hortense
+de Beauharnais. M. de Rémusat, préfet du palais, annonça que le
+cercle était formé, et entre autres <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> noms prononça celui de
+lord Withworth. Ce nom produisit sur le Premier Consul une impression
+visible; il laissa l'enfant dont il s'occupait, prit brusquement la
+main de madame Bonaparte, franchit la porte qui s'ouvrait sur le salon
+de réception, passa devant les ministres étrangers qui se pressaient
+sur ses pas, et alla droit au représentant de la
+Grande-Bretagne.&mdash;Milord, lui dit-il avec une agitation extrême,
+avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque sans attendre sa
+réponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?&mdash;Non, général,
+répondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons trop les
+avantages de la paix.&mdash;Vous voulez donc la guerre, continua le Premier
+Consul d'une voix très-haute, et de manière à être entendu de tous les
+assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc que nous
+nous battions dix ans encore? Comment a-t-on osé dire que la France
+armait? On en a imposé au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans nos
+ports; tous les vaisseaux capables de servir ont été expédiés à
+Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de
+la Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destiné
+pour la Louisiane. On a dit qu'il y avait un différend entre la France
+et l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'île de
+Malte n'a pas été évacuée dans le délai prescrit; mais je n'imagine
+pas que vos ministres veuillent manquer à la loyauté anglaise, en
+refusant d'exécuter un traité solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas
+dit encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous
+<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ayez voulu intimider le peuple français: on peut le tuer,
+milord; l'intimider, jamais!&mdash;L'ambassadeur, surpris, et un peu
+troublé, malgré son sang-froid, répondit qu'on ne voulait ni l'un ni
+l'autre; qu'on cherchait, au contraire, à vivre en bonne intelligence
+avec la France.&mdash;Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter
+les traités! Malheur à qui ne respecte pas les traités!&mdash;Il passa
+ensuite devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que
+les Anglais ne voulaient pas évacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir
+leurs engagements, et que désormais il faudrait <i>couvrir les traités
+d'un crêpe noir</i>. Il continua sa marche, aperçut le ministre de Suède,
+dont la présence lui rappela les dépêches ridicules adressées à la
+Diète germanique, et rendues publiques dans le moment même.&mdash;Votre
+roi, lui dit-il, oublie donc que la Suède n'est plus au temps de
+Gustave-Adolphe; qu'elle est descendue au troisième rang des
+puissances?&mdash;Il acheva de parcourir le cercle, toujours agité, le
+regard étincelant, effrayant comme la puissance en courroux, mais
+dépourvu de la dignité calme qui lui sied si bien.</p>
+
+<p>Sentant cependant qu'il était sorti de la mesure convenable, le
+Premier Consul, en achevant sa tournée, revint à l'ambassadeur
+d'Angleterre, et, lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de
+l'ambassadrice, madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le désir
+qu'après avoir passé la mauvaise saison en France, elle pût y passer
+la bonne; il ajouta que cela ne dépendrait pas de lui, mais de
+l'Angleterre; <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> et que, si on était obligé de reprendre les
+armes, la responsabilité en serait tout entière, aux yeux de Dieu et
+des hommes, à ceux qui refusaient de tenir leurs engagements. Cette
+scène devait irriter profondément l'amour-propre du peuple anglais, et
+amener une fâcheuse réciprocité de mauvais traitements. Les Anglais
+avaient tort au fond, car leur ambition si peu dissimulée à l'égard de
+Malte était un vrai scandale. Il fallait leur laisser le tort du fond,
+sans se donner, à soi, celui de la forme. Mais le Premier Consul,
+blessé, éprouvait une sorte de plaisir à faire retentir d'un bout du
+monde à l'autre les éclats de sa colère.</p>
+
+<p>La scène faite à lord Withworth devint aussitôt publique; car elle
+avait eu deux cents personnes pour témoins. Chacun la rendit à sa
+manière, et l'exagéra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux
+en Europe, et ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique.
+Lord Withworth, blessé, se plaignit à M. de Talleyrand, et déclara
+qu'il ne se présenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait
+l'assurance formelle de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de
+Talleyrand répondit verbalement à ces justes plaintes, et c'est là que
+son calme, son aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la
+politique du cabinet, compromise par la véhémence naturelle du Premier
+Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Révolution opérée dans l'âme du Premier Consul.</span>
+
+<p>Une révolution subite s'était faite dans l'âme mobile et passionnée de
+Napoléon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et féconde, dont
+récemment encore il aimait à repaître son active imagination,
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> il passa tout de suite à ces perspectives de guerre, de
+grandeur prodigieuse par la victoire, de renouvellement de la face de
+l'Europe, de rétablissement de l'empire d'Occident, qui se
+présentaient trop souvent à son esprit. Il se jeta brusquement de
+l'une de ces routes vers l'autre. De bienfaiteur de la France et du
+monde, qu'il se flattait d'être, il voulut en devenir l'étonnement.
+Une colère, tout à la fois personnelle et patriotique, s'empara de
+lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier, l'abaisser, la détruire,
+devint, à partir de ce jour, la passion de sa vie. Persuadé que tout
+est possible à l'homme, à condition de beaucoup d'intelligence, de
+suite et de volonté, il s'attacha tout à coup à l'idée de franchir le
+détroit de Calais, et de porter en Angleterre l'une de ces armées qui
+avaient vaincu l'Europe. Il s'était dit, trois ans auparavant, que le
+Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, réputés des obstacles
+invincibles pour le commun des hommes, ne l'étaient pas pour lui; il
+se dit la même chose pour le bras de mer qui est entre Douvres et
+Calais, et il s'appliqua depuis à le traverser, avec une profonde
+conviction d'y réussir. C'est de ce moment, c'est-à-dire du jour où
+fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses premiers
+ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa
+puissance égarait en politique, redevenait le prodige de la nature
+humaine, quand il s'agissait de prévoir et de surmonter toutes les
+difficultés d'une vaste entreprise.</p>
+
+<span class="sidenote">Premiers ordres du Premier Consul, pour se préparer à la
+guerre.</span>
+
+<p>Sur-le-champ il envoya le colonel Lacuée en <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Flandre et en
+Hollande, pour visiter les ports de ces contrées, pour en examiner la
+forme, l'étendue, la population, le matériel naval. Il lui enjoignit
+de se procurer un état approximatif de tous les bâtiments destinés au
+cabotage et à la pêche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de
+suivre à la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers
+à Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la
+revue de tous les bateaux servant à la grande pêche, afin d'en
+connaître le nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la
+réparation des chaloupes canonnières qui avaient composé l'ancienne
+flottille de Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingénieurs de la marine
+de lui présenter des modèles de bateaux plats, capables de porter du
+gros canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et
+Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit
+procéder à l'armement des côtes et des îles depuis Bordeaux jusqu'à
+Anvers. Il prescrivit une inspection immédiate de toutes les forêts
+qui bordaient les côtes de la Manche, dans le but de rechercher la
+nature et la quantité des bois qu'elles contenaient, et d'examiner
+quel parti on pourrait en tirer pour la construction d'une immense
+flottille de guerre. Averti par ses rapports que des émissaires du
+gouvernement anglais marchandaient les bois de l'État Romain, il
+dépêcha des agents avec les fonds nécessaires pour acheter ces bois,
+et des recommandations qui ne laissaient guère au pape le choix des
+acheteurs.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> <span class="sidenote">Le Premier Consul se dispose à fermer aux Anglais
+tous les ports du continent.</span>
+
+<p>Trois actes devaient, suivant lui, signaler le début des hostilités:
+l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin
+d'opérer immédiatement la clôture absolue des côtes du continent,
+depuis le Danemark jusqu'à l'Adriatique. Dans ce but, il commença par
+composer à Bayonne l'artillerie d'un corps d'armée; il réunit à Faenza
+une division de dix mille hommes et vingt-quatre bouches à feu,
+destinée à passer dans le royaume de Naples; il fit descendre à terre
+les troupes qui étaient embarquées à Helv&oelig;tsluis, pour se rendre à
+la Louisiane. Pensant qu'il était trop dangereux de les mettre en mer
+à la veille d'une déclaration de guerre, il en dirigea une partie sur
+Flessingue, port appartenant à la Hollande, mais placé sous la
+puissance de la France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya
+un officier avec mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui
+appartiennent à un commandant militaire en temps de guerre, et ordre
+d'armer la place sans délai. Le reste de ces troupes fut dirigé sur
+Breda et Nimègue, deux points de rassemblement désignés pour la
+formation d'un corps de vingt-quatre mille hommes. Ce corps, placé
+sous les ordres d'un général sage et ferme, le général Mortier, devait
+envahir le Hanovre au premier acte d'hostilité commis par
+l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Mission de Duroc à Berlin.</span>
+
+<p>Cependant ce n'était pas une chose politiquement très-facile que cette
+invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, était membre de la
+Confédération germanique, et avait droit, dans certains cas, à la
+<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> protection des États confédérés. Le roi de Prusse, directeur
+du cercle de Basse-Saxe, dans lequel était compris le Hanovre, était
+le protecteur naturel de cet État. Il fallait donc avoir recours à
+lui, et obtenir son adhésion, ce qui ne pouvait manquer de lui coûter
+beaucoup, car c'était compromettre l'Allemagne du nord dans la
+formidable querelle qui allait s'engager, et l'exposer peut-être au
+blocus du Weser, de l'Elbe, de l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de
+Postdam affectait, il est vrai, beaucoup d'attachement pour la France,
+qui lui procurait de larges indemnités; cet attachement pouvait aller
+jusqu'à se refuser à tous les projets de coalition, jusqu'à faire ses
+efforts pour les prévenir, et même jusqu'à en avertir le Premier
+Consul; mais, dans l'état des choses, l'intimité n'était pas tellement
+convertie en alliance positive, que, si on avait besoin de quelque
+grand acte de dévouement, on pût sérieusement y compter. Le Premier
+Consul fit partir à l'instant même son aide-de-camp Duroc, qui
+connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec mission d'informer
+cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la France et
+l'Angleterre, de l'intention où était le gouvernement français de
+pousser la guerre à outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le général
+Duroc était chargé d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la
+guerre pour la guerre, et que, si les monarques étrangers à la
+querelle, comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient
+le moyen d'arranger le différend, en amenant l'Angleterre à respecter
+les traités, il s'arrêterait tout de suite dans cette voie
+d'hostilités <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> acharnées, dans laquelle il était prêt à se
+précipiter.</p>
+
+<span class="sidenote">Démarche à l'égard de l'empereur de Russie.</span>
+
+<p>Le Premier Consul crut aussi devoir faire une démarche de convenance
+envers l'empereur de Russie. Il avait traité jusqu'ici, avec ce
+souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il
+voulait l'intéresser à sa cause, en le constituant juge de ce qui se
+passait entre la France et l'Angleterre. Il lui écrivit une lettre
+dont le colonel Colbert devait être porteur, et dans laquelle,
+rappelant tous les événements passés depuis la paix d'Amiens, il se
+montrait disposé, sans la demander toutefois, à se soumettre à sa
+médiation, dans le cas où la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son
+côté, tant il comptait, disait-il, sur la bonté de sa cause et la
+justice de l'empereur Alexandre.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul se décide à céder la Louisiane aux
+Américains, moyennant une somme considérable.</span>
+
+<span class="sidenote">Aliénation de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts
+millions.</span>
+
+<p>À toutes ces déterminations prises si promptement, devait s'en ajouter
+une dernière, relativement à la Louisiane. Les quatre mille hommes
+destinés à l'occuper venaient d'être débarqués. Mais que faire? quel
+parti prendre à l'égard de cette riche possession? Il n'y avait pas à
+s'inquiéter pour nos autres colonies. Saint-Domingue était rempli de
+troupes, et on embarquait en hâte sur tous les bâtiments de commerce,
+prêts à mettre à la voile, les soldats disponibles dans les dépôts
+coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique, l'île de France, étaient
+pourvues aussi de fortes garnisons, et il aurait fallu d'immenses
+expéditions pour les disputer aux Français. Mais la Louisiane ne
+contenait pas un soldat. C'était une vaste province que quatre mille
+hommes ne suffisaient pas pour occuper en temps de <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> guerre.
+Les habitants, quoique d'origine française, avaient tant changé de
+maîtres depuis un siècle, qu'ils ne tenaient plus à rien qu'à leur
+indépendance. Les Américains du Nord étaient peu satisfaits de nous
+voir en possession des bouches du Mississipi, et de leur principal
+débouché dans le golfe du Mexique. Ils étaient même en instance auprès
+de la France, afin de ménager à leur commerce et à leur navigation des
+conditions avantageuses de transit, dans le port de la
+Nouvelle-Orléans. Il fallait donc compter si nous voulions garder la
+Louisiane, sur de grands efforts contre nous de la part des Anglais,
+sur une parfaite indifférence de la part des habitants, et sur une
+véritable malveillance de la part des Américains. Ces derniers,
+effectivement, ne souhaitaient que les Espagnols pour voisins. Tous
+les rêves coloniaux du Premier Consul s'étaient évanouis à la fois à
+l'apparition du message du roi Georges III, et sa résolution avait été
+formée à l'instant même.&mdash;Je ne garderai pas, dit-il à l'un de ses
+ministres, une possession qui ne serait pas en sûreté dans nos mains,
+qui me brouillerait peut-être avec les Américains, ou me placerait en
+état de froideur avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les
+attacher, pour les brouiller avec les Anglais, et je créerai à ceux-ci
+des ennemis qui nous vengeront un jour, si nous ne réussissons pas à
+nous venger nous-mêmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane
+aux États-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire à nous céder en
+échange, je leur demanderai une somme d'argent pour payer <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+les frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la
+Grande-Bretagne.&mdash;Le Premier Consul ne voulait pas contracter
+d'emprunt; il espérait, avec une forte somme qu'il se procurerait
+extraordinairement, avec une augmentation modérée dans les impôts, et
+quelques ventes de biens nationaux lentement opérées, suffire aux
+dépenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du trésor,
+employé autrefois en Amérique, M. Decrès, ministre de la marine, et
+voulut, quoique décidé, entendre leurs raisons. M. de Marbois parla
+pour l'aliénation de cette colonie, M. Decrès contre. Le Premier
+Consul les écouta fort attentivement, sans paraître le moins du monde
+touché des raisons de l'un ou de l'autre; il les écouta, comme il
+faisait souvent, même quand son parti était pris, pour s'assurer qu'il
+n'aurait pas méconnu quelque grand côté de la question soumise à son
+jugement. Confirmé plutôt qu'ébranlé dans sa résolution par ce qu'il
+avait entendu, il prescrivit à M. de Marbois d'appeler, sans perdre un
+instant, M. de Livingston, ministre d'Amérique, et d'entrer en
+négociation avec lui au sujet de la Louisiane. M. de Monroë venait
+justement d'arriver en Europe, pour régler avec les Anglais la
+question du droit maritime, et avec les Français la question du
+transit sur le Mississipi. À son arrivée à Paris, il fut accueilli par
+la proposition inattendue du cabinet français. On lui offrait non pas
+quelques facilités de transit à travers la Louisiane, mais
+l'adjonction même de cette contrée aux États-Unis. Il ne fut pas
+embarrassé <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> un instant par le défaut de pouvoirs, et traita
+sur-le-champ, sauf la ratification de son gouvernement. M. de Marbois
+lui demanda quatre-vingts millions, dont vingt pour indemniser le
+commerce américain des captures illégalement faites pendant la
+dernière guerre, et soixante pour le trésor de France. Les vingt
+millions consacrés à ce premier objet devaient nous assurer toute la
+bienveillance des négociants des États-Unis. Quant aux soixante
+millions destinés à la France, il était convenu que le cabinet de
+Washington créerait des annuités, et qu'on les négocierait à des
+maisons hollandaises, à un taux avantageux, et peu éloigné du pair. Le
+traité fut donc conclu sur ces bases, et envoyé à Washington pour y
+être ratifié. C'est ainsi que les Américains ont acquis de la France
+cette vaste contrée, qui a complété leur domination sur l'Amérique du
+Nord, et les a rendus les dominateurs du golfe du Mexique pour le
+présent et l'avenir! Ils sont par conséquent redevables de leur
+naissance et de leur grandeur à la longue lutte de la France contre
+l'Angleterre. Au premier acte de cette lutte, ils ont dû leur
+indépendance: au second, le complément de leur territoire. On verra
+bientôt à quel usage furent employés ces soixante millions, et quel
+résultat ils faillirent amener.</p>
+
+<span class="sidenote">Suite de la négociation.</span>
+
+<p>Ces précautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de
+patience le dénoûment de la négociation. L'involontaire emportement
+dont il n'avait pu se défendre, en recevant le message du roi
+d'Angleterre, étant passé, il se promit, et tint <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> parole,
+d'être d'une modération inaltérable, de se laisser même pousser à bout
+si visiblement, que la France et l'Europe ne pussent se tromper sur
+les véritables auteurs de la guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Louables efforts de M. de Talleyrand pour prévenir la
+guerre.</span>
+
+<p>M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une
+rare sagesse, avait contribué plus que personne à inspirer ces
+nouvelles dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait
+très-bien qu'une guerre avec l'Angleterre, vu la difficulté de la
+rendre décisive, vu l'influence des subsides britanniques qui la
+rendraient bientôt continentale, était tout simplement le
+renouvellement de la lutte de la Révolution avec l'Europe, et pour
+prévenir le malheur d'une conflagration universelle, il était décidé à
+user de cette inertie dont il se servait quelquefois avec le Premier
+Consul, comme d'une eau qu'on jette sur un feu ardent, pour en modérer
+la violence. Si, en quelques occasions, son inertie avait eu des
+inconvénients, elle fut cette fois d'un grand secours; et, avec un
+autre cabinet que celui qui régissait si faiblement l'Angleterre
+alors, il aurait peut-être réussi à prévenir une rupture, ou du moins
+à la retarder long-temps encore. En conséquence, après s'être concerté
+avec le Premier Consul, il fit au cabinet britannique une
+communication calme et franche, ayant pour but d'avertir ce cabinet
+que des précautions militaires commençaient du côté de la France, mais
+commençaient à partir de ce jour seulement, c'est-à-dire à partir du
+message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en
+Angleterre, disait M. de Talleyrand, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> le cabinet britannique
+ne sera pas étonné si la Suisse, qui allait être évacuée, ne l'est
+pas; si un corps de troupes est acheminé vers le midi de l'Italie,
+dans le but de réoccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes
+entre en Hollande, et prend la position la plus voisine du Hanovre; si
+le matériel d'une division est réuni à Bayonne, pour agir en cas de
+besoin contre le Portugal; si enfin, des travaux de pure construction
+dans nos ports, on passe à des travaux d'armement. Sans doute, il en
+résultera un redoublement d'émotion en Angleterre; les excitateurs
+ordinaires de l'opinion publique en concluront encore que la France
+médite de nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y
+résigner, puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de
+ces mesures de précaution, qui finissent par être en réalité des
+mesures de provocation.&mdash;En effet, on armait activement en Angleterre,
+on exerçait la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la
+ville de Londres. On se préparait ainsi à mettre en mer les cinquante
+vaisseaux de ligne, qui, suivant l'annonce faite au Parlement,
+devaient, en cas de rupture, être prêts à faire voile le jour même de
+la déclaration de guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M.
+Pitt.</span>
+
+<p>Le ministère de M. Addington, sentant qu'il était insuffisant pour ces
+circonstances, avait fait quelques ouvertures à M. Pitt, afin de
+l'engager à entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repoussé ces
+ouvertures avec hauteur, et il continuait à vivre presque toujours
+loin de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force,
+prévoyant les événements qui allaient le <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> rendre nécessaire,
+il aimait beaucoup mieux tenir le pouvoir de ces événements, que des
+faibles ministres qui en étaient les détenteurs éphémères. Il refusa
+donc leurs offres, les laissant par ce refus dans un cruel embarras.
+On avait fait les démarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi
+Georges III, qui aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M.
+Pitt un éloignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec
+des opinions qui étaient les siennes, un ministre qui était presque un
+maître. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractère noble et attachant,
+des opinions qui lui étaient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un
+ni de l'autre. Il tenait à garder M. Addington, fils d'un médecin, qui
+lui était cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident
+intime; il tenait aussi à conserver la paix si c'était chose possible,
+et s'il ne le pouvait pas, se résignait à faire la guerre, qui était
+devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses
+ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury étaient fort de cet
+avis; cependant ils auraient voulu se renforcer, et, après avoir été
+un ministère de paix, se constituer en ministère de guerre. À défaut
+de M. Pitt, qui les avait refusés, il n'était pas possible de
+s'adjoindre MM. Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci
+dépassait de beaucoup l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et
+Hawkesbury se seraient volontiers adressés à M. Fox, dont les idées
+pacifiques leur convenaient tout à fait; mais ici la volonté du roi
+était un obstacle insurmontable, et ils furent réduits à rester
+seuls, faibles, isolés dans le <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Parlement, et dès lors menés
+par les partis. Or, le parti qui avait le plus de force dans le
+moment, parce qu'il exploitait les passions nationales, était le parti
+Grenville, que l'on commençait, à cause de sa violence, à distinguer
+du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir arriver au ministère,
+en obligeant le pouvoir à y faire ce qu'il y aurait fait lui-même. La
+faiblesse du cabinet le menait donc à la guerre, presque aussi
+certainement que s'il avait contenu dans son sein MM. Windham,
+Grenville et Dundas.</p>
+
+<span class="sidenote">Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.</span>
+
+<p>MM. Addington et Hawkesbury étaient maintenant fort embarrassés de
+tout l'éclat qu'ils avaient fait lors des événements de la Suisse,
+soit en retenant Malte, soit en répondant à une phrase altière du
+Premier Consul par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu
+trouver un expédient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement
+ils s'étaient mis dans une situation où tout ce qui ne serait pas la
+conquête définitive de Malte, devait paraître insuffisant en
+Angleterre, et provoquer un déchaînement sous lequel ils
+succomberaient. Quant à Malte, il n'y avait aucune espérance de
+l'obtenir du Premier Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyen terme imaginé par M. de Talleyrand.</span>
+
+<p>M. de Talleyrand, pour venir à leur secours, leur insinua qu'une
+convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'évacuation de
+la Suisse et de la Hollande, pour prix de l'évacuation de Malte, dans
+laquelle on s'engagerait à respecter l'intégrité de l'empire turc,
+serait peut-être un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre,
+et de dissiper ses ombrages.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> <span class="sidedate">Avril 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Il faut Malte aux ministres anglais pour se présenter
+devant le Parlement.</span>
+
+<span class="sidenote">Propositions des ministres britanniques.</span>
+
+<p>Cette proposition ne répondait pas aux désirs des ministres anglais,
+car Malte était la condition absolue que leur avaient imposée les
+dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise
+éveillée par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant
+ils sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux
+yeux de l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient
+à rester dans une position équivoque, n'osant pas dire ce qu'ils
+voulaient. Ils produisirent enfin leurs prétentions le 13 avril
+(1803). Le Premier Consul leur donnant des inquiétudes sur l'Égypte,
+il leur fallait, disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de
+surveillance capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothèses:
+ou la possession par l'Angleterre des forts de l'île à perpétuité, en
+laissant le gouvernement civil à l'ordre; ou bien, cette possession
+pour dix ans, à la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts
+non à l'ordre, mais aux Maltais eux-mêmes. Dans les deux cas, la
+France s'obligerait à seconder une négociation avec le roi de Naples,
+pour obtenir de ce prince qu'il cédât à l'Angleterre l'île de
+Lampedouse, peu éloignée de celle de Malte, dans le but avoué d'y
+créer un établissement maritime.</p>
+
+<span class="sidenote">Lord Withworth s'adresse à Joseph Bonaparte pour le faire
+concourir au maintien de la paix.</span>
+
+<span class="sidenote">Résistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de
+M. de Talleyrand.</span>
+
+<p>Lord Withworth essaya de faire agréer ces demandes à M. de Talleyrand,
+et s'adressa même au frère du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait
+pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte désespérée,
+dans laquelle il faudrait risquer peut-être toute la grandeur des
+Bonaparte. Joseph promit de s'employer auprès de son frère, mais sans
+<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> grande espérance de réussir. La seule proposition qui lui
+parut avoir chance de succès auprès du Premier Consul, c'était de
+laisser quelque temps, mais peu de temps, la possession des
+forteresses de Malte aux Anglais, en maintenant l'existence de l'ordre
+avec grand soin, pour qu'on pût lui rendre bientôt ces forteresses, et
+d'accorder à la France en compensation la reconnaissance immédiate des
+nouveaux États d'Italie. En conséquence, Joseph et M. de Talleyrand
+tentèrent les plus grands efforts pour décider le Premier Consul. Ils
+faisaient valoir auprès de lui le maintien de l'ordre de
+Saint-Jean-de-Jérusalem, comme témoignage certain aux yeux du public,
+que l'occupation des forts serait temporaire, et comme sauvant par ce
+moyen la dignité du gouvernement français. Le Premier Consul montra
+une opiniâtreté invincible. Tous ces tempéraments lui parurent
+au-dessous de son caractère. Il dit que mieux vaudrait abandonner
+purement et simplement l'île de Malte aux Anglais; que ce serait une
+sorte de dédommagement, accordé volontairement à l'Angleterre, pour
+les prétendus empiétements de la France depuis la paix d'Amiens; que
+la concession, ainsi expliquée, aurait quelque chose de franc, de net,
+et offrirait plutôt l'apparence d'une justice volontairement accordée,
+que l'apparence d'une faiblesse; qu'au contraire, la possession de
+Malte accordée en réalité (car les forts étaient toute l'île, et
+quelques années étaient la perpétuité), accordée en réalité, mais
+dissimulée, serait indigne de lui; que personne ne s'y tromperait, et
+que, dans les efforts même qu'il ferait pour dissimuler <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+cette concession, on reconnaîtrait le sentiment de sa propre
+faiblesse.&mdash;Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la
+domination de la Méditerranée. Or personne ne croira que je consente à
+donner la domination de la Méditerranée aux Anglais, sans avoir peur
+de me mesurer avec eux. Je perds donc à la fois la plus importante mer
+du monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit à mon énergie, qui la
+croit supérieure à tous les dangers.&mdash;Mais, répondait M. de
+Talleyrand, après tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous
+ne la leur arrachez pas.&mdash;Oui, répliquait le Premier Consul, mais je
+ne céderai pas sans combat un immense avantage; je le disputerai les
+armes à la main, et j'espère amener les Anglais à un tel état, qu'ils
+seront forcés de rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si
+j'arrive à Douvres, c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs,
+puisqu'il faut combattre tôt ou tard, avec un peuple auquel la
+grandeur de la France est insupportable, eh bien! mieux vaut
+aujourd'hui que plus tard. L'énergie nationale n'est pas émoussée par
+une longue paix; je suis jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils
+n'auront jamais; j'aime mieux en finir. Malte ou rien, répétait-il
+sans cesse; mais je suis résolu, ils n'auront pas Malte.&mdash;</p>
+
+<p>Cependant le Premier Consul consentit à ce que l'on négociât la
+cession aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite île dans
+le nord de l'Afrique, à condition toutefois qu'ils évacueraient Malte
+immédiatement.&mdash;Qu'ils se donnent, disait-il, une <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> relâche
+dans la Méditerranée, à la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils
+aient deux Gibraltar dans cette mer, un à l'entrée, un au milieu.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M.
+de Talleyrand.</span>
+
+<p>Cette réponse causa le plus grand désappointement à lord Withworth, et
+d'accommodant qu'il s'était montré d'abord, quand il avait l'espérance
+de réussir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M.
+de Talleyrand s'était promis de tout supporter, pour prévenir ou
+retarder au moins la rupture. Lord Withworth dit à M. de Talleyrand
+que, si le Premier Consul mettait son honneur où il ne devait pas le
+mettre, peu importait à l'Angleterre; qu'elle n'était pas l'un de ces
+petits États auxquels il pouvait dicter ses volontés, et faire subir
+toutes ses manières d'entendre l'honneur et la politique. M. de
+Talleyrand répondit avec calme et dignité, que l'Angleterre, de son
+côté, n'avait pas le droit, sous prétexte de défiance, d'exiger
+l'abandon de l'un des points les plus importants du globe; qu'il n' y
+avait pas de puissance au monde qui pût imposer aux autres les
+conséquences de ses soupçons, fondés ou non; que ce serait là une
+manière fort commode de faire des conquêtes, et qu'il n'y aurait dès
+lors qu'à dire qu'on avait des inquiétudes, pour être autorisé à
+mettre la main sur une partie de la terre.</p>
+
+<span class="sidedate">Mai 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Le cabinet britannique se résout à la guerre.</span>
+
+<p>Lord Withworth communiqua cette réponse au cabinet anglais, qui, se
+voyant placé entre l'évacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa
+chute, ou la guerre, prit la coupable résolution de préférer la
+guerre, la guerre contre le seul homme <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> qui pût faire courir à
+l'Angleterre de graves périls. Une fois cette résolution prise, le
+cabinet pensa qu'il fallait, pour plaire davantage au parti sous la
+domination duquel il était placé, être brusque, arrogant, prompt à
+rompre. On enjoignit à lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte
+au moins pour dix ans, la cession de l'île de Lampedouse, l'évacuation
+immédiate de la Suisse et de la Hollande, une indemnité précise et
+déterminée en faveur du roi de Piémont, et d'offrir, à titre de
+compensation, la reconnaissance des États italiens. À ces ordres
+envoyés à l'ambassadeur, on ajouta l'injonction de prendre
+immédiatement ses passe-ports, si les conditions de l'Angleterre
+n'étaient pas acceptées.</p>
+
+<p>La dépêche était du 23 avril, elle arriva le 25 à Paris. Le 2 mai
+était le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives
+d'accommodement auprès de M. de Talleyrand, car lui-même était effrayé
+de cette rupture. M. de Talleyrand, de son côté, s'attachait à lui
+faire entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour
+dix ans, ni pour moins, et qu'il fallait songer à un autre
+arrangement. Mais il s'appliquait en même temps, par la tournure de
+ses réponses, à éviter une conclusion immédiate. Lord Withworth,
+entrant tout à fait dans ses intentions, était résolu à ne pas
+devancer le terme du 2 mai. Il n'y avait pas un homme en effet,
+quelque hardi qu'il fût, qui n'entrevît avec effroi les conséquences
+d'une telle guerre. Il n'y avait d'inébranlables dans ce conflit, que
+les ministres anglais voulant sauver à <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> tout prix leur triste
+existence, et le Premier Consul, bravant toutes les chances d'une
+lutte épouvantable, afin de soutenir l'honneur de son gouvernement, et
+la prépondérance de la France dans la Méditerranée. Lord Withworth et
+M. de Talleyrand atteignirent donc le septième jour sans rompre.</p>
+
+<span class="sidenote">Lord Withworth demande ses passe-ports.</span>
+
+<span class="sidenote">Nouvelle proposition consistant à mettre Malte en dépôt
+dans les mains de la Russie.</span>
+
+<p>Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa
+cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un
+peu de temps, lui répondit qu'il allait soumettre au Premier Consul
+cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer,
+lui affirmant que peut-être, à force de chercher, on trouverait un
+mode imprévu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul,
+conféra long-temps avec lui, et de cette conférence sortit une
+proposition nouvelle, et assez ingénieuse. Elle consistait à remettre
+l'île de Malte dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y
+laisser en dépôt, en attendant la conclusion des différends survenus
+entre la France et l'Angleterre. Une telle combinaison devait ôter aux
+Anglais tout prétexte de défiance, car la loyauté du jeune empereur ne
+pouvait être contestée, et cela le constituait juge du différend. Par
+une sorte d'à propos, ce prince venait d'écrire, en réponse aux
+communications du Premier Consul, qu'il était tout prêt à offrir sa
+médiation, si c'était un moyen de prévenir la guerre; et le roi de
+Prusse, partageant son désir, s'était joint à lui pour faire la même
+offre. On était donc bien sûr de trouver ces deux monarques disposés
+à se charger du fardeau d'une médiation. S'y refuser, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>
+c'était prouver qu'on n'avait de craintes ni sur Malte, ni sur
+l'Égypte, puisqu'un dépositaire impartial ne rassurait pas, mais qu'on
+voulait une conquête pour la nation, et un argument pour le Parlement.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouvé un tel expédient, se rendit
+auprès de lord Withworth, pour l'engager à différer son départ, et
+l'inviter à transmettre la nouvelle proposition à son cabinet. Les
+ordres que cet ambassadeur avait reçus étaient si positifs, qu'il
+n'osait y manquer. Cependant il se laissa ébranler par la crainte de
+faire une démarche peut-être irréparable, en prenant immédiatement ses
+passe-ports. Il envoya donc un courrier à Londres pour transmettre les
+dernières offres du cabinet français, et s'excuser du délai qu'il
+s'était permis d'apporter à l'exécution des ordres de sa cour.</p>
+
+<span class="sidenote">L'Angleterre refuse le dépôt proposé, et demande à garder
+Malte au moyen d'un article secret.</span>
+
+<p>M. de Talleyrand envoya également un courrier extraordinaire au
+général Andréossy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis
+leurs dernières communications, et lui ordonna d'essayer auprès d'eux
+une démarche décisive. Le général Andréossy n'y manqua pas, et leur
+fit entendre la voix d'un honnête homme. Si ce n'était pas Malte qu'on
+voulait acquérir, au mépris des traités, on ne pouvait avoir aucun
+motif de refuser le dépôt de ce gage précieux, dans des mains
+puissantes, désintéressées et parfaitement sûres. M. Addington parut
+ébranlé; car, au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef
+de cabinet disait assez naïvement qu'il désirait être éclairé,
+exprimait le regret de ne pas l'être assez <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> pour une
+conjoncture aussi grave, et restait suspendu entre la double crainte
+de commettre une faiblesse, ou de provoquer une guerre funeste. Lord
+Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra inébranlable. Le
+cabinet, après en avoir délibéré, refusa la proposition. On voulait
+satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte même à un tiers
+désintéressé, c'était manquer le but. D'ailleurs, la rendre à ce tiers
+désintéressé, c'était probablement la perdre pour jamais; car on
+savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui pût donner gain
+de cause à l'Angleterre dans une pareille question. On employa, pour
+colorer le refus de cette dernière proposition, un argument tout à
+fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la Russie
+n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le
+contraire était certain, car la Russie venait d'offrir sa médiation;
+et un peu plus tard, en apprenant la dernière proposition du
+gouvernement français, elle se hâta de déclarer qu'elle y consentait,
+malgré les dangers attachés au dépôt qu'il s'agissait de remettre en
+ses mains. Cependant les ministres anglais voulurent se réserver une
+dernière chance d'obtenir Malte, et imaginèrent un expédient qui
+n'était pas acceptable. Jugeant le Premier Consul d'après eux-mêmes,
+ils crurent qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion
+publique. Ils proposèrent donc, en ajoutant quelques articles patents
+au traité d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de
+laisser les troupes anglaises à Malte. Les articles patents devaient
+dire que la Suisse et la Hollande seraient <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> immédiatement
+évacuées, que le roi de Sardaigne recevrait une indemnité
+territoriale, que les Anglais obtiendraient l'île de Lampedouse, et,
+en attendant, resteraient à Malte. L'article secret devait dire que
+leur séjour à Malte durerait dix ans.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul rejette l'idée d'un article secret.</span>
+
+<p>Cette réponse, délibérée le 7 mai, expédiée le même jour, arriva le 9
+à Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par écrit à M. de
+Talleyrand, qu'il ne put voir, parce que ce ministre était retenu
+auprès du Premier Consul, malade par suite d'une chute de voiture.
+Quand on fit à celui-ci la proposition d'un article secret, il la
+repoussa fièrement, et n'en voulut entendre parler à aucun prix. À son
+tour il imagina un dernier expédient, et qui était une manière adroite
+de maintenir les deux ambitions nationales en équilibre, tant sous le
+rapport des avantages réels, que sous le rapport des avantages
+apparents. Cet expédient consistait à laisser les Anglais à Malte, un
+espace de temps indéterminé, mais à condition que les Français,
+pendant le même espace de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il
+y avait à cela d'assez grands avantages de circonstance. Les ministres
+anglais gagnaient cette espèce de gageure qu'ils avaient faite,
+d'obtenir Malte; les Français occupaient une position égale sur la
+Méditerranée; bientôt toutes les puissances devaient être tentées
+d'intervenir, et s'efforcer de faire sortir les Anglais de Malte pour
+que les Français sortissent du royaume de Naples. Cependant le Premier
+Consul ne voulait proposer ce nouvel arrangement que s'il avait
+l'espoir de le faire accepter. M. de <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Talleyrand eut donc pour
+instruction d'apporter dans cette dernière démarche une extrême
+mesure.</p>
+
+<p>Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth à midi, lui
+dit qu'un article secret était inacceptable, car le Premier Consul ne
+voulait pas tromper la France sur l'étendue des concessions accordées
+à l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition à
+présenter, dont le résultat serait de céder Malte, mais à condition
+d'un équivalent pour la France. Lord Withworth déclara qu'il ne
+pouvait admettre que la proposition envoyée par son cabinet, et
+qu'après avoir pris sur lui de différer une première fois son départ,
+il ne pouvait le retarder une seconde fois sans une adhésion formelle
+à ce que demandait son gouvernement. M. de Talleyrand ne répliqua rien
+à cette déclaration, et les deux ministres se quittèrent, fort
+attristés l'un et l'autre de n'avoir pu amener un accommodement. Lord
+Withworth demanda ses passe-ports pour le lendemain, mais en disant
+qu'il voyagerait lentement, et qu'on aurait encore le temps d'écrire à
+Londres, et de recevoir une réponse avant qu'il pût s'embarquer à
+Calais. Il fut convenu que les ambassadeurs seraient échangés à la
+frontière, et que lord Withworth attendrait à Calais que le général
+Andréossy fût rendu à Douvres.</p>
+
+<span class="sidenote">Départ de lord Withworth.</span>
+
+<p>La curiosité était grande dans Paris. Une foule empressée assiégeait
+la porte de l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il
+faisait ses préparatifs de voyage. Le lendemain 12, après avoir
+attendu encore toute la journée, et laissé au <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> cabinet
+français tout le temps possible pour réfléchir, lord Withworth
+s'achemina vers Calais, à petites journées. Le bruit de son départ
+produisit une vive sensation dans Paris, et tout le monde entrevit que
+d'immenses événements allaient signaler cette nouvelle période de
+guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Départ du général Andréossy.</span>
+
+<p>M. de Talleyrand avait envoyé un courrier au général Andréossy, pour
+lui remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par
+les Français, en compensation de l'occupation de Malte par les
+Anglais. C'était par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que
+la proposition devait être faite, non pas au nom de la France, mais
+comme une idée personnelle à M. de Schimmelpennink, et du succès de
+laquelle il était assuré. L'idée, soumise au cabinet britannique, ne
+fut point accueillie, et le général Andréossy dut quitter
+l'Angleterre. L'anxiété qui s'était manifestée à Paris, était tout
+aussi grande à Londres. La salle du Parlement était sans cesse remplie
+depuis quelques jours, et chacun demandait aux ministres des nouvelles
+de la négociation. Au moment d'une aussi grande détermination, la
+fougue belliqueuse était tombée, et on se surprenait à craindre les
+conséquences d'une lutte désespérée. Le peuple de Londres ne
+souhaitait guère le renouvellement de la guerre. Le parti Grenville et
+le haut commerce étaient seuls satisfaits.</p>
+
+<span class="sidenote">Les deux ambassadeurs se séparent à Douvres.</span>
+
+<p>Le général Andréossy fut accompagné à son départ avec de grands égards
+et de visibles regrets. Il parvint à Douvres en même temps que lord
+Withworth à Calais, c'est-à-dire le 17 mai. Lord Withworth <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>
+fut à l'instant même transporté de l'autre côté du détroit. Il
+s'empressa de visiter l'ambassadeur français, le combla de témoignages
+d'estime, et le conduisit lui-même à bord du bâtiment qui devait le
+ramener en France. Les deux ambassadeurs se séparèrent en présence de
+la foule émue, inquiète et attristée. Dans ce moment solennel, les
+deux nations semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'après
+une effroyable guerre, et le bouleversement du monde. Combien les
+destinées eussent été différentes, si, comme l'avait dit le Premier
+Consul, ces deux puissances, l'une maritime, l'autre continentale,
+s'étaient unies et complétées, pour régler paisiblement les intérêts
+de l'univers! La civilisation générale aurait fait des pas plus
+rapides; l'indépendance future de l'Europe eut été à jamais assurée;
+les deux nations n'auraient pas préparé la domination du Nord sur
+l'Occident divisé!</p>
+
+<p>Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.</p>
+
+<span class="sidenote">Jugement sur les causes de cette rupture.</span>
+
+<p>Nous ne dissimulons pas la vivacité de nos sentiments nationaux:
+donner des torts à la France nous coûterait; mais nous le ferions sans
+hésiter, si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire,
+quand malheureusement elle en aura, parce que la vérité est le premier
+devoir de l'historien. Cependant, après de longues réflexions sur ce
+grave sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce
+renouvellement de la lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans
+cette circonstance, se conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut,
+nous l'avouons, des torts de forme, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> mais ces torts même il ne
+les eut pas tous. Il n'en eut pas un seul quant au fond des choses.
+Les plaintes de l'Angleterre, portant sur le changement opéré dans la
+situation relative des deux États depuis la paix, étaient sans
+fondement. En Italie, la République italienne avait choisi le Premier
+Consul pour président; mais en réalité cela ne changeait rien à la
+dépendance de cette République, qui n'existait, et ne pouvait exister
+que par la France. D'ailleurs, cet événement datait de février, et le
+traité d'Amiens du mois de mars 1802. La constitution du royaume
+d'Étrurie, la cession de la Louisiane et du duché de Parme à la
+France, étaient des faits publics avant cette même époque de mars
+1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrès d'Amiens avait
+presque promis la reconnaissance des nouveaux États d'Italie. La
+réunion du Piémont était également prévue et avouée, dans les
+négociations d'Amiens, puisque le négociateur anglais avait essayé
+quelques efforts, pour obtenir une indemnité en faveur du roi de
+Piémont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cessé d'être occupées
+par nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans
+plus d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence
+sur ces États était une conséquence de la guerre; que, pourvu que leur
+indépendance fût définitivement reconnue, on n'élèverait aucune
+plainte. L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France
+laisserait accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est-à-dire à ses
+portes, une contre-révolution sans s'en mêler. Quant aux
+sécularisations, c'était un acte obligé par <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> les traités, acte
+plein de justice, de modération, exécuté de moitié avec la Russie,
+consenti par tous les États d'Allemagne, y compris l'Autriche,
+renforcé enfin de l'adhésion du roi d'Angleterre lui-même, qui avait,
+en qualité de roi de Hanovre, adhéré à la répartition des indemnités,
+extrêmement avantageuse pour lui. Qu'y avait-il donc sur le continent
+à reprocher à la France? Sa grandeur seule, grandeur consacrée par les
+traités, admise par l'Angleterre au congrès d'Amiens, devenue, il est
+vrai, plus sensible dans le calme de la paix, et au milieu de
+négociations, que son influence et son habileté décidaient d'une
+manière irrésistible.</p>
+
+<p>Le reproche de prétendus projets sur l'Égypte était un faux prétexte,
+car le Premier Consul n'en avait aucun à cette époque, et le colonel
+Sébastiani avait été envoyé seulement comme observateur, dans le but
+unique de s'assurer si les Anglais étaient prêts à évacuer Alexandrie.
+L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute à
+cet égard.</p>
+
+<p>Sur quoi donc pouvait se fonder l'étrange violation du traité
+d'Amiens, relativement à Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que
+se remettre en mémoire les événements écoulés depuis quinze mois.</p>
+
+<p>Les Anglais, passionnés comme tous les grands peuples, souhaitaient en
+1801, après dix ans de lutte, un instant de répit, et le souhaitaient
+avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu
+plus vif par la misère des classes ouvrières en 1801, devint l'une de
+ces impulsions qui, dans <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> les gouvernements libres, renversent
+ou élèvent les ministères. M. Pitt se retira; le faible ministère
+Addington lui succéda, et fit la paix à des conditions claires,
+parfaitement connues de sa nation et du monde. Il concéda les
+avantages acquis par la France depuis dix ans, car la paix était
+impossible à d'autres conditions. Après quelques mois, cette paix ne
+parut pas donner tout ce qu'on en attendait: est-il jamais arrivé que
+la réalité ait égalé l'espérance? Les Anglais virent la France, grande
+par la guerre, devenir grande par les négociations, grande par les
+travaux de l'industrie et du commerce. La jalousie s'enflamma de
+nouveau dans leur c&oelig;ur. Ils demandèrent un traité de commerce, que
+le Premier Consul refusa, convaincu que les manufactures françaises,
+récemment créées, ne pouvaient vivre sans une forte protection.
+Néanmoins, les manufacturiers anglais étaient satisfaits, parce que la
+contrebande leur ouvrait encore d'assez grands débouchés. Mais le haut
+commerce de Londres, effrayé de la concurrence dont le menaçaient les
+pavillons français, espagnol, hollandais, génois, reparus sur les
+mers, privé des bénéfices des emprunts, lié avec MM. Pitt, Windham,
+Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile, plus hostile
+que l'aristocratie anglaise elle-même. Il avait d'intimes relations
+avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la France
+exerçait sur cette contrée. Une contre-révolution s'étant faite en
+Suisse, par la bonne foi même du Premier Consul, trop pressé
+d'évacuer cette contrée, il fallut <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> y rentrer. Ce fut un
+nouveau prétexte. Bientôt le déchaînement fut au comble; et le parti
+de la guerre, composé du haut commerce, ayant à sa tête M. Pitt,
+absent du Parlement, et les Grenville, présents à toutes les
+discussions, poussa visiblement à une rupture. La presse britannique
+se livra au plus affreux déchaînement. La presse des émigrés français
+en profita pour dépasser de beaucoup toutes les violences des feuilles
+anglaises.</p>
+
+<p>Malheureusement un ministère faible, voulant la paix, mais craignant
+le parti de la guerre, effrayé du bruit qui s'élevait à l'occasion de
+la Suisse, commit la faute de contremander l'évacuation de Malte. Dès
+cet instant, la paix fut irrévocablement sacrifiée; car cette riche
+proie de Malte une fois indiquée à l'ambition anglaise, il n'était
+plus possible de la lui refuser. La promptitude et la modération de
+l'intervention française en Suisse, ayant fait évanouir le grief qu'on
+en tirait, le cabinet britannique aurait bien voulu évacuer Malte;
+mais il ne l'osait plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage
+de la justice et de l'orgueil blessé, d'exécuter le traité d'Amiens;
+et, de sommations en sommations, on fut conduit à la déplorable
+rupture que nous venons de raconter.</p>
+
+<p>Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette
+circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, liguée avec les
+ambitieux du parti tory, aidée des émigrés français, mal contenue par
+un ministère débile, cette aristocratie commerciale et ses associés,
+excitant, provoquant un caractère impétueux, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> plein du double
+sentiment de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les
+véritables auteurs de la guerre. Nous croyons être véridiques et
+justes en les signalant sous ces traits à la postérité, qui, du reste,
+pèsera nos torts à tous, dans des balances plus sûres que les nôtres,
+plus sûres, nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main
+froide et insensible.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE SEIZIÈME.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2>
+
+<h3>CAMP DE BOULOGNE.</h3>
+
+<p class="resume">Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse
+ à ce message. &mdash; Paroles de M. de Fontanes. &mdash; Violences de la marine
+ anglaise à l'égard du commerce français. &mdash; Représailles. &mdash; Les
+ communes et les départements, par un mouvement spontané, offrent
+ au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des vaisseaux de
+ ligne. &mdash; Enthousiasme général. &mdash; Ralliement de la marine française
+ dans les mers d'Europe. &mdash; État dans lequel la guerre place les
+ colonies. &mdash; Suite de l'expédition de Saint-Domingue. &mdash; Invasion de
+ la fièvre jaune. &mdash; Destruction de l'armée française. &mdash; Mort du
+ capitaine général Leclerc. &mdash; Insurrection des noirs. &mdash; Ruine
+ définitive de la colonie de Saint-Domingue. &mdash; Retour des
+ escadres. &mdash; Caractère de la guerre entre la France et
+ l'Angleterre. &mdash; Forces comparées des deux pays. &mdash; Le Premier Consul
+ se résout hardiment à tenter une descente. &mdash; Il la prépare avec
+ une activité extraordinaire. &mdash; Constructions dans les ports, et
+ dans le bassin intérieur des rivières. &mdash; Formation de six camps de
+ troupes, depuis le Texel jusqu'à Bayonne. &mdash; Moyens financiers. &mdash; Le
+ Premier Consul ne veut pas recourir à l'emprunt. &mdash; Vente de la
+ Louisiane. &mdash; Subsides des alliés. &mdash; Concours de la Hollande, de
+ l'Italie et de l'Espagne. &mdash; Incapacité de l'Espagne. &mdash; Le Premier
+ Consul la dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse,
+ à condition d'un subside. &mdash; Occupation d'Otrante et du
+ Hanovre. &mdash; Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de
+ la nouvelle guerre. &mdash; L'Autriche, la Prusse, la Russie. &mdash; Leurs
+ anxiétés et leurs vues. &mdash; La Russie prétend limiter les moyens des
+ puissances belligérantes. &mdash; Elle offre sa médiation, que le
+ Premier Consul accepte avec un empressement
+ calculé. &mdash; L'Angleterre répond froidement aux offres de la
+ Russie. &mdash; Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un
+ voyage sur les côtes de France, afin de presser les préparatifs
+ de sa grande expédition. &mdash; Madame Bonaparte l'accompagne. &mdash; Le
+ travail le plus actif mêlé à des pompes royales. &mdash; Amiens,
+ Abbeville, Boulogne. &mdash; Moyens imaginés par le Premier Consul, pour
+ transporter une armée de Calais à Douvres. &mdash; Trois espèces de
+ bâtiments. &mdash; Leurs qualités et leurs défauts. &mdash; Flottille de guerre
+ et flottille de transport. &mdash; Immense établissement maritime élevé
+ à Boulogne par enchantement. &mdash; Projet de concentrer deux mille
+ bâtiments à Boulogne, quand les constructions auront été achevées
+ dans les ports et les rivières. &mdash; Préférence <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> donnée à
+ Boulogne sur Dunkerque et Calais. &mdash; Le détroit, ses vents et ses
+ courants. &mdash; Creusement des ports de Boulogne, Étaples, Wimereux et
+ Ambleteuse. &mdash; Ouvrages destinés à protéger le
+ mouillage. &mdash; Distribution des troupes le long de la mer. &mdash; Leurs
+ travaux et leurs exercices militaires. &mdash; Le Premier Consul, après
+ avoir tout vu et tout réglé, quitte Boulogne, pour visiter
+ Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. &mdash; Projets sur Anvers. &mdash; Séjour
+ à Bruxelles. &mdash; Concours dans cette ville des ministres, des
+ ambassadeurs, des évêques. &mdash; Le cardinal Caprara en
+ Belgique. &mdash; Voyage à Bruxelles de M. Lombard, secrétaire du roi de
+ Prusse. &mdash; Le Premier Consul cherche à rassurer le roi
+ Frédéric-Guillaume par de franches communications. &mdash; Retour à
+ Paris. &mdash; Le Premier Consul veut en finir de la médiation de la
+ Russie, et annonce une guerre à outrance contre l'Angleterre. &mdash; Il
+ veut enfin obliger l'Espagne à s'expliquer, et à exécuter le
+ traité de Saint-Ildephonse, en lui laissant le choix des
+ moyens. &mdash; Conduite étrange du prince de la Paix. &mdash; Le Premier
+ Consul fait une démarche auprès du roi d'Espagne, pour lui
+ dénoncer ce favori et ses turpitudes. &mdash; Triste abaissement de la
+ cour d'Espagne. &mdash; Elle se soumet, et promet un
+ subside. &mdash; Continuation des préparatifs de Boulogne. &mdash; Le Premier
+ Consul se dispose à exécuter son entreprise dans l'hiver de
+ 1803. &mdash; Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne, au
+ Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. &mdash; Réunion
+ dans la Manche de toutes les divisions de la
+ flottille. &mdash; Brillants combats des chaloupes canonnières contre
+ des bricks et des frégates. &mdash; Confiance acquise dans
+ l'expédition. &mdash; Intime union des matelots et des
+ soldats. &mdash; Espérance d'une exécution prochaine. &mdash; Événements
+ imprévus qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul
+ sur les affaires intérieures.</p>
+
+<span class="sidedate">Juin 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Le renouvellement de la guerre imputé en France à
+l'Angleterre seule.</span>
+
+<p>Le goût de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier
+Consul, l'aurait rendu suspect à l'opinion publique en France, et fait
+accuser peut-être de trop de précipitation à rompre, si l'Angleterre,
+par la violation manifeste du traité d'Amiens, ne s'était chargée de
+le justifier complétement. Mais il était évident, pour tous les
+esprits, qu'elle n'avait pas résisté à la tentation de s'approprier
+Malte, et de se procurer ainsi une compensation peu légitime de notre
+grandeur. On acceptait donc la rupture comme une nécessité d'honneur
+<span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> et d'intérêt, bien qu'on ne se fît aucune illusion sur ses
+conséquences. On savait que la guerre avec l'Angleterre pouvait
+toujours devenir la guerre avec l'Europe; que sa durée était aussi
+incalculable que son étendue, car il n'était pas facile d'aller la
+terminer à Londres, comme on allait terminer aux portes de Vienne une
+querelle avec l'Autriche. Elle devait porter de plus un dommage mortel
+au commerce, car les mers ne pouvaient manquer d'être bientôt fermées.
+Cependant deux considérations en diminuaient beaucoup le chagrin pour
+la France. Sous un chef tel que Napoléon, la guerre n'était plus le
+signal de nouveaux désordres intérieurs, et on se flattait, en outre,
+d'assister peut-être à quelque merveille de son génie, qui terminerait
+d'un seul coup la longue rivalité des deux nations.</p>
+
+<span class="sidenote">Franches communications diplomatiques faites aux grands
+corps de l'État.</span>
+
+<span class="sidenote">Réponse des corps de l'État.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands
+ménagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu
+le faire dans le gouvernement représentatif le plus anciennement
+établi. Il convoqua le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat, et
+leur communiqua les pièces de la négociation qui méritaient d'être
+connues. Il pouvait, en effet, se dispenser de toute dissimulation,
+car, sauf quelques mouvements de vivacité, il n'avait au fond rien à
+se reprocher. Ces trois corps de l'État répondirent à la démarche du
+Premier Consul, par l'envoi de députations, chargées d'apporter au
+gouvernement l'approbation la plus complète. Un homme qui excellait
+dans <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> cette éloquence étudiée et solennelle, qui sied bien à
+la tête des grandes assemblées, M. de Fontanes, récemment introduit
+dans le Corps Législatif par l'influence de la famille Bonaparte, vint
+exprimer au Premier Consul les sentiments de ce corps, et le fit en
+termes dignes d'être recueillis par l'histoire.</p>
+
+<span class="sidenote">Belles paroles de M. de Fontanes.</span>
+
+<p>«La France, dit-il, est prête encore à se couvrir de ces armes qui ont
+vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous
+rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant à l'humanité un si
+court intervalle de repos, la replongerait dans les calamités dont
+elle est à peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire
+qu'elle défend les principes conservateurs de la société menacée dans
+ses fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre
+se rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et
+la cause de l'humanité, en repoussant l'injuste attaque d'une nation
+qui négocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la
+guerre, et ne signe de traités que pour les rompre.... N'en doutons
+pas, si le signal est une fois donné, la France se ralliera par un
+mouvement unanime autour du héros qu'elle admire. Tous les partis
+qu'il tient en silence autour de lui, ne disputeront plus que de zèle
+et de courage. Tous sentent qu'ils ont besoin de son génie, et
+reconnaissent que seul il peut porter le poids et la grandeur de nos
+nouvelles destinées....</p>
+
+<p>«Citoyen Premier Consul, le peuple français ne peut avoir que de
+grandes pensées et des sentiments <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> héroïques comme les vôtres.
+Il a vaincu pour avoir la paix; il la désire comme vous, mais comme
+vous il ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si
+bien protégée par l'Océan, ne sait-elle pas que le monde voit
+quelquefois paraître des hommes rares, dont le génie exécute ce qui,
+avant eux, paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru,
+devrait-elle le provoquer imprudemment, et le forcer à obtenir de sa
+fortune tout ce qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est
+capable de tout avec un grand homme, dont il ne peut jamais séparer sa
+gloire, ses intérêts et son bonheur.»</p>
+
+<span class="sidenote">Les Anglais courent sur le commerce français avant aucune
+déclaration régulière de guerre.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul fait arrêter tous les Anglais voyageant
+en France.</span>
+
+<p>À ce langage brillant et apprêté, on ne pouvait plus sans doute
+reconnaître l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la
+confiance immense que tout le monde éprouvait pour le héros qui avait
+en main les destinées de la France, et duquel on attendait
+l'humiliation ardemment désirée de l'Angleterre. Une circonstance,
+d'ailleurs facile à prévoir, accrut singulièrement l'indignation
+publique. Presque au moment du départ des deux ambassadeurs, et avant
+toute manifestation régulière, on apprit que les vaisseaux de la
+marine royale anglaise couraient sur le commerce français. Deux
+frégates avaient enlevé, dans la baie d'Audierne, des vaisseaux
+marchands qui cherchaient un refuge à Brest. Bientôt à ces premiers
+actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres, dont la nouvelle arriva
+de tous les ports. C'était une violence peu conforme au droit des
+gens. Il y avait une stipulation formelle <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> à ce sujet dans le
+dernier traité signé entre l'Amérique et la France (30 septembre
+1800,&mdash;art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans le
+traité d'Amiens. Ce traité ne stipulait, en cas de rupture, aucun
+délai pour commencer les hostilités contre le commerce. Mais ce délai
+résultait des principes moraux du droit des gens, placés bien
+au-dessus de toutes les stipulations écrites des nations. Le Premier
+Consul, que cette situation nouvelle ramenait à toute l'ardeur de son
+caractère, voulut user de représailles à l'instant même, et rédigea un
+arrêté par lequel il déclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais
+voyageant en France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait,
+disait-il, faire retomber sur de simples marchands, innocents de la
+politique de leur gouvernement, les conséquences de cette politique,
+il était autorisé à rendre la pareille, et à s'assurer des moyens
+d'échange, en constituant prisonniers les sujets britanniques,
+actuellement arrêtés sur le sol français. Cette mesure, quoique
+motivée par la conduite de la Grande-Bretagne, présentait cependant un
+caractère de rigueur qui pouvait inquiéter l'opinion publique, et
+faire craindre le retour des violences de la dernière guerre. M.
+Cambacérès insista fortement auprès du Premier Consul, et obtint la
+modification des dispositions projetées. Grâce à ses efforts ces
+dispositions ne s'appliquèrent qu'aux sujets britanniques qui
+servaient dans les milices, ou qui avaient une commission quelconque
+de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas enfermés, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>
+mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places de
+guerre.</p>
+
+<span class="sidenote">Élan général en France, et empressement à faire des dons
+volontaires pour la construction des bateaux plats.</span>
+
+<p>Une vive commotion fut bientôt imprimée à toute la France. Depuis le
+dernier siècle, c'est-à-dire depuis que la marine anglaise avait paru
+prendre l'avantage sur la nôtre, l'idée de terminer par une invasion
+la rivalité maritime des deux peuples, était entrée dans tous les
+esprits. Louis XVI et le Directoire avaient fait des préparatifs de
+descente. Le Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs
+années, un certain nombre de bateaux plats sur les côtes de la Manche,
+et on doit se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des
+préliminaires de paix, l'amiral Latouche-Tréville avait repoussé les
+efforts réitérés de Nelson, pour enlever à l'abordage la flottille de
+Boulogne. C'était une sorte de tradition devenue populaire, qu'avec
+des bateaux plats on pouvait transporter une armée de Calais à
+Douvres. Par un mouvement tout à fait électrique, les départements et
+les grandes villes, chacun suivant ses moyens, offrirent au
+gouvernement des bateaux plats, des corvettes, des frégates, même des
+vaisseaux de ligne. Le département du Loiret fut saisi le premier de
+cette patriotique pensée. Il s'imposa une somme de 300 mille francs
+pour construire et armer une frégate de 30 canons. À ce signal, les
+communes, les départements, et même les corporations répondirent par
+un élan universel. Les maires de Paris ouvrirent des souscriptions,
+couvertes bientôt d'une multitude de signatures. Parmi les modèles de
+bateaux proposés <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> par la marine, il y en avait de dimensions
+différentes, coûtant depuis 8 mille jusqu'à 30 mille francs. Chaque
+localité pouvait, par conséquent, proportionner son zèle à ses moyens.
+De petites villes, telles que Coutances, Bernay, Louviers, Valogne,
+Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux plats, de la
+première ou de la seconde dimension. Les villes plus considérables
+votaient des frégates, et même des vaisseaux de haut bord. Paris vota
+un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent, Bordeaux
+de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des grandes
+villes étaient indépendants de ceux que faisaient les départements;
+ainsi quoique Bordeaux eût offert un vaisseau de quatre-vingts, le
+département de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille francs
+employables en constructions navales. Quoique Lyon eût donné un
+vaisseau de cent canons, le département du Rhône y ajoutait un don
+patriotique montant au huitième de ses contributions. Le département
+du Nord joignait un million au fonds voté par la ville de Lille. Les
+départements s'imposaient, en général, depuis 2 à 300 mille francs,
+jusqu'à 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur
+concours en marchandises du pays propres à la marine. Le département
+de la Côte d'Or faisait hommage à l'État de 100 pièces de canon de
+gros calibre, qui devaient être fondues au Creuzot. Le département de
+Lot-et-Garonne délibérait une addition de 5 centimes à ses
+contributions directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an
+XII, pour être employés en toiles à voile <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> achetées dans le
+pays. La République italienne, imitant cet élan, offrait au Premier
+Consul quatre millions de livres milanaises, pour construire deux
+frégates, appelées l'une <i>le Président</i>, l'autre <i>la République
+italienne</i>, plus douze chaloupes canonnières, portant le nom des douze
+départements italiens. Les grands corps de l'État ne voulurent pas
+rester en arrière, et le Sénat donna sur sa dotation un vaisseau de
+cent vingt canons. De simples maisons de commerce, comme la maison
+Barillon, des employés des finances, tels que les receveurs-généraux,
+par exemple, offrirent des bateaux plats. Une semblable ressource
+n'était pas à dédaigner, car on ne pouvait guère l'évaluer à moins de
+40 millions. Comparée à un budget de 500 millions, elle avait une
+véritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui était de 60
+millions, à divers subsides obtenus des alliés, à l'augmentation
+naturelle du produit des impôts, elle allait dispenser le gouvernement
+de s'adresser à la ressource coûteuse, et presque impossible à cette
+époque, de l'emprunt en rentes.</p>
+
+<span class="sidenote">On construit sur les bords de toutes les rivières.</span>
+
+<p>Nous ferons bientôt connaître avec détail la création de cette
+flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches à feu, 10
+mille chevaux, et qui faillit un instant opérer la conquête de
+l'Angleterre. Pour le présent, il suffira de dire que la condition
+imposée par la marine à ces bateaux plats de toute dimension, était de
+ne pas tirer plus de 6 à 7 pieds d'eau. Désarmés, ils n'en tiraient
+pas plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos
+rivières, et les descendre jusqu'à leur embouchure, <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> pour
+être ensuite réunis dans les ports de la Manche, en longeant les
+côtes. C'était un grand avantage, car nos ports n'auraient pu suffire,
+faute de chantiers, de bois, et d'ouvriers, à la construction de 1,500
+ou 2 mille bâtiments, qu'il fallait achever en quelques mois. En
+construisant dans l'intérieur, la difficulté était levée. Les bords de
+la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de l'Oise, de
+l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se couvrirent de chantiers improvisés.
+Les ouvriers du pays, dirigés par des contre-maîtres de la marine,
+suffirent parfaitement à ces singulières créations, qui d'abord
+étonnèrent la population, quelquefois lui fournirent des sujets de
+raillerie, mais qui bientôt néanmoins devinrent pour l'Angleterre une
+cause d'alarmes sérieuses. À Paris, depuis la Râpée jusqu'aux
+Invalides, il y avait quatre-vingt-dix chaloupes canonnières sur
+chantier, à la construction desquelles étaient employés plus de mille
+travailleurs.</p>
+
+<span class="sidenote">Dispersion des flottes françaises aux Antilles.</span>
+
+<p>Le premier soin à prendre à l'occasion de la nouvelle guerre avec
+l'Angleterre, c'était de rallier notre marine, répandue dans les
+Antilles, et occupée à faire rentrer nos colonies sous l'autorité de
+la métropole. C'est à quoi le Premier Consul avait pensé tout d'abord.
+Il s'était pressé de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de
+laisser à la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, tout ce
+qu'elles pourraient en hommes, munitions et matériel. Les frégates et
+les bâtiments légers devaient rester seuls en Amérique. Mais il ne
+fallait pas s'abuser. La guerre <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> avec l'Angleterre, si elle ne
+pouvait pas nous enlever les petites Antilles, telles que la
+Guadeloupe et la Martinique, devait nous faire perdre la plus
+précieuse de toutes, celle à la conservation de laquelle on avait
+sacrifié une armée, nous voulons parler de Saint-Domingue.</p>
+
+<span class="sidenote">Suite de l'expédition de Saint-Domingue.</span>
+
+<p>On a vu le capitaine général Leclerc, après des opérations bien
+conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu maître de la
+colonie, pouvant même se flatter de l'avoir rendue à la France, et
+Toussaint retiré dans son habitation d'Ennery, regardant le mois
+d'août comme le terme du règne des Européens sur la terre d'Haïti. Ce
+terrible noir prédisait juste, en prévoyant le triomphe du climat
+d'Amérique sur les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de
+ce triomphe, car il était destiné à succomber lui-même sous la rigueur
+de notre ciel. Tristes représailles de la guerre des races, acharnées
+à se disputer les régions de l'équateur!</p>
+
+<span class="sidenote">Subite invasion de la fièvre jaune.</span>
+
+<p>À peine l'armée commençait-elle à s'établir qu'un fléau fréquent dans
+ces régions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper
+les nobles soldats de l'armée du Rhin et de l'Égypte, transportés aux
+Antilles. Soit que le climat, par un arrêt inconnu de la Providence,
+fût cette année plus destructeur que de coutume, soit que son action
+fût plus grande sur des soldats fatigués, accumulés en nombre
+considérable, formant un foyer d'infection plus puissant, la mort
+sévit avec une rapidité et une violence effrayantes. Vingt généraux
+furent enlevés presque en même temps; les officiers et les soldats
+succombèrent par <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> milliers. Aux vingt-deux mille hommes
+arrivés en plusieurs expéditions, dont cinq mille avaient été mis hors
+de combat, cinq mille atteints de diverses maladies, le Premier Consul
+avait ajouté, vers la fin de 1802, une dizaine de mille hommes encore.
+Les nouveaux arrivés surtout furent frappés au moment même du
+débarquement. Quinze mille hommes au moins périrent en deux mois.
+L'armée resta réduite à neuf ou dix mille soldats, acclimatés, il est
+vrai, mais la plupart convalescents, et peu propres à reprendre
+immédiatement les armes.</p>
+
+<span class="sidenote">Joie et menées de Toussaint Louverture à l'apparition du
+fléau.</span>
+
+<span class="sidenote">Arrestation de Toussaint Louverture ordonnée par le général
+Leclerc.</span>
+
+<p>Dès les premiers ravages de la fièvre jaune, Toussaint Louverture,
+enchanté de voir ses sinistres prédictions se réaliser, sentit
+renaître toutes ses espérances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se
+mit secrètement en correspondance avec ses affidés, leur ordonna de se
+tenir prêts, leur recommanda de l'informer exactement des progrès de
+la maladie, et particulièrement de l'état de santé du capitaine
+général, sur la tête duquel sa cruelle impatience appelait les coups
+du fléau. Ses menées n'étaient pas tellement cachées qu'il n'en
+parvînt quelques avis au capitaine général, et notamment aux généraux
+noirs. Ceux-ci se hâtèrent d'en avertir l'autorité française. Ils
+jalousaient Toussaint, tout en lui obéissant, et ce sentiment n'avait
+pas peu contribué à leur prompte soumission. Ces <i>noirs dorés</i>, comme
+les appelait le Premier Consul, étaient contents du repos, de
+l'opulence dont ils jouissaient. Ils n'avaient pas envie de
+recommencer la guerre, et ils craignaient de voir Toussaint, redevenu
+tout-puissant, leur faire <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> expier leur désertion. Ils firent
+donc une démarche auprès du général Leclerc, pour l'engager à se
+saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exercée par celui-ci, se
+révélait par un symptôme alarmant. Les nègres composant autrefois sa
+garde, et répandus dans les troupes coloniales passées au service de
+la métropole, quittaient les rangs pour retourner, disaient-ils, à la
+culture, et en réalité pour se jeter dans les mornes, autour d'Ennery.
+Le capitaine général, pressé entre un double danger, d'un côté la
+fièvre jaune qui détruisait son armée, de l'autre la révolte qui
+s'annonçait de toute part, ayant de plus les instructions du Premier
+Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de désobéissance, de se
+débarrasser des chefs noirs, résolut de faire arrêter Toussaint.
+D'ailleurs les lettres interceptées de celui-ci l'y autorisaient
+suffisamment. Mais il fallait recourir à la dissimulation pour saisir
+ce chef puissant, entouré déjà d'une armée d'insurgés. On lui demanda
+conseil sur les moyens de faire rentrer les nègres échappés des
+cultures, et sur le choix des stations les plus propres à rétablir la
+santé de l'armée. C'était le vrai moyen d'attirer Toussaint à une
+entrevue, que d'exciter ainsi sa vanité.&mdash;Vous le voyez bien,
+s'écria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.&mdash;Il
+se transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entouré d'une troupe
+de noirs. À peine arrivé, il fut assailli, désarmé, et conduit
+prisonnier à bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant
+résigné, il ne proféra que cette grande parole: En me renversant on
+n'a renversé que le tronc de l'arbre <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> de la liberté des noirs;
+mais les racines restent; elles repousseront, parce qu'elles sont
+profondes et nombreuses.&mdash;On l'envoya en Europe, où il fut gardé dans
+le fort de Joux.</p>
+
+<span class="sidenote">L'esprit de révolte devenu général chez les nègres, en
+apprenant le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe.</span>
+
+<span class="sidenote">Dispositions des généraux noirs.</span>
+
+<p>Malheureusement l'esprit d'insurrection s'était propagé chez les
+noirs; il était rentré dans leurs c&oelig;urs avec la défiance des
+projets des blancs, et avec l'espérance de les vaincre. La nouvelle de
+ce qu'on avait fait à la Guadeloupe, où l'esclavage venait d'être
+rétabli, s'était répandue à Saint-Domingue, et y avait produit une
+impression extraordinaire. Quelques paroles, prononcées à la tribune
+du Corps Législatif en France, sur le rétablissement de l'esclavage
+aux Antilles, paroles qui n'étaient applicables qu'à la Martinique et
+à la Guadeloupe, mais qu'on pouvait, avec un peu de défiance, étendre
+à Saint-Domingue, avaient contribué à inspirer aux noirs la conviction
+qu'on songeait à les remettre en servitude. Depuis les simples
+cultivateurs, jusqu'aux généraux, l'idée de retomber sous l'esclavage
+les faisait frémir d'indignation. Quelques officiers noirs, plus
+humains, plus dignes de leur nouvelle fortune, tels que Laplume,
+Clervaux, Christophe même, qui, n'aspirant pas comme Toussaint à être
+dictateurs de l'île, s'accommodaient parfaitement de la domination de
+la métropole, pourvu qu'elle respectât la liberté de leur race,
+s'exprimèrent avec une chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs
+sentiments.&mdash;Nous voulons, disaient-ils, rester Français et soumis,
+servir la mère-patrie fidèlement, car nous ne désirons pas
+recommencer <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> une vie de brigandage; mais si la métropole veut
+refaire des esclaves de nos frères ou de nos enfants, il faut qu'elle
+se décide à nous égorger jusqu'au dernier.&mdash;Le général Leclerc, dont
+la loyauté les touchait, les rassurait bien pour quelques jours, quand
+il répondait sur l'honneur que les intentions prêtées aux blancs
+étaient une imposture; mais au fond la défiance était incurable. Quoi
+que fît le général en chef, il lui était impossible de la calmer. Si
+Laplume et Clervaux, rattachés de bonne foi à la métropole,
+raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines, véritable
+monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la révolte, ne
+songeait qu'à pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les
+blancs, les blancs sur les noirs, à irriter les uns par les autres, à
+triompher au milieu du massacre général, et à remplacer Toussaint
+Louverture, dont il avait le premier demandé l'arrestation.</p>
+
+<span class="sidenote">Désarmement des noirs.</span>
+
+<span class="sidenote">Exécution de Charles Belair.</span>
+
+<p>Dans cette affreuse perplexité, le capitaine général n'ayant plus
+qu'une faible partie de son armée, dont chaque jour il voyait périr
+les restes, menacé en même temps par une insurrection prochaine, crut
+devoir ordonner le désarmement des nègres. La mesure paraissait
+raisonnable et nécessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume
+et Clervaux, l'approuvaient; les chefs noirs animés d'intentions
+perfides, comme Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procéda
+sur-le-champ, et il fallut une véritable violence pour y réussir.
+Beaucoup de nègres s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissèrent
+torturer, plutôt que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur
+liberté <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> même, c'est-à-dire leur fusil. Les officiers noirs,
+en particulier, se montraient impitoyables dans ce genre de
+recherches. Ils faisaient fusiller les hommes de leur couleur, et
+agissaient ainsi, les uns pour prévenir la guerre, les autres au
+contraire pour l'exciter. On retira néanmoins par ces moyens environ
+trente mille fusils, la plupart de fabrique anglaise, et achetés par
+la prévoyance de Toussaint. Ces rigueurs excitèrent des insurrections
+dans le nord, dans l'ouest, aux environs du Port-au-Prince. Le neveu
+de Toussaint, Charles Belair, noir qui avait une certaine supériorité
+sur ses pareils, par ses m&oelig;urs, son esprit, ses lumières, et que
+par ces motifs son oncle voulait faire son successeur, Charles Belair,
+irrité de quelques exécutions commises dans le département de l'ouest,
+se jeta dans les mornes, en levant le drapeau de la révolte.
+Dessalines, résidant à Saint-Marc, demanda très-vivement à être chargé
+de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de montrer ce
+zèle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui lui
+avait causé de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une
+guerre acharnée. Il parvint à le prendre avec sa femme, et les envoya
+l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces
+deux infortunés. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprès des
+noirs, en alléguant l'impitoyable volonté des blancs, et n'en
+profitait pas moins de l'occasion pour détruire un rival abhorré.
+Tristes atrocités qui prouvent que les passions du c&oelig;ur humain sont
+partout les mêmes, et que le climat, le temps, les traits du visage
+ne <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> font pas l'homme sensiblement différent! Tout conduisait
+donc à la révolte des noirs, et la sombre défiance qui s'était emparée
+d'eux, et les rigoureuses précautions qu'il fallait prendre à leur
+égard, et les féroces passions qui les divisaient, passions qu'on
+était obligé de souffrir, et souvent même d'employer.</p>
+
+<span class="sidenote">Le général Rochambeau; ses imprudences à l'égard des
+mulâtres.</span>
+
+<p>À ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues à la
+confusion, que la maladie, le danger surgissant partout à la fois, la
+difficulté de communiquer d'une partie de l'île à l'autre,
+commençaient à introduire dans la colonie. Le général Boudet avait été
+tiré du Port-au-Prince, pour être envoyé aux îles du Vent, afin d'y
+remplacer Richepanse, mort de la fièvre jaune. On lui substitua le
+général Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrépide,
+mais avant contracté dans les colonies, ou il avait servi, tous les
+préjugés des créoles qui les habitaient. Il haïssait les mulâtres,
+comme faisaient les anciens colons eux-mêmes. Il les trouvait
+dissolus, violents, cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs
+parce que ceux-ci étaient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus
+durs à la guerre. Le général Rochambeau, commandant au Port-au-Prince
+et dans le sud, où abondaient les mulâtres, leur témoigna, aux
+approches de l'insurrection, autant de défiance qu'aux noirs, et en
+incarcéra un grand nombre. Ce qu'il fit de plus irritant pour eux, ce
+fut de renvoyer le général Rigaud, ancien chef des mulâtres,
+long-temps le rival et l'ennemi de Toussaint, vaincu et expulsé par
+lui, profitant naturellement de la victoire des blancs, pour revenir
+à <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Saint-Domingue, et devant y espérer un bon accueil. Mais la
+faute que les blancs avaient commise au commencement de la révolution
+de Saint-Domingue, en ne s'alliant point avec les gens de couleur, ils
+la commirent encore à la fin. Le général Rochambeau repoussa Rigaud,
+et lui ordonna de se rembarquer pour les États-Unis. Les mulâtres,
+offensés, désolés, tendirent dès lors à s'unir aux noirs; ce qui était
+très-fâcheux, surtout dans le sud, où ils dominaient.</p>
+
+<span class="sidenote">Insurrection générale des noirs.</span>
+
+<span class="sidenote">Désertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.</span>
+
+<p>Ces causes réunies rendirent générale l'insurrection, qui n'était
+d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,
+s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais
+entraînés par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur liberté
+menacée. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque,
+se joignit aux révoltés. Dans le sud, les mulâtres, unis aux noirs, se
+mirent à ravager cette belle province, jusque-là demeurée intacte et
+florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidèle
+que le noir Laplume, définitivement rattaché à la métropole, et la
+préférant au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.</p>
+
+<span class="sidenote">Chagrins de Leclerc, et sa mort.</span>
+
+<p>L'armée française, réduite à huit ou dix mille hommes, à peine en état
+de servir, ne possédait plus dans le nord que le Cap et quelques
+positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et
+Saint-Marc, dans le sud, Les Cayes, Jérémie, Tiburon. Les angoisses du
+malheureux Leclerc étaient extrêmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il
+venait d'envoyer dans l'île de la Tortue, pour la sauver de la peste.
+Il <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> avait vu mourir le sage et habile M. Benezech,
+quelques-uns des généraux les plus distingués des armées du Rhin et
+d'Italie; il venait d'apprendre la mort de Richepanse; il assistait
+chaque jour à la fin de ses plus vaillants soldats, sans pouvoir les
+secourir, et sentait approcher l'instant où il ne pourrait plus
+défendre contre les noirs la petite partie du littoral qui lui restait
+encore. Tourmenté par ces désolantes réflexions, il était plus exposé
+qu'un autre aux atteintes du mal qui détruisait l'armée. En effet, il
+fut saisi à son tour, et après une courte maladie, qui, prenant le
+caractère d'une fièvre continue, finit par lui enlever toutes ses
+forces, il expira, ne cessant de tenir un noble langage, et ne
+paraissant occupé que de sa femme et de ses compagnons d'armes, qu'il
+laissait dans une affreuse situation. Il mourut en novembre 1802.</p>
+
+<span class="sidenote">Le général Rochambeau remplace dans le commandement le
+général Leclerc.</span>
+
+<span class="sidenote">Le général Rochambeau revient au Cap.</span>
+
+<span class="sidenote">Attaque et défense du Cap.</span>
+
+<p>Le général Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce
+n'étaient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient à
+ce nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid
+d'un chef étranger aux passions des tropiques. Le général Rochambeau
+prétendit réprimer partout l'insurrection, mais il n'était plus temps.
+C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant
+l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur
+tous les points à la fois, il ne put faire sur tous que des efforts
+énergiques et impuissants. Il était revenu au Cap pour se saisir de
+l'autorité. Il y arriva dans le moment où Christophe, Clervaux, et
+les chefs noirs du nord, essayaient <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'attaquer et d'enlever
+cette capitale de l'île. Le général Rochambeau avait pour la défendre
+quelques centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, composée
+de propriétaires, braves comme tous les hommes de ces contrées. Déjà
+Christophe et Clervaux avaient enlevé l'un des forts; le général
+Rochambeau le reprit, avec un rare courage, secondé par l'énergie de
+la garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant
+qu'une armée de renfort était arrivée dans l'île, battirent en
+retraite. Mais, pendant cette héroïque défense, il se passait une
+scène affreuse dans la rade. On avait envoyé à bord des vaisseaux
+douze cents noirs environ, ne sachant comment les garder à terre, et
+ne voulant pas donner ce renfort à l'ennemi. Les équipages, décimés
+par la maladie, étaient plus faibles que leurs prisonniers. Au bruit
+de l'attaque du Cap, craignant d'être égorgés par eux, ils en
+jetèrent, nous avons horreur de le dire, ils en jetèrent une partie
+dans les flots. Au même instant, dans le sud de l'île, on faisait
+subir un traitement pareil à un mulâtre, nommé Bardet, et on le noyait
+par une injuste et atroce défiance. Dès ce jour les mulâtres, encore
+incertains, se joignirent aux nègres, égorgèrent les blancs, et
+achevèrent de ravager la belle province du sud.</p>
+
+<span class="sidenote">État désespéré de la colonie, au moment du renouvellement
+de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.</span>
+
+<p>Terminons ces lugubres récits dans lesquels l'histoire n'a plus rien
+d'utile à recueillir. À l'époque du renouvellement de la guerre entre
+la France et la Grande-Bretagne, les Français enfermés au Cap, au
+Port-au-Prince, aux Cayes, se défendaient à peine contre les noirs et
+les mulâtres coalisés. La nouvelle <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de la guerre européenne
+vint ajouter à leur désespoir. Ils n'avaient qu'à choisir entre les
+noirs devenus plus féroces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils
+fussent obligés de se rendre à eux, pour les envoyer prisonniers en
+Angleterre, après les avoir dépouillés des débris de leur fortune.</p>
+
+<span class="sidenote">Pertes causées à la France par l'expédition de
+Saint-Domingue.</span>
+
+<p>De trente à trente-deux mille hommes envoyés par la métropole, il en
+restait à la fin sept à huit. Plus de vingt généraux avaient péri,
+parmi lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le
+moment, Toussaint Louverture, sinistre prophète, qui avait prédit et
+souhaité tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort
+de Joux, tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un
+soleil dévorant. Déplorable compensation que la mort d'un noir de
+génie, pour la perte de tant de blancs héroïques!</p>
+
+<p>Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul à l'ancien système
+commercial de la France, sacrifice qui lui a été amèrement reproché.
+Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il
+faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles
+ils ont agi. Quand la paix était faite avec le monde entier, quand les
+idées du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand à Paris, et
+dans tous les ports, des négociants, des colons ruinés, invoquaient à
+grands cris le rétablissement de notre prospérité commerciale, quand
+ils demandaient qu'on nous rendît une possession qui faisait autrefois
+la richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers
+d'officiers, voyant avec chagrin leur carrière interrompue par la
+<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> paix, offraient de servir partout où l'on aurait besoin de
+leurs bras, était-il possible de refuser aux regrets des uns, à
+l'activité des autres, l'occasion de restaurer le commerce de la
+France? Que n'a pas fait l'Angleterre pour conserver le nord de
+l'Amérique? l'Espagne, pour en conserver le sud? Que ne ferait pas la
+Hollande pour conserver Java? Les peuples ne laissent jamais échapper
+aucune grande possession, sans essayer de la retenir, n'eussent-ils
+aucune chance de succès. Nous verrons si la guerre d'Amérique aura
+servi de leçon aux Anglais, et s'ils n'essaieront pas de défendre le
+Canada, le jour où cette colonie du nord cédera au penchant bien
+naturel qui l'attire vers les États-Unis.</p>
+
+<p>Le Premier Consul avait rappelé en Europe toutes nos flottes, sauf les
+frégates et les bâtiments légers. Elles étaient toutes rentrées dans
+nos ports, une seule exceptée, forte de cinq vaisseaux, obligée de
+relâcher à la Corogne. Un sixième vaisseau s'était réfugié à Cadix. Il
+fallait réunir ces éléments épars, pour entreprendre une lutte corps à
+corps avec la Grande-Bretagne.</p>
+
+<span class="sidenote">Difficultés inhérentes à toute guerre contre l'Angleterre.</span>
+
+<span class="sidenote">La lutte entre les deux nations devait aboutir ou à une
+descente ou au blocus continental.</span>
+
+<p>C'était une tâche difficile, même pour le gouvernement le plus habile
+et le plus solidement établi, que de lutter contre l'Angleterre.
+Assurément, il était aisé au Premier Consul de se mettre à l'abri de
+ses coups; mais il était tout aussi aisé à l'Angleterre de se mettre à
+l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire
+presque égal, la première sur mer, la seconde sur terre. Les
+hostilités commencées, l'Angleterre allait déployer son pavillon dans
+<span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> les deux hémisphères, prendre quelques colonies hollandaises
+ou espagnoles, peut-être, mais plus difficilement, quelques colonies
+françaises. Elle allait interdire la navigation à tous les peuples, et
+se l'arroger exclusivement; mais par elle-même, elle ne pouvait rien
+de plus. Une apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui
+aurait procuré qu'un désastre semblable à celui du Helder en 1799. La
+France, de son côté, pouvait, ou par force ou par influence, interdire
+à l'Angleterre les abords du littoral européen, depuis Copenhague
+jusqu'à Venise; la réduire à ne toucher qu'aux rivages de la Baltique,
+pour faire descendre, des hauteurs du Pôle, les denrées coloniales
+dont elle devenait pendant la guerre l'unique dépositaire. Mais dans
+cette lutte de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur
+l'un des deux éléments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se
+joindre, il était à craindre qu'elles ne fussent réduites à se menacer
+sans se frapper, et que le monde, foulé par elles, ne finît par se
+révolter contre l'une ou contre l'autre, afin de se soustraire aux
+suites de cette affreuse querelle. Dans une pareille situation, le
+succès devait appartenir à celle qui saurait sortir de l'élément où
+elle régnait, pour atteindre sa rivale, et si cet effort devenait
+impossible, à celle qui saurait rendre sa cause assez populaire dans
+l'univers, pour le mettre de son parti. S'attacher les nations était
+difficile à toutes deux; car l'Angleterre, pour s'arroger le monopole
+du commerce, était réduite à tourmenter les neutres, et la France,
+pour fermer le continent au commerce de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> était
+réduite à violenter toutes les puissances de l'Europe. Il fallait
+donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, résoudre l'un de ces
+problèmes: ou franchir l'Océan et marcher sur Londres, ou dominer le
+continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la politique, à
+refuser tous les produits britanniques; réaliser, en un mot, la
+descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de cette
+histoire, par quelle suite d'événements Napoléon fut successivement
+amené de la première de ces entreprises à la seconde; par quel
+enchaînement de prodiges il approcha d'abord du but, presque jusqu'à
+l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il s'en
+éloigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en
+arriver à ce terme déplorable, la France a fait de telles choses,
+qu'une nation à qui la Providence a permis de les accomplir, reste
+éternellement glorieuse, et peut-être la plus grande des nations.</p>
+
+<p>Ce sont là les proportions que devait prendre inévitablement cette
+guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait été, de 1792
+à 1801, la lutte du principe démocratique contre le principe
+aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractère, elle allait devenir,
+sous Napoléon, la lutte d'un élément contre un autre élément, avec
+bien plus de difficulté pour nous que pour les Anglais; car le
+continent entier, par haine de la révolution française, par jalousie
+de notre puissance, devait haïr la France beaucoup plus que les
+neutres ne détestaient l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Napoléon forme le projet de tenter une descente en
+Angleterre.</span>
+
+<p>Avec son regard perçant, le Premier Consul aperçut <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> bientôt
+la portée de cette guerre, et il prit sa résolution sans hésiter. Il
+forma le projet de franchir le détroit de Calais avec une armée, et de
+terminer dans Londres même la rivalité des deux nations. On va le voir
+pendant trois années consécutives, appliquant toutes ses facultés à
+cette prodigieuse entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux
+même, tant il était plein d'espérance, en présence d'une tentative qui
+devait le conduire, ou à être le maître absolu du monde, ou à
+s'engloutir, lui, son armée, sa gloire, au fond de l'Océan.</p>
+
+<span class="sidenote">Quelles étaient les forces navales de la France et de
+l'Angleterre en 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50
+vaisseaux de ligne.</span>
+
+<span class="sidenote">L'Angleterre peut réunir tout de suite 75 vaisseaux de
+ligne, et porter ses armements à 120.</span>
+
+<p>On dira peut-être que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas été réduits
+à de telles extrémités pour combattre l'Angleterre, et que de
+nombreuses flottes se disputant les plaines de l'Océan, y avaient
+suffi. Mais nous répondrons qu'aux dix-septième et dix-huitième
+siècles, l'Angleterre n'avait pas encore, en s'emparant du commerce
+universel, acquis la plus grande population maritime du globe, et que
+les moyens des deux marines étaient beaucoup moins inégaux. Le Premier
+Consul était décidé à faire d'immenses efforts pour relever la marine
+française; mais il doutait beaucoup du succès, bien qu'il possédât une
+vaste étendue de rivages, bien qu'il eût à sa disposition les ports et
+les chantiers de la Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et
+de l'Italie. Nous ne citons pas ceux de l'Espagne, alors trop
+indignement gouvernée pour être une alliée utile. Il n'avait guère, en
+comptant toutes ses forces navales actuellement réunies en Europe,
+plus de 50 vaisseaux de ligne à mettre en mer dans le <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span>
+courant de l'année. Il pouvait s'en procurer 4 ou 5 en Hollande, 20 ou
+22 à Brest, 2 à Lorient, 6 à La Rochelle, 5 en relâche à la Corogne,
+un à Cadix, 10 ou 12 à Toulon, total 50 environ. Avec les bois dont
+son vaste empire était couvert, et qui arrivaient, en descendant les
+fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de l'Italie, il
+pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire porter par
+cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il fallait plus
+de 100 mille matelots pour les armer, et il en possédait à peine 60
+mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout prêts à
+prendre la mer; il lui était facile de porter son armement total à
+120, avec le nombre de frégates et de petits bâtiments qu'un tel
+armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et
+davantage encore, si, renonçant à ménager les neutres, elle exerçait
+la presse sur leurs bâtiments de commerce. Elle possédait, en outre,
+des amiraux expérimentés, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se
+comportant sur mer comme les généraux Lannes, Ney, Masséna se
+comportaient sur terre.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul ne renonce pas à réorganiser la marine
+française, mais il se décide à la descente comme au moyen le plus
+prompt.</span>
+
+<p>La disproportion des deux flottes, résultant du temps et des
+circonstances, était donc fort grande; néanmoins elle ne désespérait
+pas le Premier Consul. Il voulait construire partout, au Texel, dans
+l'Escaut, au Havre, à Cherbourg, à Brest, à Toulon, à Gênes. Il
+songeait à comprendre un certain nombre de soldats de terre dans la
+composition de ses équipages, et à racheter par ce moyen l'infériorité
+de notre population maritime. Il avait été le premier à s'apercevoir
+<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> qu'un vaisseau, monté par 600 bons matelots et 2 ou 300
+hommes de terre bien choisis, tenu sous voile pendant deux ou trois
+années, exercé aux man&oelig;uvres et au tir, était capable de se mesurer
+avec tout vaisseau quelconque. Mais, en employant ces moyens et
+d'autres encore, il lui aurait fallu dix années, disait-il, pour créer
+une marine. Or, il ne pouvait pas attendre dix ans, les bras croisés,
+que sa marine, courant les mers par petits détachements, se fût rendue
+digne d'entrer en lutte avec la marine anglaise. Employer dix ans à
+former une flotte, sans rien exécuter de considérable dans
+l'intervalle, eût été un long aveu d'impuissance, désolant pour tout
+gouvernement, plus désolant pour lui, qui avait fait sa fortune, et
+qui devait la continuer, en éblouissant le monde. Il devait donc, tout
+en s'appliquant à réorganiser notre armée navale, tenter
+audacieusement le passage du détroit, et se servir en même temps de la
+crainte qu'inspirait son épée, pour obliger l'Europe à fermer à
+l'Angleterre les accès du continent. Si, à son génie d'exécution pour
+les grandes entreprises, il joignait une politique habile, il pouvait,
+par ces moyens réunis, ou détruire d'un seul coup, à Londres même, la
+puissance britannique, ou la ruiner à la longue en ruinant son
+commerce.</p>
+
+<span class="sidenote">Beaucoup d'amiraux ne partagent pas l'avis du Premier
+Consul sur la possibilité de franchir le détroit.</span>
+
+<span class="sidenote">Ordres pour réarmer sur-le-champ les 50 vaisseaux dont la
+France peut disposer.</span>
+
+<span class="sidenote">Emploi des 50 vaisseaux de la marine française, dans les
+plans du Premier Consul.</span>
+
+<p>Beaucoup de ses amiraux, notamment le ministre Decrès, lui
+conseillaient une lente recomposition de notre marine, consistant à
+former de petites divisions navales, et à les faire courir sur les
+mers, jusqu'à ce qu'elles fussent assez habiles pour man&oelig;uvrer en
+grandes escadres; et, en attendant, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> ils l'exhortaient à s'en
+tenir là, regardant comme douteux tous les plans imaginés pour
+franchir la Manche. Le Premier Consul ne voulut point s'enchaîner à de
+telles vues; il se proposa bien de restaurer la marine française, mais
+en essayant néanmoins une tentative plus directe pour frapper
+l'Angleterre. En conséquence il ordonna de nombreuses constructions à
+Flessingue, dont il disposait par suite de son pouvoir sur la
+Hollande; à Anvers, qui était devenu port français; à Cherbourg, à
+Brest, à Lorient, à Toulon, enfin à Gênes, que la France occupait au
+même titre que la Hollande. Il fit réparer et armer 22 vaisseaux à
+Brest; il en fit achever 2 à Lorient; réparer, mettre à flot et armer
+5 à La Rochelle. Il réclama de l'Espagne les moyens de radouber et de
+ravitailler l'escadre en relâche à la Corogne, et envoya de Bayonne
+tout ce qu'il était possible de lui faire parvenir par la voie de
+terre, en hommes, en matériel et en argent. Il prit les mêmes
+précautions pour le vaisseau en relâche à Cadix. Il ordonna l'armement
+de la flotte de Toulon, qu'il voulait composer de 12 vaisseaux. Ces
+divers armements, joints à 3 ou 4 vaisseaux hollandais, devaient,
+comme nous l'avons dit, porter à 50 environ les forces de la France,
+sans compter ce qu'on pouvait obtenir plus tard des marines
+hollandaise et espagnole, sans compter ce qu'on pouvait construire
+dans les ports de France, et armer avec un mélange de matelots et de
+soldats de terre. Cependant le Premier Consul ne se flattait pas, avec
+de telles forces, de reconquérir en bataille rangée la supériorité ou
+même l'égalité maritime <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> à l'égard de l'Angleterre; il voulait
+s'en servir pour tenir la mer, pour aller aux colonies et en revenir,
+pour s'ouvrir pendant quelques instants le détroit de Calais, par des
+mouvements d'escadres dont on jugera bientôt la profonde combinaison.</p>
+
+<span class="sidenote">Formation de six camps sur les côtes de l'Océan.</span>
+
+<p>C'est vers ce détroit que se concentrèrent tous les efforts de son
+génie. Quels que fussent les moyens de transports imaginés, il fallait
+d'abord une armée, et il forma le projet d'en composer une, qui ne
+laissât rien à désirer sous le rapport du nombre et de l'organisation;
+de la distribuer en plusieurs camps, depuis le Texel jusqu'aux
+Pyrénées, et de la disposer de telle manière qu'elle pût se concentrer
+avec rapidité, sur quelques points du littoral habilement choisis.
+Indépendamment d'un corps de 25 mille hommes, réunis entre Breda et
+Nimègue, pour marcher sur le Hanovre, il ordonna la formation de six
+camps, un premier aux environs d'Utrecht, un second à Gand, un
+troisième à Saint-Omer, un quatrième à Compiègne, un cinquième à
+Brest, un sixième à Bayonne, ce dernier destiné à imposer à l'Espagne,
+pour des motifs que nous ferons connaître plus tard. Il commença
+d'abord par former des parcs d'artillerie sur ces six points de
+rassemblement, précaution qu'il prenait ordinairement avant toute
+autre, disant que c'était toujours ce qu'il y avait de plus difficile
+à organiser. Il dirigea ensuite sur chacun de ces camps un nombre
+suffisant de demi-brigades d'infanterie, pour les porter à 25 mille
+hommes au moins. La cavalerie fut acheminée plus lentement, et en
+proportion moindre que de coutume, parce que, dans <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
+l'hypothèse d'un embarquement, on ne pouvait transporter que très-peu
+de chevaux. Il fallait que la qualité et la quantité de l'infanterie,
+l'excellence de l'artillerie, et le nombre des bouches à feu, pussent
+compenser, dans une telle armée, l'infériorité numérique de la
+cavalerie. Sous ce double rapport, l'infanterie et l'artillerie
+françaises réunissaient toutes les conditions désirables. Le Premier
+Consul eut soin de rassembler sur les côtes, et de former en quatre
+grandes divisions, toute l'arme des dragons. Les soldats de cette
+arme, sachant servir à cheval et à pied, devaient être embarqués
+seulement avec leurs selles, et être utiles comme fantassins, en
+attendant qu'ils pussent le devenir comme cavaliers, lorsqu'on les
+aurait montés avec les chevaux enlevés à l'ennemi.</p>
+
+<span class="sidenote">Réunion de 400 bouches à feu à la suite de l'armée
+d'expédition.</span>
+
+<p>Toutes les dispositions furent ordonnées pour armer et atteler 400
+bouches à feu de campagne, indépendamment d'un vaste parc de siége.
+Les demi-brigades, qui étaient alors à trois bataillons, durent
+fournir deux bataillons de guerre, chacun de 800 hommes, en prenant
+dans le troisième bataillon de quoi compléter les deux premiers. Le
+troisième bataillon fut laissé au dépôt, pour recevoir les conscrits,
+les instruire et les discipliner. Néanmoins, une certaine quantité de
+ces conscrits fut envoyée immédiatement aux bataillons de guerre, pour
+qu'aux vieux soldats de la République fussent mêlés, dans une
+proportion suffisante, de jeunes soldats, bien choisis, ayant la
+vivacité, l'ardeur et la docilité de la jeunesse.</p>
+
+<span class="sidenote">Loi de recrutement et moyens employés pour porter l'armée à
+480 mille hommes.</span>
+
+<span class="sidenote">Distribution de l'armée en Italie, en Hollande, en Hanovre,
+sur les côtes de l'Océan, dans l'intérieur de la France, et aux
+colonies.</span>
+
+<p>La conscription avait été définitivement introduite <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> dans
+notre législation militaire, et régularisée sous le Directoire, sur la
+proposition du général Jourdan. Cependant la loi qui l'établissait
+présentait encore quelques lacunes, qui avaient été remplies par une
+nouvelle loi du 26 avril 1803. Le contingent avait été fixé à 60 mille
+hommes par an, levés à l'âge de 20 ans. Ce contingent était divisé en
+deux parts, de 30 mille hommes chacune. La première devait toujours
+être levée en temps de paix: la seconde formait la réserve, et pouvait
+être appelée, en cas de guerre, à compléter les bataillons. On était à
+la moitié de l'an <span class="smcap">XI</span> (juin 1803); on demanda le droit de lever le
+contingent des années <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span>, sans toucher à la réserve de ces deux
+années. C'étaient 60 mille conscrits à prendre tout de suite. En les
+appelant ainsi à l'avance, on se donnait le temps de les instruire et
+de les accoutumer au service militaire, dans les camps formés sur les
+côtes. On pouvait enfin recourir, s'il devenait nécessaire, à la
+réserve de ces deux années, ce qui présentait encore 60 mille hommes
+disponibles, mais dont on comptait ne se servir qu'en cas de guerre
+continentale. Trente mille hommes seulement demandés à chaque classe,
+étaient un faible sacrifice, qui ne pouvait guère fatiguer une
+population composée de cent neuf départements. De plus, il restait à
+prendre une partie des contingents des années <span class="smcap">VIII</span>, <span class="smcap">IX</span> et <span class="smcap">X</span>, qui
+n'avait point été appelée, grâce à la paix dont on avait joui sous le
+Consulat. Un arriéré en hommes est aussi difficile à recouvrer qu'un
+arriéré en impôts. Le Premier Consul fit, à ce sujet, une sorte
+<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> de liquidation. Il demanda, sur ces contingents arriérés, une
+certaine quantité d'hommes, choisis parmi les plus robustes, et les
+plus disponibles; il en exempta un nombre plus grand sur le littoral
+que dans l'intérieur, en imposant à ceux qui n'étaient pas appelés un
+service de gardes-côtes. De la sorte, il pourvut encore l'armée d'une
+cinquantaine de mille hommes, plus âgés, plus forts que les conscrits
+des années <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span>. L'année fut ainsi portée à 480 mille hommes,
+répandus dans les colonies, le Hanovre, la Hollande, la Suisse,
+l'Italie et la France. Sur cet effectif, 100 mille environ, employés à
+garder l'Italie, la Hollande, le Hanovre et les colonies, n'étaient
+pas à la charge du trésor français. Des subsides en argent ou des
+vivres fournis sur les lieux couvraient la dépense de leur entretien.
+Trois cent quatre-vingt mille étaient entièrement payés par la France,
+et tout à fait à sa disposition. En défalquant de ces 380 mille
+hommes, 40 mille pour les non-valeurs ordinaires, c'est-à-dire, pour
+les soldats malades, momentanément absents, en route, etc., 40 mille
+pour gendarmes, vétérans, invalides, disciplinaires, on pouvait
+compter sur 300 mille hommes disponibles, aguerris, et capables
+d'entrer immédiatement en campagne. Si on en destinait 150 mille à
+combattre l'Angleterre, il en restait 150 mille, dont 70 mille,
+formant les dépôts, suffisaient à la garde de l'intérieur, et 80 mille
+pouvaient accourir sur le Rhin, en cas d'inquiétudes du côté du
+continent. Ce n'est pas sur le nombre qu'il faudrait juger une
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> telle armée. Ces 300 mille hommes, presque tous éprouvés,
+rompus aux fatigues et à la guerre, conduits par des officiers
+accomplis, en valaient six ou sept cent mille, un million peut-être,
+de ceux qu'on possède ordinairement à la suite d'une longue paix; car
+entre un soldat fait et celui qui ne l'est pas, la différence est
+infinie. Sous ce rapport, le Premier Consul n'avait rien à désirer. Il
+commandait la plus belle armée de l'univers.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul veut se transporter sur les côtes de
+l'Océan, pour arrêter le plan de la descente, mais il attend que les
+constructions navales soient plus avancées.</span>
+
+<p>Le grand problème à résoudre, c'était la réunion des moyens de
+transport, pour faire passer cette armée de Calais à Douvres. Le
+Premier Consul n'avait pas encore définitivement arrêté ses idées à
+cet égard. Une seule chose était fixée définitivement, d'après une
+longue suite d'observations, c'était la forme des constructions
+navales. Des bâtiments à fond plat, pouvant s'échouer, aller à la
+voile et à la rame, avaient paru à tous les ingénieurs de la marine le
+moyen le plus adapté au trajet, outre l'avantage de pouvoir être
+construits partout, même dans le bassin supérieur de nos rivières.
+Mais il restait à les réunir, à les abriter dans des ports
+convenablement placés, à les armer, à les équiper, à trouver enfin le
+meilleur système de man&oelig;uvres, pour les mouvoir avec ordre devant
+l'ennemi. Il fallait pour cela se livrer à une suite d'expériences
+longues et difficiles. Le Premier Consul avait le projet de s'établir
+de sa personne à Boulogne, sur les bords de la Manche, d'y vivre assez
+souvent, assez longuement, pour étudier les lieux, les circonstances
+de la mer et du temps, et organiser lui-même, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> dans toutes
+ses parties, la vaste entreprise qu'il méditait.</p>
+
+<span class="sidenote">En attendant il s'occupe d'assurer ses moyens de finances
+et ses relations avec les États du continent.</span>
+
+<p>En attendant que les constructions ordonnées dans toute la France,
+fussent assez avancées pour que sa présence sur les côtes pût être
+utile, il s'occupait à Paris de deux soins essentiels, les finances et
+les relations avec les puissances du continent; car il fallait, d'une
+part, suffire aux dépenses de l'entreprise, et, de l'autre, avoir la
+certitude de n'être pas troublé pendant l'exécution, par les alliés
+continentaux de l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyens financiers imaginés pour faire face à la nouvelle
+guerre.</span>
+
+<span class="sidenote">Valeurs restant en biens nationaux.</span>
+
+<p>La difficulté financière n'était pas la moindre des difficultés que
+présentait le renouvellement de la guerre. La Révolution française
+avait dévoré, sous la forme d'assignats, une masse immense de biens
+nationaux, et abouti à la banqueroute. Les biens nationaux étaient
+presque épuisés, et le crédit était ruiné pour long-temps. Pour sauver
+de l'aliénation les 400 millions de biens nationaux restant en 1800,
+on les avait répartis entre divers services publics, tels que
+l'Instruction publique, les Invalides, la Légion d'Honneur, le Sénat,
+la Caisse d'amortissement. Changés ainsi en dotations, ils
+soulageaient le budget de l'État, et présentaient une immense valeur
+d'avenir, grâce à l'augmentation de la propriété foncière,
+augmentation constante en tout temps, mais toujours plus grande le
+lendemain d'une révolution. Ils devaient toutefois être diminués de
+quelques portions à restituer aux émigrés, portions peu considérables,
+parce que les biens non aliénés étaient en presque totalité des
+<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> domaines de l'Église. Il faut ajouter à ce qui restait, les
+biens situés dans le Piémont et dans les nouveaux départements du
+Rhin, pour une valeur de 50 à 60 millions. Telles étaient les
+ressources disponibles en domaines nationaux. Quant au crédit, le
+Premier Consul était résolu à ne pas y recourir. On se souvient que
+lorsqu'il acheva, en l'an <span class="smcap">IX</span>, la liquidation du passé, il profita de
+l'élévation des fonds publics, pour acquitter en rentes une partie de
+l'arriéré des années <span class="smcap">V</span>, <span class="smcap">VI</span>, <span class="smcap">VII</span> et <span class="smcap">VIII</span>; mais ce fut la seule
+opération de ce genre qu'il voulut se permettre, et il solda
+intégralement en numéraire les exercices des années <span class="smcap">IX</span> et <span class="smcap">X</span>. En l'an
+<span class="smcap">X</span>, dernier budget voté, il avait fait poser en principe, que la dette
+publique ne dépasserait jamais 50 millions de rentes, et que, si une
+telle chose arrivait, on créerait immédiatement une ressource pour
+amortir l'excédant en quinze ans. Cette précaution avait été
+nécessaire pour soutenir la confiance, car, malgré un bien-être
+général, le crédit était tellement détruit, que les rentes 5 pour cent
+ne s'élevaient guère au delà de 56, et n'avaient pas dépassé 60, dans
+le moment où l'on croyait le plus à la paix.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul repousse l'idée de recourir au crédit.</span>
+
+<p>Depuis long-temps en Angleterre, et depuis peu de temps en France, les
+fonds publics sont devenus l'objet d'un commerce régulier, auquel
+participent les plus grandes maisons, toujours disposées à traiter
+avec les gouvernements, pour leur fournir les sommes dont ils ont
+besoin. Il n'en était pas ainsi à cette époque. Aucune maison en
+France n'aurait voulu souscrire un emprunt. Elle aurait perdu tout
+<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> crédit, en avouant qu'elle était liée d'affaires avec l'État;
+et si des spéculateurs téméraires avaient consenti à faire un prêt,
+ils auraient tout au plus donné 50 francs d'une rente 5 pour cent, ce
+qui aurait exposé le trésor à supporter l'énorme intérêt de 10 pour
+cent. Le Premier Consul ne voulait donc pas d'une ressource aussi
+coûteuse. Il y avait une autre manière alors d'emprunter; c'était de
+s'endetter avec les grosses compagnies de fournisseurs, chargées de
+l'approvisionnement des armées, en s'acquittant inexactement de ce
+qu'on leur devait. Elles s'en dédommageaient en faisant payer les
+services deux ou trois fois ce qu'ils valaient. Aussi les spéculateurs
+hardis, qui aiment les grandes affaires, au lieu de s'attacher aux
+emprunts, se jetaient-ils avec avidité sur les fournitures. On aurait
+eu le moyen, par conséquent, en s'adressant à eux, de suppléer au
+crédit; mais ce moyen était encore beaucoup plus cher que les emprunts
+même. Le Premier Consul entendait payer les fournisseurs
+régulièrement, pour les obliger à exécuter régulièrement leurs
+services, et à les exécuter à des prix raisonnables. Il ne voulait
+donc ni de la ressource des aliénations de biens nationaux, qui ne
+pouvaient pas encore se vendre avec avantage, ni de la ressource des
+emprunts, alors trop difficiles et trop chers, ni enfin de la
+ressource des grandes fournitures, entraînant des abus difficiles à
+calculer. Il se flattait, avec beaucoup d'ordre et d'économie, avec
+l'accroissement naturel du produit des impôts, et quelques recettes
+accessoires que nous allons faire <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> connaître, d'échapper aux
+dures nécessités que les spéculateurs font subir aux gouvernements,
+qui sont privés à la fois de revenus et de crédit.</p>
+
+<span class="sidenote">Augmentation du produit des impôts en l'an <span class="smcap">X</span>.</span>
+
+<p>Le dernier budget, celui de l'an <span class="smcap">X</span> (septembre 1801 à septembre 1802)
+avait été fixé à 500 millions (620 avec les frais de perception et les
+centimes additionnels). Ce chiffre n'avait pas été dépassé, ce qui
+était dû à la paix. Les impôts seuls avaient excédé par leurs produits
+les prévisions du gouvernement. On avait supposé un revenu de 470
+millions, et voté une faible aliénation de biens nationaux, pour
+égaler les recettes aux dépenses. Mais les impôts avaient dépassé de
+33 millions la somme prévue, et dès lors l'aliénation votée était
+devenue inutile. Cette augmentation inattendue de ressources provenait
+de l'enregistrement, qui, grâce au nombre croissant des transactions
+privées, avait produit 172 millions au lieu de 150; des douanes, qui,
+grâce au commerce renaissant, avaient produit 31 millions au lieu de
+22; enfin des postes, et de quelques autres branches de revenu moins
+importantes.</p>
+
+<span class="sidenote">La même augmentation se fait espérer en l'an <span class="smcap">XI</span> malgré la
+guerre.</span>
+
+<span class="sidenote">Fixation du budget de l'an <span class="smcap">XI</span> à 589 millions sans les frais
+de perception.</span>
+
+<span class="sidenote">Nécessité de trouver une ressource annuelle de cent
+millions pour ajouter au budget.</span>
+
+<p>Malgré le renouvellement de la guerre, on espérait, et l'événement
+prouva qu'on ne se trompait pas, on espérait la même augmentation dans
+le produit des impôts. Sous le gouvernement vigoureux du Premier
+Consul, on ne craignait plus ni désordres, ni revers. La confiance se
+maintenant, les transactions privées, le commerce intérieur, les
+échanges tous les jours plus considérables avec le continent, devaient
+suivre une progression croissante. Le commerce maritime était seul
+exposé à souffrir, et le revenu des <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> douanes, figurant alors
+pour 30 millions au budget des recettes, exprimait assez qu'il ne
+pouvait pas résulter de cette souffrance une grande perte pour le
+trésor. On comptait donc avec raison sur plus de 500 millions de
+recettes. Le budget de l'an <span class="smcap">XI</span> (septembre 1802 à septembre 1803)
+venait d'être voté en mars, avec la crainte, mais non pas avec la
+certitude de la guerre. On l'avait fixé à 589 millions, sans les frais
+de perception, mais en y comprenant une partie des centimes
+additionnels. C'était par conséquent une augmentation de 89 millions.
+La marine, portée de 105 millions à 126, la guerre de 210 à 243,
+avaient obtenu une partie de cette augmentation. Les travaux publics,
+les cultes, la nouvelle liste civile des Consuls, et les dépenses
+fixes des départements, inscrites cette fois au budget général,
+s'étaient partagé le reste. On avait fait face à cette augmentation de
+dépenses avec l'accroissement supposé du produit des impôts, avec les
+centimes additionnels consacrés auparavant aux dépenses fixes des
+départements, et avec plusieurs recettes étrangères provenant des pays
+alliés. Le budget courant devait donc être considéré comme en
+équilibre, sauf un excédant indispensable pour les frais de la guerre.
+Et il n'était pas supposable en effet qu'une vingtaine de millions
+ajoutés à l'entretien de la marine, une trentaine ajoutés à
+l'entretien de l'armée, pussent suffire aux besoins de la nouvelle
+situation. La guerre avec le continent coûtait ordinairement assez
+peu, car nos troupes victorieuses, passant le Rhin et l'Adige, dès le
+début des opérations, allaient se nourrir <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aux dépens de
+l'ennemi; mais ici ce n'était pas le cas. Les six camps, établis sur
+le littoral de la Hollande aux Pyrénées, devaient vivre sur le sol
+français, jusqu'au jour où ils franchiraient le détroit. Il fallait
+pourvoir en outre aux dépenses des nouvelles constructions navales, et
+placer sur nos côtes une masse énorme d'artillerie. Cent millions de
+plus par an étaient à peine suffisants, pour faire face aux besoins de
+la guerre avec la Grande-Bretagne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Voici les ressources dont le
+Premier Consul entendait se servir.</p>
+
+<span class="sidenote">Recettes d'Italie.</span>
+
+<p>Nous venons de mentionner quelques recettes étrangères, déjà portées
+au budget de l'an <span class="smcap">XI</span>, afin de couvrir en partie la somme de 89
+millions, dont ce budget dépassait le budget de l'an <span class="smcap">X</span>. Ces recettes
+étaient celles d'Italie. La République italienne n'ayant pas encore
+d'armée, et ne pouvant se passer de la nôtre, payait 1,600 mille
+francs par mois (19,200,000 francs par an) pour l'entretien des
+troupes françaises. La Ligurie, placée dans le même cas, fournissait
+1,200 mille francs par an; Parme, 2 millions. C'était une ressource
+annuelle de 22 millions et demi, déjà portée, comme nous venons de le
+dire, au budget de l'an <span class="smcap">XI</span>. Restait donc à trouver tout entière la
+somme de 100 millions, qu'il fallait probablement ajouter aux 589
+millions du budget de l'an <span class="smcap">XI</span>.</p>
+
+<span class="sidenote">Somme des dons volontaires.</span>
+
+<span class="sidenote">Prix de la Louisiane, évalué à 54 millions net.</span>
+
+<span class="sidenote">Secours à tirer de la Hollande et de l'Espagne.</span>
+
+<span class="sidenote">Motifs du Premier Consul pour faire concourir toutes les
+nations maritimes à la guerre contre l'Angleterre.</span>
+
+<p>Les dons volontaires, le prix de la Louisiane, les <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> subsides
+des autres États alliés, tels étaient les moyens sur lesquels comptait
+le Premier Consul. Les dons volontaires des villes et des départements
+montaient à 40 millions environ, dont 15 payables en l'an <span class="smcap">XI</span>, 15 en
+l'an <span class="smcap">XII</span>, le reste dans les années suivantes. Le prix de la Louisiane,
+aliénée pour 80 millions, dont 60 à verser en Hollande au profit du
+trésor français, et 54 à toucher intégralement, les frais de
+négociation déduits, présentait une seconde ressource. Les Américains
+n'avaient pas encore accepté légalement le contrat, mais la maison
+Hope offrait déjà de verser par anticipation une partie de cette
+somme. En distribuant entre deux années cette ressource de 54
+millions, c'étaient 27 millions ajoutés aux 15 provenant des dons
+volontaires, ce qui portait à 42 environ le supplément annuel, pour
+les exercices <span class="smcap">XI</span> et <span class="smcap">XII</span> (septembre 1802 à septembre 1804). Enfin la
+Hollande et l'Espagne devaient fournir le surplus. La Hollande,
+délivrée du stathoudérat par nos armes, défendue contre l'Angleterre
+par notre diplomatie, qui lui avait fait restituer la plus grande
+partie de ses colonies, aurait bien voulu maintenant être affranchie
+d'une alliance, qui l'entraînait de nouveau dans la guerre. Elle
+aurait désiré rester neutre entre la France et la Grande-Bretagne, et
+faire les profits d'une neutralité, fort heureusement située entre les
+deux pays. Mais le Premier Consul avait pris une résolution dont on ne
+saurait nier la justice: c'était de faire concourir toutes les nations
+maritimes à notre lutte contre la Grande-Bretagne.&mdash;La Hollande et
+l'Espagne, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> disait-il sans cesse, sont perdues si nous sommes
+vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de l'Amérique, seront ou
+prises, ou détruites, ou poussées à la révolte par l'Angleterre. Sans
+doute ces deux puissances trouveraient commode de ne point prendre
+parti, d'assister à nos défaites si nous sommes vaincus, de profiter
+de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi est battu,
+il le sera autant à leur profit qu'au nôtre. Mais il n'en saurait être
+ainsi: elles combattront avec nous, comme nous, à effort égal. La
+justice le veut, leur intérêt aussi, car leurs ressources nous sont
+indispensables pour réussir. C'est tout au plus si, en unissant nos
+moyens à tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isolés,
+réduits chacun à nos seules forces, nous serons insuffisants et
+battus.&mdash;Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et
+l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vérité, qu'en les
+forçant à concourir à ses desseins, il les obligeait seulement à être
+prévoyantes dans leur propre intérêt. Quoi qu'il en soit, pour faire
+entendre ce langage de la raison, il avait à l'égard de la Hollande la
+force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, à
+l'égard de l'Espagne, le traité d'alliance de Saint-Ildephonse.</p>
+
+<span class="sidenote">Convention réglant le concours de la Hollande.</span>
+
+<p>Du reste, à Amsterdam, tous les esprits éclairés et vraiment
+patriotes, M. de Schimmelpenninck en tête, pensaient comme le Premier
+Consul. On n'eut donc pas de peine à se mettre d'accord, et il fut
+convenu que la Hollande nous aiderait de la manière suivante. Elle
+s'engageait à nourrir et à solder <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> un corps de 18 mille
+Français, et de 16 mille Hollandais, en tout 34 mille hommes. À cette
+force de terre elle promettait de joindre une force navale, composée
+d'une escadre de ligne et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre
+de ligne devait consister en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frégates, et
+les bâtiments nécessaires pour transporter 25 mille hommes et 2,500
+chevaux, du Texel aux côtes d'Angleterre. La flottille devait être
+composée de 350 bateaux plats de toute dimension, et être propre à
+transporter 37 mille hommes et 1,500 chevaux, des bouches de l'Escaut
+à celles de la Tamise. En retour, la France garantissait à la Hollande
+son indépendance, l'intégrité de son territoire européen et colonial,
+et, en cas de succès contre l'Angleterre, la restitution des colonies
+perdues dans les dernières guerres. Le secours obtenu au moyen de cet
+arrangement était considérable, sous le rapport des hommes et de
+l'argent, car 18 mille Français cessaient de peser dès cet instant sur
+le trésor de France, 16 mille Hollandais allaient grossir notre armée,
+et enfin des moyens de transport pour 62 mille hommes et 4 mille
+chevaux devaient être ajoutés à nos ressources navales. Il serait
+difficile de dire toutefois pour quelle somme un tel secours pouvait
+figurer dans le budget extraordinaire du Premier Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Concours de l'Espagne.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours
+stipulés par le traité de Saint-Ildephonse.</span>
+
+<p>Restait à obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance était
+encore moins disposée à se dévouer a la cause commune, que la Hollande
+elle-même. On l'a déjà vue, sous l'influence capricieuse du prince de
+<span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> la Paix, flotter misérablement entre les directions les plus
+contraires, tantôt pencher vers la France afin d'en obtenir un
+établissement en Italie, tantôt vers l'Angleterre pour s'affranchir
+des efforts que lui imposait un courageux et infatigable allié, et
+perdre, dans ces fluctuations, l'île précieuse de la Trinité. Amie ou
+ennemie également impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans
+la paix, ni dans la guerre; non que cette noble nation, pleine de
+patriotisme, non que le magnifique sol de la péninsule, contenant les
+ports du Ferrol, de Cadix, de Carthagène, fussent à dédaigner, il s'en
+fallait de beaucoup. Mais un indigne gouvernement trahissait, par une
+incapacité profonde, la cause de l'Espagne et celle de toutes les
+nations maritimes. Aussi, après y avoir bien réfléchi, le Premier
+Consul ne songea-t-il à tirer du traité d'alliance de
+Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des subsides. Ce
+traité, souscrit en 1796, sous la première administration du prince de
+la Paix, obligeait l'Espagne à fournir à la France 24 mille hommes, 15
+vaisseaux de ligne, 6 frégates, 4 corvettes. Le Premier Consul prit la
+résolution de ne point réclamer ce secours. Il se dit avec raison
+qu'entraîner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un service ni à
+la France ni à elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une manière
+brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ privée de sa seule
+ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrivée serait interceptée;
+qu'elle ne pourrait équiper ni une armée, ni une flotte; qu'elle ne
+serait par conséquent d'aucune utilité, et fournirait <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> à
+l'Angleterre le prétexte depuis long-temps cherché de faire insurger
+toute l'Amérique du Sud; que, si, à la vérité, la participation de
+l'Espagne aux hostilités changeait en côtes ennemies pour les
+vaisseaux anglais, toutes les côtes de la péninsule, aucun de ses
+ports ne pouvait avoir une influence utile, comme ceux de la Hollande,
+sur l'opération de la descente; que dès lors l'intérêt de les avoir à
+sa disposition n'était pas grand; que, sous le rapport commercial, le
+pavillon britannique était déjà exclu de l'Espagne par les tarifs, et
+que les produits français continueraient d'y trouver, en paix comme en
+guerre, une préférence assurée. Par ces considérations réunies, il fit
+dire secrètement à M. d'Azara, ambassadeur de Charles IV à Paris, que,
+si sa cour répugnait à la guerre, il consentait à la laisser neutre, à
+la condition d'un subside de 6 millions par mois (72 millions par an),
+et d'un traité de commerce, qui ouvrirait aux manufactures françaises
+un débouché plus large que celui dont elles jouissaient actuellement.</p>
+
+<p>Cette offre fort modérée ne rencontra point à Madrid l'accueil qu'elle
+méritait. Le prince de la Paix était en relations intimes avec les
+Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que
+le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait placé à Bayonne
+même l'un des six camps destinés à opérer contre l'Angleterre. Il
+était résolu à déclarer la guerre à l'Espagne, plutôt que de souffrir
+qu'elle abandonnât la cause commune. Il ordonna donc au général
+Beurnonville, son ambassadeur, <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> de s'expliquer à cet égard
+d'une manière péremptoire. Les Anglais, en usurpant une autorité
+absolue sur les mers, l'obligeaient à exercer une autorité semblable
+sur le continent, pour la défense des intérêts généraux du monde.</p>
+
+<span class="sidenote">Charges imposées au Hanovre et au royaume de Naples.</span>
+
+<p>Aux secours des États alliés il faut joindre ceux qu'on allait tirer
+des États ennemis, ou malveillants au moins, qu'on était prêt à
+occuper. Le Hanovre devait suffire à l'entretien de trente mille
+hommes. La division formée à Faenza, et en route vers le golfe de
+Tarente, devait vivre aux dépens de la cour de Naples. Instruit par
+son ambassadeur, le Premier Consul savait très-exactement que la reine
+Caroline, gouvernée par le ministre Acton, était tout à fait d'accord
+avec l'Angleterre, et qu'il ne se passerait pas long-temps sans qu'il
+fût obligé d'expulser les Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne
+manqua-t-il pas de s'expliquer franchement avec la reine de
+Naples.&mdash;Je ne souffrirai pas plus, lui dit-il, les Anglais en Italie
+qu'en Espagne et en Portugal. Au premier acte de complicité avec
+l'Angleterre, la guerre me fera justice de votre inimitié. Je puis
+vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup de mal. C'est à vous de
+choisir. Je ne veux pas prendre vos États; il me suffit qu'ils servent
+à mes desseins contre l'Angleterre; mais je les prendrai certainement
+s'ils sont employés à lui être utiles.&mdash;Le Premier Consul parlait
+sincèrement, car il ne s'était pas encore fait chef de dynastie, et ne
+songeait pas à conquérir des royaumes pour ses frères. En conséquence
+il exigea que la division de <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> quinze mille hommes, établie à
+Tarente, fût nourrie par le trésor de Naples, sauf à compter plus
+tard. Il considérait cette charge, comme une contribution imposée à
+des ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de
+Hanovre.</p>
+
+<span class="sidenote">Total des ressources créées par le Premier Consul.</span>
+
+<p>En récapitulant ce qui précède, on trouve que les ressources du
+Premier Consul étaient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre,
+devaient entretenir environ 60 mille hommes. La République italienne,
+Parme, la Ligurie, l'Espagne, étaient chargées de lui payer un subside
+régulier. L'Amérique se préparait à lui solder le prix de la
+Louisiane. Le patriotisme des départements et des grandes villes lui
+fournissait des suppléments d'impôts tout à fait volontaires. Enfin le
+revenu public promettait une augmentation croissante de produits, même
+pendant la guerre, grâce à la confiance qu'inspirait un gouvernement
+vigoureux et réputé invincible. C'est avec tous ces moyens que le
+Premier Consul se flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de
+l'an <span class="smcap">XI</span>, la ressource extraordinaire de cent millions par an, pendant
+deux, trois ou quatre années. Il avait pour l'avenir les impôts
+indirects. Il était ainsi assuré de pouvoir entretenir une armée de
+150 mille hommes sur les côtes, une autre armée de 80 mille sur le
+Rhin, les troupes nécessaires à l'occupation de l'Italie, de la
+Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux de ligne, une flottille de
+transport d'une étendue inconnue, sans exemple jusqu'ici, puisqu'il
+s'agissait d'embarquer 150 mille soldats, 10 mille chevaux, 400
+bouches à feu.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> <span class="sidenote">Dispositions des puissances du continent, à
+l'égard de la France et de l'Angleterre.</span>
+
+<p>Le monde était agité, effrayé, on peut le dire, des apprêts de cette
+lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe.
+Il était difficile qu'il n'en ressentît pas les conséquences, la
+guerre se renfermât-elle entre la France et l'Angleterre; car les
+neutres allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le
+continent allait être obligé de se prêter aux desseins du Premier
+Consul, soit en fermant ses ports, soit en souffrant des occupations
+incommodes et dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient
+le tort de cette rupture à l'Angleterre. La prétention de garder Malte
+avait paru à toutes, même aux moins bienveillantes envers nous, une
+violation manifeste des traités, que rien ne justifiait dans ce qui
+s'était passé en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et
+l'Autriche avaient sanctionné par des conventions formelles ce qui
+s'était fait en Italie et en Allemagne, et approuvé par des notes ce
+qui s'était fait en Suisse. La Russie avait moins expressément adhéré
+à la conduite de la France; mais, sauf quelques réclamations, en forme
+de rappel, pour l'indemnité trop différée du roi de Sardaigne, elle
+avait à peu près approuvé tous nos actes. Elle avait loué notamment
+notre intervention en Suisse, comme habilement conduite, et
+équitablement terminée. Aucune des trois puissances du continent ne
+pouvait donc trouver, dans les événements des deux dernières années,
+une justification de l'usurpation de Malte, et elles s'en expliquaient
+avec franchise. Cependant, malgré cette manière de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> voir,
+elles penchaient plutôt pour l'Angleterre que pour la France.</p>
+
+<span class="sidenote">Leur blâme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour
+la France.</span>
+
+<p>Bien que le Premier Consul eût mis tous ses soins à comprimer
+l'anarchie, elles ne pouvaient s'empêcher de reconnaître en lui la
+Révolution française victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne
+leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche,
+étaient trop peu maritimes pour être fortement touchées du grand
+intérêt de la liberté des mers; la troisième, c'est-à-dire la Russie,
+avait à cette liberté un intérêt encore trop éloigné pour s'en
+préoccuper vivement. Toutes trois étaient bien autrement affectées de
+la prépondérance de la France sur le continent, que de la
+prépondérance de l'Angleterre sur l'océan. Le droit maritime, que
+l'Angleterre voulait faire prévaloir, leur semblait une atteinte à la
+justice et à l'intérêt du commerce général; mais la domination que la
+France exerçait déjà, et allait être amenée à exercer davantage en
+Europe, était un danger immédiat et pressant qui les troublait
+profondément. Aussi en voulaient-elles beaucoup à l'Angleterre d'avoir
+provoqué cette nouvelle guerre, et elles le disaient tout haut; mais
+elles étaient revenues à cette mauvaise disposition pour la France,
+que la sagesse et la gloire du Premier Consul avaient comme suspendue
+un instant, par une sorte de surprise faite à la haine par le génie.</p>
+
+<span class="sidenote">Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur
+François II.</span>
+
+<p>Quelques paroles échappées aux plus grands personnages du temps
+prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments
+des puissances à <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> notre égard. M. Philippe de Cobentzel,
+ambassadeur à Paris, et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des
+affaires étrangères à Vienne, s'entretenant à table avec l'amiral
+Decrès, qui, par la vivacité de son esprit, provoquait la vivacité de
+l'esprit des autres, M. de Cobentzel ne put se défendre de dire: Oui,
+l'Angleterre a tous les torts; elle a des prétentions insoutenables;
+cela est vrai. Mais, franchement, vous faites trop de peur à tout le
+monde, pour qu'on songe maintenant à craindre
+l'Angleterre<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.&mdash;L'empereur d'Allemagne, François II, qui a terminé
+de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait sous une simplicité
+apparente une grande pénétration, l'empereur d'Allemagne, parlant à
+notre ambassadeur, M. de Champagny, de la nouvelle guerre, et en
+exprimant son chagrin avec une évidente bonne foi, affirmait qu'il
+était, quant à lui, résolu à rester en paix, mais qu'il était saisi
+d'inquiétudes involontaires, dont il osait à peine dire le motif. M.
+de Champagny l'encourageant à la confiance, il avait, avec mille
+excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier Consul, il
+avait dit: Si le général Bonaparte, qui a tant accompli de miracles,
+n'accomplit pas celui qu'il prépare actuellement, s'il ne passe pas le
+détroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se rejettera
+sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.&mdash;L'empereur François,
+qui était timide, eut regret de s'être autant avancé, et voulut
+revenir sur ses paroles; mais <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> il n'était plus temps. M. de
+Champagny les manda tout de suite à Paris par le premier courrier<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.
+C'était de la part de ce prince la preuve d'une rare prévoyance, mais
+qui lui servit bien peu; car c'est lui-même qui vint plus tard offrir
+à Napoléon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en
+Allemagne.</p>
+
+<span class="sidenote">Dispositions particulières et calculs de l'Autriche.</span>
+
+<p>Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche était celle qui avait
+le moins à redouter les conséquences de la présente guerre, si elle
+savait résister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en
+effet aucun intérêt maritime à défendre, puisqu'elle ne possédait ni
+commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensablé de la vieille Venise,
+qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui créer des intérêts de ce
+genre. Elle n'était pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples,
+souveraine de vastes rivages, que la France fût tentée d'occuper. Il
+lui était donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y
+gagnait, au contraire, une pleine liberté d'action dans les affaires
+germaniques. La France, obligée de faire face à l'Angleterre, ne
+pouvait plus peser de tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche,
+au contraire, pouvait se donner carrière à l'égard des questions
+restées sans solution. Elle voulait, comme on l'a vu, changer le
+nombre des voix dans le Collége des princes, s'approprier
+frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des États sécularisés,
+empêcher l'incorporation de la noblesse immédiate, arracher <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>
+l'Inn à la Bavière, et par tous ces moyens réunis reprendre sa
+supériorité en empire. L'avantage de résoudre toutes ces questions
+comme elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la
+guerre, et, sans son extrême prudence, lui aurait presque inspiré de
+la joie.</p>
+
+<span class="sidenote">Profond chagrin de la Prusse à l'occasion de la nouvelle
+guerre.</span>
+
+<span class="sidenote">Ses efforts pour prévenir l'occupation du Hanovre en s'en
+chargeant elle-même.</span>
+
+<p>Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment,
+étaient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort
+différents, et point au même degré. La plus affectée était la Prusse.
+On comprend facilement avec le caractère de son roi, lequel haïssait
+la guerre et la dépense, combien la perspective d'une nouvelle
+conflagration européenne devait lui être pénible. L'occupation du
+Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves
+inconvénients. Pour prévenir cette occupation, il avait essayé d'un
+arrangement qui pût convenir en même temps à la France et à
+l'Angleterre. Il avait offert à l'Angleterre d'occuper cet électorat
+avec les troupes prussiennes, lui promettant de n'en être que le
+dépositaire amical, à condition qu'elle laisserait libre la navigation
+de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il avait offert au Premier Consul
+de garder le Hanovre pour le compte de la France, en versant dans le
+trésor français les revenus du pays. Ce double zèle, témoigné aux deux
+puissances, avait pour but, premièrement de sauver la navigation de
+l'Elbe et du Weser des rigueurs de l'Angleterre, secondement
+d'épargner au nord de l'Allemagne la présence des Français. Ces deux
+intérêts étaient pour la Prusse des intérêts majeurs. <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>
+C'était par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brême, que
+s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de
+Silésie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation,
+étaient achetées par Hambourg et Brême, échangées en France contre des
+vins, et en Amérique contre des denrées coloniales. Si les Anglais
+bloquaient l'Elbe et le Weser, tout ce commerce était perdu. L'intérêt
+de n'avoir pas les Français dans le nord de l'Allemagne, n'était pas
+moindre. D'abord leur présence inquiétait la Prusse. Ensuite elle lui
+valait d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa
+clientèle en empire. Ils lui disaient que, liée à la France par des
+raisons d'ambition, elle abandonnait la défense du sol germanique, et
+contribuait même, par sa lâche complaisance, à y attirer l'invasion
+étrangère. Ils allaient jusqu'à soutenir qu'elle était, par le droit
+germanique, obligée d'intervenir pour empêcher les Français d'occuper
+le Hanovre. Ces princes avaient tort assurément, d'après les principes
+rigoureux du droit des gens, car les États allemands, quoique attachés
+les uns aux autres par un lien fédératif, avaient le droit individuel
+de paix et de guerre, et pouvaient être, chacun pour leur compte, en
+paix ou en guerre avec une puissance, sans que la confédération se
+trouvât avec cette puissance dans les mêmes rapports. Il eût été
+étrange, en effet, que le roi Georges III pût se dire en guerre pour
+l'Angleterre, qui est inaccessible, et se dire en paix pour le
+Hanovre, qui ne l'est pas. Cette manière d'entendre <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> le droit
+public eût été trop commode, et le Premier Consul, lorsqu'on voulut
+s'en prévaloir, y répondit par un apologue aussi vrai
+qu'ingénieux.&mdash;Il y avait, disait-il, chez les anciens, droit d'asile
+dans certains temples. Un esclave cherchant à se réfugier dans l'un de
+ces temples, en avait presque franchi le seuil, quand il fut saisi au
+pied. On ne méconnut pas le droit anciennement établi, on n'arracha
+pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le pied resté en
+dehors du temple.&mdash;La Prusse négociait donc avant de se prononcer
+définitivement sur l'occupation du Hanovre, annoncée du reste par le
+Premier Consul comme certaine et prochaine.</p>
+
+<span class="sidenote">Efforts de la Russie pour faire accepter sa médiation à la
+France et à l'Angleterre.</span>
+
+<p>La rupture récemment survenue entre la France et l'Angleterre
+surprenait désagréablement la cour de Russie, à cause des soins dont
+cette cour était alors occupée. Le jeune empereur avait fait un
+nouveau pas dans l'exécution de ses projets, et livré un peu plus à
+ses jeunes amis les affaires de l'empire. Il avait remercié de ses
+services le prince de Kourakin, et appelé à la tête de ses conseils un
+personnage considérable, M. de Woronzoff, frère de celui qui était
+ambassadeur de Russie à Londres. Il avait donné à M. de Woronzoff le
+titre de chancelier, ministre des affaires étrangères, et partagé
+l'administration de l'État en huit départements ministériels. Il
+s'était appliqué à mettre à la tête de ces divers départements des
+hommes d'un mérite connu, mais en ayant soin de placer auprès d'eux,
+comme adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> de Strogonoff,
+et de Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski était attaché à
+M. de Woronzoff, comme adjoint au département des affaires étrangères.
+M. de Woronzoff, à cause de sa santé, se trouvant souvent en congé
+dans ses terres, le prince Adam devait être chargé, presque seul, des
+relations extérieures de l'empire. M. de Strogonoff était adjoint au
+département de la justice; M. de Nowosiltzoff, à celui de l'intérieur.
+Le prince de Kotschoubey, le plus âgé des amis personnels de
+l'empereur, avait été fait ministre en titre, et chargé du département
+de l'intérieur. Ces huit ministres devaient délibérer en commun sur
+toutes les affaires de l'État, et rendre au Sénat des comptes annuels.
+C'était un premier changement considérable que de faire délibérer les
+ministres, plus grand encore de leur faire rendre des comptes au
+Sénat. L'empereur Alexandre considérait ces changements comme un
+acheminement vers les institutions des pays libres et civilisés. Tout
+occupé de ces réformes intérieures, il fut péniblement affecté de se
+voir rappelé dans le champ immense et périlleux de la politique
+européenne, et en montra un sensible déplaisir aux représentants des
+deux puissances belligérantes. Il était mécontent de l'Angleterre,
+dont les prétentions outrées, dont la mauvaise foi évidente dans
+l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il était
+mécontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France
+n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent réitérée d'une
+indemnité pour le roi de Piémont; de plus, en <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> accordant une
+influence apparente à la Russie dans les affaires germaniques, elle
+s'était trop clairement arrogé l'influence réelle. Le jeune empereur
+s'en était aperçu. Fort jaloux, tout jeune qu'il était, de faire
+parler de lui, il commençait à voir avec une sorte de déplaisir la
+gloire du grand homme qui dominait l'occident. La disposition de la
+cour de Russie était donc un mécontentement général contre tout le
+monde. L'empereur, délibérant avec ses ministres et ses amis, décida
+qu'on offrirait la médiation de la Russie, invoquée assez ouvertement
+par la France; qu'on essayerait par là de prévenir un embrasement
+universel; qu'en même temps on dirait la vérité à tous; qu'on ne
+dissimulerait pas à l'Angleterre combien ses prétentions sur Malte
+étaient peu légitimes, et qu'on ferait sentir au Premier Consul la
+nécessité de s'acquitter enfin envers le roi de Piémont, et de ménager
+pendant cette nouvelle guerre les petites puissances, qui composaient
+la clientèle de la cour de Russie.</p>
+
+<span class="sidenote">Communications de la Russie à la France et à l'Angleterre.</span>
+
+<p>En conséquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au général
+Hédouville, par l'organe de M. de Markoff parlant à M. de Talleyrand,
+le cabinet russe exprima son vif déplaisir du nouveau trouble apporté
+à la paix générale par les ambitions rivales de la France et de
+l'Angleterre. Il reconnut que les prétentions de l'Angleterre sur
+Malte étaient mal fondées, mais il fit entendre que les entreprises
+continuelles de la France avaient pu faire naître ces prétentions,
+sans les justifier; et il ajouta que la France ferait bien de modérer
+son action <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> en Europe, si elle ne voulait pas rendre la paix
+impossible à toutes les puissances. Il offrit la médiation de la
+Russie, quelque pénible qu'il fût pour elle de se mêler à des
+différends qui, lui étant étrangers jusqu'ici, finiraient peut-être,
+si elle s'en mêlait, par lui devenir personnels. Il conclut, en disant
+que, si, malgré sa bonne volonté, ses efforts pour rétablir la paix
+demeuraient sans succès, l'empereur espérait que la France ménagerait
+les amis de la Russie, spécialement le royaume de Naples, devenu son
+allié en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par elle à titre
+d'État allemand. Tel fut le sens des communications du cabinet russe.</p>
+
+<span class="sidenote">Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la
+Russie.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de
+la querelle de la France avec l'Angleterre.</span>
+
+<p>La jeunesse élevée dans la dissipation est ordinairement légère dans
+son langage; la jeunesse élevée d'une manière sérieuse est volontiers
+dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile à la jeunesse, c'est la
+mesure. C'est là ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la
+Russie donnaient des leçons aux deux plus puissants gouvernements du
+globe, l'un mené par un grand homme, l'autre par de grandes
+institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il
+avait deviné tout ce qu'il y avait d'inexpérience et de prétention
+dans le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intérêt de ses
+vastes desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du
+continent, et faire naître sur le Rhin une guerre qui l'eût détourné
+de celle qu'il préparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans
+paraître s'en apercevoir, les leçons qui lui venaient de
+Saint-Pétersbourg, il <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> résolut de couper court à tous les
+reproches du jeune czar, en le constituant arbitre absolu de la grande
+querelle qui occupait le monde. Il fit donc offrir par M. de
+Talleyrand et par le général Hédouville au cabinet russe, de déposer
+un compromis, en vertu duquel il s'engageait à subir, quelle qu'elle
+fût, la décision de l'empereur Alexandre, se confiant entièrement en
+sa justice. Cette proposition était aussi sage qu'habile. Si
+l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se défiait ou de sa
+cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son tort, elle
+autorisait le Premier Consul à lui faire une guerre à outrance. La
+clôture de tous les ports placés sous l'influence de la France,
+l'occupation de tous les pays appartenant à l'Angleterre, devenaient
+une conséquence légitime de cette guerre. Cependant, pour ce qui
+regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul,
+prenant le ton décidé qui convenait à ses plans, déclara qu'il ferait
+tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscitée, et qu'il
+n'avait pas commencée.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation du golfe de Tarente.</span>
+
+<p>Après avoir adopté l'attitude qui lui semblait dans le moment la
+meilleure, à l'égard des puissances du continent, le Premier Consul
+procéda sur-le-champ aux occupations déjà préparées et annoncées. Le
+général Saint-Cyr était à Faenza, dans la Romagne, avec une division
+de 15 mille hommes, et un matériel d'artillerie considérable, tel
+qu'il le fallait pour armer la rade de Tarente. Il reçut l'ordre,
+qu'il exécuta immédiatement, de traverser l'État romain pour se
+rendre aux extrémités de l'Italie, en payant tout <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> sur la
+route, afin de ne pas indisposer le Saint-Père. D'après la convention
+conclue avec la cour de Naples, les troupes françaises devaient être
+nourries par l'administration napolitaine. Le général Saint-Cyr, jugé
+comme il méritait de l'être par le Premier Consul, c'est-à-dire comme
+l'un des premiers généraux du temps, principalement lorsqu'il opérait
+seul, avait une position embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi;
+mais il était capable de faire face à toutes les difficultés. Ses
+instructions lui laissaient d'ailleurs une immense latitude. Il lui
+était prescrit, au premier signe d'une insurrection dans les Calabres,
+de les quitter pour se jeter sur la capitale du royaume. Ayant déjà
+conquis Naples une première fois, il savait mieux que personne comment
+il fallait s'y prendre.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation d'Ancône.</span>
+
+<p>Le Premier Consul fit en outre occuper Ancône, après avoir donné au
+Pape toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce désagrément. La
+garnison française devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne
+troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Siége, même l'aider au
+besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.</p>
+
+<span class="sidenote">Occupation du Hanovre.</span>
+
+<p>Les ordres avaient été envoyés en même temps pour l'invasion du
+Hanovre. Les négociations de la Prusse étaient demeurées sans succès.
+L'Angleterre avait déclaré qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si
+on touchait aux États de la maison de Hanovre, qu'on y employât des
+Prussiens ou des Français. C'était, certainement, la plus injuste des
+prétentions. Qu'elle empêchât le pavillon français de <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>
+circuler sur l'Elbe et le Weser, rien n'était plus légitime; mais
+qu'elle arrêtât le négoce de Brême et de Hambourg, parce que les
+Français avaient envahi le territoire au milieu duquel ces villes se
+trouvaient enclavées, qu'elle exigeât que l'Allemagne entière bravât
+la guerre avec la France pour les intérêts de la maison de Hanovre, et
+qu'elle la punît d'une inaction forcée, en détruisant son commerce,
+c'était la conduite la plus inique. La Prusse fut réduite à se
+plaindre amèrement de l'injustice d'un tel procédé, et, en définitive,
+à souffrir le pavillon britannique aux bouches des deux fleuves
+allemands, comme la présence des Français au sein du Hanovre. Elle
+n'avait plus le même intérêt à se charger de l'occupation, depuis que
+son commerce devait être dans tous les cas frappé d'interdit. Le
+Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui promit de ne pas
+franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette invasion sur les
+nécessités de la guerre, et sur l'immense avantage qu'il y avait pour
+lui à fermer aux Anglais les deux plus grandes voies commerciales du
+continent.</p>
+
+<span class="sidenote">Marche du général Mortier avec 25 mille hommes, par la
+Hollande, les évêchés de Munster et d'Osnabruck.</span>
+
+<span class="sidenote">Convention de Suhlingen avec l'armée hanovrienne.</span>
+
+<p>Le général Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'était
+transporté avec 25 mille hommes, à l'extrémité nord de la Hollande,
+sur la frontière du bas-évêché de Munster, appartenant, depuis les
+sécularisations, à la maison d'Aremberg. On était assuré du
+consentement de cette maison. On passait de chez elle sur le
+territoire de l'évêché d'Osnabruck, récemment adjoint au Hanovre, et
+du territoire d'Osnabruck en Hanovre même. On pouvait ainsi se
+dispenser <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> d'emprunter le territoire prussien, ce qui était un
+ménagement indispensable envers la cour de Prusse. Le Premier Consul
+avait recommandé au général Mortier de bien traiter les pays qu'on
+traverserait, et surtout de se montrer plein d'égards pour les
+autorités prussiennes, qu'on allait rencontrer sur toute la frontière
+du Hanovre. Ce général, sage et probe autant que brave, était
+parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit en marche
+à travers les sables arides et les bruyères marécageuses de la Frise
+et de la Basse-Westphalie, pénétra par Meppen en Hanovre, et arriva en
+juin sur les bords de la Hunte. L'armée hanovrienne occupait Diepholz.
+Après quelques rencontres de cavalerie, elle se replia derrière le
+Weser. Quoique composée d'excellents soldats, elle savait que toute
+résistance était impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer des
+malheurs sur le pays, en s'obstinant à combattre. Elle offrit donc de
+capituler honorablement, à quoi le général Mortier consentit
+volontiers. Il fut convenu à Suhlingen que l'armée hanovrienne se
+retirerait avec armes et bagages derrière l'Elbe; qu'elle s'engagerait
+sous parole d'honneur à ne pas servir dans la présente guerre, à moins
+d'échange contre un égal nombre de prisonniers français; que
+l'administration du pays et la perception de ses revenus
+appartiendraient à la France, sauf le respect dû aux individus, aux
+propriétés privées, et aux divers cultes.</p>
+
+<span class="sidenote">Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de
+Suhlingen.</span>
+
+<p>Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoyée au Premier Consul et
+au roi d'Angleterre, pour <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> recevoir leur double ratification.
+Le Premier Consul se hâta de donner la sienne, ne voulant pas réduire
+l'armée hanovrienne au désespoir, en lui imposant des conditions plus
+dures. Lorsqu'on présenta cette même convention au vieux Georges III,
+il fut saisi d'un violent mouvement de colère, et alla, dit-on,
+jusqu'à la jeter au visage du ministre qui la lui présentait. Ce vieux
+roi, dans ses sombres rêveries, avait toujours considéré le Hanovre
+comme devant être le dernier asile de sa famille, dont il était le
+berceau. L'invasion de ses États patrimoniaux le mit au désespoir; il
+refusa de signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses
+soldats hanovriens à la cruelle alternative, ou de mettre bas les
+armes, ou de se faire égorger jusqu'au dernier. Son cabinet allégua
+pour excuse d'une aussi singulière détermination, que le roi voulait
+rester étranger à tout ce qu'on entreprenait contre ses États; que
+ratifier cette convention, c'était adhérer à l'occupation du Hanovre;
+que cette occupation était une violation du sol germanique, et qu'il
+en appelait à la Diète de la violence faite à ses sujets. C'était la
+plus étrange façon d'argumenter, la moins soutenable sous tous les
+rapports.</p>
+
+<span class="sidenote">Capitulation de l'armée hanovrienne.</span>
+
+<span class="sidenote">Acquisition au profit de l'armée française des chevaux de
+Hanovre.</span>
+
+<p>Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave armée que commandait
+le maréchal de Walmoden fut consternée. Elle était rangée derrière
+l'Elbe, au milieu du pays de Lunebourg, établie dans une forte
+position, et résolue à défendre son honneur. De son côté, l'armée
+française, qui depuis trois ans n'avait pas tiré un coup de fusil, ne
+demandait pas mieux <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> que de livrer un combat brillant.
+Cependant l'avis le plus sage prévalut. Le général Mortier, qui
+joignait l'humanité à la vaillance, fit ce qu'il put pour adoucir le
+sort des Hanovriens. Il n'exigea pas qu'ils se rendissent prisonniers
+de guerre: il se contenta de leur licenciement, et convint avec eux
+qu'ils laisseraient leurs armes au camp, et se retireraient dans leurs
+foyers, en promettant de n'être jamais ni armés, ni réunis. Le
+matériel de guerre, contenu dans le royaume, matériel
+très-considérable, fut livré aux Français. Les revenus du pays durent
+leur appartenir, ainsi que les propriétés personnelles de l'électeur
+de Hanovre. Au nombre de ces propriétés se trouvaient les beaux
+étalons de la race hanovrienne, qui furent envoyés en France. La
+cavalerie mit pied à terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui
+furent employés à remonter la cavalerie française.</p>
+
+<p>Le général Mortier ne s'empara que d'une manière très-indirecte de
+l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les
+mains des autorités locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le
+pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la
+force qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse
+de ne pas excéder. Il fut demandé à ce monarque, pour éviter les longs
+détours de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir à
+l'établissement d'une route d'étapes, à travers le territoire
+prussien, en payant exactement à des fournisseurs désignés d'avance,
+l'entretien des troupes qui se rendraient en Hanovre, ou qui en
+reviendraient. Le roi de Prusse s'y <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> prêta pour complaire au
+Premier Consul. Dès lors les communications directes furent établies,
+et on s'en servit pour envoyer un grand nombre de cavaliers, qui
+allaient à pied, et revenaient avec trois chevaux, un qu'ils
+montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette partie
+de l'Allemagne devint fort utile à notre cavalerie, et servit bientôt
+à la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle l'était
+déjà sous le rapport des hommes.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul, après avoir réglé ses rapports avec les
+puissances du continent, se livre tout entier à ses préparatifs de
+descente.</span>
+
+<p>Pendant que s'exécutaient ces diverses occupations, le Premier Consul
+poursuivait ses préparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait
+acheter des matières navales, en Hollande, surtout en Russie, afin
+d'être pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette
+dernière puissance, ne la portassent à refuser des approvisionnements.
+Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme,
+de l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des
+milliers d'ouvriers abattaient les forêts du littoral. Toutes les
+fonderies de la République étaient en activité pour fabriquer des
+mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les
+Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de
+l'École-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On
+commençait à comprendre qu'une si prodigieuse activité ne pouvait être
+une simple démonstration, destinée seulement à inquiéter l'Angleterre.</p>
+
+<p>Le Premier Consul s'était promis de partir pour les côtes de la
+Manche, dès que les constructions <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> navales, partout
+entreprises, seraient un peu plus avancées, et qu'il aurait mis ordre
+aux affaires les plus urgentes. La session du Corps Législatif avait
+été paisiblement consacrée à donner au gouvernement une entière
+approbation pour sa conduite diplomatique envers l'Angleterre, à lui
+prêter l'appui moral le plus complet, à lui voter le budget dont on a
+vu plus haut les principales dispositions, et enfin à discuter sans
+éclat, mais avec profondeur, les premiers titres du Code civil. Le
+Corps Législatif n'était plus, dès cette époque, qu'un grand conseil,
+étranger à la politique, et uniquement consacré aux affaires.</p>
+
+<span class="sidenote">Voyage de Premier Consul sur les côtes de la Manche.</span>
+
+<p>Le Premier Consul se trouva libre dès la fin de juin. Il se proposait
+de parcourir toutes les côtes jusqu'à Flessingue et Anvers, de visiter
+la Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les départements du Rhin
+qu'il ne connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire
+et politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les
+honneurs qui l'attendaient. Pour la première fois, il avait demandé au
+ministre du trésor public, qui les avait sous sa garde, les diamants
+de la couronne, pour en composer des parures à sa femme. Il voulait se
+montrer aux nouveaux départements et sur les bords même du Rhin,
+presque en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il
+était consul à vie, chargé de se choisir un successeur. Ses ministres
+avaient rendez-vous, les uns à Dunkerque, les autres à Lille, à Gand,
+à Anvers, à Bruxelles. Les ambassadeurs étrangers étaient invités à
+le visiter <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> dans les mêmes villes. Allant se montrer à des
+peuples d'un catholicisme fervent, il avait jugé convenable de
+paraître au milieu d'eux, accompagné du légat du Pape. Sur la simple
+expression de ce désir, le cardinal Caprara, malgré son grand âge et
+ses infirmités, s'était décidé, après en avoir obtenu la permission du
+Pape, à grossir le cortége consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres
+avaient été aussitôt donnés pour faire à ce prince de l'Église un
+accueil magnifique.</p>
+
+<span class="sidenote">Départ du Premier Consul le 23 juin.</span>
+
+<span class="sidenote">Visite à Compiègne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.</span>
+
+<p>Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compiègne, où
+l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville,
+Saint-Valery, où l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut
+accueilli avec transport, et reçu avec des honneurs tout à fait
+royaux. La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre
+cygnes d'une éclatante blancheur, qui furent envoyés au jardin des
+Tuileries. Partout sa présence faisait éclater le dévouement pour sa
+personne, la haine pour les Anglais, le zèle à combattre et à vaincre
+ces anciens ennemis de la France. Il écoutait les autorités, les
+habitants, avec une extrême bonté; mais son attention était évidemment
+tout entière au grand objet qui l'occupait dans le moment. Les
+chantiers, les magasins, les approvisionnements de toute espèce,
+attiraient exclusivement son ardente sollicitude. Il visitait les
+troupes qui commençaient à s'agglomérer vers la Picardie, inspectait
+leur équipement, caressait les vieux soldats dont le visage lui était
+connu, et les laissait pleins de confiance dans sa vaste entreprise.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> <span class="sidenote">Arrivée à Boulogne.</span>
+
+<p>À peine avait-il achevé ces visites, qu'il rentrait, et, quoique
+accablé de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent
+encore, pour l'éternelle instruction des gouvernements chargés de
+grands préparatifs. Ici, le trésor avait différé des envois de fonds
+aux entrepreneurs; là, le ministre de la marine avait négligé de faire
+arriver des matières navales; ailleurs, la direction des forêts, par
+diverses formalités, avait retardé les coupes de bois; autre part,
+enfin, l'artillerie n'avait pas expédié les bouches à feu ou les
+munitions nécessaires. Le Premier Consul réparait ces négligences, ou
+levait ces obstacles par la puissance de sa volonté. Il arriva ainsi à
+Boulogne, centre principal auquel venaient aboutir ses efforts, et
+point de départ présumé de la grande expédition projetée contre
+l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Exposition des moyens imaginés pour franchir le détroit de
+Calais.</span>
+
+<span class="sidedate">Juillet 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Difficulté de transporter des troupes en mer.</span>
+
+<span class="sidenote">L'idée des bateaux plats généralement admise pour passer de
+Calais à Douvres.</span>
+
+<span class="sidenote">Calmes en été, brumes en hiver, également propres au
+passage.</span>
+
+<p>C'est le moment de faire connaître avec détail l'immense armement
+imaginé pour transporter 150 mille hommes au delà du détroit de
+Calais, avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres
+qu'une telle armée suppose. C'est déjà une vaste et difficile
+opération que de transporter 20 ou 30 mille hommes au delà des mers.
+L'expédition d'Égypte, exécutée il y a cinquante ans, l'expédition
+d'Alger, exécutée de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il
+faut embarquer 150 mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400
+bouches à feu attelées? Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne
+6 ou 700 hommes, à condition d'une traversée de quelques jours; une
+<span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> grosse frégate en peut contenir la moitié. Il faudrait donc
+200 vaisseaux de ligne pour embarquer une telle armée, c'est-à-dire
+une force navale chimérique, et que l'alliance de la France et de
+l'Angleterre, pour un même but, peut tout au plus rendre imaginable.
+C'eût été par conséquent une entreprise impossible, que de vouloir
+jeter 150 mille hommes en Angleterre, si l'Angleterre eût été à la
+distance de l'Égypte ou de la Morée. Mais il ne fallait passer que le
+détroit de Calais, c'est-à-dire parcourir 8 à 10 lieues marines. Pour
+une telle traversée, il n'était pas besoin d'employer de gros
+vaisseaux. On n'aurait pas même pu s'en servir, si on les avait
+possédés, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port capable de
+les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la côte opposée, à moins de
+se détourner beaucoup, un seul port où ils pussent aborder. L'idée de
+petits bâtiments, vu le trajet, vu la nature des ports, s'était donc
+toujours offerte à tous les esprits. D'ailleurs ces petits bâtiments
+suffisaient pour les circonstances de mer qu'on était exposé à
+rencontrer. De longues observations, recueillies sur les côtes,
+avaient conduit à découvrir ces circonstances, et à déterminer les
+bâtiments qui s'y adaptaient le mieux. En été, par exemple, il y a
+dans la Manche des calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on
+puisse compter sur 48 heures du même temps. Il fallait à peu près ce
+nombre d'heures, non pour passer, mais pour faire sortir des ports
+l'immense flottille dont il s'agissait. Pendant ce calme, la
+croisière anglaise étant condamnée à l'immobilité, <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> des
+bâtiments construits pour marcher à la rame comme à la voile,
+pouvaient passer impunément, même devant une escadre ennemie. L'hiver
+avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la saison
+froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles, offraient
+encore un moyen de faire le trajet en présence d'une force ennemie, ou
+immobile, ou trompée par le brouillard. Restait enfin une troisième
+occasion favorable, c'était celle qu'offraient les équinoxes. Il
+arrive souvent qu'après les ouragans de l'équinoxe, le vent tombe tout
+à coup, et laisse le temps nécessaire pour franchir le détroit, avant
+le retour de l'escadre ennemie, obligée par la tempête à prendre le
+large. C'étaient là les circonstances universellement désignées par
+les marins vivant sur les bords de la Manche.</p>
+
+<p>Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que fût le temps,
+à moins d'une tempête, on pouvait toujours franchir le détroit;
+c'était celui où, par d'habiles man&oelig;uvres, on aurait amené, pour
+quelques heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la
+flottille, protégée par cette escadre, pouvait mettre à la voile, sans
+s'inquiéter de la croisière ennemie.</p>
+
+<p>Mais le cas d'une grande escadre française amenée entre Calais et
+Douvres, dépendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y
+compter le moins possible. Il fallait même construire la flottille de
+transport, de telle façon qu'elle pût, en apparence au moins, se
+passer de toute force auxiliaire; car s'il eût été démontré par sa
+construction, qu'il lui <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> était impossible de tenir la mer sans
+une escadre de secours, le secret de cette grande opération eût été
+sur-le-champ livré aux ennemis. Avertis, ils auraient concentré toutes
+leurs forces navales dans le détroit, et prévenu toute man&oelig;uvre des
+escadres françaises tendant à s'y rendre.</p>
+
+<span class="sidenote">Forme des rivages et des ports de la Manche.</span>
+
+<span class="sidenote">La forme des bâtiments à employer déduite des circonstances
+locales.</span>
+
+<p>Aux considérations tirées de la nature des vents et de la mer, dans le
+détroit, se joignaient les considérations tirées de la forme des
+côtes. Les ports français du détroit étaient tous des ports
+d'échouage, c'est-à-dire restant à sec à la marée basse, et ne
+présentant pas un fond de plus de huit ou neuf pieds à marée haute. Il
+fallait donc des bâtiments qui n'eussent pas besoin, quand ils étaient
+chargés, de plus de sept à huit pieds d'eau pour flotter, et qui
+pussent supporter l'échouage sans en souffrir. Quant au rivage
+d'Angleterre, les ports situés entre la Tamise, Douvres, Folkstone et
+Brighton, étaient fort petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait,
+pour opérer un si vaste débarquement, se jeter tout simplement à la
+côte, et, pour ce motif encore, des bâtiments propres à l'échouage.
+C'étaient là les diverses raisons qui avaient fait adopter des bateaux
+plats, pouvant marcher à l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit
+en brume; pouvant porter du gros canon, sans tirer plus de sept ou
+huit pieds d'eau, afin de se mouvoir librement dans les ports français
+de la Manche, afin d'échouer, sans se briser, sur les plages
+d'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Trois espèces de bâtiments.</span>
+
+<span class="sidenote">Chaloupes canonnières proprement dites.</span>
+
+<p>Pour satisfaire à ces conditions réunies, on imagina de grosses
+chaloupes canonnières, à fond plat, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> solidement construites,
+et de deux espèces diverses, pour répondre à deux besoins différents.
+Les chaloupes de la première espèce, qu'on appela proprement chaloupes
+canonnières, étaient construites de manière à porter quatre pièces de
+gros calibre, depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur
+l'arrière, et en mesure, par conséquent, de répondre au feu des
+vaisseaux et des frégates. Cinq cents chaloupes canonnières, armées de
+4 pièces, pouvaient ainsi égaler le feu de vingt vaisseaux de cent
+canons. Elles étaient gréées comme des bricks, c'est-à-dire à deux
+mâts, man&oelig;uvrées par 24 matelots, et capables de contenir une
+compagnie d'infanterie de 100 hommes, avec son état-major, ses armes
+et ses munitions.</p>
+
+<span class="sidenote">Bateaux canonniers.</span>
+
+<p>Les chaloupes de la seconde espèce, qu'on appela, pour les distinguer
+des autres, bateaux canonniers, étaient moins fortement armées, moins
+maniables, mais destinées à porter, indépendamment de l'infanterie,
+l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers étaient pourvus
+sur l'avant d'une pièce de 24, et sur l'arrière d'une pièce de
+campagne, laissée sur son affût, avec les apparaux nécessaires pour
+l'embarquer et la débarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de
+plus, un caisson d'artillerie, rempli de munitions, et disposé sur le
+pont, de manière à ne pas gêner la man&oelig;uvre, et à pouvoir être mis
+à terre en un clin d'&oelig;il. Ils contenaient enfin, au centre même de
+leur cale, une petite écurie, dans laquelle devaient être logés deux
+chevaux d'artillerie, avec des vivres pour <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> plusieurs jours.
+Cette écurie, placée au centre, ouverte par le haut, surmontée d'un
+couvercle mobile, était combinée avec la mâture, de façon qu'un
+cheval, saisi à terre par une vergue, enlevé rapidement, était
+descendu dans sa loge avec la plus grande facilité. Ces bateaux
+canonniers, inférieurs par leur armement aux chaloupes canonnières,
+mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de la mitraille au moyen
+de la pièce de campagne placée sur leur pont, avaient l'avantage de
+porter, outre une portion de l'infanterie, toute l'artillerie de
+l'armée, avec deux chevaux, pour la traîner en ligne, dans le premier
+moment de la descente à terre. Le surplus des attelages devait être
+placé sur des transports, dont on verra plus bas l'organisation. Moins
+propres que les chaloupes aux man&oelig;uvres et aux combats, ils étaient
+gréés comme les grosses barques longeant nos côtes, et n'avaient que
+trois grosses voiles attachées à trois mâts, sans hune ni perroquet.
+Ils n'étaient montés que par 6 matelots. Ils étaient capables de
+contenir, comme les chaloupes canonnières, une compagnie d'infanterie
+avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et quelques
+artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux, ils
+pouvaient porter, indépendamment d'une masse considérable
+d'infanterie, 3 ou 400 bouches à feu de campagne, avec une voiture de
+munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint
+au reste des attelages, devait suivre sur les bâtiments de transport.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> <span class="sidenote">Les péniches.</span>
+
+<p>Tels étaient les bateaux plats de la première et de la seconde espèce.
+On avait reconnu nécessaire d'en construire d'une troisième sorte,
+encore plus légers et plus mobiles que les précédents, tirant deux à
+trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'étaient
+de grands canots, étroits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile
+qu'on posait ou retirait à volonté, et distingués des autres par le
+nom de péniches. Ces gros canots étaient pourvus d'une soixantaine
+d'avirons, portaient au besoin une légère voilure, et marchaient avec
+une extrême vitesse. Lorsque soixante soldats, dressés à manier la
+rame aussi bien que des matelots, les mettaient en mouvement, ils
+glissaient sur la mer comme ces légères embarcations, détachées des
+flancs de nos grands vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidité
+de leur sillage. Ces péniches pouvaient recevoir 60 à 70 soldats,
+outre 2 ou 3 marins pour les diriger. Elles avaient à bord un petit
+obusier, plus une pièce de 4, et ne devaient recevoir d'autre
+chargement que les armes de leurs passagers, et quelques vivres de
+campagne, disposés comme lest.</p>
+
+<p>Après de nombreuses expériences, on s'était définitivement attaché à
+ces trois espèces de bâtiments, qui répondaient à tous les besoins de
+la traversée, et qui, rangés en bataille, présentaient une redoutable
+ligne de feux. Les chaloupes canonnières, plus faciles à man&oelig;uvrer
+et plus fortement armées, occupaient la première ligne; les bateaux
+canonniers, inférieurs sous ces deux rapports, étaient rangés en
+seconde ligne, faisant face aux intervalles qui séparaient <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span>
+les chaloupes, de manière qu'il n'y eût aucun espace privé de feux.
+Les péniches, qui ne portaient que de petits obusiers, et qui étaient
+surtout redoutables par la mousqueterie, disposées, tantôt en avant de
+la ligne de bataille, tantôt en arrière ou sur les ailes, pouvaient
+rapidement courir à l'abordage si on avait affaire à une flotte, ou
+jeter leurs hommes à terre si on voulait opérer un débarquement, ou se
+dérober s'il fallait supporter un feu de grosse artillerie.</p>
+
+<p>Ces trois espèces de bâtiments devaient être réunis au nombre de 12 ou
+1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches à feu de gros
+calibre, sans compter un grand nombre de pièces de petite dimension,
+c'est-à-dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre.
+Leur feu était dangereux, parce qu'il était rasant, et dirigé vers la
+ligne de flottaison. Engagés contre de gros vaisseaux, ils
+présentaient un but difficile à saisir, et tiraient, au contraire, sur
+un but facile à atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et
+envelopper l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division,
+ils en avaient aussi les inconvénients. L'ordre à introduire dans
+cette masse mouvante et prodigieusement nombreuse, était un problème
+extrêmement difficile, à la solution duquel s'appliquèrent sans cesse,
+pendant trois ans, l'amiral Bruix et Napoléon. On verra plus tard à
+quel degré de précision dans les man&oelig;uvres ils surent arriver, et
+jusqu'à quel point le problème fut par eux résolu.</p>
+
+<span class="sidenote">Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une
+flottille de chaloupes canonnières.</span>
+
+<span class="sidenote">Opinion de l'amiral Decrès sur les propriétés de la
+flottille de Boulogne.</span>
+
+<p>Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span>
+traversant à toutes voiles cette masse de petits bâtiments, foulant,
+renversant ceux qu'elle rencontrerait devant elle, coulant à fond ceux
+qu'elle atteindrait de ses boulets, mais, enveloppée à son tour par
+cette nuée d'ennemis, recevant dans tous les sens un feu d'artillerie
+dangereux, assaillie par la mousqueterie de cent mille fantassins, et
+peut-être envahie par d'intrépides soldats, dressés à l'abordage? On
+ne saurait le dire, car on ne peut se faire une idée d'une scène aussi
+étrange, sans aucun antécédent connu, qui puisse aider l'esprit à en
+prévoir les chances diverses. L'amiral Decrès, esprit supérieur, mais
+dénigrant, admettait qu'en sacrifiant cent bâtiments et dix mille
+hommes, on pourrait probablement essuyer la rencontre d'une escadre
+ennemie, et franchir le détroit.&mdash;On les perd tous les jours dans une
+bataille, répondait le Premier Consul; et quelle bataille a jamais
+promis les résultats que nous fait espérer la descente en
+Angleterre?&mdash;Mais c'était la chance la plus défavorable que celle
+d'une rencontre avec la croisière anglaise. Restait toujours la chance
+de passer par un calme qui paralysât l'ennemi, par une brume qui lui
+dérobât la vue de notre flottille; et enfin la chance plus rassurante
+encore d'une escadre française, apparaissant tout à coup dans le
+détroit pour quelques heures.</p>
+
+<span class="sidenote">Inconvénients dérivant de la construction des bateaux à
+fond plat.</span>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, ces bâtiments avaient assez de force pour se
+défendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ôter à l'ennemi
+toute idée d'une escadre de secours, pour donner confiance aux
+soldats <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> et aux matelots chargés de les monter. Cependant ils
+présentaient des inconvénients tenant à la forme même de leur
+construction. Ayant, au lieu d'une quille profondément immergée, un
+fond plat qui pénétrait peu dans l'eau, portant de plus une assez
+forte mâture, ils devaient avoir peu de stabilité, s'incliner
+facilement sous le souffle du vent, et même chavirer, s'ils étaient
+frappés par une rafale subite. C'est ce qui arriva une fois, dans la
+rade de Brest, à une chaloupe canonnière mal lestée. L'accident eut
+lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui, saisi de crainte, en
+écrivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet accident ne se
+reproduisit pas. Avec des précautions dans la manière de distribuer
+les munitions qui leur servaient de lest, les bâtiments de la
+flottille acquirent assez de stabilité pour supporter de gros temps;
+et il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'échouer, ce qui était
+naturel, en naviguant toujours le long des côtes, et, ce qui était en
+général volontaire de leur part, dans le but d'échapper aux Anglais.
+Du reste, la marée suivante les remettait à flot, quand ils avaient
+été obligés de se jeter à la côte.</p>
+
+<span class="sidenote">Courants de la Manche.</span>
+
+<p>Ils offraient un inconvénient plus fâcheux, celui de dériver,
+c'est-à-dire, de céder aux courants. Ils le devaient à leur lourde
+structure, qui présentait plus de prise à l'eau, que leur mâture n'en
+présentait au vent. Cet inconvénient s'aggravait, lorsque, privés de
+vent, ils marchaient à la rame, et n'avaient que la force des rameurs
+pour combattre <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> la force du courant. Dans ce cas, ils
+pouvaient être emportés loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver
+séparément; car, étant de formes différentes, ils devaient subir une
+dérivation inégale. Nelson l'avait éprouvé lui-même, lorsqu'en 1801 il
+attaqua la flottille de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir
+toutes en même temps, ne firent que des efforts décousus. Un semblable
+défaut, fâcheux dans toute mer, l'était davantage encore dans la
+Manche, où règnent deux courants très-forts à chaque marée. Lorsque la
+mer s'élève ou s'abaisse, elle produit alternativement un courant
+ascendant ou descendant, dont la direction est déterminée par la
+figure des côtes de France et d'Angleterre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 23.) La
+Manche est très-ouverte à l'ouest, entre la pointe du Finistère et
+celle de Cornouailles; très-resserrée à l'est, entre Calais et
+Douvres. La mer, en s'élevant, pénètre plus vivement par l'issue la
+plus large; ce qui produit à la marée montante un courant ascendant de
+l'ouest à l'est, de Brest à Calais. Le même effet se produit en sens
+contraire, quand la mer s'abaisse; elle fuit alors plus vite par
+l'issue la plus vaste; et il en résulte, à la marée descendante, un
+courant de l'est à l'ouest, de Calais à Brest. Ce double courant,
+recevant près des côtes, et de leur forme elle-même, diverses
+inflexions, devait porter une certaine perturbation dans la marche de
+ces deux mille navires, perturbation plus ou moins à craindre, suivant
+la faiblesse du vent et la force du flot. Cela diminuait beaucoup
+l'avantage <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> de la traversée en calme, l'une des plus
+souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres,
+non-seulement fort étroit, mais de plus peu profond, permettait de
+jeter l'ancre à égale distance des deux côtes. Les amiraux regardaient
+donc comme possible de s'arrêter, dans le cas d'une dérivation trop
+grande, et d'attendre à l'ancre le retour du courant contraire, ce qui
+ne pouvait pas entraîner une perte de temps de plus de trois ou quatre
+heures. C'était une difficulté, mais point insurmontable<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet inconvénient avait bientôt fait abandonner une sorte de bâtiments,
+appelés prames. Ceux-ci, tout à fait plats, sans aucune courbure dans
+leurs flancs, et même à trois quilles, étaient de vrais pontons
+flottants, destinés à porter beaucoup de canons et de chevaux. On
+avait d'abord résolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procuré
+des moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600
+bouches à feu. Mais l'infériorité de leurs qualités navigantes les fit
+bientôt abandonner, et on n'en construisit pas au delà de douze ou
+quinze. Nous ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges,
+armées d'une pièce de 24 à l'arrière, qu'on appelait caïques, ni de
+corvettes d'un faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros
+canons, les unes et les <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> autres construites à titre d'essais,
+et que l'expérience empêcha de multiplier. La totalité de la flottille
+se composa presque exclusivement des trois espèces de bâtiments dont
+on vient de lire la description, c'est-à-dire de chaloupes
+canonnières, de bateaux canonniers et de péniches.</p>
+
+<p>Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une
+compagnie d'infanterie, chaque péniche, les deux tiers d'une
+compagnie, si on réunissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 péniches,
+c'est-à-dire 1,200 bâtiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille
+hommes. Supposez que l'escadre de Brest en portât 15 ou 18 mille,
+celle du Texel 20 mille, c'étaient 150 ou 160 mille hommes, qu'on
+pouvait jeter en Angleterre, 120 mille en une seule masse à bord de la
+flottille, 30 ou 40 mille en divisions détachées, à bord de deux
+grosses escadres, partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.</p>
+
+<p>C'était assez pour vaincre et réduire cette superbe nation, qui
+prétendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyens pour transporter le matériel.</span>
+
+<p>Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matériel,
+c'est-à-dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de
+guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour
+les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours,
+l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pièce.
+Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept à huit
+mille chevaux de cavalerie, des <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> munitions pour toute une
+campagne, des vivres pour un ou deux mois, un grand parc de siége,
+dans le cas où l'on aurait des murailles à renverser. Les chevaux
+surtout étaient très-difficiles à transporter, et il ne fallait pas
+moins de 6 à 700 bâtiments, si on voulait en porter seulement 7 à 8
+mille.</p>
+
+<span class="sidenote">Achat de tous les bateaux de pêche sur les côtes de
+l'Océan, en France, en Belgique et en Hollande.</span>
+
+<p>Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage
+et la grande pêche devaient fournir un matériel naval tout prêt, et
+très-considérable. On pouvait acheter sur toutes les côtes depuis
+Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intérieur même de la Hollande,
+des bâtiments jaugeant de 20 à 60 tonneaux, faisant le cabotage, la
+pêche de la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents à la
+mer, et très-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les
+charger, moyennant les aménagements convenables. Une commission formée
+pour cet objet achetait, depuis Brest jusqu'à Amsterdam, des bâtiments
+qui coûtaient en moyenne de 12 à 15,000 francs chacun. On s'en était
+déjà procuré plusieurs centaines. Le reste n'était pas difficile à
+trouver.</p>
+
+<p>En portant la flotte de guerre à 12 ou 1,300 bâtiments, la flottille
+de transport à 900 ou 1,000, c'était 2,200 ou 2,300 bâtiments à
+réunir, rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le passé, et
+probablement aussi dans l'avenir.</p>
+
+<p>On doit comprendre maintenant comment il eût été impossible de
+construire sur un ou deux points de la côte cette immense quantité de
+bâtiments. <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Si petite que fût leur dimension, jamais on
+n'aurait pu se procurer dans un seul lieu les matières, les ouvriers,
+les chantiers nécessaires à leur construction. Il avait donc été
+indispensable de faire concourir au même objet tous les ports, et tous
+les bassins des rivières. C'était bien assez de réserver aux ports de
+la Manche, dans lesquels on devait les réunir, le soin d'aménager et
+d'entretenir ces deux mille bâtiments.</p>
+
+<span class="sidenote">Ports disposés pour recevoir les 2,300 bâtiments dont se
+composait la flottille.</span>
+
+<p>Mais après les avoir construits fort loin les uns des autres, il
+fallait les rassembler en un seul point, de Boulogne à Dunkerque, à
+travers les croisières anglaises, résolues à les détruire avant qu'ils
+fussent réunis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre
+ports, placés autant que possible sous le même vent, à une très-petite
+distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin
+les loger sans encombrement, sans confusion, à l'abri du danger du
+feu, à la portée des troupes, de manière qu'ils pussent sortir et
+rentrer souvent, apprendre à charger et à décharger rapidement,
+hommes, canons et chevaux.</p>
+
+<span class="sidenote">Ingénieurs et amiraux dont le Premier Consul s'était
+entouré à Boulogne.</span>
+
+<span class="sidenote">MM. Sganzin et Forfait.</span>
+
+<p>Toutes ces difficultés ne pouvaient être résolues que sur les lieux
+mêmes, par Napoléon, voyant les choses de ses propres yeux, et entouré
+des officiers les plus habiles et les plus spéciaux. Il avait appelé à
+Boulogne M. Sganzin, ingénieur de la marine, et l'un des premiers
+sujets de ce corps distingué; M. Forfait, ministre de la marine
+pendant quelques mois, médiocre en fait d'administration, mais
+supérieur dans l'art des constructions navales, plein d'invention,
+<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> et dévoué à une entreprise dont il avait été, sous le
+Directoire, l'un des plus ardents promoteurs; enfin le ministre Decrès
+et l'amiral Bruix, deux hommes dont il a été parlé déjà, et qui
+méritent qu'on les fasse connaître ici avec plus de détail.</p>
+
+<a id="img003" name="img003"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img003.jpg" width="300" height="424" alt="" title="">
+<p>Bruix.</p>
+</div>
+
+<span class="sidenote">L'amiral Decrès.</span>
+
+<span class="sidenote">L'amiral Ganteaume.</span>
+
+<span class="sidenote">L'amiral Latouche-Tréville.</span>
+
+<span class="sidenote">L'amiral Bruix.</span>
+
+<p>Le Premier Consul aurait voulu posséder un peu moins de bons généraux
+dans ses armées de terre, et un peu plus dans ses armées de mer. Mais
+la guerre et la victoire forment seules les bons généraux. La guerre
+ne nous avait pas manqué sur mer depuis douze ans; malheureusement
+notre marine, désorganisée par l'émigration, s'étant trouvée tout de
+suite inférieure à celle des Anglais, avait été presque toujours
+obligée de se renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu,
+non pas la bravoure, mais la confiance. Les uns étaient très-âgés, les
+autres manquaient d'expérience. Quatre attiraient dans le moment toute
+l'attention de Napoléon, Decrès, Latouche-Tréville, Ganteaume et
+Bruix. L'amiral Decrès était un homme d'un esprit rare, mais frondeur,
+ne voyant que le mauvais côté des choses, critique excellent des
+opérations d'autrui, à ce titre bon ministre, mais administrateur peu
+actif, très-utile toutefois à côté de Napoléon, qui suppléait par son
+activité à celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers
+moins confiants qu'il n'était lui-même. Par ces raisons, l'amiral
+Decrès était celui des quatre qui valait le mieux à la tête des
+bureaux de la marine, et qui aurait valu le moins à la tête d'une
+escadre. Ganteaume, brave officier, intelligent, instruit, pouvait
+<span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> conduire une division navale au feu; mais hors du feu,
+hésitant, incertain, laissant passer la fortune sans la saisir, il ne
+devait être employé que dans la moins difficile des entreprises.
+Latouche-Tréville et Bruix étaient les deux marins les plus distingués
+du temps, et appelés certainement, s'ils avaient vécu, à disputer à
+l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Tréville était tout ardeur,
+tout audace; il joignait l'esprit, l'expérience au courage, inspirait
+aux marins les sentiments dont il était plein, et, sous ce rapport,
+était le plus précieux de tous, puisqu'il avait ce que notre marine
+avait trop peu, la confiance en soi-même. Enfin Bruix, chétif de corps
+et de santé, épuisé par les plaisirs, doué d'une vaste intelligence,
+d'un génie d'organisation rare, trouvant ressource à tout,
+profondément expérimenté, seul homme qui eût dirigé quarante vaisseaux
+de ligne à la fois, aussi habile à concevoir qu'à exécuter, eût été le
+véritable ministre de la marine, s'il n'avait été si propre à
+commander. Ce n'étaient pas là tous les chefs de notre flotte: il
+restait Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur
+d'Algésiras, actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer
+en leur lieu. Mais les quatre que nous citons étaient alors les
+principaux.</p>
+
+<span class="sidenote">Rivalité entre l'amiral Decrès et l'amiral Bruix.</span>
+
+<p>Le Premier Consul voulut confier à l'amiral Bruix le commandement de
+la flottille, parce que là tout était à créer; à Ganteaume la flotte
+de Brest, qui n'avait à exécuter qu'un transport de troupes; enfin à
+Latouche-Tréville la flotte de Toulon, laquelle <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> était chargée
+d'une man&oelig;uvre difficile, audacieuse, mais décisive, et que nous
+exposerons plus tard. L'amiral Bruix, ayant à organiser la flottille,
+était sans cesse en contact avec l'amiral Decrès. L'un et l'autre
+avaient trop d'esprit pour n'être pas rivaux, dès lors ennemis: de
+plus, leur nature était incompatible. Déclarer les difficultés
+invincibles, critiquer les tentatives qu'on faisait pour les vaincre,
+tel était l'amiral Decrès. Les voir, les étudier, chercher à en
+triompher, tel était l'amiral Bruix. Il faut ajouter qu'ils se
+défiaient l'un de l'autre: ils craignaient sans cesse, l'amiral Decrès
+qu'on ne dénonçât au Premier Consul les inconvénients de son inaction,
+l'amiral Bruix ceux de sa vie déréglée. Ces deux hommes, sous un
+maître faible, auraient troublé la flotte par leurs divisions; sous un
+maître comme le Premier Consul, ils étaient utiles par leur diversité
+même. Bruix proposait des combinaisons, Decrès les critiquait; le
+Premier Consul prononçait avec une sûreté de jugement infaillible.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napoléon décida
+toutes les questions laissées en suspens. Son arrivée à Boulogne était
+urgente, car, malgré l'énergie et la fréquence de ses ordres, beaucoup
+de choses restaient en arrière. On ne construisait pas à Boulogne, à
+Calais, à Dunkerque, mais on réparait l'ancienne flottille, et on se
+préparait à exécuter les aménagements, jugés nécessaires, sur les deux
+mille bâtiments construits ou achetés, quand ils seraient réunis. On
+manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie
+<span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> à grande portée pour éloigner les Anglais, très-occupés à
+lancer des projectiles incendiaires.</p>
+
+<span class="sidenote">Activité imprimée à toutes choses à Boulogne.</span>
+
+<span class="sidenote">Comment on se procure des ouvriers.</span>
+
+<p>La présence du Premier Consul, entouré de MM. Sganzin, Forfait, Bruix,
+Decrès, et d'une quantité d'autres officiers, imprima bientôt à son
+entreprise une activité nouvelle. Il avait déjà employé à Paris une
+mesure, qu'il voulut appliquer à Boulogne et partout où il passa. Il
+fit prendre dans la conscription cinq à six mille hommes, appartenant
+à toutes les professions consacrées au travail du bois ou du fer,
+telles que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons,
+serruriers, forgerons. Des maîtres, choisis parmi les ouvriers de la
+marine, les dirigeaient. Une haute paye était accordée à ceux qui
+montraient de l'intelligence et de la bonne volonté; et en peu de
+temps les chantiers furent couverts d'une population d'ouvriers
+constructeurs, dont il eût été difficile de deviner la profession
+originelle.</p>
+
+<span class="sidenote">Comment on se procure du bois.</span>
+
+<span class="sidenote">Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.</span>
+
+<p>Les forêts abondaient autour de Boulogne. Un ordre avait livré à la
+marine toutes celles des environs. Les bois, employés le jour même où
+on les abattait, étaient verts, mais bons à servir de pieux, et il en
+fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer
+aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destinés à fournir
+des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matières navales,
+telles que chanvres, mâtures, cuivres, goudrons, transportées de la
+Russie et de la Suède en Hollande, pour être amenées, par les eaux
+intérieures, de la Hollande et de la Flandre à Boulogne, <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span>
+étaient en ce moment arrêtées par divers obstacles, sur les canaux de
+la Belgique. Des officiers, envoyés immédiatement avec des ordres et
+des fonds, partirent pour accélérer les arrivages. Enfin les fonderies
+de Douai, de Liége, de Strasbourg, malgré leur activité se trouvaient
+en retard. Le savant Monge, qui suivait presque partout le Premier
+Consul, fut envoyé en mission pour accélérer leurs travaux, et faire
+couler à Liége de gros mortiers et des pièces de fort calibre. Le
+général Marmont avait été chargé de l'artillerie. Des aides-de-camp
+partaient chaque jour en poste pour aller stimuler son zèle, et lui
+signaler les expéditions de canons ou d'affûts qui étaient retardées.
+On avait besoin, en effet, indépendamment de l'artillerie des
+bâtiments, de 5 à 600 bouches à feu en batterie, afin de tenir
+l'ennemi à distance des chantiers.</p>
+
+<p>Ces premiers ordres donnés, il fallait s'occuper de la grande question
+des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur
+capacité à l'étendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns,
+créer les autres, les défendre tous. Après en avoir conféré avec MM.
+Sganzin, Forfait, Decrès et Bruix, le Premier Consul arrêta les
+dispositions suivantes.</p>
+
+<span class="sidenote">Description du détroit de Calais.</span>
+
+<p>Depuis long-temps le port de Boulogne avait été indiqué comme le
+meilleur point de départ, pour une expédition dirigée contre
+l'Angleterre. (Voir la carte n<sup>o</sup> 23.) La côte de France, en s'avançant
+vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez.
+À droite de ce cap, elle court à l'est, vers l'Escaut, ayant en face
+la vaste étendue de la mer <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> du Nord. À gauche elle rencontre
+celle d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du détroit, puis
+descend brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les
+ports à la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placés
+en dehors du détroit, sont moins bien situés comme point de départ;
+les ports à gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et
+Étaples, placés dans le détroit même, ont toujours été jugés
+préférables. En effet, si l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut
+doubler le cap Grisnez pour entrer dans le détroit, surmonter la
+bouffée des vents de la Manche qui se fait sentir en doublant le cap,
+et venir se placer au vent de Boulogne, pour aborder entre Douvres et
+Folkstone. Au contraire, en allant d'Angleterre en France, on est plus
+naturellement porté vers Calais que vers Boulogne. Pour se transporter
+en Angleterre, ce qui était le cas de l'expédition projetée, Boulogne
+et les ports placés à la gauche du cap Grisnez valaient mieux que
+Calais et Dunkerque. Seulement, ils avaient l'inconvénient de
+présenter moins d'étendue et de fond que Calais et Dunkerque, ce qui
+s'explique par l'accumulation des sables et des galets, toujours plus
+grande dans un espace resserré comme un détroit.</p>
+
+<span class="sidenote">Port de Boulogne.</span>
+
+<span class="sidenote">Création du bassin de Boulogne.</span>
+
+<p>Néanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite
+rivière marécageuse, la Liane, était susceptible de recevoir un
+agrandissement considérable. Le bassin de la Liane, formé par deux
+plateaux qui se séparent aux environs de Boulogne, et laissent entre
+eux un espace de figure demi-circulaire, <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> pouvait être, avec
+de grands travaux, converti en un port d'échouage très-vaste. (Voir
+les cartes n<sup>os</sup> 24 et 25.) Le lit de la Liane présentait six à sept
+pieds d'eau, à la marée haute, dans les moyennes marées. Il était
+possible, en le creusant, de lui en procurer neuf à dix. C'était donc
+chose praticable que de créer dans ce lit marécageux de la Liane, à
+peu près à la hauteur de Boulogne, un bassin de figure semblable au
+terrain, c'est-à-dire demi-circulaire, capable de contenir quelques
+centaines de bâtiments, plus ou moins, selon le rayon qu'on lui
+donnerait. Ce bassin, et le lit creusé de la Liane, pouvaient être
+amenés à contenir 12 à 1,300 bâtiments, par conséquent plus de la
+moitié de la flottille. Ce n'était pas tout que d'avoir une surface
+suffisante, il fallait des quais extrêmement étendus, pour que ces
+nombreux bâtiments pussent, sinon tous à la fois, du moins en assez
+grand nombre, joindre les bords du bassin, et prendre leur chargement.
+L'étendue des quais importait donc autant que l'étendue du port
+lui-même. On n'avait songé à aucune de ces choses sous le Directoire,
+parce que jamais les projets n'avaient été poussés jusqu'à réunir 150
+mille hommes et deux mille bâtiments. Le Premier Consul, malgré la
+grandeur du travail, n'hésita pas à prescrire sur-le-champ le
+creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane. Ces mêmes 150
+mille hommes, qui constituaient par leur nombre la difficulté de
+l'entreprise, allaient être employés à la vaincre, en creusant
+eux-mêmes <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> le bassin où ils devaient s'embarquer. Il fut
+décide que les camps, placés dans l'origine à quelque distance des
+côtes, seraient immédiatement rapprochés de la mer, et que les soldats
+enlèveraient eux-mêmes la masse énorme de terre dont il fallait se
+débarrasser.</p>
+
+<span class="sidenote">Construction d'écluses de chasse.</span>
+
+<p>Une écluse de chasse fut ordonnée pour creuser le chenal, et procurer
+la profondeur d'eau nécessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui
+de Brest, formés par les sinuosités d'une côte profonde, et qu'on
+appelle ports d'échouage, consistent en général dans l'embouchure de
+petites rivières, qui grossissent à la marée haute, forment alors un
+bassin où les bâtiments se trouvent à flot, puis diminuent avec la
+marée basse, jusqu'à ne plus présenter que de gros ruisseaux coulant
+sur un lit de vase, et laissant pendant quelques heures les bâtiments
+échoués sur leurs rives. Les sables que ces rivières entraînent,
+ramassés par la mer et ramenés en face des embouchures, forment des
+bancs ou barres, qui gênent la navigation. Pour vaincre cet obstacle,
+on élève alors dans le lit des rivières des écluses, qui s'ouvrent
+devant la marée montante, recueillent l'abondance des eaux, retiennent
+cette abondance en se refermant à la marée descendante, et ne la
+laissent échapper qu'au moment où l'on veut faire la chasse. Ce moment
+venu, et l'on choisit celui de la basse mer, on ouvre l'écluse: l'eau
+se précipite dans la rivière, et, chassant les sables par ce
+débordement artificiel, creuse un chenal ou passage. C'est là ce que
+les ingénieurs <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> appellent des écluses de chasse, et ce qu'on
+se hâta de construire dans le bassin supérieur de la Liane.</p>
+
+<span class="sidenote">Création de quais en bois.</span>
+
+<p>Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la forêt de Boulogne servirent
+à garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin
+demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, sciés en gros
+madriers, puis étendus en plancher sur ces pieux, servirent à former
+de larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les
+nombreux bâtiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger
+contre ces quais, pour embarquer ou débarquer les hommes, les chevaux
+et le matériel.</p>
+
+<p>La ville de Boulogne était placée à la droite de la Liane, le bassin à
+la gauche, et presque vis-à-vis. La Liane s'étendait longitudinalement
+entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement
+d'une rive à l'autre, et placés au-dessus du point où commençait le
+mouillage.</p>
+
+<p>Ces vastes travaux étaient loin de suffire. Un grand établissement
+maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des
+casernes, des boulangeries, des hôpitaux, tout ce qu'il faut enfin
+pour abriter de grands amas de matières, pour recevoir des marins
+sains ou malades, pour les nourrir, les vêtir, les armer. Qu'on se
+figure tout ce qu'ont coûté de temps et d'efforts des établissements
+tels que ceux de Brest et de Toulon! Il s'agissait de créer ici de
+bien autres établissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces
+chantiers, ces <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> magasins, ces hôpitaux, répondissent aux
+besoins de 2,300 bâtiments, 30 mille matelots, 10 mille ouvriers, 120
+mille soldats. Si même ces créations n'avaient pas dû être
+temporaires, elles eussent été absolument impossibles. Cependant,
+quoique temporaires, la difficulté de les exécuter, vu la quantité de
+choses à réunir en un seul endroit, était immense.</p>
+
+<span class="sidenote">Construction improvisée de magasins, d'hôpitaux,
+d'écuries.</span>
+
+<p>On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient être converties
+en bureaux, en magasins, en hôpitaux. On loua également dans les
+environs les maisons de campagne et les fermes propres au même usage.
+On éleva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en
+planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en
+plein champ, dans des baraques construites avec les débris des forêts
+environnantes. Le Premier Consul choisit, à droite et à gauche de la
+Liane, sur les deux plateaux dont l'écartement formait le bassin de
+Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six
+mille hommes furent distribués en deux camps: l'un dit de gauche,
+l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, placé
+sous les ordres du général Soult, qui vint occuper ces deux positions.
+Les autres corps d'armée devaient être successivement rapprochés de la
+côte, lorsque leur établissement y aurait été préparé. Les troupes
+allaient se trouver là en bon air, exposées, il est vrai, à des vents
+violents et froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour
+se baraquer et se chauffer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> D'immenses approvisionnements furent ordonnés de toutes
+parts, et amenés dans ces magasins improvisés. On fit venir, par la
+navigation intérieure, qui est fort perfectionnée, comme on sait, dans
+le nord de la France, des farines pour les convertir en biscuit, du
+riz, des avoines, des viandes salées, des vins, des eaux-de-vie. On
+tira de la Hollande de grandes quantités de fromages à forme ronde.
+Ces diverses matières alimentaires devaient servir à la consommation
+journalière des camps, et au chargement en vivres des deux flottilles
+de guerre et de transport. On peut se figurer aisément les quantités
+qu'il fallait réunir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir
+l'armée, la flotte, la nombreuse population d'ouvriers attirée sur les
+lieux, d'abord pendant le campement, puis pendant deux mois
+d'expédition; ce qui supposait des vivres pour près de deux cent mille
+bouches, et des fourrages pour vingt mille chevaux. Si on ajoute que
+tout cela fut fait avec une abondance qui ne laissa rien à désirer, on
+comprendra que jamais création plus extraordinaire ne fut exécutée
+chez aucun peuple, par aucun chef d'empire.</p>
+
+<span class="sidenote">Ports auxiliaires du port de Boulogne.</span>
+
+<span class="sidenote">Port d'Étaples et camp de Montreuil.</span>
+
+<p>Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expédition. Boulogne
+ne pouvait contenir que 12 ou 1,300 bâtiments, et il en fallait
+recevoir environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre
+nécessaire, il eût été trop long de les faire tous sortir par le même
+chenal. Dans certaines circonstances de mer, c'était un grand
+inconvénient que de n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par
+exemple, on faisait sortir <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> une grande quantité de bâtiments,
+et que le mauvais temps ou l'ennemi obligeât à les faire rentrer
+subitement, ils pouvaient s'encombrer à l'entrée, manquer la marée, et
+rester en perdition. Il y avait, en descendant à quatre lieues au sud,
+une petite rivière, la Canche, dont l'embouchure formait une baie
+tortueuse, très-ensablée, malheureusement ouverte à tous les vents, et
+présentant un mouillage beaucoup moins sûr que celui de Boulogne.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 24.) Il s'y était formé un petit port de pêche,
+port celui d'Étaples. Sur cette même rivière de la Canche, à une lieue
+dans l'intérieur des terres, se trouvait la place fortifiée de
+Montreuil. Il était difficile de creuser là un bassin, mais on pouvait
+y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les bâtiments, et
+construire sur ces pieux des quais en bois, propres à l'embarquement
+et au débarquement des troupes. C'était un abri assez sûr pour 3 ou
+400 bâtiments. On en pouvait sortir par des vents à peu près pareils à
+ceux de Boulogne. La distance de Boulogne, qui était de 4 à 5 lieues,
+présentait bien quelque difficulté pour la simultanéité des
+opérations; mais c'était une difficulté secondaire, et un asile pour
+400 navires était trop important pour le négliger. Le Premier Consul y
+forma un camp destiné aux troupes réunies entre Compiègne et Amiens,
+et en réserva le commandement au général Ney, revenu de sa mission en
+Suisse. Ce camp fut appelé camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre
+de s'y baraquer, comme celles qui étaient campées autour de Boulogne.
+Des établissements furent <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> préparés pour la manutention des
+vivres, pour les hôpitaux, pour tous les besoins enfin d'une armée de
+24 mille hommes. Le centre de l'armée étant supposé à Boulogne, le
+camp d'Étaples en était la gauche.</p>
+
+<span class="sidenote">Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destinés à l'avant-garde
+et à la réserve.</span>
+
+<p>Un peu au nord de Boulogne, avant d'être au cap Grisnez, se trouvaient
+deux autres baies, formées par deux petites rivières, dont le lit
+était fort encombré par la vase et le sable, mais dans lesquelles
+l'eau de la haute mer s'élevait à 6 ou 7 pieds. L'une était à une
+lieue, l'autre à deux lieues de Boulogne; elles étaient en outre
+placées sous le même vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des
+chasses, il était possible d'y abriter plusieurs centaines de
+bâtiments; ce qui aurait complété les moyens de loger la flottille
+entière. La plus proche de ces deux petites rivières était le
+Wimereux, débouchant près d'un village appelé Wimereux. L'autre était
+la Selacque, débouchant près d'un village de pêcheurs appelé
+Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait songé à y creuser des bassins,
+mais les travaux exécutés à cette époque avaient complétement disparu
+sous la vase et les sables. Le Premier Consul ordonna aux ingénieurs
+l'examen des localités; et, dans le cas d'une réponse favorable à ses
+vues, des troupes y devaient être employées, et campées sous baraques,
+comme à Étaples et Boulogne. Ces deux ports devaient contenir, l'un
+200, l'autre 300 bâtiments: c'étaient donc 500 qui se trouvaient
+encore abrités. La garde, les grenadiers réunis, les réserves de
+cavalerie et d'artillerie, et <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> les divers corps qui étaient en
+formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver là leurs moyens
+d'embarquement.</p>
+
+<span class="sidenote">La flottille batave destinée à porter le corps du général
+Davout.</span>
+
+<p>Restait la flottille batave, destinée à porter le corps du général
+Davout, et qui, d'après le traité conclu avec la Hollande, était
+indépendante de l'escadre de ligne réunie au Texel. Malheureusement la
+flottille batave était moins activement armée que la flottille
+française. C'était une question de savoir si elle partirait de
+l'Escaut pour la côte d'Angleterre, en la faisant escorter par
+quelques frégates, ou si on l'amènerait à Dunkerque et Calais, pour la
+faire partir des ports placés à la droite du cap Grisnez. L'amiral
+Bruix était chargé de résoudre cette question. Le corps du général
+Davout, qui formait la droite de l'armée, se serait ainsi trouvé
+rapproché du centre. On ne désespérait même pas, à force d'élargir les
+bassins et de serrer le campement, de lui faire doubler le cap
+Grisnez, et de l'établir à Ambleteuse et Wimereux. Alors les
+flottilles française et batave, réunies au nombre de 2,300 bâtiments,
+portant les corps des généraux Davout, Soult, Ney, plus la réserve,
+c'est-à-dire 120 mille hommes, pouvaient partir simultanément, par le
+même vent, des quatre ports placés dans l'intérieur du détroit, avec
+certitude d'agir ensemble. Les deux grandes flottes de guerre
+appareillant, l'une de Brest, l'autre du Texel, devaient porter les 40
+mille hommes restants, dont le concours et l'emploi étaient le secret
+exclusif du Premier Consul.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> <span class="sidenote">Moyens employés pour fortifier la côte de
+Boulogne.</span>
+
+<p>Pour compléter toutes les parties de cette vaste organisation, il
+fallait mettre la côte à l'abri des attaques des Anglais. Outre le
+zèle qu'ils allaient apporter à empêcher la concentration de la
+flottille à Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu'à
+Flessingue, il était présumable qu'à l'imitation de ce qu'ils avaient
+fait en 1801, ils tâcheraient de la détruire, soit en l'incendiant
+dans les bassins, soit en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle
+sortirait pour man&oelig;uvrer. Il fallait donc rendre impossible
+l'approche des Anglais, tant pour garantir les ports eux-mêmes, que
+pour s'assurer une libre sortie et une libre entrée; car, si la
+flottille était condamnée à rester immobile, elle devait être
+incapable de man&oelig;uvrer et d'exécuter aucune grande opération.</p>
+
+<span class="sidenote">Construction des forts de la Crèche et de l'Heurt.</span>
+
+<p>Cette approche des Anglais n'était pas facile à empêcher, vu la forme
+de la côte, qui était droite, qui ne présentait ni rentrant, ni
+saillie, et ne fournissait par conséquent aucun moyen de porter des
+feux au loin. On y pourvut néanmoins de la manière la plus ingénieuse.
+(Voir la carte n<sup>o</sup> 25.) En avant du rivage de Boulogne s'avançaient
+dans la mer deux pointes de rocher, l'une à droite, dite la pointe de
+la Crèche, l'autre à gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et
+l'autre se trouvait un espace de 2,500 toises parfaitement sûr, et
+très-commode pour mouiller. Deux à trois cents bâtiments pouvaient y
+tenir à l'aise sur plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes
+par les eaux à la marée haute, étaient découvertes à la marée basse.
+Le Premier Consul ordonna d'y élever deux forts en <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> grosse
+maçonnerie, de forme demi-circulaire, solidement casematés, présentant
+deux étages de feux, et pouvant couvrir de leurs projectiles le
+mouillage qui s'étendait de l'un à l'autre. Il fit mettre sur-le-champ
+la main à l'&oelig;uvre. Les ingénieurs de la marine et de l'armée,
+secondés par les maçons pris dans la conscription, commencèrent
+immédiatement les travaux. Le Premier Consul avait la prétention de
+les avoir achevés à l'entrée de l'hiver. Mais il tenait tellement à
+multiplier les précautions, qu'il voulut garantir encore le milieu de
+la ligne d'embossage, par un troisième point d'appui. Ce point
+d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se trouvait en face de
+l'entrée du port; et, comme on était là sur un fond de sable mobile,
+le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort en grosse
+charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitôt à enfoncer à la
+marée basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base à une
+batterie de 18 pièces de 24. Le plus souvent ils les battaient sous le
+feu même des Anglais.</p>
+
+<p>Indépendamment de ces trois points avancés dans la mer, et placés
+parallèlement à la côte de Boulogne, le Premier Consul fit hérisser de
+canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la
+falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie,
+sans l'armer avec des bouches à feu du plus gros calibre. Des
+précautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour
+Étaples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait à creuser.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> <span class="sidenote">L'exécution des projets du Premier Consul fixée à
+l'hiver.</span>
+
+<p>Tels furent les vastes projets définitivement arrêtés par le Premier
+Consul, à la vue des lieux, et avec le concours des ingénieurs et des
+officiers de la marine. La construction de la flottille avançait
+rapidement, depuis les côtes de Bretagne jusqu'à celles de Hollande;
+mais, avant d'en opérer la réunion devant Ambleteuse, Boulogne et
+Étaples, il fallait avoir achevé le creusement des bassins, l'érection
+des forts, amené sur la côte le matériel d'artillerie, concentré les
+troupes vers la mer, et créé les établissements nécessaires à leurs
+besoins. On comptait sur l'achèvement de tous ces ouvrages pour
+l'hiver.</p>
+
+<span class="sidenote">Départ de Boulogne et visite à Calais, Dunkerque, Ostende,
+Anvers.</span>
+
+<span class="sidenote">Avantages de la situation d'Anvers.</span>
+
+<span class="sidedate">Août 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Ordres pour la création d'un grand établissement maritime à
+Anvers.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, après Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende
+et Anvers. Il tenait à voir ce dernier port, et à s'assurer par ses
+propres yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports très-divers
+qu'on lui avait adressés. Après avoir examiné l'emplacement de cette
+ville avec cette promptitude et cette sûreté de coup d'&oelig;il qui
+n'appartenaient qu'à lui, il n'eut aucun doute sur la possibilité de
+faire d'Anvers un grand arsenal maritime. Anvers avait, à ses yeux,
+des propriétés toutes particulières: il était situé sur l'Escaut,
+vis-à-vis la Tamise; il était en communication immédiate avec la
+Hollande, par la plus belle des navigations intérieures, et par
+conséquent à portée du plus riche dépôt de matières navales. Il
+pouvait recevoir sans difficulté, par le Rhin et la Meuse, les bois
+des Alpes, des Vosges, de la Forêt-Noire, de la Wettéravie, des
+Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres, naturellement attirés par
+le voisinage, devaient <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> y offrir des milliers de bras pour la
+construction des vaisseaux. Le Premier Consul résolut donc de créer à
+Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours entre l'Escaut
+et la Tamise. C'était l'un des plus sensibles déplaisirs qu'il pût
+causer à ses ennemis, désormais irréconciliables, c'est-à-dire aux
+Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains nécessaires à la
+construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont
+l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une
+écluse de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient être
+capables de contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours
+pourvus de 30 pieds d'eau, quelle que fût la hauteur du fleuve. Le
+Premier Consul voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau
+port de la République; et, en attendant de nouvelles expériences
+relativement à la navigabilité de l'Escaut, il ordonna la mise en
+chantier de plusieurs vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonçait
+pas à en construire plus tard d'un échantillon supérieur. Il espérait
+faire d'Anvers un établissement égal à ceux de Brest et de Toulon,
+mais infiniment mieux placé pour troubler le sommeil de l'Angleterre.</p>
+
+<span class="sidenote">Séjour à Bruxelles.</span>
+
+<p>Il se rendit d'Anvers à Gand, de Gand à Bruxelles. Ces populations
+belges, mécontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a
+régies, se montraient peu dociles pour l'administration française. La
+ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes
+qu'ailleurs les difficultés de l'administration des cultes. Le
+Premier Consul y <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour
+parler plus exactement, une vivacité moins expansive que dans les
+anciennes provinces françaises. Mais cette froideur disparut bientôt
+quand on vit le jeune général, entouré du clergé, assistant avec
+respect aux cérémonies religieuses, accompagné de son épouse, qui,
+malgré beaucoup de dissipation, avait dans le c&oelig;ur la piété d'une
+femme, et d'une femme de l'ancien régime. M. de Roquelaure était
+archevêque de Malines: c'était un vieillard plein d'aménité. Le
+Premier Consul l'accueillit avec des égards infinis, rendit même à sa
+famille des biens considérables restés sous le séquestre de l'État, se
+montra souvent au peuple, accompagné de ce métropolitain de la
+Belgique, et réussit par sa manière d'être à calmer les défiances
+religieuses du pays. Il était attendu à Bruxelles par le cardinal
+Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le séjour de
+Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le
+consul Cambacérès vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du
+corps diplomatique s'y rendirent de leur côté, pour obtenir des
+audiences du chef de la France. Entouré ainsi de ministres, de
+généraux, de troupes nombreuses et brillantes, le général Bonaparte
+tint dans cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les
+apparences de la souveraineté. On eût dit qu'un empereur d'Allemagne
+venait visiter le patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'était écoulé
+plus vite que le Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses
+affaires le rappelaient à Paris: c'étaient les ordres <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> à
+donner pour l'exécution de ce qu'il avait résolu à Boulogne; c'étaient
+aussi les négociations avec l'Europe, que cet état de crise rendait
+plus actives que jamais. Il renonça donc pour le moment à voir les
+provinces du Rhin, et remit à un second et prochain voyage cette
+partie de sa tournée. Mais, avant de quitter Bruxelles, il y reçut une
+visite qui fut fort remarquée, et qui méritait de l'être, à cause du
+personnage accouru pour le voir.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul visité à Bruxelles par M. Lombard,
+secrétaire du roi de Prusse.</span>
+
+<p>Ce personnage était M. Lombard, secrétaire intime du roi de Prusse. Le
+jeune Frédéric-Guillaume, dans sa défiance de lui-même et des autres,
+avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le
+soumettre à un nouvel examen, qu'il faisait de moitié avec son
+secrétaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grâce
+à cette royale intimité, avait acquis en Prusse une très-grande
+importance. M. d'Haugwitz, habile à se saisir de toutes les
+influences, avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manière que
+le roi, passant des mains du ministre dans celles du secrétaire
+particulier, n'y trouvait que les mêmes inspirations, c'est-à-dire
+celles de M. d'Haugwitz. M. Lombard, venu à Bruxelles, représentait
+donc à la fois auprès du Premier Consul le roi et le premier ministre,
+c'est-à-dire tout le gouvernement prussien, moins la cour, rangée
+exclusivement autour de la reine, et animée d'un autre esprit que le
+gouvernement.</p>
+
+<span class="sidenote">Motifs de la visite de M. Lombard.</span>
+
+<span class="sidenote">Mécontentements de la Russie, et ses efforts pour créer un
+tiers-parti en Europe.</span>
+
+<p>La visite de M. Lombard à Bruxelles était la conséquence de
+l'agitation des cabinets, depuis le renouvellement <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de la
+guerre entre la France et l'Angleterre. La cour de Prusse était dans
+une extrême anxiété, accrue par les communications récentes du cabinet
+russe. Ce dernier cabinet, comme on a vu, ramené malgré lui de ses
+affaires intérieures aux affaires européennes, aurait voulu s'en
+dédommager en jouant un rôle considérable. Il s'était efforcé tout
+d'abord de faire accepter sa médiation aux deux parties belligérantes,
+et de recommander ses protégés à la France. Le résultat de ces
+premières démarches n'était pas de nature à le satisfaire.
+L'Angleterre avait très-froidement accueilli ses ouvertures, refusé
+nettement de confier Malte à sa garde, et de suspendre les hostilités
+pendant que durerait la médiation. Seulement elle avait déclaré ne pas
+repousser l'entremise du cabinet russe, si la nouvelle négociation
+embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et mettait en
+question, par conséquent, tout ce que les traités de Lunéville et
+d'Amiens avaient résolu. C'était repousser la médiation, que de
+l'accepter à des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre
+répondait de la sorte, la France, de son côté, accueillant avec une
+entière déférence l'intervention du jeune empereur, avait néanmoins
+occupé sans hésiter les pays recommandés par la Russie, le Hanovre et
+Naples. La cour de Saint-Pétersbourg était singulièrement blessée de
+se voir si peu écoutée, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter
+sa médiation, et la France de limiter le champ des hostilités. Elle
+avait donc jeté les yeux sur la Prusse pour l'engager à former un
+tiers parti, <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> qui ferait la loi aux Anglais et aux Français,
+et aux Français surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique
+plus polis. L'empereur Alexandre, qui avait rencontré le roi de Prusse
+à Mémel, qui lui avait juré dans cette rencontre une amitié éternelle,
+qui s'était découvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque,
+analogies d'âge, d'esprit, de vertus, cherchait à lui persuader, dans
+une correspondance fréquente, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre,
+qu'ils étaient les seuls honnêtes gens en Europe; qu'à Vienne il n'y
+avait que fausseté, à Paris qu'ambition, à Londres qu'avarice, et
+qu'ils devaient s'unir étroitement pour contenir et gouverner
+l'Europe. Le jeune empereur, montrant une finesse précoce, avait
+surtout cherché à persuader au roi de Prusse qu'il était dupe des
+caresses du Premier Consul, et que, pour des intérêts médiocres, il
+lui faisait des sacrifices de politique dangereux; que, grâce à sa
+condescendance, le Hanovre se trouvait envahi; que les Français ne
+borneraient pas là leurs occupations; que la raison qui les portait à
+fermer aux Anglais le continent, les porterait plus loin que le
+Hanovre, et les conduirait jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du
+Sund; qu'alors les Anglais bloqueraient la Baltique, comme ils
+bloquaient l'Elbe et le Weser, et fermeraient la dernière issue restée
+au commerce du continent. Cette crainte, exprimée par la Russie, ne
+pouvait être sincère; car le Premier Consul ne songeait pas à pousser
+ses occupations jusqu'au Danemark, et il n'était pas possible qu'il y
+songeât. Il avait occupé <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> le Hanovre à titre de propriété
+anglaise, Tarente en vertu de la domination non contestée de la France
+sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant sur le corps de
+l'Allemagne, était impossible, si on ne commençait par conquérir la
+Prusse elle-même. Et heureusement alors, la politique de la France
+n'avait pas acquis une telle extension.</p>
+
+<span class="sidenote">Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.</span>
+
+<p>Les suggestions de la Russie étaient donc mensongères, mais elles
+inquiétaient le roi de Prusse, déjà fort troublé par l'occupation du
+Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des États
+allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser
+étant fermés par les Anglais, l'exportation des produits prussiens
+avait cessé tout à coup. Les toiles de la Silésie, achetées
+ordinairement par Hambourg et Brême, dont elles alimentaient le vaste
+commerce, avaient été refusées le jour même où avait commencé le
+blocus. Les gros négociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte
+de malice à repousser toute espèce de transactions, afin de stimuler
+davantage la cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir
+l'inconvénient de l'occupation du Hanovre, cause unique de la clôture
+de l'Elbe et du Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs
+prussiens essuyaient des pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment
+avait perdu la moitié de ses revenus; ce qui n'avait altéré en rien le
+calme qui faisait l'un des mérites de son génie politique. Le roi,
+assiégé des plaintes de la Silésie, avait été obligé de prêter à cette
+province un million d'écus (4 millions de francs), sacrifice <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span>
+bien grand pour un prince économe, et jaloux de rétablir le trésor du
+grand Frédéric. On lui demandait, dans le moment, le double de cette
+somme.</p>
+
+<span class="sidenote">Deux concessions demandées par la Prusse.</span>
+
+<p>Agité par les suggestions russes, par les plaintes du commerce
+prussien, le roi Frédéric-Guillaume craignait, en outre, s'il se
+laissait entraîner par ces suggestions et ces plaintes, d'être engagé
+dans des liaisons hostiles à la France; ce qui aurait bouleversé toute
+sa politique, qui depuis quelques années avait reposé sur l'alliance
+française. C'est pour sortir de ce pénible état d'anxiété que M.
+Lombard venait d'être envoyé à Bruxelles. Il avait mission de bien
+observer le jeune général, de chercher à pénétrer ses intentions, de
+s'assurer s'il voulait, comme on le disait à Pétersbourg, pousser ses
+occupations jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore à
+Pétersbourg, il était si dangereux de se fier à cet homme
+extraordinaire. M. Lombard devait en même temps s'efforcer d'obtenir
+quelques concessions relativement au Hanovre. Le roi
+Frédéric-Guillaume aurait voulu qu'on réduisît à quelques mille hommes
+le corps qui occupait ce royaume; ce qui aurait répondu aux craintes
+sincères ou affectées dont la présence des Français en Allemagne était
+la cause. Il aurait voulu de plus l'évacuation d'un petit port placé
+aux bouches de l'Elbe, celui de Cuxhaven. Ce petit port, situé à
+l'entrée même de l'Elbe, était la propriété nominale des Hambourgeois,
+mais en réalité il servait aux Anglais pour y continuer leur
+commerce. Si on l'avait laissé inoccupé <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> à titre de territoire
+hambourgeois, le commerce anglais se serait fait comme en pleine paix.
+Dès lors l'objet que se proposait la France aurait été manqué, et cela
+était si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait pris le Hanovre,
+elle avait occupé Cuxhaven.</p>
+
+<span class="sidenote">Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions
+demandées.</span>
+
+<p>Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un système
+de neutralité du Nord, calqué sur l'ancienne neutralité prussienne,
+qui comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de
+nouveaux États allemands, peut-être même la Russie; du moins le roi
+Frédéric-Guillaume s'en flattait. C'était, suivant ce monarque,
+garantir à la France l'immobilité du continent, lui laisser ainsi le
+libre emploi de ses moyens contre l'Angleterre, et, par conséquent,
+mériter de sa part quelques sacrifices. Tels avaient été les divers
+objets confiés à la prudence de M. Lombard.</p>
+
+<span class="sidenote">Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.</span>
+
+<p>Ce secrétaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement
+recommandé par M. d'Haugwitz à M. de Talleyrand. Il sentait vivement
+l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci,
+averti des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard,
+l'accueillit de la manière la plus brillante, et prit le meilleur
+moyen de s'ouvrir accès dans son esprit, c'était de le flatter par une
+confiance sans bornes, par le développement de toutes ses pensées,
+même les plus secrètes. Du reste, il pouvait, dans le moment, se
+montrer tout entier sans y perdre; et il le fit avec une franchise,
+une abondance de langage entraînantes. Il ne voulait pas, dit-il
+<span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> à M. Lombard, acquérir un seul territoire de plus sur le
+continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient reconnu à
+la France, par des traités patents ou secrets: le Rhin, les Alpes, le
+Piémont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la République
+italienne et l'Étrurie. Il était prêt à reconnaître l'indépendance de
+la Suisse et de la Hollande. Il était bien résolu à ne plus s'immiscer
+dans les affaires allemandes, à partir du Recès de 1803. Il ne tendait
+qu'à une seule chose, c'était à réprimer le despotisme maritime des
+Anglais, insupportable à d'autres qu'à lui certainement, puisque la
+Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark s'étaient unis deux fois en
+vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser. C'était à la
+Prusse à l'aider dans cette tâche, à la Prusse qui était l'alliée
+naturelle de la France, qui depuis quelques années en avait reçu une
+foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si, en
+effet, il était victorieux, mais grandement victorieux, que ne
+pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le
+Hanovre, ce complément si naturel, si nécessaire du territoire
+prussien? Et n'était-ce pas là un prix, immense et certain, de
+l'amitié que le roi Frédéric-Guillaume lui témoignerait en cette
+circonstance? Mais, pour qu'il fût victorieux et reconnaissant, il
+fallait qu'on le secondât d'une manière efficace. Une bonne volonté
+ambiguë, une neutralité plus ou moins étendue, étaient de médiocres
+secours. Il fallait l'aider à fermer complétement les rivages de
+l'Allemagne, supporter quelques <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> souffrances momentanées, et
+se lier à la France par un traité d'union patent et positif. Ce qu'on
+appelait depuis 1795 la neutralité prussienne, ne suffisait pas pour
+assurer la paix du continent. Il fallait, pour rendre cette paix
+certaine, l'alliance formelle, publique, offensive et défensive, de la
+Prusse et de la France. Alors aucune des puissances continentales
+n'oserait former un projet. L'Angleterre serait manifestement seule,
+réduite à une lutte corps à corps avec l'armée de Boulogne; et, si à
+la perspective de cette lutte se joignait la clôture des marchés de
+l'Europe, elle serait, ou amenée à composer, ou écrasée par la
+formidable expédition qui se préparait sur les bords de la Manche.
+Mais, répétait sans cesse le Premier Consul, pour cela il fallait
+l'alliance effective de la Prusse, et un concours sérieux et entier de
+sa part aux projets de la France. Alors il réussirait, alors il
+pourrait combler de biens son alliée, et lui faire ce présent qu'elle
+ne demandait pas, mais qu'elle désirait ardemment au fond du c&oelig;ur,
+celui du Hanovre.</p>
+
+<span class="sidenote">Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le
+langage du Premier Consul.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, par la sincérité, la chaleur de ses explications,
+l'éblouissant éclat de son esprit, avait, non pas dupé, comme le dit
+bientôt à Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entraîné M.
+Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne méditait rien contre
+l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action
+contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la
+Prusse le prix d'un concours franc et sincère. Quant aux concessions
+dont M. Lombard <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> apportait la demande, le Premier Consul lui
+en avait montré les graves inconvénients; car laisser le commerce
+britannique s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui,
+jusqu'au jour si incertain de la descente, serait sans conséquence
+pour l'Angleterre, c'était abandonner à celle-ci tous les avantages de
+la lutte. Le Premier Consul alla même jusqu'à déclarer qu'il était
+prêt à indemniser, aux dépens du trésor français, le commerce
+souffrant de la Silésie. Toutefois, dans le cas où la Prusse
+consentirait à stipuler une alliance offensive et défensive, il était
+disposé, dans un tel intérêt, à faire quelques-unes des concessions
+que désirait le roi Frédéric-Guillaume.</p>
+
+<p>M. Lombard, convaincu, ébloui, enchanté des familiarités du grand
+homme, dont les princes mêmes appréciaient avec orgueil les moindres
+égards, partit pour Berlin, disposé à communiquer à son maître et à M.
+d'Haugwitz tous les sentiments dont son âme était remplie.</p>
+
+<span class="sidenote">Retour du Premier Consul à Paris.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, après avoir tenu à Bruxelles une cour brillante,
+n'ayant plus rien qui le retînt en Flandre, tant que les travaux
+ordonnés sur les côtes ne seraient pas plus avancés, repartit pour
+Paris, où il avait tout à faire, sous le double rapport de
+l'administration et de la diplomatie. Il passa par Liége, Namur,
+Sedan, fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les
+premiers jours d'août à Saint-Cloud.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul met fin à la médiation russe.</span>
+
+<span class="sidenote">Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imaginées
+par la Russie.</span>
+
+<p>Il était pressé, tout en continuant d'ordonner de Paris les
+préparatifs de sa grande expédition, d'éclaircir, <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> de fixer
+définitivement ses rapports avec les grandes puissances du continent.
+Dans les inquiétudes de la Prusse, il avait clairement discerné
+l'influence russe; il discernait cette influence ailleurs,
+c'est-à-dire dans la mauvaise volonté qu'on lui montrait à Madrid. Le
+cabinet espagnol refusait en effet de s'expliquer sur l'exécution du
+traité de Saint-Ildephonse, et disait que, la médiation russe faisant
+encore espérer une fin pacifique, il fallait attendre le résultat de
+cette médiation avant de prendre un parti décisif. D'autres
+circonstances avaient désagréablement affecté le Premier Consul:
+c'était la partialité évidente de la Russie dans l'essai de médiation
+qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul avait accepté
+cette médiation avec une déférence entière, et que l'Angleterre au
+contraire y avait opposé des difficultés de toute nature, tantôt
+refusant de confier Malte aux mains de la puissance médiatrice, tantôt
+argumentant à l'infini sur l'étendue de la négociation, la diplomatie
+russe penchait plutôt pour l'Angleterre que pour la France, et
+semblait ne tenir aucun compte de la déférence de l'une, et de la
+mauvaise volonté de l'autre. Les propositions récemment arrivées de
+Saint-Pétersbourg révélaient cette disposition de la manière la plus
+claire. La Russie déclarait qu'à son avis l'Angleterre devait rendre
+Malte à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem; mais qu'en retour il était
+convenable de lui accorder l'île de Lampedouse; que la France devait
+en outre fournir une indemnité au roi de Sardaigne, reconnaître et
+respecter <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> l'indépendance des États placés dans son voisinage,
+évacuer pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre,
+mais le royaume d'Étrurie, la République italienne, la Suisse et la
+Hollande.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul les repousse.</span>
+
+<p>Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, étaient
+complétement inacceptables sous tous les autres. Concéder Lampedouse
+en compensation de Malte, c'était donner aux Anglais le moyen de faire
+avec de l'argent, dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar
+dans la Méditerranée. Le Premier Consul avait été près d'y consentir
+pour garder la paix. Lancé maintenant dans la guerre, plein
+d'espérance de réussir, il ne voulait plus faire un tel sacrifice.
+Indemniser le roi de Piémont n'était pas pour lui une difficulté; il
+était disposé à consacrer à cet objet Parme ou un équivalent. Évacuer
+Tarente et le Hanovre la paix rétablie, était une suite naturelle de
+la paix même. Mais évacuer la République italienne qui n'avait point
+d'armée, la Suisse, la Hollande, qui étaient menacées d'une
+contre-révolution immédiate si les troupes françaises se retiraient,
+c'était lui demander de livrer aux ennemis de la France les États dont
+on avait acquis le droit de disposer, par dix ans de guerres et de
+victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhérer à de telles
+conditions. Ce qui le décidait plus souverainement encore à ne pas
+laisser continuer cette médiation, c'était la forme sous laquelle on
+l'offrait. Le Premier Consul avait consenti à un arbitrage suprême,
+absolu et sans appel, du <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> jeune empereur lui-même, car c'était
+intéresser l'honneur de ce monarque à être juste, et se donner de plus
+la certitude d'en finir. Mais s'en remettre à la partialité des agents
+russes, tous dévoués à l'Angleterre, c'était souscrire à une
+négociation désavantageuse et sans terme.</p>
+
+<p>Il déclara donc, après avoir discuté les propositions de la Russie,
+après avoir montré l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il
+était toujours prêt à accepter l'arbitrage personnel du czar lui-même,
+mais non une négociation conduite par son cabinet d'une manière peu
+amicale pour la France, et tellement compliquée, qu'on ne pouvait en
+espérer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Pétersbourg de
+ses bons offices, qu'il renonçait toutefois à s'en servir davantage,
+s'en remettant à la guerre du soin de ramener la paix. La déclaration
+du Premier Consul se terminait par ces paroles, profondément
+empreintes de son caractère: «Le Premier Consul a tout fait pour
+conserver la paix; ses efforts ayant été vains, il a dû voir que la
+guerre était dans l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne
+pliera pas devant une nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt
+ans, de faire plier toutes les puissances.» (29 août 1803.)</p>
+
+<p>M. de Markoff fut sèchement traité, et avait mérité de l'être par son
+langage et son attitude à Paris. Approbateur constant de l'Angleterre,
+de ses prétentions, de sa conduite, il était le détracteur avoué de
+la France et de son gouvernement. Quand <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> on lui disait qu'il
+ne se conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son
+maître, qui professait une rigoureuse impartialité entre la France et
+l'Angleterre, il répondait que <i>l'empereur avait son opinion, mais que
+les Russes avaient la leur</i>. Il était à craindre qu'il ne s'attirât
+bientôt quelque tempête, semblable à celle qu'avait essuyée lord
+Withworth, et même plus désagréable encore, parce que le Premier
+Consul n'avait pas pour M. de Markoff la considération qu'il
+professait pour lord Withworth.</p>
+
+<span class="sidenote">Après avoir mis fin à la médiation russe, le Premier Consul
+oblige l'Espagne à s'expliquer.</span>
+
+<p>Le fil de cette fausse médiation une fois tranché, sans rompre
+néanmoins avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne à
+s'expliquer, et à dire comment elle entendait exécuter le traité de
+Saint-Ildephonse. Il s'agissait de savoir si elle prendrait part à la
+guerre, ou si elle resterait neutre, en fournissant à la France un
+subside, au lieu d'un secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier
+Consul ne pouvait se donner tout entier à son expédition, tant que
+cette question ne serait pas résolue.</p>
+
+<p>L'Espagne éprouvait à se décider une répugnance extrême, et qui
+l'avait rejetée à l'égard de la France dans les plus fâcheux
+sentiments. Sans doute il était onéreux de suivre une puissance
+voisine dans toutes les vicissitudes de sa politique; mais, en
+s'engageant par le traité de Saint-Ildephonse dans les liens d'une
+alliance offensive et défensive avec la France, l'Espagne avait
+contracté une obligation positive, dont il était impossible de
+contester les conséquences. Indépendamment <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> de cette
+obligation, il fallait que cette puissance fût indignement dégénérée,
+pour vouloir se tenir à l'écart, lorsqu'allait s'agiter pour la
+dernière fois la question de la suprématie maritime. Si l'Angleterre
+l'emportait, il était évident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni
+commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait
+depuis trois siècles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier
+Consul la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un
+engagement formel, mais de remplir ses plus sacrés devoirs envers
+elle-même. Tenant compte de son incapacité présente, il la laissait
+neutre, et, en lui ménageant ainsi la faculté de recevoir les piastres
+du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre
+faite au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent,
+puisqu'elle ne pouvait payer la dette du sang, à la cause de la
+liberté des mers.</p>
+
+<span class="sidenote">L'Espagne arrivée, on ne sait pourquoi, à un véritable état
+d'hostilité à l'égard de la France.</span>
+
+<p>Nos relations avec l'Espagne, altérées, comme on l'a vu, à l'occasion
+du Portugal, un peu améliorées depuis, grâce à la vacance du duché de
+Parme, s'étaient gâtées de nouveau, au point d'être tout à fait
+hostiles. On se plaignait tous les jours à Madrid d'avoir cédé la
+Louisiane pour la royauté de l'Étrurie, qu'on appelait nominale, parce
+que des troupes françaises gardaient l'Étrurie, incapable de se garder
+elle-même. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux
+États-Unis. On disait que si la France voulait aliéner cette précieuse
+colonie, c'était au roi d'Espagne qu'elle aurait dû s'adresser, non
+aux Américains, qui deviendraient pour le <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> Mexique des voisins
+dangereux; que si la France avait rendu cette colonie à Charles IV, il
+se serait bien chargé de la sauver des mains des Américains et des
+Anglais. Il était ridicule, en vérité, à des gens qui allaient perdre
+le Mexique, le Pérou, et toute l'Amérique du Sud, de prétendre pouvoir
+garder la Louisiane, laquelle n'était espagnole ni par les m&oelig;urs,
+ni par l'esprit, ni par le langage. On faisait à Madrid de cette
+aliénation de la Louisiane un grief considérable contre la France, et
+tellement grave, qu'on se tenait pour délié de toute obligation envers
+elle. Le vrai motif de cette humeur était dans le refus du Premier
+Consul d'ajouter le duché de Parme au royaume d'Étrurie; refus forcé
+dans le moment, car il était obligé de garder quelques territoires
+pour indemniser le roi de Piémont, depuis qu'on demandait si vivement
+une indemnité pour ce prince; et d'ailleurs les Florides, après
+l'abandon de la Louisiane, n'étaient plus un objet d'échange
+acceptable. Le cabinet de Madrid ne s'en tenait pas envers la France à
+l'attitude de la mauvaise humeur, il en était venu aux plus mauvais
+procédés. Notre commerce était indignement traité. Sous prétexte de
+contrebande, des bâtiments avaient été saisis, et les équipages
+envoyés aux présides d'Afrique. Toutes les réclamations de nos
+nationaux étaient écartées; on ne répondait plus à l'ambassadeur sur
+aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on venait de laisser
+enlever au mouillage d'Algésiras et de Cadix, sous le feu même des
+canons espagnols, des bâtiments français; <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> ce qui constituait,
+à part toute alliance, une violation de territoire qu'il était indigne
+de souffrir. La flotte réfugiée à la Corogne était, sur une fausse
+allégation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, où elle
+aurait pu se trouver en sûreté. On forçait les équipages de mourir à
+bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout
+de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloquée par une
+flotte anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un
+radoub considérable, et sans un renouvellement de vivres et de
+munitions. On lui refusait tout cela, même à prix d'argent. Enfin, par
+une bravade qui mettait le comble à de tels procédés, tandis que la
+marine espagnole était laissée dans un délabrement à faire pitié, on
+s'occupait avec des soins étranges de l'armée de terre, et on
+organisait les milices, comme si on avait voulu préparer une guerre
+nationale contre la France.</p>
+
+<span class="sidenote">Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix à se
+conduire comme il le faisait.</span>
+
+<p>Qui pouvait ainsi pousser dans l'abîme l'inepte favori, dont la
+domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et réduisait une
+brave nation à la plus honteuse impuissance? Le défaut de suite dans
+les idées, la vanité blessée, la paresse, l'incapacité, tels étaient
+les misérables mobiles de cet usurpateur de la royauté espagnole. Il
+avait penché autrefois pour la France, c'en était assez pour que son
+inconstance penchât aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul
+n'avait pu lui dissimuler son mépris, tandis que les agents anglais et
+russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout,
+la France lui demandait du courage, de l'activité, <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> une bonne
+administration des affaires espagnoles: c'était plus qu'il n'en
+fallait pour l'amener à détester un allié aussi exigeant. Tout cela
+finira, avait dit le Premier Consul, <i>par un coup de tonnerre</i>. Ainsi
+s'annonçait, par de sinistres éclairs, la foudre cachée dans cette nue
+épaisse, qui commençait à s'amonceler sur le vieux trône d'Espagne.</p>
+
+<span class="sidenote">Demandes péremptoires adressées au cabinet de Madrid.</span>
+
+<p>Le sixième des camps formés sur les rives de l'Océan se réunissait à
+Bayonne. Les apprêts furent accélérés et accrus jusqu'à former une
+véritable armée. Un autre rassemblement fut préparé du côté des
+Pyrénées orientales. Augereau reçut le titre de général en chef de ces
+divers corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander
+à la cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait à
+se plaindre, l'élargissement des Français détenus, avec un
+dédommagement pour les pertes qu'ils avaient essuyées, la punition des
+commandants des forts d'Algésiras et de Cadix, qui avaient laissé
+prendre des bâtiments français à portée de leurs canons, la
+restitution des bâtiments pris, l'admission dans les bassins du Ferrol
+de l'escadre réfugiée à la Corogne, son radoub et son ravitaillement
+immédiats, sauf à compter sur-le-champ avec la France; le licenciement
+de toutes les milices, et enfin, au choix de l'Espagne, ou la
+stipulation d'un subside, ou l'armement des 15 vaisseaux et des 24
+mille hommes promis par le traité de Saint-Ildephonse. Le général
+Beurnonville devait déclarer au prince de la Paix ces volontés
+expresses, <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> lui dire que si la cour de Madrid persistait dans
+sa folle et coupable conduite, c'était à lui que s'en prendrait la
+juste indignation du gouvernement français; qu'en franchissant la
+frontière on dénoncerait au roi et au peuple d'Espagne le joug honteux
+sous lequel ils étaient courbés, et dont on venait les délivrer. Si
+cette déclaration faite au prince de la Paix n'avait pas d'effet, le
+général Beurnonville devait demander une audience au roi et à la
+reine, leur répéter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il n'obtenait
+pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles dépêches
+de Paris.</p>
+
+<span class="sidenote">Démarche de l'ambassadeur Beurnonville auprès du prince de
+la Paix.</span>
+
+<span class="sidenote">M. de Beurnonville reçoit pour réponse un renvoi à M.
+d'Azara.</span>
+
+<p>Le général Beurnonville, impatient de mettre un terme à d'intolérables
+outrages, se hâta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire
+les dures vérités qu'il avait mission de faire arriver à ses oreilles,
+et pour ne lui laisser aucun doute sur le sérieux de ces menaces,
+plaça sous ses yeux plusieurs passages des dépêches du Premier Consul.
+Le prince de la Paix pâlit, laissa échapper quelques larmes, fut tour
+à tour bas ou arrogant, finit par déclarer que M. d'Azara était chargé
+de s'entendre à Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le
+regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en écoutant l'ambassadeur de
+France il sortait de son rôle, car il était généralissime des armées
+espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'État; et que, si on
+avait quelque déclaration à faire, c'était au ministre des affaires
+étrangères et non à lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa même une
+note que le général Beurnonville devait lui remettre à la fin de
+cette conférence. <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> Le général, poussé à bout, lui dit:
+Monsieur le prince, il y a cinquante personnes dans votre antichambre,
+je vais les prendre à témoin du refus que vous faites de recevoir une
+note qui importe au service de votre roi, et constater que, si je n'ai
+pu m'acquitter de mon devoir, la faute en est à vous seul, et non pas
+à moi.&mdash;Le prince intimidé reçut la note, et le général Beurnonville
+se retira.</p>
+
+<p>Tenant à remplir ses instructions dans toute leur étendue, le général
+ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris,
+éperdus, semblant ne rien comprendre à ce qui se passait, et répétant
+que le chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout
+arranger avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour,
+interrompit même toute communication avec les ministres espagnols, et
+se hâta de mander à son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de
+résultat qu'il avait obtenu.</p>
+
+<span class="sidenote">Instructions qu'avait reçues M. d'Azara de Madrid.</span>
+
+<p>M. d'Azara, en effet, avait reçu la plus singulière communication, la
+plus inconvenante, la plus désagréable pour lui. Ce spirituel et sage
+Espagnol était partisan sincère de l'alliance de l'Espagne avec la
+France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres
+d'Italie, où il avait joué un rôle conciliateur entre l'armée
+française et le Saint-Père. Malheureusement, il ne cachait pas assez
+le dégoût, la douleur que lui causait l'état de la cour d'Espagne, et
+cette cour mécontente s'en prenait de sa déconsidération à
+l'ambassadeur qui la déplorait. Il était, disait-on dans les dépêches
+qu'on venait de lui écrire <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> de Madrid, il était l'humble
+serviteur du Premier Consul; il n'informait sa cour de rien, il ne
+savait la sauver d'aucune exigence. On allait jusqu'à lui déclarer
+que, si le Premier Consul n'avait pas autant tenu à le conserver à
+Paris, on aurait choisi un autre représentant. On provoquait ainsi sa
+démission, sans oser la lui envoyer. On le chargeait, pour toute
+conclusion, d'offrir à la France un subside de 2 millions et demi par
+mois, en déclarant que c'était là tout ce que l'Espagne pouvait faire,
+qu'au delà il y aurait pour elle impuissance absolue de payer. M.
+d'Azara transmit ces propositions au Premier Consul, et puis envoya
+par un courrier sa démission à Madrid.</p>
+
+<span class="sidenote">Mission de M. Hermann à Madrid, et dénonciation du prince
+de la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier
+Consul.</span>
+
+<p>Le Premier Consul manda auprès de lui M. Hermann, secrétaire
+d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de
+la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait
+signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se résigner à
+une chute immédiate, préparée par des moyens que M. Hermann avait en
+portefeuille. Ces moyens étaient les suivants. Le Premier Consul avait
+écrit une lettre au roi, dans laquelle il dénonçait à ce monarque
+infortuné les malheurs et les hontes de sa couronne, de manière,
+toutefois, à réveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa
+dignité; il le plaçait ensuite entre l'éloignement du favori, ou
+l'entrée immédiate d'une armée française. Si le prince de la Paix,
+après avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant,
+sans nouveau renvoi à Paris, donné satisfaction complète à la France,
+le général Beurnonville <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> devait demander une audience
+solennelle à Charles IV, et lui remettre en mains propres la
+foudroyante lettre du Premier Consul. Vingt-quatre heures après, si le
+prince de la Paix n'était pas renvoyé, le général Beurnonville devait
+quitter Madrid, en expédiant à Augereau l'injonction de passer la
+frontière.</p>
+
+<span class="sidenote">Comment M. Hermann accomplit sa mission.</span>
+
+<span class="sidenote">Effroi du prince de la Paix, mais sa constance à tout
+renvoyer à M. d'Azara.</span>
+
+<span class="sidenote">Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.</span>
+
+<span class="sidenote">Moyens imaginés pour en prévenir les effets.</span>
+
+<p>M. Hermann arriva en toute hâte à Madrid. Il vit le prince de la Paix,
+lui signifia les volontés du Premier Consul, et cette fois le trouva,
+non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui
+aurait eu la conviction de défendre les intérêts de son pays, de
+représenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie,
+aurait bravé la disgrâce, la mort, tout, plutôt qu'un tel déploiement
+de l'autorité étrangère. Mais l'indignité de sa position ne laissait
+au prince de la Paix aucune ressource d'énergie. Il se soumit, et
+affirma sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'être
+envoyées à M. d'Azara, avec pouvoir de consentir à tout ce que
+demandait le Premier Consul. Cette réponse fut rapportée au général
+Beurnonville. Celui-ci, qui avait ordre d'exiger une solution
+immédiate, et de ne pas se payer d'un nouveau renvoi à Paris, déclara
+au prince qu'il avait pour instruction expresse de n'en pas croire sa
+parole, et d'exiger une signature à Madrid même, ou de remettre au roi
+la fatale lettre. Le prince de la Paix répéta sa triste version, que
+tout se terminait à Paris dans le moment, et conformément aux volontés
+du Premier Consul. Cette misérable cour croyait sauver son honneur,
+en laissant à M. d'Azara le <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> triste rôle de se soumettre aux
+volontés de la France, et en renvoyant à quatre cents lieues d'elle le
+spectacle de son abaissement. Le général Beurnonville se crut alors
+obligé de porter au roi la lettre du Premier Consul. Les directeurs du
+roi, c'est-à-dire la reine et le prince, auraient pu refuser
+l'audience, mais un courrier aurait ordonné à Augereau d'entrer en
+Espagne. Ils trouvèrent un moyen de tout arranger. Ils conseillèrent à
+Charles IV de recevoir la lettre, mais en lui persuadant de ne pas
+l'ouvrir, parce qu'elle contenait des expressions dont il aurait à
+s'offenser. Ils s'efforcèrent de lui prouver qu'en la recevant il
+s'épargnerait l'entrée de l'armée française, et qu'en ne l'ouvrant pas
+il sauverait sa dignité. Les choses furent ainsi disposées. Le général
+Beurnonville fut admis à l'Escurial, en présence du roi et de la
+reine, hors de la présence du prince de la Paix, qu'il avait ordre de
+ne pas souffrir, et remit au monarque espagnol l'accablante
+dénonciation dont il était porteur.&mdash;Charles IV, avec une aisance qui
+prouvait son ignorance, dit à l'ambassadeur: Je reçois la lettre du
+Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la rendrai bientôt,
+sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que votre démarche
+était inutile, car M. d'Azara était chargé de tout terminer à Paris.
+J'estime le Premier Consul; je veux être son fidèle allié, et lui
+fournir tous les secours dont ma couronne peut disposer.&mdash;Après cette
+réponse officielle, le roi, reprenant le ton d'une familiarité peu
+digne du trône et de la situation présente, parla en termes d'une
+vulgarité embarrassante <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> de la vivacité de son ami le général
+Bonaparte, et de sa résolution de tout lui pardonner pour ne pas
+rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu,
+souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre
+un nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au général Augereau
+l'avis de marcher.</p>
+
+<span class="sidenote">Ordres envoyés à Paris pour terminer au gré du Premier
+Consul les contestations survenues avec l'Espagne.</span>
+
+<span class="sidenote">Traité de subside entre l'Espagne et la France.</span>
+
+<p>Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reçu les
+autorisations nécessaires pour signer les conditions imposées par le
+Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que,
+pour tenir lieu des secours stipulés dans le traité de
+Saint-Ildephonse, elle payerait à la France un subside de 6 millions
+par mois, dont un tiers serait retenu pour le règlement des comptes
+existant entre les deux gouvernements; que l'Espagne acquitterait en
+un seul payement les quatre mois échus depuis le commencement de la
+guerre, c'est-à-dire 16 millions. Un agent appelé d'Hervas, qui
+traitait à Paris les affaires financières de la cour de Madrid, dut se
+rendre en Hollande pour négocier un emprunt avec la maison Hope, en
+lui livrant des piastres, à extraire du Mexique. Il fut entendu que,
+si l'Angleterre déclarait la guerre à l'Espagne, le subside cesserait.
+Pour prix de ces secours, il fut stipulé que, si les projets du
+Premier Consul contre la Grande-Bretagne venaient à réussir, la France
+ferait rendre à son alliée la Trinité d'abord, et ensuite, dans le cas
+d'un triomphe complet, la célèbre forteresse de Gibraltar.</p>
+
+<p>Cette convention signée, M. d'Azara n'en persista <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> pas moins
+à donner sa démission, quoiqu'il fût sans fortune, et privé de toute
+ressource pour soulager une vieillesse précoce. Il mourut à Paris
+quelques mois plus tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de
+dignité pour écrire à son agent d'Hervas, et le charger, disait-il,
+d'arranger ses affaires personnelles avec le Premier Consul. Tout ce
+qui s'était passé n'était, suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de
+ces brouilles ordinaires entre personnes qui s'aiment, et qui sont
+après plus amies qu'auparavant. Tel était ce personnage; telles
+étaient la force et l'élévation de son caractère.</p>
+
+<span class="sidenote">Continuation des préparatifs pour l'expédition
+d'Angleterre.</span>
+
+<span class="sidedate">Sept. 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">L'escadre de Brest destinée à l'Irlande.</span>
+
+<p>On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des
+trois occasions réputées les meilleures pour le passage du détroit,
+allait se présenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver.
+Aussi le Premier Consul s'occupait-il sans relâche de sa grande
+entreprise. La fin de la querelle avec l'Espagne était venue fort à
+propos, non-seulement pour lui procurer des ressources pécuniaires,
+mais pour rendre une partie de ses troupes disponibles. Les
+rassemblements formés du côté des Pyrénées furent dispersés, et les
+corps qui les composaient acheminés vers l'Océan. Plusieurs de ces
+corps furent placés à Saintes, tout à fait à portée de l'escadre de
+Rochefort. Les autres eurent ordre de se rendre en Bretagne, pour être
+embarqués sur la grande escadre de Brest. Augereau commandait le camp
+formé dans cette province. Le projet du Premier Consul se mûrissant
+peu à peu dans sa tête, il lui semblait que, pour troubler davantage
+le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> anglais, il fallait l'attaquer sur plusieurs
+points à la fois, et qu'une partie des 150 mille hommes destinés à
+l'invasion devait être jetée en Irlande. C'était le but des
+préparatifs ordonnés à Brest. Le ministre Decrès s'était abouché avec
+les Irlandais fugitifs, qui avaient déjà cherché à détacher leur
+patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulèvement général dans
+le cas où l'on débarquerait 18 mille hommes, avec un matériel complet,
+et une grande quantité d'armes. Ils demandaient que, pour prix de
+leurs efforts, la France ne fît pas la paix, sans exiger
+l'indépendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait, à
+condition qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint
+l'armée française, et combattu avec elle pendant la durée de
+l'expédition. Les Irlandais étaient confiants et féconds en promesses,
+comme le sont tous les émigrés; cependant il y en avait parmi eux qui
+ne donnaient pas de grandes espérances, qui ne promettaient même aucun
+secours effectif de la part de la population. Toutefois, d'après ces
+derniers, on devait la trouver au moins bienveillante, et c'était
+assez pour prêter appui à notre armée, pour causer de graves embarras
+à l'Angleterre, et pour paralyser peut-être 40 ou 50 mille de ses
+soldats. L'expédition d'Irlande avait encore l'avantage de tenir
+l'ennemi incertain sur le vrai point d'attaque. Sans cette expédition,
+en effet, l'Angleterre n'aurait cru qu'à un seul projet, celui de
+traverser le détroit pour diriger une armée sur Londres. Au contraire,
+avec les préparatifs de Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce
+qui se <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> faisait à Boulogne était une feinte, et que le projet
+véritable consistait en une grande expédition sur l'Irlande. Les
+doutes inspirés à cet égard étaient un premier résultat fort utile.</p>
+
+<p>La flotte en relâche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les
+bassins, mise en réparation, et pourvue des rafraîchissements dont les
+équipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se préparait. On
+commençait en Hollande à équiper l'escadre de haut bord, et à réunir
+la masse de chaloupes nécessaires pour former la flottille batave.
+Mais c'est à Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur
+et une rapidité merveilleuses.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul se crée un pied-à-terre à Boulogne, au
+petit château du Pont-de-Briques.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir
+soi-même, que les agents les plus sûrs sont souvent inexacts dans
+leurs rapports, par défaut d'attention ou d'intelligence, quand ce
+n'est pas par volonté de mentir, s'était créé à Boulogne un
+pied-à-terre, où il avait l'intention de séjourner fréquemment. Il
+avait fait louer un petit château dans un village appelé le
+Pont-de-Briques, et il avait ordonné les apprêts nécessaires pour y
+habiter avec sa maison militaire. Il partait le soir de Saint-Cloud,
+et, franchissant les soixante lieues qui séparent Paris de Boulogne,
+avec la rapidité que les princes ordinaires mettent à courir à de
+vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au milieu du jour, sur
+le théâtre de ses immenses travaux, et voulait tout examiner avant de
+prendre un instant de sommeil. Il avait exigé que l'amiral Bruix,
+exténué de fatigue, quelquefois agité par ses querelles avec le
+ministre Decrès, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> ne se logeât pas à Boulogne, mais sur la
+falaise même, sur une hauteur d'où l'on apercevait le port, la rade et
+les camps. On avait construit là une baraque bien calfeutrée, dans
+laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse
+devant lui toutes les parties de la vaste création à laquelle il
+présidait. Il s'était résigné à cette demeure périlleuse pour sa
+défaillante existence, afin de satisfaire l'inquiète vigilance du
+chef du gouvernement<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> Le Premier Consul avait même fait
+construire pour son usage personnel une semblable baraque, tout près
+de celle de l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les
+nuits. Il exigeait que les généraux Davout, Ney, Soult, résidassent
+sans interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux
+travaux et aux man&oelig;uvres, et lui rendissent compte chaque jour des
+moindres circonstances. Le général Soult, qui se distinguait par une
+qualité précieuse, celle de la vigilance, lui était là d'une grande et
+continuelle utilité. Lorsque le Premier Consul avait reçu de ses
+lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il répondait
+à l'instant, il partait pour aller vérifier lui-même l'exactitude des
+rapports qu'on lui avait adressés, n'en croyant jamais que ses propres
+yeux sur toutes choses.</p>
+
+<span class="sidenote">Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.</span>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux
+pour tenir les bâtiments anglais à distance.</span>
+
+<span class="sidenote">Établissement de batteries sous-marines, couvertes par les
+eaux à la marée haute, découvertes à la marée basse, et tenant
+l'ennemi à grande distance.</span>
+
+<p>Les Anglais s'étaient appliqués à troubler l'exécution des ouvrages
+destinés à protéger le mouillage de Boulogne. Leur croisière, composée
+le plus habituellement d'une vingtaine de bâtiments, dont trois ou
+quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq à six <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> frégates,
+dix ou douze bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes
+canonnières, faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs
+boulets, dépassant la falaise, venaient tomber dans le port et sur les
+camps. Quoique leurs projectiles n'eussent causé que bien peu de
+dommage, ce feu était fort incommode, et pouvait, lorsqu'une grande
+quantité de bâtiments serait réunie, y causer de funestes ravages,
+peut-être un incendie. Une nuit même les Anglais, s'avançant avec
+beaucoup d'audace dans leurs chaloupes, surprirent l'atelier où l'on
+travaillait à la construction du fort en bois, coupèrent les sonnettes
+qui servaient à battre les pieux, et bouleversèrent les travaux pour
+plusieurs jours. Le Premier Consul montra un vif mécontentement de
+cette tentative, et donna de nouveaux ordres pour en empêcher une
+pareille à l'avenir. Des chaloupes armées, se succédant comme des
+factionnaires, durent passer la nuit autour des ouvrages. Les ouvriers
+encouragés, piqués d'honneur, ainsi que des soldats que l'on conduit à
+l'ennemi, furent amenés à travailler en présence des vaisseaux
+anglais, sous le feu de leur artillerie. C'était à la marée basse
+qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tête des pieux était
+assez découverte par la mer pour qu'on pût les battre, les ouvriers se
+mettaient à l'&oelig;uvre, même avant la retraité des eaux, restaient
+après qu'elles étaient revenues, et, la moitié du corps dans les
+flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais.
+Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fécondité, inventa
+de <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> nouvelles précautions pour éloigner l'ennemi. Il fit faire
+des expériences sur la côte, et essayer la portée du gros canon, en le
+tirant sous un angle de 45 degrés, à peu près comme on tire le
+mortier. L'expérience réussit, et on porta les boulets du calibre de
+24, jusqu'à 2,300 toises; ce qui obligea les Anglais à s'éloigner
+d'autant. Il fit mieux encore; pensant toujours au même objet, il
+imagina le premier un moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables
+ravages, et qui semble devoir exercer une grande influence sur la
+guerre maritime, celui des projectiles creux employés contre les
+vaisseaux. Il ordonna de tirer sur les bâtiments avec de gros obus,
+qui, éclatant dans le bois ou dans la voilure, devaient produire ou
+des brèches fatales au corps du navire, ou de grandes déchirures dans
+le gréement. <i>C'est avec des projectiles qui éclatent</i>, écrivait-il,
+<i>qu'il faut attaquer le bois.</i> Rien ne se fait facilement, surtout
+quand il y a d'anciennes habitudes à vaincre, et il eut à réitérer
+souvent les mêmes instructions. Lorsque les Anglais, au lieu de ces
+boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui est devant
+eux, mais qui ne font pas un ravage plus étendu que leur diamètre,
+virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai, mais qui
+éclate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la tête de
+ses défenseurs, ils furent surpris, et tenus fort à distance. Enfin,
+pour obtenir encore plus de sécurité, le Premier Consul imagina un
+moyen non moins ingénieux. Il eut l'idée d'établir des batteries
+sous-marines, <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> c'est-à-dire qu'il fit placer, à la laisse de
+basse-mer, des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau
+recouvrait à la marée haute, et découvrait à la marée basse. Il en
+coûta beaucoup de peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles
+reposaient les pièces, pour prévenir les ensablements et les
+affouillements. On y réussit néanmoins, et à l'heure de la marée
+descendante, qui était celle du travail, lorsque les Anglais
+s'avançaient pour le troubler, ils étaient accueillis par des
+décharges d'artillerie, partant à l'improviste de la ligne de
+basse-mer; de façon que les feux s'avançaient, en quelque sorte, ou
+reculaient avec la mer elle-même. Ces batteries ne furent employées
+que pendant le temps de la construction des forts; elles devinrent
+inutiles dès que les forts furent achevés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p>
+
+<p>Le fort en bois fut terminé le premier, grâce à la nature de la
+construction. On établit de solides plates-formes sur la tête des
+pieux, et à quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet
+ouvrage de dix pièces de gros calibre, et de plusieurs mortiers à
+grande portée, et dès qu'il commença de tirer, les Anglais ne
+reparurent plus à l'entrée du port. Tout le haut des falaises fut armé
+avec du 24, du 36 et des mortiers. Environ 500 bouches à feu furent
+mises en batterie, et la côte, devenue inabordable, reçut des Anglais
+et des Français le nom de <i>Côte de fer</i>. Dans cet intervalle, on
+achevait <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> les forts en maçonnerie, sans autre obstacle que
+celui de la mer. À l'entrée de l'hiver surtout, les vagues deviennent
+quelquefois si furieuses sous l'impulsion des vents de la Manche,
+qu'elles ébranlent et inondent les ouvrages les plus solides et les
+plus élevés. Deux fois elles enlevèrent des assises entières, et
+précipitèrent les plus gros blocs du haut des murailles commencées,
+dans le fond de la mer. On continua cependant ces deux importantes
+constructions, indispensables à la sûreté du mouillage.</p>
+
+<span class="sidenote">Creusement des bassins par les troupes.</span>
+
+<p>Pendant ces travaux, les troupes, rapprochées des côtes, avaient
+construit leurs baraques, et tracé leurs camps à l'image de véritables
+cités militaires, divisées en quartiers, traversées par de longues
+rues. Cette besogne terminée, elles s'étaient réparties autour du
+bassin de Boulogne. On leur avait partagé la tâche, et chaque régiment
+devait enlever une portion déterminée de cette énorme couche de sable
+et de limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns
+creusaient le lit même de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les
+autres enfonçaient les pieux destinés à former des quais. Les ports de
+Wimereux et d'Ambleteuse, dont l'exécution avait été reconnue
+possible, étaient déjà entrepris. On travaillait à en extraire le
+sable et la vase; on y construisait des écluses, afin de creuser un
+chenal d'entrée par des chasses répétées. D'autres détachements
+étaient occupés à tracer des routes, pour réunir entre eux les ports
+de Wimereux, d'Ambleteuse, de Boulogne, d'Étaples, et ces ports
+eux-mêmes avec les forêts voisines.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> <span class="sidenote">Excellentes dispositions physiques et morales des
+troupes réunies au camp de Boulogne.</span>
+
+<p>Les troupes consacrées à ces rudes travaux se relevaient après
+l'accomplissement de leur tâche, et celles qui avaient cessé de remuer
+la terre, se livraient à des man&oelig;uvres de tout genre, propres à
+perfectionner leur instruction. Vêtues de gros habits d'ouvriers,
+garanties par des sabots de l'humidité du sol, bien logées, nourries
+abondamment, grâce au prix de leur travail ajouté à leur solde, vivant
+en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de
+la plus mauvaise saison, d'une santé parfaite. Contentes, occupées,
+pleines de confiance dans l'entreprise qui se préparait, elles
+acquéraient chaque jour cette double force physique et morale, qui
+devait leur servir à vaincre le monde.</p>
+
+<span class="sidenote">Commencement de concentration de la flottille.</span>
+
+<p>Le moment était venu de concentrer la flottille. La construction des
+bateaux de toute espèce était presque partout achevée. On les avait
+fait descendre aux embouchures des rivières; on les avait gréés et
+armés dans les ports. Les ouvriers en bois, qui étaient devenus libres
+dans l'intérieur, avaient été formés en compagnies, et conduits tant à
+Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les
+employer aux aménagements et à l'entretien de la flottille, une fois
+réunie.</p>
+
+<span class="sidenote">Ingénieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie
+attelée, pour protéger les divisions de la flottille, dans leur marche
+le long des côtes.</span>
+
+<p>Il fallut donc procéder à ces concentrations, attendues impatiemment
+par les Anglais, avec la confiance de détruire jusqu'au dernier nos
+légers bâtiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit
+du Premier Consul. Les divisions de la flottille qui avaient à se
+rendre à Boulogne, allaient partir de tous les points des côtes de
+l'Océan, depuis <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier
+dans le détroit de Calais. Elles devaient côtoyer le rivage en se
+tenant toujours à très-petite distance de la terre, et s'échouer quand
+elles seraient serrées de trop près par les croisières anglaises. Un
+ou deux accidents arrivés à des bâtiments de la flottille, fournirent
+au Premier Consul l'idée d'un système de secours aussi sûr
+qu'ingénieux. Il avait vu quelques chaloupes jetées à la côte pour
+éviter l'ennemi, secourues heureusement par les habitants des villages
+voisins. Frappé de cette circonstance, il fit distribuer le long de la
+mer des corps nombreux de cavalerie, depuis Nantes jusqu'à Brest,
+depuis Brest jusqu'à Cherbourg, depuis Cherbourg et le Havre jusqu'à
+Boulogne. Ces corps de cavalerie, divisés par arrondissements, avaient
+avec eux des batteries d'artillerie attelées, dressées à man&oelig;uvrer
+avec une extrême rapidité, et à courir au galop sur les sables unis
+que la mer laisse à découvert en se retirant. Ces sables, qu'on
+appelle l'estran, sont en général solides, au point de porter des
+chevaux et des voitures. Nos escadrons, traînant l'artillerie à leur
+suite, devaient parcourir sans cesse la plage, s'avancer ou se retirer
+avec la mer, et protéger de leurs feux les bateaux en marche.
+Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le Premier Consul
+avait poussé l'emploi de tous les moyens, jusqu'à faire atteler du 16,
+roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exigé et obtenu que
+chaque cavalier, devenu propre à tous les services, se pliât à mettre
+pied à terre, à tirer les pièces, ou à courir la carabine à la main
+au secours <span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> des matelots échoués sur le rivage. «Il faut faire
+souvenir les hussards, écrivait-il au ministre de la guerre, qu'un
+soldat français doit être cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit
+faire face à tout.» (29 septembre.) Deux généraux, Lemarrois et
+Sébastiani, étaient chargés du commandement de toute cette cavalerie.
+Ils avaient ordre d'être sans cesse à cheval, de faire man&oelig;uvrer
+tous les jours les escadrons avec leurs pièces, et de se tenir
+constamment avertis du mouvement des convois, afin de les escorter
+dans leur marche<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce système produisit, comme on le verra, d'excellents <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span>
+résultats. Les bâtiments étaient formés en convois de 30, 50 et
+jusqu'à 60 voiles. Ils devaient commencer à sortir, vers la fin de
+septembre, de Saint-Malo, Granville, Cherbourg, de la rivière de Caen,
+du Havre, de Saint-Valery. Il n'y en avait pas beaucoup au delà de la
+pointe de Brest; mais, en tout cas, les Anglais gardaient cette partie
+de nos rivages avec trop de soin, pour hasarder ce trajet, avant
+d'avoir fait de nombreuses expériences. Ce n'était pas le même
+commandant qui conduisait les convois du point de départ au point
+d'arrivée. On avait pensé que tel officier de mer qui connaissait bien
+les côtes de Bretagne, par exemple, ne connaîtrait pas également bien
+les côtes de Normandie ou de Picardie. On les avait donc distribués
+suivant leurs connaissances locales, et, comme des pilotes côtiers,
+ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui leur était fixé. Ils
+recevaient les convois à la limite de leur arrondissement, les
+dirigeaient jusqu'à la limite de l'arrondissement voisin, et se les
+transmettaient ainsi de main en main jusqu'à Boulogne. On avait
+embarqué des troupes sur les bâtiments, même des chevaux sur ceux qui
+étaient destinés à en recevoir; on les avait chargés, en un mot, comme
+ils devaient l'être pendant la traversée de France en Angleterre. Le
+Premier Consul avait ordonné d'examiner avec le plus grand soin
+comment ils se comporteraient à la mer sous le fardeau qu'ils devaient
+transporter.</p>
+
+<span class="sidenote">Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et
+Pevrieux autour du cap Grisnez, pour faire passer à Boulogne les
+divisions de Dunkerque et de Calais.</span>
+
+<p>Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendémiaire
+an XII), une première division, <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> composée de chaloupes,
+bateaux canonniers et péniches, partit de Dunkerque pour doubler le
+cap Grisnez, et se rendre à Boulogne. Le capitaine de vaisseau
+Saint-Haouen, excellent officier, qui commandait cette division,
+quoique très-hardi, marchait avec beaucoup de précaution. Quand il fut
+à la hauteur de Calais, il se laissa intimider par une circonstance en
+réalité peu importante: il vit la croisière anglaise disparaître,
+comme si elle était allée chercher d'autres bâtiments. Il craignit
+d'être bientôt assailli par une escadre nombreuse, et au lieu de
+forcer de voiles pour gagner Boulogne, il relâcha dans le port de
+Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute, courut de sa personne
+sur les lieux, afin de la réparer s'il était possible. En effet, les
+Anglais étaient bientôt venus en très grand nombre, et il devenait
+évident qu'ils allaient s'acharner sur le port de Calais, pour
+empêcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en relâche. L'amiral
+se rendit à Dunkerque, pour hâter l'organisation d'une seconde
+division, qui était prête dans ce port, et la faire venir au secours
+de la première.</p>
+
+<p>Les Anglais étaient devant Calais avec une force considérable, surtout
+avec plusieurs bombardes. Dans la journée du 27 septembre (4
+vendémiaire), ils lancèrent un grand nombre de bombes sur la ville et
+sur le port. Ils tuèrent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun
+bâtiment. Les batteries attelées, accourues au galop sur la plage,
+leur répondirent par un feu bien nourri, et les obligèrent à se
+retirer. Ils s'en allèrent assez confus d'avoir produit si peu
+d'effet. <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> Le lendemain, l'amiral Bruix prescrivit à la
+division Saint-Haouen de mettre en mer pour affronter la croisière
+ennemie, empêcher un nouveau bombardement, et, suivant les
+circonstances, doubler le cap Grisnez, afin de se rendre à Boulogne.
+La seconde division de Dunkerque devait mettre à la voile en même
+temps, sous le commandement du capitaine Pevrieux, et appuyer la
+première. Le contre-amiral Magon, qui commandait à Boulogne, avait
+ordre, de son côté, de sortir de ce port avec tout ce qui était
+disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux divisions
+Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient à doubler le cap
+Grisnez.</p>
+
+<p>Le 28 septembre au matin (5 vendémiaire an XII) le capitaine
+Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avança jusqu'à portée de
+canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'élever au vent. Le
+capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les
+éloignait de lui, se dirigea à toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais
+il fut rejoint bientôt par les Anglais un peu au delà du cap, et
+assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine
+de bâtiments ennemis, quelques-uns de grand échantillon, auraient dû
+couler nos légers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine
+Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en
+souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46<sup>e</sup>, et un détachement de la
+22<sup>e</sup>, embarqués à bord des bâtiments, maniaient la rame avec un
+admirable sang-froid sous un feu très-vif, mais heureusement peu
+meurtrier. En même temps les <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> batteries attelées sur la plage
+étaient accourues, et répondaient avec avantage à l'artillerie des
+vaisseaux anglais. Enfin, dans l'après-midi, le capitaine Saint-Haouen
+mouilla en rade de Boulogne, joint par un détachement sorti de ce
+port, sous les ordres du contre-amiral Magon. La seconde division de
+Dunkerque, qui avait mis à la mer, s'était avancée de son côté jusqu'à
+la vue du cap Grisnez. Mais, arrêtée par le calme et la marée, elle
+fut obligée de mouiller en deçà, le long d'une côte découverte. Elle
+resta dans cette position jusqu'au moment où le courant changé pouvait
+la porter vers Boulogne. Elle n'avait point de vent, et elle fut
+obligée de se servir de ses rames. Quinze bâtiments anglais, frégates,
+corvettes et bricks, l'attendaient au cap Grisnez. À ce point la
+profondeur d'eau étant plus grande, et la croisière anglaise pouvant
+s'approcher de terre, sans que nos bâtiments eussent la ressource de
+s'échouer, on devait concevoir pour eux de très-vives craintes. Mais
+ils passèrent comme ceux de la veille, nos soldats maniant la rame
+avec une rare intrépidité, et les Anglais recevant de nos batteries de
+terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient faire à nos chaloupes
+canonnières. La flottille de Boulogne et la division Saint-Haouen,
+entrée la veille, étaient sorties de nouveau, pour venir au-devant de
+la division Pevrieux. Elles la joignirent à une hauteur dite la Tour
+de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions réunies
+s'arrêtèrent, et, se mettant en ligne, présentant aux Anglais leur
+proue armée de canons, allèrent droit à eux, et firent un feu
+<span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> des plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos légers bâtiments
+atteignaient quelquefois les gros bâtiments anglais, et en étaient
+rarement atteints. À la fin, les Anglais se retirèrent au large,
+quelques-uns même assez maltraités pour avoir besoin d'aller se
+réparer aux dunes. L'une de nos chaloupes, la seule du reste à qui
+arriva cet accident, percée de part en part par un boulet, eut encore
+le temps de se jeter sur la plage, avant de couler à fond.</p>
+
+<span class="sidenote">L'heureux succès de ces premières rencontres inspire une
+confiance générale.</span>
+
+<p>Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus
+importants et plus meurtriers, produisit un effet décisif sur
+l'opinion de la marine et de l'armée. On vit que ces petits bâtiments
+ne seraient pas si aisément coulés à fond par de gros vaisseaux, et
+qu'ils atteindraient plus souvent leurs gigantesques adversaires
+qu'ils n'en seraient atteints; on vit quel secours on pourrait tirer
+de la coopération des troupes de terre, qui, sans être encore
+exercées, avaient manié la rame, servi l'artillerie de marine, avec
+une rare adresse, et surtout montré peu d'effroi de la mer, et
+beaucoup de zèle à seconder les matelots<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.</p>
+
+<a id="img004" name="img004"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img004.jpg" width="500" height="352" alt="Bataille." title="">
+</div>
+
+<span class="sidedate">Octob. 1803.</span>
+
+<p>À peine cette première expérience avait-elle été faite, qu'on mit la
+plus grande ardeur à la renouveler. De nombreux convois partirent
+successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous
+général de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines
+Saint-Haouen et Pevrieux, dont <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> nous venons de citer les noms,
+les capitaines Hamelin, Daugier, se distinguèrent dans cette espèce de
+cabotage, par leur courage et par leur habileté. Nos bâtiments,
+marchant tantôt à la voile, tantôt à la rame, longeaient la côte à
+très-petite distance des détachements de cavalerie et d'artillerie,
+prêts à les protéger. Rarement ils furent obligés de se réfugier au
+rivage, car presque toujours ils naviguèrent à la vue des Anglais,
+soutenant leur feu, et quelquefois s'arrêtant, quand ils en avaient le
+temps, pour faire face à l'ennemi, et lui montrer leur avant armé de
+gros calibre. Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et
+même les frégates. S'ils échouèrent dans quelques occasions, ce fut
+plutôt par l'effet du mauvais temps que par la force de leurs
+adversaires. Quand cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans
+des canots pour s'emparer des chaloupes ou des péniches échouées. Mais
+nos artilleurs, accourus avec leurs pièces sur la plage, ou bien nos
+cavaliers, changés tout à coup en fantassins, presque en gens de mer,
+venaient, au milieu des brisants, au secours des marins, éloignaient
+les canots anglais par le feu de leurs carabines, et les obligeaient à
+regagner le large, sans amener aucune prise, souvent même après avoir
+perdu quelques-uns de leurs plus intrépides matelots.</p>
+
+<p>Dans les mois d'octobre, de novembre et de décembre, près de mille
+bâtiments, chaloupes canonnières, bateaux canonniers, péniches, partis
+de tous les ports, entrèrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais
+n'en prirent pas plus de trois ou quatre, <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> la mer n'en
+détruisit pas plus de dix ou douze.</p>
+
+<span class="sidenote">Quelques changements apportés à l'armement et à l'arrimage,
+par suite des expériences faites dans les traversées le long des
+côtes.</span>
+
+<p>Ces courtes et fréquentes traversées furent l'occasion de beaucoup
+d'observations utiles. Elles révélèrent la supériorité des chaloupes
+canonnières sur les bateaux canonniers. Ceux-ci étaient plus
+difficiles à mouvoir, dérivaient davantage, et surtout manquaient de
+feux. Les défauts de ces bateaux canonniers tenaient à leur
+construction, et leur construction à la nécessité d'y placer
+l'artillerie de campagne. Il fallait bien s'y résigner. Les péniches
+ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la man&oelig;uvre et de
+la vitesse. Du reste tous ensemble avaient une marche passable, même
+sans le secours de la voile. Il y avait des divisions venues du Havre
+à Boulogne, presque toujours à la rame, avec une vitesse moyenne de
+deux lieues à l'heure. Quelques changements à l'arrimage, c'est-à-dire
+au chargement, devaient améliorer leurs qualités navigantes.</p>
+
+<p>L'expérience de ces traversées conduisit à un changement dans la
+disposition de l'artillerie, qui fut immédiatement exécuté sur toute
+la flottille. Les gros canons, placés à l'avant et à l'arrière,
+étaient engagés dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient
+qu'avancer ou reculer en ligne droite. Il en résultait que les
+bâtiments pour tirer étaient obligés de se détourner, et de présenter
+à l'ennemi, ou l'avant ou l'arrière. Il leur était donc impossible,
+quand ils étaient en marche, de riposter au feu des Anglais, parce
+qu'ils ne montraient alors que le travers. En rade, les courants leur
+faisaient <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> prendre une position parallèle à la côte,
+c'est-à-dire offrir à l'ennemi leur flanc désarmé. On changea cette
+disposition quand on eut éprouvé la stabilité de ces bâtiments, et
+qu'on l'eut assurée par un système d'arrimage mieux calculé. On
+construisit des affûts assez semblables à l'affût de campagne, qui
+permettaient de tirer <i>en belle</i>, c'est-à-dire en tout sens. De la
+sorte, les bâtiments en rade ou en marche pouvaient faire feu, quelle
+que fût leur position, sans être obligés de se détourner. Les
+chaloupes avaient ainsi quatre coups à tirer dans toutes les
+directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer
+devaient arriver à pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.</p>
+
+<span class="sidenote">Correspondance établie entre les divisions de la flottille
+et les divisions de l'armée, et affectation constante des mêmes
+bâtiments aux mêmes troupes.</span>
+
+<p>On songea surtout à faire naître une complète intimité entre les
+marins et les soldats, par l'affectation des mêmes bâtiments aux mêmes
+troupes. La capacité des chaloupes canonnières et des bateaux
+canonniers avait été calculée de façon à pouvoir porter une compagnie
+d'infanterie, outre quelques artilleurs. Ce fut là l'élément dont on
+se servit pour arrêter l'organisation générale de la flottille. Les
+bataillons se composaient alors de neuf compagnies; les demi-brigades,
+de deux bataillons de guerre, le troisième restant au dépôt. On
+distribua les chaloupes et les bateaux canonniers conformément à cette
+composition des troupes. Neuf chaloupes ou bateaux formaient une
+section, et portaient neuf compagnies ou un bataillon. Deux sections
+formaient une division, et portaient une demi-brigade. Ainsi <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span>
+le bateau ou la chaloupe répondait à la compagnie, la section
+répondait au bataillon, la division à la demi-brigade. Des officiers
+de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la section,
+la division. Pour arriver à une parfaite adhérence des troupes avec la
+flottille, chaque division fut affectée à une demi-brigade, chaque
+section à un bataillon, chaque chaloupe ou bateau à une compagnie; et
+cette affectation une fois faite demeura invariable. Les troupes
+durent ainsi conserver toujours les mêmes bâtiments, et s'y attacher
+comme un cavalier s'attache à son cheval. Officiers de terre et de
+mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver à se
+connaître, prendre confiance les uns dans les autres, et en être plus
+disposés à s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au bâtiment qui
+lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours
+embarqués. Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie,
+restaient environ un mois à bord. Pendant ce temps ils logeaient sur
+le bâtiment avec l'équipage, soit que le bâtiment se trouvât en mer
+pour man&oelig;uvrer, soit qu'il séjournât dans le port. Ils faisaient là
+tout ce que faisaient les matelots eux-mêmes, concouraient aux basses
+man&oelig;uvres, et s'exerçaient surtout à manier la rame et à tirer le
+canon. Quand ils avaient été livrés à ce genre de vie pendant un mois,
+ils étaient remplacés par vingt-cinq autres soldats de la même
+compagnie, qui venaient pendant le même espace de temps se livrer aux
+mêmes exercices de mer. Successivement <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> la compagnie tout
+entière faisait son stage à bord des chaloupes ou bateaux. Chaque
+homme était donc alternativement soldat de terre, soldat de mer,
+artilleur, fantassin, matelot, et même ouvrier du génie, par suite des
+travaux exécutés dans les bassins. Les matelots prenaient part aussi à
+cet enseignement réciproque. Il y avait à bord des armes d'infanterie,
+et quand on était dans le port, ils faisaient sur le quai, pendant la
+journée, l'exercice du fantassin. C'était par conséquent un renfort de
+quinze mille fantassins, qui, après le débarquement en Angleterre,
+seraient capables de défendre la flottille le long des côtes où elle
+serait venue s'échouer. En leur laissant comme renforts une dizaine de
+mille hommes, ils pouvaient attendre impunément au rivage les
+victoires de l'armée d'invasion.</p>
+
+<p>Les péniches dans le commencement, restèrent en dehors de cette
+organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une
+compagnie, et qu'elles étaient plutôt capables de jeter rapidement les
+troupes à terre, que de faire face en mer à l'ennemi. Cependant on les
+rangea plus tard en division, et on les attribua spécialement à
+l'avant-garde, composée des grenadiers réunis. En attendant, elles
+étaient rangées en escouades dans le port, et, tous les jours, les
+troupes auxquelles des bâtiments n'étaient pas encore affectés,
+allaient s'exercer tantôt à les mouvoir à la rame, tantôt à tirer le
+léger obusier dont elles étaient armées.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> <span class="sidenote">Soins donnés au chargement des navires et
+man&oelig;uvres pour apprendre à embarquer et débarquer.</span>
+
+<p>Cela réglé, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de
+l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages,
+fit charger et décharger plusieurs fois sous ses yeux quelques
+chaloupes, bateaux et péniches, et arrêta sur place leur arrimage<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.
+Comme lest on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de
+guerre, en quantité suffisante pour une longue campagne. On disposa
+dans leur cale du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande
+salée, du fromage de Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute
+la masse d'hommes composant l'expédition. Ainsi, la flottille de
+guerre devait porter, outre l'armée et ses 400 bouches à feu attelées
+de deux chevaux, des munitions pour une campagne, des vivres pour
+vingt jours. La flottille de transport devait porter, comme nous
+l'avons dit, le surplus des attelages d'artillerie, les chevaux
+nécessaires à une moitié de la cavalerie, deux ou trois mois de
+vivres, enfin tous les bagages. À chaque division de la flottille de
+guerre, répondait une division de la flottille de transport, l'une
+devant naviguer à la suite de l'autre. Sur chaque bâtiment un
+sous-officier d'artillerie veillait aux munitions, un sous-officier
+<span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> d'infanterie aux vivres. Tout devait être constamment
+embarqué sur les deux flottilles, et il ne restait à mettre à bord, au
+signal du départ, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercés
+fréquemment à prendre les armes, et à se rendre par demi-brigades,
+bataillons et compagnies, à bord de la flottille, n'y mettaient que le
+temps nécessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on
+était arrivé à simplifier et accélérer leur embarquement d'une manière
+surprenante. Quelque grand que fût le développement des quais, il
+n'était pas possible cependant d'y ranger tous les bâtiments. On était
+obligé d'en disposer jusqu'à neuf l'un contre l'autre, le premier seul
+touchant le quai. Un cheval, revêtu d'un harnais qui le saisissait
+sous le ventre, enlevé de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf
+fois de vergue en vergue, était déposé en deux ou trois minutes dans
+le neuvième bâtiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient être
+placés en deux heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois
+ou quatre pour embarquer les neuf à dix mille chevaux restants sur la
+flottille de transport. Ainsi, tout le gros bagage étant constamment à
+bord, on devait toujours être prêt en quelques heures à lever l'ancre;
+et, comme il n'était pas possible de faire sortir des ports un aussi
+grand nombre de bâtiments dans l'espace d'une seule marée,
+l'embarquement des hommes et des chevaux ne pouvait jamais être la
+cause d'une perte de temps.</p>
+
+<p>Après des exercices incessamment répétés, on <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> réussit bientôt
+à exécuter toutes les man&oelig;uvres avec autant de promptitude que de
+précision. Tous les jours, par tous les temps, à moins d'une tempête,
+on sortait au nombre de 100 à 150 bâtiments, pour man&oelig;uvrer ou
+mouiller en rade, devant l'ennemi. Puis on simulait le long des
+falaises l'opération d'un débarquement. On s'exerçait d'abord à
+balayer le rivage par un feu nourri d'artillerie, puis à s'approcher
+de terre, à y déposer hommes, chevaux, canons. Souvent, quand on ne
+pouvait pas joindre la terre, on jetait les hommes dans les flots, par
+cinq ou six pieds de profondeur d'eau. Jamais il n'y en eut de noyés,
+tant ils déployaient d'adresse et d'ardeur. Quelquefois même on ne
+débarquait pas autrement les chevaux. On les descendait dans la mer,
+et des hommes placés dans des canots les dirigeaient avec une longe
+vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas un accident de
+débarquement sur une côte ennemie, qui ne fût prévu, et bravé
+plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficultés qu'on pouvait se
+donner à vaincre, même celles de la nuit<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, excepté cependant la
+difficulté du feu. Mais celle-là devait être plutôt un excitant qu'un
+obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et
+par habitude de la guerre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> Cette variété d'exercices de terre et de mer, ces
+man&oelig;uvres entremêlées de rudes travaux, intéressaient ces soldats
+aventureux, remplis d'imagination, et ambitieux comme leur illustre
+chef. Une nourriture considérablement augmentée, grâce au prix de
+leurs journées ajouté à leur solde, une activité continuelle, l'air le
+plus vif, le plus sain, tout cela devait leur donner une force
+physique extraordinaire. L'espoir d'exécuter un prodige y ajoutait une
+force morale non moins grande. C'est ainsi que se préparait peu à peu
+cette armée sans pareille, qui devait faire la conquête du continent
+en deux années.</p>
+
+<span class="sidedate">Nov. 1803.</span>
+
+<span class="sidenote">Présence fréquente du Premier Consul au camp de Boulogne.</span>
+
+<p>Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu
+d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si
+alertes, si animés de sa propre pensée. À leur tour ils recevaient de
+sa présence une excitation continuelle. Ils le voyaient à cheval,
+tantôt sur le sommet des falaises, tantôt à leur pied, galopant sur
+les sables unis que la mer délaisse, se rendant ainsi par l'estran
+d'un port à l'autre<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, quelquefois embarqué sur de légères
+péniches, <span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> allant assister à de petits combats entre nos
+chaloupes canonnières et la croisière anglaise, les poussant sur
+l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût fait reculer les corvettes et les
+frégates, par le feu de nos frêles bâtiments. Souvent il s'obstinait à
+braver la mer, et une fois, ayant voulu visiter la ligne d'embossage
+malgré le plus gros temps, il échoua non loin du rivage, en rentrant
+dans son canot. Heureusement les hommes avaient pied. Les matelots se
+jetèrent à la mer, et, formant un groupe serré pour résister aux
+vagues, le portèrent sur leurs épaules, au milieu des flots brisant
+sur leurs têtes.</p>
+
+<p>Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'était animé à la vue des
+côtes d'Angleterre, il écrivit les lignes suivantes au consul
+Cambacérès: «J'ai passé ces trois jours au milieu du camp et du port.
+J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les côtes d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span>
+comme on voit des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et
+le mouvement. C'est un fossé qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace
+de le tenter.» (16 novembre 1803. <i>Dépôt de la Secrétairerie d'État.</i>)</p>
+
+<span class="sidenote">Fixation de l'époque de l'entreprise au milieu de l'hiver
+de 1803 à 1804.</span>
+
+<p>Son impatience d'exécuter cette grande entreprise était extrême<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.
+Il y avait songé d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y
+songeait pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le
+milieu. Mais les travaux s'étendaient à vue d'&oelig;il, et chaque jour
+un perfectionnement nouveau se présentant <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> ou à lui, ou à
+l'amiral Bruix, il sacrifiait du temps à l'introduire. L'instruction
+des soldats et des matelots gagnait à ces délais inévitables, qui
+portaient ainsi avec eux leur propre dédommagement. À la rigueur, on
+aurait pu tenter, même après ces huit mois d'apprentissage,
+l'expédition projetée. Cependant il fallait six mois encore, si l'on
+voulait que tout fût prêt, que l'équipement et l'armement fussent
+achevés, que l'éducation chez les <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> hommes de terre et de mer
+ne laissât plus rien à désirer.</p>
+
+<span class="sidenote">Dispositions relatives à la flottille batave.</span>
+
+<p>Mais des considérations décisives commandaient un nouveau délai,
+c'étaient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile
+droite, commandée par le général Davout. Sur le v&oelig;u exprimé par le
+Premier Consul qu'on lui dépêchât un officier distingué de la marine
+hollandaise, on lui avait envoyé le contre-amiral Verhuel. Frappé de
+l'intelligence et du <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> sang-froid de cet homme de mer, il avait
+demandé qu'on le chargeât de tout ce qui concernait l'organisation de
+la flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volonté, et ce qui
+imprima bientôt à cette organisation la rapidité désirée. Cette
+flottille, préparée dans l'Escaut, devait être conduite à Ostende, car
+on avait reconnu le danger de partir de points aussi éloignés que
+l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire
+venir à Ambleteuse et à Wimereux, quand ces deux ports seraient
+achevés. On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller
+tous ensemble, c'est-à-dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille
+matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placés sous le même
+vent, contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait
+plusieurs mois encore, soit pour l'équipement de la flottille batave,
+soit pour l'achèvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.</p>
+
+<p>Deux autres portions de l'armée d'invasion n'étaient pas prêtes:
+l'escadre de Brest, destinée à jeter le corps d'Augereau en Irlande,
+et l'escadre hollandaise du Texel, destinée à embarquer le corps de 20
+mille hommes, campé entre Utrecht et Amsterdam. C'étaient ces deux
+corps qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient
+à 160 mille, sans les matelots, le total de l'armée d'invasion. Il
+fallait encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de
+Brest fussent complétement armées.</p>
+
+<span class="sidenote">Rôle assigné à la flotte de Toulon.</span>
+
+<p>Restait enfin une dernière condition de succès à se procurer, et
+cette condition, le Premier Consul la <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> regardait, pour son
+entreprise, comme la certitude même de la réussite. Ces bâtiments,
+maintenant éprouvés, pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du
+détroit, puisque la plupart d'entre eux avaient fait cent et deux
+cents lieues, pour se rendre à Boulogne, et souvent, par leur feu
+divisé et rasant, avaient répondu avec avantage au feu dominant et
+concentré des vaisseaux. Ils avaient la chance de passer sans être
+atteints ou vus, soit dans les calmes d'été, soit dans les brumes
+d'hiver; et, dans la supposition la plus défavorable, s'ils étaient
+exposés à rencontrer les vingt-cinq ou trente corvettes, bricks et
+frégates de la croisière anglaise, ils devaient passer, fallût-il
+sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les 2,300 dont se composait la
+flottille<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. Mais il y avait un cas où toute mauvaise chance
+disparaissait, c'était celui où une grande escadre française,
+transportée à l'improviste dans le détroit, en chasserait la croisière
+anglaise, dominerait la Manche pendant deux à trois jours, et
+couvrirait le passage <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> de notre flottille. Pour ce cas, il n'y
+avait plus de doute; toutes les objections élevées contre l'entreprise
+tombaient à la fois, à moins d'une tempête imprévue, chance
+improbable, si on choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours
+hors de tous les calculs. Mais il fallait que la troisième des
+escadres de haut bord, celle de Toulon, fût entièrement équipée, et
+elle ne l'était pas. Le Premier Consul la destinait à exécuter une
+grande combinaison, dont personne n'avait le secret, pas même son
+ministre de la marine. Il mûrissait peu à peu cette combinaison dans
+sa tête, n'en disant mot à personne, et laissant les Anglais persuadés
+que la flottille devait se suffire à elle-même, puisqu'on l'armait si
+complétement, puisqu'on la présentait tous les jours à des frégates et
+à des vaisseaux.</p>
+
+<span class="sidenote">Des événements graves détournent du camp de Boulogne
+l'attention du Premier Consul.</span>
+
+<p>Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, était, dans l'exécution,
+le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il eût 120 mille soldats réunis
+sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte
+du Texel, portant 20 mille hommes, sans <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> la flotte de Brest,
+en portant 18 mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de
+Toulon, chargées de dégager le détroit par une profonde man&oelig;uvre.
+Il s'efforçait d'avoir tous ces moyens prêts pour février 1804, et
+s'en flattait, lorsque des événements graves, survenus dans
+l'intérieur de la République, s'emparèrent tout à coup de son
+attention, et l'arrachèrent, pour un moment, à la grande entreprise
+sur laquelle le monde entier avait les yeux fixés.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2>
+
+<h3>CONSPIRATION DE GEORGES.</h3>
+
+<p class="resume">Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à
+ Boulogne. &mdash; Ce que la guerre est ordinairement pour elle. &mdash; Opinion
+ qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier Consul;
+ terreur qu'on finit par en concevoir. &mdash; Moyens imaginés pour
+ résister aux Français. &mdash; Discussion de ces moyens au
+ Parlement. &mdash; Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. &mdash; Son
+ attitude, et celle de ses amis. &mdash; Force militaire des Anglais. &mdash; M.
+ Windham demande l'établissement d'une armée régulière, à
+ l'imitation de l'armée française. &mdash; On se borne à la création
+ d'une armée de réserve, et à une levée de
+ volontaires. &mdash; Précautions prises pour la garde du littoral. &mdash; Le
+ cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués par
+ M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. &mdash; Intrigues des
+ agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. &mdash; Les
+ princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à Pichegru,
+ et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir le Premier
+ Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la
+ Malmaison. &mdash; Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la
+ supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des
+ mécontents. &mdash; Intrigues du nommé Lajolais. &mdash; Folles espérances
+ conçues sur quelques propos du général Moreau. &mdash; Premier départ
+ d'une troupe de chouans conduits par Georges. &mdash; Leur débarquement
+ à la falaise de Biville; leur route à travers la
+ Normandie. &mdash; Georges, caché dans Paris, prépare des moyens
+ d'exécution. &mdash; Second débarquement, composé de Pichegru et de
+ plusieurs émigrés de haut rang. &mdash; Pichegru s'abouche avec
+ Moreau. &mdash; Il le trouve irrité contre le Premier Consul, souhaitant
+ sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder le retour
+ des Bourbons. &mdash; Désappointement des conjurés. &mdash; Leur découragement,
+ et la perte de temps que ce découragement entraîne. &mdash; Le Premier
+ Consul, que la police servait mal depuis la retraite de M.
+ Fouché, découvre le danger dont il est menacé. &mdash; Il fait livrer à
+ une commission militaire quelques chouans récemment arrêtés, pour
+ les contraindre à dire ce qu'ils savent. &mdash; Il se procure ainsi un
+ révélateur. &mdash; Le complot dénoncé tout entier. &mdash; Surprise en
+ apprenant que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est
+ leur complice. &mdash; Conseil extraordinaire, et résolution d'arrêter
+ Moreau. &mdash; Dispositions du Premier Consul. &mdash; Il est plein
+ d'indulgence pour les républicains, et de colère contre les
+ royalistes. &mdash; Sa résolution de frapper ceux-ci <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> d'une
+ manière impitoyable. &mdash; Il charge le grand-juge de lui amener
+ Moreau, pour tout terminer dans une explication personnelle et
+ amicale. &mdash; L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait avorter
+ cette bonne résolution. &mdash; Les conjurés arrêtés déclarent tous
+ qu'un prince français devait être à leur tête, et qu'il avait le
+ projet d'entrer en France par la falaise de Biville. &mdash; Résolution
+ du Premier Consul de s'en saisir, et de le livrer à une
+ commission militaire. &mdash; Le colonel Savary envoyé à la falaise de
+ Biville, pour attendre le prince, et l'arrêter. &mdash; Loi terrible,
+ qui punit de mort quiconque donnera asile aux conjurés. &mdash; Paris
+ fermé pendant plusieurs jours. &mdash; Arrestation successive de
+ Pichegru, de MM. de Polignac, de M. de Rivière, et de Georges
+ lui-même. &mdash; Déclaration de Georges. &mdash; Il est venu pour attaquer le
+ Premier Consul de vive force. &mdash; Nouvelle affirmation qu'un prince
+ devait être à la tête des conjurés. &mdash; Irritation croissante du
+ Premier Consul. &mdash; Inutile attente du colonel Savary à la falaise
+ de Biville. &mdash; On est conduit à rechercher où se trouvent les
+ princes de la maison de Bourbon. &mdash; On songe au duc d'Enghien, qui
+ était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. &mdash; Un sous-officier de
+ gendarmerie est envoyé pour prendre des renseignements. &mdash; Rapport
+ erroné de ce sous-officier, et fatale coïncidence de son rapport
+ avec une nouvelle déposition d'un domestique de Georges. &mdash; Erreur,
+ et aveugle colère du Premier Consul. &mdash; Conseil extraordinaire, à
+ la suite duquel l'enlèvement du prince est résolu. &mdash; Son
+ enlèvement et sa translation à Paris. &mdash; Une partie de l'erreur est
+ découverte, mais trop tard. &mdash; Le prince, envoyé devant une
+ commission militaire, est fusillé dans un fossé du château de
+ Vincennes. &mdash; Caractère de ce funeste événement.</p>
+
+<span class="sidedate">Août 1803.</span>
+
+<p>L'Angleterre commençait à s'émouvoir à l'aspect des préparatifs qui se
+faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attaché peu
+d'importance.</p>
+
+<span class="sidenote">La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour
+les autres nations.</span>
+
+<p>La guerre, en général, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux
+grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement
+victorieux, et tout au plus avec des armées jouant le rôle
+d'auxiliaires, la guerre est un état peu inquiétant, qui n'altère pas
+le repos public, qui ne nuit pas même au mouvement journalier des
+affaires. La stabilité du crédit, à Londres, au milieu des plus
+grandes effusions de sang humain, en est la preuve frappante.
+<span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Si on ajoute à ces considérations que l'armée se recrute de
+mercenaires, que la flotte se compose de gens de mer, auxquels il
+importe assez peu de vivre à bord des vaisseaux de l'État ou à bord
+des vaisseaux du commerce, pour lesquels au contraire les prises ont
+un attrait infini, on concevra mieux encore que, pour un tel pays, la
+guerre est une charge qui se résout simplement en impôts, une sorte de
+spéculation, dans laquelle des millions sont engagés afin d'obtenir
+des débouchés commerciaux plus étendus. Pour les classes
+aristocratiques seules, qui commandent ces flottes et ces armées, qui
+versent leur sang en les commandant, qui aspirent enfin à étendre la
+gloire de leur pays autant qu'à conquérir de nouveaux débouchés, la
+guerre reprend sa gravité, ses périls, jamais toutefois ses plus
+grandes anxiétés, car le danger de l'invasion ne paraît pas exister.</p>
+
+<span class="sidenote">Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille réunie
+à Boulogne.</span>
+
+<p>C'était la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le
+faible ministère qu'ils traînaient à leur suite, croyaient avoir
+attirée sur leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le
+Directoire, de bateaux plats, mais si souvent et avec si peu d'effet,
+qu'ils finissaient par n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus
+expérimenté sous ce rapport que ses compatriotes, car il avait vu,
+tour à tour, les Français, les Turcs, les Anglais débarquer en Égypte,
+tantôt malgré de redoutables croisières, tantôt malgré de vigoureux
+soldats postés sur le rivage, sir Sidney Smith avait dit à la tribune
+du Parlement, qu'on pourrait à la rigueur réunir soixante ou
+quatre-vingts <span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> chaloupes canonnières dans la Manche, cent si
+l'on voulait tout exagérer, mais qu'on n'en réunirait jamais
+davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes étaient la limite
+extrême des forces qu'il était possible de transporter en Angleterre.
+Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pût prévoir après
+celui-là, c'était la descente d'une armée française en Irlande, double
+ou triple de celle qui avait été jetée autrefois dans cette île, armée
+qui, après avoir plus ou moins agité et ravagé le pays, finirait,
+comme la précédente, par succomber et par mettre bas les armes. Il
+restait d'ailleurs les inimitiés toujours sourdement existantes en
+Europe contre la France, inimitiés qui, bientôt réveillées,
+rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On
+avait donc tout au plus à craindre la guerre des premiers temps de la
+Révolution, signalée de nouveau par quelques victoires du général
+Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de
+bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze
+années n'avait pas supporté trois ans de suite le même gouvernement,
+et avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conquêtes
+maritimes. Ces prévisions se sont réalisées, grâce à beaucoup de
+malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs années,
+des dangers infiniment graves menacèrent l'existence même de la
+Grande-Bretagne.</p>
+
+<span class="sidenote">Graves inquiétudes conçues en Angleterre, lorsque les
+préparatifs faits à Boulogne commencèrent à être mieux connus.</span>
+
+<p>La confiance des Anglais s'évanouit bientôt à l'aspect des préparatifs
+qui se faisaient sur la côte de Boulogne. On entendit parler de mille
+à douze cents <span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient
+deux mille); on fut surpris; néanmoins on se rassura, en doutant de
+leur réunion, en doutant surtout de la possibilité de les abriter dans
+les ports de la Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats
+dans le détroit de Calais, opérée malgré les nombreuses croisières
+anglaises, leur bonne tenue à la mer et au feu, la construction de
+vastes bassins pour les recevoir, l'établissement de batteries
+formidables pour les protéger au mouillage, la réunion de cent
+cinquante mille hommes prêts à s'y embarquer, faisaient tomber, une à
+une, les illusions d'une sécurité présomptueuse. On voyait bien que de
+tels préparatifs ne pouvaient être une feinte, et qu'on avait provoqué
+trop légèrement le plus audacieux, le plus habile des hommes. Il y
+avait, il est vrai, de vieux Anglais, confiants dans l'inviolabilité
+de leur île, qui ne croyaient point au péril dont on les menaçait;
+mais le gouvernement et les chefs de parti ne pensaient pas que, dans
+le doute, on pût livrer au hasard la sûreté du sol britannique. Vingt,
+trente mille Français, quelque braves, quelque bien commandés qu'ils
+fussent, ne les auraient pas effrayés: mais cent cinquante mille
+hommes, ayant à leur tête le général Bonaparte, causaient un frisson
+de terreur dans toutes les classes de la nation. Et ce n'était pas là
+une preuve de manque de courage, car le plus brave peuple du monde
+aurait bien pu être inquiet en présence d'une armée qui avait accompli
+de si grandes choses, et qui allait en accomplir de si grandes
+encore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> Une circonstance ajoutait à la gravité de cette situation,
+c'était l'immobilité des puissances continentales. L'Autriche ne
+voulait pas, pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les
+coups destinés à l'Angleterre. La Prusse était en communauté, non pas
+de sympathies, mais d'intérêts, avec la France. La Russie blâmait les
+deux parties belligérantes, s'érigeait en juge de leur conduite, mais
+ne se prononçait formellement pour aucune. Si les Français n'allaient
+pas au nord au delà du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans
+le moment, d'entraîner l'empire russe à la guerre; et il était évident
+qu'ils ne songeaient pas à lui donner ce motif de prendre les armes.</p>
+
+<span class="sidenote">Préparatifs que l'Angleterre oppose à ceux de la France.</span>
+
+<span class="sidenote">Distribution des forces navales anglaises.</span>
+
+<p>Les préparatifs durent donc être proportionnés à l'étendue du danger.
+On avait peu à faire sous le rapport de la marine, pour conserver la
+supériorité sur la France. On avait d'abord armé 60 vaisseaux de
+ligne, et levé 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le
+nombre des vaisseaux à 75, celui des matelots à 100 mille, dès que la
+guerre fut déclarée. Cent frégates et une quantité infinie de bricks
+et de corvettes complétaient cet armement. Nelson, à la tête d'une
+flotte d'élite, dut occuper la Méditerranée, bloquer Toulon, et
+empêcher une nouvelle tentative sur l'Égypte. Lord Cornwallis, à la
+tête d'une seconde flotte, fut chargé de bloquer Brest par lui-même,
+Rochefort et le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith,
+commandant toutes les forces navales de la Manche et de la mer du
+Nord, avait la mission de garder les côtes d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> et
+de surveiller les côtes de France. Il avait pour lieutenant sir Sidney
+Smith; il croisait avec des vaisseaux de soixante-quatorze, des
+frégates, des bricks, des corvettes, et un certain nombre de chaloupes
+canonnières, depuis l'embouchure de la Tamise jusqu'à Portsmouth,
+depuis l'Escaut jusqu'à la Somme, couvrant d'une part le rivage de
+l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de France. Une chaîne de
+bâtiments légers, correspondant par des signaux dans toute cette
+étendue de mer, devait donner l'alarme au moindre mouvement aperçu
+dans nos ports.</p>
+
+<p>Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamné à l'immobilité
+nos escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et
+constitué dans le détroit une surveillance suffisamment rassurante.</p>
+
+<p>Mais il fallait faire davantage en présence d'un péril d'une espèce
+toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins
+consultés avaient presque tous déclaré, surtout à la vue des
+préparatifs du Premier Consul, qu'il était impossible d'assurer qu'à
+la faveur d'une brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Français ne
+débarqueraient pas sur la côte d'Angleterre. Sans doute le nouveau
+Pharaon pouvait être précipité dans les flots avant de toucher au
+rivage; cependant, une fois débarqué, non pas avec 150 mille hommes,
+mais seulement avec 100, et même avec 80, qui lui résisterait? Cette
+nation orgueilleuse, qui s'était si peu souciée des malheurs du
+continent, qui n'avait pas craint de renouveler une guerre qu'elle
+était habituée à faire <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> avec le sang d'autrui, et un or dont
+elle est prodigue, était maintenant réduite à ses propres forces,
+obligée de s'armer, et de ne plus confier à des mercenaires,
+d'ailleurs trop peu nombreux, la défense de son propre sol. Elle, si
+fière de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes de
+terre, pour les opposer aux redoutables soldats du général Bonaparte!</p>
+
+<span class="sidenote">Discussion au Parlement sur la composition de l'armée.</span>
+
+<p>La composition d'une armée était donc, en ce moment, le sujet de
+toutes les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au
+milieu des plus grands périls que l'esprit de parti se montre toujours
+le plus ardent, c'était au sujet de cette question de la guerre, et de
+la manière de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient
+les principaux personnages du Parlement.</p>
+
+<p>Le faible ministère Addington avait survécu à ses fautes; il dirigeait
+encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si légèrement,
+si criminellement laissée renaître. La majorité du Parlement le savait
+inférieur à la tâche qu'il avait assumée; mais, ne voulant pas
+provoquer un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses
+adversaires, même contre M. Pitt, qu'elle désirait cependant revoir à
+la tête des affaires. Ce puissant chef de parti était revenu au
+Parlement, où l'appelaient sa secrète impatience, la grandeur des
+dangers publics, et sa haine contre la France. Toujours plus modéré
+néanmoins que ses auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait
+été averti, par un vote récent, de l'être davantage encore. En effet,
+on avait <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> voulu infliger un blâme au ministère, et
+cinquante-trois voix seulement s'étaient prononcées pour
+l'affirmative. La majorité, par une disposition assez ordinaire aux
+assemblées politiques, aurait voulu, sans passer par un bouleversement
+ministériel, amener au timon de l'État les hommes les plus renommés et
+les plus capables. Dans l'attente de sa prochaine rentrée aux
+affaires, M. Pitt prenait part à toutes les discussions, presque comme
+s'il eût été ministre, mais plutôt pour appuyer et compléter les
+mesures du gouvernement que pour les contredire.</p>
+
+<span class="sidenote">Force et organisation de l'armée anglaise.</span>
+
+<p>La principale de ces mesures était l'organisation d'une armée.
+L'Angleterre en avait une, dispersée dans l'Inde, dans l'Amérique,
+dans tous les postes de la Méditerranée, composée d'Irlandais,
+d'Écossais, de Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais même, et
+formée par l'art des recruteurs, si répandu en Europe avant
+l'institution de la conscription. Elle s'était fort bien conduite en
+Égypte, comme on l'a vu précédemment. Elle s'élevait à 130 mille
+hommes environ. Or, on sait que, sur 130 mille hommes, il faut une
+bien bonne administration, pour en avoir 80 mille capables de servir
+activement. À cette force, dont le tiers au moins était absorbé par la
+garde de l'Irlande, se joignaient 50 mille hommes de milice, récemment
+portés à 70 mille, troupe nationale qu'on ne pouvait pas faire sortir
+de sa province, et qui n'avait jamais vu le feu. Elle était conduite
+par des officiers en retraite, par des seigneurs anglais, pleins
+<span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> de patriotisme sans doute, mais peu au fait de la guerre, et
+bien novices pour être opposés aux vieilles bandes qui avaient vaincu
+la coalition européenne.</p>
+
+<span class="sidenote">Le cabinet Addington propose la création d'une armée de
+réserve.</span>
+
+<span class="sidenote">M. Windham demande une levée en masse, et la création d'une
+armée formée sur les principes de l'armée française.</span>
+
+<p>Comment pourvoir à une telle insuffisance? Le ministère, entouré des
+militaires les plus instruits, imagina la création d'une armée dite de
+réserve, forte de 50 mille hommes, formée d'Anglais, par tirage au
+sort, et ne pouvant être employée que dans l'étendue du Royaume-Uni.
+On suppléait ainsi à l'armée de ligne, et on lui ménageait un renfort
+de 50 mille hommes. Le remplacement était permis, mais il devait, vu
+les circonstances, se faire à un prix très-élevé. C'était peu de
+chose, et pourtant c'était tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le
+moment. M. Windham, se plaçant au point de vue du parti de la guerre,
+attaqua la proposition comme insuffisante. Il demanda la création
+d'une grande armée de ligne, qui, composée d'après les mêmes principes
+que l'armée française, c'est-à-dire par la conscription, serait aux
+ordres absolus du gouvernement, et pourrait être portée en tout lieu.
+Il dit que ce qu'avait imaginé le ministère n'était qu'une extension
+des milices, ne vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes
+éprouvées qu'on avait à combattre, nuirait au recrutement de l'armée
+par la faculté de remplacement introduite dans la nouvelle loi, car
+les individus disposés à servir trouveraient plus d'avantage à se
+faire remplaçants dans l'armée de réserve, qu'à s'enrôler dans l'armée
+de ligne; qu'une armée régulière formée de la population nationale,
+transportable partout où l'on <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> ferait la guerre, ayant par
+conséquent le moyen de s'aguerrir, était la seule institution à
+opposer aux troupes du général Bonaparte.&mdash;Il faut, dit M. Windham, le
+diamant pour couper le diamant.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">M. Pitt rentré au Parlement, combat l'opinion de M.
+Windham.</span>
+
+<p>L'Angleterre, qui avait déjà une marine, voulait avoir aussi une armée
+de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a
+l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt
+fit à ces propositions la réponse d'un esprit froid et positif. Toutes
+les idées de M. Windham, selon lui, étaient fort bonnes; mais comment
+créer une armée en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui
+composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution
+ne saurait être l'&oelig;uvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer
+était la seule chose actuellement praticable. Il serait déjà bien
+assez difficile d'organiser les 50 mille hommes demandés, de les
+instruire, de les pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura
+donc son ami M. Windham de renoncer à ses idées, pour le présent du
+moins, et d'adhérer avec lui au plan du gouvernement.</p>
+
+<p>M. Windham ne tint guère compte des avis de M. Pitt, et persista dans
+son système, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considérations.
+Il demanda même une levée en masse, comme celle de la France en 1792,
+et reprocha au faible ministère Addington de n'avoir pas songé à cette
+grande ressource des peuples menacés dans leur indépendance. Cet
+ennemi de la France et de Napoléon, par un effet de la haine assez
+fréquent, trouva des éloges pour ce qu'il détestait le plus, exagéra
+<span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> presque notre grandeur, notre puissance, le danger dont le
+Premier Consul menaçait l'Angleterre, pour reprocher au ministère
+anglais de ne pas prendre assez de précautions.</p>
+
+<p>L'armée de réserve fut votée, nonobstant les mépris du parti Windham,
+qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette
+combinaison pour l'extension de l'armée de ligne. On espérait que les
+hommes désignés par le sort, et condamnés à servir, aimeraient mieux
+s'enrôler dans cette armée que dans toute autre. C'étaient peut-être
+vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses
+cadres.</p>
+
+<span class="sidenote">Adoption d'une partie des idées de M. Windham, et création
+des volontaires.</span>
+
+<p>Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la
+coopération du continent étant chaque jour moins probable, on eut
+recours à la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit à
+l'idée d'une levée en masse. Le ministère demanda et obtint la faculté
+d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu'à 55 ans. On
+devait prendre les volontaires, et, à défaut, les hommes désignés par
+la loi, les former en bataillons, les instruire, pendant un certain
+nombre d'heures par semaine. Il devait leur être alloué une paye, pour
+les dédommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne
+concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes
+ouvrières.</p>
+
+<span class="sidenote">Revues de volontaires, tant à Londres que dans les grandes
+villes d'Angleterre.</span>
+
+<span class="sidenote">Fortifications autour de Londres, et sur les points
+principaux des côtes.</span>
+
+<span class="sidenote">Système de signaux.</span>
+
+<span class="sidenote">Chariots pour porter les troupes en poste.</span>
+
+<p>M. Windham, obligé cette fois de reconnaître qu'on prenait ses idées,
+se plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs
+détails de la mesure. Mais elle fut votée, et, en peu de temps, on
+vit dans les villes et les comtés d'Angleterre la <span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> population,
+appelée aux armes, s'exercer tous les matins en uniforme de
+volontaires. Cet uniforme fut porté par toutes les classes. Le
+respectable M. Addington se rendit au Parlement dans ce costume, qui
+allait si peu à ses m&oelig;urs, et encourut même quelque ridicule, par
+une manifestation de ce genre. Le vieux roi, son fils, le prince de
+Galles, passèrent à Londres des revues, auxquelles les princes
+français exilés eurent l'impardonnable tort d'assister. On vit jusqu'à
+vingt mille de ces volontaires à Londres, ce qui n'était pas fort
+considérable, il est vrai, pour une si vaste population. Du reste, le
+nombre en était assez grand dans l'étendue de l'Angleterre, pour
+fournir une force imposante, si elle avait été organisée. Mais on
+n'improvise pas des soldats, et moins encore des officiers. Si en
+France on avait douté de la valeur des bateaux plats, en Angleterre on
+doutait bien davantage de la valeur de ces volontaires, et, sinon de
+leur courage, au moins de leur habitude de la guerre. À ces mesures on
+ajouta le projet de fortifications de campagne autour de Londres, sur
+les routes qui aboutissent à cette capitale, et sur les points les
+plus menacés des côtes. Une partie des forces actives fut disposée
+depuis l'île de Wight jusqu'à l'embouchure de la Tamise. Un système de
+signaux fut établi pour donner l'alarme, au moyen de feux allumés le
+long des côtes, à la première apparition des Français. Des chariots
+d'une forme particulière furent construits, afin de porter les troupes
+en poste sur les points menacés. En un mot, de ce côté du détroit
+comme de l'autre, on fit des efforts d'invention <span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span>
+extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de défense et
+d'attaque, pour vaincre les éléments et les associer à sa cause. Les
+deux nations, comme attirées sur ce double rivage, y donnaient en ce
+moment un bien grand spectacle au monde: l'une, troublée quand elle
+songeait à son inexpérience des armes, était rassurée quand elle
+considérait cet Océan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de
+confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le
+génie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrêtait son
+ardeur, s'accoutumait tous les jours à le mépriser, et se regardait
+comme certaine de le franchir bientôt, à la suite du vainqueur de
+Marengo et des Pyramides.</p>
+
+<p>Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui étaient
+préparés sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon
+exactement bloqués, n'imaginaient pas qu'une escadre pût paraître dans
+la Manche. Les Français, s'exerçant tous les jours à naviguer sur
+leurs chaloupes canonnières, n'imaginaient pas qu'il existât une autre
+manière de franchir le détroit. Personne ne soupçonnait la principale
+combinaison du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les
+autres espéraient quelque subite invention de son génie: c'était la
+cause du trouble qui régnait d'un côté de la Manche, et de la
+confiance qui régnait de l'autre.</p>
+
+<span class="sidenote">Valeur des moyens réunis par les Anglais pour résister
+alors à la France.</span>
+
+<p>Il faut le dire, les moyens préparés pour nous résister étaient peu de
+chose, si le détroit était franchi. En admettant qu'on parvînt à
+réunir, entre <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> Londres et la Manche, 50 mille hommes de
+l'armée de ligne, et 30 ou 40 mille de l'armée de réserve, et qu'on
+joignît à ces troupes régulières la plus grande masse possible de
+volontaires, on n'aurait pas même atteint la force numérique de
+l'armée française destinée à passer le détroit. Et qu'auraient-ils pu
+tous ensemble, même en nombre deux ou trois fois supérieur, contre les
+cent cinquante mille hommes, qui, en dix-huit mois, sous la conduite
+de Napoléon, battirent, à Austerlitz, à Iéna, à Friedland, toutes les
+armées européennes, apparemment aussi braves, certainement plus
+aguerries, et quatre ou cinq fois plus considérables que les forces
+britanniques? Les préparatifs des Anglais étaient donc en réalité
+d'une faible valeur, et l'Océan était toujours leur défense la plus
+sûre. En tout cas, quel que fût le résultat définitif, c'était déjà
+une cruelle punition de la conduite du gouvernement britannique, que
+cette agitation générale de toutes les classes, que ce déplacement des
+ouvriers arrachés à leurs ateliers, des négociants à leurs affaires,
+des seigneurs anglais à leur opulence: une telle agitation prolongée
+quelque temps serait devenue un immense malheur, peut-être un grave
+danger pour l'ordre public.</p>
+
+<span class="sidenote">Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutumé,
+de susciter en France des troubles intérieurs.</span>
+
+<span class="sidenote">Caractère moral des moyens employés par le gouvernement
+britannique.</span>
+
+<span class="sidenote">Georges Cadoudal à Londres.</span>
+
+<p>Le gouvernement britannique, dans son anxiété, eut recours à tous les
+moyens, même à ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le
+coup dont il était menacé. Pendant la première guerre, il avait
+fomenté des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui
+s'étaient succédé en France. Depuis, quoique ces insurrections
+fussent peu présumables <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> sous la forte administration du
+Premier Consul, il avait gardé à Londres, et soldé même pendant la
+paix, tous les états-majors de la Vendée et de l'émigration. Cette
+persistance à conserver sous sa main les coupables instruments d'une
+guerre peu généreuse, avait beaucoup contribué, comme on l'a vu, à
+brouiller de nouveau les deux pays. Les diversions sont, sans doute,
+l'une des ressources ordinaires de la guerre, et l'insurrection d'une
+province est l'une des diversions qu'on regarde comme les plus utiles,
+et qu'on se fait le moins de scrupule d'employer. Que les Anglais
+eussent essayé de soulever la Vendée, le Premier Consul le leur
+rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le moyen était réciproque et
+fort usité. Mais dans le moment une insurrection dans la Vendée était
+hors de toute probabilité. L'emploi des chouans et de leur chef,
+Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un effet, celui de tenter
+quelque coup abominable, comme la machine infernale, ou tel autre
+pareil. Pousser le moyen de l'insurrection jusqu'au renversement d'un
+gouvernement, c'est recourir à des pratiques d'une légitimité fort
+contestable; mais poursuivre ce renversement par l'attaque aux
+personnes qui gouvernent, c'est dépasser toutes les limites du droit
+des gens admis entre les nations. On jugera, du reste, par les faits
+eux-mêmes, du degré de complicité des ministres britanniques dans les
+projets criminels, médités de nouveau par l'émigration française,
+réfugiée à Londres. On se souvient <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> de ce redoutable chef des
+chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul entre les Vendéens
+présentés au Premier Consul, avait résisté à son ascendant, s'était
+retiré d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il vivait à
+Londres, au sein d'une véritable opulence, distribuant aux réfugiés
+français les sommes que leur accordait le gouvernement britannique, et
+passant son temps dans la société des princes émigrés,
+particulièrement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de
+Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'était plus
+naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'était plus
+ordinaire, sinon légitime: mais, malheureusement pour leur honneur,
+ils ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient
+compter que sur des complots.</p>
+
+<span class="sidenote">Correspondances et menées des émigrés.</span>
+
+<p>La paix avait désespéré tous les exilés, princes et autres; la guerre
+leur rendait leurs espérances, non-seulement parce qu'elle leur
+assurait le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle
+devait, suivant eux, ruiner la popularité du Premier Consul. Ils
+correspondaient avec la Vendée par Georges, avec Paris par les émigrés
+rentrés. Ce qu'ils rêvaient en Angleterre, leurs partisans le rêvaient
+en France, et les moindres circonstances qui venaient concorder avec
+leurs illusions, changeaient tout de suite à leurs yeux ces illusions
+en réalité. Ils se disaient donc les uns aux autres dans ces
+déplorables correspondances, que la guerre allait porter un coup
+funeste au Premier Consul; que son <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> pouvoir, illégitime pour
+les Français restés fidèles au sang des Bourbons, tyrannique pour les
+Français restés fidèles à la Révolution, n'avait pour se faire
+supporter que deux titres, le rétablissement de la paix, et le
+rétablissement de l'ordre; que l'un de ces titres disparaissait
+complétement depuis la rupture avec l'Angleterre, que l'autre était
+fort compromis, car il était douteux que l'ordre pût se maintenir au
+milieu des anxiétés de la guerre. Le gouvernement du Premier Consul
+allait donc être dépopularisé, comme tous les gouvernements qui
+l'avaient précédé. La masse tranquille devait lui en vouloir de cette
+reprise d'hostilités avec l'Europe; elle devait moins croire à son
+étoile, depuis que les difficultés ne semblaient plus s'aplanir sous
+ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de différentes espèces, dont
+on pouvait se servir très-utilement: les révolutionnaires d'abord, et
+puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans l'armée.
+On disait les jacobins exaspérés; on disait les généraux fort peu
+satisfaits d'avoir contribué à faire d'un égal un maître. Il fallait
+de ces mécontents si divers créer un seul parti, pour renverser le
+Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on
+répondait de Londres aboutissait toujours à ce plan: réunir les
+royalistes, les jacobins, les mécontents de l'armée en un parti
+unique, pour accabler l'usurpateur Bonaparte.</p>
+
+<span class="sidenote">Vaste plan de conspiration tramé à Londres, par Georges et
+les princes français.</span>
+
+<p>Telles étaient les idées dont se nourrissaient à Londres les princes
+français, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en
+lui demandant <span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une
+manière au moins générale, ce qu'on en voulait faire.</p>
+
+<span class="sidenote">Louis XVIII refuse de s'associer à la conspiration de
+Georges.</span>
+
+<span class="sidenote">Le comte d'Artois s'y associe de la manière la plus
+imprudente.</span>
+
+<span class="sidenote">Participation des agents de l'Angleterre.</span>
+
+<p>Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec
+l'impatience ordinaire à des émigrés. Il en fut référé à Louis XVIII,
+alors retiré à Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec
+son frère, le comte d'Artois, dont il désapprouvait la stérile et
+imprudente activité, repoussa cette proposition. Singulier contraste
+entre ces deux princes! Le comte d'Artois avait de la bonté sans
+sagesse; Louis XVIII, de la sagesse sans bonté. Le comte d'Artois
+entrait dans des projets indignes de son c&oelig;ur, que Louis XVIII
+repoussait parce qu'ils étaient indignes de son esprit. Louis XVIII
+résolut dès lors de rester étranger à toutes les menées nouvelles,
+dont la guerre allait redevenir la funeste occasion. Le comte
+d'Artois, placé à une grande distance de son frère aîné, excité par
+son ardeur naturelle, par celle des émigrés, et, ce qui est plus
+fâcheux, par celle des Anglais eux-mêmes, prit part à tous les projets
+que la circonstance fit naître, dans ces cerveaux troublés par une
+continuelle exaltation. Les communications des émigrés français avec
+le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrétaire d'État, M.
+Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs négociations. C'est à lui
+qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors, ils
+s'adressaient à trois agents de la diplomatie britannique: M. Taylor,
+ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre à Stuttgard; M. Drake,
+ministre en Bavière. Ces trois agents, placés près <span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> de nos
+frontières, cherchaient à nouer toute espèce d'intrigues en France, et
+à seconder de leur côté celles qu'on tramerait de Londres. Ils
+correspondaient avec M. Hammon, et avaient à leur disposition des
+sommes d'argent considérables. Il est difficile de croire que ce
+fussent là de ces obscures menées de police, que les gouvernements se
+permettent quelquefois comme simples moyens d'informations, et
+auxquelles ils consacrent de menus fonds. C'étaient de vrais projets
+politiques, passant par les agents les plus élevés, aboutissant au
+ministère le plus important, celui des affaires extérieures, et
+coûtant jusqu'à des millions.</p>
+
+<span class="sidenote">Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulême, les
+Condés.</span>
+
+<p>Les princes français les plus mêlés à ces projets étaient le comte
+d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulême
+résidait alors à Varsovie, auprès de Louis XVIII. Les princes de Condé
+vivaient à Londres, mais sans intimité avec les princes de la branche
+aînée, et toujours à part de leurs projets. On les traitait comme des
+soldats, constamment disposés à prendre les armes, et uniquement
+propres à ce rôle. Tandis que le grand-père et le père des Condés
+étaient à Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, était dans le pays
+de Baden, livré au plaisir de la chasse, et à la vive affection qu'il
+éprouvait pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la
+Grande-Bretagne, ils avaient reçu ordre de se tenir prêts à
+recommencer la guerre, et ils avaient obéi comme des soldats obéissent
+au gouvernement qui les paye: triste rôle sans doute pour des Condés,
+moins triste <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> cependant que celui de tramer des complots!</p>
+
+<span class="sidenote">Plan et but de la conspiration.</span>
+
+<p>Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vendée
+ne présentait plus guère de chance: au contraire, attaquer
+directement, au milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul,
+paraissait un moyen prompt et sûr d'arriver au but. Le gouvernement
+consulaire renversé, il n'y avait plus rien de possible, suivant les
+auteurs du projet, plus rien que les Bourbons. Or, comme le
+gouvernement consulaire consistait tout entier dans la personne du
+général Bonaparte, il fallait détruire celui-ci. La conclusion était
+forcée. Mais il fallait le détruire d'une manière certaine. Un coup de
+poignard, une machine infernale, tout cela était d'un succès douteux;
+car tout cela dépendait de la sûreté de main d'un assassin, ou des
+hasards d'une explosion. Il restait un moyen jusqu'ici non essayé, à
+ce titre non discrédité encore: c'était de réunir une centaine
+d'hommes déterminés, l'intrépide Georges en tête; d'assaillir sur la
+route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture du Premier Consul;
+d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix à douze cavaliers, de
+la disperser, et de le tuer ainsi dans une espèce de combat. De cette
+manière, on était certain de ne pas le manquer. Georges, qui était
+brave, qui avait des prétentions militaires, et ne voulait pas passer
+pour un assassin, exigeait qu'il y eût deux princes, un au moins,
+placés à ses côtés, et regagnant ainsi l'épée à la main la couronne de
+leurs ancêtres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par
+l'émigration, <span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier
+Consul entouré de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et
+qu'ils n'étaient pas des assassins! Apparemment qu'ils étaient les
+égaux du noble archiduc Charles, combattant le général Bonaparte au
+Tagliamento ou à Wagram, et ne lui étaient inférieurs que par le
+nombre des soldats! Déplorables sophismes, auxquels ne pouvaient
+croire qu'à moitié ceux qui les faisaient, et qui prouvent chez ces
+malheureux princes de Bourbon, non pas une perversité naturelle, mais
+une perversité acquise dans la guerre civile et dans l'exil! Un seul
+entre tous ces hommes était bien dans son rôle: c'était Georges. Il
+était maître dans cet art des surprises; il s'y était formé au milieu
+des forêts de la Bretagne; et cette fois, en exerçant son art aux
+portes de Paris, il ne craignait pas d'être relégué au rang de ces
+instruments, dont on se sert pour les répudier ensuite; car il
+espérait avoir des princes pour complices. Il s'assurait ainsi toute
+la dignité compatible avec le rôle qu'il allait jouer, et par son
+attitude audacieuse devant la justice, il prouva bientôt que ce
+n'était pas lui qui s'était abaissé en cette funeste conjoncture.</p>
+
+<span class="sidenote">Combinaisons des conspirateurs pour associer à leur complot
+les partis qui divisent la France.</span>
+
+<p>Ce n'est pas tout, il fallait après le combat recueillir le fruit de
+la victoire. Il fallait tout préparer pour que la France se jetât dans
+les bras des Bourbons. Les partis s'étaient entre-détruits les uns les
+autres, et il n'en restait aucun de véritablement puissant. Les
+révolutionnaires violents étaient odieux. Les révolutionnaires
+modérés, réfugiés auprès du <span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> général Bonaparte, étaient sans
+force. Il ne restait debout que l'armée. C'est elle qu'il importait de
+conquérir. Mais elle était dévouée à la Révolution, pour laquelle elle
+avait versé son sang, et elle éprouvait une sorte d'horreur pour ces
+émigrés, qu'elle avait vus tant de fois sous des uniformes anglais ou
+autrichiens. C'est ici que la jalousie, éternelle et perverse passion
+du c&oelig;ur humain, offrait aux conspirateurs royalistes d'utiles et
+précieux secours.</p>
+
+<span class="sidenote">Fâcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le
+Premier Consul.</span>
+
+<p>Il n'était bruit que de la brouille du général Moreau avec le général
+Bonaparte. Nous avons déjà dit ailleurs que le général de l'armée du
+Rhin, sage, réfléchi, ferme à la guerre, était, dans la vie privée,
+nonchalant et faible, gouverné par ses entours; que, sous cette
+funeste influence, il n'avait pas échappé au vice du second rang, qui
+est l'envie; que, comblé des égards du Premier Consul, il s'était
+laissé aller à lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui
+général Moreau était le second dans l'État, et que le général
+Bonaparte était le premier; qu'ainsi disposé, Moreau avait manqué de
+convenance en refusant de suivre le Premier Consul à une revue, et que
+celui-ci, toujours prompt à rendre une offense, s'était abstenu
+d'inviter Moreau au festin qu'on donnait annuellement pour la
+fondation de la République; que Moreau avait commis la faute d'aller,
+ce même jour, dîner, en costume de ville, avec des officiers
+mécontents, dans un de ces lieux publics, où l'on est vu de tout le
+monde, au grand déplaisir des gens sages, à la grande joie des
+ennemis de la chose publique. Nous <span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> avons raconté ces misères
+de la vanité, qui commencent entre les femmes par de vulgaires
+démêlés, et vont finir entre les hommes par des scènes tragiques. Si
+une brouille entre personnages élevés est difficile à prévenir, elle
+est plus difficile encore à arrêter, lorsqu'elle est déclarée. Depuis
+ce jour Moreau n'avait cessé de se montrer de plus en plus hostile au
+gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait
+crié à la domination des prêtres; quand on avait institué la
+Légion-d'Honneur, il avait crié au rétablissement de l'aristocratie,
+et enfin il avait crié au rétablissement de la royauté quand on avait
+constitué le Consulat à vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez
+le chef du gouvernement, et même chez aucun des Consuls. Le
+renouvellement de la guerre eût été pour lui une occasion honorable de
+reparaître aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au général
+Bonaparte, mais à la France. Moreau, peu à peu entraîné dans ces voies
+du mal, où les pas sont si rapides, avait considéré, dans cette
+rupture de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un échec
+pour un rival détesté, et s'était mis à part, pour voir comment
+sortirait d'embarras cet ennemi qu'il s'était fait lui-même. Il vivait
+donc à Grosbois, au milieu d'une aisance, juste prix de ses services,
+comme aurait pu faire un grand citoyen, victime de l'ingratitude du
+prince.</p>
+
+<p>Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en
+attirait aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refusé long-temps
+d'élever au rang de son <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> beau-frère, qui avec un excellent
+c&oelig;ur, de l'esprit naturel, une bravoure chevaleresque, se servait
+quelquefois très-mal de toutes ces qualités, Murat, par une vanité
+qu'il dissimulait devant le Premier Consul, mais qu'il montrait
+librement dès qu'il n'était plus sous les yeux de ce maître sévère,
+Murat offusquait ceux qui, étant trop petits pour envier le général
+Bonaparte, enviaient au moins son beau-frère. Il y avait donc les
+grands jaloux, et les petits. Les uns et les autres se groupaient
+autour de Moreau. À Paris, pendant l'hiver, à Grosbois, pendant l'été,
+on tenait une cour de mécontents, où l'on parlait avec une
+indiscrétion sans bornes. Le Premier Consul le savait, et s'en
+vengeait, non pas seulement par le progrès constant de sa puissance,
+mais aussi par des dédains affichés. Après s'être imposé long-temps
+une extrême réserve, il avait fini par ne plus se contenir, et il
+rendait à la médiocrité ses sarcasmes, mais les siens étaient ceux du
+génie. On les répétait, au moins autant que ceux qui échappaient à la
+société de Moreau.</p>
+
+<p>Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en
+servir; à plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de
+celles qui existent. Sur-le-champ on avait entouré Moreau. À entendre
+les mécontents de tous les partis, il était le général accompli, le
+citoyen modeste et vertueux. Le général Bonaparte était le capitaine
+imprudent et heureux, l'usurpateur sans génie, le Corse insolent, qui
+osait renverser la République, et monter les marches du trône déjà
+relevé. Il fallait, <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> disait-on, le laisser se perdre dans une
+entreprise folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui
+offrir son épée. Ainsi, après avoir traité le vainqueur de l'Égypte et
+de l'Italie comme un aventurier, on traitait l'expédition patriotique
+qui lui tenait tant à c&oelig;ur, comme la plus extravagante des
+échauffourées.</p>
+
+<span class="sidenote">Moyens imaginés par les royalistes pour se rapprocher de
+Moreau.</span>
+
+<span class="sidenote">Pichegru employé à cet usage.</span>
+
+<p>Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions,
+des facilités pour ourdir la seconde moitié de leur projet. C'était
+Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'armée; et alors, le Premier
+Consul tué sur la route de la Malmaison, Moreau gagné viendrait, à la
+tête de l'armée, réconcilier cette redoutable partie de la nation avec
+les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconquérir leur trône
+l'épée à la main. Mais comment aborder Moreau, qui était à Paris
+entouré d'une société toute républicaine, tandis qu'on était à Londres
+au milieu de l'élite des chouans? Il fallait un intermédiaire. Du fond
+des déserts de l'Amérique, il en était arrivé un, bien illustre, bien
+déchu par sa faute de sa première illustration, mais doué de grandes
+qualités, et tenant à la fois aux royalistes et aux républicains:
+c'était Pichegru, le vainqueur de la Hollande, déporté par le
+Directoire à Sinnamari. Il s'était échappé du lieu de sa déportation,
+et il était venu à Londres, où il vivait avec le secret désir de ne
+pas s'arrêter là, et de rentrer en France, en profitant de la
+politique qui rappelait sans distinction les coupables ou les victimes
+de tous les partis. Mais la guerre, suspendue un instant, avait
+recommencé bientôt, et <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> avec elle les illusions et les folies
+des émigrés, auxquels Pichegru avait aliéné sa liberté, en leur
+aliénant son honneur. On l'avait compris, presque malgré lui, dans la
+conspiration; on l'avait chargé d'être auprès de Moreau
+l'intermédiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier à la cause
+des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les
+républicains et les royalistes de toute nuance.</p>
+
+<p>Le plan qu'on avait adopté concordait assez avec certaines apparences
+du moment pour être spécieux, point assez avec la réalité pour
+réussir, mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait
+à des impatients, à qui tout était bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et
+remplissent par ces agitations la pesante oisiveté de l'exil. Le plan
+arrêté, on s'occupa de l'exécution.</p>
+
+<a id="img005" name="img005"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img005.jpg" width="300" height="427" alt="Bataille." title="">
+<p>Débarquement de Georges à la falaise de Biville.</p>
+</div>
+
+<p>Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y être suivi d'un
+ou de deux princes, il ne tenait pas cependant à les avoir
+immédiatement avec lui. Il admettait qu'il fallait tout préparer avant
+de les faire venir, afin de ne pas les exposer inutilement à un séjour
+prolongé dans Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se
+décida donc à partir le premier, et à se rendre à Paris, pour y
+composer la bande de chouans avec lesquels il devait attaquer la garde
+du Premier Consul. Pendant ce temps, Pichegru était chargé de
+s'aboucher avec Moreau, d'abord par intermédiaire, puis directement,
+en se transportant lui-même à Paris. Enfin, quand on aurait tout
+préparé des deux côtés, quand on aurait à la fois les chouans pour
+livrer combat, et Moreau pour entraîner <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> l'adhésion de
+l'armée, les princes viendraient les derniers, la veille, ou le jour
+de l'exécution.</p>
+
+<span class="sidenote">Départ de Georges pour Paris.</span>
+
+<p>Tout cela étant arrêté, Georges, avec une troupe de chouans, sur la
+résolution et la fidélité desquels il pouvait compter, quitta Londres
+pour se rendre en France. Ils étaient tous pourvus d'armes comme des
+malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une
+ceinture un million en lettres de change. Ce n'était pas, bien
+entendu, les princes français, réduits aux derniers expédients pour
+vivre, qui avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces
+entrepreneurs de complots. Elles venaient de la source commune,
+c'est-à-dire du trésor britannique.</p>
+
+<span class="sidenote">Nouvelle route adoptée par les chouans pour pénétrer en
+France.</span>
+
+<p>Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin
+intrépide, montant un léger navire, recevait à Deal ou Hastings les
+émigrés voyageurs, et venait les jeter, à leur choix, sur le point de
+la côte où ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien
+averti des fréquentes descentes des chouans, avait fait garder avec
+plus de soin que jamais les côtes de Bretagne, ils avaient changé de
+direction, et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le
+Tréport, le long d'une falaise escarpée, dite de Biville, se trouvait
+une issue mystérieuse, pratiquée dans une fente de rocher, et
+fréquentée par les contrebandiers seuls. Un câble, fortement attaché
+au sommet de la falaise, descendait dans cette fente de rocher, et
+venait toucher à la mer. À un cri qui servait de signal, les secrets
+gardiens du passage jetaient le câble, que le contrebandier
+saisissait, <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> et à l'aide duquel il gravissait le précipice,
+haut de deux ou trois cents pieds, en portant un lourd fardeau sur les
+épaules. Les affidés de Georges avaient découvert cette voie, et
+avaient songé à s'en approprier l'usage, ce qui était facile avec
+l'argent dont ils disposaient. Pour compléter la communication avec
+Paris, ils avaient établi une suite de gîtes, soit dans des fermes
+isolées, soit dans des châteaux habités par des nobles normands,
+royalistes fidèles et discrets, sortant peu de leur retraite. On
+pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche à Paris, sans passer par
+une grande route, sans toucher à une auberge. Enfin, pour ne pas
+compromettre cette voie en la fréquentant trop souvent, on la
+réservait aux personnages les plus importants du parti. L'argent
+abondamment répandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on
+empruntait la demeure, la fidélité chez les autres, mais surtout
+l'éloignement des lieux fréquentés, rendaient les indiscrétions
+difficiles, et le secret certain, au moins pour quelque temps.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrivée de Georges à Paris en août 1803.</span>
+
+<p>C'est par là que Georges pénétra en France. Embarqué sur le navire du
+capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21
+août (1803), au moment même où le Premier Consul faisait l'inspection
+des côtes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gîte en gîte,
+parvint, avec quelques-uns de ses plus fidèles lieutenants, jusqu'à
+Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait préparé dans
+ce faubourg un petit logement, d'où il pouvait venir la nuit à Paris,
+y voir ses associés, et préparer <span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> le coup de main pour lequel
+il s'était rendu en France.</p>
+
+<span class="sidenote">Ce que Georges trouve à Paris.</span>
+
+<span class="sidenote">Georges a les plus grandes peines à composer sa troupe.</span>
+
+<p>Courageux et sensé, Georges avait les passions sans les illusions de
+son parti, et jugeait mieux que les autres ce qui était praticable. Il
+tentait par courage ce que les émigrés, ses complices, tentaient par
+aveuglement. Arrivé à Paris, il vit bientôt que le Premier Consul
+n'était pas dépopularisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les
+royalistes et les républicains n'étaient pas si disposés à se jeter
+dans les aventures, qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours,
+la réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme à
+se décourager, ni surtout à décourager ses associés, en leur faisant
+part de ses observations. En conséquence, il se mit à l'&oelig;uvre.
+Après tout, pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de
+l'opinion publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la
+France, faute de mieux, à revenir aux Bourbons. Du fond de son
+impénétrable obscurité, il envoya des émissaires en Vendée, pour voir
+si, à l'occasion de la conscription, elle ne voudrait pas se soulever
+de nouveau, et si les conscrits de ce pays ne diraient pas, comme
+autrefois, que, servir pour servir, il valait mieux porter les armes
+contre le gouvernement révolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva
+la plus grande inertie en Vendée. Son nom seul, entre tous les noms
+vendéens, avait conservé de la puissance, parce qu'on le regardait
+comme un royaliste incorruptible, qui avait mieux aimé l'exil que les
+faveurs du Premier Consul. On <span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> avait de la sympathie pour le
+représentant d'une cause qui répondait aux plus secrètes affections de
+la population; mais courir encore les bruyères et les grandes routes,
+n'était du goût de personne. Les prêtres d'ailleurs, vrais
+inspirateurs du peuple vendéen, étaient attirés vers le Premier
+Consul. Quelques rassemblements insignifiants étaient tout ce qu'on
+pouvait espérer; et, chose désolante pour les conspirateurs, on
+trouvait déjà moins qu'autrefois de ces chouans déterminés, qui
+étaient prêts à tout, plutôt qu'à retourner à des occupations
+laborieuses et paisibles. Il fallait en trouver cependant, et qui
+fussent à la fois braves et discrets. Georges était depuis deux mois à
+Paris, qu'il en avait à peine réuni une trentaine. On ne leur disait
+pas le but de leur réunion, on ne les faisait pas connaître les uns
+aux autres. Ils savaient seulement qu'on les destinait à une
+entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui leur convenait; et, en
+attendant, on les payait bien, ce qui ne leur convenait pas moins.
+Georges en secret leur préparait des uniformes et des armes pour le
+jour du combat.</p>
+
+<p>Du sein du mystère où il vivait, et avec beaucoup de précautions, bien
+que la partie du projet qui regardait les républicains ne fût pas de
+son ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de
+ce côté que du côté des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidèle
+le secrétaire de Moreau, appelé Fresnières, lequel était Breton aussi,
+et lié avec tous les partis, même avec M. Fouché. C'était <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span>
+passer bien près du péril, car M. Fouché, en ce moment, regardait de
+tous ses yeux, pour avoir l'occasion de rendre service au Premier
+Consul. Fresnières ne dit rien de bien encourageant relativement à
+Moreau. Ses réponses furent au moins insignifiantes. Georges n'en tint
+compte, et, résolu à tout tenter, pressa ses mandataires de Londres
+d'agir; car, compromis au milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y
+courait inutilement les plus grands dangers.</p>
+
+<span class="sidenote">Premières ouvertures faites à Moreau.</span>
+
+<p>Pendant que Georges était ainsi occupé, les agents de Pichegru avaient
+agi de leur côté, et avaient abordé Moreau. D'anciens commis aux
+vivres, espèces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des
+généraux, furent employés à porter quelques paroles à Moreau, de la
+part de Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien
+compagnon d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre
+lui. Ce n'était pas Moreau qui devait en vouloir à Pichegru, qu'il
+avait dénoncé au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de
+Klinglin. Tout entier d'ailleurs à la haine présente, il n'était guère
+capable de songer à des haines passées. Aussi n'exprima-t-il que de la
+bienveillance, de la sympathie même pour les malheurs de ce vieil ami.
+Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intéresser à Pichegru, et
+user de son influence pour obtenir sa rentrée en France. Pourquoi en
+effet l'amnistie accordée à tous les Vendéens, à tous les soldats de
+Condé, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la
+Hollande?... <span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> Moreau répondit qu'il désirait ardemment le
+retour de cet ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour
+comme une justice due à ses services; qu'il y contribuerait bien
+volontiers, si ses relations actuelles avec le gouvernement étaient de
+nature à le lui permettre; mais que, brouillé avec les hommes qui
+gouvernaient, il ne remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis
+vinrent naturellement les confidences sur ses griefs, sur son aversion
+pour le Premier Consul, sur son désir d'en voir la France bientôt
+délivrée.</p>
+
+<span class="sidenote">Le général Lajolais employé comme intermédiaire auprès de
+Moreau.</span>
+
+<p>Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprès de lui un de
+ses anciens officiers, le générai Lajolais, l'un des familiers les
+plus dangereux qui pussent être admis dans l'intimité d'un homme
+faible, qui ne savait pas se gouverner. Ce général Lajolais était
+petit et boiteux, remarquablement doué de l'esprit d'intrigue, dévoré
+de besoins, presque réduit à l'indigence. On envoya pour se l'attacher
+un déserteur des armées républicaines, déguisé en marchand de
+dentelles, avec des lettres de Pichegru et une forte somme d'argent.
+Celui-ci n'eut pas de peine à conquérir la bonne volonté de Lajolais.
+Lajolais, gagné à la conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui
+arracha la confidence de sa haine, de ses v&oelig;ux, qui ne tendaient à
+rien moins qu'à la destruction du gouvernement consulaire par tous les
+moyens possibles. Lajolais n'alla point jusqu'à des propositions
+ouvertes; mais, crédule comme sont tous les entremetteurs, il imagina
+qu'il ne restait qu'un dernier mot à dire pour décider Moreau à
+prendre <span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> une part active dans la conspiration; et, s'il crut
+au delà de ce qui était, il dit à ses mandataires au delà de ce qu'il
+croyait. C'est ainsi que s'ourdissent les trames de cette espèce, par
+des agents qui se trompent eux-mêmes pour une moitié, et trompent pour
+l'autre moitié ceux qui les emploient. Lajolais donna donc les plus
+grandes espérances aux envoyés de Pichegru, et, pressé par eux,
+consentit à partir pour Londres, afin d'aller lui-même faire son
+rapport verbal aux grands personnages, dont il était devenu
+l'instrument.</p>
+
+<p>Lajolais et son conducteur furent obligés de passer par Hambourg, afin
+d'arriver à Londres plus sûrement. Ils perdirent ainsi beaucoup de
+temps. Débarqués en Angleterre, ils y trouvèrent des ordres donnés par
+les autorités britanniques, pour qu'on les reçût immédiatement. Ils
+parvinrent sur-le-champ à Londres, et furent introduits auprès de
+Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrivée de Lajolais remplit
+d'une joie folle toutes ces âmes impatientes. Le comte d'Artois avait
+l'imprudence d'assister à ces conciliabules, d'y compromettre son
+rang, sa dignité, sa famille. Il n'était connu que des principaux, il
+est vrai; mais la vivacité de ses sentiments et de son langage
+excitant l'attention, il y fut bientôt connu de tous. En entendant
+Lajolais raconter avec une exagération ridicule tout ce qu'il avait
+recueilli de la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait
+qu'à paraître pour entraîner l'adhésion de ce général républicain, le
+comte d'Artois, ne contenant plus sa joie, s'écria: Si nos deux
+<span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> généraux sont d'accord, je serai bientôt de retour en
+France.&mdash;Ce mot attirant sur le prince les regards des conjurés,
+ceux-ci demandèrent, et surent quel était le personnage qui
+s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'était le premier prince du
+sang, le fils des rois, appelé à être roi lui-même, que l'influence
+corruptrice de l'exil conduisait à des actes si peu dignes de son rang
+et de son c&oelig;ur. La satisfaction était si grande, dit l'un des
+agents, qui révéla plus tard ces détails, <i>que le roi d'Angleterre,
+s'il avait été présent, aurait voulu être du voyage</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p>
+
+<span class="sidedate">Janv. 1804.</span>
+
+<span class="sidenote">Second débarquement.</span>
+
+<p>Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour
+mettre la dernière main à l'exécution de l'entreprise. Il était temps
+de se hâter, car l'infortuné Georges, laissé seul en avant-garde, au
+milieu des agents de la police consulaire, courait les plus sérieux
+dangers. On lui avait, à la fin de décembre, envoyé un second
+détachement d'émigrés, pour qu'il ne se crût point abandonné. Il avait
+été décidé que cette fois Pichegru lui-même, accompagné des plus
+grands personnages, tels que M. de Rivière, l'un des messieurs de
+Polignac, s'embarquerait pour la France, et s'en irait rejoindre
+Georges par la voie déjà frayée. Dès que ces nouveaux envoyés
+auraient tout préparé, quand <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> M. de Rivière, qui avait plus de
+sang-froid, affirmerait que le moment était venu, et qu'il y avait
+assez de maturité<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="smaller">[23]</span></a> dans l'entreprise projetée pour risquer les
+princes eux-mêmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les
+deux, devaient venir en France, pour prendre part à ce prétendu combat
+contre la personne du Premier Consul.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrivée de Pichegru à Paris.</span>
+
+<p>Pichegru partit donc avec les principaux émigrés français pour cette
+expédition, où il allait ensevelir à jamais sa gloire, déjà flétrie,
+et sa vie, qui aurait mérité d'être employée autrement. Il partit dans
+les premiers jours de l'année 1804, s'embarqua sur le bâtiment du
+capitaine Wright, et mit pied à terre à cette même falaise de Biville,
+le 16 janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagné des plus
+illustres membres de la noblesse française, prit la route des
+contrebandiers, trouva Georges, qui était venu à sa rencontre jusque
+près de la mer, et de gîte en gîte, à travers les forêts de la
+Normandie, il parvint à Chaillot, le 20 janvier.</p>
+
+<span class="sidenote">Entrevue de Moreau avec Pichegru.</span>
+
+<p>Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'était,
+et avec la troupe qu'il avait réunie, il était prêt à se jeter sur la
+voiture du Premier Consul, et à le frapper infailliblement. Cependant
+il fallait s'entendre d'une manière définitive avec Moreau, pour être
+assuré d'un lendemain. Les intermédiaires l'allèrent voir de nouveau,
+lui dirent que Pichegru était arrivé secrètement, et demandait à
+l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant <span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> pas recevoir
+Pichegru dans son hôtel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard
+de la Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y être seul; car
+il était froid, prudent, et n'aimait point cette société de gens
+vulgaires et agités, qui l'obsédaient de leur impatience, et dont la
+compagnie était la première punition de sa conduite. Il vint avec un
+trop grand nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec
+Georges, qui voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour
+savoir sur quels fondements il allait risquer sa vie, dans une
+tentative désespérée.</p>
+
+<span class="sidenote">Résultat de l'entrevue.</span>
+
+<p>Par une nuit obscure et froide du mois de janvier, à un signal donné,
+Moreau et Pichegru s'abordèrent. C'était la première fois qu'ils se
+revoyaient depuis le temps où ils combattaient ensemble sur le Rhin,
+où leur vie était sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils
+étaient à peine remis de l'émotion que devaient produire tant de
+souvenirs, que Georges survint, et se fit connaître. Moreau fut saisi,
+se montra tout à coup froid, visiblement mécontent, et parut en
+vouloir beaucoup à Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se
+séparer sans avoir rien dit de significatif, ni d'utile. On dut se
+revoir autrement, et ailleurs.</p>
+
+<span class="sidenote">Moreau ne veut pas se prêter au retour des Bourbons.</span>
+
+<span class="sidenote">Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus
+de résultat que la première.</span>
+
+<p>Cette première rencontre produisit sur Georges la plus fâcheuse
+impression. Cela va mal, furent ses premières paroles. Pichegru
+craignait lui-même de s'être un peu aventuré. Cependant les intrigants
+qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant
+plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer <span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> pour
+renverser le gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas
+d'objection contre le renversement de ce gouvernement, par des moyens
+qui sans être énoncés pouvaient toutefois se deviner; seulement il
+montra une répugnance invincible à travailler pour les Bourbons, et
+surtout à se mêler de sa personne dans une telle entreprise. Profiter
+pour la République et pour lui de la chute du Premier Consul, était
+son évidente ambition; mais ce n'était qu'entre Pichegru et lui que
+pouvait se traiter une semblable affaire. Cette fois il le reçut dans
+sa propre demeure, et, après plusieurs accidents qui faillirent tout
+découvrir, il eut enfin avec cet ancien compagnon d'armes une longue
+et sérieuse entrevue. Là tout fut dit. Moreau ne voulut jamais sortir
+d'un certain cercle d'idées. Il avait, prétendait-il, un parti
+considérable dans le Sénat et dans l'armée. Si on venait à bout de
+délivrer la France des trois Consuls, le pouvoir serait certainement
+remis dans ses mains. Il en userait pour sauver la vie à ceux qui
+auraient débarrassé la République de son oppresseur; mais on ne
+livrerait pas aux Bourbons la République affranchie. Quant à Pichegru,
+l'ancien conquérant de la Hollande, l'un des généraux les plus
+illustres de la France, on ferait mieux que de lui sauver la vie, on
+le réintégrerait dans ses honneurs, dans ses grades; on l'élèverait
+aux premières positions de l'État. Moreau, entêté dans ces idées,
+exprima son étonnement à Pichegru de le voir mêlé avec de telles gens.
+Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour trouver
+insupportable la société des <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> chouans dans laquelle il vivait;
+mais Moreau était lui-même la preuve que, lorsqu'on se mettait à
+comploter, il était difficile de n'être pas bientôt la proie du plus
+triste entourage. Pichegru était trop sensé, trop intelligent pour
+partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader
+qu'après la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les
+Bourbons. Tout cela était au-dessus de l'intelligence de Moreau,
+intelligence médiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait à
+croire que, le général Bonaparte ayant cessé de vivre, lui, général
+Moreau, deviendrait le premier consul de la République. Quoiqu'on ne
+parlât jamais de la mort du Premier Consul, cette mort était toujours
+sous-entendue, comme le moyen de débarrasser la scène du personnage
+qui l'occupait. Du reste, sans chercher des excuses à ces fatales
+négociations, il faut dire, pour les apprécier exactement, que les
+personnages de cette époque avaient tant vu mourir sur l'échafaud et
+sur les champs de bataille, avaient tant donné ou subi d'ordres
+terribles, que la mort d'un homme n'avait pas pour eux la
+signification et l'horreur que la fin des guerres civiles, et les
+adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue parmi nous.</p>
+
+<span class="sidenote">Pichegru désespéré par les dispositions de Moreau.</span>
+
+<p>Pichegru sortit désespéré cette fois, et dit au confident qui l'avait
+conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite:
+Celui-là aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France à son
+tour. Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre
+heures.&mdash;Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'écria avec
+l'ordinaire énergie de son <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> langage: Usurpateur pour
+usurpateur, j'aime mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni
+c&oelig;ur ni tête!&mdash;C'est ainsi qu'en le voyant de près, ils traitaient
+l'homme que leurs écrivains et leurs discoureurs présentaient comme le
+modèle des vertus publiques et guerrières.</p>
+
+<p>Cette connaissance bientôt acquise des dispositions de Moreau, jeta
+dans le désespoir ces malheureux et coupables émigrés. On eut encore
+une entrevue avec lui, à Chaillot même, chez Georges, probablement
+sans qu'il sût chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant
+au commencement de la conversation, se retira en disant brusquement à
+Pichegru et à Moreau: Je me retire; peut-être qu'en restant seuls vous
+finirez par vous entendre.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Découragement des émigrés compromis dans la conspiration
+tramée à Londres.</span>
+
+<p>Les deux généraux républicains ne s'entendirent pas davantage, et il
+fut évident pour tous les conjurés qu'ils s'étaient follement engagés
+dans un projet qui ne pouvait aboutir qu'à une catastrophe. M. de
+Rivière était désolé. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours,
+lorsqu'on ne trouve pas ses passions partagées: La France est
+apathique, elle ne veut que le repos, elle est infidèle à ses anciens
+sentiments.&mdash;La France, en effet, n'était pas, comme on le leur avait
+assuré, indignée contre le gouvernement consulaire; tous les partis
+n'étaient pas prêts à s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que
+des jaloux sans génie qui songeassent à le détruire; encore ne
+voulaient-ils pas se compromettre dans un complot bien caractérisé. Et
+quant à la France, regrettant sans doute la paix si promptement
+rompue, <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> se défiant peut-être aussi du goût pour le pouvoir et
+la guerre, qui éclatait chez le général Bonaparte, elle ne cessait pas
+de le regarder comme son sauveur. Elle était éprise de son génie, et
+elle ne voulait à aucun prix se voir rejetée dans les hasards d'une
+nouvelle révolution.</p>
+
+<p>Déjà ces malheureux étaient tentés de se retirer, les uns en Bretagne,
+les autres en Angleterre. Désabusés par la connaissance des faits, les
+plus élevés d'entre eux éprouvaient en outre un profond dégoût pour la
+compagnie au milieu de laquelle ils étaient réduits à vivre. M. de
+Rivière et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs
+répugnances et leurs chagrins. Un jour même, Pichegru, voulant
+remettre à leur place ces chouans trop importuns, répondit avec
+amertume et mépris, à l'un d'eux qui lui disait: <i>Mais, général, vous
+êtes avec nous!&mdash;Non, je suis chez vous.</i> Ce qui signifiait que sa vie
+était entre leurs mains, mais que sa volonté et sa raison n'y étaient
+plus.</p>
+
+<p>Tous ensemble se trouvaient plongés dans une cruelle incertitude:
+Georges cependant était toujours prêt à assaillir le Premier Consul,
+sauf à voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se
+demandaient à quoi bon un attentat inutile. Ils en étaient là, lorsque
+ces menées, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par
+donner à la police un éveil, trop tardif pour l'honneur de sa
+vigilance. La sagacité du Premier Consul le sauva, et perdit les
+imprudents ennemis qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire
+punition de ceux qui s'engagent <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> dans de telles entreprises,
+de s'arrêter trop tard: souvent ils sont découverts, saisis, punis,
+quand déjà la conscience, la raison, la crainte commençant à leur
+ouvrir les yeux, ils allaient rétrograder dans la voie du mal.</p>
+
+<span class="sidenote">Premiers indices du complot arrivés à la connaissance de la
+police.</span>
+
+<span class="sidenote">Envoi du colonel Savary en Vendée.</span>
+
+<p>Ces allées et venues, continuées depuis août jusqu'en janvier, passant
+surtout si près d'un homme tel que l'ancien ministre Fouché, qui avait
+grande envie de faire des découvertes, ne pouvaient pas ne pas être un
+jour aperçues. Nous avons rapporté ailleurs que M. Fouché avait été
+privé du portefeuille de la police, à l'époque où le Premier Consul
+avait voulu inaugurer le Consulat à vie par la suppression d'un
+ministère de rigueur. La police avait été comme cachée alors dans le
+ministère de la justice. Le grand-juge Régnier, tout à fait étranger à
+une administration de cette nature, l'avait abandonnée au conseiller
+d'État Réal, homme d'esprit, mais vif, crédule, et n'ayant pas à
+beaucoup près la sagacité sûre et pénétrante de M. Fouché. Aussi la
+police était-elle médiocrement dirigée, et on affirmait au Premier
+Consul que jamais on n'avait moins conspiré. Le Premier Consul était
+loin de partager cette sécurité. D'ailleurs M. Fouché ne la lui
+laissait pas. Celui-ci, devenu sénateur, s'ennuyant de son oisiveté,
+ayant conservé ses relations avec ses anciens agents, était
+parfaitement informé, et venait entretenir le Premier Consul de ses
+observations. Le Premier Consul, écoutant tout ce que lui disaient MM.
+Fouché et Réal, lisant avec assiduité les rapports de la gendarmerie,
+toujours les plus utiles, <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> parce qu'ils sont les plus exacts
+et les plus honnêtes, avait la conviction qu'il se tramait des
+complots contre sa personne. D'abord, une induction générale, tirée
+des circonstances, le portait à penser que le renouvellement de la
+guerre devait être une occasion pour les émigrés et les républicains
+d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels que des chouans
+arrêtés dans tous les sens, des avis venus des chefs vendéens attachés
+à sa personne, lui prouvaient que l'induction était juste. Sur un
+renseignement partant de la Vendée même, et qui lui annonçait que l'on
+voyait des conscrits réfractaires se former en bandes, il envoya dans
+les départements de l'Ouest le colonel Savary, dont le dévouement
+était sans bornes, dont l'intelligence et le courage étaient également
+éprouvés. Il le dépêcha avec quelques hommes de la gendarmerie
+d'élite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs colonnes
+mobiles lancées sur la Vendée. Le colonel Savary partit, observa tout
+de ses yeux, et aperçut clairement les signes d'une action sourde.
+Cette action était celle de Georges, qui, de Paris, s'efforçait de
+préparer une insurrection en Vendée. Cependant on ne découvrit rien de
+relatif au terrible secret, que Georges avait gardé pour lui et ses
+principaux associés. Les bandes dispersées, le colonel Savary revint à
+Paris sans avoir rien appris de bien important.</p>
+
+<span class="sidenote">Menées des agents britanniques concourant avec la
+conspiration de Georges.</span>
+
+<p>Une autre intrigue, dont le fil était tombé dans les mains du Premier
+Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir à suivre lui-même,
+promettait quelques lumières, sans toutefois les donner encore. Les
+<span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière,
+qui étaient chargés de nouer aussi des trames en France, s'y
+appliquaient avec un zèle assidu, mais maladroit. Des étrangers sont
+peu habiles à conduire de pareilles trames. Celui qui résidait en
+Bavière, M. Drake, était le plus actif. Il s'était même logé hors de
+Munich, pour recevoir plus facilement les agents qui lui viendraient
+de France; et, pour mieux assurer sa correspondance, il avait séduit
+un directeur de poste bavarois. Un Français très-intrigant, autrefois
+républicain, avec lequel M. Drake avait entrepris ces menées, et
+auquel il avouait couramment le but des intrigues britanniques, avait
+tout livré à la police. M. Drake voulait d'abord se procurer les
+secrets du Premier Consul relativement à la descente, puis gagner
+quelque général important, s'emparer, s'il était possible, d'une place
+comme Strasbourg ou Besançon, et y commencer une insurrection. Se
+débarrasser du général Bonaparte était toujours, avec des termes plus
+ou moins explicites, la partie essentielle du projet. Le Premier
+Consul, charmé de saisir un diplomate anglais en flagrant délit, fit
+donner beaucoup d'argent à l'intermédiaire qui trompait M. Drake, à
+condition qu'il continuerait cette intrigue. Il fournit lui-même le
+modèle des lettres qu'on devait écrire à M. Drake. Il donnait dans ces
+lettres des détails nombreux et vrais sur ses habitudes personnelles,
+sur sa manière de rédiger ses plans, de dicter ses ordres, et ajoutait
+que tout le secret de ses opérations se trouvait contenu dans un
+grand portefeuille noir, <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> toujours confié à M. de Meneval, ou
+à un huissier de confiance. M. de Meneval était incorruptible, mais
+l'huissier ne l'était pas, et demandait un million pour livrer le
+portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que certainement il y
+avait en France d'autres menées que celle que dirigeait M. Drake,
+qu'il importait de les bien connaître, pour ne pas se nuire
+réciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il ajoutait,
+comme une révélation très-importante, que le véritable projet de
+descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait à Boulogne
+était une pure feinte, qu'on cherchait à rendre vraisemblable par
+l'étendue des préparatifs, mais qu'il n'y avait de sérieux que les
+deux expéditions ordonnées à Brest et au Texel<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort
+de compromettre les fonctions les plus sacrées, et de faire si
+gauchement la police, recevait tous ces détails avec une avidité
+extrême, en demandait de nouveaux, surtout relativement à l'expédition
+qui se préparait à Boulogne, annonçait qu'il allait en référer à son
+gouvernement pour ce qui <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> regardait le portefeuille noir, dont
+on exigeait un prix si élevé; et quant aux autres menées dont on
+désirait être informé pour ne pas se croiser les uns les autres, il
+disait qu'il n'en était pas instruit (ce qui était vrai); mais qu'il
+fallait, si on se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au même
+but; car, ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span>
+l'animal <i>soit terrassé, il suffit que vous soyez tous prêts à joindre
+la chasse</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est à cet indigne rôle qu'un agent revêtu d'un caractère officiel,
+osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacité, découvre
+lui-même la conspiration.</span>
+
+<span class="sidenote">Révélation importante obtenue de l'un des agents de
+Georges.</span>
+
+<p>Mais tout ceci ne donnait pas les lumières qu'on cherchait. M. Drake
+ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas
+été dispersé; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire
+aucune révélation utile. Le Premier Consul était toujours <span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span>
+persuadé que les hommes qui avaient conçu le projet de la machine
+infernale, devaient à plus forte raison préparer quelque chose dans
+les circonstances présentes; et, frappé de diverses arrestations
+exécutées à Paris, en Vendée, en Normandie, il dit à Murat, qui était
+alors gouverneur de Paris, et à M. Réal, qui dirigeait la police: Les
+émigrés sont certainement en travail. On a opéré plusieurs
+arrestations; il faut choisir quelques-uns des individus arrêtés, les
+envoyer à une commission militaire, qui les condamnera, et ils
+parleront avant de se laisser fusiller.&mdash;Ce que nous rapportons ici se
+passait du 25 au 30 janvier, pendant les entrevues de Pichegru avec
+Moreau, et alors que les conjurés commençaient à se livrer au
+découragement. Le Premier Consul se fit apporter la liste des
+individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient quelques-uns des agents de
+Georges, venus avant ou après lui, et dans ce nombre un ancien médecin
+des armées vendéennes, débarqué en août avec Georges lui-même. Après
+examen des circonstances particulières à chacun d'eux, le Premier
+Consul en désigna cinq en disant: Ou je me trompe fort, ou il y a là
+quelques hommes informés, qui ne manqueront pas de faire des
+révélations.&mdash;Depuis long-temps on n'avait pas appliqué les lois
+rendues antérieurement, et qui permettaient l'institution des
+tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu
+les laisser tomber en désuétude; mais, à la reprise de la guerre, il
+crut devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer
+<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> ses préparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait
+arrêter, juger et fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui
+désignés furent mis en jugement. Deux obtinrent leur acquittement;
+deux autres, convaincus par l'instruction, de crimes que la loi
+punissait de mort, furent condamnés, et se laissèrent fusiller sans
+rien avouer, mais en déclarant qu'ils étaient venus pour servir la
+cause du roi légitime, laquelle serait bientôt triomphante sur les
+ruines de la République. Ils proférèrent en outre d'affreuses menaces
+contre la personne du chef du gouvernement. Le cinquième, que le
+Premier Consul avait particulièrement désigné comme celui qui devait
+tout dire, déclara, au moment de se rendre au supplice, qu'il avait de
+grands secrets à découvrir. On lui envoya sur-le-champ l'un des
+employés les plus habiles de la police. Il avoua tout, déclara qu'il
+avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec Georges
+lui-même, qu'ils étaient venus à travers les bois, de gîte en gîte,
+jusqu'à Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant une
+attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des
+lieux où logeaient les chouans aux ordres de Georges, et
+particulièrement plusieurs marchands de vins.</p>
+
+<p>Cette déclaration fut un trait de lumière. La présence de Georges à
+Paris était significative au plus haut point. Ce n'était pas pour une
+tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu séjourner six
+mois dans la capitale même, avec une bande de sicaires. On connaissait
+le point du débarquement à la falaise de Biville, l'existence d'une
+route <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> d'étapes à travers les bois, et quelques-uns des
+logements obscurs où se cachaient les conjurés. Un hasard des plus
+singuliers avait révélé un nom, qui mit sur la trace des circonstances
+les plus graves. À une époque antérieure, des chouans, débarquant à la
+même falaise de Biville, avaient échangé des coups de fusil avec les
+gendarmes, et le nom de <i>Troche</i> s'était trouvé sur un fragment de
+papier, qui avait servi de bourre. Ce Troche était horloger à Eu. Il
+avait un fils fort jeune, et employé justement à la correspondance. On
+le fit secrètement arrêter, et conduire à Paris. On l'interrogea; il
+avoua tout ce qu'il savait. Il déclara que c'était lui qui allait
+recevoir les conjurés à la falaise de Biville, et qui les conduisait
+aux premières stations. Il raconta les trois débarquements dont on a
+vu l'histoire, celui de Georges en août, ceux de décembre et de
+janvier, où se trouvaient Pichegru, MM. de Rivière et de Polignac.
+Mais il ne connaissait pas le nom et la qualité des personnages
+auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait que, dans les
+premiers jours de février, un quatrième débarquement devait avoir lieu
+à la falaise. Il était même chargé de recevoir les nouveaux débarqués.</p>
+
+<span class="sidedate">Fév. 1804.</span>
+
+<span class="sidenote">Arrestation de quelques agents de Georges.</span>
+
+<p>Sur-le-champ, dans ces premiers jours de février, on se mit en
+recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu'à la côte, les lieux
+indiqués, afin de découvrir les gîtes qui servaient aux émigrés
+voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dénoncés par
+l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opéra diverses
+arrestations importantes, <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> deux surtout qui jetèrent un grand
+jour sur toute l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nommé
+Picot, domestique de Georges, chouan intrépide, qui, étant armé de
+pistolets et de poignards, fit feu sur les agents de la police, et ne
+se rendit qu'à la dernière extrémité, en déclarant qu'il voulait
+mourir pour le service de son roi. On saisit avec celui-là un nommé
+Bouvet de Lozier, principal officier de Georges, qui se laissa prendre
+sans provoquer le même tumulte, et en montrant plus de calme.</p>
+
+<span class="sidenote">La présence de Georges à Paris, constatée par plusieurs
+déclarations.</span>
+
+<span class="sidenote">Révélations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement
+compromettantes pour Moreau.</span>
+
+<p>Ces hommes étaient armés comme des malfaiteurs prêts à commettre les
+plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils
+avaient des sommes considérables en or et en argent. Au premier
+instant, ils paraissaient fort exaltés; puis ils se calmaient, et
+finissaient par faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nommé
+Picot. Arrêté le 8 février (18 pluviôse), il ne voulut rien dire
+d'abord, et ensuite peu à peu il fut induit à parler. Il avoua qu'il
+était venu d'Angleterre avec Georges, qu'il se trouvait avec lui
+depuis six mois à Paris, et ne déguisa guère le motif de leur voyage
+en France. Ainsi, la présence de Georges à Paris pour un grand but, ne
+pouvait plus être mise en doute. Mais on n'en savait pas davantage.
+Bouvet de Lozier ne disait rien. C'était un personnage fort au-dessus
+de Picot, par l'éducation et par les manières. Dans la nuit du 13 au
+14 février, ce Bouvet de Lozier appela tout à coup son geôlier. Il
+avait essayé de se pendre, et, n'y ayant pas réussi, livré à une sorte
+de délire, il demanda qu'on reçût les déclarations qu'il avait à
+faire. <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> Alors ce malheureux raconta qu'avant de mourir pour la
+cause du roi légitime, il voulait démasquer le personnage perfide qui
+avait entraîné de braves gens dans un abîme, en les compromettant
+inutilement. Il fit ensuite à M. Réal, surpris et confondu, le plus
+étrange récit. Ils étaient, disait-il, à Londres autour des princes,
+quand Moreau avait envoyé à Pichegru un de ses officiers, pour offrir
+de se mettre à la tête d'un mouvement en faveur des Bourbons,
+promettant d'entraîner l'armée par son exemple. À cette nouvelle, ils
+étaient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-même, pour coopérer
+à cette révolution. Arrivés à Paris, Georges et Pichegru étaient
+accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors changé
+de langage, et avait demandé qu'on renversât le Premier Consul à son
+profit, afin de se faire dictateur lui-même. Georges, Pichegru et
+leurs amis avaient refusé une telle proposition, et c'est dans les
+funestes lenteurs amenées par les prétentions de Moreau, qu'ils
+avaient été livrés aux recherches de la police. Ce tragique déposant
+ajoutait, <i>qu'il échappait aux ombres de la mort</i>, pour venir venger
+lui et ses amis de l'homme qui les avait perdus tous<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="smaller">[26]</span></a>.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> <span class="sidenote">Attitude du Premier Consul en apprenant la
+participation de Moreau à la conjuration. Il veut, avant d'agir contre
+lui, que la présence de Pichegru soit constatée.</span>
+
+<p>Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une
+dénonciation terrible; dénonciation fort exagérée par le désespoir,
+mais présentant cependant l'ensemble du complot. M. Réal, stupéfait,
+courut aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul
+s'arrachant de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le
+Premier Consul était encore dans les mains de son valet de chambre
+Constant, lorsqu'aux premiers mots de M. Réal, il lui mit la main sur
+la bouche, le fit taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son
+récit. Il ne parut point étonné. Cependant il refusa <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> de
+croire entièrement à la déclaration qui concernait Moreau. Il
+comprenait très-bien ce projet de réunir tous les partis contre lui,
+d'employer Pichegru comme intermédiaire entre les royalistes et les
+républicains; mais, pour croire à la culpabilité de Moreau, il voulait
+que la présence de Pichegru à Paris fût bien constatée. Si de
+nouvelles révélations levaient tous les doutes à cet égard, le lien
+entre les royalistes et Moreau se trouvait établi, et on pouvait
+aller droit à celui-ci. Du reste, il ne lui échappait <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> aucun
+accent de colère ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus
+méditatif qu'irrité.</p>
+
+<span class="sidenote">La présence de Pichegru constatée.</span>
+
+<p>On songea de nouveau à interroger Picot, le domestique de Georges,
+pour savoir s'il avait connaissance de la présence de Pichegru à
+Paris. On le questionna le même jour, et, en y mettant beaucoup de
+douceur, on finit par l'amener à s'ouvrir entièrement. Il déclara
+lui-même tout ce qui était relatif à Pichegru et à Moreau. Il en
+savait moins que Bouvet de Lozier; mais ce qu'il savait était plus
+significatif peut-être, car il en résultait que le désespoir produit
+par la conduite de Moreau était descendu jusque dans les derniers
+rangs des conjurés. Quant à Pichegru il déclara l'avoir vu
+très-positivement à Paris, et peu de jours auparavant; il affirma même
+qu'il y était encore. Quant à Moreau, il raconta qu'il avait entendu
+les officiers de Georges exprimer le plus vif regret de s'être adressé
+à ce général, qui était prêt à tout faire manquer par ses prétentions
+ambitieuses<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.</p>
+
+<span class="sidenote">Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est
+résolue.</span>
+
+<p>Ces faits ayant été connus dans le courant de la journée du 14, le
+Premier Consul convoqua sur-le-champ <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> un conseil secret aux
+Tuileries, composé des deux consuls Cambacérès et Lebrun, des
+principaux ministres, et de M. Fouché, qui, bien que n'étant plus
+ministre, avait la plus grande part à cette information. Le conseil se
+tint dans la nuit du 14 au 15. La question méritait un sérieux examen.
+La conspiration était d'une évidence incontestable. Le projet
+d'assaillir le Premier Consul avec une troupe de chouans. Georges en
+tête, ne faisait pas de doute. Le concours de tous les partis,
+républicains ou royalistes, devenait certain aussi, par la présence de
+Pichegru, qui avait dû servir d'intermédiaire entre les uns et les
+autres. Quant à la culpabilité de Moreau, il était difficile d'en
+préciser l'étendue; mais ni Bouvet de Lozier dans son désespoir, ni
+Picot dans sa naïveté de subalterne, ne pouvaient avoir inventé cette
+singulière circonstance, du tort fait au parti royaliste par les vues
+personnelles de Moreau. Il était clair que, si l'on n'arrêtait pas ce
+général, l'instruction se poursuivant, on le trouverait dénoncé à
+chaque instant; que ces dénonciations s'ébruiteraient, et qu'alors on
+aurait tout à fait l'apparence <span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> ou de le calomnier
+perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser poursuivre un
+criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second personnage
+de la République.</p>
+
+<span class="sidenote">Motifs qui décident le Premier Consul à faire arrêter
+Moreau.</span>
+
+<p>C'était là pour le Premier Consul la considération décisive. Laisser
+mettre en question la fermeté de son gouvernement, était ce qui
+coûtait le plus à son orgueil et à sa politique.&mdash;On dirait,
+s'écria-t-il, que j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai
+été le plus clément des hommes, mais je serai le plus terrible, quand
+il faudra l'être; et je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il
+entre dans des complots, odieux par leur but, honteux par les
+rapprochements qu'ils supposent.&mdash;Il n'hésita donc pas un instant à
+décider l'arrestation de Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre
+raison, et celle-là était pressante. Georges, Pichegru n'étaient pas
+arrêtés. On avait pris trois ou quatre de leurs complices; mais la
+bande des exécuteurs se trouvait tout entière hors des mains de la
+police, et il était possible que la crainte d'être découverts les
+portât à brusquer la tentative pour laquelle ils étaient venus en
+France. Il fallait pour ce motif précipiter l'instruction, et
+s'emparer de tous les chefs qu'on avait le moyen de saisir. On serait
+ainsi conduit inévitablement à d'autres découvertes. L'arrestation de
+Moreau fut donc immédiatement résolue, et avec la sienne celle de
+Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom avait été révélé.</p>
+
+<p>Le Premier Consul était irrité, mais non pas contre Moreau
+précisément. Il avait plutôt l'apparence d'un <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> homme qui
+cherchait à se prémunir, que d'un homme qui cherchait à se venger. Il
+voulait avoir Moreau en son pouvoir, le convaincre, en obtenir les
+lumières dont il avait besoin, et ensuite lui faire grâce. Il estimait
+que ce serait le comble de l'habileté et du bonheur, que d'en sortir
+de cette manière.</p>
+
+<span class="sidenote">Choix de la juridiction, à laquelle Moreau doit être
+déféré.</span>
+
+<p>Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacérès, qui avait une
+grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction
+ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau
+était militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, composé de
+ce qu'il y aurait de plus élevé dans l'armée. Les lois existantes en
+fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.&mdash;On dirait,
+ajouta-t-il, que j'ai voulu me débarrasser de Moreau, et le faire
+assassiner juridiquement par mes propres créatures.&mdash;Il chercha donc
+un moyen terme. En conséquence on imagina d'envoyer Moreau devant le
+tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de
+suspendre le jury dans certains cas, et dans l'étendue de certains
+départements, on décida que cette suspension serait prononcée
+immédiatement pour le département de la Seine. C'était une faute, dont
+le principe était honorable. Le public envisagea la suspension du jury
+comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'être l'envoi devant une
+commission militaire; et, sans se donner le mérite d'avoir respecté
+les formes de la justice, on s'en donna tous les inconvénients, comme
+on le verra bientôt. <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> Il fut résolu, en outre, que le
+grand-juge Régnier rédigerait un rapport sur le complot qu'on venait
+de découvrir, sur les motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce
+rapport serait communiqué au Sénat, au Corps Législatif, au Tribunat.</p>
+
+<p>Ce conseil avait duré toute la nuit. Dès le matin (15 février), on
+envoya un détachement de gendarmes d'élite, avec des officiers de
+justice, à la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on
+partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant à
+Paris. Il fut arrêté sans éclat, avec beaucoup d'égards, et conduit au
+Temple. En même temps que lui furent arrêtés Lajolais, et les employés
+des vivres, qui avaient servi d'intermédiaires.</p>
+
+<span class="sidenote">Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.</span>
+
+<p>Le message contenant le rapport de Régnier fut porté dans la même
+journée au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat. Il y produisit
+un étonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte
+de joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts,
+dont un certain nombre restait encore dans les grands corps de l'État.
+C'était, suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination
+du Premier Consul, qui voulait se débarrasser d'un rival dont il était
+jaloux, et refaire sa popularité compromise en inspirant de
+l'inquiétude pour ses jours. Les langues se déchaînèrent, comme il
+arrive toujours en pareille circonstance, et au lieu de dire: <i>la
+conspiration de Moreau</i>, les beaux-esprits dirent: <i>la conspiration
+contre Moreau</i>. Le frère du général, qui était membre du Tribunat,
+s'élança vivement à la tribune de cette assemblée, déclara que
+<span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> son frère avait été calomnié, et qu'il ne demandait qu'une
+chose, pour démontrer son innocence, c'est qu'il fût renvoyé à la
+justice ordinaire, et non devant une justice spéciale. Il ne réclamait
+pour son frère que les moyens de faire éclater la vérité.&mdash;On écouta
+ces paroles froidement, mais avec chagrin. La majorité des trois corps
+était à la fois dévouée et affligée. Il semblait que, depuis la
+rupture de la paix, la fortune du Premier Consul, jusque-là aussi
+heureux qu'il était grand, se fût un peu démentie. On ne croyait pas
+qu'il eût inventé cette conspiration; mais on était désolé de voir que
+sa vie fût encore en péril, et qu'il fallût la défendre en frappant
+les plus hautes têtes de la République. On répondit donc au message du
+gouvernement par un message qui contenait l'expression, ordinaire en
+ces circonstances, de l'intérêt, de l'attachement qu'on portait au
+chef de l'État, et des v&oelig;ux ardents qu'on formait pour que justice
+fût promptement et loyalement rendue.</p>
+
+<p>Le bruit causé par ces arrestations fut très-grand, et devait l'être.
+Le gros du public était fort disposé à s'indigner contre toute
+tentative, qui mettrait en péril les jours précieux du Premier Consul;
+cependant on révoquait en doute la réalité du complot. Certes
+l'abominable machine infernale avait rendu tout croyable; mais le
+crime avait alors précédé l'instruction, et s'était produit d'ailleurs
+sous la forme du plus atroce attentat. Cette fois, au contraire, on
+annonçait un projet d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un
+projet, on commençait par arrêter l'un <span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> des hommes les plus
+illustres de la République, qui passait pour être l'objet de toute la
+jalousie du Premier Consul. Les esprits méchants demandaient où était
+donc Georges, où était donc Pichegru? Ces deux personnages, à les
+entendre, n'étaient certainement pas à Paris; on ne les y trouverait
+pas, car tout cela n'était que fable maladroite et invention odieuse.</p>
+
+<span class="sidenote">Irritation du Premier Consul en voyant que quelques
+personnes doutent de la réalité du complot.</span>
+
+<p>Si le Premier Consul avait été d'abord assez calme à l'aspect du
+nouveau danger dont sa personne était menacée, il s'irrita
+profondément, en voyant de quelles noires calomnies ce danger était
+l'occasion. Il se demandait si ce n'était pas assez d'être en butte
+aux complots les plus affreux, s'il fallait encore passer soi-même
+pour machinateur de complots, pour envieux, quand on était poursuivi
+par la plus basse envie, pour auteur de projets perfides contre la vie
+d'autrui, quand sa propre vie courait les plus grands périls. Il fut
+saisi d'une colère que chaque progrès de l'instruction ne cessa
+d'augmenter. Il mit à découvrir les auteurs de la conspiration une
+sorte d'acharnement: non pas qu'il tînt à garantir sa vie; il n'y
+pensait guère, tant il était confiant dans sa fortune; mais il tenait
+à confondre l'infamie de ses détracteurs, qui le présentaient comme
+l'inventeur des trames dont il avait failli, et dont il pouvait encore
+devenir la victime.</p>
+
+<span class="sidenote">L'irritation du Premier Consul dirigée cette fois, non pas
+contre les républicains, mais contre les royalistes.</span>
+
+<p>Ce n'était pas contre les républicains qu'il était le plus irrité
+cette fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale,
+bien que les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait
+obstinément <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> aux républicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci
+l'obstacle à tout le bien qu'il projetait. Mais dans le moment, son
+indignation avait un autre objet. Depuis son avénement au pouvoir, il
+avait tout fait pour les royalistes: il les avait tirés de
+l'oppression et de l'exil; il leur avait rendu la qualité de Français
+et de citoyens; il leur avait restitué leurs biens autant qu'il
+l'avait pu; et cela malgré l'avis et contre le gré de ses plus fidèles
+partisans. Pour rappeler les prêtres, il avait bravé les préjugés les
+plus enracinés du pays et du siècle; pour rappeler les émigrés, il
+avait bravé les alarmes de la classe la plus ombrageuse, celle des
+acquéreurs de biens nationaux. Enfin il avait investi quelques-uns de
+ces royalistes des fonctions les plus importantes; il commençait même
+à les placer auprès de sa personne. Quand on compare, en effet, l'état
+dans lequel il les avait trouvés au sortir du régime de la Convention
+et du Directoire, et celui où il les avait mis, on ne peut s'empêcher
+de reconnaître que jamais on ne fit plus pour un parti, que jamais on
+ne fut protecteur plus généreux, dans des vues de justice plus
+élevées, et que jamais une aussi noire ingratitude ne paya une aussi
+noble conduite. Le Premier Consul était allé pour les royalistes
+jusqu'à risquer sa popularité, et, ce qui est pis, la confiance de
+tous les hommes sincèrement et honnêtement attachés à la Révolution;
+car il avait laissé dire et croire qu'il songeait à rétablir les
+Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les royalistes
+avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre en 1800;
+et ils voulaient <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> aujourd'hui l'égorger sur une grande route;
+et c'étaient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les
+complots, qu'ils avaient ourdis eux-mêmes.</p>
+
+<span class="sidenote">Les conjurés sont unanimes pour déclarer qu'un prince doit
+venir à Paris.</span>
+
+<p>C'est là le sentiment qui remplit promptement son âme ardente, et qui
+produisit chez lui une réaction soudaine contre le parti coupable de
+telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les
+républicains dans cette occasion: sans doute il n'était pas fâché de
+voir Moreau réduit à recevoir l'accablant bienfait de sa clémence;
+mais il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa
+colère, et il était résolu, comme il le disait, à ne leur accorder
+aucun quartier. Les révélations qui suivirent ajoutèrent encore à ce
+sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.</p>
+
+<span class="sidedate">Mars 1804.</span>
+
+<p>Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on
+opéra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de
+Lozier des détails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on
+leur avait arrachés jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner
+pour des assassins, se hâtèrent de raconter qu'ils étaient venus à
+Paris dans la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus
+grands seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et
+de Rivière; et enfin ils déclarèrent positivement qu'ils devaient
+avoir un prince à leur tête. Ils l'attendaient, disaient-ils, à chaque
+instant; ils croyaient même que ce prince, tant attendu, devait faire
+partie du dernier débarquement, de celui qui était annoncé <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span>
+pour février. On répandait parmi eux que c'était le duc de Berry<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p>
+
+<p>Les dépositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus précises,
+plus concordantes, plus complètes. Le complot acquit aux yeux du
+Premier Consul une funeste clarté. Il vit le comte d'Artois, le duc de
+Berry, entourés d'émigrés, affiliés par Pichegru aux républicains,
+ayant à leur service une troupe de sicaires, promettant même de se
+mettre à leur tête <span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> pour l'égorger dans un guet-apens, qu'ils
+appelaient un combat loyal, à armes égales. En proie à une sorte de
+fureur, il n'eut plus qu'un désir, ce fut de s'emparer de ce prince
+qu'on devait envoyer à Paris par la falaise de Biville. Cette vivacité
+de langage à laquelle il se livrait, lors de la machine infernale,
+contre les jacobins, était maintenant tournée tout entière contre les
+princes et les grands seigneurs qui descendaient à un tel rôle.&mdash;Les
+Bourbons croient, disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui
+des plus vils animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais
+leur rendre la terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne à Moreau
+sa faiblesse, et l'entraînement d'une sotte jalousie; mais je ferai
+impitoyablement fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma
+main. Je leur apprendrai à quel homme ils ont affaire.&mdash;Tel était le
+langage qu'il ne cessait de tenir pendant cette terrible procédure. Il
+était sombre, agité, menaçant, et, signe singulier chez lui, il
+travaillait beaucoup moins. Il semblait pour un moment avoir oublié
+Boulogne, Brest et le Texel.</p>
+
+<span class="sidenote">Mission du colonel Savary à la falaise de Biville, pour
+arrêter le prince dont on annonçait l'arrivée.</span>
+
+<span class="sidenote">Fatale résolution du Premier Consul à l'égard du premier
+prince qu'il pourra saisir.</span>
+
+<p>Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel Savary, sur
+le dévouement duquel il se reposait entièrement. Le colonel Savary
+n'était pas un méchant homme, quoi qu'en aient dit les détracteurs
+ordinaires de tout régime déchu. Il possédait un esprit remarquable;
+mais il avait vécu dans les armées, ne s'était fait de principes
+arrêtés sur rien, et ne connaissait d'autre morale que la fidélité à
+un maître dont il avait reçu les plus grands bienfaits. <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> Il
+venait de passer quelques semaines dans le Bocage, déguisé, et exposé
+aux plus grands périls. Le Premier Consul lui ordonna de se déguiser
+de nouveau, et d'aller avec un détachement de la gendarmerie d'élite,
+se poster à la falaise de Biville. Ces gendarmes d'élite étaient à la
+gendarmerie ce que la garde consulaire était au reste de l'armée,
+c'est-à-dire la réunion des soldats les plus braves, les plus
+réguliers de leur arme. On pouvait les charger des commissions les
+plus difficiles, sans craindre la moindre infidélité. Quelquefois,
+pour un besoin imprévu du service, deux d'entre eux partaient dans une
+voiture de poste, et allaient porter plusieurs millions en or, au fond
+des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais ils songeassent à
+trahir leur devoir. Ce n'étaient donc pas des sicaires, comme on l'a
+prétendu, mais des soldats qui obéissaient à leurs chefs avec une
+exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il est vrai, sous un
+régime arbitraire, et avec les lois du temps. Le colonel Savary dut
+prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les revêtir d'un
+déguisement, les bien armer, et les conduire à la falaise de Biville.
+Aucun des déposants ne doutait de la présence d'un prince dans la
+troupe qui allait débarquer prochainement. On ne variait que sur un
+point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte d'Artois.
+Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet de la
+falaise, d'attendre le débarquement, de s'emparer de tous ceux qui en
+feraient partie, et de les transporter à Paris. La résolution du
+Premier Consul était arrêtée; <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> il était décidé à traduire
+devant une commission militaire, et à faire fusiller sur-le-champ, le
+prince qui tomberait dans ses mains. Déplorable et terrible
+résolution, dont on verra bientôt les suites affreuses.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un
+prince de Bourbon, veut pardonner à Moreau.</span>
+
+<span class="sidenote">Le grand-juge Régnier envoyé auprès de Moreau pour
+provoquer de sa part un acte de confiance.</span>
+
+<p>Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout
+autres sentiments à l'égard de Moreau. Il le tenait à ses pieds,
+compromis, déconsidéré; il voulait le traiter avec une générosité sans
+bornes. Il dit au grand-juge, le jour même de l'arrestation: Il faut
+que tout ce qui regarde les républicains finisse entre Moreau et moi.
+Allez l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux
+Tuileries; qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les
+égarements produits par une jalousie, qui était plutôt celle de son
+entourage que la sienne même.&mdash;Malheureusement, il était plus facile
+au Premier Consul de pardonner, qu'à Moreau d'accepter son pardon.
+Tout avouer, c'est-à-dire se jeter aux genoux du Premier Consul, était
+un acte d'abattement qu'on ne pouvait guère attendre d'un homme, dont
+l'âme tranquille s'élevait peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M.
+Fouché, s'il eût été encore ministre de la police, qu'il aurait fallu
+charger du soin de voir Moreau. Il était l'homme le plus capable, par
+son esprit familier et insinuant, de s'introduire dans une âme fermée
+par l'orgueil et le malheur, de mettre cet orgueil à l'aise, en lui
+disant avec une sorte d'indulgence, dont seul il savait trouver le
+langage: Vous avez voulu renverser le Premier Consul, mais vous avez
+succombé. Vous êtes son prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne,
+<span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> et veut vous rendre votre situation. Acceptez sa bonne
+volonté, ne soyez pas dupe d'une fausse dignité, au point de refuser
+une grâce inespérée, qui vous replacera où vous seriez, si vous
+n'aviez pas joué votre existence en conspirant.&mdash;Au lieu de cet
+entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprès de Moreau
+un honnête homme, qui, abordant l'illustre accusé avec tout l'appareil
+de son ministère, fit échouer les bonnes intentions du Premier Consul.
+Le grand-juge Régnier vint dans la prison, en simarre, accompagné du
+secrétaire du conseil d'État, Locré. Il fit comparaître Moreau, et
+l'interrogea longuement, avec de froids égards. Dans la journée,
+Lajolais, arrêté, avait à peu près tout dit, quant à ce qui concernait
+les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi
+d'intermédiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, être allé à
+Londres, avoir ramené Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau,
+tout cela dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par
+les sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations
+avec Georges, qui, une fois avouées, auraient rendu sa version
+inadmissible. Mais ce malheureux ignorait que les relations de
+Pichegru avec Georges, et avec les princes émigrés, étant constatées
+d'une manière certaine par d'autres dépositions, livrer seulement le
+secret des entrevues de Moreau avec Pichegru, c'était établir un lien
+fatal entre Moreau, Georges et les princes émigrés. Les dépositions de
+Lajolais suffisaient donc pour mettre en évidence les torts de
+Moreau. La première chose à faire <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> était d'éclairer
+amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour ne pas
+l'exposer à mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on
+savait tout, l'amener à tout dire. Si l'on y eût ajouté le ton, le
+langage qui pouvaient l'inviter à la confiance, peut-être on aurait
+provoqué un moment d'abandon qui aurait sauvé cet infortuné. Au lieu
+d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec
+Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa
+toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il
+ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne
+l'avertit point qu'il s'engageait dans un dédale de dénégations
+inutiles et compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut
+donc point le résultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui eût
+rendu possible un acte de clémence aussi noble qu'utile.</p>
+
+<span class="sidenote">Moreau, ayant refusé de s'ouvrir au grand-juge, est livré à
+la justice.</span>
+
+<span class="sidenote">Longue attente du colonel Savary à la falaise de Biville.</span>
+
+<p>M. Régnier revint aux Tuileries pour rapporter le résultat de
+l'interrogatoire de Moreau.&mdash;Hé bien, reprit le Premier Consul,
+puisqu'il ne veut pas s'ouvrir à moi, il faudra bien qu'il s'ouvre à
+la justice.&mdash;Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la
+dernière rigueur, et déploya la plus extrême activité pour saisir les
+coupables. Il songeait surtout à sauver l'honneur de son gouvernement,
+très-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la réalité
+du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans
+cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu
+compromettre et perdre le second général <span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> de la République. On
+prenait tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne
+laissaient aucun doute sur l'ensemble et les détails du plan,
+particulièrement sur la résolution d'assaillir la voiture du Premier
+Consul entre Saint-Cloud et Paris, sur la présence d'un jeune prince à
+la tête des conjurés, sur l'arrivée de Pichegru pour se concerter avec
+Moreau, sur leurs divergences de vues, sur les retards qui s'en
+étaient suivis, et qui avaient amené leur perte à tous. On connaissait
+donc tous les faits, mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont
+la présence aurait convaincu les esprits les plus incrédules; on ne
+prenait pas le prince tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa
+colère, voulait faire un sanglant sacrifice. Le colonel Savary, placé
+à la falaise de Biville, écrivait qu'il avait tout vu, tout vérifié
+sur les lieux mêmes, et qu'il avait constaté la parfaite exactitude
+des révélations obtenues quant au mode des débarquements, quant à la
+route mystérieuse frayée entre Biville et Paris, quant à l'existence
+du petit bâtiment qui chaque soir courait des bordées le long de la
+côte, et semblait toujours vouloir s'approcher, sans s'approcher
+jamais. On avait lieu de croire que les signaux convenus entre les
+conjurés, n'étant pas faits sur le sommet de la falaise (parce qu'on
+ne les connaissait pas), ou bien des avertissements ayant été envoyés
+de Paris à Londres, le nouveau débarquement était contremandé ou au
+moins suspendu. Le colonel Savary avait ordre d'attendre avec une
+imperturbable patience.</p>
+
+<span class="sidenote">Loi contre ceux qui donneront asile à Georges et à ses
+complices.</span>
+
+<p>Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de <span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> Pichegru
+ou de Georges. On avait failli les arrêter, mais chaque fois on les
+avait manqués d'un instant. Le Premier Consul, qui ne ménageait pas
+les moyens, résolut de présenter une loi, dont le caractère prouvera
+quelle idée on se faisait, au sortir de la Révolution, des garanties
+des citoyens, aujourd'hui si respectées. On proposa donc au Corps
+Législatif une loi par laquelle tout individu qui recèlerait Georges,
+Pichegru et soixante de leurs complices, dont on donnait le
+signalement, serait puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la
+mort. Quiconque, les ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les
+dénoncerait pas, serait puni de six ans de fers. Cette loi formidable,
+qui ordonnait, sous peine de mort, un acte barbare, fut adoptée, le
+jour même où elle avait été présentée, sans aucune réclamation.</p>
+
+<span class="sidenote">Paris fermé pendant plusieurs jours.</span>
+
+<p>À peine était-elle rendue, qu'elle fut suivie de précautions non moins
+rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurés, pourchassés de la
+sorte, ne songeassent à prendre la fuite. Paris fut donc fermé. Tout
+le monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir,
+pendant un certain nombre de jours. Pour assurer l'exécution de cette
+mesure, la garde à pied fut placée par détachements à toutes les
+portes de la capitale; la garde à cheval fit des patrouilles
+continuelles le long du mur d'octroi, avec ordre d'arrêter quiconque
+passerait par-dessus le mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait
+s'enfuir. Enfin les matelots de la garde, distribués dans des canots,
+stationnèrent <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> sur la Seine, pendant le jour et la nuit. Les
+courriers du gouvernement avaient seuls la faculté de sortir, après
+avoir été fouillés, et reconnus de manière qu'on ne pût s'y tromper.</p>
+
+<span class="sidenote">Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.</span>
+
+<span class="sidenote">Dans sa disposition à ne rien ménager, le Premier Consul
+traite M. de Markoff comme il avait traité lord Withworth.</span>
+
+<p>Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Révolution.
+Une sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis du
+Premier Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce
+qu'on avait dit autrefois de l'ancien comité de salut public.
+Dirigeant la police lui-même, il était instruit de tous ces propos, et
+son exaspération sans cesse accrue le rendait capable des actes les
+plus violents. Il était sombre, dur, et ne ménageait personne. Depuis
+les derniers événements il ne dissimulait plus son humeur contre M. de
+Markoff; et la circonstance présente fit éclater cette humeur d'une
+manière extrêmement fâcheuse. Parmi les gens arrêtés se trouvait un
+Suisse, attaché, on ne sait à quel titre, à l'ambassade de Russie,
+véritable intrigant, qu'il était peu convenable à une légation
+étrangère de prendre à son service. À cette inconvenance M. de Markoff
+avait ajouté l'inconvenance plus grande encore de le réclamer. Le
+Premier Consul donna l'ordre de ne pas le rendre, de le tenir plus à
+l'étroit qu'auparavant, et de faire sentir à M. de Markoff toute
+l'indécence de sa conduite. À cette occasion il fut frappé de deux
+circonstances, auxquelles jusque-là il n'avait pas pris garde, c'est
+que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes émigrés, était à
+Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de Russie;
+qu'un nommé Vernègues, autre émigré attaché <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> aux Bourbons,
+envoyé par eux à la cour de Naples, se trouvait à Rome, et prenait la
+qualité de sujet russe. Le Premier Consul fit demander à la cour de
+Saxe le renvoi de M. d'Entraigues, à la cour de Rome l'arrestation
+immédiate et l'extradition de l'émigré Vernègues, et réclama ces actes
+rigoureux d'une manière péremptoire, qui ne laissait guère la faculté
+de répondre par un refus. À la première réception diplomatique, il mit
+à une rude épreuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis
+naguère la roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort
+étrange que des ambassadeurs eussent à leur service des hommes qui
+conspiraient contre le gouvernement, et osassent encore les
+réclamer.&mdash;Est-ce que la Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une
+supériorité, qui lui permette de tels procédés? Est-ce qu'elle nous
+croit <i>tombés en quenouille</i>, jusqu'au point de supporter de telles
+choses? Elle se trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun
+prince sur la terre.&mdash;</p>
+
+<p>Dix ans auparavant, la bienveillante Révolution de quatre-vingt-neuf
+était devenue la sanglante Révolution de quatre-vingt-treize, par les
+provocations continuelles d'ennemis insensés. Un effet du même genre
+se produisait en ce moment dans l'âme bouillante de Napoléon. Ces
+mêmes ennemis se comportant avec Napoléon, comme ils s'étaient
+comportés avec la Révolution, faisaient tourner du bien au mal, de la
+modération à la violence, celui qui, jusqu'à ce jour, n'avait été
+qu'un sage à la tête de l'État. Les royalistes, qu'il avait tirés de
+l'oppression, <span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> l'Europe, qu'il avait essayé de vaincre par sa
+modération, après l'avoir vaincue par son épée, tout ce qu'il avait,
+en un mot, le plus ménagé, il était disposé à le maltraiter
+maintenant, en actes et en paroles. C'était une tempête excitée dans
+une grande âme par l'ingratitude des partis, et l'imprudente
+malveillance de l'Europe.</p>
+
+<span class="sidenote">Détresse des conjurés, poursuivis à outrance dans Paris.</span>
+
+<p>Une profonde anxiété régnait dans Paris. La terrible loi portée contre
+ceux qui recèleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait
+naître chez personne la basse résolution de les livrer; mais personne
+aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons
+laissés désunis, déconcertés par leurs divergences, erraient la nuit,
+de maisons en maisons, payant quelquefois six à huit mille francs la
+retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures.
+Pichegru, M. de Rivière, Georges, vivaient dans d'affreuses
+perplexités. Ce dernier supportait courageusement sa situation,
+habitué qu'il était aux aventures de la guerre civile. D'ailleurs il
+ne se sentait pas abaissé; il avait compromis autour de lui tout ce
+qu'il y avait de plus auguste, et il songeait seulement à se tirer de
+ce mauvais pas, comme de tant d'autres dont il était sorti
+heureusement, par son intelligence et son courage. Mais ces membres de
+la noblesse française, qui avaient cru que la France, ou tout au moins
+leur parti, allait leur ouvrir les bras, et qui ne trouvaient que
+froideur, embarras ou blâme, étaient désolés de leur entreprise. Ils
+sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet, qui ne s'offrait
+plus sous les <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> couleurs décevantes, que l'espérance du succès
+prête à toutes choses. Ils sentaient l'indignité des relations
+auxquelles ils s'étaient condamnés, en s'introduisant en France avec
+une troupe de chouans. Pichegru, qui à des vices déplorables joignait
+certaines qualités, le sang-froid, la prudence, une haute pénétration,
+Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa première chute, il
+était tombé dans le fond d'un abîme. Une première faute commise
+quelques années auparavant, celle d'accepter de coupables relations
+avec les Condés, l'avait conduit à devenir un traître, puis un
+proscrit. Maintenant il allait être trouvé parmi les complices d'un
+guet-apens. Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du
+vainqueur de la Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il
+devina le sort qui l'attendait, et s'écria qu'il était perdu. La
+familiarité de ces chouans lui était odieuse. Il se consolait dans la
+société de M. de Rivière, qu'il trouvait plus sage, plus sensé que les
+autres amis du comte d'Artois, envoyés à Paris. Un soir, réduit au
+désespoir, il saisit un pistolet, et allait se brûler la cervelle,
+lorsqu'il en fut empêché par M. de Rivière lui-même. Une autre fois,
+privé de gîte, il eut une inspiration qui l'honore, et qui honore
+surtout l'homme auquel il eut recours dans le moment. Parmi les
+ministres du Premier Consul, se trouvait un des proscrits du 18
+fructidor: c'était M. de Marbois. Pichegru n'hésita pas à venir, pour
+une nuit, frapper à sa porte, et lui montrer de nouveau le proscrit de
+Sinnamari, demandant à un autre proscrit de Sinnamari, devenu
+ministre <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> du Premier Consul, de violer la loi de son maître.
+M. de Marbois le reçut avec douleur, mais sans inquiétude pour
+lui-même. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa générosité,
+il le faisait à son tour au Premier Consul, en ne doutant pas de son
+approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes scènes, de
+voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les autres:
+Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul. Plus
+tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le Premier
+Consul lui répondit par une lettre qui était une noble approbation de
+sa généreuse conduite.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrestation de Pichegru.</span>
+
+<p>Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier
+qui avait été attaché à Pichegru trahit son secret, et le livra à la
+police. La nuit, pendant que le général dormait, entouré des armes
+dont il ne se séparait jamais, et des livres dont il faisait sa
+lecture accoutumée, la lampe étant éteinte, un détachement de la
+gendarmerie d'élite pénétra dans sa retraite, pour le saisir. Éveillé
+par le bruit, il voulut se jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps,
+et se défendit quelques minutes avec une grande vigueur. Bientôt
+vaincu, il se rendit, et fut transporté au Temple, où devait finir de
+la manière la plus malheureuse une vie jadis si brillante.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrestation de MM. de Rivière et de Polignac.</span>
+
+<p>À peine était-il arrêté que M. Armand de Polignac, après lui M. Jules
+de Polignac, et enfin M. de Rivière, poursuivis sans relâche, non pas
+dénoncés, mais bientôt aperçus en changeant d'asile, furent saisis à
+leur tour. Ces arrestations produisirent <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> sur l'opinion un
+effet profond et général. La masse des gens honnêtes, dénuée d'esprit
+de parti, fut édifiée sur la réalité du complot. La présence de
+Pichegru, des amis personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait
+plus de doute. Apparemment ils n'avaient pas été amenés en France par
+la police, cherchant à échafauder un complot. La gravité des dangers
+qu'avait courus et que courait encore le Premier Consul, se révéla
+tout entière, et on éprouva plus vivement que jamais l'intérêt que
+devait inspirer une vie si précieuse. Ce n'était plus l'envieux rival
+de Moreau qui avait voulu perdre ce général, c'était le sauveur de la
+France exposé aux machinations incessantes des partis. Toutefois les
+malveillants, quoique un peu déconcertés, ne se taisaient pas. À les
+entendre, MM. de Polignac, de Rivière, étaient des imprudents,
+incapables de se tenir en repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte
+d'Artois, et venus uniquement pour voir si les circonstances étaient
+favorables à leur parti. Mais il n'y avait là ni complot sérieux, ni
+péril menaçant, de nature à justifier l'intérêt qu'on cherchait à
+inspirer pour la personne du Premier Consul.</p>
+
+<p>Il fallait, pour fermer la bouche à ces discoureurs, pour les
+confondre, une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne
+serait guère possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac,
+de Rivière, Pichegru et Georges, qu'ils étaient à Paris en simples
+observateurs. Cette dernière preuve devait être bientôt obtenue, grâce
+aux moyens terribles employés par le gouvernement.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> <span class="sidenote">Arrestation de Georges, effectuée le 9 mars.</span>
+
+<p>Georges, traqué par une multitude d'agents, obligé de changer de gîte
+tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui était gardé par terre
+et par eau, Georges devait finir par succomber. On était sur ses
+traces; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur du temps, que
+personne n'avait consenti à le livrer, bien que le v&oelig;u de son
+arrestation fût général. Ceux qui se hasardaient à le recevoir ne
+voulaient le cacher que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il
+changeât de retraite. Le 9 mars, vers l'entrée de la nuit, plusieurs
+officiers de paix entourèrent une maison, devenue suspecte par les
+allées et venues de gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait
+occupée, essaya d'en sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il
+partit vers sept heures du soir, et monta, près du Panthéon, dans un
+cabriolet conduit par un serviteur de confiance, jeune chouan
+déterminé. Les officiers de paix suivirent ce cabriolet en courant à
+perte d'haleine, jusqu'au carrefour de Bussy. Georges pressait son
+compagnon de hâter le pas, lorsque l'un des agents de la police,
+arrivé le premier, se jeta sur la bride du cheval. Georges d'un coup
+de pistolet l'étendit roide mort à ses pieds. Il s'élança ensuite du
+cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup sur un autre agent,
+qu'il blessa grièvement. Mais, enveloppé par le peuple, arrêté malgré
+ses efforts, il fut livré à la force publique, accourue en toute hâte.
+On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible Georges qu'on cherchait
+depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce qui produisit dans
+Paris une joie générale. On vivait, en effet, dans une sorte <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span>
+d'oppression dont on était maintenant soulagé. Avec Georges venait
+d'être arrêté le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu à peine
+le temps de faire quelques pas.</p>
+
+<span class="sidenote">Réponse audacieuse de Georges au moment de son
+arrestation.</span>
+
+<p>Georges fut conduit à la préfecture de police. La première émotion
+passée, ce chef des conjurés était redevenu parfaitement calme. Il
+était jeune et vigoureux; il avait les épaules larges, le visage
+plein, plutôt ouvert et serein que sombre et méchant, comme son rôle
+aurait pu le faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un
+poignard, et une soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets
+de banque. Interrogé immédiatement, il avoua, sans hésiter, son nom,
+et le motif de sa présence à Paris. Il était venu, disait-il, pour
+attaquer le Premier Consul, non pas en s'introduisant avec quatre
+assassins dans son palais, mais en l'abordant ouvertement, en rase
+campagne, au milieu de sa garde consulaire. Il devait agir en
+compagnie d'un prince français, qui se proposait de venir en France,
+mais qui n'y était pas encore arrivé. Georges était presque fier de la
+nature toute nouvelle de ce complot, qu'il mettait beaucoup de soin à
+distinguer d'un assassinat. Cependant, lui disait-on, vous avez envoyé
+Saint-Réjant à Paris, pour y préparer la machine infernale.&mdash;Je l'ai
+envoyé, répondait Georges, mais je ne lui avais pas prescrit les
+moyens dont il devait se servir.&mdash;Mauvaise justification, qui prouvait
+bien que Georges n'était pas étranger à cet horrible attentat! Du
+reste, sur tout ce qui concernait d'autres que lui, ce hardi conjuré
+s'obstinait à se taire, <span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> répétant qu'il y avait assez de
+victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.</p>
+
+<span class="sidenote">Réponses de MM. de Rivière et de Polignac.</span>
+
+<span class="sidenote">Certitude acquise qu'un prince devait venir à Paris.</span>
+
+<p>Après l'arrestation de Georges et ses déclarations, le complot était
+avéré, le Premier Consul justifié; on ne pouvait plus répéter, comme
+on le faisait depuis un mois, que la police inventait les
+conspirations qu'elle prétendait découvrir; on n'avait plus qu'à
+baisser les yeux, si on était du parti royaliste, en voyant un prince
+français promettre de se rendre en France avec une bande de chouans,
+pour <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> livrer une soi-disant bataille sur une grande route. Il
+restait, à la vérité, l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu.
+C'est possible, même probable; mais mieux aurait valu tenir parole,
+que de promettre en vain aux malheureux qui risquaient leur tête sur
+de telles assurances. Au surplus, ce n'était pas seulement Georges
+qui annonçait un prince; les amis <span class="pagenum"><a id="page582" name="page582"></a>(p. 582)</span> de M. le comte d'Artois,
+MM. de Rivière et de Polignac tenaient le même langage. Ils
+confessaient la partie la plus importante du projet. Ils repoussaient
+loin d'eux l'idée d'avoir participé à un projet d'assassinat; mais ils
+avouaient être venus en France pour quelque chose qu'ils ne
+définissaient pas, pour une espèce de mouvement, à la tête duquel
+devait figurer un prince français. Ils n'avaient fait que le devancer,
+pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il était utile et convenable
+qu'il arrivât<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. Comme <span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> Georges, ces messieurs cherchaient à
+s'excuser d'être trouvés en si mauvaise compagnie, en répétant qu'un
+prince français devait être avec eux. Ce prince n'étant pas venu, ne
+se proposant plus de venir, ils étaient assurés de ne pas le mettre en
+péril, car il était couvert par toute la largeur de la Manche. Les
+imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien
+abrités, et qui payeraient peut-être de leur sang les projets conçus
+et préparés à Londres.</p>
+
+<span class="pagenum"><a id="page584" name="page584"></a>(p. 584)</span> <span class="sidenote">Résolution persistante du Premier Consul de
+frapper un prince de Bourbon.</span>
+
+<p>Plût au ciel que le Premier Consul se fût contenté de ce qu'il avait
+sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les
+faire trembler, en leur infligeant légalement les peines contenues
+dans nos codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les
+preuves obtenues étaient accablantes. C'était plus qu'il n'en fallait
+à sa sûreté et à son honneur. Mais, comme nous l'avons déjà dit,
+indulgent alors pour les révolutionnaires, il était indigné contre les
+royalistes, révolté de leur ingratitude, et résolu à leur faire sentir
+le poids de sa puissance. Il y avait dans son c&oelig;ur, outre la
+vengeance, un autre sentiment: c'était une sorte d'orgueil. Il disait
+tout haut, à tout venant, qu'un Bourbon pour lui n'était pas plus que
+Moreau ou Pichegru, et même moins; que ces princes, se croyant
+inviolables, compromettaient à leur gré une foule de malheureux de
+tout rang, et puis se mettaient <span class="pagenum"><a id="page585" name="page585"></a>(p. 585)</span> à l'abri derrière la mer;
+qu'ils avaient tort de tant compter sur cet asile; qu'il finirait bien
+par en prendre un, et que celui-là il le ferait fusiller comme un
+coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on sût enfin à qui on avait
+affaire, en s'attaquant à lui; qu'il n'avait pas plus peur de verser
+le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des chouans; qu'il
+apprendrait bientôt au monde que les partis étaient tous égaux à ses
+yeux; que ceux qui attireraient sur leur tête sa main redoutable, en
+sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'après avoir été le
+plus clément des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir le plus
+terrible.</p>
+
+<span class="sidenote">Les dispositions du Premier Consul peu combattues.</span>
+
+<p>Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul
+Cambacérès se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette
+désapprobation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes
+du Premier Consul. M. Fouché, qui voulait se remettre <span class="pagenum"><a id="page586" name="page586"></a>(p. 586)</span> en
+faveur, et qui, porté en général à l'indulgence, désirait néanmoins
+brouiller le gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la
+nécessité d'un exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'était pas
+cruel, mais qui ne savait jamais contredire le pouvoir, à moins qu'il
+n'en fût devenu l'ennemi, et qui avait à un degré funeste le goût de
+lui plaire quand il l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M.
+Fouché, qu'on avait trop fait pour les royalistes, qu'à force de les
+bien traiter, on était allé jusqu'à donner aux hommes de la Révolution
+des doutes fâcheux, et qu'il fallait punir enfin, punir sévèrement et
+sans exception. Sauf le consul Cambacérès, tout le monde flattait
+cette colère, qui, dans le moment, n'avait pas besoin d'être flattée
+pour devenir redoutable, peut-être cruelle.</p>
+
+<span class="sidenote">Grâce offerte et promise à Pichegru.</span>
+
+<p>Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pour
+ne montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alors
+dans l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il
+avait voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l'avait saisi en
+pensant à la situation affreuse de ce général illustre, associé à des
+chouans, exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais
+les derniers restes de son honneur.&mdash;Belle fin, dit-il à M. Réal,
+belle fin pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que
+les hommes de la Révolution se dévorent entre eux. Il y a long-temps
+que je songe à Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y
+fonder une colonie. Pichegru y a été proscrit, il le connaît; il est
+de tous nos généraux <span class="pagenum"><a id="page587" name="page587"></a>(p. 587)</span> le plus capable d'y créer un grand
+établissement. Allez le trouver dans sa prison, dites-lui que je lui
+pardonne, que ce n'est ni à lui, ni à Moreau, ni à ses pareils, que je
+veux faire sentir les rigueurs de la justice. Demandez-lui combien il
+faut d'hommes et de millions pour fonder une colonie à Cayenne; je les
+lui donnerai, et il ira refaire sa gloire, en rendant des services à
+la France.&mdash;</p>
+
+<p>M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand
+celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on
+voulait le séduire pour l'engager à trahir ses compagnons d'infortune.
+Bientôt, convaincu par l'insistance de M. Réal, qui ne lui demandait
+aucune révélation, puisqu'on savait tout, il s'émut: son âme fermée
+s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il
+avoua que, par une singulière prévision, il avait souvent, dans son
+exil, songé à ce qu'on pourrait y faire, et préparé même des projets.
+On verra bientôt par quelle fatale rencontre les généreuses intentions
+du Premier Consul n'eurent pour effet qu'une déplorable catastrophe.</p>
+
+<p>Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du
+colonel Savary, placé en sentinelle avec cinquante hommes à la falaise
+de Biville. Le colonel était en observation depuis vingt et quelques
+jours, et aucun débarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine
+Wright paraissait chaque soir, courait des bordées, mais ne touchait
+jamais au rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que
+portait le capitaine Wright attendissent un signal qu'on <span class="pagenum"><a id="page588" name="page588"></a>(p. 588)</span> ne
+leur faisait pas, soit que les nouvelles de Paris les engageassent à
+ne pas débarquer. Le colonel Savary dut enfin déclarer que sa mission
+se prolongeait inutilement et sans but.</p>
+
+<span class="sidenote">Recherche sur la situation présente des princes de
+Bourbon.</span>
+
+<span class="sidenote">Sous-officier envoyé à Ettenheim pour observer le duc
+d'Enghien.</span>
+
+<p>Le Premier Consul, dépité de ne pas saisir l'un de ces princes qui en
+voulaient à sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux où ils
+résidaient. Un matin, dans son cabinet, entouré de MM. de Talleyrand
+et Fouché, il se faisait énumérer les membres de cette famille
+infortunée, autant à plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs.
+On lui disait que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulême, habitait
+Varsovie; que M. le comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient à
+Londres; que les princes de Condé se trouvaient aussi à Londres, hors
+un seul, le troisième, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc
+d'Enghien, qui vivait à Ettenheim, fort près de Strasbourg. C'était de
+ce côté aussi que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais,
+cherchaient à fomenter des intrigues. L'idée que ce jeune prince
+pouvait se servir du pont de Strasbourg, comme le comte d'Artois avait
+voulu se servir de la falaise de Biville, vint tout à coup à l'esprit
+du Premier Consul, et il résolut d'envoyer sur les lieux un
+sous-officier de gendarmerie intelligent, pour prendre des
+informations. On en avait un qui avait servi autrefois, lorsqu'il
+était jeune, auprès des princes de Condé. On lui ordonna de se
+déguiser, de se rendre à Ettenheim, et de se procurer des
+renseignements sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.</p>
+
+<p>Le sous-officier partit avec cette commission, et <span class="pagenum"><a id="page589" name="page589"></a>(p. 589)</span> se rendit
+à Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprès d'une
+princesse de Rohan, à laquelle il était fort attaché, partageant son
+temps entre cette affection et le goût de la chasse, qu'il
+satisfaisait dans la Forêt-Noire. Il avait reçu ordre du cabinet
+britannique de se rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la
+prévision du mouvement dont MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la
+fausse espérance à leur gouvernement. Ce prince croyait avoir à faire
+prochainement la guerre contre son pays, déplorable rôle qui avait
+déjà été le sien pendant plusieurs années. Mais rien ne prouve qu'il
+connût le complot de Georges. Tout porte à croire, au contraire, qu'il
+l'ignorait. Il s'absentait souvent pour aller à la chasse, et même,
+disaient quelques personnes, pour assister au spectacle à Strasbourg.
+Il est certain que ce bruit avait reçu assez de consistance, pour que
+son père lui écrivît de Londres, et lui donnât l'avis d'être plus
+prudent, en termes assez sévères<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Ce prince avait auprès de lui
+<span class="pagenum"><a id="page590" name="page590"></a>(p. 590)</span> quelques émigrés attachés à sa personne, notamment un certain
+marquis de Thumery.</p>
+
+<span class="sidenote">Rapport du sous-officier envoyé à Ettenheim.</span>
+
+<p>Le sous-officier envoyé pour prendre des renseignements arriva
+déguisé, et se fit donner, dans la maison même du prince, une foule de
+détails dont il était facile à des esprits prévenus de tirer de
+funestes inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent;
+qu'il s'absentait même pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on,
+pour aller à Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on
+présentait comme beaucoup plus important qu'il n'était, et qui
+s'appelait d'un nom que les Allemands, auteurs de ces rapports,
+prononçaient mal, et de manière à faire croire que c'était le général
+Dumouriez. Ce personnage était le marquis de Thumery, dont nous venons
+de citer le nom, et que le sous-officier, trompé par la prononciation
+allemande, prit de bonne foi pour le célèbre général Dumouriez. Il
+consigna ces détails dans son rapport, écrit, comme on le voit, sous
+l'influence des illusions les plus malheureuses, et envoyé
+sur-le-champ à Paris.</p>
+
+<span class="sidenote">Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec
+la déposition d'un domestique de Georges.</span>
+
+<p>Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans
+la nuit, et le matin encore du même jour, une déposition non moins
+fatale avait été plusieurs fois renouvelée. On avait obtenu cette
+déposition du nommé Léridant, qui était le serviteur <span class="pagenum"><a id="page591" name="page591"></a>(p. 591)</span> de
+Georges, arrêté avec lui. Il avait résisté d'abord aux interrogations
+pressantes de la justice; puis il avait fini par parler avec une
+sincérité qui semblait complète; et il venait enfin de déclarer qu'en
+effet il y avait un complot, qu'un prince était à la tête de ce
+complot, que ce prince allait arriver, ou était même arrivé; que quant
+à lui, il avait lieu de le croire, car il avait vu venir quelquefois
+chez Georges un homme jeune, bien élevé, bien vêtu, objet du respect
+général. Cette déposition, souvent répétée, et chaque fois avec de
+nouveaux détails, avait été portée au Premier Consul. Le rapport du
+sous-officier de gendarmerie lui ayant été remis au même instant, il
+se produisit dans sa tête le plus funeste concours d'idées. Les
+absences du duc d'Enghien se lièrent avec la prétendue présence d'un
+prince à Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurés montraient
+tant de respect, ne pouvait être un prince venu de Londres, car la
+falaise de Biville était soigneusement gardée. Ce ne pouvait être que
+le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim à Paris,
+et retournant de Paris à Ettenheim dans le même espace de temps, après
+quelques moments passés au milieu de ses complices. Mais, ce qui
+achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse démonstration,
+c'était la présence supposée de Dumouriez. Le plan se complétait ainsi
+d'une manière frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la
+Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.
+Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner <span class="pagenum"><a id="page592" name="page592"></a>(p. 592)</span>
+par deux célèbres généraux de la République. La tête, ordinairement si
+saine, si forte du Premier Consul, ne tint pas à tant d'apparences
+trompeuses. Il fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par
+une recherche de ce genre, surtout si une passion quelconque les
+dispose à croire ce qu'ils soupçonnent, pour comprendre à quel point
+les inductions sont promptes, et pour bénir cent fois les lenteurs de
+la justice, qui sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tirées
+si vite de quelques coïncidences fortuites.</p>
+
+<p>Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoyé à
+Ettenheim, que venait de lui remettre le général Moncey, commandant de
+la gendarmerie, fut saisi d'une extrême agitation. Il reçut fort mal
+M. Réal qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laissé
+ignorer si long-temps des détails d'une telle importance, et il crut
+de très-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du
+complot. Cette fois la mer ne l'arrêtait plus; le Rhin, le duc de
+Baden, le corps germanique n'étaient pas des obstacles pour lui. Il
+convoqua sur-le-champ un conseil extraordinaire, composé des trois
+Consuls, des ministres, et de M. Fouché, redevenu ministre de fait,
+quoiqu'il n'en eût plus le titre. Il appela en même temps aux
+Tuileries les généraux Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces
+messieurs, il avait pris des cartes du Rhin, pour ordonner un plan
+d'enlèvement, et, ne trouvant pas celles qu'il cherchait, il
+renversait confusément à terre toutes les cartes de sa <span class="pagenum"><a id="page593" name="page593"></a>(p. 593)</span>
+bibliothèque. M. de Meneval, homme doux, sage, incorruptible, dont il
+ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui dictait ses lettres les
+plus secrètes, M. de Meneval s'était absenté ce jour-là pour quelques
+instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des reproches très-peu
+mérités sur son absence, et continua son travail sur la carte du Rhin
+dans un état d'émotion extraordinaire.</p>
+
+<p>Le conseil eut lieu. Un témoin oculaire en a consigné le récit dans
+ses mémoires.</p>
+
+<span class="sidenote">Conseil extraordinaire dans lequel est résolu l'enlèvement
+du duc d'Enghien.</span>
+
+<span class="sidenote">Opinion du consul Cambacérès.</span>
+
+<p>L'idée d'enlever le prince et le général Dumouriez, sans s'inquiéter
+de la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse
+pour la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ proposée. Le
+Premier Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une
+résolution prise. Cependant il écouta les objections avec patience.
+Son collègue Lebrun parut effrayé de l'effet qu'un tel événement
+produirait en Europe. Le consul Cambacérès eut le courage de résister
+ouvertement à l'avis qu'on venait de proposer. Il s'efforça de montrer
+tout ce qu'avait de dangereux une résolution de cette nature, soit
+pour le dedans, soit pour le dehors, et le caractère de violence
+qu'elle ne pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier
+Consul. Il fit valoir surtout cette considération, qu'il serait déjà
+bien grave d'arrêter, de juger, de fusiller un prince du sang royal,
+même surpris en flagrant délit sur le sol français, mais que l'aller
+chercher sur le sol étranger, c'était, indépendamment d'une violation
+de territoire, le saisir quand il avait pour lui toutes les <span class="pagenum"><a id="page594" name="page594"></a>(p. 594)</span>
+apparences de l'innocence, et se donner à soi toutes les apparences
+d'un abus odieux de la force; il conjura le Premier Consul, pour sa
+gloire personnelle, pour l'honneur de sa politique, de ne pas se
+permettre un acte qui replacerait son gouvernement au rang de ces
+gouvernements révolutionnaires, dont il avait mis tant de soin à se
+distinguer. Il insista enfin plusieurs fois avec une chaleur qui ne
+lui était pas ordinaire, et proposa, comme terme moyen, d'attendre que
+ce prince, ou tout autre, fût saisi sur le territoire français, pour
+lui appliquer alors les lois du temps, dans toute leur rigueur. Cette
+proposition ne fut point admise. On répondit qu'il ne fallait plus
+espérer que le prince destiné à s'introduire par la Normandie ou par
+le Rhin, vînt s'exposer à des dangers certains, inévitables, quand
+déjà Georges et tous les agents de la conspiration étaient arrêtés;
+que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait à Ettenheim,
+on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on acquerrait
+ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalité, et que dès lors on
+pourrait sévir en s'appuyant sur l'évidence acquise; que souffrir
+patiemment qu'à la faveur d'un territoire étranger les émigrés
+conspirassent aux portes de France, c'était accorder la plus
+dangereuse des impunités; que les Bourbons et leurs partisans
+recommenceraient tous les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour
+une, tandis qu'en frappant un grand coup, on rentrerait ensuite dans
+le système de clémence naturel au Premier Consul; que les royalistes
+avaient besoin d'un avertissement; <span class="pagenum"><a id="page595" name="page595"></a>(p. 595)</span> que, relativement à la
+question de territoire, il fallait donner à ces petits princes
+allemands une leçon comme à tout le monde; que, du reste, c'était
+rendre un service au grand-duc de Baden, que de prendre le prince sans
+le lui demander, car il lui serait impossible de refuser l'extradition
+à une puissance comme la France, et il serait mis au ban de l'Europe
+pour l'avoir accordée. On ajouta enfin qu'il ne s'agissait, après
+tout, que de s'assurer de la personne du prince, de ses complices, de
+ses papiers; qu'on verrait après ce qu'il faudrait faire quand on le
+tiendrait, et quand on aurait examiné les preuves et le degré de sa
+culpabilité.</p>
+
+<p>Le Premier Consul entendit à peine ce qui fut dit pour et contre; il
+écouta comme un homme résolu. Personne ne put se vanter d'avoir influé
+sur sa détermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gré à
+M. Cambacérès de sa résistance.&mdash;Je sais, dit-il, le motif qui vous
+fait parler; c'est votre dévouement pour moi. Je vous en remercie;
+mais je ne me laisserai pas tuer sans me défendre. Je vais faire
+trembler ces gens-là, et leur enseigner à se tenir tranquilles.&mdash;</p>
+
+<span class="sidenote">Ordres donnés pour l'enlèvement.</span>
+
+<p>L'idée de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne
+s'attaquait pas impunément à un homme comme lui, de leur faire
+connaître que le sang sacré des Bourbons n'avait pas à ses yeux plus
+de valeur que celui de tout autre personnage illustre de la
+République, cette idée et d'autres dans lesquelles le calcul, la
+vengeance, l'orgueil de sa puissance, avaient une part égale, le
+dominaient violemment. <span class="pagenum"><a id="page596" name="page596"></a>(p. 596)</span> Il donna les ordres immédiatement. En
+présence du général Berthier, il prescrivit aux colonels Ordener et
+Caulaincourt la conduite qu'ils avaient à tenir. Le colonel Ordener
+devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec lui 300 dragons,
+quelques pontonniers et plusieurs brigades de gendarmerie, pourvoir
+ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter une somme d'argent,
+afin de n'être point à charge aux habitants, passer le fleuve à
+Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever le prince
+et tous les émigrés qui l'entouraient. Pendant ce temps, un autre
+détachement, appuyé de quelques pièces d'artillerie, devait se porter
+par Kehl à Offenbourg, et rester là en observation, jusqu'à ce que
+l'opération fût achevée. Tout de suite après, le colonel Caulaincourt
+devait se rendre auprès du grand-duc de Baden, pour lui présenter une
+note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de commettre.
+L'explication consistait à dire qu'en souffrant ces rassemblements
+d'émigrés, on avait obligé le gouvernement français à les dissiper
+lui-même; que d'ailleurs la nécessité d'agir promptement et
+secrètement n'avait pas permis une entente préalable avec le
+gouvernement badois.</p>
+
+<p>Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers
+chargés de les exécuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine
+d'expliquer quelles étaient ses intentions en enlevant le prince, ni
+ce qu'il voulait faire de lui. Il commandait en général à des hommes
+qui obéissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que
+des relations de naissance <span class="pagenum"><a id="page597" name="page597"></a>(p. 597)</span> attachaient à l'ancienne famille
+royale, et particulièrement aux Condés, était profondément triste,
+bien qu'il n'eût pour sa part qu'une lettre à porter, et qu'il fût
+bien loin de prévoir l'horrible catastrophe qui se préparait. Le
+Premier Consul ne parut pas y prendre garde, et leur enjoignit à tous
+de se mettre en route au sortir des Tuileries.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.</span>
+
+<p>Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement exécutés. Cinq
+jours après, c'est-à-dire le 15 mars, le détachement de dragons, avec
+toutes les précautions ordonnées, partit de Schelestadt, passa le
+Rhin, surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant
+qu'aucune nouvelle de ce mouvement pût y parvenir. Le prince, qui
+avait reçu antérieurement des conseils de prudence, mais qui au moment
+même n'eut point d'avis positif de l'expédition dirigée contre sa
+personne, se trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume
+d'habiter à Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe armée, il
+voulut d'abord se défendre, mais il en comprit bientôt
+l'impossibilité. Il se rendit, déclara lui-même son nom à ceux qui le
+cherchaient sans le connaître, et, avec un vif chagrin de perdre sa
+liberté, car l'étendue du péril lui était encore inconnue, il se
+laissa conduire à Strasbourg, et enfermer dans la citadelle.</p>
+
+<span class="sidenote">On ne trouve à Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni
+le général Dumouriez.</span>
+
+<p>On n'avait découvert ni les papiers importants qu'on avait espéré se
+procurer, ni le général Dumouriez qu'on supposait auprès du prince, ni
+aucune de ces preuves du complot tant alléguées pour motiver
+l'expédition. Au lieu du général Dumouriez, on <span class="pagenum"><a id="page598" name="page598"></a>(p. 598)</span> avait trouvé
+le marquis de Thumery et quelques autres émigrés de peu d'importance.
+Le rapport contenant les stériles détails de l'arrestation fut envoyé
+immédiatement à Paris.</p>
+
+<span class="sidenote">Opinion qu'on se fait sur le rôle du prince dans la
+conspiration.</span>
+
+<p>Le résultat de l'expédition aurait dû éclairer le Premier Consul, et
+ses conseillers, sur la témérité des conjectures qu'on avait formées.
+L'erreur surtout commise au sujet du général Dumouriez était fort
+significative. Voici les idées qui s'emparèrent malheureusement du
+Premier Consul, et de ceux qui pensèrent comme lui en cette
+circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en
+coûtait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des
+imprudents et des fous toujours prompts à se compromettre à leur
+suite. Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer à
+provoquer un rire de mépris de la part des royalistes, en relâchant le
+prince après l'avoir enlevé. Ils ne manqueraient pas de dire qu'après
+s'être rendu coupable d'une étourderie en l'envoyant prendre à
+Ettenheim, on avait eu peur de l'opinion publique, peur de l'Europe;
+qu'en un mot, on avait eu la volonté du crime, mais qu'on n'en avait
+pas eu le courage. Au lieu de les faire rire, il valait mieux les
+faire trembler. Ce prince, après tout, était à Ettenheim, si près de
+la frontière, dans des circonstances pareilles, pour quelque motif
+apparemment. Était-il possible qu'averti comme il l'avait été (et des
+lettres trouvées chez lui le prouvaient), était-il possible qu'il
+restât si près du danger, sans aucun but? qu'il ne fût pas complice à
+quelque degré, du projet d'assassinat? <span class="pagenum"><a id="page599" name="page599"></a>(p. 599)</span> Dans tous les cas, il
+était certainement à Ettenheim, pour seconder un mouvement d'émigrés
+dans l'intérieur, pour exciter à la guerre civile, pour porter encore
+une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les autres,
+étaient punis de peines sévères par les lois de tous les temps: il
+fallait les lui appliquer.</p>
+
+<span class="sidenote">Le prince envoyé à Paris, et livré à une commission
+militaire.</span>
+
+<p>Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit à lui-même,
+et qu'on lui répéta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme
+celui que nous avons rapporté; il y eut des entretiens fréquents,
+entre le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne
+sortait pas de cette funeste idée: les royalistes sont incorrigibles;
+il faut les terrifier. On ordonna donc la translation du prince à
+Paris, et sa comparution devant une commission militaire, pour avoir
+cherché à exciter la guerre civile, et porté les armes contre la
+France. La question ainsi posée était résolue d'avance, d'une manière
+sanglante. Le 18 mars le prince fut extrait de la citadelle de
+Strasbourg, et conduit sous escorte à Paris.</p>
+
+<p>Au moment où ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul
+voulut être seul.</p>
+
+<p>Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison,
+retraite où il était plus assuré de trouver l'isolement et le repos.
+Excepté les Consuls, les ministres et ses frères, il n'y reçut
+personne. Il s'y promenait seul des heures entières, affectant sur son
+visage un calme qui n'était pas dans son c&oelig;ur. La preuve de ses
+agitations est dans son oisiveté même, car il ne dicta presque pas
+une <span class="pagenum"><a id="page600" name="page600"></a>(p. 600)</span> lettre, pendant les huit jours de son séjour à la
+Malmaison, exemple d'oisiveté unique dans sa vie: et cependant Brest,
+Boulogne, le Texel, occupaient, quelques jours avant, toute l'activité
+de sa pensée! Sa femme, qui était instruite, comme toute sa famille,
+de l'arrestation du prince, sa femme, qui, avec cette sympathie dont
+elle ne pouvait se défendre pour les Bourbons, avait horreur de
+l'effusion du sang royal, qui, avec cette prévoyance du c&oelig;ur propre
+aux femmes, apercevait peut-être dans un acte cruel des retours de
+vengeance possibles contre son époux, contre ses enfants, contre
+elle-même, sa femme fondant en larmes lui parla plusieurs fois du
+prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa perte ne fût
+résolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil à
+comprimer les mouvements de son c&oelig;ur, généreux et bon, quoi qu'en
+aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait
+ces larmes, dont il craignait l'effet sur lui-même. Il répondait à
+madame Bonaparte, avec une familiarité qu'il cherchait à rendre dure:
+Tu es une femme, tu n'entends rien à ma politique; ton rôle est de te
+taire.&mdash;</p>
+
+<p>Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 à
+Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu'à cinq heures à la barrière de
+Charenton, gardé dans sa voiture par l'escorte qui
+l'accompagnait<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Il y <span class="pagenum"><a id="page601" name="page601"></a>(p. 601)</span> avait en cette fatale occurrence
+quelque confusion dans les ordres, parce qu'il y avait quelque
+agitation dans ceux qui les donnaient.</p>
+
+<span class="sidenote">Douleur et résistance de Murat.</span>
+
+<p>D'après les lois militaires, le commandant de la division devait
+former la commission, la réunir, et ordonner l'exécution de la
+sentence. Murat était commandant de Paris et de la division. Quand
+l'arrêté des Consuls lui parvint, il fut saisi de douleur. Murat,
+comme nous l'avons dit, était brave, quelquefois irréfléchi, mais
+parfaitement bon. Il avait applaudi, quelques jours auparavant, à la
+vigueur du gouvernement, quand on avait ordonné l'expédition
+d'Ettenheim; mais, chargé maintenant d'en poursuivre les cruelles
+conséquences, son excellent c&oelig;ur faillit. Il dit avec désespoir à
+un de ses amis, en montrant les basques de son uniforme, que le
+Premier Consul y voulait imprimer une tache de sang. Il courut à
+Saint-Cloud, exprimer à son redoutable beau-frère les sentiments dont
+il était pénétré. Le Premier Consul, qui lui-même était plus enclin à
+les partager qu'il n'aurait voulu, cacha sous un visage de fer
+l'agitation dont il était secrètement atteint. Il craignait que son
+gouvernement ne parût faiblir devant le rejeton d'une race ennemie. Il
+adressa de dures paroles à Murat, lui reprocha sa faiblesse, qu'il
+qualifia en termes méprisants, et finit par lui dire, avec hauteur,
+qu'il couvrirait ce qu'il appelait sa lâcheté, en signant lui-même de
+sa main <span class="pagenum"><a id="page602" name="page602"></a>(p. 602)</span> consulaire les ordres à donner dans la journée.</p>
+
+<span class="sidenote">Ordres donnés par le Premier Consul.</span>
+
+<p>Le Premier Consul avait rappelé le colonel Savary de cette falaise de
+Biville, où l'on avait vainement attendu les princes mêlés au complot,
+et il lui confia le soin de veiller au sacrifice du prince qui n'y
+avait aucune part. Le colonel Savary était prêt à donner au Premier
+Consul sa vie, son honneur. Il ne conseillait rien, il exécutait en
+soldat ce que lui commandait un maître, auquel il portait un
+attachement sans bornes. Le Premier Consul fit rédiger tous les
+ordres, les signa lui-même, puis enjoignit à Savary de les porter à
+Murat, et d'aller à Vincennes pour présider à leur exécution. Ces
+ordres étaient complets et positifs. Ils contenaient la composition de
+la Commission, la désignation des colonels de la garnison qui devaient
+en être membres, l'indication du général Hullin comme président,
+l'injonction de se réunir immédiatement, pour tout finir dans la nuit;
+et si, comme on ne pouvait en douter, la condamnation était une
+condamnation à mort, de faire exécuter le prisonnier sur-le-champ. Un
+détachement de la gendarmerie d'élite et de la garnison devait se
+rendre à Vincennes, pour garder le tribunal, et procéder à l'exécution
+de la sentence. Tels étaient ces ordres funestes, signés de la propre
+main du Premier Consul. Légalement, ils devaient être exécutés au nom
+de Murat; en réalité il n'y prit presque aucune part. Le colonel
+Savary, comme il en avait reçu la mission, se rendit à Vincennes, pour
+veiller à leur accomplissement.</p>
+
+<p>Cependant tout n'était pas irrévocable dans ces <span class="pagenum"><a id="page603" name="page603"></a>(p. 603)</span> ordres; il
+restait un moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait
+se transporter à Vincennes, pour l'interroger longuement, et lui
+arracher ce qu'il savait sur le complot, dont toujours on le croyait
+complice, sans pouvoir en alléguer la preuve. M. Maret avait lui-même,
+dans la soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction
+écrite de se rendre à Vincennes pour faire cet interrogatoire. Si M.
+Réal voyait le prisonnier, entendait de sa bouche la véridique
+explication des faits, se sentait touché par sa franchise, par ses
+demandes instantes d'être conduit devant le Premier Consul, M. Réal
+pouvait communiquer ses impressions à celui qui tenait la vie du
+prince en ses puissantes mains. Il y avait donc encore, même après la
+condamnation, un moyen de sortir de l'affreuse voie dans laquelle on
+s'était engagé, en faisant au duc d'Enghien une grâce noblement
+demandée, et noblement accordée!</p>
+
+<p>C'était la dernière chance qui restât pour sauver la vie du jeune
+prince et pour épargner une grande faute au Premier Consul. Ce dernier
+y pensait dans ce moment, même après les ordres qu'il venait de
+donner. En effet, pendant cette triste soirée du 20 mars, il était
+enfermé à la Malmaison avec sa femme, son secrétaire, quelques dames
+et quelques officiers. Seul, distrait, affectant le calme, il avait
+fini par s'asseoir devant une table, et il jouait aux échecs avec
+l'une des dames les plus distinguées de la cour consulaire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="smaller">[34]</span></a>,
+laquelle, sachant que le <span class="pagenum"><a id="page604" name="page604"></a>(p. 604)</span> prince était arrivé, tremblait
+d'épouvante en pensant aux conséquences possibles de cette fatale
+journée. Elle n'osait lever les yeux sur le Premier Consul, qui, dans
+sa distraction, murmura plusieurs fois les vers les plus connus de nos
+poètes sur la clémence, d'abord ceux que Corneille a mis dans la
+bouche d'Auguste, et puis ceux que Voltaire a mis dans la bouche
+d'Alzire.</p>
+
+<p>Ce ne pouvait être là une sanglante ironie; elle eût été trop basse et
+trop inutile. Mais cet homme si ferme était agité, et il revenait
+parfois à considérer en lui-même la grandeur, la noblesse du pardon
+accordé à un ennemi vaincu et désarmé. Cette dame crut le prince
+sauvé; elle en fut remplie de joie. Malheureusement il n'en était
+rien.</p>
+
+<span class="sidenote">Arrêt de la commission militaire, et son exécution.</span>
+
+<p>La commission s'était réunie à la hâte, ses membres ignorant pour la
+plupart de quel accusé il s'agissait. On leur dit que c'était un
+émigré poursuivi pour avoir attenté aux lois de la République. On leur
+apprit son nom. Quelques-uns de ces soldats de la République, enfants
+quand la monarchie avait croulé, savaient à peine que le nom d'Enghien
+était porté par l'héritier présomptif des Condés. Leur c&oelig;ur
+cependant souffrait d'une telle mission, car depuis plusieurs années
+on ne condamnait plus d'émigrés. Le prince fut amené devant eux. Il
+était calme, même fier, et doutait encore du sort qui l'attendait.
+Interrogé sur son nom, sur ses actes, il répondit avec fermeté,
+repoussa toute participation au complot <span class="pagenum"><a id="page605" name="page605"></a>(p. 605)</span> actuellement
+poursuivi par la justice, mais avoua peut-être avec trop
+d'ostentation, qu'il avait servi contre la France, et qu'il était sur
+les bords du Rhin pour servir de nouveau, et de la même manière. Le
+président insistant sur ce point avec l'intention de lui révéler le
+danger d'une telle déclaration, faite en de tels termes, il répéta ce
+qu'il avait dit, avec une assurance que le danger ennoblissait, mais
+qui blessa ces vieux soldats, habitués à verser leur sang pour
+défendre le sol de leur patrie. Cette impression fut fâcheuse. Le
+prince demanda plusieurs fois, et avec force, à voir le Premier
+Consul. On le ramena dans le donjon, et on entra en délibération. Bien
+que ses déclarations répétées eussent révélé en lui un implacable
+ennemi de la Révolution, ces c&oelig;urs de soldats étaient touchés par
+la jeunesse, par le courage du prince. La question posée comme elle
+l'était, ne pouvait amener qu'une solution funeste. Les lois de la
+République et de tous les temps punissaient de peines capitales le
+fait de servir contre la France. Cependant il y avait bien des lois
+violées contre le prince, comme de l'avoir enlevé sur le sol étranger,
+comme de le priver d'un défenseur, et c'étaient des considérations qui
+auraient dû agir sur la détermination des juges. Dans la confusion où
+ils étaient plongés, ces malheureux juges, affligés de leur rôle plus
+qu'on ne peut dire, prononcèrent la mort. Cependant la plupart d'entre
+eux exprimèrent le désir de renvoyer la sentence à la clémence du
+Premier Consul, et surtout de lui présenter le prince, qui demandait
+à le voir. <span class="pagenum"><a id="page606" name="page606"></a>(p. 606)</span> Mais les ordres du matin, qui portaient de tout
+finir dans la nuit, étaient précis. M. Réal seul pouvait, en arrivant,
+en interrogeant le prince, obtenir un sursis. M. Réal ne parut point.
+La nuit s'était écoulée, le jour approchait. On conduisit le prince
+dans un fossé du château, et là il reçut, avec une fermeté digne de sa
+naissance, le feu des soldats de la République, qu'il avait combattus
+tant de fois du milieu des rangs autrichiens. Tristes représailles de
+la guerre civile! Il fut enseveli sur la place même où il était tombé.</p>
+
+<p>Le colonel Savary partit immédiatement, pour rendre compte au Premier
+Consul de l'exécution de ses ordres.</p>
+
+<p>En route, il rencontra M. Réal, qui venait interroger le prisonnier.
+Ce conseiller d'État, exténué de fatigue par un travail de plusieurs
+jours et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de
+l'éveiller. L'ordre du Premier Consul ne lui avait été remis qu'à cinq
+heures du matin. Il arrivait, mais trop tard. Ce n'était pas une
+machination ourdie, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au
+Premier Consul; point du tout. C'était un accident, un pur accident,
+qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie, et
+au Premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa
+gloire. Déplorable conséquence de la violation des formes ordinaires
+de la justice! Quand on viole ces formes sacrées, inventées par
+l'expérience des siècles, pour garder la vie des hommes de l'erreur
+des juges, on est à la merci d'un hasard, d'une légèreté! La vie
+<span class="pagenum"><a id="page607" name="page607"></a>(p. 607)</span> des accusés, l'honneur des gouvernements, dépendent
+quelquefois de la rencontre la plus fortuite! Sans doute la résolution
+du Premier Consul était prise, mais il était agité; et si le cri du
+malheureux Condé demandant la vie, fût arrivé jusqu'à lui, ce cri ne
+l'aurait pas trouvé insensible; il eût cédé à son c&oelig;ur, il aurait
+été glorieux d'y céder.</p>
+
+<p>Le colonel Savary arriva fort ému à la Malmaison. Sa présence provoqua
+une scène de douleur. Madame Bonaparte, en le voyant, devina que tout
+était fini, et se mit à verser des larmes. M. de Caulaincourt poussait
+des cris de désespoir, en disant qu'on avait voulu le déshonorer. Le
+colonel Savary pénétra dans le cabinet du Premier Consul, qui était
+seul avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait été fait
+à Vincennes. Le Premier Consul lui dit tout de suite: Réal a-t-il vu
+le prisonnier?&mdash;Le colonel avait à peine achevé sa réponse négative,
+que M. Réal parut, et s'excusa en tremblant de l'inexécution des
+ordres qu'il avait reçus. Sans exprimer ni approbation ni blâme, le
+Premier Consul congédia ces instruments de ses volontés, s'enferma
+dans une pièce de sa bibliothèque, et y demeura seul pendant plusieurs
+heures.</p>
+
+<span class="sidenote">Paroles du Premier Consul sur la mort du duc d'Enghien.</span>
+
+<p>Le soir, quelques personnes de sa famille dînaient à la Malmaison. Les
+visages étaient graves et tristes. On n'osait point parler, on ne
+parla point. Le Premier Consul était silencieux comme tout le monde.
+Ce silence finit par être embarrassant. En sortant de table, il le
+rompit lui-même. M. de Fontanes étant arrivé dans le moment, devint
+le seul interlocuteur <span class="pagenum"><a id="page608" name="page608"></a>(p. 608)</span> du Premier Consul. Il était épouvanté
+de l'acte dont le bruit remplissait Paris, mais il ne se serait pas
+permis d'en dire son sentiment, dans le lieu où il se trouvait. Il
+écouta beaucoup, et répondit rarement. Le Premier Consul parlant
+presque toujours, et cherchant à remplir le vide laissé par le silence
+des assistants, discourut sur les princes de tous les temps, sur les
+empereurs romains, sur les rois de France, sur Tacite, sur les
+jugements de cet historien, sur les cruautés qu'on prête souvent aux
+chefs d'empire quand ils n'ont cédé qu'à des nécessités inévitables;
+enfin, arrivant par de longs détours au tragique sujet de la journée,
+il prononça ces paroles: On veut détruire la Révolution en s'attaquant
+à ma personne: je la défendrai, car je suis la Révolution, moi, moi...
+On y regardera à partir d'aujourd'hui, car on saura <i>de quoi nous
+sommes capables</i>.&mdash;</p>
+
+<p>Il est affligeant pour l'honneur de l'humanité d'être obligé de dire,
+que la terreur inspirée par le Premier Consul agit efficacement sur
+les princes de Bourbon et sur les émigrés. Ils ne se crurent plus en
+sûreté, en voyant que le sol germanique n'avait pas même couvert le
+malheureux duc d'Enghien; et, à partir de ce jour, les complots de ce
+genre cessèrent. Mais cette triste utilité ne saurait justifier de
+tels actes! Mieux valait un danger de plus pour la personne du Premier
+Consul, si souvent exposée sur les champs de bataille, que la sécurité
+acquise à un tel prix.</p>
+
+<p>Le bruit se répandit bientôt dans Paris qu'un prince avait été saisi,
+transféré à Vincennes, et fusillé. L'effet fut grand et déplorable.
+Depuis l'arrestation <span class="pagenum"><a id="page609" name="page609"></a>(p. 609)</span> de Pichegru et de Georges, le Premier
+Consul était devenu l'objet de toutes les sollicitudes. On était
+indigné contre tous ceux qui s'étaient associés à des chouans pour
+menacer sa vie; on était fort sévère pour Moreau, dont la culpabilité
+moins démontrée commençait cependant à devenir vraisemblable; on
+faisait des v&oelig;ux ardents pour l'homme qui ne cessait pas d'être,
+aux yeux de tous, le génie tutélaire de la France. La sanglante
+exécution de Vincennes opéra une réaction subite. Les royalistes
+furent prodigieusement irrités et plus effrayés encore; mais les gens
+honnêtes furent désolés de voir un gouvernement admirable jusque-là,
+tremper les mains dans le sang, et en un jour se mettre au niveau de
+ceux qui avaient fait mourir Louis XVI, et, il faut le reconnaître,
+sans l'excuse des passions révolutionnaires, qui en 1793 avaient
+troublé les têtes les plus fermes et les c&oelig;urs les meilleurs.</p>
+
+<p>Il n'y avait de satisfaits que les révolutionnaires ardents, ceux dont
+le Premier Consul était venu terminer le règne insensé. Ils le
+trouvaient en un jour devenu presque leur égal. Aucun d'eux ne
+craignait plus que le général Bonaparte travaillât désormais pour les
+Bourbons.</p>
+
+<p>Singulière misère de l'esprit humain! Cet homme extraordinaire, d'un
+esprit si grand, si juste, d'un c&oelig;ur si généreux, était naguère
+encore plein de sévérité pour les révolutionnaires, et pour leurs
+excès! Il jugeait leurs égarements sans aucune indulgence, quelquefois
+même sans aucune justice. Il leur reprochait amèrement d'avoir versé
+le sang de Louis XVI, <span class="pagenum"><a id="page610" name="page610"></a>(p. 610)</span> déshonoré la Révolution, rendu la
+France inconciliable avec l'Europe! Il jugeait ainsi dans le calme de
+sa raison: et tout à coup, quand ses passions avaient été excitées, il
+avait égalé, en un instant, l'acte commis sur la personne de Louis
+XVI, qu'il reprochait si amèrement à ses devanciers, et s'était placé
+à l'égard de l'Europe dans un état d'opposition morale, qui rendit
+bientôt la guerre générale inévitable, et l'obligea d'aller chercher
+la paix, paix magnifique il est vrai, aux extrémités de l'Europe, à
+Tilsitt!</p>
+
+<p>Combien de tels spectacles sont propres à confondre l'orgueil de la
+raison humaine, et à enseigner que le plus transcendant génie ne sauve
+pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions,
+même pour un seul instant, le gouvernement de soi-même!</p>
+
+<p>Mais, pour être tout à fait justes, après avoir déploré ce funeste
+égarement des passions, remontons à ceux qui le provoquèrent. Quels
+furent-ils? Toujours ces mêmes émigrés, qui, après avoir irrité la
+Révolution innocente encore, quittèrent leur patrie, pour chercher en
+tous lieux des ennemis à la France. Cette Révolution, revenue de ses
+égarements, et conduite par un grand homme, se montrait maintenant
+sage, humaine et pacifique. Ces émigrés, elle les avait rappelés,
+réintégrés dans leur patrie, dans leurs biens, et se préparait à leur
+rendre tout l'éclat de leur ancienne situation. Comment
+répondaient-ils à tant de clémence? Étaient-ils reconnaissants,
+paisibles au moins? Non. Ils étaient allés chez une nation <span class="pagenum"><a id="page611" name="page611"></a>(p. 611)</span>
+voisine, jalouse de notre grandeur, et ils s'étaient servis des
+libertés de cette nation pour les tourner contre la France. À force
+d'indignes pamphlets, ils avaient irrité l'orgueil de deux peuples
+trop faciles à exciter; et, après avoir contribué à leur remettre les
+armes à la main, ils ne s'étaient pas bornés à être les soldats du
+gouvernement britannique, ils lui avaient prêté le secours des
+complots. On avait tramé une indigne conspiration; on avait coloré de
+sophismes misérables un projet d'assassinat; on avait envoyé en France
+Georges et Pichegru. S'il y avait un c&oelig;ur que la gloire du Premier
+Consul eût blessé, c'est à lui qu'on avait eu recours. On avait égaré,
+perverti le faible Moreau; on l'avait trompé, on s'était fait tromper
+par lui; et puis, quand, à force d'imprudences, on avait été découvert
+par l'&oelig;il vigilant de l'homme qu'on voulait détruire, on s'était
+dénoncé les uns les autres; et l'on avait cru se justifier, se relever
+en disant bien haut qu'un prince français devait être à la tête de ces
+horribles exploits! Le grand homme contre lequel étaient dirigés de si
+odieux complots, révolté d'être en butte aux meurtrières attaques de
+ceux qu'il avait arrachés à la persécution, avait cédé à une colère
+funeste. Il avait attendu au pied d'un rocher ce prince dont on lui
+annonçait l'arrivée; il l'avait attendu vainement, et, la tête
+troublée par les déclarations des conjurés eux-mêmes, il avait aperçu,
+en effet, un prince sur les bords du Rhin, qui attendait là le
+renouvellement de la guerre civile. À cette vue, sa raison s'était
+égarée; il avait <span class="pagenum"><a id="page612" name="page612"></a>(p. 612)</span> pris ce prince pour le chef des
+conspirateurs qui menaçaient sa vie; il avait mis une sorte d'orgueil
+à le saisir sur le sol germanique, à frapper un Bourbon comme un
+individu vulgaire, et il l'avait frappé pour apprendre aux émigrés et
+à l'Europe combien il était dangereux et insensé de s'attaquer à sa
+personne.</p>
+
+<p>Douloureux spectacle, où tout le monde était en faute, même les
+victimes; où l'on voyait des Français se faire les instruments de la
+grandeur britannique contre la grandeur française; des Bourbons, fils,
+frères de rois, destinés à être rois à leur tour, se mêler à des
+coureurs de grandes routes; le dernier des Condés payer de son sang
+des complots dont il n'était pas l'auteur, et ce Condé, qu'on voudrait
+trouver irréprochable parce qu'il fut victime, se rendre coupable
+aussi, en se plaçant encore cette fois sous le drapeau britannique
+contre le drapeau français; enfin un grand homme égaré par la colère,
+par l'instinct de la conservation, par l'orgueil, perdre en un instant
+cette sagesse que l'univers admirait, et descendre au rôle de ces
+révolutionnaires sanglants, qu'il était venu comprimer de ses mains
+triomphantes, et qu'il se faisait gloire de ne pas imiter! Fatal
+enchaînement des passions humaines! Celui qui est frappé veut frapper
+à son tour; chaque coup reçu est rendu à l'instant; le sang appelle le
+sang, et les révolutions deviennent ainsi une suite de sanglantes
+représailles, qui seraient éternelles, s'il n'arrivait enfin un jour,
+un jour où l'on s'arrête, où l'on renonce à rendre coup pour coup,
+<span class="pagenum"><a id="page613" name="page613"></a>(p. 613)</span> où l'on substitue à cette chaîne de vengeances une justice
+calme, impartiale et humaine, où l'on place au-dessus même de cette
+justice, s'il peut y avoir quelque chose de supérieur à elle, une
+politique élevée et clairvoyante, qui, entre les arrêts des tribunaux,
+ne laisse exécuter que les plus nécessaires, faisant grâce des autres
+aux c&oelig;urs égarés, susceptibles de retour et de raison. Défendre
+l'ordre social, en se conformant aux règles strictes de la justice, et
+sans rien donner à la vengeance, telle est la leçon qu'il faut tirer
+de ces tragiques événements. Il en faut tirer encore une autre, c'est
+de juger avec indulgence les hommes de tous les partis, qui, placés
+avant nous dans la carrière des révolutions, nourris au milieu des
+troubles corrupteurs des guerres civiles, sans cesse excités par la
+vue du sang, n'avaient pas pour la vie les uns des autres le respect
+que nous ont heureusement inspiré le temps, la réflexion et une longue
+paix.<a href="#toc"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+<p class="p2 center smaller">FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME ET DU TOME QUATRIÈME.</p>
+
+
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page614" name="page614"></a>(p. 614)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES<br>
+DANS LE TOME QUATRIÈME.</span></h2>
+
+<div class="toc">
+<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2>
+
+<h3>LES SÉCULARISATIONS.</h3>
+
+<p>Félicitations adressées au Premier Consul par tous les cabinets,
+ à l'occasion du Consulat à vie. &mdash; Premiers effets de la paix en
+ Angleterre. &mdash; L'industrie britannique demande un traité de
+ commerce avec la France. &mdash; Difficulté de mettre d'accord les
+ intérêts mercantiles des deux pays. &mdash; Pamphlets écrits à Londres
+ par les émigrés contre le Premier Consul. &mdash; Rétablissement des
+ bons rapports avec l'Espagne. &mdash; Vacance du duché de Parme, et
+ désir de la cour de Madrid d'ajouter ce duché au royaume
+ d'Étrurie. &mdash; Nécessité d'ajourner toute résolution à ce
+ sujet. &mdash; Réunion définitive du Piémont à la France. &mdash; Politique
+ actuelle du Premier Consul à l'égard de l'Italie. &mdash; Excellents
+ rapports avec le Saint-Siége. &mdash; Contestation momentanée à
+ l'occasion d'une promotion de cardinaux français. &mdash; Le Premier
+ Consul en obtient cinq à la fois. &mdash; Il fait don au Pape de deux
+ bricks de guerre, appelés <i>le Saint-Pierre</i> et <i>le
+ Saint-Paul</i>. &mdash; Querelle promptement terminée avec le dey
+ d'Alger. &mdash; Troubles en Suisse. &mdash; Description de ce pays et de sa
+ Constitution. &mdash; Le parti unitaire et le parti
+ oligarchique. &mdash; Voyage à Paris du landamman Reding. &mdash; Ses promesses
+ au Premier Consul, bientôt démenties par l'événement. &mdash; Expulsion
+ du landamman Reding, et retour au pouvoir du parti
+ modéré. &mdash; Établissement de la Constitution du 29 mai, et danger de
+ nouveaux troubles par suite de la faiblesse du gouvernement
+ helvétique. &mdash; Efforts du parti oligarchique pour appeler sur la
+ Suisse l'attention des puissances. &mdash; Cette attention exclusivement
+ attirée par les affaires germaniques. &mdash; État de l'Allemagne à la
+ suite du traité de Lunéville. &mdash; Principe des sécularisations
+ <span class="pagenum"><a id="page615" name="page615"></a>(p. 615)</span> posé par ce traité. &mdash; La suppression des États
+ ecclésiastiques entraîne de grands changements dans la
+ Constitution germanique. &mdash; Description de cette Constitution. &mdash; Le
+ parti protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche;
+ leurs prétentions diverses. &mdash; Étendue et valeur des territoires à
+ distribuer. &mdash; L'Autriche s'efforce de faire indemniser les
+ archiducs dépouillés de leurs États d'Italie, et se sert de ce
+ motif pour s'emparer de la Bavière jusqu'à l'Inn et jusqu'à
+ l'Isar. &mdash; La Prusse, sous prétexte de se dédommager de ce qu'elle
+ a perdu sur le Rhin, et de faire indemniser la maison d'Orange,
+ aspire à se créer un établissement considérable en
+ Franconie. &mdash; Désespoir des petites cours, menacées par l'ambition
+ des grandes. &mdash; Tout le monde en Allemagne tourne ses regards vers
+ le Premier Consul. &mdash; Il se décide à intervenir, pour faire
+ exécuter le traité de Lunéville, et pour terminer une affaire qui
+ peut à chaque instant embraser l'Europe. &mdash; Il opte pour l'alliance
+ de la Prusse, et appuie les prétentions de cette puissance dans
+ une certaine mesure. &mdash; Projet d'indemnité arrêté de concert avec
+ la Prusse et les petits princes d'Allemagne. &mdash; Ce projet
+ communiqué à la Russie. &mdash; Offre à cette cour de concourir avec la
+ France à une grande médiation. &mdash; L'empereur Alexandre accepte
+ cette offre. &mdash; La France et la Russie présentent à la diète de
+ Ratisbonne, en qualité de puissances médiatrices, le projet
+ d'indemnité arrêté à Paris. &mdash; Désespoir de l'Autriche abandonnée
+ de tous les cabinets, et sa résolution d'opposer au projet du
+ Premier Consul les lenteurs de la Constitution germanique. &mdash; Le
+ Premier Consul déjoue ce calcul, et fait adopter par la
+ députation extraordinaire le plan proposé, moyennant quelques
+ modifications. &mdash; L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que
+ la France appuie, fait occuper Passau. &mdash; Prompte résolution du
+ Premier Consul, et sa menace de recourir aux armes. &mdash; Intimidation
+ générale. &mdash; Continuation de la négociation. &mdash; Débats à la
+ diète. &mdash; Le projet entravé un moment par l'avidité de la
+ Prusse. &mdash; Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession à
+ la maison d'Autriche, et lui accorde l'évêché d'Aichstedt. &mdash; La
+ cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la
+ diète. &mdash; Recès de février 1803, et règlement définitif des
+ affaires germaniques. &mdash; Caractère de cette belle et difficile
+ négociation.
+<span class="ralign"><a href="#page001">1</a> à 161</span></p>
+
+<h2>LIVRE SEIZIÈME.</h2>
+
+<h3>RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.</h3>
+
+<p>Efforts du Premier Consul pour rétablir la grandeur coloniale de
+ la France. &mdash; Esprit de l'ancien commerce. &mdash; Ambition de toutes les
+ puissances de posséder des colonies. &mdash; L'Amérique, les Antilles et
+ les Indes orientales. &mdash; Mission du général Decaen dans
+ l'Inde. &mdash; Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. &mdash; Description de
+ cette île. &mdash; Révolution <span class="pagenum"><a id="page616" name="page616"></a>(p. 616)</span> des noirs. &mdash; Caractère,
+ puissance, politique de Toussaint Louverture. &mdash; Il aspire à se
+ rendre indépendant. &mdash; Le Premier Consul fait partir une expédition
+ pour assurer l'autorité de la métropole. &mdash; Débarquement des
+ troupes françaises à Santo-Domingo, au Cap et au
+ Port-au-Prince. &mdash; Incendie du Cap. &mdash; Soumission des
+ noirs. &mdash; Prospérité momentanée de la colonie. &mdash; Application du
+ Premier Consul à restaurer la marine. &mdash; Mission du colonel
+ Sébastiani en Orient. &mdash; Soins donnés à la prospérité
+ intérieure. &mdash; Le Simplon, le mont Genèvre, la place
+ d'Alexandrie. &mdash; Camp de vétérans dans les provinces
+ conquises. &mdash; Villes nouvelles fondées en Vendée. &mdash; La Rochelle et
+ Cherbourg. &mdash; Le Code civil, l'Institut, l'administration du
+ clergé. &mdash; Voyage en Normandie. &mdash; La jalousie de l'Angleterre
+ excitée par la grandeur de la France. &mdash; Le haut commerce anglais
+ plus hostile à la France que l'aristocratie
+ anglaise. &mdash; Déchaînement des gazettes écrites par les
+ émigrés. &mdash; Pensions accordées à Georges et aux
+ chouans. &mdash; Réclamations du Premier Consul. &mdash; Faux-fuyants du
+ cabinet britannique. &mdash; Articles de représailles insérés au
+ <i>Moniteur</i>. &mdash; Continuation de l'affaire suisse. &mdash; Les petits
+ cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et
+ marchent sur Berne. &mdash; Le gouvernement des modérés obligé de fuir à
+ Lausanne. &mdash; Demande d'intervention refusée d'abord, puis accordée
+ par le Premier Consul. &mdash; Il fait marcher le général Ney avec
+ trente mille hommes, et appelle à Paris des députés choisis dans
+ tous les partis, pour donner une constitution à la
+ Suisse. &mdash; Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre
+ contre l'intervention française. &mdash; Le cabinet anglais, effrayé par
+ ces cris, commet la faute de contremander l'évacuation de Malte,
+ et d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer
+ l'insurrection. &mdash; Promptitude de l'intervention française. &mdash; Le
+ général Ney soumet l'Helvétie en quelques jours. &mdash; Les députés
+ suisses réunis à Paris sont présentés au Premier
+ Consul. &mdash; Discours qu'il leur adresse. &mdash; Acte de
+ médiation. &mdash; Admiration de l'Europe pour la sagesse de cet
+ acte. &mdash; Le cabinet anglais est embarrassé de la promptitude et de
+ l'excellence du résultat. &mdash; Vive discussion dans le Parlement
+ britannique. &mdash; Violences du parti Grenville, Windham, etc. &mdash; Nobles
+ paroles de M. Fox en faveur de la paix. &mdash; L'opinion publique un
+ moment calmée. &mdash; Arrivée de lord Withworth à Paris, du général
+ Andréossy à Londres. &mdash; Bon accueil fait de part et d'autre aux
+ deux ambassadeurs. &mdash; Le cabinet britannique, regrettant d'avoir
+ retenu Malte, voudrait l'évacuer, mais ne l'ose pas. &mdash; Publication
+ intempestive du rapport du colonel Sébastiani sur l'état de
+ l'Orient. &mdash; Fâcheux effet de ce rapport en Angleterre. &mdash; Le Premier
+ Consul veut avoir une explication personnelle avec lord
+ Withworth. &mdash; Long et mémorable entretien. &mdash; La franchise du Premier
+ Consul mal comprise et mal interprétée. &mdash; Exposé de l'état de la
+ République, contenant une phrase blessante pour l'orgueil
+ britannique. &mdash; Message royal en réponse. &mdash; Les deux nations
+ s'adressent une sorte de défi. &mdash; Irritation du Premier Consul, et
+ scène publique faite à lord Withworth, en présence du corps
+ diplomatique. &mdash; Le <span class="pagenum"><a id="page617" name="page617"></a>(p. 617)</span> Premier Consul passe subitement des
+ idées de paix aux idées de guerre. &mdash; Ses premiers
+ préparatifs. &mdash; Cession de la Louisiane aux États-Unis, moyennant
+ quatre-vingts millions. &mdash; M. de Talleyrand s'efforce de calmer le
+ Premier Consul, et oppose une inertie calculée à l'irritation
+ croissante des deux gouvernements. &mdash; Lord Withworth le
+ seconde. &mdash; Prolongation de cette situation. &mdash; Nécessité d'en
+ sortir. &mdash; Le cabinet britannique finit par avouer qu'il veut
+ garder Malte. &mdash; Le Premier Consul répond par la sommation
+ d'exécuter les traités. &mdash; Le ministère Addington, de peur de
+ succomber dans le Parlement, persiste à demander Malte. &mdash; On
+ imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succès. &mdash; Offre de
+ la France de mettre Malte en dépôt dans les mains de l'empereur
+ Alexandre. &mdash; Refus de cette offre. &mdash; Départ des deux
+ ambassadeurs. &mdash; Rupture de la paix d'Amiens. &mdash; Anxiété publique
+ tant à Londres qu'à Paris. &mdash; Causes de la brièveté de cette
+ paix. &mdash; À qui appartiennent les torts de la rupture?
+<span class="ralign"><a href="#page162">162</a> à 343</span></p>
+
+<h2>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2>
+
+<h3>CAMP DE BOULOGNE.</h3>
+
+<p>Message du Premier Consul aux grands corps de l'État, et réponse
+ à ce message. &mdash; Paroles de M. de Fontanes. &mdash; Violences de la marine
+ anglaise à l'égard du commerce français. &mdash; Représailles. &mdash; Les
+ communes et les départements, par un mouvement spontané, offrent
+ au gouvernement des bateaux plats, des frégates, des vaisseaux de
+ ligne. &mdash; Enthousiasme général. &mdash; Ralliement de la marine française
+ dans les mers d'Europe. &mdash; État dans lequel la guerre place les
+ colonies. &mdash; Suite de l'expédition de Saint-Domingue. &mdash; Invasion de
+ la fièvre jaune. &mdash; Destruction de l'armée française. &mdash; Mort du
+ capitaine général Leclerc. &mdash; Insurrection des noirs. &mdash; Ruine
+ définitive de la colonie de Saint-Domingue. &mdash; Retour des
+ escadres. &mdash; Caractère de la guerre entre la France et
+ l'Angleterre. &mdash; Forces comparées des deux pays. &mdash; Le Premier Consul
+ se résout hardiment à tenter une descente. &mdash; Il la prépare avec
+ une activité extraordinaire. &mdash; Constructions dans les ports et
+ dans le bassin intérieur des rivières. &mdash; Formation de six corps de
+ troupes, depuis le Texel jusqu'à Bayonne. &mdash; Moyens financiers. &mdash; Le
+ Premier Consul ne veut pas recourir à l'emprunt. &mdash; Vente de la
+ Louisiane. &mdash; Subsides des alliés. &mdash; Concours de la Hollande, de
+ l'Italie et de l'Espagne. &mdash; Incapacité de l'Espagne. &mdash; Le Premier
+ Consul la dispense de l'exécution du traité de Saint-Ildephonse,
+ à condition d'un subside. &mdash; Occupation d'Otrante et du
+ Hanovre. &mdash; Manière de penser de toutes les puissances, au sujet de
+ la nouvelle guerre. &mdash; L'Autriche, la Prusse, la Russie. &mdash; Leurs
+ anxiétés et leurs vues. &mdash; La Russie prétend limiter les moyens des
+ puissances belligérantes. &mdash; Elle offre sa médiation, que le
+ Premier Consul accepte avec un empressement
+ calculé. &mdash; L'Angleterre répond <span class="pagenum"><a id="page618" name="page618"></a>(p. 618)</span> froidement aux offres de
+ la Russie. &mdash; Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour
+ un voyage sur les côtes de France, afin de presser les
+ préparatifs de sa grande expédition. &mdash; Madame Bonaparte
+ l'accompagne. &mdash; Le travail le plus actif mêlé à des pompes
+ royales. &mdash; Amiens, Abbeville, Boulogne. &mdash; Moyens imaginés par le
+ Premier Consul, pour transporter une armée de Calais à
+ Douvres. &mdash; Trois espèces de bâtiments. &mdash; Leurs qualités et leurs
+ défauts. &mdash; Flottille de guerre et flottille de transport. &mdash; Immense
+ établissement maritime élevé à Boulogne par enchantement. &mdash; Projet
+ de concentrer deux mille bâtiments à Boulogne, quand les
+ constructions auront été achevées dans les ports et les
+ rivières. &mdash; Préférence donnée à Boulogne sur Dunkerque et
+ Calais. &mdash; Le détroit, ses vents et ses courants. &mdash; Creusement des
+ ports de Boulogne, Étaples, Wimereux et Ambleteuse. &mdash; Ouvrages
+ destinés à protéger le mouillage. &mdash; Distribution des troupes le
+ long de la mer. &mdash; Leurs travaux et leurs exercices militaires. &mdash; Le
+ Premier Consul, après avoir tout vu et tout réglé, quitte
+ Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende,
+ Anvers. &mdash; Projets sur Anvers. &mdash; Séjour à Bruxelles. &mdash; Concours dans
+ cette ville des ministres, des ambassadeurs, des évêques. &mdash; Le
+ cardinal Caprara en Belgique. &mdash; Voyage à Bruxelles de M. Lombard,
+ secrétaire du roi de Prusse. &mdash; Le Premier Consul cherche à
+ rassurer le roi Frédéric-Guillaume par de franches
+ communications. &mdash; Retour à Paris. &mdash; Le Premier Consul veut en finir
+ de la médiation de la Russie, et annonce une guerre à outrance
+ contre l'Angleterre. &mdash; Il veut enfin obliger l'Espagne à
+ s'expliquer, et à exécuter le traité de Saint-Ildephonse, en lui
+ laissant le choix des moyens. &mdash; Conduite étrange du prince de la
+ Paix. &mdash; Le Premier Consul fait une démarche auprès du roi
+ d'Espagne, pour lui dénoncer ce favori et ses turpitudes. &mdash; Triste
+ abaissement de la cour d'Espagne. &mdash; Elle se soumet, et promet un
+ subside. &mdash; Continuation des préparatifs de Boulogne. &mdash; Le Premier
+ Consul se dispose à exécuter son entreprise dans l'hiver du
+ 1803. &mdash; Il se crée un pied-à-terre près de Boulogne, au
+ Pont-de-Briques, et y fait des apparitions fréquentes. &mdash; Réunion
+ dans la Manche de toutes les divisions de la
+ flottille. &mdash; Brillants combats des chaloupes canonnières contre
+ des bricks et des frégates. &mdash; Confiance acquise dans
+ l'expédition. &mdash; Intime union des matelots et des
+ soldats. &mdash; Espérance d'une exécution prochaine. &mdash; Événements
+ imprévus qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul
+ sur les affaires intérieures.
+<span class="ralign"><a href="#page344">344</a> à 499</span></p>
+
+<h2>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2>
+
+<h3>CONSPIRATION DE GEORGES.</h3>
+
+<p>Craintes de l'Angleterre à la vue des préparatifs qui se font à
+ Boulogne. &mdash; Ce que la guerre est ordinairement pour elle. &mdash; Opinion
+ qu'on se fait d'abord à Londres des projets du Premier Consul;
+ terreur <span class="pagenum"><a id="page619" name="page619"></a>(p. 619)</span> qu'on finit par en concevoir. &mdash; Moyens imaginés
+ pour résister aux Français. &mdash; Discussion de ces moyens au
+ Parlement. &mdash; Rentrée de M. Pitt à la Chambre des Communes. &mdash; Son
+ attitude, et celle de ses amis. &mdash; Force militaire des Anglais. &mdash; M.
+ Windham demande l'établissement d'une armée régulière, à
+ l'imitation de l'armée française. &mdash; On se borne à la création
+ d'une armée de réserve, et à une levée de
+ volontaires. &mdash; Précautions prises pour la garde du littoral. &mdash; Le
+ cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqués par
+ M. Pitt, et seconde les complots des émigrés. &mdash; Intrigues des
+ agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. &mdash; Les
+ princes réfugiés à Londres se réunissent à Georges et à Pichegru,
+ et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir le Premier
+ Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la
+ Malmaison. &mdash; Afin de s'assurer l'adhésion de l'armée, dans la
+ supposition du succès, on s'adresse au général Moreau, chef des
+ mécontents. &mdash; Intrigues du nommé Lajolais. &mdash; Folles espérances
+ conçues sur quelques propos du général Moreau. &mdash; Premier départ
+ d'une troupe de chouans conduits par Georges. &mdash; Leur débarquement
+ à la falaise de Biville; leur route à travers la
+ Normandie. &mdash; Georges, caché dans Paris, prépare des moyens
+ d'exécution. &mdash; Second débarquement, composé de Pichegru et de
+ plusieurs émigrés de haut rang. &mdash; Pichegru s'abouche avec
+ Moreau. &mdash; Il le trouve irrité contre le Premier Consul, souhaitant
+ sa chute et sa mort, mais nullement disposé à seconder le retour
+ des Bourbons. &mdash; Désappointement des conjurés. &mdash; Leur découragement,
+ et la perte de temps que ce découragement entraîne. &mdash; Le Premier
+ Consul, que la police servait mal depuis la retraite de M.
+ Fouché, découvre le danger dont il est menacé. &mdash; Il fait livrer à
+ une commission militaire quelques chouans récemment arrêtés, pour
+ les contraindre à dire ce qu'ils savent. &mdash; Il se procure ainsi un
+ révélateur. &mdash; Le complot dénoncé tout entier. &mdash; Surprise en
+ apprenant que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est
+ leur complice. &mdash; Conseil extraordinaire, et résolution d'arrêter
+ Moreau. &mdash; Dispositions du Premier Consul. &mdash; Il est plein
+ d'indulgence pour les républicains, et de colère contre les
+ royalistes. &mdash; Sa résolution de frapper ceux-ci d'une manière
+ impitoyable. &mdash; Il charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour
+ tout terminer dans une explication personnelle et
+ amicale. &mdash; L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait avorter
+ cette bonne résolution. &mdash; Les conjurés arrêtés déclarent tous
+ qu'un prince français devait être à leur tête, et qu'il avait le
+ projet d'entrer en France par la falaise de Biville. &mdash; Résolution
+ du Premier Consul de s'en saisir, et de le livrer à une
+ commission militaire. &mdash; Le colonel Savary envoyé à la falaise de
+ Biville, pour attendre le prince, et l'arrêter. &mdash; Loi terrible,
+ qui punit de mort quiconque donnera asile aux conjurés. &mdash; Paris
+ fermé pendant plusieurs jours. &mdash; Arrestation successive de
+ Pichegru, de MM. de Polignac, de M. de Rivière, et de Georges
+ lui-même. &mdash; Déclaration de Georges. &mdash; Il est venu pour attaquer le
+ Premier Consul de vive force. &mdash; Nouvelle affirmation qu'un prince
+ devait être à la tête des conjurés. &mdash; Irritation <span class="pagenum"><a id="page620" name="page620"></a>(p. 620)</span>
+ croissante du Premier Consul. &mdash; Inutile attente du colonel Savary
+ à la falaise de Biville. &mdash; On est conduit à rechercher où se
+ trouvent les princes de la maison de Bourbon. &mdash; On songe au duc
+ d'Enghien, qui était à Ettenheim, sur les bords du Rhin. &mdash; Un
+ sous-officier de gendarmerie est envoyé pour prendre des
+ renseignements. &mdash; Rapport erroné de ce sous-officier, et fatale
+ coïncidence de son rapport avec une nouvelle déposition d'un
+ domestique de Georges. &mdash; Erreur, et aveugle colère du Premier
+ Consul. &mdash; Conseil extraordinaire, à la suite duquel l'enlèvement
+ du prince est résolu. &mdash; Son enlèvement et sa translation à
+ Paris. &mdash; Une partie de l'erreur est découverte, mais trop
+ tard. &mdash; Le prince, envoyé devant une commission militaire, est
+ fusillé dans un fossé du château de Vincennes. &mdash; Caractère de ce
+ funeste événement.
+<span class="ralign"><a href="#page500">500</a> à 613</span></p>
+</div>
+
+<div class="p4 footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b>Note 1:</b> Ces paroles sont le résumé exact de plusieurs entretiens,
+rapportés dans les dépêches de M. Otto.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b>Note 2:</b> Il faut toutefois remarquer qu'à cette époque l'électeur
+de Saxe était catholique, tandis que son pays était protestant, et
+comptait pour tel.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b>Note 3:</b> Ce comté dépendait de l'évêché de Freisingen.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b>Note 4:</b> On appelait <i>mois romains</i> les dépenses communes
+réparties sur toute la confédération, d'après des proportions
+anciennement établies.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b>Note 5:</b> La dépêche dont nous venons de donner la substance est du
+1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">XI</span>; elle est écrite par M. de Talleyrand à M. Otto,
+sous la dictée du Premier Consul.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b>Note 6:</b> Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes; il en
+existe différentes versions, dont deux se trouvent aux archives des
+affaires étrangères. J'ai réuni ce qui était commun à toutes, et ce
+qui concordait avec les lettres écrites sur ce sujet par le Premier
+Consul.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b>Note 7:</b> Le Premier Consul raconta le jour même cette conversation
+au ministre des relations extérieures, pour qu'on en fît part à nos
+ministres près les cours étrangères. Il en parla à ses collègues, et à
+plusieurs personnes, qui en consignèrent le souvenir. Enfin lord
+Withworth la transmit intégralement à son cabinet. Elle circula dans
+toute l'Europe, et fut rapportée de beaucoup de façons différentes.
+C'est d'après ces versions, et en prenant ce qui m'a paru
+incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne non pas
+les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis la vérité.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b>Note 8:</b> J'ai entendu moi-même un grand personnage, et l'un des
+plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me dire après
+quarante ans, quand le temps avait effacé en lui toutes les passions
+de cette époque, que ces mots où il était dit que l'Angleterre, seule,
+ne pouvait pas lutter contre la France, avaient soulevé tous les
+c&oelig;urs anglais, et qu'à partir de ce jour la déclaration de guerre
+avait pu être considérée comme inévitable.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b>Note 9:</b> Cette somme paraîtra bien peu de chose en jugeant d'après
+le chiffre actuel de nos budgets; mais il faut toujours se reporter
+aux valeurs du temps, et se dire que 100 millions alors répondaient à
+200 ou 250 d'aujourd'hui, peut-être davantage, quand il s'agit de
+dépenses militaires.<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b>Note 10:</b> J'ai lu ce récit dans une note écrite de la main même de
+M. Decrès, et adressée sur-le-champ à Napoléon.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b>Note 11:</b> Je n'ai pas besoin de dire que ce récit est encore
+extrait d'une dépêche authentique de l'ambassadeur de France.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b>Note 12:</b> Tout ce que je rapporte ici est extrait de la
+volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de l'amiral
+Bruix, avec le ministre de la marine et avec Napoléon. Il est bien
+entendu que je ne suppose rien, que je résume autant que je puis, avec
+la précision historique, tout ce qu'il y a d'essentiel dans cette
+correspondance, que je crois qualifier très-justement en l'appelant
+admirable.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b>Note 13:</b> Voici un extrait de la correspondance du ministre
+Decrès, qui prouve le dévouement de l'amiral Bruix à l'entreprise, et
+peint bien la nature de son caractère. Seulement ses souffrances
+étaient moins imaginaires que ne le dit le ministre Decrès, car il
+mourut l'année suivante.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="date">Boulogne, 7 janvier 1804.</p>
+
+<p class="center"><i>Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul.</i></p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Consul.</p>
+
+<p>L'amiral Bruix ne s'était point dissimulé votre mécontentement, et il
+m'a paru très-soulagé de me trouver la disposition d'en parler de
+confiance avec lui. <i>Il voit toujours le général Latouche aux portes
+de Boulogne</i>, et cette idée ne lui est rien moins qu'agréable.</p>
+
+<p>Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit fort
+noblement, qu'elle ne peut être confiée qu'à l'homme que le Premier
+Consul en croira le plus digne. Je conçois que nulle considération
+particulière ne peut être admise, et si le Premier Consul croit
+Latouche plus capable, il le nommera, et il fera bien. Pour moi, au
+point où en sont les choses, je ne puis quitter la partie, et je
+servirai sous les ordres de Latouche.&mdash;Mais ta santé te le
+permet-elle?&mdash;Oui, il faut bien qu'elle le permette, et je suis
+presque sûr de le pouvoir.&mdash;Le Premier Consul demande tant d'activité,
+il en donne un exemple si extraordinaire!&mdash;Eh bien! cet exemple, j'ai
+bien vu que c'était une leçon qu'il me donnait, et cette leçon ne sera
+pas perdue.&mdash;Quoi! tu entreras dans tous les détails, tu inspecteras
+chaque bâtiment?&mdash;Oui, je le ferai puisqu'il le veut, quoiqu'il soit
+dans mon principe que cette méthode ne vaut pas la mienne, qui est de
+faire faire, et de se montrer rarement.&mdash;Mais le Premier Consul?&mdash;Oh!
+lui peut toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais
+nous qui ne sommes pas <i>lui</i>, pas même l'Éphestion de ton Alexandre,
+je crois qu'il nous faut une plus grande réserve. Mais il le veut, il
+l'entend comme cela, et je veux lui faire voir que je sais faire tout
+ce qu'il désire.&mdash;</p>
+
+<p>Voilà, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon dialogue avec
+lui. Il se portait à merveille, et quelques généraux étant entrés à la
+fin de notre conférence, et lui ayant demandé des nouvelles de sa
+santé, il a passé subitement à son air moribond, et s'en est plaint
+d'une voix lamentable! Sacrifice involontaire à sa vieille habitude!</p>
+
+<p>De tout ce qu'il m'a dit, il résulte qu'il tremble que vous ne lui
+ôtiez le commandement, qu'il ne m'a point caché qu'il avait cette
+crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le plus grand détail tout
+ce dont vous lui avez donné l'exemple, et cela à commencer
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="sig"><span class="smcap">Decrès.</span><a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b>Note 14:</b> Tous les détails que nous donnons ici sont extraits des
+correspondances originales de l'amiral Bruix et de Napoléon, que nous
+avons déjà citées.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b>Note 15:</b> La lettre suivante, écrite à propos d'une négligence
+commise, prouve dans quel état il avait mis la côte.</p>
+
+<p class="date">30 octobre 1803.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center"><i>Au général Davout.</i></p>
+
+<p>Citoyen général Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le rapport du
+général de brigade Seras, que les Anglais avaient eu le temps de
+piller et de dégréer le bâtiment qui était échoué entre Gravelines et
+Calais. Dans la situation actuelle de la côte, jamais pareil événement
+ne serait arrivé depuis Bordeaux. Des détachements de cavalerie et des
+pièces mobiles seraient arrivés pour empêcher les Anglais de piller le
+bâtiment. Voilà la seconde fois que des bâtiments échoués sur cette
+côte ne sont point secourus. La faute en est à celui que vous avez
+chargé de la surveillance de la côte. Chargez deux généraux de brigade
+de l'inspection de la côte: l'un de Calais à Dunkerque, l'autre de
+Dunkerque à l'Escaut. Que des piquets de cavalerie soient disposés de
+manière à se croiser sans cesse, et que des pièces soient placées avec
+des attelages, de manière qu'au premier signal elles puissent arriver
+dans le moins de temps possible aux endroits où les bâtiments seraient
+échoués. Enfin ces généraux inspecteurs doivent toujours être à
+cheval, faire man&oelig;uvrer les batteries de terre, inspecter les
+canonniers gardes-côtes, escorter les flottilles sur l'estran,
+lorsqu'elles se mettront en mouvement. Faites-moi connaître le nom de
+tous les postes que vous aurez placés, et l'endroit où vous aurez
+établi des pièces mobiles.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b>Note 16:</b> On trouve ces sentiments exprimés dans toutes les
+correspondances écrites de Boulogne le lendemain de ces deux combats.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b>Note 17:</b></p>
+
+<div class="quote">
+<p class="date">Boulogne, 16 novembre 1803.</p>
+
+<p class="center"><i>Au citoyen Fleurieu.</i></p>
+
+<p>J'ai passé ici la journée pour présider à l'installation d'une
+chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est une des plus
+importantes man&oelig;uvres du plan de campagne, pour que rien ne soit
+oublié, et que tout soit également réparti.</p>
+
+<p>Tout commence à prendre une tournure satisfaisante...<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b>Note 18:</b></p>
+
+<div class="quote">
+<p class="date">Boulogne, 9 novembre 1803.</p>
+
+<p class="center"><i>Au consul Cambacérès.</i></p>
+
+<p>J'ai passé une portion de la nuit dernière à faire faire aux troupes
+des évolutions de nuit, man&oelig;uvre qu'une troupe instruite et bien
+disciplinée peut quelquefois faire avantageusement contre des levées
+en masse.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b>Note 19:</b> Il écrivait d'Étaples au consul Cambacérès, le 1<sup>er</sup>
+janvier 1804:</p>
+
+<p class="quote">«Je suis arrivé hier matin à Étaples, d'où je vous écris dans ma
+baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays ressemble assez
+au pays d'Éole... Je monte à l'instant à cheval pour me rendre à
+Boulogne par l'estran.»</p>
+
+<p>Il écrivait antérieurement, le 12 novembre:</p>
+
+<p class="quote">«Je reçois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La mer
+continue ici à être mauvaise, et la pluie continue à tomber par
+torrents. J'ai été hier à cheval et en bateau toute la journée. C'est
+vous dire que j'ai été constamment mouillé. Dans la saison actuelle,
+on ne ferait rien si on n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour
+mon compte cela me réussit parfaitement, et que je ne me suis jamais
+si bien porté.</p>
+
+<p class="date">«Boulogne, 12 novembre.»</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1804 il écrivait encore au ministre de la marine:</p>
+
+<div class="quote">
+<p>«Demain, à huit heures du matin, je ferai l'inspection de toute la
+flottille; je la verrai par division. Un commissaire de marine fera
+l'appel de tous les officiers et soldats qui composent l'équipage.
+Tout le monde se tiendra à son poste de bataille, et avec le plus
+grand ordre. Au moment où je mettrai le pied dans chaque bâtiment, on
+saluera trois fois de <i>vive la République</i>, et trois fois de <i>vive le
+Premier Consul</i>. Je serai accompagné dans cette visite de l'ingénieur
+en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant
+l'artillerie.</p>
+
+<p>«Pendant tout le temps de l'inspection, les équipages et les garnisons
+de toute la flottille resteront à leur poste, et on placera des
+sentinelles pour empêcher que personne ne passe sur le quai qui
+regarde la flottille.»<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b>Note 20:</b> Les lettres suivantes prouvent bien cette impatience, et
+le désir d'exécuter l'expédition en nivôse ou pluviôse, c'est-à-dire
+en janvier ou février. L'une d'elles est adressée à l'amiral
+Ganteaume, qui dut un moment commander la flotte de Toulon, avant de
+commander celle de Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne
+sont pas exactement ceux que nous donnons dans notre récit, parce que
+le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le nombre
+définitif des hommes et des bâtiments. Nous avons adopté les chiffres
+qui furent définitivement arrêtés.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="date">Paris, 23 novembre 1803.</p>
+
+<p class="center"><i>Au citoyen Rapp.</i></p>
+
+<p>Vous voudrez bien vous rendre à Toulon. Vous remettrez la lettre
+ ci-jointe au général Ganteaume; vous y prendrez connaissance de
+ la situation de la marine, de l'organisation des équipages et du
+ nombre des vaisseaux en rade ou qui seraient prêts à s'y rendre.
+ Vous resterez jusqu'à nouvel ordre à Toulon. Quarante-huit heures
+ après votre arrivée, vous m'enverrez un courrier extraordinaire
+ avec la réponse du général Ganteaume à ma lettre. Ce courrier
+ extraordinaire parti, vous m'écrirez chaque jour ce que vous
+ aurez fait, et vous entrerez dans le plus grand détail sur toutes
+ les parties de l'administration. Vous irez tous les jours une ou
+ deux heures à l'arsenal. Vous vous informerez du jour où passera
+ le 3<sup>e</sup> bataillon de la 8<sup>e</sup> légère, qui part d'Antibes, et qui a
+ ordre de se rendre à Saint-Omer pour l'expédition; vous vous
+ rendrez au lieu le plus près de Toulon où il passera pour
+ l'inspecter, et vous me ferez connaître sa situation.</p>
+
+<p>Vous irez visiter les îles d'Hières pour voir de quelle manière
+ elles sont gardées et armées. Vous me ferez un rapport détaillé
+ sur tous les objets que vous verrez.</p>
+
+<p class="p2 date">Paris, 23 novembre 1803.</p>
+
+<p class="center"><i>Au général Ganteaume, conseiller d'État et préfet maritime,
+ à Toulon.</i></p>
+
+<p>Citoyen général, j'expédie auprès de vous le général Rapp, un de
+ mes aides-de-camp; il séjournera quelques jours dans votre port,
+ et s'instruira en détail de tout ce qui concerne votre
+ département.</p>
+
+<p>Je vous ai mandé, il y a deux mois, que, dans le courant de
+ frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frégates, 4
+ corvettes, prêts à mettre à la voile de Toulon, et que je
+ désirais que cette escadre fût approvisionnée pour quatre mois de
+ vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes d'infanterie qui
+ s'embarqueraient à son bord. Je désire que quarante-huit heures
+ après la réception de cette lettre, par le courrier
+ extraordinaire du général Rapp, vous me fassiez connaître le jour
+ précis où une escadre pareille pourra mettre à la voile de
+ Toulon, ce que vous aurez en rade et prêt à partir au moment de
+ la réception de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au
+ 1<sup>er</sup> nivôse. Mon v&oelig;u serait que votre expédition pût mettre à
+ la voile au plus tard dans les premiers jours de nivôse.</p>
+
+<p>Je viens de Boulogne, où il règne aujourd'hui une grande
+ activité, et où j'espère avoir, vers le milieu de nivôse, 300
+ chaloupes, 500 bateaux, 500 péniches réunis, chaque péniche
+ portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons de 24, et
+ chaque bateau un canon de 24. Faites-moi connaître vos idées sur
+ cette flottille. Croyez-vous qu'elle nous mènera sur les bords
+ d'Albion? Elle peut nous porter 100,000 hommes. Huit heures de
+ nuit qui nous seraient favorables décideraient du sort de
+ l'univers.</p>
+
+<p>Le ministre de la marine a continué sa tournée vers Flessingue,
+ visiter la flottille batave, composée de 100 chaloupes, 300
+ bateaux canonniers, capables de porter 30,000 hommes, et la
+ flotte du Texel, capable de porter 30,000 hommes.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin d'activer votre zèle; je sais que vous ferez
+ tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.</p>
+
+<p class="p2 date">Paris, 12 janvier 1804.</p>
+
+<p class="center"><i>Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le bataillon
+ des matelots de la garde.</i></p>
+
+<p>Citoyen Daugier, je désire que vous partiez dans la journée de
+ Paris pour vous rendre en droite ligne à Cherbourg. Vous y
+ donnerez des ordres pour le départ des bâtiments de la flottille
+ qui se trouvent dans ce port, et vous y resterez le temps
+ nécessaire pour lever tous les obstacles et accélérer les
+ expéditions.</p>
+
+<p>Vous vous rendrez dans tous les ports de la déroute où vous
+ saurez qu'il y a des bâtiments de la flottille; vous en presserez
+ le départ, et vous donnerez des instructions, pour que des
+ bâtiments ne restent pas des mois entiers dans ces ports,
+ notamment à Dielette.</p>
+
+<p>Vous remplirez la même mission qu'à Cherbourg, à Granville et à
+ Saint-Malo. Vous m'écrirez de ces deux ports.</p>
+
+<p>Vous remplirez la même mission à Lorient, Nantes, Rochefort,
+ Bordeaux et Bayonne.</p>
+
+<p><i>La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu à Boulogne
+ dans le courant de pluviôse ne pourrait plus nous servir. Il faut
+ donc que vous activiez et disposiez les travaux en conséquence.</i></p>
+
+<p>Vous vous assurerez que les dispositions qui ont été faites pour
+ fournir des garnisons sont suffisantes dans chaque port.<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b>Note 21:</b> Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrès, qui
+était, de tous les hommes employés auprès de Napoléon, celui qui avait
+le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec le sacrifice d'une
+centaine de bâtiments on croyait pouvoir passer.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="date">Boulogne, 7 janvier 1804.</p>
+
+<p class="center"><i>Le ministre de la marine au Premier Consul.</i></p>
+
+<p>On commence à croire fermement dans la flottille que le départ
+ est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a promis de s'y
+ préparer bien sérieusement. On s'étourdit sur les dangers, et
+ chacun ne voit que César et sa fortune.</p>
+
+<p>Les idées de tous les subalternes ne passent pas la limite de la
+ rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du mouillage, de
+ la ligne d'embossage comme des anges. Quant à la traversée, c'est
+ votre affaire. Vous en savez plus qu'eux, et vos yeux valent
+ mieux que leurs lunettes. Ils ont pour tout ce que vous ferez la
+ foi du charbonnier.</p>
+
+<p>L'amiral lui-même en est là. Il ne vous a jamais présenté de
+ plan, parce que dans le fait il n'en a point. D'ailleurs vous ne
+ lui en avez point demandé. Ce sera le moment de l'exécution qui
+ le décidera. Très-possible d'être obligé de sacrifier cent
+ bâtiments qui attireront l'ennemi sur eux, tandis que le reste,
+ partant au moment de la déroute de ceux-ci, se rendra sans
+ obstacle.</p>
+
+<p>Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le développement des
+ idées qu'il a préparées à ce sujet. Quelle sera celle qu'il
+ adoptera? C'est aux circonstances à le décider....<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b>Note 22:</b> Ces paroles, ainsi que tout le récit de cette déplorable
+affaire, sont extraits avec une scrupuleuse fidélité de la volumineuse
+instruction qui suivit, et dont partie a été publiée, partie est
+demeurée dans les archives du gouvernement. Nous n'avons admis, comme
+dignes de foi, que les détails qui ont été mis hors de doute par le
+concours de toutes les révélations, et qui portent le caractère
+évident de la vérité.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b>Note 23:</b> Voir plus bas la déposition de M. de Rivière.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b>Note 24:</b> Voici les extraits curieux de ces lettres, dictées par
+le Premier Consul lui-même.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center"><i>Au grand juge.</i></p>
+
+<p class="date">9 brumaire an XII (1<sup>er</sup> novembre 1803).</p>
+
+<p>Il serait important d'avoir auprès de Drake, à Munich, un agent
+ secret, qui tiendrait note de tous les Français qui se rendraient
+ dans cette ville.</p>
+
+<p>J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoyés, ils m'ont paru
+ assez intéressants. Il ne faut pas se presser pour les
+ arrestations. Lorsque l'auteur aura donné tous les
+ renseignements, on arrêtera un plan avec lui, et on verra ce
+ qu'il y a à faire.</p>
+
+<p>Je désire qu'il écrive à Drake, et que, pour lui donner
+ confiance, il lui fasse connaître qu'en attendant que le grand
+ coup puisse être porté, il croit pouvoir promettre de faire
+ prendre sur la table même du Premier Consul, dans son cabinet
+ secret, et écrites de sa propre main, des notes relatives à sa
+ grande expédition et tout autre papier important; que cet espoir
+ est fondé sur un huissier du cabinet, qui, ayant été membre de la
+ société des jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du
+ Premier Consul, et honoré de sa confiance, se trouve cependant
+ dans le comité secret; mais que l'on a besoin de deux choses: la
+ première, qu'on promettra cent mille livres sterling, si
+ véritablement on remet ces pièces de si grande importance écrites
+ de la main même du Premier Consul; la seconde, qu'on enverra un
+ agent français du parti royaliste pour fournir des moyens de se
+ cacher audit huissier, qui nécessairement serait arrêté si jamais
+ des pièces de cette importance disparaissaient.</p>
+
+<p class="lspaced1">...................................</p>
+
+<p>Bonaparte n'écrit presque jamais. Il dicte tout en se promenant
+ dans son cabinet à un jeune homme de vingt ans, appelé Meneval,
+ qui est le seul individu non-seulement qui entre dans son
+ cabinet, mais encore qui approche des trois pièces qui suivent le
+ cabinet. Ce jeune homme a succédé à Bourrienne, que le Premier
+ Consul connaissait depuis son enfance, mais qu'il a
+ renvoyé.............. Meneval n'est point de nature à ce qu'on
+ puisse rien espérer de lui.</p>
+
+<p>..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs, le
+ Premier Consul ne les dicte pas, il les écrit lui-même. Il a sur
+ sa table un grand portefeuille divisé en autant de compartiments
+ que de ministères. Ce portefeuille, fait avec soin, est fermé par
+ le Premier Consul, et toutes les fois que le Consul sort de son
+ cabinet, Meneval est chargé de placer ce portefeuille dans une
+ armoire à coulisse sous son bureau, et vissée au plancher.</p>
+
+<p>Ce portefeuille peut être enlevé; Meneval ou l'huissier de
+ cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement peuvent
+ être seuls soupçonnés. Il faudrait donc que l'huissier disparût.
+ Dans ce portefeuille doit être tout ce que le Premier Consul a
+ écrit depuis plusieurs années, car ce portefeuille est le seul
+ qui voyage constamment avec lui, et qui va sans cesse de Paris à
+ Malmaison et à Saint-Cloud. Toutes les notes secrètes des
+ opérations militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne
+ peut arriver à détruire son autorité qu'en confondant ses
+ projets, on ne doute pas que la soustraction de ce portefeuille
+ ne les confondît tous.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Au grand juge.</i></p>
+
+<p class="date">Paris, 3 pluviôse an XII (21 janvier 1804).</p>
+
+<p>Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je désirerais
+ que Méhée, dans son prochain bulletin, dit que le comité avait
+ été dans la plus grande joie de la pensée que Bonaparte voulait
+ s'embarquer à Boulogne, mais qu'on a aujourd'hui la certitude que
+ les démonstrations de Boulogne sont de fausses démonstrations,
+ qui, quoique coûteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le
+ paraissent au premier coup d'&oelig;il.... que tous les bâtiments de
+ la flottille pourront être utilisés pour des usages ordinaires;
+ que ce soin fait voir que ces préparatifs ne sont que des
+ menaces, et que ce n'est pas un établissement fixe qu'on voudrait
+ conserver.</p>
+
+<p>Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier Consul
+ était trop rusé et se croyait trop bien établi aujourd'hui pour
+ tenter une opération douteuse où une masse de force serait
+ compromise. Son véritable projet, autant qu'on en peut juger par
+ ses relations extérieures, est l'expédition de l'Irlande, qui se
+ ferait à la fois par l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....</p>
+
+<p>L'on ne dit rien sur l'expédition du Texel, quoiqu'on sache
+ qu'elle est prête, et on fait beaucoup de bruit des camps de
+ Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande quantité de
+ troupes réunies en forme de camps a un but politique. Bonaparte
+ est bien aise de les avoir sous la main, et de les tenir armées
+ en guerre, et de faire un quart de conversion pour retomber sur
+ l'Allemagne s'il croit nécessaire à ses projets de faire la
+ guerre continentale.</p>
+
+<p>Une autre expédition est celle de la Morée, qui est décidément
+ arrêtée. Bonaparte a 40 mille hommes à Tarente. L'escadre de
+ Toulon va s'y rendre. Il espère trouver une armée auxiliaire de
+ Grecs très-considérable.</p>
+
+<p>Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire que
+ (pour s'accréditer) l'huissier vient de présenter plusieurs
+ morceaux de lettres écrites de la main même de Bonaparte; que
+ l'on peut donc tirer le plus grand parti de cet homme, mais qu'il
+ veut beaucoup d'argent. Le projet est effectivement de livrer ce
+ portefeuille, dans lequel le Premier Consul mettra tous les
+ renseignements qu'on désire qu'ils croient, mais, pour qu'ils
+ attachent une grande importance à ce portefeuille, il faut qu'ils
+ avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Au citoyen Réal.</i></p>
+
+<p class="date">Malmaison, 28 ventôse an XII (19 mars 1804).</p>
+
+<p>Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernière lettre écrite
+ par Drake pour qu'il la fasse imprimer à la suite du recueil de
+ pièces relatives à cette affaire.</p>
+
+<p>Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire
+ connaître que l'aide-de-camp du général supposé n'est autre chose
+ qu'un officier envoyé par le préfet de Strasbourg; et l'autre qui
+ fasse connaître que l'huissier était une pure invention de
+ l'agent, qu'il n'y a pas un huissier ni employé près le
+ gouvernement qui ne soit au-dessus de l'or corrupteur de
+ l'Angleterre.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b>Note 25:</b> Ce sont les propres expressions employées par M. Drake.
+Les lettres écrites de sa main furent déposées au Sénat, et montrées à
+tous les agents du corps diplomatique qui voulurent les voir.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b>Note 26:</b> Je cite la propre déclaration de Bouvet de Lozier. Cette
+pièce, comme toutes celles qui sont relatives à la conspiration de
+Georges et qui seront citées ci-après, est tirée d'un Recueil en huit
+volumes in-8<sup>o</sup>, ayant pour titre:</p>
+
+<p class="center">PROCÈS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPÉCIALE DU
+DÉPARTEMENT DE LA SEINE, SÉANTE À PARIS, CONTRE GEORGES, PICHEGRU ET
+AUTRES, PRÉVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA PERSONNE DU PREMIER CONSUL.
+PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804.
+(EXEMPLAIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE.)</p>
+
+<p class="center"><i>Déclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en présence
+du grand juge, ministre de la justice.</i></p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center">Tome II, page 168.</p>
+
+<p>C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore couvert des
+ ombres de la mort, qui demande vengeance de ceux qui, par leur
+ perfidie, l'ont jeté, lui et son parti, dans l'abîme où il se
+ trouve.</p>
+
+<p>Envoyé pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve obligé
+ ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer à une entreprise qui
+ était l'unique objet de sa mission.</p>
+
+<p>Monsieur devait passer en France pour se mettre à la tête d'un
+ parti royaliste; Moreau promettait de se réunir à la cause des
+ Bourbons. Les royalistes rendus en France, Moreau se rétracte.</p>
+
+<p>Il leur propose de travailler pour lui et de le faire nommer
+ dictateur.</p>
+
+<p>L'accusation que je porte contre lui n'est appuyée peut-être que
+ de demi-preuves.</p>
+
+<p>Voici les faits; c'est à vous de les apprécier.</p>
+
+<p>Un général qui a servi sous les ordres de Moreau, Lajolais, est
+ envoyé par lui auprès du prince à Londres; Pichegru était
+ l'intermédiaire: Lajolais adhère, au nom et de la part de Moreau,
+ aux points principaux du plan proposé.</p>
+
+<p>Le prince prépare son départ; le nombre des royalistes en France
+ est augmenté, et dans les conférences qui ont lieu à Paris entre
+ Moreau, Pichegru et Georges, le premier manifeste ses intentions,
+ et déclare ne pouvoir agir que pour un dictateur et non pour un
+ roi.</p>
+
+<p>De là, l'hésitation, la dissension et la perte presque totale du
+ parti royaliste.</p>
+
+<p>Lajolais était auprès du prince au commencement de janvier de
+ cette année, comme je l'ai appris par Georges.</p>
+
+<p>Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son arrivée à la
+ Poterie, le lendemain de son débarquement avec Pichegru, par la
+ voie de notre correspondance, que vous ne connaissez que trop.</p>
+
+<p>J'ai vu encore le même Lajolais, le vingt-cinq ou le vingt-six de
+ janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et Pichegru à la voiture
+ où j'étais avec eux, boulevard de la Madeleine, pour les conduire
+ à Moreau, qui les attendait à quelques pas de là. Il y eut entre
+ eux, aux Champs-Élysées, une conférence qui déjà nous fit
+ présager ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il
+ eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'était pas possible de
+ rétablir le roi; et il proposa d'être mis à la tête du
+ gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux
+ royalistes que la chance d'être ses collaborateurs et ses
+ soldats.</p>
+
+<p>Je ne sais quel poids aura près de vous l'assertion d'un homme
+ arraché depuis une heure à la mort qu'il s'était donnée lui-même,
+ et qui voit devant lui celle qu'un gouvernement offensé lui
+ réserve.</p>
+
+<p>Mais je ne puis retenir le cri du désespoir et ne pas attaquer un
+ homme qui m'y réduit.</p>
+
+<p>Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes à ce que
+ j'avance dans la suite de ce grand procès où je suis impliqué.</p>
+
+<p class="sig"><i>Signé</i> <span class="smcap">Bouvet</span>,<br>
+ adjudant-général de l'armée royale.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b>Note 27:</b></p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center"><i>Extrait de la deuxième déclaration de Louis Picot</i>, le 24
+ pluviôse an XII (14 février, à une heure du matin), <i>devant le
+ préfet de police</i>.</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 392.</p>
+
+<p>A déclaré:</p>
+
+<p>Que les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait le Premier Consul;</p>
+
+<p>Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route de
+Boulogne, ou l'assassiner, en lui présentant une pétition à la parade,
+ou lorsqu'il va au spectacle;</p>
+
+<p>Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en France,
+mais encore à Paris.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Extrait de la troisième déclaration de Louis Picot</i>, 24 pluviôse (14
+février).</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 395.</p>
+
+<p>A déclaré:</p>
+
+<p>Que Pichegru a constamment porté le nom de Charles, et qu'il l'a
+entendu nommer ainsi plusieurs fois;</p>
+
+<p>Que souvent il a entendu parler du général Moreau, et que les chefs
+ont répété fréquemment devant lui, qu'ils étaient fâchés que les
+princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais qu'il ignore quand
+Georges a vu Moreau.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b>Note 28:</b> Je répète ici le témoignage de M. Cambacérès lui-même.<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b>Note 29:</b></p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center"><i>Extrait de la quatrième déclaration de Louis Picot devant le
+ préfet de police</i>, 25 pluviôse (15 février).</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 398.</p>
+
+<p>A déclaré:</p>
+
+<p>Je suis débarqué avec Georges entre Dunkerque et la ville d'Eu.
+J'ignore s'il y a eu des débarquements antérieurs; il y en a eu deux
+depuis. Il était question d'un quatrième débarquement bien plus
+considérable, qui devait être composé de vingt-cinq personnes: de ce
+nombre devait être le duc de Berry. J'ignore si ce débarquement a eu
+lieu; je sais que Bouvet et le nommé Armand devaient aller chercher le
+prince.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de Bouvet</i>, le 30 pluviôse
+ (20 février).</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 172.</p>
+
+ <p><i>Demande.</i> À quelle époque et de quelle manière croyez-vous que
+ Moreau et Pichegru se soient concertés pour le plan que Georges
+ était venu exécuter en France, et qui tendait au rétablissement
+ des Bourbons?</p>
+
+ <p><i>Réponse.</i> Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau
+ entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que sur
+ la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau étayait de
+ tous ses moyens un mouvement en France en leur faveur, que le
+ plan fut vaguement arrêté: le rétablissement des Bourbons; les
+ conseils travaillés par Pichegru; un mouvement dans Paris, et
+ soutenu de la présence du prince; une attaque de vive force
+ dirigée contre le Premier Consul; la présentation du prince aux
+ armées par Moreau, qui, d'avance, devait avoir préparé tous les
+ esprits.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b>Note 30:</b> <i>Extrait du premier interrogatoire de Georges par le
+préfet de police</i>, 18 ventôse (9 mars).</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center">Tome II, page 79.</p>
+
+<p>Nous, conseiller d'État, préfet de police, avons fait comparaître
+par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons interrogé ainsi qu'il
+suit:</p>
+
+<p><i>Demande.</i> Que veniez-vous faire à Paris?</p>
+
+<p><i>Réponse.</i> Je venais pour attaquer le Premier Consul.</p>
+
+<p><i>D.</i> Quels étaient vos moyens pour attaquer le Premier Consul?</p>
+
+<p><i>R.</i> J'en avais encore bien peu; je comptais en réunir.....</p>
+
+<p><i>D.</i> De quelle nature étaient vos moyens d'attaque contre le Premier
+Consul?</p>
+
+<p><i>R.</i> Des moyens de vive force.</p>
+
+<p><i>D.</i> Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?</p>
+
+<p><i>R.</i> Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul que
+lorsqu'il y aurait un prince français à Paris, et il n'y est point
+encore.</p>
+
+<p><i>D.</i> Vous avez, à l'époque du 3 nivôse, écrit à Saint-Réjant, et vous
+lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il mettait à exécuter vos
+ordres contre le Premier Consul?</p>
+
+<p><i>R.</i> J'avais dit à Saint-Réjant de réunir des moyens à Paris, mais je
+ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3 nivôse.....</p>
+
+
+<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de Georges Cadoudal</i>, 18 ventôse
+(9 mars).</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 83.</p>
+
+
+<p><i>Demande.</i> Depuis quel temps êtes-vous à Paris?</p>
+
+<p><i>Réponse.</i> Depuis environ cinq mois; je n'y suis point resté quinze
+jours en totalité.</p>
+
+<p><i>D.</i> Où avez-vous logé?</p>
+
+<p><i>R.</i> Je ne veux pas le dire.....</p>
+
+<p><i>D.</i> Quel est le motif qui vous a amené à Paris?</p>
+
+<p><i>R.</i> J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier Consul.</p>
+
+<p><i>D.</i> Quels étaient vos moyens d'attaque?</p>
+
+<p><i>R.</i> L'attaque devait être de vive force.</p>
+
+<p><i>D.</i> Où comptiez-vous trouver cette force-là?</p>
+
+<p><i>R.</i> Dans toute la France.</p>
+
+<p><i>D.</i> Il y a donc dans toute la France une force organisée à votre
+disposition et à celle de vos complices?</p>
+
+<p><i>R.</i> Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont j'ai parlé
+ci-dessus.</p>
+
+<p><i>D.</i> Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?</p>
+
+<p><i>R.</i> Une réunion de force à Paris. Cette réunion n'est pas encore
+organisée; elle l'eût été aussitôt que l'attaque aurait été
+définitivement résolue.</p>
+
+<p><i>D.</i> Quel était donc votre projet et celui des conjurés?</p>
+
+<p><i>R.</i> De mettre un Bourbon à la place du Premier Consul.</p>
+
+<p><i>D.</i> Quel était le Bourbon désigné?</p>
+
+<p><i>R.</i> Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu par nous
+pour Louis XVIII.</p>
+
+<p><i>D.</i> Quel rôle deviez-vous jouer lors de l'attaque?</p>
+
+<p><i>R.</i> Celui qu'un des ci-devant princes français, qui devait se trouver
+à Paris, m'aurait assigné.</p>
+
+<p><i>D.</i> Le plan a donc été conçu et devait donc être exécuté d'accord
+avec les ci-devant princes français?</p>
+
+<p><i>R.</i> Oui, citoyen juge.</p>
+
+<p><i>D.</i> Vous avez donc conféré avec ces ci-devant princes en Angleterre?</p>
+
+<p><i>R.</i> Oui, citoyen.</p>
+
+<p><i>D.</i> Qui devait fournir les fonds et les armes?</p>
+
+<p><i>R.</i> J'avais depuis long-temps les fonds à ma disposition: je n'avais
+pas encore les armes.....<a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b>Note 31:</b> <i>Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivière par
+le conseiller d'État Réal</i>, le 16 ventôse (7 mars).</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="center">Tome II, page 259.</p>
+
+ <p><i>Demande.</i> Depuis quel temps êtes-vous à Paris?</p>
+
+ <p><i>Réponse.</i> Il y a environ un mois.</p>
+
+ <p><i>D.</i> Par quelle voie êtes-vous venu de Londres en France?</p>
+
+ <p><i>R.</i> Par la côte de Normandie, sur un bâtiment anglais, capitaine
+ Wright, à ce que je crois.</p>
+
+ <p><i>D.</i> Combien y avait-il de passagers, et quels étaient les
+ passagers?</p>
+
+ <p><i>R.</i> Je ne sais pas.</p>
+
+ <p><i>D.</i> Vous savez que l'ex-général Pichegru et Lajolais faisaient
+ partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules de Polignac?</p>
+
+ <p><i>R.</i> Cela ne me regardant pas, je l'ignore.</p>
+
+ <p class="lspaced1">.................</p>
+
+ <p><i>D.</i> Arrivé sur la côte où vous êtes débarqué, par quelle voie
+ vous êtes-vous rendu à Paris?</p>
+
+ <p><i>R.</i> Tantôt à pied, et tantôt à cheval, par la route de Rouen,
+ que j'ai été gagner................</p>
+
+ <p><i>D.</i> Quels sont les motifs de votre voyage et de votre séjour en
+ cette ville?</p>
+
+ <p><i>R.</i> De m'assurer de l'état des choses, et de la situation
+ politique et intérieure, afin d'en faire part aux princes, qui
+ auraient jugé, d'après mes observations, s'il était de leur
+ intérêt de venir en France, ou de rester en Angleterre. Je dois
+ dire cependant que je n'avais point de mission particulière d'eux
+ dans le moment; mais les ayant souvent servis avec
+ zèle.................</p>
+
+ <p><i>D.</i> Quel a été le résultat des observations que vous avez faites
+ sur la situation politique, sur le gouvernement, et sur
+ l'opinion? Qu'auriez-vous marqué aux princes à ce sujet, si vous
+ aviez pu leur écrire et vous rendre auprès d'eux?</p>
+
+ <p><i>R.</i> En générai, j'ai cru voir en France beaucoup d'égoïsme,
+ d'apathie, et un grand désir de conserver la tranquillité.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Extrait du deuxième interrogatoire de M. Armand de Polignac</i>, 22
+ventôse (13 mars).</p>
+
+<p class="center">Tome II, page 239.</p>
+
+ <p>Je suis débarqué sur les côtes de Normandie; après plusieurs
+ séjours, j'ai logé près l'Isle-Adam, dans un endroit où se
+ trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorière.</p>
+
+ <p>Nous sommes venus à Paris ensemble, et avec quelques officiers à
+ sa disposition.</p>
+
+ <p>Lorsque je suis parti cette dernière fois de Londres, je savais
+ quels étaient les projets du comte d'Artois; je lui étais trop
+ attaché pour ne pas l'accompagner.</p>
+
+ <p>Son plan était d'arriver en France, de faire proposer au Premier
+ Consul d'abandonner les rênes du gouvernement, afin qu'il pût en
+ saisir son frère.</p>
+
+ <p>Si le Premier Consul eût rejeté cette proposition, le comte était
+ décidé à engager une attaque de vive force, pour tâcher de
+ reconquérir les droits qu'il regardait comme appartenant à sa
+ famille.</p>
+
+ <p>Je n'ignorais pas qu'il n'était pas encore prêt à tenter la
+ descente lorsque je suis parti; si je l'ai devancé, c'est par
+ désir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et mes
+ amis.</p>
+
+ <p>Lorsqu'il fut question d'un second débarquement, le comte
+ d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il avait
+ en moi et du zèle que j'avais toujours témoigné, il désirait que
+ j'en fisse partie; c'est ce qui me détermina à passer sur le
+ premier bâtiment.</p>
+
+ <p>Je dois vous observer qu'au moment de mon départ, j'ai hautement
+ déclaré que, si tous ces moyens n'avaient pas le cachet de la
+ loyauté, je me retirerais et repasserais en Russie...............</p>
+
+ <p><i>Demande.</i> Est-il à votre connaissance que le général Moreau
+ voyait Pichegru et Georges Cadoudal?</p>
+
+ <p><i>Réponse.</i> J'ai su qu'il y avait eu une conférence très-sérieuse
+ à Chaillot maison numéro six, où logeait Georges Cadoudal, entre
+ ledit Cadoudal, le général Moreau, et Pichegru, ex-général.</p>
+
+ <p>On m'a assuré que Georges Cadoudal, après différentes ouvertures
+ et explications, avait dit au général Moreau: Si vous voulez, je
+ vous laisserai avec Pichegru, et alors vous finirez peut-être par
+ vous entendre;</p>
+
+ <p>Qu'enfin le résultat n'avait laissé que des incertitudes
+ désagréables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru
+ paraissaient bien fidèles à la cause du prince; mais que Moreau
+ restait indécis, et faisait soupçonner des idées d'intérêts
+ particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu d'autres
+ conférences entre le général Moreau et l'ex-général Pichegru.</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac devant le
+conseiller d'État Réal</i>, le 16 ventôse (7 mars), <i>et cité dans l'acte
+d'accusation.</i></p>
+
+<p class="center">Tome I, page 61.</p>
+
+ <p>Interpellé.........</p>
+
+ <p>A répondu: Que lui paraissant, ainsi qu'à son frère, que ce qu'on
+ voulait faire n'était pas aussi noble qu'ils devaient
+ naturellement l'espérer, ils avaient parlé de se retirer en
+ Hollande.</p>
+
+ <p>Invité à expliquer le motif de ses craintes;</p>
+
+ <p>Il a répondu, qu'il soupçonnait qu'au lieu de remplir une mission
+ quelconque relative à un changement de gouvernement, il était
+ question d'agir contre un seul individu, et que c'était le
+ Premier Consul que le parti de Georges se proposait d'attaquer.<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b>Note 32:</b> <i>Le prince de Condé au duc d'Enghien.</i></p>
+
+<p class="date">Wanstead, le 16 juin 1803.</p>
+
+<div class="quote">
+<p class="smcap">Mon cher enfant,</p>
+
+<p>On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été faire
+ un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à
+ Strasbourg. Il faut convenir que c'était un peu inutilement
+ risquer votre vie et votre liberté: car, pour vos principes, je
+ suis très-tranquille de ce côté-là; ils sont aussi profondément
+ gravés dans votre c&oelig;ur que dans les nôtres. Il me semble qu'à
+ présent vous pourriez nous confier le passé, et, si la chose est
+ vraie, ce que vous avez observé dans vos voyages.</p>
+
+<p>À propos de votre santé, qui nous est si chère à tant de titres,
+ je vous ai mandé, il est vrai, que la position où vous êtes
+ pouvait être très-utile à beaucoup d'égards. Mais vous êtes bien
+ près: prenez garde à vous, et ne négligez aucune précaution pour
+ être averti à temps et faire votre retraite en sûreté, au cas
+ qu'il passât par la tête du Consul de vous faire enlever. N'allez
+ pas croire qu'il y ait du courage à tout braver à cet
+ égard................</p>
+
+<p class="sig"><i>Signé</i>: <span class="smcap">Louis-Joseph de Bourbon</span>.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b>Note 33:</b> Il vient de paraître un écrit excellent, sur la
+catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarède de Fayet. Les
+recherches consciencieuses et pleines de sagacité qui distinguent ce
+morceau d'histoire spéciale, doivent lui mériter la plus grande
+confiance. M. Nougarède de Fayet dit que le prince fut conduit à la
+porte du ministère des affaires étrangères. Il est possible que ce
+fait soit exact, mais n'ayant pu le constater d'une manière certaine,
+j'ai admis la tradition la plus générale.<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b>Note 34:</b> Cette dame est madame de Rémusat, et elle a consigné ce
+récit dans ses Mémoires, restés manuscrits jusqu'à ce jour, et aussi
+intéressants que spirituellement écrits.<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
+(Vol. 4 / 20), by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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