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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:56:20 -0700
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'une contemporaine, par Ida Saint-Elme</title>
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+Project Gutenberg's Mémoires d'une contemporaine (8/8), by Ida Saint-Elme
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Mémoires d'une contemporaine (8/8)
+ Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
+ la République, du Consulat, de l'Empire, etc...
+
+Author: Ida Saint-Elme
+
+Release Date: March 21, 2010 [EBook #31725]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier. Rénald Lévesque
+(HTML) and the Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h1>MÉMOIRES</h1>
+
+<h5>D'UNE</h5>
+
+<h1>CONTEMPORAINE,</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h3>SOUVENIRS D'UNE FEMME</h3>
+
+<h4>SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES</h4>
+
+<h5>DE LA RÉPUBLIQUE, DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.</h5>
+
+<blockquote class="sml"> «J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les
+ saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
+ grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des
+ sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans
+ de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de
+ Waterloo.» MÉMOIRES, <i>Avant-propos</i>.</blockquote>
+
+<h3>TOME HUITIÈME,</h3>
+
+<h4>Troisième Édition.</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS.<br>
+LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE,<br>
+ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.</p>
+
+<h5>1828.</h5>
+
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<br><br>
+<h3>TABLE DU HUITIÈME VOLUME.</h3>
+
+<p><a href="#c193">Chap. CXCIII.</a> Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne,
+Bruxelles.--Le général Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la
+princesse Élisa.--Souvenir de Tallien.</p>
+
+<p><a href="#c194">Chap. CXCIV.</a> L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau
+bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes
+premières inspirations littéraires.</p>
+
+<p><a href="#c195">Chap. CXCV.</a> Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses
+rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand
+d'Espagne.--Mon passage par Paris.</p>
+
+<p><a href="#c196">Chap. CXCVI.</a> Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs
+catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Félix de Villanova.--Le
+galant chanoine.</p>
+
+<p><a href="#c197">Chap. CXCVII.</a> Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la
+Chartreuse d'Ara-Coeli.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les
+moines napoléonistes et constitutionnels.</p>
+
+<p><a href="#c198">Chap. CXCVIII.</a> Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don
+Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.</p>
+
+<p><a href="#c199">Chap. CXCIX.</a> Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les
+moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de
+Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du
+roi.--Ferdinand VII.</p>
+
+<p><a href="#c200">Chap. CC.</a> Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de
+Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.</p>
+
+<p><a href="#c201">Chap. CCI.</a> Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la
+Rosa.--La saint Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde
+royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux
+fuyards.--Beau trait de Yusef.</p>
+
+<p><a href="#c202">Chap. CCII.</a> Ministère d'Évariste San-Miguel.--Le corps
+diplomatique.--Portraits de MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir
+William A'Court, ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et
+d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami du roi.--La Camarilla.--Nouvelle
+entrevue avec le roi.</p>
+
+<p><a href="#c203">Chap. CCIII.</a> Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles
+et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville.--État de
+Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec
+les Français.</p>
+
+<p><a href="#c204">Chap. CCIV.</a> Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père
+Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire
+général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de
+l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.</p>
+
+<p><a href="#c205">Chap. CCV.</a> Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de
+Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.</p>
+
+<p><a href="#c206">Chap. CCVI.</a> Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à
+Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.</p>
+
+<p><a href="#c207">Chap. CCVII.</a> Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à
+Coppet.--Nouveau voyage improvisé.</p>
+
+<p><a href="#c208">Chap. CCVIII.</a> Gênes.--Albaro.--Leigh-Hunt.--Maison roulante.--M.
+Duncan-Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière,
+etc.</p>
+
+<p><a href="#c209">Chap. CCIX.</a> Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La
+saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour
+une âme en peine.</p>
+
+<p><a href="#c210">Chap. CCX.</a> Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor
+Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois.</p>
+
+<p><a href="#c211">Chap. CCXI.</a> Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord
+Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline
+Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.</p>
+
+<p><a href="#c212">Chap. CCXII.</a> Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire
+méthodiste.</p>
+
+<p><a href="#c213">Chap. CCXIII.</a> Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première
+maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère
+et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.</p>
+
+<p><a href="#c214">Chap. CCXIV.</a> Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse
+généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de <i>Corinne</i>.--Six mois de
+misère.--Lettre au Constitutionnel.</p>
+
+<p><a href="#c215">Chap. CCXV.</a> Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête
+courtisane.</p>
+
+<p><a href="#c216">Chap. CCXVI.</a> Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux
+nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux soeurs.</p>
+
+<p><a href="#c217">Chap. CCXVII.</a> Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et
+inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault.</p>
+
+<p><a href="#c218">Chap. CCXVIII.</a> J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je
+quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de
+Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes
+Mémoires.--Nouvelles terreurs.</p>
+
+<p><a href="#c219">Chap. CCXIX</a> et dernier. Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de
+Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes
+Mémoires.</p>
+
+<a name="c193" id="c193"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCIII.</h3>
+
+<p class="mid">Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général
+Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir
+de Tallien.</p>
+
+<p>En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt
+l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes
+préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte
+des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les
+personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et
+sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte
+envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte
+leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir.</p>
+
+<p>Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche
+de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là
+tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les
+ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque
+aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour
+m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je
+m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux
+oublient quelquefois leur malheur.</p>
+
+<p>Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette,
+Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus
+recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris
+dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général,
+par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement
+harcelé d'inquisitions.</p>
+
+<p>Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans
+chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et
+faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs
+fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite.
+Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt,
+était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint.
+Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner
+sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait
+bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais
+entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que
+me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.</p>
+
+<p>Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude
+plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une
+douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.</p>
+
+<p>J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et
+j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes
+nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin
+cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je
+prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir
+d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et
+m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à
+l'article Trieste: <i>«Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques
+de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de
+Napoléon.»</i> Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang
+par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer
+aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si
+cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour
+aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les
+mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité
+par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais
+encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances,
+comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau
+flétris et brisés par la mort.</p>
+
+<p>«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce
+qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour
+de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement
+surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui
+n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une
+jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins
+pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux
+qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune
+fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas
+trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces
+aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me
+forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à
+quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était,
+hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à
+Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une
+heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les
+personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise
+qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet
+de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses
+qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des
+coeurs amis.</p>
+
+<p>Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour
+quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point
+Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire
+par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis
+dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports
+qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les
+plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur
+exil volontaire.</p>
+
+<p>Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme
+proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai
+sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans
+cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et
+mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour,
+Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux
+érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La
+jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là
+toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images
+de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as
+aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le
+ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que
+la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa
+continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque
+éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui,
+n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable
+enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération
+d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement
+malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la
+jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne
+pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.</p>
+
+<p>Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en
+France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis,
+se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les
+événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première
+restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement
+impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de
+ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait
+sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé
+pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent
+en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis
+long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa
+dernière consolation<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste
+retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur
+avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle
+ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille
+prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de
+province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre
+ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient
+appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si
+vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette
+facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie
+n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution
+a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité
+dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle
+auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans
+sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux
+seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du
+corps, n'altéraient jamais son front.»</p>
+
+<p>Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons
+quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu
+les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore
+les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son
+coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la
+ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et
+malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour <i>l'âme
+des pécheurs</i>?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me
+rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la
+foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.</p>
+
+<p>J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les
+chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère,
+et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une
+religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa
+destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la
+qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui
+semblait la poursuivre.</p>
+
+<p>J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe
+avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles
+tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était
+singulier dans ses récits.</p>
+
+<p>«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie
+qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même
+de cette lettre.</p>
+
+<p> TALLIEN À MADAME MÉZIÈRE.</p>
+
+<p> Alicante, 20 fructidor an XIII.</p>
+<blockquote>
+<p> «Ce n'est point impunément, ma bonne amie, que l'on est malade en
+ Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus
+ longues que les maladies. Ce que j'éprouve depuis quatre mois, ce
+ sont des rechutes continuelles. Je viens d'en éprouver une qui m'a
+ mis dans un état de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir,
+ même en voiture. Mon visage est couvert d'un érysipèle qui me gêne
+ horriblement.</p>
+
+<p> «J'ai reçu du ministre un congé illimité pour venir rétablir ma
+ santé en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profité de suite
+ si je m'étais senti en état de supporter le voyage; mais je suis
+ loin d'être dans cette position. D'ailleurs je serais obligé de
+ faire quarantaine, et je tomberais bientôt dans la mauvaise saison.
+ Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rétablirai jamais
+ ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la
+ quarantaine soit levée dans les premiers jours d'octobre, je me
+ mettrai en route. Je me rendrai à Montpellier pour y consulter un
+ célèbre médecin et séjourner le reste de la belle saison dans le
+ midi de la France. J'irai ensuite passer à Paris trois mois pour me
+ soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me
+ seront ordonnées. Si au contraire je suis retenu ici, je
+ n'exécuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai
+ d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon
+ établissement de maison, ma maladie, ont commencé à me ruiner, et
+ le voyage de France m'achèvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je
+ pourrai le faire; mais pour la santé il faut tout sacrifier. Ainsi
+ tu vois, mon amie, que de toute manière avant peu nous nous
+ reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espère te retrouver
+ bien portante et toujours la même pour moi. Je t'embrasse bien
+ tendrement, ma chère et bonne Adèle, et suis pour la vie ton ami.</p>
+
+<p> <i>P S.</i> «Bien des choses à tous mes amis et surtout au cher Loubeau,
+ à Beauvoisin, à Journal et à Duchazal.»</p>
+</blockquote>
+<p>Hélas! me disait la pauvre Inès, il se plaignait à cette maîtresse
+chérie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de
+le soulager. Vingt fois ma mère (nous étions riches alors), vingt fois
+elle a prié, stimulée par moi, l'aimable Français de permettre qu'elle
+fît les frais de sa maison. Il était délicat jusqu'au scrupule, et ne
+voulut même jamais rien accepter. «Non, madame, jamais je ne
+l'oublierai», disait Inès; et ses regards et sa voix annonçaient une de
+ces douleurs sans fin, semblables à celles dont je portais moi-même le
+germe dans mon sein.</p>
+
+<a name="c194" id="c194"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCIV.</h3>
+
+<p class="mid">L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de
+Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières
+inspirations littéraires.</p>
+
+<p>Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un
+ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma
+retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à
+faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes
+courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là
+dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du
+sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale
+prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.</p>
+
+<p>Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois,
+le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me
+disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»</p>
+
+<p>--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là
+comme un refuge?»</p>
+
+<p>«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il,
+signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé
+particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans
+cosmopolites.»</p>
+
+<p>--«D'Ac! c'est possible?</p>
+
+<p>--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite
+note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément
+la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour
+des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir
+de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux
+raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»</p>
+
+<p>--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul
+mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.</p>
+
+<p>Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et
+son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans
+l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.</p>
+
+<p>Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il
+une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa
+réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi?
+pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi
+de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la
+victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se
+trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des
+complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne.
+Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers.
+Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la
+conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon
+portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service
+auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un
+peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort
+mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par
+l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais
+à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce
+d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à
+Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au
+souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme
+une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà
+épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à
+mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait
+d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès
+de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas
+abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis
+que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses,
+j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à
+Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son
+talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.</p>
+
+<p>Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute
+bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien,
+qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par <i>Jeanne
+d'Arc</i>, puis se lancer en même temps dans la <i>Femme jalouse</i>, sans
+oublier <i>Sémiramis</i>, <i>Phèdre</i> et <i>Gabrielle de Vergy</i>, où vous avez, ma
+chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant
+qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je
+puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait
+un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de
+sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement
+de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était
+fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de
+jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez
+Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue,
+l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le
+surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa
+reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.</p>
+
+<p>Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours
+pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec
+les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur
+composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de
+médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de
+plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de
+temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put
+organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la
+tragédie de <i>Jeanne d'Arc</i> le moment où, interrogée par le duc de
+Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses
+visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer
+l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de
+la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime
+amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les
+imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors
+en faveur dans les départemens du nord.</p>
+
+<p>La soirée finit par la comédie des <i>Femmes</i>, de Dumoustier. J'y remplis
+aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et
+la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes
+sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous
+saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon
+mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était
+alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais!
+Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène
+d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit
+point, mais ce fut un miracle.</p>
+
+<p>Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma
+brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir;
+je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs
+ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre
+imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens,
+mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le
+directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne
+voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés.
+J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations;
+mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent
+dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais
+nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je
+pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon
+départ.</p>
+
+<p>Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je
+m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus
+décourageant nécessaire.</p>
+
+<p>J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de
+Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de
+souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on
+m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant
+cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus
+que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie
+m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que
+j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais
+à plaindre.</p>
+
+<p>Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un
+peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de
+mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille.
+Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut
+la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume,
+obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une
+sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.</p>
+
+<p>Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je
+relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques
+nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples
+occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il
+m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me
+disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de
+talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un
+monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un
+soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et
+c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non
+pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de
+pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit
+que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse
+versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais
+déjà lancée dans d'autres projets.</p>
+
+<a name="c195" id="c195"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCV.</h3>
+
+<p class="mid">Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M.
+Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage
+par Paris.</p>
+
+<p>Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et
+je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien
+nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville
+en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés
+dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de
+ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et
+cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer
+un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les
+rencontres heureuses qu'elle me procura.</p>
+
+<p>En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle
+extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe
+assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme.
+J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et
+en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des
+représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une,
+celle du surlendemain.</p>
+
+<p>Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne
+d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des
+applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux
+étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin
+du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard
+façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à
+Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne,
+obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on
+avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me
+présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager
+à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus
+expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son
+peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations
+populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel,
+en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette
+circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans
+de ma vie, comme on va voir.</p>
+
+<p>Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers,
+ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me
+proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié.
+Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu
+parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À
+toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il
+redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si
+brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui
+avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la
+terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me
+faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie
+avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon
+talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une
+existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire
+de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré
+français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que,
+commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.</p>
+
+<p>Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais
+dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je
+pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de
+la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je
+vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles
+influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous
+réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu
+rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots
+pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si
+nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de
+ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un
+pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans
+le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son
+premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire,
+les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid
+un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera
+rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien
+considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces,
+et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle
+que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque
+chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que
+la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane
+réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus
+d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une
+société depuis tant de siècles classée et stationnaire.</p>
+
+<p>Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon
+choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable
+vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir
+auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec
+tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir
+continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux
+blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection
+pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la
+solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé
+sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de
+l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années
+avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies
+de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux
+impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable
+et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait
+toujours aimer.</p>
+
+<p>Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher,
+songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je
+vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de
+reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me
+demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui
+répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre
+bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement
+en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris.</p>
+
+<p>Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable
+résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis
+plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes
+amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement
+rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je
+devais préférer la patrie à de nouvelles courses.</p>
+
+<p>Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus
+pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever
+dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils
+s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en
+contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les
+témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de
+leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et
+d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi
+l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas
+moins cruelles à subir.</p>
+
+<p>Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds
+souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir
+personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que
+ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les
+chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la
+place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me
+convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux
+et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent
+arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances.</p>
+
+<a name="c196" id="c196"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCVI.</h3>
+
+<p class="mid">Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du
+général Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine.</p>
+
+<p>J'arrivai à Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort
+agréablement les quarante lieues de distance entre cette ville et
+Perpignan. Je descendis à l'hôtel de la Fontaine-d'Or, qui mériterait de
+faire pardonner à la mauvaise réputation des hôtelleries espagnoles. Don
+Pedro se logea dans le même hôtel que moi, et continua naturellement son
+rôle de <i>cavaliere servente</i>. Quoique depuis plusieurs années il n'eût
+point résidé à Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et
+plusieurs de ses anciens amis s'empressèrent de le visiter. De ce nombre
+étaient MM. Gironella et Dupré, pour lesquels j'avais aussi des lettres
+de recommandation données par M. Almoth, et qui nous firent doublement
+bon accueil.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de mon arrivée à Barcelone, je reçus de M. Gironella
+une invitation pour aller dîner à sa maison de campagne située à Sarria,
+à une lieue à peu près de la ville. Sarria est un fort joli village où
+les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et où ils
+reçoivent leurs amis deux fois la semaine.</p>
+
+<p>J'avais toujours ouï dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des
+commodités de la vie; qu'on juge de mon étonnement en entrant dans une
+maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de
+Londres. J'en témoignai ma surprise à D. Pedro, invité comme moi: «Vous
+trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous étonner;» et
+l'attrait d'une société brillante vint encore compléter l'illusion.</p>
+
+<p>Mon heureuse étoile plaça auprès de moi un homme dont le nom a retenti
+dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers éclatant que les
+armées de Napoléon aient essuyé sur le continent; c'était le général
+Castagnos, alors capitaine général de la Catalogne, où il était adoré.
+Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la
+manière facile et élégante avec laquelle il parlait le français, me
+l'auraient fait prendre pour un de nos grands généraux voyageant à
+l'étranger, si le titre de général, que tout le monde lui donnait, et
+celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient
+révélé son rang et son nom. Le général Castagnos est plus communicatif
+qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractère, sans doute, et de
+mes aventures, il me parla aussitôt des grands hommes de guerre que
+j'avais connus, et particulièrement de Moreau, dont il était grand
+admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espèce
+d'apothéose de notre gloire faite par un étranger et un ennemi.</p>
+
+<p>Après le dîner, les hommes sortirent de la salle à manger et allèrent
+fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je
+l'ai vu en Andalousie, de voir cette cérémonie commencer et s'achever
+devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'était un
+ecclésiastique, qui me demanda en français assez intelligible si j'irais
+le soir entendre Galli et la Sala dans <i>l'Italiana en Algieri</i>. Je lui
+répondis que je n'avais pas formé de projets, et il m'offrit une place
+dans une loge dont il était co-propriétaire. J'avais entendu dire, sans
+le croire, que les prêtres espagnols fréquentaient les spectacles.
+J'étais au moment d'accepter, lorsque le général Castagnos rentra en me
+faisant la même proposition. L'ecclésiastique me dit en souriant: «À
+tout seigneur tout honneur; un capitaine général doit avoir le pas sur
+un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas
+mauvais que j'aille faire ma cour à l'aimable étrangère dans sa loge?»
+Je m'empressai de remercier le général Castagnos, qui nous emmena tous,
+y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et déjà presque
+de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin général,
+dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en
+espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me
+frappa au point que je crus que le général Castagnos faisait quelque
+allusion à la duègne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai
+l'explication, et j'appris, à la grande tranquillité de mon
+amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient
+aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait
+dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona
+Pelar, Marie del Pelar, etc.</p>
+
+<p>J'appris en outre que mon chanoine était soupçonné et presque convaincu
+d'une grande intimité avec Dona Dolores M..., qui avait dîné avec nous,
+et que les attentions dont j'étais l'objet avaient paru déplaire à cette
+dame. Quelque idée que j'eusse pu me former en Italie du peu de
+régularité de moeurs d'une partie du clergé, et quoique j'eusse entendu
+souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait
+la dernière guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez
+étrange que, dans une société aussi distinguée que celle où je me
+voyais, on parlât comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette
+nature entre un chanoine et une dame de haute qualité.</p>
+
+<p>La salle était entièrement remplie, et je pus juger par le premier coup
+d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes méritent leur
+réputation. Le général Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face
+de nous. «Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas à
+aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura à
+se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend
+pas la plaisanterie.»</p>
+
+<p>Après quelques signes d'impatience très significatifs, notre chanoine
+prit congé de nous, et nous nous aperçûmes qu'il était accueilli par une
+bouderie, et relégué dans le fond de la loge, sans doute en forme de
+pénitence de sa conduite.</p>
+
+<p>«Permettez-moi, dis-je au général, de vous témoigner mon étonnement de
+ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les
+exemples n'en sont pas rares, d'après le peu d'importance que vous
+semblez y attacher.»</p>
+
+<p>«--Nos moeurs sont entièrement différentes de celles des autres peuples.
+Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la
+trouverez probablement vous-même si vous faites un long séjour en
+Espagne, surtout si vous visitez nos provinces méridionales. Notre
+clergé n'est pas, comme en France, entièrement séparé de la vie sociale.
+L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne
+le monde. Nous regardons le ministère ecclésiastique comme une
+profession. Nos prêtres sont très indulgens et nous font faire notre
+salut de la manière la plus aimable; nous sommes à notre tour indulgens
+par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un
+pareil état de choses ne puisse durer.» On verra bientôt combien étaient
+exactes les prévisions du général Castagnos.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que j'étais peu sensible aux charmes de la musique. Le
+général eut la bonté de causer avec moi pendant toute la soirée, et
+j'avouerai que je sentais quelque orgueil à cette attention du vainqueur
+de Baylen.</p>
+
+<p>La maison du capitaine général devint l'objet de mes fréquentes visites.
+Une sorte de sympathie militaire me lia bientôt, à la suite de nos
+rencontres avec le jeune D. Félix Villanova, aide-de-camp du général.
+«Je me sens attiré vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol,
+par une confiance qui me fait vous révéler sans préparation un mystère
+dont les moyens d'exécution seulement sont encore un secret. Il s'agit
+de la liberté de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous
+expliquer me fait espérer que vous pouvez y concourir. Il est possible,
+ajouta-t-il, qu'à cette grande ambition se mêle l'irrésistible velléité
+d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.»</p>
+
+<p>Dussé-je en rougir, je dois confesser que, malgré la pensée continuelle
+de mon âge, qui m'avait disposée à tous les doutes et à toutes les
+réserves, je trouvai quelque plaisir à cette déclaration singulière, et
+cette compensation offerte à la politique par la galanterie me fit
+sourire aux résolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes
+malheurs passés, et, tête baissée, à la manière des belles dames de la
+Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicité probable dans des intrigues
+politiques. D. Félix me quitta, et désirant être seule, je prétextai un
+grand mal de tête, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me
+visiter, ne fut pas la dupe.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix.
+J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué
+d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et
+m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme
+à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et
+avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il
+voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je
+repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y
+parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des
+conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix
+s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté
+de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les
+dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent
+amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de
+l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me
+rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé
+par une âme puissante sur une âme faible.</p>
+
+<p>D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me
+confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire
+donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des
+affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il
+était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et
+finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait
+se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non
+seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus
+profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me
+séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi
+depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui
+dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre
+D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me
+répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie
+nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D.
+Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui
+la plus haute idée, mais c'est un <i>afrancesado</i>, il a porté les armes
+contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la
+liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de
+sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je
+passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le
+voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un
+matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans
+laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma
+chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de
+coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se
+prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne
+saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les
+obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes
+initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils
+sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint
+d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner
+un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid;
+elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant,
+que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais
+affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup
+d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps
+de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang
+africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore
+reconnaître en eux.</p>
+
+<p>Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro;
+et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur
+causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez
+sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai,
+d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots
+il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous
+partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais,
+par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos
+décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret:
+j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars
+demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois.
+J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre
+arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou
+m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me
+donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des
+miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort
+émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant.
+J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé
+coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.</p>
+
+<p>Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais
+soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition,
+même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à
+une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de
+l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions
+commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant
+que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux
+mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un <i>colleras</i> nous attendait. Je
+représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé
+du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée.
+Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je
+partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après
+pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point
+chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il
+était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me
+promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette,
+bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai
+parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce
+que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette
+dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon
+intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général
+Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa
+voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand
+elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge
+du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda
+tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un
+d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être
+j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je
+sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général,
+et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me
+retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie,
+pourvoir danser le <i>bolero</i> et le <i>fandango</i>, dont il supposait que je
+n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je
+saluai le général après que le <i>bolero</i> fut terminé. Il m'engagea
+poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût
+m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il
+ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait
+fort peu de personnes.</p>
+
+<a name="c197" id="c197"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCVII.</h3>
+
+<p class="mid">Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse
+d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines
+napoléonistes et constitutionnels.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant
+encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes
+apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture
+s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui
+lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés
+en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des
+sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos,
+j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui
+rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que
+la reconnaissance est toujours un devoir.</p>
+
+<p>«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»</p>
+
+<p>Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai
+en quoi je pouvais y être mêlée.</p>
+
+<p>--«Voici <i>votre utilité</i>, et vous êtes trop généreuse pour nous la
+refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre
+arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les
+développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il
+m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une
+de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer
+de vous mettre dans nos intérêts.</p>
+
+<p>«--Mais dans quel but? repris-je.</p>
+
+<p>«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides
+adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous
+n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je
+pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez,
+par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous
+indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui
+nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes.
+Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue,
+mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai
+pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère.
+Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un
+amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter
+d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don
+Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je
+ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un
+homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités
+qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je
+répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop
+savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec
+la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira,
+j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu.
+Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au
+succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire,
+de l'ambition, du bonheur des autres.»</p>
+
+<p>Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et
+laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence.
+Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où
+nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu
+célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon
+Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute
+hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans,
+qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme
+s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en
+langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un
+oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que
+lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler
+français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de
+l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que
+l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien
+l'italien. <i>Un peu</i>, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait
+pu dire <i>benissimo</i>, car son accent était aussi pur que celui d'un
+Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi
+qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion,
+qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une
+question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui
+demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la
+religion.</p>
+
+<p>«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion
+est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont
+pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel
+n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la
+religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans
+les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La
+république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être
+bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»</p>
+
+<p>Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression
+que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une
+sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations
+sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en
+toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût
+exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de
+don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.</p>
+
+<p>Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des
+voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a
+souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il
+m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples
+catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la
+messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma
+part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette
+cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don
+Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont
+des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont
+attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal
+nommé <i>mayoral</i>; un postillon appelé <i>zayal</i>, ancien mot arabe qui veut
+dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est
+presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand
+ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux
+instruit obéit au commandement de son sergent. Le <i>mayoral</i> parle
+constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de <i>coronela</i>,
+<i>capitana</i>, <i>golendrina</i>, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec
+des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On
+cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et
+quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges,
+parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous
+fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse
+d'<i>Ara-Coeli</i>, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent,
+qui était un des plus ardens partisans de la révolution.</p>
+
+<p>Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de
+don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour
+permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de
+don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva
+tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de
+bataille, put comparaître dans un monastère.</p>
+
+<p>En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide
+servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec
+beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de
+l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu
+comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet,
+dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation
+de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds
+que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet
+illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père
+que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau
+et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom
+magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage.
+Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons
+combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères
+n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le
+saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours:
+le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte
+irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur
+le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de
+l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne
+se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions
+fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit
+qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas
+maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient
+réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous
+accable.»</p>
+
+<p>Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés,
+et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le
+mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé
+de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans
+l'après-midi.</p>
+
+<a name="c198" id="c198"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCVIII.</h3>
+
+<p class="mid">Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon
+Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.</p>
+
+<p>Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident
+des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée
+dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens,
+la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique
+menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa
+une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous
+rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire,
+n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à
+droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et
+de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus
+transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce
+que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la
+bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple
+tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui
+descend jusqu'aux pieds.</p>
+
+<p>Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs
+aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de
+nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain
+matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission
+d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats,
+l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit
+que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait
+le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours
+au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer
+D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je
+vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour,
+j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et
+peut-être à vous demander des conseils.</p>
+
+<p>D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité
+habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont
+je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste,
+madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà
+eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va
+bien.»</p>
+
+<p>Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me
+tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais
+me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps
+dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et
+s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait
+exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage
+en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à
+les en dissuader, plus ils le croyaient.</p>
+
+<p>D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.</p>
+
+<p>Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre
+inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano
+se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu
+en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment
+entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis
+en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de
+guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.</p>
+
+<p>Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix
+avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que
+cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je
+fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la
+Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un
+calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après
+bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris
+la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes
+pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San
+Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais,
+malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D.
+Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne
+m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de
+m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces
+voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à
+grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de
+la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près
+de la place célèbre, qu'on appelle <i>La puerta del Sol</i>, rendez-vous de
+tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef,
+qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des
+nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu
+de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai
+les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M.
+Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef
+d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon
+adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui
+m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu
+passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M.
+Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur
+ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge,
+et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid
+comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens
+meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue
+d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.</p>
+
+<p>Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec
+impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner
+une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour
+ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon
+logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût
+attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les
+convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en
+ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai
+que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans
+la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays
+pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y
+prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après
+quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la
+preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il
+comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand
+service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il
+se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et
+l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la
+régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans.</p>
+
+<p>Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai
+cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La
+réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a
+danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au
+nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre
+le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un
+des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne
+doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services.
+Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que
+vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de
+don Joseph qui reçoit beaucoup de monde...</p>
+
+<p>Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui
+me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les
+négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une
+espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison
+que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M.
+Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient
+fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que
+dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les
+provinces. Il y avait moins de mystère.</p>
+
+<p>Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de
+don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus
+qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière,
+quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais
+observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se
+rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de
+Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe
+relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de
+bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages
+habituels de la vie des différences notables que je n'avais point
+remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais
+habitées.</p>
+
+<p>J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le
+lendemain, vint me visiter et <i>m'offrir sa maison</i>; cette expression
+officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les
+droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en
+est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle <i>visita de casa</i>,
+c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se
+donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis
+verbal.</p>
+
+<p>Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs
+chez lui, après l'heure de la promenade, une <i>tertulia</i> habituelle, et
+deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse.</p>
+
+<p>Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa
+vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de
+littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui
+entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il
+avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime
+avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la
+comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que
+celui-ci sur son patron.</p>
+
+<a name="c199" id="c199"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CXCIX.</h3>
+
+<p class="mid">Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs
+espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de
+Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du
+roi.--Ferdinand VII.</p>
+
+<p>Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette
+époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la
+faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se
+faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait
+rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore
+l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité.</p>
+
+<p>L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et
+l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le
+sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui
+était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de
+plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion
+pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire
+sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement
+une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas
+d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il
+ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé,
+qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il
+eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la
+monarchie.</p>
+
+<p>Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons
+de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle
+du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses
+palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes,
+jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les
+grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines,
+les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes
+de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les
+mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique
+exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de
+quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en
+avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais
+pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne
+m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres
+personnes.</p>
+
+<p>La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis
+long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir
+l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont
+elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était
+d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa
+fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut
+indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait
+à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra
+dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un
+quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait
+respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner
+l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus
+grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette
+aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux
+oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus
+facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à
+l'avouer.</p>
+
+<p>Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la
+bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que
+j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient
+joué un rôle.</p>
+
+<p>Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général
+Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus
+parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances
+nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus
+frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu
+dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se
+tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général
+Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier
+jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les
+grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les <i>titulos de
+castelli</i>, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient
+cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de
+la nation.</p>
+
+<p>Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France,
+où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses
+compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes.
+Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait
+conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes
+liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre,
+et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à
+m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à
+don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune
+homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt
+de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce
+changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions
+politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait
+manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était
+constitutionnel.</p>
+
+<p>J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles
+avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela
+signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout
+simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que
+personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à
+la française, qu'en Espagne on appelait <i>traje diplomatico</i>. Si vous
+voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien
+de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier
+gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais
+refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa
+majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir
+quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc
+d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je
+ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en
+parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en
+mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre
+long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais
+à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le
+confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en
+temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif
+du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et
+accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses
+entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues
+politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air
+d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne
+lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux
+gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte
+sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances
+hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je
+dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc
+m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la
+gracieuseté du souverain.</p>
+
+<p>Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce
+qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il,
+notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de
+vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.»</p>
+
+<p>--«Peut-être la police...»</p>
+
+<p>--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous
+demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques
+objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible
+des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au
+palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur
+dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne
+qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si
+je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse
+affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte
+entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première
+salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après
+le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me
+dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des
+amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour
+vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander
+l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi
+lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté
+l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel
+homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa
+avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de
+toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la
+créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne
+Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque
+temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur
+royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même
+que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins
+interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.»
+Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être
+présentée à votre majesté, pour lui demander...»</p>
+
+<p>--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose.
+Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?»</p>
+
+<p>--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur
+mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent
+n'être pas fort exacts.»</p>
+
+<p>--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque
+je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et
+avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour
+cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes
+projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à
+l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua
+de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand
+n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui
+avaient passé sous mes yeux.</p>
+
+<p>Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce
+que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il
+avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé
+un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai
+obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les
+maisons de plaisance où le public n'est pas admis.»</p>
+
+<p>--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane
+favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous
+engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit
+au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes
+certaine que vous y verrez le roi.»</p>
+
+<p>«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent
+aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions
+galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver
+dans mes souvenirs.»</p>
+
+<p>Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me
+félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur
+dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que
+toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je
+souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette
+capitale.</p>
+
+<p>«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il.</p>
+
+<p>«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera
+rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment?</p>
+
+<p>«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à
+m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit
+jardin du Retiro.</p>
+
+<p>«--Nous verrons, dans quelques jours.</p>
+
+<p>«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?»</p>
+
+<p>J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans
+réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.</p>
+
+<p>Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous
+nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter
+l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison,
+et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une
+demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit
+pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois
+entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des
+rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on
+s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la
+conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit
+avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un <i>refresco</i>.» Le duc
+sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été
+bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces
+manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets,
+des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre
+quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un
+signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques
+préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me
+sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même,
+toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances.</p>
+
+<p>Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que
+la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla
+rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était
+attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à
+la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je
+trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à
+Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il
+repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être
+frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel
+j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où
+j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui
+m'étaient arrivées.</p>
+
+<p>Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir
+à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive
+satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière
+dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais
+fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que
+moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je
+ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours
+comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma
+présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui
+révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi,
+j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme
+ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous
+manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à
+Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici <i>la llave secreta</i>, la
+clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par
+passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent
+pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette
+intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche
+point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le
+roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et
+qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation
+avec sa camarilla.</p>
+
+<p>--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos
+alarmes tombent devant l'<i>innocence</i>, et pour que l'avenir ne m'expose
+pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence
+à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion
+agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.</p>
+
+<p>--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un
+délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de
+faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que
+j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à
+charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance
+pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon
+espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment
+il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse
+jamais compté, je me trouvai encore une fois riche.</p>
+
+<a name="c200" id="c200"></a>
+
+<br>
+<h3>CHAPITRE CC.</h3>
+
+<p class="mid">Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les
+contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.</p>
+
+<p>Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser
+auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de
+l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la
+susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une
+séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la
+bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point
+ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et
+ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par
+amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il
+convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro,
+me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une
+femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de
+vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre.
+Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.»</p>
+
+<p>Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le
+roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à
+l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et
+de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui
+le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des
+personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en
+poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne
+calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la
+Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous
+franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me
+pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.</p>
+
+<p>Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe
+cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent
+soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces
+barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne
+heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans
+une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la
+Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes
+un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute
+une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne
+soit pas la bande de <i>los siete ninos de Écija</i>.» Le postillon adressa
+quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous,
+nous n'avons affaire qu'aux <i>Mamelucks</i>.» Tout étonnée de ce que me
+disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les <i>ninos
+d'Écija</i> et par les <i>Mamelucks</i>. La ville d'Écija a été le berceau d'une
+bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple
+constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de
+puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks
+qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière
+guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers
+fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité
+chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en
+parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur
+adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or,
+voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or
+en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à
+Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant
+s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.</p>
+
+<p>Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque
+chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix
+basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi
+n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six
+hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous
+allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro
+n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant:
+«Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait
+aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui
+est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il
+exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce
+n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de
+Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous
+aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck
+lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien
+nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a
+mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont
+élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous
+rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches
+épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit
+la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce
+Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos
+curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai
+1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé
+avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il
+avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa
+reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette
+Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait
+de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors,
+ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de
+services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur
+compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains
+d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des
+contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de
+voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques
+rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il
+connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement
+heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous
+arrivâmes à Séville.</p>
+
+<p>Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro
+me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la
+cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous
+arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de
+Cadix par une baie de trois lieues de large.</p>
+
+<p>Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don
+Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui
+est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis
+danser le <i>bolero</i> et le <i>fandango</i>, qui me parut plaire beaucoup aux
+spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci
+étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que
+j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous
+passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville,
+celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de
+jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se
+faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des
+tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques
+parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les
+femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.</p>
+
+<p>Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid.
+Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon
+me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par
+Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en
+apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au
+ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du
+système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des
+cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me
+faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il
+avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution
+d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se
+passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont
+pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la
+nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression
+des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C...,
+où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se
+rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann,
+dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction
+qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était
+extraordinaire.</p>
+
+<a name="c201" id="c201"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCI.</h3>
+
+<p class="mid">Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La
+Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les
+miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux
+fuyards.--Beau trait de Yusef.</p>
+
+<p>Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du
+théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans
+plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant
+me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant
+pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans
+annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels
+s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les
+hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que
+Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec
+le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du
+parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne
+et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez
+avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour
+l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus
+distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de
+crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa
+jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre
+de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait,
+parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient
+de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre
+des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété
+attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces
+droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez
+n'entendait pas défendre.</p>
+
+<p>J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à
+Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes
+dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid,
+parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller
+passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La
+Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don
+Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de
+brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai
+son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers
+minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était
+employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait
+le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres,
+pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement
+avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le
+surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me
+dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur
+des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement
+constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a
+généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire
+de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les
+héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il
+ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la
+curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous
+promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous
+êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt
+témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont
+j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don
+Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu
+me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis
+dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à
+Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les
+assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne
+m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se
+remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée
+quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors
+miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde
+nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes
+du 7 juillet.</p>
+
+<p>Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais
+les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi,
+suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des
+princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les
+personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans
+les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de
+cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les
+femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche
+costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces
+magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de
+politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des
+coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de <i>vive
+le roi absolu!</i> se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de
+<i>vive le roi constitutionnel!</i> poussés par les miliciens. Ces cris
+effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins
+furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale
+sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les
+environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes:
+la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un
+moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne
+saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les
+troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le
+général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute
+heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui
+représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son
+mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère,
+l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom,
+que le seul cri qui plût à son coeur était celui de <i>vive le roi
+constitutionnel!</i></p>
+
+<p>Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la
+sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était
+qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la
+garde royale.</p>
+
+<p>Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire
+que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses
+prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le
+ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente
+de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient
+en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus
+sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la
+fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à
+prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.</p>
+
+<p>Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La
+populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait
+fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la
+conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge,
+étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit
+sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la
+clôture des Cortès.</p>
+
+<p>Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde
+royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était
+rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des
+Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y
+eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour;
+mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée
+par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de <i>vive
+le roi absolu!</i> poussé par quelques soldats. La journée se passa assez
+tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes,
+appelé <i>Landaburu</i>, avait été assassiné dans le palais par ses propres
+soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles
+très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit
+autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu
+d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta
+l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui
+étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations,
+qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander
+raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps
+manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre
+paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une
+catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre
+que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de
+la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient
+établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les
+ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le
+gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue
+appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant
+sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les
+sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la
+ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la
+porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai
+déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de
+Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort
+constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même
+populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce
+qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité,
+et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a
+quelque chose de plus insaisissable encore.</p>
+
+<p>La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de
+confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux
+bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid,
+au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient
+rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient
+compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une
+partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne
+remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup
+d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au
+moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand
+nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo,
+qui prit le commandement en chef de toutes les forces.</p>
+
+<p>Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas
+duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est
+contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de
+quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux
+lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans
+motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de
+la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres
+griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi
+continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état
+s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques
+observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un
+peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego
+affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais
+ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune
+mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres
+événemens pour prendre un parti.</p>
+
+<p>Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une
+place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le
+cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un
+seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut
+insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à
+l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes,
+même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient
+gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme
+cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le
+quartier-général était à la grande place, où avait été établie une
+batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à
+très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers
+sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis
+qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un
+autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de
+bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement.</p>
+
+<p>Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit
+que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant
+le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un
+bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis;
+et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un
+grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode,
+la promenade favorite.</p>
+
+<p>Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les
+ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes
+du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission
+permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut
+intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs
+intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença
+à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde
+royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le
+Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans
+le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de
+l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de
+Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me
+retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don
+Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses
+amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de
+cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que,
+quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général
+Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une
+personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les
+armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix
+courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui
+n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un
+mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid.</p>
+
+<p>Je m'étais couchée, et je commençais à m'endormir, lorsque je fus
+réveillée en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma
+porte, destiné, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais découvrir
+par qui, à embarrasser l'une des rues par où les miliciens auraient pu
+venir s'opposer à l'entreprise des révoltés. Mon fidèle Yusef, qui ne
+s'était pas couché, vint frapper à ma porte, et me dit qu'il ne doutait
+pas, d'après les bruits qui avaient couru dans la journée, que cette
+nuit ne fût celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour
+attaquer: «Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et
+régulier d'un régiment.» Ma curiosité et l'inquiétude me décidèrent à me
+lever, et je m'approchai de la fenêtre de ma chambre, dont j'entr'ouvris
+les croisées. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en
+minute, et je crus distinguer la voix de don Félix. Je sortis
+tout-à-fait sur le balcon, et je vis que je ne m'étais pas trompée: il
+était avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me
+dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en
+même temps à Yusef de ne pas me quitter.</p>
+
+<p>Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque
+grande inquiétude me travaille. Je restai donc derrière mes volets
+entr'ouverts, et je ne tardai pas à entendre crier <i>qui vive?</i> Il ne fut
+fait aucune réponse. Don Félix et ses cinq compagnons tirèrent leurs
+coups de fusil, auxquels il fut riposté par une décharge du premier rang
+des troupes insurgées; mais en même temps, et par suite d'une terreur
+panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit être de deux bataillons,
+se débanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui était en face de
+chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs,
+shakos et fusils. Si c'était par suite d'un plan combiné que ces deux
+bataillons exécutèrent une manoeuvre qui ressemblait à une fuite devant
+six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des
+renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de
+Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il
+comptait à peine cent hommes dans ce moment-là, ils pouvaient facilement
+opérer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et
+cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient
+entre deux feux le quartier-général de la grande place. Ces troupes
+étaient à peine disposées que j'entendis le bruit du canon de la place.
+Dans mon impétueuse curiosité je proposai à Yusef de sortir avec lui
+pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris
+mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, où j'avais vu entrer
+la garde en désordre, j'arrivai sans rien découvrir jusqu'au haut de la
+rue de la Montera. Il était environ quatre heures du matin. Là je
+trouvai quelques curieux qui s'étonnèrent, ainsi que moi, de ne plus
+entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui était
+arrivé, et que je tiens d'un témoin oculaire. Dans le temps que les
+bataillons entrés par la porte de Saint-Bernard exécutaient l'attaque
+vraie ou simulée qui eut lieu sous mes fenêtres, d'autres bataillons du
+même corps attaquèrent la grande place avec aussi peu de succès; les uns
+et les autres se voyant repoussés, se réunirent à la porte del Sol, sans
+doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne réussit pas mieux,
+comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu'à dix heures
+et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de
+la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles
+avancées étaient placées jusqu'à l'église de Saint-Louis; elles étaient
+l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le
+général Morillo, qui croyait enfin à l'agression des révoltés, ne perdit
+pas une minute. Aidé du général Ballesteros, qui vint se placer sous ses
+ordres, il réunit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans
+la milice, et une pièce de canon. Il fit attaquer avec impétuosité la
+garde réunie à la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je
+n'en avais été témoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de
+l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un
+malheureux instinct qui leur coûta cher les fit s'enfuir par une rue
+nommée de l'<i>Arsenal</i>, qui aboutissait au palais où étaient leurs
+camarades. Ils y furent chargés par les soldats du régiment de cavalerie
+du Prince, alors en garnison à Madrid. Le carnage eût été beaucoup plus
+affreux si, à la prière du roi, le général Ballesteros, à qui ce
+monarque en fit porter la demande par un officier, le général ne leur
+eût permis de se retirer au palais.</p>
+
+<p>Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus
+d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à
+ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit
+cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis
+vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque
+apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les
+généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces
+troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols,
+qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des
+mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant
+délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons
+vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu,
+sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même
+pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la
+capitale.</p>
+
+<p>Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans
+une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite
+de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de
+Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les
+troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards,
+sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille
+royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service
+militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je
+m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale.
+Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du
+jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour
+intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de
+deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait
+très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on
+voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie
+commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là,
+par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa
+satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des
+accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du
+mouvement.</p>
+
+<p>Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef.
+Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite
+des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai
+une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique
+qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les
+affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes
+les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne
+manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle
+des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur
+un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces
+messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est
+restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des
+intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement.
+Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et
+non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs
+de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous,
+constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux
+qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié.
+Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas
+du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.»</p>
+
+<p>Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe
+de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé
+Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu
+de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à
+dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes
+se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna
+la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement
+blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les
+auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature
+dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime
+constitutionnel.</p>
+
+<p>Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa
+pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération;
+mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part
+des ministres étrangers.</p>
+
+<p>Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je
+me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire
+sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime
+conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne
+sera pas inutile à l'histoire.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le
+penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la
+maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me
+communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me
+raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez
+un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent
+d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est
+très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une
+méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant
+peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la
+garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés
+chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le
+blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses
+mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas
+s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient
+sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au
+moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de
+l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été
+close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du
+mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à
+manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et
+qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui
+pourtant n'est pas le mien.»</p>
+
+<p>Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon <i>gitano</i>,
+constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger
+pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions
+avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller
+rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre
+don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il
+vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait
+disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef
+nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon
+bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse
+peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit.
+Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon
+et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort
+effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne
+crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être
+légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je
+songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous
+laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son
+camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec
+l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort,
+bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita
+quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait
+appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le
+régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie
+surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à
+l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes,
+lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me
+répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient
+lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me
+dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi
+viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à
+Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la
+constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent
+dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le
+renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo,
+nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la
+population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est
+venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une
+conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le
+camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois
+sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous
+n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont
+l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes
+sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le
+résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que
+de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni
+de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir
+défendre.»</p>
+
+<a name="c202" id="c202"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCII.</h3>
+
+<p class="mid">Ministère d'Evariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de
+MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs
+de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami
+du roi. La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours la ville présenta un aspect tout militaire; mais
+peu à peu tout reprit l'allure ordinaire. Le ministère de M. Martinez de
+la Rosa fut remplacé par celui auquel on donna le nom d'Evariste
+San-Miguel, chargé alors des affaires étrangères. On instruisit des
+procédures d'après les formes judiciaires espagnoles, qui sont
+interminables: la seule victime du 7 juillet fut le malheureux
+Goeffieux, officier aux gardes, qui succomba à une accusation qui aurait
+pu être intentée avec plus de justice contre beaucoup d'autres de ses
+camarades; mais Goeffieux était Français. Ses juges eurent le double
+tort de le condamner sur des preuves très insuffisantes, et de témoigner
+une partialité qu'on attribua peut-être avec raison à la qualité
+d'étranger de l'accusé.</p>
+
+<p>Mon hôte blessé se rétablit promptement. Don Félix lui procura un
+passe-port pour Paris, où je l'ai revu depuis, car il y est resté. Son
+compagnon obtint du service dans l'armée que Mina commandait en
+Catalogne.</p>
+
+<p>Cependant l'horizon politique se chargeait de nuages: le congrès de
+Vérone avait été mystérieux et décisif; des bandes nombreuses
+s'organisaient dans plusieurs provinces contre la constitution; car, en
+Espagne, quel que soit le parti qui domine, il y a du mécontentement
+toujours prêt, enfin de quoi faire de la révolte, parce que l'idée du
+pillage y sert d'auxiliaire à tous les partis. Les insurgés prirent le
+nom d'armée de la foi, par contraste sans doute avec leurs actions; car,
+malgré toutes les sentimentales admirations dont, en France, ils ont été
+l'objet, je puis attester qu'à l'exception du baron d'Eroles et du
+général Quesada, ces héros-là n'étaient guère que des héros de grands
+chemins.</p>
+
+<p>Peu de temps après l'installation du nouveau ministère, les Cortès
+forent convoquées extraordinairement. Le parti exalté y domina, en
+tombant bientôt dans la division. Les ministres et la plupart des
+membres distingués des Cortès inclinaient à la modération; tous membres
+des sociétés maçoniques, ils firent par là donner à leur parti le nom de
+maçon; leurs adversaires s'appelèrent <i>comuneros</i>, nom ressuscité du
+temps de Charles V. Don Félix m'expliqua fort au long l'origine de ces
+dénominations; j'en ferai grâce au lecteur. Au reste, quoique la
+division fût bien prononcée, elle paraissait moins à la chambre que dans
+les gazettes. Ma qualité d'étrangère me permettant et même m'ordonnant
+la neutralité, si blâmée par Solon, je passais ma matinée dans un camp,
+ma soirée dans l'autre, et je savais le secret des deux. Don Félix
+penchait pour les maçons, parce qu'en général ce qu'on appelait la bonne
+compagnie tenait pour cette nuance politique, laquelle dominait
+également dans la milice urbaine, composée de l'élite de la population.
+Les <i>comuneros</i> au contraire s'étaient recrutés dans les classes
+inférieures de la nation, y compris cependant beaucoup de prêtres et de
+moines.</p>
+
+<p>Malgré les événemens de juillet et l'agitation des provinces, la
+capitale était fort tranquille; car je ne puis pas donner le nom de
+troubles à quelques légères émeutes dans lesquelles l'autorité fut
+respectée. Les promenades, les spectacles et les églises, qui le soir
+sont aussi des Spectacles, étaient fréquentés comme de coutume;
+plusieurs maisons réunissaient une nombreuse société où l'on dansait,
+car en Espagne les bals ont lieu en été comme en hiver. Je voyais
+souvent dans ces réunions les membres du corps diplomatique, qui,
+sachant mieux que les Espagnols la marche des affaires d'Espagne au
+congrès de Vérone, se laissaient assez aller contre l'ordre des choses.</p>
+
+<p>La France, était alors représentée à Madrid par M. le comte de Lagarde,
+le même qui faillit périr à Nîmes en 1815 ou 1816, en réprimant <i>le
+zèle</i> de cette époque. M. de Lagarde, que j'ai peu vu, mais que la
+droiture chevaleresque de son caractère entourait d'une haute estime,
+professait des opinions très modérées.</p>
+
+<p>Le ministre d'Autriche, comte de Brunetti, était taillé sur un autre
+patron. Qu'on se figure un homme d'état prenant sa toilette pour de la
+politique, persuadé que le soin de sa personne, d'ailleurs fort bien,
+entrait dans les intérêts de son cabinet: papillon diplomate, il
+poursuivait les dames de complimens, ce qui n'est pas de principe dans
+la galanterie espagnole. Le comte de Brunetti était regardé comme
+l'inspirateur du parti servile européen; mais je n'ai jamais pu croire
+qu'il soit entré dans cette tête d'autre souci beaucoup plus sérieux que
+la broderie d'un habit.</p>
+
+<p>L'agent diplomatique le plus actif était le comte Bulgari, Grec de
+naissance, ministre de Russie. Il s'était prononcé hautement contre le
+système constitutionnel, et ce fut lui qui pressa le premier le
+gouvernement espagnol de notes menaçantes.</p>
+
+<p>Le représentant de l'Angleterre était sir William A'Court, homme
+réellement habile et fort, sorte de capacité ambulante que la prévoyance
+du cabinet britannique place et déplace toujours à merveille. Sa
+conduite était beaucoup plus mesurée que celle de ses collègues; il
+entretenait des relations assez intimes avec quelques membres influens
+des Cortès, et c'est le seul des ministres étrangers qui reçût des
+Espagnols depuis la journée du 7 juillet. Sir William A'Court était
+agréable aux constitutionnels, qui le visitaient fréquemment.</p>
+
+<p>Il fallait sans doute tout l'intérêt d'une immense nouveauté, pour que
+je prolongeasse ainsi mon séjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait
+guère que des plaisirs de curiosité. J'allais peu dans le monde, parce
+que j'ai toujours préféré l'attendre que l'aller chercher, et que le
+monde pour moi c'est l'intimité. Je continuais seulement mes habitudes
+de société chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais
+fait connaissance dans la journée du 7 juillet. Don Félix, qui la
+connaissait beaucoup, m'engagea à aller à ses soirées, où se
+réunissaient plusieurs des principaux membres des Cortès et quelques
+officiers supérieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le
+célèbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rôles
+qu'il avait joués. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur très
+populaire des Cortès, et qui fut un moment le chef des exaltés. Riego y
+venait plus rarement, mais jamais sans me persécuter de déclarations que
+j'arrangeais peu avec son caractère de Catilina. Il était souvent d'une
+timidité remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et
+quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je
+prenais plutôt pour un effort de son rôle que pour un trait de son
+caractère. En général, il y avait de la présomption plus que de la
+grandeur dans les personnages du drame qui se déroulait sous mes yeux.
+Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet
+héroïque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette
+soudaineté de génie, de force et de valeur qu'avait suscitée la
+révolution française dans quelques uns de ses premiers partisans. Le
+trait le plus saillant des acteurs de la révolution espagnole que les
+salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'était l'incroyable
+confiance, la présomptueuse sécurité avec laquelle ils parlaient de
+leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est guère mon lot, eh
+bien! j'étais le raisonneur de la société; moi seule connaissais le mot
+objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai
+presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop à faire.</p>
+
+<p>La société de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes
+les autres, était dissoute. Cette damé avait suivi son mari, qui obtint
+un commandement du côté de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir,
+et don Félix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous
+passions la soirée en causant. J'allais cependant au spectacle de temps
+en temps. Le général Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: «Vous
+avez donc une tertulia; je pensais que don Félix était le seul homme qui
+fût admis habituellement chez vous?</p>
+
+<p>«--Vous êtes dans l'erreur, lui répliquai-je, et cela fût-il vrai, je
+ferais volontiers une exception en votre faveur.</p>
+
+<p>«--J'accepte, et dès demain je me présenterai à votre hôtel.» Il fut
+exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride où
+j'étais allée respirer le frais, je trouvai chez moi le général qui
+m'attendait. «Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je
+profite de la permission que vous m'avez donnée, et je viens de bonne
+heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos
+habitués ne viennent vous obliger à être aimable pour tout le monde. Je
+ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez être rassasiée et
+que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prétendus hommes
+d'État. Parlons plutôt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas
+d'inconvénient, quel est le démon qui vous pousse à rester en Espagne
+dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre
+liaison avec don Félix ait un caractère grave. D'ailleurs, certaines
+confidences du duc d'A... que vous devez très bien vous rappeler, m'ont
+appris que le jeune brigadier n'a pas été l'objet le plus sérieux de vos
+pensées.»</p>
+
+<p>Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au
+général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs
+avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un
+langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier
+l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune
+envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi,
+qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous
+le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait
+pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la
+Camarilla?</p>
+
+<p>«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y
+en a encore une?</p>
+
+<p>«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de
+nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent
+sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en
+minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle,
+les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7
+juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons,
+se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin
+Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se
+moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le
+vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les
+constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience
+du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint
+vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives
+sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être
+pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos
+habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général
+Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous
+assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle
+aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit
+absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.</p>
+
+<p>«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée
+aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort
+gai dans ce moment?</p>
+
+<p>«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine
+philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger
+ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant
+impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des
+entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais
+exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en
+recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en
+Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été
+son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je
+tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi
+discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus
+qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère;
+j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que
+presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa
+pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose
+qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne
+manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est
+aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système
+constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement,
+soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains
+fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique.
+Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai
+quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se
+leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après.
+L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure
+de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence
+ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais
+patriotes, d'exterminer ces <i>infâmes modérés</i> qui entravaient tout.
+J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les
+différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles,
+qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente
+se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son
+amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine.</p>
+
+<p>Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le
+général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la
+reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de
+la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux
+propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les
+renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me
+dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait
+probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de
+répondre que je la recevrais volontiers.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en
+effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate
+noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des
+habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici,
+me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort
+d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous
+l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque,
+malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il
+est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui,
+ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus
+fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi
+se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille
+imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment
+fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation
+s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque
+française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de
+nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de
+les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer
+madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez
+pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien
+avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je
+ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne
+fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins.</p>
+
+<p>«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je
+n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en
+deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais
+presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de
+personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain
+qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste
+toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que
+soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans
+l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont
+antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818,
+pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que
+le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé
+dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour
+avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant
+quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes
+instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale.
+Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de
+quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela
+auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je
+répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait
+toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation
+qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je
+lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je
+m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que,
+sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais
+bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans
+le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver
+mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me
+dit le roi; <i>hombre con faldas</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, c'est tout dire. Sa majesté me fit
+présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me
+prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il
+m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de
+voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce
+qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels
+très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache
+pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes
+visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et
+j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare
+que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa
+majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.»</p>
+
+<p>Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don
+Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une
+nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une
+dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des
+anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est
+écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas
+trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la
+Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans
+prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour.
+Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir
+certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils
+sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi
+m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage
+fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don
+Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le
+marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est,
+fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout
+l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro;
+je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.»</p>
+
+<p>Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me
+rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied,
+vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je
+trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais
+qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse
+affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je
+monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où
+étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce
+dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un
+beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de
+vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop
+constitutionnellement.</p>
+
+<p>«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se
+rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais
+d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler
+l'hommage de mon profond respect.</p>
+
+<p>«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus:
+que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur
+le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid.</p>
+
+<p>«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas
+éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était
+plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué
+dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les
+événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit
+au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où
+m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté.</p>
+
+<p>«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment
+pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée
+d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on
+voudra l'appeler, est une <i>bêtise</i> (l'expression est textuelle); mais il
+n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de
+gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume
+qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous
+ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux,
+je vous en préviens.»</p>
+
+<p>Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de
+moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse,
+et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de
+me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me
+tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.»
+Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit
+chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son
+départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques
+troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans.
+</p>
+
+<a name="c203" id="c203"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCIII.</h3>
+
+<p class="mid">Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et
+Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de
+Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec
+les Français.</p>
+
+<p>Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence,
+afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus
+dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France,
+parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était
+difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après
+la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre,
+de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne
+suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne
+pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le
+gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de
+l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour
+repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites.</p>
+
+<p>Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient
+à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère
+s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le
+fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz
+Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait
+chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le
+véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre
+d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et
+avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus
+par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux
+projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des
+Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une
+attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec
+autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard,
+d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et
+d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur
+tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier
+en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se
+regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas
+ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes
+compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.»</p>
+
+<p>Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces
+espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les
+ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu
+à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi
+en fit donner communication par le ministre San-Miguel.</p>
+
+<p>J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y
+accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave
+castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien
+d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante
+réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de <i>divino</i>.
+Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le
+regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles
+était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul
+rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu
+Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car
+tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près
+de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien
+des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M.
+le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse,
+d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa,
+littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la
+timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours
+dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être
+jalouses.</p>
+
+<p>Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans
+doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une
+certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus
+émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre,
+ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir
+qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au
+patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le
+gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands
+préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent
+leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de
+Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement
+iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française
+avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut
+nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon
+ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et
+Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé
+de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de
+la Foi.</p>
+
+<p>Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été
+imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions
+entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance,
+il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne
+aussi rapide.</p>
+
+<p>La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours
+de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout
+éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une
+activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je
+l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent
+l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui
+commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant
+l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas
+s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!»</p>
+
+<p>Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y
+résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de
+translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les
+ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi.
+Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont
+les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel,
+se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me
+détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout
+lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées
+beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens
+d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et
+deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent
+volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur
+les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne
+fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en
+pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les
+bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le
+gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou
+constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles
+dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une
+impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances.</p>
+
+<p>Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide
+dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne
+resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais
+très rarement.</p>
+
+<p>On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la
+translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à
+quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un
+état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions
+royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un
+acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de
+l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance
+qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit
+cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.</p>
+
+<p>Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus
+d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité
+suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda
+souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en
+Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en
+Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle
+en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de
+prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point
+n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait
+faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis
+plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais
+s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait
+chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait
+d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai,
+dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un
+seul instant.</p>
+
+<p>Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient
+prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su
+ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après
+la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les
+proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement
+dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations
+d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la
+capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une
+lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue
+avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec
+les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut
+obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.</p>
+
+<p>Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces
+circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la
+résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins
+la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs
+d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru
+sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en
+personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de
+la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24
+mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par
+des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au
+delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les
+deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de
+Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me
+fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous
+quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de
+la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala,
+et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait
+prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou
+cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement
+par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la
+convention signée avec le major général de l'armée française, et
+approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions
+contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.</p>
+
+<p>Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour
+vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison
+de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que
+Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le
+désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la
+porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu
+de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non
+seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en
+tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le
+général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à
+abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes
+furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la
+porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se
+répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la
+populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent
+interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce
+temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il
+distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la
+circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte
+d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie
+par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne
+tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci
+firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des
+personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible
+garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de
+Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue
+très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée
+française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva
+chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je
+craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à
+quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et
+que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de
+Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre
+à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation
+de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse
+point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait
+massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale
+a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient
+bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»</p>
+
+<p>Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient
+s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir
+lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation
+contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à
+l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général
+Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à
+Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur
+le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était
+donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au
+moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de
+Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer
+immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens
+dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu
+de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes,
+et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la
+ville, tout rentra dans l'ordre.</p>
+
+<p>Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf
+heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes
+qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et
+l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et
+ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la
+dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon
+séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère
+beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême;
+mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra
+se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les
+armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute
+opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État
+constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre
+eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont
+triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la
+sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière
+dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être
+pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples
+depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.</p>
+
+<a name="c204" id="c204"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCIV.</h3>
+
+<p class="mid">Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues
+avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La
+régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de
+l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.</p>
+
+<p>Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le
+Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures
+du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un
+bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était
+entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le
+général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais
+connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et
+après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid,
+il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé
+incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait
+de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il
+avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit
+en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7
+juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son
+altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec
+lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort
+qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.»</p>
+
+<p>M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et
+qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait
+obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***,
+quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En
+premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux
+fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un
+vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines
+et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant
+telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7
+juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces
+gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des
+sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette
+tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se
+trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des
+Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve
+tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du
+moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le
+froc ait couverts.»</p>
+
+<p>M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le
+régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe;
+beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait
+dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession,
+s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince.
+Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la
+marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les
+soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande
+allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en
+ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées
+pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche.</p>
+
+<p>Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une
+division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent
+émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince,
+les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non
+interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit
+régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs
+cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement
+qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de
+Villa-Hermosa, situé auprès du Prado.</p>
+
+<p>En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de
+femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant <i>mort aux
+negros!</i> c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les
+constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en
+petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir
+fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles
+françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par
+sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes
+de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut
+seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut
+parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata
+de temps à autre.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et
+jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à
+peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins
+généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent.
+Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de
+tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la
+Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit
+contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter
+l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au
+grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être
+logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et
+tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens
+ignorans et en général peu riches.</p>
+
+<p>M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses
+maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux
+hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui
+ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général.
+Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos;
+il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y
+installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par
+l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout
+le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien,
+maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul,
+dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et
+qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire.
+Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait
+des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde
+allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une
+cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de
+Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais
+Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes
+les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du
+mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à
+ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux
+marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus
+assidus commensaux.</p>
+
+<p>Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles
+politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le
+théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des
+absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne
+regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait
+voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle
+aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et
+leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit
+et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré
+l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les
+cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de
+cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami
+don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me
+prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis.</p>
+
+<p>M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très
+grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce
+singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma
+confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne
+me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre,
+il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte
+d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé
+celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me
+charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne
+très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez
+d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de
+longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur
+langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à
+même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me
+dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de
+l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait
+audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des
+franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il
+n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je
+dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous
+rendîmes ensemble au couvent de Saint-François.</p>
+
+<p>Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte
+d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine
+vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il
+nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous
+recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes
+sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que
+don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un
+moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas
+en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu
+d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la
+maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous
+entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon.
+L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras,
+extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte
+d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus
+d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar,
+vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance
+remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et
+nous invita l'un et l'autre à prendre séance.</p>
+
+<p>Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante
+ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux
+brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard
+fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne,
+triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement
+élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le
+chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou,
+si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.</p>
+
+<p>Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup
+d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui
+procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant
+vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je
+désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le
+portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec
+l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don
+Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu,
+et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si
+vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous,
+mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»</p>
+
+<p>«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas
+sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon
+habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours
+que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le
+système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats
+français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des
+moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit
+au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement
+peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de
+cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi;
+j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que
+la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là
+sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non
+pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais
+ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce
+rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus
+grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne
+trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous
+trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première
+conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don
+Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de
+politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»</p>
+
+<p>J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer
+avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes
+yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la
+conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui
+entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un
+plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui
+fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore
+quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que,
+quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas,
+les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui
+permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais
+je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais
+assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût
+la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»</p>
+
+<p>Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien
+intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe
+sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait
+su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses
+supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il
+alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui
+se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double
+mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son
+frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux
+cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la
+révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même
+qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se
+l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter
+des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son
+âge et de son état.</p>
+
+<p>Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette
+belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable
+d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous,
+donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire,
+les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans
+cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y
+firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une
+victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées
+fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien
+différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause
+de ce changement.</p>
+
+<p>Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que
+don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort
+grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire
+que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit
+connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait
+point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion
+de me revoir.</p>
+
+<p>J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je
+savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à
+Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles
+je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre
+qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et
+après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite
+était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que
+le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens.
+Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de
+cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir
+le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je
+m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on
+désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des
+franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après,
+un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le
+soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis
+à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la
+même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir
+dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il
+communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi
+du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus
+assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon
+empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu
+m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place,
+me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou
+chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez
+vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette
+que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ
+de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie,
+laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en
+accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle,
+surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma
+proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien
+précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin
+d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de
+charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un
+de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent
+particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet
+entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de
+jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les
+hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des
+Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel
+enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener
+celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla
+beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des
+relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre
+comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre
+ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le
+rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait
+allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature
+avait le plus généreusement traité.</p>
+
+<p>Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus
+de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui
+déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il
+m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des
+Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir
+quelquefois.</p>
+
+<p>«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère
+que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»</p>
+
+<p>Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez
+moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du
+prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait
+aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général
+Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le
+général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes,
+crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères
+conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec
+l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres
+généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne
+obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il
+serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace
+de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de
+ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais
+elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que
+trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par
+l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes
+victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration,
+n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.</p>
+
+<p>J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la
+conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me
+répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et
+je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le
+duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est
+pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix
+d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre
+nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par
+Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et
+qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me
+garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement
+français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à
+ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable
+établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne
+manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le
+fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que
+la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les
+<i>negros</i>. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années;
+mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je
+porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce
+que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti
+contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général
+constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de
+beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très
+sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le
+militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et
+le moine profita de celles des vainqueurs.</p>
+
+<p>Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen
+de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une
+des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de
+Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les
+montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit
+pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La
+liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé,
+si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne;
+mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de
+nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes
+blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug
+que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié
+leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les
+témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le
+despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre
+ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques
+années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera
+encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»</p>
+
+<p>Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de
+don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir.
+J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai
+faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de
+grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de
+chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de
+fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point
+l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que
+je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de
+M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du
+munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage
+finirait par la Conciergerie.</p>
+
+<p>S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid
+au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les
+gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand
+regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles
+qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la
+capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux
+mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui
+n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la
+garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y
+étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection
+ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des
+vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que
+don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société
+de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était
+presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais
+rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de
+la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue,
+quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à
+ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père
+Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant
+trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance
+sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement
+anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce
+dernier boulevard des libéraux.</p>
+
+<p>Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la
+célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement
+universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et
+avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid
+pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait
+être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père
+Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon
+allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne
+serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps
+diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se
+croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout
+se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de
+l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte
+d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers
+furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus
+encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais
+indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je
+ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque
+sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui,
+auraient dû solliciter de lui un asile.</p>
+
+<p>Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais
+guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier
+me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours
+plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le
+déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui
+qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit
+en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car
+on n'avait pas encore inventé les mots <i>apostolique</i> et <i>absolutiste</i>
+pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.</p>
+
+<a name="c205" id="c205"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCV.</h3>
+
+<p class="mid">Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de
+Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.</p>
+
+<p>Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas,
+dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et
+dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les
+Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui
+n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême.
+Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était
+réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader
+après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques
+officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de
+l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme
+où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il
+fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une
+bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de
+la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le
+père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris
+l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par
+l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris
+dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en
+dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux
+espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le
+croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement
+français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier.
+Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas
+Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques
+jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on
+appelait le <i>séminaire des nobles</i>, qui avait plusieurs fois servi de
+prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la
+consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore
+qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on
+sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut
+permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui
+avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient
+eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui
+m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre
+des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où
+on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste
+français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire
+à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après.</p>
+
+<p>M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures,
+et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait
+en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit
+dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua
+fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se
+flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme
+prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort
+justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je
+portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las
+Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de
+don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous
+êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui
+dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris
+aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement
+auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un
+motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en
+particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans
+l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans
+l'antichambre.</p>
+
+<p>Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus
+que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore
+affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas
+celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole.
+Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause
+constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il
+supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire
+toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas
+l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai
+qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités
+espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré.
+Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite.
+Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le
+malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud.</p>
+
+<p>M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut
+parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits,
+je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le
+moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que
+j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père
+Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon
+travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut
+enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire.
+J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je,
+le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte
+d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été
+s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer
+une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le
+protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe
+un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je
+vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous
+pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je
+vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement,
+joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.»</p>
+
+<p>La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait
+vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de
+quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je
+m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez
+certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me
+feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres
+eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus
+mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce
+n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme
+premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de
+l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les
+Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au
+monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs
+de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas.
+Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens
+du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur
+contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le
+revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions
+convenus, de parler de Riego.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement
+de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de
+gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier.</p>
+
+<p>En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la
+sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une
+chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement
+la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes
+charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et
+prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego;
+mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y
+rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me
+confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par
+d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité
+d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de
+poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me
+dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai
+eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait
+résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la
+lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés
+pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans.
+Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me
+demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir
+été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez,
+renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me
+dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite
+que je lui avais faite dans sa prison.</p>
+
+<p>L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée <i>de la
+Cebada</i>. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée,
+tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa
+après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où
+les circonstances l'avaient placé.</p>
+
+<a name="c206" id="c206"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCVI.</h3>
+
+<p class="mid">Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène
+d'auberge.--Excursion en Suisse.</p>
+
+<p>Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français
+disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti
+apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités
+subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et
+réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce
+spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans
+discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent
+bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient
+successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de
+leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme
+même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien
+dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres.
+Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier
+introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en
+vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans
+laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il
+craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et
+quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves
+de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à
+la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus
+magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances
+pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer.</p>
+
+<p>Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais
+attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par
+cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des
+agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée
+en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais
+laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit
+plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule,
+j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et
+dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond
+attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par
+cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes
+vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le
+bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à
+ma mémoire.</p>
+
+<p>La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour
+rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux
+témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà
+je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne
+point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes
+affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service;
+mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus
+péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles,
+et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous
+demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne
+où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je
+ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin
+de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre
+toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent;
+ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher
+d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère.</p>
+
+<p>«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la
+réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que
+vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que
+soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens
+de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie
+encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.»</p>
+
+<p>Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait
+jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si
+dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un
+départ qui était déjà résolu et nécessaire.</p>
+
+<p>Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des
+sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le
+régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement
+pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et
+j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai
+comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de
+toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que
+j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux
+hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un
+orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris
+quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le <i>visa</i> de mon
+passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les
+mentionne.</p>
+
+<p>Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à
+Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître,
+dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les
+gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude
+et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me
+restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue
+nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon
+jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr
+de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre
+ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les
+vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux
+lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et
+les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et
+inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre
+de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont
+rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement
+qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa
+lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables
+de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans
+une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à
+coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une
+reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous
+font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait
+davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold
+demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame
+arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les
+réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en
+quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds.</p>
+
+<p>--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus
+rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité,
+j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de
+manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses,
+je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la
+vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives
+expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes
+relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une
+franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long
+avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait
+mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de
+renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille.
+Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné
+toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux
+défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.</p>
+
+<p>Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les
+vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à
+retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié
+vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable
+succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de
+ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule
+me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à
+lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant
+d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste
+encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une
+dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices
+sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable.
+J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené
+Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire <i>qu'il n'est point mon
+fils</i> serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le
+sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour
+ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait
+attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption,
+pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens
+d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel
+bonheur.</p>
+
+<p>Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait
+me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes
+les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours.
+J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté
+d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin <i>una vera
+desinvoltura</i>. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais
+l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne
+formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort
+difficile.</p>
+
+<p>Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous
+arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans
+une auberge, point central des diligences. La première salle était
+remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter
+les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous
+préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du
+bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long
+et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en
+arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait
+mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne
+prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement,
+pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà
+debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains
+qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère,
+ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques
+prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold
+brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer
+d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais <i>rendu
+amour pour amour</i>. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise
+n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par
+son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre
+bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En
+résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble
+attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire
+que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur
+une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.</p>
+
+<p>Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une
+dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée;
+et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma
+volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le
+danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en
+rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions
+à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère.
+«Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par
+l'espoir que vous deviendriez mon fils.</p>
+
+<p>«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un
+fils!</p>
+
+<p>«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher?
+Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre
+malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah!
+disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui
+nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi
+au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille
+dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa
+mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte
+à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix
+du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la
+servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir:
+«Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le
+bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions
+déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement,
+occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un
+tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le
+sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous
+donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>«--Ici, ma chère, à table.</p>
+
+<p>«--Vous voulez me plaisanter?</p>
+
+<p>«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil
+expressif.»</p>
+
+<p>J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait
+dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et
+malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon
+qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir
+tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en
+fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu,
+messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans
+l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui
+où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à
+exhiber leurs passe-ports.</p>
+
+<p>Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la
+moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La
+servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et
+surtout du <i>beau militaire</i>. Aussitôt le brigadier de songer à son
+devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les
+passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.</p>
+
+<p>Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold
+d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu
+filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment,
+vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à
+vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence
+de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui
+prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je
+ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à
+jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me
+promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante
+mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de
+vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians
+dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher
+une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins
+à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage
+d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il
+fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que
+l'estime pût entourer.</p>
+
+<p>La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre
+tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold
+montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent
+beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à
+irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de
+tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une
+filiale obéissance.</p>
+
+<p>Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai
+oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la
+Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître,
+renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma
+vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens
+pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui
+mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords
+d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière
+sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les
+volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir
+éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de
+solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière
+dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié
+heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du
+dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la
+nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous
+soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand
+je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de
+bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous
+retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un
+combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça
+quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant
+bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions
+de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti
+et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir
+de ses promesses.</p>
+
+<p>Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves
+avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et
+me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il
+était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je
+l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était
+affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour
+m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma
+connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold
+était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris
+avec effroi. Il ne contenait que ces mots:</p>
+
+<p>«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et
+mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui
+me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps
+le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que
+je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon
+coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez
+entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je
+suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me
+ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici
+là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je
+volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet
+de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je
+sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce
+que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»</p>
+
+<p>Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de
+l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette
+séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment
+Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de
+contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé
+percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice
+un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce
+sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très
+agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le
+revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de
+l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les
+consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et
+quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et
+des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point
+encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève.
+Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables
+amis m'ont plus tard empêchée de mourir.</p>
+
+<a name="c207" id="c207"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCVII.</h3>
+
+<p class="mid">Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage
+improvisé.</p>
+
+<p>Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans
+intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage
+pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs
+des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris
+ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts
+en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis,
+guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire.
+J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui
+semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un
+peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce,
+d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de
+la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne
+serait pas <i>con amore</i>.</p>
+
+<p>Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu
+l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce
+devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république!
+comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a
+peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans
+l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a
+son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire
+valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un
+cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du
+piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne
+doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de
+thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur
+de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est
+impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle,
+et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur.
+Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de
+1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste.</p>
+
+<p>Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les
+environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de
+fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à
+côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette
+époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand
+seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de
+bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade
+de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles;
+quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient
+dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en
+fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste
+de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui
+croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame
+de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put
+souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur
+toute patriotique.</p>
+
+<p>Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où
+Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce
+fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand
+poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions
+dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges
+du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa
+réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui
+témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de
+distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en
+même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom
+illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis
+bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il
+fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été
+bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des
+poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la
+Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais
+auprès de lord Byron une mission des <i>liberales</i> d'Espagne; mais qu'on
+compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce
+voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont
+voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration
+personnelle.</p>
+
+<a name="c208" id="c208"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCVIII.</h3>
+
+<p class="mid">Gênes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord
+Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je
+venais chercher un poète en Italie: j'étais donc dans une excellente
+disposition d'esprit pour m'abandonner à toutes les idées poétiques,
+idées qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-même. Chaque pas que
+je faisais sur cette terre sacrée réveillait un écho dans mon sein; à
+mes transports secrets, à la vivacité de mes regards, à mon admiration
+curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'âge
+et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute,
+qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de
+grand et de beau, loin de me rabaisser en me forçant à un humble retour
+sur moi-même, me transportait hors de la sphère des pensées communes,
+m'exaltait et me grandissait à mes propres yeux.</p>
+
+<p>Gênes surtout m'inspira au plus haut degré ces impressions; Gênes la
+superbe, dont les palais de marbre semblent destinés à réunir dans
+l'enceinte d'une seule ville une assemblée de monarques. Non seulement
+ce sont les maisons des riches habitans qui méritent le titre de palais;
+mais les peintures à fresque ou sur stuc dont les Génois décorent
+volontiers leurs façades, donnent un air de magnificence à des ateliers
+de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux hôtels
+occupés par les descendans d'André Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus
+qu'une grandeur éclipsée; et ce doge qui s'étonnait de se voir dans la
+foule des courtisans à Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il était
+forcé de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de
+sa cité humiliée. J'errai pendant plusieurs heures dans Gênes pour Gênes
+elle-même, tantôt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantôt
+m'arrêtant immobile comme une statue sous un portique près de la <i>piazza
+delle amorose fontane</i>. Quand je rentrai à l'hôtel où j'avais laissé mes
+paquets, je montai précipitamment au cinquième étage: j'avais reconnu
+que la maison se terminait par une de ces terrasses pavées de <i>lavagna</i>,
+si fréquentes à Gênes, et où les habitans aiment à prendre le frais. Là,
+j'admirai encore la «<i>Superba Genoa</i>,» avec l'amphithéâtre de ses palais
+de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les
+hauteurs plus aériennes sont couronnées de châteaux de plaisance. À
+gauche les Alpes, à droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis,
+portant les yeux vers le golfe, au delà des vaisseaux, je regardais et
+regardais encore à travers le lointain d'azur où les yeux de Colomb
+eurent sans doute la première vision d'un monde inconnu.</p>
+
+<p>On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village
+situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour
+ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la
+connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M.
+Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi
+à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait
+milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se
+promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me
+reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât
+mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien
+découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir
+Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins
+discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les
+visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait
+reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa
+seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en
+vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment,
+madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au
+spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il
+envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée
+d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des
+rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans
+doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie,
+tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta
+ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit.
+Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M.
+Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé!</p>
+
+<p>J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une
+véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui
+venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au
+moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de
+quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile
+conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête
+d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de
+mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>
+Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet
+homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se
+promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord
+Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre,
+j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort
+par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le
+portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une
+question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour
+prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord
+Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il
+voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été
+long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu
+d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur
+des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il
+préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier,
+il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus
+belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette
+tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron:
+ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant
+deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je
+suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent
+pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête
+bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la
+tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de
+trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles
+enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut
+donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds;
+heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut
+prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait
+prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta
+une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en
+nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou
+fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.</p>
+
+<p>Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un
+banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la
+ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces
+mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie
+de <i>Sylla</i>. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la
+main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la
+tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart
+nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici,
+dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre
+moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me
+remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon
+intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en
+avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la
+curiosité de le voir plutôt que <i>Sylla</i> qui m'avait amenée sous la
+tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne
+part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron
+s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son
+ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous
+donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.»
+Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une
+transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de
+près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une
+avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de
+paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement
+de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se
+décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne
+crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes
+les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète
+d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval,
+tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je
+suis chez M. Duncan-Stewart.</p>
+
+<p>«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de
+Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car
+cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre.
+J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui
+ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les
+feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une
+contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de
+ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce
+qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire
+Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous
+apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit
+Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité
+naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus
+enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire
+de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien,
+madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une
+actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers
+volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais
+encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue
+savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en
+dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre
+davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain <i>à la
+casa Saluzzi</i>.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand
+poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance,
+je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre
+héroïne de mes récits; je dirai seulement que <i>Sylla</i> fit naturellement
+tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très
+flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me
+dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à
+figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le
+connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques
+heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux
+esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de
+trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure
+de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En
+général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le <i>gentleman</i> est
+plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre
+écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer
+aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y
+a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me
+suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son
+autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées
+libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est
+rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle
+de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce
+Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais
+né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop
+romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange,
+moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait
+que les Anglais représentent toujours le diable boiteux.</p>
+
+<p>Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne
+furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres
+réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois.</p>
+
+<p>Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon
+blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur
+la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était
+expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de
+dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son
+génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût
+que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte,
+avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son
+nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille
+pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en
+jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me
+servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec
+Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques
+rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il
+signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient
+aussi celles de l'empereur.</p>
+
+<p>La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas
+sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place
+dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres
+souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par
+l'espérance de ma visite à la <i>casa Saluzzi</i>. M. Duncan m'accompagna
+presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à
+cheval, après m'avoir répété: à demain, <i>signora</i>.</p>
+
+<a name="c209" id="c209"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCIX.</h3>
+
+<p class="mid">Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un
+bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en
+peine.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'<i>Albaro</i>, la
+<i>casa Saluzzi</i> me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans
+ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour
+plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture
+du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier
+de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit.
+Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme
+se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose
+de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par
+une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à
+Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans
+une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui
+servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je
+préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je
+m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux
+portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de
+regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique
+et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce
+<i>beau désordre</i> qui n'est pas un <i>enfant de l'art</i>, mais bien un
+désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée,
+c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur
+une pique surmontée d'un casque.</p>
+
+<p>Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne
+m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me
+demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la
+table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord
+Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait
+à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais
+dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les
+scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel
+on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des
+goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il
+avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait
+à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait
+déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un
+anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi.
+Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur
+ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce
+que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du
+sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne
+qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de
+fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la
+saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York
+qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce
+pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un
+chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans
+quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur,
+peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient
+entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.
+Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié
+bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la
+politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de
+la <i>casa Saluzzi</i> un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba,
+famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et
+moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier.
+N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les
+pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui
+furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut
+tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu
+bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le
+grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais
+comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a
+bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont
+un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi,
+ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La
+liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe
+visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule;
+on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne,
+c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un
+singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les
+noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les
+noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité
+très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu
+se figurer que la <i>Compagnie des Indes</i> était un conseil de négocians;
+ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui
+survit à tous ses enfans.»</p>
+
+<p>«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret
+du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de <i>vive
+Byron!</i> et que ce nom sera synonyme de <i>vive la liberté!</i>» Byron n'éluda
+pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je
+vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe,
+la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour
+combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne
+interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée
+exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me
+dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux
+casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et
+l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un
+mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il
+s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment
+me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce
+sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du
+grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa
+vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le
+casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette
+coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le
+casque de Byron.</p>
+
+<p>Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus
+bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il
+venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à
+être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron,
+entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous
+rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme!
+C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au
+moins Thane de Cawdor et de Glamis.</p>
+
+<p>Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait
+d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se
+défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait
+annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris
+s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes
+saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses
+yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce
+regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit
+lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je
+vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut
+s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant
+et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses
+larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des
+sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si
+généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort,
+reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de
+moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille
+l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins
+de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui
+entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur
+eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon
+bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes
+d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son
+secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme,
+dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez,
+et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de
+lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes
+de croix en son intention.</p>
+
+<p>«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent
+bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt
+à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs,
+aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le
+mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous
+expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes
+je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est
+qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois
+entrer mon ami le Nabab<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; c'est un esprit fort, parlons d'autre
+chose.»</p>
+
+<a name="c210" id="c210"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCX.</h3>
+
+<p class="mid">Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise
+réputation des Génois.</p>
+
+<p>Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les
+appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de
+sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le
+trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le
+cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens
+vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante
+vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une
+visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me
+rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'<i>autorité
+locale</i> d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en
+imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui
+s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint
+tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus
+heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes
+lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du
+côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien
+secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques
+domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de
+les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces.
+J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus
+bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à
+quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui
+marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors
+ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se
+rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas
+penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre
+ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent
+pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi,
+bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé
+d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte
+remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de
+profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre
+de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la
+<i>prima dona</i>. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était
+volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne
+paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse
+négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant
+qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à
+contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir:
+«C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est
+un <i>picarone</i> qui exploite les poches du public pour son compte, mais
+qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions
+politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc
+ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner;
+et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de
+M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur
+que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite
+domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et
+comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la
+curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer
+d'avance tout le mystère de cette aventure.</p>
+
+<p>La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi,
+était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon
+nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison
+roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait
+été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs
+sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine
+maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous
+fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en
+plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et
+frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent
+alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres
+en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient
+à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la
+boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les
+portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées
+en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et
+les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus
+carbonari.</p>
+
+<p>Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits,
+avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils
+étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir
+affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils
+avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du
+brick anglais <i>the Blossom</i>, qui était en rade, pour y demander du
+secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller
+avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage
+n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un
+corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un
+côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur
+couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi,
+eut le premier recours à ses jambes après avoir crié <i>sauve qui peut!</i>
+les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent
+bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non
+seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les
+perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des
+gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor
+Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne
+pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait
+de sa vie, me dit-il, et du talent de la <i>prima dona</i>. Je lui promis le
+secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les
+domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le
+portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M.
+Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En
+voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne
+part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes
+et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils
+s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche
+roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure
+de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron,
+de conduire ma pauvre bégum à bord du <i>Blossom</i>.» J'entendis aussi ces
+paroles <i>d'a parte</i>, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah!
+madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à
+la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo:
+nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous
+trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée
+des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme
+les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme
+charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur
+le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été
+sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la
+présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais
+lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum,
+la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à <i>casa Saluzzi</i>,
+où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à
+Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à
+la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les <i>Genoëse</i>
+étaient des voisins dangereux: «Ce sont les <i>Bravi</i> de l'Italie, dit-il,
+je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral
+Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service:
+il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais
+de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui
+demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près
+de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je
+bientôt me rendre à Livourne<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.»</p>
+
+<p>Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit
+Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.»
+Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec
+le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une
+vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était une
+... Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. Cela
+m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait accueilli
+ma demande.</p>
+
+<a name="c211" id="c211"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXI.</h3>
+
+<p class="mid">Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour
+la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première
+nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.</p>
+
+<p>J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à
+mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie
+où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus
+obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre
+que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un
+grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la
+terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le
+dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie
+poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui
+mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement
+j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus
+grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je
+passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que
+cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il
+faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris
+l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je
+reviens à la <i>casa Saluzzi</i>, où je continuai à me rendre assez
+exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours
+auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon
+ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour
+me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable
+intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop
+fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute
+la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté
+romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez
+dans <i>don Juan</i>,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais
+donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi
+poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous
+serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos
+mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.»
+J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en
+faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je
+ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les
+réponses; mon <i>exactitude</i> consistera à ne rien dire de trop, et à taire
+ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser
+que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un
+lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui
+par delà les nuages.</p>
+
+<p>Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à
+faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En
+les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques
+importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique
+qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait
+écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a
+long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me
+montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le
+baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui
+gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France,
+donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché
+pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq
+ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du
+croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé
+mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des
+chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur
+libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique:
+on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre
+que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un
+<i>phrasier</i>: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les
+peuples comme des mots d'ordre.»</p>
+
+<p>Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme
+électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de
+l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole,
+dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi
+pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir
+Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième,
+contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En
+Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point
+d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans
+ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la
+Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il
+revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le
+dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à
+Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas
+intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a
+vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir,
+celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»</p>
+
+<p>Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline
+Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous
+nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres
+dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je
+l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant <i>historien</i>; hélas! elle sera
+en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je
+suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron
+n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je
+demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient
+toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent.
+«Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez,
+par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres
+qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai
+écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris
+souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier
+mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour
+quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette
+élégie d'<i>Adieu</i> qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le
+hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces
+justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même
+contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt
+maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes
+et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec
+une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter
+davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le
+chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette
+première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique
+la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si
+bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé
+son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé
+des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire
+lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me
+morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant
+qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que
+je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première
+nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était.
+Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et
+je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait
+seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier
+innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une
+veilleuse devait favoriser cette <i>substitution</i>. Il faut vous dire que
+j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie
+des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté
+de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit,
+afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma <i>compagne</i> me semble
+déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues
+de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à
+son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur
+son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras
+sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait
+un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me
+réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève
+moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même
+probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le
+sur-lendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et
+c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à
+son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur
+quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»</p>
+
+<p>Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli
+et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été
+présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa
+saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de
+malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y
+avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu
+fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un
+blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les
+traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme
+très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres
+<i>s'harmoniaient</i> admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres.
+Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie
+affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et
+nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un
+jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce
+jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent
+beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé
+de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une
+somme assez considérable.</p>
+
+<p>Je fus encore retenue à dîner à la <i>casa Saluzzi</i>, et je ne retournai à
+Gênes que fort tard.</p>
+
+<a name="c212" id="c212"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXII.</h3>
+
+<p class="mid">Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.</p>
+
+<p>Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont
+prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune
+de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à
+l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de
+ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à
+quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans
+ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si
+mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant
+ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel
+passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les
+expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style
+de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans
+l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le
+mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de
+Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le <i>monstre</i>?»</p>
+
+<p>J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait
+éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans
+son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on
+se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues.
+«Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le
+succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma
+vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans
+les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais
+d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement
+conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des
+caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne,
+sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un
+crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique
+l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image
+de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en
+argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui
+eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis
+graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert
+que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler
+pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à
+tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut
+mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte
+mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai
+le recteur à un de nos banquets: en vrai <i>chanoine</i> de l'église
+anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut
+soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y
+dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait
+entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était
+donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que
+c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres
+admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le
+président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts
+et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes
+Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers.
+C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais
+j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me
+faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer.
+Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que
+la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu
+des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à
+avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un
+magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai
+que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait
+partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa
+avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de
+sa mort tragique me poursuit encore.»</p>
+
+<p>Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa
+jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu
+ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais
+donc parler de lui à la troisième personne.</p>
+
+<p>Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année,
+page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son
+amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la
+réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue
+secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient
+cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à
+Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des
+secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé
+s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du
+dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G***
+s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord
+Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui
+pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait
+résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne
+ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison
+qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente.
+Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de
+s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru
+avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort,
+s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un
+sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit
+pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude
+au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait
+sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute
+pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se
+sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie;
+mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait
+juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions
+furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut
+retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture
+des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir.
+Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie,
+prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette
+catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère
+plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les
+caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source,
+je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir:
+vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon
+sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre
+histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout
+opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en
+commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de
+singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie,
+nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs
+de la <i>régence</i>. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait:
+«Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le
+fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres:
+aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les
+maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit
+s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais.
+J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le
+pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'<i>index</i>.
+Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis
+caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore.
+Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de
+notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant;
+mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et
+je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord
+Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles,
+me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui
+venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le
+dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa
+complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux
+dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon
+en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet
+d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle
+sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de
+telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je
+vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais
+un monstre.»</p>
+
+<p>Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère
+d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du
+noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa
+Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne
+m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le
+hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La
+veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M.
+Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour
+convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit
+déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait
+tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de
+l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont
+l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à
+Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que,
+pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du
+paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un
+mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de
+faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune
+charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante
+de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était
+parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait
+irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord
+que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut
+l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire
+des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de
+savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre
+dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard
+quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa
+charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu
+oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand
+ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de
+complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il
+sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la
+conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors
+l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper
+à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par
+quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à
+aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne
+se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna
+rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les
+conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la
+comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque
+membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes
+étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille
+anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de
+voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me
+recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération
+d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car
+ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une
+âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux
+l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.</p>
+
+<p>La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous
+arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours
+bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence
+allait, hélas! commencer.</p>
+
+<a name="c213" id="c213"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXIII.</h3>
+
+<p class="mid">Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de
+Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et
+découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.</p>
+
+<p>Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me
+reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite
+éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien
+déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il
+avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous
+cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes
+un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de
+l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet
+appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma
+vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en
+consolations.</p>
+
+<p>Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre
+mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon
+fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold
+passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin,
+de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je
+l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais,
+je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un
+organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les
+chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son
+intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous
+étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure
+était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène
+d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes
+pleurer à la place du <i>dernier regard</i>! Que de fois, à cette place, je
+fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient
+jamais mes immortels souvenirs!</p>
+
+<p>J'avais déjà en porte-feuille quelques faibles productions. Je résolus
+d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le
+roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant
+un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je
+me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne
+devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold
+souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi,
+disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai
+des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve
+toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je
+serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y
+perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai
+artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les
+arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous
+vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve
+était si doux!</p>
+
+<p>J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de
+nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique
+pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous
+n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos
+projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire
+naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa
+demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si
+peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme
+est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires,
+tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de
+leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de
+leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence
+sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop
+grande indifférence des préjugés et de l'opinion.</p>
+
+<p>Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile
+d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble
+retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne
+quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me
+recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle
+présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette
+femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions
+peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec
+une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et
+toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours.
+Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes
+expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai
+dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération,
+comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me
+conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui
+avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui
+me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le
+remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.</p>
+
+<p>Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne
+l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais
+ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me
+sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie,
+pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis
+six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces
+prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il
+eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant
+tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient
+d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible
+convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de
+sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que
+le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais
+bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans;
+l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge
+la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui
+eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en
+accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait
+de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la
+jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant
+conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais
+n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour
+déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point
+peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire
+aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance
+des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a
+toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement
+d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes
+attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit
+tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il
+appelait mes <i>rigueurs injustes</i> ne put un instant ni l'éloigner ni le
+refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma
+part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma
+connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui
+inspirer.</p>
+
+<p>J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup
+occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier
+était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la
+maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils,
+c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa
+grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme
+riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle
+écrit pour les libraires.</p>
+
+<p>«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a
+pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle
+est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait
+seulement dit un mot.»</p>
+
+<p>Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille
+par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de
+me chagriner, m'amusait beaucoup.</p>
+
+<p>Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours
+aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les
+interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le
+permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant
+de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y
+répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans
+la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi,
+annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles
+abominations.</p>
+
+<p>Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée
+pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en
+acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente
+soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans
+la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler
+devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la
+demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne
+saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que
+dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme
+vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais
+sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant,
+comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme
+tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans,
+le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que
+n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une
+simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de
+parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang
+n'avez-vous pas même brisés!</p>
+
+<p>Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un
+régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la
+fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution.</p>
+
+<p>Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la
+guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de
+la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans
+espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à
+cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet
+impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait
+adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette <i>aurea mediocritas</i>,
+si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le
+bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien
+garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à
+grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma
+bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de
+ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les
+avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le
+travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent
+une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne
+comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre
+modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre
+pour l'obtenir.</p>
+
+<p>En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter
+d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille
+anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une
+lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et,
+quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition,
+n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller
+autrement.</p>
+
+<p>Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux.
+Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce
+de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise
+que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux
+petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le
+moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se
+pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des
+parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de
+quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers
+momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui
+pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde,
+s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez
+plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise
+ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait
+assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.</p>
+
+<p>Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de
+langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne
+m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application
+de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue <i>del dolce
+favellore</i>, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle
+désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare
+et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et
+presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres
+était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi
+à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir
+donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques
+de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à
+éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au...,
+célèbre dans sa société.</p>
+
+<p>Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans
+le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer
+dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de
+dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir
+les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement
+dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais
+un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait
+deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes
+opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me
+mis à lire. Je lus:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Une île où grondent les tempêtes</p>
+<p class="i14"> Reçut ce géant des conquêtes.</p>
+<p class="i14"> <i>Tyran</i> que nul n'osait juger,</p>
+<p class="i14"> Vieux guerrier qui, dans sa misère,</p>
+<p class="i14"> Dut l'obole de Bélisaire</p>
+<p class="i14"> À la pitié de l'étranger.</p>
+</div></div>
+
+
+<p>Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> qui entend bien
+l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces
+vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de
+toutes parts.</p>
+
+<p>«--<i>Tyran</i> et <i>pitié</i>.</p>
+
+<p>«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me
+dit milady avec un air atterrant?</p>
+
+<p>«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon
+vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense
+comme un autre enfant d'Apollon:</p>
+
+<p> Que <i>la lyre au tombeau ne doit pas insulter</i>,</p>
+
+<p>et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda
+moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète
+terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.»</p>
+
+<p>Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes
+souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle.
+Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable
+qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre
+d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me
+contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son
+petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets,
+les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible
+révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût
+revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait
+condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes
+premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me
+pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être
+coupable.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur
+vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de
+leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire
+de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au
+chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me
+fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité,
+mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à
+milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec
+ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui.
+J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; <i>agir sans
+réfléchir</i>, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold,
+car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques
+observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva!
+l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold
+était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me
+demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez
+moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en
+le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si
+convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite
+de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards
+mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec
+vivacité.</p>
+
+<p>«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que
+j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir.</p>
+
+<p>«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes
+souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai
+tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble
+jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis,
+comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait
+expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par
+de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je
+fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités
+d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous
+eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui
+fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même
+société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la
+sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je
+soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant
+volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans
+avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense
+dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre
+bonheur.»</p>
+
+<p>Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître
+tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était
+déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa
+loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de
+mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc
+presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne
+devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas
+avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui
+me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée
+m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante.
+«Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se
+sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse
+me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais
+du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un
+titre de plus à son estime et à ses regrets.»</p>
+
+<p>Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma
+porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma
+résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient
+des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune
+opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice;
+plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des
+principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la
+religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je
+n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet
+de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison
+pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un
+devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout
+naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout
+cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de
+cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous
+écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui
+nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir
+arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne
+vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie
+des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire
+estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques
+momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de
+nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez
+toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir
+heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie
+aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne
+feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à
+la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des
+petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui
+écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon
+fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui
+venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer
+enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait
+faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela
+dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis
+redevable et dont je lui dois faire honneur.</p>
+
+<p>Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut
+pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de
+ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une
+honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me
+contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages.
+Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue
+de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse
+mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à
+peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes
+malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant
+mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances
+qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me
+manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit
+pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas
+le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me
+donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant
+d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit;
+car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du
+soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où
+j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je
+voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et
+intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa
+fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me
+procurais une petite ressource.</p>
+
+<p>Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais
+vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700
+fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.</p>
+
+<p>Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en
+fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et
+prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais
+des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une
+anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu
+chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit
+comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et
+trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on
+me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son
+coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me
+marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir
+rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un
+billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant
+la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la
+rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble
+inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre
+bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la
+rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je
+suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter
+entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que
+nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je
+n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement
+m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent
+au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une
+reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.</p>
+
+<a name="c214" id="c214"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXIV.</h3>
+
+<p class="mid">Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse
+généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de <i>Corinne</i>.--Six mois de
+misère.--Lettre au Constitutionnel.</p>
+
+<p>Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse
+et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu
+d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne
+veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait
+favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà,
+mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule
+rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et
+secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le
+connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des
+bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences
+mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait
+tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais
+bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très
+certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans
+ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de
+vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes
+aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement
+blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des
+ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout
+de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet
+excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point
+trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt
+eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser,
+à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je
+n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption
+que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis,
+d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans
+la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres
+relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre
+compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus
+vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et
+dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.</p>
+
+<p>Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de
+toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire
+mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas
+l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait
+supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de
+promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la
+résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes
+époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise
+fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien
+maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de
+Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?</p>
+
+<p>La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à
+mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter.
+En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus
+reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la
+rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne
+m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait
+toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous
+envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre
+des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop
+difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si
+vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant,
+l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur
+de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières
+et je vois encore vos larmes.</p>
+
+<p>«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir
+parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de
+vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour
+laquelle je vous suis nécessaire.</p>
+
+<p>«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous
+pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai
+à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur
+douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus
+cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir
+perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt
+d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point
+d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en
+communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.</p>
+
+<p>Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour
+lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont
+aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques
+démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de
+l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles
+dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner
+la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma
+charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle
+disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font
+du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et
+je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte
+religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où
+mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse
+fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais
+incapable d'un hypocrite serment.</p>
+
+<p>«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai
+dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard
+suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de
+convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre
+séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes
+lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte
+de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette
+femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.</p>
+
+<p>Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la
+confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes
+les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à
+croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner
+le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez
+moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes
+il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et
+mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce
+que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.</p>
+
+<p>Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il
+continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière
+rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me
+désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes
+droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours
+séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une
+fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr.
+pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut
+donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était
+un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et
+cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je
+n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant
+ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a
+départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune
+littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.</p>
+
+<p>Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier
+essai, je plaçai quelques cahiers de ma <i>Corinne</i> dans mon <i>vade mecum</i>
+et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et
+embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du
+pédantisme. J'offrais ma <i>Corinne</i> presque d'un air timide et humilié.
+On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je
+ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je
+cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail;
+rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les
+amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune
+en ma faveur.</p>
+
+<p>J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de
+quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable
+accueil du public.</p>
+
+<p>Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai
+point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me
+traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la
+vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais
+morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma <i>Corinne</i>
+ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages.
+Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez
+point <i>de nom</i>, et on <i>n'achète</i> que le nom aujourd'hui.--Je répondis
+avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien
+ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom
+fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être
+repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu
+arabe de vos propositions.</p>
+
+<p>Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me
+gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais
+l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps
+législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues
+animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où
+j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune
+autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une
+chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge
+funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses
+émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes
+années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient
+étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le
+plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais
+encore tout sacrifié.</p>
+
+<p>J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à
+coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à
+retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que
+vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni
+sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses
+regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je
+lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de <i>Corinne</i>; il me
+conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me
+dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma
+chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon
+adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même
+je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: <i>d'un vieil ami qui
+est désolé aujourd'hui de n'être pas riche</i>. J'ai, dans le cours de deux
+ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la
+demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de
+nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui
+de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours.
+Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait
+pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les
+superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait
+ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.</p>
+
+<p>J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très
+exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez
+pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de
+ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de
+mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir,
+pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes
+sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si
+haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je
+sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne
+resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la
+tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses
+presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y
+étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure
+et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais
+transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:</p>
+
+<p>«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a
+droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un
+moment?</p>
+
+<p>«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte
+point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre...
+que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à
+mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.</p>
+
+<p>«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu
+commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en
+prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout
+en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai
+suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans
+toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai
+soixante-cinq ans, vous en avez quarante.</p>
+
+<p>«--Quarante-six, monsieur.</p>
+
+<p>«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge
+réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de
+cheveux blancs que rien ne dissimule?»</p>
+
+<p>J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et
+j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes
+paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge
+irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.</p>
+
+<p>«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai
+consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.</p>
+
+<p>«--Comment?»</p>
+
+<p>Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans
+nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour
+que je ne le nomme point.»</p>
+
+<p>Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui
+devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait
+quelques pages déjà lues de ma <i>Corinne</i>. «C'est écrit avec âme, c'est
+écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre
+cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur,
+tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes?
+Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme
+les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée
+à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me
+disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé
+revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me
+tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit
+pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte
+cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous
+ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain
+cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.</p>
+
+<p>Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus
+singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold,
+car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je
+m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me
+voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans
+attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans
+ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se
+mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail.
+M. P... fut exact à venir chercher <i>Corinne</i>. J'étais sortie pour ma
+promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses
+aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui
+il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son
+étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à
+quelque théâtre. Mes passeports me donnaient la qualification
+d'<i>artiste</i>. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme
+auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse;
+car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes
+que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les
+produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne
+hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant <i>le talent de faire des
+livres</i>, je n'en parlais jamais et ne <i>reprenais</i> personne dans la
+conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.</p>
+
+<p>M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un
+reçu mon manuscrit de <i>Corinne</i>, m'engageant à continuer; ce que je fis,
+au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à
+lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon
+amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette
+seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait
+s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire,
+et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident.
+Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il
+partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la
+reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je
+reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le
+manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue
+Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre
+première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée;
+il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est
+si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir,
+continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire
+ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours
+heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai
+peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement.
+Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit
+plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me
+disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un
+rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé
+mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à
+de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes
+illusions! Je m'imaginai que la lecture de <i>Corinne</i> avait détruit les
+favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me
+promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans
+courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette
+résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de
+la vanité.</p>
+
+<p>Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes
+et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois;
+mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire
+avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et
+j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie
+que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une
+fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui
+eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort
+malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de
+convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans
+ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se
+mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses
+excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je
+dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés,
+ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois
+écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma
+bourse fut vide et mon portefeuille plein.</p>
+
+<p>N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours
+fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables
+pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se
+produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir,
+sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le
+mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point
+qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant
+ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages
+suivantes vont le faire voir.</p>
+
+<p>Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du
+Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la
+<i>Corinne</i> de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge
+mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses
+sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours
+à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes
+émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le
+surlendemain dans le <i>Constitutionnel</i>. Je m'y attendais si peu que je
+ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de
+Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le
+<i>Constitutionnel</i>. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me
+sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première
+inspiration de la Contemporaine.</p>
+
+<blockquote>
+<p> Constitutionnel du 15 septembre 1824.</p>
+
+<p> «Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne
+ qui cultive les lettres avec une brillante imagination et
+ l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque <i>étrangeté</i> dans
+ le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle
+ trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de
+ l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de
+ l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas
+ excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»</p>
+
+<p> À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!</p>
+
+<p> MONSIEUR,</p>
+
+<p> L'article sur la seconde <i>Corinne</i> due au pinceau, au génie
+ créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si
+ touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon
+ pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul
+ excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries
+ de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de
+ félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour,
+ j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de
+ nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu
+ bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons
+ heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de
+ quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme
+ telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son
+ héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir
+ parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à
+ l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble
+ et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais,
+ c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus
+ aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de
+ froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame
+ desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes
+ comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon
+ exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les
+ rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières
+ impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des
+ arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les
+ comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et
+ vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs
+ coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de
+ l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme
+ aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur
+ <i>les belles faiseuses de thé</i> m'ont rappelé un court séjour à
+ Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au <i>very shocking, very
+ improper</i> qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux
+ maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant
+ une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa
+ Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des
+ Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle
+ statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur
+ puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée...
+ marbre. Je compose une <i>Corinne</i>. Mon héroïne née sur les bords
+ enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de
+ François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter,
+ messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du
+ beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses
+ regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut
+ préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de
+ l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout
+ hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une
+ pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le
+ nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour:
+ <i>elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les
+ félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé</i> son amour
+ couvrit aussi <i>un sein de dix-huit printemps</i>, près des restes
+ mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et
+ angoissé de tant de souffrances.</p>
+
+<p> Agréez, etc.</p>
+</blockquote>
+<a name="c215" id="c215"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXV.</h3>
+
+<p class="mid">Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.</p>
+
+<p>Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé
+pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je
+dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le
+reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que
+l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la
+capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail
+et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes
+souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation
+littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore
+l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis
+réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une
+opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans
+écrire, c'était mourir.</p>
+
+<p>Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun
+moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de
+santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y
+pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus
+amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que
+j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la
+rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le
+reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence
+brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même
+que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais
+le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de
+l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée,
+et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce
+moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède
+pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion
+qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette
+morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides.
+Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel
+de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour
+laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à
+conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette
+ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment,
+que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait
+de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai
+assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le
+visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à
+dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide,
+sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette
+tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son
+aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée.
+Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans
+l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se
+lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces
+grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à
+prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À
+l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main,
+je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette
+n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son
+effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la
+grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes
+présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose
+dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le
+départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me
+bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner
+en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai
+à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le
+côté opposé de Paris, rue de Bondy.</p>
+
+<p>Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre
+plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde
+Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de
+Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le
+langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans
+remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que
+j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes
+lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction
+de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un
+sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une
+mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.</p>
+
+<p>Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba
+aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des
+maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle
+avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur
+sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le
+chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit,
+et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son
+oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de
+Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla
+plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin,
+vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le
+jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais,
+asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son
+caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique
+bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie,
+sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit
+sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle
+vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À
+six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de
+la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne
+l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa
+malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse
+paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir
+faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel,
+et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose:
+«Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle
+est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais
+le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis
+mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare
+que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la
+pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune,
+plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse
+et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant
+un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité
+publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous
+pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»</p>
+
+<p>On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint
+la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre
+qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.</p>
+
+<p>«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de
+votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime,
+elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On
+aurait affaire, nous autres <i>gros</i> marchands, à écouter toutes les
+réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines
+et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne
+vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre
+les mains de la police; entendez-vous?»</p>
+
+<p>Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans
+être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement
+contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et
+charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant
+de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en
+beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée,
+son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention
+d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes,
+vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier
+encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le
+voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de
+seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice.
+Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de
+légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans
+le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses
+enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant
+la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir
+cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici
+s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point
+prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion
+aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne
+consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins
+malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à
+Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau
+la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de
+bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique
+faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre
+but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose,
+à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en
+moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel
+peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en
+revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans
+tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent
+devenues la récompense.</p>
+
+<p>Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus
+du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.</p>
+
+<p>Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut
+s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement
+dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se
+plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la
+fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui
+la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres
+terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la
+prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna
+l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était
+devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.</p>
+
+<p>«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse,
+chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en
+revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma
+pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les
+petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un
+grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être
+de celle qui me l'avait donnée.»</p>
+
+<p>--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable
+attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait
+au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût
+honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la
+persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait
+échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une
+petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de
+n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le
+pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je
+lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et
+mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse
+carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au
+sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine
+resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du
+trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait
+totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut
+lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci
+n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement
+l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle
+avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle
+résignation.</p>
+
+<p>Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle
+croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je
+dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa
+toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était
+immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se
+refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait
+connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma
+mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais
+été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car
+après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste.
+J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police.
+Un inspecteur <i>du bureau des moeurs</i>, excité par d'affreuses femmes avec
+lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison.
+Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès
+de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café,
+pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que
+j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police
+ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai
+encore bien effrayée et bien triste.</p>
+
+<p>Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et
+malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela
+redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et
+alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était
+rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle
+pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon
+enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait;
+pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les
+détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a
+pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et
+pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et
+j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.</p>
+
+<p>«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans <i>sortir</i>
+le soir: <i>voilà ce qui est cause</i> du malheur où je suis et de la mort de
+ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour,
+nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et
+lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint
+nous dire qu'on demandait en bas <i>une nommée Adeline</i>, pour la conduire
+<i>au bureau des moeurs</i>.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma
+mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise,
+elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était
+sûre que <i>j'étais cette péronnelle</i>. L'inspecteur monta; je crus tomber
+morte en reconnaissant le même de qui j'avais <i>cru me racheter</i>. Ses
+premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et
+étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était
+moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de
+l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien
+comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba
+renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant:
+J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma
+pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah!
+madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la
+méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je
+ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en
+coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à
+travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans
+ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à
+l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée
+au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de
+l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y
+venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui
+ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu,
+mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il
+faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres
+de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre
+logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus <i>sortir</i>, que
+j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous
+aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.</p>
+
+<p>«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»</p>
+
+<p>L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de
+ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans
+pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que
+la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et
+aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit
+tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc
+aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle
+avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte
+qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout
+heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les
+protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et
+mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés
+perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer
+à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait
+la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête.
+Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui
+embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce
+qu'elle put prononcer.</p>
+
+<p>«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et
+mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une
+jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial,
+vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère
+idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont
+son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au
+nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille
+voulut se donner la mort.</p>
+
+<p>Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme
+de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a
+plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle
+sache tout, elle m'a souvent dit: «<i>Quando questa negazza parla della
+sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Il me
+resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais,
+n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli
+l'affreuse dureté, la barbarie de cet <i>honnête</i> homme envers la
+malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste
+tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où
+l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne
+veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.</p>
+
+<a name="c216" id="c216"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXVI.</h3>
+
+<p class="mid">Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles
+rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.</p>
+
+<p>Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs
+qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.</p>
+
+<p>J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois
+avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et
+préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le
+promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns
+moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de
+temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à
+une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je
+ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais
+passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de
+café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination
+qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde,
+en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires
+convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à
+espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait
+m'envoyer.</p>
+
+<p>On a dit depuis long-temps que <i>plus on a moins on vaut</i>.--Je pouvais
+donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne
+possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu
+près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à
+cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai
+jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce
+jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente
+Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40
+francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des
+dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des
+mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des
+facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une
+haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec
+facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais
+travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point
+manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie
+de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!</p>
+
+<p>L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux
+dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies,
+dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne
+me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par
+<i>circulaire</i> ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais
+depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold,
+le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de
+l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de
+mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi.
+Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais
+presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère
+et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière
+correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom <i>de mère</i>
+que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de
+nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses
+désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles
+qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une
+sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant
+sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa
+mère maintenant; un jour il me demandera mon <i>consentement</i> pour
+posséder celle qu'il <i>aura choisie</i> par amour. Jamais! jamais!... Et dès
+ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais
+aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être
+aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais
+sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?</p>
+
+<p>J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des
+peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux
+sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes,
+point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais
+trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me
+flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien
+sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait
+encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus
+qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je
+n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai;
+mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié,
+oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour
+moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me
+rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes
+irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été
+<i>heureuse d'être malheureuse comme cela</i>. Mais, avant d'en venir à ce
+dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux
+consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a
+pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.</p>
+
+<p>Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer
+qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de
+garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma
+pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de
+me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table
+une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit
+que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir
+rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui
+pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne
+peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne
+pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours
+que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit,
+courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au
+Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que
+j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais
+comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me
+créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me
+détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et
+lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que
+je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars:
+assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur
+que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à
+deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle
+existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»</p>
+
+<p>Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard
+se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la
+gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du
+moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours
+combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de
+quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels
+regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je
+remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai
+sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût
+tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé.
+Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu
+l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup
+une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de
+nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris...
+Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme
+aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois
+arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût
+dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un
+ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de
+l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal
+réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était
+à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit
+de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure.
+J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la
+Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à
+Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la
+remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne
+croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du
+trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si
+bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque
+chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté
+de vieillesse et de souffrance.</p>
+
+<p>Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant
+moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: <i>Ce
+sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en
+avant</i>.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur
+de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce,
+elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je
+m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes
+extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je
+mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait;
+pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait
+point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et
+effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant
+lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude
+de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle
+serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre
+toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route,
+au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.</p>
+
+<p>Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la
+personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son
+bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix
+entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son
+cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant
+pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par
+ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement;
+l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y
+eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me
+ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon
+guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même
+peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je
+levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les
+passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort
+élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais
+permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur
+la place.</p>
+
+<p>--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce
+soir de me voir encore seule dans la rue.</p>
+
+<p>--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc
+bien à plaindre?</p>
+
+<p>--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et...
+par ma seule faute.</p>
+
+<p>--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les
+réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé,
+vous n'êtes pas Française?</p>
+
+<p>--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée.</p>
+
+<p>Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV;
+tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant
+machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que
+j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de
+pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens.</p>
+
+<p>--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous
+comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et
+surtout ne me faites aucune confidence au sujet du <i>7 décembre</i>. Si les
+bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au
+côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes
+désappointemens de mes nouvelles espérances. <i>C'est un ennemi</i>, fut
+l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans
+autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides.</p>
+
+<p>--Que faites-vous?</p>
+
+<p>--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites
+horreur.</p>
+
+<p>--Moi?</p>
+
+<p>Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le
+cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce <i>moi?</i> était au-dessus de
+toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante
+explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards.
+Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide,
+compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la
+rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa
+la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre
+sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait
+déjà tourné la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze
+heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques
+pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son
+monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore.
+Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne
+savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde!
+aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout
+émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être...
+est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser
+les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et
+montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit
+prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on
+est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout
+en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par
+deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque
+autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions.
+Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque
+ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai
+la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le
+dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être
+logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne
+vivrait-on pas en voyageur?</p>
+
+<p>Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources
+passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien
+pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs
+d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à
+chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux
+aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et
+reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille.
+La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me
+reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma
+toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment
+compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi!
+c'est vous, vous ici?</p>
+
+<p>--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne
+Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi
+maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus
+triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si
+généreusement pourvu.</p>
+
+<p>--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter
+dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.</p>
+
+<p>--«Vous <i>le devez</i>, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et
+de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.»</p>
+
+<p>--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière
+tête, au moins, madame Van-N***.»</p>
+
+<p>--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez
+oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma
+famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le
+prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais
+convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour
+en être réduite <i>où je vous vois</i>; cependant veuillez m'indiquer votre
+domicile.»</p>
+
+<p>«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes
+nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin,
+un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et
+je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même
+dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette
+journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par
+le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui
+m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma
+maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur
+accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui
+l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait
+de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse
+toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus
+jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de
+m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force
+de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce
+qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin
+de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur
+qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui
+me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve
+le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par
+privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère
+que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un
+sacrifice que j'appellerai une <i>bonne action</i>, car elle me rendit
+heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me
+donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis
+véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens
+d'une existence tranquille et honorable.</p>
+
+<p>Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune.
+J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze
+personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les
+rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux
+et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait
+sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec
+gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que
+j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide,
+aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié,
+qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le
+malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais
+été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse
+pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit:
+«Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma
+soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez,
+et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir
+parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme
+présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches
+qu'elles en étaient belles, et un drap...</p>
+
+<p>«Combien?</p>
+
+<p>«--Le plus que vous pourrez.</p>
+
+<p>«--Il faut fixer.</p>
+
+<p>«--Eh bien, huit francs.</p>
+
+<p>«--Cinq, voulez-vous?</p>
+
+<p>«--Mon Dieu, il le faut bien.»</p>
+
+<p>Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui
+remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir
+les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous
+accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne!
+Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en
+marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle
+maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un
+moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre
+lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie
+de <i>la pauvre femme en couche</i>, avec la seule différence que les arts
+ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son
+sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée,
+tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de
+mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle
+était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son
+enfant bien étroitement serré contre son coeur.</p>
+
+<p>J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de
+l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible
+cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.»
+Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame.
+Voyez mon joli enfant, cela console de tout.</p>
+
+<p>«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en
+amies, et tout s'arrangera.</p>
+
+<p>«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment
+avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où
+vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car
+l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre
+François ne soit pas ici!</p>
+
+<p>«--Que fait-il votre mari?</p>
+
+<p>«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous.
+Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois
+qu'il est entre la vie et la mort.»</p>
+
+<p>La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui
+manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin
+de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une
+soupe samedi, répareront trois jours de privations.»</p>
+
+<p>L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de
+lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son
+histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en
+comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que
+j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où
+mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon,
+j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement
+réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont
+j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche
+lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun
+bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la
+garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et
+attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était
+accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à
+quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à
+lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le
+refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi
+inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses
+campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans
+état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce
+qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de
+l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait
+instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit
+enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la
+fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la
+guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des
+habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à
+plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le
+caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le
+sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put
+l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis
+plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine
+(celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère,
+dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les
+couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout
+sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict
+nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que
+la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne
+pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à
+l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre
+est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»</p>
+
+<p>J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces
+excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant,
+je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et
+que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu
+de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au
+logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et
+quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui
+renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: <i>Écrivez-moi</i>, avec
+l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie.
+Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée
+de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais
+déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette
+pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras
+plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut
+comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «<i>Ne
+me parlez jamais du 7 décembre</i>,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien
+devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse
+catastrophe.</p>
+
+<p>Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra
+jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une
+vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus
+le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère
+vous servir un jour malgré vous-même.»</p>
+
+<p>Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de
+me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui
+prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la
+dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que
+jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la
+consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au
+souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me
+disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de
+l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis,
+ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre
+suivant.</p>
+
+<a name="c217" id="c217"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXVII.</h3>
+
+<p class="mid">Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative
+auprès de ma famille.--M. Arnault.</p>
+
+<p>A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager
+pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités
+généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que
+l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la
+répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment,
+ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné.
+Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant
+laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir
+ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous
+plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la
+sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la
+famille.</p>
+
+<p>Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma
+toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se
+levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son
+cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui
+promet un accueil consolant. «<i>Comme vous voilà changée!</i>
+s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un
+immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans
+mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse
+brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même
+Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil
+dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma
+fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les
+bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des
+titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du <i>foyer
+bienfaisant</i>, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans
+toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail
+honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du
+courage.</p>
+
+<p>«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne <i>folle</i>
+que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite,
+avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de
+fait?</p>
+
+<p>«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.</p>
+
+<p>«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme
+politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous
+affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur
+par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont
+comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.</p>
+
+<p>Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me
+placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment.
+Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la
+sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du
+feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait
+en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui
+inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de
+garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à
+la fois, type particulier de sa physionomie.</p>
+
+<p>Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le
+courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse
+existence de sujets pour occuper la curiosité du public.</p>
+
+<p>«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me
+parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»</p>
+
+<p>Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude
+sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me
+prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme
+aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure
+que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en
+marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une
+pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur
+au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper
+soigneusement.</p>
+
+<p>Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire
+confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception
+m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à
+l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de
+malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier
+avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement.
+Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis,
+je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la
+porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma
+philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite
+suffisante pour mourir.</p>
+
+<p>Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec
+les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois
+touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat.
+Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et
+les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me
+constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne
+jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive
+que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et
+reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et
+au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un
+autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses
+intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire
+davantage.</p>
+
+<p>En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la
+famille de mon mari.</p>
+
+<blockquote>
+<p> Paris, 2 février 1825.</p>
+
+<p> MONSIEUR,</p>
+
+<p> «Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu
+ dignement; mais je vous dois une justification après toutes les
+ preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné
+ dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort
+ me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais
+ que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me
+ sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette
+ bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut
+ tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester
+ Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom
+ de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille
+ n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le
+ seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma
+ jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus
+ bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point
+ dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également
+ en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme
+ si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette
+ qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours
+ qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne
+ m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de
+ fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que
+ j'aurais eu bien beau jeu si <i>comme elles</i> j'eusse consenti à
+ servir <i>tour à tour Baal et le Dieu d'Israël</i>. Il est <i>faux</i> que
+ <i>j'aie abjuré</i> à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée <i>protestante
+ réformée</i>, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le
+ Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les
+ crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les
+ ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne <i>faire jamais
+ aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi</i>, voilà, je
+ puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a
+ réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire
+ de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé
+ à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses
+ intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes
+ Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs
+ les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait
+ cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun
+ libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner
+ la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne
+ justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr.
+ que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne
+ doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur,
+ soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources;
+ mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos
+ avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je
+ regarde comme sacrée.</p>
+
+<p> Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut
+ toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause
+ de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie;
+ il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma
+ jeunesse.</p>
+
+<p> Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions,
+ souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence
+ que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent
+ indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait
+ assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos
+ qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je
+ ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna
+ plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir
+ indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon
+ ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et
+ même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant
+ d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens
+ de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos
+ mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du
+ douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux
+ outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends
+ votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la
+ décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille
+ maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à
+ d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère
+ tout de votre obligeante et sûre entremise.</p>
+
+<p> Agréez, je vous prie.</p>
+</blockquote>
+
+<p>J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et
+qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés
+de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon
+nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle <i>de sa
+femme endormie</i>. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je
+viens de transcrire une réponse de deux lignes si <i>réfléchies</i>, si
+<i>froides</i> de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de
+dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà
+des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je
+vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une
+seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu
+après le prospectus de mes Mémoires.</p>
+
+<p>Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop
+retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui,
+infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son
+ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant
+légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive
+à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y
+avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison
+de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de
+m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et
+mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot
+m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment
+ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa
+toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de
+gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot:
+m'auriez-vous reconnue?</p>
+
+<p>--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de
+son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à
+présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je
+me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne
+reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure
+que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie
+d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où
+il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société
+de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur
+une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce,
+qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la
+transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs
+l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis
+fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié.
+J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais
+les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer
+sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux
+dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois
+amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup
+connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur,
+l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus
+m'accueillit <i>une fois</i> avec un entier et aimable souvenir du passé;
+depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la
+généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis
+plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui,
+et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve
+l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais
+tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement
+à ce sujet.</p>
+
+<a name="c218" id="c218"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXVIII.</h3>
+
+<p class="mid">J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la
+maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de
+mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.</p>
+
+<p>Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie
+petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la
+terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes
+bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement
+au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de
+souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard.
+Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa
+cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante;
+mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.</p>
+
+<p>Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la
+faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et
+souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a
+fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus
+d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti
+lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard
+parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de
+vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous
+êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma
+position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de
+mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses
+visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait
+mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt
+jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre
+sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai
+attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent
+jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et
+triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée
+de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et
+honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée,
+malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne
+cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en
+général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect
+de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai
+légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit
+entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:</p>
+
+<p>«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider
+et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous
+venir au jardin?»</p>
+
+<p>«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède
+plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose
+de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt
+sacré m'abandonne!»</p>
+
+<p>«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»</p>
+
+<p>«--Ce soir.»</p>
+
+<p>«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour
+votre voyage.»</p>
+
+<p>«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»</p>
+
+<p>«--Ne vous en tourmentez point.»</p>
+
+<p>J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans
+réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion
+d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais
+loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est
+impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis
+l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je
+commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.</p>
+
+<p>Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler
+une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la
+fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus
+que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre
+jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures
+suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la
+nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit
+qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous
+faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa
+pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins
+avare que celle de la nature.</p>
+
+<p>Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les
+gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon
+lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent
+horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au
+moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet
+très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre
+cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses
+collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du
+lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je
+m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes
+esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête
+aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais
+frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta
+dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre
+ardente, et ma blessure était rouverte.</p>
+
+<p>L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette
+négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline
+allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans
+cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon
+âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir
+des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et
+qui allait peut-être...</p>
+
+<p>J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un
+autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré
+toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy,
+dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade
+une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était
+un véritable supplice.</p>
+
+<p>Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je
+fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de
+ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.</p>
+
+<p>Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie.
+J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du
+dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres,
+est entre mes mains:</p>
+
+<blockquote>
+<p> «Ma chère,</p>
+
+<p> «Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont
+ parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque
+ j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu
+ attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie
+ avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me
+ dites, qu'ils vont mieux.</p>
+
+<p> «Tout à vous,</p>
+
+<p> «<i>Signé</i> TALMA.</p>
+
+<p> «Je vous envoie 150 francs.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes
+rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la
+pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de
+quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs
+inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais
+soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me
+semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort
+ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des
+palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma
+blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après
+j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais
+enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer
+juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des
+étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de
+reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai
+composé les tomes 4 et 5 de mes <i>Mémoires</i>, cette maison où j'ai eu dans
+l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant
+tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée
+pour le peu de qualités que je crois avoir.</p>
+
+<p>J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où
+je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à
+mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait
+créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais
+j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le
+monde.</p>
+
+<p>Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les
+plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire,
+rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois
+amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt
+Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection.
+J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes
+douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée
+d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de
+mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment
+du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois
+personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis
+jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié,
+je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu
+de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la
+confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir
+loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher,
+c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là
+que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent
+Béclard, M. Boulu.</p>
+
+<p>C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes
+<i>Mémoires</i>. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui
+fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs,
+cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui
+avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le
+temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et
+peut-être affaiblir mes torts.</p>
+
+<p>Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte
+de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je
+fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet,
+mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à
+M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos
+<i>Mémoires</i>, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille
+les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son
+état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre
+ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce
+que vous ne l'êtes pas.»</p>
+
+<p>«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous
+savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes
+souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement
+que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous,
+riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre
+tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de
+l'attendrissement.</p>
+
+<p>Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais
+vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant
+me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle
+dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je
+prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et
+qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et
+folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je
+persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit
+de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus
+nécessaire et plus possible.»</p>
+
+<p>Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles
+sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas
+riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins
+encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant
+ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais
+alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.</p>
+
+<p>Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché
+quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de
+nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première
+fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que
+j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs.</p>
+
+<p>J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de
+plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les
+eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi
+ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles
+allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes
+espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce
+jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans,
+qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son
+accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale
+facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je
+passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa
+magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait
+à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie,
+comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur,
+que notre Saint-Elme.</p>
+
+<p>--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.</p>
+
+<p>--Oh! Duval, c'est notre Mentor.»</p>
+
+<p>Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un
+ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos
+intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma
+sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je
+l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et
+un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus
+voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera.</p>
+
+<p>Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient
+délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un
+homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte
+un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout
+aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée,
+et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position,
+lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes
+anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes
+aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour
+les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un
+spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard
+noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela
+singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y
+avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé
+davantage.</p>
+
+<p>Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut
+pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme
+vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles
+étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons.</p>
+
+<p>«--C'est trop beau.</p>
+
+<p>«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent
+et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des
+ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de
+ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.</p>
+
+<p>«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle
+Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait,
+était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval
+avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre
+intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus
+en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et
+lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de
+remerciement à cette aimable fille de mon premier maître<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, plus
+heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous
+silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si
+précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des
+personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais
+au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient
+si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de
+tout, excepté d'ingratitude.</p>
+
+<p>J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare
+que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le
+nombre était grand; on eût dit que, comme les rois <i>réels</i>, Talma avait
+aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me
+trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me
+dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que
+j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la
+comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit
+soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le
+domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il
+ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de
+rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse
+n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la
+personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit
+escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que
+j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à
+l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.»</p>
+
+<p>--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.»</p>
+
+<p>«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure
+après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente
+femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse.</p>
+
+<p>Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout
+auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de
+l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie,
+madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots
+la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur,
+et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série
+d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus
+m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et
+délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me
+semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet
+organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que
+dans l'expression des plus pathétiques douleurs.</p>
+
+<p>«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je
+réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de
+l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez,
+voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau
+directeur, et voici, ma chère <i>camarade</i>, de quoi partir tranquille. Je
+ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais
+écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province,
+et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du
+lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la
+pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la
+main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la
+plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis
+paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à
+ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout
+d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses
+sublimes.</p>
+
+<p>Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le
+souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à
+mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers
+cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui
+portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une
+maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais
+si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir
+une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les
+jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas
+cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de
+connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je
+faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est
+des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut
+être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui
+ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu
+concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour
+obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un
+assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût
+procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun
+pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré.
+D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins
+connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs.
+Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans
+moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.»
+C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin
+de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous
+indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous
+dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me
+retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire
+qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai
+dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des
+journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux
+sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand
+je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait
+entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à
+l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité
+des noires recherches, comme dit Figaro.</p>
+
+<p>--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je.</p>
+
+<p>--«Je n'ai rien de commun avec elle.</p>
+
+<p>--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police
+personnifiée à vous seul.</p>
+
+<p>--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le
+don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher,
+et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de
+1815! lui répondis-je.»</p>
+
+<p>De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre.
+Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le
+trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît
+que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court
+entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion
+pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps
+de la grande comédie <i>des comités-directeurs</i>, aux rêves des
+conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été
+une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états
+de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre,
+l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais
+avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais
+toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de
+faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir
+que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de
+son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les
+personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations.
+Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais
+peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D.
+L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus
+que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le
+désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me
+fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au
+domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon
+excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de
+quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos
+nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule
+faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit
+encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je
+finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des
+bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse</p>
+
+<p> SAINT-ELME.»</p>
+
+<p>Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il
+m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses
+opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses
+souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle
+me reviendrait.</p>
+
+<p>Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je
+lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de
+l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de
+St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de
+mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui
+tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on
+était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de
+danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une
+certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D.
+L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me
+sauvai, mon énorme porte-feuille sous le bras, comme si tous les agens
+de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence;
+une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise,
+où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue
+des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits.
+Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les
+bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes
+ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles
+qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là
+sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon
+fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes
+douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de
+quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des
+explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle
+volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me
+réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le
+prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il
+comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma
+résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses
+espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun
+bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis
+que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour
+toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais
+son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du
+mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque
+connaissance.</p>
+
+<p>Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison
+voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une
+extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit
+vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au
+moins <i>l'intimité</i> qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous
+deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été
+soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'<i>airs de tête</i>, de
+haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la
+part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de
+mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec
+franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres,
+ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me
+ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain
+sentiment que la haine.</p>
+
+<p>Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours,
+disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon
+cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une
+bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits;
+elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en
+souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli
+de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus
+chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.</p>
+
+<p>Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de
+mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que
+j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis
+pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et
+revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois
+gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire
+la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma
+fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue
+Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui
+peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de
+quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait
+de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui
+indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un
+foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà
+une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car
+je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce
+que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et,
+faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en
+réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit,
+en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à
+la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis
+demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu
+depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait
+pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de
+demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières
+paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux
+éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort
+ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me
+feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.</p>
+
+<p>Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre,
+que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si
+aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de
+ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les
+cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de
+caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des
+effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement,
+ainsi que les foulards de Talma.</p>
+
+<p>J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais
+qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences.
+J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus
+souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa
+colère n'y tiendrait pas.</p>
+
+<p>Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes
+<i>Mémoires</i>. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si
+remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon
+dernier volume.</p>
+
+
+<a name="c219" id="c219"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE CCXIX ET DERNIER.</h3>
+
+<p class="mid">Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de
+M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires.</p>
+
+<p>Je reçus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent
+ami avait le désir et l'espoir de voir ma vieillesse à l'abri du besoin,
+et j'avoue que je mettais un peu d'adresse à lui faire oublier mes
+folies passées par les preuves de mon active assiduité. «Il m'est
+impossible d'aller vous voir, m'écrivit-il, je pars pour la campagne
+d'où je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous
+m'avez envoyé me paraît bien.»</p>
+
+<p> Mille amitiés.</p>
+
+<p> Signé D.</p>
+
+<p>Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mécontentement de mon
+bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer à coeur ouvert avec Talma
+dans une lettre où mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin,
+et le soir j'eus un accès de fièvre très-violent; je fus quarante-huit
+heures dans un triste état d'autant plus que j'avais fermement résolu de
+ne consulter de médecin qu'au moment où j'aurais terminé définitivement
+mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais
+mes soirées et mes nuits en partie à écrire; je puis en appeler au
+témoignage de mon hôtesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer
+quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne;
+dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir
+quelques qualités qui attirent la bienveillance et l'amitié; sachant
+lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le
+lendemain. Inquiète du silence inusité de Talma à ma grande lettre, je
+lui écrivis deux lignes et fus accablée de cette réponse: «Je n'ai point
+reçu la lettre dont vous me parlez; je suis accablé de travail.»</p>
+
+<p> Tout à vous,</p>
+
+<p> T.</p>
+
+<p>Je sortis tristement préoccupée; j'allais souvent chez Talma: je lui
+écrivais presque tous les jours: cela aurait-il inspiré de sinistres
+entreprises à ce maudit D. L.? Je ne reçus que quelque temps après
+l'époque que je retrace la solution du problème, et je crois respecter
+les mânes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le
+plaisir de transcrire encore un billet que je reçus à l'époque où
+Béclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et
+dont j'allais omettre l'insertion.</p>
+
+<blockquote>
+<p> «MA CHÈRE SAINT-ELME,</p>
+
+<p> «J'ai appris avec une véritable douleur votre grave indisposition.
+ Un peu de courage, ma chère; j'ai vu beaucoup de ces opérations, et
+ toutes ont réussi; ainsi ne perdez donc pas l'espérance, et
+ donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous écris qu'un mot, car je
+ suis entouré de monde comme à l'ordinaire, et je suis attendu pour
+ une répétition. Ainsi, encore une fois, du courage et de
+ l'espérance.</p>
+
+<p> «Tout à vous,</p>
+
+<p> «<i>Signé</i>, TALMA.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le surlendemain, après mon bulletin envoyé:</p>
+
+<blockquote>
+<p> «Je suis enchanté d'apprendre, ma chère Saint-Elme, qu'il n'y a
+ plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout
+ ce que votre bon médecin vous dira de faire.</p>
+
+<p> «À vous. T.»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles années,
+ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me
+secoururent, me ranimèrent à l'espérance, et je cite ces preuves
+d'amitié bienveillante comme des titres de gloire.</p>
+
+<p>Nous étions à la fin d'avril, le temps était doux, et je sortis un matin
+de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque détruit de
+l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelèrent encore là où j'avais si
+souvent étalé les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec
+compassion, et le <i>sic transit gloria mundi</i> erra sur mes lèvres; mais
+l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus élevé,
+et les regrets de la vanité perdirent encore là leur cause. J'avais pris
+avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixième
+fois, cette scène de la dernière nuit passée dans un cachot, qui ne
+devait plus s'ouvrir qu'à l'heure du supplice pour l'homme à qui
+Delphine s'était immolée avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru
+d'une éloquence si déchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se
+séparer enfin du monde et de la société, et de vivre pour sa maîtresse.
+En lisant, avec des yeux baignés de larmes, ces belles pages, je sentis
+toute la puissance du charme qu'avait toujours exercé sur mon esprit le
+beau talent de madame de Staël, et je donnai de nouveaux regrets à sa
+perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre
+d'une circonstance particulière. En feuilletant machinalement
+l'intérieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait écrit
+de sa main, m'inspira une foule de pensées confuses. Je fus toute ma vie
+extrêmement dominée par ma manie de faire cas de la bienveillance des
+gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si
+haut rang dans mes souvenirs, que, malgré son silence inexorable pour
+Saint-Elme malheureuse, je cédai bien aisément au désir de lui témoigner
+un agréable souvenir: je défis la reliure du livre, la mis sous
+enveloppe, et l'adressai à l'hôtel du prince avec une ligne seulement.
+«Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au
+directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais
+Didon, plus que détrônée à présent, n'a songé qu'à une chose, c'est
+qu'il vaut mieux que ces pièces de la république circulent le moins
+possible aujourd'hui.» J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins
+pour réponse que le même silence qui avait accueilli mes premières
+tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les
+excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand.</p>
+
+<p>Mon ouvrage avançait à vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la
+visite qu'on m'avait annoncée ne venait pas. Pendant toute cette
+attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et même M.
+Arnault père, s'étaient efforcés de me mettre en relation avec une
+maison dont le poids dans la librairie et la littérature est déjà pour
+les ouvrages qu'elle publie un gage de succès. J'ai toujours espéré
+quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon
+coeur; mais j'étais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les
+catalogues avec celui des premiers talens de notre époque. Malgré les
+encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine à croire à
+moi-même, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un
+libraire qui puisse établir la véritable valeur d'un livre. Je me
+chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et
+cela me fit patienter avec un peu moins d'anxiétés; j'appris, dis-je,
+d'une personne qui avait dîné chez M. Évariste Dumoulin avec Talma et M.
+Ladvocat, que ce dernier avait parlé d'une lettre de M. Arnault où ce
+littérateur m'avait fort recommandée pour la traduction des théâtres
+étrangers.--«Talma, ajoutait cette personne, s'est exprimé sur votre
+compte avec tout le feu de l'amitié, assurant que vous pouviez mieux
+faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a répondu qu'il était
+presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dévoué, pour le
+manuscrit de vos <i>Mémoires</i>, et qu'il se proposait de vous voir
+incessamment à cet effet. Ainsi, madame, vous voilà encore une fois
+lancée dans la carrière, et ce dernier épisode de votre histoire peut en
+être le plus brillant.</p>
+
+<p>--«Oui, répliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire
+après une vie si orageuse. Un peu de succès me rendrait honorables et
+doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le généreux intérêt des plus
+nobles amitiés, et, malgré la franchise qui seule peut excuser peut-être
+tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.»</p>
+
+<p>Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes
+les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait
+indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure
+chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais
+tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur
+était venu me demander, et qu'il devait revenir.</p>
+
+<p>--«Quel est ce monsieur?</p>
+
+<p>--«Il ne l'a pas dit.</p>
+
+<p>--«Quel est son air?</p>
+
+<p>--«Fort doux.</p>
+
+<p>--«Vieux?</p>
+
+<p>--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières.</p>
+
+<p>--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour
+aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander
+l'acquisition de mes <i>Mémoires</i>,» et je sautais comme un enfant de
+quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit
+était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai
+toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains
+appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte
+de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par
+besoin.</p>
+
+<p>Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même
+jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre
+une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne
+changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon
+avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une
+affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire
+toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures
+auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever
+ou anéantir toutes mes illusions.</p>
+
+<p>Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que
+je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit
+des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous
+saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je,
+protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes
+propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon
+dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la
+tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si
+longtemps sa valeur!</p>
+
+<p>C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M.
+Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de
+Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a
+honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances.
+Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M.
+Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie
+avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien
+étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de
+remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse
+encourageante les conditions de notre petit marché littéraire,
+auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes
+espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse
+qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de
+la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat
+n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté
+à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq
+cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on
+témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la
+mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance.</p>
+
+<p>On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui
+la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du
+contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je
+suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la
+prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce
+qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en
+le dépensant, devenir la source.</p>
+
+<p>À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes
+<i>Mémoires</i>, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la
+crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en
+signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme
+habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation.
+M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes
+deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter
+d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à
+raconter dans mes <i>Mémoires</i>, et j'étais heureuse du fin sourire qui
+passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune
+éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je
+parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce
+jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de
+reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement
+de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette
+dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la
+suivit.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit
+tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me
+témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le
+monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de
+la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle
+paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa
+joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat
+eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les
+bouches de dire: «Allez-vous publier vos <i>Mémoires</i>? Êtes-vous
+contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables
+et matériels du commencement de mon traité.</p>
+
+<p>Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes
+furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer
+quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire.
+Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des
+billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir,
+je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes
+engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public
+aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse
+indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par
+les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles.</p>
+
+<p>Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai
+point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux
+femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est
+pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai
+vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions,
+et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des
+personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour
+l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me
+semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes
+impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis
+heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs
+quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à
+ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui
+semblaient s'éloigner de leur tombe.</p>
+<br>
+<h3>NOTES</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Adèle Mézière fut vingt-cinq années l'amie de Tallien; c'est dans
+ses bras qu'il rendit le dernier soupir. Par ses démarches et ses vives
+instances, elle lui obtint un tombeau. Madame Tallien connut Adèle
+Mézière, et lui a rendu justice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Littéralement homme à jupon, par allusion aux longs habits des
+ecclésiastiques. Quand on dit en Espagne <i>gente de faldas</i>, cela
+signifie femme, ecclésiastique, ou magistrat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> M. Duncan-Stewart tout court. Mais ce <i>portier</i> était Italien; et
+les Italiens comme les Français donnent volontiers le titre de milord au
+dernier bourgeois de l'empire britannique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> La maison régnante d'Angleterre se prétend alliée aux guelfes
+d'Italie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> M. Duncan-Stewart: les enrichis de l'Inde s'appellent vulgairement
+nabab en Angleterre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Lord Byron répétait volontiers le proverbe qui dit de Gênes qu'on y
+trouve une mer sans poisson, une campagne sans arbre, des hommes sans
+foi et des femmes sans pudeur; proverbe qui est l'expression de la
+rancune de quelque étranger, et que, malgré ce que je viens de raconter,
+il ne faudrait pas croire à la lettre ni pour la mer, ni pour la
+campagne, ni pour les hommes, ni pour les femmes. Néanmoins, Louis XI,
+qui s'y connaissait, disait déjà de son temps, quand on lui demandait un
+jour ce qu'il ferait de Gênes si cette ville était à lui: «Je la
+donnerais au diable.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> M. Victor Hugo.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Quand cette fille parle de cette malheureuse mère, c'est une
+divinité, un ange d'amour filial.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Monvel, père de mademoiselle Mars.</blockquote>
+<br>
+
+
+TABLE GÉNÉRALE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LES MÉMOIRES
+D'UNE CONTEMPORAINE
+
+<pre>
+A
+
+Abdalha, IV.
+A'court (sir William), VIII.
+Adeline, III.
+Agar, ministre des finances, IV.
+Albergati (Odoardo), I.
+Albergati (Paula), IV.
+Albert, IV.
+Albizzi (le comte), III; IV.
+Alder, médecin anglais, VII.
+Aldini, ministre, III.
+Alexandre (l'empereur), V, VI.
+Alfieri, IV.
+Almoth (M.), VIII.
+Alpuente (Romero), VIII.
+Amaldi (Caroline), IV.
+Ambroisine, III.
+Amelin (madame), II.
+Amelot, I, VII.
+Andréossy (le général), VI.
+Angoulême (M. le duc d'), V; VI; VIII.
+Angoulême (Madame la duchesse d'), VI.
+Argüelles (Augustin), VIII.
+Arnault, académicien, III; VIII.
+Arthur (madame), III.
+Artois (M. le comte d'), V.
+Augereau, III, V, VI.
+Auquertin, (mademoiselle), actrice, III.
+Aurélie, II.
+Autré (M.), VII.
+
+B
+
+Babey (M.), IV.
+Bacciochi (le prince Félix), IV.
+Balbi (le comte), III.
+Balbi (la comtesse), VII.
+Bail (M.), VII.
+Barbarini (la comtesse), IV.
+Barbérimio, I.
+Barras, II; IV.
+Battle, IV.
+Baudos (M.), IV.
+Baufremont (M. de), IV.
+Beaufremont (le colonel), VI.
+Beaujolais (le comte de), VII.
+Beaussier, III.
+Béclard, médecin, VIII.
+Belliard (le général), V.
+Belloc (M. de), VI.
+Beltran de Lys, négociant, VIII.
+Belzoni, VII.
+Beniowski, I,
+Bernadotte, I; V; VI.
+Bernier, évêque d'Orléans, VII.
+Berowski, I.
+Berry (le duc de), VI.
+Berryer père, avocat, VI.
+Berthier (César), I; V.
+Berton (le général), VII.
+Bertrand, V; VI.
+Bessières, VIII.
+Beurnonville, I.
+Bianca-Capello. <i>Voyez</i> Capello.
+Bianchi, III.
+Bichat, VII.
+Billaud-Varennes, VII.
+Bineldi (la comtesse), IV.
+Blanchet (le général), VI.
+Blanes, acteur, III.
+Blücher, V.
+Bonafoux, VI.
+Bonald (M. de), IV.
+Bonaparte (Joseph), II; III; V.
+Bonaparte (Louis); III; IV.
+Bonaparte (Lucien), II; III; IV; VI.
+Bondy (M. de), IV.
+Bonnest (M.), VI.
+Bonnier, VIII.
+Borara (le comte), III.
+Borghèse (le prince), III; IV.
+Bory de Saint-Vincent (M.), VI.
+Boucher, peintre, II.
+Bourières (le général), III.
+Bourmont (M. de), VI.
+Bouvard, IV.
+Branchu (M.), III.
+Brandi, V.
+Bréan (l'abbé de), VI.
+Brekenhof (le baron de); V.
+Brekenhof (la baronne de), V.
+Brihaut (M.), VII.
+Brougham (M.), VII.
+Bruix (l'amiral), III.
+Brune (le maréchal), VI.
+Brunetti (le comte de), VIII.
+Bulgari, VIII.
+Bunelli, IV.
+Bunelli (Marietta), IV.
+Bussières, III.
+Byron (lord), VII; VIII.
+
+C
+
+Cabre (M.) III.
+Caland (M.), III.
+Cambacérès (le général), V.
+Cambacérès (l'archichancelier), VI, VII.
+Cambon, VII.
+Cambronne, V, VI.
+Campana (le général), VII.
+Campenon, académicien, V.
+Canova, III.
+Capelle (le baron), IV.
+Capelletto, III.
+Capello, I, V.
+Caprara (le comte), III.
+Capulo (l'abbé), V.
+Carascosa (le général), VI.
+Carnot, V; VI; VII.
+Caroline (la reine), IV.
+Caroline, reine d'Angleterre, VII.
+Carret (M.), VI.
+Castagnos (le général), VIII.
+Castlereagh (lord), VII.
+Catineau (le général), III.
+Cauchy (le chevalier), VI.
+Caulincourt, II; V; VI.
+Cerami (le baron de), IV.
+Ceronni (le comte), III.
+Cervoni (le général), III.
+Cesarotti, III.
+Cettini, IV; VII.
+Chabrol (le comte de), IV; VII.
+Chameroi (mademoiselle), V.
+Championnet (le général), III; IV.
+Chaptal, III.
+Charbonnières, conventionnel, VII.
+Charette, IV.
+Charles (l'archiduc), I; III.
+Charnage (le comte Édouard de), IV.
+Chateauneuf (M. de), III; VII.
+Château-Renaud (madame), IV.
+Chauvet, IV.
+Chénier (André), VII.
+Chénier (Marie-Joseph), VII.
+Cheradeschi (la comtesse), IV.
+Choiseul (le duc de), VII.
+Cidal, actrice (mademoiselle), VII.
+Clarence (le duc de), VII.
+Clarke (mistress), VII.
+Clausel (le général), VI.
+Clavier, III.
+Colbran (mademoiselle), IV.
+Collet (M.), III.
+Contat (mademoiselle), I; II.
+Cooper (Antoine-Ashlow), V.
+Cooper (Arabella), V.
+Corbineau (le général), V.
+Corday (Charlotte), IV.
+Cornier, I.
+Coulmon, VIII.
+Courcelles (le chevalier de), I.
+Cyrille, général des franciscains (le père), VIII.
+
+D
+
+Daendels (le général).
+Dallemagne (le général), III.
+Dallié (madame), VI.
+Dalmont (le sergent), VI.
+Damas, III.
+Dampierre, I.
+Danzel, II.
+Daure, ministre de la guerre, IV.
+Davoust (le maréchal), VI.
+Dazincourt, III.
+Deborah, IV.
+Decandole, VIII.
+Dejean (le général), V.
+Delamarre, II.
+Delarue, banquier, II.
+Delarue (madame), II.
+Delelé, I.
+Delille, poëte, V.
+Delmas, I, IV.
+Delville (madame), II.
+Delzons (le général), III.
+Derville, II.
+Déry (le général), III.
+Desaix, III.
+Désaugiers, V.
+Desène (M.), V.
+Dessoles (le général), I; V.
+Devram (madame), VII.
+Devranne (M.), V.
+Dragomanni (la comtesse), IV.
+Drouot, III; V; VI.
+Duchesnois (mademoiselle), II.
+Duclos (M.), IV.
+Du Deffand (madame), IV.
+Dugazon, II; III.
+Duhesme (Alfred), III.
+Dulfième (le chevalier), III.
+Dumoulin (Évariste), VIII.
+Dumouriez, I; IV.
+Duncan-Stewart (M.), VIII.
+Dunderdale (M.), VII.
+Dupin aîné, VI.
+Duprat (le général), III.
+Dupré (madame), III.
+Durand (le baron), IV.
+Durazzo, dernier doge, III.
+Duro, chanoine espagnol, VIII.
+Duroc, III; V; VI.
+Durosier, III.
+Duval (Alexandre), I; II; IV; VIII.
+Duvernet (le général Mouton), VII.
+Duvernot (madame), VII.
+
+E
+
+Edgeworth (l'abbé), VI.
+Elisa (la princesse), III; IV; V; VII; VIII.
+Elleviou, I; II.
+Eroles (le baron d'), VIII.
+Esménard, VI.
+Eugène (le prince), IV.
+Excelmans (le général), IV.
+Exmouth (lord), VI.
+Eylau (bataille d'), III.
+
+F
+
+Fauchet, préfet, III; IV; V.
+Félix (mademoiselle), III.
+Fellower (M.), VII.
+Ferdinand VII; VIII.
+Férino (le général), III.
+Fézenzac (le général), V.
+Flahaut (le général), V.
+Flaugergues (M.) V.
+Fleury (mademoiselle), III.
+Fontanes (M. de), V; VII.
+Forbin (M. de), III.
+Foscolo (Ugo), VII.
+Fouché, ministre de la police, III; IV; V; VI.
+Fournier, IV.
+Fox, VI.
+Franceschi (Cipriani), IV.
+Fressinet (le général), VIII.
+Friant (le général), VI.
+Fugières (le général), VII.
+
+G
+
+Gaetana, I.
+Gaillard (madame), II.
+Galiano, VIII.
+Gallo (le marquis de), IV.
+Gallois (M.), V.
+Gamot (M.), VI.
+Gantheaume (l'amiral), III.
+Gardanne (le général), III.
+Garnier (le major), VII.
+Genlis (madame de), VII.
+Geoffrin (madame), IV.
+Gérace (la princesse), IV.
+Géraldina, IV.
+Gérard (le général), IV; V; VI.
+Gérard, peintre (M.), VIII.
+Germon (madame), II.
+Gerolonni, IV.
+Geronimo, I.
+Gionettina, IV.
+Gironella (M.), VIII.
+Godinot (le général), III.
+Godoy, VIII.
+Goeffieux, VIII.
+Gordan (mistress), VII.
+Gourgaud (le général), V; VI.
+Gouvion-Saint-Cyr, IV.
+Goyon (le baron de), IV.
+Grammont (le duc de), VI.
+Gran (madame), III.
+Granseigne (l'adjudant général), III.
+Grivel (M. de), VI.
+Grouchi (le général), I; III; V; VI.
+Grundler (le général), VI.
+Gruyer (le général), VII.
+Guaraguin, IV.
+Guastala (la duchesse de), III.
+Gueliani, VI.
+Guiccioli (la comtesse), VIII.
+Guidai, IV.
+Guilleminot, VIII.
+Guisti, I.
+Guyon (le général), IV.
+
+H
+
+Hainguerlot, IV.
+Hantz, domestique, III.
+Hautpoult (le général), III.
+Havré (le duc d'), VI.
+Hawkesbury (lord), VI.
+Heim (M. de), VI.
+Hervas (M.), III.
+Hoche, I; V.
+Hogendorp (le général), V.
+Hudson-Lowe (sir), IV.
+Hugo (M. Victor), VIII.
+Hunt, poète anglais, VII; VIII.
+
+I
+
+Isabey, peintre, II; IV.
+
+J
+
+Jarlot, III.
+Jars (madame), II.
+Jean Casimir, VII.
+Joachim. <i>Voyez</i> Murat.
+Joséphine (l'impératrice), II; III; IV; V; VII.
+Joubert, II; III.
+Jouberton (madame), IV.
+Jouffre, II; III.
+Jourdan (le maréchal), VI.
+Jouy, de l'Académie, VI.
+Jumilhac (le général), VII.
+Junot (le général), III; IV; VI.
+
+K
+Kean, acteur anglais, VII.
+Kellermann (le général), I.
+Kelly (miss), actrice anglaise, VII.
+Kent (le duc de), VI; VII.
+Kléber, I; II; III.
+Klinglin (le général), I.
+Kormwitz (Ida), I.
+Krayenhof (médecin), I; III.
+
+L
+
+Labedoyère (Charles de), V; VI; VII.
+Labisbal (le général), VIII.
+Lachapelle (M. de), VI.
+Lacroix (madame), II.
+Lacuée (le général), III.
+Ladvocat (M.), VIII.
+Lætitia, mère de Napoléon, IV; V.
+Lafon, III.
+Lagarde (le comte de), VIII.
+Lahorie, IV.
+Lainé (M.), V.
+Lalande, astronome, III.
+Lamb (lady Caroline), VII; VIII.
+Lamb (M.), VII.
+Lambertini (le comte), I.
+Lambertini (madame), I; II.
+Landaburu, VIII.
+Lameth, III.
+Lanjuinais, V; VI.
+Lannes (le maréchal), III; IV.
+Lapi, I.
+Lariboissière (le général), III.
+Laréveillière-Lepeaux, VII.
+Larrey (le baron), III; VII.
+Lasalle (le général), IV; VI.
+Latour, I.
+Latour-d'Auvergne, III.
+Lavalette (madame), VII.
+Lavalette (madame de), VI; VII.
+Lavalette (M. de), VII.
+Lavauguyon (le comte), IV; V.
+Lavello (madame), IV.
+Lavello (mademoiselle), IV.
+Lebel (le général), I.
+Lebon (Eugène), IV.
+Lecoulteux de Canteleu, II; III; IV; VII.
+Lecourbe; I; III; VI.
+Lefebre-Desnouettes (le général), III; IV; V; VI.
+Lemierre, II.
+Lemot; II; III; VIII.
+Lenoir (M. Dominique), VIII.
+Léopold (le prince), III.
+Lepelletier de Saint-Fargeau, III.
+Lepinois, II.
+Leroi, II.
+Leval (le général), V.
+Levassor (mademoiselle), VI.
+Lhermite, I; II.
+Lichteau (la comtesse de), V.
+Lichtemberg (le prince de), IV.
+Lorenzo, IV.
+Louis XVIII, VI.
+Loweia (M. de), VI.
+Londonderry (le marquis de), VII.
+Lucai (madame), II.
+Luchesini fils, (M. de), IV.
+Luosi (le comte), I; II.
+Luzerne (le baron de), III.
+Lydia, IV.
+
+M
+
+Macdonald, V.
+Maherault (M.), III.
+Mairet, III.
+Malaspina (la marquise de), III.
+Mallet, IV, V.
+Manfredini, II.
+Mangrini, VII.
+Manhès (le général), VI.
+Manuel, VI.
+Marceau, I.
+Marchand (le général), VI.
+Marescalchi (le comte), III.
+Marescot, I.
+Marie-Antoinette, II.
+Marie-Louise, impératrice, IV; V; VI.
+Markoof (le comte de), VI.
+Marmont (le général), V.
+Mars (mademoiselle), VIII.
+Martinez de la Rosa, VIII.
+Masséna, III; V; VI.
+Mazeppa, VII.
+Medici (la comtesse), III.
+Médicis, IV; V.
+Meino, III.
+Menou (le général), III; IV.
+Metternich, V.
+Meynier, I.
+Mézeray (mademoiselle), III.
+Mezières (Adèle), VIII.
+Milans (le général), VIII.
+Mina, VIII.
+Miollis (le général), IV.
+Mirande (M. de), II.
+Molé, I; II; III.
+Mollien (M.), III.
+Moncey, V; VI.
+Monge, V.
+Montbrun (le général), IV.
+Montchoisy (le général), III.
+Montesquiou (le colonel), V.
+Montgérault (la marquise de), IV.
+Montholon (M. de), II; V.
+Montmorenci (Mathieu de), III.
+Monti, poëte, I; II; IV.
+Montiyo (le comte de), VIII.
+Montozon, IV.
+Monvel, II; III.
+Moore (Thomas), VIII.
+Moreau, I; II; III; IV; VI.
+Morellet (l'abbé), V.
+Morillo (le général), VIII.
+Morlat (le général), V.
+Morochesi, acteur, III.
+Mortier, V; VI.
+Muiron, III.
+Murat, II; III; IV; V; VI; VII.
+Murhausen fils, III.
+Murhausen (madame), III.
+Mylord (madame), III.
+
+N
+
+Nagel (le général), IV.
+Nansouty (le général), III, V.
+Napoléon, I; II; III; IV; V; VI; VII.
+Narbonne (madame de), VI.
+Neufchatel (le prince de), V.
+Ney, I; II; III; IV; V; VI; VII.
+Ney (madame la maréchale), VII.
+Ney fils (M.), VII.
+Nidia (jeune Lithuanienne), IV.
+Noomz (poète hollandais), IV.
+Norvins (M. de), IV.
+
+O
+
+Oberkampf, VII.
+Obval (M.), II.
+Obval (madame), II.
+Odleben (le baron d'), IV.
+Orléans (M. le duc), VI; VII.
+Ornano, IV.
+Orosco (comtesse d'), I.
+Orrigny (marquis d'), I.
+Ortiz (Jacobo), VII.
+Orzio (duc d'), I.
+Orzio (Lavinie d'), I.
+Oudet, II; III; IV; V; VI.
+Oudinot, V.
+Ouvrard, III; VIII.
+
+P
+
+Pacthod (le général), V.
+Pajol (le comte de), IV; VI.
+Palmieri (le marquis de), IV.
+Pancemont (M. de), VI; VII.
+Paris (madame), III.
+Parny (M. de), II.
+Pascal (mademoiselle), IV.
+Pauline (la princesse), III; IV; V.
+Pelandi, actrice italienne, III.
+Penski (le comte), I.
+Penski (mademoiselle), I.
+Permon (M. de), III.
+Petit (madame), II.
+Pichegru, I; III.
+Pie VII, IV.
+Pignatelli (le prince), IV.
+Platoff (l'hetman des Cosaques), VII.
+Polignac (M. de), VI.
+Porcia (la princesse), IV.
+Poret de Morvan (le général), VII.
+Porta, poète italien, VII.
+Portsmouth (lord), VII.
+
+Q
+
+Quesada (le général), VIII.
+Quesnel (le général); V.
+Quiroga, VIII.
+
+R
+
+Rabaut (madame Étienne), VII; VIII.
+Raucourt (mademoiselle), V.
+Raynouard (M.), V.
+Regato, médecin espagnol, VIII.
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely, II; III; V; VI; VII.
+Regnault (madame), III.
+Reille (le général), VII.
+Remond (madame), II.
+Renaud (M.), III.
+Renaud, sergent d'artillerie, VII.
+Richard, I; II.
+Riégo, VIII.
+Rielle (M.) IV.
+Rigitti, acteur, III.
+Rivière (madame), I; III.
+Rocca (le duc della), VI.
+Romilda, IV.
+Roquelaure (M. de), V.
+Rosetti, IV, V.
+Rossini, IV.
+Rostopchin, IV.
+Rousselois (madame), III.
+Roustan, mameluck, V.
+Roux-Laborie (M.) V.
+Ruga (madame), II.
+
+S
+
+Sabatier (M.), VII.
+Saint-Aubin (madame), I.
+Saint-Elme, III.
+Sainte-Suzanne, I.
+Salicetti, IV.
+Saluces (le comte de) III; IV.
+Santa-Cruz (le marquis de), VIII.
+Santi, évêque de Savona, III.
+Schasser, célèbre minéralogiste, III.
+Schérer (le général), I; II.
+Schimmelpinning, I.
+Schimmelpinning (madame), I.
+Schneider, III.
+Scitivaux, IV.
+Scolforo (Raphaël), IV.
+Ségur (M. de), IV.
+Serrurier, III.
+Serti, V.
+Seruzier (le colonel), VII.
+Shelley, poète anglais, VII.
+Sheppard, prédicateur méthodiste (M.), VIII.
+Sheppard (mistress), VIII.
+Solié, I.
+Soult (le maréchal).
+Sourdeau (M. de), IV.
+Sourdeau (madame de), IV,
+Spinochi (Camilla), III.
+Spinola (Argentine), III.
+Staël (madame de), I; IV; V; VI; VIII.
+Stendhal (M. le baron de), VIII.
+Strati (duc del), IV.
+Strozzi (Philippe), IV; V.
+Stuard, général anglais, VI.
+Stuard (M.), V.
+Suchet (le maréchal), V; VI.
+Suin (madame), III.
+
+T
+
+Talleyrand, II; III; IV; V; VI; VIII.
+Tallien, IV; VII; VIII.
+Tallien (madame), I; II; IV; VII.
+Talma, I; II; III; IV; V; VIII.
+Tampier (M.), IV.
+Tankerville (lady), VI.
+Thérèse (la soeur), VII; VIII.
+Thibaudeau, III.
+Thierry (madame), VII.
+Thouillier, directeur de spectacle, VIII.
+Tolstoy (Léopold-Ferdinand de), I.
+Tomasi (madame), IV.
+Torigiani (la comtesse), III; IV.
+Treilhard (le général), V.
+Turo (dona Pepa), VIII.
+
+U
+
+Ude (M.), VII.
+
+V
+
+Van-Aylde-Jonghe (le baron de), I.
+Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle), I.
+Van-Brée, peintre, V.
+Vandamme (le général), I.
+Van-Daulen, I.
+Van-Derke (le baron), I.
+Van-Derke (Maria), I.
+Vandremer (madame), II.
+Van-Lover, I.
+Van-Maanen (M.), VII.
+Van-Perpowy (le comte), I.
+Van-Schaahepen, I
+Venueza, curé espagnol, VIII.
+Verteuil (M. Armand), IV.
+Vicente, prêtre espagnol, VIII.
+Victor (le maréchal), V; VI.
+Vigée, III.
+Villanova (don Félix), VIII.
+Villate, lieutenant-général, VI.
+Vinci (Cosimo), I.
+Viscardi, apothicaire, IV.
+Visconti (madame), II.
+Vivalda (le comte de), III.
+Vivian (le commandant), VI.
+Volnais (mademoiselle), III.
+
+W
+
+Wellington (lord), VI; VII.
+Willhem, I.
+Wismann (M.), VIII.
+Wismann (M. de), VIII.
+Witworth (lord), VI.
+Wrigth, VIII.
+
+Y
+
+Yorck (duc d'), I; VII.
+Yorck (duchesse), VII.
+
+Z
+
+Za (la baronne), VI.
+Zayas (le général), VIII.
+Zondondari, IV.
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Albergati (Odoardo).
+Amelot.
+
+Barberimio.
+Béniowski.
+Bernadote.
+Berowski.
+Bertier (César).
+Beurnonville.
+
+Capello.
+Charles (l'archiduc).
+Contat (mademoiselle).
+Cornier.
+Courcelles (le chevalier de).
+Daendels (le général).
+Dampierre.
+Delelé.
+Delmas.
+Dessoles (le général).
+Dumouriez.
+Duval (Alexandre).
+
+Elleviou.
+
+Gaetana.
+Geromimo.
+Grouchy (le général).
+Guisti.
+
+Hoche.
+
+Kellermann (le général).
+Kléber.
+Klinglin (le général).
+Kormwitz (Ida).
+Krayenhof (médecin).
+
+Lambertini (le comte de).
+Lambertini (madame).
+Lapi.
+Latour.
+Lebel (le général).
+Lecourbe.
+Lévey.
+Lhermite.
+Luosi (le comte).
+
+Marceau.
+Marescot.
+Marie.
+Meynier.
+Molé.
+Monti, poète.
+Moreau.
+
+Napoléon.
+Ney.
+Noomz, poète hollandais.
+
+Orosco (comtesse d').
+Orrigny (marquis d').
+Orzio (duc d').
+Orzio (Lavinie d').
+
+Penski (comte).
+Penski (mademoiselle).
+Pichegru.
+
+Richard.
+Rivière (madame).
+
+Saint-Aubin (madame).
+Saint-Cyr.
+Sainte-Suzanne.
+Scherer (le général).
+Schimmelpinning.
+Solié.
+Staël (madame de).
+
+Tallien (madame).
+Talma.
+Tolstoy (Léopold-Ferdinand de).
+
+Van-Aylde-Jonghe (le baron de).
+Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle).
+Vandamme (le général).
+Van-Daulen.
+Van-Derke (le baron).
+Van-Derke (Maria).
+Van-Lover.
+Van-Perpowy (le comte de).
+Vanl-Schaahepen.
+Vinci (Cosimo).
+
+Willhem.
+
+York (duc d').
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SECOND VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Amelin (madame).
+Aurélie.
+
+Barbas.
+Bonaparte (Lucien).
+Bonaparte (Joseph).
+Boucher, peintre.
+
+Caulincourt.
+Contat (mademoiselle).
+
+Danzel.
+Dexamaure.
+Delarue, banquier.
+Delarue (madame).
+Delville (madame).
+Derville.
+Duchesnois (mademoiselle).
+Dugazon.
+Duval (Alexandre).
+
+Elleviou.
+Gaillard (madame).
+Germon (madame).
+
+Hol***.
+
+Isabey, peintre.
+
+Jars (madame).
+Joséphine.
+Joubert.
+Jouffre.
+Joy***.
+
+Kléber.
+
+Lacroix (madame).
+Lambertini (madame).
+Lecoulteux de Canteleu.
+Leda.
+Lhermite.
+Lemierre.
+Lemot.
+Lepikois.
+Leroi.
+Lucai (madame).
+Luosi (comte).
+
+Marie Antoinette.
+Mirande (M. de).
+Molé.
+Montholon (N. de).
+Monti, poète italien.
+Monvel.
+Moreau.
+Murat.
+
+Napoléon.
+Ney.
+
+Obval (M.).
+Obval (madame).
+Oudet.
+
+Parny (M. de).
+Petit (madame).
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+Remond (madame).
+Richard.
+Ruga (madame).
+
+Schérer (le général).
+Siv***.
+Talleyrand (le prince de).
+Tallien (madame).
+Talma.
+
+Vandremer (madame).
+Visconti (madame).
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE TROISIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Adeline.
+Albizzi (le comte).
+Aldini, ministre.
+Ambroisine.
+Arnault.
+Arthur (madame).
+Augereau.
+Auquertin, actrice (mademoiselle).
+
+Balbi (le comte).
+Beaussier.
+Branchu (M.).
+Bianchi.
+Blanes, acteur.
+Bonaparte (Joseph).
+Bonaparte (Louis).
+Bonaparte (Lucien).
+Borara (le comte).
+Borghèse (le prince).
+Bourières (le général).
+Bruix (l'amiral).
+Bussières.
+
+Cabre (M.).
+Caland.
+Canova.
+Capelleto (le baron).
+Caprara (le comte).
+Catineau (le général).
+Ceronni (le comte).
+Cervoni (le général).
+Cesarotti.
+Championnet (le général).
+Chaptal.
+Charles (le prince), I.
+Chateauneuf (M. de).
+Clavier.
+Collet (M.).
+
+Dallemagne (le général).
+Damas.
+Dazincourt.
+Delzons (le général).
+Déry (le général).
+Desaix.
+Drouot.
+Dugazon.
+Duhesme (Alfred).
+Dulfième (le chevalier).
+Duprat (le général).
+Dupré (madame).
+Dorazzo, dernier doge.
+Duroc.
+Durosier.
+
+Élisa (la princesse).
+Eylau (bataille d').
+
+Fauchet, préfet.
+Félix (mademoiselle).
+Ferino (le général).
+Fleury (mademoiselle).
+Fouché, ministre de la police.
+Forbin (M. de).
+
+Gantheaume (l'amiral).
+Gardanne (le général).
+Godinot (le général).
+Gran (madame).
+Granseigne (l'adjudant-général).
+Grouchy.
+Guastala (la duchesse de).
+
+Hantz, domestique.
+Hautpoult (le générale d').
+Hervas (M.).
+
+Jarlot.
+Joséphine.
+Joubert (le général).
+Jouffre.
+Junot (le général).
+
+Kléber.
+Krayenhof.
+
+Laguée (le général).
+Lafon.
+Lalande, astronome.
+Lameth (M. de).
+Lannes (le maréchal).
+Lariboissière (le général).
+Larrey (le baron).
+Latour-d'Auvergne.
+Lecourbe (le général).
+Lecoulteux de Canteleu.
+Lefebvre-Desnouettes (le général).
+Lemot.
+Léopold (le prince).
+Lepelletier de Saint-Fargeau.
+Luzerne (le baron de).
+
+Maherault (M.).
+Mairet.
+Malaspina (la marquise de).
+Manfredini.
+Mareschalchi (le comte).
+Masséna.
+Medici (la comtesse).
+Meino.
+Meino (madame).
+Menou (le général).
+Mezeray (mademoiselle).
+Molé.
+Mollien (M.).
+Montchoisy (le général).
+Montmorenci (Mathieu de).
+Monvel.
+Moreau.
+Morochesi, acteur.
+Muiron.
+Murat.
+Murhausen fils.
+Murhausen (madame).
+Mylord (madame).
+
+Nansouty (le général).
+Napoléon.
+Ney.
+
+Oudet.
+Ouvrard.
+
+Paris (madame).
+Pauline (la princesse).
+Pelandi, actrice italienne.
+Permon (M. de).
+Pichegru.
+
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+Regnault (madame).
+Renaud (M.).
+Rigitti, acteur.
+Rivière (madame).
+Rousselois (madame).
+
+Saint-Elme.
+Saluces (le comte de).
+Santi, évêque de Savona.
+Schasser, célèbre minéralogiste.
+Schneider.
+Serrurier.
+Spinochi (Camilla).
+Spinola (Argentine).
+Suin (madame).
+
+Talleyrand.
+Talma.
+Thibaudeau.
+Torigiani (la comtesse).
+
+Vigée.
+Vill... (M.).
+Vivalda (le comte de).
+Volnais (mademoiselle).
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE QUATRIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Abdalha.
+Agar, ministre des finances.
+Albergati (Paula).
+Albert.
+Albizzi (le comte Cereni).
+Alfiéri.
+Amaldi (Caroline).
+
+Babey (M.).
+Bacciochi (le prince Félix).
+Barbarini (la comtesse).
+Barras.
+Battle.
+Baudus (M.).
+Baufremont (M. de).
+Bineldi (la comtesse).
+Bonald (M. de).
+Bonaparte (Louis).
+Bonaparte (Lucien).
+Bondy (M. de).
+Borghèse (le prince).
+Bouvard.
+Bunelli.
+Bunelli (Marietta).
+
+Capelle (le baron).
+Caroline (la reine).
+Cerami (le baron de).
+Cettini.
+Chabrol (le comte de).
+Championnet.
+Charette.
+Charnage (le comte Édouard de).
+Chateau-Renaud (madame).
+Chauvet.
+Cheradeschi (la comtesse).
+Colbran (mademoiselle).
+Corday (Charlotte).
+
+Daure, ministre de la guerre.
+Deborah.
+Delmas.
+Dragomanni (la comtesse).
+Duclos (M.).
+Dudeffand (madame).
+Dumouriez.
+Durand (le baron).
+Duval (Alexandre).
+
+Elisa (la princesse).
+Eugène (le prince).
+Excelmans (le général).
+
+Fauchet, préfet.
+Fouché.
+Fournier.
+Francheschi (Cipriani).
+
+Gallo (le marquis de).
+Geoffrin (madame).
+Gérace (la princesse).
+Geraldina.
+Gérard (le général).
+Gerolonni.
+Gionettina.
+Gouvion-Saint-Cyr.
+Goyon (le baron de).
+Guaraguin.
+Guidal.
+Goton (le général).
+
+Hainguerlot (M.).
+Heim (M. de).
+Hudson-Lowe (Sir).
+
+Isabey, peintre.
+
+Joséphine.
+Jouberton (madame).
+Junot.
+
+Lahorie.
+Lannes (le maréchal).
+Lasalle (le général).
+Lavauguyon (le comte de).
+Lavello (mademoiselle).
+Lavello (madame).
+Lebon (Eugène).
+Lecoulteux de Canteleu.
+Lætitia (madame).
+Lefebvre-Desnouettes.
+Lichtenberg (le prince de).
+Lorenzo.
+Luchesini fils (M. de).
+Lydia.
+
+Mallet.
+Marie-Louise, impératrice.
+Médicis.
+Menou (le général).
+Miollis (le général).
+Mont-Brun (le général).
+Montgérault (la marquise de).
+Monti.
+Montozon.
+Moreau.
+Murat.
+
+Nagel (le général).
+Napoléon.
+Ney.
+Nidia, jeune Lithuanienne.
+Norvins (M. de).
+
+Odleben (le baron d').
+Ornano.
+Oudet.
+
+Pajol (le comte de).
+Palmieri (le marquis de).
+Pascal (mademoiselle).
+Pauline.
+Pie VII.
+Pignatelli (le prince).
+Porcia (la princesse).
+
+Rielle (M.).
+Romilda.
+Rosetti.
+Rossini.
+Rostopchin.
+
+Salicetti.
+Saluces (le marquis de).
+Scitivaux (M.).
+Scolforo (Raphaël).
+Ségur (M. de).
+Sourdeau (M. de).
+Sourdeau (madame de).
+Staël (madame de).
+Strati (duc del).
+Strozzi (Philippe).
+
+Tallien.
+Tallien (madame).
+Talleyrand.
+Talma.
+Tampier (M.).
+Tomasi (madame).
+Torrigiani (la baronne).
+
+Verteuil (M. Armand).
+Viscardi, apothicaire.
+
+Zondondari.
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE CINQUIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Alexandre (l'empereur).
+Angoulême (le duc d').
+Artois (le comte d').
+Augereau (le maréchal).
+
+Belliard (le général).
+Bernadotte.
+Berthier.
+Bertrand.
+Bianca-Capello.
+Blücher.
+Bonaparte (Joseph).
+Brandi.
+Brenkenhof (le baron de).
+Brenkenhof (la baronne de).
+Cambacérès (le général).
+Cambrone.
+Campenon (M.).
+Capello <i>Voyez</i> Bianca.
+Capulo (l'abbé).
+Carnot.
+Caulaincourt.
+Chameroi (mademoiselle).
+Cooper (Antoine-Ashlow).
+Cooper (Arabella).
+Corbineau (le général).
+
+Dejean (le général).
+Delille, poète.
+Désaugiers.
+Desène (M.).
+Dessolles (le général).
+Devranne (M.).
+Drouot.
+Duroc.
+
+Elisa.
+
+Fauchet.
+Fezenzac (le général).
+Flahaut (le général).
+Flangergues (M.).
+Fontanes (M. de).
+Fouché.
+
+Gallois (M.).
+Gérard (le général).
+Gourgaud (le général).
+Grouchy.
+
+Hogendorp (le général).
+Hoche.
+
+Joachim. <i>Voyez</i> Murat.
+Joséphine.
+
+Labédoyère (Charles de).
+Lainé (M.).
+Lanjuinais (M.).
+Lavauguyon (duc de).
+Lefebvre.
+Leval, (le général).
+Lichteau (comtesse de).
+Lætitia, mère de Napoléon.
+
+Macdonald.
+Mallet.
+Marie-Louise.
+Marmont (le maréchal).
+Masséna.
+Médicis (Lorenzo de).
+Metternich.
+Moncey.
+Monge.
+Montesquiou (le colonel).
+Montholon (le général).
+Morellet (l'abbé).
+Morla (le général).
+Mortier.
+Murat.
+
+Nansouty (le général).
+Napoléon.
+Neufchatel (le prince de).
+Ney.
+
+Oudet.
+Oudinot.
+
+Pacthod (le général).
+Pauline.
+
+Quesnel (le général).
+
+Raucourt (mademoiselle).
+Raykotjard (M.).
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+Roquelaure (M. de).
+Roustan, mameluck.
+Roux-Laborie (M.).
+
+Serti.
+Soult (le maréchal).
+Staël (madame de).
+Strozzi (Philippe).
+Suard (M.).
+Suchet (le maréchal).
+
+Talleyrand.
+Talma.
+Treilhard (le général).
+
+Van-Brée, peintre.
+Victor (le maréchal).
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SIXIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Alexandre (l'empereur).
+Andréossy (le général).
+Angoulême (le duc d').
+Angoulême (la duchesse d').
+Augereau (le maréchal).
+
+Beaufremout (le colonel).
+Belloc (M. de).
+Bernadotte.
+Berri (le duc de).
+Berryer père, avocat.
+Bertrand.
+Blanchet (le général).
+Bonafoux.
+Bonaparte (Lucien).
+Bonnest (M.).
+Bory de Saint-Vincent (M.).
+Bourmont (M. de).
+Bréan (l'abbé de).
+Brune (le maréchal).
+
+Cambacérès.
+Cambrone.
+Carascosa (le général).
+Carnot.
+Carret (M.).
+Cauchy (M. le chevalier).
+Caulaincourt.
+Clauzel (le général).
+
+Dallié (madame).
+Dalmont (le sergent).
+Davoust (le maréchal).
+Drouot.
+Dupin aîné (M.).
+Duroc.
+
+Enceworth (l'abbé).
+Esménard.
+Exmouth (lord).
+Fouché.
+Fox.
+Friant (le général).
+
+Gamot (M).
+Gérard (le général).
+Grammont (le duc de).
+Grivel (M. de).
+Grouchy (le maréchal).
+Grundler (le général).
+Gueliani.
+
+Havré (le duc d').
+Hawkesburry (lord).
+
+Jourdan (le maréchal).
+Junot.
+
+Kent (le duc de).
+
+Labédoyère.
+Lachapelle (M. de).
+Lanjuinais.
+Lasalle.
+Lavalette (madame de).
+Lecourbe.
+Lefebvre-Desnouettes.
+Levassor (mademoiselle).
+S. M. Louis XVIII.
+Loweia (M. de).
+
+Manhès (le général).
+Manuel.
+Marchand (le général).
+Marie-Louise.
+Markoff (le comté de).
+Masséna.
+Moncey (le maréchal).
+Moreau.
+Mortier (le maréchal).
+Murat.
+
+Napoléon.
+Narbonne (madame de).
+Ney.
+
+Orléans (le duc d').
+Oudet.
+
+Pajol (le général).
+Pancemont (M. de), évêque de Vannes.
+Polignac (M. de).
+
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+Rocca (le duc della).
+Rosetti.
+
+Staël (madame de).
+Stuart, général anglais.
+Suchet (le maréchal).
+
+Talleyrand.
+Tankerville (lady).
+
+Victor (le maréchal).
+Villate, lieutenant-général.
+Vivian (le commandant).
+
+Wellington (lord).
+Witworth (lord).
+
+Za (la baronne).
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SEPTIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+Alder, médecin anglais (M.).
+Amelot, évêque de Vannes (M.).
+Autré (M.).
+
+Balbi (madame la comtesse de).
+Ball (M.).
+Beaujolais (le comte de).
+Belzoni.
+Bernier, évêque d'Orléans (M.).
+Berton (le général).
+Bichat.
+Billaud-Varennes.
+Brihaut (M.).
+Brougham (M.).
+Byron (lord).
+
+Cambacérès.
+Cambon.
+Campana (le général).
+Carnot.
+Caroline, reine d'Angleterre.
+Castlereagh (lord).
+Cettini.
+Chabrol (M. de).
+Charbonnières, conventionnel.
+Chateauneuf (Arnaud de).
+Chénier (André).
+Chénier (Marie-Joseph).
+Clarence (le duc de).
+Clarke (mistress.).
+Cidal, actrice (mademoiselle).
+Choiseul (le duc de).
+
+Devram (madame).
+Dunderdale (M.)
+Duvernet, (le général Mouton-).
+Duvernot (madame).
+
+Élisa (la princesse).
+
+Fellower (M.).
+Fontanes (M. de).
+Foscolo (Ugo).
+Fugières (le général).
+
+Garnier (le major).
+Genlis (madame de).
+Gordan (mistress).
+Gruyer (le général).
+
+Hunt, poète anglais (M. Leigh).
+
+Jean Casimir.
+Joséphine (l'impératrice).
+Jumilhac (le général).
+
+Kean, acteur anglais.
+Kelly, actrice anglaise (miss).
+Kent (le duc de).
+
+Labédoyère (Charles de).
+Lamb (Lady Caroline).
+Lamb (M.).
+Laréveillière-Lepeaux.
+Larrey (le baron)
+La Tour-du-Pin (M. de).
+La Valette (madame).
+La Valette (madame de).
+La Valette (M. de).
+Lecoulteux de Canteleu (M.).
+Londonderry (le marquis de).
+
+Mangrini.
+Mazeppa.
+Murat.
+
+Napoléon.
+Ney.
+Ney (madame la maréchale).
+Ney fils (M.).
+
+Oberkampf.
+Orléans (le duc d').
+Ormz (Jacobo).
+
+Pancemont (M. de).
+Platoff (l'hetman des cosaques).
+Poret de Morvan (le général).
+Porta, poète italien.
+Portsmouth (lord).
+
+Rabaut (madame St-Étienne)
+Reille (le général).
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
+Renaud, sergent d'artillerie.
+
+Sabatier (M.)
+Seruzier (le colonel).
+Shelley, poète anglais.
+
+Tallien.
+Tallien (madame).
+Thérèse (la soeur).
+Thierry (madame).
+
+Ude (M.).
+
+Van Maanen (M.).
+
+Wellington (lord).
+
+York (le duc d').
+York (la duchesse d').
+
+TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE HUITIÈME VOLUME DES
+MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
+
+A'court (sir William).
+Almoth (M.).
+Alpuente (Romero).
+Angoulème (le duc d').
+Arguelles (Augustin).
+Arnault (M.).
+
+Béclard, médecin.
+Beltrand de Lys, négociant.
+Bessières.
+Bonnier.
+Brunetti (le comte de).
+Bulgari.
+Byron (lord).
+
+Castagnos (le général).
+Coulman (M.).
+Cyrille, général des franciscains (le père).
+
+Decandole, professeur de botanique.
+Dumoulin (M. Évariste).
+Duncan Stewart (M.).
+Duro, chanoine espagnol.
+Duval (Alexandre).
+
+Élisa (la princesse).
+Éroles (le baron d').
+
+Ferdinand VII.
+Fressinet (le général).
+
+Galiano.
+Gérard, peintre (M.).
+Gironella (M.).
+Godoy (Manuel).
+Goeffieux.
+Guiccioli (la comtesse).
+Guilleminot (le général).
+
+Hugo (M. Victor).
+Hunt (M. Leighs).
+
+Jouy, de l'Académie (M. de).
+
+Labisdal (le général).
+Ladvocat (M.).
+Lagarde (le comte de).
+Lamb (Lady Caroline).
+Landaburu.
+Lemot.
+Lenoir (M. Dominique).
+
+Mars (mademoiselle).
+Martinez de la Rosa (M.).
+Merières (Adèle).
+Milans (le général).
+Mina.
+Montiyo (le comte de).
+Moore (Thomas).
+Morillo (le général).
+
+Ouvrard.
+
+Quesada (le général).
+Quiroga.
+
+Rabaud (madame Étienne).
+Regato, médecin espagnol.
+Riego.
+
+Santa-Crux (marquis de).
+Sheppard, prédicateur méthodiste (M.).
+Sheppard (mistress).
+Staël (M. le baron Auguste de).
+Stendhal (M. le baron de).
+
+Talleyrand.
+Tallien.
+Talma.
+Thérèse (la soeur).
+Thuillier, directeur de spectacle.
+Turo (Dona pepa).
+
+Venneza, curé espagnol.
+Vicente, prêtre espagnol (don).
+Villanova (D. Félix).
+
+Wismann (M.).
+Wismann (madame).
+Wright (M.).
+
+Zayas (le général).
+
+</pre>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'une contemporaine (8/8), by
+Ida Saint-Elme
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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