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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:56:20 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'une contemporaine (8/8) + Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de + la République, du Consulat, de l'Empire, etc... + +Author: Ida Saint-Elme + +Release Date: March 21, 2010 [EBook #31725] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier. Rénald Lévesque +(HTML) and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE, + +OU + +SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE, +DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC. + + + «J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les + saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la + grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des + sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans + de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de + Waterloo.» MÉMOIRES, _Avant-propos_. + +TOME HUITIÈME, Troisième Édition. + +PARIS. + +LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS. + +1828. + +[Illustration: LA CONTEMPORAINE À 19 ANS. Marbre Sculpté par Lemot, en +1797, chez le Général Moreau, _Exposé au Salon de 1812 sous le titre de +la Femme endormie_.] + +[Illustration: LA CONTEMPORAINE en 1828.] + +TABLE DU HUITIÈME VOLUME. + +Chap. CXCIII. Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, +Bruxelles.--Le général Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la +princesse Élisa.--Souvenir de Tallien. + +Chap. CXCIV. L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau +bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes +premières inspirations littéraires. + +Chap. CXCV. Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses +rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand +d'Espagne.--Mon passage par Paris. + +Chap. CXCVI. Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs +catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Félix de Villanova.--Le +galant chanoine. + +Chap. CXCVII. Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la +Chartreuse d'Ara-Coeli.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les +moines napoléonistes et constitutionnels. + +Chap. CXCVIII. Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don +Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale. + +Chap. CXCIX. Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les +moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de +Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du +roi.--Ferdinand VII. + +Chap. CC. Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de +Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix. + +Chap. CCI. Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la +Rosa.--La saint Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde +royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux +fuyards.--Beau trait de Yusef. + +Chap. CCII. Ministère d'Évariste San-Miguel.--Le corps +diplomatique.--Portraits de MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir +William A'Court, ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et +d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami du roi.--La Camarilla.--Nouvelle +entrevue avec le roi. + +Chap. CCIII. Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles +et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville.--État de +Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec +les Français. + +Chap. CCIV. Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père +Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire +général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de +l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar. + +Chap. CCV. Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de +Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens. + +Chap. CCVI. Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à +Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse. + +Chap. CCVII. Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à +Coppet.--Nouveau voyage improvisé. + +Chap. CCVIII. Gênes.--Albaro.--Leigh-Hunt.--Maison roulante.--M. +Duncan-Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, +etc. + +Chap. CCIX. Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La +saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour +une âme en peine. + +Chap. CCX. Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor +Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois. + +Chap. CCXI. Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord +Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline +Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli. + +Chap. CCXII. Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire +méthodiste. + +Chap. CCXIII. Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première +maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère +et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant. + +Chap. CCXIV. Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse +généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de +misère.--Lettre au Constitutionnel. + +Chap. CCXV. Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête +courtisane. + +Chap. CCXVI. Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux +nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux soeurs. + +Chap. CCXVII. Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et +inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault. + +Chap. CCXVIII. J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je +quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de +Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes +Mémoires.--Nouvelles terreurs. + +Chap. CCXIX et dernier. Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de +Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes +Mémoires. + + + + +CHAPITRE CXCIII. + +Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général +Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir +de Tallien. + + +En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt +l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes +préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte +des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les +personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et +sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte +envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte +leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir. + +Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche +de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là +tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les +ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque +aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour +m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je +m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux +oublient quelquefois leur malheur. + +Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette, +Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus +recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris +dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général, +par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement +harcelé d'inquisitions. + +Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans +chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et +faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs +fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite. +Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt, +était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint. +Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner +sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait +bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais +entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que +me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage. + +Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude +plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une +douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible. + +J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et +j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes +nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin +cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je +prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir +d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et +m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à +l'article Trieste: _«Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques +de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de +Napoléon.»_ Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang +par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer +aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si +cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour +aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les +mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité +par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais +encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances, +comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau +flétris et brisés par la mort. + +«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce +qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour +de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement +surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui +n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une +jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins +pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux +qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune +fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas +trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces +aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me +forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à +quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était, +hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à +Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une +heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les +personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise +qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet +de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses +qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des +coeurs amis. + +Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour +quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point +Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire +par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis +dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports +qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les +plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur +exil volontaire. + +Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme +proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai +sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans +cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et +mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour, +Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux +érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La +jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là +toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images +de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as +aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le +ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que +la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa +continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque +éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui, +n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable +enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération +d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement +malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la +jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne +pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté. + +Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en +France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis, +se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les +événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première +restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement +impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de +ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait +sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé +pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent +en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis +long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa +dernière consolation[1]. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste +retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur +avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle +ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille +prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de +province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre +ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient +appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si +vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette +facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie +n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution +a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité +dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle +auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans +sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux +seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du +corps, n'altéraient jamais son front.» + +Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons +quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu +les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore +les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son +coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la +ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et +malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour _l'âme +des pécheurs_?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me +rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la +foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse. + +J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les +chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère, +et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une +religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa +destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la +qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui +semblait la poursuivre. + +J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe +avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles +tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était +singulier dans ses récits. + +«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie +qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même +de cette lettre. + + TALLIEN À MADAME MÉZIÈRE. + + Alicante, 20 fructidor an XIII. + + «Ce n'est point impunément, ma bonne amie, que l'on est malade en + Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus + longues que les maladies. Ce que j'éprouve depuis quatre mois, ce + sont des rechutes continuelles. Je viens d'en éprouver une qui m'a + mis dans un état de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir, + même en voiture. Mon visage est couvert d'un érysipèle qui me gêne + horriblement. + + «J'ai reçu du ministre un congé illimité pour venir rétablir ma + santé en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profité de suite + si je m'étais senti en état de supporter le voyage; mais je suis + loin d'être dans cette position. D'ailleurs je serais obligé de + faire quarantaine, et je tomberais bientôt dans la mauvaise saison. + Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rétablirai jamais + ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la + quarantaine soit levée dans les premiers jours d'octobre, je me + mettrai en route. Je me rendrai à Montpellier pour y consulter un + célèbre médecin et séjourner le reste de la belle saison dans le + midi de la France. J'irai ensuite passer à Paris trois mois pour me + soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me + seront ordonnées. Si au contraire je suis retenu ici, je + n'exécuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai + d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon + établissement de maison, ma maladie, ont commencé à me ruiner, et + le voyage de France m'achèvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je + pourrai le faire; mais pour la santé il faut tout sacrifier. Ainsi + tu vois, mon amie, que de toute manière avant peu nous nous + reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espère te retrouver + bien portante et toujours la même pour moi. Je t'embrasse bien + tendrement, ma chère et bonne Adèle, et suis pour la vie ton ami. + + _P S._ «Bien des choses à tous mes amis et surtout au cher Loubeau, + à Beauvoisin, à Journal et à Duchazal.» + +Hélas! me disait la pauvre Inès, il se plaignait à cette maîtresse +chérie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de +le soulager. Vingt fois ma mère (nous étions riches alors), vingt fois +elle a prié, stimulée par moi, l'aimable Français de permettre qu'elle +fît les frais de sa maison. Il était délicat jusqu'au scrupule, et ne +voulut même jamais rien accepter. «Non, madame, jamais je ne +l'oublierai», disait Inès; et ses regards et sa voix annonçaient une de +ces douleurs sans fin, semblables à celles dont je portais moi-même le +germe dans mon sein. + + + + +CHAPITRE CXCIV. + +L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de +Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières +inspirations littéraires. + + +Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un +ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma +retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à +faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes +courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là +dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du +sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale +prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête. + +Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois, +le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me +disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.» + +--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là +comme un refuge?» + +«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il, +signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé +particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans +cosmopolites.» + +--«D'Ac! c'est possible? + +--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite +note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément +la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour +des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir +de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux +raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?» + +--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul +mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue. + +Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et +son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans +l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une. + +Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il +une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa +réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi? +pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi +de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la +victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se +trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des +complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne. +Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers. +Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la +conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon +portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service +auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un +peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort +mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par +l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais +à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce +d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à +Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au +souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme +une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà +épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à +mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait +d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès +de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas +abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis +que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses, +j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à +Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son +talent aidât à la pacotille de quelques malheureux. + +Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute +bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien, +qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par _Jeanne +d'Arc_, puis se lancer en même temps dans la _Femme jalouse_, sans +oublier _Sémiramis_, _Phèdre_ et _Gabrielle de Vergy_, où vous avez, ma +chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant +qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je +puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait +un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de +sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement +de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était +fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de +jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez +Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue, +l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le +surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa +reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma. + +Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours +pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec +les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur +composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de +médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de +plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de +temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put +organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la +tragédie de _Jeanne d'Arc_ le moment où, interrogée par le duc de +Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses +visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer +l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de +la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime +amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les +imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors +en faveur dans les départemens du nord. + +La soirée finit par la comédie des _Femmes_, de Dumoustier. J'y remplis +aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et +la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes +sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous +saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon +mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était +alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais! +Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène +d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit +point, mais ce fut un miracle. + +Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma +brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir; +je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs +ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre +imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens, +mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le +directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne +voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés. +J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations; +mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent +dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais +nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je +pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon +départ. + +Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je +m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus +décourageant nécessaire. + +J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de +Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de +souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on +m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant +cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus +que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie +m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que +j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais +à plaindre. + +Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un +peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de +mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille. +Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut +la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume, +obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une +sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé. + +Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je +relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques +nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples +occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il +m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me +disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de +talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un +monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un +soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et +c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non +pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de +pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit +que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse +versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais +déjà lancée dans d'autres projets. + + + + +CHAPITRE CXCV. + +Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M. +Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage +par Paris. + + +Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et +je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien +nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville +en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés +dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de +ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et +cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer +un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les +rencontres heureuses qu'elle me procura. + +En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle +extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe +assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme. +J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et +en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des +représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une, +celle du surlendemain. + +Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne +d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des +applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux +étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin +du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard +façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à +Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne, +obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on +avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me +présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager +à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus +expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son +peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations +populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel, +en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette +circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans +de ma vie, comme on va voir. + +Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers, +ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me +proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié. +Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu +parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À +toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il +redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si +brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui +avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la +terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me +faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie +avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui. + +Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon +talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une +existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire +de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré +français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que, +commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi. + +Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais +dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je +pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de +la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je +vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles +influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous +réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu +rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots +pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si +nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de +ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un +pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans +le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son +premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire, +les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid +un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera +rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien +considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces, +et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle +que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque +chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que +la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane +réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus +d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une +société depuis tant de siècles classée et stationnaire. + +Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon +choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable +vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir +auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec +tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir +continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux +blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection +pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la +solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé +sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de +l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années +avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies +de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux +impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable +et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait +toujours aimer. + +Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher, +songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je +vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de +reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me +demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui +répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre +bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement +en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris. + +Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable +résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis +plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes +amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement +rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je +devais préférer la patrie à de nouvelles courses. + +Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus +pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever +dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils +s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en +contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les +témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de +leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et +d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi +l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas +moins cruelles à subir. + +Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds +souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir +personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que +ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les +chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la +place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me +convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux +et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent +arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances. + + + + +CHAPITRE CXCVI. + +Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du +général Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine. + + +J'arrivai à Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort +agréablement les quarante lieues de distance entre cette ville et +Perpignan. Je descendis à l'hôtel de la Fontaine-d'Or, qui mériterait de +faire pardonner à la mauvaise réputation des hôtelleries espagnoles. Don +Pedro se logea dans le même hôtel que moi, et continua naturellement son +rôle de _cavaliere servente_. Quoique depuis plusieurs années il n'eût +point résidé à Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et +plusieurs de ses anciens amis s'empressèrent de le visiter. De ce nombre +étaient MM. Gironella et Dupré, pour lesquels j'avais aussi des lettres +de recommandation données par M. Almoth, et qui nous firent doublement +bon accueil. + +Dès le lendemain de mon arrivée à Barcelone, je reçus de M. Gironella +une invitation pour aller dîner à sa maison de campagne située à Sarria, +à une lieue à peu près de la ville. Sarria est un fort joli village où +les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et où ils +reçoivent leurs amis deux fois la semaine. + +J'avais toujours ouï dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des +commodités de la vie; qu'on juge de mon étonnement en entrant dans une +maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de +Londres. J'en témoignai ma surprise à D. Pedro, invité comme moi: «Vous +trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous étonner;» et +l'attrait d'une société brillante vint encore compléter l'illusion. + +Mon heureuse étoile plaça auprès de moi un homme dont le nom a retenti +dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers éclatant que les +armées de Napoléon aient essuyé sur le continent; c'était le général +Castagnos, alors capitaine général de la Catalogne, où il était adoré. +Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la +manière facile et élégante avec laquelle il parlait le français, me +l'auraient fait prendre pour un de nos grands généraux voyageant à +l'étranger, si le titre de général, que tout le monde lui donnait, et +celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient +révélé son rang et son nom. Le général Castagnos est plus communicatif +qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractère, sans doute, et de +mes aventures, il me parla aussitôt des grands hommes de guerre que +j'avais connus, et particulièrement de Moreau, dont il était grand +admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espèce +d'apothéose de notre gloire faite par un étranger et un ennemi. + +Après le dîner, les hommes sortirent de la salle à manger et allèrent +fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je +l'ai vu en Andalousie, de voir cette cérémonie commencer et s'achever +devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'était un +ecclésiastique, qui me demanda en français assez intelligible si j'irais +le soir entendre Galli et la Sala dans _l'Italiana en Algieri_. Je lui +répondis que je n'avais pas formé de projets, et il m'offrit une place +dans une loge dont il était co-propriétaire. J'avais entendu dire, sans +le croire, que les prêtres espagnols fréquentaient les spectacles. +J'étais au moment d'accepter, lorsque le général Castagnos rentra en me +faisant la même proposition. L'ecclésiastique me dit en souriant: «À +tout seigneur tout honneur; un capitaine général doit avoir le pas sur +un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas +mauvais que j'aille faire ma cour à l'aimable étrangère dans sa loge?» +Je m'empressai de remercier le général Castagnos, qui nous emmena tous, +y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et déjà presque +de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin général, +dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en +espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me +frappa au point que je crus que le général Castagnos faisait quelque +allusion à la duègne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai +l'explication, et j'appris, à la grande tranquillité de mon +amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient +aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait +dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona +Pelar, Marie del Pelar, etc. + +J'appris en outre que mon chanoine était soupçonné et presque convaincu +d'une grande intimité avec Dona Dolores M..., qui avait dîné avec nous, +et que les attentions dont j'étais l'objet avaient paru déplaire à cette +dame. Quelque idée que j'eusse pu me former en Italie du peu de +régularité de moeurs d'une partie du clergé, et quoique j'eusse entendu +souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait +la dernière guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez +étrange que, dans une société aussi distinguée que celle où je me +voyais, on parlât comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette +nature entre un chanoine et une dame de haute qualité. + +La salle était entièrement remplie, et je pus juger par le premier coup +d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes méritent leur +réputation. Le général Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face +de nous. «Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas à +aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura à +se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend +pas la plaisanterie.» + +Après quelques signes d'impatience très significatifs, notre chanoine +prit congé de nous, et nous nous aperçûmes qu'il était accueilli par une +bouderie, et relégué dans le fond de la loge, sans doute en forme de +pénitence de sa conduite. + +«Permettez-moi, dis-je au général, de vous témoigner mon étonnement de +ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les +exemples n'en sont pas rares, d'après le peu d'importance que vous +semblez y attacher.» + +«--Nos moeurs sont entièrement différentes de celles des autres peuples. +Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la +trouverez probablement vous-même si vous faites un long séjour en +Espagne, surtout si vous visitez nos provinces méridionales. Notre +clergé n'est pas, comme en France, entièrement séparé de la vie sociale. +L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne +le monde. Nous regardons le ministère ecclésiastique comme une +profession. Nos prêtres sont très indulgens et nous font faire notre +salut de la manière la plus aimable; nous sommes à notre tour indulgens +par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un +pareil état de choses ne puisse durer.» On verra bientôt combien étaient +exactes les prévisions du général Castagnos. + +J'ai déjà dit que j'étais peu sensible aux charmes de la musique. Le +général eut la bonté de causer avec moi pendant toute la soirée, et +j'avouerai que je sentais quelque orgueil à cette attention du vainqueur +de Baylen. + +La maison du capitaine général devint l'objet de mes fréquentes visites. +Une sorte de sympathie militaire me lia bientôt, à la suite de nos +rencontres avec le jeune D. Félix Villanova, aide-de-camp du général. +«Je me sens attiré vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol, +par une confiance qui me fait vous révéler sans préparation un mystère +dont les moyens d'exécution seulement sont encore un secret. Il s'agit +de la liberté de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous +expliquer me fait espérer que vous pouvez y concourir. Il est possible, +ajouta-t-il, qu'à cette grande ambition se mêle l'irrésistible velléité +d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.» + +Dussé-je en rougir, je dois confesser que, malgré la pensée continuelle +de mon âge, qui m'avait disposée à tous les doutes et à toutes les +réserves, je trouvai quelque plaisir à cette déclaration singulière, et +cette compensation offerte à la politique par la galanterie me fit +sourire aux résolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes +malheurs passés, et, tête baissée, à la manière des belles dames de la +Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicité probable dans des intrigues +politiques. D. Félix me quitta, et désirant être seule, je prétextai un +grand mal de tête, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me +visiter, ne fut pas la dupe. + +Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix. +J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué +d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et +m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme +à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et +avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il +voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je +repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y +parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des +conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix +s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté +de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les +dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent +amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de +l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me +rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé +par une âme puissante sur une âme faible. + +D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me +confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire +donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des +affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il +était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et +finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait +se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non +seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus +profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me +séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi +depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui +dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre +D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me +répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie +nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D. +Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui +la plus haute idée, mais c'est un _afrancesado_, il a porté les armes +contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la +liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de +sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je +passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le +voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un +matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans +laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma +chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de +coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se +prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne +saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les +obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes +initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils +sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint +d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner +un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid; +elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant, +que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais +affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup +d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps +de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang +africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore +reconnaître en eux. + +Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro; +et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur +causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez +sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai, +d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots +il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous +partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais, +par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos +décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret: +j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars +demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois. +J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre +arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou +m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me +donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des +miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort +émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant. +J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé +coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse. + +Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais +soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition, +même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à +une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de +l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions +commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant +que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux +mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un _colleras_ nous attendait. Je +représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé +du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée. +Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je +partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après +pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point +chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il +était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me +promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette, +bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai +parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce +que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette +dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon +intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général +Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa +voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand +elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge +du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda +tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un +d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être +j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je +sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général, +et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me +retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie, +pourvoir danser le _bolero_ et le _fandango_, dont il supposait que je +n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je +saluai le général après que le _bolero_ fut terminé. Il m'engagea +poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût +m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il +ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait +fort peu de personnes. + + + + +CHAPITRE CXCVII. + +Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse +d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines +napoléonistes et constitutionnels. + + +Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant +encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes +apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture +s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui +lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés +en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des +sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos, +j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui +rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que +la reconnaissance est toujours un devoir. + +«Le général est l'honneur même, il sera respecté.» + +Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai +en quoi je pouvais y être mêlée. + +--«Voici _votre utilité_, et vous êtes trop généreuse pour nous la +refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre +arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les +développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il +m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une +de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer +de vous mettre dans nos intérêts. + +«--Mais dans quel but? repris-je. + +«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides +adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous +n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je +pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez, +par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous +indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui +nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes. +Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue, +mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai +pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère. +Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un +amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter +d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don +Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je +ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un +homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités +qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je +répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop +savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec +la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira, +j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu. +Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au +succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire, +de l'ambition, du bonheur des autres.» + +Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et +laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence. +Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où +nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu +célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon +Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute +hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans, +qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme +s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en +langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un +oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que +lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler +français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de +l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que +l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien +l'italien. _Un peu_, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait +pu dire _benissimo_, car son accent était aussi pur que celui d'un +Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi +qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion, +qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une +question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui +demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la +religion. + +«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion +est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont +pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel +n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la +religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans +les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La +république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être +bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.» + +Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression +que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une +sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations +sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en +toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût +exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de +don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé. + +Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des +voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a +souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il +m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples +catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la +messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma +part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette +cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don +Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont +des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont +attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal +nommé _mayoral_; un postillon appelé _zayal_, ancien mot arabe qui veut +dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est +presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand +ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux +instruit obéit au commandement de son sergent. Le _mayoral_ parle +constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de _coronela_, +_capitana_, _golendrina_, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec +des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On +cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et +quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges, +parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous +fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse +d'_Ara-Coeli_, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent, +qui était un des plus ardens partisans de la révolution. + +Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de +don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour +permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de +don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva +tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de +bataille, put comparaître dans un monastère. + +En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide +servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec +beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de +l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu +comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet, +dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation +de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds +que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet +illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père +que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau +et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom +magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage. +Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons +combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères +n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le +saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours: +le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte +irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur +le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de +l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne +se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions +fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit +qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas +maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient +réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous +accable.» + +Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés, +et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le +mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé +de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans +l'après-midi. + + + + +CHAPITRE CXCVIII. + +Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon +Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale. + + +Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident +des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée +dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, +la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique +menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa +une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous +rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, +n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à +droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et +de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus +transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce +que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la +bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple +tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui +descend jusqu'aux pieds. + +Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs +aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de +nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain +matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission +d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, +l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit +que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait +le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours +au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer +D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je +vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, +j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et +peut-être à vous demander des conseils. + +D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité +habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont +je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, +madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà +eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va +bien.» + +Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me +tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais +me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps +dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et +s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait +exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage +en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à +les en dissuader, plus ils le croyaient. + +D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage. + +Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre +inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano +se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu +en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment +entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis +en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de +guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons. + +Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix +avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que +cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je +fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la +Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un +calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après +bien des témoignages d'intérêt et d'amitié. + +Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris +la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes +pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San +Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais, +malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D. +Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne +m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de +m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces +voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à +grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de +la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près +de la place célèbre, qu'on appelle _La puerta del Sol_, rendez-vous de +tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef, +qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des +nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu +de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai +les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M. +Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef +d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon +adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui +m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu +passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M. +Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur +ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge, +et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid +comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens +meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue +d'Alcala un appartement de la meilleure tenue. + +Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec +impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner +une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour +ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon +logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût +attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les +convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en +ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai +que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans +la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays +pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y +prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après +quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la +preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il +comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand +service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il +se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et +l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la +régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans. + +Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai +cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La +réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a +danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au +nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre +le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un +des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne +doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services. +Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que +vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de +don Joseph qui reçoit beaucoup de monde... + +Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui +me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les +négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une +espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison +que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M. +Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient +fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que +dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les +provinces. Il y avait moins de mystère. + +Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de +don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus +qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière, +quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais +observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se +rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de +Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe +relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de +bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages +habituels de la vie des différences notables que je n'avais point +remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais +habitées. + +J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le +lendemain, vint me visiter et _m'offrir sa maison_; cette expression +officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les +droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en +est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle _visita de casa_, +c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se +donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis +verbal. + +Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs +chez lui, après l'heure de la promenade, une _tertulia_ habituelle, et +deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse. + +Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa +vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de +littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui +entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il +avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime +avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la +comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que +celui-ci sur son patron. + + + + +CHAPITRE CXCIX. + +Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs +espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de +Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du +roi.--Ferdinand VII. + + +Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette +époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la +faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se +faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait +rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore +l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité. + +L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et +l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le +sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui +était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de +plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion +pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire +sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement +une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas +d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il +ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé, +qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il +eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la +monarchie. + +Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons +de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle +du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses +palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes, +jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les +grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines, +les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes +de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les +mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique +exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de +quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en +avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais +pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne +m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres +personnes. + +La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis +long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir +l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont +elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était +d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa +fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut +indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait +à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra +dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un +quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait +respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner +l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus +grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette +aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux +oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus +facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à +l'avouer. + +Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la +bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que +j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient +joué un rôle. + +Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général +Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus +parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances +nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus +frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu +dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se +tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général +Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier +jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les +grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les _titulos de +castelli_, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient +cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de +la nation. + +Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France, +où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses +compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes. +Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait +conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes +liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre, +et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à +m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à +don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune +homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt +de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce +changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions +politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait +manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était +constitutionnel. + +J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles +avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela +signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout +simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que +personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à +la française, qu'en Espagne on appelait _traje diplomatico_. Si vous +voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien +de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier +gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais +refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa +majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir +quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc +d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je +ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en +parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en +mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre +long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais +à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le +confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en +temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif +du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et +accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses +entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues +politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air +d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne +lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux +gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte +sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances +hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je +dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc +m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la +gracieuseté du souverain. + +Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce +qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il, +notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de +vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.» + +--«Peut-être la police...» + +--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous +demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques +objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible +des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au +palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur +dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne +qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si +je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse +affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte +entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première +salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après +le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me +dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des +amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour +vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander +l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi +lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté +l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel +homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa +avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de +toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la +créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne +Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque +temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur +royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même +que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins +interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.» +Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être +présentée à votre majesté, pour lui demander...» + +--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose. +Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?» + +--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur +mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent +n'être pas fort exacts.» + +--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque +je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et +avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour +cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes +projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à +l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua +de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand +n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui +avaient passé sous mes yeux. + +Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce +que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il +avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé +un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai +obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les +maisons de plaisance où le public n'est pas admis.» + +--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane +favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous +engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit +au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes +certaine que vous y verrez le roi.» + +«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent +aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions +galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver +dans mes souvenirs.» + +Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me +félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur +dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que +toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je +souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette +capitale. + +«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il. + +«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera +rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment? + +«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à +m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit +jardin du Retiro. + +«--Nous verrons, dans quelques jours. + +«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?» + +J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans +réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires. + +Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous +nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter +l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison, +et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une +demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit +pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois +entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des +rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on +s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la +conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit +avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un _refresco_.» Le duc +sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été +bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces +manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets, +des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre +quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un +signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques +préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me +sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même, +toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances. + +Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que +la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla +rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était +attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à +la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je +trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à +Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il +repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être +frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel +j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où +j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui +m'étaient arrivées. + +Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir +à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive +satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière +dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais +fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que +moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je +ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours +comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma +présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui +révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi, +j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme +ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous +manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à +Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici _la llave secreta_, la +clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par +passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent +pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette +intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche +point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le +roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et +qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation +avec sa camarilla. + +--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos +alarmes tombent devant l'_innocence_, et pour que l'avenir ne m'expose +pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence +à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion +agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix. + +--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un +délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de +faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que +j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à +charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance +pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon +espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment +il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse +jamais compté, je me trouvai encore une fois riche. + + + + +CHAPITRE CC. + +Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les +contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix. + + +Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser +auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de +l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la +susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une +séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la +bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point +ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et +ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par +amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il +convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro, +me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une +femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de +vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre. +Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.» + +Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le +roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à +l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et +de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui +le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des +personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en +poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne +calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la +Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous +franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me +pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir. + +Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe +cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent +soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces +barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne +heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans +une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la +Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes +un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute +une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne +soit pas la bande de _los siete ninos de Écija_.» Le postillon adressa +quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous, +nous n'avons affaire qu'aux _Mamelucks_.» Tout étonnée de ce que me +disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les _ninos +d'Écija_ et par les _Mamelucks_. La ville d'Écija a été le berceau d'une +bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple +constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de +puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks +qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière +guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers +fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité +chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en +parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur +adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or, +voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or +en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à +Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant +s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement. + +Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque +chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix +basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi +n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six +hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous +allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro +n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant: +«Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait +aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui +est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il +exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce +n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de +Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous +aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck +lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien +nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a +mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont +élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous +rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches +épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit +la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce +Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos +curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai +1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé +avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il +avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa +reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette +Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait +de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors, +ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de +services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur +compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains +d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des +contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de +voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques +rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il +connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement +heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous +arrivâmes à Séville. + +Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro +me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la +cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous +arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de +Cadix par une baie de trois lieues de large. + +Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don +Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui +est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis +danser le _bolero_ et le _fandango_, qui me parut plaire beaucoup aux +spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci +étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que +j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous +passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville, +celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de +jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se +faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des +tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques +parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les +femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais. + +Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid. +Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon +me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par +Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en +apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au +ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du +système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des +cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me +faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il +avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution +d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se +passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont +pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la +nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression +des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C..., +où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se +rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann, +dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction +qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était +extraordinaire. + + + + +CHAPITRE CCI. + +Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La +Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les +miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux +fuyards.--Beau trait de Yusef. + + +Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du +théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans +plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant +me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant +pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans +annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels +s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les +hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que +Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec +le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du +parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne +et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez +avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour +l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus +distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de +crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa +jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre +de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait, +parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient +de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre +des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété +attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces +droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez +n'entendait pas défendre. + +J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à +Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes +dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid, +parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller +passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La +Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don +Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de +brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai +son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers +minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était +employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait +le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres, +pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement +avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le +surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me +dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur +des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement +constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a +généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire +de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les +héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il +ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la +curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous +promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous +êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt +témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont +j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don +Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu +me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis +dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à +Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les +assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne +m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se +remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée +quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors +miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde +nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes +du 7 juillet. + +Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais +les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi, +suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des +princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les +personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans +les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de +cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les +femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche +costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces +magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de +politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des +coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de _vive +le roi absolu!_ se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de +_vive le roi constitutionnel!_ poussés par les miliciens. Ces cris +effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins +furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale +sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les +environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes: +la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un +moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne +saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les +troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le +général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute +heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui +représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son +mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère, +l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom, +que le seul cri qui plût à son coeur était celui de _vive le roi +constitutionnel!_ + +Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la +sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était +qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la +garde royale. + +Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire +que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses +prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le +ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente +de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient +en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus +sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la +fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à +prier avec instance le roi de revenir dans la capitale. + +Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La +populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait +fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la +conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge, +étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit +sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la +clôture des Cortès. + +Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde +royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était +rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des +Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y +eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour; +mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée +par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de _vive +le roi absolu!_ poussé par quelques soldats. La journée se passa assez +tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes, +appelé _Landaburu_, avait été assassiné dans le palais par ses propres +soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles +très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit +autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu +d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta +l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui +étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations, +qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander +raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps +manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre +paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une +catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre +que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de +la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient +établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les +ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le +gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue +appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant +sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les +sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la +ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la +porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai +déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de +Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort +constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même +populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce +qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité, +et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a +quelque chose de plus insaisissable encore. + +La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de +confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux +bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid, +au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient +rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient +compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une +partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne +remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup +d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au +moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand +nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo, +qui prit le commandement en chef de toutes les forces. + +Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas +duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est +contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de +quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux +lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans +motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de +la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres +griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi +continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état +s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques +observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un +peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego +affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais +ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune +mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres +événemens pour prendre un parti. + +Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une +place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le +cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un +seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut +insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à +l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes, +même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient +gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme +cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le +quartier-général était à la grande place, où avait été établie une +batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à +très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers +sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis +qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un +autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de +bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement. + +Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit +que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant +le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un +bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis; +et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un +grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode, +la promenade favorite. + +Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les +ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes +du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission +permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut +intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs +intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença +à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde +royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le +Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans +le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de +l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de +Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me +retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don +Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses +amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de +cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que, +quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général +Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une +personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les +armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix +courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui +n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un +mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid. + +Je m'étais couchée, et je commençais à m'endormir, lorsque je fus +réveillée en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma +porte, destiné, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais découvrir +par qui, à embarrasser l'une des rues par où les miliciens auraient pu +venir s'opposer à l'entreprise des révoltés. Mon fidèle Yusef, qui ne +s'était pas couché, vint frapper à ma porte, et me dit qu'il ne doutait +pas, d'après les bruits qui avaient couru dans la journée, que cette +nuit ne fût celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour +attaquer: «Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et +régulier d'un régiment.» Ma curiosité et l'inquiétude me décidèrent à me +lever, et je m'approchai de la fenêtre de ma chambre, dont j'entr'ouvris +les croisées. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en +minute, et je crus distinguer la voix de don Félix. Je sortis +tout-à-fait sur le balcon, et je vis que je ne m'étais pas trompée: il +était avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me +dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en +même temps à Yusef de ne pas me quitter. + +Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque +grande inquiétude me travaille. Je restai donc derrière mes volets +entr'ouverts, et je ne tardai pas à entendre crier _qui vive?_ Il ne fut +fait aucune réponse. Don Félix et ses cinq compagnons tirèrent leurs +coups de fusil, auxquels il fut riposté par une décharge du premier rang +des troupes insurgées; mais en même temps, et par suite d'une terreur +panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit être de deux bataillons, +se débanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui était en face de +chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs, +shakos et fusils. Si c'était par suite d'un plan combiné que ces deux +bataillons exécutèrent une manoeuvre qui ressemblait à une fuite devant +six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des +renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de +Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il +comptait à peine cent hommes dans ce moment-là, ils pouvaient facilement +opérer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et +cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient +entre deux feux le quartier-général de la grande place. Ces troupes +étaient à peine disposées que j'entendis le bruit du canon de la place. +Dans mon impétueuse curiosité je proposai à Yusef de sortir avec lui +pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris +mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, où j'avais vu entrer +la garde en désordre, j'arrivai sans rien découvrir jusqu'au haut de la +rue de la Montera. Il était environ quatre heures du matin. Là je +trouvai quelques curieux qui s'étonnèrent, ainsi que moi, de ne plus +entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui était +arrivé, et que je tiens d'un témoin oculaire. Dans le temps que les +bataillons entrés par la porte de Saint-Bernard exécutaient l'attaque +vraie ou simulée qui eut lieu sous mes fenêtres, d'autres bataillons du +même corps attaquèrent la grande place avec aussi peu de succès; les uns +et les autres se voyant repoussés, se réunirent à la porte del Sol, sans +doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne réussit pas mieux, +comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu'à dix heures +et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de +la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles +avancées étaient placées jusqu'à l'église de Saint-Louis; elles étaient +l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le +général Morillo, qui croyait enfin à l'agression des révoltés, ne perdit +pas une minute. Aidé du général Ballesteros, qui vint se placer sous ses +ordres, il réunit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans +la milice, et une pièce de canon. Il fit attaquer avec impétuosité la +garde réunie à la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je +n'en avais été témoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de +l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un +malheureux instinct qui leur coûta cher les fit s'enfuir par une rue +nommée de l'_Arsenal_, qui aboutissait au palais où étaient leurs +camarades. Ils y furent chargés par les soldats du régiment de cavalerie +du Prince, alors en garnison à Madrid. Le carnage eût été beaucoup plus +affreux si, à la prière du roi, le général Ballesteros, à qui ce +monarque en fit porter la demande par un officier, le général ne leur +eût permis de se retirer au palais. + +Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus +d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à +ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit +cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis +vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque +apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les +généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces +troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols, +qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des +mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant +délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons +vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu, +sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même +pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la +capitale. + +Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans +une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite +de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de +Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les +troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards, +sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille +royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service +militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je +m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale. +Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du +jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour +intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de +deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait +très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on +voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie +commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là, +par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa +satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des +accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du +mouvement. + +Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef. +Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite +des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai +une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique +qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les +affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes +les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne +manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle +des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur +un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces +messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est +restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des +intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement. +Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et +non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs +de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous, +constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux +qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié. +Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas +du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.» + +Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe +de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé +Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu +de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à +dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes +se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna +la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement +blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les +auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature +dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime +constitutionnel. + +Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa +pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération; +mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part +des ministres étrangers. + +Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je +me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire +sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime +conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne +sera pas inutile à l'histoire. + +Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le +penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la +maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me +communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me +raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez +un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent +d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est +très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une +méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant +peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la +garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés +chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le +blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses +mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas +s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient +sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au +moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de +l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été +close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du +mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à +manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et +qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui +pourtant n'est pas le mien.» + +Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon _gitano_, +constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger +pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions +avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller +rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre +don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il +vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait +disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef +nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon +bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse +peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit. +Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon +et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort +effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne +crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être +légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je +songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous +laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son +camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec +l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort, +bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita +quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait +appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le +régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie +surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à +l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes, +lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me +répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient +lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me +dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi +viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à +Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la +constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent +dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le +renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo, +nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la +population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est +venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une +conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le +camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois +sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous +n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont +l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes +sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le +résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que +de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni +de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir +défendre.» + + + + +CHAPITRE CCII. + +Ministère d'Evariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de +MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs +de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami +du roi. La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi. + + +Pendant quelques jours la ville présenta un aspect tout militaire; mais +peu à peu tout reprit l'allure ordinaire. Le ministère de M. Martinez de +la Rosa fut remplacé par celui auquel on donna le nom d'Evariste +San-Miguel, chargé alors des affaires étrangères. On instruisit des +procédures d'après les formes judiciaires espagnoles, qui sont +interminables: la seule victime du 7 juillet fut le malheureux +Goeffieux, officier aux gardes, qui succomba à une accusation qui aurait +pu être intentée avec plus de justice contre beaucoup d'autres de ses +camarades; mais Goeffieux était Français. Ses juges eurent le double +tort de le condamner sur des preuves très insuffisantes, et de témoigner +une partialité qu'on attribua peut-être avec raison à la qualité +d'étranger de l'accusé. + +Mon hôte blessé se rétablit promptement. Don Félix lui procura un +passe-port pour Paris, où je l'ai revu depuis, car il y est resté. Son +compagnon obtint du service dans l'armée que Mina commandait en +Catalogne. + +Cependant l'horizon politique se chargeait de nuages: le congrès de +Vérone avait été mystérieux et décisif; des bandes nombreuses +s'organisaient dans plusieurs provinces contre la constitution; car, en +Espagne, quel que soit le parti qui domine, il y a du mécontentement +toujours prêt, enfin de quoi faire de la révolte, parce que l'idée du +pillage y sert d'auxiliaire à tous les partis. Les insurgés prirent le +nom d'armée de la foi, par contraste sans doute avec leurs actions; car, +malgré toutes les sentimentales admirations dont, en France, ils ont été +l'objet, je puis attester qu'à l'exception du baron d'Eroles et du +général Quesada, ces héros-là n'étaient guère que des héros de grands +chemins. + +Peu de temps après l'installation du nouveau ministère, les Cortès +forent convoquées extraordinairement. Le parti exalté y domina, en +tombant bientôt dans la division. Les ministres et la plupart des +membres distingués des Cortès inclinaient à la modération; tous membres +des sociétés maçoniques, ils firent par là donner à leur parti le nom de +maçon; leurs adversaires s'appelèrent _comuneros_, nom ressuscité du +temps de Charles V. Don Félix m'expliqua fort au long l'origine de ces +dénominations; j'en ferai grâce au lecteur. Au reste, quoique la +division fût bien prononcée, elle paraissait moins à la chambre que dans +les gazettes. Ma qualité d'étrangère me permettant et même m'ordonnant +la neutralité, si blâmée par Solon, je passais ma matinée dans un camp, +ma soirée dans l'autre, et je savais le secret des deux. Don Félix +penchait pour les maçons, parce qu'en général ce qu'on appelait la bonne +compagnie tenait pour cette nuance politique, laquelle dominait +également dans la milice urbaine, composée de l'élite de la population. +Les _comuneros_ au contraire s'étaient recrutés dans les classes +inférieures de la nation, y compris cependant beaucoup de prêtres et de +moines. + +Malgré les événemens de juillet et l'agitation des provinces, la +capitale était fort tranquille; car je ne puis pas donner le nom de +troubles à quelques légères émeutes dans lesquelles l'autorité fut +respectée. Les promenades, les spectacles et les églises, qui le soir +sont aussi des Spectacles, étaient fréquentés comme de coutume; +plusieurs maisons réunissaient une nombreuse société où l'on dansait, +car en Espagne les bals ont lieu en été comme en hiver. Je voyais +souvent dans ces réunions les membres du corps diplomatique, qui, +sachant mieux que les Espagnols la marche des affaires d'Espagne au +congrès de Vérone, se laissaient assez aller contre l'ordre des choses. + +La France, était alors représentée à Madrid par M. le comte de Lagarde, +le même qui faillit périr à Nîmes en 1815 ou 1816, en réprimant _le +zèle_ de cette époque. M. de Lagarde, que j'ai peu vu, mais que la +droiture chevaleresque de son caractère entourait d'une haute estime, +professait des opinions très modérées. + +Le ministre d'Autriche, comte de Brunetti, était taillé sur un autre +patron. Qu'on se figure un homme d'état prenant sa toilette pour de la +politique, persuadé que le soin de sa personne, d'ailleurs fort bien, +entrait dans les intérêts de son cabinet: papillon diplomate, il +poursuivait les dames de complimens, ce qui n'est pas de principe dans +la galanterie espagnole. Le comte de Brunetti était regardé comme +l'inspirateur du parti servile européen; mais je n'ai jamais pu croire +qu'il soit entré dans cette tête d'autre souci beaucoup plus sérieux que +la broderie d'un habit. + +L'agent diplomatique le plus actif était le comte Bulgari, Grec de +naissance, ministre de Russie. Il s'était prononcé hautement contre le +système constitutionnel, et ce fut lui qui pressa le premier le +gouvernement espagnol de notes menaçantes. + +Le représentant de l'Angleterre était sir William A'Court, homme +réellement habile et fort, sorte de capacité ambulante que la prévoyance +du cabinet britannique place et déplace toujours à merveille. Sa +conduite était beaucoup plus mesurée que celle de ses collègues; il +entretenait des relations assez intimes avec quelques membres influens +des Cortès, et c'est le seul des ministres étrangers qui reçût des +Espagnols depuis la journée du 7 juillet. Sir William A'Court était +agréable aux constitutionnels, qui le visitaient fréquemment. + +Il fallait sans doute tout l'intérêt d'une immense nouveauté, pour que +je prolongeasse ainsi mon séjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait +guère que des plaisirs de curiosité. J'allais peu dans le monde, parce +que j'ai toujours préféré l'attendre que l'aller chercher, et que le +monde pour moi c'est l'intimité. Je continuais seulement mes habitudes +de société chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais +fait connaissance dans la journée du 7 juillet. Don Félix, qui la +connaissait beaucoup, m'engagea à aller à ses soirées, où se +réunissaient plusieurs des principaux membres des Cortès et quelques +officiers supérieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le +célèbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rôles +qu'il avait joués. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur très +populaire des Cortès, et qui fut un moment le chef des exaltés. Riego y +venait plus rarement, mais jamais sans me persécuter de déclarations que +j'arrangeais peu avec son caractère de Catilina. Il était souvent d'une +timidité remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et +quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je +prenais plutôt pour un effort de son rôle que pour un trait de son +caractère. En général, il y avait de la présomption plus que de la +grandeur dans les personnages du drame qui se déroulait sous mes yeux. +Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet +héroïque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette +soudaineté de génie, de force et de valeur qu'avait suscitée la +révolution française dans quelques uns de ses premiers partisans. Le +trait le plus saillant des acteurs de la révolution espagnole que les +salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'était l'incroyable +confiance, la présomptueuse sécurité avec laquelle ils parlaient de +leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est guère mon lot, eh +bien! j'étais le raisonneur de la société; moi seule connaissais le mot +objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai +presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop à faire. + +La société de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes +les autres, était dissoute. Cette damé avait suivi son mari, qui obtint +un commandement du côté de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir, +et don Félix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous +passions la soirée en causant. J'allais cependant au spectacle de temps +en temps. Le général Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: «Vous +avez donc une tertulia; je pensais que don Félix était le seul homme qui +fût admis habituellement chez vous? + +«--Vous êtes dans l'erreur, lui répliquai-je, et cela fût-il vrai, je +ferais volontiers une exception en votre faveur. + +«--J'accepte, et dès demain je me présenterai à votre hôtel.» Il fut +exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride où +j'étais allée respirer le frais, je trouvai chez moi le général qui +m'attendait. «Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je +profite de la permission que vous m'avez donnée, et je viens de bonne +heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos +habitués ne viennent vous obliger à être aimable pour tout le monde. Je +ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez être rassasiée et +que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prétendus hommes +d'État. Parlons plutôt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas +d'inconvénient, quel est le démon qui vous pousse à rester en Espagne +dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre +liaison avec don Félix ait un caractère grave. D'ailleurs, certaines +confidences du duc d'A... que vous devez très bien vous rappeler, m'ont +appris que le jeune brigadier n'a pas été l'objet le plus sérieux de vos +pensées.» + +Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au +général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs +avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un +langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier +l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune +envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi, +qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous +le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait +pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la +Camarilla? + +«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y +en a encore une? + +«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de +nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent +sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en +minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle, +les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7 +juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons, +se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin +Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se +moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le +vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les +constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience +du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint +vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives +sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être +pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos +habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général +Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous +assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle +aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit +absent, vous ne manquerez pas de cavaliers. + +«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée +aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort +gai dans ce moment? + +«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine +philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger +ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant +impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des +entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais +exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en +recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en +Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été +son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je +tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi +discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus +qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère; +j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que +presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa +pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose +qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne +manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est +aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système +constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement, +soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains +fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique. +Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai +quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se +leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après. +L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure +de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence +ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais +patriotes, d'exterminer ces _infâmes modérés_ qui entravaient tout. +J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les +différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles, +qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente +se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son +amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine. + +Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le +général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la +reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de +la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux +propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les +renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me +dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait +probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de +répondre que je la recevrais volontiers. + +Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en +effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate +noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des +habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici, +me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort +d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous +l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque, +malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il +est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui, +ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus +fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi +se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille +imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment +fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation +s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque +française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de +nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de +les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer +madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez +pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien +avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je +ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne +fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins. + +«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je +n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en +deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais +presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de +personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain +qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste +toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que +soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans +l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont +antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818, +pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que +le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé +dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour +avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant +quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes +instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale. +Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de +quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela +auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je +répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait +toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation +qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je +lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je +m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que, +sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais +bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans +le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver +mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me +dit le roi; _hombre con faldas_[2], c'est tout dire. Sa majesté me fit +présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me +prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il +m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de +voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce +qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels +très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache +pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes +visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et +j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare +que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa +majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.» + +Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don +Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une +nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une +dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des +anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est +écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas +trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la +Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans +prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour. +Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir +certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils +sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi +m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage +fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don +Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le +marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est, +fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout +l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro; +je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.» + +Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me +rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied, +vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je +trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais +qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse +affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je +monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où +étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce +dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un +beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de +vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop +constitutionnellement. + +«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se +rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais +d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler +l'hommage de mon profond respect. + +«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus: +que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur +le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid. + +«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas +éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était +plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué +dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les +événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit +au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où +m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté. + +«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment +pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée +d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on +voudra l'appeler, est une _bêtise_ (l'expression est textuelle); mais il +n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de +gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume +qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous +ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux, +je vous en préviens.» + +Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de +moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse, +et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de +me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me +tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.» +Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit +chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son +départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques +troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans. + + + + +CHAPITRE CCIII. + +Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et +Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de +Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec +les Français. + + +Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence, +afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus +dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France, +parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était +difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après +la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre, +de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne +suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne +pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le +gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de +l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour +repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites. + +Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient +à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère +s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le +fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz +Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait +chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le +véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre +d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et +avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus +par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux +projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des +Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une +attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec +autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard, +d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et +d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur +tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier +en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se +regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas +ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes +compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.» + +Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces +espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les +ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu +à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi +en fit donner communication par le ministre San-Miguel. + +J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y +accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave +castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien +d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante +réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de _divino_. +Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le +regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles +était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul +rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu +Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car +tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près +de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien +des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M. +le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse, +d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa, +littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la +timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours +dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être +jalouses. + +Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans +doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une +certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus +émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre, +ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir +qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au +patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le +gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands +préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent +leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de +Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement +iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française +avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut +nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon +ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et +Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé +de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de +la Foi. + +Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été +imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions +entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance, +il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne +aussi rapide. + +La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours +de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout +éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une +activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je +l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent +l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui +commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant +l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas +s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!» + +Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y +résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de +translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les +ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi. +Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont +les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel, +se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me +détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout +lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées +beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens +d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et +deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent +volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur +les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne +fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en +pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les +bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le +gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou +constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles +dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une +impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances. + +Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide +dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne +resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais +très rarement. + +On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la +translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à +quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un +état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions +royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un +acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de +l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance +qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit +cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État. + +Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus +d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité +suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda +souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en +Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en +Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle +en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de +prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point +n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait +faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis +plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais +s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait +chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait +d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai, +dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un +seul instant. + +Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient +prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su +ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après +la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les +proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement +dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations +d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la +capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une +lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue +avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec +les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut +obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat. + +Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces +circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la +résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins +la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs +d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru +sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en +personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de +la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24 +mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par +des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au +delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les +deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de +Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me +fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous +quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de +la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala, +et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait +prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou +cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement +par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la +convention signée avec le major général de l'armée française, et +approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions +contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir. + +Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour +vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison +de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que +Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le +désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la +porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu +de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non +seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en +tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le +général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à +abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes +furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la +porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se +répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la +populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent +interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce +temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il +distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la +circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte +d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie +par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne +tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci +firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des +personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible +garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de +Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue +très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée +française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva +chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je +craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à +quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et +que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de +Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre +à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation +de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse +point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait +massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale +a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient +bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.» + +Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient +s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir +lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation +contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à +l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général +Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à +Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur +le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était +donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au +moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de +Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer +immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens +dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu +de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes, +et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la +ville, tout rentra dans l'ordre. + +Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf +heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes +qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et +l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et +ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la +dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon +séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère +beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême; +mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra +se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les +armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute +opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État +constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre +eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont +triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la +sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière +dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être +pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples +depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi. + + + + +CHAPITRE CCIV. + +Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues +avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La +régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de +l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar. + + +Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le +Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures +du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un +bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était +entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le +général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais +connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et +après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid, +il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé +incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait +de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il +avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit +en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7 +juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son +altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec +lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort +qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.» + +M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et +qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait +obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***, +quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En +premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux +fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un +vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines +et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant +telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7 +juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces +gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des +sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette +tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se +trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des +Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve +tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du +moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le +froc ait couverts.» + +M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le +régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe; +beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait +dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession, +s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince. +Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la +marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les +soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande +allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en +ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées +pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche. + +Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une +division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent +émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince, +les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non +interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit +régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs +cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement +qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de +Villa-Hermosa, situé auprès du Prado. + +En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de +femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant _mort aux +negros!_ c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les +constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en +petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir +fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles +françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par +sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes +de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut +seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut +parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata +de temps à autre. + +Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et +jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à +peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins +généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent. +Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de +tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la +Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit +contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter +l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au +grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être +logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et +tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens +ignorans et en général peu riches. + +M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses +maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux +hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui +ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général. +Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos; +il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y +installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par +l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout +le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien, +maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul, +dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et +qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire. +Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait +des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde +allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une +cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de +Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais +Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes +les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du +mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à +ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux +marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus +assidus commensaux. + +Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles +politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le +théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des +absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne +regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait +voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle +aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et +leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit +et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré +l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les +cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de +cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami +don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me +prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis. + +M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très +grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce +singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma +confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne +me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre, +il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte +d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé +celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me +charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne +très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez +d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de +longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur +langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à +même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me +dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de +l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait +audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des +franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il +n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je +dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous +rendîmes ensemble au couvent de Saint-François. + +Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte +d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine +vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il +nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous +recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes +sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que +don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un +moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas +en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu +d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la +maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous +entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon. +L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras, +extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte +d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus +d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar, +vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance +remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et +nous invita l'un et l'autre à prendre séance. + +Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante +ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux +brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard +fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, +triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement +élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le +chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou, +si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier. + +Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup +d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui +procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant +vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je +désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le +portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec +l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don +Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu, +et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si +vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous, +mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.» + +«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas +sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon +habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours +que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le +système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats +français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des +moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit +au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement +peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de +cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi; +j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que +la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là +sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non +pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais +ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce +rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus +grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne +trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous +trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première +conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don +Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de +politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.» + +J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer +avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes +yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la +conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui +entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un +plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui +fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore +quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que, +quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas, +les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui +permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais +je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais +assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût +la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.» + +Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien +intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe +sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait +su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses +supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il +alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui +se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double +mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son +frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux +cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la +révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même +qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se +l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter +des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son +âge et de son état. + +Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette +belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable +d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous, +donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire, +les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans +cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y +firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une +victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées +fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien +différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause +de ce changement. + +Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que +don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort +grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire +que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit +connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait +point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion +de me revoir. + +J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je +savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à +Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles +je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre +qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et +après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite +était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que +le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens. +Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de +cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir +le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je +m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on +désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des +franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après, +un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le +soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis +à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la +même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir +dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il +communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi +du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus +assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon +empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu +m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place, +me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou +chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez +vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette +que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ +de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie, +laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en +accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle, +surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma +proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien +précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin +d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de +charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un +de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent +particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet +entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de +jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les +hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des +Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel +enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener +celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla +beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des +relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre +comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre +ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le +rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait +allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature +avait le plus généreusement traité. + +Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus +de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui +déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il +m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des +Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir +quelquefois. + +«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère +que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.» + +Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez +moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du +prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait +aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général +Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le +général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes, +crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères +conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec +l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres +généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne +obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il +serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace +de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de +ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais +elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que +trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par +l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes +victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration, +n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer. + +J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la +conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me +répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et +je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le +duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est +pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix +d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre +nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par +Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et +qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me +garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement +français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à +ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable +établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne +manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le +fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que +la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les +_negros_. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années; +mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je +porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce +que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti +contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général +constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de +beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très +sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le +militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et +le moine profita de celles des vainqueurs. + +Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen +de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une +des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de +Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les +montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit +pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La +liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé, +si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne; +mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de +nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes +blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug +que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié +leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les +témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le +despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre +ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques +années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera +encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.» + +Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de +don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir. +J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai +faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de +grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de +chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de +fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point +l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que +je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de +M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du +munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage +finirait par la Conciergerie. + +S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid +au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les +gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand +regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles +qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la +capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux +mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui +n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la +garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y +étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection +ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des +vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que +don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société +de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était +presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais +rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de +la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue, +quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à +ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père +Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant +trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance +sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement +anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce +dernier boulevard des libéraux. + +Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la +célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement +universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et +avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid +pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait +être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père +Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon +allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne +serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps +diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se +croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout +se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de +l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte +d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers +furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus +encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais +indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je +ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque +sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui, +auraient dû solliciter de lui un asile. + +Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais +guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier +me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours +plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le +déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui +qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit +en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car +on n'avait pas encore inventé les mots _apostolique_ et _absolutiste_ +pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux. + + + + +CHAPITRE CCV. + +Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de +Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens. + + +Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas, +dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et +dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les +Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui +n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême. +Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était +réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader +après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques +officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de +l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme +où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il +fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une +bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de +la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le +père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris +l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par +l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris +dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en +dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux +espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le +croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement +français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier. +Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas +Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques +jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on +appelait le _séminaire des nobles_, qui avait plusieurs fois servi de +prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la +consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore +qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on +sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut +permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui +avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient +eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui +m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre +des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où +on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste +français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire +à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après. + +M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures, +et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait +en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit +dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua +fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se +flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme +prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort +justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je +portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las +Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de +don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous +êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui +dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris +aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement +auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un +motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en +particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans +l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans +l'antichambre. + +Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus +que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore +affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas +celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole. +Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause +constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il +supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire +toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas +l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai +qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités +espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré. +Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite. +Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le +malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud. + +M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut +parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits, +je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le +moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que +j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père +Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon +travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut +enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire. +J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je, +le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte +d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été +s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer +une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le +protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe +un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je +vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous +pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je +vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement, +joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.» + +La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait +vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de +quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je +m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez +certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me +feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres +eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus +mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce +n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme +premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de +l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les +Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au +monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs +de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas. +Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens +du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur +contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le +revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions +convenus, de parler de Riego. + +Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement +de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de +gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier. + +En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la +sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une +chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement +la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes +charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et +prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego; +mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y +rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me +confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par +d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité +d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de +poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me +dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai +eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait +résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la +lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés +pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans. +Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me +demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir +été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez, +renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me +dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite +que je lui avais faite dans sa prison. + +L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée _de la +Cebada_. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée, +tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa +après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où +les circonstances l'avaient placé. + + + + +CHAPITRE CCVI. + +Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène +d'auberge.--Excursion en Suisse. + + +Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français +disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti +apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités +subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et +réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce +spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans +discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent +bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient +successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de +leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme +même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien +dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres. +Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier +introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en +vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans +laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il +craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et +quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves +de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à +la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus +magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances +pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer. + +Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais +attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par +cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des +agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée +en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais +laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit +plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule, +j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et +dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond +attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par +cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes +vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le +bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à +ma mémoire. + +La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour +rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux +témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà +je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne +point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes +affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service; +mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus +péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles, +et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous +demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne +où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je +ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin +de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre +toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent; +ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher +d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère. + +«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la +réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que +vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que +soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens +de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie +encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.» + +Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait +jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si +dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un +départ qui était déjà résolu et nécessaire. + +Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des +sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le +régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement +pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et +j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai +comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de +toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que +j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux +hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un +orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris +quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le _visa_ de mon +passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les +mentionne. + +Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à +Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître, +dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les +gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude +et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me +restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue +nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon +jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr +de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre +ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les +vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux +lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et +les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et +inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre +de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont +rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement +qu'ailleurs. + +Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa +lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables +de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans +une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à +coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une +reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous +font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait +davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold +demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame +arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les +réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en +quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds. + +--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus +rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité, +j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de +manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses, +je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la +vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives +expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes +relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une +franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long +avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait +mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de +renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille. +Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné +toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux +défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années. + +Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les +vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à +retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié +vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable +succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de +ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule +me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à +lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant +d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste +encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une +dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices +sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable. +J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené +Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire _qu'il n'est point mon +fils_ serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le +sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour +ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait +attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption, +pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens +d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel +bonheur. + +Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait +me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes +les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours. +J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté +d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin _una vera +desinvoltura_. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais +l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne +formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort +difficile. + +Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous +arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans +une auberge, point central des diligences. La première salle était +remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter +les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous +préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du +bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long +et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en +arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait +mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne +prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement, +pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà +debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains +qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère, +ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques +prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold +brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer +d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais _rendu +amour pour amour_. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise +n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par +son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre +bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En +résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble +attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire +que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur +une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence. + +Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une +dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée; +et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma +volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le +danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en +rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions +à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère. +«Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par +l'espoir que vous deviendriez mon fils. + +«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un +fils! + +«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher? +Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre +malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah! +disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui +nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi +au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille +dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa +mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte +à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix +du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la +servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir: +«Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le +bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions +déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement, +occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un +tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le +sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous +donc, monsieur et madame, s'il vous plaît? + +«--Ici, ma chère, à table. + +«--Vous voulez me plaisanter? + +«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil +expressif.» + +J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait +dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et +malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon +qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir +tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en +fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu, +messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans +l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui +où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à +exhiber leurs passe-ports. + +Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la +moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La +servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et +surtout du _beau militaire_. Aussitôt le brigadier de songer à son +devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les +passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans. + +Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold +d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu +filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment, +vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à +vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence +de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui +prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je +ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à +jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me +promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante +mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de +vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians +dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher +une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins +à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage +d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il +fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que +l'estime pût entourer. + +La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre +tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold +montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent +beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à +irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de +tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une +filiale obéissance. + +Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai +oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la +Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître, +renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma +vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens +pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui +mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords +d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière +sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les +volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir +éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de +solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière +dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié +heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du +dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la +nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous +soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand +je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de +bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous +retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un +combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça +quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant +bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions +de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti +et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir +de ses promesses. + +Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves +avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et +me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il +était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je +l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était +affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour +m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma +connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold +était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris +avec effroi. Il ne contenait que ces mots: + +«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et +mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui +me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps +le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que +je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon +coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez +entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je +suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me +ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici +là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je +volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet +de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je +sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce +que je dois être pour mon amie, pour ma mère.» + +Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de +l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette +séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment +Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de +contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé +percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice +un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce +sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très +agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le +revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de +l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les +consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et +quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et +des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point +encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève. +Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables +amis m'ont plus tard empêchée de mourir. + + + + +CHAPITRE CCVII. + +Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage +improvisé. + + +Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans +intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage +pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs +des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris +ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts +en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis, +guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire. +J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui +semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un +peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce, +d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de +la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne +serait pas _con amore_. + +Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu +l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce +devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république! +comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a +peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans +l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a +son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire +valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un +cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du +piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne +doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de +thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur +de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est +impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle, +et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur. +Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de +1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste. + +Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les +environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de +fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à +côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette +époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand +seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de +bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade +de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles; +quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient +dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en +fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste +de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui +croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame +de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put +souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur +toute patriotique. + +Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où +Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce +fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand +poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions +dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges +du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa +réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui +témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de +distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en +même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom +illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis +bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il +fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été +bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des +poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la +Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais +auprès de lord Byron une mission des _liberales_ d'Espagne; mais qu'on +compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce +voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont +voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration +personnelle. + + + + +CHAPITRE CCVIII. + +Gênes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord +Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc. + + +Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je +venais chercher un poète en Italie: j'étais donc dans une excellente +disposition d'esprit pour m'abandonner à toutes les idées poétiques, +idées qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-même. Chaque pas que +je faisais sur cette terre sacrée réveillait un écho dans mon sein; à +mes transports secrets, à la vivacité de mes regards, à mon admiration +curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'âge +et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute, +qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de +grand et de beau, loin de me rabaisser en me forçant à un humble retour +sur moi-même, me transportait hors de la sphère des pensées communes, +m'exaltait et me grandissait à mes propres yeux. + +Gênes surtout m'inspira au plus haut degré ces impressions; Gênes la +superbe, dont les palais de marbre semblent destinés à réunir dans +l'enceinte d'une seule ville une assemblée de monarques. Non seulement +ce sont les maisons des riches habitans qui méritent le titre de palais; +mais les peintures à fresque ou sur stuc dont les Génois décorent +volontiers leurs façades, donnent un air de magnificence à des ateliers +de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux hôtels +occupés par les descendans d'André Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus +qu'une grandeur éclipsée; et ce doge qui s'étonnait de se voir dans la +foule des courtisans à Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il était +forcé de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de +sa cité humiliée. J'errai pendant plusieurs heures dans Gênes pour Gênes +elle-même, tantôt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantôt +m'arrêtant immobile comme une statue sous un portique près de la _piazza +delle amorose fontane_. Quand je rentrai à l'hôtel où j'avais laissé mes +paquets, je montai précipitamment au cinquième étage: j'avais reconnu +que la maison se terminait par une de ces terrasses pavées de _lavagna_, +si fréquentes à Gênes, et où les habitans aiment à prendre le frais. Là, +j'admirai encore la «_Superba Genoa_,» avec l'amphithéâtre de ses palais +de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les +hauteurs plus aériennes sont couronnées de châteaux de plaisance. À +gauche les Alpes, à droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis, +portant les yeux vers le golfe, au delà des vaisseaux, je regardais et +regardais encore à travers le lointain d'azur où les yeux de Colomb +eurent sans doute la première vision d'un monde inconnu. + +On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village +situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour +ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la +connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M. +Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi +à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait +milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se +promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me +reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât +mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien +découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir +Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins +discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les +visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait +reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa +seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en +vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment, +madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au +spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il +envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée +d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des +rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans +doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie, +tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta +ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit. +Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M. +Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé! + +J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une +véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui +venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au +moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de +quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile +conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête +d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de +mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord[3] +Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet +homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se +promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord +Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre, +j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort +par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le +portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une +question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour +prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord +Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il +voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été +long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu +d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur +des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il +préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier, +il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus +belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette +tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron: +ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant +deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je +suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent +pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête +bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la +tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de +trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles +enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut +donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds; +heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut +prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait +prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta +une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en +nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou +fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur. + +Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un +banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la +ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces +mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie +de _Sylla_. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la +main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la +tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart +nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici, +dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre +moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me +remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon +intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en +avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la +curiosité de le voir plutôt que _Sylla_ qui m'avait amenée sous la +tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne +part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron +s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son +ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous +donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.» +Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une +transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de +près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une +avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de +paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement +de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se +décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne +crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes +les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète +d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval, +tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je +suis chez M. Duncan-Stewart. + +«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de +Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car +cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre. +J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui +ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les +feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une +contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de +ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce +qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire +Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous +apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit +Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité +naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus +enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire +de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien, +madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une +actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers +volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais +encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue +savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en +dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre +davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain _à la +casa Saluzzi_.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand +poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance, +je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre +héroïne de mes récits; je dirai seulement que _Sylla_ fit naturellement +tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très +flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me +dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à +figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le +connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques +heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux +esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de +trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure +de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En +général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le _gentleman_ est +plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre +écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer +aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y +a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me +suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son +autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées +libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est +rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle +de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce +Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais +né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop +romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange, +moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait +que les Anglais représentent toujours le diable boiteux. + +Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne +furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres +réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois. + +Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon +blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur +la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était +expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de +dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son +génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût +que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte, +avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son +nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille +pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en +jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me +servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec +Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques +rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il +signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient +aussi celles de l'empereur. + +La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas +sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place +dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres +souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par +l'espérance de ma visite à la _casa Saluzzi_. M. Duncan m'accompagna +presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à +cheval, après m'avoir répété: à demain, _signora_. + + + + +CHAPITRE CCIX. + +Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un +bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en +peine. + + +Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'_Albaro_, la +_casa Saluzzi_ me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans +ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour +plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture +du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier +de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit. +Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme +se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose +de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par +une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à +Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans +une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui +servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je +préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je +m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux +portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de +regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique +et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce +_beau désordre_ qui n'est pas un _enfant de l'art_, mais bien un +désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée, +c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur +une pique surmontée d'un casque. + +Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne +m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me +demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la +table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord +Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait +à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais +dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les +scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel +on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des +goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il +avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait +à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait +déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un +anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi. +Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur +ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce +que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du +sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne +qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de +fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la +saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York +qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce +pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un +chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans +quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur, +peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient +entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin[4]. +Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié +bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la +politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de +la _casa Saluzzi_ un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba, +famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et +moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier. +N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les +pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui +furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut +tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu +bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le +grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais +comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a +bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont +un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi, +ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La +liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe +visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule; +on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne, +c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un +singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les +noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les +noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité +très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu +se figurer que la _Compagnie des Indes_ était un conseil de négocians; +ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui +survit à tous ses enfans.» + +«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret +du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de _vive +Byron!_ et que ce nom sera synonyme de _vive la liberté!_» Byron n'éluda +pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je +vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe, +la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour +combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne +interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée +exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me +dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux +casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et +l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un +mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il +s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment +me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce +sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du +grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa +vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le +casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette +coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le +casque de Byron. + +Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus +bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il +venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à +être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron, +entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous +rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme! +C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au +moins Thane de Cawdor et de Glamis. + +Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait +d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se +défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait +annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris +s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes +saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses +yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce +regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit +lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je +vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut +s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant +et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses +larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des +sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si +généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort, +reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de +moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille +l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins +de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui +entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur +eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon +bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes +d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son +secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme, +dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez, +et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de +lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes +de croix en son intention. + +«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent +bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt +à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs, +aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le +mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous +expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes +je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est +qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois +entrer mon ami le Nabab[5]; c'est un esprit fort, parlons d'autre +chose.» + + + + +CHAPITRE CCX. + +Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise +réputation des Génois. + + +Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les +appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de +sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le +trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le +cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens +vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante +vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une +visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me +rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'_autorité +locale_ d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en +imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui +s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint +tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus +heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes +lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du +côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien +secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques +domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de +les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces. +J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus +bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à +quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui +marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors +ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se +rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas +penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre +ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent +pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi, +bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé +d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte +remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de +profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre +de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la +_prima dona_. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était +volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne +paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse +négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant +qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à +contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir: +«C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est +un _picarone_ qui exploite les poches du public pour son compte, mais +qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions +politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc +ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner; +et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de +M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur +que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite +domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et +comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la +curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer +d'avance tout le mystère de cette aventure. + +La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi, +était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon +nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison +roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait +été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs +sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine +maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous +fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en +plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et +frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent +alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres +en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient +à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la +boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les +portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées +en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et +les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus +carbonari. + +Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits, +avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils +étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir +affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils +avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du +brick anglais _the Blossom_, qui était en rade, pour y demander du +secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller +avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage +n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un +corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un +côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur +couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi, +eut le premier recours à ses jambes après avoir crié _sauve qui peut!_ +les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent +bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non +seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les +perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des +gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor +Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne +pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait +de sa vie, me dit-il, et du talent de la _prima dona_. Je lui promis le +secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les +domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le +portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M. +Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En +voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne +part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes +et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils +s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche +roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure +de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron, +de conduire ma pauvre bégum à bord du _Blossom_.» J'entendis aussi ces +paroles _d'a parte_, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah! +madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à +la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo: +nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous +trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée +des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme +les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme +charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur +le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été +sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la +présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais +lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum, +la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à _casa Saluzzi_, +où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à +Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à +la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les _Genoëse_ +étaient des voisins dangereux: «Ce sont les _Bravi_ de l'Italie, dit-il, +je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral +Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service: +il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais +de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui +demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près +de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je +bientôt me rendre à Livourne[6].» + +Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit +Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.» +Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec +le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une +vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était +une .. Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. +Cela m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait +accueilli ma demande. + + + + +CHAPITRE CCXI. + +Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour +la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première +nuit des noces.--La comtesse Guiccioli. + + +J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à +mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie +où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus +obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre +que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un +grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la +terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le +dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie +poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui +mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement +j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus +grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je +passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que +cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il +faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris +l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je +reviens à la _casa Saluzzi_, où je continuai à me rendre assez +exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours +auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon +ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour +me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable +intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop +fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute +la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté +romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez +dans _don Juan_,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais +donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi +poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous +serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos +mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» +J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en +faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je +ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les +réponses; mon _exactitude_ consistera à ne rien dire de trop, et à taire +ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser +que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un +lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui +par delà les nuages. + +Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à +faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En +les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques +importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique +qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait +écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a +long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me +montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le +baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui +gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, +donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché +pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq +ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du +croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé +mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des +chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur +libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: +on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre +que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un +_phrasier_: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les +peuples comme des mots d'ordre.» + +Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme +électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de +l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, +dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi +pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir +Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, +contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En +Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point +d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans +ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la +Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il +revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le +dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à +Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas +intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a +vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, +celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.» + +Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline +Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous +nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres +dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je +l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant _historien_; hélas! elle sera +en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je +suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron +n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je +demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient +toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. +«Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, +par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres +qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai +écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris +souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier +mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour +quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette +élégie d'_Adieu_ qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le +hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces +justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même +contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt +maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes +et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec +une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter +davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le +chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette +première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique +la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si +bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé +son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé +des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire +lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me +morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant +qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que +je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première +nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. +Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et +je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait +seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier +innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une +veilleuse devait favoriser cette _substitution_. Il faut vous dire que +j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie +des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté +de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, +afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma _compagne_ me semble +déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues +de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à +son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur +son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras +sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait +un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me +réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève +moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même +probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le +surlendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et +c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à +son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur +quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...» + +Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli +et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été +présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa +saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de +malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y +avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu +fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un +blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les +traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme +très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres +_s'harmoniaient_ admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres. +Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie +affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et +nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un +jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce +jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent +beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé +de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une +somme assez considérable. + +Je fus encore retenue à dîner à la _casa Saluzzi_, et je ne retournai à +Gênes que fort tard. + + + + +CHAPITRE CCXII. + +Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste. + + +Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont +prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune +de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à +l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de +ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à +quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans +ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si +mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant +ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel +passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les +expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style +de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans +l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le +mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de +Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le _monstre_?» + +J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait +éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans +son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on +se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues. +«Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le +succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma +vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans +les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais +d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement +conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des +caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne, +sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un +crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique +l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image +de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en +argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui +eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis +graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert +que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler +pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à +tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut +mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte +mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai +le recteur à un de nos banquets: en vrai _chanoine_ de l'église +anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut +soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y +dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait +entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était +donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que +c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres +admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le +président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts +et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes +Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers. +C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais +j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me +faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer. +Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que +la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu +des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à +avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un +magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai +que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait +partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa +avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de +sa mort tragique me poursuit encore.» + +Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa +jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu +ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais +donc parler de lui à la troisième personne. + +Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année, +page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son +amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la +réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue +secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient +cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à +Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des +secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé +s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du +dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G*** +s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord +Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui +pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait +résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne +ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison +qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente. +Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de +s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru +avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort, +s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un +sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit +pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude +au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait +sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute +pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se +sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie; +mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait +juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions +furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut +retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture +des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir. +Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie, +prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette +catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère +plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les +caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source, +je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir: +vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon +sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre +histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout +opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en +commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de +singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie, +nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs +de la _régence_. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait: +«Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le +fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres: +aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les +maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit +s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais. +J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le +pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'_index_. +Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis +caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore. +Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de +notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant; +mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et +je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord +Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles, +me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui +venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le +dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa +complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux +dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon +en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet +d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle +sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de +telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je +vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais +un monstre.» + +Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère +d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du +noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa +Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne +m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le +hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La +veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M. +Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour +convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit +déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait +tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de +l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont +l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à +Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que, +pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du +paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un +mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de +faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune +charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante +de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était +parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait +irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord +que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut +l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire +des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de +savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre +dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard +quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa +charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu +oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand +ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de +complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il +sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la +conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors +l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper +à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par +quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à +aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne +se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna +rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les +conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la +comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque +membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes +étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille +anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de +voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me +recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération +d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car +ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une +âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux +l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu. + +La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous +arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours +bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence +allait, hélas! commencer. + + + + +CHAPITRE CCXIII. + +Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de +Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et +découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant. + + +Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me +reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite +éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien +déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il +avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous +cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes +un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de +l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet +appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma +vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en +consolations. + +Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre +mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon +fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold +passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin, +de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je +l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais, +je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un +organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les +chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son +intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous +étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure +était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène +d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes +pleurer à la place du _dernier regard_! Que de fois, à cette place, je +fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient +jamais mes immortels souvenirs! + +J'avais déjà en portefeuille quelques faibles productions. Je résolus +d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le +roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant +un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je +me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne +devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold +souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi, +disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai +des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve +toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je +serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y +perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai +artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les +arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous +vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve +était si doux! + +J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de +nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique +pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous +n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos +projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire +naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa +demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si +peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme +est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires, +tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de +leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de +leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence +sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop +grande indifférence des préjugés et de l'opinion. + +Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile +d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble +retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne +quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me +recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle +présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette +femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions +peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec +une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et +toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours. +Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes +expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai +dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération, +comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me +conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui +avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui +me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le +remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent. + +Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne +l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais +ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me +sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie, +pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis +six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces +prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il +eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant +tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient +d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible +convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de +sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que +le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais +bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans; +l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge +la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui +eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en +accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait +de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la +jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant +conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais +n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour +déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point +peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire +aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance +des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a +toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement +d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes +attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit +tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il +appelait mes _rigueurs injustes_ ne put un instant ni l'éloigner ni le +refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma +part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma +connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui +inspirer. + +J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup +occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier +était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la +maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils, +c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa +grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme +riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle +écrit pour les libraires. + +«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a +pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle +est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait +seulement dit un mot.» + +Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille +par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de +me chagriner, m'amusait beaucoup. + +Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours +aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les +interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le +permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant +de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y +répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans +la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi, +annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles +abominations. + +Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée +pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en +acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente +soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans +la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler +devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la +demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne +saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que +dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme +vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais +sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant, +comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme +tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans, +le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que +n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une +simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de +parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang +n'avez-vous pas même brisés! + +Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un +régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la +fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution. + +Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la +guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de +la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans +espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à +cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet +impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait +adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette _aurea mediocritas_, +si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le +bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien +garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à +grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma +bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de +ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les +avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le +travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent +une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne +comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre +modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre +pour l'obtenir. + +En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter +d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille +anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une +lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et, +quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition, +n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller +autrement. + +Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux. +Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce +de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise +que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux +petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le +moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se +pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des +parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de +quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers +momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui +pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde, +s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez +plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise +ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait +assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte. + +Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de +langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne +m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application +de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue _del dolce +favellore_, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle +désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare +et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et +presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres +était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi +à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir +donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques +de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à +éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au..., +célèbre dans sa société. + +Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans +le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer +dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de +dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir +les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement +dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais +un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait +deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes +opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me +mis à lire. Je lus: + + Une île où grondent les tempêtes + Reçut ce géant des conquêtes. + _Tyran_ que nul n'osait juger, + Vieux guerrier qui, dans sa misère, + Dut l'obole de Bélisaire + À la pitié de l'étranger. + +Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme[7] qui entend bien +l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces +vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de +toutes parts. + +«--_Tyran_ et _pitié_. + +«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me +dit milady avec un air atterrant? + +«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon +vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense +comme un autre enfant d'Apollon: + + Que _la lyre au tombeau ne doit pas insulter_, + +et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda +moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète +terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.» + +Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes +souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle. +Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable +qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre +d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me +contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son +petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets, +les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible +révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût +revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait +condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes +premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me +pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être +coupable. + +Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur +vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de +leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire +de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au +chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me +fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité, +mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à +milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec +ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui. +J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; _agir sans +réfléchir_, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold, +car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques +observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva! +l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold +était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me +demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez +moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en +le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si +convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite +de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards +mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec +vivacité. + +«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que +j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir. + +«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes +souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai +tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble +jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis, +comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait +expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par +de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je +fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités +d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous +eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui +fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même +société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la +sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je +soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant +volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans +avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense +dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre +bonheur.» + +Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître +tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était +déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa +loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de +mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc +presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne +devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas +avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui +me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée +m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante. +«Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se +sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse +me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais +du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un +titre de plus à son estime et à ses regrets.» + +Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma +porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma +résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient +des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune +opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice; +plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des +principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la +religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je +n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet +de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison +pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un +devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout +naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout +cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de +cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous +écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui +nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir +arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne +vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie +des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire +estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques +momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de +nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez +toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir +heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie +aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne +feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à +la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des +petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui +écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon +fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui +venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer +enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait +faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela +dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis +redevable et dont je lui dois faire honneur. + +Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut +pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de +ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une +honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me +contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages. +Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue +de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse +mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à +peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes +malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant +mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances +qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me +manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit +pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas +le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me +donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant +d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit; +car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du +soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où +j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je +voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et +intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa +fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me +procurais une petite ressource. + +Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais +vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700 +fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon. + +Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en +fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et +prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais +des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une +anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu +chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit +comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et +trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on +me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son +coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me +marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir +rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un +billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant +la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la +rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble +inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre +bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la +rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je +suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter +entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que +nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je +n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement +m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent +au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une +reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits. + + + + +CHAPITRE CCXIV. + +Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse +généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de _Corinne_.--Six mois de +misère.--Lettre au Constitutionnel. + + +Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse +et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu +d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne +veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait +favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà, +mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule +rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et +secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le +connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des +bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences +mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait +tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais +bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très +certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans +ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de +vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes +aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement +blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des +ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout +de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet +excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point +trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt +eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser, +à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je +n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption +que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis, +d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans +la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres +relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre +compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus +vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et +dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours. + +Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de +toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire +mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas +l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait +supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de +promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la +résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes +époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise +fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien +maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de +Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude? + +La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à +mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter. +En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus +reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la +rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne +m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait +toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous +envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre +des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop +difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si +vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant, +l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur +de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières +et je vois encore vos larmes. + +«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir +parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de +vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour +laquelle je vous suis nécessaire. + +«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous +pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai +à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur +douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus +cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir +perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt +d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point +d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en +communiquer le dénuement et les tristes incertitudes. + +Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour +lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont +aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques +démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de +l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles +dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner +la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma +charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle +disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font +du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et +je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte +religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où +mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse +fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais +incapable d'un hypocrite serment. + +«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai +dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard +suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de +convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre +séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes +lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte +de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette +femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer. + +Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la +confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes +les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à +croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner +le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez +moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes +il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et +mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce +que celle-là pouvait avoir d'inconvenant. + +Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il +continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière +rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me +désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes +droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours +séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une +fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr. +pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut +donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était +un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et +cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je +n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant +ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a +départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune +littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante. + +Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier +essai, je plaçai quelques cahiers de ma _Corinne_ dans mon _vade mecum_ +et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et +embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du +pédantisme. J'offrais ma _Corinne_ presque d'un air timide et humilié. +On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je +ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je +cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail; +rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les +amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune +en ma faveur. + +J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de +quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable +accueil du public. + +Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai +point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me +traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la +vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais +morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma _Corinne_ +ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages. +Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez +point _de nom_, et on _n'achète_ que le nom aujourd'hui.--Je répondis +avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien +ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom +fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être +repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu +arabe de vos propositions. + +Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me +gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais +l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps +législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues +animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où +j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune +autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une +chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge +funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses +émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes +années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient +étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le +plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais +encore tout sacrifié. + +J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à +coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à +retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que +vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni +sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses +regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je +lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de _Corinne_; il me +conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me +dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma +chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon +adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même +je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: _d'un vieil ami qui +est désolé aujourd'hui de n'être pas riche_. J'ai, dans le cours de deux +ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la +demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de +nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui +de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours. +Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait +pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les +superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait +ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour. + +J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très +exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez +pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de +ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de +mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir, +pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes +sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si +haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je +sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne +resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la +tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses +presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y +étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure +et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais +transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique: + +«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a +droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un +moment? + +«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte +point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre... +que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à +mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde. + +«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu +commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en +prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout +en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai +suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans +toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai +soixante-cinq ans, vous en avez quarante. + +«--Quarante-six, monsieur. + +«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge +réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de +cheveux blancs que rien ne dissimule?» + +J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et +j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes +paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge +irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans. + +«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai +consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut. + +«--Comment?» + +Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans +nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour +que je ne le nomme point.» + +Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui +devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait +quelques pages déjà lues de ma _Corinne_. «C'est écrit avec âme, c'est +écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre +cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur, +tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes? +Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme +les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée +à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me +disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé +revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me +tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit +pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte +cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous +ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain +cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes. + +Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus +singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold, +car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je +m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me +voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans +attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans +ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se +mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail. +M. P... fut exact à venir chercher _Corinne_. J'étais sortie pour ma +promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses +aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui +il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son +étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à +quelque théâtre. Mes passe-ports me donnaient la qualification +d'_artiste_. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme +auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse; +car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes +que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les +produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne +hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant _le talent de faire des +livres_, je n'en parlais jamais et ne _reprenais_ personne dans la +conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens. + +M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un +reçu mon manuscrit de _Corinne_, m'engageant à continuer; ce que je fis, +au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à +lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon +amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette +seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait +s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire, +et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident. +Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il +partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la +reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je +reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le +manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue +Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre +première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée; +il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est +si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir, +continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire +ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours +heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai +peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement. +Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit +plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me +disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un +rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé +mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à +de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes +illusions! Je m'imaginai que la lecture de _Corinne_ avait détruit les +favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me +promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans +courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette +résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de +la vanité. + +Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes +et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois; +mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire +avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et +j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie +que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une +fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui +eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort +malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de +convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans +ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se +mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses +excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je +dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés, +ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois +écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma +bourse fut vide et mon portefeuille plein. + +N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours +fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables +pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se +produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir, +sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le +mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point +qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant +ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages +suivantes vont le faire voir. + +Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du +Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la +_Corinne_ de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge +mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses +sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours +à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes +émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le +surlendemain dans le _Constitutionnel_. Je m'y attendais si peu que je +ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de +Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le +_Constitutionnel_. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me +sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première +inspiration de la Contemporaine. + + Constitutionnel du 15 septembre 1824. + + «Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne + qui cultive les lettres avec une brillante imagination et + l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque _étrangeté_ dans + le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle + trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de + l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de + l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas + excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.» + + À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère! + + MONSIEUR, + + L'article sur la seconde _Corinne_ due au pinceau, au génie + créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si + touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon + pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul + excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries + de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de + félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour, + j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de + nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu + bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons + heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de + quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme + telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son + héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir + parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à + l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble + et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais, + c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus + aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de + froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame + desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes + comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon + exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les + rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières + impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des + arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les + comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et + vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs + coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de + l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme + aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur + _les belles faiseuses de thé_ m'ont rappelé un court séjour à + Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au _very shocking, very + improper_ qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux + maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant + une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa + Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des + Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle + statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur + puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée... + marbre. Je compose une _Corinne_. Mon héroïne née sur les bords + enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de + François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter, + messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du + beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses + regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut + préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de + l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout + hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une + pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le + nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour: + _elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les + félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé_ son amour + couvrit aussi _un sein de dix-huit printemps_, près des restes + mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et + angoissé de tant de souffrances. + + Agréez, etc. + + + + +CHAPITRE CCXV. + +Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane. + + +Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé +pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je +dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le +reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que +l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la +capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail +et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes +souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation +littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore +l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis +réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une +opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans +écrire, c'était mourir. + +Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun +moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de +santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y +pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus +amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que +j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la +rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le +reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence +brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même +que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais +le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de +l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée, +et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce +moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède +pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion +qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette +morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides. +Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel +de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour +laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à +conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette +ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment, +que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait +de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai +assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le +visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à +dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide, +sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette +tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son +aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée. +Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans +l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se +lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces +grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à +prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À +l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main, +je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette +n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son +effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la +grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes +présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose +dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le +départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me +bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner +en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai +à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le +côté opposé de Paris, rue de Bondy. + +Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre +plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde +Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de +Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le +langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans +remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que +j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes +lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction +de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un +sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une +mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse. + +Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba +aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des +maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle +avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur +sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le +chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit, +et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son +oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de +Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla +plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin, +vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le +jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais, +asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son +caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique +bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie, +sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit +sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle +vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À +six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de +la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne +l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa +malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse +paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir +faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel, +et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose: +«Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle +est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais +le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis +mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare +que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la +pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune, +plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse +et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant +un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité +publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous +pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.» + +On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint +la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre +qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence. + +«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de +votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime, +elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On +aurait affaire, nous autres _gros_ marchands, à écouter toutes les +réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines +et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne +vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre +les mains de la police; entendez-vous?» + +Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans +être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement +contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et +charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant +de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en +beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée, +son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention +d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes, +vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier +encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le +voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de +seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice. +Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de +légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans +le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses +enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant +la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir +cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici +s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point +prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion +aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne +consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins +malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à +Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau +la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de +bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique +faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre +but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose, +à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en +moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel +peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en +revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans +tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent +devenues la récompense. + +Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus +du nécessaire, ni même d'une certaine aisance. + +Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut +s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement +dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se +plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la +fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui +la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres +terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la +prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna +l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était +devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère. + +«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse, +chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en +revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma +pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les +petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un +grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être +de celle qui me l'avait donnée.» + +--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable +attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait +au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût +honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la +persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait +échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une +petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de +n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le +pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je +lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et +mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse +carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au +sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine +resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du +trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait +totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut +lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci +n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement +l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle +avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle +résignation. + +Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle +croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je +dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa +toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était +immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se +refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait +connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma +mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais +été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car +après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste. +J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police. +Un inspecteur _du bureau des moeurs_, excité par d'affreuses femmes avec +lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison. +Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès +de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café, +pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que +j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police +ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai +encore bien effrayée et bien triste. + +Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et +malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela +redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et +alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était +rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle +pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon +enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait; +pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les +détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a +pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et +pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et +j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage. + +«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans _sortir_ +le soir: _voilà ce qui est cause_ du malheur où je suis et de la mort de +ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour, +nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et +lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint +nous dire qu'on demandait en bas _une nommée Adeline_, pour la conduire +_au bureau des moeurs_.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma +mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise, +elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était +sûre que _j'étais cette péronnelle_. L'inspecteur monta; je crus tomber +morte en reconnaissant le même de qui j'avais _cru me racheter_. Ses +premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et +étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était +moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de +l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien +comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba +renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant: +J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma +pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah! +madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la +méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je +ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en +coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à +travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans +ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à +l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée +au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de +l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y +venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui +ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu, +mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il +faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres +de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre +logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus _sortir_, que +j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous +aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne. + +«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.» + +L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de +ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans +pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que +la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et +aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit +tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc +aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle +avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte +qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout +heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les +protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et +mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés +perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer +à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait +la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête. +Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui +embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce +qu'elle put prononcer. + +«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et +mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une +jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial, +vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère +idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont +son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au +nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille +voulut se donner la mort. + +Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme +de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a +plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle +sache tout, elle m'a souvent dit: «_Quando questa negazza parla della +sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale_[8].» Il me +resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais, +n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli +l'affreuse dureté, la barbarie de cet _honnête_ homme envers la +malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste +tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où +l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne +veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers. + + + + +CHAPITRE CCXVI. + +Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles +rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs. + + +Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs +qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible. + +J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois +avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et +préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le +promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns +moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de +temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à +une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je +ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais +passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de +café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination +qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde, +en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires +convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à +espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait +m'envoyer. + +On a dit depuis long-temps que _plus on a moins on vaut_.--Je pouvais +donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne +possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu +près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à +cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai +jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce +jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente +Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40 +francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des +dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des +mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des +facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une +haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec +facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais +travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point +manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie +de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir! + +L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux +dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies, +dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne +me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par +_circulaire_ ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais +depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold, +le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de +l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de +mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi. +Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais +presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère +et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière +correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom _de mère_ +que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de +nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses +désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles +qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une +sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant +sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa +mère maintenant; un jour il me demandera mon _consentement_ pour +posséder celle qu'il _aura choisie_ par amour. Jamais! jamais!... Et dès +ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais +aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être +aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais +sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre? + +J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des +peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux +sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes, +point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais +trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me +flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien +sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait +encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus +qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je +n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai; +mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié, +oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour +moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me +rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes +irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été +_heureuse d'être malheureuse comme cela_. Mais, avant d'en venir à ce +dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux +consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a +pu me faire pénétrer le rigoureux incognito. + +Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer +qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de +garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma +pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de +me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table +une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit +que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir +rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui +pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne +peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne +pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours +que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit, +courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au +Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que +j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais +comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me +créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me +détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et +lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que +je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars: +assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur +que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à +deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle +existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!» + +Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard +se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la +gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du +moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours +combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de +quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels +regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je +remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai +sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût +tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé. +Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu +l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup +une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de +nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris... +Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme +aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois +arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût +dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un +ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de +l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal +réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était +à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit +de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure. +J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la +Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à +Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la +remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne +croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du +trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si +bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque +chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté +de vieillesse et de souffrance. + +Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant +moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: _Ce +sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en +avant_.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur +de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce, +elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je +m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes +extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je +mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait; +pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait +point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et +effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant +lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude +de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle +serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre +toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route, +au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte. + +Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la +personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son +bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix +entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son +cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant +pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par +ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement; +l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y +eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me +ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon +guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même +peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je +levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les +passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort +élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais +permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur +la place. + +--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce +soir de me voir encore seule dans la rue. + +--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc +bien à plaindre? + +--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et... +par ma seule faute. + +--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les +réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé, +vous n'êtes pas Française? + +--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée. + +Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV; +tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant +machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que +j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de +pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens. + +--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous +comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et +surtout ne me faites aucune confidence au sujet du _7 décembre_. Si les +bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au +côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes +désappointemens de mes nouvelles espérances. _C'est un ennemi_, fut +l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans +autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides. + +--Que faites-vous? + +--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites +horreur. + +--Moi? + +Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le +cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce _moi?_ était au-dessus de +toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante +explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards. +Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide, +compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la +rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa +la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre +sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait +déjà tourné la rue Saint-Honoré. + +Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze +heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques +pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son +monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore. +Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne +savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde! +aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout +émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être... +est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser +les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et +montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit +prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on +est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout +en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par +deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque +autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions. +Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque +ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai +la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le +dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être +logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne +vivrait-on pas en voyageur? + +Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources +passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien +pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs +d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à +chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux +aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et +reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille. +La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me +reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma +toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment +compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi! +c'est vous, vous ici? + +--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne +Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi +maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus +triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si +généreusement pourvu. + +--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter +dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai. + +--«Vous _le devez_, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et +de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.» + +--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière +tête, au moins, madame Van-N***.» + +--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez +oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma +famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le +prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais +convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour +en être réduite _où je vous vois_; cependant veuillez m'indiquer votre +domicile.» + +«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes +nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin, +un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et +je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même +dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette +journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par +le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui +m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma +maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur +accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui +l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait +de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse +toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus +jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de +m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force +de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce +qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin +de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur +qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui +me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve +le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par +privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère +que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un +sacrifice que j'appellerai une _bonne action_, car elle me rendit +heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me +donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis +véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens +d'une existence tranquille et honorable. + +Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune. +J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze +personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les +rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux +et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait +sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec +gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que +j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide, +aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié, +qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le +malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais +été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse +pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit: +«Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma +soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez, +et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir +parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme +présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches +qu'elles en étaient belles, et un drap... + +«Combien? + +«--Le plus que vous pourrez. + +«--Il faut fixer. + +«--Eh bien, huit francs. + +«--Cinq, voulez-vous? + +«--Mon Dieu, il le faut bien.» + +Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui +remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir +les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous +accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne! +Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en +marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle +maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un +moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre +lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie +de _la pauvre femme en couche_, avec la seule différence que les arts +ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son +sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée, +tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de +mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle +était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son +enfant bien étroitement serré contre son coeur. + +J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de +l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible +cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.» +Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame. +Voyez mon joli enfant, cela console de tout. + +«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en +amies, et tout s'arrangera. + +«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment +avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où +vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car +l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre +François ne soit pas ici! + +«--Que fait-il votre mari? + +«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous. +Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois +qu'il est entre la vie et la mort.» + +La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui +manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin +de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une +soupe samedi, répareront trois jours de privations.» + +L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de +lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son +histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en +comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que +j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où +mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon, +j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement +réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont +j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche +lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun +bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la +garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et +attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était +accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à +quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à +lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le +refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi +inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses +campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans +état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce +qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de +l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait +instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit +enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la +fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la +guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des +habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à +plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le +caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le +sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put +l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis +plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine +(celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère, +dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les +couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout +sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict +nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que +la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne +pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à +l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre +est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.» + +J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces +excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant, +je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et +que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu +de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au +logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et +quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui +renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: _Écrivez-moi_, avec +l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie. +Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée +de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais +déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette +pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras +plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut +comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «_Ne +me parlez jamais du 7 décembre_,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien +devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse +catastrophe. + +Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra +jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une +vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus +le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère +vous servir un jour malgré vous-même.» + +Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de +me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui +prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la +dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que +jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la +consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au +souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me +disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de +l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis, +ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre +suivant. + + + + +CHAPITRE CCXVII. + +Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative +auprès de ma famille.--M. Arnault. + + +A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager +pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités +généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que +l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la +répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment, +ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné. +Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant +laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir +ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous +plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la +sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la +famille. + +Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma +toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se +levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son +cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui +promet un accueil consolant. «_Comme vous voilà changée!_ +s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un +immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans +mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse +brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même +Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil +dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma +fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les +bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des +titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du _foyer +bienfaisant_, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans +toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail +honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du +courage. + +«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne _folle_ +que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite, +avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de +fait? + +«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes. + +«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme +politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous +affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur +par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont +comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées. + +Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me +placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment. +Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la +sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du +feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait +en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui +inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de +garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à +la fois, type particulier de sa physionomie. + +Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le +courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse +existence de sujets pour occuper la curiosité du public. + +«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me +parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.» + +Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude +sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me +prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme +aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure +que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en +marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une +pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur +au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper +soigneusement. + +Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire +confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception +m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à +l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de +malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier +avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement. +Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis, +je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la +porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma +philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite +suffisante pour mourir. + +Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec +les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois +touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat. +Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et +les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me +constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne +jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive +que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et +reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et +au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un +autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses +intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire +davantage. + +En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la +famille de mon mari. + + Paris, 2 février 1825. + + MONSIEUR, + + «Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu + dignement; mais je vous dois une justification après toutes les + preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné + dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort + me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais + que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me + sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette + bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut + tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester + Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom + de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille + n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le + seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma + jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus + bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point + dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également + en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme + si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette + qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours + qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne + m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de + fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que + j'aurais eu bien beau jeu si _comme elles_ j'eusse consenti à + servir _tour à tour Baal et le Dieu d'Israël_. Il est _faux_ que + _j'aie abjuré_ à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée _protestante + réformée_, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le + Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les + crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les + ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne _faire jamais + aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi_, voilà, je + puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a + réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire + de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé + à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses + intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes + Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs + les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait + cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun + libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner + la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne + justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr. + que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne + doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur, + soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources; + mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos + avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je + regarde comme sacrée. + + Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut + toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause + de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie; + il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma + jeunesse. + + Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions, + souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence + que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent + indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait + assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos + qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je + ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna + plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir + indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon + ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et + même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant + d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens + de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos + mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du + douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux + outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends + votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la + décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille + maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à + d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère + tout de votre obligeante et sûre entremise. + + Agréez, je vous prie. + +J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et +qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés +de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon +nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle _de sa +femme endormie_. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je +viens de transcrire une réponse de deux lignes si _réfléchies_, si +_froides_ de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de +dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà +des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je +vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une +seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu +après le prospectus de mes Mémoires. + +Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop +retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui, +infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son +ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant +légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive +à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y +avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison +de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de +m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et +mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot +m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment +ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa +toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de +gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot: +m'auriez-vous reconnue? + +--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de +son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à +présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je +me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne +reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure +que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie +d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où +il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société +de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur +une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce, +qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la +transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs +l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis +fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié. +J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais +les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer +sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux +dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois +amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup +connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur, +l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus +m'accueillit _une fois_ avec un entier et aimable souvenir du passé; +depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la +généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis +plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui, +et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve +l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais +tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement +à ce sujet. + + + + +CHAPITRE CCXVIII. + +J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la +maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de +mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs. + + +Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie +petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la +terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes +bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement +au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de +souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard. +Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa +cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante; +mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science. + +Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la +faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et +souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a +fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus +d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti +lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard +parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de +vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous +êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma +position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de +mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses +visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait +mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt +jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre +sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai +attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent +jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et +triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée +de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et +honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée, +malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne +cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en +général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect +de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai +légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit +entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant: + +«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider +et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous +venir au jardin?» + +«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède +plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose +de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt +sacré m'abandonne!» + +«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?» + +«--Ce soir.» + +«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour +votre voyage.» + +«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.» + +«--Ne vous en tourmentez point.» + +J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans +réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion +d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais +loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est +impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis +l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je +commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline. + +Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler +une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la +fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus +que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre +jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures +suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la +nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit +qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous +faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa +pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins +avare que celle de la nature. + +Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les +gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon +lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent +horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au +moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet +très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre +cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses +collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du +lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je +m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes +esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête +aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais +frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta +dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre +ardente, et ma blessure était rouverte. + +L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette +négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline +allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans +cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon +âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir +des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et +qui allait peut-être... + +J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un +autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré +toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, +dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade +une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était +un véritable supplice. + +Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je +fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de +ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours. + +Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. +J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du +dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, +est entre mes mains: + + «Ma chère, + + «Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont + parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque + j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu + attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie + avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me + dites, qu'ils vont mieux. + + «Tout à vous, + + «_Signé_ TALMA. + + «Je vous envoie 150 francs.» + +Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes +rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la +pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de +quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs +inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais +soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me +semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort +ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des +palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma +blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après +j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais +enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer +juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des +étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de +reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai +composé les tomes 4 et 5 de mes _Mémoires_, cette maison où j'ai eu dans +l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant +tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée +pour le peu de qualités que je crois avoir. + +J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où +je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à +mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait +créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais +j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le +monde. + +Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les +plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire, +rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois +amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt +Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection. +J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes +douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée +d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de +mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment +du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois +personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis +jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié, +je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu +de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la +confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir +loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher, +c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là +que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent +Béclard, M. Boulu. + +C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes +_Mémoires_. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui +fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs, +cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui +avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le +temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et +peut-être affaiblir mes torts. + +Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte +de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je +fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet, +mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à +M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos +_Mémoires_, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille +les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son +état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre +ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce +que vous ne l'êtes pas.» + +«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous +savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes +souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement +que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous, +riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre +tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de +l'attendrissement. + +Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais +vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant +me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle +dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je +prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et +qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et +folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je +persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit +de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus +nécessaire et plus possible.» + +Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles +sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas +riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins +encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant +ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais +alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance. + +Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché +quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de +nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première +fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que +j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs. + +J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de +plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les +eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi +ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles +allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes +espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce +jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans, +qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son +accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale +facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je +passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa +magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait +à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie, +comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur, +que notre Saint-Elme. + +--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval. + +--Oh! Duval, c'est notre Mentor.» + +Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un +ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos +intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma +sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je +l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et +un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus +voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera. + +Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient +délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un +homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte +un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout +aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée, +et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position, +lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes +anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes +aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour +les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un +spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard +noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela +singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y +avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé +davantage. + +Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut +pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme +vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles +étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons. + +«--C'est trop beau. + +«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent +et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des +ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de +ses chapeaux, je le porterais avec plaisir. + +«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle +Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait, +était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval +avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre +intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus +en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et +lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de +remerciement à cette aimable fille de mon premier maître[9], plus +heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous +silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si +précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des +personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais +au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient +si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de +tout, excepté d'ingratitude. + +J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare +que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le +nombre était grand; on eût dit que, comme les rois _réels_, Talma avait +aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me +trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me +dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que +j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la +comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit +soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le +domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il +ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de +rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse +n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la +personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit +escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que +j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à +l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.» + +--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.» + +«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure +après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente +femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse. + +Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout +auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de +l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie, +madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots +la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur, +et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série +d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus +m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et +délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me +semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet +organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que +dans l'expression des plus pathétiques douleurs. + +«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je +réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de +l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez, +voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau +directeur, et voici, ma chère _camarade_, de quoi partir tranquille. Je +ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais +écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province, +et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du +lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la +pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la +main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la +plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis +paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à +ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout +d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses +sublimes. + +Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le +souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à +mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers +cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui +portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une +maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais +si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir +une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les +jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas +cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de +connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je +faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est +des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut +être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui +ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu +concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour +obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un +assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût +procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun +pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré. +D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins +connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs. +Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans +moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.» +C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin +de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous +indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous +dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me +retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire +qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai +dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des +journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux +sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand +je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait +entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à +l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité +des noires recherches, comme dit Figaro. + +--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je. + +--«Je n'ai rien de commun avec elle. + +--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police +personnifiée à vous seul. + +--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le +don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher, +et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de +1815! lui répondis-je.» + +De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre. +Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le +trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît +que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court +entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion +pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps +de la grande comédie _des comités-directeurs_, aux rêves des +conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été +une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états +de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre, +l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais +avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais +toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de +faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir +que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de +son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les +personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations. +Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais +peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D. +L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus +que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le +désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me +fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au +domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon +excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de +quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos +nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule +faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit +encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je +finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des +bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse, + SAINT ELME.» + +Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il +m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses +opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses +souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle +me reviendrait. + +Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je +lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de +l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de +St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de +mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui +tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on +était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de +danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une +certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D. +L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me +sauvai, mon énorme portefeuille sous le bras, comme si tous les agens +de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence; +une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise, +où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue +des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits. +Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les +bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes +ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles +qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là +sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon +fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes +douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de +quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des +explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle +volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me +réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le +prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il +comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma +résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses +espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun +bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis +que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour +toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais +son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du +mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque +connaissance. + +Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison +voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une +extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit +vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au +moins _l'intimité_ qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous +deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été +soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'_airs de tête_, de +haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la +part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de +mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec +franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres, +ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me +ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain +sentiment que la haine. + +Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours, +disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon +cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une +bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits; +elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en +souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli +de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus +chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière. + +Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de +mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que +j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis +pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et +revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois +gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire +la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma +fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue +Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui +peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de +quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait +de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui +indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un +foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà +une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car +je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce +que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et, +faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en +réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit, +en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à +la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis +demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu +depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait +pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de +demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières +paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux +éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort +ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me +feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat. + +Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre, +que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si +aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de +ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les +cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de +caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des +effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement, +ainsi que les foulards de Talma. + +J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais +qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences. +J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus +souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa +colère n'y tiendrait pas. + +Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes +_Mémoires_. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si +remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon +dernier volume. + + + + +CHAPITRE CCXIX ET DERNIER. + +Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de +M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires. + + +Je reçus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent +ami avait le désir et l'espoir de voir ma vieillesse à l'abri du besoin, +et j'avoue que je mettais un peu d'adresse à lui faire oublier mes +folies passées par les preuves de mon active assiduité. «Il m'est +impossible d'aller vous voir, m'écrivit-il, je pars pour la campagne +d'où je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous +m'avez envoyé me paraît bien.» + + Mille amitiés. + + Signé D. + +Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mécontentement de mon +bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer à coeur ouvert avec Talma +dans une lettre où mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin, +et le soir j'eus un accès de fièvre très-violent; je fus quarante-huit +heures dans un triste état d'autant plus que j'avais fermement résolu de +ne consulter de médecin qu'au moment où j'aurais terminé définitivement +mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais +mes soirées et mes nuits en partie à écrire; je puis en appeler au +témoignage de mon hôtesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer +quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne; +dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir +quelques qualités qui attirent la bienveillance et l'amitié; sachant +lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le +lendemain. Inquiète du silence inusité de Talma à ma grande lettre, je +lui écrivis deux lignes et fus accablée de cette réponse: «Je n'ai point +reçu la lettre dont vous me parlez; je suis accablé de travail.» + + Tout à vous, + + T. + +Je sortis tristement préoccupée; j'allais souvent chez Talma: je lui +écrivais presque tous les jours: cela aurait-il inspiré de sinistres +entreprises à ce maudit D. L.? Je ne reçus que quelque temps après +l'époque que je retrace la solution du problème, et je crois respecter +les mânes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le +plaisir de transcrire encore un billet que je reçus à l'époque où +Béclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et +dont j'allais omettre l'insertion. + + «MA CHÈRE SAINT-ELME, + + «J'ai appris avec une véritable douleur votre grave indisposition. + Un peu de courage, ma chère; j'ai vu beaucoup de ces opérations, et + toutes ont réussi; ainsi ne perdez donc pas l'espérance, et + donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous écris qu'un mot, car je + suis entouré de monde comme à l'ordinaire, et je suis attendu pour + une répétition. Ainsi, encore une fois, du courage et de + l'espérance. + + «Tout à vous, + + «_Signé_, TALMA.» + +Le surlendemain, après mon bulletin envoyé: + + «Je suis enchanté d'apprendre, ma chère Saint-Elme, qu'il n'y a + plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout + ce que votre bon médecin vous dira de faire. + + «À vous. T.» + +Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles années, +ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me +secoururent, me ranimèrent à l'espérance, et je cite ces preuves +d'amitié bienveillante comme des titres de gloire. + +Nous étions à la fin d'avril, le temps était doux, et je sortis un matin +de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque détruit de +l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelèrent encore là où j'avais si +souvent étalé les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec +compassion, et le _sic transit gloria mundi_ erra sur mes lèvres; mais +l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus élevé, +et les regrets de la vanité perdirent encore là leur cause. J'avais pris +avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixième +fois, cette scène de la dernière nuit passée dans un cachot, qui ne +devait plus s'ouvrir qu'à l'heure du supplice pour l'homme à qui +Delphine s'était immolée avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru +d'une éloquence si déchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se +séparer enfin du monde et de la société, et de vivre pour sa maîtresse. +En lisant, avec des yeux baignés de larmes, ces belles pages, je sentis +toute la puissance du charme qu'avait toujours exercé sur mon esprit le +beau talent de madame de Staël, et je donnai de nouveaux regrets à sa +perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre +d'une circonstance particulière. En feuilletant machinalement +l'intérieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait écrit +de sa main, m'inspira une foule de pensées confuses. Je fus toute ma vie +extrêmement dominée par ma manie de faire cas de la bienveillance des +gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si +haut rang dans mes souvenirs, que, malgré son silence inexorable pour +Saint-Elme malheureuse, je cédai bien aisément au désir de lui témoigner +un agréable souvenir: je défis la reliure du livre, la mis sous +enveloppe, et l'adressai à l'hôtel du prince avec une ligne seulement. +«Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au +directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais +Didon, plus que détrônée à présent, n'a songé qu'à une chose, c'est +qu'il vaut mieux que ces pièces de la république circulent le moins +possible aujourd'hui.» J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins +pour réponse que le même silence qui avait accueilli mes premières +tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les +excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand. + +Mon ouvrage avançait à vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la +visite qu'on m'avait annoncée ne venait pas. Pendant toute cette +attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et même M. +Arnault père, s'étaient efforcés de me mettre en relation avec une +maison dont le poids dans la librairie et la littérature est déjà pour +les ouvrages qu'elle publie un gage de succès. J'ai toujours espéré +quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon +coeur; mais j'étais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les +catalogues avec celui des premiers talens de notre époque. Malgré les +encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine à croire à +moi-même, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un +libraire qui puisse établir la véritable valeur d'un livre. Je me +chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et +cela me fit patienter avec un peu moins d'anxiétés; j'appris, dis-je, +d'une personne qui avait dîné chez M. Évariste Dumoulin avec Talma et M. +Ladvocat, que ce dernier avait parlé d'une lettre de M. Arnault où ce +littérateur m'avait fort recommandée pour la traduction des théâtres +étrangers.--«Talma, ajoutait cette personne, s'est exprimé sur votre +compte avec tout le feu de l'amitié, assurant que vous pouviez mieux +faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a répondu qu'il était +presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dévoué, pour le +manuscrit de vos _Mémoires_, et qu'il se proposait de vous voir +incessamment à cet effet. Ainsi, madame, vous voilà encore une fois +lancée dans la carrière, et ce dernier épisode de votre histoire peut en +être le plus brillant. + +--«Oui, répliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire +après une vie si orageuse. Un peu de succès me rendrait honorables et +doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le généreux intérêt des plus +nobles amitiés, et, malgré la franchise qui seule peut excuser peut-être +tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.» + +Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes +les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait +indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure +chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais +tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur +était venu me demander, et qu'il devait revenir. + +--«Quel est ce monsieur? + +--«Il ne l'a pas dit. + +--«Quel est son air? + +--«Fort doux. + +--«Vieux? + +--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières. + +--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour +aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander +l'acquisition de mes _Mémoires_,» et je sautais comme un enfant de +quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit +était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai +toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains +appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte +de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par +besoin. + +Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même +jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre +une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne +changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon +avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une +affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire +toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures +auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever +ou anéantir toutes mes illusions. + +Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que +je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit +des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous +saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je, +protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes +propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon +dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la +tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si +longtemps sa valeur! + +C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M. +Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de +Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a +honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances. +Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M. +Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie +avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien +étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de +remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse +encourageante les conditions de notre petit marché littéraire, +auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes +espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse +qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de +la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat +n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté +à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq +cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on +témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la +mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance. + +On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui +la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du +contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je +suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la +prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce +qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en +le dépensant, devenir la source. + +À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes +_Mémoires_, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la +crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en +signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme +habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation. +M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes +deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter +d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à +raconter dans mes _Mémoires_, et j'étais heureuse du fin sourire qui +passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune +éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je +parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce +jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de +reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement +de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette +dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la +suivit. + +J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit +tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me +témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le +monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de +la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle +paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa +joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat +eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les +bouches de dire: «Allez-vous publier vos _Mémoires_? Êtes-vous +contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables +et matériels du commencement de mon traité. + +Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes +furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer +quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire. +Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des +billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir, +je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes +engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public +aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse +indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par +les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles. + +Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai +point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux +femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est +pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai +vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions, +et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des +personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour +l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me +semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes +impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis +heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs +quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à +ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui +semblaient s'éloigner de leur tombe. + + + + +NOTES + +[1: Adèle Mézière fut vingt-cinq années l'amie de Tallien; c'est dans +ses bras qu'il rendit le dernier soupir. Par ses démarches et ses vives +instances, elle lui obtint un tombeau. Madame Tallien connut Adèle +Mézière, et lui a rendu justice.] + +[2: Littéralement homme à jupon, par allusion aux longs habits des +ecclésiastiques. Quand on dit en Espagne _gente de faldas_, cela +signifie femme, ecclésiastique, ou magistrat.] + +[3: M. Duncan-Stewart tout court. Mais ce _portier_ était Italien; et +les Italiens comme les Français donnent volontiers le titre de milord au +dernier bourgeois de l'empire britannique.] + +[4: La maison régnante d'Angleterre se prétend alliée aux guelfes +d'Italie.] + +[5: M. Duncan-Stewart: les enrichis de l'Inde s'appellent vulgairement +nabab en Angleterre.] + +[6: Lord Byron répétait volontiers le proverbe qui dit de Gênes qu'on y +trouve une mer sans poisson, une campagne sans arbre, des hommes sans +foi et des femmes sans pudeur; proverbe qui est l'expression de la +rancune de quelque étranger, et que, malgré ce que je viens de raconter, +il ne faudrait pas croire à la lettre ni pour la mer, ni pour la +campagne, ni pour les hommes, ni pour les femmes. Néanmoins, Louis XI, +qui s'y connaissait, disait déjà de son temps, quand on lui demandait un +jour ce qu'il ferait de Gênes si cette ville était à lui: «Je la +donnerais au diable.»] + +[7: M. Victor Hugo.] + +[8: Quand cette fille parle de cette malheureuse mère, c'est une +divinité, un ange d'amour filial.] + +[9: Monvel, père de mademoiselle Mars.] + + + + +TABLE GÉNÉRALE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LES MÉMOIRES +D'UNE CONTEMPORAINE. + +A + +Abdalha, IV. +A'court (sir William), VIII. +Adeline, III. +Agar, ministre des finances, IV. +Albergati (Odoardo), I. +Albergati (Paula), IV. +Albert, IV. +Albizzi (le comte), III; IV. +Alder, médecin anglais, VII. +Aldini, ministre, III. +Alexandre (l'empereur), V, VI. +Alfieri, IV. +Almoth (M.), VIII. +Alpuente (Romero), VIII. +Amaldi (Caroline), IV. +Ambroisine, III. +Amelin (madame), II. +Amelot, I, VII. +Andréossy (le général), VI. +Angoulême (M. le duc d'), V; VI; VIII. +Angoulême (Madame la duchesse d'), VI. +Argüelles (Augustin), VIII. +Arnault, académicien, III; VIII. +Arthur (madame), III. +Artois (M. le comte d'), V. +Augereau, III, V, VI. +Auquertin, (mademoiselle), actrice, III. +Aurélie, II. +Autré (M.), VII. + +B + +Babey (M.), IV. +Bacciochi (le prince Félix), IV. +Balbi (le comte), III. +Balbi (la comtesse), VII. +Bail (M.), VII. +Barbarini (la comtesse), IV. +Barbérimio, I. +Barras, II; IV. +Battle, IV. +Baudos (M.), IV. +Baufremont (M. de), IV. +Beaufremont (le colonel), VI. +Beaujolais (le comte de), VII. +Beaussier, III. +Béclard, médecin, VIII. +Belliard (le général), V. +Belloc (M. de), VI. +Beltran de Lys, négociant, VIII. +Belzoni, VII. +Beniowski, I, +Bernadotte, I; V; VI. +Bernier, évêque d'Orléans, VII. +Berowski, I. +Berry (le duc de), VI. +Berryer père, avocat, VI. +Berthier (César), I; V. +Berton (le général), VII. +Bertrand, V; VI. +Bessières, VIII. +Beurnonville, I. +Bianca-Capello. _Voyez_ Capello. +Bianchi, III. +Bichat, VII. +Billaud-Varennes, VII. +Bineldi (la comtesse), IV. +Blanchet (le général), VI. +Blanes, acteur, III. +Blücher, V. +Bonafoux, VI. +Bonald (M. de), IV. +Bonaparte (Joseph), II; III; V. +Bonaparte (Louis); III; IV. +Bonaparte (Lucien), II; III; IV; VI. +Bondy (M. de), IV. +Bonnest (M.), VI. +Bonnier, VIII. +Borara (le comte), III. +Borghèse (le prince), III; IV. +Bory de Saint-Vincent (M.), VI. +Boucher, peintre, II. +Bourières (le général), III. +Bourmont (M. de), VI. +Bouvard, IV. +Branchu (M.), III. +Brandi, V. +Bréan (l'abbé de), VI. +Brekenhof (le baron de); V. +Brekenhof (la baronne de), V. +Brihaut (M.), VII. +Brougham (M.), VII. +Bruix (l'amiral), III. +Brune (le maréchal), VI. +Brunetti (le comte de), VIII. +Bulgari, VIII. +Bunelli, IV. +Bunelli (Marietta), IV. +Bussières, III. +Byron (lord), VII; VIII. + +C + +Cabre (M.) III. +Caland (M.), III. +Cambacérès (le général), V. +Cambacérès (l'archichancelier), VI, VII. +Cambon, VII. +Cambronne, V, VI. +Campana (le général), VII. +Campenon, académicien, V. +Canova, III. +Capelle (le baron), IV. +Capelletto, III. +Capello, I, V. +Caprara (le comte), III. +Capulo (l'abbé), V. +Carascosa (le général), VI. +Carnot, V; VI; VII. +Caroline (la reine), IV. +Caroline, reine d'Angleterre, VII. +Carret (M.), VI. +Castagnos (le général), VIII. +Castlereagh (lord), VII. +Catineau (le général), III. +Cauchy (le chevalier), VI. +Caulincourt, II; V; VI. +Cerami (le baron de), IV. +Ceronni (le comte), III. +Cervoni (le général), III. +Cesarotti, III. +Cettini, IV; VII. +Chabrol (le comte de), IV; VII. +Chameroi (mademoiselle), V. +Championnet (le général), III; IV. +Chaptal, III. +Charbonnières, conventionnel, VII. +Charette, IV. +Charles (l'archiduc), I; III. +Charnage (le comte Édouard de), IV. +Chateauneuf (M. de), III; VII. +Château-Renaud (madame), IV. +Chauvet, IV. +Chénier (André), VII. +Chénier (Marie-Joseph), VII. +Cheradeschi (la comtesse), IV. +Choiseul (le duc de), VII. +Cidal, actrice (mademoiselle), VII. +Clarence (le duc de), VII. +Clarke (mistress), VII. +Clausel (le général), VI. +Clavier, III. +Colbran (mademoiselle), IV. +Collet (M.), III. +Contat (mademoiselle), I; II. +Cooper (Antoine-Ashlow), V. +Cooper (Arabella), V. +Corbineau (le général), V. +Corday (Charlotte), IV. +Cornier, I. +Coulmon, VIII. +Courcelles (le chevalier de), I. +Cyrille, général des franciscains (le père), VIII. + +D + +Daendels (le général). +Dallemagne (le général), III. +Dallié (madame), VI. +Dalmont (le sergent), VI. +Damas, III. +Dampierre, I. +Danzel, II. +Daure, ministre de la guerre, IV. +Davoust (le maréchal), VI. +Dazincourt, III. +Deborah, IV. +Decandole, VIII. +Dejean (le général), V. +Delamarre, II. +Delarue, banquier, II. +Delarue (madame), II. +Delelé, I. +Delille, poëte, V. +Delmas, I, IV. +Delville (madame), II. +Delzons (le général), III. +Derville, II. +Déry (le général), III. +Desaix, III. +Désaugiers, V. +Desène (M.), V. +Dessoles (le général), I; V. +Devram (madame), VII. +Devranne (M.), V. +Dragomanni (la comtesse), IV. +Drouot, III; V; VI. +Duchesnois (mademoiselle), II. +Duclos (M.), IV. +Du Deffand (madame), IV. +Dugazon, II; III. +Duhesme (Alfred), III. +Dulfième (le chevalier), III. +Dumoulin (Évariste), VIII. +Dumouriez, I; IV. +Duncan-Stewart (M.), VIII. +Dunderdale (M.), VII. +Dupin aîné, VI. +Duprat (le général), III. +Dupré (madame), III. +Durand (le baron), IV. +Durazzo, dernier doge, III. +Duro, chanoine espagnol, VIII. +Duroc, III; V; VI. +Durosier, III. +Duval (Alexandre), I; II; IV; VIII. +Duvernet (le général Mouton), VII. +Duvernot (madame), VII. + +E + +Edgeworth (l'abbé), VI. +Elisa (la princesse), III; IV; V; VII; VIII. +Elleviou, I; II. +Eroles (le baron d'), VIII. +Esménard, VI. +Eugène (le prince), IV. +Excelmans (le général), IV. +Exmouth (lord), VI. +Eylau (bataille d'), III. + +F + +Fauchet, préfet, III; IV; V. +Félix (mademoiselle), III. +Fellower (M.), VII. +Ferdinand VII; VIII. +Férino (le général), III. +Fézenzac (le général), V. +Flahaut (le général), V. +Flaugergues (M.) V. +Fleury (mademoiselle), III. +Fontanes (M. de), V; VII. +Forbin (M. de), III. +Foscolo (Ugo), VII. +Fouché, ministre de la police, III; IV; V; VI. +Fournier, IV. +Fox, VI. +Franceschi (Cipriani), IV. +Fressinet (le général), VIII. +Friant (le général), VI. +Fugières (le général), VII. + +G + +Gaetana, I. +Gaillard (madame), II. +Galiano, VIII. +Gallo (le marquis de), IV. +Gallois (M.), V. +Gamot (M.), VI. +Gantheaume (l'amiral), III. +Gardanne (le général), III. +Garnier (le major), VII. +Genlis (madame de), VII. +Geoffrin (madame), IV. +Gérace (la princesse), IV. +Géraldina, IV. +Gérard (le général), IV; V; VI. +Gérard, peintre (M.), VIII. +Germon (madame), II. +Gerolonni, IV. +Geronimo, I. +Gionettina, IV. +Gironella (M.), VIII. +Godinot (le général), III. +Godoy, VIII. +Goeffieux, VIII. +Gordan (mistress), VII. +Gourgaud (le général), V; VI. +Gouvion-Saint-Cyr, IV. +Goyon (le baron de), IV. +Grammont (le duc de), VI. +Gran (madame), III. +Granseigne (l'adjudant général), III. +Grivel (M. de), VI. +Grouchi (le général), I; III; V; VI. +Grundler (le général), VI. +Gruyer (le général), VII. +Guaraguin, IV. +Guastala (la duchesse de), III. +Gueliani, VI. +Guiccioli (la comtesse), VIII. +Guidai, IV. +Guilleminot, VIII. +Guisti, I. +Guyon (le général), IV. + +H + +Hainguerlot, IV. +Hantz, domestique, III. +Hautpoult (le général), III. +Havré (le duc d'), VI. +Hawkesbury (lord), VI. +Heim (M. de), VI. +Hervas (M.), III. +Hoche, I; V. +Hogendorp (le général), V. +Hudson-Lowe (sir), IV. +Hugo (M. Victor), VIII. +Hunt, poète anglais, VII; VIII. + +I + +Isabey, peintre, II; IV. + +J + +Jarlot, III. +Jars (madame), II. +Jean Casimir, VII. +Joachim. _Voyez_ Murat. +Joséphine (l'impératrice), II; III; IV; V; VII. +Joubert, II; III. +Jouberton (madame), IV. +Jouffre, II; III. +Jourdan (le maréchal), VI. +Jouy, de l'Académie, VI. +Jumilhac (le général), VII. +Junot (le général), III; IV; VI. + +K +Kean, acteur anglais, VII. +Kellermann (le général), I. +Kelly (miss), actrice anglaise, VII. +Kent (le duc de), VI; VII. +Kléber, I; II; III. +Klinglin (le général), I. +Kormwitz (Ida), I. +Krayenhof (médecin), I; III. + +L + +Labedoyère (Charles de), V; VI; VII. +Labisbal (le général), VIII. +Lachapelle (M. de), VI. +Lacroix (madame), II. +Lacuée (le général), III. +Ladvocat (M.), VIII. +Lætitia, mère de Napoléon, IV; V. +Lafon, III. +Lagarde (le comte de), VIII. +Lahorie, IV. +Lainé (M.), V. +Lalande, astronome, III. +Lamb (lady Caroline), VII; VIII. +Lamb (M.), VII. +Lambertini (le comte), I. +Lambertini (madame), I; II. +Landaburu, VIII. +Lameth, III. +Lanjuinais, V; VI. +Lannes (le maréchal), III; IV. +Lapi, I. +Lariboissière (le général), III. +Laréveillière-Lepeaux, VII. +Larrey (le baron), III; VII. +Lasalle (le général), IV; VI. +Latour, I. +Latour-d'Auvergne, III. +Lavalette (madame), VII. +Lavalette (madame de), VI; VII. +Lavalette (M. de), VII. +Lavauguyon (le comte), IV; V. +Lavello (madame), IV. +Lavello (mademoiselle), IV. +Lebel (le général), I. +Lebon (Eugène), IV. +Lecoulteux de Canteleu, II; III; IV; VII. +Lecourbe; I; III; VI. +Lefebre-Desnouettes (le général), III; IV; V; VI. +Lemierre, II. +Lemot; II; III; VIII. +Lenoir (M. Dominique), VIII. +Léopold (le prince), III. +Lepelletier de Saint-Fargeau, III. +Lepinois, II. +Leroi, II. +Leval (le général), V. +Levassor (mademoiselle), VI. +Lhermite, I; II. +Lichteau (la comtesse de), V. +Lichtemberg (le prince de), IV. +Lorenzo, IV. +Louis XVIII, VI. +Loweia (M. de), VI. +Londonderry (le marquis de), VII. +Lucai (madame), II. +Luchesini fils, (M. de), IV. +Luosi (le comte), I; II. +Luzerne (le baron de), III. +Lydia, IV. + +M + +Macdonald, V. +Maherault (M.), III. +Mairet, III. +Malaspina (la marquise de), III. +Mallet, IV, V. +Manfredini, II. +Mangrini, VII. +Manhès (le général), VI. +Manuel, VI. +Marceau, I. +Marchand (le général), VI. +Marescalchi (le comte), III. +Marescot, I. +Marie-Antoinette, II. +Marie-Louise, impératrice, IV; V; VI. +Markoof (le comte de), VI. +Marmont (le général), V. +Mars (mademoiselle), VIII. +Martinez de la Rosa, VIII. +Masséna, III; V; VI. +Mazeppa, VII. +Medici (la comtesse), III. +Médicis, IV; V. +Meino, III. +Menou (le général), III; IV. +Metternich, V. +Meynier, I. +Mézeray (mademoiselle), III. +Mezières (Adèle), VIII. +Milans (le général), VIII. +Mina, VIII. +Miollis (le général), IV. +Mirande (M. de), II. +Molé, I; II; III. +Mollien (M.), III. +Moncey, V; VI. +Monge, V. +Montbrun (le général), IV. +Montchoisy (le général), III. +Montesquiou (le colonel), V. +Montgérault (la marquise de), IV. +Montholon (M. de), II; V. +Montmorenci (Mathieu de), III. +Monti, poëte, I; II; IV. +Montiyo (le comte de), VIII. +Montozon, IV. +Monvel, II; III. +Moore (Thomas), VIII. +Moreau, I; II; III; IV; VI. +Morellet (l'abbé), V. +Morillo (le général), VIII. +Morlat (le général), V. +Morochesi, acteur, III. +Mortier, V; VI. +Muiron, III. +Murat, II; III; IV; V; VI; VII. +Murhausen fils, III. +Murhausen (madame), III. +Mylord (madame), III. + +N + +Nagel (le général), IV. +Nansouty (le général), III, V. +Napoléon, I; II; III; IV; V; VI; VII. +Narbonne (madame de), VI. +Neufchatel (le prince de), V. +Ney, I; II; III; IV; V; VI; VII. +Ney (madame la maréchale), VII. +Ney fils (M.), VII. +Nidia (jeune Lithuanienne), IV. +Noomz (poète hollandais), IV. +Norvins (M. de), IV. + +O + +Oberkampf, VII. +Obval (M.), II. +Obval (madame), II. +Odleben (le baron d'), IV. +Orléans (M. le duc), VI; VII. +Ornano, IV. +Orosco (comtesse d'), I. +Orrigny (marquis d'), I. +Ortiz (Jacobo), VII. +Orzio (duc d'), I. +Orzio (Lavinie d'), I. +Oudet, II; III; IV; V; VI. +Oudinot, V. +Ouvrard, III; VIII. + +P + +Pacthod (le général), V. +Pajol (le comte de), IV; VI. +Palmieri (le marquis de), IV. +Pancemont (M. de), VI; VII. +Paris (madame), III. +Parny (M. de), II. +Pascal (mademoiselle), IV. +Pauline (la princesse), III; IV; V. +Pelandi, actrice italienne, III. +Penski (le comte), I. +Penski (mademoiselle), I. +Permon (M. de), III. +Petit (madame), II. +Pichegru, I; III. +Pie VII, IV. +Pignatelli (le prince), IV. +Platoff (l'hetman des Cosaques), VII. +Polignac (M. de), VI. +Porcia (la princesse), IV. +Poret de Morvan (le général), VII. +Porta, poète italien, VII. +Portsmouth (lord), VII. + +Q + +Quesada (le général), VIII. +Quesnel (le général); V. +Quiroga, VIII. + +R + +Rabaut (madame Étienne), VII; VIII. +Raucourt (mademoiselle), V. +Raynouard (M.), V. +Regato, médecin espagnol, VIII. +Regnault de Saint-Jean-d'Angely, II; III; V; VI; VII. +Regnault (madame), III. +Reille (le général), VII. +Remond (madame), II. +Renaud (M.), III. +Renaud, sergent d'artillerie, VII. +Richard, I; II. +Riégo, VIII. +Rielle (M.) IV. +Rigitti, acteur, III. +Rivière (madame), I; III. +Rocca (le duc della), VI. +Romilda, IV. +Roquelaure (M. de), V. +Rosetti, IV, V. +Rossini, IV. +Rostopchin, IV. +Rousselois (madame), III. +Roustan, mameluck, V. +Roux-Laborie (M.) V. +Ruga (madame), II. + +S + +Sabatier (M.), VII. +Saint-Aubin (madame), I. +Saint-Elme, III. +Sainte-Suzanne, I. +Salicetti, IV. +Saluces (le comte de) III; IV. +Santa-Cruz (le marquis de), VIII. +Santi, évêque de Savona, III. +Schasser, célèbre minéralogiste, III. +Schérer (le général), I; II. +Schimmelpinning, I. +Schimmelpinning (madame), I. +Schneider, III. +Scitivaux, IV. +Scolforo (Raphaël), IV. +Ségur (M. de), IV. +Serrurier, III. +Serti, V. +Seruzier (le colonel), VII. +Shelley, poète anglais, VII. +Sheppard, prédicateur méthodiste (M.), VIII. +Sheppard (mistress), VIII. +Solié, I. +Soult (le maréchal). +Sourdeau (M. de), IV. +Sourdeau (madame de), IV, +Spinochi (Camilla), III. +Spinola (Argentine), III. +Staël (madame de), I; IV; V; VI; VIII. +Stendhal (M. le baron de), VIII. +Strati (duc del), IV. +Strozzi (Philippe), IV; V. +Stuard, général anglais, VI. +Stuard (M.), V. +Suchet (le maréchal), V; VI. +Suin (madame), III. + +T + +Talleyrand, II; III; IV; V; VI; VIII. +Tallien, IV; VII; VIII. +Tallien (madame), I; II; IV; VII. +Talma, I; II; III; IV; V; VIII. +Tampier (M.), IV. +Tankerville (lady), VI. +Thérèse (la soeur), VII; VIII. +Thibaudeau, III. +Thierry (madame), VII. +Thouillier, directeur de spectacle, VIII. +Tolstoy (Léopold-Ferdinand de), I. +Tomasi (madame), IV. +Torigiani (la comtesse), III; IV. +Treilhard (le général), V. +Turo (dona Pepa), VIII. + +U + +Ude (M.), VII. + +V + +Van-Aylde-Jonghe (le baron de), I. +Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle), I. +Van-Brée, peintre, V. +Vandamme (le général), I. +Van-Daulen, I. +Van-Derke (le baron), I. +Van-Derke (Maria), I. +Vandremer (madame), II. +Van-Lover, I. +Van-Maanen (M.), VII. +Van-Perpowy (le comte), I. +Van-Schaahepen, I +Venueza, curé espagnol, VIII. +Verteuil (M. Armand), IV. +Vicente, prêtre espagnol, VIII. +Victor (le maréchal), V; VI. +Vigée, III. +Villanova (don Félix), VIII. +Villate, lieutenant-général, VI. +Vinci (Cosimo), I. +Viscardi, apothicaire, IV. +Visconti (madame), II. +Vivalda (le comte de), III. +Vivian (le commandant), VI. +Volnais (mademoiselle), III. + +W + +Wellington (lord), VI; VII. +Willhem, I. +Wismann (M.), VIII. +Wismann (M. de), VIII. +Witworth (lord), VI. +Wrigth, VIII. + +Y + +Yorck (duc d'), I; VII. +Yorck (duchesse), VII. + +Z + +Za (la baronne), VI. +Zayas (le général), VIII. +Zondondari, IV. + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Albergati (Odoardo). +Amelot. + +Barberimio. +Béniowski. +Bernadote. +Berowski. +Bertier (César). +Beurnonville. + +Capello. +Charles (l'archiduc). +Contat (mademoiselle). +Cornier. +Courcelles (le chevalier de). +Daendels (le général). +Dampierre. +Delelé. +Delmas. +Dessoles (le général). +Dumouriez. +Duval (Alexandre). + +Elleviou. + +Gaetana. +Geromimo. +Grouchy (le général). +Guisti. + +Hoche. + +Kellermann (le général). +Kléber. +Klinglin (le général). +Kormwitz (Ida). +Krayenhof (médecin). + +Lambertini (le comte de). +Lambertini (madame). +Lapi. +Latour. +Lebel (le général). +Lecourbe. +Lévey. +Lhermite. +Luosi (le comte). + +Marceau. +Marescot. +Marie. +Meynier. +Molé. +Monti, poète. +Moreau. + +Napoléon. +Ney. +Noomz, poète hollandais. + +Orosco (comtesse d'). +Orrigny (marquis d'). +Orzio (duc d'). +Orzio (Lavinie d'). + +Penski (comte). +Penski (mademoiselle). +Pichegru. + +Richard. +Rivière (madame). + +Saint-Aubin (madame). +Saint-Cyr. +Sainte-Suzanne. +Scherer (le général). +Schimmelpinning. +Solié. +Staël (madame de). + +Tallien (madame). +Talma. +Tolstoy (Léopold-Ferdinand de). + +Van-Aylde-Jonghe (le baron de). +Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle). +Vandamme (le général). +Van-Daulen. +Van-Derke (le baron). +Van-Derke (Maria). +Van-Lover. +Van-Perpowy (le comte de). +Vanl-Schaahepen. +Vinci (Cosimo). + +Willhem. + +York (duc d'). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SECOND VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Amelin (madame). +Aurélie. + +Barbas. +Bonaparte (Lucien). +Bonaparte (Joseph). +Boucher, peintre. + +Caulincourt. +Contat (mademoiselle). + +Danzel. +Dexamaure. +Delarue, banquier. +Delarue (madame). +Delville (madame). +Derville. +Duchesnois (mademoiselle). +Dugazon. +Duval (Alexandre). + +Elleviou. +Gaillard (madame). +Germon (madame). + +Hol***. + +Isabey, peintre. + +Jars (madame). +Joséphine. +Joubert. +Jouffre. +Joy***. + +Kléber. + +Lacroix (madame). +Lambertini (madame). +Lecoulteux de Canteleu. +Leda. +Lhermite. +Lemierre. +Lemot. +Lepikois. +Leroi. +Lucai (madame). +Luosi (comte). + +Marie Antoinette. +Mirande (M. de). +Molé. +Montholon (N. de). +Monti, poète italien. +Monvel. +Moreau. +Murat. + +Napoléon. +Ney. + +Obval (M.). +Obval (madame). +Oudet. + +Parny (M. de). +Petit (madame). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Remond (madame). +Richard. +Ruga (madame). + +Schérer (le général). +Siv***. +Talleyrand (le prince de). +Tallien (madame). +Talma. + +Vandremer (madame). +Visconti (madame). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE TROISIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Adeline. +Albizzi (le comte). +Aldini, ministre. +Ambroisine. +Arnault. +Arthur (madame). +Augereau. +Auquertin, actrice (mademoiselle). + +Balbi (le comte). +Beaussier. +Branchu (M.). +Bianchi. +Blanes, acteur. +Bonaparte (Joseph). +Bonaparte (Louis). +Bonaparte (Lucien). +Borara (le comte). +Borghèse (le prince). +Bourières (le général). +Bruix (l'amiral). +Bussières. + +Cabre (M.). +Caland. +Canova. +Capelleto (le baron). +Caprara (le comte). +Catineau (le général). +Ceronni (le comte). +Cervoni (le général). +Cesarotti. +Championnet (le général). +Chaptal. +Charles (le prince), I. +Chateauneuf (M. de). +Clavier. +Collet (M.). + +Dallemagne (le général). +Damas. +Dazincourt. +Delzons (le général). +Déry (le général). +Desaix. +Drouot. +Dugazon. +Duhesme (Alfred). +Dulfième (le chevalier). +Duprat (le général). +Dupré (madame). +Dorazzo, dernier doge. +Duroc. +Durosier. + +Élisa (la princesse). +Eylau (bataille d'). + +Fauchet, préfet. +Félix (mademoiselle). +Ferino (le général). +Fleury (mademoiselle). +Fouché, ministre de la police. +Forbin (M. de). + +Gantheaume (l'amiral). +Gardanne (le général). +Godinot (le général). +Gran (madame). +Granseigne (l'adjudant-général). +Grouchy. +Guastala (la duchesse de). + +Hantz, domestique. +Hautpoult (le générale d'). +Hervas (M.). + +Jarlot. +Joséphine. +Joubert (le général). +Jouffre. +Junot (le général). + +Kléber. +Krayenhof. + +Laguée (le général). +Lafon. +Lalande, astronome. +Lameth (M. de). +Lannes (le maréchal). +Lariboissière (le général). +Larrey (le baron). +Latour-d'Auvergne. +Lecourbe (le général). +Lecoulteux de Canteleu. +Lefebvre-Desnouettes (le général). +Lemot. +Léopold (le prince). +Lepelletier de Saint-Fargeau. +Luzerne (le baron de). + +Maherault (M.). +Mairet. +Malaspina (la marquise de). +Manfredini. +Mareschalchi (le comte). +Masséna. +Medici (la comtesse). +Meino. +Meino (madame). +Menou (le général). +Mezeray (mademoiselle). +Molé. +Mollien (M.). +Montchoisy (le général). +Montmorenci (Mathieu de). +Monvel. +Moreau. +Morochesi, acteur. +Muiron. +Murat. +Murhausen fils. +Murhausen (madame). +Mylord (madame). + +Nansouty (le général). +Napoléon. +Ney. + +Oudet. +Ouvrard. + +Paris (madame). +Pauline (la princesse). +Pelandi, actrice italienne. +Permon (M. de). +Pichegru. + +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Regnault (madame). +Renaud (M.). +Rigitti, acteur. +Rivière (madame). +Rousselois (madame). + +Saint-Elme. +Saluces (le comte de). +Santi, évêque de Savona. +Schasser, célèbre minéralogiste. +Schneider. +Serrurier. +Spinochi (Camilla). +Spinola (Argentine). +Suin (madame). + +Talleyrand. +Talma. +Thibaudeau. +Torigiani (la comtesse). + +Vigée. +Vill... (M.). +Vivalda (le comte de). +Volnais (mademoiselle). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE QUATRIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Abdalha. +Agar, ministre des finances. +Albergati (Paula). +Albert. +Albizzi (le comte Cereni). +Alfiéri. +Amaldi (Caroline). + +Babey (M.). +Bacciochi (le prince Félix). +Barbarini (la comtesse). +Barras. +Battle. +Baudus (M.). +Baufremont (M. de). +Bineldi (la comtesse). +Bonald (M. de). +Bonaparte (Louis). +Bonaparte (Lucien). +Bondy (M. de). +Borghèse (le prince). +Bouvard. +Bunelli. +Bunelli (Marietta). + +Capelle (le baron). +Caroline (la reine). +Cerami (le baron de). +Cettini. +Chabrol (le comte de). +Championnet. +Charette. +Charnage (le comte Édouard de). +Chateau-Renaud (madame). +Chauvet. +Cheradeschi (la comtesse). +Colbran (mademoiselle). +Corday (Charlotte). + +Daure, ministre de la guerre. +Deborah. +Delmas. +Dragomanni (la comtesse). +Duclos (M.). +Dudeffand (madame). +Dumouriez. +Durand (le baron). +Duval (Alexandre). + +Elisa (la princesse). +Eugène (le prince). +Excelmans (le général). + +Fauchet, préfet. +Fouché. +Fournier. +Francheschi (Cipriani). + +Gallo (le marquis de). +Geoffrin (madame). +Gérace (la princesse). +Geraldina. +Gérard (le général). +Gerolonni. +Gionettina. +Gouvion-Saint-Cyr. +Goyon (le baron de). +Guaraguin. +Guidal. +Goton (le général). + +Hainguerlot (M.). +Heim (M. de). +Hudson-Lowe (Sir). + +Isabey, peintre. + +Joséphine. +Jouberton (madame). +Junot. + +Lahorie. +Lannes (le maréchal). +Lasalle (le général). +Lavauguyon (le comte de). +Lavello (mademoiselle). +Lavello (madame). +Lebon (Eugène). +Lecoulteux de Canteleu. +Lætitia (madame). +Lefebvre-Desnouettes. +Lichtenberg (le prince de). +Lorenzo. +Luchesini fils (M. de). +Lydia. + +Mallet. +Marie-Louise, impératrice. +Médicis. +Menou (le général). +Miollis (le général). +Mont-Brun (le général). +Montgérault (la marquise de). +Monti. +Montozon. +Moreau. +Murat. + +Nagel (le général). +Napoléon. +Ney. +Nidia, jeune Lithuanienne. +Norvins (M. de). + +Odleben (le baron d'). +Ornano. +Oudet. + +Pajol (le comte de). +Palmieri (le marquis de). +Pascal (mademoiselle). +Pauline. +Pie VII. +Pignatelli (le prince). +Porcia (la princesse). + +Rielle (M.). +Romilda. +Rosetti. +Rossini. +Rostopchin. + +Salicetti. +Saluces (le marquis de). +Scitivaux (M.). +Scolforo (Raphaël). +Ségur (M. de). +Sourdeau (M. de). +Sourdeau (madame de). +Staël (madame de). +Strati (duc del). +Strozzi (Philippe). + +Tallien. +Tallien (madame). +Talleyrand. +Talma. +Tampier (M.). +Tomasi (madame). +Torrigiani (la baronne). + +Verteuil (M. Armand). +Viscardi, apothicaire. + +Zondondari. + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE CINQUIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alexandre (l'empereur). +Angoulême (le duc d'). +Artois (le comte d'). +Augereau (le maréchal). + +Belliard (le général). +Bernadotte. +Berthier. +Bertrand. +Bianca-Capello. +Blücher. +Bonaparte (Joseph). +Brandi. +Brenkenhof (le baron de). +Brenkenhof (la baronne de). +Cambacérès (le général). +Cambrone. +Campenon (M.). +Capello _Voyez_ Bianca. +Capulo (l'abbé). +Carnot. +Caulaincourt. +Chameroi (mademoiselle). +Cooper (Antoine-Ashlow). +Cooper (Arabella). +Corbineau (le général). + +Dejean (le général). +Delille, poète. +Désaugiers. +Desène (M.). +Dessolles (le général). +Devranne (M.). +Drouot. +Duroc. + +Elisa. + +Fauchet. +Fezenzac (le général). +Flahaut (le général). +Flangergues (M.). +Fontanes (M. de). +Fouché. + +Gallois (M.). +Gérard (le général). +Gourgaud (le général). +Grouchy. + +Hogendorp (le général). +Hoche. + +Joachim. _Voyez_ Murat. +Joséphine. + +Labédoyère (Charles de). +Lainé (M.). +Lanjuinais (M.). +Lavauguyon (duc de). +Lefebvre. +Leval, (le général). +Lichteau (comtesse de). +Lætitia, mère de Napoléon. + +Macdonald. +Mallet. +Marie-Louise. +Marmont (le maréchal). +Masséna. +Médicis (Lorenzo de). +Metternich. +Moncey. +Monge. +Montesquiou (le colonel). +Montholon (le général). +Morellet (l'abbé). +Morla (le général). +Mortier. +Murat. + +Nansouty (le général). +Napoléon. +Neufchatel (le prince de). +Ney. + +Oudet. +Oudinot. + +Pacthod (le général). +Pauline. + +Quesnel (le général). + +Raucourt (mademoiselle). +Raykotjard (M.). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Roquelaure (M. de). +Roustan, mameluck. +Roux-Laborie (M.). + +Serti. +Soult (le maréchal). +Staël (madame de). +Strozzi (Philippe). +Suard (M.). +Suchet (le maréchal). + +Talleyrand. +Talma. +Treilhard (le général). + +Van-Brée, peintre. +Victor (le maréchal). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SIXIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alexandre (l'empereur). +Andréossy (le général). +Angoulême (le duc d'). +Angoulême (la duchesse d'). +Augereau (le maréchal). + +Beaufremout (le colonel). +Belloc (M. de). +Bernadotte. +Berri (le duc de). +Berryer père, avocat. +Bertrand. +Blanchet (le général). +Bonafoux. +Bonaparte (Lucien). +Bonnest (M.). +Bory de Saint-Vincent (M.). +Bourmont (M. de). +Bréan (l'abbé de). +Brune (le maréchal). + +Cambacérès. +Cambrone. +Carascosa (le général). +Carnot. +Carret (M.). +Cauchy (M. le chevalier). +Caulaincourt. +Clauzel (le général). + +Dallié (madame). +Dalmont (le sergent). +Davoust (le maréchal). +Drouot. +Dupin aîné (M.). +Duroc. + +Enceworth (l'abbé). +Esménard. +Exmouth (lord). +Fouché. +Fox. +Friant (le général). + +Gamot (M). +Gérard (le général). +Grammont (le duc de). +Grivel (M. de). +Grouchy (le maréchal). +Grundler (le général). +Gueliani. + +Havré (le duc d'). +Hawkesburry (lord). + +Jourdan (le maréchal). +Junot. + +Kent (le duc de). + +Labédoyère. +Lachapelle (M. de). +Lanjuinais. +Lasalle. +Lavalette (madame de). +Lecourbe. +Lefebvre-Desnouettes. +Levassor (mademoiselle). +S. M. Louis XVIII. +Loweia (M. de). + +Manhès (le général). +Manuel. +Marchand (le général). +Marie-Louise. +Markoff (le comté de). +Masséna. +Moncey (le maréchal). +Moreau. +Mortier (le maréchal). +Murat. + +Napoléon. +Narbonne (madame de). +Ney. + +Orléans (le duc d'). +Oudet. + +Pajol (le général). +Pancemont (M. de), évêque de Vannes. +Polignac (M. de). + +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Rocca (le duc della). +Rosetti. + +Staël (madame de). +Stuart, général anglais. +Suchet (le maréchal). + +Talleyrand. +Tankerville (lady). + +Victor (le maréchal). +Villate, lieutenant-général. +Vivian (le commandant). + +Wellington (lord). +Witworth (lord). + +Za (la baronne). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SEPTIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alder, médecin anglais (M.). +Amelot, évêque de Vannes (M.). +Autré (M.). + +Balbi (madame la comtesse de). +Ball (M.). +Beaujolais (le comte de). +Belzoni. +Bernier, évêque d'Orléans (M.). +Berton (le général). +Bichat. +Billaud-Varennes. +Brihaut (M.). +Brougham (M.). +Byron (lord). + +Cambacérès. +Cambon. +Campana (le général). +Carnot. +Caroline, reine d'Angleterre. +Castlereagh (lord). +Cettini. +Chabrol (M. de). +Charbonnières, conventionnel. +Chateauneuf (Arnaud de). +Chénier (André). +Chénier (Marie-Joseph). +Clarence (le duc de). +Clarke (mistress.). +Cidal, actrice (mademoiselle). +Choiseul (le duc de). + +Devram (madame). +Dunderdale (M.) +Duvernet, (le général Mouton-). +Duvernot (madame). + +Élisa (la princesse). + +Fellower (M.). +Fontanes (M. de). +Foscolo (Ugo). +Fugières (le général). + +Garnier (le major). +Genlis (madame de). +Gordan (mistress). +Gruyer (le général). + +Hunt, poète anglais (M. Leigh). + +Jean Casimir. +Joséphine (l'impératrice). +Jumilhac (le général). + +Kean, acteur anglais. +Kelly, actrice anglaise (miss). +Kent (le duc de). + +Labédoyère (Charles de). +Lamb (Lady Caroline). +Lamb (M.). +Laréveillière-Lepeaux. +Larrey (le baron) +La Tour-du-Pin (M. de). +La Valette (madame). +La Valette (madame de). +La Valette (M. de). +Lecoulteux de Canteleu (M.). +Londonderry (le marquis de). + +Mangrini. +Mazeppa. +Murat. + +Napoléon. +Ney. +Ney (madame la maréchale). +Ney fils (M.). + +Oberkampf. +Orléans (le duc d'). +Ormz (Jacobo). + +Pancemont (M. de). +Platoff (l'hetman des cosaques). +Poret de Morvan (le général). +Porta, poète italien. +Portsmouth (lord). + +Rabaut (madame St-Étienne) +Reille (le général). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Renaud, sergent d'artillerie. + +Sabatier (M.) +Seruzier (le colonel). +Shelley, poète anglais. + +Tallien. +Tallien (madame). +Thérèse (la soeur). +Thierry (madame). + +Ude (M.). + +Van Maanen (M.). + +Wellington (lord). + +York (le duc d'). +York (la duchesse d'). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE HUITIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +A'court (sir William). +Almoth (M.). +Alpuente (Romero). +Angoulème (le duc d'). +Arguelles (Augustin). +Arnault (M.). + +Béclard, médecin. +Beltrand de Lys, négociant. +Bessières. +Bonnier. +Brunetti (le comte de). +Bulgari. +Byron (lord). + +Castagnos (le général). +Coulman (M.). +Cyrille, général des franciscains (le père). + +Decandole, professeur de botanique. +Dumoulin (M. Évariste). +Duncan Stewart (M.). +Duro, chanoine espagnol. +Duval (Alexandre). + +Élisa (la princesse). +Éroles (le baron d'). + +Ferdinand VII. +Fressinet (le général). + +Galiano. +Gérard, peintre (M.). +Gironella (M.). +Godoy (Manuel). +Goeffieux. +Guiccioli (la comtesse). +Guilleminot (le général). + +Hugo (M. Victor). +Hunt (M. Leighs). + +Jouy, de l'Académie (M. de). + +Labisdal (le général). +Ladvocat (M.). +Lagarde (le comte de). +Lamb (Lady Caroline). +Landaburu. +Lemot. +Lenoir (M. Dominique). + +Mars (mademoiselle). +Martinez de la Rosa (M.). +Merières (Adèle). +Milans (le général). +Mina. +Montiyo (le comte de). +Moore (Thomas). +Morillo (le général). + +Ouvrard. + +Quesada (le général). +Quiroga. + +Rabaud (madame Étienne). +Regato, médecin espagnol. +Riego. + +Santa-Crux (marquis de). +Sheppard, prédicateur méthodiste (M.). +Sheppard (mistress). +Staël (M. le baron Auguste de). +Stendhal (M. le baron de). + +Talleyrand. +Tallien. +Talma. +Thérèse (la soeur). +Thuillier, directeur de spectacle. +Turo (Dona pepa). + +Venneza, curé espagnol. +Vicente, prêtre espagnol (don). +Villanova (D. Félix). + +Wismann (M.). +Wismann (madame). +Wright (M.). + +Zayas (le général). + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'une contemporaine (8/8), by +Ida Saint-Elme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) *** + +***** This file should be named 31725-8.txt or 31725-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31725/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier. Rénald Lévesque +(HTML) and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'une contemporaine (8/8) + Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de + la République, du Consulat, de l'Empire, etc... + +Author: Ida Saint-Elme + +Release Date: March 21, 2010 [EBook #31725] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier. Rénald Lévesque +(HTML) and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h1>MÉMOIRES</h1> + +<h5>D'UNE</h5> + +<h1>CONTEMPORAINE,</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h3>SOUVENIRS D'UNE FEMME</h3> + +<h4>SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES</h4> + +<h5>DE LA RÉPUBLIQUE, DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.</h5> + +<blockquote class="sml"> «J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les + saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la + grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des + sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans + de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de + Waterloo.» MÉMOIRES, <i>Avant-propos</i>.</blockquote> + +<h3>TOME HUITIÈME,</h3> + +<h4>Troisième Édition.</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS.<br> +LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE,<br> +ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.</p> + +<h5>1828.</h5> + + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<br><br> +<h3>TABLE DU HUITIÈME VOLUME.</h3> + +<p><a href="#c193">Chap. CXCIII.</a> Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, +Bruxelles.--Le général Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la +princesse Élisa.--Souvenir de Tallien.</p> + +<p><a href="#c194">Chap. CXCIV.</a> L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau +bienfait de Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes +premières inspirations littéraires.</p> + +<p><a href="#c195">Chap. CXCV.</a> Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses +rencontres.--M. Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand +d'Espagne.--Mon passage par Paris.</p> + +<p><a href="#c196">Chap. CXCVI.</a> Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs +catalanes.--Portrait du général Castagnos.--Don Félix de Villanova.--Le +galant chanoine.</p> + +<p><a href="#c197">Chap. CXCVII.</a> Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la +Chartreuse d'Ara-Coeli.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les +moines napoléonistes et constitutionnels.</p> + +<p><a href="#c198">Chap. CXCVIII.</a> Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don +Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.</p> + +<p><a href="#c199">Chap. CXCIX.</a> Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les +moeurs espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de +Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du +roi.--Ferdinand VII.</p> + +<p><a href="#c200">Chap. CC.</a> Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de +Léon.--Les contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.</p> + +<p><a href="#c201">Chap. CCI.</a> Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la +Rosa.--La saint Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde +royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux +fuyards.--Beau trait de Yusef.</p> + +<p><a href="#c202">Chap. CCII.</a> Ministère d'Évariste San-Miguel.--Le corps +diplomatique.--Portraits de MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir +William A'Court, ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche et +d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami du roi.--La Camarilla.--Nouvelle +entrevue avec le roi.</p> + +<p><a href="#c203">Chap. CCIII.</a> Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles +et Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville.--État de +Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec +les Français.</p> + +<p><a href="#c204">Chap. CCIV.</a> Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père +Cyrille.--Mes entrevues avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire +général.--La régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de +l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.</p> + +<p><a href="#c205">Chap. CCV.</a> Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de +Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.</p> + +<p><a href="#c206">Chap. CCVI.</a> Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à +Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.</p> + +<p><a href="#c207">Chap. CCVII.</a> Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à +Coppet.--Nouveau voyage improvisé.</p> + +<p><a href="#c208">Chap. CCVIII.</a> Gênes.--Albaro.--Leigh-Hunt.--Maison roulante.--M. +Duncan-Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, +etc.</p> + +<p><a href="#c209">Chap. CCIX.</a> Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La +saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour +une âme en peine.</p> + +<p><a href="#c210">Chap. CCX.</a> Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor +Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois.</p> + +<p><a href="#c211">Chap. CCXI.</a> Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord +Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline +Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.</p> + +<p><a href="#c212">Chap. CCXII.</a> Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire +méthodiste.</p> + +<p><a href="#c213">Chap. CCXIII.</a> Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première +maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère +et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.</p> + +<p><a href="#c214">Chap. CCXIV.</a> Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse +généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de <i>Corinne</i>.--Six mois de +misère.--Lettre au Constitutionnel.</p> + +<p><a href="#c215">Chap. CCXV.</a> Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête +courtisane.</p> + +<p><a href="#c216">Chap. CCXVI.</a> Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux +nouvelles rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux soeurs.</p> + +<p><a href="#c217">Chap. CCXVII.</a> Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et +inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault.</p> + +<p><a href="#c218">Chap. CCXVIII.</a> J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je +quitte la maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de +Talma.--Bonté de mademoiselle Mars.--Je commence mes +Mémoires.--Nouvelles terreurs.</p> + +<p><a href="#c219">Chap. CCXIX</a> et dernier. Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de +Talleyrand.--Visite de M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes +Mémoires.</p> + +<a name="c193" id="c193"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCIII.</h3> + +<p class="mid">Retour et voyages à Calais, Dunkerque, Boulogne, Bruxelles.--Le général +Fressinet.--Les deux Espagnoles.--Mort de la princesse Élisa.--Souvenir +de Tallien.</p> + +<p>En remettant le pied sur la terre française, je repris bientôt +l'inévitable habitude de promener de droite et de gauche mes +préoccupations politiques, et surtout je sentis renaître en moi le culte +des sentimens qui depuis une fatale époque me faisaient chercher les +personnes avec lesquelles je pouvais être en rapport d'opinion et +sympathiser complétement. Il me semblait que je n'étais point quitte +envers mes amis et que je devais à tout prix forcer en quelque sorte +leur indifférence par tous les moyens en mon pouvoir.</p> + +<p>Londres est un vrai gouffre pour l'argent, et j'en étais revenue riche +de quelques impressions de plus, mais pauvre d'espèces. J'avais eu là +tout à coup comme un retour d'âge pour la folie, et j'avais dépensé les +ressources extraordinaires qui m'étaient tombées du ciel avec presque +aussi peu de raison que la fortune en avait mis à me les envoyer. Pour +m'étourdir sur ma position autant que pour remplir un devoir, je +m'occupai de nouveau de celle des autres; c'est ainsi que les malheureux +oublient quelquefois leur malheur.</p> + +<p>Le général Fressinet était au nombre des amis que Mme de Lavalette, +Sabatier et tous ceux auxquels je m'étais dévouée, m'avaient le plus +recommandé de voir en Belgique. Le général Fressinet avait été compris +dans l'ordonnance du 24 juillet. Exilé comme tant d'autres, le général, +par un singulier privilége du malheur, était plus particulièrement +harcelé d'inquisitions.</p> + +<p>Depuis que j'étais en Belgique, mon quartier-général était partout dans +chaque ville où je passais; quand j'arrivais quelque part, j'écrivais et +faisais parvenir les lettres de mes amis les uns aux autres. Plusieurs +fois j'avais rencontré le général Fressinet; Anvers était sa retraite. +Un certain fonctionnaire du pays, sous les dehors d'un vif intérêt, +était le véritable cerbère de Fressinet. Une lettre de moi l'en prévint. +Il eût dû être sur ses gardes; mais se cacher toujours, se précautionner +sans cesse, cela va si peu à l'homme d'honneur, que le général suivait +bien peu mes avis. Il y avait déjà bien long-temps que je n'avais +entendu parler de lui. Je voulus en avoir des nouvelles; l'on ne sut que +me dire: elles sont tristes. Impossible d'en savoir davantage.</p> + +<p>Hélas! en plaignant le général Fressinet comme on plaint l'incertitude +plus encore que le malheur, j'ignorais que j'allais avoir à subir une +douleur plus personnelle, plus directe et plus terrible.</p> + +<p>J'allais partir, mes petits comptes étaient réglés avec mon hôtesse, et +j'étais allée à quelques pas de l'auberge faire des emplettes +nécessaires pour ma traversée. Là, pendant que la jeune fille du magasin +cherchait ce que j'avais demandé, moi, debout devant le comptoir, je +prends machinalement un journal qui se trouvait là pour servir +d'enveloppe; je le parcours avec une nonchalante distraction, et +m'arrête tout à coup le regard fixe, la bouche béante en lisant à +l'article Trieste: <i>«Hier on a célébré dans la cathédrale les obsèques +de la ci-devant grande-duchesse de Toscane, Élisa Bacchiochi, soeur de +Napoléon.»</i> Non, de toutes les révolutions subites, imprimées à mon sang +par tant de scènes extraordinaires de ma vie, je n'en saurais comparer +aucune à la puissance de saisissement et de douleur que me causa un si +cruel événement, si cruellement appris. Je faisais des préparatifs pour +aller rejoindre ma bienfaitrice; le jour même j'allais traverser les +mers, croyant trouver Élisa heureuse ou du moins résignée à l'adversité +par son grand caractère et le dévouement de quelques rares amis. J'étais +encore sous le charme de la reconnaissance, et les dernières espérances, +comme les plus beaux souvenirs de ma vie, se trouvaient de nouveau +flétris et brisés par la mort.</p> + +<p>«Élisa! ma bienfaitrice! Élisa!» Ce fut, pendant une heure, tout ce +qu'il me fut possible de dire. Je ne voyais, je n'entendais rien autour +de moi. Les bonnes gens, chez lesquels je venais d'être si cruellement +surprise, me montrèrent une de ces compassions délicates qui +n'interrogent pas, mais qui plaignent. «Mon Dieu! madame, s'écriait une +jeune fille de dix-huit ans, la présence de la mort a dû être moins +pénible à une princesse exilée; hélas! on m'a dit bien des fois que ceux +qui survivent sont les plus malheureux.» Ce doux visage d'une jeune +fille consolant une inconnue me fit un bien inexprimable. Ce n'est pas +trop dire que d'attribuer aux soins de cette famille mon salut. Ces +aimables femmes ne voulurent pas consentir à me laisser partir, et me +forcèrent, par les plus douces instances, à remettre mon départ à +quelques jours. J'y consentis d'autant plus volontiers qu'il était, +hélas! devenu sans objet. Je renonçais naturellement au voyage à +Trieste. On envoya prendre mon léger bagage à l'hôtel, et, au bout d'une +heure, je me trouvai tout installée et comme en famille chez les +personnes excellentes qui venaient de me secourir. La triste surprise +qui venait de m'acquérir deux amies était dans ce moment le seul sujet +de nos entretiens. Nous parlions d'Élisa, de ma bienfaitrice, de ses +qualités, du bonheur qu'elle eut d'avoir conservé dans son exil des +coeurs amis.</p> + +<p>Je fus bientôt l'amie de cette excellente famille où l'on voulut, pour +quelques jours, me recueillir. Mes deux hôtesses n'étaient point +Flamandes, mais Espagnoles, et si je dois taire leurs noms, je puis dire +par quelle étrange vicissitude elles avaient quitté leur patrie; je puis +dire, sans indiscrétion pour la plus tendre hospitalité, les rapports +qui, en les liant dans leur ville natale avec un des personnages les +plus connus de notre révolution, devinrent la cause innocente de leur +exil volontaire.</p> + +<p>Au mois de germinal an... Tallien reçut du gouvernement français, comme +proscription ou comme récompense, la place de consul à Alicante. J'ai +sous les yeux une lettre de sa main, portant cette date. Arrivé dans +cette ville, il devint par hasard l'hôte de la sénora Plati, veuve et +mère d'Inès, alors âgée de 10 ans. Après quelque temps de séjour, +Tallien subit le triste effet du climat. Une maladie cruelle, un affreux +érysipèle lui couvrit le visage. Tous les soins lui furent prodigués. La +jeune Inès devint gardienne de son lit de souffrances; j'étais là +toujours, me disait-elle; je montrais au Français malheureux, mes images +de la vierge, et il me répondait: «Inès, elle était pure et belle, tu as +aussi son innocence comme sa beauté; j'osais le croire, madame, et le +ciel m'en a punie.» Ce qu'Inès appelait un châtiment n'était, hélas! que +la contagion de la cruelle maladie à laquelle l'avait exposée sa +continuelle présence. Ses traits en furent altérés, ses regards presque +éteints; Inès devint méconnaissable, même à l'oeil de son ami, qui, +n'ayant pris à la petite Inès que l'intérêt que fait naître un aimable +enfant, ne cacha point l'impression produite sur lui, par l'altération +d'une beauté fanée pour toujours. Inès devint triste et sérieusement +malade. Dans cette nouvelle maladie, Tallien rendit avec usure à la +jeune malade les soins qu'il en avait reçus. Inès sembla renaître, et ne +pensa plus qu'elle dût regretter sa beauté.</p> + +<p>Tallien sollicitait depuis quelque temps un congé, pour se rétablir en +France. Il l'obtint, et retourna dans sa patrie. Inès languit... puis, +se jeta dans le sein de sa mère pour ne pas succomber au désespoir. Les +événemens avaient marché. Tallien avait conservé sous la première +restauration la pension de 15000 fr., qu'il devait au gouvernement +impérial; mais, ayant signé depuis l'acte additionnel, il fut privé de +ce traitement, et vécut pauvre et oublié, même de ceux dont il avait +sauvé la vie, mais non pas des coeurs qui l'avaient véritablement aimé +pour lui. Inès et sa mère, persécutées dans leur patrie, se réfugièrent +en France. Hélas! un coup nouveau devait y frapper Inès. Tallien, depuis +long-temps était uni à une Française, dont l'attachement dévoué fut sa +dernière consolation<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. Inès et sa mère virent Tallien dans la modeste +retraite qu'il occupait, allée des Veuves, aux Champs-Élysées. Il leur +avoua tout avec loyauté; Inès n'eut pas même l'idée de se plaindre; elle +ne sentit qu'un besoin, celui de quitter Paris. La mère et la fille +prirent la résolution de chercher une retraite dans une ville de +province pour y vivre obscures et ignorées. Il y avait trois ou quatre +ans qu'elles habitaient Dunkerque. Depuis quelque temps elles avaient +appris la mort de Tallien; Inès me disait en pleurant: «Ah! madame, si +vous l'eussiez connu, si vous eussiez entendu cette voix douce, cette +facilité de moeurs intérieures, vous croiriez comme moi, que la calomnie +n'a point fait la part des bonnes actions dans une vie que la révolution +a rendue si orageuse. Ah! madame, il avait conservé trop de sérénité +dans le regard pour n'avoir pas été bon au milieu du terrible rôle +auquel la révolution l'avait condamné. Il me semble le voir encore dans +sa retraite, cultivant des fleurs, élevant des oiseaux, se plaisant aux +seules images de la nature. Les peines de l'âme, les infirmités du +corps, n'altéraient jamais son front.»</p> + +<p>Inès resta un moment abattue, puis elle ajouta vivement: «Nous avons +quelques économies, nous irons à Paris; nous irons voir celle qui a reçu +les derniers soupirs de Tallien.» La mère, qui venait d'écouter encore +les épanchemens de sa pauvre fille, confiés déjà tant de fois à son +coeur, me pria de lui faire comprendre que ce voyage serait pour elles la +ruine de leur petit établissement, de leur existence déjà médiocre et +malheureuse. «On peut pourtant, n'est-ce pas, madame, prier pour <i>l'âme +des pécheurs</i>?» Cette pauvre mère, faisant le signe de la croix, me +rendit en un instant les émotions que j'avais éprouvées à la vue de la +foi si vive et si compatissante de ma bonne soeur Thérèse.</p> + +<p>J'employai toute la sympathie de ma sensibilité pour adoucir les +chagrins d'Inès, pour la faire céder aux sages observations de sa mère, +et j'eus le bonheur de la convaincre. Mais, tout en me promettant une +religieuse obéissance, elle reparlait de celui qui avait tant agi sur sa +destinée. Elle revenait sans cesse sur sa renommée de tribun, sur la +qualification de jacobin qu'elle lui avait entendu donner et qui +semblait la poursuivre.</p> + +<p>J'écoutais cette Espagnole avec un intérêt inconcevable, car son organe +avait un accent particulier, et le sentiment qui animait ses paroles +tenait à une nuance si extraordinaire de passion que tout était +singulier dans ses récits.</p> + +<p>«Voilà, me dit-elle, les lettres que Tallien écrivait sur moi à l'amie +qui sans le savoir m'a fait tant de peines.» Je rapporte le texte même +de cette lettre.</p> + +<p> TALLIEN À MADAME MÉZIÈRE.</p> + +<p> Alicante, 20 fructidor an XIII.</p> +<blockquote> +<p> «Ce n'est point impunément, ma bonne amie, que l'on est malade en + Espagne, et les convalescences y sont plus douloureuses et plus + longues que les maladies. Ce que j'éprouve depuis quatre mois, ce + sont des rechutes continuelles. Je viens d'en éprouver une qui m'a + mis dans un état de faiblesse incroyable; je ne puis plus sortir, + même en voiture. Mon visage est couvert d'un érysipèle qui me gêne + horriblement.</p> + +<p> «J'ai reçu du ministre un congé illimité pour venir rétablir ma + santé en France. Je suis si mal ici que j'en eusse profité de suite + si je m'étais senti en état de supporter le voyage; mais je suis + loin d'être dans cette position. D'ailleurs je serais obligé de + faire quarantaine, et je tomberais bientôt dans la mauvaise saison. + Cependant, comme je suis convaincu que je ne me rétablirai jamais + ici, voici mon projet. Si les forces me reviennent et que la + quarantaine soit levée dans les premiers jours d'octobre, je me + mettrai en route. Je me rendrai à Montpellier pour y consulter un + célèbre médecin et séjourner le reste de la belle saison dans le + midi de la France. J'irai ensuite passer à Paris trois mois pour me + soigner, et au printemps prochain je me rendrai aux eaux qui me + seront ordonnées. Si au contraire je suis retenu ici, je + n'exécuterai mon plan qu'au mois d'avril prochain. Je te dirai + d'ailleurs, en confidence, que ma bourse est assez mal garnie: mon + établissement de maison, ma maladie, ont commencé à me ruiner, et + le voyage de France m'achèvera; ce ne sera qu'en m'endettant que je + pourrai le faire; mais pour la santé il faut tout sacrifier. Ainsi + tu vois, mon amie, que de toute manière avant peu nous nous + reverrons; ce sera pour moi un grand bonheur. J'espère te retrouver + bien portante et toujours la même pour moi. Je t'embrasse bien + tendrement, ma chère et bonne Adèle, et suis pour la vie ton ami.</p> + +<p> <i>P S.</i> «Bien des choses à tous mes amis et surtout au cher Loubeau, + à Beauvoisin, à Journal et à Duchazal.»</p> +</blockquote> +<p>Hélas! me disait la pauvre Inès, il se plaignait à cette maîtresse +chérie des embarras et des privations dont il nous enviait le bonheur de +le soulager. Vingt fois ma mère (nous étions riches alors), vingt fois +elle a prié, stimulée par moi, l'aimable Français de permettre qu'elle +fît les frais de sa maison. Il était délicat jusqu'au scrupule, et ne +voulut même jamais rien accepter. «Non, madame, jamais je ne +l'oublierai», disait Inès; et ses regards et sa voix annonçaient une de +ces douleurs sans fin, semblables à celles dont je portais moi-même le +germe dans mon sein.</p> + +<a name="c194" id="c194"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCIV.</h3> + +<p class="mid">L'officier à demi-solde secouru.--Lettre et nouveau bienfait de +Talma.--Nouvel essai dramatique dans Jeanne d'Arc.--Mes premières +inspirations littéraires.</p> + +<p>Outre mes bonnes Espagnoles, j'eus encore le bonheur de rencontrer un +ami de tous mes amis, un neveu de Bonnier, qui sut bien découvrir ma +retraite, et qui, se rendant à Bruxelles, me détermina facilement à +faire route commune pour cette capitale, sorte de halte de toutes mes +courses. Bonnier ne se proposait pas d'y faire un long séjour: venu là +dans l'intérêt de Boyer de Peyreleau, il s'occupait particulièrement du +sort de son ancien chef, qui avait eu à fuir la sentence capitale +prononcée contre lui, et toujours suspendue sur sa tête.</p> + +<p>Bonnier était las de la vie errante à laquelle le condamnaient les lois, +le sort de ses amis, l'épuisement de ses ressources. «J'hésite, me +disait-il, à tout ce que je veux entreprendre; j'hésite même à vivre.»</p> + +<p>--«Quoi! vous écouteriez une indigne faiblesse? l'avenir n'est-il pas là +comme un refuge?»</p> + +<p>«--D'avenir! il n'y a en plus pour les proscrits. Je suis, ajouta-t-il, +signalé sur le livret noir de toutes les polices; je suis recommandé +particulièrement aux Garnier, aux d'Ac..., et autres surveillans +cosmopolites.»</p> + +<p>--«D'Ac! c'est possible?</p> + +<p>--«Oh! vous aussi vous y êtes; on vous serre de près: lisez une petite +note de prudence qu'on m'a donnée chez madame Étienne Rabaud. Décidément +la police, pour exister, a le soin de nous faire passer toujours pour +des séditieux. Nous faisons vivre la délation, et l'on nous fait mourir +de fatigues et de chagrins. Croyez-vous que, pour la disputer aux +raisons d'état, la vie vaille la peine d'être gardée?»</p> + +<p>--«Non; mais vous savez l'opinion de Napoléon sur le suicide.» Ce seul +mot de souvenir fut plus puissant que toute ma harangue.</p> + +<p>Ce jeune et brave officier me raconta qu'on lui avait pris sa bourse et +son portefeuille. Dans l'une il y avait de quoi me faire vivre, et dans +l'autre il y a de quoi me faire fusiller dix fois pour une.</p> + +<p>Bonnier, seriez-vous réellement d'une conspiration! en existerait-il +une? lui demandai-je avec un ton de crainte et de mécontentement. Sa +réponse franche et vive me rassura.--Conspirer! et pour qui? pourquoi? +pour quelque prince étranger? un soldat français ne se sépare pas ainsi +de sa nation;--pour le fils de l'homme qui nous mena si souvent à la +victoire? mais il est aux trois quarts autrichien. Ah! madame, on se +trompe sur nos braves, on prend leurs regrets de la victoire pour des +complots. J'ai mon opinion, mais je ne prétends l'imposer à personne. +Malgré la sincérité de cette déclaration, je tremble pour mes papiers. +Il y a aujourd'hui des gens si habiles, qui font si bien la +conspiration, qu'il faudrait beaucoup moins de notes que mon +portefeuille n'en contient pour se faire de fort beaux états de service +auprès des puissances. Pendant ce colloque, je fus abordée par un +peintre de Bruxelles que j'avais un peu connu, qui me donna de fort +mauvaises nouvelles de la plupart de nos amis, tous bien tourmentés par +l'ambassadeur français, qui leur portait réellement trop d'intérêt. Mais +à ces tristes nouvelles il y avait une compensation, c'était l'annonce +d'une tournée de Talma dans le nord, et la certitude de sa présence à +Calais, à Boulogne, à Dunkerque. Ce nom était magique sur moi, et au +souvenir de tous les services qu'il m'avait rendus, je me sentis comme +une nouvelle puissance de faire du bien; et dans mes ressources déjà +épuisées, je trouvai le moyen d'offrir encore quelque utile assistance à +mon compagnon d'exil. Je puisai courageusement dans ce qui me restait +d'argent. J'étais sûre de trouver ce qu'il me faudrait au besoin auprès +de l'ami généreux dont on m'avait annoncé l'arrivée. Mais ne voulant pas +abuser de cette facilité de Talma qui m'était connue, je lui écrivis +que, pour dérouter les soupçons qui planaient sur le but de mes courses, +j'allais devenir reine, et donner quelques représentations à Calais et à +Boulogne, et que je le priais d'y venir pour que le produit de son +talent aidât à la pacotille de quelques malheureux.</p> + +<p>Je reçus, courrier pour courrier, 1,200 fr., avec une lettre toute +bonne, tout aimable, toute lui, où il me disait «que je faisais bien, +qu'il fallait prendre l'emploi de Mlle Duchesnois, débuter par <i>Jeanne +d'Arc</i>, puis se lancer en même temps dans la <i>Femme jalouse</i>, sans +oublier <i>Sémiramis</i>, <i>Phèdre</i> et <i>Gabrielle de Vergy</i>, où vous avez, ma +chère Saint-Elme, des momens admirables.» Je cite ces paroles, croyant +qu'après avoir si franchement consigné mes disgrâces dramatiques, je +puis rapporter ces témoignages de talent donnés par l'homme qui en avait +un si inimitable. Talma m'exprimait son regret de ne pouvoir m'aider de +sa présence, son congé étant expiré; mais il me conseillait positivement +de reprendre la carrière du théâtre, puisque celle des grandeurs m'était +fermée. Sans adopter ce projet, je mis toujours à exécution celui de +jouer six représentations tant à Boulogne qu'à Calais, et je fus chez +Bonnier, très joyeuse de pouvoir remplacer la bourse qu'il avait perdue, +l'engageant à partir le plus tôt possible, ce qu'il résolut de faire le +surlendemain. Il me serait bien impossible de peindre l'exaltation de sa +reconnaissance à la lecture de la lettre de Talma.</p> + +<p>Fidèle à une résolution derrière laquelle je voyais quelques secours +pour des malheureux, je me rendis au noble théâtre pour m'entendre avec +les artistes qui en composaient la troupe; je ne parlerai point de leur +composition: comme partout, c'était un mélange de talent et de +médiocrité. En province, l'opéra, le chant ayant seul le privilége de +plaire au public, la pauvre Melpomène a bien de la peine à pouvoir de +temps en temps chausser son cothurne. Au lieu d'une tragédie, on ne put +organiser que la déclamation de quelques scènes. Je choisis dans la +tragédie de <i>Jeanne d'Arc</i> le moment où, interrogée par le duc de +Bedfort, la jeune héroïne de Vaucouleurs lui révèle sa naissance, ses +visions célestes, ses inspirations guerrières. Je ne saurais attribuer +l'unanimité des applaudissemens que j'obtins, dans plusieurs endroits de +la longue tirade du rêve, qu'au bruit qui s'était répandu de mon intime +amitié avec Talma. Enfin j'eus un succès complet, surtout dans les +imprécations contre les Anglais; et pourtant les Anglais étaient alors +en faveur dans les départemens du nord.</p> + +<p>La soirée finit par la comédie des <i>Femmes</i>, de Dumoustier. J'y remplis +aussi un rôle. Presque toutes les actrices étaient jeunes et jolies, et +la pièce parut bonne. Dans la scène du déjeuner, où toutes les femmes +sont autour de Germeuil, tout à coup, par un de ces souvenirs qui nous +saisissent comme des remords, je me rappelai avoir vu à Lyon +mademoiselle Contat dans le rôle de madame de Saint-Clair. Quelle était +alors ma brillante position, quel glorieux nom je portais! +Involontairement je me voyais accompagnée de Moreau; j'étais à la scène +d'alors beaucoup plus qu'à celle du moment. Ma mémoire ne me trahit +point, mais ce fut un miracle.</p> + +<p>Je me sentais tout au fond de l'abîme que j'avais placé entre ma +brillante existence passée, mon triste présent, mon plus triste avenir; +je rends grâce au hasard qui voulut bien permettre que les spectateurs +ne souffrissent pas du bouleversement qui venait de frapper ma pauvre +imagination. La soirée rapporta moins de recette que d'applaudissemens, +mais j'eus encore cependant lieu d'être contente de mon oeuvre. Le +directeur, M. Thuillier, se conduisit avec une grande délicatesse: il ne +voulut point prélever les frais, quoiqu'ils eussent été stipulés. +J'avais annoncé l'intention de donner quelques autres représentations; +mais les petites intrigues, les amours-propres jaloux, se retrouvent +dans les plus chétives réunions dramatiques; et comme je n'enviais +nullement la place de la première reine ou coquette du Pas-de-Calais, je +pris le parti de couper court aux terreurs des chefs d'emploi par mon +départ.</p> + +<p>Je me croyais encore bien en fonds, mais, en faisant mon inventaire, je +m'aperçus que j'avais mal compté, et que j'étais réduite au plus +décourageant nécessaire.</p> + +<p>J'attendais des lettres de madame Étienne Rabault, du père de Paula, de +Cettini, de Mingrini et de vingt autres personnes encore; aucun signe de +souvenir ne me fut donné. Je ne suis plus utile, me disais-je, on +m'oublie; je puis donc maintenant m'appartenir à moi seule; et pourtant +cette idée de solitude, cette réflexion d'égoïsme, m'accablèrent plus +que mes malheurs. Il me sembla que la dernière illusion de ma vie +m'était enlevée, puisque je ne pouvais plus me dévouer à ceux que +j'aimais. Mon courage m'abandonnait; de ce jour seulement je me croyais +à plaindre.</p> + +<p>Dans cet état de mélancolie et presque de désespoir, je ne trouvai un +peu d'adoucissement à mes idées qu'en me nourrissant des souvenirs de +mon album, et de la lecture de toutes les lettres de mon portefeuille. +Mon imagination, ressaisissant avec délices ces trésors du passé, conçut +la pensée de mettre en ordre toutes ces précieuses notes. Ma plume, +obéissant à tous les sentimens qui m'agitaient, fut entraînée à une +sorte de brûlant récit de toutes les impressions du passé.</p> + +<p>Le jour me surprit au milieu d'un travail déjà considérable, que je +relus ensuite comme le produit d'un rêve. J'avais déjà composé quelques +nouvelles à une époque où ces délassemens n'étaient guère que de simples +occupations du loisir; mais cette nuit de délire, et les pages qu'il +m'avait inspirées, élevèrent plus haut mon ambition littéraire. Je me +disais: Si un peu de talent pouvait m'être échu en partage, si ce peu de +talent pouvait suffire pour peindre beaucoup de gloire, j'élèverais un +monument à tout ce que j'ai connu, aimé, admiré et plaint. Je mis un +soin religieux à classer ce que j'appelais toutes mes époques... Et +c'est de cette nocturne et solitaire méditation que date pour moi non +pas encore la pensée d'une carrière littéraire, mais la certitude de +pouvoir traduire mes impressions. C'est dans cette disposition d'esprit +que je montai en diligence pour Boulogne, et, grâce à la malheureuse +versatilité de mon humeur, au bout d'une demi-heure de séjour j'étais +déjà lancée dans d'autres projets.</p> + +<a name="c195" id="c195"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCV.</h3> + +<p class="mid">Nouvelle tentative dramatique à Boulogne.--Heureuses rencontres.--M. +Almoth.--Don Pedro, fils du duc Del..., grand d'Espagne.--Mon passage +par Paris.</p> + +<p>Ma vie de courses commençait à me peser, comme on vient de le voir, et +je croyais que Boulogne, où j'espérais trouver quelque argent, bien +nécessaire à ma gêne réelle, serait le terme de ces promenades de ville +en ville, qui n'avaient plus même pour objet le dévouement à des amitiés +dispersées de toutes parts et partout oublieuses. Malgré la pénurie de +ma caisse, je m'installai comme d'ordinaire dans un fort bel hôtel, et +cette espèce d'imprudence financière (je n'avais pas de quoi m'assurer +un loyer de trois mois) devint au contraire une ressource par les +rencontres heureuses qu'elle me procura.</p> + +<p>En entrant dans la ville je vis d'abord annoncer le spectacle +extraordinaire pour le lendemain et les jours suivans, par une troupe +assez forte pour la tragédie; je cite textuellement le programme. +J'allai droit au directeur lui offrir mes services; il les accepta, et +en fut si joyeux qu'il m'offrit immédiatement le prix des +représentations auxquelles je voudrais consentir. J'en acceptai une, +celle du surlendemain.</p> + +<p>Je dus à cette nouvelle tentative dramatique, dont l'intrépide Jeanne +d'Arc fit encore les frais, quelque chose de mieux que des +applaudissemens; les félicitations, après le spectacle, de deux +étrangers de distinction qui se trouvèrent dans les coulisses à la fin +du spectacle: c'était M. Almoth, Anglais fort instruit, petit vieillard +façonné aux bonnes manières par de nombreux voyages et un long séjour à +Paris. Le second était don Pedro del ***, fils d'un grand d'Espagne, +obligé de vivre loin de sa patrie comme tous ceux que dans son pays on +avait inquiétés comme afrancesados. Ce fut le directeur qui, en me +présentant ces messieurs me donna brièvement ces détails pour m'engager +à répondre à tout ce que sans doute il leur avait dit de moi. Je fus +expansive et polie comme une reine qui vient d'être saluée par son +peuple, et qui sourit à qui l'approche après les acclamations +populaires. Ces deux messieurs offrirent de me reconduire à mon hôtel, +en me disant qu'ils l'occupaient aussi depuis quelques jours. Cette +circonstance toute fortuite, devint l'un des incidens les plus importans +de ma vie, comme on va voir.</p> + +<p>Le ton respectueux, les manières affables et élégantes de ces étrangers, +ne me firent trouver aucun inconvénient à un déjeuner qu'ils me +proposèrent pour le lendemain, en l'appelant une cotisation de l'amitié. +Ce petit repas avança entre nous l'intimité. L'Anglais avait entendu +parler de moi, et sut habilement provoquer l'abandon de mes récits. À +toutes mes scènes militaires l'Espagnol prenait un vit intérêt, et il +redoubla, de la part de mes deux auditeurs, au dénouement d'une vie si +brillante, qui réduisait au rôle d'une reine de théâtre une femme qui +avait vu de si près les trônes réels et les grandeurs positives de la +terre. Mes deux commensaux se disputèrent le plaisir de contribuer à me +faire sortir d'une position qui ne leur paraissait point en harmonie +avec mes antécédens, comme on dit aujourd'hui.</p> + +<p>Le bon M. Almoth me déclarait qu'avec ma connaissance des langues, mon +talent de lecture, il se faisait fort de me créer en Angleterre une +existence honorable d'abord, lucrative ensuite; qu'un célèbre libraire +de ses amis avait procuré presque une fortune à plus d'un émigré +français, par des travaux de ce genre dans la haute société; que, +commanditaire de la maison, il saurait bien lui en faire une loi.</p> + +<p>Le noble Espagnol parla avec plus de feu des avantages que je trouverais +dans sa patrie. Une ère nouvelle commence pour la Péninsule, dit-il, je +pars immédiatement; ma famille, mêlée à tous les événemens politiques de +la régénération espagnole, me donnera accès auprès du gouvernement. Je +vous ferai connaître, apprécier. La cour, arrachée aux vieilles +influences, va offrir des chances aux ambitions nouvelles. Je vous +réponds de vous faire obtenir une place égale à tout ce que vous avez pu +rêver de mieux, même dans cette loterie de l'empire, qui avait des lots +pour tous les talens et toutes les capacités. Et puis, d'ailleurs, si +nous échouons de ce côté, vous pourrez chercher à Madrid l'équivalent de +ce que monsieur vous propose à Londres. Un gouvernement libre, dans un +pays où les lumières ont été si long-temps étouffées ou concentrées dans +le clergé, offrira mille débouchés, puisque l'éducation deviendra son +premier moyen de succès. Avec votre esprit, avec l'habitude d'écrire, +les relations innombrables que vous avez eues, on peut établir à Madrid +un journal rédigé dans les principes nouveaux, et dont la fortune sera +rapide comme celle des idées dont il saluera l'aurore. Tout bien +considéré, je crois qu'une révolution est une nouveauté à mille faces, +et surtout à mille issues pour la fortune. Et ne fût-ce qu'un spectacle +que vous iriez chercher au delà des Pyrénées, n'y a-t-il pas quelque +chose de plus poétique, de plus attachant pour une imagination telle que +la vôtre, que la résurrection d'un peuple? La fierté castillane +réveillée, et s'élançant vers un meilleur avenir, vous promet plus +d'émotions que l'orgueil britannique emprisonné dans les ennuis d'une +société depuis tant de siècles classée et stationnaire.</p> + +<p>Don Pedro m'offrait de l'extraordinaire, M. Almoth du régulier; mon +choix, on le pense bien, fut bientôt fait. Je remerciai l'aimable +vieillard de ses bontés, je lui demandai de me conserver un souvenir +auquel je ne manquerais pas de me rappeler quelquefois. Je parlai avec +tant d'entraînement du besoin, après tant de chagrins, de les étourdir +continuellement par une vie active, que l'Anglais, malgré ses cheveux +blancs, comprit mon choix, et ma naturelle et irrésistible prédilection +pour tout ce qui pourrait m'arracher au sentiment de mes peines, à la +solitude de mes souvenirs, enfin au poids d'un passé qui m'avait laissé +sans ressources, comme sans consolations. Puissance singulière de +l'imagination! un froid enfant d'Albion, un homme dont les années +avaient encore plus amorti les illusions, s'identifiait avec les folies +de la Contemporaine. J'avoue que cet accueil d'un vieillard aux +impressions qui ne sont plus de son âge porte je ne sais quoi d'aimable +et de touchant; et cette espèce de renaissance qu'il éprouve le fait +toujours aimer.</p> + +<p>Le bon M. Almoth se tourna alors vers don Pedro et lui dit: «Mon cher, +songez au dépôt que je vous ai confié; songez que dans tout ce que je +vous ferez pour madame, je serai de moitié de coeur et de +reconnaissance.» Impatient de retourner dans sa patrie, l'Espagnol me +demanda si je ne voyais aucun obstacle à partir le lendemain. Aucun, lui +répondis-je. En effet, dès le matin, après avoir fait nos adieux à notre +bon et généreux commensal, qui voulait également retourner promptement +en Angleterre, nous nous mîmes en route pour Paris.</p> + +<p>Qu'on admire ici la mobilité de mes impressions, et l'incroyable +résolution avec laquelle j'agite et dépense ma vie. Absente depuis +plusieurs années de ma patrie, en revoyant ce Paris où plusieurs de mes +amis exilés étaient déjà revenus, je sentis comme un mouvement +rétrograde dans mes volontés: même malheureuse, il me semblait que je +devais préférer la patrie à de nouvelles courses.</p> + +<p>Mais don Pedro était si pressé de partir de la capitale, que je n'eus +pas le temps de rester sous le poids du combat qui commençait à s'élever +dans mon coeur. D'un autre côté, l'idée que si je revoyais mes amis ils +s'opposeraient à mes nouvelles aventures m'empêcha de me mettre en +contact avec eux. Mon coeur me disait bien que je devais à plusieurs les +témoignages d'une reconnaissance qu'il n'était pas dans mon caractère de +leur refuser; mais ma tête, incapable de supporter le conseil, et +d'entendre les observations de la raison, me représentait aussi +l'embarras de ces disputes qui, pour être affectueuses, ne sont pas +moins cruelles à subir.</p> + +<p>Toutes réflexions bien faites, si l'on peut appeler réflexions les bonds +souvent contraires de la Contemporaine, je me décidai à ne voir +personne, et seulement à écrire à Talma, en m'arrangeant encore pour que +ma lettre ne lui parvînt qu'après mon départ. Don Pedro commanda les +chevaux pour le lendemain soir de notre arrivée, et nous partîmes de la +place Vendôme pour les Pyrénées. La rapidité de la route acheva de me +convaincre de l'excellence de ma résolution, et le caractère affectueux +et la conversation attachante de mon compagnon de route me firent +arriver à Bayonne n'ayant plus de regrets, et déjà avec des espérances.</p> + +<a name="c196" id="c196"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCVI.</h3> + +<p class="mid">Arrivée en Espagne.--Séjour à Barcelone.--Moeurs catalanes.--Portrait du +général Castagnos.--Don Felix de Villanova.--Le galant chanoine.</p> + +<p>J'arrivai à Barcelone au mois d'avril 1821. J'avais parcouru fort +agréablement les quarante lieues de distance entre cette ville et +Perpignan. Je descendis à l'hôtel de la Fontaine-d'Or, qui mériterait de +faire pardonner à la mauvaise réputation des hôtelleries espagnoles. Don +Pedro se logea dans le même hôtel que moi, et continua naturellement son +rôle de <i>cavaliere servente</i>. Quoique depuis plusieurs années il n'eût +point résidé à Barcelone, il connaissait parfaitement la ville, et +plusieurs de ses anciens amis s'empressèrent de le visiter. De ce nombre +étaient MM. Gironella et Dupré, pour lesquels j'avais aussi des lettres +de recommandation données par M. Almoth, et qui nous firent doublement +bon accueil.</p> + +<p>Dès le lendemain de mon arrivée à Barcelone, je reçus de M. Gironella +une invitation pour aller dîner à sa maison de campagne située à Sarria, +à une lieue à peu près de la ville. Sarria est un fort joli village où +les habitans de Barcelone ont leurs maisons de plaisance, et où ils +reçoivent leurs amis deux fois la semaine.</p> + +<p>J'avais toujours ouï dire qu'en Espagne on ne trouvait aucune des +commodités de la vie; qu'on juge de mon étonnement en entrant dans une +maison charmante, qui rappelait le luxe de Paris et le confortable de +Londres. J'en témoignai ma surprise à D. Pedro, invité comme moi: «Vous +trouverez, me dit-il, bien d'autres sujets de vous étonner;» et +l'attrait d'une société brillante vint encore compléter l'illusion.</p> + +<p>Mon heureuse étoile plaça auprès de moi un homme dont le nom a retenti +dans toute l'Europe, et sert de date au premier revers éclatant que les +armées de Napoléon aient essuyé sur le continent; c'était le général +Castagnos, alors capitaine général de la Catalogne, où il était adoré. +Sa physionomie vive et spirituelle, autant que sa conversation, la +manière facile et élégante avec laquelle il parlait le français, me +l'auraient fait prendre pour un de nos grands généraux voyageant à +l'étranger, si le titre de général, que tout le monde lui donnait, et +celui d'Excellence, qu'il recevait de quelques personnes, n'avaient +révélé son rang et son nom. Le général Castagnos est plus communicatif +qu'un Espagnol; et mis au courant de mon caractère, sans doute, et de +mes aventures, il me parla aussitôt des grands hommes de guerre que +j'avais connus, et particulièrement de Moreau, dont il était grand +admirateur. Ce fut un des plus doux momens de ma vie, que cette espèce +d'apothéose de notre gloire faite par un étranger et un ennemi.</p> + +<p>Après le dîner, les hommes sortirent de la salle à manger et allèrent +fumer leur cigare; car, en Catalogne, il n'est pas aussi commun que je +l'ai vu en Andalousie, de voir cette cérémonie commencer et s'achever +devant les dames. Un seul homme resta avec nous; c'était un +ecclésiastique, qui me demanda en français assez intelligible si j'irais +le soir entendre Galli et la Sala dans <i>l'Italiana en Algieri</i>. Je lui +répondis que je n'avais pas formé de projets, et il m'offrit une place +dans une loge dont il était co-propriétaire. J'avais entendu dire, sans +le croire, que les prêtres espagnols fréquentaient les spectacles. +J'étais au moment d'accepter, lorsque le général Castagnos rentra en me +faisant la même proposition. L'ecclésiastique me dit en souriant: «À +tout seigneur tout honneur; un capitaine général doit avoir le pas sur +un chanoine. Mais je me flatte que Son Excellence ne trouvera pas +mauvais que j'aille faire ma cour à l'aimable étrangère dans sa loge?» +Je m'empressai de remercier le général Castagnos, qui nous emmena tous, +y compris le galant chanoine, qui redoubla d'attentions et déjà presque +de soupirs; ce qui lui attira quelques plaisanteries du malin général, +dont je ne compris que le sens, parce qu'il les lui adressait en +espagnol. Le nom de Dona Dolores revenait souvent dans ces propos, et me +frappa au point que je crus que le général Castagnos faisait quelque +allusion à la duègne Doloride de Don Quichotte. Je lui en demandai +l'explication, et j'appris, à la grande tranquillité de mon +amour-propre, qu'en Espagne plusieurs femmes du nom de Marie portaient +aussi celui d'un des attributs de la Vierge: ainsi Dona Dolores voulait +dire Marie des douleurs; Dona Concepcion Marie de la conception; Dona +Pelar, Marie del Pelar, etc.</p> + +<p>J'appris en outre que mon chanoine était soupçonné et presque convaincu +d'une grande intimité avec Dona Dolores M..., qui avait dîné avec nous, +et que les attentions dont j'étais l'objet avaient paru déplaire à cette +dame. Quelque idée que j'eusse pu me former en Italie du peu de +régularité de moeurs d'une partie du clergé, et quoique j'eusse entendu +souvent faire de bons contes sur ce sujet aux officiers qui avaient fait +la dernière guerre d'Espagne, je ne laissai pas que de trouver assez +étrange que, dans une société aussi distinguée que celle où je me +voyais, on parlât comme d'une chose toute simple d'une liaison de cette +nature entre un chanoine et une dame de haute qualité.</p> + +<p>La salle était entièrement remplie, et je pus juger par le premier coup +d'oeil que je jetai sur les loges, que les dames catalanes méritent leur +réputation. Le général Castagnos me fit remarquer Dona Dolores en face +de nous. «Vous verrez, me dit-il, que notre chanoine ne tardera pas à +aller la joindre, et il vous sera facile de vous apercevoir qu'il aura à +se justifier des soins qu'il a paru vous rendre, car la dame n'entend +pas la plaisanterie.»</p> + +<p>Après quelques signes d'impatience très significatifs, notre chanoine +prit congé de nous, et nous nous aperçûmes qu'il était accueilli par une +bouderie, et relégué dans le fond de la loge, sans doute en forme de +pénitence de sa conduite.</p> + +<p>«Permettez-moi, dis-je au général, de vous témoigner mon étonnement de +ce qui vient de se passer sous mes yeux, et je dois juger que les +exemples n'en sont pas rares, d'après le peu d'importance que vous +semblez y attacher.»</p> + +<p>«--Nos moeurs sont entièrement différentes de celles des autres peuples. +Il serait beaucoup trop long de vous en expliquer la cause, vous la +trouverez probablement vous-même si vous faites un long séjour en +Espagne, surtout si vous visitez nos provinces méridionales. Notre +clergé n'est pas, comme en France, entièrement séparé de la vie sociale. +L'opinion publique ne lui impose pas la privation des plaisirs que donne +le monde. Nous regardons le ministère ecclésiastique comme une +profession. Nos prêtres sont très indulgens et nous font faire notre +salut de la manière la plus aimable; nous sommes à notre tour indulgens +par reconnaissance; je ne vous cache cependant pas que je crains qu'un +pareil état de choses ne puisse durer.» On verra bientôt combien étaient +exactes les prévisions du général Castagnos.</p> + +<p>J'ai déjà dit que j'étais peu sensible aux charmes de la musique. Le +général eut la bonté de causer avec moi pendant toute la soirée, et +j'avouerai que je sentais quelque orgueil à cette attention du vainqueur +de Baylen.</p> + +<p>La maison du capitaine général devint l'objet de mes fréquentes visites. +Une sorte de sympathie militaire me lia bientôt, à la suite de nos +rencontres avec le jeune D. Félix Villanova, aide-de-camp du général. +«Je me sens attiré vers vous, me disait souvent ce bouillant Espagnol, +par une confiance qui me fait vous révéler sans préparation un mystère +dont les moyens d'exécution seulement sont encore un secret. Il s'agit +de la liberté de notre patrie. Quelque chose que je ne puis vous +expliquer me fait espérer que vous pouvez y concourir. Il est possible, +ajouta-t-il, qu'à cette grande ambition se mêle l'irrésistible velléité +d'un sentiment plus tendre pour un complice tel que vous.»</p> + +<p>Dussé-je en rougir, je dois confesser que, malgré la pensée continuelle +de mon âge, qui m'avait disposée à tous les doutes et à toutes les +réserves, je trouvai quelque plaisir à cette déclaration singulière, et +cette compensation offerte à la politique par la galanterie me fit +sourire aux résolutions du jeune Espagnol. J'oubliai un moment mes +malheurs passés, et, tête baissée, à la manière des belles dames de la +Fronde, j'entrevis sans effroi ma complicité probable dans des intrigues +politiques. D. Félix me quitta, et désirant être seule, je prétextai un +grand mal de tête, dont je crois que D. Pedro, qui vint un instant me +visiter, ne fut pas la dupe.</p> + +<p>Le lendemain, je me levai pensant encore à ce que m'avait dit D. Félix. +J'avais eu toute la nuit son image devant les yeux. D. Félix était doué +d'une figure très expressive quoique irrégulière. D. Félix revint, et +m'aborda d'un ton à la fois familier et respectueux; il me parlait comme +à un complice, lorsqu'il était question de ses projets politiques, et +avec une galanterie respectueuse quoique très pressante, lorsqu'il +voulait, disait-il, avoir un titre de plus à ma discrétion. Je +repoussais en riant cette partie de ses opinions libérales, mais je n'y +parvenais efficacement qu'en le remettant sur le chapitre des +conspirations; ce moyen était le rempart de ma vertu. D. Félix +s'exaltait à un degré incompréhensible lorsqu'il parlait de la liberté +de son pays; il m'exaltait moi-même, et me mettait dans cet état que les +dévots appellent quiétisme, où l'imagination est absorbée par un ardent +amour de Dieu. La partie physique de notre être est comme séparée de +l'âme, et agit de tout côté sans que celle-ci y participe. D. Félix me +rappelait Oudet, c'était quelque chose de ce prestigieux empire exercé +par une âme puissante sur une âme faible.</p> + +<p>D. Félix s'étant assuré de mon consentement et de ma coopération, me +confia qu'il allait partir pour Valence, ayant eu l'adresse de se faire +donner par son général une mission pour cette ville, où l'appelaient des +affaires de la plus haute importance pour le succès des plans dont il +était un des agens les plus actifs. Il me proposa de l'accompagner, et +finit par l'exiger. Je m'étais déjà engagée avec D. Pedro, qui comptait +se rendre à Madrid en passant par Sarragosse. D. Felix voulut non +seulement que je rompisse ce voyage, mais encore que je gardasse le plus +profond secret sur nos entretiens. Je n'étais que trop disposée à me +séparer de D. Pedro, dont la présence était devenue gênante pour moi +depuis ma liaison avec D. Felix; mais il m'en coûtait beaucoup de lui +dire que j'allais partir pour Valence. Je proposai à D. Felix de mettre +D. Pedro dans la confidence de ses projets. Dieu m'en garde, me +répondit-il, la coopération d'un homme qui a trahi une fois sa patrie +nous porterait malheur. Personne ne rend plus de justice que moi à D. +Pedro. Le casque vous en faites, ainsi que mon général, me donne de lui +la plus haute idée, mais c'est un <i>afrancesado</i>, il a porté les armes +contre son pays; il ne doit y avoir rien de commun entre un soldat de la +liberté et un traître. Il me fut impossible de le faire changer de +sentiment, et je fus obligée de me résigner à annoncer à D. Pedro que je +passerais par Valence. Je fus plusieurs fois tentée de partir sans le +voir, et de m'excuser par une lettre, mais j'avais été devinée; et un +matin, comme j'étais occupée à réfléchir sur la nouvelle situation dans +laquelle le sort semblait encore me jeter, D. Pedro entre dans ma +chambre; son air ordinairement grave était plus mélancolique que de +coutume. Eh bien! me dit-il, vous voilà lancée dans le mouvement qui se +prépare. Vous êtes enrôlée sous les bannières des mécontens. Je ne +saurais vous approuver, non que je blâme le but, mais j'en vois les +obstacles. D. Felix ne vous quitte plus; et je parierais que vous êtes +initiée à tous ses secrets. Je ne chercherai point à les pénétrer, ils +sont en Espagne ceux de tout le monde. Le général seul ignore ou feint +d'ignorer le rôle que joue D. Felix. Si vous me permettez de vous donner +un conseil, je vous engagerai à aller attendre l'explosion à Madrid; +elle sera moins dangereuse, à moins toutefois, me dit-il en souriant, +que vous n'ayez vous-même un rôle actif dans le drame. J'en serais +affligé, parce que vous ne pouvez manquer de commettre beaucoup +d'imprudences. Mes compatriotes, que vous n'avez pas encore eu le temps +de juger, ne ressemblent en rien aux autres peuples de l'Europe. Le sang +africain, long-temps mêlé avec le sang espagnol, se fait encore +reconnaître en eux.</p> + +<p>Je vis bien que le moment était venu de parler franchement à D. Pedro; +et profitant de la force que me donnait un petit mouvement d'humeur +causé par ses dernières paroles. J'ai changé d'avis, lui dis-je assez +sèchement; je passerai par Valence pour me rendre à Madrid. J'ajoutai, +d'un ton plus doux: Mon intention était de vous proposer... À ces mots +il m'interrompit, et me dit: Je vous entends, le sort en est jeté, vous +partez avec D. Felix. Je n'essaierai point de vous dissuader; je sais, +par ce que vous m'avez raconté des aventures de votre vie, que vos +décisions sont irrévocables. Je me sépare de vous avec un vif regret: +j'ai l'espoir que vous ne vous compromettrez pas: de mon côté je pars +demain pour Sarragosse. Je me rendrai à Madrid dans quelques mois. +J'éprouverai une grande satisfaction si vous voulez bien, à votre +arrivée dans cette capitale, me faire prévenir, si j'y suis moi-même, ou +m'écrire à Sarragosse. J'aime à croire qu'il vous sera agréable de me +donner de vos nouvelles jusqu'à cette époque, et de recevoir des +miennes. D. Pedro s'attendrit en me parlant ainsi. J'étais moi-même fort +émue; il prit ma main, qu'il baisa tendrement, et sortit à l'instant. +J'espérais le revoir, mais j'appris une heure après qu'il était allé +coucher à deux lieues de Barcelone sur la route de Sarragosse.</p> + +<p>Quoique sérieusement affligée du départ de D. Pedro, je me sentais +soulagée par son éloignement, tant me pèse toute espèce d'inquisition, +même celle de l'amitié. Je ne pouvais me dissimuler que j'obéissais à +une influence, à un entraînement pour D. Felix, qui, pour n'être pas de +l'amour, n'en était pas moins comme irrésistible. Mes réflexions +commençaient à devenir pénibles, lorsque D. Félix entra, en m'annonçant +que le départ était fixé pour la nuit même, et qu'une calèche à deux +mules nous conduirait jusqu'à Reus, où un <i>colleras</i> nous attendait. Je +représentai à D. Félix que je ne pouvais me dispenser de prendre congé +du général Castagnos, et des personnes auxquelles j'avais été présentée. +Il m'engagea à le faire dans la soirée, mais à ne pas dire que je +partais avec lui. Il me quitta, et je sortis moi-même peu de temps après +pour aller prendre congé du capitaine général, que je ne trouvai point +chez lui. Je me décidai à aller lui rendre visite au théâtre, où il +était tous les soirs. J'allai, en attendant l'heure du spectacle, me +promener sur le bord de la mer, dans le joli faubourg de Barcelonette, +bâti hors des murs de la ville. J'y rencontrai le chanoine dont j'ai +parlé, avec Dona Dolores; elle me fit un accueil très froid, jusqu'à ce +que j'eusse annoncé mon départ pour le lendemain. Dès ce moment, cette +dame fut extrêmement polie avec moi, et sur ce que je lui dis que mon +intention était d'aller au théâtre pour prendre congé du général +Castagnos, elle s'offrit fort obligeamment à m'y conduire dans sa +voiture, ce que j'acceptai. Les femmes sont toujours généreuses quand +elles cessent d'être jalouses. Je me rendis immédiatement dans la loge +du capitaine général, qui parut surpris de mon départ, et qui me demanda +tout bas et en souriant, si je partais seule. Je lui répondis avec un +d'embarras, qui ne fut, je crois, aperçu que de lui seul, que peut-être +j'aurais un compagnon de voyage. Dans ce moment D. Félix entra, et je +sentis que je rougissais. Il ne fit que remettre un papier au général, +et sortit immédiatement. J'allais sortir aussi, mais le général me +retint, en m'engageant à attendre que la première pièce fût finie, +pourvoir danser le <i>bolero</i> et le <i>fandango</i>, dont il supposait que je +n'avais aucune idée. Ce spectacle en effet était nouveau pour moi. Je +saluai le général après que le <i>bolero</i> fut terminé. Il m'engagea +poliment à lui écrire lorsque je me rendrais à Madrid, afin qu'il pût +m'envoyer des lettres pour quelques uns de ses amis de la capitale. Il +ne m'en offrait pas, dit-il, pour Valence, attendu qu'il y connaissait +fort peu de personnes.</p> + +<a name="c197" id="c197"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCVII.</h3> + +<p class="mid">Voyage à Valence.--Le général Milans.--Déjeuner à la Chartreuse +d'Ara-Cali.--Don Vicente.--Souvenir du maréchal Suchet.--Les moines +napoléonistes et constitutionnels.</p> + +<p>Je rentrai chez moi pour faire mes préparatifs de départ, ignorant +encore à quelle heure D. Félix viendrait me chercher. J'eus terminé mes +apprêts en peu de temps, et à minuit précis j'entendis une voiture +s'arrêter à la porte de l'hôtel. D. Félix monta, suivi d'un soldat qui +lui servait de domestique, pour prendre mes effets; ils furent chargés +en quelques minutes, et nous partîmes par une nuit superbe. Pleine des +sentimens de la plus haute estime pour le général Castagnos, +j'interpellai vivement D. Félix sur le sort qu'on lui réservait, lui +rappelant (ce qui n'est jamais inutile avec les gens à innovations) que +la reconnaissance est toujours un devoir.</p> + +<p>«Le général est l'honneur même, il sera respecté.»</p> + +<p>Quand D. Félix eut achevé la confidence de ses projets, je lui demandai +en quoi je pouvais y être mêlée.</p> + +<p>--«Voici <i>votre utilité</i>, et vous êtes trop généreuse pour nous la +refuser. Notre triomphe en Espagne était assuré bien avant votre +arrivée; notre partie était liée pour en accroître et en affermir les +développemens; mais en entendant parler de vous et en vous voyant, il +m'est venu une idée qui a séduit tous mes amis: j'ai proposé, dans une +de nos réunions secrètes, de me faire présenter chez vous, et d'essayer +de vous mettre dans nos intérêts.</p> + +<p>«--Mais dans quel but? repris-je.</p> + +<p>«--Vous allez le voir. Nous avons dans notre parti une foule de timides +adhérens, qui craignent l'intervention des puissances étrangères; nous +n'avons encore pu les rassurer entièrement. J'ai imaginé que si je +pouvais vous inspirer de la confiance et de l'intérêt, vous pourriez, +par la connaissance que vous avez de la France, de l'Europe même, nous +indiquer des appuis extérieurs, et de ces influences particulières qui +nous serviraient de lien ensuite avec quelques gouvernemens eux-mêmes. +Je ne comptais pas beaucoup sur votre consentement, je vous l'avoue, +mais il s'est joint en moi un autre motif, dont je ne vous expliquerai +pas la nature par des fadeurs qui ne sont point dans mon caractère. +Est-ce un sentiment de tendresse qui m'a attiré vers vous, ou est-ce un +amour-propre caché dans les replis de mon coeur qui m'a fait souhaiter +d'attacher à la cause que je sers l'amie des grands capitaines?» Don +Félix se tut, et je restai comme pétrifiée par cette communication. Je +ne puis pas dire que ce fut de regret de m'être mise en voyage avec un +homme d'une si vive imagination; on est si disposé à céder aux qualités +qui sympathisent avec les nôtres. Je me recueillis un moment, et je +répondis: «Mon cher don Félix, vous vous êtes ouvert à moi sans trop +savoir ce que vous faisiez; de mon côté, j'ai reçu vos confidences avec +la même facilité de caractère; ni l'un ni l'autre ne s'en repentira, +j'espère, et nous n'avons pas entièrement perdu notre enjeu. +Contentez-vous pour le moment d'un très vif intérêt que je porte au +succès de votre entreprise. J'ai passé ma vie à respirer de la gloire, +de l'ambition, du bonheur des autres.»</p> + +<p>Le jour commençait à poindre. Nous avions dépassé Molien del Rey, et +laissé à droite la route de Sarragosse pour prendre celle de Valence. +Nous changeâmes de mules, et nous entrâmes dans la soirée à Reus, où +nous descendîmes dans la maison de don Pedro Milans, qui s'est rendu +célèbre dans la dernière guerre d'Espagne. Le maître de la maison, bon +Catalan, déjà avancé en âge, nous accueillit avec une cordialité toute +hospitalière. Don Félix dit quelques mots en catalan à don Pedro Milans, +qui durent le prévenir singulièrement en ma faveur; car ce brave homme +s'approcha à l'instant de moi, et, me prenant la main, il m'adressa en +langue catalane un compliment que je compris, grâce à la vivacité d'un +oeil espagnol. Le bon M. Milans me parlait souvent, et je ne savais que +lui répondre. Un ecclésiastique là présent essayait de me parler +français, mais ce français-là était moins intelligible encore que de +l'espagnol. Enfin don Félix, voyant mon embarras, me prévint que +l'ecclésiastique, qui se nommait don Vicente, parlait fort bien +l'italien. <i>Un peu</i>, me dit celui-ci avec modestie; et certes il aurait +pu dire <i>benissimo</i>, car son accent était aussi pur que celui d'un +Toscan. Je m'aperçus qu'il était initié aux secrets de don Félix; quoi +qu'un peu moins exalté, il n'en était pas moins ferme dans son opinion, +qu'il raisonnait un peu plus. Je ne pus m'empêcher de lui faire une +question qui était tout au moins inconsidérée. Je m'avisai de lui +demander si la révolution de l'Espagne ne serait pas nuisible à la +religion.</p> + +<p>«Vous êtes, me dit-il, dans l'erreur; vous pensez à tort que la religion +est incompatible avec la liberté. Vous croyez aussi que nos réformes ont +pour but d'anéantir la religion catholique; détrompez-vous, madame, tel +n'est pas notre dessein. Si quelques abus se sont introduits dans la +religion, si l'ambition du clergé l'a fait intervenir trop souvent dans +les choses temporelles, ce n'est que par oubli de l'Évangile. La +république est aussi bien dans l'Évangile que la monarchie; on peut être +bon catholique sous toutes les formes de gouvernemens.»</p> + +<p>Les discours de don Vicente firent sur moi beaucoup plus d'impression +que l'enthousiasme irréfléchi de don Félix. Je sentis naître en moi une +sorte d'estime pour des réformateurs qui mettaient leurs innovations +sous la protection de l'Évangile: tant il est vrai que la vertu est en +toutes choses le meilleur des argumens! et si dans ce moment on eût +exigé de moi les plus grands sacrifices pour le succès des desseins de +don Vicente et de ses amis, je n'aurais rien refusé.</p> + +<p>Le lendemain on vint m'éveiller de bonne heure pour la messe des +voyageurs, que devait réciter don Vicente. La prière, on le sait, a +souvent consolé mon âme. Quoique élevée dans la religion protestante, il +m'était souvent arrivé de m'unir aux fidèles dans les temples +catholiques. On se rendit donc à la chapelle où don Vicente célébra la +messe et donna aux assistans la bénédiction divine, dont je retins ma +part avec autant de foi que le plus fervent catholique. Après cette +cérémonie nous montâmes dans un coche de Colleras, don Vicente, don +Félix, un officier appelé don Luiz et moi. Les coches de Colleras sont +des voitures à quatre places où l'on est assez commodément; elles sont +attelées de six mules. Tout cela est conduit par un cocher principal +nommé <i>mayoral</i>; un postillon appelé <i>zayal</i>, ancien mot arabe qui veut +dire jeune garçon, est chargé de diriger les mules; ce garçon est +presque toujours à pied, courant à côté des mules. Ces animaux, quand +ils sont bien dressés, obéissent à la voix, comme le soldat le mieux +instruit obéit au commandement de son sergent. Le <i>mayoral</i> parle +constamment à ses mules, les excitant par leurs noms de <i>coronela</i>, +<i>capitana</i>, <i>golendrina</i>, etc. Lorsqu'on voyage de cette manière, avec +des relais on parcourt en peu de temps des distances incroyables. On +cite un voyage de M. Ouvrard fait de cette manière en quarante et +quelques heures de Bayonne à Madrid. Nous ne fîmes pas de tels prodiges, +parce que nous n'avions que trois relais jusqu'à Valence. Don Félix nous +fit détourner de la route afin de visiter la célèbre chartreuse +d'<i>Ara-Coeli</i>, ayant d'ailleurs à parler au père procureur du couvent, +qui était un des plus ardens partisans de la révolution.</p> + +<p>Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de +don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour +permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de +don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva +tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de +bataille, put comparaître dans un monastère.</p> + +<p>En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide +servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec +beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de +l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu +comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet, +dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation +de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds +que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet +illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père +que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau +et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom +magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage. +Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons +combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères +n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le +saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours: +le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte +irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur +le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de +l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne +se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions +fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit +qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas +maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient +réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous +accable.»</p> + +<p>Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés, +et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le +mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé +de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans +l'après-midi.</p> + +<a name="c198" id="c198"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCVIII.</h3> + +<p class="mid">Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon +Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.</p> + +<p>Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident +des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée +dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, +la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique +menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa +une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous +rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, +n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à +droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et +de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus +transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce +que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la +bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple +tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui +descend jusqu'aux pieds.</p> + +<p>Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs +aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de +nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain +matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission +d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, +l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit +que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait +le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours +au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer +D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je +vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, +j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et +peut-être à vous demander des conseils.</p> + +<p>D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité +habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont +je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, +madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà +eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va +bien.»</p> + +<p>Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me +tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais +me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps +dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et +s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait +exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage +en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à +les en dissuader, plus ils le croyaient.</p> + +<p>D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.</p> + +<p>Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre +inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano +se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu +en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment +entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis +en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de +guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.</p> + +<p>Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix +avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que +cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je +fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la +Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un +calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après +bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.</p> + +<p>Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris +la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes +pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San +Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais, +malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D. +Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne +m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de +m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces +voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à +grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de +la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près +de la place célèbre, qu'on appelle <i>La puerta del Sol</i>, rendez-vous de +tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef, +qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des +nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu +de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai +les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M. +Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef +d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon +adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui +m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu +passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M. +Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur +ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge, +et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid +comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens +meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue +d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.</p> + +<p>Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec +impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner +une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour +ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon +logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût +attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les +convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en +ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai +que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans +la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays +pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y +prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après +quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la +preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il +comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand +service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il +se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et +l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la +régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans.</p> + +<p>Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai +cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La +réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a +danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au +nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre +le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un +des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne +doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services. +Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que +vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de +don Joseph qui reçoit beaucoup de monde...</p> + +<p>Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui +me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les +négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une +espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison +que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M. +Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient +fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que +dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les +provinces. Il y avait moins de mystère.</p> + +<p>Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de +don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus +qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière, +quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais +observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se +rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de +Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe +relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de +bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages +habituels de la vie des différences notables que je n'avais point +remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais +habitées.</p> + +<p>J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le +lendemain, vint me visiter et <i>m'offrir sa maison</i>; cette expression +officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les +droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en +est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle <i>visita de casa</i>, +c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se +donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis +verbal.</p> + +<p>Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs +chez lui, après l'heure de la promenade, une <i>tertulia</i> habituelle, et +deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse.</p> + +<p>Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa +vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de +littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui +entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il +avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime +avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la +comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que +celui-ci sur son patron.</p> + +<a name="c199" id="c199"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CXCIX.</h3> + +<p class="mid">Confidences de D. J. A... sur le Prince de la Paix et les moeurs +espagnoles sous son ministère; les salons de la haute société de +Madrid.--Portrait du général Zayas.--Audiences mystérieuses du +roi.--Ferdinand VII.</p> + +<p>Parmi les faits curieux que me racontait don Joseph A... sur cette +époque, je me bornerai à une légère esquisse de l'état dans lequel la +faveur du Prince de la Paix avait plongé la société en Espagne. Pour se +faire une idée de la corruption espagnole à cette époque, il faudrait +rassembler les doubles images de la régence et du directoire, et encore +l'histoire de France n'aurait peut-être pas le prix de l'immoralité.</p> + +<p>L'amour de la reine pour don Manuel Godoy, Prince de la Paix, et +l'inconcevable aveuglement de Charles IV, avaient réellement mis le +sceptre des Espagnols aux mains de ce favori. La haine publique lui +était une recommandation, le pouvoir pas autre chose qu'une caisse de +plaisirs, et une source de caprices désordonnés et nouveaux. La passion +pour les femmes dominait chez lui toutes les autres. Sûr de son empire +sur le roi, il ne ménagea plus la reine, et il entretint publiquement +une maîtresse qu'il avait, dit-on, épousée, ce qui ne l'empêcha pas +d'obtenir la main d'une princesse de la famille royale, nièce du roi. Il +ne cessa pas de fréquenter dona Pepa Turo, la maîtresse dont j'ai parlé, +qu'il logea magnifiquement dans le Retiro, résidence royale, et dont il +eut des enfans auxquels passèrent les titres les plus magnifiques de la +monarchie.</p> + +<p>Le Prince de la Paix habitait alternativement la capitale et les maisons +de plaisance où résidait le roi. Sa cour était plus nombreuse que celle +du monarque; tous les jours, de onze heures à midi, accouraient dans ses +palais une foule innombrable de personnes de toutes les classes, +jalouses d'obtenir un regard. Là, on voyait confondus pêle-mêle les +grands d'Espagne, les généraux, les magistrats, les prélats, les moines, +les plébéiens, les duchesses et les courtisanes. Les plus jolies femmes +de l'Espagne accouraient à ce bazar de la fortune. On passait même les +mers pour prendre part à ce concours de la beauté; on venait d'Amérique +exposer ses charmes au prince roi, et on remportait, à la suite de +quelques complaisances, les meilleurs emplois des colonies. Il y en +avait pour les maris, pour les frères et pour les amans. Je n'oserais +pas raconter à mes lecteurs le trait suivant, si don Joseph A... ne +m'avait assuré en avoir été le témoin avec plus de mille autres +personnes.</p> + +<p>La marquise de ..., encore vivante en 1822, sollicitait depuis +long-temps une audience particulière du Prince de la Paix sans pouvoir +l'obtenir. Elle la dut enfin aux sollicitations et aux importunités dont +elle accabla le chanoine Duro et la comtesse de C...; son but était +d'intéresser le prince à une affaire d'une haute importance pour sa +fortune, en essayant sur lui le pouvoir de ses charmes. Son audience fut +indiquée quelques momens avant l'heure à laquelle le prince se montrait +à ses courtisans dans les vastes salons du palais. La marquise entra +dans son cabinet en traversant la foule déjà réunie, y resta à peine un +quart d'heure, et, chiffonnant ses falbalas que le prince avait +respectés, affecta de sortir dans un désordre qui pût lui donner +l'étrange relief, et l'honneur si scandaleusement poursuivi par les plus +grandes dames, d'avoir excité les désirs du satrape. Le bruit de cette +aventure, que tout le monde crut réelle, ne tarda pas à venir aux +oreilles du prince, qui la démentit, et qui fut cru d'autant plus +facilement qu'on savait qu'il n'aurait pas mis le moindre scrupule à +l'avouer.</p> + +<p>Je passe sous silence un bon nombre d'autres anecdotes que je sus de la +bouche de don Joseph A... et qui m'intéressaient alors, parce que +j'avais occasion de voir souvent plusieurs des personnages qui y avaient +joué un rôle.</p> + +<p>Je fus présentée par don Félix à la baronne de C..., parente du général +Castagnos. Sa maison réunissait la plus haute société de Madrid. J'y fus +parfaitement bien accueillie. Le ton de cette maison, à quelques nuances +nationales près, était celui de la très-bonne compagnie de Paris. Je fus +frappée d'un usage que je n'avais pas trouvé aussi généralement répandu +dans la société de don Joseph A... Presque toutes les femmes se +tutoyaient entre elles; j'en demandai l'explication au spirituel général +Zayas, habitué de la maison, et qui se fit mon chevalier dès le premier +jour de mon introduction chez la baronne de C... Il me dit que les +grands d'Espagne se tutoyaient tous entre eux, et que les <i>titulos de +castelli</i>, qui sont après eux la première noblesse du royaume, suivaient +cet exemple pour s'assimiler autant que possible à la première classe de +la nation.</p> + +<p>Le général Zayas est né à la Havane; il avait été prisonnier en France, +où il fut traité, par le gouvernement impérial, plus sévèrement que ses +compagnons d'infortune, ayant subi une longue détention à Vincennes. +Après la restauration il resta quelque temps à Paris, et en avait +conservé un souvenir très agréable. Instruit par don Félix de mes +liaisons avec Moreau et avec Ney, il me mettait souvent sur ce chapitre, +et la manière dont il me parlait de ce dernier ne contribua pas peu à +m'inspirer une estime qui donna, pendant quelque temps, de l'ombrage à +don Félix, qui m'en témoigna, non de l'humeur, car cet excellent jeune +homme n'en eut jamais avec moi, mais de la tristesse. Il cessa bientôt +de s'en plaindre, et je ne tardai point à apprendre la cause de ce +changement. Don Félix, qui sacrifiait tout au triomphe de ses opinions +politiques, témoigna autant d'attachement au général Zayas, qu'il avait +manifesté d'éloignement quand il sut que ce général était +constitutionnel.</p> + +<p>J'entendais dire tous les jours à une foule de personnes qu'elles +avaient été à la cour. Je demandai au général Zayas ce que cela +signifiait: j'appris que ce qu'on appelait aller à la cour était tout +simplement se présenter le dimanche dans les salons du roi à midi, que +personne n'en était exclu pourvu qu'il portât un uniforme, ou un habit à +la française, qu'en Espagne on appelait <i>traje diplomatico</i>. Si vous +voulez voir le roi et lui parler, me dit le général Zayas, il n'y a rien +de plus facile; faites demander au capitaine des gardes, ou au premier +gentilhomme de la chambre de service, une audience qui n'est jamais +refusée, et prenez le premier prétexte qui vous passera par la tête; sa +majesté vous accueillera très bien. Cependant, si vous tenez à obtenir +quelque distinction personnelle, adressez-vous particulièrement au duc +d'A..., qui est l'intermédiaire officiel des présentations intimes. Je +ne me proposais pas de suivre ce conseil; mais don Félix, à qui j'en +parlai, me pressa de voir le duc d'A..., et lui écrivit sur-le-champ en +mon nom pour lui demander un rendez-vous. Le duc ne me fit pas attendre +long-temps sa réponse, car il vint lui-même au moment où je me disposais +à sortir pour aller à la promenade. Ce seigneur passait pour le +confident des promenades nocturnes que Ferdinand faisait de temps en +temps. Je le remerciai de sa politesse, d'autant qu'il ignorait le motif +du rendez-vous que je lui demandais; mais, comme il était fort galant et +accoutumé à ce que les femmes s'adressassent à lui pour obtenir, par ses +entremises, quelque grâce, il s'imagina que j'avais plus que des vues +politiques sur son maître; et rien ne me parut plaisant comme l'air +d'importance que se donnait ce noble duc pour un office dont personne ne +lui enviait le triste honneur. Pendant les fadeurs de l'ennuyeux +gentilhomme, je trouvai un prétexte d'audience, et même un prétexte +sérieux et réel: je me rappelai une ancienne affaire de créances +hollandaises sur l'Espagne, dont j'avais les titres dans mes papiers. Je +dis au duc d'A... que je voulais présenter un placet à ce sujet. Le duc +m'assura de son exactitude, de son empressement, et même de la +gracieuseté du souverain.</p> + +<p>Peu de temps après, j'eus la visite de don Félix, auquel je racontai ce +qui venait de se passer entre le duc d'A... et moi. «Oh! oh! me dit-il, +notre ci-devant jeune homme est vif; il faut qu'on lui ait parlé de +vous, et qu'il en ait déjà parlé plus haut.»</p> + +<p>--«Peut-être la police...»</p> + +<p>--«Il est nécessaire que vous éclaircissiez ces soupçons. Rendez-vous +demain au palais, et parlez au roi.» Et comme je faisais quelques +objections, don Félix me répondit: «Ferdinand VII est le plus accessible +des souverains.» J'en eus la preuve le lendemain; car, m'étant rendue au +palais à l'heure indiquée, je fus introduite par un officier supérieur +dans une grande salle, où je vis plus de vingt personnes. Une personne +qui sortit d'une pièce attenante à celle où j'étais vint me demander si +je venais de la part de son excellence M. le duc d'A... Sur ma réponse +affirmative, je fus conduite dans un grand cabinet, dont la porte +entr'ouverte me laissa voir le roi, qui, en passant dans la première +salle, parla tour à tour aux personnes qui y étaient réunies. Peu après +le duc d'A... vint me joindre; et, s'asseyant à côté de moi: «Le roi, me +dit-il, est favorablement prévenu; il sait qui vous êtes: vous avez des +amis ardens, mais indiscrets. Sa majesté est très bien disposée pour +vous.» Je ne comprenais rien à ce discours, et j'allais en demander +l'explication au duc lorsque je fus interrompue par l'arrivée du roi +lui-même, que je ne reconnus pas d'abord, parce qu'il avait quitté +l'uniforme qu'il portait. Il était vêtu de noir, et me parut assez bel +homme, et d'une physionomie expressive. Le duc se retira et me laissa +avec sa majesté, qui me dit en très bon français: «A... m'a parlé de +toi; nous te connaissons, beau masque: je me ferai rendre compte de la +créance que tu réclames. Mais Madrid, comment est-il vu par la maligne +Française? Que dit-on de moi à Paris? Comptes-tu rester encore quelque +temps?» Je fus tout étourdie de ce tutoiement, signe de la grandeur +royale, singulier privilége de la souveraineté, qui se trouvait le même +que le symbole de l'égalité pour nos sans-culottes. Je ne fus pas moins +interdite des brusques et innombrables questions du monarque castillan.» +Sire, répondis-je en balbutiant, j'ai sollicité l'honneur d'être +présentée à votre majesté, pour lui demander...»</p> + +<p>--«C'est bon, c'est bon; A... se mêlera de cela; parlons d'autre chose. +Est-il vrai que tu aies reçu des confidences de Napoléon?»</p> + +<p>--«Sire, votre majesté paraît avoir reçu beaucoup de renseignemens sur +mon compte; mais elle me permettra de lui faire observer qu'ils peuvent +n'être pas fort exacts.»</p> + +<p>--«Oh! que si: j'ai mes correspondances à Paris. Je sais tout, puisque +je sais, quant à toi, simple particulière, tes relations avec Moreau et +avec le maréchal Ney. Tu cours le monde pour te consoler. Est-ce pour +cela que tu as fait connaissance d'un certain don Félix? J'approuve tes +projets de distraction; et, pour les seconder, voici une carte à +l'inspection de laquelle tout te sera ouvert.» Là-dessus le roi me salua +de la main, et se retira. J'avoue que, malgré son affabilité, Ferdinand +n'exerça point sur moi ce prestige des grandes figures historiques qui +avaient passé sous mes yeux.</p> + +<p>Je trouvai D. Félix à la porte du palais, fort impatient de savoir ce +que sa majesté m'avait dit. Je l'inquiétai beaucoup en lui disant qu'il +avait été question de lui. «Mais rassurez-vous; Ferdinand n'a pas mêlé +un mot de politique à toutes ses gracieuses paroles. Tout ce que j'en ai +obtenu se réduit à cette carte, qui me donne l'entrée de toutes les +maisons de plaisance où le public n'est pas admis.»</p> + +<p>--«Comment diable! s'écria don Félix; mais c'est un brevet de sultane +favorite que vous avez là. Vous ne tarderez pas à voir le duc qui vous +engagera à aller, à un jour fixé, soit au petit jardin du Retiro, soit +au Casino de la porte des Ambassadeurs; et, si vous acceptez, vous êtes +certaine que vous y verrez le roi.»</p> + +<p>«--Soyez tranquille, Don Felix; j'ai beaucoup failli, mais j'ai souvent +aussi résisté; et si mon âge ne me mettait à l'abri des persécutions +galantes que vous craignez, je trouverais encore de quoi m'en préserver +dans mes souvenirs.»</p> + +<p>Le duc d'A... ne manqua pas de venir me voir le lendemain, et me +félicita de mon succès auprès du roi: «Sa majesté vous a fait une faveur +dont elle est avare en vous donnant une de ces précieuses cartes que +toutes les dames de Madrid vous achèteraient au plus haut prix.» Je +souris de l'idée que le duc d'A... avait de la vertu des femmes de cette +capitale.</p> + +<p>«Vous profiterez des bontés du roi?» me dit-il.</p> + +<p>«--Mais c'est selon: si je ne puis m'y faire accompagner, il n'en sera +rien. Une femme seule, étrangère, peut-elle se présenter décemment?</p> + +<p>«--Qu'à cela ne tienne; je serai votre cavalier. Vous n'avez qu'à +m'indiquer le jour, et nous ferons ensemble une promenade au petit +jardin du Retiro.</p> + +<p>«--Nous verrons, dans quelques jours.</p> + +<p>«--Mais c'est demain que j'espère que vous me ferez cet honneur?»</p> + +<p>J'acceptai enfin, poussée par cette curiosité qui m'a si souvent et sans +réflexion fait aborder les situations les plus extraordinaires.</p> + +<p>Le duc fut fort exact le lendemain, et nous montâmes en voiture. Nous +nous rendîmes au Retiro. Le duc d'A... ne cessait de me vanter +l'amabilité du roi; je commençais à croire que don Félix avait raison, +et je ne tardai pas à prendre quelques vertueuses terreurs. Depuis une +demi-heure à peine nous étions, le duc et moi, dans un tout petit +pavillon fort élégamment meublé que la porte s'ouvre et que je vois +entrer Ferdinand, qui dit au duc, en espagnol: «Ah! tu donnes des +rendez-vous chez moi?» Je m'étais levée à l'aspect du roi. «Qu'on +s'asseye, me dit-il, que je sois un moment en tiers dans la +conversation.» Un moment après, il dit au duc: «Je pense que madame doit +avoir besoin de se rafraîchir. Fais-nous apporter un <i>refresco</i>.» Le duc +sortit immédiatement, et le roi me dit en souriant: «Ce bon A... eût été +bien étonné que je l'eusse retenu; il n'est pas accoutumé à ces +manières.» Un laquais apporta un plateau sur lequel étaient des sorbets, +des confitures, du chocolat et des cigares. S. M. m'engagea à prendre +quelque chose et me servit une glace. Elle en prit elle-même, et fit un +signe au laquais qui se retira. J'avais contre Ferdinand VII quelques +préjugés; mais j'avoue que ce jour-là je le trouvai fort aimable. Je me +sentis toute disposée à attribuer, ainsi qu'il le faisait lui-même, +toutes les fautes de son gouvernement à la difficulté des circonstances.</p> + +<p>Notre conversation fut longue, et je fus la première à m'apercevoir que +la nuit était venue. Le roi sonna, et le duc d'A. parut. Ferdinand alla +rejoindre sa suite au pavillon de l'étang du Retiro, où il était +attendu, et je repris avec le duc le chemin de ma maison. Il me quitta à +la porte pour se trouver au palais en même temps que son maître. Je +trouvai chez moi un billet de don Pedro, qui, arrivé ce jour même à +Madrid, était venu me voir immédiatement. Il m'annonçait qu'il +repasserait le soir après le spectacle. Je ne pus m'empêcher d'être +frappée de l'à-propos qui faisait arriver à Madrid le seul homme auquel +j'eusse fait une confidence presque entière de ma vie le jour même où +j'avais à ajouter une nouvelle aventure au grand livre de celles qui +m'étaient arrivées.</p> + +<p>Don Pedro revint en effet vers onze heures. J'eus le plus grand plaisir +à revoir cet excellent ami, et de son côté il me témoigna la plus vive +satisfaction, surtout lorsqu'après lui avoir fait part de la manière +dont je vivais dans la capitale de l'Espagne, il vit que je m'occupais +fort peu de politique. J'en suis d'autant plus charmé, me dit-il, que +moi-même, partisan des améliorations, moi-même habitué aux dangers, je +ne vois pas sans effroi les épouvantables excès qui sortent toujours +comme les premiers fruits d'une révolution. Je parlai à don Pedro de ma +présentation au roi, et de confidence en confidence, j'en vins à lui +révéler que ce jour même, et au moment où il était venu chez moi, +j'étais au Retiro en tête à tête avec S. M. C. Don Pedro resta comme +ébahi à cet aveu. Vous êtes, me dit-il, une singulière femme; quand vous +manquez d'aventures, elles viennent vous chercher. Trente femmes à +Madrid briguent la faveur de ce qu'on appelle ici <i>la llave secreta</i>, la +clef secrète, et ne peuvent l'obtenir; et sur une idée, demander par +passe temps une audience au roi; toutes les combinaisons s'accumulent +pour vous faire réussir. Cependant je dois vous prévenir que cette +intimité ordinairement peu durable a des inconvéniens. Je ne cherche +point à deviner ce qui peut s'être passé dans cette entrevue, mais le +roi est peu discret. On dirait même qu'il n'agit que pour parler, et +qu'il ne recherche les aventures, que pour les frais de sa conversation +avec sa camarilla.</p> + +<p>--N'allez pas si loin, mon ami, dans vos suppositions, toutes vos +alarmes tombent devant l'<i>innocence</i>, et pour que l'avenir ne m'expose +pas plus que le passé, j'ai grande envie de quitter Madrid qui commence +à me peser, et je le ferais immédiatement si je trouvais une occasion +agréable de parcourir l'Andalousie, et de visiter Cadix.</p> + +<p>--Je serai votre compagnon de voyage si vous voulez, et moyennant un +délai de quatre jours. J'acceptai avec empressement, et je promis de +faire mes préparatifs en conséquence. Je fis observer à don Pedro que +j'avais quelques comptes avec lui, et que dans la crainte d'être à +charge à son amitié j'attacherais un grand prix à la vente de la créance +pour la liquidation de laquelle l'audience de sa majesté me donnait bon +espoir. Don Pedro se chargea de m'en débarrasser, et sans savoir comment +il s'y prit, mais grâce à cette négociation sur laquelle je n'eusse +jamais compté, je me trouvai encore une fois riche.</p> + +<a name="c200" id="c200"></a> + +<br> +<h3>CHAPITRE CC.</h3> + +<p class="mid">Excursion en Andalousie.--Cadix.--Révolution de l'île de Léon.--Les +contrebandiers.--Le Mameluck.--Société de Cadix.</p> + +<p>Je ne pouvais quitter Madrid sans prévenir don Félix et sans m'excuser +auprès de lui, non pas de la rupture de notre liaison, mais de +l'éloignement qui allait en détendre les liens. Je craignais la +susceptibilité de l'amour-propre, qui fait souvent que l'idée d'une +séparation inspire aux hommes une jalousie subite; ce qui était de la +bonne amitié se change alors quelquefois en passion. Il n'en fut point +ainsi avec don Félix. Cet excellent jeune homme avait de la candeur, et +ne vint point réclamer par vanité des droits qu'il n'avait point eus par +amour. Il était d'ailleurs si possédé de sa fièvre politique qu'il +convint ne pouvoir m'offrir qu'un dévouement trop distrait. «Don Pedro, +me dit-il, est un compagnon de voyage d'un âge plus convenable pour une +femme. Du reste, ajouta don Félix, je serai à vos ordres; qu'un mot de +vous commande démarches, présence, vous pouvez de moi tout attendre. +Nous nous retrouverons d'ailleurs probablement en Andalousie.»</p> + +<p>Le duc d'A... revint me voir; il me parla beaucoup de l'estime que le +roi faisait de ma personne, et m'engagea à venir de temps en temps à +l'audience du soir. Je le priai de présenter mon respect à Ferdinand et +de lui offrir mes adieux. Je lui annonçai mon départ pour Cadix, ce qui +le surprit; mais il ne me fit pas d'objection. Je pris congé des +personnes auxquelles je devais un accueil si obligeant, et je partis en +poste avec don Pedro et le fidèle Yusef. Nous étions dans une bonne +calèche de voyage; nous traversâmes très rapidement la province de la +Manche, et nous arrivâmes au pied de la fameuse Sierra-Morena que nous +franchîmes sans accident, ce qui est presque un miracle; mais je me +pressais trop de m'en féliciter ainsi qu'on va le voir.</p> + +<p>Nous avions couché à Cordoue, où don Pedro voulut me montrer la superbe +cathédrale, ancienne mosquée bâtie par les Maures, où trois cent +soixante colonnes de marbre blanc témoignent de la civilisation de ces +barbares dominateurs de l'Espagne. Nous arrivâmes à Écija de trop bonne +heure pour nous y arrêter, et nous nous trouvâmes à la nuit close dans +une espèce de désert, qui est entre un village tout neuf qu'on nomme la +Louisiane et une maison de poste appelée la Portuguesa. Nous entendîmes +un vigoureux coup de sifflet: «Allons, dit don Pedro, voilà sans doute +une anecdote qui se prépare pour votre album. Dieu veuille que ce ne +soit pas la bande de <i>los siete ninos de Écija</i>.» Le postillon adressa +quelques mots en Espagnol à mon compagnon qui me dit: «Rassurez-vous, +nous n'avons affaire qu'aux <i>Mamelucks</i>.» Tout étonnée de ce que me +disait don Pedro, je lui demandai ce qu'il entendait par les <i>ninos +d'Écija</i> et par les <i>Mamelucks</i>. La ville d'Écija a été le berceau d'une +bande de sept voleurs, qui a fini par devenir une sorte de peuple +constitué; toutes les fois qu'un de ces voleurs privilégiés est pris, de +puissantes protections le font toujours acquitter. Quant aux Mamelucks +qui ont reçu ce nom d'un Mameluck resté en Espagne dans la dernière +guerre, et devenu leur chef, ce sont tout simplement des contrebandiers +fort honnêtes qui exercent leur état avec une sorte de probité +chevaleresque. C'étaient à eux que nous allions avoir affaire. Il en +parut au moment même deux à la portière de notre voiture. Don Pedro leur +adressa poliment la parole et demanda leurs ordres. «Dix onces d'or, +voilà votre contribution: vous savez ce qu'il nous faut. Dix onces d'or +en échange de ce rouleau de tabac, et voici un sauf conduit jusqu'à +Séville.» Don Pedro présenta sa bourse au contrebandier en lui demandant +s'il était de la bande du Mameluck; celui-ci répondit affirmativement.</p> + +<p>Yusef, qui était sur le devant de la voiture, crut reconnaître quelque +chose de national dans l'accent du contrebandier, et lui dit à voix +basse quelques mots dans une langue que ni don Pedro ni moi +n'entendîmes. Tout à coup ce contrebandier siffla fortement, et six +hommes armés jusqu'aux dents parurent à nos yeux. Je crus que nous +allions être égorgés, et je tremblais de tous mes membres. Don Pedro +n'était guère plus tranquille; mais Yusef nous rassura en nous disant: +«Calmez-vous, nous sommes en pays de connaissance; il ne vous sera fait +aucune offense, et vous ne perdrez pas une obole.» Ce contrebandier, qui +est le lieutenant de l'intrépide Mameluck, est un gitano comme moi. Il +exerce la contrebande, qui est un métier tout comme un autre, mais ce +n'est point un voleur. Nous allons être accompagnés jusqu'en vue de +Carmona, et au moyen d'un signe qu'il vient de me communiquer, vous +aurez, si cela peut vous être agréable, un entretien avec le Mameluck +lui-même.» Yusef nous assura que cette protection nous serait bien +nécessaire; car la nouvelle du prochain passage d'un convoi d'argent a +mis sur pied toutes les bandes de voleurs et de contrebandiers qui ont +élu domicile entre Cordoue et Séville. À une lieue de Carmona nous +rencontrâmes les contrebandiers; à leur tête parut un homme à moustaches +épaisses, au teint cuivré, qui nous fut présenté par Yusef, dont il prit +la main, qu'il tint long-temps serrée dans la sienne; c'était ce +Mameluck. Averti par Yusef, il nous salua, et un peu pressé par nos +curieuses questions, il nous apprit qu'à la terrible journée du 2 mai +1808, à Madrid, il fut laissé pour mort dans une maison où il était logé +avec un officier de son corps, et que, par les soins de la servante, il +avait été rappelé à la vie et caché par elle; qu'à sa guérison, sa +reconnaissance se changea en amour, et l'avait conduit avec cette +Espagnole dans la Sierra-Morena, où la maison qu'elle habitait servait +de retraite habituelle aux contrebandiers. «Je me suis alors, +ajouta-t-il, enrôlé dans une compagnie de contrebandiers, et à force de +services rendus, j'en suis devenu le chef, et ai donné mon nom à leur +compagnie. Voilà onze ans que je règne dans ces contrées; mais je crains +d'être obligé de jouer un rôle politique, attendu que l'honneur des +contrebandiers exige qu'on ne les confonde pas avec ces coquins de +voleurs, qui sont tous serviles.» Le Mameluck nous offrit quelques +rafraîchissemens; et après avoir fait quelques présens à Yusef, qu'il +connaissait depuis long-temps et auquel nous devions le dénouement +heureux de cette aventure, il nous salua; et peu d'heures après, nous +arrivâmes à Séville.</p> + +<p>Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour dans cette grande ville, que don Pedro +me dit cependant être digne d'être visitée en détail. Je ne vis que la +cathédrale, qui est fort belle. Nous partîmes pour Cadix, et nous +arrivâmes le soir au port Sainte-Marie, jolie petite ville séparée de +Cadix par une baie de trois lieues de large.</p> + +<p>Je ne ferai pas la description de Cadix, que tout le monde connaît. Don +Pedro me conduisit dans un hôtel situé sur la place de San Antonio, qui +est le rendez-vous général. Nous allâmes le soir au théâtre, où je vis +danser le <i>bolero</i> et le <i>fandango</i>, qui me parut plaire beaucoup aux +spectateurs et surtout aux spectatrices. Je remarquai que celles-ci +étaient presque toutes habillées à l'espagnole, contre l'usage que +j'avais observé à Barcelone et à Madrid. À la sortie du spectacle nous +passâmes la soirée dans une des maisons les plus opulentes de la ville, +celle de don Isidore. Je ne fus pas peu surprise de voir des tables de +jeu où de jeunes et jolies femmes tenaient la banque. On ne peut se +faire d'idée de la fureur avec laquelle on amoncelait de l'or sur des +tapis verts. Une chose qui ne me surprit pas moins, ce fut dans quelques +parties du salon, la cigarine plantée aux plus jolies bouches. Les +femmes andalouses fument presque autant que des marins hollandais.</p> + +<p>Je m'ennuyai bientôt à Cadix comme je m'étais ennuyée à Madrid. +Cependant les détails du commencement de la révolution à l'île de Léon +me captivèrent singulièrement. Don Félix ne tarda point à passer par +Cadix, et lui, plus engagé que don Pedro dans le parti innovateur, m'en +apprit plus long. Il m'annonça que, nommé colonel et attaché au +ministère des affaires par suite du triomphe chaque jour croissant du +système constitutionnel, il avait une mission à remplir auprès d'un des +cabinets de l'Europe les plus récalcitrans. Il n'exagérait rien en me +faisant le tableau de ce triomphe. Il a été de peu de durée, mais il +avait été cependant général. Certes ceux qui ont dit que la révolution +d'Espagne n'a été qu'une insurrection militaire, n'ont pas vu ce qui se +passait en ce pays dans les premiers jours de ce mouvement. Ils n'ont +pas été témoins de l'unanimité des sentimens de toutes les classes de la +nation. Je n'apercevais aucun dissentiment nulle part dans l'expression +des voeux publics. J'avais déjà vu dans la société de la baronne de C..., +où se réunissait la haute noblesse, chez don Joseph A..., où se +rendaient la haute bourgeoisie et le haut commerce, chez M. Wismann, +dont la maison était fréquentée par tous les étrangers de distinction +qui étaient à Madrid, une conformité de voeux et d'espérances qui était +extraordinaire.</p> + +<a name="c201" id="c201"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCI.</h3> + +<p class="mid">Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La +Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les +miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux +fuyards.--Beau trait de Yusef.</p> + +<p>Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du +théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans +plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant +me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant +pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans +annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels +s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les +hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que +Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec +le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du +parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne +et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez +avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour +l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus +distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de +crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa +jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre +de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait, +parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient +de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre +des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété +attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces +droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez +n'entendait pas défendre.</p> + +<p>J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à +Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes +dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid, +parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller +passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La +Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don +Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de +brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai +son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers +minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était +employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait +le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres, +pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement +avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le +surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me +dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur +des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement +constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a +généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire +de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les +héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il +ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la +curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous +promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous +êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt +témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont +j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don +Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu +me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis +dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à +Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les +assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne +m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se +remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée +quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors +miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde +nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes +du 7 juillet.</p> + +<p>Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais +les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi, +suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des +princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les +personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans +les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de +cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les +femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche +costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces +magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de +politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des +coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de <i>vive +le roi absolu!</i> se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de +<i>vive le roi constitutionnel!</i> poussés par les miliciens. Ces cris +effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins +furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale +sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les +environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes: +la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un +moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne +saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les +troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le +général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute +heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui +représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son +mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère, +l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom, +que le seul cri qui plût à son coeur était celui de <i>vive le roi +constitutionnel!</i></p> + +<p>Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la +sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était +qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la +garde royale.</p> + +<p>Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire +que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses +prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le +ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente +de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient +en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus +sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la +fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à +prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.</p> + +<p>Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La +populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait +fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la +conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge, +étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit +sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la +clôture des Cortès.</p> + +<p>Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde +royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était +rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des +Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y +eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour; +mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée +par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de <i>vive +le roi absolu!</i> poussé par quelques soldats. La journée se passa assez +tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes, +appelé <i>Landaburu</i>, avait été assassiné dans le palais par ses propres +soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles +très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit +autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu +d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta +l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui +étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations, +qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander +raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps +manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre +paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une +catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre +que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de +la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient +établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les +ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le +gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue +appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant +sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les +sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la +ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la +porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai +déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de +Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort +constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même +populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce +qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité, +et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a +quelque chose de plus insaisissable encore.</p> + +<p>La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de +confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux +bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid, +au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient +rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient +compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une +partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne +remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup +d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au +moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand +nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo, +qui prit le commandement en chef de toutes les forces.</p> + +<p>Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas +duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est +contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de +quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux +lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans +motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de +la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres +griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi +continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état +s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques +observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un +peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego +affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais +ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune +mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres +événemens pour prendre un parti.</p> + +<p>Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une +place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le +cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un +seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut +insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à +l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes, +même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient +gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme +cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le +quartier-général était à la grande place, où avait été établie une +batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à +très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers +sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis +qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un +autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de +bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement.</p> + +<p>Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit +que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant +le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un +bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis; +et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un +grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode, +la promenade favorite.</p> + +<p>Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les +ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes +du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission +permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut +intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs +intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença +à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde +royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le +Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans +le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de +l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de +Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me +retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don +Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses +amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de +cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que, +quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général +Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une +personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les +armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix +courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui +n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un +mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid.</p> + +<p>Je m'étais couchée, et je commençais à m'endormir, lorsque je fus +réveillée en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma +porte, destiné, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais découvrir +par qui, à embarrasser l'une des rues par où les miliciens auraient pu +venir s'opposer à l'entreprise des révoltés. Mon fidèle Yusef, qui ne +s'était pas couché, vint frapper à ma porte, et me dit qu'il ne doutait +pas, d'après les bruits qui avaient couru dans la journée, que cette +nuit ne fût celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour +attaquer: «Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et +régulier d'un régiment.» Ma curiosité et l'inquiétude me décidèrent à me +lever, et je m'approchai de la fenêtre de ma chambre, dont j'entr'ouvris +les croisées. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en +minute, et je crus distinguer la voix de don Félix. Je sortis +tout-à-fait sur le balcon, et je vis que je ne m'étais pas trompée: il +était avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me +dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en +même temps à Yusef de ne pas me quitter.</p> + +<p>Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque +grande inquiétude me travaille. Je restai donc derrière mes volets +entr'ouverts, et je ne tardai pas à entendre crier <i>qui vive?</i> Il ne fut +fait aucune réponse. Don Félix et ses cinq compagnons tirèrent leurs +coups de fusil, auxquels il fut riposté par une décharge du premier rang +des troupes insurgées; mais en même temps, et par suite d'une terreur +panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit être de deux bataillons, +se débanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui était en face de +chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs, +shakos et fusils. Si c'était par suite d'un plan combiné que ces deux +bataillons exécutèrent une manoeuvre qui ressemblait à une fuite devant +six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des +renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de +Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il +comptait à peine cent hommes dans ce moment-là, ils pouvaient facilement +opérer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et +cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient +entre deux feux le quartier-général de la grande place. Ces troupes +étaient à peine disposées que j'entendis le bruit du canon de la place. +Dans mon impétueuse curiosité je proposai à Yusef de sortir avec lui +pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris +mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, où j'avais vu entrer +la garde en désordre, j'arrivai sans rien découvrir jusqu'au haut de la +rue de la Montera. Il était environ quatre heures du matin. Là je +trouvai quelques curieux qui s'étonnèrent, ainsi que moi, de ne plus +entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui était +arrivé, et que je tiens d'un témoin oculaire. Dans le temps que les +bataillons entrés par la porte de Saint-Bernard exécutaient l'attaque +vraie ou simulée qui eut lieu sous mes fenêtres, d'autres bataillons du +même corps attaquèrent la grande place avec aussi peu de succès; les uns +et les autres se voyant repoussés, se réunirent à la porte del Sol, sans +doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne réussit pas mieux, +comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu'à dix heures +et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de +la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles +avancées étaient placées jusqu'à l'église de Saint-Louis; elles étaient +l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le +général Morillo, qui croyait enfin à l'agression des révoltés, ne perdit +pas une minute. Aidé du général Ballesteros, qui vint se placer sous ses +ordres, il réunit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans +la milice, et une pièce de canon. Il fit attaquer avec impétuosité la +garde réunie à la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je +n'en avais été témoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de +l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un +malheureux instinct qui leur coûta cher les fit s'enfuir par une rue +nommée de l'<i>Arsenal</i>, qui aboutissait au palais où étaient leurs +camarades. Ils y furent chargés par les soldats du régiment de cavalerie +du Prince, alors en garnison à Madrid. Le carnage eût été beaucoup plus +affreux si, à la prière du roi, le général Ballesteros, à qui ce +monarque en fit porter la demande par un officier, le général ne leur +eût permis de se retirer au palais.</p> + +<p>Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus +d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à +ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit +cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis +vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque +apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les +généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces +troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols, +qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des +mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant +délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons +vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu, +sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même +pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la +capitale.</p> + +<p>Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans +une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite +de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de +Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les +troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards, +sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille +royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service +militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je +m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale. +Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du +jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour +intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de +deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait +très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on +voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie +commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là, +par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa +satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des +accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du +mouvement.</p> + +<p>Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef. +Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite +des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai +une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique +qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les +affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes +les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne +manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle +des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur +un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces +messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est +restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des +intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement. +Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et +non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs +de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous, +constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux +qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié. +Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas +du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.»</p> + +<p>Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe +de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé +Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu +de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à +dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes +se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna +la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement +blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les +auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature +dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime +constitutionnel.</p> + +<p>Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa +pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération; +mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part +des ministres étrangers.</p> + +<p>Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je +me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire +sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime +conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne +sera pas inutile à l'histoire.</p> + +<p>Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le +penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la +maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me +communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me +raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez +un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent +d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est +très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une +méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant +peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la +garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés +chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le +blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses +mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas +s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient +sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au +moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de +l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été +close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du +mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à +manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et +qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui +pourtant n'est pas le mien.»</p> + +<p>Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon <i>gitano</i>, +constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger +pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions +avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller +rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre +don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il +vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait +disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef +nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon +bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse +peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit. +Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon +et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort +effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne +crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être +légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je +songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous +laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son +camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec +l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort, +bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita +quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait +appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le +régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie +surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à +l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes, +lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me +répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient +lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me +dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi +viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à +Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la +constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent +dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le +renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo, +nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la +population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est +venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une +conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le +camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois +sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous +n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont +l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes +sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le +résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que +de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni +de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir +défendre.»</p> + +<a name="c202" id="c202"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCII.</h3> + +<p class="mid">Ministère d'Evariste San-Miguel.--Le corps diplomatique.--Portraits de +MM. de Lagarde, de Brunetti, Bulgari, sir William A'Court, ambassadeurs +de France, de Russie, d'Autriche et d'Angleterre.--Don Philippe ***, ami +du roi. La Camarilla.--Nouvelle entrevue avec le roi.</p> + +<p>Pendant quelques jours la ville présenta un aspect tout militaire; mais +peu à peu tout reprit l'allure ordinaire. Le ministère de M. Martinez de +la Rosa fut remplacé par celui auquel on donna le nom d'Evariste +San-Miguel, chargé alors des affaires étrangères. On instruisit des +procédures d'après les formes judiciaires espagnoles, qui sont +interminables: la seule victime du 7 juillet fut le malheureux +Goeffieux, officier aux gardes, qui succomba à une accusation qui aurait +pu être intentée avec plus de justice contre beaucoup d'autres de ses +camarades; mais Goeffieux était Français. Ses juges eurent le double +tort de le condamner sur des preuves très insuffisantes, et de témoigner +une partialité qu'on attribua peut-être avec raison à la qualité +d'étranger de l'accusé.</p> + +<p>Mon hôte blessé se rétablit promptement. Don Félix lui procura un +passe-port pour Paris, où je l'ai revu depuis, car il y est resté. Son +compagnon obtint du service dans l'armée que Mina commandait en +Catalogne.</p> + +<p>Cependant l'horizon politique se chargeait de nuages: le congrès de +Vérone avait été mystérieux et décisif; des bandes nombreuses +s'organisaient dans plusieurs provinces contre la constitution; car, en +Espagne, quel que soit le parti qui domine, il y a du mécontentement +toujours prêt, enfin de quoi faire de la révolte, parce que l'idée du +pillage y sert d'auxiliaire à tous les partis. Les insurgés prirent le +nom d'armée de la foi, par contraste sans doute avec leurs actions; car, +malgré toutes les sentimentales admirations dont, en France, ils ont été +l'objet, je puis attester qu'à l'exception du baron d'Eroles et du +général Quesada, ces héros-là n'étaient guère que des héros de grands +chemins.</p> + +<p>Peu de temps après l'installation du nouveau ministère, les Cortès +forent convoquées extraordinairement. Le parti exalté y domina, en +tombant bientôt dans la division. Les ministres et la plupart des +membres distingués des Cortès inclinaient à la modération; tous membres +des sociétés maçoniques, ils firent par là donner à leur parti le nom de +maçon; leurs adversaires s'appelèrent <i>comuneros</i>, nom ressuscité du +temps de Charles V. Don Félix m'expliqua fort au long l'origine de ces +dénominations; j'en ferai grâce au lecteur. Au reste, quoique la +division fût bien prononcée, elle paraissait moins à la chambre que dans +les gazettes. Ma qualité d'étrangère me permettant et même m'ordonnant +la neutralité, si blâmée par Solon, je passais ma matinée dans un camp, +ma soirée dans l'autre, et je savais le secret des deux. Don Félix +penchait pour les maçons, parce qu'en général ce qu'on appelait la bonne +compagnie tenait pour cette nuance politique, laquelle dominait +également dans la milice urbaine, composée de l'élite de la population. +Les <i>comuneros</i> au contraire s'étaient recrutés dans les classes +inférieures de la nation, y compris cependant beaucoup de prêtres et de +moines.</p> + +<p>Malgré les événemens de juillet et l'agitation des provinces, la +capitale était fort tranquille; car je ne puis pas donner le nom de +troubles à quelques légères émeutes dans lesquelles l'autorité fut +respectée. Les promenades, les spectacles et les églises, qui le soir +sont aussi des Spectacles, étaient fréquentés comme de coutume; +plusieurs maisons réunissaient une nombreuse société où l'on dansait, +car en Espagne les bals ont lieu en été comme en hiver. Je voyais +souvent dans ces réunions les membres du corps diplomatique, qui, +sachant mieux que les Espagnols la marche des affaires d'Espagne au +congrès de Vérone, se laissaient assez aller contre l'ordre des choses.</p> + +<p>La France, était alors représentée à Madrid par M. le comte de Lagarde, +le même qui faillit périr à Nîmes en 1815 ou 1816, en réprimant <i>le +zèle</i> de cette époque. M. de Lagarde, que j'ai peu vu, mais que la +droiture chevaleresque de son caractère entourait d'une haute estime, +professait des opinions très modérées.</p> + +<p>Le ministre d'Autriche, comte de Brunetti, était taillé sur un autre +patron. Qu'on se figure un homme d'état prenant sa toilette pour de la +politique, persuadé que le soin de sa personne, d'ailleurs fort bien, +entrait dans les intérêts de son cabinet: papillon diplomate, il +poursuivait les dames de complimens, ce qui n'est pas de principe dans +la galanterie espagnole. Le comte de Brunetti était regardé comme +l'inspirateur du parti servile européen; mais je n'ai jamais pu croire +qu'il soit entré dans cette tête d'autre souci beaucoup plus sérieux que +la broderie d'un habit.</p> + +<p>L'agent diplomatique le plus actif était le comte Bulgari, Grec de +naissance, ministre de Russie. Il s'était prononcé hautement contre le +système constitutionnel, et ce fut lui qui pressa le premier le +gouvernement espagnol de notes menaçantes.</p> + +<p>Le représentant de l'Angleterre était sir William A'Court, homme +réellement habile et fort, sorte de capacité ambulante que la prévoyance +du cabinet britannique place et déplace toujours à merveille. Sa +conduite était beaucoup plus mesurée que celle de ses collègues; il +entretenait des relations assez intimes avec quelques membres influens +des Cortès, et c'est le seul des ministres étrangers qui reçût des +Espagnols depuis la journée du 7 juillet. Sir William A'Court était +agréable aux constitutionnels, qui le visitaient fréquemment.</p> + +<p>Il fallait sans doute tout l'intérêt d'une immense nouveauté, pour que +je prolongeasse ainsi mon séjour; car je puis dire qu'il ne m'offrait +guère que des plaisirs de curiosité. J'allais peu dans le monde, parce +que j'ai toujours préféré l'attendre que l'aller chercher, et que le +monde pour moi c'est l'intimité. Je continuais seulement mes habitudes +de société chez don Joseph A... et chez Mme G..., avec laquelle j'avais +fait connaissance dans la journée du 7 juillet. Don Félix, qui la +connaissait beaucoup, m'engagea à aller à ses soirées, où se +réunissaient plusieurs des principaux membres des Cortès et quelques +officiers supérieurs; c'est chez elle que je fis connaissance avec le +célèbre Quiroga, qui, je l'avoue, me parut fort au-dessous des rôles +qu'il avait joués. J'y vis aussi le jeune Galiano, orateur très +populaire des Cortès, et qui fut un moment le chef des exaltés. Riego y +venait plus rarement, mais jamais sans me persécuter de déclarations que +j'arrangeais peu avec son caractère de Catilina. Il était souvent d'une +timidité remarquable pour un soldat et pour un conspirateur, et +quelquefois d'une jactance qui ne semblait pas naturelle, et que je +prenais plutôt pour un effort de son rôle que pour un trait de son +caractère. En général, il y avait de la présomption plus que de la +grandeur dans les personnages du drame qui se déroulait sous mes yeux. +Ni dans les militaires ni dans les politiques je ne trouvais ce cachet +héroïque de nos hommes de tribune ou de nos hommes de guerre, cette +soudaineté de génie, de force et de valeur qu'avait suscitée la +révolution française dans quelques uns de ses premiers partisans. Le +trait le plus saillant des acteurs de la révolution espagnole que les +salons de madame G... firent passer sous mes yeux, c'était l'incroyable +confiance, la présomptueuse sécurité avec laquelle ils parlaient de +leurs forces et de leurs obstacles. La raison n'est guère mon lot, eh +bien! j'étais le raisonneur de la société; moi seule connaissais le mot +objection, et il m'est si peu naturel de m'en servir, que je cessai +presque d'aller chez madame G... parce qu'il y avait trop à faire.</p> + +<p>La société de la baronne de C..., qui m'aurait convenu plus que toutes +les autres, était dissoute. Cette damé avait suivi son mari, qui obtint +un commandement du côté de Murcie. Je finis par ne plus sortir le soir, +et don Félix m'amena quelques uns de ses amis avec lesquels nous +passions la soirée en causant. J'allais cependant au spectacle de temps +en temps. Le général Zayas, que j'y rencontrai un jour, me dit: «Vous +avez donc une tertulia; je pensais que don Félix était le seul homme qui +fût admis habituellement chez vous?</p> + +<p>«--Vous êtes dans l'erreur, lui répliquai-je, et cela fût-il vrai, je +ferais volontiers une exception en votre faveur.</p> + +<p>«--J'accepte, et dès demain je me présenterai à votre hôtel.» Il fut +exact, car le jour suivant, en rentrant de la promenade de la Floride où +j'étais allée respirer le frais, je trouvai chez moi le général qui +m'attendait. «Vous voyez, me dit-il, que je suis homme de parole; je +profite de la permission que vous m'avez donnée, et je viens de bonne +heure pour jouir des charmes de votre conversation avant que vos +habitués ne viennent vous obliger à être aimable pour tout le monde. Je +ne vous ennuierai point de politique, dont vous devez être rassasiée et +que vous devez trouver bien vide dans la bouche de nos prétendus hommes +d'État. Parlons plutôt de vous, et dites-moi, si vous n'y voyez pas +d'inconvénient, quel est le démon qui vous pousse à rester en Espagne +dans des circonstances aussi critiques; car je ne pense pas que votre +liaison avec don Félix ait un caractère grave. D'ailleurs, certaines +confidences du duc d'A... que vous devez très bien vous rappeler, m'ont +appris que le jeune brigadier n'a pas été l'objet le plus sérieux de vos +pensées.»</p> + +<p>Malgré le ton de cette préface, je ne témoignai aucun mécontentement au +général Zayas, qui parlait avec une grâce parfaite, et qui d'ailleurs +avait l'art singulier d'habiller les pensées les plus délicates d'un +langage qui les faisait passer partout. Je ne pouvais pas nier +l'aventure à laquelle il faisait allusion, et au fond je n'avais aucune +envie de le dissuader. «Ce qui m'étonne, reprit-il, c'est que le roi, +qui est très curieux, et qui, malgré la captivité où l'on dit que nous +le retenons, voit qui il veut dans son palais et au dehors, ne vous ait +pas envoyé quelque message secret. Connaissez-vous quelqu'un de la +Camarilla?</p> + +<p>«--Qu'entendez-vous, lui dis-je, par ce mot de Camarilla? est-ce qu'il y +en a encore une?</p> + +<p>«--Sans doute; outre quelques débris de l'ancienne, S. M. a fait de +nouvelles recrues. Les courtisans, ce sont des champignons qui poussent +sous tous les régimes. La nouvelle Camarilla s'est formée du parti en +minorité parmi les constitutionnels. Dans le moment où je vous parle, +les comuneros, mécontens de n'avoir pas profité de la victoire du 7 +juillet, qui a fait tomber toute l'influence entre les mains des maçons, +se sont introduits dans la Camarilla. L'un d'entre eux, le médecin +Regato, homme de beaucoup d'esprit, et qu'entre nous je regarde comme se +moquant de tous les partis, a beaucoup d'influence auprès du roi. Le +vieux Romero Alpuente, le seul jacobin peut-être qu'il y ait parmi les +constitutionnels, a eu, par le moyen de ce Regato, une longue audience +du roi, et il vient de publier une brochure dans laquelle il se plaint +vivement du peu d'égard qu'on témoigne pour S. M., dont les prérogatives +sont le palladium de nos libertés: ce qui ne l'empêchera pas d'être +pendu, ainsi que moi, dans le cas d'une contre-révolution que nos +habiles hâteront par leurs étourderies. Vous devriez, ajouta le général +Zayas, aller voir le roi; votre conversation l'amuserait, je vous +assure; d'ailleurs, le système constitutionnel n'a point mis d'obstacle +aux promenades du petit jardin du Retiro, et quoique le duc d'A... soit +absent, vous ne manquerez pas de cavaliers.</p> + +<p>«--Je suis peu curieuse, réponds-je, de revoir S. M., et peu disposée +aux promenades du Retiro; et croyez-vous que le roi lui-même soit fort +gai dans ce moment?</p> + +<p>«--Ferdinand VII, me dit le général, ne manque pas d'une certaine +philosophie; il se trouverait heureux, si les insinuations de l'étranger +ne l'assaillaient pour lui persuader le mécontentement. Il est autant +impatienté des conseils qu'on lui donne de toutes parts, que des +entraves mises par nos nouvelles lois à une autorité qu'il n'a jamais +exercée par lui-même, et dont il sera bien embarrassé si jamais il en +recouvre la plénitude. Notre roi est bien mal jugé, non seulement en +Europe, mais en Espagne même. Demandez à Martinez de la Rosa, qui a été +son premier ministre, quel fut son étonnement au premier conseil; je +tiens de lui-même qu'il fut surpris de la sagacité avec laquelle le roi +discutait les matières mises en délibération, et de l'instruction plus +qu'ordinaire dont il donna des preuves. On l'accuse d'être peu sincère; +j'avoue que les apparences sont contre lui; mais réfléchissez que +presque en naissant il a dû se faire une habitude de ne pas montrer sa +pensée, et je crains bien pour lui qu'il ne soit jamais, quelque chose +qui arrive, en position de n'être que franc. Son caractère, quoiqu'il ne +manque pas de courage personnel (vous avez pu le voir le 7 juillet), est +aux prises avec des circonstances trop fortes, soit que le système +constitutionnel se maintienne comme je dois le croire officiellement, +soit qu'il soit renversé par les puissances étrangères, ce que je crains +fort, je vous le dis tout bas. Mais nous voilà encore parlant politique. +Je vous laisse et vous engage à aller au palais. Je vous amènerai +quelqu'un qui vous donnera des renseignemens à ce sujet.» Le général se +leva et sortit. Don Félix et deux autres officiers arrivèrent peu après. +L'un d'eux, comunero très exalté, me lut quelques pages de la brochure +de Romero Alpuente, qui était fort mal écrite, et d'une incohérence +ridicule. L'auteur conseillait au roi de se mettre à la tête des vrais +patriotes, d'exterminer ces <i>infâmes modérés</i> qui entravaient tout. +J'acquis une nouvelle preuve de la vérité de cette maxime, que les +différentes sectes d'une même religion se haïssent plus entre elles, +qu'elles ne détestent les religions les plus opposées. Romero Alpuente +se serait plutôt arrangé des serviles que des libéraux franc-maçons. Son +amour pour la liberté n'était que de l'envie et de la haine.</p> + +<p>Je réfléchis pendant la nuit à l'idée qu'avait fait naître en moi le +général Zayas d'aller voir le roi, auquel je devais de la +reconnaissance, car il ne m'avait pas promis en vain, et mon affaire de +la vieille créance s'était arrangée. Aussi, après avoir résisté aux +propositions du général Zayas, je désirai secrètement qu'il me les +renouvelât. Quand il revint me voir, il ne me parla plus de rien, et me +dit seulement qu'il me présenterait une personne qui me déterminerait +probablement à faire la démarche qu'il m'avait conseillée; et moi de +répondre que je la recevrais volontiers.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures du soir, le général Zayas me présenta en +effet un homme que je reconnus pour un ecclésiastique à sa cravate +noire; car les prêtres en Espagne, surtout à Madrid, portent souvent des +habits séculiers, et ne se distinguent que par la cravate noire. «Voici, +me dit le général Zayas, mon ami don Philippe N***, qui désirait fort +d'avoir l'honneur de vous voir. J'espère que vous me remercierez de vous +l'avoir présenté, car il est fort aimable et homme de conduite, puisque, +malgré les gages nombreux qu'il a donnés au nouvel ordre de choses, il +est très bien chez le roi, qui daigne souvent fumer un cigare avec lui, +ce qui ne l'empêche pas d'être également en crédit auprès de nos plus +fameux constitutionnels. Il faut être femme ou prêtre pour savoir ainsi +se maintenir dans une situation où tout autre eût déjà commis mille +imprudences.» Don Philippe prit la parole et m'adressa un compliment +fort bien tourné, auquel je répondis de mon mieux. La conversation +s'engagea, et le général fut ce jour-là d'une amabilité presque +française. Je m'animai moi-même, et don Philippe parut fort content de +nous. Le récit de mes campagnes l'amusa beaucoup. Quand j'eus fini de +les lui raconter, le général dit à don Philippe: «Vous ne pouvez payer +madame en même monnaie; mais, au lieu des expéditions que vous n'avez +pas faites, racontez-nous comment vous vous y êtes pris pour être bien +avec tout le monde et pour avoir des amis dans tous les partis; car je +ne doute pas que, si les serviles eussent triomphé au 7 juillet, vous ne +fussiez à l'heure qu'il est archidiacre de Tolède tout au moins.</p> + +<p>«--Je ne sais pas au juste ce que je serais, mais, à coup sûr, je +n'eusse pas été proscrit. Mon habileté que vous vantez a consisté en +deux choses fort simples: d'abord à ne dire que ce que je pense, mais +presque jamais tout ce que je pense; ensuite à ne dire du mal de +personne, et à ne refuser mon appui à qui que ce soit. Soyez certain +qu'un bon calcul même d'égoïsme serait l'obligeance; qu'il reste +toujours dans l'esprit de la personne qu'on sollicite pour un autre que +soi un commencement de bienveillance qui profite souvent dans +l'occasion. Mes premiers rapports personnels avec sa majesté sont +antérieurs à la révolution. Je vins exprès de Valence à Madrid, en 1818, +pour implorer la clémence du roi en faveur d'un conspirateur obscur que +le général Élio voulait faire fusiller, et dont la mort aurait plongé +dans la désolation une famille nombreuse. Je fus assez heureux pour +avoir cette grâce, que j'obtins par une constance à rester pendant +quatre jours aux portes du palais, renouvelant quatre fois par jour mes +instances auprès du roi et de tous les membres de la famille royale. +Lors de l'émeute à laquelle donna lieu, il y a deux ans, l'imprudence de +quelques gardes du corps, le roi me reconnut dans la foule, et m'appela +auprès de sa voiture pour me demander quel était le motif du tumulte. Je +répondis à sa majesté qu'il était au milieu d'un peuple qui respecterait +toujours sa personne, mais qu'il fallait excuser un moment d'exaltation +qui venait d'un malentendu. Le roi fut satisfait des explications que je +lui donnai, et m'ordonna de me présenter dans la soirée au palais. Je +m'y rendis et me fis annoncer. Ferdinand VII me rappela la grâce que, +sur ma prière, il avait accordée, et me demanda en souriant si j'étais +bien constitutionnel. Je répondis que je trouvais de bonnes choses dans +le nouveau régime, et que d'ailleurs je ne me permettrais pas de trouver +mauvais ce que sa majesté elle-même semblait approuver. Bonne pièce, me +dit le roi; <i>hombre con faldas</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, c'est tout dire. Sa majesté me fit +présent d'une douzaine de cigares et m'engagea à revenir, en me +prévenant de faire savoir à son valet favori, Chamorro, qu'il +m'accordait l'entrée. Depuis ce temps j'ai très souvent l'honneur de +voir ce prince; et, sans jouer le vil rôle d'espion, je l'instruis de ce +qui se passe. Mes amis, et parmi eux beaucoup sont des constitutionnels +très ardens, n'ignorent pas mes assiduités au palais; je ne leur cache +pas mes conversations avec le roi, auprès duquel j'avais interrompu mes +visites depuis le 1er juillet. Le 8, Chamorro est venu me chercher, et +j'ai continué, depuis à aller tous les jours au palais, où il est rare +que je me présente plus de deux fois sans avoir l'honneur de voir sa +majesté. D'ailleurs je ne me mêle de rien.»</p> + +<p>Cette première visite dura plus de deux heures. Trois jours après, don +Philippe revint seul et me dit sans préambule: «Je croyais apprendre une +nouvelle au roi, en lui disant que j'avais fait la connaissance d'une +dame étrangère fort aimable, et en lui rapportant une partie des +anecdotes intéressantes que vous nous ayez racontées. Comment! s'est +écrié notre gracieux souverain, elle est ici. Je ne me suis donc pas +trompé en croyant l'apercevoir dans le jardin d'Aranjuez le jour de la +Saint-Ferdinand. C'est bien mal à elle d'abord d'être partie sans +prendre congé, et de n'être point venue me voir depuis son retour. +Craint-elle de se compromettre en venant au palais? J'ai cru pouvoir +certifier à sa majesté que vous étiez bien éloignée de pareils +sentimens, mais que probablement vous craigniez d'être importune. Le roi +m'a expressément chargé de vous assurer le contraire, et je vous engage +fort à aller présenter vos hommages à sa majesté.» Je répondis à don +Philippe que je demanderais une audience. «Vous avez tort, me dit-il; le +marquis de Santa-Crux, grand chambellan, tout constitutionnel qu'il est, +fait rigoureusement observer l'étiquette, et vous aurez à subir tout +l'ennui d'une présentation en forme: il vaut mieux arriver par Chamorro; +je lui en parlerai ce soir et vous rendrai réponse demain.»</p> + +<p>Don Philippe m'apporta en effet, le lendemain à midi, l'avis de me +rendre le soir par la porte de l'Orient au palais. Je sortis à pied, +vêtue à l'espagnole, à sept heures et demie, accompagnée de Yusef; et je +trouvai sur le seuil de la porte qui m'avait été indiquée, un laquais +qui me demanda si je venais de la part de don Philippe. Sur ma réponse +affirmative, il me fit une grande révérence et m'invita à le suivre. Je +monte, toujours accompagnée de Yusef, et j'entre dans une chambre où +étaient don Philippe et un autre homme que j'appris être Chamorro. Ce +dernier alla immédiatement prévenir le roi, et me fit passer dans un +beau salon où sa majesté entrait en même temps. «J'ai à me plaindre de +vous, me dit ce prince: vous me traitez un peu trop +constitutionnellement.</p> + +<p>«--Sire, je ne me flattais pas que votre majesté me fît l'honneur de se +rappeler les momens que j'ai passés auprès d'elle, et je craignais +d'être indiscrète en lui demandant la permission de lui renouveler +l'hommage de mon profond respect.</p> + +<p>«--Il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus: +que pensez-vous de ma situation nouvelle? Vous devez avoir eu bien peur +le 7 juillet, car je sais que vous étiez à Madrid.</p> + +<p>«--Je ne puis pas dire à votre majesté, répliquai-je, que je n'ai pas +éprouvé un peu de crainte, mais je dois ajouter que ma curiosité était +plus forte encore; car, depuis le moment où la garde royale a attaqué +dans la rue Saint-Bernard, j'ai été témoin oculaire de tous les +événemens de la journée, et lorsqu'à quatre heures votre majesté se mit +au balcon de la place du palais, j'étais dans cette même place, où +m'avait conduite mon inquiétude pour la personne de votre majesté.</p> + +<p>«--Je vous remercie, mais sachez que je n'ai pas craint un seul moment +pour mes jours. Je ne croirais jamais qu'aucun Espagnol ait eu la pensée +d'y attenter. Au reste, ce mouvement, ou cette insurrection, comme on +voudra l'appeler, est une <i>bêtise</i> (l'expression est textuelle); mais il +n'y avait pas de conspiration, au moins que je sache, car beaucoup de +gens se servent de mon nom sans mon aveu. Je suis l'homme de mon royaume +qui sais le mieux tous les articles de la constitution. Qui voyez-vous +ici? Zayas, je le sais, homme d'esprit, aimable, mais un peu dangereux, +je vous en préviens.»</p> + +<p>Le roi continua sur un ton de plaisanterie qui devenait plus vif de +moment en moment; mais je gardai une contenance froide et respectueuse, +et je me levai plusieurs fois pour engager sa majesté à me permettre de +me retirer. Le roi se leva enfin: «J'espère, me dit-il, que vous ne me +tiendrez pas rigueur, et que je ne vous vois pas pour la dernière fois.» +Je saluai et sortis par où j'étais entrée. Don Philippe me reconduisit +chez moi, où je trouvai don Félix qui m'attendait pour m'annoncer son +départ pour Barcelonne, où il allait prendre le commandement de quelques +troupes destinées à la poursuite des rebelles catalans. +</p> + +<a name="c203" id="c203"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCIII.</h3> + +<p class="mid">Une séance des Cortès.--Les orateurs espagnols.--Argüelles et +Calliano.--Départ du roi Ferdinand pour Séville. État de +Madrid.--Affaire de Bessières et du général Zayas.--Capitulation avec +les Français.</p> + +<p>Je fus tentée de partir pour Barcelonne ou tout au moins pour Valence, +afin d'y passer l'hiver, qui est assez froid à Madrid. J'en fus +dissuadée par le général Zayas, qui me conseillait de rentrer en France, +parce qu'il regardait la guerre comme inévitable. En effet, il était +difficile de se faire illusion sur les projets des puissances, d'après +la protection ouverte qu'on accordait aux bandes insurgées de Navarre, +de Catalogne et d'Arragon, décorées du nom d'armée de la Foi. Je ne +suivis pas le conseil du général Zayas, et je restai à Madrid. Je ne +pouvais croire à la guerre, parce que je supposais, d'une part, que le +gouvernement français ne demandait pas mieux que de l'éviter, et de +l'autre, je ne croyais pas le ministère espagnol assez imprudent pour +repousser toutes les propositions d'arrangement qui lui étaient faites.</p> + +<p>Pendant que les ministres de France, d'Autriche et de Russie cherchaient +à nouer des négociations avec le ministre San-Miguel, qui n'osait guère +s'y prêter de peur de perdre sa popularité auprès des Cortès, car le +fanatisme politique n'est pas facile à servir, arriva à Madrid lord Fitz +Roy-Sommerset, ancien aide de camp du duc de Wellington. On le disait +chargé par le gouvernement anglais de prendre des renseignemens sur le +véritable état des choses. Je le vis chez sir William A'court, ministre +d'Angleterre, où il eut quelques conférences avec le général Alava et +avec l'amiral Cayetano Valdès, tous les deux membres des Cortès. Je sus +par le général Zayas que le gouvernement anglais ne s'opposerait pas aux +projets de la France, et dès ce moment je ne doutai plus de la chute des +Cortès; car il me paraissait impossible que l'Espagne pût résister à une +attaque sérieuse. Je ne croyais cependant pas que l'invasion se fît avec +autant de rapidité que je la vis s'accomplir quelques mois plus tard, +d'autant que les troupes constitutionnelles commandées par Mina et +d'autres généraux, en Catalogne, en Arragon et en Navarre, battirent sur +tous les points les bandes de la Foi, qui furent obligées de se réfugier +en France. Ces succès enhardirent les constitutionnels, qui se +regardaient déjà comme invincibles. Le général Zayas ne partageait pas +ces illusions, et me disait souvent: «Je combattrai avec mes +compatriotes contre les Français, mais croyez que nous serons vaincus.»</p> + +<p>Plusieurs personnes se flattaient encore d'un arrangement, mais ces +espérances s'évanouirent à la remise des notes présentées par les +ministres de France, d'Autriche et de Russie, lesquelles donnèrent lieu +à une discussion très orageuse dans le sein des Cortès, auxquels le roi +en fit donner communication par le ministre San-Miguel.</p> + +<p>J'étais à cette séance avec don Philippe, qui avait voulu m'y +accompagner. Je fus assez peu émerveillée des Mirabeau et Barnave +castillans. Riego et Quiroga, très chers à l'assemblée, n'avaient rien +d'oratoire; mais le député Augustin Argüelles soutint la brillante +réputation qui lui avait valu aux Cortès de 1812 le surnom de <i>divino</i>. +Son crédit avait baissé dans ces derniers temps, parce qu'on le +regardait comme le chef du parti modéré. Son rival aux Cortès nouvelles +était Galiano, député de Cadix, plus impétueux qu'éloquent, mais le seul +rival d'Argüelles. Je n'ai pas lu Aristote, je n'ai même pas lu +Démosthènes, je ne prétends donc pas juger les orateurs espagnols, car +tout jugement littéraire imposé au public me paraît toujours bien près +de l'impertinence; je dirai seulement qu'aux Cortès on consommait bien +des paroles avant de dire quelque chose. J'ai ouï dire cependant que M. +le comte Toreno, homme plein d'instruction, d'élévation et de noblesse, +d'une admirable justesse d'esprit; que M. Martinez de la Rosa, +littérateur de génie, politique conciliant, portant dans les affaires la +timide candeur d'un jeune homme, avaient souvent prononcé des discours +dont les tribunes publiques d'Angleterre ou de France auraient pu être +jalouses.</p> + +<p>Dans la séance dont je parle, MM. Argüelles et Galiano, animés sans +doute par le puissant intérêt du moment, me parurent s'élever à une +certaine hauteur. Ils excitèrent un véritable enthousiasme, et je fus +émue moi-même, lorsque, se précipitant dans les bras l'un de l'autre, +ils se promirent de renoncer à toute rivalité politique, et de n'avoir +qu'un but, le salut de la patrie. Argüelles fit un appel véhément au +patriotisme des Espagnols. Cette séance porta quelques fruits. Le +gouvernement ne trouvant plus d'entraves put ordonner de grands +préparatifs. Les ministres de France, d'Autriche et de Russie prirent +leurs passe-ports, et furent bientôt suivis du nonce et de l'envoyé de +Sardaigne. Il fut décidé que la cour, les Cortès et le gouvernement +iraient à Séville dès qu'on aurait la certitude que l'armée française +avait commencé son mouvement. Le comte de Labisbal (Henri O'Donnel) fut +nommé général en chef d'une armée qui devait se rassembler à Madrid; mon +ami Zayas eut le commandement en second. Les généraux Morillo et +Ballesteros eurent aussi des commandemens en chef, et Mina resta chargé +de défendre la Catalogne, dont il avait déjà chassé toutes les bandes de +la Foi.</p> + +<p>Si l'activité que déployèrent les généraux Labisbal et Zayas eût été +imitée sur les autres points de l'Espagne, et si de nouvelles divisions +entre les constitutionnels ne fussent pas venues tout ruiner d'avance, +il est probable que l'armée française n'aurait pas fait une campagne +aussi rapide.</p> + +<p>La guerre n'était plus une appréhension, mais une certitude. Le discours +de sa majesté Louis XVIII à l'ouverture des chambres avait tout +éclairci. Le comte de Labisbal et le général Zayas déployèrent une +activité à laquelle les Espagnols n'étaient pas accoutumés. Comme je +l'ai remarqué en France et en Italie, les crises politiques retrempent +l'amour des plaisirs qu'elles devraient éteindre; et le carnaval, qui +commençait presque au bruit du canon, fut fort gai. Aussi, en voyant +l'ardeur de ses compatriotes pour les fêtes, le général Zayas +s'écriait-il: «Ils s'en donnent pour la dernière fois!»</p> + +<p>Cependant le départ du roi fut fixé au 20 mars. Sa majesté parut s'y +résoudre sans répugnance, et sanctionna de bon coeur le décret de +translation du gouvernement à Séville. Tous les employés, depuis les +ministres jusqu'au moindre commis, reçurent l'ordre de suivre le roi. +Les ministres d'Angleterre, des Pays-Bas, de Suède, de Dannemark, dont +les gouvernemens n'avaient pas rompu avec le ministère constitutionnel, +se rendirent aussi dans la capitale de l'Andalousie. Le général Zayas me +détourna de ce voyage, et je lui en sus beaucoup de gré depuis, surtout +lorsque j'appris combien de fatigues et de privations avaient endurées +beaucoup de femmes qui avaient fait cette partie. Deux régimens +d'infanterie de ligne, un de cavalerie, une batterie d'artillerie et +deux bataillons de la milice urbaine de Madrid qui s'offrirent +volontairement pour servir d'escorte au roi, n'empêchèrent pas que, sur +les flancs et sur les derrières du convoi, plusieurs personnes ne +fussent dépouillées par des bandes prétendues royalistes, qui, tout en +pensant bien, agirent fort mal. Depuis la guerre de 1808, toutes les +bandes de voleurs de grand chemin se prétendent armées contre le +gouvernement existant: elles ont été tour à tour royalistes ou +constitutionnelles, s'inquiétant fort peu des principes de ceux qu'elles +dépouillent, pillant toutes les opinions, et dévalisant avec une +impartialité rare les voyageurs de toutes les nuances.</p> + +<p>Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide +dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne +resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais +très rarement.</p> + +<p>On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la +translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à +quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un +état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions +royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un +acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de +l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance +qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit +cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.</p> + +<p>Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus +d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité +suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda +souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en +Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en +Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle +en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de +prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point +n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait +faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis +plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais +s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait +chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait +d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai, +dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un +seul instant.</p> + +<p>Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient +prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su +ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après +la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les +proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement +dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations +d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la +capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une +lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue +avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec +les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut +obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.</p> + +<p>Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces +circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la +résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins +la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs +d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru +sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en +personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de +la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24 +mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par +des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au +delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les +deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de +Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me +fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous +quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de +la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala, +et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait +prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou +cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement +par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la +convention signée avec le major général de l'armée française, et +approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions +contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.</p> + +<p>Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour +vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison +de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que +Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le +désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la +porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu +de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non +seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en +tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le +général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à +abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes +furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la +porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se +répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la +populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent +interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce +temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il +distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la +circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte +d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie +par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne +tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci +firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des +personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible +garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de +Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue +très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée +française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva +chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je +craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à +quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et +que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de +Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre +à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation +de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse +point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait +massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale +a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient +bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»</p> + +<p>Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient +s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir +lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation +contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à +l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général +Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à +Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur +le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était +donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au +moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de +Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer +immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens +dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu +de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes, +et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la +ville, tout rentra dans l'ordre.</p> + +<p>Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf +heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes +qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et +l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et +ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la +dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon +séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère +beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême; +mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra +se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les +armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute +opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État +constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre +eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont +triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la +sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière +dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être +pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples +depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.</p> + +<a name="c204" id="c204"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCIV.</h3> + +<p class="mid">Entrée des Français à Madrid.--Portrait du père Cyrille.--Mes entrevues +avec ce personnage.--M. Ouvrard, munitionnaire général.--La +régence.--Les généraux Eguia et Quesada.--Le duc de +l'Infantado.--Ordonnance d'Andujar.</p> + +<p>Le lendemain je me levai de très bonne heure, et je me dirigeai vers le +Prado pour me trouver à l'entrée des Français annoncée pour neuf heures +du matin. En passant par la porte du Sol, je la trouvai occupée par un +bataillon de la garde royale. Je sus que le général Latour-Foissac était +entré à la pointe du jour, et avait pris possession de la ville, que le +général Zayas évacuait au même instant. J'aperçus M. D***, que j'avais +connu employé supérieur de la police à Paris; j'en fus reconnue, et +après les premières expressions de sa surprise de me trouver à Madrid, +il m'apprit qu'employé à l'état-major général du prince, il était arrivé +incognito à Madrid pour y voir le duc de l'Infantado, qu'on se proposait +de mettre à la tête du gouvernement provisoire de l'Espagne; mais qu'il +avait eu toutes les peines du monde à découvrir ce seigneur, qui, me dit +en riant M. D***, tremblait encore de la peur qu'il avait eue au 7 +juillet. «Je l'ai cependant décidé, ajouta-t-il, à se présenter à son +altesse royale; mais je vous avoue que la conversation que j'ai eue avec +lui m'a laissé une idée peu favorable de ses talens, et je doute fort +qu'il soit capable de remplir le rôle qu'on lui destine.»</p> + +<p>M. D*** m'apprit que le fameux Ouvrard était aussi de l'expédition, et +qu'il venait exploiter en personne l'immense entreprise dont il avait +obtenu l'adjudication. «Vous allez être bien étonnée, me dit M. D***, +quand vous verrez l'étrange ménagerie que nous traînons après nous. En +premier lieu, une régence provisoire présidée par une espèce de vieux +fou qu'on appelle Eguia, général, à ce qu'il dit, et qui ressemble à un +vieux procureur; à leur suite vient un guerrier improvisé par les moines +et connu sous le nom de Trappiste; et enfin une division, ou soi-disant +telle, de défenseurs du trône, qui se donnent pour les héros du 7 +juillet, et qui ne savent pas même marcher au pas militaire. Tous ces +gens-là ne sont bons qu'à détruire l'effet des proclamations et des +sages mesures du prince. Je n'ai trouvé de raisonnables dans cette +tourbe, que deux hommes, le général Quesada, qui, dans son parti, se +trouvait en très mauvaise compagnie, et le père Cyrille, général des +Franciscains, homme fort aimable et qui blâme tout bas ce qu'il approuve +tout haut. Je voudrais que vous connussiez ce religieux, qui n'a du +moine que l'habit, et qui est un des plus jolis hommes que jamais le +froc ait couverts.»</p> + +<p>M. D*** m'offrit de m'accompagner au Prado, où était déjà arrivé le +régiment des chasseurs de la garde française. La matinée était superbe; +beaucoup d'habitans de Madrid, rassurés par la tranquillité qui régnait +dans la ville depuis que les Français en avaient pris possession, +s'étaient rendus au Prado pour jouir du spectacle de l'entrée du prince. +Un bataillon des gardes espagnoles habillées en France ouvrait la +marche. Il est probable que ce bataillon avait été recruté parmi les +soldats de la Foi; car, malgré l'espace immense qu'offrait la grande +allée du Prado, ses officiers ne purent parvenir à le faire dénier en +ordre, et l'on fut obligé de le faire ranger dans une des contre-allées +pour que le cortége ne fût pas arrêté dans sa marche.</p> + +<p>Le prince parut entouré d'un brillant état-major; venait ensuite une +division de cavalerie et de l'artillerie. Les Espagnols furent +émerveillés de la belle tenue de ces troupes. Après l'entrée du prince, +les habitans de Madrid eurent aussi le spectacle d'un passage non +interrompu de trois divisions d'infanterie de ligne et sept à huit +régimens de cavalerie qui traversèrent la ville pour aller prendre leurs +cantonnemens dans les villages environnans. Le prince refusa le logement +qui lui avait été proposé au palais, et voulut occuper l'hôtel du duc de +Villa-Hermosa, situé auprès du Prado.</p> + +<p>En revenant chez moi, je rencontrai des bandes nombreuses d'hommes et de +femmes qui parcouraient les rues en dansant, en criant <i>mort aux +negros!</i> c'est ainsi qu'on appelait depuis quelque temps les +constitutionnels. Quelques moines étaient mêlés à ces danses, mais en +petit nombre; plusieurs femmes dont les maris étaient connus pour avoir +fait partie de la milice urbaine furent insultées, mais des patrouilles +françaises eurent bientôt rétabli l'ordre, et la gendarmerie assura par +sa vigilance la tranquillité de la ville. Il ne se passa plus de scènes +de cette espèce pendant tout le temps que la garnison française fut +seule chargée de garder la capitale: ce n'est que lorsque la régence fut +parvenue à créer quelques compagnies espagnoles, que le désordre éclata +de temps à autre.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours la ville fut illuminée tous les soirs, et +jusqu'à l'installation de la régence personne ne fut persécuté. Mais à +peine ce gouvernement provisoire fut-il établi, que, malgré les soins +généreux et concilians du prince, les vexations se multiplièrent. +Beaucoup de modérés, même de ceux qui avaient appelé les Français de +tous leurs voeux, furent obligés de sortir de Madrid. Martinez de la +Rosa, quoique ouvertement protégé par les autorités françaises, se vit +contraint d'obéir à un ordre de la régence qui lui enjoignait de quitter +l'Espagne; la ville se dépeupla de ses plus honorables habitans, au +grand regret des officiers français, qui préféraient de beaucoup être +logés chez des constitutionnels, où ils trouvaient de la politesse et +tous les agrémens de la société, que dans les maisons des serviles, gens +ignorans et en général peu riches.</p> + +<p>M. Ouvrard était arrivé en même temps que le prince, et ses +maréchaux-des-logis avaient marqué sa résidence dans un des plus beaux +hôtels de la capitale; mais il dut le céder au prince de Carignan, qui +ne jugea pas à propos de se déranger pour le munitionnaire général. +Celui-ci prit son parti en homme qui sait dépenser son argent à propos; +il loua le magnifique hôtel d'Arriza, dans la rue d'Alcala, et il y +installa sa nombreuse suite, qui ne tarda pas à s'augmenter par +l'arrivée de deux dames qu'il présenta comme ses nièces, mais que tout +le monde savait être deux des filles qu'il avait eues de madame Tallien, +maintenant princesse de Chymay. On fut étonné que M. Ouvrard eût seul, +dans toute l'armée, le privilége d'amener des femmes en Espagne, et +qu'il montât leur maison sur un pied de magnificence extraordinaire. +Tout le monde savait par coeur la vie de M. Ouvrard: cependant il donnait +des fêtes si belles, tenait une table si exquise, que tout le monde +allait chez lui. Je me trompe, ce n'était pas une maison, c'était une +cour. Bientôt M. Ouvrard fit venir sa famille réelle et légitime, Mme de +Rochechouart et sa soeur, deux personnes des plus distinguées. Le palais +Ouvrard, comme je l'ai entendu appeler, devint le rendez-vous de toutes +les notabilités militaires et diplomatiques. On ne cessait de dire du +mal de ce fournisseur, et on eût été bien fâché de n'être pas admis à +ses fêtes et à sa table; et tel qui, dans la discussion de ses fameux +marchés, a le plus déclamé contre lui, était, à Madrid, un de ses plus +assidus commensaux.</p> + +<p>Je voyais de temps en temps M. D. Il me tenait au courant des nouvelles +politiques et des intrigues de toute espèce dont Madrid était le +théâtre. Je sus par lui que le prince était excédé des exigences et des +absurdes projets du parti qui croyait avoir vaincu la révolution, et ne +regardait les Français que comme des auxiliaires. Son Altesse aurait +voulu réconcilier tous les Espagnols et éviter des réactions; elle +aurait désiré surtout que le bien qu'elle méditait fût opéré par eux, et +leur en laisser tout le mérite. Son major général, homme d'un sens droit +et d'une rare capacité, guerrier et administrateur habile, malgré +l'enveloppe simple, modeste et bourgeoise qui honore ses talens sans les +cacher, le général Guilleminot enfin, partageait toute la magnanimité de +cette politique, qu'il ne m'appartient pas d'apprécier. Mon ancien ami +don Joseph A..., que je voyais quelquefois, en gémissait avec moi, et me +prédisait tout ce qui ne s'est que trop réalisé depuis.</p> + +<p>M. D*** me parlait souvent du père Cyrille, qui jouissait d'un très +grand crédit auprès de la régence. Il me donna l'envie de connaître ce +singulier personnage, mais je ne voulais pas que M. D*** fût dans ma +confidence; je pensais que don Philippe devait plutôt la recevoir. Je ne +me trompai pas, car lui ayant demandé s'il connaissait ce moine célèbre, +il me répondit: «Vous pensez bien qu'ayant toujours fait en sorte +d'avoir des amis puissans dans tous les partis, je n'ai pas négligé +celui-là; et si vous voulez prendre du chocolat avec sa révérence, je me +charge de l'en prévenir; mais je vous préviens que, quoiqu'il comprenne +très bien le français, il le parle avec difficulté.» Je savais assez +d'espagnol, et, à l'aide de l'italien, j'étais parvenue à suivre de +longues conversations avec des Espagnols qui ne savaient que leur +langue. Don Philippe me promit que sous peu de jours il me mettrait à +même de satisfaire ma curiosité. En effet, il vint le surlendemain me +dire que, si je voulais me rendre, le soir même à six heures de +l'après-midi, au couvent de Saint-François, le père Cyrille me donnerait +audience. Qu'on ne s'étonne pas de cette expression; un général des +franciscains est, en Espagne, un personnage très important, et il +n'accorde pas indifféremment la faveur d'un entretien particulier. Je +dis à don Philippe de venir me prendre à l'heure indiquée, et nous nous +rendîmes ensemble au couvent de Saint-François.</p> + +<p>Au lieu d'entrer dans le monastère, don Philippe alla frapper à la porte +d'une petite maison contiguë au péristyle de l'église. Un jeune moine +vint ouvrir la porte, et nous introduisit dans une salle basse, où il +nous invita à nous asseoir, en attendant que sa révérence pût nous +recevoir. Nous attendîmes un quart d'heure à peu près, et nous vîmes +sortir d'une porte intérieure un homme décoré de plusieurs ordres, que +don Philippe me dit être le duc de Montemar, membre de la régence. Un +moine, dont la belle figure me frappa, l'accompagna jusqu'à quelques pas +en arrière de la porte, et rentra dans un appartement ultérieur. Peu +d'instans après, le même religieux qui nous avait ouvert la porte de la +maison vint nous prévenir que le père général nous attendait; nous +entrâmes dans une vaste cellule, qui aurait pu passer pour un salon. +L'ameublement, des plus simples, consistait en quelques chaises à bras, +extrêmement propres, un grand fauteuil en cuir, une table recouverte +d'un tapis et une petite bibliothèque. Le père Cyrille, que je reconnus +d'abord pour être la personne qui avait accompagné le duc de Montemar, +vint à moi d'un air extrêmement gracieux, et me salua avec une aisance +remarquable. Il prit la main de don Philippe d'un air de protection, et +nous invita l'un et l'autre à prendre séance.</p> + +<p>Le père Cyrille ne me parut pas avoir plus de trente-huit à quarante +ans, sa figure est parfaitement régulière et fort expressive, ses yeux +brillent de tout l'éclat méridional; mais il a en même temps le regard +fort doux. La grâce de sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, +triomphe du froc qui, pour la première fois, me parut un vêtement +élégant. Enfin, je remarquai dans l'arrangement de la robe, dans le +chapelet, dans les ordres de l'anachorète, une certaine industrie, ou, +si je puis m'exprimer ainsi, une coquetterie de cordelier.</p> + +<p>Après les premiers complimens qu'il m'adressa en espagnol avec beaucoup +d'aisance, le père Cyrille me demanda quel était le motif qui lui +procurait l'honneur de ma visite. Je lui répondis sans détour, qu'ayant +vu de très près tous les hommes célèbres de la révolution d'Espagne, je +désirais connaître également ceux de la contre-révolution, et que sur le +portrait avantageux qu'un de mes amis qui était venu à Madrid avec +l'armée m'avait fait de lui, j'avais cédé à la curiosité en priant don +Philippe de me présenter. «Je me félicite, ajoutai-je, de vous avoir vu, +et je ne m'étonne plus maintenant de votre haute position. Qui sait si +vous n'êtes pas destiné au rôle que Ximenès, franciscain comme vous, +mais probablement moins aimable, joua autrefois en Espagne.»</p> + +<p>«--Ces temps sont passés, me répondit le père Cyrille. Je ne m'abuse pas +sur le crédit momentané que donnent à ma personne, et plus encore à mon +habit, les circonstances passagères où nous nous trouvons. Le secours +que nous avons été obligés d'implorer de la France, pour renverser le +système constitutionnel, finira par nous être nuisible. Les soldats +français ne se prêtent pas de bonne grâce à l'emploi de protecteurs des +moines. D'ailleurs, et malgré la mission que l'armée française remplit +au nom de la Sainte-Alliance, elle nous fait sentir, involontairement +peut-être, que son instinct ne la porte pas vers nous. Voyez le peu de +cas que vos généraux et vos officiers font de nos soldats de la foi; +j'avoue qu'ils ne sont pas attrayans. Je vous dirai même entre nous que +la plus grande partie de leurs chefs sont des gens sans nom, et ceux-là +sont les plus honnêtes. J'ignore quelle sera l'issue de tout ceci, non +pas quant aux opérations militaires qui seront bientôt terminées; mais +ce n'est pas tout que de vaincre, il faut gouverner, et quoique, sous ce +rapport, les constitutionnels nous aient donné l'exemple de la plus +grande ignorance en matière de gouvernement, je crains bien que nous ne +trouvions le moyen de renchérir encore sur leurs sottises. Vous +trouverez peut-être que je m'explique bien légèrement dans une première +conversation, mais outre que je compte sur la discrétion de don +Philippe, je ne suppose pas que vous vous occupiez beaucoup de +politique, et vous oublierez tout ce que je viens de vous dire.»</p> + +<p>J'étais on ne peut plus surprise d'entendre le père Cyrille s'exprimer +avec tant de raison et de grâce, son habit disparut entièrement à mes +yeux, et je ne vis plus en lui qu'un homme extrêmement aimable dont la +conversation était pleine de charmes. Il sonna et ordonna à un frère qui +entr'ouvrit la porte, d'apporter le chocolat qui nous fut servi sur un +plateau d'argent avec les confitures d'usage; quant à lui, sa tasse lui +fut apportée sur une assiette de faïence commune. Nous causâmes encore +quelque temps, et, lorsque nous prîmes congé de lui, il me dit que, +quelqu'envie qu'il eût de me rendre une visite, il ne le pouvait pas, +les convenances et ce qu'il devait à la place qu'il occupait, ne lui +permettant pas de faire des visites à des personnes de mon sexe; «mais +je reçois toujours, lorsque je suis prévenu d'avance, et, si j'étais +assez heureux pour qu'un service à vous rendre, ou à vos amis, me valût +la faveur d'autres entretiens, je m'en féliciterais.»</p> + +<p>Je sortis de chez le père Cyrille, enchantée de lui, me promettant bien +intérieurement de le revoir. Je fis beaucoup de questions à don Philippe +sur son compte. J'appris que c'était à l'habileté avec laquelle il avait +su profiter des circonstances qu'il devait son élévation. Exilé par ses +supérieurs en Amérique, pour quelques imprudences de jeune homme, il +alla à Rio-Janeyro, où il acquit un grand crédit auprès de la reine qui +se connaissait en mérite. Il imagina et parvint à exécuter le double +mariage de deux infantes de Portugal, avec le roi Ferdinand VII et son +frère don Carlos. Il fut à cette occasion comblé de faveurs des deux +cours, et promu au généralat de son ordre. Au commencement de la +révolution, il manifesta des idées assez libérales. On prétend même +qu'il a été franc-maçon; mais les constitutionnels, qui auraient pu se +l'attacher par un évêché, le rebutèrent, et dès qu'il vit se présenter +des chances de contre-révolution, il s'y jeta avec toute l'ardeur de son +âge et de son état.</p> + +<p>Je proposai à don Philippe d'aller au Prado pour finir la soirée. Cette +belle promenade était remplie de monde; j'y vis une quantité innombrable +d'officiers français, et surtout de gardes du corps qui, presque tous, +donnaient le bras à des dames espagnoles. D'après ce que j'ai ouï dire, +les Français n'ont pas eu à se plaindre des rigueurs du beau sexe dans +cette campagne. On cite messieurs les gardes du corps parmi ceux qui y +firent le plus de conquêtes; mais ces dames ont aussi obtenu une +victoire, car beaucoup d'officiers entrés en Espagne, avec des idées +fort opposées au libéralisme, en sont sortis dans des sentimens bien +différens, et j'ai entendu des dames de Madrid se vanter d'être la cause +de ce changement.</p> + +<p>Il me tardait beaucoup de revoir le père Cyrille. Je ne voulais pas que +don Philippe s'aperçût de mon impatience qui, je l'avoue, était fort +grande. Je cherchais depuis quelques jours un prétexte pour lui écrire +que j'avais à lui parler, lorsque je reçus une visite qui me fit +connaître, à ma grande satisfaction, que le père Cyrille ne m'avait +point oubliée, et qu'il souhaitait lui-même de faire naître une occasion +de me revoir.</p> + +<p>J'avais quelquefois rencontré dans les sociétés, une dame B. que je +savais être l'une des directrices d'un établissement de charité à +Madrid. Nous avions eu ensemble quelques conversations dans lesquelles +je lui avais fourni des renseignemens sur les associations de ce genre +qui sont si communes à Paris. Un matin, madame B. vint chez moi, et +après les premiers complimens, elle m'annonça que le but de sa visite +était de m'engager à solliciter des autorités françaises des secours que +le départ de Madrid, de la plupart des familles riches, rendait urgens. +Elle me dit que le père Cyrille, qui avait repris sa place d'aumônier de +cette oeuvre pieuse, m'avait désignée à elle, comme très propre à remplir +le but qu'on se proposait, et qu'elle venait m'en prier de sa part. Je +m'empressai de promettre à madame B. que je ferais volontiers ce qu'on +désirait de moi, et, dès qu'elle fut partie, j'écrivis au général des +franciscains, en lui demandant une audience. Je reçus une heure après, +un billet fort poli du père Cyrille, qui m'offrait de me recevoir le +soir même à six heures. Je me fis accompagner par Yusef, et je me rendis +à l'heure indiquée au couvent de Saint-François, où je fus reçue de la +même manière que je l'avais été avec don Philippe, dans le petit parloir +dont j'ai parlé plus haut, situé hors du couvent, avec lequel il +communiquait par l'intérieur. Le père Cyrille parut à l'instant, suivi +du moine qui m'avait introduite. Celui-ci se retira dès que je fus +assise. Le père Cyrille me remercia avec beaucoup de vivacité de mon +empressement et me témoigna combien il était fâché de n'avoir pu +m'éviter la peine de me rendre chez lui. «Je suis condamné par ma place, +me dit-il, à ne pouvoir aller publiquement que chez les ministres ou +chez les grands. Je ne saurais, sans me compromettre, me rendre chez +vous, à moins toutefois qu'il ne fût bien public, même par la gazette +que vous êtes entrée dans l'association des dames de charité. Le départ +de la plupart des femmes des grands d'Espagne qui en faisaient partie, +laissa vacantes plusieurs des premières places; si vous daignez en +accepter une, votre qualité d'étrangère ne sera point un obstacle, +surtout dans ce moment-ci. Je désire d'autant plus vous voir accepter ma +proposition, que ce sera me fournir des occasions fréquentes et bien +précieuses pour moi de vous entretenir. Je n'aurais pas eu besoin +d'apprendre par don Philippe que votre conversation était pleine de +charmes. Je ne m'en suis que trop aperçu,» ajouta-t-il en me lançant un +de ces regards, à la fois tendres et hardis, qui caractérisent +particulièrement les physionomies du midi de l'Espagne. Pendant cet +entretien qui devenait de plus en plus animé, je ne pus m'empêcher de +jeter un coup-d'oeil en arrière, et de me rappeler à la fois tous les +hommes célèbres que j'avais vus de près; et malgré moi le général des +Franciscains me paraissait à la hauteur des généraux de nos armées. Quel +enchaînement bizarre de circonstances n'avait-il pas fallu pour amener +celle où je me trouvais dans ce moment. Le père Cyrille me parla +beaucoup des divers personnages fameux avec lesquels j'avais eu des +relations. «Je suis loin de faire entre eux et moi la moindre +comparaison, me disait-il, mais je serai comme eux digne d'être votre +ami.» Je le trouvais modeste de s'humilier à mes yeux; car, sous le +rapport de l'esprit, il ne le cédait à aucun de ceux auxquels il faisait +allusion, et il était incontestablement celui d'eux tous que la nature +avait le plus généreusement traité.</p> + +<p>Cet entretien, auquel j'avouerai que je me plus extrêmement, dura plus +de deux heures. Je dus enfin mettre un terme à ma visite. Je lui +déclarai, en prenant congé de lui, que je n'acceptais pas l'emploi qu'il +m'offrait, mais que je servirais comme volontaire dans le corps des +Dames de la Charité de Madrid, ce qui me donnerait l'occasion de le voir +quelquefois.</p> + +<p>«À ces conditions, me dit-il, j'accepte au nom de ces dames, et j'espère +que vous n'oublierez pas le chemin du couvent de Saint-François.»</p> + +<p>Je retrouvai mon Yusef sous le péristyle de l'église. Je rentrai chez +moi; et don Philippe, qui s'y trouvait, m'apprit qu'on parlait du +prochain départ de M. le duc d'Angoulême pour l'Andalousie. On venait +aussi de recevoir la nouvelle de la convention conclue entre le général +Morillo, commandant en chef l'armée constitutionnelle de Galice, et le +général français Bourke. Les libéraux exaltés, surtout parmi les femmes, +crièrent à la trahison; mais beaucoup de constitutionnels sincères +conçurent de grandes espérances de ce traité fait au nom et avec +l'approbation du prince généralissime. Ils espérèrent que les autres +généraux imiteraient l'exemple de Morillo, et que par ce moyen l'Espagne +obtiendrait quelques concessions que le roi sanctionnerait dès qu'il +serait sorti de Cadix: ils ne s'attendaient pas à l'inconcevable audace +de la régence, qui, tenant ses pouvoirs de S. A. R., osa refuser de +ratifier cette convention. Elle fut exécutée toutefois en partie; mais +elle donna de vives craintes pour l'avenir. Ces craintes ne se sont que +trop réalisées; et les Espagnols ont vu les engagemens pris par +l'héritier de la couronne de France, à la tête de cent mille hommes +victorieux, violés par un gouvernement qui, un an après la restauration, +n'eut pas encore un soldat dont il pût disposer.</p> + +<p>J'allai voir le père Cyrille, et je lui témoignai mon étonnement de la +conduite de la régence, que je traitai d'insolente. «Ils ont raison, me +répondit-il, et ils l'auront toujours dans un cas pareil. Ils savent, et +je le sais aussi, que le gouvernement français n'osera pas soutenir le +duc d'Angoulême: c'est la France qui combat et qui paie, mais ce n'est +pas elle qui commande. Les Français, s'il le faut, prendront Cadix +d'assaut; mais ils échoueront contre le duc de l'Infantado, qui, entre +nous, est la plus faible tête de l'Espagne, mais qui est gouverné par +Victor Saez et par l'évêque d'Oscua, membre de la régence comme lui, et +qui est bien le plus encroûté Servile de toute l'Espagne. Je me +garderais de dire à d'autres qu'à vous que je pense que le gouvernement +français devrait agir en souverain, et arranger les choses de manière à +ce que notre roi, lorsqu'il sera libre, trouvât un système raisonnable +établi sur des bases tellement solides, que les personnes qui ne +manqueront pas de l'entraver ne puissent pas l'ébranler. Mais on ne le +fait pas; et, pour mon compte, je crie plus haut que qui que ce soit que +la régence a raison, et qu'il n'y a aucune composition à faire avec les +<i>negros</i>. Je sais très bien où cela nous mènera dans quelques années; +mais je n'y puis, et probablement n'y pourrais rien. L'habit que je +porte me place dans une ligne dont je ne sortirai qu'à bon escient.» Ce +que me disait le père Cyrille me rappela Zayas qui, dans le parti +contraire, me tenait un langage dont le sens était le même. Le général +constitutionnel et le général des Franciscains étaient deux hommes de +beaucoup d'esprit et d'un grand sens; l'un et l'autre jugèrent très +sainement les hommes du parti dans lequel ils se trouvaient engagés: le +militaire partagea le sort des vaincus dont il déplorait les fautes, et +le moine profita de celles des vainqueurs.</p> + +<p>Je reçus dans ce temps-là une lettre de don Félix, qu'il trouva le moyen +de me faire remettre par don Joseph A... Il avait été blessé dans une +des affaires très chaudes que les troupes constitutionnelles de +Catalogne avaient eues avec les Français. Il était caché dans les +montagnes, et me priait de lui obtenir du major général un sauf conduit +pour se rendre en sûreté à Bayonne. Sa lettre était fort triste: «La +liberté est perdue, me disait-il; elle n'eût certainement pas succombé, +si toutes les armées avaient fait leur devoir comme celle de Catalogne; +mais nous avons été trahis à la fois par la fortune et par la plupart de +nos généraux. Cependant, si je ne meurs pas de douleur ou de mes +blessures, je suis assez jeune pour voir encore mon pays délivré du joug +que lui imposent les Français: fils aînés de la liberté, ils ont répudié +leur noble héritage. Puisse le spectacle hideux dont ils vont être les +témoins les faire repentir d'avoir souillé leurs armes en protégeant le +despotisme!» Je montrai cette lettre au père Cyrille, qui me dit: «Votre +ami a la tête chaude; mais il pourrait bien avoir raison dans quelques +années. En attendant il fait très bien de se réfugier en France; il fera +encore mieux d'y rester lorsqu'il sera guéri.»</p> + +<p>Don Joseph A... me prévint que, si je pouvais obtenir le sauf-conduit de +don Félix, il avait des moyens certains de le lui faire parvenir. +J'allai immédiatement voir le général Guilleminot, que je trouvai +faisant ses préparatifs de départ. Il m'accueillit avec beaucoup de +grâce, et ne fit aucune difficulté d'accéder à ma demande. En sortant de +chez lui je rencontrai plusieurs voitures et une longue file de +fourgons, le tout escorté par une troupe dont je ne reconnus point +l'uniforme, qui était gris avec des revers jaunes. Je crus d'abord que +je voyais les équipages du prince; mais on me dit que c'étaient ceux de +M. Ouvrard qui se rendait en Andalousie. J'admirai le train du +munitionnaire général: je ne présumais pas alors que tout cet étalage +finirait par la Conciergerie.</p> + +<p>S. A. R. partit à la fin de juillet, laissant le commandement de Madrid +au maréchal Oudinot, duc de Reggio; le prince ne prit point avec lui les +gardes du corps, qui continuèrent à résider à Madrid, à leur grand +regret, mais à la grande satisfaction d'une foule de dames espagnoles +qui applaudirent très sincèrement à une décision qui laissait dans la +capitale deux ou trois cents jeunes gens dont une expérience de deux +mois leur faisait apprécier le mérite. Pour toutes les personnes qui +n'avaient pas cette consolation, le départ du duc d'Angoulême et de la +garde rendit Madrid fort triste; plusieurs habitans notables, qui y +étaient restés, rassurés par la présence du prince, dont la protection +ne fut jamais implorée en vain, en sortirent dans la crainte des +vexations de la régence. Il ne resta de mes anciennes connaissances que +don Joseph A..., dont la maison était devenue fort solitaire. La société +de la marquise de Reyalio était toujours fort nombreuse; mais elle était +presque toute composée de Français que je ne connaissais pas. Je n'avais +rien qui me retînt en Espagne, qu'une vague curiosité d'être témoin de +la fin d'une campagne que je voyais bien ne pas devoir être longue, +quoique beaucoup d'Espagnols se flattassent que Cadix tiendrait jusqu'à +ce que le mauvais temps en rendît le siège impossible. Mais le père +Cyrille, qui avait des correspondances partout, m'assurait qu'avant +trois mois le roi serait à Madrid; il ne croyait pas à une résistance +sérieuse de la part des Cortès, et il était assuré que le gouvernement +anglais ne ferait aucune démonstration pour empêcher la chute de ce +dernier boulevard des libéraux.</p> + +<p>Peu de jours après le départ du duc d'Angoulême, un convoi apporta la +célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut reçue avec un applaudissement +universel par l'armée française, par les libéraux et par les modérés, et +avec un dépit mal déguisé par la régence. La joie fut au comble à Madrid +pendant vingt-quatre heures. On crut et on dut croire qu'elle allait +être exécutée. J'allai triomphante en apprendre la nouvelle au père +Cyrille. Il la savait déjà; mais il modéra singulièrement mon +allégresse, en m'annonçant de la manière la plus positive qu'elle ne +serait suivie d'aucun effet. «Vous allez voir, me dit-il, le corps +diplomatique faire des représentations; l'ambassadeur de France se +croira forcé d'y joindre les siennes, et le duc de Reggio cédera. Tout +se passa exactement comme il me l'avait dit. Les résultats de +l'ordonnance d'Andujar se bornèrent à la création d'une commission mixte +d'officiers français et de magistrats espagnols. Quelques prisonniers +furent élargis, et trois semaines après, les prisons furent plus +encombrées que jamais sur toute la surface de l'Espagne. J'étais +indignée du rôle que jouaient l'armée française et son auguste chef. Je +ne comprenais pas que le gouvernement français se laissât en quelque +sorte insulter par des gens qui, s'il leur eût retiré son appui, +auraient dû solliciter de lui un asile.</p> + +<p>Je passai encore trois mois à Madrid, pendant lesquels je ne voyais +guère que don Joseph A***, don Philippe et le père Cyrille. Ce dernier +me tenait au courant de tout ce qui se passait; j'étais tous les jours +plus étonnée de sa sagacité; mais c'est en vain que je tâchais de le +déterminer à adopter un autre système politique. Je vois aujourd'hui +qu'il avait raison dans sa position, et qu'il eût perdu tout son crédit +en cessant de se montrer un des plus zélés fauteurs du servilisme; car +on n'avait pas encore inventé les mots <i>apostolique</i> et <i>absolutiste</i> +pour désigner le parti dont il était un des chefs principaux.</p> + +<a name="c205" id="c205"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCV.</h3> + +<p class="mid">Soumission du reste de l'Espagne.--Capitulation de +Ballesteros.--Entrevue avec Riego dans sa prison.--Ses derniers momens.</p> + +<p>Quelque temps avant la reddition de Cadix eut lieu la bataille d'Arenas, +dans le royaume de Grenade, où le général Molitor défit entièrement et +dispersa l'armée de Ballesteros, qui par suite capitula avec les +Français, en stipulant pour lui et pour ses soldats des conditions qui +n'ont pas été tenues, quoique consenties au nom du duc d'Angoulême. +Riego, qui était sorti de Cadix à la tête de quelques troupes, s'était +réuni à cette armée et prit le funeste parti de chercher à s'évader +après la déroute. Il partit du champ de bataille, suivi de quelques +officiers, et se dirigea vers l'Estramadure, en traversant une partie de +l'Andalousie. Il fut malheureusement reconnu par les paysans d'une ferme +où il s'était arrêté pour prendre quelque repos. Pendant son sommeil il +fut entouré, et à son réveil il se trouva désarmé, au pouvoir d'une +bande de furieux qui le conduisirent à la Caroline, où l'on eut bien de +la peine à empêcher la populace de le mettre en pièces. C'est par le +père Cyrille, toujours instruit avant tout le monde, que j'appris +l'arrestation de Riego. Je ne doutai pas qu'il ne fût réclamé par +l'armée française, qui, à mon avis, devait le regarder comme compris +dans la capitulation de Ballesteros. Le père Cyrille voulut m'en +dissuader, et me prédit que cet infortuné serait livré aux tribunaux +espagnols, qui le condamneraient sans miséricorde. Je refusai de le +croire, non sans raison; car on apprit à Madrid qu'un détachement +français était allé à la Caroline pour se faire remettre le prisonnier. +Le père Cyrille persista à me dire que cette démarche n'empêcherait pas +Riego d'être jugé et exécuté. Il n'avait que trop raison; car à quelques +jours de là il arriva à Madrid, et fut déposé dans une maison qu'on +appelait le <i>séminaire des nobles</i>, qui avait plusieurs fois servi de +prison d'état pendant les troubles de l'Espagne. Son arrivée répandit la +consternation parmi les constitutionnels. Cependant on espérait encore +qu'il serait conduit en France; mais cette illusion s'évanouit quand on +sut que son procès allait commencer. Pendant les premiers jours il fut +permis à quelques personnes de le voir. Des officiers français qui +avaient eu cette curiosité me racontèrent les entretiens qu'ils avaient +eus avec lui. Je désirais beaucoup le voir, et j'en parlai à M D***, qui +m'offrit de m'en fournir les moyens: «Mais il faut, me dit-il, prendre +des habits d'homme; je viendrai vous chercher demain soir à l'heure où +on lui apporte son repas, et vous entrerez avec le commandant du poste +français.» Je prévins, le père Cyrille de la visite que je devais faire +à Riego, et je lui promis de venir le voir immédiatement après.</p> + +<p>M. D*** me tint parole. Il se rendit chez moi entre cinq et six heures, +et nous allâmes ensemble à la prison. L'officier français qui commandait +en chef la garde composée de soldats des deux nations nous introduisit +dans un appartement assez propre où était le prisonnier. Il nous salua +fort poliment. Je le trouvai assez tranquille et plein d'espoir. Il se +flattait d'être envoyé en France, parce qu'il se regardait comme +prisonnier de l'armée française. Ses argumens me paraissaient fort +justes, et je crois sincèrement qu'il avait raison. L'habit que je +portais était le même que j'avais lors de ma visite à San Juan de las +Cabezas; j'étais surprise qu'il ne me reconnût point. Je lui parlai de +don Félix, et à peine eus-je prononcé ce nom qu'il me dit: «Mais vous +êtes le jeune officier qui l'accompagnait. Je le suis en effet, lui +dis-je, mais je ne suis plus obligée de garder l'incognito. Je n'ai pris +aujourd'hui des habits d'homme que pour pouvoir arriver plus facilement +auprès de vous.» Riego s'imagina probablement que ma visite avait un +motif important pour lui; car il témoigna le désir de m'entretenir en +particulier. Le commandant y consentit, et on nous laissa seuls dans +l'appartement, en vue toutefois des gardes qui étaient dans +l'antichambre.</p> + +<p>Je m'attendais à quelques communications de sa part, mais je m'aperçus +que sa tête, que je n'avais jamais jugée bien forte, était encore +affaiblie par son malheur. Il témoignait du courage, mais ce n'était pas +celui que j'aurais voulu voir dans le héros de la révolution espagnole. +Il se repentait presque de ce qu'il avait fait pour la cause +constitutionnelle. Il se borna à me prier d'employer mon crédit, qu'il +supposait immense, à obtenir son exil en France. Je lui promis de faire +toutes les démarches possibles en sa faveur; mais je ne voulus pas +l'abuser sur le peu d'espoir que j'avais de réussir. Je lui insinuai +qu'il serait peut-être plus utile de faire solliciter les autorités +espagnoles; mais il refusa constamment de croire qu'il leur fût livré. +Le commandant rentra avec M. D*** et me pria de mettre fin à ma visite. +Je me retirai fort émue, et avec le funeste pressentiment que le +malheureux Riego ne quitterait la prison que pour monter sur l'échafaud.</p> + +<p>M. D*** m'accompagna chez moi et me laissa à ma porte. Dès qu'il fut +parti, j'appelai Yusef, et, sans me donner le temps de changer d'habits, +je me rendis au couvent de Saint-François. Je ne fus pas reconnue par le +moine qui venait ordinairement m'introduire. Je lui remis deux mots que +j'avais tracés à la hâte en le priant de les donner sur-le-champ au père +Cyrille. Celui-ci vint à l'instant; mais comme il ignorait mon +travestissement, il crut que je lui envoyais un message. Il me reconnut +enfin et me fit compliment sur ma bonne grâce en habit militaire. +J'étais peu disposée à écouter ses aimables propos. «J'ai, lui dis-je, +le coeur navré de douleur; je quitte ce malheureux Riego qui se flatte +d'être envoyé en France. Je l'ai trouvé bien abattu; et qu'eût-ce été +s'il avait soupçonné vos cruelles prédictions? Je viens vous proposer +une belle action, je viens vous proposer de la gloire. Déclarez-vous le +protecteur de Riego, sauvez-lui la vie. Donnez à l'Espagne et à l'Europe +un noble démenti des opinions et des sentimens qu'on vous impute. Je +vous fais l'honneur de croire que vous n'êtes pas cruel, et je vous +pardonne ce que souvent vous imposent votre habit et votre position. Je +vous ai donné et j'ai reçu de vous des preuves d'un grand attachement, +joignez-y celle de vous intéresser vivement au sort de Riego.»</p> + +<p>La physionomie du père Cyrille me montra que mon apostrophe l'avait +vivement ému. J'attendais sa réponse, qui fut précédée d'un silence de +quelques instans. «Vous me rendez justice, me dit-il, en pensant que je +m'emploierais volontiers pour sauver la vie de Riego; mais soyez +certaine que mes démarches seraient non-seulement inutiles, mais me +feraient perdre mon crédit; croyez d'ailleurs que les ministres +eux-mêmes n'oseraient pas, quand bien même ils ne seraient pas les plus +mortels ennemis de Riego, comme ils le sont, intercéder pour lui. Ce +n'est pas comme prisonnier de guerre qu'il sera jugé, c'est comme +premier fauteur de la révolution; c'est pour avoir été chargé de +l'exécution du décret de suspension des fonctions royales, lorsque les +Cortès emmenèrent le roi à Cadix. On veut faire un exemple, et rien au +monde ne peut l'empêcher. Si vous avez assez d'influence sur les chefs +de l'armée française pour les engager à enlever Riego, il ne mourra pas. +Vous voyez donc bien qu'il est perdu sans ressource.» Les raisonnemens +du père Cyrille étaient sans réplique; mais ils me donnèrent de l'humeur +contre lui, et je le quittai fort mécontente. Toutes les fois que je le +revis depuis, avant mon départ, nous évitâmes, comme si nous en étions +convenus, de parler de Riego.</p> + +<p>Quelques jours après, Riego fut condamné à mort; et par un raffinement +de cruauté, il fut privé du droit que lui donnait sa qualité de +gentilhomme, d'être garrotté, et non pendu comme un roturier.</p> + +<p>En Espagne il est d'usage de laisser trois jours d'intervalle entre la +sentence et l'exécution. Pendant ce temps le condamné est placé dans une +chapelle où il reçoit les secours de la religion. On obtient facilement +la permission d'entrer dans la chapelle, et beaucoup de personnes +charitables en profitent ordinairement pour aller consoler le patient et +prier avec lui. Je voulais proposer à don Philippe d'aller voir Riego; +mais il me prévint en m'annonçant qu'il avait formé le projet de s'y +rendre. Je l'engageai à venir me voir au retour. Il vint en effet, et me +confia sous le sceau du plus grand secret qu'il avait été chargé par +d'anciens amis de Riego d'avoir avec lui un entretien que la qualité +d'ecclésiastique lui faciliterait, et de lui remettre une dose de +poison, pour lui éviter de mourir sur un échafaud. «Je me disposais, me +dit don Philippe, à remplir ma commission; mais la conversation que j'ai +eue avec Riego m'y a fait renoncer. Ce malheureux est tout-à-fait +résigné et se regarde comme réellement coupable. Il a pris au pied de la +lettre les premiers mots que je lui ai adressés, et que j'avais préparés +pour entrer en matière, de crainte d'être entendu par les surveillans. +Il a continué sur le même ton, témoignant un repentir sincère, et me +demandant de la meilleure foi du monde si Dieu lui pardonnerait d'avoir +été le principal agent de la révolution. J'ai, comme vous le pensez, +renoncé à lui faire la proposition dont je m'étais chargé.» Ce que me +dit don Philippe me prouva que j'avais bien jugé Riego dans la visite +que je lui avais faite dans sa prison.</p> + +<p>L'exécution eut lieu le lendemain à midi sur la place appelée <i>de la +Cebada</i>. Riego fut placé dans une espèce de panier de paille tressée, +tiré par un âne. Il mourut dans des sentimens fort chrétiens, et laissa +après lui la réputation d'un homme fort au-dessous de la situation où +les circonstances l'avaient placé.</p> + +<a name="c206" id="c206"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCVI.</h3> + +<p class="mid">Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène +d'auberge.--Excursion en Suisse.</p> + +<p>Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français +disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti +apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités +subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et +réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce +spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans +discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent +bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient +successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de +leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme +même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien +dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres. +Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier +introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en +vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans +laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il +craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et +quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves +de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à +la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus +magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances +pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer.</p> + +<p>Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais +attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par +cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des +agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée +en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais +laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit +plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule, +j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et +dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond +attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par +cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes +vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le +bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à +ma mémoire.</p> + +<p>La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour +rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux +témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà +je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne +point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes +affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service; +mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus +péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles, +et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous +demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne +où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je +ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin +de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre +toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent; +ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher +d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère.</p> + +<p>«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la +réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que +vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que +soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens +de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie +encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.»</p> + +<p>Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait +jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si +dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un +départ qui était déjà résolu et nécessaire.</p> + +<p>Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des +sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le +régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement +pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et +j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai +comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de +toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que +j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux +hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un +orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris +quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le <i>visa</i> de mon +passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les +mentionne.</p> + +<p>Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à +Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître, +dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les +gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude +et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me +restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue +nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon +jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr +de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre +ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les +vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux +lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et +les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et +inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre +de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont +rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement +qu'ailleurs.</p> + +<p>Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa +lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables +de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans +une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à +coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une +reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous +font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait +davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold +demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame +arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les +réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en +quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds.</p> + +<p>--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus +rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité, +j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de +manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses, +je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la +vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives +expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes +relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une +franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long +avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait +mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de +renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille. +Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné +toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux +défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.</p> + +<p>Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les +vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à +retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié +vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable +succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de +ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule +me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à +lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant +d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste +encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une +dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices +sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable. +J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené +Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire <i>qu'il n'est point mon +fils</i> serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le +sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour +ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait +attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption, +pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens +d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel +bonheur.</p> + +<p>Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait +me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes +les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours. +J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté +d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin <i>una vera +desinvoltura</i>. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais +l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne +formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort +difficile.</p> + +<p>Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous +arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans +une auberge, point central des diligences. La première salle était +remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter +les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous +préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du +bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long +et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en +arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait +mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne +prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement, +pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà +debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains +qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère, +ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques +prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold +brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer +d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais <i>rendu +amour pour amour</i>. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise +n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par +son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre +bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En +résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble +attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire +que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur +une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.</p> + +<p>Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une +dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée; +et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma +volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le +danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en +rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions +à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère. +«Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par +l'espoir que vous deviendriez mon fils.</p> + +<p>«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un +fils!</p> + +<p>«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher? +Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre +malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah! +disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui +nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi +au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille +dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa +mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte +à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix +du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la +servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir: +«Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le +bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions +déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement, +occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un +tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le +sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous +donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?</p> + +<p>«--Ici, ma chère, à table.</p> + +<p>«--Vous voulez me plaisanter?</p> + +<p>«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil +expressif.»</p> + +<p>J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait +dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et +malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon +qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir +tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en +fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu, +messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans +l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui +où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à +exhiber leurs passe-ports.</p> + +<p>Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la +moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La +servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et +surtout du <i>beau militaire</i>. Aussitôt le brigadier de songer à son +devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les +passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.</p> + +<p>Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold +d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu +filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment, +vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à +vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence +de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui +prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je +ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à +jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me +promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante +mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de +vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians +dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher +une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins +à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage +d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il +fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que +l'estime pût entourer.</p> + +<p>La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre +tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold +montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent +beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à +irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de +tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une +filiale obéissance.</p> + +<p>Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai +oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la +Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître, +renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma +vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens +pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui +mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords +d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière +sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les +volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir +éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de +solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière +dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié +heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du +dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la +nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous +soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand +je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de +bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous +retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un +combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça +quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant +bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions +de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti +et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir +de ses promesses.</p> + +<p>Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves +avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et +me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il +était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je +l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était +affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour +m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma +connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold +était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris +avec effroi. Il ne contenait que ces mots:</p> + +<p>«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et +mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui +me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps +le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que +je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon +coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez +entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je +suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me +ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici +là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je +volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet +de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je +sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce +que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»</p> + +<p>Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de +l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette +séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment +Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de +contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé +percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice +un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce +sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très +agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le +revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de +l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les +consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et +quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et +des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point +encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève. +Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables +amis m'ont plus tard empêchée de mourir.</p> + +<a name="c207" id="c207"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCVII.</h3> + +<p class="mid">Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage +improvisé.</p> + +<p>Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans +intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage +pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs +des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris +ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts +en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis, +guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire. +J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui +semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un +peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce, +d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de +la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne +serait pas <i>con amore</i>.</p> + +<p>Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu +l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce +devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république! +comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a +peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans +l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a +son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire +valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un +cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du +piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne +doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de +thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur +de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est +impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle, +et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur. +Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de +1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste.</p> + +<p>Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les +environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de +fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à +côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette +époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand +seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de +bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade +de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles; +quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient +dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en +fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste +de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui +croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame +de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put +souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur +toute patriotique.</p> + +<p>Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où +Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce +fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand +poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions +dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges +du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa +réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui +témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de +distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en +même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom +illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis +bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il +fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été +bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des +poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la +Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais +auprès de lord Byron une mission des <i>liberales</i> d'Espagne; mais qu'on +compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce +voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont +voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration +personnelle.</p> + +<a name="c208" id="c208"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCVIII.</h3> + +<p class="mid">Gênes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord +Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc.</p> + +<p>Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je +venais chercher un poète en Italie: j'étais donc dans une excellente +disposition d'esprit pour m'abandonner à toutes les idées poétiques, +idées qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-même. Chaque pas que +je faisais sur cette terre sacrée réveillait un écho dans mon sein; à +mes transports secrets, à la vivacité de mes regards, à mon admiration +curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'âge +et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute, +qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de +grand et de beau, loin de me rabaisser en me forçant à un humble retour +sur moi-même, me transportait hors de la sphère des pensées communes, +m'exaltait et me grandissait à mes propres yeux.</p> + +<p>Gênes surtout m'inspira au plus haut degré ces impressions; Gênes la +superbe, dont les palais de marbre semblent destinés à réunir dans +l'enceinte d'une seule ville une assemblée de monarques. Non seulement +ce sont les maisons des riches habitans qui méritent le titre de palais; +mais les peintures à fresque ou sur stuc dont les Génois décorent +volontiers leurs façades, donnent un air de magnificence à des ateliers +de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux hôtels +occupés par les descendans d'André Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus +qu'une grandeur éclipsée; et ce doge qui s'étonnait de se voir dans la +foule des courtisans à Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il était +forcé de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de +sa cité humiliée. J'errai pendant plusieurs heures dans Gênes pour Gênes +elle-même, tantôt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantôt +m'arrêtant immobile comme une statue sous un portique près de la <i>piazza +delle amorose fontane</i>. Quand je rentrai à l'hôtel où j'avais laissé mes +paquets, je montai précipitamment au cinquième étage: j'avais reconnu +que la maison se terminait par une de ces terrasses pavées de <i>lavagna</i>, +si fréquentes à Gênes, et où les habitans aiment à prendre le frais. Là, +j'admirai encore la «<i>Superba Genoa</i>,» avec l'amphithéâtre de ses palais +de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les +hauteurs plus aériennes sont couronnées de châteaux de plaisance. À +gauche les Alpes, à droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis, +portant les yeux vers le golfe, au delà des vaisseaux, je regardais et +regardais encore à travers le lointain d'azur où les yeux de Colomb +eurent sans doute la première vision d'un monde inconnu.</p> + +<p>On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village +situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour +ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la +connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M. +Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi +à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait +milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se +promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me +reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât +mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien +découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir +Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins +discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les +visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait +reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa +seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en +vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment, +madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au +spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il +envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée +d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des +rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans +doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie, +tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta +ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit. +Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M. +Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé!</p> + +<p>J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une +véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui +venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au +moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de +quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile +conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête +d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de +mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> +Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet +homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se +promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord +Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre, +j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort +par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le +portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une +question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour +prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord +Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il +voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été +long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu +d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur +des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il +préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier, +il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus +belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette +tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron: +ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant +deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je +suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent +pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête +bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la +tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de +trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles +enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut +donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds; +heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut +prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait +prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta +une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en +nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou +fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.</p> + +<p>Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un +banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la +ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces +mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie +de <i>Sylla</i>. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la +main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la +tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart +nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici, +dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre +moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me +remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon +intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en +avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la +curiosité de le voir plutôt que <i>Sylla</i> qui m'avait amenée sous la +tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne +part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron +s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son +ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous +donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.» +Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une +transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de +près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une +avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de +paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement +de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se +décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne +crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes +les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète +d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval, +tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je +suis chez M. Duncan-Stewart.</p> + +<p>«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de +Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car +cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre. +J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui +ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les +feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une +contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de +ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce +qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire +Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous +apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit +Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité +naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus +enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire +de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien, +madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une +actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers +volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais +encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue +savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en +dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre +davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain <i>à la +casa Saluzzi</i>.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand +poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance, +je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre +héroïne de mes récits; je dirai seulement que <i>Sylla</i> fit naturellement +tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très +flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me +dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à +figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le +connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques +heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux +esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de +trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure +de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En +général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le <i>gentleman</i> est +plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre +écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer +aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y +a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me +suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son +autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées +libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est +rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle +de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce +Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais +né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop +romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange, +moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait +que les Anglais représentent toujours le diable boiteux.</p> + +<p>Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne +furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres +réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois.</p> + +<p>Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon +blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur +la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était +expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de +dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son +génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût +que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte, +avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son +nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille +pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en +jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me +servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec +Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques +rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il +signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient +aussi celles de l'empereur.</p> + +<p>La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas +sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place +dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres +souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par +l'espérance de ma visite à la <i>casa Saluzzi</i>. M. Duncan m'accompagna +presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à +cheval, après m'avoir répété: à demain, <i>signora</i>.</p> + +<a name="c209" id="c209"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCIX.</h3> + +<p class="mid">Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un +bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en +peine.</p> + +<p>Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'<i>Albaro</i>, la +<i>casa Saluzzi</i> me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans +ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour +plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture +du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier +de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit. +Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme +se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose +de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par +une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à +Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans +une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui +servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je +préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je +m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux +portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de +regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique +et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce +<i>beau désordre</i> qui n'est pas un <i>enfant de l'art</i>, mais bien un +désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée, +c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur +une pique surmontée d'un casque.</p> + +<p>Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne +m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me +demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la +table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord +Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait +à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais +dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les +scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel +on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des +goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il +avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait +à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait +déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un +anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi. +Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur +ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce +que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du +sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne +qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de +fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la +saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York +qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce +pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un +chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans +quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur, +peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient +entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. +Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié +bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la +politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de +la <i>casa Saluzzi</i> un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba, +famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et +moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier. +N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les +pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui +furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut +tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu +bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le +grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais +comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a +bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont +un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi, +ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La +liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe +visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule; +on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne, +c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un +singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les +noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les +noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité +très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu +se figurer que la <i>Compagnie des Indes</i> était un conseil de négocians; +ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui +survit à tous ses enfans.»</p> + +<p>«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret +du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de <i>vive +Byron!</i> et que ce nom sera synonyme de <i>vive la liberté!</i>» Byron n'éluda +pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je +vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe, +la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour +combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne +interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée +exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me +dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux +casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et +l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un +mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il +s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment +me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce +sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du +grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa +vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le +casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette +coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le +casque de Byron.</p> + +<p>Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus +bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il +venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à +être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron, +entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous +rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme! +C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au +moins Thane de Cawdor et de Glamis.</p> + +<p>Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait +d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se +défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait +annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris +s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes +saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses +yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce +regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit +lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je +vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut +s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant +et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses +larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des +sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si +généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort, +reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de +moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille +l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins +de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui +entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur +eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon +bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes +d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son +secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme, +dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez, +et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de +lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes +de croix en son intention.</p> + +<p>«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent +bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt +à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs, +aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le +mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous +expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes +je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est +qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois +entrer mon ami le Nabab<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; c'est un esprit fort, parlons d'autre +chose.»</p> + +<a name="c210" id="c210"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCX.</h3> + +<p class="mid">Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise +réputation des Génois.</p> + +<p>Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les +appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de +sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le +trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le +cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens +vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante +vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une +visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me +rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'<i>autorité +locale</i> d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en +imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui +s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint +tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus +heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes +lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du +côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien +secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques +domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de +les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces. +J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus +bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à +quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui +marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors +ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se +rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas +penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre +ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent +pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi, +bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé +d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte +remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de +profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre +de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la +<i>prima dona</i>. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était +volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne +paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse +négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant +qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à +contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir: +«C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est +un <i>picarone</i> qui exploite les poches du public pour son compte, mais +qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions +politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc +ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner; +et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de +M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur +que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite +domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et +comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la +curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer +d'avance tout le mystère de cette aventure.</p> + +<p>La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi, +était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon +nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison +roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait +été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs +sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine +maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous +fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en +plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et +frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent +alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres +en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient +à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la +boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les +portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées +en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et +les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus +carbonari.</p> + +<p>Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits, +avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils +étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir +affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils +avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du +brick anglais <i>the Blossom</i>, qui était en rade, pour y demander du +secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller +avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage +n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un +corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un +côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur +couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi, +eut le premier recours à ses jambes après avoir crié <i>sauve qui peut!</i> +les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent +bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non +seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les +perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des +gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor +Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne +pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait +de sa vie, me dit-il, et du talent de la <i>prima dona</i>. Je lui promis le +secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les +domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le +portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M. +Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En +voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne +part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes +et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils +s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche +roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure +de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron, +de conduire ma pauvre bégum à bord du <i>Blossom</i>.» J'entendis aussi ces +paroles <i>d'a parte</i>, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah! +madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à +la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo: +nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous +trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée +des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme +les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme +charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur +le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été +sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la +présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais +lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum, +la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à <i>casa Saluzzi</i>, +où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à +Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à +la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les <i>Genoëse</i> +étaient des voisins dangereux: «Ce sont les <i>Bravi</i> de l'Italie, dit-il, +je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral +Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service: +il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais +de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui +demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près +de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je +bientôt me rendre à Livourne<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.»</p> + +<p>Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit +Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.» +Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec +le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une +vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était une +... Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. Cela +m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait accueilli +ma demande.</p> + +<a name="c211" id="c211"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXI.</h3> + +<p class="mid">Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour +la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première +nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.</p> + +<p>J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à +mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie +où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus +obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre +que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un +grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la +terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le +dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie +poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui +mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement +j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus +grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je +passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que +cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il +faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris +l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je +reviens à la <i>casa Saluzzi</i>, où je continuai à me rendre assez +exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours +auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon +ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour +me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable +intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop +fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute +la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté +romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez +dans <i>don Juan</i>,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais +donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi +poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous +serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos +mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» +J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en +faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je +ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les +réponses; mon <i>exactitude</i> consistera à ne rien dire de trop, et à taire +ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser +que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un +lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui +par delà les nuages.</p> + +<p>Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à +faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En +les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques +importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique +qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait +écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a +long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me +montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le +baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui +gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, +donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché +pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq +ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du +croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé +mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des +chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur +libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: +on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre +que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un +<i>phrasier</i>: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les +peuples comme des mots d'ordre.»</p> + +<p>Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme +électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de +l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, +dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi +pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir +Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, +contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En +Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point +d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans +ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la +Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il +revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le +dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à +Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas +intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a +vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, +celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»</p> + +<p>Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline +Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous +nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres +dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je +l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant <i>historien</i>; hélas! elle sera +en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je +suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron +n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je +demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient +toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. +«Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, +par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres +qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai +écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris +souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier +mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour +quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette +élégie d'<i>Adieu</i> qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le +hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces +justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même +contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt +maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes +et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec +une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter +davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le +chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette +première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique +la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si +bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé +son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé +des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire +lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me +morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant +qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que +je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première +nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. +Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et +je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait +seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier +innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une +veilleuse devait favoriser cette <i>substitution</i>. Il faut vous dire que +j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie +des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté +de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, +afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma <i>compagne</i> me semble +déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues +de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à +son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur +son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras +sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait +un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me +réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève +moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même +probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le +sur-lendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et +c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à +son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur +quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»</p> + +<p>Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli +et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été +présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa +saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de +malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y +avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu +fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un +blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les +traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme +très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres +<i>s'harmoniaient</i> admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres. +Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie +affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et +nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un +jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce +jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent +beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé +de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une +somme assez considérable.</p> + +<p>Je fus encore retenue à dîner à la <i>casa Saluzzi</i>, et je ne retournai à +Gênes que fort tard.</p> + +<a name="c212" id="c212"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXII.</h3> + +<p class="mid">Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.</p> + +<p>Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont +prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune +de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à +l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de +ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à +quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans +ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si +mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant +ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel +passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les +expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style +de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans +l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le +mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de +Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le <i>monstre</i>?»</p> + +<p>J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait +éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans +son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on +se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues. +«Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le +succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma +vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans +les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais +d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement +conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des +caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne, +sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un +crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique +l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image +de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en +argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui +eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis +graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert +que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler +pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à +tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut +mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte +mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai +le recteur à un de nos banquets: en vrai <i>chanoine</i> de l'église +anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut +soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y +dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait +entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était +donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que +c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres +admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le +président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts +et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes +Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers. +C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais +j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me +faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer. +Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que +la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu +des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à +avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un +magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai +que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait +partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa +avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de +sa mort tragique me poursuit encore.»</p> + +<p>Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa +jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu +ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais +donc parler de lui à la troisième personne.</p> + +<p>Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année, +page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son +amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la +réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue +secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient +cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à +Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des +secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé +s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du +dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G*** +s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord +Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui +pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait +résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne +ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison +qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente. +Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de +s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru +avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort, +s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un +sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit +pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude +au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait +sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute +pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se +sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie; +mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait +juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions +furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut +retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture +des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir. +Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie, +prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette +catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère +plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les +caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source, +je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir: +vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon +sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre +histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout +opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en +commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de +singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie, +nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs +de la <i>régence</i>. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait: +«Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le +fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres: +aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les +maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit +s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais. +J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le +pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'<i>index</i>. +Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis +caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore. +Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de +notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant; +mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et +je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord +Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles, +me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui +venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le +dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa +complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux +dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon +en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet +d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle +sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de +telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je +vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais +un monstre.»</p> + +<p>Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère +d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du +noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa +Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne +m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le +hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La +veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M. +Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour +convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit +déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait +tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de +l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont +l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à +Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que, +pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du +paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un +mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de +faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune +charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante +de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était +parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait +irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord +que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut +l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire +des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de +savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre +dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard +quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa +charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu +oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand +ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de +complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il +sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la +conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors +l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper +à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par +quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à +aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne +se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna +rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les +conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la +comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque +membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes +étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille +anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de +voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me +recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération +d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car +ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une +âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux +l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.</p> + +<p>La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous +arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours +bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence +allait, hélas! commencer.</p> + +<a name="c213" id="c213"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXIII.</h3> + +<p class="mid">Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de +Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et +découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.</p> + +<p>Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me +reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite +éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien +déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il +avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous +cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes +un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de +l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet +appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma +vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en +consolations.</p> + +<p>Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre +mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon +fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold +passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin, +de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je +l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais, +je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un +organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les +chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son +intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous +étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure +était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène +d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes +pleurer à la place du <i>dernier regard</i>! Que de fois, à cette place, je +fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient +jamais mes immortels souvenirs!</p> + +<p>J'avais déjà en porte-feuille quelques faibles productions. Je résolus +d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le +roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant +un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je +me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne +devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold +souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi, +disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai +des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve +toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je +serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y +perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai +artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les +arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous +vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve +était si doux!</p> + +<p>J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de +nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique +pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous +n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos +projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire +naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa +demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si +peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme +est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires, +tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de +leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de +leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence +sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop +grande indifférence des préjugés et de l'opinion.</p> + +<p>Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile +d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble +retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne +quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me +recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle +présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette +femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions +peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec +une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et +toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours. +Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes +expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai +dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération, +comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me +conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui +avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui +me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le +remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.</p> + +<p>Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne +l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais +ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me +sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie, +pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis +six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces +prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il +eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant +tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient +d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible +convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de +sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que +le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais +bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans; +l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge +la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui +eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en +accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait +de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la +jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant +conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais +n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour +déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point +peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire +aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance +des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a +toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement +d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes +attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit +tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il +appelait mes <i>rigueurs injustes</i> ne put un instant ni l'éloigner ni le +refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma +part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma +connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui +inspirer.</p> + +<p>J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup +occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier +était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la +maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils, +c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa +grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme +riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle +écrit pour les libraires.</p> + +<p>«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a +pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle +est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait +seulement dit un mot.»</p> + +<p>Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille +par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de +me chagriner, m'amusait beaucoup.</p> + +<p>Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours +aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les +interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le +permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant +de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y +répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans +la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi, +annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles +abominations.</p> + +<p>Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée +pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en +acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente +soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans +la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler +devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la +demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne +saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que +dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme +vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais +sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant, +comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme +tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans, +le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que +n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une +simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de +parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang +n'avez-vous pas même brisés!</p> + +<p>Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un +régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la +fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution.</p> + +<p>Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la +guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de +la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans +espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à +cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet +impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait +adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette <i>aurea mediocritas</i>, +si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le +bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien +garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à +grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma +bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de +ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les +avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le +travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent +une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne +comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre +modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre +pour l'obtenir.</p> + +<p>En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter +d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille +anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une +lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et, +quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition, +n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller +autrement.</p> + +<p>Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux. +Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce +de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise +que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux +petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le +moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se +pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des +parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de +quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers +momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui +pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde, +s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez +plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise +ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait +assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.</p> + +<p>Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de +langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne +m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application +de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue <i>del dolce +favellore</i>, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle +désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare +et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et +presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres +était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi +à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir +donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques +de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à +éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au..., +célèbre dans sa société.</p> + +<p>Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans +le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer +dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de +dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir +les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement +dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais +un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait +deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes +opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me +mis à lire. Je lus:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Une île où grondent les tempêtes</p> +<p class="i14"> Reçut ce géant des conquêtes.</p> +<p class="i14"> <i>Tyran</i> que nul n'osait juger,</p> +<p class="i14"> Vieux guerrier qui, dans sa misère,</p> +<p class="i14"> Dut l'obole de Bélisaire</p> +<p class="i14"> À la pitié de l'étranger.</p> +</div></div> + + +<p>Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> qui entend bien +l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces +vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de +toutes parts.</p> + +<p>«--<i>Tyran</i> et <i>pitié</i>.</p> + +<p>«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me +dit milady avec un air atterrant?</p> + +<p>«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon +vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense +comme un autre enfant d'Apollon:</p> + +<p> Que <i>la lyre au tombeau ne doit pas insulter</i>,</p> + +<p>et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda +moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète +terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.»</p> + +<p>Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes +souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle. +Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable +qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre +d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me +contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son +petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets, +les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible +révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût +revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait +condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes +premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me +pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être +coupable.</p> + +<p>Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur +vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de +leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire +de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au +chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me +fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité, +mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à +milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec +ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui. +J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; <i>agir sans +réfléchir</i>, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold, +car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques +observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva! +l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold +était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me +demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez +moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en +le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si +convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite +de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards +mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec +vivacité.</p> + +<p>«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que +j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir.</p> + +<p>«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes +souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai +tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble +jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis, +comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait +expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par +de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je +fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités +d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous +eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui +fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même +société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la +sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je +soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant +volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans +avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense +dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre +bonheur.»</p> + +<p>Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître +tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était +déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa +loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de +mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc +presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne +devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas +avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui +me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée +m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante. +«Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se +sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse +me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais +du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un +titre de plus à son estime et à ses regrets.»</p> + +<p>Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma +porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma +résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient +des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune +opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice; +plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des +principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la +religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je +n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet +de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison +pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un +devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout +naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout +cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de +cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous +écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui +nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir +arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne +vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie +des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire +estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques +momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de +nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez +toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir +heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie +aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne +feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à +la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des +petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui +écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon +fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui +venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer +enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait +faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela +dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis +redevable et dont je lui dois faire honneur.</p> + +<p>Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut +pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de +ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une +honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me +contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages. +Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue +de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse +mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à +peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes +malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant +mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances +qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me +manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit +pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas +le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me +donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant +d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit; +car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du +soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où +j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je +voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et +intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa +fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me +procurais une petite ressource.</p> + +<p>Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais +vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700 +fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.</p> + +<p>Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en +fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et +prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais +des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une +anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu +chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit +comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et +trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on +me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son +coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me +marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir +rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un +billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant +la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la +rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble +inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre +bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la +rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je +suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter +entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que +nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je +n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement +m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent +au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une +reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.</p> + +<a name="c214" id="c214"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXIV.</h3> + +<p class="mid">Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse +généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de <i>Corinne</i>.--Six mois de +misère.--Lettre au Constitutionnel.</p> + +<p>Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse +et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu +d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne +veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait +favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà, +mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule +rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et +secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le +connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des +bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences +mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait +tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais +bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très +certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans +ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de +vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes +aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement +blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des +ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout +de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet +excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point +trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt +eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser, +à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je +n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption +que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis, +d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans +la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres +relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre +compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus +vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et +dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.</p> + +<p>Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de +toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire +mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas +l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait +supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de +promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la +résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes +époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise +fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien +maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de +Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?</p> + +<p>La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à +mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter. +En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus +reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la +rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne +m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait +toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous +envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre +des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop +difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si +vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant, +l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur +de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières +et je vois encore vos larmes.</p> + +<p>«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir +parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de +vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour +laquelle je vous suis nécessaire.</p> + +<p>«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous +pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai +à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur +douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus +cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir +perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt +d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point +d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en +communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.</p> + +<p>Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour +lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont +aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques +démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de +l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles +dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner +la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma +charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle +disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font +du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et +je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte +religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où +mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse +fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais +incapable d'un hypocrite serment.</p> + +<p>«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai +dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard +suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de +convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre +séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes +lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte +de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette +femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.</p> + +<p>Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la +confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes +les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à +croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner +le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez +moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes +il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et +mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce +que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.</p> + +<p>Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il +continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière +rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me +désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes +droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours +séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une +fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr. +pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut +donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était +un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et +cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je +n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant +ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a +départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune +littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.</p> + +<p>Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier +essai, je plaçai quelques cahiers de ma <i>Corinne</i> dans mon <i>vade mecum</i> +et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et +embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du +pédantisme. J'offrais ma <i>Corinne</i> presque d'un air timide et humilié. +On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je +ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je +cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail; +rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les +amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune +en ma faveur.</p> + +<p>J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de +quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable +accueil du public.</p> + +<p>Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai +point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me +traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la +vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais +morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma <i>Corinne</i> +ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages. +Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez +point <i>de nom</i>, et on <i>n'achète</i> que le nom aujourd'hui.--Je répondis +avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien +ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom +fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être +repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu +arabe de vos propositions.</p> + +<p>Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me +gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais +l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps +législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues +animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où +j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune +autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une +chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge +funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses +émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes +années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient +étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le +plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais +encore tout sacrifié.</p> + +<p>J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à +coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à +retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que +vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni +sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses +regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je +lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de <i>Corinne</i>; il me +conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me +dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma +chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon +adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même +je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: <i>d'un vieil ami qui +est désolé aujourd'hui de n'être pas riche</i>. J'ai, dans le cours de deux +ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la +demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de +nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui +de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours. +Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait +pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les +superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait +ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.</p> + +<p>J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très +exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez +pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de +ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de +mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir, +pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes +sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si +haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je +sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne +resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la +tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses +presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y +étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure +et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais +transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:</p> + +<p>«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a +droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un +moment?</p> + +<p>«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte +point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre... +que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à +mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.</p> + +<p>«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu +commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en +prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout +en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai +suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans +toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai +soixante-cinq ans, vous en avez quarante.</p> + +<p>«--Quarante-six, monsieur.</p> + +<p>«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge +réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de +cheveux blancs que rien ne dissimule?»</p> + +<p>J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et +j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes +paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge +irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.</p> + +<p>«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai +consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.</p> + +<p>«--Comment?»</p> + +<p>Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans +nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour +que je ne le nomme point.»</p> + +<p>Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui +devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait +quelques pages déjà lues de ma <i>Corinne</i>. «C'est écrit avec âme, c'est +écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre +cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur, +tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes? +Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme +les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée +à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me +disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé +revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me +tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit +pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte +cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous +ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain +cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.</p> + +<p>Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus +singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold, +car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je +m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me +voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans +attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans +ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se +mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail. +M. P... fut exact à venir chercher <i>Corinne</i>. J'étais sortie pour ma +promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses +aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui +il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son +étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à +quelque théâtre. Mes passeports me donnaient la qualification +d'<i>artiste</i>. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme +auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse; +car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes +que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les +produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne +hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant <i>le talent de faire des +livres</i>, je n'en parlais jamais et ne <i>reprenais</i> personne dans la +conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.</p> + +<p>M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un +reçu mon manuscrit de <i>Corinne</i>, m'engageant à continuer; ce que je fis, +au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à +lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon +amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette +seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait +s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire, +et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident. +Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il +partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la +reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je +reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le +manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue +Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre +première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée; +il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est +si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir, +continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire +ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours +heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai +peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement. +Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit +plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me +disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un +rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé +mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à +de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes +illusions! Je m'imaginai que la lecture de <i>Corinne</i> avait détruit les +favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me +promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans +courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette +résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de +la vanité.</p> + +<p>Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes +et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois; +mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire +avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et +j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie +que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une +fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui +eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort +malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de +convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans +ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se +mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses +excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je +dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés, +ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois +écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma +bourse fut vide et mon portefeuille plein.</p> + +<p>N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours +fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables +pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se +produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir, +sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le +mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point +qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant +ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages +suivantes vont le faire voir.</p> + +<p>Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du +Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la +<i>Corinne</i> de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge +mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses +sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours +à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes +émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le +surlendemain dans le <i>Constitutionnel</i>. Je m'y attendais si peu que je +ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de +Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le +<i>Constitutionnel</i>. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me +sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première +inspiration de la Contemporaine.</p> + +<blockquote> +<p> Constitutionnel du 15 septembre 1824.</p> + +<p> «Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne + qui cultive les lettres avec une brillante imagination et + l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque <i>étrangeté</i> dans + le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle + trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de + l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de + l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas + excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»</p> + +<p> À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!</p> + +<p> MONSIEUR,</p> + +<p> L'article sur la seconde <i>Corinne</i> due au pinceau, au génie + créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si + touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon + pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul + excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries + de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de + félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour, + j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de + nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu + bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons + heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de + quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme + telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son + héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir + parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à + l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble + et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais, + c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus + aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de + froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame + desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes + comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon + exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les + rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières + impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des + arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les + comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et + vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs + coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de + l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme + aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur + <i>les belles faiseuses de thé</i> m'ont rappelé un court séjour à + Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au <i>very shocking, very + improper</i> qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux + maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant + une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa + Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des + Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle + statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur + puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée... + marbre. Je compose une <i>Corinne</i>. Mon héroïne née sur les bords + enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de + François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter, + messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du + beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses + regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut + préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de + l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout + hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une + pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le + nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour: + <i>elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les + félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé</i> son amour + couvrit aussi <i>un sein de dix-huit printemps</i>, près des restes + mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et + angoissé de tant de souffrances.</p> + +<p> Agréez, etc.</p> +</blockquote> +<a name="c215" id="c215"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXV.</h3> + +<p class="mid">Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.</p> + +<p>Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé +pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je +dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le +reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que +l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la +capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail +et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes +souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation +littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore +l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis +réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une +opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans +écrire, c'était mourir.</p> + +<p>Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun +moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de +santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y +pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus +amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que +j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la +rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le +reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence +brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même +que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais +le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de +l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée, +et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce +moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède +pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion +qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette +morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides. +Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel +de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour +laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à +conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette +ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment, +que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait +de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai +assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le +visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à +dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide, +sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette +tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son +aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée. +Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans +l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se +lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces +grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à +prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À +l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main, +je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette +n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son +effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la +grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes +présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose +dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le +départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me +bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner +en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai +à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le +côté opposé de Paris, rue de Bondy.</p> + +<p>Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre +plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde +Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de +Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le +langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans +remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que +j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes +lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction +de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un +sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une +mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.</p> + +<p>Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba +aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des +maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle +avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur +sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le +chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit, +et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son +oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de +Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla +plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin, +vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le +jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais, +asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son +caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique +bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie, +sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit +sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle +vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À +six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de +la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne +l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa +malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse +paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir +faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel, +et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose: +«Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle +est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais +le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis +mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare +que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la +pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune, +plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse +et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant +un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité +publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous +pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»</p> + +<p>On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint +la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre +qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.</p> + +<p>«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de +votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime, +elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On +aurait affaire, nous autres <i>gros</i> marchands, à écouter toutes les +réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines +et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne +vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre +les mains de la police; entendez-vous?»</p> + +<p>Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans +être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement +contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et +charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant +de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en +beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée, +son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention +d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes, +vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier +encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le +voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de +seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice. +Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de +légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans +le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses +enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant +la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir +cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici +s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point +prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion +aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne +consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins +malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à +Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau +la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de +bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique +faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre +but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose, +à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en +moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel +peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en +revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans +tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent +devenues la récompense.</p> + +<p>Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus +du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.</p> + +<p>Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut +s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement +dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se +plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la +fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui +la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres +terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la +prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna +l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était +devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.</p> + +<p>«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse, +chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en +revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma +pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les +petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un +grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être +de celle qui me l'avait donnée.»</p> + +<p>--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable +attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait +au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût +honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la +persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait +échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une +petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de +n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le +pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je +lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et +mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse +carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au +sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine +resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du +trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait +totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut +lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci +n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement +l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle +avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle +résignation.</p> + +<p>Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle +croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je +dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa +toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était +immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se +refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait +connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma +mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais +été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car +après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste. +J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police. +Un inspecteur <i>du bureau des moeurs</i>, excité par d'affreuses femmes avec +lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison. +Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès +de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café, +pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que +j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police +ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai +encore bien effrayée et bien triste.</p> + +<p>Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et +malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela +redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et +alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était +rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle +pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon +enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait; +pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les +détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a +pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et +pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et +j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.</p> + +<p>«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans <i>sortir</i> +le soir: <i>voilà ce qui est cause</i> du malheur où je suis et de la mort de +ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour, +nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et +lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint +nous dire qu'on demandait en bas <i>une nommée Adeline</i>, pour la conduire +<i>au bureau des moeurs</i>.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma +mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise, +elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était +sûre que <i>j'étais cette péronnelle</i>. L'inspecteur monta; je crus tomber +morte en reconnaissant le même de qui j'avais <i>cru me racheter</i>. Ses +premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et +étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était +moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de +l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien +comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba +renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant: +J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma +pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah! +madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la +méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je +ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en +coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à +travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans +ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à +l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée +au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de +l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y +venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui +ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu, +mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il +faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres +de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre +logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus <i>sortir</i>, que +j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous +aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.</p> + +<p>«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»</p> + +<p>L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de +ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans +pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que +la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et +aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit +tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc +aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle +avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte +qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout +heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les +protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et +mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés +perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer +à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait +la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête. +Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui +embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce +qu'elle put prononcer.</p> + +<p>«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et +mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une +jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial, +vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère +idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont +son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au +nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille +voulut se donner la mort.</p> + +<p>Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme +de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a +plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle +sache tout, elle m'a souvent dit: «<i>Quando questa negazza parla della +sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.» Il me +resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais, +n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli +l'affreuse dureté, la barbarie de cet <i>honnête</i> homme envers la +malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste +tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où +l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne +veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.</p> + +<a name="c216" id="c216"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXVI.</h3> + +<p class="mid">Dernier degré du malheur.--Tentative de suicide.--Deux nouvelles +rencontres.--Tableau du Mont-de-Piété.--Les deux Soeurs.</p> + +<p>Je repris le cours de mon travail jusqu'à ce que l'excès des douleurs +qui vinrent m'assaillir me l'eurent rendu impossible.</p> + +<p>J'avais revu l'excellent, le généreux Béclard; c'était quelques mois +avant sa mort trop précoce. Il me conseilla de nouveau l'opération, et +préalablement m'engagea à me placer dans une maison de santé. Je le +promis, mais ma caisse entièrement vide ne m'en laissait plus aucuns +moyens. Je fus plus d'une fois prête à me décourager. En bien peu de +temps j'avais dissipé des ressources qui eussent pu suffire deux ans à +une vie obscure; rien ne pouvait me corriger de mes prodigalités, et je +ne frémissais qu'à l'idée d'un hospice. Quand je me portais +passablement, il ne fallait souvent qu'un rayon du soleil, une tasse de +café prise à ma fantaisie, pour me rendre tout l'élan d'une imagination +qui m'a perdue. Jetée en dehors de ma position naturelle dans le monde, +en hostilité avec tous les usages, avec toutes les salutaires +convenances qu'il impose, je n'avais, abandonnée de la terre entière, à +espérer que les consolations que le hasard, devenu fort avare, pouvait +m'envoyer.</p> + +<p>On a dit depuis long-temps que <i>plus on a moins on vaut</i>.--Je pouvais +donc, à l'époque dont je parle, me vanter de valoir beaucoup, car je ne +possédais plus rien. Me demander comment, avec 50 fr. par mois, et à peu +près 20 fr. que me valaient mes leçons, je pouvais me trouver réduite à +cet état de dénuement, je répondrai ici avec sincérité que je n'y ai +jamais rien compris moi-même, et je suis obligée de souscrire à ce +jugement d'un homme qui me connaît bien: pour cette excellente +Saint-Elme, une somme de vingt francs reçus représente toujours 40 +francs de dépenses, et 60 francs de dettes. Hélas, oui, je faisais des +dettes, mais sans avoir jamais provoqué la confiance de personne par des +mensonges et de belles promesses. Les personnes qui m'offraient des +facilités pour mes modiques besoins de toilette voulaient se faire une +haute opinion de mes moyens; parlant plusieurs langues, écrivant avec +facilité, on croyait sans peine que je paierais un jour si je voulais +travailler, et j'ai eu le bonheur d'y répondre. Ma bonne foi n'a point +manqué à ces témoignages de confiant intérêt. Mais avant, quelle agonie +de privations n'ai-je pas eue chaque jour à subir!</p> + +<p>L'époque de la mort de Louis XVIII est celle de mon plus affreux +dénuement. J'étais au fond de l'abîme creusé par vingt années de folies, +dont l'âge et l'expérience du besoin ne m'avaient point éloignée. Il ne +me restait plus que l'alternative de solliciter la pitié par +<i>circulaire</i> ou de m'y soustraire par une minute de courage. J'avais +depuis plusieurs mois perdu jusqu'au charme de ma liaison avec Léopold, +le seul être dont la présence et l'attachement auraient pu redonner de +l'énergie à mon âme et me faire vivre de cette vie de liberté, de +mystère et d'illusion, dont aucune femme n'eut jamais besoin comme moi. +Il était loin; ses lettres devenaient plus rares; je n'y répondais +presque plus, parce que (et ceci me paraît une confession bien sincère +et bien complète) il m'obéissait trop dans cette dernière +correspondance: il ne me donnait bien exclusivement que ce nom <i>de mère</i> +que j'avais placé entre lui et ma faiblesse, comme la seule condition de +nos rapports, que j'avais seul voulu, malgré ses prières, malgré ses +désirs alors si passionnés; ce nom dont je me sentais toutes les nobles +qualités pour lui, dans ses lettres me parut une sorte d'outrage, une +sorte d'abdication de ses anciens sentimens. Je me disais, en froissant +sa dernière lettre avec amertume entre mes doigts: Il m'aime comme sa +mère maintenant; un jour il me demandera mon <i>consentement</i> pour +posséder celle qu'il <i>aura choisie</i> par amour. Jamais! jamais!... Et dès +ce moment la vie perdit tout ce qui m'y attachait encore. Si je pouvais +aimer comme beaucoup d'autres femmes, bien plus que moi dignes d'être +aimées, il me serait resté du bonheur pour une paisible intimité. Mais +sans passion que peuvent être des attachemens sur la terre?</p> + +<p>J'ai eu l'ambition de l'amour comme Napoléon avait celle du pouvoir: des +peines déchirantes, des résolutions terribles, point d'obstacles aux +sacrifices qui le prouvent à l'objet aimé; mais aussi point de doutes, +point de raisonnement, une réciprocité passionnée, ou... rien... J'avais +trop senti ces blessures du regret, de la jalousie, du devoir, pour me +flatter d'être moins femme qu'une autre femme, et de donner bien +sûrement le change à tout ce qui restait de mon sexe; il me fallait +encore des épreuves pour arriver à ce calme du coeur qui ne cherche plus +qu'à réparer par une fin honorable une vie d'agitation et de délices. Je +n'y suis parvenue que par une série d'inconcevables scènes, il est vrai; +mais lorsque je pense au noble appui que me prêta la plus noble amitié, +oui, j'en atteste le ciel, quand je me rappelle tout ce que firent pour +moi Alexandre Duval, et Talma, son associé de bienfaits; quand je me +rappelle cette constance à obliger, cette patience pour l'ennui de mes +irrésolutions, il y a des momens où je suis prête à dire que j'ai été +<i>heureuse d'être malheureuse comme cela</i>. Mais, avant d'en venir à ce +dernier épisode, à ce terme de mes innombrables vicissitudes, je veux +consigner un trait de bonté, de générosité rare d'un homme dont rien n'a +pu me faire pénétrer le rigoureux incognito.</p> + +<p>Mon habitude était, je l'ai dit, de sortir le matin, et de ne rentrer +qu'à l'heure du dîner. J'appelais cela une vie de garçon; mais ma vie de +garçon n'allait pas jusqu'à sortir le soir, tant que je pus payer ma +pension; mais, depuis un mois en arrière de mon loyer, j'aurais rougi de +me prévaloir de la confiante amitié de mon hôtesse pour prendre à table +une place qu'un hôte plus lucratif pouvait occuper, et je lui avais dit +que je donnais leçon dans des quartiers trop éloignés pour pouvoir +rentrer de bonne heure. Femme excellente, elle me dit tout ce qui +pouvait rassurer mon amour-propre, et bien plus que d'ordinaire on ne +peut attendre des personnes dont on est le débiteur, pour m'engager à ne +pas me gêner. Mais mon parti était pris, et il y avait bien quinze jours +que, sortant vers deux heures alors, je ne rentrais que vers huit, +courant, l'oeuvre de mon déjeuner une fois accomplie, du Père Lachaise au +Luxembourg, et souvent encore passant devant les divers logemens que +j'avais occupés aux diverses époques de ma vie. Je ne ferai jamais +comprendre à mes lecteurs tout ce que mon imagination et mon âme me +créèrent encore de nouvelles douleurs dans ces courses qui me +détournèrent de tout travail, et me poussèrent enfin, par regret et +lassitude de la vie, à la presque résolution de me l'ôter. Le jour que +je veux rappeler, j'avais erré dans les environs du Champ-de-Mars: +assise sur le beau pont d'Iéna, il se fit un tel bruit dans mon coeur +que, sans penser à ce qui m'entourait, je sais que je pris ma tête à +deux mains et que, dans l'abîme de mes pensées, je m'écriai: «Quelle +existence d'effroi et de désespoir peut renfermer une minute!»</p> + +<p>Je me retirai par le côté droit du quai, près la pompe à feu; mon regard +se tourna sur Chaillot. Toi aussi, pensai-je, tu n'es plus; et même la +gloire, même cette brillante chimère s'éloignera de ta tombe... Eux du +moins sont tombés dans les rangs français, où... pour y avoir toujours +combattu... Moi aussi je vais mourir, et ne veux penser qu'au bonheur de +quitter une existence vouée à de si déchirans souvenirs, à de si mortels +regrets... J'étais arrivée au milieu du Cours-la-Reine, lorsque je +remarquai quelqu'un qui paraissait m'observer et me suivre; je retournai +sur mes pas, et continuai à marcher jusqu'à ce que la personne se fût +tout-à-fait éloignée. Nous étions en septembre, et le jour était baissé. +Je suis peu facile à intimider le jour; mais, n'ayant jamais eu +l'habitude de sortir le soir sans être accompagnée, je fis tout à coup +une première et triste réflexion sur mon isolement, et j'avançai de +nouveau vers la barrière, très résolue à ne plus rentrer dans Paris... +Dois-je le dire?... oui, je pensai une heure froidement et avec calme +aux moyens de me donner la mort. Mes papiers étaient depuis un mois +arrangés et déposés de façon à ce que cette terrible résolution apparût +dans toute sa vérité. Je vais dire avec naïveté, au risque même d'un +ridicule, la pensée qui me sauva la vie. J'étais arrivée tout près de +l'établissement des eaux minérales de Passy, à l'endroit où le quai mal +réparé offrait une facile descente sur la grève, qui en ce moment était +à sec à une grande dimension; je m'assis derrière le parapet. Le bruit +de la route diminuait insensiblement; la nuit était devenue obscure. +J'avais, le matin, ôté le sachet contenant le sanglant souvenir de la +Maternité, mis sous enveloppe, et adressé, comme tous mes papiers, à +Alexandre Duval. Je m'étais assurée de l'exactitude avec laquelle la +remise de ce précieux dépôt serait faite en cas d'événement. Je ne +croyais pas que, pour ma tranquillité, j'eusse droit de causer du +trouble à mes amis; mais ils m'eussent pleurée, regrettée; car bons, si +bons, ils savent que Saint-Elme est une bonne femme, et c'est quelque +chose, puisque cela donne de tels amis quand le malheur est là escorté +de vieillesse et de souffrance.</p> + +<p>Je regardais depuis quelques instans l'eau qui coulait doucement devant +moi; je commençais à sentir le froid de la soirée, et je me disais: <i>Ce +sera pire, mais cela n'est pas long; je me glisserai la tête en +avant</i>.--Ah! quelle différence de ce moment à celui où j'eus le bonheur +de trouver madame de T*** et de la sauver. Cette pensée me fut douce, +elle fit qu'un moment je me crus une victime du sort, et je +m'attendrissais sur moi-même, tandis que je n'aurais dû que maudire mes +extravagances qui seules m'avaient conduite au bord de l'abîme dont je +mesurais depuis long-temps la profondeur. Les larmes sont un bienfait; +pleurer, c'est presque échapper au désespoir; l'attendrissement ne fait +point commettre d'attentat: aussi déjà je me retirais avec horreur et +effroi du lieu où j'avais formé de si sinistres projets. En remontant +lentement vers le parapet, une autre terreur vint me saisir. La solitude +de la route prouvait que l'heure était avancée, et à la brune même elle +serait indue en pareil lieu pour une femme seule. Je ne saurais rendre +toutes les peurs qui me saisirent à la fois. Seule sur une grande route, +au milieu de la nuit, et voyageant, j'aurais marché sans crainte.</p> + +<p>Je restai comme clouée au parapet. Un homme vint à moi; c'était la +personne que j'avais évitée; je m'élançai au-devant, et saisissant son +bras: «Ne me fuyez pas avant de m'entendre, lui dis-je d'une voix +entrecoupée de pleurs, protégez-moi, ne me laissez pas seule ici.» Son +cabriolet était à la pompe à feu, il me le disait tout en m'entraînant +pour y arriver, criant du plus loin à son domestique: «Pierre, venez par +ici, du côté de l'eau.» À ce mot si simple je frémis involontairement; +l'inconnu me comprit, car son bras répondit au mouvement du mien. Il y +eut dans ce mouvement sympathique une sensation si consolante qu'elle me +ranima presqu'entièrement, et prenant une haute opinion du coeur de mon +guide, je résolus de ne lui rien déguiser de ma résolution, et même +peut-être de lui confier ma position tout entière. Au réverbère, je +levai mes yeux sur lui, et je vis une belle et noble figure où les +passions avaient laissé leurs empreintes; il était d'une taille fort +élevée. À peine étions-nous montés, qu'il me demanda si je voulais +permettre qu'il me reconduisît chez moi, ou si je voulais descendre sur +la place.</p> + +<p>--«Oh! descendez-moi à ma porte, je sens que je ne supporterais pas ce +soir de me voir encore seule dans la rue.</p> + +<p>--«Pauvre malheureuse femme! confiez-vous à mon honneur; vous êtes donc +bien à plaindre?</p> + +<p>--«Ah! plus que toutes les expressions ne pourraient le peindre, et... +par ma seule faute.</p> + +<p>--«Cet aveu seul les diminue grandement à mes yeux, et si je puis les +réparer, comptez dès ce moment sur un véritable ami. Me suis-je trompé, +vous n'êtes pas Française?</p> + +<p>--Non de naissance, mais de coeur, d'adoption passionnée.</p> + +<p>Nous passions, au moment où je disais ces mots, près du Pont Louis XV; +tout à coup un cri de déchirant souvenir m'échappa, et tendant +machinalement mes bras vers ce lieu, il y a bien près de neuf ans que +j'ai éprouvé là plus que la mort. Ah, monsieur, pourquoi survit-on à de +pareils jours? Et mes larmes coulèrent par torrens.</p> + +<p>--Pauvre malheureuse femme, répétait l'étranger, je crois vous +comprendre... et je vous plains bien plus encore; mais calmez-vous, et +surtout ne me faites aucune confidence au sujet du <i>7 décembre</i>. Si les +bornes d'un cabriolet n'eussent arrêté mon élan, je me serais jetée au +côté opposé de la place, tant ces mots me parurent renfermer de tristes +désappointemens de mes nouvelles espérances. <i>C'est un ennemi</i>, fut +l'idée qui me tomba sur le coeur comme un poids terrible; et sans +autrement réfléchir je fais un mouvement pour saisir les guides.</p> + +<p>--Que faites-vous?</p> + +<p>--Je veux, je dois descendre ici; vous m'épouvantez, vous me faites +horreur.</p> + +<p>--Moi?</p> + +<p>Et il avait à ce mot saisi mes mains, les tenait si fortement que le +cheval s'arrêta du mouvement; l'accent de ce <i>moi?</i> était au-dessus de +toute idée; je voyais qu'il allait parler, ajouter une rassurante +explication à cette syllabe unique, et mon âme était dans mes regards. +Tout à coup la physionomie si expressive de l'inconnu devient froide, +compassée. Vous avez raison, me dit-il, et poussant vers un fiacre de la +rue Royale il m'y descendit, ordonna au cocher de me conduire, me pressa +la main, et me dit à voix basse en italien: Mon adresse est dans votre +sac, écrivez-moi. J'étais encore sur le marchepied du fiacre qu'il avait +déjà tourné la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Je n'avais pas de quoi payer une course, et aller à pied à plus de onze +heures jusqu'à la rue Bergère... le portier payera; j'ai encore quelques +pièces; avec cette pensée je donnai mon adresse, et le fiacre, par son +monotone balancement, rendit mes idées mille fois plus lugubres encore. +Je ne sais quelle épouvante profonde m'avait saisie au coeur, mais je ne +savais proférer que les mots: ah, mon Dieu! Dieu de miséricorde! +aurai-je dû la vie à un ennemi? L'inconnu m'avait dit d'une voix tout +émue: pas un mot du 7 décembre. Le remords, le regret peut-être... +est-ce un parent du maréchal? Mais non, ceux-là ne doivent pas repousser +les regrets que sa perte a causés. Arrivée à l'hôtel, je fis payer et +montai rapidement à ma chambre. Le matin, la maîtresse de l'hôtel me fit +prier de ne pas sortir sans la voir. C'est mon congé, disais-je, qu'on +est contraint de signifier à qui ne paye pas; cela est naturel; et tout +en achevant de m'habiller je réglai ce qui revenait à mon hôtesse par +deux bons sur mes 50 francs par mois, et me disposai à chercher quelque +autre obscur réduit. Je descendis dans d'assez maussades dispositions. +Ce n'était pas ce que je croyais, ou plutôt c'était cela avec quelque +ménagement. On me proposa une autre petite chambre plus haut: je refusai +la jolie chambre plus haut; car il faut avouer ici une faiblesse dont le +dénûment de toute ressource n'a pu me corriger, c'est la manie d'être +logée avec quelque agrément. Puisque la vie est un voyage, pourquoi ne +vivrait-on pas en voyageur?</p> + +<p>Je reviens à mon changement de domicile. Ce que j'avais de ressources +passa à l'acquit du logement que je quittais, et il ne me restait rien +pour mes autres besoins. Sans argent, éprouvant toutes les douleurs +d'une cruelle maladie, humiliée jusque dans ma toilette, je me mis à +chercher un asile. Ce fut encore la journée aux rencontres et aux +aventures. Vers la rue d'Enghien, j'aperçus un élégant cabriolet, et +reconnus un M. d'Or..., dont ma vertueuse mère avait sauvé la famille. +La sainteté de ce souvenir m'enhardit à aller droit à lui. Il me +reconnut, je ne pus m'y tromper; mais inspectant encore plus vite ma +toilette que mes traits, ses yeux prirent cet air insolemment +compatissant qui ne promettent qu'une sèche et stérile pitié. «Quoi! +c'est vous, vous ici?</p> + +<p>--«Oui, monsieur le chevalier, c'est moi, la fille de la baronne +Van-N***, la bienfaitrice de vos parens aussi malheureux alors que moi +maintenant.» Ici je regardai ma robe en pensant au dénûment encore plus +triste de sa famille, auquel ma bonne mère avait si promptement et si +généreusement pourvu.</p> + +<p>--Je suis bien pressé, dit le chevalier; je ne vous offre pas de monter +dans mon cabriolet, mais je vous verrai, je vous aiderai.</p> + +<p>--«Vous <i>le devez</i>, car c'est le remboursement d'une dette d'honneur et +de reconnaissance; et... cependant je n'y compte pas.»</p> + +<p>--«Mon Dieu, n'allez-vous pas vous fâcher! Vous avez une singulière +tête, au moins, madame Van-N***.»</p> + +<p>--«Je vous défends de m'appeler de ce nom; puisque vous ne pouvez +oublier qu'il fut le mien, c'est en me rendant ce que vous devez à ma +famille, que vous pourrez seulement acquérir le droit de le +prononcer.--«Madame, madame, voilà de grands et terribles mots. Mais +convenez qu'avec votre brillante fortune il a fallu bien des folies pour +en être réduite <i>où je vous vois</i>; cependant veuillez m'indiquer votre +domicile.»</p> + +<p>«--Ne vous en occupez pas, monsieur, je saurai bien vous donner de mes +nouvelles.» Mon regard dit le reste, et je le quittai. J'avais besoin, +un besoin étouffant d'être avec moi-même, mais la fatigue me gagna, et +je me décidai à rester encore une nuit à mon ancien hôtel, fût-ce même +dans l'élégante mansarde dont on m'avait offert la perspective. Cette +journée devait être celle des plus cruelles impressions. En revenant par +le faubourg Montmartre, je me trouvai en présence de deux personnes qui +m'avaient connue chez le général Moreau et qui avaient souvent dîné à ma +maison de Passy. La seule délicatesse m'interdit de mentionner leur +accueil, et de répéter les paroles et les propositions humiliantes qui +l'accompagnèrent, et auxquelles je répondis avec tout ce qui me restait +de courage et de fierté. De tant de bijoux, débris d'un luxe qui dépasse +toute croyance, il me restait, et par oubli, des boucles d'oreilles plus +jolies que précieuses. Dans le désespoir d'une détresse qui venait de +m'humilier, je songeai à les livrer au Mont-de-Piété, et j'eus la force +de me présenter moi-même dans ces tristes lieux où tout rappelle ce +qu'il y a de plus hideux dans la vie, la cupidité et la misère. Témoin +de ce spectacle pour la première fois, je vis là une scène de douleur +qu'avec bien peu de chose je changeai en joyeuse reconnaissance, et qui +me fit vraiment sentir qu'on est toujours assez riche quand on éprouve +le besoin de consoler et de secourir. Je venais d'obtenir de l'usure par +privilége 80 francs. Je pouvais donner encore; et à la vue d'une misère +que le cinquième de ma somme pouvait alléger, je fis de bon coeur un +sacrifice que j'appellerai une <i>bonne action</i>, car elle me rendit +heureuse et fière. Les mourantes lèvres de l'objet de ma compassion me +donnèrent des avis qui m'encouragèrent à réclamer l'appui de mes amis +véritables, et de chercher dans une occupation constante les moyens +d'une existence tranquille et honorable.</p> + +<p>Voici les détails de cette félicité singulière dans mon infortune. +J'attendais mon tour dans le bureau, observant les dix ou douze +personnes qui s'y pressaient avec impatience. Quel mélange de tous les +rangs et de tous les états! Des femmes élégantes déposaient des bijoux +et des pierreries, et d'autres des draps grossiers; un militaire jetait +sa montre avec colère, et de pauvres ouvriers se débarrassaient avec +gaieté de leur habit jusqu'au dimanche. Je ne répéterai pas tout ce que +j'entendis; mais mes regards se fixèrent sur une femme à l'air timide, +aux vêtemens de cette propreté pauvre qui m'a toujours fait tant pitié, +qui, repoussée, coudoyée, se trouva contre moi. Apparemment que le +malheur n'avait pas effacé de mes traits cette expression qui n'a jamais +été méconnue par les infortunés, parce qu'elle n'a jamais été trompeuse +pour l'infortune; car une voix bien douce et presque suppliante me dit: +«Madame, vous paraissez bien bonne; laissez-moi passer avant vous; ma +soeur est seule à la maison, et en couche de cette nuit, et...--Passez, +et attendez-moi sur l'escalier; ne vous en allez pas sans m'avoir +parlé.--Oh! ma chère dame, que je vous remercie!» La pauvre petite femme +présenta au bureau deux chemises de grosse toile, mais si blanches +qu'elles en étaient belles, et un drap...</p> + +<p>«Combien?</p> + +<p>«--Le plus que vous pourrez.</p> + +<p>«--Il faut fixer.</p> + +<p>«--Eh bien, huit francs.</p> + +<p>«--Cinq, voulez-vous?</p> + +<p>«--Mon Dieu, il le faut bien.»</p> + +<p>Je pris la petite par la main, crainte qu'elle ne s'en allât, et lui +remis dix francs dans la main, me trouvant riche et heureuse de pouvoir +les lui offrir. «Ce n'est pas tout, pauvre petite; je veux vous +accompagner, je vous suivrai de loin.--Ah! madame, que vous êtes bonne! +Pauvre soeur, elle nourrira son enfant.» La jeune fille pleurait tout en +marchant, et nous arrivâmes en haut de la rue Cadet, à une assez belle +maison. «Je vais voir si ma soeur dort; voulez-vous, madame, attendre un +moment.» Elle revint presque aussitôt, et m'introduisit dans une chambre +lambrissée qui m'offrit l'exact spectacle de la touchante lithographie +de <i>la pauvre femme en couche</i>, avec la seule différence que les arts +ont placé près de ce triste lit où repose une jeune mère donnant son +sein pour berceau à son premier né, le père, l'époux de l'accouchée, +tenant une de ses mains et la regardant avec une expression de +mélancolique tendresse. Il n'y avait là qu'une mère et son enfant; elle +était posée plutôt que couchée sur un seul et dur matelas, tenant son +enfant bien étroitement serré contre son coeur.</p> + +<p>J'étais debout, suffoquée, contre le pied du lit; la jeune soeur de +l'accouchée m'avança une des chaises, et le nouveau-né jeta un faible +cri. «Ah! Lise, soulève-moi un peu, dit celle-ci d'une voix affaiblie.» +Aussitôt je m'empressai de le faire. «Vous êtes bien bonne, madame. +Voyez mon joli enfant, cela console de tout.</p> + +<p>«--Ne vous agitez pas. Je puis bien peu; mais nous allons causer en +amies, et tout s'arrangera.</p> + +<p>«--Mais mon Dieu, madame, vous ne nous connaissez pas; comment +avons-nous pu vous intéresser?... Lise me l'a dit, c'est la peine où +vous l'avez vue. Ah! il faut que vous ayez bien bon coeur; car +l'ordinaire est de fuir les malheureux. Que je regrette que mon pauvre +François ne soit pas ici!</p> + +<p>«--Que fait-il votre mari?</p> + +<p>«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous. +Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois +qu'il est entre la vie et la mort.»</p> + +<p>La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui +manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin +de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une +soupe samedi, répareront trois jours de privations.»</p> + +<p>L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de +lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son +histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en +comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que +j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où +mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon, +j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement +réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont +j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche +lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun +bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la +garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et +attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était +accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à +quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à +lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le +refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi +inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses +campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans +état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce +qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de +l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait +instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit +enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la +fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la +guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des +habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à +plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le +caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le +sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put +l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis +plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine +(celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère, +dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les +couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout +sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict +nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que +la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne +pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à +l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre +est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»</p> + +<p>J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces +excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant, +je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et +que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu +de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au +logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et +quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui +renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: <i>Écrivez-moi</i>, avec +l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie. +Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée +de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais +déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette +pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras +plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut +comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «<i>Ne +me parlez jamais du 7 décembre</i>,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien +devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse +catastrophe.</p> + +<p>Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra +jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une +vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus +le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère +vous servir un jour malgré vous-même.»</p> + +<p>Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de +me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui +prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la +dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que +jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la +consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au +souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me +disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de +l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis, +ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre +suivant.</p> + +<a name="c217" id="c217"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXVII.</h3> + +<p class="mid">Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative +auprès de ma famille.--M. Arnault.</p> + +<p>A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager +pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités +généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que +l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la +répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment, +ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné. +Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant +laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir +ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous +plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la +sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la +famille.</p> + +<p>Je fis machinalement un pas en arrière, en jetant un regard sur ma +toilette; ni le regard ni le mouvement n'échappèrent à Duval, qui, se +levant de table avec vivacité, vint à moi, m'ouvrit la porte de son +cabinet, m'y entraîna presque par cette bienveillante violence qui +promet un accueil consolant. «<i>Comme vous voilà changée!</i> +s'écria-t-il.»--Le ton dont ces mots furent prononcés fut déjà un +immense bienfait qui prédisait tous les autres. J'avais connu Duval dans +mes beaux jours, on le sait, mais jamais il n'avait montré à ma jeunesse +brillante le tendre empressement qu'il prodiguait à cette même +Saint-Elme vieille et presque indigente. Noble pitié que l'orgueil +dédaigne, qui offense la vanité, belle vertu du coeur humain, je place ma +fierté aujourd'hui dans le malheur qui m'en a fait connaître tous les +bienfaits de la part de Duval, de Talma, de Lemot; j'y retrouvai des +titres à quelque estime peut-être. Placée par l'amitié près du <i>foyer +bienfaisant</i>, non pas consultée sur mes besoins, mais prévenue dans +toutes mes espérances, encouragée dans la possibilité d'un travail +honorable par des éloges indulgens, je repris de l'énergie et du +courage.</p> + +<p>«--Talma et moi, nous n'avons pas cessé de parler de vous, bonne <i>folle</i> +que vous êtes. Il faut maintenant travailler. Il faut écrire avec suite, +avec ordre, avec liberté, mais avec décence. Avez-vous quelque chose de +fait?</p> + +<p>«--J'ai, hélas! mon pauvre ami, j'ai plus de manuscrits que de robes.</p> + +<p>«--Mais plus de courses, d'extravagances, surtout plus d'enthousiasme +politique, je n'aime pas cela chez les femmes. Je ne veux pas vous +affliger, mais vous avez une tête, une tête... Il est vrai que le coeur +par compensation est excellent.» Je répète ces éloges, car ils me sont +comme des brevets d'indulgence pour mes fautes passées.</p> + +<p>Je quittai Duval, heureuse, consolée; il venait d'être convenu que je me +placerais dans un logement commode, et que je travaillerais assidûment. +Je ne parlai à Duval de ma souffrance que bien légèrement... je ne la +sentais plus, j'étais tout entière aux douces consolations de coin du +feu, où un vieil ami, un homme plein de bonté et de génie m'expliquait +en frère, et comme le meilleur des frères, tout ce que son coeur lui +inspirait d'espoir, et tout ce que son expérience lui donnait de +garantie pour mes succès. Je le voyais sourire de cet air malin et bon à +la fois, type particulier de sa physionomie.</p> + +<p>Duval, en s'informant avec intérêt de mes manuscrits, me donna le +courage de lui dire tout ce que je croyais avoir dans ma chanceuse +existence de sujets pour occuper la curiosité du public.</p> + +<p>«Vous mériterez son intérêt, je n'en doute point; écrivez comme vous me +parlez, comme vous avez senti, comme vous sentez encore.»</p> + +<p>Je quittai donc Duval avec la promesse de travailler, et la certitude +sous ses auspices de réussir. Il m'écrivit d'aller voir Talma, qui me +prodigua les mêmes encouragemens. Je lus plusieurs fragmens à cet homme +aussi éclairé, aussi instruit qu'il était sensible et généreux. À mesure +que les cahiers avançaient, je les faisais tenir à Duval, qui mettait en +marge quelque observation encourageante. Chaque fois que je recevais une +pareille approbation, je passais la nuit à écrire, et bientôt ma douleur +au sein s'aggrava tellement que je fus enfin contrainte de m'en occuper +soigneusement.</p> + +<p>Je ne saurais trop dire le sentiment qui m'avait empêchée de faire +confidence à Duval de cette grave incommodité. Sa bonne réception +m'avait fait oublier mes souffrances, et depuis j'avais toujours remis à +l'en instruire, espérant guérir sans l'inquiéter de ce surcroît de +malheur. Je consultai de nouveau mon excellent Béclard, et le dernier +avis fut qu'il fallait de toute nécessité commencer mon traitement. +Épouvantée à l'idée des sommes qu'il en coûterait à mes généreux amis, +je résolus de vaincre ma plus invincible répugnance, et de frapper à la +porte d'un hospice. Depuis quarante-huit heures j'épuisais ma +philosophie à ne plus voir dans un hôpital qu'une dernière retraite +suffisante pour mourir.</p> + +<p>Depuis mon retour à Paris, j'avais cherché à renouer les traités avec +les parens de mon mari, pour une faible pension dont j'avais quelquefois +touché les arrérages, mais sans avoir pu l'obtenir garantie par contrat. +Depuis trois mois, une personne chargée de me transmettre les lettres et +les fonds, m'avait presque donné la certitude qu'on allait enfin me +constituer une rente de 1,800 francs si je voulais promettre de ne +jamais signer le nom de mon mari, et renouveler la renonciation positive +que j'avais déjà faite lors de ma fuite d'Amsterdam. Je le promis, et +reçus 450 francs. N'ayant pas revu M. Duha... je me rendis chez lui, et +au lieu de l'accueil ordinaire que j'en recevais, je ne rencontrai qu'un +autre fort grossier personnage, qui me lassa si vite de ses +intempestives observations, que je lui tournai le dos sans lui en dire +davantage.</p> + +<p>En rentrant, j'écrivis la lettre suivante au fondé de pouvoir de la +famille de mon mari.</p> + +<blockquote> +<p> Paris, 2 février 1825.</p> + +<p> MONSIEUR,</p> + +<p> «Je ne répondrai jamais à l'homme qui vous remplace si peu + dignement; mais je vous dois une justification après toutes les + preuves d'intérêt que vous m'avez données. Votre départ inopiné + dans le moment le plus pénible où je me sois vue depuis que le sort + me poursuit, me laisserait sans espoir ni courage si je ne savais + que cette résolution est le résultat de la calomnie; mais il me + sera facile de vous détromper, et de vous ramener à cette + bienveillance pour moi qui déjà me fut si favorable et qui peut + tout pour assurer la fin de ma triste existence. J'ose attester + Dieu que depuis mon départ de la Hollande je n'ai rien signé du nom + de mon mari, et ne l'ai même jamais prononcé à personne. Sa famille + n'eût même rien fait et ne voudrait rien faire pour moi, que le + seul respect pour la mémoire de l'homme bon et aimable dont ma + jeunesse fit le malheur m'imposerait un éternel silence. Je fus + bien égarée, bien coupable, monsieur, mais mon coeur n'est point + dégradé, mon âme n'est point avilie, et j'aurai toujours également + en horreur la bassesse et l'ingratitude. Ceux qui me peignent comme + si adroite et si dangereuse par mon esprit, oublient que cette + qualité qu'ils m'accordent si largement n'a servi presque toujours + qu'à m'entraîner à une fatale indépendance, mais que jamais je ne + m'en suis servie comme instrument d'intrigue, comme moyen de + fortune; et pourtant ces personnes si pures doivent savoir que + j'aurais eu bien beau jeu si <i>comme elles</i> j'eusse consenti à + servir <i>tour à tour Baal et le Dieu d'Israël</i>. Il est <i>faux</i> que + <i>j'aie abjuré</i> à Florence ni à Rome. J'ai été baptisée <i>protestante + réformée</i>, et c'est pour toujours; parce que je fréquente peu le + Temple, cela ne veut pas dire que j'aie changé de religion. Je les + crois toutes aussi bonnes les unes que les autres; respecter les + ministres et obéir aux lois du pays que j'habite, ne <i>faire jamais + aux autres que ce que je voudrais qu'on fît pour moi</i>, voilà, je + puis l'attester, la morale qui au sein même de mes égaremens a + réglé ma conduite. Il est vrai que je m'occupe à rédiger l'histoire + de ma vie depuis ma naissance jusqu'à nos jours, mais je n'ai parlé + à qui que ce soit de vous, de la famille de mon mari ni de ses + intentions à mon égard, et elle ne sera point nommée dans mes + Mémoires, que j'écris sous la protection d'un de nos littérateurs + les plus distingués, mon ami de trente ans, et qui ne sait + cependant que mon nom de famille et non celui de mon mari. Aucun + libraire n'est encore dans le secret de l'ouvrage. Je crois deviner + la source des propos qui m'ôtent votre bienveillance et que rien ne + justifie. Je vous ai fait passer le reçu des trois derniers 450 fr. + que vous avez eu la bonté de m'avancer sans autorisation. Si on ne + doit plus rien faire pour moi, vous ne perdrez point, monsieur, + soyez-en convaincu: ma mauvaise santé a paralysé mes ressources; + mais avec le temps, si la famille ne vous tient point compte de vos + avances, je parviendrais encore à acquitter cette dette que je + regarde comme sacrée.</p> + +<p> Daignez, monsieur, écrire directement à l'oncle de mon mari; il fut + toujours indulgent pour moi dans ma jeunesse; il plaidera la cause + de celle qu'aima si tendrement le fils bien-aimé d'une soeur chérie; + il rendra ses bontés à mon infortune qu'il protégea seul dans ma + jeunesse.</p> + +<p> Parvenue aujourd'hui à l'âge où cessent toutes les illusions, + souffrante et sans ressources, je regrette encore moins l'opulence + que je dus à un amour légitime que les torts qui me rendirent + indigne d'un nom respectable, et de cet amour qui me l'avait + assuré. C'est à la parfaite justice que je rends à toutes vos + qualités que vous devez l'ennui de ces longues explications, et je + ne crois pas avoir besoin d'en demander excuse à celui qui donna + plus d'une fois des larmes à mes malheurs, et qui n'y peut devenir + indifférent. Veuillez, monsieur, faire observer aux parens de mon + ami que le manuscrit de mes Mémoires est encore entre mes mains, et + même fort peu avancé; je peux vous en procurer la lecture avant + d'en disposer. Vous acquerrez la certitude de tous les changemens + de noms et de ma religieuse fidélité à une promesse dont entre vos + mains je garantis l'exécution immuable sur le souvenir du + douloureux respect que je conserve pour la mémoire d'un époux + outragé. Je suis fort souffrante depuis quelque temps, et j'attends + votre réponse avec toute l'impatiente inquiétude du malheur. Si la + décision de la famille m'est favorable, elle me soulagera de mille + maux; dans le cas contraire, elle voue le reste de mes jours à + d'effroyables peines. Je vous avoue donc, monsieur, que j'espère + tout de votre obligeante et sûre entremise.</p> + +<p> Agréez, je vous prie.</p> +</blockquote> + +<p>J'attendis huit jours avec assez d'agitation une réponse qui pouvait et +qui eût dû me donner les moyens de ne pas épuiser les généreuses bontés +de mes amis Duval et Talma qui alors à eux deux suffisaient à tout mon +nécessaire. Lemot ignorait encore la triste position du modèle <i>de sa +femme endormie</i>. Après huit jours d'attente, je reçus à la lettre que je +viens de transcrire une réponse de deux lignes si <i>réfléchies</i>, si +<i>froides</i> de prudence que la patience m'échappa; je les déchirai de +dépit et en renvoyai les morceaux sous enveloppe avec ces mots: «Voilà +des gens qui ne valent pas leur réputation, et je leur prouverai que je +vaux mieux que celle qu'ils voudraient me donner.» Depuis je reçus une +seule fois 300 fr. et n'entendis plus parler du négociateur que peu +après le prospectus de mes Mémoires.</p> + +<p>Peu de jours avant de me décider pour l'opération inévitable et trop +retardée déjà, je reçus deux lignes de mon excellent ami Duval, qui, +infatigable dans son zèle, me marquait qu'il avait parlé de moi à son +ami Lemot, et qu'il m'engageait à l'aller voir; parce qu'étant +légèrement indisposé il ne sortait pas; qu'il prenait une part très-vive +à mes peines, et qu'il voulait être de la Société de bienfaisance. Il y +avait bien loin de chez moi chez Lemot qui occupait une superbe maison +de la rue Notre-Dame-des-Champs. Plus d'une fois la douleur me força de +m'arrêter en route; mais une vieille amitié, cela donne du courage, et +mes espérances ne furent point trompées. Du plus loin que Lemot +m'aperçut, il s'écria: Ah! c'est vous, chère St.-Elme: mon Dieu, comment +ne vous êtes-vous pas souvenue de moi plus tôt?--Cet accueil chassa +toute autre idée pour ne laisser qu'un profond sentiment de joie et de +gratitude.--Votre modèle est un peu déformé, mon cher Lemot: +m'auriez-vous reconnue?</p> + +<p>--Partout entre mille; puis, comme dans sa jeunesse toujours occupé de +son art: Savez-vous que vous faites une superbe Agrippine à +présent?--Mon cher ami, le temps des vanités est évanoui. Autrefois je +me portais fort pour Hébé, pour Diane, pour Vénus: mon amour-propre ne +reculait devant aucune audace de ce genre. Aujourd'hui je vous assure +que cela me paraît un rêve. Lemot me dit qu'il avait conservé copie +d'une lettre que j'avais écrite à un ami du général Moreau, au moment où +il était question de me faire modeler; cette lettre a couru la société +de ce temps-là, et je vous la cite, ajoute Lemot, pour vous rassurer sur +une vanité qui ne fut jamais ridicule. Ayant reçu de Lemot cette pièce, +qui date d'une époque antérieure à toute idée de confessions, je la +transcrirai tout à l'heure; puisse-t-elle inspirer à mes lecteurs +l'indulgence qu'elle me valut dans mes beaux jours! Lemot m'avait remis +fort largement sa première part de la généreuse association de l'amitié. +J'avais eu toute ma vie un si grand bonheur de donner, que je concevais +les procédés de mes trois bienfaiteurs; je ne pouvais m'y montrer +sensible qu'en redoublant d'assiduité au travail, ce que je fis aux +dépens de ma santé, déjà si ébranlée. Nous faisions alors avec ces trois +amis des projets pour l'avenir. Talma, qui savait que j'avais beaucoup +connu M. Arnault lorsqu'il était attaché au ministère de l'intérieur, +l'avait aussi intéressé en ma faveur. L'auteur de Germanicus +m'accueillit <i>une fois</i> avec un entier et aimable souvenir du passé; +depuis il eut sans doute ses raisons pour ne pas persévérer dans la +généreuse fraternité de Duval, de Talma et de Lemot. Je lui écrivis +plusieurs fois: ni mes lettres ni moi ne pénétrèrent plus auprès de lui, +et je me persuade tellement que le refus de l'obligeance en prouve +l'impossibilité que je n'en ai gardé aucune rancune, et que j'aurais +tout simplement oublié si Talma ne m'eût souvent témoigné son étonnement +à ce sujet.</p> + +<a name="c218" id="c218"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXVIII.</h3> + +<p class="mid">J'entre dans une maison de santé.--Béclard.--Sa mort.--Je quitte la +maison de santé.--Nouveaux bienfaits de Duval et de Talma.--Bonté de +mademoiselle Mars.--Je commence mes Mémoires.--Nouvelles terreurs.</p> + +<p>Je me décidai à entrer dans une maison de santé. J'avais une fort jolie +petite chambre au rez de chaussée qui, de plain-pied, donnait sur la +terrasse du jardin. J'avais, avant de prendre ma résolution, prévenu mes +bienfaiteurs; leur prévoyante et généreuse amitié avait été grandement +au-devant de tous mes besoins, et j'entrai riche dans ce lieu de +souffrance. J'étais assurée aussi des soins de mon excellent Béclard. +Hélas! pourquoi ma reconnaissance n'est-elle plus qu'un hommage à sa +cendre! Béclard, au premier abord, avait une physionomie peu prévenante; +mais quelle âme sous cette apparente froideur de la science.</p> + +<p>Je ne mets aucune ostentation à savoir souffrir, car je trouve que la +faiblesse et les larmes vont à mon sexe; mais les sachant inutiles et +souvent nuisibles, j'ai toujours cherché à les surmonter quand il a +fallu me soumettre à quelque opération, et je ne montrai pas plus +d'effroi dans ce dernier combat de la douleur que je n'en avais ressenti +lors du pansement de ma blessure après la bataille d'Eylau. Béclard +parut étonné et charmé à la fois de me voir si résolue. «Je réponds de +vous, me disait-il, votre sang est pur et riche comme à quinze ans; vous +êtes forte de corps et d'âme.» Aux visites suivantes, je lui confiai ma +position, les souvenirs de ma brillante carrière et les noms célèbres de +mes amis; sa bienveillance prit un caractère d'amitié vive et zélée; ses +visites devinrent d'intimes causeries dans lesquelles il encourageait +mes projets et flattait toutes mes espérances. Il y avait près de vingt +jours que j'étais chez madame Deprés, lorsqu'une nuit je crus entendre +sangloter dans la chambre où logeait une jeune fille. J'écoutai +attentivement; la cloison était fort mince, et ses paroles m'agitèrent +jusqu'à l'heure où je réussis à faire parvenir deux mots à ma pauvre et +triste voisine. «--Ô ma bonne mère! disait une voix douce et entrecoupée +de larmes, si j'avais suivi tes sages conseils, je serais heureuse et +honorée près de toi..., et maintenant, que devenir! me voilà déshonorée, +malade et abandonnée...! Oh mon Dieu! mon Dieu!...» Les pleurs ne +cessèrent qu'au jour. Je ne voulus rien demander aux gardes, car en +général ce sont des femmes d'une sensibilité émoussée, sur qui l'aspect +de la souffrance est sans pouvoir ainsi que la pitié. Mais je frappai +légèrement à la cloison, contre le chevet de mon lit, et il s'établit +entre cette jeune fille et moi le dialogue suivant:</p> + +<p>«--Ne craignez rien, je vous ai entendue cette nuit; je puis vous aider +et je le ferai. Où voulez-vous aller, et que vous faut-il? Pouvez-vous +venir au jardin?»</p> + +<p>«--Madame, on me renvoie aujourd'hui faute de paiement; je ne possède +plus rien; je suis bien mal encore! mais comment attendre quelque chose +de la pitié? l'espérer des étrangers, quand celui qui me doit un intérêt +sacré m'abandonne!»</p> + +<p>«--Ne vous désolez pas; quand devez vous sortir?»</p> + +<p>«--Ce soir.»</p> + +<p>«--Je vais payer une semaine, puis je tâcherai de vous faire donner pour +votre voyage.»</p> + +<p>«--Mais je ne pourrai jamais rendre cela.»</p> + +<p>«--Ne vous en tourmentez point.»</p> + +<p>J'avais ici encore cédé aux premières impulsions de mon coeur, sans +réfléchir que moi-même devant tout à l'amitié, il y avait indiscrétion +d'accroître la charge par des infortunes étrangères. Mon Dieu! j'étais +loin de vouloir abuser de la générosité de mes amis; mais il m'est +impossible de faire taire mon coeur dans de pareilles circonstances; puis +l'époque du trimestre de la pension de Léopold approchait: aussi je +commençai par payer une semaine de la pension de la pauvre Céline.</p> + +<p>Je venais depuis deux jours de subir, sans pousser un cri, sans trembler +une minute, la douloureuse opération à laquelle je m'étais résignée; la +fièvre m'avait quittée, et déjà ma santé si menacée ne présentait plus +que des chances d'un prompt rétablissement. À côté de moi, la pauvre +jeune fille que j'avais consolée retomba plus malade, et trois heures +suffirent pour mettre sa jeunesse à l'extrémité; elle mourut dans la +nuit; et lorsqu'à midi je crus la voir arriver chez moi, on me dit +qu'elle venait de rendre le dernier souffle. La veille encore nous +faisions des projets d'avenir. J'avais cru si peu faire en assurant sa +pension pour huit jours, et cette courte prévoyance était encore moins +avare que celle de la nature.</p> + +<p>Je ne pus rester dans cette chambre, j'y entendais encore les +gémissemens de la pauvre Céline; il me semblait la voir au pied de mon +lit, avec ses regards doux et expressifs. Toutes ces images m'agitèrent +horriblement; on me mit au bain, le bandage de mon sein se détacha. Au +moment même de cette espèce de rechute on m'apporta un billet +très-pressé: ce billet m'annonçait que M. Béclard, alité avec une fièvre +cérébrale fort violente, m'avait recommandée aux soins d'un de ses +collègues, lequel me prévenait qu'il viendrait dans la matinée du +lendemain. Je ne vis pas même le nom; je ne sais ce que je fis, mais je +m'étais élancée de la baignoire en simple peignoir, et je ne repris mes +esprits que saisie par le froid et la neige qui me couvraient de la tête +aux pieds; j'étais dans le jardin, sans vêtemens, nus pieds; j'étais +frappée de l'idée qu'on m'avait écrit la mort de Béclard. On me reporta +dans ma chambre; je repris bientôt connaissance, mais j'avais une fièvre +ardente, et ma blessure était rouverte.</p> + +<p>L'idée d'un nouveau chirurgien m'accablait; il ne vint pas, et cette +négligence changea ma crainte en aversion. L'enterrement de Céline +allait avoir lieu; tout à coup il me prit un besoin de n'être plus dans +cette maison qui me rendit insensible à mes souffrances physiques. Mon +âme seule sentait, et elle me poussait vers Paris, où je pourrais avoir +des nouvelles sûres de celui dont l'habileté m'avait sauvé la vie, et +qui allait peut-être...</p> + +<p>J'avais écrit trois lettres à Talma, restées sans réponse; ce me fut un +autre motif de crainte et d'agitation. Je réglai mes comptes, et malgré +toutes les remontrances j'étais une heure après sur le chemin de Passy, +dans une de ces mauvaises voitures de Versailles qui rendraient malade +une personne bien portante, et qui, dans la position où j'étais, était +un véritable supplice.</p> + +<p>Arrivée à la place Louis XV, je crus mourir en mettant pied à terre; je +fis avancer un fiacre, et me fis conduire chez Béclard pour savoir de +ses nouvelles. Hélas! j'y appris qu'on désespérait de ses jours.</p> + +<p>Je repris pour une nuit ma chambre rue Bergère; j'étais anéantie. +J'écrivis à Duval et à Talma toutes mes tribulations. Je reçus du +dernier le billet suivant, dont l'original, ainsi que plusieurs autres, +est entre mes mains:</p> + +<blockquote> +<p> «Ma chère,</p> + +<p> «Je n'ai pu faire de réponse: vos deux premières lettres me sont + parvenues lorsque j'étais à la campagne, la troisième lorsque + j'étais sorti; et j'ignorais votre adresse, de sorte qu'il a fallu + attendre le retour de votre commissionnaire. Quelle maladie + avez-vous donc sur les yeux? J'espère, d'après ce que vous me + dites, qu'ils vont mieux.</p> + +<p> «Tout à vous,</p> + +<p> «<i>Signé</i> TALMA.</p> + +<p> «Je vous envoie 150 francs.»</p> +</blockquote> + +<p>Non-seulement je n'avais rien demandé, mais l'amitié de ces trois hommes +rares pour le coeur autant que célèbres pour leurs talens, ces amis de la +pauvre Saint-Elme ne lui laissèrent pas le temps de dire: J'ai besoin de +quelque chose; je souffris pendant quarante-huit heures des douleurs +inouïes, et jamais cependant mon âme n'eut plus d'énergie. J'étais +soutenue par l'espérance des succès prédits par mes bienfaiteurs; il me +semblait que tant que durerait la tâche d'écrire mes souvenirs, la mort +ne m'atteindrait pas. Je pris encore cette fois le dangereux parti des +palliatifs, et pendant deux mois je parvins à si bien engourdir ma +blessure au sein, que je me crus guérie radicalement. Six mois après +j'ai expié mon imprudence par tous les tourmens de l'enfer. Je voulais +enfin trouver un autre logement, et le hasard me fit enfin rencontrer +juste ce qui me convenait, rue Saint-Nicolas d'Antin, n° 36, hôtel des +étrangers. Je donne cette adresse comme une marque d'estime et de +reconnaissant souvenir pour madame Petit, maîtresse de cet hôtel où j'ai +composé les tomes 4 et 5 de mes <i>Mémoires</i>, cette maison où j'ai eu dans +l'espace de treize mois, toutes les illusions du bonheur, avec pourtant +tous les embarras du désordre, mais où je me vis constamment appréciée +pour le peu de qualités que je crois avoir.</p> + +<p>J'aime à parler de mon séjour dans cette petite chambre au premier, où +je vivais en garçon, où mes papiers, mes souvenirs réunis, composaient à +mes yeux un mobilier plus riche que tous ceux que naguère Jacob avait +créés pour moi. Je n'avais qu'un lit, trois chaises, un bureau, mais +j'avais quelques portraits et quelques fleurs, c'était pour moi le +monde.</p> + +<p>Voilà le domicile où j'ai passé des momens qui ne valurent jamais les +plaisirs vaniteux de mes premières années. Depuis 1815, pleurer, écrire, +rêver en liberté, voilà ma vie, et là, heureuse de l'amitié des trois +amis, sûre d'y répondre, nourrissant l'espérance de revoir bientôt +Léopold, de passer ma vieillesse sous l'égide de sa filiale protection. +J'étais assez heureuse, dans mon réduit, pour ne souffrir dans mes +douleurs que par la crainte de mourir, crainte que j'étais fort étonnée +d'éprouver. J'avais apporté une sorte d'arrangement dans le désordre de +mes journées. Je sortais toujours de neuf jusqu'à trois heures, moment +du dîner chez madame Petit, qui ne reçoit à sa table que deux ou trois +personnes, et toujours des locataires de son choix. Je ne m'y suis +jamais trouvée qu'en bonne compagnie. Riche des bienfaits de l'amitié, +je commençais enfin à vivre avec quelque économie. J'avais bien un peu +de dettes, et j'aime à avouer que je dus beaucoup de repos à la +confiance que j'inspirai à mon hôtesse; je crois aussi y avoir +loyalement répondu. Si je n'avais eu avec Léopold un lien plus cher, +c'est dans la maison de madame Petit que j'aurais voulu vivre. C'est là +que j'eus, le bonheur de retrouver un médecin qui remplaça mon excellent +Béclard, M. Boulu.</p> + +<p>C'est dans cette bonne et aimable famille que je continuai d'écrire mes +<i>Mémoires</i>. Mon travail s'avançait, non pas comme celui d'un auteur qui +fait un livre, mais comme celui d'une femme qui, dans ses souvenirs, +cherchait des illusions et des hommages à l'amitié. Ce bon Duval, qui +avait alors à s'occuper de ses propres affaires, trouvait néanmoins le +temps de songer à ce qui pouvait un jour réparer mes malheurs, et +peut-être affaiblir mes torts.</p> + +<p>Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'étais assise à mon bureau, la porte +de mon corridor étant restée ouverte, Duval était entré doucement, et je +fis un saut joyeux en le voyant. Il me parut ému: il l'était en effet, +mais d'une assez bonne nouvelle qu'il m'apportait. «J'ai parlé de vous à +M. Ladvocat, me dit-il, de ce que vous avez déjà écrit de vos +<i>Mémoires</i>, de ce que vous pouvez écrire encore; il entend à merveille +les relations délicates de la société, et il voit autre chose dans son +état qu'un commerce. Je crois que j'obtiendrai un bon prix de votre +ouvrage, quoique vous ne soyez pas auteur, et peut-être justement parce +que vous ne l'êtes pas.»</p> + +<p>«Mon cher, mon bon Duval, peu m'importe la valeur de l'ouvrage; vous +savez bien qu'en écrivant j'obéis encore plus à la religion de mes +souvenirs qu'aux exigences de ma position. Quel que soit l'allégement +que le travail y apporte, ce sera immense, et je serai riche.»--«Vous, +riche... jamais! vous savez bien qu'il n'y a point de trésor avec votre +tête;» et ses observations raisonnables prenaient la teinte de +l'attendrissement.</p> + +<p>Je l'interrompis toute en larmes en m'écriant: «Laissez-moi désormais +vous prouver combien je suis reconnaissante de vos bienfaits en sachant +me suffire. Je ne suis pas, ajoutai-je, sans autre ressource que celle +dont votre bonté s'est occupée de m'ouvrir la source, et là-dessus je +prêtai aux parens de mon mari des procédés dont ils sont incapables, et +qui pourtant n'eussent été qu'une faible restitution de l'illégale et +folle renonciation à la fortune considérable qu'on m'avait arrachée. Je +persuadai à Duval que ma rente était assurée: il le crut, et il partit +de là pour me démontrer que l'ordre n'en était pour moi que plus +nécessaire et plus possible.»</p> + +<p>Duval me quitta satisfait et rassuré sur cet avenir, objet de ses nobles +sollicitudes. Il ajouta en me serrant la main: «Je ne vous verrai pas +riche et brillante comme madame Moreau de 92, mais vous serez du moins +encore heureuse, paisible, à l'abri de l'adversité.» En me parlant +ainsi, ses regards fixaient mes traits flétris par les souffrances, mais +alors animés par tout l'enthousiasme de la reconnaissance.</p> + +<p>Pour ne pas abuser de la générosité d'un semblable ami, j'avais caché +quelque chose de ma position. Plus tard ils ont dû prendre pour de +nouvelles folies l'emploi pourtant régulier que je fis, pour la première +fois de ma vie de mon argent, enfin de l'acquittement des dettes que +j'avais dissimulées de peur d'être trop à charge à mes bienfaiteurs.</p> + +<p>J'avais agi en cela avec Duval comme je l'avais fait avec Ney dans de +plus heureuses circonstances. Duval était alors sur son départ pour les +eaux; il était souffrant, et certes les peines qu'il se donna pour moi +ne contribuèrent pas peu à augmenter ses souffrances; mais elles +allaient finir. Je courus le jour même chez Talma lui annoncer mes +espérances, qu'il partagea avec l'âme qu'on lui a connue. C'est ce +jour-là que je vis pour la première fois chez lui la mère de ses enfans, +qui me parut spirituelle, aimable, et qui était fort belle encore. Son +accueil fut plein de grâce, et j'y répondis avec toute la cordiale +facilité de mon caractère; Talma paraissait m'en remercier du regard. Je +passai là deux heures délicieuses. Nous parcourions du haut en bas sa +magnifique retraite où je lui promettais de longs jours. Talma souriait +à toutes ces espérances d'avenir. «L'entends-tu, disait-il à son amie, +comme elle est bonne, comme elle me connaît bien: c'est un si bon coeur, +que notre Saint-Elme.</p> + +<p>--Dites, Talma, notre vieille amie, comme Duval.</p> + +<p>--Oh! Duval, c'est notre Mentor.»</p> + +<p>Et là-dessus de rire tous trois. Il répétait à chaque instant: «C'est un +ami rare que notre Alexandre Duval; il ne cesse pas de penser à vos +intérêts. J'ai parlé à Ladvocat, qui m'a paru bien disposé. Ma +sollicitation était celle d'un ami; mais Duval, c'est une autorité. Je +l'aime comme un frère, et je ne connais pas au monde un plus honnête et +un meilleur homme. Allons, il faut maintenant travailler, ne plus +voyager, courir. Nous irons à Brunoy, ce séjour nous inspirera.</p> + +<p>Ces visites de consolation se renouvelaient souvent, et qu'elles étaient +délicieuses ces heures d'amitié que j'allais passer le matin chez un +homme de génie qui avait la candeur d'un enfant. Il faut que je remonte +un peu plus haut pour raconter une politesse, une obligeance tout +aimable de mademoiselle Mars. J'ai assez dit que j'étais plus que gênée, +et que ma toilette était comme l'aveu public de ma position, +lorsqu'enfin j'eus l'heureux courage de me confier aux coeurs de mes +anciens amis. Voici la description de mon costume qui fera sourire mes +aimables lectrices. J'avais pris dans mes voyages à Londres un goût pour +les spincers, auquel je fus forcée d'être fidèle. J'avais donc un +spincer gris à longue taille, un jupon de mérinos ponceau, un foulard +noué en sautoir, un chapeau noir et un schall gris à franges, tout cela +singulièrement empreint des traces d'un trop long service. Duval n'y +avait fait nulle attention, et mes traits altérés l'avaient frappé +davantage.</p> + +<p>Dans l'une de mes visites Talma me dit: «Ma bonne Saint-Elme, il ne faut +pas rester comme cela à l'anglaise, avec ce vilain chapeau noir: comme +vous ne savez pas acheter, Caroline s'est chargée d'y pourvoir. Quelles +étoffes aimez-vous?» et il me montra de charmans échantillons.</p> + +<p>«--C'est trop beau.</p> + +<p>«--Pas du tout, c'est bien.--Mais, mon bon Talma, cheveux qui grisonnent +et visage qui se ride ne valent pas qu'on dépense tant pour réparer des +ans l'irréparable outrage. Si votre amie si obligeante me donnait un de +ses chapeaux, je le porterais avec plaisir.</p> + +<p>«--Voulez-vous que je vous fasse une confidence? eh bien mademoiselle +Mars veut vous en offrir un, elle la commandé hier.» Talma, on le sait, +était ami intime de cette actrice inimitable. Je sus aussi que Duval +avait parlé de moi à mademoiselle Mars, et qu'elle avait paru prendre +intérêt à une si grande infortune, après une vie si brillante. Je reçus +en effet une capote du meilleur goût, que j'ai portée long-temps; et +lorsque je la montrai à Talma, il me fit écrire chez lui deux lignes de +remerciement à cette aimable fille de mon premier maître<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, plus +heureuse aujourd'hui; je me souviens de tout, et je ne veux passer sous +silence aucun des détails de l'obligeance qui m'était alors si +précieuse. Cette foule de services qui me furent rendus par des +personnes avec lesquelles je n'avais point d'intimité, je les rapportais +au bien que mes amis pensaient et disaient de celle qu'ils secouraient +si noblement. Il y a bien long-temps qu'on doit me croire capable de +tout, excepté d'ingratitude.</p> + +<p>J'allais presque tous les deux jours voir Talma, et il était bien rare +que je ne trouvasse quelques uns de ses pauvres pensionnaires dont le +nombre était grand; on eût dit que, comme les rois <i>réels</i>, Talma avait +aussi sa liste civile, et qu'il en faisait le plus noble usage. Je me +trouvai un matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire chez Talma, on me +dit qu'il était au bain; je rencontrai sous le vestibule une actrice que +j'avais vue à Bruxelles faisant nombre parmi celles qui jouent la +comédie, comme on fait des souliers pour vivre. Son air affligé me fit +soupçonner sa position; elle avait fait passer un mot à Talma; le +domestique vint dire qu'on répondrait, et en se tournant vers moi, il +ajouta: «Montez, madame, monsieur vous attend.» «Vous n'avez besoin de +rien, et vous allez le voir, et moi je manque de tout, et la réponse +n'arrivera peut-être plus à temps.» Telles furent les paroles de la +personne qui s'éloignait. En deux sauts j'étais au haut du petit +escalier et près de Talma, lui contant ce que j'avais cru voir, ce que +j'avais senti.--«Ah! j'en suis bien fâché, mais je vais envoyer à +l'instant même.--Oh, oui, cher Talma, à l'instant même.»</p> + +<p>--«Mais il n'y a pas d'adresse à sa lettre.»</p> + +<p>«Mon Dieu, tenez, elle n'est pas loin; voulez-vous que je coure +après?»--Son regard me remercia, et il répétait: Quelle excellente +femme.--Et me voilà dehors courant après la pauvre solliciteuse.</p> + +<p>Je la rejoignis au milieu de la rue St-George, et ce ne fut que tout +auprès d'elle que je sentis quelque gêne de ma brusque manière de +l'arrêter, mais je n'eus pas besoin de m'excuser. «Talma vous prie, +madame, de bien vouloir revenir, il désire causer avec vous.» À ces mots +la tristesse disparut, la joie anima des traits flétris par le malheur, +et j'appris, avant d'être arrivées rue de la Tour-des-Dames, une série +d'infortunes si cruelle, qu'en pensant à mes peines passées, je crus +m'être trop appitoyée sur mon sort. Rien ne fut aimable, généreux et +délicat, comme les manières de Talma avec cette pauvre actrice. Il me +semble le voir encore l'encourager du regard, il me semble entendre cet +organe plus touchant encore dans les accens de son extrême bonhomie, que +dans l'expression des plus pathétiques douleurs.</p> + +<p>«Je suis bien fâché de ne vous avoir pas reçue d'abord; mais je +réparerai cela. Je me rappelle très-bien votre père; il avait de +l'intelligence, du zèle. Croyez-vous qu'il ne pourra plus jouer? «Tenez, +voilà une lettre qui ne vous sera pas inutile près de votre nouveau +directeur, et voici, ma chère <i>camarade</i>, de quoi partir tranquille. Je +ne puis mieux pour le moment, et voilà mon grand regret; mais +écrivez-moi librement: ma recommandation est quelque chose en province, +et je vous la promets partout.» J'étais restée dans un coin au pied du +lit près de la porte de l'escalier dérobé; en passant près de moi la +pauvre et reconnaissante actrice me montra l'or qu'elle tenait à la +main, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Celui qui, par la +plus noble générosité, venait de causer cette émotion, s'était remis +paisiblement à son bureau, lisant son rôle du soir, et ne songeant pas à +ce qu'il venait de faire de si touchant. Ce qu'il y avait surtout +d'admirable en Talma, c'était sa simplicité, sa bonhomie dans des choses +sublimes.</p> + +<p>Dans toutes ces agitations, et depuis mon obscur séjour à Paris, le +souvenir de mon affreux D. L. ne s'était que bien rarement présenté à +mon esprit, et j'avoue que je tâchais de l'en chasser entièrement. Vers +cette époque, je reçus une invitation de me rendre rue Bourbon, qui +portait son paraphe et ses initiales. Je refusai net; alors on prit une +maison tierce, et là, qui le croirait, cet homme abominable, que j'avais +si long-temps aidé de ma bourse pour plus de 6,000 fr., osa faire valoir +une dette d'argent qui était bien moindre encore, mais que dans les +jours d'angoisse et de terreur il m'avait fait accepter. Ce n'était pas +cependant ce remboursement qui le tourmentait, mais le besoin de +connaître mes liaisons, l'appui que j'avais pu trouver, ce que je +faisais, si un jour je ne serais pas disposée à me venger de lui. Il est +des gens qui ne veulent pas croire aux qualités dont le sacrifice peut +être utile. Moi qui ai manqué à tant de devoirs d'un lien sacré, moi qui +ai si lestement agi avec les vertus de mon sexe, je n'ai jamais pu +concevoir qu'on pût être infidèle à une parole librement donnée pour +obtenir un service. J'aurais fait un serment de ne le jamais nommer à un +assassin qui eût respecté les jours d'un être chéri, ou qui m'eût +procuré le déchirant bonheur de recevoir son dernier regard, qu'aucun +pouvoir, qu'aucune séduction, ne m'arracheraient jamais un secret juré. +D. L. en fut si convaincu qu'il ne s'en inquiéta plus. Voulant néanmoins +connaître mes ressources, il réclamait deux mille et quelques francs. +Encore orgueilleuse dans mon indigence, je répondis sans hésiter: «Dans +moins d'un mois vous recevrez ce que vous avez l'infamie d'exiger.» +C'était lui donner l'éveil sur mes ressources et lui inspirer le besoin +de connaître mes relations. J'ajoutai dans mon billet: «Je vous +indiquerai bientôt le jour; mais puisque vous demandez ce que je ne vous +dois pas, moi je veux mes papiers et la cassette que vous avez osé me +retenir.» Je me crus quitte; mais, peu de jours après, il me fit écrire +qu'il avait à me prévenir d'une chose qui me touchait directement. J'ai +dit déjà que de temps en temps j'adressais quelques notes à des +journaux: j'avais moi-même porté quelques lignes à l'un de ces journaux +sur le tableau de la barrière de Clichy. Qu'on juge de ma surprise quand +je vis que ma lettre, au lieu d'être parvenue au rédacteur, se trouvait +entre les mains de D. L. J'avoue que j'éprouvai une sorte d'effroi à +l'aspect de ma propre écriture entre les mains de cet agent du comité +des noires recherches, comme dit Figaro.</p> + +<p>--«Les boîtes sont donc visitées par la police? m'écriai-je.</p> + +<p>--«Je n'ai rien de commun avec elle.</p> + +<p>--«La protestation n'est pas admissible, vous êtes la police +personnifiée à vous seul.</p> + +<p>--«Et vous, belle dame, l'extravagance même: quelle folie que d'être le +don Quichotte femelle d'une opinion qu'il convient de ne pas afficher, +et que vous, par exemple, cachez à merveille sous votre royalisme de +1815! lui répondis-je.»</p> + +<p>De 1814 aussi, reprit-il avec un sourire que rien ne pourrait peindre. +Cette conversation est textuelle. D. L. existe; il sert aujourd'hui le +trône et l'autel; au fond il est républicain et athée; mais il paraît +que tout cela s'arrange à merveille. D. L. me déroula dans ce court +entretien une série de promesses qui ne pouvaient augmenter mon aversion +pour lui, mais qui augmentaient mon effroi. Nous étions alors au temps +de la grande comédie <i>des comités-directeurs</i>, aux rêves des +conspirations de toute espèce; en fabriquer une bien gentille eût été +une si bonne fortune pour les honnêtes gens qui comptent sur leurs états +de service les délations! J'avais parcouru la Belgique, l'Angleterre, +l'Espagne, tous les pays suspects; j'étais sans fortune, et je vivais +avec encore un air d'aisance. Je passais ma vie à écrire; je sortais +toujours seule; enfin toutes mes allures avaient comme une odeur de +faction très-capable d'attirer les mouches. J'observai et je crus voir +que D. L. travaillait à quelque chose; cette expression est encore de +son dictionnaire; il savait mieux que moi-même le nom de toutes les +personnes militaires et autres avec lesquelles j'avais eu des relations. +Je connaissais entre autres trois officiers à demi-solde que je voyais +peu, mais que suivait partout mon intérêt; ils n'étaient pas heureux. D. +L. en me répétant leurs noms avec affectation m'effraya pour eux plus +que pour moi-même. J'affectai cependant assez de calme pour le +désorienter; mais en le quittant ce jour-là je pris un cabriolet, et me +fis conduire fort loin. J'écrivis trois billets que je déposai au +domicile des officiers; puis en rentrant en hâte j'adressai à mon +excellent Duval un billet à peu près dans ces termes: «Je suis forcée de +quitter Paris; ne me blâmez pas; si mes craintes se réalisent, si vos +nobles soins pour mon repos doivent encore être sans effet par ma seule +faute, pardonnez à la fatalité que je me suis créée et qui me poursuit +encore; ne regrettez pas ce que vous fîtes pour moi; n'importe où je +finirai mes jours, mon dernier soupir sera un souvenir reconnaissant des +bienfaits dont vous avez comblé la malheureuse</p> + +<p> SAINT-ELME.»</p> + +<p>Duval, je le savais, allait dans les premiers momens se fâcher; car il +m'avait si fort défendu de rien écrire; puis l'indépendance de ses +opinions ne s'était jamais accommodée de l'empire ni même de ses +souvenirs; mais je connaissais aussi sa bonté, et j'étais sûre qu'elle +me reviendrait.</p> + +<p>Avec Talma j'avais en fait d'opinion un peu plus mon franc parler. Je +lui écrivis ce qui m'était arrivé, et lui envoyai même copie de +l'article où il y avait bien un peu de culte pour le rocher de +St.-Hélène. Je le prévenais que la seule crainte des interprétations de +mon mauvais génie, D. L., m'imposait la loi de ne pas aller moi-même lui +tout raconter. Madame Petit me dit avec un air que je crus effaré qu'on +était venu me demander; cette chose si simple me parut un signe de +danger; des têtes organisées comme la mienne éprouvent souvent comme une +certaine coquetterie de persécution. Je ne balançai plus à croire que D. +L. allait me faire arrêter. Oubliant tout, excepté mes papiers, je me +sauvai, mon énorme porte-feuille sous le bras, comme si tous les agens +de police eussent été sur mes pas; je pris un cabriolet rue de Provence; +une terrible épreuve m'attendait en prenant le chemin du Père La Chaise, +où je voulais faire une dernière station. J'aperçus en haut, de la rue +des Amandiers un militaire dont je ne pouvais méconnaître les traits. +Léopold, mon fils, fut le cri de mon âme; il se retourna, me tendit les +bras, et je m'y jetai ivre de joie et de douleur. Nous nous rendîmes +ensemble au lieu du repos. Ah! malgré les jours heureux et tranquilles +qui doivent luire sur moi, je regrette de n'avoir pas expiré ce jour-là +sur le peu de terre qui couvre les restes de Ney et sur le sein de mon +fils d'adoption. Lorsqu'il prononça le serment d'adopter toutes mes +douleurs, je fus un moment tentée de confier à Léopold mon projet de +quitter Paris; mais je me rappelai ses devoirs, et j'évitai des +explications qui n'étaient pas nécessaires à notre sensibilité. Quelle +volupté de répandre ainsi ses douleurs dans un coeur tout à nous! Je me +réservai d'instruire Léopold par une lettre de mon nouveau voyage; je le +prévins seulement que, fort occupée, je ne le verrais pas d'un mois; il +comptait ceux qui devaient encore s'écouler jusqu'à son congé: ma +résolution manqua m'abandonner lorsqu'il me fit part de toutes ses +espérances d'avenir, de tous ses projets dont mon repos et notre commun +bonheur étaient seuls le but. Il s'était passé beaucoup de temps depuis +que je n'avais vu Léopold, et l'idée de le quitter peut-être pour +toujours me rendit d'une faiblesse que je ne pus surmonter. Je tenais +son bras sans pouvoir le quitter; son bras, répondant au mouvement du +mien, me causa une si violente douleur au sein que j'en perdis presque +connaissance.</p> + +<p>Léopold, épouvanté de mon affreuse pâleur, m'emporta jusqu'à une maison +voisine où l'on me donna un verre d'eau. Il m'interrogeait avec une +extrême anxiété sur une douleur que je n'avouais plus, parce que, soit +vanité ou raison, je me donnais comme guérie; circonstance qui réfute au +moins <i>l'intimité</i> qu'on s'obstinait à trouver à cette époque entre nous +deux. Ah! que de faux jugemens n'ai-je pas subis! Si je n'eusse été +soumise qu'à ceux de gens sans reproche; mais que d'<i>airs de tête</i>, de +haussemens d'épaules et de sourires dédaigneux sur mon inconduite de la +part de plus d'une dame de mes vieilles connaissances qui n'ont eu de +mieux ou de pire que la prudence de cacher ce que j'ai avoué avec +franchise! Les femmes jeunes et sages sont indulgentes; mais les autres, +ah! les autres!... J'aurais pu me venger de leurs procédés... Cela me +ferait plus de mal qu'à elles; je ne veux pas finir par un si vilain +sentiment que la haine.</p> + +<p>Ah! que je fus malheureuse quand Léopold me quitta! C'est pour toujours, +disait mon pauvre coeur; et la tête perdue, je me jetai dans mon +cabriolet, et me fis conduire à la barrière Clichy. J'y connaissais une +bonne femme. Je lui demandai de me trouver une chambre pour deux nuits; +elle m'offrit la sienne: c'était une sombre alcôve, et je ne pus en +souffrir l'aspect; j'acceptai seulement à dîner; et prétextant un oubli +de quelque affaire importante, je la quittai vers le soir, et fus +chercher l'hospitalité dans une auberge hors barrière.</p> + +<p>Les réflexions me vinrent enfin. J'avais été tellement sous l'empire de +mes terreurs paniques, que je n'avais pas même pris 60 à 80 fr. que +j'avais dans mon bureau, et il ne me restait que 20 fr. Je descendis +pour demander combien les lettres mettaient de temps pour aller et +revenir de Paris, lorsqu'en entrant dans la salle la vue de trois +gendarmes me glaça la langue; je commandai mon souper au lieu de faire +la question pour laquelle j'étais descendue. Je passai la nuit à ma +fenêtre, et à six heures je retournai à Paris. À la borne de la rue +Blanche, je m'arrêtai pour écrire deux lignes à Talma, qui lui +peignirent ma position, et surtout la nécessité où je croyais être de +quitter la France: «Dites à votre belle amie, lui marquai-je, qu'en fait +de garde-robe et de linge, j'ai emporté ce que j'ai sur moi, ce qui +indique le besoin de renfort.» Je reçus un paquet énorme, et dans un +foulard roulé 300 fr., et ces mots: «Pour Dieu, allez à Londres; voilà +une adresse. Ne vous perdez donc pas ainsi.» Je restai deux jours; car +je ne voulais pas m'éloigner sans avoir soldé madame Petit et retiré ce +que j'avais chez elle. J'écrivis à une personne sûre et prudente; et, +faisant le tour des barrières, j'allais expédier ma lettre, lorsqu'en +réfléchissant je préférai me rendre la nuit moi-même chez madame Petit, +en qui j'avais pleine confiance, quoiqu'elle fût d'opinion contraire à +la mienne en politique. Je suivis cette idée, et je fis bien. Je fis +demander madame Petit, et elle m'assura que personne n'était venu +depuis, et qu'elle savait que le monsieur qui m'avait demandée venait +pour me proposer de donner des leçons d'italien dans une pension de +demoiselles. Il ne faut qu'un rien pour me métamorphoser. Aux premières +paroles de madame Petit, je me trouvai bien ridicule, et j'en ris aux +éclats avec elle. Donner leçon chez une seule écolière est déjà fort +ennuyeux pour une tête comme la mienne; mais 2,000 fr. de rente ne me +feraient pas passer deux heures par jour dans un pensionnat.</p> + +<p>Je causai jusqu'à minuit; je repris tranquillement ma petite chambre, +que j'avais quittée pendant quarante-huit mortelles heures. Moi, si +aguerrie à toutes les plus terribles émotions, j'étais comme honteuse de +ma dernière terreur. Je fis ma confession à Talma en lui reportant les +cent écus, qu'il ne reprit que parce que je lui montrai mon fond de +caisse. Son amie me pria de me servir, si cela m'était agréable, des +effets qu'elle m'avait envoyés, et je les ai conservés précieusement, +ainsi que les foulards de Talma.</p> + +<p>J'étais, j'en conviens, bien plus embarrassée pour Duval; car je sentais +qu'il désapprouverait et la peur, et les motifs et les conséquences. +J'écrivis un mot bien soumis; je me fis, je crois bien, un peu plus +souffrante que je ne l'étais; car je savais qu'en parlant à sa pitié, sa +colère n'y tiendrait pas.</p> + +<p>Les temps s'écoulent et s'accomplissent; j'approche de la fin de mes +<i>Mémoires</i>. La dernière époque qui me reste à peindre fut encore si +remplie, que j'en réserve les matières au dernier chapitre de mon +dernier volume.</p> + + +<a name="c219" id="c219"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE CCXIX ET DERNIER.</h3> + +<p class="mid">Lettres de Duval et de Talma.--Souvenir de M. de Talleyrand.--Visite de +M. Ladvocat.--Traité pour la publication de mes Mémoires.</p> + +<p>Je reçus un billet de Duval qui me rassura. Je savais que cet excellent +ami avait le désir et l'espoir de voir ma vieillesse à l'abri du besoin, +et j'avoue que je mettais un peu d'adresse à lui faire oublier mes +folies passées par les preuves de mon active assiduité. «Il m'est +impossible d'aller vous voir, m'écrivit-il, je pars pour la campagne +d'où je ne reviendrai que lundi: mardi vous me verrez. Ce que vous +m'avez envoyé me paraît bien.»</p> + +<p> Mille amitiés.</p> + +<p> Signé D.</p> + +<p>Tranquille sur ce que je redoutais le plus, le mécontentement de mon +bienfaiteur, je me donnai le plaisir de causer à coeur ouvert avec Talma +dans une lettre où mon coeur fut bien bavard. Je la fis porter le matin, +et le soir j'eus un accès de fièvre très-violent; je fus quarante-huit +heures dans un triste état d'autant plus que j'avais fermement résolu de +ne consulter de médecin qu'au moment où j'aurais terminé définitivement +mon travail; voulant ne point tromper l'attente de mes amis, je passais +mes soirées et mes nuits en partie à écrire; je puis en appeler au +témoignage de mon hôtesse; car je ne quittais mon bureau que pour causer +quelques instans avec elle dans sa chambre de plain-pied avec la mienne; +dans ces nuits de cruelles souffrances, je sentis le bonheur d'avoir +quelques qualités qui attirent la bienveillance et l'amitié; sachant +lutter avec la douleur, je me remis assez bien pour pouvoir sortir le +lendemain. Inquiète du silence inusité de Talma à ma grande lettre, je +lui écrivis deux lignes et fus accablée de cette réponse: «Je n'ai point +reçu la lettre dont vous me parlez; je suis accablé de travail.»</p> + +<p> Tout à vous,</p> + +<p> T.</p> + +<p>Je sortis tristement préoccupée; j'allais souvent chez Talma: je lui +écrivais presque tous les jours: cela aurait-il inspiré de sinistres +entreprises à ce maudit D. L.? Je ne reçus que quelque temps après +l'époque que je retrace la solution du problème, et je crois respecter +les mânes d'un ami en gardant le silence. Je ne puis me refuser le +plaisir de transcrire encore un billet que je reçus à l'époque où +Béclard vivait encore. Voici deux lettres qui datent de ce moment, et +dont j'allais omettre l'insertion.</p> + +<blockquote> +<p> «MA CHÈRE SAINT-ELME,</p> + +<p> «J'ai appris avec une véritable douleur votre grave indisposition. + Un peu de courage, ma chère; j'ai vu beaucoup de ces opérations, et + toutes ont réussi; ainsi ne perdez donc pas l'espérance, et + donnez-moi de vos nouvelles. Je ne vous écris qu'un mot, car je + suis entouré de monde comme à l'ordinaire, et je suis attendu pour + une répétition. Ainsi, encore une fois, du courage et de + l'espérance.</p> + +<p> «Tout à vous,</p> + +<p> «<i>Signé</i>, TALMA.»</p> +</blockquote> + +<p>Le surlendemain, après mon bulletin envoyé:</p> + +<blockquote> +<p> «Je suis enchanté d'apprendre, ma chère Saint-Elme, qu'il n'y a + plus de danger pour vous; mais point d'imprudence; faites bien tout + ce que votre bon médecin vous dira de faire.</p> + +<p> «À vous. T.»</p> +</blockquote> + +<p>Je cite ces lettres avec orgueil. De tous les amis de mes belles années, +ceux qui ne me durent jamais rien, eux seuls, Talma, Duval et Lemot, me +secoururent, me ranimèrent à l'espérance, et je cite ces preuves +d'amitié bienveillante comme des titres de gloire.</p> + +<p>Nous étions à la fin d'avril, le temps était doux, et je sortis un matin +de fort bonne heure pour me promener dans le jardin presque détruit de +l'ancien Tivoli. Que de souvenirs m'appelèrent encore là où j'avais si +souvent étalé les pompes de ma jeunesse! je me regardai presque avec +compassion, et le <i>sic transit gloria mundi</i> erra sur mes lèvres; mais +l'aspect de ce jardin en ruines me causa un attendrissement plus élevé, +et les regrets de la vanité perdirent encore là leur cause. J'avais pris +avec moi un volume, le dernier de Delphine. Je relisais, pour la dixième +fois, cette scène de la dernière nuit passée dans un cachot, qui ne +devait plus s'ouvrir qu'à l'heure du supplice pour l'homme à qui +Delphine s'était immolée avec tant d'amour; rien ne m'avait jamais paru +d'une éloquence si déchirante que ce voeu trop tardif de son amant de se +séparer enfin du monde et de la société, et de vivre pour sa maîtresse. +En lisant, avec des yeux baignés de larmes, ces belles pages, je sentis +toute la puissance du charme qu'avait toujours exercé sur mon esprit le +beau talent de madame de Staël, et je donnai de nouveaux regrets à sa +perte. Je ne parle ici cependant de cette lecture que par la rencontre +d'une circonstance particulière. En feuilletant machinalement +l'intérieur du livre, le nom de M. de Talleyrand, qui s'y trouvait écrit +de sa main, m'inspira une foule de pensées confuses. Je fus toute ma vie +extrêmement dominée par ma manie de faire cas de la bienveillance des +gens d'esprit, et M. de Talleyrand tient, sous certains rapports, un si +haut rang dans mes souvenirs, que, malgré son silence inexorable pour +Saint-Elme malheureuse, je cédai bien aisément au désir de lui témoigner +un agréable souvenir: je défis la reliure du livre, la mis sous +enveloppe, et l'adressai à l'hôtel du prince avec une ligne seulement. +«Je viens, mon prince, de trouver votre nom et un discours de vous au +directoire dans un volume que je loue; il faudra que je le paye; mais +Didon, plus que détrônée à présent, n'a songé qu'à une chose, c'est +qu'il vaut mieux que ces pièces de la république circulent le moins +possible aujourd'hui.» J'avais mis mon adresse au bas, mais je n'obtins +pour réponse que le même silence qui avait accueilli mes premières +tentatives. Eh bien! mon esprit n'en inventait pas moins toutes les +excuses de la bienveillance en faveur de M. de Talleyrand.</p> + +<p>Mon ouvrage avançait à vue d'oeil, mon manuscrit grossissait, mais la +visite qu'on m'avait annoncée ne venait pas. Pendant toute cette +attente, j'avais appris comment mes amis Duval, Talma, et même M. +Arnault père, s'étaient efforcés de me mettre en relation avec une +maison dont le poids dans la librairie et la littérature est déjà pour +les ouvrages qu'elle publie un gage de succès. J'ai toujours espéré +quelque chose de la bienveillance publique pour les inspirations de mon +coeur; mais j'étais loin de l'ambition de voir mon nom inscrit sur les +catalogues avec celui des premiers talens de notre époque. Malgré les +encourageantes assurances de mes amis, j'avais peine à croire à +moi-même, parce qu'enfin, me disais-je, il n'y a qu'un contrat avec un +libraire qui puisse établir la véritable valeur d'un livre. Je me +chagrinais des retards et de l'incertitude. J'appris heureusement, et +cela me fit patienter avec un peu moins d'anxiétés; j'appris, dis-je, +d'une personne qui avait dîné chez M. Évariste Dumoulin avec Talma et M. +Ladvocat, que ce dernier avait parlé d'une lettre de M. Arnault où ce +littérateur m'avait fort recommandée pour la traduction des théâtres +étrangers.--«Talma, ajoutait cette personne, s'est exprimé sur votre +compte avec tout le feu de l'amitié, assurant que vous pouviez mieux +faire que de traduire les autres. M. Ladvocat a répondu qu'il était +presqu'en parole avec M. Alexandre Duval, votre ami dévoué, pour le +manuscrit de vos <i>Mémoires</i>, et qu'il se proposait de vous voir +incessamment à cet effet. Ainsi, madame, vous voilà encore une fois +lancée dans la carrière, et ce dernier épisode de votre histoire peut en +être le plus brillant.</p> + +<p>--«Oui, répliquai-je, c'est une bonne et belle fin qu'il faut faire +après une vie si orageuse. Un peu de succès me rendrait honorables et +doux mes vieux jours; je justifierais ainsi le généreux intérêt des plus +nobles amitiés, et, malgré la franchise qui seule peut excuser peut-être +tout ce que j'avoue, je ne me vengerai que de la fortune.»</p> + +<p>Ne connaissant pas même de vue M. Ladvocat, je ne saurais dire toutes +les terreurs par lesquelles je passai jusqu'au jour qu'on m'avait +indiqué enfin pour sa visite. J'avais été le matin de fort bonne heure +chez Talma, qui n'était pas non plus sans impatience. Je ne pouvais +tenir en place. Quand je rentrai, madame Petit m'informa qu'un monsieur +était venu me demander, et qu'il devait revenir.</p> + +<p>--«Quel est ce monsieur?</p> + +<p>--«Il ne l'a pas dit.</p> + +<p>--«Quel est son air?</p> + +<p>--«Fort doux.</p> + +<p>--«Vieux?</p> + +<p>--«Oh! non, madame, fort jeune, et avec d'excellentes manières.</p> + +<p>--«Ah! ce n'est donc pas un créancier? Grâce au ciel, ce sera pour +aujourd'hui! C'est M. Ladvocat, madame Petit, qui vient me demander +l'acquisition de mes <i>Mémoires</i>,» et je sautais comme un enfant de +quinze ans. J'étais dans ce moment bien peu académique. Madame Petit +était joyeuse de ma joie, elle y souriait avec une bonté parfaite. J'ai +toujours trouvé que les fleurs embellissent même les plus vilains +appartemens; j'en encombrai mon modeste réduit. Je mis enfin une sorte +de vanité à ce que M. Ladvocat me trouvât là plutôt par goût que par +besoin.</p> + +<p>Depuis long-temps aucune visite ne m'avait tant occupée; j'allais même +jusqu'à passer plusieurs fois devant mon petit miroir, jusqu'à mettre +une certaine gravité à ma toilette. Tout cela, je le savais bien, ne +changeait rien à ce que je pouvais valoir; mais il y allait de mon +avenir, et souvent les impressions les plus étrangères à l'objet d'une +affaire importante influent sur sa décision. Je ne pourrais jamais dire +toutes les craintes, toutes les espérances, toutes les mille conjectures +auxquelles je me livrai sur la personne dont la décision allait relever +ou anéantir toutes mes illusions.</p> + +<p>Assise devant mon bureau, la tête dans mes deux mains, relisant ce que +je trouvais de plus intéressant dans mes cahiers, j'écoutais le bruit +des pas, et je n'entendais plus que ces battemens de coeur qui vous +saisissent à toutes les vives émotions: oh mes amis, m'écriai-je, +protecteurs de mon infortune, si je ne réussis pas à vous aider de mes +propres efforts dans le soutien de mon avenir, c'est aujourd'hui mon +dernier jour. Mourir sans élever un monument de regrets à celui dont la +tombe s'est ouverte, hélas! loin des champs de la gloire où brilla si +longtemps sa valeur!</p> + +<p>C'est au moment de cette extase qu'on frappa à ma porte... c'était M. +Ladvocat... son aspect doux et bienveillant, cette bonté que madame de +Genlis a si bien caractérisée, et que M. de Chateaubriand lui-même a +honorée de plus d'un témoignage, me rendirent à mes riantes espérances. +Ses paroles devinrent bientôt des consolations. Je m'aperçus que M. +Ladvocat était surpris de mon extrême agitation. J'exprimais ma joie +avec ma véhémence et ma candeur ordinaires, et je dus paraître bien +étrange. Avec son parfait usage, mon généreux éditeur n'eut pas l'air de +remarquer ma singularité. Il m'offrit alors avec une politesse +encourageante les conditions de notre petit marché littéraire, +auxquelles j'eus de la peine à croire, tant elles surpassaient mes +espérances. Tout fut facile à régler; M. Ladvocat avec une délicatesse +qui, n'en déplaise aux commerçans, tenait bien plus de la politesse de +la bonne compagnie, que de la haute prudence des chiffres, M. Ladvocat +n'ayant que peu de cahiers et nulle autre garantie que ma bonne volonté +à lui livrer au fur et à mesure mon manuscrit complet, me remit cinq +cents francs en or, et deux billets de la même somme. La confiance qu'on +témoigne aux autres est un sûr moyen d'en inspirer, et j'avoue que la +mienne pour M. Ladvocat allait jusqu'à la reconnaissance.</p> + +<p>On a tort de dire que la vue de l'or n'agit que sur les personnes à qui +la fortune n'a pas coutume d'en montrer. Je suis bien un exemple du +contraire. Des flots d'or ont passé par mes mains; loin d'être avare, je +suis prodigue. Eh bien, depuis le malheur, comme au temps de la +prospérité, la vue de l'argent m'a toujours causé des transports, parce +qu'il me représente à l'instant toutes ces sensations dont il peut, en +le dépensant, devenir la source.</p> + +<p>À peine M. Ladvocat m'eut-il remis sa première avance sur le prix de mes +<i>Mémoires</i>, que maîtresse d'un trésor si inespéré, il fallut toute la +crainte de paraître ridicule pour que je ne lui sautasse point au cou en +signe de reconnaissance; ses manières distinguées, ce bon goût d'homme +habitué aux plus hautes relations, effaçaient toute idée de spéculation. +M. Ladvocat était auprès de moi comme venu s'associer à l'amitié de mes +deux bienfaiteurs, beaucoup plus que comme un libraire qui vient traiter +d'une affaire; j'expliquais de vive voix tout ce que j'avais encore à +raconter dans mes <i>Mémoires</i>, et j'étais heureuse du fin sourire qui +passait fréquemment sur la très agréable physionomie de mon jeune +éditeur. Mon propre visage était encore plus animé que mes discours. Je +parie que si M. Ladvocat veut en convenir, il me crut un peu folle ce +jour-là; je l'étais en effet, mais d'un enivrement délicieux de +reconnaissance, d'espoir et de ferme volonté de justifier le dévouement +de mes amis, de Duval, de Talma, mes providences. Le tableau de cette +dernière scène de ma vie serait incomplet, si j'oubliais celle qui la +suivit.</p> + +<p>J'ai déjà dit que je vivais comme en famille, et que chez madame Petit +tout le monde me voulait du bien. En reconduisant M. Ladvocat, qui me +témoigna cette déférence si naturelle aux hommes qui connaissent le +monde, j'aperçus cinq ou six têtes groupées derrière la porte vitrée de +la salle à manger de madame Petit; elle ouvrait de grands yeux, elle +paraissait contente de mon bonheur, et, comme je ne lui devais rien, sa +joie me fit un double plaisir. À peine le cabriolet de M. Ladvocat +eut-il disparu, que tous les bras se tendirent vers moi; toutes les +bouches de dire: «Allez-vous publier vos <i>Mémoires</i>? Êtes-vous +contente?» Je ne pouvais parler; mais je montrais les signes palpables +et matériels du commencement de mon traité.</p> + +<p>Ce jour fut un jour de fête pour toute la maison; les enfans eux-mêmes +furent de la partie. Le soir même je pris un cabriolet pour aller payer +quelques obligations sacrées; mon argent passa comme à l'ordinaire. +Cette fois que m'importaient des centaines de francs? j'avais des +billets de banque en perspective. Soutenue par cette certitude d'avenir, +je me mis au travail que je n'ai quitté qu'après avoir rempli mes +engagemens contractés, heureuse d'avoir réussi à intéresser le public +aux événemens d'une vie bien orageuse, et d'avoir obtenu une généreuse +indulgence sur mes égaremens, effacés peut-être par les infortunes, par +les nobles souvenirs qui ont protégé mes aventures personnelles.</p> + +<p>Ma tâche est remplie, et je puis dire comme l'empereur romain: «Je n'ai +point perdu ma journée;» car il me semble que mon livre, qui apprend aux +femmes jusqu'où peut les conduire le premier oubli d'un devoir, n'est +pas dépourvu d'une certaine moralité profitable. J'ai écrit comme j'ai +vu, comme j'ai senti; et peut-être encore que cette énergie d'émotions, +et cette franchise d'aveux sur des temps si extraordinaires et des +personnages si considérables ne seront pas non plus sans intérêt pour +l'histoire contemporaine. En finissant je me suis attendrie; il me +semble que je perds une seconde fois ma jeunesse, ma beauté, mes +impressions déjà perdues, et que je retrouvais en racontant. Je suis +heureuse pourtant, puisque j'ai pu communiquer à mes nombreux lecteurs +quelque chose des sentimens qui m'ont toujours animée, puisque, grâce à +ma faible voix, quelques gloires de la patrie ont reçu des hommages qui +semblaient s'éloigner de leur tombe.</p> +<br> +<h3>NOTES</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Adèle Mézière fut vingt-cinq années l'amie de Tallien; c'est dans +ses bras qu'il rendit le dernier soupir. Par ses démarches et ses vives +instances, elle lui obtint un tombeau. Madame Tallien connut Adèle +Mézière, et lui a rendu justice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Littéralement homme à jupon, par allusion aux longs habits des +ecclésiastiques. Quand on dit en Espagne <i>gente de faldas</i>, cela +signifie femme, ecclésiastique, ou magistrat.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> M. Duncan-Stewart tout court. Mais ce <i>portier</i> était Italien; et +les Italiens comme les Français donnent volontiers le titre de milord au +dernier bourgeois de l'empire britannique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> La maison régnante d'Angleterre se prétend alliée aux guelfes +d'Italie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> M. Duncan-Stewart: les enrichis de l'Inde s'appellent vulgairement +nabab en Angleterre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Lord Byron répétait volontiers le proverbe qui dit de Gênes qu'on y +trouve une mer sans poisson, une campagne sans arbre, des hommes sans +foi et des femmes sans pudeur; proverbe qui est l'expression de la +rancune de quelque étranger, et que, malgré ce que je viens de raconter, +il ne faudrait pas croire à la lettre ni pour la mer, ni pour la +campagne, ni pour les hommes, ni pour les femmes. Néanmoins, Louis XI, +qui s'y connaissait, disait déjà de son temps, quand on lui demandait un +jour ce qu'il ferait de Gênes si cette ville était à lui: «Je la +donnerais au diable.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> M. Victor Hugo.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Quand cette fille parle de cette malheureuse mère, c'est une +divinité, un ange d'amour filial.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Monvel, père de mademoiselle Mars.</blockquote> +<br> + + +TABLE GÉNÉRALE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LES MÉMOIRES +D'UNE CONTEMPORAINE + +<pre> +A + +Abdalha, IV. +A'court (sir William), VIII. +Adeline, III. +Agar, ministre des finances, IV. +Albergati (Odoardo), I. +Albergati (Paula), IV. +Albert, IV. +Albizzi (le comte), III; IV. +Alder, médecin anglais, VII. +Aldini, ministre, III. +Alexandre (l'empereur), V, VI. +Alfieri, IV. +Almoth (M.), VIII. +Alpuente (Romero), VIII. +Amaldi (Caroline), IV. +Ambroisine, III. +Amelin (madame), II. +Amelot, I, VII. +Andréossy (le général), VI. +Angoulême (M. le duc d'), V; VI; VIII. +Angoulême (Madame la duchesse d'), VI. +Argüelles (Augustin), VIII. +Arnault, académicien, III; VIII. +Arthur (madame), III. +Artois (M. le comte d'), V. +Augereau, III, V, VI. +Auquertin, (mademoiselle), actrice, III. +Aurélie, II. +Autré (M.), VII. + +B + +Babey (M.), IV. +Bacciochi (le prince Félix), IV. +Balbi (le comte), III. +Balbi (la comtesse), VII. +Bail (M.), VII. +Barbarini (la comtesse), IV. +Barbérimio, I. +Barras, II; IV. +Battle, IV. +Baudos (M.), IV. +Baufremont (M. de), IV. +Beaufremont (le colonel), VI. +Beaujolais (le comte de), VII. +Beaussier, III. +Béclard, médecin, VIII. +Belliard (le général), V. +Belloc (M. de), VI. +Beltran de Lys, négociant, VIII. +Belzoni, VII. +Beniowski, I, +Bernadotte, I; V; VI. +Bernier, évêque d'Orléans, VII. +Berowski, I. +Berry (le duc de), VI. +Berryer père, avocat, VI. +Berthier (César), I; V. +Berton (le général), VII. +Bertrand, V; VI. +Bessières, VIII. +Beurnonville, I. +Bianca-Capello. <i>Voyez</i> Capello. +Bianchi, III. +Bichat, VII. +Billaud-Varennes, VII. +Bineldi (la comtesse), IV. +Blanchet (le général), VI. +Blanes, acteur, III. +Blücher, V. +Bonafoux, VI. +Bonald (M. de), IV. +Bonaparte (Joseph), II; III; V. +Bonaparte (Louis); III; IV. +Bonaparte (Lucien), II; III; IV; VI. +Bondy (M. de), IV. +Bonnest (M.), VI. +Bonnier, VIII. +Borara (le comte), III. +Borghèse (le prince), III; IV. +Bory de Saint-Vincent (M.), VI. +Boucher, peintre, II. +Bourières (le général), III. +Bourmont (M. de), VI. +Bouvard, IV. +Branchu (M.), III. +Brandi, V. +Bréan (l'abbé de), VI. +Brekenhof (le baron de); V. +Brekenhof (la baronne de), V. +Brihaut (M.), VII. +Brougham (M.), VII. +Bruix (l'amiral), III. +Brune (le maréchal), VI. +Brunetti (le comte de), VIII. +Bulgari, VIII. +Bunelli, IV. +Bunelli (Marietta), IV. +Bussières, III. +Byron (lord), VII; VIII. + +C + +Cabre (M.) III. +Caland (M.), III. +Cambacérès (le général), V. +Cambacérès (l'archichancelier), VI, VII. +Cambon, VII. +Cambronne, V, VI. +Campana (le général), VII. +Campenon, académicien, V. +Canova, III. +Capelle (le baron), IV. +Capelletto, III. +Capello, I, V. +Caprara (le comte), III. +Capulo (l'abbé), V. +Carascosa (le général), VI. +Carnot, V; VI; VII. +Caroline (la reine), IV. +Caroline, reine d'Angleterre, VII. +Carret (M.), VI. +Castagnos (le général), VIII. +Castlereagh (lord), VII. +Catineau (le général), III. +Cauchy (le chevalier), VI. +Caulincourt, II; V; VI. +Cerami (le baron de), IV. +Ceronni (le comte), III. +Cervoni (le général), III. +Cesarotti, III. +Cettini, IV; VII. +Chabrol (le comte de), IV; VII. +Chameroi (mademoiselle), V. +Championnet (le général), III; IV. +Chaptal, III. +Charbonnières, conventionnel, VII. +Charette, IV. +Charles (l'archiduc), I; III. +Charnage (le comte Édouard de), IV. +Chateauneuf (M. de), III; VII. +Château-Renaud (madame), IV. +Chauvet, IV. +Chénier (André), VII. +Chénier (Marie-Joseph), VII. +Cheradeschi (la comtesse), IV. +Choiseul (le duc de), VII. +Cidal, actrice (mademoiselle), VII. +Clarence (le duc de), VII. +Clarke (mistress), VII. +Clausel (le général), VI. +Clavier, III. +Colbran (mademoiselle), IV. +Collet (M.), III. +Contat (mademoiselle), I; II. +Cooper (Antoine-Ashlow), V. +Cooper (Arabella), V. +Corbineau (le général), V. +Corday (Charlotte), IV. +Cornier, I. +Coulmon, VIII. +Courcelles (le chevalier de), I. +Cyrille, général des franciscains (le père), VIII. + +D + +Daendels (le général). +Dallemagne (le général), III. +Dallié (madame), VI. +Dalmont (le sergent), VI. +Damas, III. +Dampierre, I. +Danzel, II. +Daure, ministre de la guerre, IV. +Davoust (le maréchal), VI. +Dazincourt, III. +Deborah, IV. +Decandole, VIII. +Dejean (le général), V. +Delamarre, II. +Delarue, banquier, II. +Delarue (madame), II. +Delelé, I. +Delille, poëte, V. +Delmas, I, IV. +Delville (madame), II. +Delzons (le général), III. +Derville, II. +Déry (le général), III. +Desaix, III. +Désaugiers, V. +Desène (M.), V. +Dessoles (le général), I; V. +Devram (madame), VII. +Devranne (M.), V. +Dragomanni (la comtesse), IV. +Drouot, III; V; VI. +Duchesnois (mademoiselle), II. +Duclos (M.), IV. +Du Deffand (madame), IV. +Dugazon, II; III. +Duhesme (Alfred), III. +Dulfième (le chevalier), III. +Dumoulin (Évariste), VIII. +Dumouriez, I; IV. +Duncan-Stewart (M.), VIII. +Dunderdale (M.), VII. +Dupin aîné, VI. +Duprat (le général), III. +Dupré (madame), III. +Durand (le baron), IV. +Durazzo, dernier doge, III. +Duro, chanoine espagnol, VIII. +Duroc, III; V; VI. +Durosier, III. +Duval (Alexandre), I; II; IV; VIII. +Duvernet (le général Mouton), VII. +Duvernot (madame), VII. + +E + +Edgeworth (l'abbé), VI. +Elisa (la princesse), III; IV; V; VII; VIII. +Elleviou, I; II. +Eroles (le baron d'), VIII. +Esménard, VI. +Eugène (le prince), IV. +Excelmans (le général), IV. +Exmouth (lord), VI. +Eylau (bataille d'), III. + +F + +Fauchet, préfet, III; IV; V. +Félix (mademoiselle), III. +Fellower (M.), VII. +Ferdinand VII; VIII. +Férino (le général), III. +Fézenzac (le général), V. +Flahaut (le général), V. +Flaugergues (M.) V. +Fleury (mademoiselle), III. +Fontanes (M. de), V; VII. +Forbin (M. de), III. +Foscolo (Ugo), VII. +Fouché, ministre de la police, III; IV; V; VI. +Fournier, IV. +Fox, VI. +Franceschi (Cipriani), IV. +Fressinet (le général), VIII. +Friant (le général), VI. +Fugières (le général), VII. + +G + +Gaetana, I. +Gaillard (madame), II. +Galiano, VIII. +Gallo (le marquis de), IV. +Gallois (M.), V. +Gamot (M.), VI. +Gantheaume (l'amiral), III. +Gardanne (le général), III. +Garnier (le major), VII. +Genlis (madame de), VII. +Geoffrin (madame), IV. +Gérace (la princesse), IV. +Géraldina, IV. +Gérard (le général), IV; V; VI. +Gérard, peintre (M.), VIII. +Germon (madame), II. +Gerolonni, IV. +Geronimo, I. +Gionettina, IV. +Gironella (M.), VIII. +Godinot (le général), III. +Godoy, VIII. +Goeffieux, VIII. +Gordan (mistress), VII. +Gourgaud (le général), V; VI. +Gouvion-Saint-Cyr, IV. +Goyon (le baron de), IV. +Grammont (le duc de), VI. +Gran (madame), III. +Granseigne (l'adjudant général), III. +Grivel (M. de), VI. +Grouchi (le général), I; III; V; VI. +Grundler (le général), VI. +Gruyer (le général), VII. +Guaraguin, IV. +Guastala (la duchesse de), III. +Gueliani, VI. +Guiccioli (la comtesse), VIII. +Guidai, IV. +Guilleminot, VIII. +Guisti, I. +Guyon (le général), IV. + +H + +Hainguerlot, IV. +Hantz, domestique, III. +Hautpoult (le général), III. +Havré (le duc d'), VI. +Hawkesbury (lord), VI. +Heim (M. de), VI. +Hervas (M.), III. +Hoche, I; V. +Hogendorp (le général), V. +Hudson-Lowe (sir), IV. +Hugo (M. Victor), VIII. +Hunt, poète anglais, VII; VIII. + +I + +Isabey, peintre, II; IV. + +J + +Jarlot, III. +Jars (madame), II. +Jean Casimir, VII. +Joachim. <i>Voyez</i> Murat. +Joséphine (l'impératrice), II; III; IV; V; VII. +Joubert, II; III. +Jouberton (madame), IV. +Jouffre, II; III. +Jourdan (le maréchal), VI. +Jouy, de l'Académie, VI. +Jumilhac (le général), VII. +Junot (le général), III; IV; VI. + +K +Kean, acteur anglais, VII. +Kellermann (le général), I. +Kelly (miss), actrice anglaise, VII. +Kent (le duc de), VI; VII. +Kléber, I; II; III. +Klinglin (le général), I. +Kormwitz (Ida), I. +Krayenhof (médecin), I; III. + +L + +Labedoyère (Charles de), V; VI; VII. +Labisbal (le général), VIII. +Lachapelle (M. de), VI. +Lacroix (madame), II. +Lacuée (le général), III. +Ladvocat (M.), VIII. +Lætitia, mère de Napoléon, IV; V. +Lafon, III. +Lagarde (le comte de), VIII. +Lahorie, IV. +Lainé (M.), V. +Lalande, astronome, III. +Lamb (lady Caroline), VII; VIII. +Lamb (M.), VII. +Lambertini (le comte), I. +Lambertini (madame), I; II. +Landaburu, VIII. +Lameth, III. +Lanjuinais, V; VI. +Lannes (le maréchal), III; IV. +Lapi, I. +Lariboissière (le général), III. +Laréveillière-Lepeaux, VII. +Larrey (le baron), III; VII. +Lasalle (le général), IV; VI. +Latour, I. +Latour-d'Auvergne, III. +Lavalette (madame), VII. +Lavalette (madame de), VI; VII. +Lavalette (M. de), VII. +Lavauguyon (le comte), IV; V. +Lavello (madame), IV. +Lavello (mademoiselle), IV. +Lebel (le général), I. +Lebon (Eugène), IV. +Lecoulteux de Canteleu, II; III; IV; VII. +Lecourbe; I; III; VI. +Lefebre-Desnouettes (le général), III; IV; V; VI. +Lemierre, II. +Lemot; II; III; VIII. +Lenoir (M. Dominique), VIII. +Léopold (le prince), III. +Lepelletier de Saint-Fargeau, III. +Lepinois, II. +Leroi, II. +Leval (le général), V. +Levassor (mademoiselle), VI. +Lhermite, I; II. +Lichteau (la comtesse de), V. +Lichtemberg (le prince de), IV. +Lorenzo, IV. +Louis XVIII, VI. +Loweia (M. de), VI. +Londonderry (le marquis de), VII. +Lucai (madame), II. +Luchesini fils, (M. de), IV. +Luosi (le comte), I; II. +Luzerne (le baron de), III. +Lydia, IV. + +M + +Macdonald, V. +Maherault (M.), III. +Mairet, III. +Malaspina (la marquise de), III. +Mallet, IV, V. +Manfredini, II. +Mangrini, VII. +Manhès (le général), VI. +Manuel, VI. +Marceau, I. +Marchand (le général), VI. +Marescalchi (le comte), III. +Marescot, I. +Marie-Antoinette, II. +Marie-Louise, impératrice, IV; V; VI. +Markoof (le comte de), VI. +Marmont (le général), V. +Mars (mademoiselle), VIII. +Martinez de la Rosa, VIII. +Masséna, III; V; VI. +Mazeppa, VII. +Medici (la comtesse), III. +Médicis, IV; V. +Meino, III. +Menou (le général), III; IV. +Metternich, V. +Meynier, I. +Mézeray (mademoiselle), III. +Mezières (Adèle), VIII. +Milans (le général), VIII. +Mina, VIII. +Miollis (le général), IV. +Mirande (M. de), II. +Molé, I; II; III. +Mollien (M.), III. +Moncey, V; VI. +Monge, V. +Montbrun (le général), IV. +Montchoisy (le général), III. +Montesquiou (le colonel), V. +Montgérault (la marquise de), IV. +Montholon (M. de), II; V. +Montmorenci (Mathieu de), III. +Monti, poëte, I; II; IV. +Montiyo (le comte de), VIII. +Montozon, IV. +Monvel, II; III. +Moore (Thomas), VIII. +Moreau, I; II; III; IV; VI. +Morellet (l'abbé), V. +Morillo (le général), VIII. +Morlat (le général), V. +Morochesi, acteur, III. +Mortier, V; VI. +Muiron, III. +Murat, II; III; IV; V; VI; VII. +Murhausen fils, III. +Murhausen (madame), III. +Mylord (madame), III. + +N + +Nagel (le général), IV. +Nansouty (le général), III, V. +Napoléon, I; II; III; IV; V; VI; VII. +Narbonne (madame de), VI. +Neufchatel (le prince de), V. +Ney, I; II; III; IV; V; VI; VII. +Ney (madame la maréchale), VII. +Ney fils (M.), VII. +Nidia (jeune Lithuanienne), IV. +Noomz (poète hollandais), IV. +Norvins (M. de), IV. + +O + +Oberkampf, VII. +Obval (M.), II. +Obval (madame), II. +Odleben (le baron d'), IV. +Orléans (M. le duc), VI; VII. +Ornano, IV. +Orosco (comtesse d'), I. +Orrigny (marquis d'), I. +Ortiz (Jacobo), VII. +Orzio (duc d'), I. +Orzio (Lavinie d'), I. +Oudet, II; III; IV; V; VI. +Oudinot, V. +Ouvrard, III; VIII. + +P + +Pacthod (le général), V. +Pajol (le comte de), IV; VI. +Palmieri (le marquis de), IV. +Pancemont (M. de), VI; VII. +Paris (madame), III. +Parny (M. de), II. +Pascal (mademoiselle), IV. +Pauline (la princesse), III; IV; V. +Pelandi, actrice italienne, III. +Penski (le comte), I. +Penski (mademoiselle), I. +Permon (M. de), III. +Petit (madame), II. +Pichegru, I; III. +Pie VII, IV. +Pignatelli (le prince), IV. +Platoff (l'hetman des Cosaques), VII. +Polignac (M. de), VI. +Porcia (la princesse), IV. +Poret de Morvan (le général), VII. +Porta, poète italien, VII. +Portsmouth (lord), VII. + +Q + +Quesada (le général), VIII. +Quesnel (le général); V. +Quiroga, VIII. + +R + +Rabaut (madame Étienne), VII; VIII. +Raucourt (mademoiselle), V. +Raynouard (M.), V. +Regato, médecin espagnol, VIII. +Regnault de Saint-Jean-d'Angely, II; III; V; VI; VII. +Regnault (madame), III. +Reille (le général), VII. +Remond (madame), II. +Renaud (M.), III. +Renaud, sergent d'artillerie, VII. +Richard, I; II. +Riégo, VIII. +Rielle (M.) IV. +Rigitti, acteur, III. +Rivière (madame), I; III. +Rocca (le duc della), VI. +Romilda, IV. +Roquelaure (M. de), V. +Rosetti, IV, V. +Rossini, IV. +Rostopchin, IV. +Rousselois (madame), III. +Roustan, mameluck, V. +Roux-Laborie (M.) V. +Ruga (madame), II. + +S + +Sabatier (M.), VII. +Saint-Aubin (madame), I. +Saint-Elme, III. +Sainte-Suzanne, I. +Salicetti, IV. +Saluces (le comte de) III; IV. +Santa-Cruz (le marquis de), VIII. +Santi, évêque de Savona, III. +Schasser, célèbre minéralogiste, III. +Schérer (le général), I; II. +Schimmelpinning, I. +Schimmelpinning (madame), I. +Schneider, III. +Scitivaux, IV. +Scolforo (Raphaël), IV. +Ségur (M. de), IV. +Serrurier, III. +Serti, V. +Seruzier (le colonel), VII. +Shelley, poète anglais, VII. +Sheppard, prédicateur méthodiste (M.), VIII. +Sheppard (mistress), VIII. +Solié, I. +Soult (le maréchal). +Sourdeau (M. de), IV. +Sourdeau (madame de), IV, +Spinochi (Camilla), III. +Spinola (Argentine), III. +Staël (madame de), I; IV; V; VI; VIII. +Stendhal (M. le baron de), VIII. +Strati (duc del), IV. +Strozzi (Philippe), IV; V. +Stuard, général anglais, VI. +Stuard (M.), V. +Suchet (le maréchal), V; VI. +Suin (madame), III. + +T + +Talleyrand, II; III; IV; V; VI; VIII. +Tallien, IV; VII; VIII. +Tallien (madame), I; II; IV; VII. +Talma, I; II; III; IV; V; VIII. +Tampier (M.), IV. +Tankerville (lady), VI. +Thérèse (la soeur), VII; VIII. +Thibaudeau, III. +Thierry (madame), VII. +Thouillier, directeur de spectacle, VIII. +Tolstoy (Léopold-Ferdinand de), I. +Tomasi (madame), IV. +Torigiani (la comtesse), III; IV. +Treilhard (le général), V. +Turo (dona Pepa), VIII. + +U + +Ude (M.), VII. + +V + +Van-Aylde-Jonghe (le baron de), I. +Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle), I. +Van-Brée, peintre, V. +Vandamme (le général), I. +Van-Daulen, I. +Van-Derke (le baron), I. +Van-Derke (Maria), I. +Vandremer (madame), II. +Van-Lover, I. +Van-Maanen (M.), VII. +Van-Perpowy (le comte), I. +Van-Schaahepen, I +Venueza, curé espagnol, VIII. +Verteuil (M. Armand), IV. +Vicente, prêtre espagnol, VIII. +Victor (le maréchal), V; VI. +Vigée, III. +Villanova (don Félix), VIII. +Villate, lieutenant-général, VI. +Vinci (Cosimo), I. +Viscardi, apothicaire, IV. +Visconti (madame), II. +Vivalda (le comte de), III. +Vivian (le commandant), VI. +Volnais (mademoiselle), III. + +W + +Wellington (lord), VI; VII. +Willhem, I. +Wismann (M.), VIII. +Wismann (M. de), VIII. +Witworth (lord), VI. +Wrigth, VIII. + +Y + +Yorck (duc d'), I; VII. +Yorck (duchesse), VII. + +Z + +Za (la baronne), VI. +Zayas (le général), VIII. +Zondondari, IV. + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Albergati (Odoardo). +Amelot. + +Barberimio. +Béniowski. +Bernadote. +Berowski. +Bertier (César). +Beurnonville. + +Capello. +Charles (l'archiduc). +Contat (mademoiselle). +Cornier. +Courcelles (le chevalier de). +Daendels (le général). +Dampierre. +Delelé. +Delmas. +Dessoles (le général). +Dumouriez. +Duval (Alexandre). + +Elleviou. + +Gaetana. +Geromimo. +Grouchy (le général). +Guisti. + +Hoche. + +Kellermann (le général). +Kléber. +Klinglin (le général). +Kormwitz (Ida). +Krayenhof (médecin). + +Lambertini (le comte de). +Lambertini (madame). +Lapi. +Latour. +Lebel (le général). +Lecourbe. +Lévey. +Lhermite. +Luosi (le comte). + +Marceau. +Marescot. +Marie. +Meynier. +Molé. +Monti, poète. +Moreau. + +Napoléon. +Ney. +Noomz, poète hollandais. + +Orosco (comtesse d'). +Orrigny (marquis d'). +Orzio (duc d'). +Orzio (Lavinie d'). + +Penski (comte). +Penski (mademoiselle). +Pichegru. + +Richard. +Rivière (madame). + +Saint-Aubin (madame). +Saint-Cyr. +Sainte-Suzanne. +Scherer (le général). +Schimmelpinning. +Solié. +Staël (madame de). + +Tallien (madame). +Talma. +Tolstoy (Léopold-Ferdinand de). + +Van-Aylde-Jonghe (le baron de). +Van-Aylde-Jonghe (mademoiselle). +Vandamme (le général). +Van-Daulen. +Van-Derke (le baron). +Van-Derke (Maria). +Van-Lover. +Van-Perpowy (le comte de). +Vanl-Schaahepen. +Vinci (Cosimo). + +Willhem. + +York (duc d'). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SECOND VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Amelin (madame). +Aurélie. + +Barbas. +Bonaparte (Lucien). +Bonaparte (Joseph). +Boucher, peintre. + +Caulincourt. +Contat (mademoiselle). + +Danzel. +Dexamaure. +Delarue, banquier. +Delarue (madame). +Delville (madame). +Derville. +Duchesnois (mademoiselle). +Dugazon. +Duval (Alexandre). + +Elleviou. +Gaillard (madame). +Germon (madame). + +Hol***. + +Isabey, peintre. + +Jars (madame). +Joséphine. +Joubert. +Jouffre. +Joy***. + +Kléber. + +Lacroix (madame). +Lambertini (madame). +Lecoulteux de Canteleu. +Leda. +Lhermite. +Lemierre. +Lemot. +Lepikois. +Leroi. +Lucai (madame). +Luosi (comte). + +Marie Antoinette. +Mirande (M. de). +Molé. +Montholon (N. de). +Monti, poète italien. +Monvel. +Moreau. +Murat. + +Napoléon. +Ney. + +Obval (M.). +Obval (madame). +Oudet. + +Parny (M. de). +Petit (madame). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Remond (madame). +Richard. +Ruga (madame). + +Schérer (le général). +Siv***. +Talleyrand (le prince de). +Tallien (madame). +Talma. + +Vandremer (madame). +Visconti (madame). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE TROISIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Adeline. +Albizzi (le comte). +Aldini, ministre. +Ambroisine. +Arnault. +Arthur (madame). +Augereau. +Auquertin, actrice (mademoiselle). + +Balbi (le comte). +Beaussier. +Branchu (M.). +Bianchi. +Blanes, acteur. +Bonaparte (Joseph). +Bonaparte (Louis). +Bonaparte (Lucien). +Borara (le comte). +Borghèse (le prince). +Bourières (le général). +Bruix (l'amiral). +Bussières. + +Cabre (M.). +Caland. +Canova. +Capelleto (le baron). +Caprara (le comte). +Catineau (le général). +Ceronni (le comte). +Cervoni (le général). +Cesarotti. +Championnet (le général). +Chaptal. +Charles (le prince), I. +Chateauneuf (M. de). +Clavier. +Collet (M.). + +Dallemagne (le général). +Damas. +Dazincourt. +Delzons (le général). +Déry (le général). +Desaix. +Drouot. +Dugazon. +Duhesme (Alfred). +Dulfième (le chevalier). +Duprat (le général). +Dupré (madame). +Dorazzo, dernier doge. +Duroc. +Durosier. + +Élisa (la princesse). +Eylau (bataille d'). + +Fauchet, préfet. +Félix (mademoiselle). +Ferino (le général). +Fleury (mademoiselle). +Fouché, ministre de la police. +Forbin (M. de). + +Gantheaume (l'amiral). +Gardanne (le général). +Godinot (le général). +Gran (madame). +Granseigne (l'adjudant-général). +Grouchy. +Guastala (la duchesse de). + +Hantz, domestique. +Hautpoult (le générale d'). +Hervas (M.). + +Jarlot. +Joséphine. +Joubert (le général). +Jouffre. +Junot (le général). + +Kléber. +Krayenhof. + +Laguée (le général). +Lafon. +Lalande, astronome. +Lameth (M. de). +Lannes (le maréchal). +Lariboissière (le général). +Larrey (le baron). +Latour-d'Auvergne. +Lecourbe (le général). +Lecoulteux de Canteleu. +Lefebvre-Desnouettes (le général). +Lemot. +Léopold (le prince). +Lepelletier de Saint-Fargeau. +Luzerne (le baron de). + +Maherault (M.). +Mairet. +Malaspina (la marquise de). +Manfredini. +Mareschalchi (le comte). +Masséna. +Medici (la comtesse). +Meino. +Meino (madame). +Menou (le général). +Mezeray (mademoiselle). +Molé. +Mollien (M.). +Montchoisy (le général). +Montmorenci (Mathieu de). +Monvel. +Moreau. +Morochesi, acteur. +Muiron. +Murat. +Murhausen fils. +Murhausen (madame). +Mylord (madame). + +Nansouty (le général). +Napoléon. +Ney. + +Oudet. +Ouvrard. + +Paris (madame). +Pauline (la princesse). +Pelandi, actrice italienne. +Permon (M. de). +Pichegru. + +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Regnault (madame). +Renaud (M.). +Rigitti, acteur. +Rivière (madame). +Rousselois (madame). + +Saint-Elme. +Saluces (le comte de). +Santi, évêque de Savona. +Schasser, célèbre minéralogiste. +Schneider. +Serrurier. +Spinochi (Camilla). +Spinola (Argentine). +Suin (madame). + +Talleyrand. +Talma. +Thibaudeau. +Torigiani (la comtesse). + +Vigée. +Vill... (M.). +Vivalda (le comte de). +Volnais (mademoiselle). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE QUATRIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Abdalha. +Agar, ministre des finances. +Albergati (Paula). +Albert. +Albizzi (le comte Cereni). +Alfiéri. +Amaldi (Caroline). + +Babey (M.). +Bacciochi (le prince Félix). +Barbarini (la comtesse). +Barras. +Battle. +Baudus (M.). +Baufremont (M. de). +Bineldi (la comtesse). +Bonald (M. de). +Bonaparte (Louis). +Bonaparte (Lucien). +Bondy (M. de). +Borghèse (le prince). +Bouvard. +Bunelli. +Bunelli (Marietta). + +Capelle (le baron). +Caroline (la reine). +Cerami (le baron de). +Cettini. +Chabrol (le comte de). +Championnet. +Charette. +Charnage (le comte Édouard de). +Chateau-Renaud (madame). +Chauvet. +Cheradeschi (la comtesse). +Colbran (mademoiselle). +Corday (Charlotte). + +Daure, ministre de la guerre. +Deborah. +Delmas. +Dragomanni (la comtesse). +Duclos (M.). +Dudeffand (madame). +Dumouriez. +Durand (le baron). +Duval (Alexandre). + +Elisa (la princesse). +Eugène (le prince). +Excelmans (le général). + +Fauchet, préfet. +Fouché. +Fournier. +Francheschi (Cipriani). + +Gallo (le marquis de). +Geoffrin (madame). +Gérace (la princesse). +Geraldina. +Gérard (le général). +Gerolonni. +Gionettina. +Gouvion-Saint-Cyr. +Goyon (le baron de). +Guaraguin. +Guidal. +Goton (le général). + +Hainguerlot (M.). +Heim (M. de). +Hudson-Lowe (Sir). + +Isabey, peintre. + +Joséphine. +Jouberton (madame). +Junot. + +Lahorie. +Lannes (le maréchal). +Lasalle (le général). +Lavauguyon (le comte de). +Lavello (mademoiselle). +Lavello (madame). +Lebon (Eugène). +Lecoulteux de Canteleu. +Lætitia (madame). +Lefebvre-Desnouettes. +Lichtenberg (le prince de). +Lorenzo. +Luchesini fils (M. de). +Lydia. + +Mallet. +Marie-Louise, impératrice. +Médicis. +Menou (le général). +Miollis (le général). +Mont-Brun (le général). +Montgérault (la marquise de). +Monti. +Montozon. +Moreau. +Murat. + +Nagel (le général). +Napoléon. +Ney. +Nidia, jeune Lithuanienne. +Norvins (M. de). + +Odleben (le baron d'). +Ornano. +Oudet. + +Pajol (le comte de). +Palmieri (le marquis de). +Pascal (mademoiselle). +Pauline. +Pie VII. +Pignatelli (le prince). +Porcia (la princesse). + +Rielle (M.). +Romilda. +Rosetti. +Rossini. +Rostopchin. + +Salicetti. +Saluces (le marquis de). +Scitivaux (M.). +Scolforo (Raphaël). +Ségur (M. de). +Sourdeau (M. de). +Sourdeau (madame de). +Staël (madame de). +Strati (duc del). +Strozzi (Philippe). + +Tallien. +Tallien (madame). +Talleyrand. +Talma. +Tampier (M.). +Tomasi (madame). +Torrigiani (la baronne). + +Verteuil (M. Armand). +Viscardi, apothicaire. + +Zondondari. + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE CINQUIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alexandre (l'empereur). +Angoulême (le duc d'). +Artois (le comte d'). +Augereau (le maréchal). + +Belliard (le général). +Bernadotte. +Berthier. +Bertrand. +Bianca-Capello. +Blücher. +Bonaparte (Joseph). +Brandi. +Brenkenhof (le baron de). +Brenkenhof (la baronne de). +Cambacérès (le général). +Cambrone. +Campenon (M.). +Capello <i>Voyez</i> Bianca. +Capulo (l'abbé). +Carnot. +Caulaincourt. +Chameroi (mademoiselle). +Cooper (Antoine-Ashlow). +Cooper (Arabella). +Corbineau (le général). + +Dejean (le général). +Delille, poète. +Désaugiers. +Desène (M.). +Dessolles (le général). +Devranne (M.). +Drouot. +Duroc. + +Elisa. + +Fauchet. +Fezenzac (le général). +Flahaut (le général). +Flangergues (M.). +Fontanes (M. de). +Fouché. + +Gallois (M.). +Gérard (le général). +Gourgaud (le général). +Grouchy. + +Hogendorp (le général). +Hoche. + +Joachim. <i>Voyez</i> Murat. +Joséphine. + +Labédoyère (Charles de). +Lainé (M.). +Lanjuinais (M.). +Lavauguyon (duc de). +Lefebvre. +Leval, (le général). +Lichteau (comtesse de). +Lætitia, mère de Napoléon. + +Macdonald. +Mallet. +Marie-Louise. +Marmont (le maréchal). +Masséna. +Médicis (Lorenzo de). +Metternich. +Moncey. +Monge. +Montesquiou (le colonel). +Montholon (le général). +Morellet (l'abbé). +Morla (le général). +Mortier. +Murat. + +Nansouty (le général). +Napoléon. +Neufchatel (le prince de). +Ney. + +Oudet. +Oudinot. + +Pacthod (le général). +Pauline. + +Quesnel (le général). + +Raucourt (mademoiselle). +Raykotjard (M.). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Roquelaure (M. de). +Roustan, mameluck. +Roux-Laborie (M.). + +Serti. +Soult (le maréchal). +Staël (madame de). +Strozzi (Philippe). +Suard (M.). +Suchet (le maréchal). + +Talleyrand. +Talma. +Treilhard (le général). + +Van-Brée, peintre. +Victor (le maréchal). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SIXIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alexandre (l'empereur). +Andréossy (le général). +Angoulême (le duc d'). +Angoulême (la duchesse d'). +Augereau (le maréchal). + +Beaufremout (le colonel). +Belloc (M. de). +Bernadotte. +Berri (le duc de). +Berryer père, avocat. +Bertrand. +Blanchet (le général). +Bonafoux. +Bonaparte (Lucien). +Bonnest (M.). +Bory de Saint-Vincent (M.). +Bourmont (M. de). +Bréan (l'abbé de). +Brune (le maréchal). + +Cambacérès. +Cambrone. +Carascosa (le général). +Carnot. +Carret (M.). +Cauchy (M. le chevalier). +Caulaincourt. +Clauzel (le général). + +Dallié (madame). +Dalmont (le sergent). +Davoust (le maréchal). +Drouot. +Dupin aîné (M.). +Duroc. + +Enceworth (l'abbé). +Esménard. +Exmouth (lord). +Fouché. +Fox. +Friant (le général). + +Gamot (M). +Gérard (le général). +Grammont (le duc de). +Grivel (M. de). +Grouchy (le maréchal). +Grundler (le général). +Gueliani. + +Havré (le duc d'). +Hawkesburry (lord). + +Jourdan (le maréchal). +Junot. + +Kent (le duc de). + +Labédoyère. +Lachapelle (M. de). +Lanjuinais. +Lasalle. +Lavalette (madame de). +Lecourbe. +Lefebvre-Desnouettes. +Levassor (mademoiselle). +S. M. Louis XVIII. +Loweia (M. de). + +Manhès (le général). +Manuel. +Marchand (le général). +Marie-Louise. +Markoff (le comté de). +Masséna. +Moncey (le maréchal). +Moreau. +Mortier (le maréchal). +Murat. + +Napoléon. +Narbonne (madame de). +Ney. + +Orléans (le duc d'). +Oudet. + +Pajol (le général). +Pancemont (M. de), évêque de Vannes. +Polignac (M. de). + +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Rocca (le duc della). +Rosetti. + +Staël (madame de). +Stuart, général anglais. +Suchet (le maréchal). + +Talleyrand. +Tankerville (lady). + +Victor (le maréchal). +Villate, lieutenant-général. +Vivian (le commandant). + +Wellington (lord). +Witworth (lord). + +Za (la baronne). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SEPTIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +Alder, médecin anglais (M.). +Amelot, évêque de Vannes (M.). +Autré (M.). + +Balbi (madame la comtesse de). +Ball (M.). +Beaujolais (le comte de). +Belzoni. +Bernier, évêque d'Orléans (M.). +Berton (le général). +Bichat. +Billaud-Varennes. +Brihaut (M.). +Brougham (M.). +Byron (lord). + +Cambacérès. +Cambon. +Campana (le général). +Carnot. +Caroline, reine d'Angleterre. +Castlereagh (lord). +Cettini. +Chabrol (M. de). +Charbonnières, conventionnel. +Chateauneuf (Arnaud de). +Chénier (André). +Chénier (Marie-Joseph). +Clarence (le duc de). +Clarke (mistress.). +Cidal, actrice (mademoiselle). +Choiseul (le duc de). + +Devram (madame). +Dunderdale (M.) +Duvernet, (le général Mouton-). +Duvernot (madame). + +Élisa (la princesse). + +Fellower (M.). +Fontanes (M. de). +Foscolo (Ugo). +Fugières (le général). + +Garnier (le major). +Genlis (madame de). +Gordan (mistress). +Gruyer (le général). + +Hunt, poète anglais (M. Leigh). + +Jean Casimir. +Joséphine (l'impératrice). +Jumilhac (le général). + +Kean, acteur anglais. +Kelly, actrice anglaise (miss). +Kent (le duc de). + +Labédoyère (Charles de). +Lamb (Lady Caroline). +Lamb (M.). +Laréveillière-Lepeaux. +Larrey (le baron) +La Tour-du-Pin (M. de). +La Valette (madame). +La Valette (madame de). +La Valette (M. de). +Lecoulteux de Canteleu (M.). +Londonderry (le marquis de). + +Mangrini. +Mazeppa. +Murat. + +Napoléon. +Ney. +Ney (madame la maréchale). +Ney fils (M.). + +Oberkampf. +Orléans (le duc d'). +Ormz (Jacobo). + +Pancemont (M. de). +Platoff (l'hetman des cosaques). +Poret de Morvan (le général). +Porta, poète italien. +Portsmouth (lord). + +Rabaut (madame St-Étienne) +Reille (le général). +Regnault de Saint-Jean-d'Angely. +Renaud, sergent d'artillerie. + +Sabatier (M.) +Seruzier (le colonel). +Shelley, poète anglais. + +Tallien. +Tallien (madame). +Thérèse (la soeur). +Thierry (madame). + +Ude (M.). + +Van Maanen (M.). + +Wellington (lord). + +York (le duc d'). +York (la duchesse d'). + +TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE HUITIÈME VOLUME DES +MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. + +A'court (sir William). +Almoth (M.). +Alpuente (Romero). +Angoulème (le duc d'). +Arguelles (Augustin). +Arnault (M.). + +Béclard, médecin. +Beltrand de Lys, négociant. +Bessières. +Bonnier. +Brunetti (le comte de). +Bulgari. +Byron (lord). + +Castagnos (le général). +Coulman (M.). +Cyrille, général des franciscains (le père). + +Decandole, professeur de botanique. +Dumoulin (M. Évariste). +Duncan Stewart (M.). +Duro, chanoine espagnol. +Duval (Alexandre). + +Élisa (la princesse). +Éroles (le baron d'). + +Ferdinand VII. +Fressinet (le général). + +Galiano. +Gérard, peintre (M.). +Gironella (M.). +Godoy (Manuel). +Goeffieux. +Guiccioli (la comtesse). +Guilleminot (le général). + +Hugo (M. Victor). +Hunt (M. Leighs). + +Jouy, de l'Académie (M. de). + +Labisdal (le général). +Ladvocat (M.). +Lagarde (le comte de). +Lamb (Lady Caroline). +Landaburu. +Lemot. +Lenoir (M. Dominique). + +Mars (mademoiselle). +Martinez de la Rosa (M.). +Merières (Adèle). +Milans (le général). +Mina. +Montiyo (le comte de). +Moore (Thomas). +Morillo (le général). + +Ouvrard. + +Quesada (le général). +Quiroga. + +Rabaud (madame Étienne). +Regato, médecin espagnol. +Riego. + +Santa-Crux (marquis de). +Sheppard, prédicateur méthodiste (M.). +Sheppard (mistress). +Staël (M. le baron Auguste de). +Stendhal (M. le baron de). + +Talleyrand. +Tallien. +Talma. +Thérèse (la soeur). +Thuillier, directeur de spectacle. +Turo (Dona pepa). + +Venneza, curé espagnol. +Vicente, prêtre espagnol (don). +Villanova (D. Félix). + +Wismann (M.). +Wismann (madame). +Wright (M.). + +Zayas (le général). + +</pre> + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'une contemporaine (8/8), by +Ida Saint-Elme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (8/8) *** + +***** This file should be named 31725-h.htm or 31725-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/7/2/31725/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier. Rénald Lévesque +(HTML) and the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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