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diff --git a/31628-8.txt b/31628-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ab85600 --- /dev/null +++ b/31628-8.txt @@ -0,0 +1,27042 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres de P. Corneille + Tome I + +Author: Pierre Corneille + +Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux + +Release Date: March 13, 2010 [EBook #31628] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Hélène de Mink and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + Notes de transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + Dans la table généalogique, le phrases «(descendance de + _Jacques-Adrien de Corday_,)», «(descendance de LOUIS-AMBROISE)» + et «(descendance de JEAN-BAPTISTE)» ont été ajoutées afin de + faciliter sa lecture. + + Tout caractère ou groupe de caractère, en exposants dans + l'original et dont l'abrévation n'est pas évidente ou non + courante, est mis en acolade dans cette version électronique. Les + abréviations {l} {d} {s} signifient respectivement livre, denier + et sol. L'abréviation {lt} signifie livre tournois. (1 livre + tournois = 20 sols tournois 1 sol = 12 deniers tournois). + L'abbréviation {c} après un chiffre romain signifie que le chiffre + doit être multiplié par cent. + + Afin de faire ressortir le "s long" dans l'avertissement au + lecteur (III), il a été marqué comme [s]. + + Dans la note 730, il faut lire 1633 au lieu de 1533 dans ce bout + de phrase : «Allons, je ne veux pas. (1533-57)». Le mot «lairrez» + dans la note 831 se trouve tel quel dans l'original. + + Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les + numéros omis dans l'original sont également omis dans cette + version. + + + + +OEUVRES DE P. CORNEILLE + + +NOUVELLE ÉDITION + +REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES + +ET AUGMENTÉE + +de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique +des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, +etc. + +PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX + +TOME PREMIER + +PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN + +1862 + + + + +LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE + +NOUVELLES ÉDITIONS + +PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut + + + + +OEUVRES + +DE + +P. CORNEILLE + +TOME I + +PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9 + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Notre premier soin a été de constituer le texte de cette édition avec +exactitude et sincérité. Si ce devoir eût été généralement mieux +rempli par nos devanciers, nous n'aurions sur ce point aucune +observation à faire; mais comme en nous rapprochant de Corneille nous +nous éloignons souvent de ceux qui ont publié ses oeuvres, sans +pouvoir en avertir en chaque circonstance, nous prions tout d'abord le +lecteur qui voudrait s'assurer par lui-même de l'exactitude de notre +travail, de remonter aux éditions données par notre poëte, et de ne +considérer comme fautifs que les passages qui ne se trouveraient pas +conformes à ces impressions anciennes, les seules qui fassent +autorité: nous avons cherché à les suivre fidèlement, et si, par +hasard, nous nous en écartions en quelque endroit, ce qui, nous +l'espérons, n'arrivera que bien rarement, ce serait du moins contre +notre volonté et par suite d'une erreur toute matérielle. Au +contraire, la plupart de ceux qui nous ont précédé, alarmés des +moindres singularités grammaticales, des hardiesses de style les plus +légitimes, se sont hâtés de corriger, avec une sollicitude qu'ils +croyaient respectueuse, les passages qui offusquaient leur goût. + +Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, dans le courant +du dix-huitième siècle qu'il en a été ainsi. La dernière édition des +oeuvres de Corneille, publiée par M. Lefèvre et recherchée à bon +droit comme la plus complète, ne se distingue guère à cet égard des +précédentes. + +On lit dans un _Sonnet à M. de Campion sur ses hommes illustres_: + + J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau, + De leur rendre un destin plus durable et plus beau, + De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne: + Le mien semble avoir droit à l'immortalité. + +Cette tournure excellente a choqué les éditeurs, et, où il y avait _le +mien_, ils ont mis _mon nom_, détruisant ainsi, afin de faire +disparaître une incorrection imaginaire, toute la vivacité de ce +passage. + +Les altérations de ce genre ne tombent pas seulement sur les ouvrages +de second ordre: elles défigurent parfois de très-beaux morceaux des +chefs-d'oeuvre de Corneille. + + A qui venge son père, il n'est rien d'impossible, + +dit Rodrigue au Comte[1]. C'est ainsi que ce vers est imprimé dans +toutes les éditions courantes, ainsi qu'il est dit au théâtre, ainsi +qu'il est récité dans nos colléges; seulement, par un scrupule +d'exactitude, M. Lefèvre fait remarquer que de 1637 à 1648 on lit: + + A qui venge son père, il n'est rien impossible, + +sans le mot _de_. Qui s'aviserait de soupçonner après cela que cette +dernière leçon (_il n'est rien impossible_) est la seule exacte, la +seule qui se trouve dans toutes les impressions surveillées par +Corneille, et encore dans celle de 1692, dont son frère a pris soin? + + [1] _Le Cid_, acte II, scène II. + +Ce n'est pas là un fait unique, isolé. On a souvent admis de la sorte, +comme par pitié, en variante, la leçon authentique émanée de +Corneille, tandis qu'on insérait dans le texte une correction inutile +ou un rajeunissement maladroit. Une seule pièce nous fournira trois +nouveaux exemples de ce singulier genre d'inexactitude. + +Corneille a dit dans _Cinna_: + + De quelques légions qu'Auguste soit gardé, + Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, + Qui méprise sa vie est maître de la sienne[2]. + + [2] Acte I, scène II. + +Et plus loin: + + Le ravage des champs, le pillage des villes, + Et les proscriptions, et les guerres civiles + Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix + Pour monter dans le trône et nous donner des lois[3]. + + [3] Acte I, scène III. + +Enfin: + + On a fait contre vous dix entreprises vaines; + Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, + Et que ce mouvement qui vous vient agiter + N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie[4]. + + [4] Acte II, scène I. + +«Qui méprise _sa_ vie est maître de la sienne» a paru amphibologique +aux éditeurs; ils ont mis: «Qui méprise _la_ vie.» + +«Monter _dans_ le trône» les choquait; ils y ont substitué la phrase +aujourd'hui consacrée: «monter _sur_ le trône.» + +Ils ont pensé que l'agitation d'Auguste ne devait pas durer plus +longtemps que le morceau dans lequel il l'exprime, et, par suite de ce +raisonnement: «Qui vous vient agiter» est devenu «qui vous vient +_d_'agiter.» + +M. Lefèvre a reproduit ce texte sans paraître soupçonner qu'il eût +subi la moindre altération. Toutefois, pour chacun de ces vers, il a +admis comme variante la rédaction de Corneille, qui ne figurait à +aucun titre dans les impressions postérieures à 1692. C'est toujours +un progrès[5]. + + [5] Voici, comme complément de ces remarques, un relevé des + altérations de texte et des omissions que nous offre une autre + pièce prise au hasard, le _Pompée_ de l'édition de M. Lefèvre: + + ACTE I. + + SCÈNE 1. + + Et je crains d'être injuste _et_ d'être malheureux. + + Ce vers est donné comme une variante de 1644-48. C'est cependant + la vraie et la seule leçon des éditions de Corneille; «_ou_ d'être + malheureux» qu'on y a substitué dans le texte ne se trouve nulle + part. + + SCÈNE III. + + Il fut jusque _dans_ Rome implorer le sénat. + + Ce vers, donné comme variante, n'existe pas dans les éditions + citées. Toutes celles qui diffèrent du texte de 1682 portent: «Il + fut jusques _à_ Rome.» + + ACTE III. + + SCÈNE II. + + Et _plus j'ai fait_ pour vous, plus l'action est noire. + + Toutes les éditions données par Corneille portent: «Et _j'ai plus_ + fait pour vous.» + + SCÈNE III. + + Vous qui _la pouvez_ mettre au faîte des grandeurs! + + C'est la leçon des premières éditions; mais en 1682 Corneille y a + substitué: «vous qui _pouvez la_ mettre,» qu'il aurait fallu faire + passer dans le texte. + + ACTE IV. + + SCÈNE 1. + + Il est mort; et mourant, Sire, il _doit vous_ apprendre, + + dans le premier passage cité comme variante. C'est «_il vous doit_ + apprendre» qu'il faut lire. + + Que je n'en puis choisir de plus _digne_ que toi; + + il y a _dignes_, au pluriel, dans toutes les éditions publiées du + vivant de Corneille. + + Lorsqu'avec tant de _fast_ il a vu ses faisceaux. + + Cette forme curieuse du mot _faste_, qui se trouve dans toutes les + éditions, n'est ni conservée dans le texte, ni même indiquée en + note. + + SCÈNE IV. + + Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire + De punir son audace _autant que_ sa victoire, + + Au lieu de _autant que_, il faut lire _avant que_ dans ce passage + donné en variante. + + ACTE V. + + SCÈNE 1. + + Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée, + A cette triste marque il reconnoît Pompée. + + On donne comme variante du premier de ces vers pour les éditions + de 1644-48: + + Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête coupée, + + qui n'a point de sens dans ce passage et ne se trouve d'ailleurs + dans aucune des éditions citées. + + Ces restes d'un héros par le feu consumé. + + Les premières éditions portent: _consommé_, qui aurait dû être + recueilli comme variante. + + Ajoutons que dans tout le théâtre les variantes, pourtant si + curieuses, des jeux de scène, ont été recueillies avec la plus + grande négligence, et que les _Discours_, avis _Au lecteur_, + _Examens_ n'ont pas même été collationnés. + +En général, nous avons suivi, pour chaque ouvrage, la dernière édition +donnée par l'auteur; mais on verra par les notes que nous l'avons +toujours soumise à un contrôle sévère, à une attentive révision. + +Le _Théâtre de P. Corneille_, de 1682, si important pour l'ensemble du +texte, fourmille de fautes typographiques, contre lesquelles il faut +se tenir continuellement en garde. Souvent un vers entier s'y trouve +passé; parfois un mot y est estropié; plus fréquemment encore il est +remplacé par un autre qui semble avoir un sens, et c'est certes là le +cas le plus difficile et le plus délicat. + +Dans cette édition de 1682, Médée, pour ne citer qu'un exemple, parle +ainsi dans la IVe scène du Ier acte: + + Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, + Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit + Sur vous et vos _serments_ me donna quelque droit + Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes, + Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes. + +Le sens n'a en lui-même rien d'absolument invraisemblable, et, si l'on +n'avait que ce texte, il ne viendrait peut-être pas à l'esprit d'y +introduire une correction; mais, quand on s'est convaincu que toutes +les éditions antérieures portent _serpents_ au lieu de _serments_, il +est difficile de voir dans ce dernier mot autre chose qu'une faute +d'impression; aussi n'hésitons-nous pas à le rejeter, en le +mentionnant toutefois en note, afin que le lecteur soit toujours +complètement renseigné sur la constitution du texte. + +Les variantes n'ont pas été de notre part l'objet d'une moindre +attention; nous n'avons pas cru qu'il nous fût permis de rien exclure, +de rien sacrifier. Nous nous sommes appliqué à faciliter l'étude des +éditions données par Corneille, et à fournir les moyens de suivre +sans fatigue la pensée du poëte dans ses progrès et parfois dans ses +défaillances, à travers toutes les rédactions successives qu'il a tour +à tour adoptées. + +Elles sont fort nombreuses: il y a pour les oeuvres de la première +moitié de sa carrière dramatique, trois états principaux et un grand +nombre de retouches intermédiaires, que nous ne rappelons ici que fort +sommairement, mais dont on se rendra compte d'une manière plus +complète, en parcourant les variantes et la notice bibliographique. On +trouve d'abord l'édition en pièce séparée, à laquelle les recueils +publiés de 1644 à 1657 changent peu de chose, bien qu'il y ait déjà çà +et là un certain nombre de vers à recueillir. En 1660, l'économie du +recueil est entièrement modifiée: les dédicaces, avis au lecteur, +arguments des premières impressions et les fragments d'historiens et +de poëtes placés en tête de certaines tragédies, soit lors de leur +publication, soit en 1644, disparaissent, et font place à d'autres +préliminaires. L'édition est divisée en trois tomes; en tête de chacun +se trouve, pour la première fois, un des _Discours_ sur le théâtre et +la série consécutive de tous les examens des pièces contenues dans le +volume. Ces examens forment ainsi comme des chapitres d'un même +ouvrage; et, en les séparant, les éditeurs les ont altérés en plus +d'un endroit[6]. Les impressions de 1663 et de 1664 ne contiennent +encore que des variantes de détail; puis on arrive enfin à celles de +1668 et de 1682, qui diffèrent fort peu l'une de l'autre. La seconde, +dont nous avons déjà parlé, est la dernière que l'auteur ait revue, et +doit être incontestablement la base même du texte de Corneille[7]. + + [6] Voyez tome I, p. 13, note [210], et p. 137, note [448]. + +Malgré les objections spécieuses de quelques bons esprits et l'exemple +du plus consciencieux éditeur de Corneille, M. Taschereau, qui a cru +devoir publier seulement les variantes d'un grand intérêt historique +ou littéraire, nous avons entrepris de reproduire dans tous leurs +détails jusqu'aux moindres de ces changements[8]. + + [7] Voici une liste complète des impressions auxquelles nous + renvoyons pour les variantes dans les deux premiers volumes de + cette édition: + + Édition originale de chaque pièce à part, présentant parfois deux + états différents, comme par exemple pour _Mélite_ (voyez tome I, + p. 183, note [612], et p. 217, note [726]. + + 1644. _OEuvres.... Paris, Antoine de Sommaville, et Augustin Courbé_, + in-12. + + 1648. _OEuvres.... Rouen et Paris, Toussaint Quinet_, in-12. + + 1652. _OEuvres.... Rouen et Paris, Antoine de Sommaville_, in-12. + + 1654. _OEuvres.... Rouen et Paris, Augustin Courbé_, in-12. + + 1657. _OEuvres.... Paris, Augustin Courbé_, in-12. + + 1660. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Augustin Courbé, et Guillaume + de Luyne_, in-8{o}. + + 1663. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Thomas Jolly_, in-fol. + + 1664. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Guillaume de Luyne_, in-8{o}. + + 1668. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Louis Billaine_, in-12. + + 1682. _Le Théâtre.... Paris, Guillaume de Luyne_, in-12. + + C'est dans la première partie de ces recueils (celui de 1644 n'en + a qu'une) que sont contenues les pièces de nos deux premiers + volumes. + + A partir du tome III, qui commencera par _le Cid_, nous + indiquerons à la fin des diverses notices les éditions + collationnées pour chaque pièce. + + [8] Pour mener à bien ce difficile travail des variantes, nous + avons eu grand besoin de communications et de secours, qui du + reste ne nous ont jamais fait défaut. Les bibliothèques publiques + et les bibliothèques privées nous ont prodigué leurs trésors avec + une égale libéralité, et nous ne savons réellement qu'admirer le + plus, des richesses bibliographiques de M. Cousin, de M. le comte + de Lignerolles, de M. le comte de Lurde, de MM. Potier, + Rochebilière et Salacroux, ou du noble usage qu'ils en font. + +Corneille commence à écrire à une époque où la plus grande licence +règne dans la comédie. Plus modeste, plus retenu que ses +contemporains, il cède encore parfois à son insu à la contagion de +l'exemple; mais à mesure que le théâtre, grâce à son influence, +s'épure davantage, il s'applique à faire disparaître quelques scènes +un peu libres, quelques expressions hasardées. Une édition où les +divers textes de ses premières pièces sont tous réunis, permet donc +d'apprécier d'un coup d'oeil le progrès qui s'est accompli à cet +égard en peu d'années. + +Pour l'histoire de la langue, les variantes sont plus utiles encore. +Elles nous font connaître l'instant précis de la disparition des +termes surannés, des constructions tombées en désuétude, et nous +montrent, contre toute attente, le grand Corneille, superstitieux +observateur des règles de Vaugelas, s'appliquant sans cesse à modifier +dans ses oeuvres ce qui n'est pas conforme aux lois nouvelles +introduites dans le langage. + +Enfin, on comprend de reste, sans que nous insistions, combien ces +études sont indispensables aux personnes qui veulent aborder +sérieusement la critique et l'histoire de notre littérature; pour les +avoir négligées, l'auteur d'un article d'ailleurs fort estimable, +intitulé _les Contemporains de Corneille_[9], est tombé dans une bien +étrange erreur: il compare à des fragments de diverses pièces jouées +vers 1630, le commencement de _Mélite_, non tel qu'il a été écrit +d'abord, mais tel qu'il a été refait en 1660, et il s'écrie avec +étonnement: «Voilà les premiers vers de Corneille; à l'exception d'un +mot, il n'y a rien qui ait vieilli.» + + [9] _Revue contemporaine_, année 1854, p. 161 et 359. + +Il ne suffisait pas d'avoir la volonté bien arrêtée de recueillir +toutes les variantes, ni même de parvenir à se procurer les éditions +où elles se trouvent, il fallait encore trouver la manière la plus +expéditive et la plus sûre d'exécuter le travail. M. Ad. Regnier, qui +dirige la collection des _Grands écrivains de la France_, avec une +vigilance infatigable et une sûreté de goût des plus rares, a eu +l'excellente idée de convoquer pour cette collation autant de lecteurs +que nous avions de textes différents. Ce mode de révision, qui sera +employé pour tous les auteurs auxquels il pourra utilement +s'appliquer, nous paraît être le moyen le plus sûr d'arriver à une +exactitude presque absolue[10]. + + [10] Je suis heureux de remercier ici mes collaborateurs dans ce + pénible travail. Je dois citer d'abord M. Adolphe Regnier fils, + dont l'heureuse mémoire m'a suggéré plus d'un utile rapprochement; + ensuite MM. Schmit et Alphonse Pauly, mes collègues de la + Bibliothèque impériale; enfin plusieurs employés fort méritants de + la librairie de M. Hachette et de l'imprimerie de M. Lahure. + +Après avoir dit jusqu'où nous avons poussé le scrupule à l'égard des +variantes, il est presque inutile d'ajouter que nous avons fait tous +nos efforts pour réunir et publier jusqu'aux plus minces productions +sorties de la plume de Corneille. Cette tâche, aujourd'hui pénible, +l'eût été beaucoup moins au siècle dernier, mais alors les éditeurs +se regardaient comme des juges, chargés de procéder à un choix des +plus sévères, et ils omettaient de propos délibéré ce qui ne leur +semblait pas excellent. L'abbé Granet en convient avec une grande +naïveté dans la Préface des _OEuvres diverses_[11], et les efforts +successifs de plusieurs générations d'éditeurs n'ont sans doute pas +encore suffi à retrouver tous les opuscules qu'il avait alors sous la +main et qu'il a négligés volontairement. + + [11] 4e feuillet recto et 7e feuillet verso. + +Des publications récentes fort curieuses, quelques recherches +personnelles, d'obligeantes communications et surtout des hasards +heureux nous ont permis d'augmenter cette édition de bon nombre de +lettres et de pièces de vers de Corneille, et de quelques morceaux +importants à la composition desquels il a pris une part difficile à +déterminer, mais qui paraît incontestable. + +Nous sommes parvenu à retrouver l'épitaphe latine du P. Goulu, que M. +Taschereau a signalée le premier comme étant de Corneille, mais qui +avait échappé à ses recherches. + +Nous ajouterons aux poésies diverses un assez grand nombre de pièces: + +Un quatrain qui figure, en 1631, en tête du _Ligdamon et Lidias_ de +Scudéry, et que M. Tricotel a recueilli, en 1859, dans le _Bulletin du +bouquiniste_; + +Une épigramme publiée en 1632 dans les _Mélanges poétiques_, à la +suite de _Clitandre_, et que personne cependant ne semble avoir +connue; + +Une pièce en l'honneur de la Vierge, composée en 1633 pour le Palinod +de Rouen, et recueillie tout récemment par M. Édouard Fournier dans +ses _Notes sur la vie de Corneille_, qui précèdent sa charmante +comédie de _Corneille à la butte Saint-Roch_; + +Un compliment adressé la même année (1633) à Mareschal sur sa +tragi-comédie de _la Soeur valeureuse_, publié par lui en tête de sa +pièce; + +Un hommage poétique du même genre publié en 1635 par de la Pinelière, +en tête de son _Hippolyte_, tous deux recueillis également par M. +Édouard Fournier; + +Un remercîment aux juges du Palinod, improvisé en 1640 par Corneille, +au nom de Jacqueline Pascal, signalé en 1842 par M. Sainte-Beuve dans +son _Histoire de Port-Royal_, et publié plus tard par M. Cousin, mais +qui ne se trouve pas dans l'édition de M. Lefèvre; + +Un sonnet qui a paru, en 1650, en tête de l'_Ovide en belle humeur_ de +d'Assoucy; + +Un autre compliment du même genre, mais qui s'applique à un ouvrage +bien différent, au _Traité de la théologie des saints_ du P. Delidel, +publié en 1668. C'est encore M. Édouard Fournier qui a renouvelé le +souvenir effacé de ces deux dernières petites pièces. + +Nous ajouterons quatre belles lettres à celles qu'on connaît. La +première traite d'affaires; elle a été signalée par M. Taschereau qui +en a publié un curieux fragment; les trois autres, toutes littéraires, +adressées à M. de Zuylichem, secrétaire des commandements du prince +d'Orange, et à l'abbé de Pure, sont entièrement inédites. + +Dans l'édition de M. Lefèvre, les lettres sont, pour la plupart, +rapprochées des ouvrages auxquels elles ont rapport; nous avons +préféré les classer tout simplement d'après leurs dates. Nous y avons +joint celles qui ont été adressées à Corneille par Balzac et +Saint-Évremont, et de la sorte s'est trouvée constituée pour la +première fois une véritable correspondance de Corneille, composée de +plus de vingt lettres ou fragments de lettres. + +«Nous regrettons beaucoup, disait M. Lefèvre, en 1854, de ne pouvoir +augmenter notre édition de la traduction en vers que Corneille a faite +des deux premiers livres de la _Thébaïde_ de Stace, mais les +recherches de M. Floquet, de l'Académie de Rouen, de M. Aimé Martin, +etc., etc., ainsi que les nôtres, n'ont eu aucun résultat.» Nous avons +ajouté sans plus de succès nos investigations à celles de nos +prédécesseurs. Nous avons pu seulement déterminer avec un peu plus +d'exactitude la date de l'impression qui doit être fixée aux premiers +mois de 1672, et nous avons soigneusement recueilli les trois vers +conservés par Ménage. Reproduits par M. Taschereau dans son _Histoire +de la vie de Corneille_, connus de M. Lefèvre, qui en parle sans les +citer, ils ne figurent néanmoins jusqu'ici dans aucune édition des +_OEuvres_ de notre poëte. Ce n'est pas toutefois, on le comprend, +pour annoncer une addition de ce genre que nous parlons ici de ce +poëme; mais il nous paraît utile d'attirer une fois de plus +l'attention des bibliophiles et des amis de Corneille sur un fait si +singulier. Il semble impossible en effet que cet ouvrage ait disparu +pour toujours, et qu'à moins de deux cents ans de distance, et malgré +les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du père de notre +théâtre comme de ces écrivains de l'antiquité dont certains livres ne +nous sont connus que grâce aux fragments conservés par les +grammairiens. + +Le théâtre, comme on doit le penser, ne s'est guère accru; nous +reproduirons cependant deux publications, peu importantes en +elles-mêmes, mais fort intéressantes pour l'histoire de la +représentation des pièces de Corneille[12]: le _Dessein d'Andromède_ +et le _Dessein de la Toison d'or_. Ces desseins sont de véritables +livrets très-semblables à ceux qui se vendent encore aujourd'hui dans +les théâtres d'opéra. Nous sommes contraint d'ajouter qu'ils ne sont +pas rédigés d'une manière beaucoup plus attachante. Notre poëte en est +cependant bien l'auteur, car il dit en tête du _Dessein d'Andromède_: +«J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la +pièce.» + + [12] Ces deux publications ont été signalées par nous pour la + première fois, en 1861: _de la Langue de Corneille_, p. 46. + +Nous avons cru pouvoir extraire de _la Comédie des Tuileries_, pour le +faire figurer dans notre édition, un acte, le troisième, dont la +rédaction paraît très-vraisemblablement avoir été confiée à notre +poëte; néanmoins nous l'avons fait imprimer en petits caractères, afin +que le lecteur pût toujours distinguer à première vue ce qui est +incontestablement de Corneille de ce qui peut seulement lui être +attribué. + +Cette précaution était encore plus nécessaire à l'égard des pamphlets +publiés en sa faveur dans la querelle du _Cid_, et réunis par nous à +la suite de la _Notice_ relative à cet ouvrage. En effet, bien que +Niceron les regarde comme de Corneille, et que Barbier lui en attribue +au moins un, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il n'en est point +l'auteur; mais écrits par ses amis, et très-probablement sous son +inspiration, ils renferment sur sa personne des particularités +intéressantes; ils sont d'ailleurs peu nombreux, assez courts, fort +rares: c'était plus qu'il n'en fallait pour nous décider à les +publier. + +L'histoire des ouvrages de Corneille sera exposée dans des _Notices_ +historiques, littéraires et bibliographiques placées en tête de chacun +d'eux, conformément au plan général adopté pour toute la collection +des _Grands écrivains_. + +Ces notices, dont nous aurons soin d'exclure les théories et les +appréciations littéraires, afin de réserver plus de place aux faits +certains et aux pièces originales, seront complétées et reliées entre +elles par une _Vie de Corneille_, où il sera plus question de lui que +de ses ouvrages, et dans laquelle l'homme passera avant le poëte. + +Un portrait de Corneille avec les armes de sa famille, un fac-simile +de son écriture, la vue de la maison où il est né, la reproduction de +quelques anciennes gravures propres à faire mieux comprendre certaines +particularités contenues dans ses oeuvres, en seront un complément +agréable et presque nécessaire, bien que tout nouveau. + +Les éclaircissements généraux donnés dans les notices nous permettront +de ne pas multiplier les notes et surtout de les rédiger avec une +grande brièveté. La table de tous les noms de personnes et de lieux, +et des principales matières contenues dans les oeuvres de Corneille, +dans les notices et dans les notes, facilitera d'ailleurs +singulièrement les rapprochements et les recherches, et le _Lexique_ +qui terminera l'ouvrage contiendra la solution d'un grand nombre de +problèmes relatifs à l'histoire du langage au dix-septième siècle. En +accordant à ce dernier travail le prix du concours ouvert en 1858, +l'Académie française m'a imposé le devoir de le rendre aussi digne +qu'il serait en moi de cette honorable distinction. Une étude plus +sérieuse et plus approfondie du texte de Corneille vient de m'en +fournir les moyens; puissé-je en avoir profité autant que je l'ai dû +et voulu faire! + + Ch. MARTY-LAVEAUX. + + + + +NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR PIERRE CORNEILLE[13]. + + [13] En racontant la vie de Corneille, nous ne nous arrêterons pas + à l'histoire de ses ouvrages, des succès qu'ils ont obtenus, des + querelles littéraires qu'ils ont excitées. Cette histoire se + trouve dans les notices que nous avons placées en tête de chacun + d'eux; nous nous contentons de les mentionner ici rapidement à + leur date, en prenant soin toutefois de signaler et de corriger + les erreurs qui nous sont échappées (voyez aussi à ce sujet les + _Additions et Corrections_, tome XII, p. 567-570). Divers détails + qui eussent été de trop dans la _Notice biographique_ auront leur + place dans les annexes que nous donnons à la suite, à savoir dans + les _Pièces justificatives_, et dans le _Tableau généalogique_. + Nous avons aussi rédigé une _Table chronologique_, où l'on pourra + suivre année par année le développement et le déclin du génie de + Corneille. + + +Corneille est issu d'une famille de robe dans laquelle le prénom de +Pierre était réservé aux fils aînés bien avant qu'il l'eût porté. + +Pierre Corneille, arrière-grand-père du poëte, ne remplissait sans +doute point de fonctions publiques, car son nom n'est suivi d'aucune +qualité dans les actes où il se lit. Son fils, Pierre Corneille, +épousa en 1570 Barbe Houel, qui appartenait à une famille noble, et +fut dotée par son oncle, Pierre Houel, sieur de Vandelot, vieux +garçon, greffier criminel du Parlement et notaire secrétaire de la +maison et couronne de France. Pierre Houel fit admettre son neveu au +greffe en qualité de commis; bientôt après, celui-ci traita d'une +petite charge de conseiller référendaire à la chancellerie et se fit +recevoir avocat. Ce Pierre Corneille eut pour fils, en 1572, Pierre +Corneille, père du poëte, puis Antoine et François Corneille, ses deux +oncles. Le 5 mai 1599, le père de Corneille obtint du Roi des +provisions de maître particulier des eaux et forêts en la vicomté de +Rouen, et fut reçu en cette qualité le 31 juillet de la même année. Il +épousa, le 9 juin 1602, Marthe Lepesant, fille de François +Lepesant[14]. Le 29 septembre 1602, un acte régulier de partage mit +les jeunes époux en possession d'une maison située à Rouen, rue de la +Pie, qui venait du père du marié, décédé en 1588, et dont la +succession était demeurée depuis lors indivise. + + [14] Jusqu'ici les biographes ont généralement ajouté au nom de + Lepesant celui de Boisguilbert; mais il résulte d'une découverte + récente de M. Gosselin que le titre de Boisguilbert n'appartenait + pas à Marthe, mère de Corneille, mais seulement au frère de + celle-ci, et qu'il fut acquis par lui longtemps après la naissance + du poëte. + +Ce fut dans cette maison que naquit, le 6 juin 1606, l'enfant qui +devait être le grand Corneille[15]. Trois jours plus tard, le 9, il +était présenté au baptême dans la paroisse Saint-Sauveur par Pierre +Lepesant, secrétaire du Roi, son oncle maternel, et Barbe Houel, son +aïeule paternelle, et il recevait sur les fonts le prénom de Pierre, +que portaient son père et son parrain[16]. Nous ne savons rien de +particulier sur son enfance. M. Gosselin, dans un excellent travail, +auquel nous avons emprunté la plupart des faits qui précèdent[17], a +conjecturé, non sans vraisemblance, qu'elle s'écoula en partie dans +une maison de campagne des plus riantes que Pierre Corneille, le père, +acheta le 7 juin 1608 à Petit-Couronne, lorsque son enfant venait +d'atteindre la fin de sa seconde année[18]. + + [15] Voyez un dessin de cette maison dans l'_Album_ qui accompagne + notre édition de Corneille. En 1821, M. de Jouy l'a visitée et l'a + décrite dans son _Hermite en province_ (tome XIII des _OEuvres_, + p. 155 et suivantes). A cette époque elle était recouverte d'un + crépi qui en avait changé l'aspect; on y avait placé un buste de + Corneille et une inscription où la date de sa naissance avait été + confondue avec celle de son baptême, et qui plus tard fut ainsi + rectifiée: + + ICI + EST NÉ, LE 6 JUIN 1606, + PIERRE CORNEILLE. + +Cette maison ayant été démolie, ainsi que l'habitation contiguë où +était né Thomas Corneille, elles furent remplacées par des magasins; +il ne reste plus, pour rappeler le souvenir de l'une et de l'autre, +que la porte d'entrée de la première, transportée au musée +d'archéologie de Rouen, et la nouvelle inscription que voici, qui fut +rédigée en 1857 par l'Académie de Rouen: + + ICI + ÉTAIENT LES MAISONS + OÙ SONT NÉS LES DEUX CORNEILLE: + PIERRE, LE 6 JUIN 1606; + THOMAS, LE 24 AOÛT 1625. + +Cette inscription n'est point placée, par suite du refus du +propriétaire, sur la maison où elle aurait dû être; elle se trouve à +une certaine distance des deux endroits, très-voisins l'un de l'autre, +où sont nés les frères Corneille. (Voyez le _Bulletin des travaux de +la Société libre d'émulation, du commerce et de l'industrie de la +Seine-Inférieure_, 1857-58, p. 140, et le _Précis analytique des +travaux de l'Académie de Rouen_, 1857-58, p. 204.) + + [16] Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº I. + + [17] _Pierre Corneille (le père)_, par E. Gosselin, Rouen, 1864, + in-8{o}. + + [18] Voyez, dans notre _Album_, le dessin de la propriété de + Petit-Couronne. + +Corneille fit ses études avec succès au collége des Jésuites de Rouen. +En 1620, il reçut en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli +intitulé: _Notitia utraque dignitatum, cum Orientis, tum Occidentis, +ultra Arcadii Honoriique tempora_ (_Lugduni_, 1608): c'est un volume +in-folio, relié en veau brun, doré sur tranche, et portant sur les +plats les armes d'Alphonse Ornano, alors lieutenant général au +gouvernement de Normandie, et qui, en cette qualité, avait fait les +frais des prix distribués au collége. Ce livre appartenait à la +bibliothèque de M. Villenave[19], et M. Floquet, qui l'y a vu, fait +remarquer que, suivant l'usage, «une notice détaillée et signée du +principal indique dans quelle classe et à quel titre cette récompense +avait été décernée au jeune Corneille[20].» Par malheur nous ignorons +ce qu'est devenu ce volume et nous n'avons pu voir nous-même ni +reproduire le curieux renseignement qu'il renferme. + + [19] _Catalogue des principaux livres de la bibliothèque de feu M. + Villenave.... dont la vente aura lieu.... le lundi 15 février + 1848...._ Paris, Chinot, in-8{o}, nº 969. + + [20] Voyez _Pierre Corneille et son temps...._ par M. Guizot, + Paris, 1858, in-12, p. 143, note 2. + +Suivant une tradition dont l'origine est demeurée inconnue, Corneille +a remporté un prix de rhétorique pour une traduction en vers français +d'un morceau de _la Pharsale_[21]. Mais nous ne croyons pas que ce +prix soit le volume que nous venons de décrire: il est, non pas +impossible, mais peu probable, que notre poëte, né en 1606, ait fait +sa rhétorique en 1620. + + [21] Voyez notre tome IV, p. 3. + +Le temps n'a pas fait disparaître entièrement les témoignages de la +gratitude de Corneille envers ses maîtres. La bibliothèque de la +Sorbonne possède un exemplaire de l'édition de 1664 de son _Théâtre_, +sur le titre duquel il a inscrit cet envoi: + + _Patribus Societatis Jesu + Colendissimis præceptoribus suis + Grati animi pignus + D. D. Petrus Corneille._ + + _Dii, majorum umbris tenuem et sine pondere terram, + Qui præceptorem sancti voluere parentis + Esse loco[22]._ + + [22] Ce passage latin est emprunté à la VIIe _satire_ de Juvénal, + vers 207, 209 et 210.--Le volume de la bibliothèque de la Sorbonne + a déjà été décrit dans un article de l'_Athenæum français_ du 22 + décembre 1855 (p. 1114), signé A. DE BOUGY, et dans l'édition de + la traduction de _l'Imitation_ par Corneille, publiée en 1857 par + M. Alexandre de Saint-Albin, chez l'éditeur Lecoffre. + +Un monument plus durable et plus touchant des sentiments de respect +dont il demeura toujours animé à l'égard de ceux qui avaient formé sa +jeunesse, est la pièce de vers qu'il adressa, à l'âge de soixante-deux +ans, au P. Delidel, et qu'il signa affectueusement: «Son très-obligé +disciple[23].» + + [23] Tome X, p. 220-222. + +Ce furent peut-être ces reconnaissants souvenirs qui déterminèrent +Corneille à mettre en vers français certains poëmes latins du P. de la +Rue. Du reste il fit le même honneur à Santeul. Cela irritait fort +Huet, qui s'écrie avec humeur dans ses _Mémoires_: «Il avait acquis +une réputation considérable et méritée, et il régnait au théâtre, +lorsque, oublieux de sa dignité, il s'abaissa à de petites +compositions fort peu dignes de l'excellence de son génie. S'il +paraissait quelque poëme ayant du succès dans les écoles, il se +faisait l'interprète de ceux qu'il eût à peine dû accepter pour +interprètes de ses ouvrages[24].» + + [24] Voici le texte latin: _Magnam ille sibi meritis suis + quæsiverat nominis claritatem, planeque regnabat in theatris, quum + decoris sui oblitus demittere coepit animum ad levissimas + scriptiones, ingenii sui præstantia minime dignas. Si quod enim + felicibus auspiciis exierat carmen ex scholasticorum exhedris, his + se dabat interpretem quos vix operum suorum interpretes ferre + debuisset._ (P. D. HUETII, _Commentarius de reb us ad eum + pertinentibus_, liber V, p. 313. Amstelodami, 1718.) + +Au sortir du collége, Corneille étudia le droit, et, le 18 juin 1624, +il fut reçu avocat et prêta serment en cette qualité au parlement de +Rouen[25]. «Mais, dit un de ses contemporains, comme il avoit trop +d'élévation d'esprit pour ce métier-là, et un génie trop différent de +celui des affaires, il n'eut pas plus tôt plaidé une fois, qu'il y +renonça. Il ne laissa pas de prendre la charge d'avocat général à la +table de marbre du Palais, qui ne l'engageoit qu'à fort peu de +chose[26].» M. Gosselin a pris soin de nous faire connaître cette +juridiction et le lieu où elle s'exerçait: «La table de marbre du +Palais, à Rouen, créée par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et +forêts en appel, mais jugeait en première instance tout ce qui +concernait la navigation.... Le lieu des séances n'était par lui-même +guère capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il était +situé dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue +Saint-Lô, et le bureau de justice n'était autre qu'une grande table en +marbre, derrière laquelle les juges étaient assis, ayant à leurs côtés +et un peu au-dessus de leurs têtes, dans des niches existant encore +aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un côté Geffroy Hébert, +évêque de Coutances, et de l'autre côté Antoine Boyer, abbé de +Saint-Ouen[27].» A sa charge d'avocat général à la table de marbre +Corneille joignit, ainsi que son prédécesseur, celle d'avocat du Roi +aux siéges généraux de l'Amirauté. M. Gosselin a prouvé récemment, +dans une intéressante étude, que, malgré l'assertion, souvent +reproduite, contenue dans l'article des _Nouvelles de la république +des lettres_, ces charges n'étaient point, comme on l'a prétendu, de +pures sinécures[28]. + + [25] Voyez _Pièces justificatives_, nº II. + + [26] _Nouvelles de la république des lettres_, janvier 1685, 2e + édition, p. 89.--Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº III. + + [27] _Pierre Corneille (le père)_, p. 4. + + [28] _Particularités de la vie judiciaire de Pierre Corneille_, + par E. Gosselin, Rouen, 1865, p. 6. + +Pendant que Corneille étudiait au collége des Jésuites, il avait pris +en amitié une petite fille, Marie Courant, dont il devint fort épris +plus tard, et dont le bon goût, les sages conseils eurent, si nous en +croyons notre poëte[29], une grande influence sur son talent. Si, ce +que nous ignorons, il aspira à sa main, sa prétention fut vaine: Marie +Courant fit un beau mariage; au lieu de prendre le nom, bien modeste +encore, de Corneille, elle épousa M. Thomas du Pont, correcteur en la +chambre des comptes de Normandie[30]. + + [29] Tome X, p. 77. + + [30] Voyez tome I, p. 127 et 128. + +C'est encore M. Gosselin qui nous a fait connaître le nom de famille +de Mme du Pont[31]. Tant qu'on l'a ignoré, on était très-porté à la +confondre avec Mlle Milet, dont Corneille fut amoureux plus tard, et +en l'honneur de qui il composa un sonnet, dont il fut si content, qu'à +en croire son frère, il fit sa comédie de _Melite_ (1629) tout exprès +pour l'employer[32]. Je penchais fort, je l'avoue, vers cette opinion; +mais elle ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et il faut admettre, +ce qui du reste n'a rien d'invraisemblable, que l'ancienne passion, la +sérieuse amitié de Corneille pour Marie Courant, a été traversée par +une passagère amourette: tout se trouve ainsi concilié. M. Taschereau +invoque, il est vrai, le propre témoignage de Corneille, qui dit dans +l'_Excuse à Ariste_[33]: + + .... Nul objet vainqueur + N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur. + +Mais si Corneille, qui écrivait ceci en 1637, se plaisait alors à +oublier les galanteries et les caprices de sa vie de jeune homme, dans +les _Mélanges poétiques_, publiés cinq ans auparavant, en 1632, il +tenait un tout autre langage: + + J'ai fait autrefois de la bête; + J'avois des Philis à la tête[34]; + +et ailleurs: + + Plus inconstant que la lune, + Je ne veux jamais d'arrêt[35]. + +Ce sont là, dira-t-on, des exagérations de poëte; cela est possible; +mais il peut bien y avoir aussi dans l'_Excuse à Ariste_ exagération +de constance et de fidélité. + + [31] _Particularités de la vie judiciaire de P. Corneille_, p. 15. + + [32] Voyez tome I, p. 126. + + [33] Voyez tome X, p. 77. + + [34] Tome X, p. 26. + + [35] Tome X, p. 55. + +Quelle qu'ait été du reste l'occasion qui a donné naissance à +_Mélite_, cette comédie eut un très-grand succès, malgré les critiques +assez vives que lui attirèrent la simplicité du plan et le naturel du +style. «Ceux du métier la blâmoient de peu d'effets[36],» ainsi que +nous l'apprend l'auteur lui-même. Bientôt après, il composa dans un +système très-différent, qui fut en ce temps un essai très-sérieux, la +tragi-comédie de _Clitandre_ (1632), qu'il aimait à présenter plus +tard comme une espèce de bravade[37]. La preuve de l'importance qu'il +y attacha est dans l'empressement qu'il mit à la publier avant +_Mélite_. _Clitandre_ est suivi de _Mélanges poétiques_, contenant des +pièces galantes, des vers de ballet, et quelques traductions des +épigrammes d'Owen[38]. Avant cette époque, Corneille n'avait encore eu +d'imprimé qu'un quatrain en l'honneur de Scudéry[39], avec qui il +s'était lié dès qu'il avait travaillé pour le théâtre, et dont, en +retour, le nom figure le premier dans une série d'une vingtaine +d'hommages poétiques placés en tête de _la Veuve_ (1633), dus pour la +plupart à des rimeurs aujourd'hui complètement inconnus, mais dont le +patronage parut alors à Corneille utile et honorable. + + [36] Tome I, p. 270. + + [37] _Ibidem._ + + [38] Tome X, p. 24 et suivantes. + + [39] Tome X, p. 57. + +_La Veuve_ fut suivie de _la Galerie du Palais_ (1633), de _la +Suivante_ (1634) et de _la Place Royale_ (1634). Cette dernière +comédie, que nous avons donnée comme ayant été jouée en 1635, suivant +en cela l'opinion générale, est un peu plus ancienne, comme le prouve +un opuscule de notre poëte, qui est d'une assez grande importance pour +la chronologie de ses premières pièces. + +Lorsque Louis XIII, la Reine et le Cardinal séjournèrent en 1633 aux +eaux de Forges, les hauts dignitaires des environs s'empressèrent +d'aller leur rendre hommage. Corneille fut invité par François de +Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à composer des vers en +leur honneur. Il s'en excusa dans une pièce latine, où il se tire fort +agréablement de ces éloges qu'il a l'air de n'oser aborder. Malgré sa +feinte modestie, il n'hésite pas à énumérer en tête de son poëme ses +succès de théâtre, et à déclarer que là il règne presque sans rival: + + _Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum[40]._ + + [40] Voyez tome X, p. 71. + +Ces vers latins furent peut-être l'occasion qui le mit directement en +rapport avec le Cardinal, auquel devaient du reste le recommander +puissamment ses premiers essais dramatiques. Bientôt il fut placé par +lui au nombre des poëtes chargés de composer des pièces de théâtre +sous sa direction. Nous avons indiqué la part qu'il prit, comme un des +«cinq auteurs,» à _la Comedie des Tuileries_ (1635), et nous avons +raconté comment le défaut d'_esprit de suite_, ou plutôt de docilité, +dont l'accusait Richelieu, le porta à renoncer à cette tâche de +collaborateur et à quitter Paris en prétextant quelques affaires de +famille qui l'appelaient à Rouen. + +Lorsqu'il se remit au travail pour son propre compte, il aborda +sérieusement le genre tragique dans _Medée_ (1635); mais quoique ce +fût là à beaucoup d'égards une tentative heureuse, elle ne satisfit +entièrement ni son auteur ni le public, et le génie inquiet et +infatigable de Corneille se remit en quête de sa voie, certain déjà de +la trouver. L'Espagne l'attira, soit qu'il eût de lui-même donné cette +direction à ses études, soit, comme on l'a prétendu, qu'il eût suivi +en cela les conseils de M. de Châlon, ancien secrétaire des +commandements de la Reine mère, retiré à Rouen. Ce qu'on n'a pas assez +remarqué, c'est qu'il préluda au _Cid_ par _l'Illusion comique_ +(1636). Les exagérations du capitan ne manquent sous sa plume ni de +noblesse ni de dignité: il le fait en plus d'une circonstance plus +réellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande âme tournait +malgré lui au sublime; elle y était entraînée invinciblement, et +Matamore parle déjà parfois le langage de Rodrigue. Ce fut dans les +derniers jours de 1636 que parut ce merveilleux _Cid_, sur lequel nous +nous étendrons d'autant moins ici, que nous en avons plus longuement +exposé l'histoire dans notre édition. Le savant M. Viguier, dont les +amis des lettres déplorent la perte récente, en a indiqué, dans un +mémoire spécial, les origines espagnoles[41]. Quant à nous, nous avons +raconté, dans la longue notice consacrée à cet ouvrage[42], tout +ce que nous avons pu recueillir de relatif à ses premières +représentations, à l'affluence qui s'y porta, au jeu des comédiens qui +remplirent les principaux rôles; nous avons dit la colère des +confrères de Corneille et en particulier de Scudéry, la complicité de +Richelieu, dont cette pièce excitait la jalousie de poëte et les +légitimes susceptibilités de ministre; nous avons exposé, dans tous +ses détails, le long procès porté à cette occasion devant la +juridiction littéraire de l'Académie française; nous avons reproduit +les principales pièces de ce procès, et enfin le jugement lui-même. On +peut parcourir successivement l'_Excuse à Ariste_ et le _Rondeau_ de +Corneille[43], qui ont servi de point de départ et de prétexte à toute +la querelle; les vers placés dans la dédicace de _la Suivante_[44] et +dont on n'avait pas bien apprécié la portée, faute de remarquer qu'ils +n'avaient été publiés qu'après _le Cid_; les _Observations_ de +Scudéry[45], les titres et l'analyse des pamphlets publiés contre +Corneille[46]; le texte complet de tous ceux auxquels on a prétendu +qu'il avait eu, au moins indirectement, quelque part[47]; enfin _les +Sentiments de l'Académie_[48]. + + [41] Tome III, p. 207 et suivantes. + + [42] Tome III, p. 3 et suivantes. + + [43] Tome X, p. 74 et 79. + + [44] Tome II, p. 118. + + [45] Tome XII, p. 441-461. + + [46] Tome XII, p. 502-515. + + [47] Tome III, p. 53-76. + + [48] Tome XII, p. 463-501. + +Au mois de janvier 1637, Pierre Corneille père reçut des lettres de +noblesse[49], qu'il avait méritées, mais que, sans l'éclat jeté sur +son nom par son fils, il n'eût peut-être jamais obtenues, disions-nous +dans notre notice sur _le Cid_[50]. Les découvertes intéressantes +faites par M. Gosselin, depuis le moment où nous nous exprimions de la +sorte, ont établi que nous avions raison plus encore que nous ne +pouvions le supposer. Investi en 1599, comme nous l'avons dit, de sa +charge de maître des eaux et forêts, Pierre Corneille père y avait +trouvé maintes occasions de déployer sa fermeté et son courage. Plus +d'une fois il avait eu à réprimer, les armes à la main, les vols de +bois qui se commettaient dans les forêts, et les registres du +Parlement attestent avec quels soins vigilants il s'appliquait à +réprimer tout désordre et à maintenir ses agents dans le devoir. Par +malheur, si Pierre Corneille, le père, était énergique et intègre, il +avait un caractère âpre et absolu, qui lui attira beaucoup d'ennemis. +Des difficultés qu'il eut avec Amfrye, son verdier[51], amenèrent, à +l'occasion d'un mur indûment élevé sur la limite de la propriété de +Petit-Couronne, un très-long procès, que Pierre Corneille perdit le +1er juin 1618. En 1620, sans attendre que son fils fût en âge de lui +succéder, il donna sa démission. Il avait donc quitté ses fonctions +depuis dix-sept ans, lorsque, au mois de janvier 1637, on lui accorda +des lettres de noblesse pour le récompenser de la manière dont il s'en +était acquitté. N'est-il pas évident par là que ses bons services +étaient fort oubliés, et que les exploits de Rodrigue vinrent +grandement en aide à la courageuse conduite du maître des eaux et +forêts? Le père de Corneille ne jouit pas longtemps de la distinction +qu'il venait d'obtenir: il mourut le 12 février 1639, à l'âge de +soixante-sept ans. + + [49] Voyez _Pièces justificatives_, nº IV, et, dans l'_Album_, les + armoiries de la famille Corneille. + + [50] Tome III, p. 16. + + [51] On appelait ainsi, dit l'Académie, un officier établi pour + commander aux gardes d'une forêt éloignée des maîtrises. + +Les années qui suivirent le succès du _Cid_ furent bien tristement +remplies pour Corneille par les persécutions des jaloux et des +envieux, les chagrins de famille, les règlements de successions[52], +les tracas d'affaires. Un sieur François Hays avait obtenu des +provisions de second avocat du Roi au siége général des eaux et +forêts, à la table de marbre du Palais, à Rouen[53], qui venaient +réduire de moitié les profits de la charge acquise par Corneille dix +ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais +elle demeura longtemps pendante et nécessita de nombreuses démarches. +On voit que les motifs qui retardèrent jusqu'au commencement de +l'année 1640 la représentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et +que le découragement de Corneille ne tenait pas à des causes purement +littéraires. Fort maltraité par les poëtes et les critiques du temps, +lors de la nouveauté du _Cid_, Corneille espéra se ménager la +bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la +représentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu, +probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les +assistants, dont on ne nous a nommé peut-être que les principaux, +étaient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et +d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dénoûment; +l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquième acte +de sa façon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille était un +bourgeois assez humble, il garda toujours comme poëte une fière +indépendance: il goûta peu toutes ces observations. Nous ne savons pas +ce qu'il y répondit dans cette assemblée; mais nous connaissons les +sentiments dont il était animé, par le «mauvais compliment» qu'il fit +plus tard à Chapelain, à qui il dit, d'un ton à ce qu'il paraît assez +bourru, «qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui +donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait.» La +manière dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa +détruisit tout le bon effet qu'il eût pu se promettre de la déférence +témoignée aux hommes de lettres, plus ou moins en crédit, à qui il +avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile à l'auteur +du _Cid_ se soit émue et qu'il ait été un instant question +d'observations et de jugement sur la nouvelle pièce[55]. Heureusement +la position que Corneille avait déjà conquise et la fermeté de son +attitude calmèrent cette effervescence; et, à partir de ce moment, il +n'eut plus à redouter d'autre juge que le public. + + [52] Voyez _Pièces justificatives_, nº V. + + [53] Voyez _ibidem_, nº VI. + + [54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette + lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parlé + jusqu'ici. + + [55] Voyez tome III, p. 254. + +A _Horace_ succéda _Cinna_. Ce fut après ce nouveau triomphe qu'eut +lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne +fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort +inattendue pour que le poëte pût épouser Marie de Lamperière, fille de +Mathieu de Lamperière, lieutenant général aux Andelys. + +«M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta un jour plus +triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de +Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit qu'il étoit +bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition, et +qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un +plus grand éclaircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit +passionnément une fille du lieutenant général d'Andely, en Normandie, +et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce +père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre +si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir +donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit[56].» + + [56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122 + et 123 (édition de 1742). + +La première nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le +bruit courut à Paris qu'il était mort d'une pneumonie. Ménage fit, +sans perdre de temps, une pièce de vers latins en l'honneur du +prétendu défunt[57]. + + [57] PETRI CORNELII EPICEDIUM. + + _Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium, + quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam + vivit Cornelius, et precor vivat._ + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum, + Sæcla feres Clarii munere longa Dei. + Donec Apollineo gaudebit scena cothurno, + Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui; + Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit, + Carminis Iliaci nobile carpat opus. + Itale, testis eris; testis qui flumina potas + Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges: + Omnibus in terris per quos audita Chimena; + Jamque ignes vario personat ore suos. + Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam, + Non Graia inferior, non minor Ausonia. + Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres, + Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus. + Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt, + Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_ + . . . . . . . . . . . . . . . . . + + (_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.) + +Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, à +défaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connaître +l'époque à laquelle il prit femme. Dans ses vers, Ménage parle +d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau marié n'était pas +fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais déjà d'un âge mûr. _Cinna_ +est de 1640; Corneille, né en 1606, se maria donc à trente-quatre ou +trente-cinq ans, et ne tarda guère à devenir père; car dans une lettre +du 1er juillet 1641[58], il annonce à un ami la grossesse de sa +femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut +appelée Marie. + + [58] Tome X, p. 437. + +C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en +relation avec l'hôtel de Rambouillet. C'était là un puissant secours +contre la jalousie de ses ennemis littéraires, mais non le moyen de +nourrir et développer cette admirable simplicité qui, dans les moments +de haute et grande inspiration, distinguait son génie[59]. Dans cette +_Guirlande_ poétique que Montausier offrit à Julie d'Angennes trois +ou quatre ans avant de l'épouser, il y a trois fleurs au moins, six +peut-être, à qui Corneille a dicté leurs hommages[60]. Ce fut dans la +chambre bleue de l'hôtel qu'il lut _Polyeucte_ à de belles dames, un +peu offusquées de l'austérité de l'ouvrage, et à un évêque, fort +blessé des excès de zèle de l'ardent néophyte[61]. Corneille, à qui +l'habitude de communiquer ses pièces, avant la représentation, à un +auditoire choisi ne profitait décidément pas, et qui cependant ne la +perdit point, ne fut, dit-on, consolé de sa déconvenue que par les +conseils d'un acteur fort médiocre, qui ranima son courage et le +décida à laisser sa pièce aux comédiens. On a même prétendu[62] que +ceux-ci ayant d'abord refusé de jouer cette tragédie, Corneille donna +son manuscrit à l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, où il +demeura oublié plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait +justice de cette fable invraisemblable. + + [59] Corneille fut de son temps un poëte fort à la mode, et fort + admiré des précieuses. On pourrait l'établir par de très-nombreux + témoignages. On lit dans le _Dictionnaire des précieuses_ de + Somaize (édition de M. Livet, tome I, p. 290): «Noziane (_la + comtesse de Noailles_) est une précieuse aussi spirituelle qu'elle + a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent + extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne + sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protége + les deux Cléocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font + rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque, + surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit.»--Dans un + opuscule intitulé _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le + passage suivant, tiré d'une oraison funèbre inédite: «Les + Benserade, les Racine, les Corneille rendront témoignage que + personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux + louer ce qu'elle estimoit.» + + [60] Tome X, p. 10 et 11. + + [61] Voyez tome III, p. 466. + + [62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84. + +Il faut dire à la décharge des auditeurs de Corneille que son +extérieur n'avait rien d'aimable, son débit rien de séduisant. Nous +avons déjà fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait +de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains +ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagéré. + + [63] Tome III, p. 254 et 255. + +«.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la +Bruyère[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté +de sa pièce que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la +réciter, ni lire son écriture.» + + [64] _Des Jugements_, nº 56, tome II, p. 101 de l'édition de M. + Servois. + + [65] «Corneille ne sentoit pas la beauté de ses vers,» a dit + Segrais (_Mémoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p. + 51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont + fait, Corneille d'avidité et d'avarice, s'exprime ainsi: + «Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il + ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient + ordinairement sur le théâtre, s'ils ne sont suivis de quelque + chose de plus solide.» (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.) + +Vigneul Marville parle à peu près de même[66]: «A voir M. de +Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien +parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux +sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis, +je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avoit rien qui +parlât pour son esprit; et sa conversation étoit si pesante qu'elle +devenoit à charge dès qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui +avoit désiré de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne +falloit point l'écouter ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne. +Certainement M. de Corneille se négligeoit trop, ou pour mieux +dire, la nature, qui lui avoit été si libérale en des choses +extraordinaires, l'avoit comme oublié dans les plus communes. Quand +ses familiers amis, qui auroient souhaité de le voir parfait en tout, +lui faisoient remarquer ces légers défauts, il sourioit et disoit: «Je +n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille.» Il n'a jamais +parlé bien correctement la langue françoise; peut-être ne se +mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-être aussi +n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.» + + [66] _Mélanges d'histoire et de littérature_, recueillis par + Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et + 168. + +Fontenelle, à la fin du portrait, fort intéressant pour nous et fidèle +sans aucun doute, qu'il nous a laissé de son oncle, ne rend pas un +témoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: «M. +Corneille, dit-il, étoit assez grand et assez plein, l'air fort simple +et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il +avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les +yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et +propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un +buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette; il lisoit ses +vers avec force, mais sans grâce[67].» + + [67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125. + +Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit +de lui-même: + + .... L'on peut rarement m'écouter sans ennui, + Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68]. + + [68] Tome X, p. 477. + +Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de +l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses +auditeurs avaient un instant compromis le succès, et _Polyeucte_ +parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de +Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments +d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce +chef-d'oeuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement +placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12 +décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge +funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70]. + + [69] Voyez tome III, p. 466-468. + + [70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date était adoptée, ce serait + à la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se + rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothèque de + Goujet_, que nous avons cité au tome IV (p. 277[70-a]), dans la + _Notice_ de _la Suite du Menteur_. «Ces lettres (_de + Chapelain_).... montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent + M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il + lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.» + (_Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652._) + + [70-a] Où il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome + XVIII_. + +_Pompée_ et _le Menteur_, ces deux pièces si différentes, sont, comme +nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main, +dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642, +dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date +que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir être +adoptée. + + [71] Tome IV, p. 130. + +En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui +bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, qu'il +avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que +d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes), +avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous +semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son +travail, ne lui fut pas accordé[72]. + + [72] Voyez _Pièces justificatives_, nº VII. + +_La Suite du Menteur_ paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est +aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de +_Rodogune_, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le +poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs +très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans +notre _Notice_ sur _Rodogune_[73]. + + [73] Tome IV, p. 399. + +En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au +Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il +reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la +casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve +quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque +même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'oeuvre[74]. + + [74] Voyez _Pièces justificatives_, nº VIII. + +La chute de _Théodore_, qui suivit de fort près l'heureux succès de +_Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait +les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa +pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi +du monde de la prévention et de l'aveuglement du public. + +Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle +afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures +que préparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet +honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié +venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus +Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son +cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées, +dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre +combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses +sentiments d'admiration. Dans _le Véritable Saint-Genest_ (acte I, +scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien +qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir +prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi: + + Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage + Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage, + Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit + S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit. + +A quoi Saint-Genest finit par répondre en faisant allusion à _Cinna_ +et à _Pompée_: + + Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome, + Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme, + A qui les rares fruits que la muse produit + Ont acquis dans la scène un légitime bruit, + Et de qui certes l'art comme l'estime est juste, + Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste. + Ces poëmes sans prix où son illustre main + D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain, + Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, + Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre. + + [75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes. + + [76] Corneille disait un jour avec orgueil que «lui et Rotrou + feroient subsister des saltimbanques.» (_Menagiana_, Paris, 1715, + tome III, p. 306.) + +Nous mentionnerons ici à sa date une lettre du 18 mai 1646, où +Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un poëme sacré qu'il vient de +recevoir de lui en présent, et nous fait connaître son opinion sur les +écrits de ce genre. Je «m'étois persuadé, dit-il dans un passage fort +altéré par les premiers éditeurs, que d'autant plus que les passions +pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu'on prend pour +les créatures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touché +pourroit faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce +genre d'écrire[77].» + + [77] Tome X, p. 445. + +Voilà qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de +Jésus-Christ_. Jusqu'à ce moment toutefois Corneille était +exclusivement occupé du théâtre, et vers la fin de cette année 1646, +ou dès les premiers jours de la suivante[78], il fit représenter +_Héraclius_, que Boileau appelait une espèce de logogriphe[79], mais +dont, malgré la complication volontaire de l'intrigue, le succès ne +fut pas un instant compromis. + + [78] Tome V, p. 115 et 116. + + [79] _Bolæana_, Amsterdam, 1742, p. 112. + +C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans après _le Cid_, que +Corneille fut élu membre de l'Académie française, qui avait si +vivement critiqué son premier chef-d'oeuvre. Il s'était vu préférer +successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-être +encore échoué devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon goût +de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier +obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire à la +Compagnie: «qu'il avoit disposé ses affaires de telle sorte qu'il +pourroit passer une partie de l'année à Paris[80].» + + [80] Tome V, p. 141. + +Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel académicien dans une +excellente peinture, qui est devenue le portrait communément adopté où +tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en +remercier que Corneille écrivit, au sujet de la fondation de +l'Académie de peinture, la pièce de vers intitulée: _la Poésie à la +Peinture, en faveur de l'Académie des peintres illustres_[82]. Il y +célèbre le retour de «cette belle inconnue, la Libéralité,» qui, +vainement appelée par les poëtes, semble consentir à reparaître aux +yeux des peintres. + + [81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente + notice de M. Hellis intitulée: _Découverte du portrait de + Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}. + L'auteur signale particulièrement: le portrait gravé, in-4{o}, de + Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a été reproduit + plusieurs fois en tête des oeuvres du poëte, notamment dans + l'édition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647, + gravé en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction + dans l'_Album_ qui accompagne notre édition; le portrait gravé par + Vallet, d'après le dessin de Paillet, pour l'édition in-folio, de + 1663, du _Théâtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement + flatté et fort peu ressemblant exécuté par Sicre, gravé par Cossin + en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault, + publiés de 1696 à 1701. On voit au musée de Rouen, sous le nº 477, + un «Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne, + acquis en 1860;» mais cette attribution à Philippe de Champaigne + ne paraît pas mériter beaucoup de confiance. + + [82] Tome X, p. 116. + +Nous arrivons au temps de la Fronde, si désastreux pour l'État, si +funeste pour les arts et les lettres, particulièrement pour les +auteurs dramatiques et les comédiens, et durant lequel, suivant +l'expression de Corneille, les désordres de la France ont resserré +dans son cabinet ce qu'il se préparait à lui donner[83]. Ces troubles +n'empêchèrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de +Valdor, auquel avait travaillé notre poëte: _les Triomphes de Louis le +Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans +des circonstances si graves, à ne rien négliger de ce qui pouvait +rendre à la royauté un peu de prestige et d'éclat. + + [83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromède_, tome + V, p. 248-251. + +Il est assez difficile de suivre pendant cette époque le détail de la +vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui +ont pour nous leur intérêt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les +uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_ à l'occasion de sa +traduction des _Épîtres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de +plus que notre poëte avait dès lors avec divers religieux +d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part +au changement de direction que subit par la suite son talent. + + [84] Tome X, p. 122. + +Un billet du 25 août 1649[85] nous apprend, par le lieu d'où il est +daté, que Corneille avait alors momentanément quitté Rouen, et qu'il +était à Nemours, très-probablement chez le médecin Dubé, son parent et +allié, comme il l'appelle, dont il adresse à un de ses amis un ouvrage +tout récemment publié. + + [85] Tome X, p. 452 et 453. + +Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant +apaisés, laissèrent quelque place aux questions littéraires. Une +discussion des plus frivoles, mais qui néanmoins conservait, ainsi que +l'a remarqué notre poëte, quelque chose de l'ardeur des passions du +moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se déterminer +entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade. +Corneille, prié de se prononcer à ce sujet, écrivit tour à tour trois +petites pièces, bien marquées au coin de cette réserve propre, dit-on, +aux caractères normands et dans lesquelles il est impossible de +deviner auquel des deux poëtes il donne vraiment la préférence[86]. +Peut-être, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions, +alors si goûtées, une indifférence égale, que nous serions, pour notre +compte, très-disposé à lui pardonner. + + [86] Tome X, p. 125-128. + +Enfin le calme devint assez grand pour permettre de représenter +_Andromède_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort près dans un +ordre assez difficile à déterminer[87]. + + [87] Voyez tome V, p. 399 et 400. + +Au moment où Corneille venait de faire représenter _Andromède_, il se +trouva investi pour un temps de fonctions publiques, qu'il ne regretta +pas plus, sans doute, lorsqu'il les quitta, qu'il ne les avait +souhaitées quand on l'en revêtit. Le 1er février 1650, le Roi et la +Reine mère quittèrent Paris pour Rouen, où Mazarin vint les rejoindre +le 3 du même mois[88]. Plusieurs des créatures du duc de Longueville, +gouverneur de Normandie, alors prisonnier à Vincennes, furent +destituées pendant ce voyage royal, et la _Gazette_ et divers actes +découverts par M. Floquet au greffe de Rouen, et qu'on trouvera à la +suite de cette notice[89], établissent que le 15 février le sieur +Bauldry, procureur des états de Normandie, fut remplacé dans ses +fonctions par Pierre Corneille, ce qui lui valut, dans l'_Apologie +particulière pour M. le duc de Longueville_, une attaque d'ailleurs +fort adoucie par l'estime dont jouissait le poëte. Après un éloge +très-complaisamment développé du sieur Bauldry, l'auteur anonyme parle +en ces termes de celui par qui on l'a remplacé: «On lui a donné un +successeur qui sait fort bien faire des vers pour le théâtre, mais +qu'on dit être assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref, +il faut qu'il soit ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M. +de Mazarin.» Du reste, on ne sait rien de la façon dont Corneille +remplit cette charge, qui, l'année suivante, le 15 mars, fut rendue à +Bauldry, lorsque le duc de Longueville eut fait sa paix avec la cour. +Le 18 mars 1650, Corneille avait vendu et résigné, moyennant six mille +livres tournois, ses offices de conseiller et avocat du Roi à la table +de marbre[90]; il se trouva donc, à partir de ce moment, dépourvu de +toutes fonctions officielles. + + [88] _Gazette_ de 1650, p. 184, et p. 307 et 308. + + [89] Voyez _Pièces justificatives_, nº IX. + + [90] Voyez _Pièces justificatives_, nº X. + +_Nicomède_ fut représenté au commencement de 1651. Le ton de ce drame, +élégant mélange de tragique et de familier, procède directement, ce +semble, de l'époque de la Fronde, où, dans les affaires publiques, la +tragédie tournait à l'ironie, et où les plus tristes désastres, les +plus affreuses misères engendrées par les luttes des grands étaient +masqués à leurs yeux par des mots spirituels et d'agréables reparties. + +Après cette pièce, Corneille aborde un genre d'écrits tout différents. +Longtemps, malgré ses sentiments chrétiens, son talent avait eu, dans +la plupart de ses oeuvres, un caractère tout profane. Dans +_Polyeucte_, il avait réussi à réunir les plus intéressantes +conceptions dramatiques à l'expression la plus élevée de la foi et de +la ferveur. Dans _Théodore_, il avait espéré de remporter de nouveau +un triomphe si difficile; mais la nature du sujet avait été un +obstacle insurmontable, même pour un poëte de génie. Il ne voulait +cependant pas renoncer à revêtir des ornements de la poésie les +pensées religieuses qui se présentaient souvent à son esprit et dans +lesquelles ses anciens et vénérés maîtres ne cessaient de +l'entretenir. Ce fut sans grand'peine assurément qu'il se laissa +persuader par des Pères jésuites de ses amis d'entreprendre la +traduction en vers de _l'Imitation de Jésus-Christ_; et le 15 novembre +1651 il en faisait paraître les vingt premiers chapitres. Pendant +qu'ils étaient accueillis avec faveur et même avec enthousiasme par +tous ceux qui se réjouissaient de cet éclatant témoignage de la +profonde piété du grand poëte, on fit à _Pertharite_ (1652) la plus +«mauvaise réception[91].» Les circonstances politiques et la misère +générale n'étaient alors guère favorables au théâtre, et Scarron ne +faisait que se rendre l'écho de l'opinion publique en disant dans son +_Épître chagrine_: + + Rien n'est plus pauvre que la scène + Qu'on vit opulente autrefois, + Quoique le plaisir de nos rois. + Il n'est saltimbanque en la place + Qui mieux ses affaires ne fasse + Que le meilleur comédien, + Soit françois, soit italien. + De Corneille les comédies, + Si magnifiques, si hardies, + De jour en jour baissent de prix. + + (_Les OEuvres de M. Scarron_, 1668, tome I, p. 16.) + + [91] Tome VI, p. 5. + +Corneille lui-même s'exprime ainsi dans l'avis _Au lecteur_ de +_Pertharite_[92]: «Il est temps.... que des préceptes de mon Horace je +ne songe plus à pratiquer que celui-ci: + + _Solve senescentem mature sanus equum, ne + Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[93]._» + + [92] Tome VI, p. 5. + + [93] Livre I, _épître_ 1, vers 8 et 9. + +Bien des années plus tard, lorsqu'après un long éloignement Corneille +était revenu au théâtre, un écrivain sans mérite, qui a été du moins +pour lui un sincère ami, et à qui cette amitié a fait écrire par +hasard quelques pages naturelles et convaincues, l'abbé de Pure, +faisait ainsi l'éloge de cette résolution: + +«Puisque le plaisir est l'objet naturel et primitif des spectacles, +sitôt qu'on s'aperçoit que l'on ne plaît plus, il faut que le poëte +fasse judicieusement sa retraite, qu'il se résolve de bonne foi à +quitter une place qu'il ne peut tenir, et qu'à l'exemple d'un ancien, +il cesse par raison, sans attendre de s'y voir forcé par sa foiblesse. +Nous avons vu de nos jours une pareille résolution qui a passé pour +exemplaire, et dont le souvenir a plu même après la dédite et la +contrevention; mais c'est toujours beaucoup d'avoir pu la former, et +la vanité qui ne nous quitte point ne nous laisse pas souvent cette +liberté de reconnoître et encore moins d'avouer nos défauts[94].» + + [94] _Idée des spectacles anciens et nouveaux_, par M. M. D. P. + (Michel de Pure). A Paris, chez Michel Brunet, 1668, p. 168. + +Il n'est pas étonnant qu'après le succès si divers de ses deux +derniers ouvrages, _Pertharite_ et le commencement de _l'Imitation_, +Corneille ait longtemps cessé de travailler pour le théâtre, et se +soit attaché avec ardeur à continuer sa pieuse traduction, dont il +avait publié les premiers chapitres sans trop savoir s'il poursuivrait +sa tâche, et seulement, nous dit-il, «pour coup d'essai, et pour +arrhes du reste[95].» + + [95] Tome VIII, p. 17. + +Les recherches dont la vie et les oeuvres de Corneille ont été +l'objet dans ces derniers temps ont en partie comblé le vide que ses +biographes du dix-huitième siècle avaient laissé dans l'histoire des +années où il demeura éloigné du théâtre. En 1840, M. Deville a +communiqué à l'Académie de Rouen la description d'un registre de la +paroisse Saint-Sauveur de Rouen, qui contient les comptes dressés par +Pierre Corneille en sa qualité de marguillier et de trésorier en +charge de ladite paroisse, pour l'année écoulée de Pâques 1651 à +Pâques 1652[96]. M. Célestin Port publia en 1852 quatre lettres +inédites, adressées par Pierre Corneille au R. P. Boulard, abbé +coadjuteur de Sainte-Geneviève, au sujet de la traduction de +_l'Imitation_. La première est de la veille de Pâques 1652, et il y +est question de ces comptes de la paroisse Saint-Sauveur dont nous +venons de parler; la dernière est du 10 juin 1656[97]. Enfin, en 1867, +une intéressante communication de M. Gosselin à M. Taschereau nous +montre Corneille faisant en 1652 quelques acquisitions dans une vente +de livres à Rouen[98]. + + [96] Voyez _Pièces justificatives_, nº XI. + + [97] Voyez tome X, p. 458-473. + + [98] La bibliothèque mise en vente, par suite de saisie, était + celle d'un commis au greffe du parlement de Normandie. On lit dans + le procès-verbal de la première vacation: + + _Corneille._ Neuf livres in-octavo couverts de parchemin, tous + 10. différents, contre les jésuites, adjugés à M. + Corneille, demeurant rue de la Pie, à 6 livres. + + Dans celui d'une vacation suivante: + + _Corneille._ Un BLONDI _de Roma triumphante_, in-folio couvert + 227. en bois, adjugé audit sieur Corneille, à 8 livres. + + Et enfin dans la sixième et dernière: + + _Corneille._ Un DANTE italien, in-folio, adjugé audit sieur + 244. Corneille, 12 livres. + + Rien jusque-là ne prouve qu'il soit ici question de Pierre plutôt + que de Thomas. M. Gosselin, prévoyant l'objection, la réfute + ainsi: «A cela je n'ai qu'une réponse à faire: c'est que l'année + dernière, ayant trouvé à la foire de Saint-Romain un mauvais + exemplaire de _de Roma triumphante_, j'y ai vu, à ne m'y pas + tromper, cinq à six mots de la main de Pierre Corneille. J'ai + voulu l'acheter, mais il était trop tard; une personne, que je + n'ai pu connaître, l'avait, avant moi, payé et fait mettre en + réserve.» (_OEuvres complètes de P. Corneille_, édition de M. J. + Taschereau, 1857, tome I, p. XXIV et XXV.) + + Il serait fort intéressant de reconstituer la bibliothèque de + Corneille. Par malheur, je n'ai à mentionner, outre le volume qui + lui fut donné en prix (voyez ci-dessus, p. XIX), et ceux qui + précèdent, que deux autres ouvrages. Encore le second donne-t-il + lieu à un doute très-fondé (voyez ci-après). Ce sont: 1º _les + Tableaux des deux Philostrate_, volume in-folio, qui porte au + commencement la signature de Pierre Corneille et à la fin celle de + Thomas Corneille, et était conservé par un M. de Boisguilbert près + de Louviers; le sujet de _Rodogune_ fait partie de ces tableaux; + c'est peut-être la vue de la gravure qui a donné au poëte l'idée + de le traiter. 2º _Aresta amorum, Parisiis, apud J. Ruellium_. Sur + le titre est écrit: _Par Martial d'Auvergne, procureur au + parlement de Paris. Corneille aî...._ La fin du mot est dans la + marge et ne se lit pas bien. L'orthographe _aîné_, avec un accent + circonflexe, n'était pas inconnue du temps de Corneille; mais nous + avons toute raison de croire que ce n'était pas la sienne (voyez + tome XI, p. XC). + + Le premier de ces renseignements nous a été fourni par un carton + de _Notes et documents manuscrits relatifs à P. Corneille_, venant + de M. Houel et de quelques autres personnes, et faisant partie de + la bibliothèque de M. le baron Taylor, qui a bien voulu nous les + communiquer; le second est dû à l'obligeance de M. Julien Travers. + +Si l'on joint aux lettres publiées par M. Port l'ensemble des préfaces +des diverses éditions de _l'Imitation_, que nous avons pour la +première fois rassemblées d'une manière complète, si l'on prend la +peine de lire en note au commencement de chacun des chapitres la +description des divers sujets des gravures que le traducteur y avait +jointes dans plusieurs éditions, et si l'on considère le soin qu'il +avait pris de les accompagner de devises choisies avec une ingénieuse +recherche, soit par lui soit par ses amis, on n'aura pas de peine à +croire que Corneille, qui avait toujours été (_Polyeucte_ ne permet +guère d'en douter) un chrétien sincère, ait, en s'éloignant du +théâtre, embrassé avec ferveur les pratiques de la dévotion. + +Les documents que nous venons de mentionner ne devaient pas être +ignorés au moment de la mort de Corneille. Si l'on ne s'occupa pas +alors de les réunir, c'est qu'à cette époque on ne s'intéressait +qu'aux oeuvres d'un poëte, non à sa personne, et encore, parmi ses +oeuvres, aux plus brillantes et aux plus célèbres. Quant aux +commentateurs et aux biographes du dix-huitième siècle, Voltaire et +Fontenelle, ils n'auraient eu garde d'insister sur ces détails, même +s'ils les eussent connus. Ces vérités auraient été de celles que ce +dernier eût gardées dans sa main, car d'ordinaire les critiques de ce +temps ne poussaient pas la sincérité jusqu'à rapporter, en historiens +fidèles, même les faits contraires à leurs convictions. + +Pendant cette période de la vie de Corneille, éclairée dans ces +dernières années, comme nous venons de le voir, d'un jour nouveau, on +fit courir encore le bruit de sa mort, qui fut démenti en ces termes +par Loret, dans _la Muse historique_ du 2 janvier 1655: + + Par je ne sais quels colporteurs + Un de nos plus fameux auteurs + Fut occis dès l'autre semaine, + C'est-à-dire, ils prirent la peine + De crier partout son trépas, + Quoique défunt il ne fût pas. + Cet auteur est Monsieur Corneille, + Qui du Parnasse est la merveille, + Dans la France fort estimé, + Et surtout beaucoup renommé + Pour ses beaux poëmes comiques, + Mais encor plus pour les tragiques, + Par lesquels il a mérité + D'ennoblir sa postérité, + Dès le temps de ce prince auguste + Que l'on nommoit Louis le Juste. + Divin génie! esprit charmant! + Rare honneur du pays normand! + Mon illustre compatriote, + Dont l'âme est à présent dévote, + Détruisant cette folle erreur, + Qui me mettoit presque eu fureur, + Mon âme est aujourd'hui ravie + De te restituer la vie. + +Les rares petites pièces de vers échappées à Corneille vers ce +temps-là se distinguent presque toutes par leur caractère sérieux. +Nous citerons l'épitaphe d'Élisabeth Ranquet, morte au mois d'avril +1654, à Briquebec, en odeur de sainteté[99]; un sonnet d'un tour +très-ferme, pour obtenir la confirmation des lettres de noblesse de +1637, mises en question par la déclaration du 30 décembre 1656[100]; +un autre, plein de fierté, placé en 1657 par Campion en tête de ses +_Hommes illustres_[101]. Ce n'était plus d'ailleurs qu'avec peine que +Corneille se décidait à écrire de ces petites poésies. Gilles Boileau, +qui lui avait demandé des vers sur la mort du président Pomponne de +Bellièvre, et auquel il répondit, à ce qu'il paraît, qu'il n'avait ni +le talent de louer, ni celui de blâmer, fait vivement ressortir le +contraste que forme un refus ainsi motivé avec la conduite qu'il avait +tenue précédemment. En exhalant sa mauvaise humeur à cette occasion, +il énumère une série d'opuscules, dont quelques-uns n'ont pas encore +été retrouvés[102]. + + [99] Tome X, p. 133. + + [100] Tome X, p. 135. + + [101] Tome X, p. 137. + + [102] Tome X, p. 473-476. + +Corneille étant parvenu à la cinquantaine tout occupé de graves +pensées, de pieuses résolutions, semblait s'être pour jamais éloigné +du théâtre, lorsqu'un incident assez simple vint changer ses nouvelles +habitudes, modifia ses dispositions, et lui fit reprendre ses anciens +travaux. En 1658, la troupe de Molière s'établit à Rouen vers Pâques, +et y resta jusqu'au mois d'octobre. Un auteur dramatique, même devenu +marguillier, a bien du mal à ne point fréquenter le théâtre, surtout +lorsqu'on y joue ses pièces, et il lui est difficile de rester +indifférent à la vue des belles et aimables personnes qui y +remplissent avec éclat les principaux rôles. On remarquait +principalement dans cette troupe la du Parc, assez habituellement +appelée «la Marquise.» Corneille, charmé, se mit bientôt à la +célébrer, tant sous cette dénomination que sous celle d'_Iris_. +Comment ce chrétien austère, déjà sur le penchant de l'âge, +parvient-il à parler de sa passion poétique à la jeune et jolie +comédienne, sans scandaliser et sans faire sourire? comment sait-il +prendre un ton presque badin, sans rien perdre de sa dignité? c'est ce +qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et nous ne saurions +mieux faire que de renvoyer le lecteur aux poésies mêmes: «Iris, dit +le poëte, + + Iris, que pourriez-vous faire + D'un galant de cinquante ans[103]?» + +Cependant, si déraisonnable que lui paraisse cet amour, il s'y laisse +entraîner, et l'on sent que sous la frivolité apparente du langage se +cache un sentiment profond, qui nous paraît s'être prolongé plus +encore qu'on ne l'a cru. Est-il bien hardi de supposer que c'est ce +sentiment qui a inspiré à Corneille, dans les pièces postérieures à ce +temps, ses types de vieillards amoureux, très-neufs dans la tragédie, +et d'une vérité fort originale[104]? L'élégie _Sur le départ d'Iris_ +se termine de façon à faire croire que cet hommage fut le terme de ce +commerce de galanterie[105]; mais les vers amoureux continuèrent: il +suffit pour le voir de feuilleter les oeuvres de Corneille. Cette +disposition d'esprit aidant, il fit bon accueil aux présents et aux +propositions encourageantes de Foucquet, qui l'engageait à travailler +de nouveau pour le théâtre. Voici en quels termes il lui répond: + + Je sens le même feu, je sens la même audace + Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace; + Et je me trouve encor la main qui crayonna + L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. + Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire + Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire[106]. + +Entre plusieurs sujets que le Surintendant lui proposa, Corneille +s'arrêta à celui d'_OEdipe_[107]. La pièce réussit parfaitement, et +valut au poëte, de la part du Roi, des libéralités, qu'il considéra +comme «des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux +divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux» lui +avaient laissé d'esprit et de vigueur[108]. Il agit en conséquence. +Après avoir écrit pour Marie-Thérèse d'Autriche un sixain destiné à +être mis en musique par Lambert[109], il célébra le mariage de cette +princesse avec le roi de France dans le _Prologue_ de _la Toison +d'or_, pièce représentée avec grande pompe à Neubourg, aux frais de M. +de Sourdeac, et plus tard à Paris, avec un succès et un éclat dont +nous avons rapporté tout au long les abondants témoignages[110]. + + [103] Tome X, p. 168. + + [104] Voyez tome X, p. 146, note 2. + + [105] Tome X, p. 148 et 149. + + [106] Tome VI, p. 122. + + [107] Tome VI, p. 124. + + [108] Tome VI, p. 126. + + [109] Tome X, p. 153. + + [110] Tome VI, p. 223-227. + +Le 31 octobre 1660 est la date de l'_Achevé d'imprimer_ d'une édition +importante des oeuvres de Corneille, revue par lui avec le soin le +plus consciencieux. Une de ses lettres nous le montre occupé de cette +révision. Dès le 9 juillet 1658, il écrit à l'abbé de Pure qu'il +compte avoir terminé dans deux mois la correction de ses ouvrages, si +quelque nouveau dessein ne vient l'interrompre[111]. Depuis plusieurs +années Corneille s'apercevait avec douleur que les immenses progrès +qu'il avait plus que personne introduits dans la langue et dans l'art +dramatique faisaient plus vivement ressortir la faiblesse relative de +ses premiers ouvrages[112]. Comme il arrive toujours à la suite d'un +grand mouvement littéraire, les grammairiens et les critiques étaient +venus en foule. En 1647, Vaugelas avait écrit ses judicieuses +_Remarques_, et Corneille en tint compte, dans sa révision, avec une +déférence dont on n'avait pas été suffisamment frappé, mais que nous +avons signalée à l'attention du lecteur dans la préface de notre +_Lexique_, et dont l'examen des variantes fournira des preuves +nombreuses. Il était loin, on le conçoit, d'accepter aussi volontiers +les décisions de l'abbé d'Aubignac, qui, dix ans après Vaugelas, en +1657, avait écrit sur _la Pratique du théâtre_ un livre où, se +proclamant de sa propre autorité le législateur de la scène, il +exagérait fort les rigueurs d'Aristote et d'Horace, abusait +étrangement des aveux pleins de noblesse et de sincérité que notre +poëte avait eu l'imprudence de faire devant lui, et s'attribuait le +mérite des progrès accomplis de son temps. + + [111] Tome X, p. 482. + + [112] Santeul, dans un passage curieux, qu'on a négligé de + recueillir, nous montre notre poëte préoccupé de l'avenir, et + prévoyant que sa diction paraîtra un jour surannée: «La langue + françoise est une grande reine qui change de siècle en siècle + d'équipage et de couleurs, parce que l'usage est un tyran qui la + gouverne sans raison. Le grand Corneille me dit très-souvent (lui + dont le théâtre est si bien paré) qu'il sera un jour habillé à la + vieille mode.» (_Réponse de Santeul à la critique des inscriptions + faites pour l'arsenal de Brest._) + +«M'étant avancé, dit-il, dans la connoissance des savants de notre +siècle, j'en rencontrai quelques-uns assez intelligents au théâtre, +principalement dans la théorie et dans les maximes d'Aristote, et +d'autres qui s'appliquoient même à la considération de la pratique, et +tous ensemble approuvèrent les sentiments que j'avois de l'aveuglement +volontaire de notre siècle, et m'aidèrent beaucoup à confondre +l'opiniâtreté de ceux qui refusoient de céder à la raison: si bien que +peu à peu le théâtre a changé de face, et s'est perfectionné jusqu'à +ce point que l'un de nos auteurs les plus célèbres (_en marge_: +Monsieur de Corneille) a confessé plusieurs fois, et tout haut, qu'en +repassant sur des poëmes qu'il avoit donnés au public avec grande +approbation, il y a dix ou douze ans, il avoit honte de lui-même, et +pitié de ses approbateurs[113].» + + [113] _Pratique du théâtre_, p. 26 et 27. + +Parfois d'Aubignac donne à Corneille de grands éloges, mais presque +toujours avec l'intention bien marquée de limiter son génie et de +restreindre l'admiration qu'il excite. Ainsi, défendant les longues +délibérations qui se trouvent dans certaines tragédies: «J'exhorte, +dit-il, autant que je le puis, tous les poëtes d'en introduire sur +leur théâtre tant que le sujet en pourra fournir, et d'examiner +soigneusement avec combien d'adresse et de variété elles se trouvent +ornées chez les anciens, et, j'ajoute, dans les oeuvres de M. +Corneille; car si on y prend bien garde, on trouvera que c'est en cela +principalement que consiste ce qu'on appelle en lui _des merveilles_, +et ce qui l'a rendu si célèbre[114].» + + [114] _Ibidem_, p. 403. + +Après avoir lu le passage qui précède, on comprend que notre poëte +écrive à l'abbé de Pure avec sa fierté naïve: «Je ne suis pas +d'accord avec M. d'Aubignac de tout le bien même qu'il a dit de +moi[115].» + + [115] Tome X, p. 486. + +Il eut l'ambition fort légitime de prendre à son tour la parole sur +des questions qu'il avait si bien étudiées et qui lui importaient si +fort, et joignit à son édition de 1660 trois _Discours_ sur le +théâtre, et des _Examens_ de chacune de ses pièces représentées +jusqu'à cette époque. + +Corneille prend au début de ce travail un ton modéré et modeste, qu'on +peut regarder comme une adroite critique de celui de d'Aubignac: «Je +hasarderai quelque chose, dit-il, sur cinquante ans de travail pour la +scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de +contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que +personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues[116].» +Ces paroles adressées au public se trouvent commentées par les +explications que Corneille donne à l'abbé de Pure, dans la lettre que +nous avons déjà citée[117]: «Bien que je contredise quelquefois M. +d'Aubignac et Messieurs de l'Académie, je ne les nomme jamais, et ne +parle non plus d'eux que s'ils n'avoient point parlé de moi.» + + [116] Tome I, p. 16. + + [117] Tome X, p. 487. + +On ne saurait trop apprécier chez l'impétueux auteur de l'_Excuse à +Ariste_ et de la _Lettre apologétique_ les modifications que l'âge et +l'expérience avaient apportées à son tempérament littéraire. Il a su +si heureusement, et avec une si habile modération, faire dominer dans +son nouveau travail la forme du précepte et de la fine observation, +que les lecteurs qui négligent de lire la lettre à l'abbé de Pure +avant d'aborder les _Discours_ sur le théâtre et les _Examens_, +peuvent prendre cette défense, adroite et souvent solide, pour un +simple traité théorique. + +Au commencement de l'année 1661, nous trouvons Corneille fort occupé +des démarches à faire pour placer son second fils comme page chez la +duchesse de Nemours[118], démarches couronnées, du reste, d'un prompt +succès. Vers la fin de la même année, une curieuse lettre à l'abbé de +Pure[119], jusqu'ici fort mal publiée[120], nous apprend qu'il a déjà +presque achevé les trois premiers actes de _Sertorius_; nous le voyons +persuadé qu'il n'a «rien écrit de mieux,» et le public contemporain +semble avoir partagé cette opinion[121]. + + [118] Voyez tome X, p. 488 et 489. + + [119] Voyez tome X, p. 489-492. + + [120] Voyez tome X, p. 490, notes 1, 4 et 5, et p. 491, note 4. + + [121] Voyez tome VI, p. 353 et 354. + +Au mois d'avril 1662, il écrit au même abbé de Pure: «Le déménagement +que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires +que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre +quelque chose cette année sur le théâtre[122].» Il ne fit, en effet, +rien représenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas +encore quitté Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais +nulle pièce de vers ne vient se placer dans cette année, qu'un +déménagement de poëte semble, on a peine à le croire, avoir occupée ou +du moins troublée tout entière. C'est, il est vrai, à cette époque que +se rattache la _Plainte de la France à Rome_, écrite à l'occasion de +l'insulte faite au duc de Créquy, ambassadeur de France, par les +Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouvé que cette pièce de +vers, attribuée sans hésitation à Corneille par la plupart de ses +éditeurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de +Fléchier[124]. + + [122] Voyez tome X, p. 494. + + [123] Tome X, p. 496. + + [124] Voyez tome X, p. 367 et 368. + +Où Corneille vint-il habiter à Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon +M. Édouard Fournier, à l'hôtel de Guise, rue du Chaume, où est +aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac +nous apprend que notre auteur y avait «le couvert et la table,» et +Tallemant des Réaux raconte qu'il avait «trouvé moyen» d'y «avoir une +chambre[125];» mais cela ne s'applique-t-il pas aux séjours passagers +que le poëte venait faire seul à Paris, dans le temps où il habitait +encore Rouen, plutôt qu'à une installation permanente et complète avec +femme et enfants? + + [125] Voyez tome X, p. 183 de notre édition. + +On peut être encore plus tenté de le croire si l'on remarque que le 7 +septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut à l'hôtel de Guise, comme +nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_: + + Mardi, cet auteur de mérite, + Que l'on nommoit Tristan l'Hermite, + . . . . . . . . . . . . + Décéda d'un mal de poulmon + Dans le très-noble hôtel de Guise, + Où ce prince, qu'un chacun prise, + Par ses admirables bontés, + Ses soins et générosités, + Dès longtemps s'étoit fait paraître + Son bienfaiteur, Mécène, et maître. + +N'est-il pas probable que Corneille eut dès 1655 la survivance de ce +logis, dès longtemps consacré à un poëte dramatique, et auquel sa +supériorité sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit? + +En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'établir en 1662 rue +d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il +n'y était pas encore fixé en 1676, car, ainsi que l'a remarqué M. +Taschereau[126], une procuration du 23 août 1675, relative à la +tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait +fort lié, et qu'il avait chargé depuis son départ de Rouen d'y +surveiller ses intérêts[127], prouve qu'à cette époque Pierre +Corneille demeurait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y +habitait encore au commencement de l'année suivante, comme le montre +une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en +Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le +dix-septième siècle[129]. + + [126] _OEuvres complètes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI. + + [127] Voyez _Pièces justificatives_, nº XII. + + [128] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIII. + + [129] Cette liste, de format in-4{o}, a été publiée chez Pierre le + Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie. L'exemplaire + que nous en avons vu appartient à la Bibliothèque impériale, où il + porte le nº Z-2284/Hf 76. L'article consacré à Corneille y est + ainsi conçu: + + 1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General à la Table de + marbre de Normandie, _ruë de Clery_. + +En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste +des savants et des écrivains qui paraissaient mériter des pensions du +Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les +jugements qui se rapportent à lui et que nous reproduisons +ailleurs[130] lui sont très-favorables. Par malheur, on se montra +beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'éloges; et tandis +que le 1er janvier 1663 la pension de Mézerai était fixée à quatre +mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres à trois, +notre poëte n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort +satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion +dans un _Remercîment_ en vers, où il rappelle les louanges qu'il a +adressées au Roi dans ses ouvrages. Moins empressé, il est vrai, à +l'égard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui +témoigner sa reconnaissance[131]. + + [130] Voyez tome X, p. 175. + + [131] Voyez _ibidem_, p. 176. + +A la fin de janvier 1663, peu de temps après avoir reçu sa pension, +Corneille fit représenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez +grande, mais de peu de durée, et qui donna lieu à divers écrits de +Donneau de Visé et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la +_Notice_ consacrée à cet ouvrage[132]. Nous y avons réuni plusieurs +témoignages qui semblent établir d'une manière certaine que cette +pièce a été, ainsi que beaucoup d'autres tragédies de Corneille, +retouchée avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait +échappé, semble encore confirmer ce fait: «Toutes les choses qu'il a +pu réformer dans sa _Sophonisbe_ ont été rajustées, mais assez mal, +comme on l'a remarqué à la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donnée +au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop à la hâte, l'ayant +prétexté de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit +que je me suis trompé dans mes observations. Cela vraiment est bien +fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a +point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rêvois ailleurs +durant la représentation; ses amis, qui lors étoient auprès de moi, +savent bien que j'étois assez attentif, et que je me plaignois souvent +de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma +conscience ne pouvoit donner[133].» + + [132] Tome VI, p. 449 et suivantes. + + [133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de + Granet_, tome I, p. 285. + +Au mois d'août 1664, _Othon_ eut à son tour un remarquable succès. +Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paraître de nouveau. +Le 19 juillet 1665, il obtient un privilége pour une traduction des +_Louanges de la sainte Vierge_ attribuées à saint Bonaventure, et la +publie à ses frais le 22 août, chez Gabriel Quinet. «Si ce coup +d'essai ne déplaît pas, dit le poëte dans l'avis _Au lecteur_, il +m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette +nature;» et il ajoute, avec un regret sincère, il faut le croire, mais +que peut-être on aura quelque peine à regarder comme très-profond: «Ce +n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si +fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de +Dieu[134].» + + [134] Tome IX, p. 6. + +Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse exposé aux traits de l'envie +et engagé parfois dans les luttes littéraires les plus animées, avait +été un poëte heureux: de prompts succès avaient balancé ses chutes, et +il avait été l'objet des hommages les plus flatteurs. «Tout Paris, dit +Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de +rapport fait à Florence, et dont on avoit fait présent au cardinal +Mazarin, où entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit +mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands +poëtes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homère, Virgile, le +Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie +dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique, +non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de +pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de +gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit +malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La +moitié du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des +exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux +endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-même sur le théâtre, +la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient +point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de +tant de gloire[135].» + + [135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96. + +Nous arrivons maintenant à l'époque douloureuse de la vie de +Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain +spirituel et mordant les retards apportés au payement de sa +pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paraître dans un remercîment +adressé à Saint-Évremont, qui avait défendu sa _Sophonisbe_, les +appréhensions que lui avait causées le succès de l'_Alexandre_ de +Racine[137], appréhensions que l'accueil fait cinq mois après à +l'_Agésilas_ ne fut point de nature à calmer. _Attila_, un peu plus +heureux devant le public, eut toutefois encore à essuyer de mordantes +critiques. Mais les difficultés de la vie, les contrariétés +d'amour-propre ne sont rien auprès des chagrins dont Corneille se vit +frappé. Il avait quatre fils: deux au service, où ils faisaient +vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui +étaient confiés (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre) +aux soins des Pères jésuites, comme Corneille l'avait été lui-même. + + [136] Tome X, p. 185. + + [137] Voyez tome X, p. 498. + +Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de +Nemours, blessé au pied au siége de Douai, est ramené à Paris, et on +le rapporte sur un brancard dans la maison de son père[138]. Peu de +temps après, dans la même année, le troisième fils du poète, Charles +Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a déploré son trépas dans une +touchante élégie latine[139], mourait à quatorze ans, au moment où sa +précoce intelligence faisait concevoir à son père les plus légitimes +espérances. + + [138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons à ce propos que + Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme + nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Cléry. + + [139] Tome X, p. 383.--La devise placée en tête de cette élégie + est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier, + 1682, p. 314. + +Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un témoignage de l'amitié +de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire +son poëme latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire à +Louis XIV, en lui présentant sa traduction, «qu'elle n'égaloit point +l'original du jeune jésuite, qu'il lui nomma[140].» Avant et après +cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les +campagnes du Roi et des imitations de pièces latines de Santeul. En +1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, dédié à la Reine, et +accompagné d'une _Approbation_ datée d'octobre 1669. + + [140] Voyez tome X, p. 193. + +Nous avons eu occasion d'indiquer tout à l'heure combien la renommée +naissante de Racine portait ombrage à Corneille, et déjà nous avions +dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes +malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux poëtes si différents +d'âge, de talent, de caractère, à un véritable concours semblait +impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille, +qui avait imprudemment accepté un sujet auquel ses qualités ne +convenaient point, donna dans _Tite et Bérénice_ (1670) une triste +preuve de l'affaiblissement de son génie[142]. + + [141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La + plupart des témoignages contemporains établissent que Corneille + était exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il + n'appréciait pas à sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit, + en parlant de ce poëte, dans une lettre adressée à l'abbé + d'Olivet: «qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses + tragédies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de + louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout + autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit + pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie: s'il + parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez + qu'il préféroit Lucain à Virgile.» (_Histoire de l'Académie + françoise_, édition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il était + particulièrement blessé du défaut d'exactitude historique qu'il + remarquait dans certains ouvrages de Racine: «Étant une fois près + de Corneille sur le théâtre, à une représentation du _Bajazet_, il + me dit: «Je me garderois bien de le dire à d'autre que vous, parce + qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde, + il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les + sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople: ils + ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la + France.» Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille: + le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien + comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.» (_Mémoires + anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.) + + [142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit à la page + 193 de la _Notice_ de _Tite et Bérénice_ quatre vers rapportés par + Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous + regardions comme étant probablement de celui qui les avait cités. + Voici la pièce même d'où ils sont tirés; nous en devons la + communication à l'obligeance de M. Paul Lacroix: + + A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AINÉ, _sur le rôle de Tite dans sa_ + Bérénice. + + Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre, + Qu'il n'a qu'à faire un pas pour faire tout trembler, + Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dépeindre; + Mais ton Tite à LOUIS ne peut bien ressembler: + Tite, par de grands mots, nous vante son mérite; + LOUIS fait, sans parler, cent exploits inouïs; + Et ce que Tite dit de Tite, + C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS. + + (_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et + Hilaire Foucault, 1688, p. 6.) + +Le privilége de cette tragédie fait mention d'une traduction en vers +de _la Thébaïde_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second, +paraît avoir été imprimé, mais probablement comme essai et à +très-petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de +cette tentative, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas +pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143]. + + [143] Voyez tome X, p. 245 et 246. + +Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le +collaborateur de Molière, et consacra «une quinzaine,» nous dit-il, à +écrire une grande partie de la tragédie-ballet de _Psyché_[144], et +notamment cette scène si délicate et si tendre où Psyché déclare à +l'Amour les sentiments qu'il lui fait éprouver. + + [144] Voyez tome VII, p. 280 et 288. + +Après avoir composé encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et +particulièrement _les Victoires du Roi sur les états de Hollande_, +autre traduction d'un poëme du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer, +en 1672, sa _Pulchérie_ par les comédiens du Marais, et se montra +satisfait du demi-succès qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs +fois avant la représentation à des auditeurs de son choix. Il s'était +fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualité tenaient à +grand honneur d'être consultés par lui, et en 1661 Molière nous +présente un de ses Fâcheux s'écriant: + + Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, + Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. + + (_Les Fâcheux_, acte I, scène 1, vers 53 et 54.) + + [145] Tome X, p. 252. + + [146] Voyez tome VII, p. 378. + +En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le poëte: +son vaillant fils, qui en 1667 était revenu blessé du siége de Douai, +fut frappé mortellement au siége de Grave, à la tête de la compagnie +qu'il commandait en qualité de lieutenant de cavalerie. Son pauvre +père ne travailla plus guère à partir de ce nouveau deuil. Il termina +sa carrière dramatique à la fin de l'année par _Suréna_[147], et +n'écrivit plus que quelques petits poëmes officiels ou des suppliques +en vers ou en prose. + + [147] Tome VII, p. 455. + +Deux de ces pièces sont surtout intéressantes. + +D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle à Louis XIV la +promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bénéfice pour Thomas +Corneille, son quatrième fils, et qu'il termine si hardiment en lui +disant: + + Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148]. + +Ce placet, qu'on était tenté de regarder comme une boutade qui, au +lieu d'avoir été adressée au Roi, était demeurée renfermée dans le +portefeuille du poëte, ou n'avait du moins circulé que dans un petit +cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la première +fois d'après un manuscrit, nous l'avons trouvé, non sans étonnement, +imprimé en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux à peine après le +moment où il fut écrit. C'est là un curieux témoignage à joindre à +ceux qu'une étude attentive permettrait aujourd'hui de réunir sur les +libertés littéraires du siècle de Louis XIV. + + [148] Tome X, p. 308. + +Ensuite cette belle et touchante épître _Au Roi_, qui est comme le +testament poétique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec +une éloquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses +chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux +derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclésiastique, +sur qui il cherche encore à attirer l'attention royale, et qui obtint +enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se +peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la +tranquillité de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait été obligé +d'écrire à Colbert la lettre déchirante dans laquelle il se plaint du +malheur qui l'accable «depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux +gratifications dont Sa Majesté honore les lettres?» + + [149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501. + +Aux motifs d'inquiétude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui +d'un long procès intenté à sa famille par suite d'une tutelle de son +père, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas +été d'abord compris dans la poursuite[150]. + + [150] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIV. + +C'est à cette époque de la vie du poëte que se rapporte la lettre +suivante, écrite, en 1679, par un Rouennais à un de ses amis, et +publiée par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni où est +l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est +adressée[151]: + +«J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez +bien pour son âge. Il m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes +sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la +Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder +sa chaussure, qui étoit décousue. Il s'est assis sur une planche, et +moi auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné +trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je +lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la +partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de +misère.» + + [151] _Nouveaux Détails sur P. Corneille_, dans le _Précis + analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1834, p. 167. + +Au commencement de 1680, «sitôt, dit le _Mercure_[152], que le mariage +(_du Dauphin_) fut déclaré,» Corneille, alors âgé de près de +soixante-quatorze ans, alla présenter au Roi et au jeune prince une +pièce de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus +vive tristesse, et du sentiment, hélas! trop sincère, qu'a le poëte de +la caducité de son génie. C'est avec une réelle conviction qu'il dit +au Dauphin: + + Quel supplice pour moi, que l'âge a tout usé, + De n'avoir à t'offrir qu'un esprit épuisé[153]! + +et qu'il termine par ces mots: + + De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris, + Ranger autour de toi les Amours et les Ris? + Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides, + Qui s'épouvanteroient dès qu'ils verroient mes rides; + Et ne me point mêler à leur galant aspect, + C'est te marquer mon zèle avec plus de respect[154]. + + [152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261. + + [153] Tome X, p. 334. + + [154] Tome X, p. 339. + +Ce sont là les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers +sans doute qu'il ait écrits. Depuis lors son unique travail fut la +révision définitive de ses oeuvres pour l'édition de 1682. Il ne +paraît pas que cette édition ait été bien fructueuse pour lui. + +Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la +Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne +devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres étant +destinées à l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par +cette propriété, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au +couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas +personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par +l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frère; son neveu nous +apprend le triste motif qui le tint éloigné: «Ses forces, dit-il, +diminuèrent toujours de plus en plus, et la dernière année de sa vie +son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si +longtemps[156].» + + [155] _Notice sur la maison et la généalogie de Corneille_, par A. + G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pièces + justificatives_, nº XV. + + [156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120. + +Son dénûment ne fit que s'accroître à l'approche de ses derniers +moments, et Boileau indigné alla chez le Roi pour faire rétablir la +pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. «Action +très-véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore +vivant; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui +ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses +lettres[157].» Le Roi envoya immédiatement deux cents louis; ce fut la +Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les porter. Le P. +Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce récit, convient +toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait été bien +tardif; l'illustre poète expira peu de jours après l'avoir reçu[159]. +Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160]. + + [157] _Mémoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de + Racine publiées par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault + rapporte le fait à la page 465 des _Lettres nouvelles_. + + [158] _Défense du grand Corneille_ en tête des _OEuvres diverses_ + de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII. + + [159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179. + + [160] Voyez _République des lettres_, janvier 1685, p. 33; et + ci-après, _Pièces justificatives_, nº XVI. + + * * * * * + +«Comme c'est une loi dans cette Académie (_l'Académie française_), dit +Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui +meurent sous son directorat, il y eut une contestation de générosité +entre M. Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de M. +Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel +il étoit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie, +M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit à M. Racine: «Si +quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous: +vous ne l'avez pourtant pas fait[161].» + + [161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120. + +Ce à quoi il pouvait prétendre à plus juste titre et ce qu'il obtint, +ce fut l'honneur de louer dignement son illustre rival. Lorsque, le 2 +janvier 1685, Thomas Corneille, élu à l'unanimité à la place que son +frère laissait vacante à l'Académie française, eut prononcé son +discours de réception, ce fut Racine qui lui répondit. Il sut faire de +son illustre prédécesseur un portrait à la fois brillant et familier, +fort connu assurément, mais dont rien ne saurait tenir lieu à la fin +d'une étude sur Corneille, car en même temps qu'il résume le jugement +des contemporains, il devance celui de la postérité avec une +exactitude, une justesse que le temps nous permet aujourd'hui +d'apprécier et d'admirer: + +«Lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des +victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront +notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en +doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. +La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand +de ses rois a fleuri le plus grand de ses poëtes. On croira même +ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on +dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent +génie; que même, deux ou trois jours avant sa mort, et lorsqu'il ne +lui restoit plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des +marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de +Corneille ont été des remercîments pour Louis le Grand. + +«Voilà, Monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère; +voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à +toute l'Europe. Il en avoit d'autres, qui bien que moins éclatantes +aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos +louanges: je veux dire homme de probité et de piété, bon père de +famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours +été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune +émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de +plus près, c'est qu'il étoit encore un très-bon académicien; il +aimoit, il cultivoit nos exercices[162]; il y apportoit surtout cet +esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour +entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer +à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun +avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le public? Au +contraire, après avoir paru en maître et, pour ainsi dire, régné sur +la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos +assemblées; laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit +ses lauriers à la porte de l'Académie[163]; toujours prêt à soumettre +son opinion à l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes, le +plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de +poésie.» + + [162] Il serait assez difficile de déterminer au juste dans quelle + mesure Corneille participait aux travaux de l'Académie; toutefois + le passage suivant des _Factums_ de Furetière semble indiquer + qu'il n'assistait pas fort régulièrement aux séances ordinaires: + + «Si en général j'ai appelé _jetonniers_ ceux qui sont assidus à + l'Académie pour vaquer au travail du _Dictionnaire_, je n'ai pu + trouver de nom plus propre et plus significatif pour les + distinguer des académiciens illustres par leur qualité et par leur + mérite, dont les noms sont dans la liste, qui n'ont aucune part à + cet ouvrage et qui ne se trouvent qu'aux assemblées solennelles de + réceptions; encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de ce + titre: elle est due au grand Corneille, qui en a été le parrain, + et qui donna un billet d'exclusion au sieur de la Fontaine parce + qu'il le jugeoit dangereux aux jetons, sur le fondement que c'est + un misérable qu'on nourrit par charité et qui en a besoin pour + subsister. On ne peut pécher après l'exemple d'un si grand homme, + et son autorité est de tel poids, que tous les confrères ont suivi + son exemple, et se traitent les uns les autres de _jetonniers_, + selon qu'ils affectent plus ou moins d'être assidus, et de se + trouver avant que l'heure sonne pour participer à cette + distribution.» (_Recueil des Factums_ d'Antoine Furetière, édition + de M. Asselineau, tome I, p. 304.) + + Nous ne pouvons contrôler aujourd'hui ce que dit Furetière, et il + serait imprudent de lui accorder trop de confiance. Remarquons + toutefois que le peu de documents dont nous pouvons disposer nous + montrent en effet Corneille assistant aux cérémonies publiques, + mais ne prenant pas toujours une part bien active aux occupations + de la Compagnie. Ainsi en 1672, lorsque l'Académie française se + rend à Versailles pour remercier le Roi d'avoir remplacé le + chancelier Seguier comme protecteur de la Compagnie, le _Mercure_ + du mois de mars (tome I, p. 221 et 222) signale la présence de + Corneille; au contraire, nommé membre d'une commission qui fut + occupée, du 14 août au 12 octobre 1673, à réunir, pour la + préparation du _Dictionnaire_, des _Observations touchant + l'orthographe_, il n'a même pas mis son visa à ce travail, où ses + opinions sur l'orthographe, placées dans l'_Avertissement_ de son + édition du _Théâtre_ publiée en 1663, ont été longuement discutées + et en général favorablement reçues. Voyez les _Cahiers de + remarques sur l'orthographe françoise_ que j'ai publiés en 1863 + (p. VIII, XXIII et 97.) + + Ses collègues du reste n'exigeaient pas de lui une trop rigoureuse + exactitude, fiers qu'ils étaient de le posséder parmi eux. «Ce + n'est pas la coutume de l'Académie, dit Segrais dans ses + _Mémoires_, de se lever de sa place dans les assemblées pour + personne, chacun demeure comme il est; cependant lorsque M. + Corneille arrivoit après moi, j'avois pour lui tant de vénération + que je lui faisois cet honneur. C'est lui qui a formé le théâtre + françois.» (_Mémoires anecdotes_ de Segrais, tome II des + _OEuvres_, p. 158.) + + [163] Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte. + + (_Horace_, vers 1376, tome III, p. 342.) + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES + +DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE[164]. + + [164] Ces pièces, déjà connues pour la plupart, mais seulement par + extraits, ont été presque toutes copiées à Rouen sous la direction + de M. Ch. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Inférieure. Elles + sont en grande partie dues à ses recherches et à celles de MM. + Floquet, Deville et Gosselin. + + +I.--Page XIX. + +_Actes de baptême de Pierre Corneille._ + +Le neuvieme jour [de juin 1606], Pierre, fils de M. Pierre Corneille, +a esté baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et +Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de Rouen, déposé +au greffe du tribunal de première instance de Rouen._) + + * * * * * + +Le vendredi neuvieme, Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a esté +baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et +damoiselle Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de +Rouen, déposé à la mairie de Rouen._) + + +II.--Page XXI. + +_Réception de Pierre Corneille comme avocat par la cour de Rouen._ + +Du mardi XVIIIe jour de juin 1624, Me Pierre Corneille, licencié es +loix, après que par ordonnance de la Cour a esté informé d'office, +par les conseillers commissaires à ce députés, de sa vie, moeurs, +actions, comportemens, religion catholique, apostolique et romaine; +oüi sur ce le procureur general du Roi, et de son consentement, a esté +receu advocat en ladite cour, et a fait et presté le serment en tel +cas requis et accoustumé. (_Archives du greffe de l'ancien parlement +de Rouen._) + + +III.--Page XXI. + +_Nomination de Pierre Corneille, comme avocat du Roi en la Table de +marbre._ + +Jay receu de Me Pierre Corneille le jeune la somme de trois cens +soixante et quinze livres pour la resignation de loffice de conseiller +et advocat du Roy antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour +le siege des eaues et forestz aux gaiges et droicts y appartenant +faicte à son profict par Me Pierre Desmogeretz qui a paié l'annuel +duquel office ledit Corneille a esté pourveu. Faict à la Rochelle le +XVIIIe novembre XVI{c} vingt huict. Signé Deligny, et au dos +Enregistré au Contrôle général des finances par moy soubsigné commis +audit contrôle. A Paris le dernier de decembre XVI{c} vingt huict. +Signé Sublet. + + * * * * * + +Jay receu de Me Pierre Corneille la somme de CVIII l. pour le droit +de mar d'or de loffice de conseiller et advocat du Roy antien a la +table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz +dont il a esté pourveu pour la resignation de Me Pierre Desmogeretz. +Faict à Paris le XXXe decembre 1628. Signé de la Court, et au dos +Enregistré au Contrôle general des finances par moy soubsigné commis +audit contrôle. A Paris le dernier de decembre 1628. Signé Sublet, et +plus bas, collationné par moy conseiller secrettaire du Roy et de ses +finances. Signé Couppeau. + + * * * * * + +LOUIS[165] par la grace de Dieu Roy de France et de Navare A tous ceux +qui ces presentes verront salut sçavoir faisons que pour le bon et +louable rapport qui faict nous a esté de la personne de notre cher et +bien amé Me Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté +preudhommie experience et bonne dilligence a icelluy pour ces causes +et autres a ce nous mouvans. Avons donné et octroié donnons et +octroions par ces presentes l'office de notre Conseiller et advocat +antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaux +et foretz que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre +Desmogeretz dernier paisible possesseur dIcelluy vaccant a present par +la resignation quil en a faite par sa procuration cy attachée soubz le +contrescel de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et +doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs +authoritez prerogatives preeminences franchises libertez gaiges, +droictz de chauffages proffictz revenus et esmolumens accoustumez et y +appartenans telz et semblables qu'en jouissoit le dit Desmogerets tant +quil nous plaira, encore quil ne vive les quarante jours portez par +noz ordonnances de la rigueur desquelles nous l'en avons rellevé et +dispensé attendu le droit annuel pour ce par luy paié Sy donnons en +mandement a nos amez et feaux conseillers les gens tenans notre court +de parlement de Rouen. Qu'après leur estre apparu des bonne vie +moeurs conversation et religion Catholique apostolicque et Romaine +du dit Corneille et de luy pris et receu le serment en tel cas requis +et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre et +instituer de par nous en possession et saisine du dit office l'en +faisant jouir et user aux honneurs authoritez prerogatives +preeminences franchises libertez gaiges droictz de chevauchée profictz +revenus et esmollumens susdit plainement paisiblement et a luy obeir +et entendre de tous ceux et ainsy quil appartiendra ez choses touchant +et concernant le dit office Pourveu touttesfois qu'il nayt au dit +siege aucuns parens ni alliez au degré de nos ordonnances a peyne de +nullité des presentes et de sa reception. Mandons en outre a noz amez +et feaux conseillers les Presidens et tresoriers generaux de France à +Rouen que par le receveur et paieur des gaiges des officiers du dit +siege ou autres noz officiers comptables qu'il appartiendra ilz facent +paier et dellivrer au dit Corneille les ditz gaiges et droictz +doresnavant par chacun an aux termes et en la maniere accoustumée A +commencer du jour et datte des presentes Rapportant lesquelles ou +coppie dicelles deument collationnée pour une fois seulement. Avec +quittance du dit Corneille sur ce suffisante. Nous voullons les ditz +gaiges et droictz et que paié baillé luy aura esté estre passé et +alloué en la despense des comptes des dits receveurs qui les auront +paiez par noz amez et feaux les gens de noz comptes a Rouen ausquelz +mandons ainsy le faire sans difficulté car tel est notre plaisir En +tesmoing de quoy nous avons faict mettre notre scel à ces dites +presentes données a Paris le dernier jour de decembre l'an de grace +XVI{c} vingt huict et de notre regne le XIXe. Et sur le reply est +escript par le Roy Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau +de cire jaulne et a costé est escript Le dit Me Pierre Corneille a +esté receu au dit estat et office dadvocat du Roy pour les eaues et +forestz au dit siege de la table de marbre suivant ces presentes et a +faict et presté le serment a ce requis et accoustumé a Rouen en +parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt et neuf signé +Deschamps. + + [165] On lit en marge: «Ad{at} du Roy en la Table du Marbre.» + + * * * * * + +Les presidens et Tresoriers generaux de France en Normandie au bureau +des finances en la generallité de Rouen veu par nous les lettres +pattentes du Roy données à Paris le dernier jour de decembre dernier +par lesquelles Sa Majesté a donné et octroié a Me Pierre Corneille +loffice de son conseiller et advocat antien a la table de marbre du +pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz que nagueres +soulloit tenir et exercer Me Pierre de Mogeretz dernier paisible +possesseur d'Icelluy vaccant lors par la resignation quil en a faicte +Pour le dit office avoir tenir et doresnavant exercer en jouir et user +par le dit Corneille aux honneurs, authoritez prerogatives +preeminences franchises libertez gaiges droicts de chauffages +proffictz revenus et esmollumens accoustumez et y appartenant telz +semblables qu'en jouissoit le dit Desmogeretz Nous mandant Sa dite +Majesté le faire paier des dits gaiges et droitz comme plus amplement +les dites lettres patentes le contiennent desquelles et apprès quil +nous est apparu de sa reception en la court de Parlement de Rouen le +XVIe jour de febvrier dernier, Consentons Entant qu'a nous est +lentherinement Mandant aux receveurs du domaine en la vicomté de +Vernon chacun en lannée de son exercice paier bailler et dellivrer au +dit Me Pierre Corneille les gaiges de huict vingtz dix livres au dit +office appartenant telz et semblables qu'en a jouy le dit Demogeretz +aux termes et en la maniere acoustumée A commencer les cours d'Iceux +du jour et dabte des dites lettres de provision, desquelles rapportant +par celluy des dits receveurs qui en fera le premier paiement coppie +et de ces presentes pour une fois seullement avec quittance sur ce +suffisante Seront les ditz gaiges et droicts par nous passez et +allouez en leurs estatz partout qu'il appartiendra Donné à Rouen le +neuf{e} jour de mars XVI{c} vingt et neuf. + + * * * * * + +Jay Receu de Me Pierre Corneille la somme de cent huict livres pour +le droit de mar dor de loffice de conseiller du Roy et son premier +advocat du Roy en la marine de France au siege general de la table de +marbre de notre pallais à Rouen dont il a esté pourveu par la +demission de Me Pierre Desmogeretz, faict à Paris le VIIIe janvier +1629 Signé de la Court et au dos Enregistrée au contrôle general des +finances par moy soubsigné commis au dit contrôle le dixe de Janvier +1629 Signé Sublet et plus bas Collationné par moy Conseiller +Secrettaire du Roy et de ses finances Signé Couppeau. + + * * * * * + +LOUIS par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre A tous ceux qui +ces presentes verront salut Sçavoir faisons que pour le bon rapport +qui nous a esté faict de la personne de notre cher et bien amé Me +Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté preudhommie +experience et bonne dilligence a Icelluy pour ces causes et autres A +ce nous mouvans Avons a la nomination de notre tres cher cousin le sr +Cardinal de Richelieu Grand Me chef et Sur Intendant general de la +navigation et commerce de France Aiant pouvoir de ce donné et octroié +donnons et octroions par ces presentes loffice de notre conseiller et +premier advocat en ladmirauté de France au siege general de la table +de marbre de notre pallais a Rouen que nagueress soulloit tenir et +exercer Me Pierre Demogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy +vaccant a present par la resignation quil en a faicte par sa +procuration cy avec La dite nomination attachée soubz le contre scel +de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et doresnavant +exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs auctoritez +prerogatives preeminences exemptions franchises libertez gaiges +droictz fruictz proffictz revenus et esmollumens y apartenant telz et +semblables quen jouissoit le dit Demogeretz Tant quil nous plaira Sy +donnons en mandement a noz amez et feaux conseillers les gens tenans +notre court de Parlement a Rouen qu'apres leur estre apparu des bonne +vie moeurs conversation et relligion catholique apostolique et +romaine du dit Corneille et de luy prins et receu le serment en tel +cas requis et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre +et instituer de par nous en possession et saisine du dit office len +faisant jouir et user aux honneurs aucthoritez prerogatives +preeminences exemptions franchises libertez gaiges droicts fruicts +profficts revenus et esmollumens susdits plainement et paisiblement Et +a luy obeir et entendre de tous ceux et ainsy quil apartiendra ez +choses touchant et concernant le dit office, pourveu touttefois que le +dit Corneille n'ayt au dit siege aucuns parens ny alliez au degré de +noz ordonnances a peine de nullité des presentes et de sa reception +Mandons en outre a noz amez et feaux conseillers les Presidens et +tresoriers generaulx de France audict Rouen que par le Receveur et +paieur des gaiges des officiers dudit siege Ilz facent paier audit +Corneille les dits gaiges et droictz doresnavant par chacun an A +commencer du jour et date des presentes Rapportant lesquelles ou +coppie d'Icelles deuement collationnée pour une fois seullement avec +quittance dudit Corneille sur ce suffisante Nous voullons les dits +gaiges et droictz estre passez et allouez en la despence des comptes +dudit receveur desduicts et rabattus de sa recepte par noz amez et +feaux les gens de noz comptez à Rouen ausquelz mandons ainsy le faire +sans difficulté Car tel est notre plaisir en tesmoing de quoy nous +avons faict mettre notre scel à ces dites presentes données à Paris le +dix{e} jour de Janvier lan de grace mil six cens vingt neuf et de notre +regne le dix neuf{e} et sur le reply est escript par le Roy signé +Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau de cire jaulne et a +costé du dit reply est escript le dit Me Pierre Corneille a esté +receu au dit estat et office dadvocat du Roy en ladmirauté de France +au siege de la table de marbre du pallais à Rouen suivant ces +presentes et a faict et presté le serment a ce requis A Rouen en +parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt neuf signé +Deschamps. + + * * * * * + +Les Presidens et tresoriers generaulx de France en Normandie au bureau +des finances en la generallité de Rouen, Veu par nous les lettres +pattentes du Roy donnez a Paris le dix{e} jour de Janvier dernier par +lesquelles Sa Majesté a la nomination de son tres cher cousin le sr +Cardinal de Richelieu grand M{re} chef et surintendant general de la +navigation et commerce de France aiant pouvoir de ce a donné et +octroié A Me Pierre Corneille loffice de son conseiller et premier +advocat en ladmirauté de France au siege general de la table de marbre +du pallais a Rouen que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre de +Mogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy. Vaccant lors par la +resignation quil en a faicte pour le dit office avoir tenir et +doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs +aucthoritez prerogatives preeminences exemptions franchises libertez +gaiges droictz fruicts profficts revenus et esmollumens y appartenans +telz et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz. Nous mandant Sa +dite Majesté le faire paier de ses gaiges et droicts comme plus +amplement les dites lettres pattentes le contiennent desquelles et +appres qu'il nous est apparu de sa reception en la court de Parlement +de Rouen le seizi{e} jour de febvrier dernier consentons en tant qu'a +nous est lentherinement Mandant aux receveurs generaux des finances en +la generallité de Rouen chacun en lannée de son exercice paier bailler +et dellivrer au dit Me Pierre Corneille aux termes et en la maniere +accoustumée les gaiges de VIII{XX} X{lt} attribuez au dit office telz +et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz, a commencer le cours +d'Iceux du jour et datte des dites lettres de provision desquelles +raportant par celluy des dits receveurs qui en fera le premier +paiement coppie et de ces presentes pour une fois seulement avec +quittance sur ce suffisante Seront les dits gaiges et droictz par nous +passez et Allouez en leurs estatz par tout quil apartiendra donné a +Rouen le neuf{e} jour de mars mil VI{c} vingt neuf. + + (_Archives de la Seine-Inférieure._) + + +IV.--Page XXVI. + +_Lettres de noblesse accordées, le 24 mars 1637, à Pierre Corneille, +père du poëte[166]._ + + [166] Ces lettres de noblesse furent enregistrées, le 27 mars + 1637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouvelées par + Louis XIV, en mai 1669, en faveur de Pierre et de Thomas + Corneille. + +LOUIS, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous +presens et advenir, salut. + +La Noblesse, fille de la Vertu, prend sa naissance, en tous estats +bien policés, des actes genereux de ceux qui tesmoignent, au peril et +pertes de leurs biens et incommoditez de leurs personnes, estre utiles +au service de leur prince et de la chose publicque; ce qui a donné +subject aux roys nos predecesseurs et à nous, de faire choix de ceux +qui par leurs bons et louables effects ont rendu preuve entiere de +leur fidellité, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par +ceste prerogatifve, rendre leurs vie et actions remarquables à la +posterité. Ce qui doibt servir d'emulation aux autres à ceste exemple, +de s'acquerir de l'honneur et reputation, et esperance de pareille +rescompence. + +Et d'autant que par le tesmoignage de nos plus speciaux serviteurs +nous sommes deuement informé que nostre amé et feal Pierre Corneille, +issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et +singuliere recommandation le bien de cest estat et le nostre en divers +emplois qu'il a eus par nostre commandement et pour le bien de nostre +service et du publicq et particulierement en l'exercice de l'office de +maistre de nos eaues et forestz en la vicomté de Rouen, durant plus de +vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extreme soing et fidelité, +pour la conservation de nos dictes forests, et en plusieurs autres +occasions où il s'est porté avec tel zele et affection que ses +services rendus et ceux que nous esperons de luy à l'advenir, nous +donnent subject de recongnoistre sa vertu et merites, et les decorer +de ce degré d'honneur, pour marque et memoire à sa posterité. + +Sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et justes +considerations à ce nous mouvans, voulant le gratifier et +favorablement traicter, avons le dict Corneille de nos grace specialle +plaine puissance et authorité royalle, ses enfans et posterité, masles +et femelles, nais et à naistre en loyal mariage, annoblys et +annoblissons, et du tittre et quallité de noblesse decoré et decorons +par ces presentes signées de notre main. Voulons et nous plaist qu'en +tous actes et endroicts, tant en jugement que dehors, ilz soient tenus +et reputtez pour nobles, et puissent porter le titre d'escuyer, jouir +et uzer de tous honneurs, privilleges et exemptions, franchises, +prerogatives, preeminences dont jouissent et ont accoustumé jouyr les +autres nobles de nostre royaume, extraictz de noble et ancienne race, +et, comme telz, ilz puissent acquerir tous fiefz, possessions nobles, +de quelque nature et quallité qu'ilz soient et d'iceux, ensemble de +ceux qu'ils ont acquis et leur pourroient escheoir à l'advenir, jouir +et uzer tout ainsy que s'ils estoient nais et issus de noble et +ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraincts en +vuider leurs mains, ayant d'habondant au dict Corneille et à sa +posterité, de nostre plus ample grace, permis et octroié, permettons +et octroyons qu'ils puissent doresnavant porter partout et en tous +lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et +chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbreez telles +que nous leur donnons et sont cy empreintes[167], tout ainsy et en la +mesme forme et maniere que font et ont accoustumé faire les autres +nobles de nostre dict royaume. + + [167] D'azur, à une face d'or, chargée de trois testes de lion de + gueules, et accompagnée de trois estoiles d'argent, deux en chef + et une en pointe. (_Armorial général de la France_, Ville de + Paris, tome I, fol. 1066. Bibl. imp., département des + manuscrits.)--Voir ces armoiries dans l'_Album_ joint à notre + édition. + +Sy donnons en mandement à nos amez et feaux conseillers les gens +tenans nostre cour des aides à Rouen, et autres nos justiciers et +officiers qu'il appartiendra, chacun en droict soy, que de nos +presente grace, don d'armes, et de tout le contenu ci-dessus ils +facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement +et perpetuellement le dit Corneille, ses dits enfans et posterité +masles et femelles, nais et à naistre en loial mariage, cessant et +faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est +nostre plaisir nonobstant tant quelzconques edictz, ordonnance, +revocquations, et reiglemens à ce contraires, ausquels et à la +desrogatoire des desrogatoires y contenue, nous avons desrogé et +desrogeons par ces dictes presentes. Et afin que ce soit chose ferme +et stable à tousjours, nous avons faict mettre nostre seel aux dictes +présentes sauf, en autres choses, nostre droict et l'autruy en toutes. +Donné à Paris, au mois de janvier, l'an de grace mil six cent trente +sept, et de nostre reigne le vingt-septième. Signé Louis. Et sur le +reply par le Roy, De Loménie ung paraphe. Et à costé _visa_, et scellé +en laas de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde. + +Et sur le dict reply est escript: Registrez es registres de la court +des Aides en Normandie, suivant l'arrest d'icelle du vingt-quatrieme +jour de mars mil six cent trente sept. Signé De L'estoille, ung +paraphe. + + +V.--Page XXVII. + +_Aveu fait par Pierre Corneille, tant en son nom qu'au nom du Thomas, +son frère, pour des fiefs provenant de la succession de son +père[168]._ + + [168] Cet acte, qui fait partie du fonds de Saint-Ouen de Rouen + aux archives de la Seine-Inférieure, nous était inconnu. Il nous a + été signalé et communiqué par notre savant confrère, M. Ch. de + Beaurepaire, archiviste du département. La première partie de cet + acte, jusqu'à la signature, est entièrement de l'écriture de + Corneille. + +De Nobles et Religieuses personnes Messieurs Abbé et convent de +l'Abbaye et Baronnie de St. Ouen de Rouen tient et advoue tenir en +leurs fiefs de l'eau de Seine au droit de l'office de Pitancier[169] +dicelle M. Pierre Corneille Escuyer Conseiller du Roy et Advocat de Sa +Majesté aux sieges generaux de la table de marbre du palais à Rouen +fils aisne et heritier en partie de deffunt M. Pierre Corneille +Escuyer Conseiller du Roy et Me particulier des Eaux et forestz en la +viconté de Rouen tant pour luy que pour Thomas Corneille son frere +mineur d'ans et son coheritier en la dite succession. C'est assavoir +une piece de terre en isle nommée la Litte contenant cinq vergees ou +environ ainsy plantée de cerisiers, pruniers, oziers, fresnes, vignes +que autres plantz assise en la paroisse d'Orival pres Cleon bornée de +tous boutz et costes leau de Seine a cause de quoy il doibt six sols +de rente seigneuriale par [an] laquelle piece luy appartient a cause +de la succession du dit deffunt s{r} son pere. Plus le dit s{r} +Corneille audit nom tient et advoue tenir desdits s{rs} Religieux, Abbé +et couvent de la dite Abbaye et Baronnie de St. Ouen une vergée de +terre en isle en plant et labeur sise en la grande isle de Cleon, +paroisse dudit lieu bornée de deux costes le canal de Seine et des +deux boutz Roger Daniel dont il doibt douze deniers de rente +seigneurialle par chacun an, laquelle luy appartient aussi a cause de +la succession du dit deffunt s{r} son pere avec reliefs treiziesme +droitz et devoirs seigneuriaux quand le cas y eschet saouf a augmenter +ou diminuer par le dit s{r} Corneille pour les heritages contenus au +present adveu s'il vient cy apres en sa cognoissance que faire se +doibve ou qu'il y eust autres heritages sujetz et contribuables +ausdites rentes. + + _Signé:_ CORNEILLE. + + [169] «_Pitancier._ Officier claustral qui subsiste encore dans + quelques abbayes, qui distribuoit autrefois la pitance aux + moines.» (Furetière, _Dictionnaire universel_, 1690.) + +Les pleds des Seigneuries de labbaie et baronnie de St. Ouen à Rouen +tenus au manoir abbatial du dit lieu par nous Mathieu Poullain escuyer +s{r} Du boscguillaume advocat en la cour Seneschal de la dite abbaie et +baronnie de St. Ouen le mercredy dixhuict{e} jour de juin XVI{c} +quarante deux est comparu Le dit s{r} Corneille lequel a baillé et +présenté cest adveu icelluy juré et affirmé véritable qui a esté receu +saouf le droict proprietaire de MM{grs} et à blasmer et sans prejudice +des frais de prise de fief et reunion a laquelle fin assignation a luy +faicte aux prochains pledz pour produire. Donné comme dessuz. + + _Signé:_ POULLAIN et PIGEON. + + +VI.--Page XXVII. + +_Pièces relatives à la création d'un second avocat du Roi au siége +général des eaux et forêts à la Table de marbre du Palais à +Rouen[170]._ + + [170] Ces pièces font partie des minutes du greffe du Parlement et + se trouvent réunies en une liasse intitulée: _Dossier de Pierre + Corneille_. + +_A Maistre Charles Ycard, advocat au privé conseil de Sa Majesté_: + +A la requeste de Pierre Corneille, escuyer, conseiller du Roy et +advocat de Sa Majesté au siege general des eaües et forests à la table +de marbre du Palais à Rouen, soit signifié en copies les exploicts +d'opposition du quinziesme jour d'octobre 1638 et du troisiesme de +juin 1639 à Monseigneur le Chancelier ou à .... ....[171] garde des +roolles des offices de finance, que le requerant s'oppose, comme de +faict il s'oppose, à l'expedition des provisions ou lettres du +pretendu office de second advocat du Roy au dit siege, cy-devant +possedé par maistre Gilles Aubert, ledict office vacquant à cause de +mort; employant pour moyen en la presente opposition qu'il n'y avoit +eu aulcun edict de creation dudict office, en quoy Sa Majesté .... +....[172] y auroit esté surprise en la delivrance desdites provisions, +et telles et aultres raisons qu'il entend desduire en temps et lieu. +Elisant, aux fins de la presente opposition, son domicile en la maison +et personne de maistre Charles Ycard advocat au privé conseil de Sa +Majesté. Dont ledict Corneille a requis acte. + + CORNEILLE. + + [171] Demeuré en blanc dans l'original. + + [172] Ici deux ou trois mots effacés par l'humidité. L'ensemble de + la pièce a du reste beaucoup souffert et est aujourd'hui très-peu + lisible. + + * * * * * + +_Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil._ + +Sire, + +Pierre Corneille, vostre conseiller et advocat à la table de marbre du +Palais, remonstre qu'il y auroit instance pendante en vostre Conseil +sur l'opposition qu'il a formée aux provisions de l'office de second +advocat à la table de marbre du Palais, entre luy d'une part, et +Francoys Hays, prétendant obtenir, d'aultre, et la vefve de Me Gilles +Aubert aussy opposante, en la quelle instance, bien que ses soubstiens +soient justes tant contre ledict Hays que contre la dicte vefve, et +bien que ses conclusions aillent à faire declarer ledict office +supprimé et exteinct, neantmoins, si le bon plaisir de Vostre Majesté +est tel que lesdictes provisions ayent lieu et que ledict office +revive, Il vous supplie de considerer que ledict office faict la +moitié du sien qui est d'antienne creation, et à ces causes d'estre +receu à l'offre du faict de rembourser ledict Hays de ce qu'il aura +financé en vos coffres et que les provisions seront delivrées en blanc +audict suppleant, pour par luy ledict office estre exercé +conjoinctement ou separement. + +Et il priera Dieu pour vostre prosperité, longue et heureuse vie. + +_Dans les moyens à l'appui présentés par Jacques Goujon il est dit que +les fonctions de second avocat n'ont été créées que par l'abus d'un +sieur_ Isaac Payer, seul advocat du Roy audict siege, lequel en 1611, +en un temps où ceux de la relligion pretendue reformée faisoient leurs +efforts de s'accroistre en la magistrature, s'estant faict +desinteresser par un nommé Gilles Aubert, huguenot comme luy, luy +permit d'obtenir des provisions de second avocat; qu'Aubert estant +decedé dernierement, sa vefve n'a pu vendre à Francoys Hays un droit +qui n'existoit pas et qui n'estoit que la suite d'un abus; qu'enfin +ledit Hays, apres avoir esté contrainct par certaines considerations +de vendre sa charge de Me particulier au mesme siege des eaües et +forests ne desdaignant pas de s'y venir asseoir au dernier rang, +monstroit par la combien peu il meritoit que le Roy prist sa demande +en consideration. + + +VII.--Page XXXIII. + +_Projet de lettres patentes concédant à P. Corneille le droit de ne +laisser jouer ses pièces qu'aux troupes autorisées par lui._ + +LOUIS, etc., à nos améz feaux conseillers les m{es} des req{tes} ord{res} +de nostre hostel, salut. Notre cher et bien amé conseiller et advocat +au siege g{al} de la table de marbre du Pallais des eaues et forests de +Rouen, le sieur Corneille nous a fait remonstrer qu'il a cy-devant +employé beaucoup de temps à composer plusieurs pieces tragiques +nommées _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, lesquelles il +auroit fait representer par nos comediens ord{res} representant au +marais du Temple à Paris; et d'autant qu'il a appris que depuis +quelque temps les aultres comediens auroient, à son grand prejudice, +entreprins de representer les dictes pieces et que si Ils avoient +cette liberté l'exposant seroit frustré de son labeur[173], nous +suppliant sur ce luy pourvoir et luy accorder nos lettres necessaires; +nous à ces causes, desirant favorablement traitter l'exp{ant}, luy +avons de nos grace specialle, pleine puissance et authorité royalle +permis et permettons par ces presentes de f{re} jouer et representer +lesdictes pieces de theatre ci-dessus speciffiées, nommées _Cinna_, +_Polyeucte_, _la Mort de Pompée_ par troupe de nos comediens, en tels +lieux et endroicts de nostre royaulme que bon luy semblera, et ce +durant le temps de.... à compter du jour qu'elles auront esté +representées la premiere fois, pendant lequel temps vous ferez, comme +nous faisons par ces presentes, tres-expresses inhibitions et defenses +à tous nos comediens representans tant en nostre dicte ville de Paris +qu'autres lieux de nostre royaulme de jouer ny representer lesdictes +pieces sans le vouloir et consentement dudict exposant ou de ceux qui +auront droit de luy, à peine de dix mille livres d'amende et de tous +despens, dommages et interests. Si vous mandons que du contenu en ces +presentes.... fassiez, souffriez et laissiez jouir et.... exposant +pleinement et paisiblement, et à ce.... souffrir et obeir tous ceux +qu'il appartien.... Mandons au premier nostre huissier ou sergent +royal sur ce requis f{re}, pour l'execution des presentes, tous +exploicts de justice à ce requis et necessaires sans aucune aultre +plus.... que ces presentes. Car tel est nostre plaisir. Donné à.... +le.... jour de.... l'an de grace 1643 et de nostre regne le premier. + + PAR LE ROY[174]. + + [173] Corneille a substitué «de son labeur» à «de ses intentions.» + + [174] Écrit de la main d'un clerc de Jacques Goujon et corrigé en + plusieurs endroits par Corneille.--On lit au bas de ce projet, dans la + marge, ces mots écrits perpendiculairement de la main de Jacques + Goujon: _Privilege Corneille refusé_, et après «PAR LE ROY,» ces mots: + _Pour les comediens du marais pour la d. lettre._ + + +VIII.--Page XXXIII. + +_Reçu d'objets mobiliers donné le 25 juin 1644 par Antoine Corneille, +frère de Pierre Corneille[175]._ + + [175] Ce reçu a été publié dans le _Précis analytique des travaux + de l'Académie de Rouen_; il était inséré dans le rapport de M. + Decorde, secrétaire de la classe des lettres, et se trouvait + précédé de l'exposé suivant: + +«Une pièce inédite, due aux recherches toujours si précieuses de M. de +Beaurepaire, a achevé de mettre en lumière combien était simple et +modeste l'intérieur de la maison dans laquelle s'écoula la jeunesse du +grand poëte. C'est un reçu donné le 25 juin 1644, par son frère +Antoine, religieux du Mont-aux-Malades, à Mme Corneille, sa mère, et +contenant la nomenclature de divers objets mobiliers qu'il avait dû +lui emprunter, quand il alla prendre possession de la cure de +Fréville, n'ayant pas le moyen de les acheter.» + +Je soussigné prieur curé de Freville cognois et confesse avoir reçu de +Mademoiselle Corneille, ma mere, une douzeine d'assiettes et demie +douzeine de platz, le tout de fin estain; plus trois douzeines de +serviettes dont il en a une douzeine de doubleuvre et deux nappes de +lin et un doublier. Une Casaque de drap noir qui estoit à feu mon +pere, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes, une +toile de lit de ces estoffes jaulnes imprimées. Tous lesquels meubles +elle m'a prestés en ma necessité, lorsque j'ay esté demeurer à +Freville et luy promets les restituer ou à elle ou à mes freres, +toutes fois et quantes. Faict ce samedy vingt cinquiesme jour de juin +mil six cens quarante quatre. + + _Signé_: F. ANTOINE CORNEILLE, et un paraphe. + + +IX.--Page XXXVII. + +_Nomination de Corneille à la charge de procureur des états de +Normandie._ + +_Lettre de cachet adressée à l'hôtel de ville de Rouen._ + +Sa Majesté ayant pour des considerations importantes à son service +destitué par son ordonnance de ce jourd'huy le sieur Bauldry de la +charge de procureur des Estats de Normandie, et estant necessaire de +la remplir de quelque personne capable, et dont la fidelité et +affection sont connues, sadite Majesté a fait choix du sieur de +Corneille, lequel, par l'advis de la Reyne Regente, elle a commis et +commet à ladite charge, au lieu et place dudit sieur Bauldry, pour +doresnavant l'exercer et en faire les fonctions jusques à la tenue des +Estats prochains, et jusques à ce qu'il en soit autrement ordonné par +sadicte Majesté, laquelle mande et ordonne à tous qu'il appartiendra +de reconnoistre ledit sieur de Corneille en ladite qualité de +procureur desdits Estats sans difficulté. + +Fait à Rouen, le quinzieme jour de febvrier 1650. + + LOUIS. + +Et plus bas: + + DE LOMENIE. + + * * * * * + +_Lettre de cachet à Messieurs de la Grand'Chambre. De par le Roy_, + +Nos amez et feaux ayant pour des considerations importantes à notre +service destitué le sieur Bauldry de la charge de procureur des Estatz +de Normandie, nous avons en mesme temps commis à icelle le sieur de +Corneille pour l'exercer et en faire les fonctions jusques à ce qu'aux +premiers Estatz il y soit pourveu. Sur quoy nous vous avons bien voulu +faire cette lettre, de l'advis de la Reyne Regente, nostre +tres-honorée dame et mere, pour vous en informer, Et n'estant la +presente pour un autre subjet, nous ne vous la ferons plus longue. + +Donné à Rouen, le dix-septieme jour de febvrier 1650. + + LOUIS. + +Et plus bas: + + DE LOMENIE. + + (_Archives de l'hôtel de ville de Rouen._) + + +X.--Page XXXVIII. + +_Résignation des fonctions d'avocat du Roi en la Table de marbre._ + +Du vendredi après midy dix-huitieme jour de mars seize cent cinquante +en l'Escriptoire. + +Fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller du Roi et +antien advocat aux sieges generaux de l'admirauté, eaux et forests de +Normandie, en la table de marbre du Palais à Rouen, y demeurant, +lequel de son bon gré confessa avoir vendu et resigné par ces +presentes à noble homme maistre Alexandre Leprovost sieur de la +Malleterre advocat en parlement de Rouen y demeurant present ce +acceptant en la presence accord et consentement de noble homme maistre +Gabriel Leprovost sieur de la Bardelliere conseiller du Roi au siege +general des dites eaux et forests de Normandie, son père c'est +assavoir: Les dits offices de conseiller et advocat du Roy ancien es +sieges generaux de l'admirauté eaux et forests de Normandie en la dite +table de marbre du Palais à Rouen auxquels il a esté pourvu par lettre +du Roy donnée à Paris le dernier de decembre seize cent vingt-huit et +dernier janvier an suivant, par la resignation que faite en avoit été +à son profit par noble homme maistre Pierre de Mogeres lors titulaire +d'iceux offices, desquels le dit sieur Corneille promet obtenir les +provisions à ses frais et despens savoir du dit office des dites eaux +et forests dans trois mois de ce jour et de celui de l'admirauté six +semaines apres le retour de la Reine Regente en la ville de Paris et +en saisir le dit sieur Leprovost fils pour par le dit se faire +recevoir aux dits offices à ses frais et despens comme il advisera +bien estre et jouir par lui des gaiges du dit office du dit jour et à +l'avenir comme des autres droits fruits profits chauffages revenus et +emolumens y attribués tels et semblablement qu'en ont joui les autres +titulaires des dits offices et le dit sieur Corneille qu'il sera tenu +et obligé faire cesser tout trouble et opposition qui pourroient +arriver à la reception du dit sieur Leprovost par le fait du dit sieur +Corneille seulement auquel il promet aussi mettre es mains les dites +lettres de provision sus datees et autres pieces dont il est saisi +concernant les dits offices lors et au temps de la livraison de la +dite provision. Cette vendue et resignation est faite moyennant la +somme de six mille livres tournois laquelle ils ont convenu ensemble +de la dite somme les dits sieurs Leprovost pere et fils se sont +solidairement et sans division ordre de distribution ni appellation de +garantie en payer au dit sieur Corneille dans le lundi de quasimodo +prochain venant la somme de sept cens livres tournois pour subvenir au +dit sieur Corneille à l'obtention des dites lettres de provision des +dites forests plus la somme de deux mille trois cens livres tournois +lorsque le dit sieur Corneille mettra en leurs mains les dites lettres +de provision des dites eaux et forests et pour les trois mille livres +restant pour et au lieu d'iceux les dits sieur Leprovost père et fils +se sont submis et obligés par ces presentes solidairement comme dit +est en faire payer au dit sieur Corneille en cette ville de Rouen à +leurs despens le nombre de cent quatorze livres cinq sous huit deniers +de rente par an à commencer à courir du jour que le dit sieur +Corneille leur mettra es mains les dites lettres de provision de +l'admirauté et continuer jusques au racquit que les dits sieurs +Leprovost pere et fils chacun et l'un d'eux leurs heritiers pourroit +faire toutefois et quantes qu'il leur plaira en payer au dit sieur +Corneille et ses heritiers la dite somme de trois mille livres en +arrerages prorata et à la seureté du paiement livraison et garantie de +laquelle rente les dits sieurs Leprovost ont obligé par speciale et +principale hypotheque les dits offices ci-dessus vendus gaiges et +droits d'iceux outre la generale obligation de tous leurs autres biens +et heritages presents et à venir sans déroger à aucunes generalités ni +specialités et pour plus grande seureté de garantie de la dite rente +et assurer les dits offices en la famille des dits sieurs Leprovost y +se sont submis et obligés payer chacun an le droit annuel à quoi les +dits offices seront taxés et en fourniront copie des dites lettres au +dit sieur Corneille quinze jours apres l'ouverture du bureau qui sera +establi en cette ville et faute par eux de ce faire le dit sieur +Corneille demeure permis et autorisé payer le dit droit pour en être +remboursé sur les dits sieurs Leprovost, le tout tant et si longtemps +que la dite rente aura cours et que le dit droit aura lieu. Presents +Pierre Crosnier et Nicolas Labé. + + _Signé_: CORNEILLE, LEPROVOST, LEPROVOST, CROSNIER, LABÉ, + HOUPVILLE et HELYE. + + * * * * * + +Du vendredi apres midy dix-huitieme jour de mars, en l'escriptoire à +Rouen, fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller et +advocat du Roy antien en la table de marbre du Palais à Rouen pour le +siege des eaux et forests demeurant au dit Rouen lequel de son bon gré +a fait et constitué son procureur general et special c'est +assavoir ........ auquel le dit sieur constituant a donné pouvoir et +puissance de pour lui et en son nom resigner et mettre es mains du Roy +notre sire et à monseigneur le chancelier ou autres ayant pouvoir +quant à ce son dit estat et office de conseiller du Roy antien en la +dite salle de marbre du Palais à Rouen pour le siege des eaux et +forests pour et au nom profit et faveur de maistre Alexandre Leprovost +advocat en la Cour et non d'autre et de la dite resignation en +requerir demander et obtenir telles lettres de don, provision et +octroi que besoin sur ce est generalement promettant obliger biens et +heritages. Presens Pierre Crosnier et Nicolas Labé demeurant à Rouen. + + _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HELYE et HOUPVILLE. + + * * * * * + +Et du dit jour fut present Monsieur Pierre Corneille escuyer +conseiller et ancien advocat du Roy au siege de l'admirauté de France +en la table de marbre du Palais à Rouen lequel de son bon gré a fait +et constitué son procureur general et special, c'est assavoir .... +.... auquel portant la dite presente le dit sieur constituant a +donné pouvoir et puissance de pour lui et en son nom resigner et +remettre es mains du Roy notre sire et de la Reine Regente sa mere +jouissant de l'office de grand maistre chef surintendant general du +commerce et navigation de France ou autres ayant pouvoir le dit estat +et office de conseiller et advocat du Roy antien en la dite admirauté +de France au dit siege de la table de marbre du Palais à Rouen en +faveur toutefois de maistre Alexandre Leprovost avocat en parlement et +non autre consentir toutes lettres de provision estre sur ce expediées +et generalement promettant obliger tous ces biens et heritages. +Presens les dessus dits. + + _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HOUPVILLE et HELYE. + + +XI.--Page XL. + +_Extrait du registre des comptes de la paroisse de Saint-Sauveur de +Rouen pendant les années 1622-1653._ + +_Gestion de Pierre Corneille père. 1622-1623._ + +Combpte de la recepte mise et despense que moy Pierre Corneille +cydevant Me des eaux et forestz de la vicomté de Rouen ay eue et +faicte comme tresorier de la paroisse de Saint-Sauveur du dit Rouen, +des rentes et revenus appartenanz à la d. esglize, pour ung an à +Pasques mil six cens vingt deux et finissant à Pasques mil six cens +vingt trois pour estre procedé à l'audition et clausion d'icelluy. + +........ Se charge ledit comptable de la somme de dix livres pour une +année escheue au jour de Pasques mil six cens vingt trois de pareille +somme de rente deue à cause d'une fondation faicte en la dicte esglize +par damoiselle Barbe Houel sa mère et par luy par contrat passé devant +les tabellions de Rouen le vingt{me} febvrier mil six cens quatorze. + + * * * * * + +_Fondation de Pierre Corneille père. 1624-1625._ + +Reçu ........ du dit Pierre Corneille, la somme de soixante livres, pour +deux années escheuez au dit jour de Pasques VI{c} vingt cinq pour +pareille somme de rente par luy constituée sur tous ses biens et +heritages pour et à cause d'une fondation par luy faite en icelle +esglize à condition de luy faire dire et cellebrer à perpetuité par +son chapelain abbitué en la dite esglize une basse messe le vendredy +de chacune semaine de l'an, à l'heure de huict heures de matin et une +haulte messe de requiem le jour des Trepassés et jour precedent, qui +est le jour de Toussaint, après vespre vigilles des morts de neuf +seaulmes dix neuf lessons et avec sous franges ordinaires pour ce +cy...............................................................LX{l} + + * * * * * + +_Gestion de Pierre Corneille, le poëte. 1651-1652._ + +Compte et estat de la recepte mise et despense que Pierre Corneille +Escuyer cy devant advocat de sa Majesté aux sieges generaux de la +table de marbre du palais à Rouen, tresorier en charge de la paroisse +de Saint Sauveur dudit Rouen a faite des rentes revenus et deniers +appartenanz a la dite eglise, et ce pour l'année commençant a Pasques +mil six cens cinquante et un et finissant a pareil jour mil six cens +cinquante et deux par luy presenté à Messieurs les curés et tresoriers +de la dite paroisse à ce que pour sa decharge il soit procedé à +l'examen du dit compte et clausion d'iceluy. + +PREMIEREMENT. + +Se charge le dit comptable de la somme de cent quarante et neuf livres +six sols neuf deniers par luy receue de Monsieur Pauiot Procureur +general de sa Majesté en sa chambre des Comptes de Normandie et +tresorier precedent...............................CXLIX{l} VI{s} IX{d} + +Plus de la somme de trente livres receues de Jaques Basin pour le vin +du bail a luy fait de trois boutiques appartenant audit tresor..XXX{l} + +De la somme de six livres receue d'André Brissel pour le vin du bail a +luy fait d'une autre boutique....................................VI{l} + +De la somme de trois livres receues de Simon Gosselin pour le vin du +bail a luy fait d'une autre boutique............................III{l} + +De la somme de trois livres receue de Marie Regnaut, vefve de Mahon +pour le vin du bail a elle fait d'une autre boutique............III{l} + +De la somme de quarante sols receus de Marguerite Lose pour le vin du +bail a elle fait d'une autre boutique............................XL{s} + +De la somme de vint sols pour le vin du bail d'une autre boutique fait +à Marie le Lievre................................................XX{s} + +De la somme de quatre livres receue de la confrairie de Saint Joseph +en la presente année.............................................IV{l} + +De la somme de vint livres receue des heritiers de feu Madame Fumiere +pour deux annees de dix livres de rente par elle leguees par testament +au tresor de la dite Eglise l'une escheue a Pasques precedent et +passee en reprise au compte de M. Pauiot et l'autre escheue a Pasques +de cette presente annee sauf la reprise comme audit compte.......XX{l} + +De la somme de cent sept sols donnee par Madame Godin pour +l'occupation d'un banc.....................................V{l} VII{s} + +Somme......................................II{c} XXIII{l} XIII{s} X{d} + + +_Autre chapitre des deniers receus par ledit comptable pour arrerages +des rentes foncieres deues audit tresor._ + +PREMIEREMENT. + +Se charge ledit comptable de la somme de dix sols receus de la vefve +de deffunt sieur de Houppeville apoticaire representant Jean Cavé pour +une année de la rente fonciere quelle doibt audit tresor a cause de sa +maison située en la dite paroisse ou pendoit pour enseigne la couronne +d'or. La dite rente escheue à Pasques mil six cens cinquante et +un................................................................X{s} + +De la somme de quarante sols receus de Mr Nalot representant +Guillaume Costil fils au precedent Jean Duchemin pour une annee +escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere +quil doibt à cause dune maison située en la dite paroisse ou pend pour +enseigne le franc Archer.........................................XL{s} + +De la somme de quatre livres dix sols receus des heritiers de deffunt +Guillaume Costil pere representant Pierre et Abraham Toustain pour une +année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente +fonciere qu'ils doibvent audit tresor a cause d'une maison située en +la dite paroisse proche le mouton rouge[176]................IV{l} X{s} + + [176] En marge: «Nota que ladite rente n'estoit escheue qu'a la + Saint-Michel 1651, et non pas a Pasques; l'erreur a commencé au + compte rendu par Desalleurs en l'année mil six cens trente + quatre.» + +De la somme de sept livres dix sols receue de Madame de Rombosc +representant feu M. le President Jubert pour une année escheue a +Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'elle +doibt audit tresor pour une maison située en la paroisse Saint +Patrice................................................... VII{l} X{s} + +De la somme de quatre sols receue des heritiers de Philippes le +Prevost et Estienne l'Allemand pour une année escheue a Pasques mil +six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doibvent audit +tresor a cause d'une maison située en la dite paroisse ou pend pour +enseigne la Licorne..............................................IV{s} + +De la somme de soixante sols receue d'honorable homme Claude le +Forestier Espicier pour une année escheue a Pasques mil six cens +cinquante et un de la rente fonciere quil doibt au dit tresor a cause +d'une maison située en la paroisse de Saint Maclou..............III{l} + +De la somme de douze sols receue de Charles Moisant representant +Guillaume et Louys Allain et au precedent Vautier pour une année +escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere +qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située rue Malpalu ou +pend pour enseigne l'image St. Martin...........................XII{s} + +De la somme de douze sols six deniers receue de M. Hellot Receveur de +la fabrique de St. Ouen pour une année escheue a Pasques mil six cens +cinquante et un de la rente fonciere deue par la dite fabrique au dit +tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Maclou ou pend pour +enseigne la Chapelle......................................XII{s} VI{d} + +De la somme de vint sols receue des peres Minimes pour une annee +escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere +deue audit tresor a cause d'une maison située rue du Figuier paroisse +St. Nicaise......................................................XX{s} + +De la somme de trente sols receus des heritiers de M. de Civile +Vassonville representant feu M. du Rombosc conseiller au parlement +pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la +rente fonciere qu'il doibt audit tresor a cause d'une maison située en +la paroisse St. Patrice.........................................XXX{s} + +De la somme de dix sols receue des heritiers de feu M. Nicolas le +Prevost heritier de feu Jean Tillard pour une annee escheue a Pasques +mil six cent cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt audit +tresor située paroisse de St. Maclou..............................X{s} + +De la somme de trois sols receue des heritiers de Pierre Parent pour +une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente +fonciere quils doivent audit tresor a cause d'une maison sise rue +Cauchoise ou pend pour enseigne l'Eschiquier....................III{s} + +De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu Mr Alonse du +Resnel son frere vivant R{r} des tailles de l'eslection d'Arques +representant la vefve de Hugues Hebert au droit d'Estienne le Febvre +la somme de cinq sols pour une annee escheue a Pasques mil six cens +cinquante et un de la rente fonciere que doibvent les dits soubsaagés +audit tresor a cause d'une maison située paroisse St. Martin sur +Renelle ou pend pour enseigne l'image dudit St. Martin............V{s} + +De la somme de quatre livres receue de .... ....[177] Plait boulenger +representant Guillaume Pigerre pour une année escheue a Pasques mil +six cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a +cause d'une maison située rue Cauchoise ou pend l'image St. +Pierre.........................................................IIII{l} + + [177] Il y a ici un blanc dans le manuscrit. + +De la somme de quarante sols receue de la vefve Nicolas Paullé au +droit de feu sieur du Parc pour une année escheue a Pasques mil six +cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a cause +d'une maison située rue Cauchoise ou pend pour enseigne le +Limaçon..........................................................XL{s} + +De la somme de huit livres receue de ladite vefve Paulé pour une année +de pareille rente escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour +sa part d'une partie de vint livres de rente fonciere que ledit tresor +a droit de prendre par indivis sur une maison située en ladite +paroisse ou pend pour enseigne le grand moulin sans prejudice dudit +indivis........................................................VIII{l} + +De la somme de douze livres receue d'honorable homme Toussaint Brunel +representant la vefve Lenoble pour une annee darrerages de rente +fonciere escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour le reste +de la dite partie de vint livres de rente deue par indivis audit +tresor sur la dite maison du grand moulin sans prejudice pareillement +dudit indivis...................................................XII{l} + +De la somme de douze livres dix sols receue de Mr Nicolas Coulon +representant le feu sieur de Boilevesque pour une année escheue de +Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt +audit tresor a cause des deux maisons situées l'une en la dite +paroisse l'autre en la paroisse St. Pierre l'honoré........XII{l} X{s} + +De la somme de trente sols receue de la vefve Nicolas Bonnet pour une +année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente +fonciere qu'elle doibt audit tresor a cause d'une maison sise sur +l'eau de Robec ou pend pour enseigne la poesle..................XXX{s} + +De la somme de soixante sols receue des heritiers de Philippe +l'Anglois et de Nicolas le Monnier pour une année escheue a Pasques +mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doivent audit +tresor a cause d'une maison sise sur la dite paroisse ou pend pour +enseigne le petit More...........................................LX{s} + +De la somme de soixante et sept sols six deniers receue d'honneste +femme Marie Bihorel a la descharge de ....[178] Dubreuil +proprietaire d'une maison située rue Cauchoise ou pendoit pour +enseigne le Cigne Royal a present l'Aigle d'or pour une année de la +rente fonciere deue audit tresor a cause d'icelle maison escheue a +Pasques mil six cens cinquante et un....................LXVII{s} VI{d} + + [178] Le prénom est resté en blanc. + +De la somme de trente sols receue de la vefve Mathurin Bauquet au +droit de Guillaume de la Mare pour une année escheue a Pasques mil six +cens cinquante et un a cause d'une maison située rue Cauchoise..XXX{s} + +De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus +a Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere +que ledit tresor a droit de prendre sur une maison située sur ladite +paroisse ou pend pour enseigne le Bras d'or dont le comptable n'a +receu aucune chose non plus quë les precedenz tresoriers, neanmoins +se charge de la dite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise +comme au compte precedent..............................XXVIII{l} IV{s} + +De la somme de dix sols receue des heritiers de deffunt Nicolas Petit +pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la +rente fonciere qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située +paroisse de Saint Martin sur Renelle ou pend pour enseigne la +Clef..............................................................X{s} + +De la somme de trente six sols receue de M. du Saussey conseiller au +Parlement pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et +un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause d'une maison +sise rue de la Miette.........................................XXXVI{s} + +De la somme de quarante sols receue de Nicolas Mouton parcheminier +demeurant a Erbane pour une année escheue a Pasques mil six cens +cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause +d'une maison située devant Saint Maclou..........................XL{s} + +De la somme de soixante et quatre livres pour les arrerages escheus +a Pasques mil six cens cinquante et un de vint sols de rente +fonciere deubs audit tresor par Messieurs les Eschevins de cette +ville representanz Pierre Piedeleu a cause d'un jardin situé +hors Cauchoise proche le Vieil palais sauf la reprise comme au +compte precedent...............................................LXIV{l} + +De la somme de soixante sols receue des heritiers de feu M. Toulon +representant le s{r} de Marconville pour une annee escheue a Pasques +mil six cens cinquante et un de rente fonciere qu'ils doibvent audit +tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Michel........LX{s} + +De la somme de soixante sols receue de ....[179] Moulin capitaine +de la cinquantaine de cette ville representant Pierre du Clos pour une +année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de pareille +partie de rente fonciere deue audit tresor a cause d'une maison située +en la paroisse de St. Martin sur Renelle.........................LX{s} + + [179] Prénom en blanc. + +De la somme de dix livres deue par le present comptable comme heritier +du feu S{r} Corneille vivant Me des eaux et foretz de cette vicomté de +Rouen pour une année eschue a Pasques mil six cens cinquante et deux +de la rente qu'il doibt audit tresor a cause de la fondation faicte en +la dite paroisse par damoiselle Barbe Houel, son ayeule paternelle et +le dit feu sieur Corneille son pere suivant le contrat passé par +devant les tabellions de Rouen en l'année mil six cens vingt et quatre +le huitiesme de febvrier[180].....................................X{l} + + [180] En marge: «Nota qu'il y a erreur aux comptes precedens pour + les dabtes dudit contrat, qui est du 20 de febvrier 1614.» + +De la somme de trente livres reçue de Thomas Corneille Escuyer S{r} de +Lisle frere dudit comptable pour une année escheue a Pasques mil six +cens cinquante et deux de la rente fonciere par luy deue comme +heritier dudit feu S{r} Corneille a cause d'une fondation par luy faite +en la ditte paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen +le dix septiesme d'Avril mil six cens vingt et trois............XXX{l} + +De la somme de cent livres escheue a Pasques mil six cens cinquante et +deux pour une annee d'arrerages de la rente fonciere deue par M. du +Saussey cons{r} au parlement et par la vefve de feu M. de Boislevesque +a cause de la fondation faite par le dit s{r} de Boislevesque en la +dite paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen le vint +et quatriesme de Juin mil six cens trente six.....................C{l} + +De la somme de trente livres pour une annee escheue a Pasques mil six +cent cinquante et deux de rente fonciere deue par Jacques Desmarets +heritier de feu M. Robert Desmarets clerc de la dite paroisse a cause +de la fondation faite par luy en la dite paroisse par contrat passé +par devant les tabellions de Rouen le dixiesme d'Avril mil six cens +quarante et quatre..............................................XXX{l} + +De la somme de six livres receue de Jan Bouffart pour un sixiesme de +trente six livres de rente deues a la dite paroisse [en] vertu du +testament de Luque de la Londe femme de Thomas Duval, la dite annee +escheue a Pasques mil six cens cinquante et deux, et sans prejudice de +l'indivis pour les autres trente livres..........................VI{l} + +De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge grossier +mercier pour le surplus de la dite partie des trente six livres +escheues a Pasques mil six cens cinquante et deux sans prejudice +pareillement de l'indivis.......................................XXX{l} + +De la somme de cinquante livres receue de M. Charles Lefebvre +procureur au Parlement comme ayant acquis la maison des heritiers de +M. Thomas Duval pour une annee de pareille rente escheue le cinquiesme +de septembre mil six cens cinquante et un.........................L{l} + +Sommes du present chapitre....................IIII{c} XXVIII{l} XIV{s} + + +_Autre recepte a cause des rentes hypotheques deues audit tresor par +l'hostel commun de la ville de Rouen._ + +PREMIEREMENT. + +Se charge ledit comptable de la somme de soixante livres pour les +arrerages de rentes que ledit tresor a a prendre par chacun an +sur la recepte generalle des finances de la generalité de Rouen pour +pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu aucune +chose mais seulement a receu la somme de sept livres dix sols pour +un demy quartier de la dite rente escheue le quinziezme de febvrier +mil six cens quarante huit de quinze livres pour un quartier escheu +le dernier de mars mil six cens quarante neuf sauf la reprise pour +le surplus.......................................................LX{l} + +De la somme de douze livres seize sols huit deniers pour les arrerages +de rentes que ledit tresor a a prendre sur les deniers de la solde +pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable na peu recevoir que +trente deux sols et un denier pour un demy quartier escheu à Pasques +mil six cens cinquante et soixante et quatre sols deux deniers pour un +quartier escheu a Noel de ladite année 1650 neantmoins se charge de la +dite somme sauf la reprise........................XI{l} XVI{s} VIII{d} + +De la somme de quatre vint livres pour les arrerages de pareille rente +que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les deniers de ladite +solde pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu que +dix livres pour deux quartiers escheus a Pasques mil six cens +cinquante et vint livres pour un quartier escheu a Noel de ladite +annee 1650 neantmoins se charge de ladite somme pour tenir forme de +compte sauf la reprise.........................................LXXX{l} + +De la somme de cinquante et quatre livres pour les arrerages de +pareille rente que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les +deniers de ladite solde pour l'année derniere escheue dont ledit +comptable n'a receu que six livres quinze sols pour demy quartier +escheu a Pasques mil six cens cinquante de treize livres dix sols pour +un quartier escheu a Noel en ladite annee neantmoins se charge de +ladite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise.......LIIII{l} + +Somme.......................................II{c} VI{l} XVI{s} VIII{d} + + +_Autre recepte de ce qui est deu des arrerages de la rente autrefois +deue par M. Jean Gravé._ + +Se charge ledit comptable de la somme de quatre livres huit sols +pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de +la rente deue audit tresor par M. Louys Fargeol a cause de sa femme +pour sa part de ladite rente a la faisance de laquelle il a este +condamne...............................................IIII{l} VIII{s} + +De la somme de soixante et une livres douze sols quil a receue de +M. Nicolas de Sahurs chirurgien pour le raquit damortissement de +quatre livres huit sols de rente deue par ledit de Sahurs pour sa +part et contribution de ladite rente constituee sur ledit M. Jean +Gravé demeuré insolvable suivant l'acquit qu'en a baillé ledit +comptable audit de Sahurs le quinziesme d'Avril mil six cens +cinquante et un..........................................LXI{l} XII{s} + +De la somme de quatre livres huit sols pour une annee escheue a +Pasques mil six cens cinquante et un de la rente deue audit tresor par +les heritiers de Philippe le Prevost pour leur part de contribution de +ladite rente...........................................IIII{l} VIII{s} + +Somme...................................................LXX{l} VIII{s} + + +_Autre recepte a cause des boutiques et places de derriere le choeur +de l'Eglise dans la poissonnerie pour l'année escheue de Pasques mil +six cens cinquante et deux._ + +PREMIEREMENT. + +De Robert Gausseaume six livres pour une année du louage d'une petite +boutique quil tient..............................................VI{l} + +De Fleury le Faucheur pour une petite boutique un auvent attaché +derriere le choeur et place dans la poissonnerie vint et cinq +livres..........................................................XXV{l} + +De Messieurs les vendeurs de poisson pour une année du louage de la +boutique qu'ils tiennent dix huit livres......................XVIII{l} + +De Vincente Poignant poissonniere pour une année du louage d'un estal +dans la poissonnerie huit livres...............................VIII{l} + +De la vefve du Hamel pour une année du louage de la boutique qu'elle +tient six livres.................................................VI{l} + +De Perrette Fiquais pour une année du louage de la boutique qu'elle +tient dix huit livres.........................................XVIII{l} + +De Louys le Cacheur pour pareille année de louage de la boutique qu'il +tient vint livres................................................XX{l} + +De Marguerite Lose pour pareille année du louage de la boutique +qu'elle tient dudit tresor vint et quatre livres.............XXIIII{l} + +Somme..........................................................CXXV{l} + + +_Autre recepte des rentes hypotheques qui ont esté données par M. Jean +Pepin vivant curé de la dite paroisse pour lesquelles il avoit fait +fondation suivant le contrat fait et passé devant les tabellions de +Rouen le 13 de may 1635 et du revenu des boutiques qu'il a fait bastir +sur le cimetiere de la dite Eglise suivant la permission a luy donnée +par M{rs} les precedenz thresoriers aux charges du contrat cy dessus +dabté._ + +Se charge ledit comptable de la somme de trente livres pour une année +escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de la rente deue par +Pierre Estienne.................................................XXX{l} + +Somme...........................................................XXX{l} + + +Boutiques. + +Fait recepte ledit comptable de la somme de trente six livres receue +de Robert Gosseaume pour l'année escheue a Pasques mil six cens +cinquante et deux de la boutique qu'il tient dudit tresor.....XXXVI{l} + +De maistre Jacques Basire sergent pour pareille annee du louage de la +boutique qu'il tient la somme de vint livres.....................XX{l} + +D'honorable homme Jaques Basin la somme de six vint livres pour +pareille année du louage de trois boutiques qu'il tient dudit +tresor..........................................................CXX{l} + +De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise pour pareille année du +louage de la boutique qu'il tient la somme de trente six +livres........................................................XXXVI{l} + +De Jean Alexandre la somme de trente six livres pour pareille année de +louage de la boutique qu'il tient.............................XXXVI{l} + +D'Andre Brisset pour et au nom de la vefve Nicolas Nervet a present +defunte la somme de trente trois livres pour pareille annee du louage +de la boutique qu'il tient dudit tresor......................XXXIII{l} + +De Susanne d'Orange vefve de Jacques de St. Loup la somme de trente +trois livres pour pareille année du louage de la boutique qu'elle +tient dudit tresor...........................................XXXIII{l} + +De Simon Gosselin pour pareille annee de la boutique qu'il tient dudit +tresor la somme de trente trois livres.......................XXXIII{l} + +De François Doutey ayant espousé Geneviefve le Vacher la somme de vint +quatre livres pour pareille annee du louage de la boutique qu'il +tient........................................................XXIIII{l} + +De Marie le Lievre pour pareille annee du louage de la boutique +qu'elle tient la somme de dix huit livres.....................XVIII{l} + +De Marie Regnault vefve de feu Mahon la somme de vint livres pour +pareille annee du louage de la boutique qu'elle tient dudit +tresor...........................................................XX{l} + +Somme....................................................IIII{c} IX{l} + + +_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pour les +sepultures faites en ladite Eglise pendant l'annee quil a esté en +charge._ + +Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre brouetier trois +livres..........................................................III{l} + +Pour l'ouverture de la terre de Madame Glinel trois livres......III{l} + +Pour l'ouverture de la terre de Madame Hebert et pour avoir sonné la +grosse cloche neuf livres........................................IX{l} + +Pour la fille de M. Hebert vint sols.............................XX{s} + +Pour avoir sonné la grosse cloche pour la mere du nepveu à +Monsieur l'Asne six livres.......................................VI{l} + +Pour l'enfant de M. le Bon vint sols.............................XX{s} + +Pour le laquais de M. Pauiot trente sols........................XXX{s} + +Pour Catherine Coudre trois livres..............................III{l} + +Pour Madame le Carpentier[181].................................. + + [181] Le manuscrit n'indique pas la somme. + +De Monsieur le Curé executeur du testament de Jean Mousse Bremen pour +legs quil a fait a l'Eglise la somme de trente livres...........XXX{l} + +Pour l'enfant de Robert le Roy dix sols...........................X{s} + +Pour l'ouverture de la terre de la soeur de Monsieur de Houppeville +trois livres....................................................III{l} + +Pour l'ouverture de la terre de Madame Poulain trois livres.....III{l} + +Pour l'enfant de Monsieur Bellien vint sols......................XX{s} + +Pour l'ouverture de la terre de Mr Coulon apporté de la paroisse de +Sainte Marie quatre livres.....................................IIII{l} + +Pour l'ouverture de la terre de Simon Gosselin trois livres.....III{l} + +Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare chargeur trois +livres..........................................................III{l} + +Pour un enfant de M. le Sauvage sergent quinze sols..............XV{s} + +Pour l'ouverture de la terre du laquais de Monsieur du Gourrel un +escu............................................................III{l} + +Pour l'ouverture de la terre de M. Barré calendreur trois +livres..........................................................III{l} + +Pour le son de la grosse cloche pour Monsieur du Castel espicier six +livres...........................................................VI{l} + +Plus M{re} du Moustier prebstre en mourant a donné a leglise ce qui luy +estoit deu par le tresor dicelle qui se montoit a vint et sept livres +quatorze sols scavoir dix livres pour derniere annee de ses gages qui +estoient entre les mains dudit comptable, douze livres dix sept sols +qui luy ont este rendus par M. le curé pour ses distributions +journalieres de la dite derniere annee de quatre livres dix sept sols +qui ont esté rendus aussi audit comptable par M{rs} les chappelains +pour sa part des obitz de ladite derniere annee et sen charge en +recepte ledit comptable parce quil employera en despense lesdites +sommes.................................................XXVII{l} XIV{s} + +Somme.....................................................CXV{l} IX{s} + + +_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pendant son +année pour les cueillettes des bassins._ + +Pour la cueillette faite par Monsieur Brunel du bassin de +l'oeuvre la somme de cinquante livres quatorze sols sept +deniers..............................................L{l}XIV{s} VII{d} + +Pour la cueillette faite par M. le Bon pour le bassin de la +Vierge la somme de quatre vint et une livres sept sols dix +deniers...........................................LXXXI{l} VII{s} X{d} + +Pour la cueillette faite par Messieurs les prebstres pendant l'annee +pour le bassin des trespasses non compris ce qu'avoit peu cueillir feu +M{re} du Moustier au lieu de quoy il a donné a l'Eglise ce qui luy +estoit deu par ledit tresor, que ledit comptable a employé cy devant +en recepte au chapitre precedent la somme de onze livres seize sols +six deniers.........................................XI{l} XVI{s} VI{d} + +Pour la cueillette faite pendant les festes solennelles y compris le +cierge benist la somme de soixante deux livres quatre sols dix +deniers.............................................LXII{l} IV{s} X{d} + +Pour la cueillette faite sur la paroisse pour le linge la sepmaine +sainte, la somme de quarante deux livres quinze sols.....XLII{l} XV{s} + +Plus cueilly par une fille pour les trespasses pendant ladite +annee la somme de vint et une livres seize sols quatre deniers +...................................................XXI{l} XVI{s} IV{d} + +Plus on m'a envoyé pour le linge vint et quatre sols six +deniers..................................................XXIV{s} VI{d} + +Somme......................................II{c} LXXI{l} XIX{s} VII{d} + +Somme toute de la Recepte..................XVIII{c} IIII{XX} I{l} I{s} + + +_Chapitre des mises ordinaires faites par ledit comptable._ + +PREMIEREMENT. + +A Monsieur le Curé pour la celebration de la messe du Saint Sacrement +la somme de trente livres.......................................XXX{l} + +A Messieurs les chappelains pour leur assistance a la celebration de +ladite messe dix neuf livres dix huit sols..........XVIIII{l} XVIII{s} + +Audit S{r} curé tant pour luy que pour lesditz sieurs chapelains pour +les distributions journalieres de la haute messe et salut qui se dit +tous les jours de la fondation de Monsieur le curé Pepin la somme de +deux cens trente une livres unze sols.................CC XXXI{l} XI{s} + +Audit sieur curé pour une annee de ses gages vingt et sept +livres........................................................XXVII{l} + +Audit sieur pour la messe des trespasses qui se dit tous les lundis de +l'annee vint livres..............................................XX{l} + +Audit sieur pour la celebration de quatre obitz de M. de Berengeville +quarante huit sols...........................................XLVIII{s} + +Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu M. +Corneille pere dudit comptable quarante et huit sols.........XLVIII{s} + +Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu +M. Robert Desmarets vivant prebstre clerc de ladite paroisse quatre +livres...........................................................IV{l} + +Audit sieur pour treize obits de la fondation de feu Lucque de la +Londe dix livres dix sols....................................X{l} X{s} + +Audit sieur pour douze obitz de diverses fondations neuf livres douze +sols......................................................IX{l} XII{s} + +Audit sieur pour dix huit obitz et trois saluts de la fondation +de feu Monsieur de Boislevesque la somme de vint livres quatre +sols.......................................................XX{l} IV{s} + +Ausditz sieurs chapelains pour leur assistance[182] ausditz dix huit +obitz et trois salutz la somme de vint et trois livres seize +sols...................................................XXIII{l} XVI{s} + + [182] Corneille a mis _assistante_ par mégarde. + +Audit sieur curé pour l'inviolata trois livres..................III{l} + +A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse pour une +année de ses gages finissant à Pasques de la presente année vint +livres...........................................................XX{l} + +Audit sieur pour avoir celebré durant ladite année tous les jours la +premiere messe qui se dit tous les jours de l'année a six heures du +matin en hyver et a cinq heures en este, cent cinquante livres...CL{l} + +A Monsieur de la Motte prebstre premier chappier en la dite paroisse +pour ses gages de ladite annee vint et cinq livres..............XXV{l} + +A Monsieur le Pelletier prebstre second chappier en la dite paroisse +pour ses gages de ladite annee pareille somme de vint et cinq +livres..........................................................XXV{l} + +A M. Frechon prebstre chapelain en ladite paroisse pour ses gages de +ladite annee vint livres.........................................XX{l} + +A Monsieur le Vasseur prebstre pour avoir celebré la messe de la +fondation de feu Monsieur Pepin durant ladite année cent cinquante +livres...........................................................CL{l} + +A feu M{re} du Moustier prebstre chapelain de ladite paroisse pour ses +gages de ladite annee la somme de vint livres dont ledit comptable ne +luy a payé que dix livres, et s'est chargé des dix autres au chapitre +de la recepte des deniers des inhumations comme données a leglise pour +ledit feu S{r} du Moustier et partant fait employ au present article de +ladite somme de vint livres......................................XX{l} + +A Monsieur Heurtaut prebstre pour ses gages de ladite année pareille +somme de vint livres.............................................XX{l} + +A Monsieur le Vallois prebstre et organiste de ladite Eglise pour une +annee de ses gages cinquante livres...............................L{s} + +Audit sieur pour avoir celebré tous les vendredis une messe basse de +la fondation dudit feu sieur Corneille vint livres...............XX{l} + +Audit sieur pour la celebration d'une messe toutes les semaines pour +defunte Madelaine Cavé qui se doibt celebrer aussi tous les +vendredis........................................................XX{l} + +Audit sieur pour la celebration de deux messes la semaine durant +ladite annee scavoir tous les mardy et mercredy de la fondation de feu +Luque de la Londe quarante livres................................XL{l} + +A lui pour avoir joué des orgues aux trois salutz de la fondation de +feu M. de Boislevesque trente sols..............................XXX{s} + +A Monsieur Millet prebstre clerc de ladite paroisse pour ses gages de +ladite année vint et sept livres..............................XXVII{l} + +Audit sieur Millet pour ses gages anciens six livres dix +sols........................................................VI{l} X{s} + +Audit sieur pour assister et sonner la premiere messe qui se dit tous +les jours a six heures cinquante sols.............................L{s} + +A luy pour les chantres qui chantent la passion en musique le jour du +vendredy saint trois livres dix sols.......................III{l} X{s} + +Audit sieur pour quatre obitz de feu M. Robert Desmarets vint +sols.............................................................XX{s} + +Audit sieur pour treize obitz de Lucque de la Londe trente neuf +sols..........................................................XXXIX{s} + +A sept chapelains pour quatre obitz de la fondation de feu M. de +Berengeville quatre autres de la fondation de feu Monsieur Corneille +et douze autres de diverses fondations quatorze livres..........XIV{l} + +Auditz sept chappelains pour quatre obitz de la fondation de feu M. +Robert Desmarets quatre livres quatre sols.............IIII{l} IIII{s} + +A six chapelains pour treize obitz de la fondation de Lucque de la +Londe sept livres seize sols.............................VII{l} XVI{s} + +Pour la celebration d'une haute messe le jour des morts et vigiles au +jour de Toussaintz de la fondation dudit feu sieur Corneille trois +livres..........................................................III{l} + +A Richard Noel sousclerc en la dite paroisse pour avoir sonné les vint +obits cy-dessus vint sols........................................XX{s} + +A luy pour avoir sonné la messe de la fondation de feu M. le Curé +Pepin pendant la dite annee douze livres........................XII{l} + +A luy pour avoir sonné les obits de feu M. Robert Desmarets six +sols.............................................................VI{s} + +A luy pour avoir sonné les obits de feu Luque de la Londe treize +sols...........................................................XIII{s} + +A Louys Granguet père, de la dite paroisse pour ses gages de ladite +année vint et quatre livres..................................XXIIII{l} + +A Louys Granguet fils autre soubsclerc en la dite paroisse pour une +année des gages a luy accordés l'annee derniere par Messieurs les +Tresoriers suivant quil appert a la fin du precedent compte la somme +de douze livres.................................................XII{l} + +Au souffleur d'orgues pour une année de ses gages six livres.....VI{l} + +Pour avoir fourny pendant ladite annee le luminaire cent quinze +livres..........................................................CXV{l} + +Pour l'huile et l'encens vint et quatre livres dix sols...XXIV{l} X{s} + +Pour la chandelle fournie a la lanterne huit livres douze +sols....................................................VIII{l} XII{s} + +Pour le pain a chanter huit livres.............................VIII{l} + +Pour les herbes a semer le jour du Saint Sacrement vint sols....iXX{s} + +Pour le buis du dimanche des rameaux trente cinq sols..........XXXV{s} + +Pour l'escurage des chandeliers de cuivre paye audit Granguet, coutre, +six livres.......................................................VI{l} + +Somme............................................XII{c} LVIII{l} II{s} + + +_Autre chapitre des despenses extraordinaires faites par ledit +comptable durant la dite année._ + +PREMIEREMENT. + +A Pierre d'Aust masson pour avoir raccommodé les voutes et le dessus +des deux sacristies, fourny la limaille, plastre et ciment la somme de +cinquante livres..................................................L{l} + +A la vefve Bense pour du plomb fourny pour raccommoder lesdites +voutes, vint livres dix sols................................XX{l} X{s} + +A Pierre du Maine maistre paveur pour avoir pavé devant une +boutique appartenant a l'eglise proche du Lyon d'or quarante sept +sols..........................................................XLVII{s} + +A Jean Robin serrurier pour le fer qu'il a fourny a raccommoder +lesdites voutes et autres ouvrages par luy faitz pour ledit tresor +douze livres....................................................XII{l} + +A Jean Bertelin vitrier pour avoir raccommodé deux paneaux de vitre +derriere le choeur et en iceux refait un visage de la vierge et mis +quelques pieces de peinture remis la lanterne en plomb neuf et +raccommodé les vitres de la sacristie la somme de unze livres....XI{l} + +Pour une goutiere de fer blanc seize sols.......................XVI{s} + +Pour avoir fait raccommoder une fenestre sur la boutique de Francois +Doutey douze sols...............................................XII{s} + +Pour avoir fait raccommoder le benistier d'argent et le baston de la +croix trente sols...............................................XXX{s} + +Pour avoir fait raccommoder le vipillon d'argent vint sols.......XX{s} + +A Nicolas le Clerc plastrier pour avoir raccommodé la couverture de +leglise fourny d'ardoises plastre, tuiles et ciment trente et une +livres dix sols...........................................XXXI{l} X{s} + +Pour huit quittances de la ville payé au sieur Badran quarante +sols.............................................................XL{s} + +Pour un pannier a porter le pain benist dix sols..................X{s} + +Pour du papier a noter la messe et sequence de St. Sauveur quatorze +sols............................................................XIV{s} + +Pour un casset de cuir a porter la croix dorée aux processions et pour +avoir fait raccommoder le pulpitre vint sols.....................XX{s} + +Pour avoir fait raccommoder l'image de la Resurrection de dessus le +grand Autel et les deux tableaux de Nostre Seigneur et de la vierge +quinze sols......................................................XV{s} + +Pour deux verres a la lampe d'argent douze sols.................XII{s} + +Pour un vipillon trois sols.....................................III{s} + +Pour avoir fait refaire le petit chandelier dix sols..............X{s} + +Pour avoir fait raccommoder les ornemens quarante cinq sols.....XLV{s} + +Pour avoir fait raccommoder les missels et supplemens trente +sols............................................................XXX{s} + +Pour avoir fait raccommoder un antiphonier neuf dix sols..........X{s} + +Pour avoir fait raccommoder une des branches du chandelier a trois +branches qui est devant l'image de Saint Sauveur dix sept sols six +deniers..................................................XVII{s} VI{d} + +Somme.............................................CXLII{l} XI{s} VI{d} + + +_Chapitre des deniers comptés et non receus._ + +Fait reprise ledit comptable de la somme de vint livres dont il sest +trop chargé au premier chapitre de recepte ou il auroit employé vint +livres pour deux annees de dix livres de rente que feu Madame Fumiere +auroit donnee au tresor de ladite paroisse pendant dix ans desquels +vint livres il n'auroit peu estre payé des heritiers de ladite dame +que de la somme de dix livres seulement pour l'annee escheue a Pasques +mil six cens cinquante et un et partant soustient a bon droit la dite +reprise..........................................................XX{l} + +De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus +de Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere +que ledit tresor a droit de prendre et avoir sur une maison situee en +ladite paroisse, ou pent pour enseigne le Bras d'or dont ledit +comptable n'ayant recu aucune chose soustient a bon droit ladite +reprise comme aux comptes precedens....................XXVIII{l} IX{s} + +De la somme de soixante et quatre livres dont il sest aussi chargé en +recepte des rentes foncieres pour les arrerages escheus a Pasques mil +six cens cinquante et un de vint sols de rente fonciere deubs audit +tresor par Messieurs les Eschevins de Rouen representant Pierre +Piedeleu dont il n'a receu aucune chose non plus que les +precedens tresoriers...........................................LXIV{l} + +De la somme de trente sept livres dix sols dont ledit comptable sest +trop chargé au premier article des rentes hypotheques deues audit +tresor par lhostel commun de cette ville de Rouen pour une annee des +arrerages de soixante livres de rente a prendre sur la recepte +generalle des finances dont ledit comptable na peu recevoir que vint +et deux livres dix sols pour un quartier et demi et partant soustient +a bon droit ladite reprise de trente sept livres dix sols pour le +surplus..................................................XXVII{l} X{s} + +De la somme de huit livres cinq deniers dont ledit comptable sest trop +chargé au second article desdites rentes deues audit tresor par +lhostel commun de la ville sur les deniers de la solde pour une année +darrerage de douze livres seize sols huit deniers de rente dont il +n'auroit peu recevoir que quatre livres seize sols trois deniers pour +un quartier et demy et partant soustient a bon droit ladite reprise de +huit livres cinq deniers pour le surplus..................VIII{l} V{d} + +De la somme de cinquante livres dont il sest aussi trop chargé au 3e +article desdites rentes pour une année de quatre vint livres de rente +sur la dite solde dont il n'auroit receu que trente livres pour un +quartier et demy et partant soustient la dite reprise de cinquante +livres a bon droit pour le surplus................................L{l} + +De la somme de trente trois livres quinze sols dont il sest +pareillement trop chargé au dernier article desdites rentes pour une +année de cinquante quatre livres de rente a prendre sur la dite solde +dont il na peu toucher que vint livres cinq sols pour un quartier et +demi, partant met en reprise lesdites trente trois livres quinze sols +pour le surplus........................................XXXIII{l} XV{s} + +Somme.........................................II{c} XXXI{l} IX{s} V{d} + +La mise et reprise.........................XVI{c} XXXII{l} II{s} XI{d} + + * * * * * + +Et[183] la Recepte monte la somme de dix huit centz quatre vingtz une +livres et partant seroit deu par Mons{r} Corneille present comptable +pour plus receu que mis la somme de deux centz quarante huict livres +dix huict sols un denier laquelle il a presentement payée comptant a +Monsieur Brunel tresorier entrant en charge au moyen de quoi ledit +sieur Corneille demeure quicte de l'administration dudit Tresor. Et a +esté donné par ledit sieur Corneille au Tresor de la dite Eglise un +drap de veloux noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a +contribué de la somme de cent livres qu'elle a donnée audit Tresor +par ce que ledit sieur Corneille aura la faculté de sen servir pour +ceulx de sa famille et domestiques[184] sans pour ce payer aucune +chose la mesme faculté demeurant a Messieurs les tresoriers leurs +veufves et enfantz seulement. Et ou le dit drap mortuaire seroit +baillé ou presté ce qui ne se fera que du consentement de Monsieur le +Curé et de M. le Tresorier en charge, il fera payer et donner audit +Tresor par chaque fois soixante solz au moins et ce pour ceulx de +ladite paroisse seulement a la reserve des parentz dudit sieur +Corneille qui la donne et ce au troisieme degré autres que ceulx qui +portent le nom. Faict et arresté à Rouen en la chambre dudit Tresor ce +lundy premier jour d'avril mil six cents cinquante deux. Approuvé en +glose et _domestiques_[185]. + + [183] Tout ce qui suit, à partir de ce nouveau paragraphe, n'est + plus de la main de Corneille. + + [184] Les mots _et domestiques_ ont été ajoutés en interligne. + + [185] Voyez la note précédente. + + _Signé_: PIQUAIS, PUCHOT fils, PAUYOT, FERRON, Toussaint BRUNEL, + (_un nom illisible_), CORNEILLE, DUBOYS, OSMONT, Philippe + VEILLANT, BILLOUËT, DE SAHURS, Nicollas LEFEUBVRE, LEFORESTIER, + REGNAULT, LE SAUVAGE et LE BON. + + * * * * * + +Le dix{e} jour d'octobre mil six cents cinquante deux apres la +visitation des Sts. Sacrements de Leglise de St. Sauveur faicte par +nous pr{bre} chanoine et grand archidiacre de Leglise de Roüen, +vicaire general de Monseigneur Lillustrissime et Reverendissime +archevesque de Roüen primat de Normandie et hault doyen de St. Meslon +a Pontoise avons approuvé le compte apres qu'il nous est apparu avoir +esté veu et diligamment examiné [en] presence de Monsieur le curé et +plus notables marguilliers et parroissiens. Avons aussi ordonné qua +ladvenir les Statuts des confrairies seront leus a tous les maistres +et freres une fois l'an a ce que chacun cognoisse son obligation. + + _Signé:_ D'AQUILLENGUY. + + +XII.--Page XLIX. + +_Modèle de procuration écrit en entier de la main de Pierre +Corneille[186]._ + + [186] Nous devons la communication de cette pièce à M. Gosselin, à + qui elle appartient. + +Pierre Corneille Escuyer cy devant advocat du Roy a la table de marbre +du Palais a Rouen et Thomas Corneille Escuyer s{r} de Lisle estantz +depresent a Rouen, passent procuration a noble homme Pierre Corneille +leur cousin demeurant à Rouen proche des feuillantz rue des bons +enfantz pour poursuivre en leur absence leurs debiteurs tant pour +arrerages de rente et fermages que debtes mobiles et bailler toutes +quittances pour ce necessaires, eslisant leur domicile ches le dit +s{r} Corneille leur cousin, etc. + + +XIII.--Page XLIX. + +_Extrait du dossier de la tutelle des enfants de Pierre Corneille et +de Catherine de Melun, déposé aux archives du palais de justice de +Rouen. Procuration à François le Bovyer._ + +Par devant les conseillers du Roy, notaires au Chatelet de Paris +soubzsignés: fut present Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris +Rue de Clery parroisse St. Eustache, lequel a faict et constitué son +procureur general et special Me Francois le Bovyer escuyer advocat en +la cour auquel il donne pouvoir et puissance de pour luy en son nom +comparoir par devant Monsieur le vicomte de Rouen ou autre juge +competent qu'il appartiendra a l'assemblée qui se doit faire des +parents et amis des enfants mineurs de defunctz Pierre Corneille +vivant secretaire du Roy et de damoiselle Catherine de Melun jadis sa +femme. Et la pour le dit s{r} constituant en qualité de cousin +paternel qu'il est aux dits mineurs nommer et convenir de la personne +de Me Adrien Hemery, Procureur au Parlement de Rouen, oncle des dits +mineurs pour tuteur à iceulx mineurs, que le dit s{r} Corneille nomme, +estant d'avis qu'il soit esleu en la dicte qualité de tuteur principal +à iceulx mineurs ne connoissant personnes plus capables d'exercer la +dite charge que le dit s{r} Hemery. Et generalement faire par le dit +Procureur pour raison de ce que dessus tout ce qu'il sera necessaire. +Promettant avoir le tout agreable. + +Fait et passé à Paris le 23 aoust 1675 après midy. Et a signé. + + CORNEILLE, TORINON et DUMONT. + + +XIV.--Page LVI. + +_Supplique de Corneille au sujet d'un procès relatif à une tutelle de +son père._ + +_Extrait d'un dossier intitulé: Dossier de Pierre Corneille[187]._ + + [187] Voyez ci-dessus, p. LXXIII, note [170].--On lit en marge de la + _Supplique_: «Jobey p{r}, Delafosse p{r}, Fremons p{r}.» + +A nos seigneurs de Parlement en la chambre des Enquestes. + +Suplie humblement Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris. + +Disant quil y a procez pendant en la cour clos et distribué entre les +mains de Monsieur de Gruchet entre les s{rs} Daval de Beneray et les +electeurs de la tutelle de dam{elle} Francoise Lengeigneur sa femme au +quel il s'agit d'une somme de deux mil sept cents livres payée au s{r} +de la Rosiere premier mary de la dite Lengeigneur ou quoi que ce soit +a ses creanciers avec stipulation expresse de subrogation de la dite +dam{elle} Lengeigneur à lhypotheque des debtes du dit de la Rosiere +laquelle somme les dits electeurs soustiennent qu'elle doit estre +imputée à leur descharge sur le debet de compte rendu par le tuteur +decedé insolvable et decreté et dautant que le dit suppliant est +heritier du deffunt s{r} Corneille son pere qui estoit l'un des +electeurs de la dite tutelle, et qu'en cette qualité il a interest +d'empescher quil se fasse rien par collusion entre les parties qui +sont presentement en cause. + +Il vous plaise nos ditz seigneurs recevoir le dit suppliant partie +intervenante au dict proces pour y conserver son interest et faire +deffenses aux dites parties d'appointer ni transiger si non en sa +presence et vous ferez justice. + +Soit monstrée à partye. Fait à Rouen le 21 avril 1678. + + _Signé:_ DOUILLARD. + + +XV.--Page LVII. + +_Vente de la maison de la rue de la Pie._ + +Du dix novembre seize cent quatre-vingt-trois. + +Fut present maistre François Lebovier escuyer sieur de Fontenelle, +avocat dans la cour de parlement de Rouen y demeurant rue du Cordier +paroisse de Saint Godard au nom et comme procureur general special de +Pierre Corneille escuyer sieur d'Amville demeurant à Paris rue +d'Argenteuil paroisse de Saint Roch par procuration passée devant +Laverdy et Lenormand conseillers du Roy, notaires garde notes au +Chatelet de Paris le quatrieme de ce present mois special à l'effet +des presentes demeurées annexées avec la presente note apres avoir +esté paraphée du dit sieur de Fontenelle et du sieur acquereur +ci-après nommé et de leurs requisitions par les notaires soussignés, +lequel sieur de Fontenelle en usant du pouvoir contenu en la dite +procuration a vendu quitte cedé et delaissé et promis garantir pour et +au nom du dit sieur de Corneille au sieur Dominique Sonnes chirurgien +juré à Rouen y demeurant paroisse de Saint Sauveur, present acquereur, +c'est assavoir: + +Une maison assise en la dite paroisse de Saint Sauveur rue de la Pie +de telle continence qu'elle est et toute et autant qu'il en a esté +baillé à maistre Jean Costy medecin par le dit sieur de Fontenelle au +nom du dit sieur de Corneille par bail sous seing privé de trente et +unieme jour d'aoust dernier et qu'en tenoit auparavant le sieur +Cotelle marchand sans du tout en rien excepter ni retenir, bornée d'un +costé: une grande maison appartenant au sieur de Lisle Corneille frere +du dit sieur vendeur d'autre costé monsieur de Beringeville tresorier +de France, d'un bout le dit sieur de Lisle et d'autre bout le pavé du +Roy en la dite rue de la Pie, franche quitte et exempte de toute rente +et charge quelconque pour en jouir posseder, faire et disposer par le +dit sieur acquereur du jour de Saint Michel dernier passé et à +l'avenir comme de chose à lui proprietairement appartenant pour lequel +effet le dit sieur de Fontenelle au dit nom a subrogé le dit sieur +Sonnes à tous les droits, noms, raisons et actions du dit sieur +Corneille auquel la dite maison appartient de son ancien propre à la +charge par le dit sieur acquereur d'entretenir le bail du dit Sieur +Cotelle le temps restant de la jouissance d'icelui lequel bail le dit +sieur de Fontenelle a presentement mis es mains du dit sieur +acquereur cette vente ainsi faite moyennant le prix et somme de quatre +mille trois cents livres que le dit sieur acquereur a presentement +payé comptant au sieur de Fontenelle au dit nom en la presence des +dits notaires en louis d'argent et monnoies ayant cours au prix du Roy +du nombre de laquelle somme il en sera employé celle de trois mille +livres pour racquitter la pension de dame Marguerite Corneille dite de +la Trinité fille au dit sieur vendeur religieuse au monastere des +religieuses dominiquaines au faubourg de Cauchoise. A l'entretenement +et garantie duquel present contrat le dit sieur de Fontenelle en a +obligé tous les biens et heritages du dit sieur de Corneille comme +faire le peut en vertu de la dite procuration faite et passée à Rouen +en la maison du dit sieur de Fontenelle le mercredy apres midy sixieme +jour de novembre 1683: Presents Laurent Langlois et Guillaume Blondel +demeurant à Rouen, temoins. + + _Signé_: LE BOVYER, SONNES, LANGLOIS, BLONDEL et LIOT. + + +XVI.--Page LVIII. + +_Acte de décès de Pierre Corneille._ + +_Octobre dud. jour second._ + +Me Pierre Corneille escuyer cydeuant auocat gnal a la table de marbre +a Roüen agé denuiron soixante et dix huit ans decedé hier rue +d'argenteüil en cette parroisse a este inhume en leglise[188] en +presence de M{re} Thomas Corneille escuyer s{r} de L'isle dem{nt} rue +Clos gergeau en cette parroisse et de Me Michel Bicheur prestre de +cette eglise y dem{nt} proche. + + [188] On avait d'abord écrit: _au cimetiere_; ces mots ont été + effacés. + + BICHEUR, CORNEILLE. + +(_Registre des sepultures faites en l'eglize parroissialle de St. Roch +à Paris pendant l'année mil six cens quatre vingt quatre, fol. 61 +r{o}._) + + + + +LISTE DES MOTS REMARQUABLES + +QUI SE TROUVENT DANS LES DOCUMENTS ÉCRITS DE LA MAIN DE PIERRE +CORNEILLE ET NOTAMMENT DANS LE REGISTRE DE LA PAROISSE SAINT-SAUVEUR. + + +On sait combien les pièces judiciaires et les comptes d'abbayes ou de +paroisses abondent en termes intéressants à recueillir pour les +lexiques spéciaux. Il nous a paru curieux de réunir les mots anciens +ou techniques qui, ne pouvant être considérés comme appartenant à la +diction de Corneille puisqu'ils lui étaient imposés par des nécessités +particulières, ne devaient pas se trouver dans le _Lexique_ de ses +oeuvres, mais qui formeront ici un utile appendice. + + ANTIPHONIER. Pour avoir fait raccommoder un antiphonier, page + XCXVI. + + APPERT (Il). Suivant qu'il appert, p. XCIV. + + ARRÉRAGE. Douze livres seize sols huit deniers pour les + arrerages de rentes, p. LXXXVIII. + + ASSISTANCE. A Messieurs les Chappelains pour leur assistance à + la celebration de ladite messe, p. XCII. + + BASSIN. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable + pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI. + + BROUETIER. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre + brouetier, trois livres, p. XC. + + CALENDREUR. Pour l'ouverture de la terre de M. Barre calendreur, + p. XCI. + + CASSET. Pour un casset de cuir à porter la croix dorée aux + processions, p. XCXVI. + + CHAPPIER. A Monsieur de la Motte, prebstre premier chappier.... + à Monsieur Pelletier, prebstre second chappier en la dite + paroisse, p. XCIII. + + CHARGEUR. Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare, + chargeur, trois livres, p. XCI. + + CONVENT. P. LXXI et _passim_. + + COUTRE (_sacristain_, voyez le _Dictionnaire du patois normand_, + de MM. Duméril, et le _Glossaire_ de du Cange, au mot + _Coulter_). De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise, p. + XC.--Audit Granguet coutre, six livres, p. XCV. + + CUEILLETTE. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable + pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI. + + CUEILLIR. Plus cueilly par une fille pour les trespassés pendant + ladite année, p. XCII. + + ESCURAGE. Pour l'escurage des chandeliers de cuivre, p. XCV. + + FAISANCE. Sa part de ladite rente à la faisance de laquelle il a + esté condamné, p. LXXXVIII. + + GAGES. A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse + pour une année de ses gages finissant à Pasques de la presente + année vint livres, p. XCIII; voyez aussi p. XCIV et _passim_. + + GROSSIER. De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge + grossier mercier, p. LXXXVII. + + HAUTE MESSE. Pour la celebration d'une haute messe, p. XCIV. + + INDIVIS. Prendre par indivis, p. LXXXV.--Sans prejudice de + l'indivis, p. LXXXVII. + + LOUAGE. Une année du louage d'une petite boutique qu'il tient, + p. LXXXIX. + + OBIT. Audit sieur pour la celebration de quatre obitz, p. XCII. + + OUVERTURE DE LA TERRE. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le + Maistre brouetier, trois livres, p. XC. + + PAIN A CHANTER. P. XCV. + + PITANCIER, p. LXXI (voyez la note 1). + + POISSONNIERE. De Vincente Poignant poissonniere, p. LXXXIX. + + SEQUENCE. Pour du papier à noter la messe et sequence de + Saint-Sauveur, p. XCXVI. + + SOUBSAAGÉ. De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu M. + Alonse du Resnel, p. LXXXIV. + + TRESPASSÉ. Pour le bassin des trespassés, p. XCII. + + VIN DU BAIL. P. LXXXII. + + VIPILLON (_goupillon_, voyez le _Dictionnaire du patois + normand_, de MM. Duméril). Pour avoir fait raccommoder le + vipillon d'argent, p. XCV.--Pour un vipillon, trois sols, p. + XCVI. + + + + +GÉNÉALOGIE DE PIERRE CORNEILLE[189]. + + [189] Nos sources pour ce tableau et le suivant sont: l'édition + des _OEuvres de Corneille_ publiés par Lepan en 1816; l'_Histoire + de la vie et des ouvrages de P. Corneille_ par M. Taschereau et + les récentes recherches dont M. Gosselin a fait paraître les + résultats dans la brochure intitulée _Pierre Corneille (le père)_, + Rouen, 1864, p. 39 et suivantes. + + PIERRE, mentionné dans un arrêt du 16 avril 1542, sans aucune + qualification. + + PIERRE, conseiller référendaire; avocat le 28 avril 1575; commis + au greffe du Parlement en 1586; mort vers 1588. Il épousa en + 1570 _Barbe Houel_, fille de Jean Houel, sieur de Valleville. + Ils eurent pour enfants: + + 1 JEANNE, baptisée le 16 septembre 1571; religieuse. + + 2 PIERRE, né en 1572 ou 1574, maître particulier des eaux et + forêts; anobli en 1637. Il épousa, le 9 juin 1602, _Marthe le + Pesant_, fille de François le Pesant, avocat, et d'Ysabeau le + Cuilier. Il eut de ce mariage: + + 1 PIERRE CORNEILLE, né le 6 juin 1606. + + 2 MARIE, baptisée le 4 novembre 1609, mariée en 1634 au sieur + Ballain. + + 3 ANTOINE, baptisé le 10 juillet 1611. + + 4 MAGDELAINE, baptisée le 13 janvier 1618. + + 5 MARTHE, baptisée le 26 août 1623, mère de Fontenelle. + + 6 THOMAS, baptisé le 24 août 1625. + + 7 MAGDELAINE, baptisée le 27 juin 1629, morte en 1635. + + 3 ANTOINE, né en 1577, curé de Sainte-Marie des Champs, près + d'Yvetot. + + 4 BARBE, baptisée le 16 mars 1578. + + 5 RICHARD, baptisé le 2 février 1580. + + 6 GUILLAUME, baptisé le 5 mars 1581; marié avec _Magdeleine + Osmont_. Il eut de ce mariage: + + 1 NOËL, garde du corps de Sa Majesté. + + 2 GUILLAUME, receveur du chapitre d'Évreux. + + 7 FRANÇOISE, + baptisée le 23 juillet 1583, morte le 6 novembre 1601. + + 8 FRANÇOIS, + baptisé le 19 janvier 1585. C'est de cette branche, fort étendue, + que descendait _Marie-Françoise Corneille_, mariée à M. Dupuits, et + dotée avec l'édition faite par Voltaire en 1764. + + +DESCENDANCE DE PIERRE CORNEILLE. + + 1 MARIE, + née le 10 janvier 1642, + + mariée en 1{res} noces le 13 septembre 1661 + à _Félix Guenebault de Boislecomte_, + _sieur du Buat_, mort à Candie en 1668; + elle eut de ce mariage: + + 1 _Benoît de Boislecomte du Buat_, + religieux théatin. + + mariée en 2{es} noces à _Jacques-Adrien de Farcy_, + président des trésoriers de France; + elle eut de ce mariage: + + 2 _Françoise de Farcy_, + née en 1684, mariée le 22 octobre 1701 + à Adrien de Corday. Ils eurent pour fils: + + _Jacques-Adrien de Corday_, + né le 7 avril 1704, mort le 21 janvier 1795, + marié le 22 août 1729 à Renée-Adélaïde de Belleau de la Motte, + née le 27 octobre 1711, morte le 21 janvier 1800; + il eut de ce mariage huit enfants: (voir ci-après) + + 3 _Marie de Farcy_, + dont la postérité s'est éteinte à la 2e génération. + + 2 PIERRE[190], + capitaine de cavalerie, + gentilhomme ordinaire de la maison du Roi, + né le 7 septembre 1643, + mort le 31[191] janvier 1698. + Marié à Marie Cochois, il eut de ce mariage: + + PIERRE-ALEXIS, + né le 28 mars 1694. + Marié vers 1718 à Bénigne Larmannat, + il eut de ce mariage: + + 1 MARIE-ANNE, + née vers 1719, élevée au couvent à Nevers, + protégée par M. de Malesherbes. + + 2 CLAUDE-ÉTIENNE, + né le 15 avril 1728, + reçu par Voltaire à Ferney le 9 mars 1763. + Marié à Rose Bérenger, il eut de ce mariage: + + 1 LOUIS-AMBROISE, + né le 9 décembre 1756. + Marié à Catherine-Rose Fabre, + il eut de ce mariage: (voir ci-après) + + 2 JEANNE-MARIE, + née le 21 juillet 1765, + pupille de M. de Malesherbes. + + 3 .... CORNEILLE, + née le 10 novembre 1771, + mariée à M. Girard. Sans postérité. + + 4 JEAN-BAPTISTE, + né le 17 janvier 1776. + Marié à Marie Chazel, il eut de ce mariage: (voir ci-après) + + 3 .... CORNEILLE, + lieutenant de cavalerie, + tué au siége de Grave en 1674. + Voy. tome X, p. 188 note 4 et p. 189 note 2. + + 4 CHARLES, + filleul du P. Larue, + né le... 1653, mort en 1667. + Voyez tome X, p. 383. + + 5 THOMAS, + abbé d'Aiguevive, mort en 1699. + Voyez tome X, p. 134, note 4. + + 6 MARGUERITE, + religieuse dominicaine, + sous le nom de soeur de la Trinité. + + + (descendance _Jacques-Adrien de Corday_,) + + _Jacques-François de Corday d'Armans_, + son 3e fils, lieutenant au régiment de la Fère, + né le 2 septembre 1737, + mort à Barcelonne le 30 juin 1798, + marié le 1er février 1764 à Charlotte-Jacqueline de Gaulthier, + morte en 1782; il eut d'elle cinq enfants. + + _Marie-Anne-Charlotte de Corday_, + leur troisième fille, naquit aux Ligueries le 7 juillet 1768, + et mourut le 17 juillet 1793[192]. + + + (descendance LOUIS-AMBROISE) + + 1 LOUISE-MADELEINE, née le 19 octobre 1786. + + 2 MARIE-THÉRÈSE, née le 7 septembre 1787. + + 3 MARIE-AUGUSTINE, née le 4 septembre 1790. + + 4 PIERRE-ALEXIS, né le 24 janvier 1792, mort en 1868, + député au Corps législatif, où il a été remplacé par son fils. + + 5 CATHERINE, née le 5 novembre 1793. + + 6 PIERRE, né le 6 sept{bre} 1796. + + 7 JOSEPH-AUGUSTIN, né le 4 février 1798. + + 8 JOSEPH-MICHEL. + + + (descendance JEAN-BAPTISTE) + + 1 MARIE-ALEXANDRINE, née le 2 messidor an VI. + + 2 THÉRÈSE-PHILIPPINE, née le 2 pluviôse an X. + + 3 P. XAVIER, né le 1er août 1809. + + 4 MARIE-ANNE, née le 27 juill. 1812. + + 5 CATHERINE-JULIE, née le 17 juillet 1816. + + [190] M. Gosselin signale un fait important, que nous rapportons + d'après lui sous réserve, et qui semblerait indiquer que, + certainement à l'opinion généralement reçue, ce fils de Corneille + serait mort sans laisser d'enfant survivant, et que la descendance + qu'on lui attribue appartiendrait à une autre famille Corneille. + Pierre Corneille, fils aîné du poëte, «soutenait à Rouen, depuis + 1692, un procès; il l'avait gagné, mais l'exécution de l'arrêt + avait suscité tant d'incidents qu'à sa mort tout n'était pas fini; + on plaidait maintenant sur les dépens. Or, le 10 mars 1690, Thomas + Corneille, abbé d'Aiguevive, vint au parlement de Rouen pour + terminer l'affaire, et non-seulement il prend le nom de sieur de + Damville, que portait son frère, mais il prend la qualité + d'héritier, sous bénéfice d'inventaire, de Pierre Corneille, + gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, sieur de Damville son + frère décédé. Mais l'enfant de Pierre Corneille était-il donc + mort? Sans cela Thomas n'eût point pris la qualité d'héritier + bénéficiaire de Pierre; et si cet enfant était mort, que + reste-t-il de sa descendance? Rien, ou plutôt personne.» (_Pierre + Corneille, le père_, p. 42.) + + [191] Il y a 11, et non 31, dans l'acte de décès publié par M. + Taschereau à la page 279 de la seconde édition de sa _Vie de + Corneille_, mais c'est une erreur de transcription ou + d'impression. La pièce originale porte 31. + + [192] Nous avons cru inutile d'énumérer ici toute la descendance + de _Marie Corneille_, nous contentant d'indiquer la parenté de + Charlotte Corday avec Corneille. M. Vatel, qui a relevé tous les + actes de cette branche de la famille, prépare en ce moment un + travail qui contiendra sur ce point les plus curieux détails. + + + + +TABLE CHRONOLOGIQUE + +DES OUVRAGES ET ÉCRITS DE TOUT GENRE + +DE PIERRE CORNEILE[193]. + + [193] Nous n'avons pas cru devoir faire figurer dans cette table + les ouvrages attribués à Corneille, mais que, pour la plupart, + nous n'avons pas considérés comme étant réellement de lui. Ils ne + forment du reste que trois groupes faciles à parcourir: 1º _Écrits + en faveur du_ Cid, tome III, p. 53-76; 2º _Poésies diverses_, + Appendice, tome X, p. 344-388; 3º _Appendice des lettres_, tome X, + p. 503 et 504. + + + 162.(?)--1632. Pièces I-XIV des MÉLANGES POÉTIQUES + imprimés à la suite de _Clitandre_. X, 25-56 + + 1629 MÉLITE I, 123 + + 1631 A M. DE SCUDÉRY (sur son _Ligdamon et Lidias_). X, 57 + + 1632 CLITANDRE I, 255 + + -- RÉCIT POUR LE BALLET DU CHATEAU DE BICÊTRE X, 58 + + -- POUR MONSIEUR L. C. D. F., REPRÉSENTANT UN DIABLE + AU MÊME BALLET. Épigramme. X, 60 + + -- A Monseigneur le duc de Longueville (Dédicace de + _Clitandre_). Préface. (L'Achevé d'imprimer est + du 20 mars 1632.) I, 259 + + -- Au Lecteur (des _Mélanges poétiques_). X, 24 + + 1633 A M. DE SCUDÉRY SUR SON _Trompeur puni_. Madrigal. + (L'Achevé d'imprimer est du 4 janvier 1633.) X, 61 + + -- A Monsieur de Liancour (Dédicace de _Mélite_.) + Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 12 février + 1633.) I, 134 + + -- POUR _la Soeur valeureuse_ DE M. MARESCHAL X, 62 + + -- LA VEUVE I, 371 + + -- LA GALERIE DU PALAIS[194] II, 1 + + 1634 A Madame de la Maisonfort (Dédicace de _la Veuve_). + Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 13 mars + 1634.) I, 375 + + -- LA SUIVANTE II, 113 + + -- LA PLACE ROYALE[195] II, 215 + + -- P. CORNELII.... EXCUSATIO. (Achevé d'imprimer du + 14 août 1634.--Il est question de _la Place royale_ + dans cette pièce de vers latins). X, 64 + + 1635 POUR L'_Hippolyte_ DE MONSIEUR DE LA PINELIÈRE X, 73 + + -- _La Comédie des Tuileries_, IIIe acte. II, 303 + + -- MÉDÉE II, 327 + + 1636 L'ILLUSION II, 421 + + -- LE CID. III, 1 + + 1637 A Madame de Liancour (Dédicace de _la Galerie + du Palais_.--L'Achevé d'imprimer est du 20 + février 1637). II, 10 + + -- A Monsieur*** (Dédicace de _la Place + royale_.--L'Achevé d'imprimer est du 20 février + 1637). II, 219 + + -- EXCUSE A ARISTE X, 74 + + -- RONDEAU X, 79 + + -- LETTRE APOLOGÉTIQUE X, 399 + + -- A Madame de Combalet (Dédicace du _Cid_). + Avertissement. (L'Achevé d'imprimer est du + 24 mars 1637.) III, 77 + + -- (13 juin.) Lettre à Boisrobert. X, 427 + + -- A Monsieur*** (Dédicace de _la Suivante_.--L'Achevé + d'imprimer est du 9 septembre 1637). II, 116 + + -- (15 novembre.) Lettre à Boisrobert. X, 428 + + -- (3 décembre.) Lettre à Boisrobert. X, 428 + + -- Lettre (sans date). X, 429 + + -- (13 décembre.) Lettre à Boisrobert. X, 430 + + 1639 A Monsieur P. T. N. G. (Dédicace de + _Médée_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars 1639). II, 332 + + -- A Mademoiselle M. F. D. R. (Dédicace de + _l'Illusion_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars + 1639). II, 430 + + -- Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil. I, LXXIII + + 1640 HORACE III, 243 + + -- CINNA III, 359 + + -- REMERCÎMENT FAIT SUR-LE-CHAMP PAR MONSIEUR DE + CORNEILLE X, 81 + + 1641 A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu + (Dédicace d'_Horace_.--L'Achevé d'imprimer est + du 15 janvier 1641). III, 258 + + Lettre (sans date). X, 432 + + -- LA TULIPE. Madrigal. Au Soleil. X, 82 + + -- LA FLEUR D'ORANGE. Madrigal. X, 83 + + -- L'IMMORTELLE BLANCHE. Madrigal. X, 83 + + -- (1er juillet.) Lettre à M. Goujon, avocat au + conseil privé du Roi. X, 433 + + 1642 ÉPITAPHE DE DOM JEAN GOULU, général des + Feuillants. X, 396 + + -- VERS SUR LE CARDINAL DE RICHELIEU X, 86 + + 1643 A Monsieur de Montoron (Dédicace de + _Cinna_.--L'Achevé d'imprimer est du 18 janvier + 1643). III, 369 + + -- POLYEUCTE[196] III, 463 + + -- Projet de lettres patentes concédant à P. + Corneille le droit de ne laisser jouer ses pièces + qu'aux troupes autorisées par lui. I, LXXIV + + -- SUR LA MORT DU ROI LOUIS XIII. Sonnet. X, 87 + + -- A la Reine régente (Dédicace de _Polyeucte_.) + Abrégé du martyre de saint Polyeucte. (L'Achevé + d'imprimer est du 20 octobre 1643.) III, 471 + + -- POMPÉE IV, 1 + + -- LE MENTEUR IV, 117 + + 1644 LA SUITE DU MENTEUR IV, 275 + + -- A Monseigneur l'éminentissime cardinal Mazarin + (Dédicace de _Pompée_.--L'Achevé d'imprimer est + du 16 février 1644). IV, 11 + + -- A Monseigneur Monseigneur l'éminentissime cardinal + Mazarin. Remercîment. X, 92 + + -- Au Lecteur (de _Pompée_.) IV, 14 + + -- A MAÎTRE ADAM, menuisier de Nevers, sur ses + _Chevilles_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 mai + 1644.) IV, 100 + + -- RODOGUNE IV, 397 + + -- Épître. Au Lecteur (du _Menteur_.--L'Achevé + d'imprimer est du dernier octobre 1644). IV, 130 + + -- Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, première + partie, édition de 1644.) I, 1 + + 1645 THÉODORE V, 1 + + -- Épître (en tête de _la Suite du + Menteur_.--L'Achevé d'imprimer est du dernier + septembre 1645). IV, 279 + + 1646 (18 mai.) Lettre à Voyer d'Argenson. X, 444 + + -- A Monsieur de Boisrobert, abbé de Châtillon, sur + ses _Épîtres_. (L'Achevé d'imprimer est du + 21 juillet.) X, 102 + + -- A Monsieur L. P. C. B. (Dédicace de + _Théodore_.-- L'Achevé d'imprimer est du 31 + octobre 1646). V, 8 + + 1647 HÉRACLIUS V, 113 + + -- DISCOURS PRONONCÉ PAR MONSIEUR CORNEILLE, avocat + général à la Table de marbre de Normandie, le + 22 janvier 1647, lorsqu'il fut reçu (à l'Académie + françoise) à la place de M. Maynard. X, 407 + + -- A Monseigneur Monseigneur le Prince (Dédicace + de _Rodogune_.--L'Achevé d'imprimer est du 31 + janvier 1647). IV, 411 + + -- A Monseigneur Seguier, chancelier de France + (Dédicace d'_Héraclius_). Au Lecteur. (L'Achevé + d'imprimer est du 28 juin 1647.) V, 141 + + 1648 Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, seconde + partie, publiée en 1648.) I, 2 + + 1649 (6 mars.) Lettre à Monsieur de Zuylichem. X, 448 + + -- LES TRIOMPHES DE LOUIS LE JUSTE. (Le privilége + est du 22 mai 1649.) X, 104 + + -- LA POÉSIE A LA PEINTURE, en faveur de l'Académie + des peintres illustres. X, 116 + + -- A SAINT BERNARD, sur la traduction de ses + _Épîtres_, par le R. P. dom Gabriel de + Sainte-Geme. Sonnet. (L'Achevé d'imprimer est + du 23 août 1649.) X, 122 + + -- (25 août.) Lettre à Monsieur Dubuisson. X, 452 + + 1650 ANDROMÈDE. V, 243 + + -- DON SANCHE D'ARAGON V, 397 + + -- A MONSIEUR D'ASSOUCY, sur son _Ovide en belle + humeur_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 février + 1650.) X, 124 + + -- DESSEIN DE LA TRAGÉDIE D'ANDROMÈDE. (L'Achevé + d'imprimer est du 3 mars 1650.) V, 258 + + -- SUR LA CONTESTATION ENTRE LE SONNET D'URANIE ET + DE JOB X, 125 + + -- MADEMOISELLE DE COSNARD DE SES X, 129 + + -- A Monsieur de Zuylichem (Dédicace de + _Don Sanche_). Argument. (L'Achevé d'imprimer + est du 14 mai 1650.) V, 404 + + -- (28 mai.) Lettre à Monsieur de Zuylichem. X, 453 + + 1651 NICOMÈDE V, 495 + + -- A M. M. M. M. (Dédicace d'_Andromède_). Argument + tiré du quatrième et cinquième livre des + _Métamorphoses_ d'Ovide. (L'Achevé d'imprimer + est du 13 août 1651.) V, 291 + + -- Au Lecteur (des vingt premiers chapitres de + _l'Imitation_.--L'Achevé d'imprimer est du 15 + novembre 1651). VIII, 17 + + -- Au Lecteur (de _Nicomède_.--L'Achevé d'imprimer + est du 29 novembre 1651). V, 501 + + -- Extrait du Registre des comptes de la paroisse + de Saint-Sauveur de Rouen. Gestion de Pierre + Corneille, le poëte (1651-1652). I, LXXXII + + 1652 PERTHARITE VI, 1 + + -- (30 mars.) Lettre au R. P. Boulart. X, 458 + + -- (12 avril.) Lettre au R. P. Boulart. X, 462 + + -- (23 avril.) Lettre au R. P. Boulart. X, 466 + + -- Au Lecteur (des cinq derniers chapitres du livre I + de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et des six + premiers du livre II.--L'Achevé d'imprimer est du + 31 octobre 1652). VIII, 19 + + 1653 Au Lecteur (de _Pertharite_.--L'Achevé d'imprimer + est du 30 avril 1653). VI, 5 + + -- Au Lecteur (trois avertissements des diverses + éditions des deux premiers livres de _l'Imitation + de Jésus-Christ_ publiées en 1653). VIII, 21 + + -- A MONSIEUR DE LOY..., sur son panégyrique de + Monseigneur le premier président de Bellièvre. X, 131 + + -- POUR MONSIEUR D'ASSOUCY, sur ses _Airs_. X, 132 + + 1654 Au Lecteur (des trente premiers chapitres du livre + III de _l'Imitation de Jésus-Christ_). VIII, 27 + + -- ÉPITAPHE SUR LA MORT DE DAMOISELLE ÉLISABETH + RANQUET X, 133 + + 1656 (10 juin.) Lettre au R. P. Boulart. X, 470 + + -- AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE VII. (Dédicace de + _l'Imitation de Jésus-Christ_). VIII, 1 + + 1657 SONNET (Au Roi, pour obtenir la confirmation + des lettres de noblesse accordées à son père). X, 135 + + -- A MONSIEUR DE CAMPION, SUR SES _Hommes illustres_. + SONNET. (L'Achevé d'imprimer est du 15 janvier + 1657). X, 137 + + 1658 Lettre à Pellisson. X, 477 + + -- SONNET PERDU AU JEU X, 140 + + -- (9 juillet.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 478 + + -- SUR LE DÉPART DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T. X, 141 + + 1659 OEDIPE VI, 101 + + -- (12 mars.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 482 + + -- VERS PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL + FOUCQUET, surintendant des finances.--Au Lecteur + (d'_OEdipe_.--L'Achevé d'imprimer est du 26 mars + 1659). VI, 121 + + 1659 MADRIGAL X, 150 + + -- AUTRE SUR LE MÊME SUJET X, 152 + + 1660 AIR DE M. LAMBERT POUR LA REINE X, 153 + + -- POUR UNE DAME QUI REPRÉSENTOIT LA NUIT EN LA + COMÉDIE D'_Endymion_. Madrigal. X, 154 + + -- JALOUSIE X, 155 + + -- BAGATELLE X, 158 + + -- STANCES X, 160 + + -- SONNET X, 162 + + -- SONNET X, 163 + + -- SONNET X, 164 + + -- STANCES X, 165 + + -- SONNET X, 167 + + -- CHANSON X, 168 + + -- STANCES X, 170 + + -- STANCES X, 172 + + -- ÉPIGRAMME X, 173 + + -- RONDEAU X, 174 + + -- (25 août.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 485 + + -- DISCOURS DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES DU POËME + DRAMATIQUE.--DISCOURS DE LA TRAGÉDIE....--DISCOURS + DES TROIS UNITÉS I, 13-122 + + -- EXAMEN de chacune des pièces publiées jusqu'en + 1660. En tête de chaque pièce. + + -- LA TOISON D'OR VI, 221 + + 1661 DESSEINS DE LA TOISON D'OR. (L'Achevé d'imprimer + est du 31 janvier 1661.) VI, 230 + + -- (3 novembre.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 489 + + 1662 SERTORIUS VI, 351 + + -- (25 avril.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 493 + + -- Au Lecteur (de _Sertorius_.--L'Achevé d'imprimer + est du 8 juillet 1662). VI, 357 + + 1663 REMERCÎMENT PRÉSENTÉ AU ROI EN L'ANNÉE 1663 X, 175 + + -- SOPHONISBE VI, 447 + + -- Au Lecteur (de _Sophonisbe_.--L'Achevé d'imprimer + est du 10 avril 1663). VI, 460 + + -- Au Lecteur (de l'édition du _Théâtre de + Corneille_ de 1663). I, 4 + + 1664 A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE, SUR LA MORT DE + MONSEIGNEUR SON ONCLE. SONNET. X, 182 + + -- (3 août.) OTHON VI, 565 + + 1665 Au Lecteur (d'_Othon_.--L'Achevé d'imprimer est + du 3 février 1665). VI, 571 + + -- AU ROI, POUR LE RETARDEMENT DU PAYEMENT DE SA + PENSION X, 185 + + -- HYMNES DE SAINTE GENEVIÈVE IX, 613 + + -- LOUANGES DE LA SAINTE VIERGE IX, 1 + + 1666 Lettre à M. de Saint-Évremond X, 497 + + -- AGÉSILAS VII, 1 + + -- Au Lecteur (d'_Agésilas_.--L'Achevé d'imprimer + est du 3 avril). VII, 5 + + 1667 ATTILA VII, 97 + + -- AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE X, 186 + + -- POËME SUR LES VICTOIRES DU ROI, traduit de latin + en françois par P. Corneille. X, 192 + + -- TRADUCTIONS ET IMITATIONS DE L'ÉPIGRAMME LATINE + DE M. DE MONTMOR X, 218 + + -- Au Lecteur (d'_Attila_.--L'Achevé d'imprimer est + du 20 novembre 1667). VII, 103 + + 1668 AU R. P. DELIDEL, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, SUR + SON _Traité de la Théologie des saints_. X, 220 + + -- AU ROI, SUR SA CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ X, 223 + + -- SUR LE CANAL DU LANGUEDOC, POUR LA JONCTION DES + DEUX MERS. Imitation. X, 231 + + -- AIR DE M. BLONDEL X, 233 + + 1669 DÉFENSE DES FABLES DANS LA POÉSIE. Imitation du + latin. X, 234 + + 1670 L'OFFICE DE LA SAINTE VIERGE IX, 55 + + -- SUR LA POMPE DU PONT NOTRE-DAME. Traduction par + Pierre Corneille. X, 242 + + -- POUR LA FONTAINE DES QUATRE-NATIONS, vis-à-vis le + Louvre. Traduction par Pierre Corneille. X, 244 + + -- TRADUCTION EN VERS FRANÇOIS DE _la Thébaïde_ + DE STACE X, 245 + + -- TITE ET BÉRÉNICE VII, 183 + + 1671 PSYCHÉ VII, 277 + + 1672 SUR LE DÉPART DU ROI X, 247 + + -- VERS PRÉSENTÉS AU ROI à son retour de la guerre + d'Hollande, le 2 août 1672. X, 249 + + -- LES VICTOIRES DU ROI SUR LES ÉTATS DE HOLLANDE, + en l'année M.DC.LXXII X, 252 + + -- PULCHÉRIE VII, 371 + + 1673 Au Lecteur (de _Pulchérie_.--L'Achevé d'imprimer + est du 20 janvier 1673). VII, 376 + + -- SUR LA PRISE DE MASTRIC. SONNET X, 285 + + 1674 AU ROI, sur sa libéralité envers les marchands de + la ville de Paris. X, 287 + + -- SURÉNA VII, 455 + + 1676 AU ROI, sur son départ pour l'armée en 1676. X, 299 + + -- VERS PRÉSENTÉS AU ROI, sur sa campagne de 1676. X, 304 + + -- PLACET AU ROI X, 308 + + -- AU ROI, sur _Cinna_, _Pompée_, _Horace_, + _Sertorius_, _OEdipe_, _Rodogune_, qu'il a fait + représenter de suite devant lui à Versailles, en + octobre 1676. X, 309 + + -- VERSION DE L'ODE A M. PELLISSON X, 315 + + 1677 SUR LES VICTOIRES DU ROI, en l'année 1677. X, 322 + + 1678 AU ROI, sur la paix de 1678. X, 326 + + -- Lettre à Colbert. X, 501 + + 1679 INSCRIPTION POUR L'ARSENAL DE BREST. Traduction. X, 331 + + 1680 A MONSEIGNEUR, sur son mariage. X, 334 + + [194] Nous avions d'abord laissé _la Galerie du Palais_ à l'année + 1634 et _la Place royale_ à l'année 1635, où les placent les + frères Parfait et tous les historiens du théâtre. On peut voir + tome X, p. 7, quels sont les motifs qui nous ont fait changer + d'avis. + + [195] Voyez la note précédente + + [196] Sur les motifs qui nous ont fait placer aux dates ici + marquées _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du + Menteur_, que nous avions laissés d'abord, d'après les frères + Parfait et les biographes de Corneille, aux années 1640, 1641, + 1642 et 1643, voyez tome X, p. 423-425. + + + + +OEUVRES + +DE + +P. CORNEILLE. + + + + +AVERTISSEMENTS + +PLACÉS PAR CORNEILLE EN TÊTE DES DIVERS RECUEILS + +DE SES PIÈCES. + + +I + +AU LECTEUR[197]. + + [197] Cet avis est tiré du recueil intitulé _OEuvres de + Corneille_, première partie (contenant: _Mélite_, _Clitandre_, _la + Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_, + _Médée_ et _l'Illusion comique_). Rouen et Paris, 1644, petit + in-12. Il a été reproduit en tête des réimpressions de la première + partie, de 1648 à 1657 inclusivement. + +C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent, +et j'aurois été plus aise de la suppression entière de la plus grande +partie de ces poëmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce +recueil. Ce n'est pas qu'ils n'ayent tous eu des succès assez heureux +pour ne me repentir point[198] de les avoir faits; mais il y a une si +notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis +voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes, +j'aurois laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que +le bruit qu'ont fait les derniers obligeoit déjà quelques curieux à la +recherche des autres, et pourroit être cause qu'un imprimeur, faisant +sans mon aveu ce que je ne voulois pas consentir, ajouteroit mille +fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valoit mieux, et pour votre +contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'oeil, non pas +pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque +entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a[199] de plus +insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés, +et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la foiblesse +d'un homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent +la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais +courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, +et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial, +ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le +caractère. Pour la conduite, je me dédirois de peu de chose si j'avois +à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles +j'y ai observées: ceux qui s'y connoissent s'en apercevront aisément, +et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser +les foibles, et étourdir les ignorants. + + [198] VAR. (édit. de 1648-1657): pour ne me repentir pas. + + [199] VAR. (édit. de 1648): ce qu'il y avoit. + + +II + +AU LECTEUR[200]. + + [200] Ce second avis est en tête du recueil intitulé _OEuvres de + Corneille_, seconde partie (contenant: _le Cid_, _Horace_, + _Cinna_, _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du + Menteur_). Rouen et Paris, 1648, petit in-12. Cette seconde partie + est destinée à compléter la première partie de 1644 et la + réimpression qui en a été faite en 1648. L'avis au lecteur a été + reproduit dans les éditions de la seconde partie, jusqu'en 1657. + +Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables +que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec +cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de +sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut +élargir et resserrer, selon que les incidents du poëme le peuvent +souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre +heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa +faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour +les y accommoder; mais si je n'en pouvois venir à bout, je la +négligerois même sans scrupule, et ne voudrois pas perdre un beau +sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité +du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais, +ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le +théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir +même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirois la même +chose de la liaison des scènes, si j'osois la nommer une règle; mais +comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que +ce petit mot: _Neu quid hiet_[201], dont la signification peut être +douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il +leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte; +que le miracle de l'Italie, le _Pastor Fido_[202], l'a entièrement +négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais +un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le +remarquer par les exemples du _Cid_ et de l'_Horace_. Sabine ne +contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que +l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques +qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en +ressentent, mais qu'on pourroit retrancher sans rien ôter de l'action +principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde +comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité +ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste +des personnages et qui n'étant pas observée dans _le Cid_, y laisse +l'Infante tenir sa cour à part. + + [201] Ce _petit mot_, que Corneille cite de mémoire, n'est pas + d'Horace. Il y a dans la XVIe idylle d'Ausone, _de Viro bono_, un + vers qui commence par _Ne quid hiet_, mais où il s'agit de tout + autre chose que de la liaison des scènes; et dans l'_Art poétique_ + d'Horace (V. 194) on lit un précepte ainsi conçu: _Neu quid medios + intercinat actus_, etc., précepte relatif au chant du choeur entre + les actes. Corneille aurait-il confondu ces deux passages? + + [202] Cette tragi-comédie pastorale de Guarini, représentée pour + la première fois à Turin en 1585, eut du vivant de son auteur + quarante éditions. Il en a paru deux en 1590: l'une à Venise, + in-4{o}; l'autre à Ferrare, in-12. On ignore laquelle est la + première. + +Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de +l'histoire, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de vous donner +au devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai +tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et +jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en +traitant des sujets véritables. + + +III + +AU LECTEUR[203]. + + [203] Ce troisième avis, pour lequel nous avons suivi le texte de + l'édition de 1682, avait paru d'abord dans celles de 1663 + (in-folio), de 1664 et de 1668 (in-8{o}), avec quelques + différences que nous indiquerons. L'édition de 1660 n'est précédée + d'aucun avertissement. Comme ce morceau est un exposé du système + d'orthographe que Corneille avait adopté, nous avons tenu à en + donner une sorte de fac-simile: c'était le seul moyen de faire + comprendre les règles qu'établit l'auteur et les détails où il + entre. Les fautes et les inconséquences que l'on remarquera çà et + là, montrent combien il était fondé à dire, à la fin de cet avis, + que les imprimeurs avaient eu de la peine à suivre ses + instructions. Dans les éditions de 1663, 1664, 1668, ils n'avaient + même pas fait la distinction, dont notre poëte parle en + commençant, de l'_i_ et du _j_, de l'_u_ et du _v_. + +Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Théatre. Ils +[s]ont réglez à huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque cho[s]e +d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et +je veux bien vous en rendre rai[s]on. L'u[s]age de no[s]tre Langue +e[s]t à pre[s]ent [s]i épandu par toute l'Europe, principalement vers +le Nord, qu'on y voit peu d'E[s]tats où elle ne [s]oit connuë; c'e[s]t +ce qui m'a fait croire qu'il ne [s]eroit pas mal à propos d'en +faciliter la prononciation aux E[s]trangers, qui s'y trouvent +[s]ouvent embarra[ss]ez par les divers [s]ons qu'elle donne +quelquefois aux me[s]mes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le +chemin, et donné ouverture à y mettre di[s]tinction par de différents +Caractéres, que ju[s]qu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment. +Ils ont [s]eparé les _i_ et les _u_ consones d'avec les _i_ et les _u_ +voyelles, en [s]e [s]ervant tou[s]iours de l'_j_ et de l'_v_, pour les +premiéres, et lai[ss]ant l'_i_ et l'_u_ pour les autres, qui ju[s]qu'à +ces derniers temps avoient e[s]té confondus[205]. Ain[s]i la +prononciation de ces deux lettres ne peut e[s]tre douteu[s]e, dans les +impre[ss]ions où l'on garde le me[s]me ordre, comme en celle-cy. Leur +exemple m'a enhardy à pa[ss]er plus avant. J'ay veu quatre +prononciations differentes dans nos _[s]_, et trois dans nos _e_, et +j'ay cherché les moyens d'en o[s]ter toutes ambiguitez, ou par des +caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques +exceptions. Je ne [s]çay [s]i j'y auray reü[ss]i, mais [s]i cette +ébauche ne déplai[s]t pas, elle pourra donner jour à faire un travail +plus achevé [s]ur cette matiere, et peut-e[s]tre que ce ne [s]era pas +rendre un petit [s]ervice à no[s]tre Langue et au Public. + + [204] Dans l'édition de 1663, l'avis commence ainsi: + +«Ces deux Volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les +trois que vous auez veus cy-deuant imprimez in Octavo[204-a]. Ils sont +réglez à douze chacun, et les autres à huit. Sertorius et Sophonisbe +ne s'y joindront point[204-b], qu'il n'y en aye assez pour faire vn +troisiéme de cette Impression, ou vn quatriéme de l'autre. Cependant +comme il ne peut entrer en celle-cy que deux des trois Discours qui +ont seruy de Prefaces à la précedente, et que dans ces trois Discours +j'ay tasché d'expliquer ma pensée touchant les plus curieuses et les +plus importantes questions de l'Art Poëtique, cet Ouurage de mes +reflexions demeureroit imparfait si j'en retranchois le troisiéme. Et +c'est ce qui me fait vous le donner en suite du second Volume, +attendant qu'on le puisse reporter au deuant de celuy qui le suiura, +si-tost qu'il pourra estre complet. + +«Vous trouuerez quelque chose d'étrange, etc.» + +Le début de l'avis de l'édition de 1664, in-8{o}, est beaucoup plus +court: + +«Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les +deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez à huit chacun, et +les autres à douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y +joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatriéme. + +«Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'étrange, etc.» + +Dans l'édition de 1668, l'avis commence de même que dans celle de +1664; mais les mots: «Vous pourrez trouver, etc.,» viennent +immédiatement après les derniers mots de la seconde phrase: «les +autres à douze;» et la phrase intermédiaire est omise. + + [204-a] Il s'agit ici de l'édition de 1660. Les deux premiers + volumes contiennent huit pièces chacun, comme le dit Corneille, + mais le troisième n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Héraclius_, + _Andromède_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomède_, _Pertharite_ et + _OEdipe_. + + [204-b] Ces deux pièces avaient été représentées en 1662 et en + 1663. + + [204-c] Cette dernière pièce a été représentée à Fontainebleau à + la fin de juillet 1664, et l'achevé d'imprimer du Ier volume de + l'édition de 1664 porte la date du 15 août. + + [205] On a prétendu, mais à tort, que Ramus avait proposé le + premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du + _v_. Il faut remonter au moins jusqu'à Meigret, qui a dit en 1550 + dans _le Tretté de la grammere francoeze_: «Rest'encores _j_ + consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et + voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon écritture.» (Folio 14 + recto.) «Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin + d'etre diuersifiée, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq + qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.» + (Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne + manquait pas de hardiesse, se borne à proposer cette distinction + sans la mettre lui-même en pratique. + +Les imprimeurs hollandais furent les premiers à l'établir. Elle est +déjà très-nettement observée dans l'_Argenis_ de Barclay imprimée en +1630 par les Elzévirs; les majuscules seules font exception. Quelques +imprimeurs des confins de la France ne tardèrent pas à suivre cet +exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J +consonne dans les lettres capitales. On trouve déjà ces caractères +dans le volume intitulé: _Clavis artis Lullianæ.... opera et studio +Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari +Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant +on rencontre de temps à autre quelques infractions à la règle. + +Nous prononçons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous +l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle +allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_; +tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme à _esbloüir_, _esbranler_, +_il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme à +_pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens +caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations; +il faut donc e[s]tablir quelques maximes générales pour faire les +di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement +des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle a[s]pire +toûjours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_; à la fin, elle +n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la +[s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et +quand il commence par une voyelle, elle [s]e détache de celuy qu'elle +finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce toûjours comme un +_z_, [s]oit qu'elle [s]oit précedée par une con[s]one, ou par une +voyelle. + +Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprés +une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle +pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprés une con[s]one elle aspire +tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes +compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_, +_rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_. +Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres +le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou +du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les +lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand +l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay pû +[s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous +e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des +prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]ervé la petite _s_ pour +celle où la [s]yllabe e[s]t a[s]pirée, la grande pour celle où elle +e[s]t [s]implement allongée, et l'ay [s]upprimée entierement au +troi[s]iéme mot où elle ne fait point de [s]on, la marquant +[s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la précede. J'ay donc +fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables, +_peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_, +_ha[s]te_, _te[s]te_; _vous étes_, _il étoit_, _ébloüir_, _écouter_, +_épargner_, _arréter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir +quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, où il faut luy rendre l'_[s]_, +parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme à l'imperatif _arre[s]te_, +qui rime bien avec _te[s]te_; mais à l'infinitif et en quelques autres +où elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et +e[s]crire, _j'arrétois_, _j'ay arrété_, _j'arréteray_, _nous +arrétons_, _etc._[206]. + + [206] Ce projet a failli être officiellement adopté. On trouve des + renseignements à ce sujet dans les _Observations de l'Académie + françoise touchant l'orthographe_, conservées au département des + manuscrits de la Bibliothèque impériale, dont j'ai donné l'analyse + dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860. + + Ces _Observations_, rédigées par Mézeray, furent soumises en 1673 + à l'examen de plusieurs académiciens, dont la liste se trouve en + tête du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans + ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail + préparatoire, Mézeray avait rappelé en ces termes l'innovation + introduite par l'illustre poëte: «M{r}. de Corneille a proposé que + pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots où + qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits où + elle sifle, comme à _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_ + longue aux endroits où elle est muette, soit qu'elle fasse longue + la voyelle qui la précède, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_, + _te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_, + _e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.» + + «L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est + dangereuse.» + + «Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression, + réplique Doujat, et ce n'est plus une nouveauté puisque M{r}. de + Corneille l'a pratiqué depuis plus de dix ou douze ans.» + + «Où est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le + dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse où i'alleguerois + l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit + _u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans + queüe ou avec queüe. Personne ne s'en est formalisé; peu à peu les + yeux s'y accoustument et la main les suit.» + +Quant à l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui +[s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes +les derniéres [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on +féminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t +jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont +tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce +comme dans la langue Latine, et un troi[s]iéme _e_ qui ne va jamais +[s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]levé qui [s]e prononce à +bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme +ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois +mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i +differente, eu[ss]ent un caractére pareil, il e[s]t aisé d'y remédier, +par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, _é_, +_è_, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le +premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour +les Latines, et le troi[s]iéme pour les e[s]levées, et nous +e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_, +_verité_, _après_, ce que nous e[s]tendrons à _[s]uccès_, _excès_, +_procès_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les +terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort différent. Il +e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce +que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en +rencontroit une après un _é_ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne +la fai[s]oient préceder que par un _e_ simple. Ils impriment +_veritez_, _Deïtez_, _dignitez_, et non pas _verités_, _Deïtés_, +_dignités_; et j'ay con[s]ervé cette Ortographe: mais pour éviter +toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_ +Latin [s]ans _[s]_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation +élevée, comme _succès_, j'ay cru à propos de nous [s]ervir de +différents caractéres, pui[s]que nous en avons, et donner l'_è_ grave +à ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_ +et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'écrits avec l'_e_ [s]imple: il +e[s]t [s]i mal-ai[s]é de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû +qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de +l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]levé en ces +mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccès_, +_excès_; mais comme cela arrive toûjours quand il [s]e rencontre avant +ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement +de caractére. Le me[s]me arrive devant la simple _l_, à la fin du mot, +_mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces +mots, _celer_, _chanceler_, où l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de +l'_e_ feminin. + + [207] _Contée_, comptée. Voyez le _Lexique_. + +Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de +l'_é_ aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le +[s]uit; comme à _établir_, _étonner_: cependant il [s]e rencontre +[s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne +l'écrive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everité_, qu'il +faudroit e[s]crire _[s]évérité_, pour le faire prononcer exactement, +et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je +n'aye pas gardé le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in +folio[209]. + + [208] On lit ici dans l'édition de 1663: «Et peut-estre le + feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de + ces Recueils.» + + [209] Il s'agit de l'édition datée de 1663, dont nous venons de + parler. + +La double _ll_ dont je viens de parler à l'occa[s]ion de l'_e_, a +au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et +[s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y +joindre une _h_. Nous n'avons point de différents caractéres à les +di[s]tinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes +les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation +ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre +autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes +les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit +en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit +_bailler_, _éveiller_, _briller_, _chatoüiller_, _cueillir_, et on +prononce _baillher_, _éveillher_, _brillher_, _chatouillher_, +_cueillhir_. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui +viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme +_ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_, +_illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_ +en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et +[s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant +les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette +différence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots +Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de +no[s]tre Langue. Cette régle et cette exception [s]ont générales et +a[ss]eurées. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguité de +cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans +la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere, +_tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit +s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire +[s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne +s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine à +prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et +_bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le +pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots +_ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit à une _l_ +[s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification +toute autre. + +Il y auroit encor quantité de remarques à faire [s]ur les différentes +manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre +Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de +l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir +donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les +Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas +[s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctüellement, qu'il ne s'y [s]oit coulé +bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppléer. + + + + +DISCOURS + +DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES + +DU POËME DRAMATIQUE[210]. + + [210] L'édition de 1660, dans laquelle ces discours ont paru pour + la première fois, est divisée en trois volumes, et en tête de + chaque volume est placé l'un des discours. L'édition de 1663 forme + deux tomes qui commencent par les deux premiers discours; le + troisième termine le tome II (voyez plus haut, p. 5, note 1). + Enfin les trois éditions, en quatre volumes, de 1664 (in-8{o}), de + 1668, et de 1682, contiennent un discours en tête de chacun des + trois premiers volumes. La plupart des éditeurs ont séparé ces + discours du _Théâtre_, pour les faire entrer dans les _OEuvres + diverses_; nous avons préféré conserver le premier, suivant + l'intention de Corneille, en tête du Théâtre, où les premières + lignes le placent nécessairement, et nous avons cru devoir en + rapprocher les deux autres, mais sans rien changer au texte, + c'est-à-dire en y laissant ce qui a trait à la place que l'auteur + leur avait assignée. + + Si l'on veut avoir des renseignements sur le temps que ces + discours ont coûté à Corneille et sur les circonstances dans + lesquelles il les a composés, il faut lire sa lettre du 25 août + 1660, adressée à l'abbé de Pure. + + +Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de +plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poëmes leur ayent +plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entr'eux n'ont pas +atteint le but de l'art. _Il ne faut pas prétendre_, dit ce +philosophe, _que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir, +mais seulement celui qui lui est propre_[211]; et pour trouver ce +plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut +suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il +est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il +n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de +la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur +signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour, +personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir +ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre +cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poëte traite son sujet +selon le vraisemblable et le nécessaire[212]; Aristote le dit, et tous +ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si +clairs[213] et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire, +non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. +Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier[214], qui accompagne +toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il +parle de la comédie[215], qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime +très-fausse, qu'_il faut que le sujet d'une tragédie soit +vraisemblable_; appliquant ainsi[216] aux conditions du sujet la +moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas +qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable: +il en donne pour exemple _la Fleur_[217] d'Agathon, où les noms et les +choses étoient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais +les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent +l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent +toujours aller au delà du vraisemblable, et ne trouveroient aucune +croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par +l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la +préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs +déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses +enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa +mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands +crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable +qu'Andromède, exposée à un monstre marin, aye été garantie de ce péril +par un cavalier volant, qui avoit des ailes aux pieds; mais c'est une +fiction[218] que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise +jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on[219] la voit sur le +théâtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces +exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter seroit rejeté, +s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette +vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que _les +sujets viennent de la fortune_, qui fait arriver les choses, _et non +de l'art_, qui les imagine[220]. Elle est maîtresse des événements, et +le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe +une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la +scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi _les anciennes tragédies se +sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il étoit arrivé à +peu de familles des choses dignes de la tragédie_[221]. Les siècles +suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne +marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous +ayent donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il +se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous[222]. +Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à +remplir nos poëmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisoient; c'est +quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au delà de leurs +maximes, bien qu'il aille au delà de leur pratique. + + [211] [Grec: Ou gar pasan dei zêtein hêdonên apo tragôdias, alla + tên oikeian.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 2.)--Dans la + phrase suivante, Aristote exprime l'idée, par laquelle Corneille + commence son discours, que le but de la poésie dramatique est de + plaire. + + [212] [Grec: Chrê de.... aei zêtein ê to anankaion, ê to eikos.] + (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 6.) + + [213] VAR. (édit. de 1660): les mêmes paroles qui leur semblent si + claires. + + [214] VAR. (édit. de 1660): ce dernier mot. + + [215] Voyez la _Poétique_, chap. IX, 5. + + [216] Il y a _aussi_, pour _ainsi_, dans les éditions de 1682 et de + 1692: la leçon des éditions antérieures nous a paru préférable. + + [217] Aristote, _Poétique_, chap. IX, 7.--_La Fleur_, [Grec: + anthos ], pièce du poëte Agathon, contemporain de Sophocle et + d'Eschyle, n'est connue que par ce passage d'Aristote. + + [218] VAR. (édit. de 1660): une erreur. + + [219] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): il. + + [220] [Grec: Zêtountes gar ouk apo technês, all' apo tuchês heuron + to toiouton paraskeuazein en tois muthois.] (Aristote, _Poétique_, + chap. XIV, 10.) + + [221] [Grec: Peri oligas oikias hai kallistai tragôdiai + suntithentai, hoion peri Alkmaiôna kai Oidipoun.... kai hosois + allois sumbebêken ê pathein deina ê poiêsai.] (Aristote, + _Poétique_, chap. XIII, 5.) + + [222] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à nous. + +Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est +qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour +avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir +jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en +philosophes. Comme ils avoient plus d'étude et de spéculation que +d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes, +mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y +réussir. + +Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans[223] de travail pour la +scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de +contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que +personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues. + + [223] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): trente ans;--(édit. de + 1664) plus de trente ans;--(édit. de 1668): quarante ans. + +Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que _la poésie +dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs_, n'est pas pour +l'emporter opiniâtrément sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui +donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute +même seroit très-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon +les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai +qu'Aristote, dans tout son _Traité de la Poétique_, n'a jamais employé +ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au +plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes[224]; +qu'il préfère la partie du poëme qui regarde le sujet à celle qui +regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le +plus, comme les agnitions et les péripéties[225]; qu'il fait entrer +dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est +composée[226]; et qu'il l'estime enfin plus que le poëme épique, en ce +qu'elle a de plus[227] la décoration extérieure et la musique, qui +délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le +plaisir qu'on y prend est plus parfait[228]; mais il n'est pas moins +vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le +monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux, +les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y +trouvent rien à profiter: + + _Centuriæ seniorum agitant expertia frugis[229]._ + +Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il +ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle +façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà +dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poëmes. +J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes. + + [224] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. IV, 1 et 2. + + [225] _Ibid._, chap. VI, 13. + + [226] _Ibid._, chap. VI, 2. + + [227] VAR. (édit. de 1660): de plus que lui. + + [228] Aristote, _Poétique_, chap. XXVI, 8 et 9. + + [229] Horace, _Art poétique_, v. 341. + +La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y +peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre +rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout +quand on fait parler un homme passionné, ou qu'on lui fait répondre +par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les +entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire. +Dans les délibérations d'État, où un homme d'importance consulté par +un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu +de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire +souvent de la thèse à l'hypothèse; et j'aime mieux faire dire à un +acteur, _l'amour vous donne beaucoup d'inquiétudes_, que, _l'amour +donne beaucoup d'inquiétudes aux esprits qu'il possède_. + +Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon +de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes +poëmes demeureroient bien estropiés, si on en retranchoit ce que j'y +en ai mêlé; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans +les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne +manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action; +et quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il +faut toujours craindre[230] que ce ne soit un de ces ornements +ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher[231]. + + [230] VAR. (édit. de 1660): Il faut prendre garde. + + [231] _ ....Ambitiosa recidet + Ornamenta._ + + (_Art poétique_, v. 447.) + +J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce, +quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux +l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette +patience. Dans le quatrième acte de _Mélite_, la joie qu'elle a d'être +aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa +nourrice, qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu'Horace +attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes[232]; mais +si elle savoit que Tircis la crût infidèle, et qu'il en fût au +désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffriroit pas +quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour +appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur +aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au +premier acte, ne sauroit justifier la défiance qu'elle a de Cléopatre, +que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la +réconciliation[233] des grands après une offense signalée, parce que, +depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive +rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur. +L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de _la Suite du Menteur_, +sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle +n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et +la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner +croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment +cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de +gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire[234]. Vous +en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on +y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout +les mettre en la bouche de gens qui ayent l'esprit sans embarras, et +qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action. + + [232] Voyez la scène 1 du IVe acte de _Mélite_, et l'_Art poétique_ + d'Horace, v. 174. + + [233] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): les réconciliations. + + [234] Voyez, dans la scène 1 du IVe acte de _la Suite du Menteur_, + le couplet qui commence par ce vers: + + Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, etc. + +La seconde utilité du poëme dramatique se rencontre en la naïve +peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son +effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si +reconnoissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni +prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, +quoique malheureuse; et celui-là se fait toujours haïr, bien que +triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette +peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes +actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent +Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de +ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à +bien considérer ces actions qu'ils choisissoient pour la catastrophe +de leurs tragédies, c'étoient des criminels qu'ils faisoient punir, +mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avoit abusé de +la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque +chose de plus affreux que ce premier crime. Jason étoit un perfide +d'abandonner Médée, à qui il devoit tout; mais massacrer ses enfants à +ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignoit des +concubines qu'Agamemnon ramenoit de Troie; mais il n'avoit point +attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de +l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger +son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des +Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa +mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son Égisthe du royaume d'un +mari qu'elle avoit assassiné. + +Notre théâtre souffre difficilement de pareils sujets: le _Thyeste_ de +Sénèque[235] n'y a pas été fort heureux; sa _Médée_ y a trouvé plus de +faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la +violence du roi de Corinthe la font paroître si injustement opprimée, +que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa +vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui +l'oppriment. + + [235] Il s'agit ici du _Thyeste_ de Monléon, représenté, suivant les + frères Parfait, en 1633. Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome + V, p. 31. + +C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé +d'en venir à cette autre manière de finir le poëme dramatique par la +punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est +pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont +chacun peut se départir à ses périls. Il étoit dès le temps +d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisoit pas trop à ce philosophe, +puisqu'il dit _qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillité du jugement +des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût +du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire_[236]. En +effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur +notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de +ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé, nous +sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre +l'auteur et les acteurs; mais quand l'événement remplit nos souhaits, +et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie, et +remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui +l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu, en dépit des +traverses et des périls, nous excite à l'embrasser; et le succès +funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter +l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur. + + [236] [Grec: Dokei de einai prôtê dia tên tôn theatôn astheneian; + akolouthousi gar hoi poiêtai kat' euchên poiountes tois theatais.] + (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 7.) + +C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme la +quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de +la crainte[237]. Mais comme cette utilité est particulière à la +tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je +traiterai de la tragédie en particulier[238], et passe à l'examen des +parties qu'Aristote attribue au poëme dramatique. Je dis au poëme +dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle +que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi à la +comédie, et que la différence de ces deux espèces de poëmes ne +consiste qu'en la dignité des personnages, et des actions qu'ils +imitent, et non pas en la façon de les imiter, ni aux choses qui +servent à cette imitation. + + [237] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2. + + [238] VAR. (édit. de 1660): Mais comme cette utilité est + particulière à la tragédie, et que cette première partie de mes + poèmes ne contient presque que des comédies où elle n'a point de + place, je ne m'expliquerai sur cet article qu'au second volume, où + la tragédie l'emporte, et passe, etc.--La première partie de + l'édition de 1660 contient les mêmes pièces que le recueil de + 1644. Voyez plus haut, p. 1, note [297]. + +Le poëme est composé de deux sortes de parties. Les unes sont appelées +parties de quantité, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le +prologue, l'épisode, l'exode, et le choeur[239]. Les autres se +peuvent nommer des parties intégrantes[240], qui se rencontrent dans +chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce +philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la +diction, la musique, et la décoration du théâtre[241]. De ces six, il +n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement de +l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les +moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction, +de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont +il n'est pas besoin que le poëte soit instruit, parce qu'il y peut +faire suppléer par d'autres que lui[242], ce qui fait qu'Aristote ne +les traite pas. Mais comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui +concerne les quatre premières, la connoissance des arts dont elles +dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il aye reçu de la +nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce +défaut[243]. + + [239] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XII. + + [240] VAR. (édit. de 1660-1664): intégrales. + + [241] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 6. + + [242] VAR. (édit. de 1660): Qu'il y peut faire suppléer par + d'autres, ce qui fait, etc. + + [243] VAR. (édit. de 1660): pour réparer ce défaut. + +Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la +comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière, +qu'Aristote définit simplement _une imitation de personnes basses et +fourbes_[244]. Je ne puis m'empêcher de dire que cette définition ne +me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son +_Traité de la Poétique_ n'est pas venu tout entier jusques à nous, je +veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé il s'en +rencontroit une plus achevée. + + [244] [Grec: Hê de kômôdia esti.... mimêsis phauloterôn.] + (Aristote, _Poétique_, chap. V, 1.) + +La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il +s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doivent +être ces actions. Quoi qu'il en soit, cette définition avoit du +rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisoit parler dans la +comédie que des personnes d'une condition très-médiocre; mais elle n'a +pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois même y peuvent +entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on +met sur la scène un simple intrique[245] d'amour entre des rois, et +qu'ils ne courent aucun péril, ni de leur vie, ni de leur État, je ne +crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le +soit assez pour s'élever[246] jusqu'à[247] la tragédie. Sa dignité +demande quelque grand intérêt d'État, ou quelque passion plus noble et +plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et +veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une +maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours +beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à +ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du +second rang dans le poëme, et leur laisse le premier. + + [245] Une simple intrigue. + + [246] Telle est la leçon de toutes les éditions antérieures à + celle de 1682, qui donne, sans doute par erreur: «pour l'élever.» + + [247] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à. + +Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la +pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il +n'y aye qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en +bannissoient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes, +reconnoîtront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé y prendre +le pas devant, et que dans _le Cid_ même, qui est sans contredit la +pièce la plus remplie d'amour[248] que j'aye faite, le devoir de la +naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les +tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler. + + [248] VAR. (édit. de 1660-1664): la plus amoureuse. + +Je dirai plus. Bien qu'il y aye de grands intérêts d'État dans un +poëme, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire +fasse taire sa passion, comme en _Don Sanche_, s'il ne s'y rencontre +point de péril de vie, de pertes d'États, ou de bannissement, je ne +pense pas qu'il aye droit de prendre un nom plus relevé que celui de +comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont +celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter +l'épithète d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies +ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est +sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre sans +quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si +servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose +de nous-mêmes, quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne +fût-ce que pour mériter cette louange que donnoit Horace aux poëtes de +son temps: + + _Nec minimum meruere decus, vestigia græca + Ausi deserere[249];_ + +et n'avoir point de part en ce honteux éloge: + + _O imitatores, servum pecus[250]!_ + +_Ce qui nous sert maintenant d'exemple_, dit Tacite, _a été autrefois +sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un +jour_[251]. + + [249] Horace, _Art poétique_, v. 286, 287. + + [250] Horace, _Épîtres_, liv. I, _ép._ XIX, v. 19. + + [251] «Inveterascet hoc quoque, et quod hodie exemplis tuemur + inter exempla erit.» (_Annales_, liv. XI, chap. XXIV.) + +La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour +son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là +s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands +périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des +déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs. +Toutes les deux ont cela de commun, que celle action doit être +complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la +termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de +tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et +ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa +conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poëme en +demeuroit là, l'action ne seroit pas complète, parce que l'auditeur +sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonné de +cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Égypte, ne +favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre +sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour +attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole +Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce +grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le +veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre +mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à +prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le +malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut +savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et +Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse +Cléopatre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la +moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander, +et sort satisfait, parce que l'action est complète. + +Je connois des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique, +qui m'imputent d'avoir négligé d'achever _le Cid_, et quelques autres +de mes poëmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des +premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du +théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un +achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la +comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la +constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien +qu'il aye de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa +maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en +donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en +faire déterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que +Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son +père, et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre +démonstration de le desirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne +pourroit dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce, +dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et +meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la +comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion +_que de rendre amis ceux qui étoient ennemis_[252]; ce qu'il faut +entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter, +et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise +intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père +qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin +assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés +par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir +dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par +le consentement de ceux qui y mettoient obstacle; ce qui arrive +presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très-rarement une +autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce +consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais +par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit +pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir +soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve +point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y +consentoit tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que +c'est le cinquième, et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un +effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui +sauvoit la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné +par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu +pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne +paroissoit. + + [252] [Grec: Ekei gar an hoi echthistoi; ôsin en tô muthô, hoion + Orestês kai Aigisthos, philoi genomenoi epi teleutês exerchontai.] + (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 8.) + +Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi +n'ajouter rien au delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur +ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les +sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de +longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle +grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer +pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte; +mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et +d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les +oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main[253]. Je ne puis +déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu +souffrir le cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_. On n'y voit les +premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt +qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a +séparés. Cependant ils en pouvoient être déjà instruits, si je l'eusse +voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de +témoins au mariage de ceux du second ordre[254]; ce qui fait languir +toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le +bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui +étoit assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes, +bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur +ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des +sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la +vieille habitude qu'on avoit alors à ne voir rien de mieux ordonné a +été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la +nouveauté d'un genre de comédie très-agréable, et qui jusque-là +n'avoit point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles +toutes les parties d'un corps qui plaisoit à la vue, bien qu'il n'eût +pas toutes ses proportions dans leur justesse. + + [253] Corneille fait allusion à la tragédie de Benserade + intitulée: _la Mort d'Achille et la Dispute de ses armes_, + représentée en 1636 et publiée l'année suivante par Antoine de + Sommaville. + + [254] VAR. (édit. de 1660): des acteurs du second ordre. + +La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action +qu'elles choisissent pour imiter _doit avoir une juste grandeur[255]_, +c'est-à-dire _qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la +vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de +l'auditeur et égare son imagination_[256]. C'est ainsi qu'Aristote +explique cette condition du poëme, et ajoute que _pour être d'une +juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une +fin_[257]. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier +rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées +qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la +soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation +dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna +attendoit au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât +les quatre autres en protestations d'amour à Émilie, ou en jalousies +contre Maxime, cette conspiration surprenante feroit bien des révoltes +dans les esprits, à qui ces quatre premiers auroient fait attendre +toute autre chose. + + [255] [Grec: Keitai d' hêmin tên tragôdian teleias kai holês + praxeôs einai mimêsin, echousês ti megethos.] (Aristote, + _Poétique_, chap. VII, 2.) + + [256] [Grec: Hôste dei, kathaper epi tôn sômatôn kai epi tôn zôôn + echein men megethos, touto de eusunopton einai; houtô kai epi tôn + muthôn echein men mêkos, touto d' eumnêmoneuton einai.] (_Ibid._, + 5.) + + [257] [Grec: Holon de esti to echon archên kai meson kai + teleutên.] (_Ibid._, 7.) + +Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, aye un +commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et +rend compte de sa conspiration à Émilie, voilà le commencement; Maxime +en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà +la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque +toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés +ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de +cette même fourbe qui les séparoit. + +A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un +mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire +à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des +vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de +théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin +capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux +que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux +mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies, +sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait[258] montré trop +de chagrin pour cette longueur. + + [258] Toutes les éditions, de 1660 à 1682, donnent ici _ait_ (et + non _aye_). + +C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui +sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un +autre lieu[259]; il y a de plus, que les événements en doivent +toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie, +où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur, +ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens +à la seconde partie du poëme, qui sont les moeurs. + + [259] Voyez le _Discours de la tragédie_, p. 81 et suivantes. + +Aristote leur prescrit quatre conditions, _qu'elles soient bonnes, +convenables, semblables, et égales_[260]. Ce sont des termes qu'il a +si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il +veut dire. + + [260] [Grec: Peri de ta êthê tettara estin hôn dei stochazesthai: + hen men kai prôton, hopôs chrêsta ê.... deuteron de ta + harmottonta.... triton de to homoion.... tetarton de to homalon.] + (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 1.) + +Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de +bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes, +tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable état, si l'on +en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou +vicieux, ou tachés de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la +vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque +âge[261], et leur attribue plus de défauts que de perfections; et +quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion +perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne +sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les +armes[262], il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut +donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il +m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande +par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une +habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et +convenable à la personne qu'on introduit. Cléopatre, dans _Rodogune_, +est très-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, +pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes +choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous +ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose +de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la +source dont elles partent. J'ose dire la même chose du _Menteur_. Il +est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais +il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de +vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait +confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice +dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui +voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne +s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage +d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. _La +poésie_, dit-il, _est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont +été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui +sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la +ressemblance, ainsi les poëtes, représentant des hommes colères ou +fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur +attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de +dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon_[263]. Ce dernier +mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux +emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux +moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère, +et dont Robortel[264] parle ainsi: _Unumquodque genus per se supremos +quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non +tamen degenerans a sua natura et effigie pristina_[265]. + + [261] Voyez l'_Art poétique_, v. 158-174. + + [262] _Ibid._, v. 120-124. + + [263] [Grec: Epei de mimêsis estin hê tragôdia beltionôn, hêmas + dei mimeisthai tous agathous eikonographous; kai gar ekeinoi, + apodidontes tên idian morphên, homoious poiountes, kallious + graphousin; houtô kai ton poiêtên mimoumenon kai orgilous kai + rhathymous kai talla ta toiauta echontas epi tôn êthôn, epieikeias + poiein paradeigma ê sklêrotêtos dei, hoion ton Achillea agathon + kai Homeros. (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 8.)]--La plupart des + éditions, au lieu de [Grec: agathon], donnent [Grec: Agathôn], + leçon qui obligerait à modifier la traduction de la manière + suivante: «C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont représenté + Achille.» La variante [Grec: agathon] est dans l'édition de Pacius + (voyez ci-après, p. 34, note 1); elle y est rendue dans la version + latine par _fortem_, non par _bonum_. Deux autres éditions, assez + récentes encore au temps où Corneille écrivait, celle de Paccius + (1597, réimprimée en 1606), et celle de G. Duval (1619, 1639, + etc.), ont [Grec: Agathôn] dans le texte grec, mais toutes deux + _bonum_ dans leur traduction latine, qui est celle d'Ant. + Riccoboni. + + [264] Fr. Robortello, philologue italien du seizième siècle, à qui + l'on doit une édition de la _Poétique_ d'Aristote accompagnée de + plusieurs dissertations. Florence, 1548, in-folio. + + [265] «Chaque genre a par lui-même certains degrés suprêmes de + beauté, et est susceptible d'une forme très-parfaite, sans + dégénérer pour cela de sa nature et de sa figure première.» + +Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en +ce qu'il porte _que les moeurs des hommes colères ou fainéants +doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y +rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté_. Il y a du rapport +de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle +d'Achille en ce vers: + + .... _Iracundus, inexorabilis, acer[266]._ + + [266] Horace, _Art poétique_, v. 121. + +Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis +voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me +fait douter si le mot grec [Grec: rhaithymous] a été rendu dans le +sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis. +Pacius[267] le tourne _desides_; Victorius[268], _inertes_; +Heinsius[269], _segnes_; et le mot de _fainéants_, dont je me suis +servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois +versions; mais Castelvetro[270] rend en la sienne par celui de +_mansueti_, «débonnaires ou pleins de mansuétude;» et non-seulement ce +mot a une opposition plus juste à celui de _colères_, mais aussi il +s'accorderoit mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle [Grec: +epieikeian], dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois +interprètes traduisent ce mot grec par celui d'_équité_ ou de +_probité_, qui répondroit mieux au _mansueti_ de l'Italien[271] qu'à +leurs _segnes_, _desides_, _inertes_, pourvu qu'on n'entendît par là +qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais +j'aimerois mieux encore celui de _piacevolezza_[272], dont l'autre +se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui +laisser sa force en la nôtre, on le pourroit tourner par celui de +_condescendance_, ou _facilité équitable d'approuver, excuser, et +supporter tout ce qui arrive_. Ce n'est pas que je me veuille faire +juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la +version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus +juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations, +chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les +rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît +davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois +pour nous. + + [267] Dans l'édition de Jules Pacius, l'adjectif [Grec: + rhaithymous] est traduit par _socordes_; c'est Alexandre Paccius + qui l'a rendu par _desides_; c'est donc de ce dernier que + Corneille veut ici parler, bien qu'il ait écrit le nom par un seul + _c_. Nous avons nommé ces deux philologues un peu plus haut (p. + 33, fin de la note de la p. 32). Le second, Alexandre Paccius, + après avoir revu le texte de la _Poétique_ d'Aristote sur trois + manuscrits, en avait fait une traduction latine, qu'il termina en + 1527, mais à laquelle la mort l'empêcha de mettre la dernière + main. Son travail fut publié par Guillaume, son fils, sous le + titre suivant: ARISTOTELIS POETICA, PER ALEXANDRVM PACCIVM, + PATRITIVM, FLORENTINVM IN LATINVM, CONVERSA. Aldus, M.D.XXXVI, + in-8{o}. + + [268] Pierre Vettori, l'un des meilleurs critiques de son temps, + né à Florence en 1499, est auteur de commentaires fort estimés sur + la _Rhétorique_, la _Poétique_ (1573), la _Politique_ et la + _Morale_ d'Aristote. + + [269] Daniel Heinsius, philologue hollandais, publia en 1611, à + Leyde, une édition de la _Poétique_ d'Aristote, avec un traité _De + constitutione tragica secundum Aristotelem_. + + [270] Louis Castelvetro, célèbre critique italien, né au + commencement du seizième siècle, auteur d'une traduction et d'un + commentaire de la _Poétique_ d'Aristote, publiés à Vienne en 1570. + + [271] De Castelvetro, le seul de ces philologues qui ait traduit + la _Poétique_ en italien. + + [272] «Douceur affable.» + +Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend +Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première +condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut, +en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le +théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu +lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une +faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans +l'_Oreste_ d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est +injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité[273]. + + [273] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chap. XV, 6. + +Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourroit ne +déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le +premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par +conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le +font périr; mais comme c'est restreindre[274] à un seul ce qu'Aristote +dit en général, j'aimerois mieux m'arrêter, pour l'intelligence de +cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère +dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paroissent sur la +scène; et je ne pourrois suivre cette dernière interprétation sans +condamner _le Menteur_, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il +tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre. + + [274] Corneille écrit _rétraindre_, ce qui prouve que de son temps + l'_s_ ne se prononçait pas. + +En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition +est plus aisée à entendre que la première. Le poëte doit considérer +l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il +introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses +parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou +d'un général d'armée[275], afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il +veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut +faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir, +il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon +de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge +n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il +fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire +arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un +agisse à la manière de l'autre, bien qu'il aye quelquefois des +habitudes et des passions qui conviendroient mieux à l'autre. C'est le +propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard; +cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en +sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou s'il +vouloit faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendoit se faire +aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on +l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur +sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent +être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez +intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition +du rang. + + [275] Voyez Horace, _Art poétique_, v. 312 et suivants. + +La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde +particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait +connoître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y +trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers: + + _Sit Medea ferox invictaque[276]...._ + +Qui peindroit Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand +discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposeroit à la risée +publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont +beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit +entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les +sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées, +qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poëte, en réservant +l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable, +comme je le viens de dire. + + [276] Horace, _Art poétique_, v. 123.--Il s'est ici glissé une + singulière faute d'impression dans l'édition de 1660: + + _Sit Medea ferox_ indomptaque.... + +Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la +fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au +commencement: + + _Servetur ad imum + Qualis ab incepto processerit, et sibi constet[277]._ + +L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non-seulement quand +nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais +encore lorsqu'en conservant l'égalité au dedans, nous donnons +l'inégalité au dehors, selon l'occasion[278]. Telle est celle de +Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue +dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence[279] du +Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de +Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement +égales[280]. + + [277] Horace, _Art poétique_, v. 126, 127. + + [278] VAR. (édit. de 1660-1668): les occasions. + + [279] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): en présence. + + [280] [Grec: Homalôs anômalon], dit Aristote, chap. XV, 5, ce qui + littéralement signifie plutôt «également inégal;» mais au fond le + sens est le même. + +Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant +ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit _que la tragédie se peut faire +sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps +n'en ont point_[281]. Le sens de ce passage est assez malaisé à +concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme +est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi, +constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est +impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou +méchant, et qui n'aye[282] quelqu'une de ces autres qualités. Pour +accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai +remarqué que ce philosophe dit ensuite que _si un poëte a fait de +belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a +fait encore rien par là qui concerne la tragédie_[283]. Cela m'a fait +considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des +actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne +en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et +l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse +habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que +la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même, +puisqu'elle[284] est le principe des actions, et que les actions sont +l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour +agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous +pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il +entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs +sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du +fait, comme Cléopatre dans le second acte de _Rodogune_, et non pas +sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son +premier acte. Car, je le répète encore, faire un poëme de théâtre où +aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela +est absolument impossible. + + [281] [Grec: Aneu men praxeôs ouk an genoito tragôdia, aneu de + êthôn genoit' an. Hai gar tôn neôn tôn pleist.] (Aristote, + _Poétique_, chap. VI, 11.)] + + [282] Tel est le texte de 1660-1668. Dans l'édition de 1682 on + lit: «Qu'il n'aye,» ce qui pourrait bien être une faute + d'impression. + + [283] [Grec: Ean tis ephexês thê rhêseis êthikas kai lexeis kai + dianoias eu pepoiêmenas ou poiêsei ho ên tês tragôdias ergon.] + (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 12.) + + [284] VAR. (édit. de 1660-1668): puisque elle. + +Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait +connoître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter +d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le +fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette +partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les +troubles de l'esprit, pour en consulter[285], délibérer, exagérer ou +exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poëte +dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le +rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher +avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il +fait parler ne sont pas des orateurs. + + [285] VAR. (édit. de 1660-1668): pour consulter. + +La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures, +que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique. +Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les +figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et +élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poëme +épique, puisque ceux que le poëte fait parler ne sont pas des poëtes. + +Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la +musique de nos poëmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et +dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour +remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les[286] machines +descendent. + + [286] VAR. (édit. de 1660-1668): ces. + +La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle, +de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote +prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas +le poëte; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire +plus qu'il ne m'en a appris. + +Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de +quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. _Le +prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur; +l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode, +ce qui se récite après le dernier chant du choeur[287]._ Voilà tout +ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de +ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la +représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir. +Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier +acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier. + + [287] [Grec: Esti de prologos men meros holon tragôdias to pro + chorou parodou, epeisodion de meros holon tragôdias to metaxu + holôn chorikôn melôn, exodos de meros holon tragôdias meth' ho ouk + esti chorou melos.] (Aristote, _Poétique_, chap. XII, 2.) + +Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du +choeur, bien que la version ordinaire porte, _devant la première +entrée du choeur_, ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans +beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi +elles manqueroient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de +remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la +difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec [Grec: parodos], +dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un +chemin ou place publique, qui étoit le lieu ordinaire où nos anciens +faisoient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut +signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend +lui-même un peu après, en disant que le [Grec: parodos] du choeur +est la première chose que dit tout le choeur ensemble[288]. Or quand +le choeur entier disoit quelque chose, il chantoit; et quand il +parloit sans chanter, il n'y avoit qu'un de ceux dont il étoit composé +qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors +tenoit lieu d'acteur, et que ce qu'il disoit servoit à l'action, et +devoit par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si +tous ceux qui le composoient, et qui étoient quelquefois jusqu'au +nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut +donc rejeter ce premier [Grec: parodos] du choeur, qui est la borne +du prologue, à la première fois qu'il demeuroit seul sur le théâtre et +chantoit: jusque-là il n'y étoit introduit que parlant avec un acteur +par une seule bouche, ou s'il y demeuroit seul sans chanter, il se +séparoit en deux demi-choeurs, qui ne parloient non plus chacun de +leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce +qu'ils disoient, et s'instruire de ce qu'il falloit qu'il apprît pour +l'intelligence de l'action. + + [288] [Grec: Parodos men hê prôtê lexis holou chorou.] (_Ibid._) + +Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention +d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas +dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il +doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour +l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre +aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier, +ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette +maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours +gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable +unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent[289] +dans le poëme. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement +dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours +servis de gens qui survenoient par hasard au cinquième acte, et ne +seroient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce +vieillard de Corinthe dans l'_OEdipe_ de Sophocle et de Sénèque, où il +semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne +sauroient plus par où en prendre[290], ni quelle posture tenir, s'il +arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième +acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en +faisant dire à OEdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort +de son père. Ainsi dans _la Veuve_, bien que Célidan ne paroisse qu'au +troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est +pas de même des Maures dans _le Cid_, pour lesquels il n'y a aucune +préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans _le Menteur_ +avoit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette +édition[291], où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non +plus par lui. + + [289] Corneille emploie un peu plus loin (p. 44) l'infinitif + _concurrer_, pour _concourir_. + + [290] Locution proverbiale. Dans le _Trésor de la langue + françoise_ de Nicot: «On n'en sait par où prendre» est expliqué + par: _Non pes, non caput apparet_ (on n'aperçoit ni pied ni tête). + Nous disons encore dans un sens analogue: «On ne sait où se + prendre.» + + [291] Ces mots se trouvent déjà dans l'édition de 1660, et par + conséquent Corneille avait fait dès lors dans _le Menteur_ le + changement dont il est ici parlé. + +Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes +les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudroit introduire +d'ailleurs dans le reste du poëme[292]. Encore que souvent il ne donne +pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du +sujet, et que tous les acteurs n'y paroissent pas, il suffit qu'on y +parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paroître ayent besoin de les +aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne +se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par +quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle +importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que +par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son +ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour +consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui +console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action +n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y +aurois point parlé de Livie dans _Cinna_, j'aurois pu la faire entrer +au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterois +qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions +différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration +de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont +aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que +le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit +cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été +besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna +et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela +suffit pour faire une surprise très-agréable, de le voir délibérer +s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré +contre lui. Cette surprise auroit perdu la moitié de ses grâces s'il +ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point +connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans _Don Sanche_, +le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel +de celle d'Aragon dans ses États, sont deux choses tout à fait +différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte, +et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y +manquer. + + [292] VAR. (édit. de 1660): Je voudrois donc que le premier acte + contînt si bien le fondement de toutes les actions, qu'il fermât + la porte à tout le reste. + +Ce premier acte s'appeloit prologue du temps d'Aristote, et +communément on y faisoit l'ouverture du sujet, pour instruire le +spectateur de tout ce qui s'étoit passé avant le commencement de +l'action qu'on alloit représenter, et de tout ce qu'il falloit qu'il +sût pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manière de donner cette +intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez +grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par +qui les spectateurs recevoient cet éclaircissement, et tantôt un de +ses principaux personnages qui les en instruisoit lui-même, comme dans +son _Iphigénie_, et dans son _Hélène_, où ces deux héroïnes racontent +d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir +aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours. + +Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne +puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce +soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une +simple narration. Le monologue d'Émilie, qui ouvre le théâtre dans +_Cinna_, fait assez connoître qu'Auguste a fait mourir son père, et +que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui; +mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose +Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connoissance. Surtout +le poëte se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre, +il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle +qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il +pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable si un autre acteur +apprenoit par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si +violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'aye personne à qui la +faire entendre, et je ne le voudrois pas condamner en un autre, mais +j'aurois de la peine à me le souffrir. + +Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un +prologue détaché, qui se récitoit par un personnage qui n'avoit +quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'étoit point du tout +du corps de la pièce. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les +instruire de ce qui avoit précédé, et amener le sujet jusques au +premier acte où commençoit l'action. + +Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a +changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses +envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte +de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne +paroissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et +l'ouverture du sujet[293]. Ils en écoutoient l'histoire, qui leur +étoit racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en +faisoit, l'auditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir, +touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur +le théâtre[294]. Tels sont Sosie dans son _Andrienne_, et Davus dans +son _Phormion_, qu'on ne revoit plus après la narration[295], et qui +ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais +je voudrois pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent +encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent +introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit. +Pollux dans _Médée_ est de cette nature. Il passe par Corinthe en +allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason, +qu'il croyoit en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son +divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver +des mains d'Égée, qui l'avoit fait enlever, et raisonne avec le Roi +sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les +pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on +se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi +que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui. + + [293] VAR. (édit. de 1660): Où s'en doit faire la proposition. + + [294] La fin de la phrase, depuis: «touchant les intérêts,» manque + dans l'édition de 1660. + + [295] VAR. (édit. de 1660): après la narration écoutée. + +Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de +machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange +adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés. +Dans l'_Andromède_, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour +éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un +spectacle magnifique. Le prologue de _la Toison d'or_, sur le mariage +de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de +plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je +ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux +imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler +des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand +accommodement de théâtre. + +L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du +milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont +hors de la principale[296], et qui lui servent d'un ornement dont elle +se pourroit passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent +épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes. +La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet +ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime +pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne +sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe +à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de +Livie, sont de l'action principale; et dans _Héraclius_, ces trois +actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont +de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des +principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourroit se +passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on +appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres +doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à +l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et +particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si +bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les +autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit _que les +mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des +comédiens pour leur donner de l'emploi_[297]. L'Infante du _Cid_ est +de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce +texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos +modernes. + + [296] Voyez la _Poétique_, chap. IV, 15, et XVII, 6. + + [297] [Grec: Toiautai de poiountai hupo men tôn phaulôn poiêtôn + di' autous, hupo de tôn agathôn dia tous hupokritas.] (Aristote, + _Poétique_, chap. IX, 10.) + +Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième +acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit +que l'action du poëme dramatique doit[298] être complète. Je n'y +ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la +catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est +possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus, +et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est +cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas +quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt +n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste, +qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans +_la Mariane_, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui +sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les +déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'ayent plu +extraordinairement; mais je ne conseillerois à personne de s'assurer +sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et +quoique son auteur[299] eût bien mérité ce beau succès par le grand +effort d'esprit qu'il avoit fait à peindre les désespoirs de ce +monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenoit le +personnage, y contribuoit beaucoup[300]. + + [298] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): devoit. + + [299] VAR. (édit. de 1660-1664): Et quoique feu M. Tristan (voyez + la note suivante).--Tristan était mort en 1655. + + [300] Cet acteur était Mondory. «Il n'étoit ni grand ni bien fait, + dit Tallemant; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de + tout à son honneur, et pour faire voir jusqu'où alloit son art, il + pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir + quatre fois de suite la _Mariamne_. Ils y remarquèrent toujours + quelque chose de nouveau; aussi pour dire le vrai, c'étoit son + chef-d'oeuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un + amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car comme il avoit + l'imagination forte, dans le moment il croyoit être quasi ce qu'il + représentoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie + sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis. Le cardinal de + Richelieu l'y obligea une fois, mais il ne put achever.» + (_Historiettes_, tome VII, p. 174.) + + Les contemporains ne tarissent pas sur le talent de Mondory dans + ce rôle, ni sur l'accident qui vint le frapper au moment où il le + remplissait. Le P. Rapin, après avoir parlé, dans ses _Réflexions + sur la Poétique_ (IIe partie, chap. XIX), de la singulière folie + que causa aux Abdéritains une représentation de l'_Andromède_ + d'Euripide, ajoute: «On a vu, même dans ces derniers temps, + quelque crayon grossier de ces sortes d'impressions que faisoit + autrefois la tragédie. Quand Mondory jouoit la _Mariamne_ de + Tristan au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rêveur et + pensif, faisant réflexion à ce qu'il venoit de voir et pénétré à + même temps d'un grand plaisir.» Dans le _Parnasse réformé_ de + Guéret, Montfleury rencontrant Tristan l'apostrophe ainsi: «Vous + voudriez, je pense, qu'on ne jouât jamais que _Mariamne_ et qu'il + mourût toutes les semaines un Mondory à votre service.» + +Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et +les parties du poëme dramatique. Quelques personnes de condition, qui +peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au +public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique +assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volumes, j'ai +séparé[301] les principales matières en trois Discours, pour leur +servir de préfaces. Je parle[302] au second des conditions +particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des +événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le +traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le +troisième[303] sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu. +Cette entreprise méritoit une longue et très-exacte étude de tous les +poëmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont +commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art +poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me +résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes +lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas +fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût +fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais +quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut +fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je +connois mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le +maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à +ceux que je reprendrois en quelque chose, ou que je ne louerois pas +assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans +esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours +le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme +peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre +l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est +l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire +ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me +contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises, +sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me +faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire, +et ne fais point de scrupule de m'y servir[304] souvent des mêmes +termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres, +dont peut-être la variété ne diroit par si justement ce que je veux +dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes +poëmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se +conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les +défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que +j'y trouverai de moins imparfait. Balzac[305] accorde ce privilége à +une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire +d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diroient par vanité. Je ne +sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour +n'en désespérer pas. + + [301] On lit dans l'édition de 1660: «Je sépare,» pour «j'ai + séparé;» dans l'édition de 1663, qui forme, comme nous l'avons + dit, deux volumes in-folio: «Comme ce recueil a été séparé en + trois volumes dans l'impression qui s'en est faite in-octavo, + j'avois séparé....» + + [302] VAR. (édit. de 1660): Je parlerai. + + [303] VAR. (édit. de 1660): Je réserve pour le troisième à + m'expliquer. + + [304] VAR. (édit. de 1660): de me servir. + + [305] VAR. (édit. de 1660-1664): Monsieur de Balzac.--Quand les + Discours parurent pour la première fois, en 1660, il n'y avait que + cinq ans que Balzac était mort. + + + + +DISCOURS + +DE LA TRAGÉDIE + +ET DES MOYENS DE LA TRAITER + +SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NÉCESSAIRE. + + +Outre les trois utilités du poëme dramatique dont j'ai parlé dans le +discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce +recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que _par la pitié et +la crainte elle purge de semblables passions_[306]. Ce sont les termes +dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux +choses: l'une, qu'elle excite[307] la pitié et la crainte; l'autre, +que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la +première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et +de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la +seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier +chapitre de ses _Politiques_ un dessein d'en parler fort au long dans +ce traité[308], et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes +veulent que nous ne l'ayons pas entier[309], parce que nous n'y voyons +rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois +qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire +effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit +pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre, +et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une +opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à[310] nous. + + [306] [Grec: Di' eleou kai phobou perainousa tên tôn toioutôn + pathêmatôn katharsin.] (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.) + + [307] VAR. (édit. de 1660): qu'elle doit exciter. + + [308] [Grec: Ti de legomen tên katharsin, nun men haplôs, palin d' + en tois peri Poiêtikês eroumen saphesteron.] (Aristote, + _Politique_, liv. VIII, chap. VII.) + + [309] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): tout entier. + + [310] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): jusques à. + +_Nous avons pitié_, dit-il, _de ceux que nous voyons souffrir un +malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne +nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos +semblables_[311]. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que +nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce +passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont +se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un +malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte +d'un pareil pour nous; cette crainte, au desir de l'éviter; et ce +desir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la +passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous +plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable, +que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication +ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce +philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un +avec l'autre, que Paul Beni[312] marque jusqu'à[313] douze ou quinze +opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne. +Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère +en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes, +peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire +craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que +n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne +peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute +il a entendu trop littéralement ce mot de _nos semblables_, et n'a pas +assez considéré qu'il n'y avoit point de rois à Athènes, où se +représentoient les poëmes dont Aristote tire ses exemples, et sur +lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir +cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la +définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si +rarement, et dont l'utilité se fût restreinte[314] à si peu de +personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour +premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de +sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les +malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les +auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions +dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement +aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir +avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à +l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand +qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du +commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne +l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité +de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des +autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez +illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que +l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase +n'étoit qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrois pas la sienne +indigne d'y paroître, si la pureté de notre scène pouvoit souffrir +qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que +l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne +d'une sainte qui en fut garantie[315]. + + [311] [Grec: Eleos men peri ton anaxion, phobos de peri ton + homoion.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 2.) + + [312] Paul Beni, littérateur et critique italien, né dans l'île de + Candie au milieu du seizième siècle, auteur d'un commentaire sur + la _Poétique_ d'Aristote, publié à Padoue en 1613, et à Venise en + 1623. + + [313] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à. + + [314] Voyez la note [274] de la page 35. L'édition de 1660 porte: + _Restrainte_. + + [315] Corneille songe ici au peu de succès de sa tragédie de + _Théodore_ (1645); quant à l'autre sujet dont il parle, sujet tiré + de la _Vie de Pélopidas_ (chap. XXXVII-XXXIX) et de la troisième + des cinq _Histoires amoureuses_ de Plutarque, et que notre poëte + regarde avec raison comme peu convenable pour notre théâtre, + Alexandre Hardy l'a traité en 1604, sous ce titre: _Scédase ou + l'Hospitalité violée_. + +Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette +crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les +personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur +quoi je suppose, ce qui est très-véritable, que notre auditoire n'est +composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité +commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte +vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des +périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé, +examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir +avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection. + +En premier lieu, il ne veut point _qu'un homme fort vertueux y tombe +de la félicité dans le malheur_, et soutient _que cela ne produit ni +pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait +injuste_[316]. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec +[Grec: miaron], qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à +le rendre par celui d'_abominable_[317]; à quoi j'ajoute qu'un tel +succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait +souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce +sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être +bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser +l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la +compassion, qui lui plairoit s'il la remportoit seule. + + [316] [Grec: Prôton men dêlon hoti oute tous epieikeis andras dei + metaballontas phainesthai ex eutuchias eis dustuchian; ou gar + phoberon oude eleeinon touto, alla miaron esti.] (Aristote, + _Poétique_, chap. XIII, 2.) + + [317] La traduction de Corneille (_tout à fait injuste_) est trop + faible en effet. Le vrai sens est: «chose scélérate, abominable, + odieuse.» + +Il ne veut pas non plus _qu'un méchant homme passe du malheur à la +félicité, parce que non-seulement il ne peut naître d'un tel succès +aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce +sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier +acteur, à qui notre faveur s'attache_[318]. La chute d'un méchant dans +le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour +lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait +point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous +ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes, +et en appréhender une aussi funeste issue. + + [318] [Grec: Oute tous mochthêrous ex atuchias eis eutuchian; + atragôdotaton gar touto esti pantôn; ouden gar echei ôn dei; oute + gar philanthrôpon oute eleeinon oute phoberon esti.] (Aristote, + _Poétique_, chap. XIII, 2.) + +Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le +choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait +méchant, et qui, par une faute, ou foiblesse humaine, tombe dans un +malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples OEdipe et +Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le +premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père, +parce qu'il ne le connoît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin +en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage. +Néanmoins, comme la signification du mot grec [Grec: hamartêma] peut +s'étendre à une simple erreur de méconnoissance, telle qu'étoit la +sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir +quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous +corriger sur son exemple. + +J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la +tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je +l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là +même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent +dans _le Cid_, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y +ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur +malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'au tant qu'ils sont +passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette +foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur +fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux +spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner +une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce +trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais +je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien +peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle +idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à +ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte +au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au +théâtre, pour reconnoître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette +crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé +la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut +qu'il n'aye parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que +parce qu'il écrivoit après Platon, qui bannit les poëtes tragiques de +sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il +écrivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de +les bannir des États bien policés, il a voulu trouver cette utilité +dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la +raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui +peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui +manquoit: la punition des méchantes actions, et la récompense des +bonnes, n'étoient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons +rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide, +hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie +se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être +n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les +conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que +Robortel ne les trouve que dans le seul _OEdipe_, et soutient que ce +philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur +manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées +de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans _le Cid_, +mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous +voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que +le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée. + +L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le +malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi +contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils +n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni +aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près +de[319] périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous +corriger sur leur exemple. + + [319] Plus haut (p. 28), toutes les éditions, de 1660 à 1682, + s'accordent à donner, dans le même sens: _prêt de_. + +Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte, +parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne +sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa +punition; mais il seroit à propos de mettre quelque distinction entre +les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une +violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans +l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un +bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien +amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut +s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition +le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu +de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de +peur de leur rendre leur bien, comme Cléopatre dans _Rodogune_; mais +il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent +qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne +soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de +cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe +qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur +peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune +proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est +ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos +auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur +cet exemple. + +Cependant, quelque difficulté qu'il y aye à trouver cette purgation +effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la +crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons +qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces +deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui +de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence +toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la +crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait +aucune dans _le Cid_, et peut toutefois mieux purger en nous cette +sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion +que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de +ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur +peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour +Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de +tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au +contraire, il n'en a point pour Cléopatre, ni pour Prusias, ni pour +Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut +purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de +ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au +préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité +d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela +proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable +d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans +_Cinna_ peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte +jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas +toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute. +Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit +aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos +passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui +nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple. + +Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous +voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces +événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais: +_Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la +pitié[320] et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est +pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait +point naître de pitié_; mais il les rebute, _parce_, dit-il, _qu'ils +n'excitent ni pitié ni crainte_[321], et nous donne à connoître par là +que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent +pas, et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur refuseroit +point son suffrage. L'exemple d'OEdipe qu'il allègue me confirme dans +cette pensée. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions +requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la +pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui +le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa +mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que +cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination +blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir, +et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent +d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit +par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est +certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son +père et sa mère, à qui l'oracle avoit prédit que cela arriveroit, ne +l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât[322]. Ainsi +non-seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette +crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont +faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera +en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors +de la tragédie. + + [320] Nous avons suivi le texte de 1660 et de 1663, qui nous + paraît être la vraie leçon. On lit dans les éditions de 1664, + 1668, 1682: «que la pitié.» + + [321] Voyez p. 55 et 56. + + [322] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Si son père et sa mère ne + l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivât. + +Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière, +établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien +à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier +acteur, comme peut faire Rodrigue dans _le Cid_, et Placide dans +_Théodore_, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on +ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux +sentiments, comme dans _Rodogune_; et même ne porter l'auditeur qu'à +l'un des deux, comme dans _Polyeucte_, dont la représentation +n'imprime que de la pitié sans aucune crainte[323]. Cela posé, +trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe, +ou du moins quelque favorable interprétation, pour n'être pas obligés +de condamner beaucoup de poëmes que nous avons vu réussir[324] sur nos +théâtres. + + [323] On lit ici, dans les éditions de 1660 et de 1663, ce passage + retranché dans l'édition de 1664 et dans les suivantes: «Je ne dis + pas la même chose de la crainte sans la pitié, parce que je n'en + sais point d'exemple, et n'en conçois point d'idée que je puisse + croire agréable.» + + [324] Voyez sur l'accord des participes chez Corneille, + l'introduction grammaticale placée en tête du _Lexique_. + +Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans +l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus +d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son +malheur; il ne veut pas non plus qu'un très-méchant y tombe, parce +qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire +craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais +quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui +souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui +qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut +corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui, +j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la +scène des hommes très-vertueux ou très-méchants dans le malheur. En +voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir, +parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les théâtres de son temps. + +La première est, quand un homme très-vertueux est persécuté par un +très-méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure +enveloppé, comme dans _Rodogune_ et dans _Héraclius_, qu'on n'auroit +pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et +Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopatre et +Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est +point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent, +parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les +empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de +Cléopatre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en +commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets +dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme +très-vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un +autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation +sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la +persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, +ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le +rendroit exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose +le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la +vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. +On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière +d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de +Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de +la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire +la même chose de Prusias dans _Nicomède_, et de Valens dans +_Théodore_. L'un maltraite son fils, bien que très-vertueux, et +l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais +tous les deux n'ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au +crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a +pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des +puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devroient braver pour bien +agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse +politique. + +Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si +beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne[325] une lumière. +_Toute action_, dit-il, _se passe, ou entre des amis, ou entre des +ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un +ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune +commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la +mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un +indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite +aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les +choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache +aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt +de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce +qui convient merveilleusement à la tragédie_[326]. La raison en est +claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements +de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes +agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte +aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une +personne qui devroit s'intéresser à sa conservation, et qui +quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec +répugnance. Horace et Curiace ne seroient point à plaindre, s'ils +n'étoient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il étoit +poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus +toucheroit beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandoit le +sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât +celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne +sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avoit à se +défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse. + + [325] VAR. (édit. de 1660): nous donne encore. + + [326] [Grec: Anankê de ê philôn einai pros allêlous tas toiautas + praxeis, ê echthrôn, ê mêdeterôn. An men oun echthros echthron + apokteinê, ouden eleeinon oute poiôn oute mellôn deiknusi, plên + kat' auto to pathos; oud' an mêdeterôs echontes. Hotan d' en tais + philiais engenêtai ta pathê, oion ei adelphos adelphon, ê huios + patera, ê mêtêr huion, ê huios mêtera apokteinei, ê mellei, ê ti + allo toiouton dra, tauta zêtêteon.] (Aristote, _Poétique_, chap. + XIV, 4.) + +C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la +proximité du sang et[327] les liaisons d'amour ou d'amitié entre le +persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui +fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que +cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont +je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites, +non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours +observée: je ne la vois point dans l'_Ajax_ de Sophocle, ni dans son +_Philoctète_; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et +d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. +Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies +parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent +point soient imparfaites: ce seroit les rendre d'une nécessité +absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies +parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus +touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux +conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à +cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien +qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la +beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe +des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre +agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet. + + [327] _Et_ manque dans l'édition de 1663. + +Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut +considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connoît ou ne le +connoît pas[328], et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse +combination[329] de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de +tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de +perfection. _On connoît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr +en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste +sa mère_; et la moindre espèce est celle-là. _On le fait périr sans le +connoître, et on le reconnoît avec déplaisir après l'avoir perdu; et +cela_, dit-il, _ou avant la tragédie, comme OEdipe, ou dans la +tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse +blessé_[330], qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir +jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé, +selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré +d'excellence, _quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans +le connoître, et qu'on le reconnoît assez tôt pour le sauver, comme +Iphigénie reconnoît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devoit le +sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui_[331]. Il en cite encore deux +autres exemples, de Mérope dans _Cresphonte_, et de _Hellé_, dont nous +ne connoissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la +quatrième espèce de ceux qui connoissent, entreprennent et n'achèvent +pas, qu'il dit _avoir quelque chose de méchant, et rien de +tragique_[332], et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre +son père dans l'_Antigone_[333], et ne s'en sert que pour se tuer +lui-même. Mais si cette condamnation n'étoit modifiée, elle +s'étendroit un peu loin, et envelopperoit non-seulement _le Cid_, mais +_Cinna_, _Rodogune_, _Héraclius_ et _Nicomède_. + + [328] VAR. (édit. de 1663): le connoît ou ne connoît pas. + + [329] _Combination_, combinaison. Voyez le _Lexique_. + + [330] [Grec: Esti men gar houtô ginesthai tên praxin hôsper hoi + palaioi epoioun, eidotas kai ginôskontas, kathaper kai Euripidês + epoiêsen apokteinousan tous paidas tên Mêdeian; esti de praxai + men, agnoountas de praxai to deinon, eith' usteron anagnôrisai tên + philian, hôsper ho Sophokleous Oidipous. Touto men oun exô tou + dramatos. En d' autê tê tragôdia, hoion ho'Alkmaiôn ho + Astudamantos, ê ho Têlegonos ho en tô Traumatia Odussei.] + (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 6.)--Un passage d'Athénée (liv. + XIII, p. 562) nous apprend que cette tragédie d'_Ulysse blessé_ + est de Chérémon. + + [331] [Grec: Eti de triton para tauta ton mellonta poiein ti tôn + anêkestôn di' agnoian, anagnôrisai prin poiêsai....legô de hoion + en tô Kresphontê hê Meropê mellei ton huion apokteinein, + apokteinei de ou, all'anegnôrise, kai en tê Iphigeneia hê adelphê + ton adelphon, kai en tê Ellê ho huios tên mêtera ekdidonai mellôn + anegnôrise.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 7.)--Il n'est pas + besoin de dire qu'il s'agit ici de l'_Iphigénie en Tauride_ + d'Euripide; quant au _Cresphonte_, c'est sans doute la pièce du + même poëte dont nous possédons encore quelques fragments (édit. F. + Didot, p. 726); pour l'_Hellé_ on manque tout à fait de + renseignements. + + [332] [Grec: To te gar miaron echei, kai ou tragikon.] (Aristote, + _Poétique_, chap. XIV, 7.) + + [333] Peut-être Aristote veut-il parler ici de l'_Antigone_ + d'Euripide, qui ne nous est point parvenue, plutôt que de celle de + Sophocle. Toutefois, dans cette dernière aussi, Hémon, après + s'être défendu (v. 753) de faire des menaces à Créon, son père, + tire l'épée contre lui, et Créon ne lui échappe que par la fuite + (v. 1254). + +Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la +personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple +changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige, +et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette +sorte de dénouement pour vicieux[334]; mais quand ils y font de leur +côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à +l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de +fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de +ceux qu'ils vouloient perdre, il est hors de doute que cela fait une +tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote +avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyoit point +d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'étoit pas la mode de +sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller +eux-mêmes de quelque crime, comme Électre, qui se délivre +d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et +lui en facilite les moyens. + + [334] Voyez plus haut, p. 28. + +L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas +Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et +que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un +combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna +et son Émilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point +Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans +l'impuissance, et qu'il faudroit qu'ils n'eussent aucune teinture +d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipoit toute leur +haine. Qu'épargne Cléopatre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas +pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeuroit le maître, +Nicomède n'iroit-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui seroit un +plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine +de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises[335] sans s'en +dédire; et ce dernier est forcé de reconnoître son injustice après que +le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il +vouloit agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la +faire réussir. + + [335] VAR. (édit. de 1660-1668): leur entreprise. + +Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement, +pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une +espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande, +et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire +honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce +philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette +autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre +ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience +à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la +plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la +moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père +y veut perdre son fils sans le connoître, et ne le regarde que comme +indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou +pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon +Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement +de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne +périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se +découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt +qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez +vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnoissance arrive, +elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la +chose comme on le souhaitoit[336]. + + [336] VAR. (édit. de 1660): comme on le souhaite. + +Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion +qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir +grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la +catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à +qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir +contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme; et de là naissent +les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et +redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par +l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent +beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa +personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que _le +Cid_ ou que _Rodogune_; mais il en doit une partie à Dircé, et ce +qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode. + +Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies: +Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les +Italiens l'affectent en la plupart de leurs poëmes, et perdent +quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de +sentiments pathétiques qui auroient des beautés plus considérables. +Cela se voit manifestement en _la Mort de Crispe_, faite par un de +leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli[337], et imprimée +à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à +Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne +reconnoît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette +pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez +d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer +sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin, +et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de +choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les +ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de +Constantin auroient été bien autres à prononcer un arrêt de mort +contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa +préoccupation auroit été bien plus sensible à Crispe de la part d'un +père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la +grandeur du crime qu'on lui imposoit, eût en même temps augmenté la +douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même auroit eu plus de +combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à +un adultère; ses remords en auroient été plus animés, et ses +désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour +avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le +P. Stéphonius[338], jésuite, et comme nos anciens ont traité celui +d'_Hippolyte_; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon +la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber +au-dessous de ceux que je viens de nommer. + + [337] J.-B.-Philippe Ghirardelli, né à Rome en 1623, est auteur de + deux tragédies: _Ottone_, représenté au palais Panfili, en 1652, + et _Il Costantino_, publié à Rome en 1653. Celle-ci est la + première tragédie italienne écrite en prose; elle fut + très-vivement critiquée par Augustin Favoriti, sous le pseudonyme + d'Ippolito Schiri Bandolo. Ghirardelli travailla avec tant + d'ardeur à la défense de sa pièce qu'il fut saisi d'une fièvre qui + l'emporta le 20 octobre 1653. + + [338] Bernardin Stefoni ou Stefonio, en latin Stefonius, né en + 1560, dans la province de Sabine, et entré en 1580 dans la Société + de Jésus, composa des tragédies que ses élèves firent représenter + avec un grand succès. Son _Crispus_ parut à Rome en 1601. + Stefonio, chargé dans les derniers temps de sa vie de l'éducation + des princes d'Éste, mourut à Modène le 8 décembre 1620. + +Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers +degrés de perfection pour la tragédie avoit une entière justesse de +son temps, et en la présence de ses compatriotes[339]; je n'en veux +point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de +notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une +espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point à +ses Athéniens ne plaît pas également à nos François; et je ne sais +point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer +tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a +écrit de la poétique. + + [339] VAR. (édit. de 1660): devant ses compatriotes. + +Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux +questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si +le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en +ceux[340] qu'il tire de l'histoire ou de la fable. + + [340] On lit ainsi dans les éditions de 1660-1668. L'édition de + 1682 porte _ce_, qui ne donne pas un sens aussi naturel. + +Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenoient si +peu de liberté, qu'ils arrêtoient leurs tragédies autour de peu de +familles, parce que ces sortes d'actions étoient arrivées en peu de +familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur +fournissoit des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en +l'autre discours[341]. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein +pouvoir aux poëtes par ces paroles: _Ils doivent bien user de ce qui +est reçu, ou inventer eux-mêmes_[342]. Ces termes décideroient la +question, s'ils n'étoient point si généraux; mais comme il a posé +trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connoître et les +diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les +trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque +distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant +plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote, +pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois. + + [341] Voyez ci-dessus, p. 15. + + [342] [Grec: Auton de heuriskein dei, kai tois paradedomenois + chrêsthai kalôs.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 5.) + +J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de +faire périr quelqu'un que l'on connoît, soit qu'on achève, soit qu'on +soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la +principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la +fable. Ces entreprises contre[343] des proches ont toujours quelque +chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont +pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre; +et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on +invente ne peut être de mise. + + [343] VAR. (édit. de 1660): entre. + +Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme +prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le +reconnoître pour son père ou pour son frère, et en tombe au +désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable[344], et par conséquent +on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son +père ou son frère sans le connoître, est si extraordinaire et si +éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer +à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et +de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les +marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple +qu'_OEdipe_; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez +nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que +l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé[345], ou +en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont +si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux +discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. +Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point +vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si +bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à +le voir sur la scène. Toute la _Métamorphose_ d'Ovide est +manifestement d'invention; on peut en tirer[346] des sujets de +tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des +épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions +rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme +Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des +épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà +inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans +leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que +supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poëte le +décrit[347]. + + [344] Le _que_ manque dans l'édition de 1663, mais c'est + évidemment une faute. + + [345] VAR. (édit. de 1660): «Et je ne me souviens point d'en avoir + vu chez nos historiens que celui de Thésée, qui fut reconnu par + son père comme il étoit prêt de l'empoisonner. Je sais que l'un et + l'autre sentent plus la fable que l'histoire et que par conséquent + leur aventure peut avoir été inventée.»--Dans les éditions de + 1663-1682 le passage relatif à Thésée a été transporté un peu plus + loin. Voyez p. 77, note [352], et p. 112, note [416]. + + [346] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on en peut tirer. + + [347] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): l'a décrit. + +De tels épisodes toutefois ne seroient pas propres à un sujet +historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueroient de rapport +avec l'action principale, et seroient moins vraisemblables qu'elle. +Les apparitions de Vénus et d'Éole ont eu bonne grâce dans +_Andromède_; mais si j'avois fait descendre Jupiter pour réconcilier +Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la +conspiration de Cinna, j'aurois fait révolter tout mon auditoire, et +cette merveille auroit détruit toute la croyance que le reste de +l'action auroit obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont +fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paroissent +historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne +les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui +viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidoient les Athéniens, qui +étoient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer +montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter +en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde +de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et +qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivoit pas chez les +Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à +plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que +nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des +saints que les anciens en avoient pour celle[348] de leur Apollon et +de leur Mercure: cependant qu'auroit-on dit, si pour démêler Héraclius +d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange? +Ce poëme est entre des chrétiens, et cette apparition y auroit eu +autant de justesse que celle[349] des Dieux de l'antiquité dans ceux +des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre +celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour +en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: _Non +omnia apud priores meliora, sed nostra quoque ætas multa laudis et +artium imitanda posteris tulit_[350]. + + [348] VAR. (édit. de 1663): celles. + + [349] VAR. (édit. de 1660-1668): celles. + + [350] Nec omnia.... (_Annales_, liv. III, chapitre LV.)--«Tout ne + fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus + et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles.» + +Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connoît +un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en +deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne +pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais. + +Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté: +non-seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable +et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même +si ce ne seroit point les bannir du théâtre que d'obliger les poëtes à +en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette +nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir été inventés par +leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en aye prêté +quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si +épaisses obscurités, et déterminer si l'_Iphigénie in Tauris_ est de +l'invention d'Euripide, comme son _Hélène_ et son _Ion_, ou s'il l'a +prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très-malaisé +d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements[351] n'arrivent +que très-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'éclat pour y +mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son +père, sur le point qu'il l'alloit faire périr, est le seul dont il me +souvienne[352]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur +la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront +produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de +l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer +beaucoup de larmes. + + [351] VAR. (édit. de 1663): de tels événements. + + [352] Dans l'édition de 1660 ce passage relatif à Thésée se trouve + plus haut sous une forme un peu différente (voyez p. 74, note 2). + C'est à partir de l'édition de 1663 qu'il a été transporté ici. + +L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets +qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes +assez formels par Aristote, lorsqu'il dit _qu'il ne faut point changer +les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un +autre qu'Oreste, ni Ériphyle par un autre qu'Alcméon_[353]. Cette +décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque +tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez +mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir. +L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est +besoin d'y suppléer pour remplir le poëme; et même il y a quelque +apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues +autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez +du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge; +ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions +l'action principale. Cette falsification seroit cause qu'il +n'ajouteroit aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit +aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à +l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus +forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de +preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée +tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait +différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que +ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont +conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux; +mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou +si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de +la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien +donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise +pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon +de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui +frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément. + + [353] [Grec: Tous men oun pareilêmmenous muthous luein ouk esti. + Legô de oion tên Klutaimnêstran apothanousan hupo tou Orestou, kai + tên Eriphulên hupo tou Alkmaiônos.] (Aristote, _Poétique_, chap. + XIV, 5.) + +C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses +enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste[354] à la vue du +peuple[355]. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les +croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de +Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la +même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur: + + _Quæcumque ostendis mihi sic, incredulus odi[356]._ + + [354] _Art poétique_, v. 185, 186. + + [355] VAR. (édit. de 1660): devant le peuple. + + [356] Quodcumque.... (Horace, _Art poétique_, v. 188.) + +Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur +dangereuse d'une action historique, je voudrois la faire arriver sans +la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours +ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopatre eut tué +Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son +retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il[357] en étoit, +la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse +fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un +parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus, +et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine +et sa noire perfidie alloient être découvertes, s'empoisonne dans son +désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en +leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition +de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle +devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des +hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de +l'amitié qu'on avoit pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne +diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce +changement, puisque Cléopatre périt par le même poison qu'elle +présente à Antiochus. + + [357] VAR. (édit. de 1660-1668): ce qui. + +Phocas étoit un tyran, et sa mort n'étoit pas un crime; cependant il a +été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère +que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de +préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même +de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat. +J'ai beaucoup osé dans _Nicomède_: Prusias son père l'avoit voulu +faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les +assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit +ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit +assassiner lui-même[358]. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et +après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide, +j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre maître de la vie de +ceux qui le persécutoient, sans le faire passer plus avant. + + [358] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Où il lui fit trouver la + mort qu'il lui destinoit. + +Je ne saurois dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de +Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne +doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure +que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez +Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle +est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie[359]. Je +ne puis même pardonner à Électre, qui passe pour une vertueuse +opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage +son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est +sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avoient droit d'en +faire autant dans _Rodogune_; mais je n'ai osé leur en donner la +moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux +acteurs n'étoit pas de l'usage des anciens[360]; et ces républicains +avoient une si forte haine des rois, qu'ils voyoient avec plaisir des +crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à +notre mode, il faudroit qu'Oreste n'eût dessein que contre Égisthe; +qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre +la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de +son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si +malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudroit porter à +cet assassin de son père. Ainsi elle mourroit de la main de son fils, +comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît +horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies +vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeureroit innocent. + + [359] Voyez la fin de l'_Électre_ de Sophocle. + + [360] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de nos anciens. + +Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il +nous apprend que _le pöete n'est pas obligé de traiter les choses +comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer, +selon le vraisemblable ou le nécessaire_[361]. Il répète souvent ces +derniers mots[362], et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y +suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me +pardonnera si je m'abuse. + + [361] [Grec: Phaneron de ek tôn eirêmenôn kai hoti ou to ta + genomena legein, touto poiêtou ergon estin, all' hoia an genoito, + kai ta dunata kata to eikos ê to anankaion.] (Aristote, + _Poétique_, chap. IX, 1.) + + [362] Particulièrement au chapitre XV, où ils sont répétés trois + fois de suite. + +Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse +d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables +n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le +besoin. C'est un privilége qu'il nous donne, et non pas une servitude +qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous +pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le +nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le +nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de +celui des deux que nous jugerons le plus à propos. + +Cette liberté du poëte se trouve encore en termes plus formels dans le +vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les +justifications dont il se peut servir contre la censure: _Il faut_, +dit-il, _qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et +qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles +ont été, ou comme elles ont dû être_[363]; par où il lui donne le +choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la +fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: _Si on le +reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il +réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute +de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en +publie l'opinion commune, comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la +plus grande partie n'a rien de véritable_. Et un peu plus bas: +_Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la +manière qu'il décrit[364]; néanmoins elles se sont passées +effectivement de cette manière_[365], et par conséquent il est hors de +faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de +nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions +de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre +d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de +ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier +quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions +faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous +recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là +quelque risque d'un plus foible succès; mais nous ne péchons que +contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas +contre les règles du théâtre. + + [363] [Grec: Epei gar esti mimêtês ho poiêtês, hôsper an ê + zôgraphos ê tis allos eikonopoios, anankê mimeisthai triôn ontôn + ton arithmon en ti aei; ê gar hoia ên ê estin, ê hoia phasi kai + dokei, ê hoia einai dei.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 1.) + + [364] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): De la manière qu'il les + décrit. + + [365] [Grec: Pros de toutois ean epitimatai hoti ouk alêthê, all' + hoia dei.... Ei de mêdeterôs, hoti houtô phasin, hoion ta peri + theôn.... Isôs de ou beltion men, all' outôs eiche.] (Aristote, + _Poétique_, chap. XXV, 6 et 7.) + +Je fais une seconde remarque sur ces termes de _vraisemblable_ et de +_nécessaire_, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce +philosophe, qui tantôt dit, _selon le nécessaire ou le vraisemblable_, +et tantôt _selon le vraisemblable ou le nécessaire_. D'où je tire une +conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le +vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le +nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le +dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis +aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre, +et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au +second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier. + +Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au +nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux +choses dans les actions qui composent la tragédie. La première +consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables +circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles +ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le +vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au +vraisemblable, dans la seconde. + +Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant +qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable, +sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer +dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en +l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons +parler souvent des personnes dans une place publique[366], qui +vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre; et je m'assure +que si on racontoit dans un roman ce que je fais arriver dans _le +Cid_, dans _Polyeucte_, dans _Pompée_, ou dans _le Menteur_, on lui +donneroit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée. +L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu +nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette +pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette +nécessité; et _la Suivante_, _Cinna_, _Théodore_, et _Nicomède_, n'ont +point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps, +comme ces autres poëmes. + + [366] Il n'y a sur ce sujet dans le premier Discours qu'un passage + fort peu important (voyez p. 41); mais la question est traitée + tout au long dans les _Examens_, notamment dans celui de _la + Galerie du Palais_. + +Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour +démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes +gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de +la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de +personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans +action, ou troublent[367] celle des autres. Le roman n'a aucune de ces +contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il +leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou +rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon +qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela +tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre[368], +où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en +présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments +l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se +départir[369] de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune +raison ni excuse légitime pour s'en écarter. + + [367] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ou ne troublent. + + [368] Ces trois derniers mots manquent dans l'édition de 1660. + + [369] VAR. (édit. de 1660): de s'écarter. + +Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout +dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par +des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous +en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas +tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus +large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses +selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une +autre façon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de +vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions +nécessaires. + +L'_Horace_ en peut fournir quelques exemples[370]: l'unité de lieu y +est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisoit un +roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai +employées, feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier +acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la +famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux +actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à +l'ouverture du second, Curiace paroît dans cette même salle pour l'en +congratuler. Dans le roman, il auroit fait cette congratulation au +même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la +famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux +pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à +moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de +leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire +paroître tous à là fois[371]. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût +aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y +mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant +par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans +vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait +vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une +autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille, +outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement +de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur +chambre, où le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du +combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs, +Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient +entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille +la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable, +comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les +premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même +chose, et que le roman placeroit ses personnages ailleurs qu'en cette +salle, s'ils en étoient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin +de chaque acte. + + [370] VAR. (édit. de 1660): J'anticipe l'examen d'_Horace_ pour en + donner des exemples. + + [371] VAR. (édit. de 1660): tout à la fois. + +Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une +action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le +vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne +regarde que les actions en elles-mêmes. + +Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de +l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que +cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce +qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et +nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir. +Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poëme +s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand +elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie +essentielle du poëme, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez +dans _Cinna_ des exemples[372] de ces deux sortes de liaisons: +j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre. +Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour +qu'il a pour Émilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut +se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est +vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La +bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces +remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par +cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce +que Cinna pouvoit demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui +est d'épouser Émilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette +consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet +nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans +son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'étoit proposé, et +par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions +vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire +d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable. + + [372] VAR. (édit. de 1660): _Cinna_ peut nous fournir des + exemples. + +Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et +du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui +composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de +trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent +l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes +falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes +quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les +dernières doivent toujours être nécessaires. + +Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la +vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. _Tout ce qui +s'est fait manifestement s'est pu faire_, dit Aristote, _parce que, +s'il ne s'étoit pu faire, il ne se seroit pas fait_[373]. Ce que nous +ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a +pas cette prérogative. _Nous avons une pente naturelle_, ajoute ce +philosophe, _à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se +faire_[374]; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la +vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre +croyable. + + [373] [Grec: Ta de genomena, phaneron hoti dunata; ou gar an + egeneto, ei ên adunata.] (Aristote, _Poétique_, chap. IX, 6.) + + [374] [Grec: Ta men oun mê genomena oupô pisteuomen einai dunata.] + (_Ibid._)--Corneille a tort de dire «ajoute;» ces mots viennent + dans Aristote avant la citation précédente. + +A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa +pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est _une +chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni +manifestement vraie ni manifestement fausse_. On en peut faire deux +divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en +ordinaire et extraordinaire. + +Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos +que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le +particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade, +compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi +tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce +qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César, +après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence +avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à +parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre +civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se +réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre. + +Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut +rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y +peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a +des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un +auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois +un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je +choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût +marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté seroit +toute visible; et c'en seroit une encore plus palpable si je plaçois +Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un +même jour. Il y a des choses sur qui le poëte n'a jamais aucun droit. +Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle +regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou +d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou +les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais +il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du +temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les +noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des +fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes, +ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur +situation étoit dès le commencement du monde; nous devons présumer +qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque; +et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes. +Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris +fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de +mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais +l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux +autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en +échappe beaucoup à la connoissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en +peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les +lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la +vie. Je n'en excepte pas même les _Commentaires_ de César, qui +écrivoit sa propre histoire, et devoit la savoir toute entière. Nous +savons quels pays arrosoit le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans +les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être +rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous +pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce +temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et +d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à +l'autre. C'est de cette façon, que Barclay en a usé dans son +_Argenis_[375], où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de +nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes +les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son +invention aussi bien que leurs actions. + + [375] Jean Barclay, né à Pont-à-Mousson en 1582, écrivit à Rome + son roman allégorique intitulé _Argenis_, dans lequel il raconte + sous des noms supposés les intrigues politiques de la cour de + France. Il le dédia à Louis XIII le 1er juillet 1621, et mourut le + 12 août suivant. + +Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve _le +poëte excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme +contre la médecine ou contre l'astrologie_[376]. A quoi je réponds +_qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but +de son art, auquel il n'auroit pu arriver autrement_; encore +avoue-t-il _qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher +point du tout_[377]. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je +ferois distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce +qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre, +tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et +les arts sans la connoissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne +sauroit établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la +géographie et la chronologie. Comme il ne sauroit représenter aucune +action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est +inexcusable s'il fait paroître de l'ignorance dans le choix de ce lieu +et de ce temps où il la place. + + [376] [Grec: Ei de to proelesthai mê orthôs, alla ton hippon amphô + ta dexia probeblêkota ê to ath' hekastên technên hamartêma, oion + to kat' iatrikên ê allên technên, hê adunata pepoiêtai hopoiaoun, + ou kath'heautên.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 4.) + + [377] [Grec: Prôton men gar, an ta pros autên tên technên adunata + pepoiêtai, hêmartêtai. All' orthôs echoi, ei tunchanoi tou telous + tou autês.... Ei mentoi to telos ê mallon ê hêtton enedecheto + huparchein kai kata tên peri toutôn technên hêmartêtai, ouk + orthôs; dei gar, ei endechetai, holôs mêdamê hêmartêsthai.] + (_Ibid._, 5.) + +Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et +extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou +du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une +action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais +qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller +point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui +servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de +l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en +exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps, +parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui. +Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable +extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé +par un moins subtil que lui; l'autre d'un foible qui se bat contre un +plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque +jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus +foible est la plus équitable[378]. Il semble alors que la justice du +ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance +d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui +s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi +la victoire du Cid contre le Comte se trouveroit dans la vraisemblance +extraordinaire, quand elle ne seroit pas vraie. _Il est +vraisemblable_, dit notre docteur, _que beaucoup de choses arrivent +contre le vraisemblable_[379]; et puisqu'il avoue par là que ces +effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerois +mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le +nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité. + + [378] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XVIII, 6. + + [379] [Grec: Eikos gar kai para to eikos genesthai.] (Aristote, + _Poétique_, chapitre XXV, 17; voyez aussi chap. XVIII, 6.) + +On peut m'objecter que le même philosophe dit _qu'au regard de la +poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible +incroyable_[380], et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du +vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit +manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y +a des choses impossibles qui sont croyables. + + [380] [Grec: Proaireisthai te dei adunata eikota mallon ê dunata + apithana.] (_Ibid._, chap. XXIV, 10.) + +Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet +impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y +a des choses impossibles en elles-mêmes qui paroissent aisément +possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une +autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions +l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées[381] comme nous +les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il +n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles +paroissent manifestement possibles quand elles sont dans la +vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de +l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit +de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans +_Nicomède_ est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir +son père sans le voir, et que ses frères du second lit étoient en +otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans +_Héraclius_ ne l'est pas moins, puisqu'il n'étoit pas fils de Maurice, +et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme +tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de +l'Afrique, dont il étoit gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On +ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux +tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la +mettent aisément à quartier[382] pour se plaire à leur représentation, +parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent +de la particulière. + + [381] VAR. (édit. de 1660): Se soient passées. + + [382] _Mettre à quartier_, mettre à l'écart, mettre de côté. + +Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses +est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion +commune, et par cette vieille traditive[383] qui nous a accoutumés à +en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de +joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes +erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente, +quand le titre du poëme le prépare à n'y voir rien que d'impossible en +effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite +qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec +les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se +persuader du reste. + + [383] _Traditive_, tradition, chose apprise par tradition. + +Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il +est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote +parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à +nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce +qui regarde la poésie, n'est autre chose que _le besoin du poëte pour +arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs_. Cette +définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec +[Grec: anankaion], qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument +nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à +parvenir à quelque chose. + +Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la +variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa +maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme +offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont +besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut +préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut +ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur +dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué +là-dessus; je n'en dirai pas davantage. + +Le but du poëte est de plaire selon les règles de son art. Pour +plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles +actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités +d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière +par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la +générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière +beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit +jamais les pousser au delà de la vraisemblance extraordinaire, parce +que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une +nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que +d'en parer son poëme contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire +selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans +l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue +et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux +articles que sur celui des embellissements. + +Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans +l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et +dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent +arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de +violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette +sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas +jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter; +et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire, +et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osoit s'enhardir à +les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller +plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerois en ce +cas un conseil que peut-être il trouveroit salutaire: c'est de ne +marquer aucun temps préfix dans son poëme, ni aucun lieu déterminé où +il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur auroit plus de +liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'étoit +point fixée par ces marques; et[384] il pourroit ne s'apercevoir pas +de cette précipitation, si elles ne l'en faisoient souvenir, et n'y +appliquoient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti +d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se +délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de +combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit +dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les +spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si +j'avois fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être +n'y auroit-on pas pris garde. + + [384] Le mot _et_ ne se trouve pas dans l'édition de 1660. + +Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de +presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de +jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient +vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: _ou nécessaires_, comme pour +la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de +l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes +communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies, +qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez +Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de +leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont +mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes +illustres qu'on y fait paroître; il y entre des batailles, des prises +de villes, de grands périls, des révolutions d'États; et tout cela va +malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à +ce qui se passe sur la scène. + +Si vous me demandez jusqu'où[385] peut s'étendre cette liberté qu'a le +poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la +considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire +une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous +n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilége peut avoir lieu, +il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou +moins connus. Il m'étoit beaucoup moins permis dans _Horace_ et dans +_Pompée_, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans +_Rodogune_ et dans _Nicomède_, dont peu de gens savoient les noms +avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y +peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous +les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que +ce qu'on en conserve dans le même poëme. C'est ainsi qu'il faut +entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement: + + _Ficta voluptatis causa sint proxima veris_[386], + +et non pas en porter la signification jusqu'à celles[387] qui peuvent +trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du +sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la +peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours: + + _.... Dabiturque licentia sumpta pudenter_[388]. + + [385] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques où. + + [386] Horace, _Art poétique_, v. 338. + + [387] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à celles. + + [388] Horace, _Art poétique_, v. 51. + +Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se +peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point +besoin de grâce que d'en recevoir. + + + + +DISCOURS + +DES TROIS UNITÉS + +D'ACTION, DE JOUR, ET DE LIEU. + + +Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre[389] +que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant +d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en +resteroit peu de chose à dire, si je me défendois absolument de +répéter. + + [389] VAR. (édit. de 1660): de seize pièces de théâtre. + +Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste, +dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des +principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que +son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je +prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et +plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on +tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier +péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un +second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en +repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me +fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls +attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais +j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans _Horace_ +et dans _Théodore_, dont il n'est point besoin que le premier tue sa +soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre +après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort +de Polyxène et celle d'Astyanax, dans _la Troade_ de Sénèque, ne font +la même irrégularité. + +En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la +tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le +poëte choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et +une fin; et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui +aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut +contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir +qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le +calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres +imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur +dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin +de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin +qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les +intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne +paroissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque +acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui +qui le suit. + +Si vous me demandiez ce que fait Cléopatre dans _Rodogune_, depuis +qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle +rejoigne Antiochus au quatrième, je serois bien empêché à vous le +dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin +de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour +régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en +voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un +autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après +l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette +mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche +d'exécuter au cinquième. + +Dans _le Menteur_, tout l'intervalle du troisième au quatrième +vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos +n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes, +parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par +le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et +dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à +quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même +si elle se montre. + +Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font +les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends +pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais +seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin +que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence +de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien +de ce qu'a fait Cléopatre depuis le second acte jusques au quatrième, +parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important +pour l'action principale que je prépare; mais je fais connoître, dès +le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle +d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait +une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le +poëte n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions +particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui +lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du +spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles +produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et +cacher les autres derrière la scène, pour les faire connoître au +spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de +l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent +avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites +par celles qui les précèdent, et que toutes ayent leur source dans la +protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie +dès le premier Discours[390], bien qu'elle soit nouvelle et contre +l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En +voici le premier: _Il y a grande différence_, dit-il, _entre les +événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent +les uns à cause des autres_[391]. Les Maures viennent dans _le Cid_ +après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le +pêcheur vient dans _Don Sanche_ après qu'on soupçonne Carlos d'être le +prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous +les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel, +et porte en termes exprès, _que tout ce qui se passe dans la tragédie +doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a +précédé_[392]. + + [390] Voyez plus haut, p. 42 et suivantes. + + [391] [Grec: Diapherei gar polu ginesthai tade dia tade, ê meta + tade.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.) + + [392] [Grec: Tauta de dei ginesthai ex autês tês sustaseôs tou + muthou, hôste ek tôn progegenêmenôn sumbainein ê ex anankês ê kata + to eikos ginesthai tauta.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.) + +La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de +chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de _la +Suivante_, est un grand ornement dans un poëme, et qui sert beaucoup à +former une continuité d'action par la continuité de la représentation; +mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens +ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs +actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendoit +bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons +quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples +du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'_Ajax_, +dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la +scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du +troisième acte de _l'Eunuque_ de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a +aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre +quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour +modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus +négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur +celles de Buchanan[393], de Grotius[394] et de Heinsius[395], dont +j'ai parlé dans l'examen de _Polyeucte_, pour en demeurer d'accord. +Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauroient +plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil +et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y aye pu faire +de réflexion. Le quatrième acte de _Cinna_ demeure au-dessous des +autres par ce manquement; et ce qui n'étoit point une règle autrefois +l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique. + + [393] George Buchanan, poëte et historien, né en 1506 à Kilkerne, + en Écosse, mort à Édimbourg, le 28 septembre 1582, est auteur de + deux tragédies latines: un _Jephté_ qu'il dédia en 1554 au + maréchal de Brissac, et qui fut traduit par Pierre Brinon, + conseiller au Parlement de Normandie, et divisé par lui en sept + actes, et un _Saint Jean-Baptiste_. + + [394] Grotius, dont le véritable nom est Hugues de Groot, né à + Delft le 10 avril 1583 et mort dans la nuit du 28 au 29 août 1645, + est célèbre comme érudit et comme publiciste. Il a écrit trois + tragédies latines: la première sur la chute d'Adam, _Adamus + exsul_; la seconde sur la Passion, _Christus patiens_; la + troisième sur l'élévation de Joseph, _Sophompaneas_, c'est-à-dire + le Sauveur du monde. + + [395] Daniel Heinsius, illustre philologue, né à Gand en 1580, + mort à Leyde le 23 février 1665, est auteur d'un _Herodes + infanticida_, vivement critiqué par Balzac, mais qui n'en fut pas + moins fort admiré. + +J'ai parlé de trois sortes de liaisons dans cet examen de _la +Suivante_: j'ai montré aversion pour celles de bruit, indulgence pour +celles de vue, estime pour celles de présence et de discours; et dans +ces dernières j'ai confondu deux choses qui méritent d'être séparées. +Celles qui sont de présence et de discours ensemble ont sans doute +toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de +discours sans présence, et de présence sans discours, qui ne sont pas +dans le même degré. Un acteur qui parle à un autre d'un lieu caché, +sans se montrer, fait une liaison de discours sans présence, qui ne +laisse pas d'être fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme +qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux +qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui +souvent a mauvaise grâce, et tombe dans une affectation mendiée, +plutôt pour remplir ce nouvel usage qui passe en précepte, que pour +aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisième acte +de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la +réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de +ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre, +seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopatre. +Ammon[396] fait la même chose au quatrième d'_Andromède_, en faveur de +Phinée, qui se retire à la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit +arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les +scènes, où ils ont si peu de part qu'ils n'y sont comptés pour rien. +Autre chose est quand ils se tiennent cachés pour s'instruire de +quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui +croient n'être entendus de personne; car alors l'intérêt qu'ils ont à +ce qui se dit, joint à une curiosité raisonnable d'apprendre ce qu'ils +ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action +malgré leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achorée +mêlent une présence si froide aux scènes qu'ils écoutent, qu'à ne rien +déguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de +prétexte, ils ne s'arrêtent que pour les lier avec celles qui les +précèdent, tant l'une et l'autre pièce s'en peut aisément passer. + + [396] Dans les éditions publiées par Pierre Corneille on lit ici + et un peu plus loin, au lieu de ce nom, celui de Timante, autre + personnage d'_Andromède_; mais c'est par suite d'une confusion + évidente. Elle n'a pas échappé à Thomas Corneille; en 1692 il a + corrigé ce passage, et son texte a été suivi par tous les + éditeurs. + +Bien que l'action du poëme dramatique doive avoir son unité, il y faut +considérer deux parties: le noeud et le dénouement. _Le noeud est +composé_, selon Aristote, _en partie de ce qui s'est passé hors du +théâtre avant le commencement de l'action qu'on y décrit et en partie +de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénouement_. _Le +changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux +parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement +avec ce qui le suit regarde l'autre[397]._ Le noeud dépend +entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poëte; et +l'on n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses +selon le vraisemblable ou le nécessaire, dont j'ai parlé dans le +second Discours; à quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins +qu'il lui est possible de choses arrivées avant l'action qui se +représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne +sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est +obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans +auparavant[398], pour comprendre ce qu'il voit représenter; mais +celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le +théâtre, depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet, +parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie +de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant +d'illustres suffrages à _Cinna_ pour le mettre au-dessus de ce que +j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il +fait de sa conspiration à Émilie étant plutôt un ornement qui +chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction nécessaire de +particularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire +pour l'intelligence de la suite. Émilie leur fait assez connoître dans +les deux premières scènes qu'il conspiroit contre Auguste en sa +faveur; et quand Cinna lui diroit tout simplement que les conjurés +sont prêts au lendemain, il avanceroit autant pour l'action que par +les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a +dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intrigues qui +commencent dès la naissance du héros, comme celui d'_Héraclius_; mais +ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à +l'attention du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un +plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent. + + [397] [Grec: Ta men exôthen kai enia tôn esôthen pollakis hê + desis, to de loipon hê lusis. Legô de desin men einai tên ap' + archês mechri toutou tou merous o eschaton estin, ex hou + metabainei eis dustuchian ê eis eutuchian, lusin de tên apo tês + archês tês metabaseôs mechri telous.] (Aristote, _Poétique_, + chapitre XVIII, 1.) + + [398] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de ce qui s'est fait il y a + dix ou douze ans. + +Dans le dénouement je trouve deux choses à éviter, le simple +changement de volonté, et la machine. Il n'y a pas grand artifice à +finir un poëme, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des +premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans +aucun événement notable qui l'y oblige: j'en ai parlé au premier +Discours[399], et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus +d'adresse quand elle ne sert qu'à faire descendre un Dieu pour +accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus +comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'_Oreste_: ce +prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de +Clytemnestre, et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et +d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en +faire autant de l'autre, si on ne révoque l'arrêt prononcé contre eux. +Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse +que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne +qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Électre; et de peur que la mort +d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione +épousât Oreste qui venoit de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle +n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au +ciel dans l'instant qu'ils pensoient la tuer. Cette sorte de machine +est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste +de la pièce, et fait un dénouement vicieux. Mais je trouve un peu de +rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont +Médée se sert pour s'enfuir de Corinthe après la vengeance qu'elle a +prise de Créon. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que +de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapporté dans le poëme des +actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après +ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son +père Éson depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux +invisibles au présent qu'elle a fait à Créuse, ce char volant n'est +point hors de la vraisemblance; et ce poëme n'a point besoin d'autre +préparation pour cet effet extraordinaire. Sénèque lui en donne une +par ce vers, que Médée dit à sa nourrice: + + _Tuum quoque ipsa corpus hinc mecum aveham_[400]; + +et moi, par celui-ci qu'elle dit à Égée: + + Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[401]. + +Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune +précaution, peut être juste, et ne retomber ni sur Sénèque, ni sur +moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier +sur cet article. + + [399] Voyez plus haut, p. 28. + + [400] Vers 974. + + [401] Vers 1279. + +De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une +portion, mais non pas si égale qu'on n'en réserve plus pour le dernier +que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier +qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier +que[402] peindre les moeurs des personnages, et marquer à quel point +ils en sont de l'histoire qu'on va représenter[403]. Aristote n'en +prescrit point le nombre; Horace le borne à cinq; et bien qu'il +défende d'y en mettre moins[404], les Espagnols s'opiniâtrent à +l'arrêter à trois, et les Italiens font souvent la même chose. Les +Grecs les distinguoient par le chant du choeur, et comme je trouve +lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poëmes ils le faisoient +chanter plus de quatre fois, je ne voudrois pas répondre qu'ils ne les +poussassent jamais au delà de cinq. Cette manière de les distinguer +étoit plus incommode que la nôtre; car ou l'on prêtoit attention à ce +que chantoit le choeur, ou l'on n'y en prêtoit point: si l'on y en +prêtoit, l'esprit de l'auditeur étoit trop tendu, et n'avoit aucun +moment pour se délasser; si l'on n'y en prêtoit point, son attention +étoit trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte +commençoit, il avoit besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en +son imagination ce qu'il avoit déjà vu[405], et en quel point l'action +étoit demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités: +l'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit +même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui +a plu ou déplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les +idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point +besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention. + + [402] VAR. (édit. de 1660-1664): On peut même n'y faire autre + chose que, etc. + + [403] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Qu'on va représenter et qui + a quelquefois commencé longtemps auparavant. + + [404] _Neve minor, neu sit quinto productior actu + Fabula...._ + (Horace, _Art poétique_, v. 189, 190.) + + [405] VAR. (édit. de 1660-1664): Il avoit besoin d'un effort + d'esprit pour y rappeler ce qu'il avoit déjà vu. + +Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle; mais +comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui +proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou +moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour +employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut, +s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque +acteur; surtout pour la sortie je tiens cette règle indispensable, et +il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du +théâtre seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire. + +Je ne serois pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend +l'acteur; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet +de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne +de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre +raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez +lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas +sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer +_Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est +présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la +nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le +théâtre pour y venir. Ainsi je dispenserois volontiers de cette +rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les +autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y +doit entrer qui n'aye sujet de parler à lui, ou du moins qui +n'ait[406] lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout +lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie, +soit dans la tragédie, il doit absolument ou faire juger qu'il +reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le +second acte[407] et Julie dans le troisième de la même pièce, ou +donner raison en rentrant pourquoi il revient sitôt. + + [406] Ici, contre l'usage le plus ordinaire de Corneille, on lit + _ait_, au lieu de la forme _aye_, qui est à la ligne précédente. + Le mot est imprimé de même, avec cette double orthographe _aye_ et + _ait_, dans les éditions de 1660-1668. + + [407] VAR. (édit. de 1660): le deuxième acte. + +Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire +sans le secours des comédiens, et hors de la représentation[408]. Pour +faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit +que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire +pour la concevoir et se la représenter[409] lui-même dans son esprit +diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serois d'avis +que le poëte prît grand soin de marquer à la marge[410] les menues +actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur +ôteroient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravaloit à les +exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre; mais sur le +livre on seroit assez souvent réduit à deviner, et quelquefois même on +pourroit deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites +choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut +m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqué, ils nous laissent beaucoup +d'obscurités dans leurs poëmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui +puissent développer; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout toutes +les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre +entièrement leur méthode, il ne faudroit mettre aucune distinction +d'actes ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent +cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à +la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou +s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni +leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la +marge[411]. + + [408] Voyez le chapitre XXVI de la _Poétique_. + + [409] VAR. (édit. de 1660-1664): et la représenter. + + [410] Ces indications se trouvent effectivement imprimées à la + marge dans la plupart des premières éditions des pièces séparées + et dans l'édition in-folio du _Théâtre_ de Corneille (1663). + + [411] En général Corneille a plus développé ces indications de + mise en scène dans la première édition de chacune de ses pièces + que dans les réimpressions qu'il en a faites. + +Nous avons encore une autre raison particulière de ne pas négliger ce +petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos +pièces entre les mains des comédiens qui courent les provinces[412], +que nous ne pouvons avertir que par là de ce qu'ils ont à faire, et +qui feroient d'étranges contre-temps, si nous ne leur aidions par ces +notes. Ils se trouveroient bien embarrassés au cinquième acte des +pièces qui finissent heureusement, et où nous rassemblons tous les +acteurs sur notre théâtre; ce que ne faisoient pas les anciens: ils +diroient souvent à l'un ce qui s'adresse à l'autre, principalement +quand il faut que le même acteur parle à trois ou quatre l'un après +l'autre. Quand il y a quelque commandement à faire à l'oreille, comme +celui de Cléopatre à Laonice pour lui aller querir du poison[413], il +faudroit un _a parte_ pour l'exprimer en vers, si l'on se vouloit +passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus +insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen +de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragédie soit aussi +belle à la lecture qu'à la représentation, en rendant facile à +l'imagination du lecteur tout ce que le théâtre présente à la vue des +spectateurs. + + [412] VAR. (édit. de 1660): des comédiens des provinces. + + [413] Voyez la scène III du Ve acte de _Rodogune_. + +La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote, +_que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du +soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup_[414]. Ces paroles +donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues +d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de +douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans +considérables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés +à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois +les vingt-quatre heures entières, mais je me servirois même de la +licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les +pousserois sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en +droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre[415] les rigueurs, +_odia restringenda, favores ampliandi_; et je trouve qu'un auteur est +assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos +anciens d'aller jusqu'à l'impossible. Euripide, dans _les +Suppliantes_, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une +bataille devant les murs de Thèbes, qui en étoient éloignés de douze +ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis +qu'il est parti jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit +de sa victoire, Éthra et le choeur n'ont que trente-six vers à +dire[416]. C'est assez bien employé[417] un temps si court. Eschyle +fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre. +Il étoit demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitôt que +cette ville seroit prise, il le lui feroit savoir par des flambeaux +disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumeroit +incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et +ainsi du reste; et par ce moyen elle devoit apprendre cette grande +nouvelle dès la même nuit. Cependant à peine l'a-t-elle apprise par +ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le +navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire[418], aye +été aussi vite, que l'oeil à découvrir ces lumières. _Le Cid_ et +_Pompée_, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés +de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque +chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités. + + [414] [Grec: Hê men gar hoti malista peiratai hupo mian periodon + hêliou einai ê mikron exallattein.] (Aristote, _Poétique_, chap. + V, 4.) + + [415] Dans ce passage _restreindre_ est écrit ainsi; mais dans + l'édition de 1663 il y a _rétraindre_, comme plus haut (voyez p. + 35 et note 2). + + [416] Voyez _les Suppliantes_ d'Euripide, v. 598-634. Du reste + Éthra ne dit rien et ne fait qu'écouter le choeur divisé en deux + parties. + + [417] C'est le texte de toutes les éditions données par P. + Corneille et encore de celle qui a été publiée par son frère en + 1692. + + [418] Corneille a bonne mémoire: le héraut qui précède Agamemnon + et annonce sa venue raconte assez longuement la tempête à laquelle + il a échappé. Voyez l'_Agamemnon_ d'Eschyle, v. 650 et suivants. + +Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et +auroient raison, si elle n'étoit fondée que sur l'autorité d'Aristote; +mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui +sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou pour en mieux +parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute +que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent +mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et +ressembleroient parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en +demandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point +ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du +poëme dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa +représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il +se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois +pas que _Rodogune_ en demande guère davantage, et peut-être qu'elles +suffiroient pour _Cinna_. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces +deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de +beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le déréglement, et +de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'aye plus ses +dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection. + +Surtout je voudrois laisser cette durée à l'imagination des auditeurs, +et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en +avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu +forcée comme au _Cid_, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de +cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poëme +par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à +l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au +troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une +affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la +possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le +puisse trouver aisément, si on[419] y veut prendre garde, sans y +appliquer l'esprit malgré soi[420]. Dans les actions même qui n'ont +point plus de durée que la représentation, cela seroit de mauvaise +grâce si l'on marquoit d'acte en acte qu'il s'est passé une demie +heure[421] de l'un à l'autre. + + [419] VAR. (édit. de 1668): si l'on. + + [420] VAR. (édit. de 1660-1664): Qui ne fait que l'importuner.... + et qu'il le puisse trouver aisément, s'il y veut prendre garde, + sans y appliquer son esprit malgré lui.--Le changement fait en + 1682 était une correction nécessaire; dans les premières éditions + de ce discours, Corneille avait construit la phrase comme si, au + commencement du paragraphe, il avait employé le mot _auditeur_ au + singulier, et non au pluriel. + + [421] Telle est l'orthographe de Corneille. Voyez le _Lexique_. + +Je répète ce que j'ai dit ailleurs[422], que quand nous prenons un +temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il +faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que +chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en +consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle; +car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime +toutefois que le cinquième, par un privilége particulier, a quelque +droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action +qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa +représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans +l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui +sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y +demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et +semble demeurer sans action[423]. Il est hors de doute que depuis que +Phocas est sorti au cinquième d'_Héraclius_ jusqu'à ce qu'Amyntas +vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait +derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian +et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius, +dans celui de _Nicomède_, n'ont pas tout le loisir dont ils auroient +besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à +la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre +contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de +Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule +de cette précipitation, dont peut-être on trouveroit plusieurs +exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me +fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'_Andrienne_. +Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire +sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de +sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle +à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette +entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent +sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne sauroit donner +tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et +non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter +à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette +inconnue. + + [422] Dans l'_Examen_ de _Mélite_ (p. 141), qui précède le présent + Discours dans les éditions données par Corneille. Voyez la note 1 + de la p. 13. + + [423] VAR. (édit. de 1660): sans actions. + +Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le +théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans +_Cinna_ et dans _Rodogune_, le cinquième acte n'a point besoin de ce +privilége, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive +pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il +est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il +ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en +est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, +on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon, +qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en +est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise: +l'attention est épuisée, et il faut finir. + +Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action +tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse +connoître par narration, ou par quelque autre manière plus +artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y +en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il +faut éclaircir, comme _OEdipe_. Je ne répéterai point que, moins on se +charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de +gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans +demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je +ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix +d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en +présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait +jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui +d'_Horace_[425], où deux peuples devoient décider de leur empire par +une bataille; celui de _Rodogune_[426], d'_Andromède_, et de _Don +Sanche_. Dans _Rodogune_, c'est un jour choisi par deux souverains +pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour +une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour +l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit +d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le +succès de leur amour. Celui d'_Andromède_ et de _Don Sanche_ ne sont +pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire[427], les +occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes +ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le +hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les +aye destinés de longue main. + + [424] VAR. (édit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes. + + [425] VAR. (édit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature + que celui d'_Horace_, etc. + + [426] Devant les mots: «Celui de _Rodogune_, etc.,» l'édition de + 1660 ajoute: «Ce dernier (volume) en a trois, celui de _Rodogune_, + etc.» + + [427] VAR. (édit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire. + +Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans +Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que +la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de +jour[428], et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où +un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion +est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste, +les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen[429]. +Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce +qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en +effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre +qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle, +suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si +malaisé, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de nécessité +trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je +l'ai fait voir exact dans _Horace_, dans _Polyeucte_ et dans _Pompée_; +mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans +_Polyeucte_, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amitié l'une +pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être +toujours ensemble, comme dans l'_Horace_, ou qu'il leur puisse arriver +comme dans _Pompée_, où l'empressement de la curiosité naturelle fait +sortir de leurs appartements Cléopatre au second acte, et Cornélie au +cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi +au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même +dans _Rodogune_: Cléopatre et elle ont des intérêts trop divers pour +expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrois en +dire ce que j'ai dit de _Cinna_, où en général tout se passe dans +Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié +chez Émilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie +seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de +Cléopatre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième +peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que +Cléopatre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y seroit mal placé. +Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse +être présent. La même chose se rencontre dans _Héraclius_. Le premier +acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez +Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut +achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans +l'appartement de cette princesse de la perte de son frère. + + [428] Nous avons adopté la leçon des éditions de 1660-1668; elle + nous paraît préférable à celle de l'édition de 1682, où on lit: + «l'unité du jour.» + + [429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste, + car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait + alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve + le passage suivant d'un placard publié par M. Ph. Salmon dans les + _Archives du bibliophile_ du libraire Claudin (8e année, 1860, nº + 33, p. 357): + + «De par le Roi, + + «On fait à savoir que les coches et carrosses de Paris à Rouen, et + de Rouen à Paris, logent présentement à la rue Saint-Denis devant + l'Hôtel Saint-Chaumont où pend pour enseigne _l'image sainte + Marguerite_; et à Rouen à la _Truie qui file_ rue Martainville. Et + commenceront les premiers départs le vingt-troisième mars mil six + cent quarante-sept, cinq heures du matin précisément, pour arriver + aux dits lieux en deux jours. + + [430] VAR. (édit. de 1660-1668): pour ne dire impossible. + +Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique, +donnoient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. +Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son _Ajax_, qui sort du +théâtre afin de trouver[431] un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à +la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue +n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est +sorti que pour en choisir un autre. + + [431] VAR. (édit. de 1660-1668): afin de chercher. + +Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les +princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et +l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais +ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs +secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre +accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans +tous nos poëmes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de +ceux que nous voyons réussir avec éclat. + +Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est +possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de +sujets, j'accorderois très-volontiers que ce qu'on feroit passer en +une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse +que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela seroit un +peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers +enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de _Cinna_ ne +sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son +palais, et tantôt la maison d'Émilie. _Le Menteur_ a les Tuileries et +la place Royale dans Paris, et _la Suite_ fait voir la prison et le +logis de Mélisse dans Lyon. _Le Cid_ multiplie encore davantage les +lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de +scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la +maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, +et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans +doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en +quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je +voudrois qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât[432] +dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait +dans les trois premiers de _Cinna_; l'autre, que ces deux lieux +n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux +ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux +sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela +aideroit à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la +diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion +malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la +plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. +Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas +chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le +reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans _le +Menteur_ et _la Suite_, où les différentes décorations font +reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait[433]. + + [432] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on n'en changeât. + + [433] Le mot est écrit ainsi dans toutes les éditions, de 1660 à + 1682. + +Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas +vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils +sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes +qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui +la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la +vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le +quatrième acte de _Rodogune_, et le troisième d'_Héraclius_, où j'ai +déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui +parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des +fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des +fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni +l'appartement de Cléopatre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui +porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans +_Héraclius_; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers +appartements, à qui j'attribuerois deux priviléges: l'un, que chacun +de ceux qui y parleroient fût présumé y parler avec le même secret que +s'il étoit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre +commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le +théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à +eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer +cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des +scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice, +qu'elle devroit mander pour parler à elle; et dans le quatrième +Cléopatre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir +Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit +aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette +princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première +scène fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce +tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu. + + [434] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): nos. + +Beaucoup de mes pièces[435] en manqueront si l'on ne veut point +admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir, +quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je +n'ai pu y en réduire que trois: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompée_. Si +je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore +davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène +avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs +d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou douze poëmes de +cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore +plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience +quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses +elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions, +ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de +l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec +les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en +trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre +lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les +miens[436]. + + [435] VAR. (édit. de 1660): toutes les pièces de ce volume. + + [436] Dans l'édition de 1660, le Discours se termine par le + paragraphe suivant: «Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la + page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume + (voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mépris, et ai cité + pour un sujet de tragédie de la seconde espèce, comme _OEdipe_, + l'exemple de Thésée, qui manifestement se doit ranger entre ceux + de la troisième, tels que l'_Iphigénie in Tauris_. C'est un effet + d'un peu de précipitation, qui ne rompt point le raisonnement en + ce lieu-là; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il + ne s'y méprenne pas comme moi.» + + + + +MÉLITE + +COMÉDIE + +1629 + + + + +NOTICE. + + J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande, + Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, + Puisque ce fut par là que j'appris à rimer. + Mon bonheur commença quand mon âme fut prise, + Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise; + Charmé de deux beaux yeux, _mon vers charma la cour_, + Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour. + + +Si l'on rapproche de ces vers de l'_Excuse à Ariste_ le passage +suivant de l'examen de _Mélite_, où Corneille dit en parlant du succès +de sa pièce: «Il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau +jusqu'alors et _me fit connoître à la cour_;» il devient +très-vraisemblable, par le propre témoignage du poëte, que son premier +amour lui inspira sa première comédie. + +Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de détails plus +précis et de circonstances plus nombreuses à mesure qu'on s'est +éloigné davantage de l'époque à laquelle elle semble appartenir, +non-seulement _Mélite_ serait due à l'influence de l'amante de +Corneille, mais elle renfermerait le récit exact de sa passion et +deviendrait de la sorte un précieux élément de sa biographie. + +Dans l'impossibilité où nous sommes de distinguer ici le vrai du faux, +nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manière dont s'est +formée cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou +moins loin, selon sa témérité personnelle, sur la foi des guides que +nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude. + +Les _Nouvelles de la république des lettres_ de janvier 1685[437] +contiennent un éloge de Corneille, où cette anecdote est déjà indiquée +en ces termes: «Il ne songeoit à rien moins qu'à la poësie, et il +ignoroit lui-même le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il +lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire +une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité.» + + [437] Article X, p. 89. + +Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frère, s'exprime ainsi, dans +son _Dictionnaire géographique_, au mot _Rouen_: «Une aventure galante +lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un +sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.» + +Nous arrivons enfin au récit le plus détaillé et le plus généralement +répandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destinée par +Fontenelle à faire partie d'une _Histoire du théâtre françois_, et +composée par lui dans sa jeunesse, mais publiée pour la première fois +en 1729 par d'Olivet, à la suite de l'_Histoire de l'Académie_ de +Pellisson: «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de +la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit +plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita +dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce +léger sujet il fit la comédie de _Mélite_.» En publiant lui-même, en +1742, son _Histoire du théâtre françois_, Fontenelle ajouta: «La +demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de _Mélite_, nom +glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut +son amant.» + +Dans un manuscrit de 1720, intitulé _Athenæ Normannorum veteres ac +recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia_, conservé à +la Bibliothèque de Caen sous le nº 55, et dont je dois la +connaissance à M. Eugène Chatel, archiviste du Calvados, on lit +l'article suivant sur Mélite: «_Melita_, nomen foeminæ cujusdam +nobilis rothomageæ.» + +L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand +nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que +sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la +Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le +nº 57, «_Le Moréri des Normands_, en deux tomes, par Joseph-André +Guiot de Rouen, _Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X +volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses +illustres_,» nous fait connaître son nom réel. + +Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup +de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie +Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans +cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent +de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après +quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille +à faire la comédie de _Mélite_, anagramme du nom de sa maîtresse.» + +«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses _Nouveaux détails sur +Pierre Corneille_ publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux +Juifs, nº 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien +greffier.» + +A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres +de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de +tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet; +malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort +bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres +présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et +1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus +espérer qu'en quelque heureux hasard. + +Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé +d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute +encore, à l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la +note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'_Excuse à Ariste_ +que nous avons transcrit en commençant: + +«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du +Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement +belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à +Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites +pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques, +quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla +lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la +plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit +beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte +que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de +plusieurs endroits de ses premières pièces[438].» + + [438] _OEuvres diverses_, 1738, p. 144. + +Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont; +mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont, +correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les +registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui +fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même +prénom, ont tour à tour occupé cette charge. + +Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de +Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme +d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à +croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux +rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne +s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails +nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il +impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite +fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de +vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la +cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un +sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue +quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont? + + [439] _Théâtre choisi de Corneille_, Paris, Hachette, 1848, in-12, + p. IV. + +A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis +un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement +dépourvue de preuves. On lit dans la _Lettre du sieur Claveret à +Monsieur de Corneille_: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre +_Veuve_, votre _Galerie du Palais_, le _Clitandre_ et la fin de la +_Mélite_, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue +franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport +que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans +doute que le commencement de la _Mélite_, et la fourbe des fausses +lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre +invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à +découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le +monde en temps et lieu.» + + * * * * * + +L'époque de la première représentation de _Mélite_ n'est guère moins +incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «_Mélite_ +fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de +l'_Histoire du théâtre françois_ des frères Parfait, cette date a été +acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en +question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce +passage de l'_Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries +du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples_, comédie de Mairet: «Il est +très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins +ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup +d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de +Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant +l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.» + +Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu +de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne +pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630. + +En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son _Arminius_, +qu'il fit _Ligdamon_, sa première pièce, «en sortant du régiment des +gardes,» et nous avons de lui, à la suite du _Trompeur puni_, une _Ode +au Roi faite à Suze_, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore +au service. D'un autre côté _Argénis et Poliarque ou Théocrine_, +première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin; +c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille, +et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions +successives d'un passage du _Discours de l'utilité et des parties du +poëme dramatique_[440], et le commencement de l'avis _Au lecteur_ de +_Pertharite_, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul. + + [440] Voyez plus haut, p. 16, note 3. + +Dans sa _Lettre apologétique_, publiée en 1637, Corneille dit à +Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente +ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous +embarrasser si nous ne lisions dans la _Lettre du sieur Claveret au +sieur Corneille_: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir +faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez +commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à +juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous +confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous +atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix +ans, j'en aurois fait métier et marchandise.» + +A prendre cette phrase à la rigueur, _Mélite_ serait de 1627 ou de +1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre +au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter +définitivement la date de 1629. + +Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de +passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au +public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris +qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son +nom[441]. + + [441] Dédicace de _Mélite_, p. 135. + +L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs +seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore +généralisé. Sorel nous apprend, dans sa _Bibliothèque françoise_[442], +qu'il s'introduisit après le _Pyrame_ de Théophile, la _Sylvie_ de +Mairet, les _Bergeries_ de Racan, et l'_Amarante_ de Gombaud, +c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de +difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car +auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le +nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur +leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.» + + [442] Page 183. + +_Mélite_ produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières +représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent +point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans +le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut +surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, +malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir +l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères +Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais, +d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de +Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les +représentations de _Mélite_ il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre +que celui de l'hôtel de Bourgogne. + +Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des +voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois +passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à +une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite +course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et +elle se voyoit visitée comme de coutume.» + +On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à _Mélite_, dans une +courte notice nécrologique sur Corneille publiée par _le Mercure +galant_[443]: + +«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup +d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de +_Mélite_. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la +comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout +Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et +associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six +tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette +pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une +jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit +si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.» + + [443] Octobre 1684. + +Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au +siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au +vieil auteur: «_Mélite_, bonne farce.» C'est là bien évidemment de +l'exagération. Même aux yeux de Hardy, _Mélite_ ne pouvait passer pour +une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu +trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui +prête _le Mercure_ exprime avec discrétion, mais de la façon la plus +claire. + +Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de +son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne +sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la _Lettre du +sieur Claveret_, si vous continuez à vous persuader d'être si grand +poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette +ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois +l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui +pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à +Paris pour voir le succès de _Mélite_, dit notre poëte dans l'Examen +de _Clitandre_, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre +heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. +J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce +que le style en étoit trop familier.» + +Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des +vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il +y répondit par _Clitandre_, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille, +qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet +des coups de théâtre et des intrigues compliquées. + +Non-seulement _Mélite_ eut un grand succès sur le théâtre de Mondory, +mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales +troupes de province. Dans _la Comédie des comédiens_ de Scudéry, un +acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique +d'abord les pièces de Hardy, et le _Pyrame_ de Théophile, puis il +ajoute: «Nous avons aussi la _Sylvie_, la _Chryséide_ et la +_Sylvanire_, _les Folies de Cardénio_, _l'Infidèle confidente_, et la +_Filis de Scire_, les _Bergeries_ de M. de Racan, le _Ligdamon_, _le +Trompeur puni_, _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la Bague de +l'oubli_, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de +ce temps.» + +Cette _Comédie des comédiens_ fut jouée dans sa nouveauté, le 28 +novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur +de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon +la _Gazette extraordinaire_ du 30 novembre 1634, qui donne des détails +étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en +vers fut la _Melite_ de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux +intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi +corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces +dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry, +et la _Mélite_, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à +l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de +l'autre.» + +Il n'y avait alors que vingt-deux mois que _Mélite_ était publiée; car +bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit +imprimer que la seconde. Ce fut _Clitandre_ qui parut d'abord, en +1632. Il est suivi dans l'édition originale de _Mélanges poétiques_, +parmi lesquels figure le _sonnet_ que nous trouvons dans la scène IV +de l'acte II de _Mélite_. + +Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de +la première comédie de Corneille: + +MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. _A Paris, chez François +Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les +Consultations, au Soleil d'or._ M.DC.XXXIII. _Auec priuilege du Roy._ + +Cette pièce forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non +chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct +Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois» +est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de +nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement +recouuré vn Liure intitulé _Melite, ou les fausses Lettres. Piece +Comique_, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de +Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en +vente....» + +On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme +iour de Feurier mil six cens trente-trois.» + +Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé +les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de +cette époque _Mélite ou les Fausses lettres_, _Clitandre ou +l'Innocence délivrée_, _la Veuve ou le Traître trahi_, _la Galerie du +Palais ou l'Amie rivale_, _la Place Royale ou l'Amoureux extravagant_, +deviennent tout simplement _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la +Galerie du Palais_, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage +aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province, +étaient dès lors passées de mode. + + +A MONSIEUR DE LIANCOUR[444]. + + [444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en + Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg, + alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant + à François de Cossé, comte de Brissac, elle s'était opposée à la + consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte + d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la + cour, si sa piété ne l'en eût éloignée. Elle n'épargna rien pour + faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses + convictions religieuses. Il était brave et plein de coeur, «mais + il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son âge: + l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.» + Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des + personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d'admirables + jardins et «attacha à sa maison des gens d'esprit, savants, + d'humeur et de conversation agréable.» La dédicace de _Mélite_ + nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières + représentations de cette pièce; celle de _la Galerie du Palais_, + adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu + cette dernière comédie (représentée pour la première fois en + 1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu'en + 1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion + était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne + lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces + détails de l'Avertissement que l'abbé Boileau a placé en tête d'un + petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publié sous le + titre de _Réglement donné par une dame de haute qualité à M***_ + (la princesse de Marsillac), _sa petite-fille...._ Paris, Augustin + Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consulté aussi l'historiette + que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt. + + MONSIEUR, + +_Mélite_ seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la +vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de +tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en +acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la +France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à +Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son +pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom; +quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations +ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui +les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles +commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que +vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre +approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir +sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de +_Mélite_; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui +dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de +vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute +ma vie, + + MONSIEUR, + + Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + CORNEILLE[447]. + + [445] VAR. (édit. de 1657): que vous en fassiez état. + + [446] Les mots «après l'avoir sue,» et cinq lignes plus bas «de + bouche,» manquent dans l'édition de 1648. + + [447] L'_Épître à Monsieur de Liancour_ se trouve dans toutes les + éditions antérieures à 1660; les deux pièces suivantes, l'avis _Au + lecteur_ et l'_Argument_, ne sont que dans celle de 1633. + + +AU LECTEUR. + +Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation: +la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier +désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et +familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. +Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre +sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais +quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux +qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et +Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, +je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de +faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes +amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres +de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore +la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des +derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et +que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit +par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, +elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la +défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées +au-dessous doivent être fort mauvaises. + + +ARGUMENT. + +Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et +devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres +d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de +Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et +les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces +lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire +chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. +Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, +Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant +Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle +à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de +remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de +Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va +demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui +ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté. + + +EXAMEN[448]. + + [448] Dans les éditions données par Corneille à partir de 1660, on + trouve, à la suite de chacun des _Discours_, l'_Examen des poëmes + contenus en cette première (seconde, troisième) partie_. L'examen + de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans + l'_Examen des pièces_ de chaque volume, mais non une dissertation + distincte. Thomas Corneille, qui le premier a séparé les examens + en 1692, a été obligé parfois de modifier le texte pour faire + disparaître les traces de cette continuité de rédaction (voyez la + première note de l'examen de _la Suite du Menteur_). Il est + inutile d'ajouter que tous les éditeurs ont agi de même. Sans les + imiter en cela, nous séparons comme eux les divers examens, mais + nous les mettons en tête de chaque pièce, au lieu de ne les faire + venir qu'à la suite. Il y a deux motifs pour procéder ainsi: + d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaça + les examens avant les pièces, ensuite la nécessité de rapprocher + ces examens des _Avertissements_, _Préfaces_, avis _Au lecteur_, + avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont + même souvent que des éditions remaniées.--Corneille n'a pas + composé d'examens pour ses dernières pièces, à partir d'_Othon_ + inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes + éditions de la _Quatrième partie_, réuni en tête du volume les + préfaces des tragédies qui y sont contenues. + +Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les +règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour +guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449], +dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes +qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus +réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une +nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui +étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit +fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce +sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité +d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit +donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris, +Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans +une seule ville. + + [449] VAR. (édit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il était mort + vers 1630. Les frères Parfait citent un plaidoyer de 1632 en + faveur de sa veuve: voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV, + p. 4. + + [450] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et n'étoient pas. + + [451] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques alors. + +La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en +aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la +conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur +surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu +jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que +les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc. +Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une +condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et +de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue +que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce +dont le noeud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des +lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien +crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais +entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de +l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec +qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de +sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu +raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui +étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que +lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit +toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que +Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans +ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452] +cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que +les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et +qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. +Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une +révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas +l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir +par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu. +Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir +devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont +il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La +folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès +lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne +manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai +volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je +tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste +fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il +lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait +depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un +dénouement. + + [452] VAR. (édit. de 1660): et que. + +Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite +se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action +est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la +supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui +Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte +retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et +fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une +action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la +principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, +qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la +coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit +sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part +avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit +point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou +quelque soeur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès +lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me +contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre +soin de le pourvoir d'une autre femme. + + [453] «J'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le + cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_,» a déjà dit Corneille dans + le _Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique_, p. + 28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au + contraire l'éloge d'une scène du IVe acte. + + [454] VAR. (édit. de 1660-1668): et me contentai. + +Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe +l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus +une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit +s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et +autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième +il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins +entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à +cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais +même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte, +(posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne +sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à +l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de +l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au +premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le +temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre +Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à +refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit +la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir +de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour +s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur +justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des +actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que +chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que +ce qu'il en faut pour sa représentation[456]. + + [455] Voyez plus haut, p. 109, le _Discours des trois unités_, + qui, dans les éditions données par Corneille, est placé en tête du + second volume de son _Théâtre_. + + [456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422]. + +Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne +m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en +vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et +pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne +s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste. + + + + +ACTEURS[457]. + + + ÉRASTE, amoureux de Mélite. + TIRCIS, ami d'Éraste et son rival. + PHILANDRE, amant de Cloris. + MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis. + CLORIS, soeur de Tircis. + LISIS, ami de Tircis. + CLITON, voisin de Mélite. + LA NOURRICE de Mélite[458]. + + La scène est à Paris. + + + + +MÉLITE. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ÉRASTE, TIRCIS. + + ÉRASTE. + + Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459]; + Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable: + Le change seroit juste, après tant de rigueur; + Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; + Elle a sur tous mes sens une entière puissance; 5 + Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, + Et je ménage en vain dans un éloignement + Un peu de liberté pour mon ressentiment: + D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460] + Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, 10 + Et par un si doux charme aveugle ma raison[461], + Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. + Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, + Qu'il ranime soudain mon espérance morte, + Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, 15 + Et soutient mon amour contre sa cruauté; + Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme + N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462], + Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463], + Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. 20 + + TIRCIS. + + Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! + Pour paroître éloquent tu te feins misérable: + Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs + Je saurois adoucir les traits de tes malheurs? + Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464] 25 + D'une fausse douleur un ami te console: + Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris + Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris. + + ÉRASTE. + + Son gracieux accueil et ma persévérance + Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence: 30 + Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465], + Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466]. + + TIRCIS. + + En étant bien reçu, du reste que t'importe? + C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte. + + ÉRASTE. + + Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, 35 + Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]: + Elle souffre aisément mes soins et mon service; + Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, + Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher, + C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. 40 + + TIRCIS. + + Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme, + Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme. + + ÉRASTE. + + Quoi! tu sembles douter de mes intentions? + + TIRCIS. + + Je crois malaisément que tes affections + Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468], 45 + Règlent d'une moitié le choix invariable. + Tu serois incivil de la voir chaque jour[469] + Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470]; + Mais d'un vain compliment ta passion bornée + Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. 50 + Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, + Que les meilleurs partis[471].... + + ÉRASTE. + + Trêve de ces raisons; + Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice + De recevoir des lois d'une sale avarice[472]; + Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, 55 + Et trouve en sa personne un assez grand trésor. + + TIRCIS. + + Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, + Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. + Ces visages d'éclat sont bons à cajoler; + C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473]; 60 + J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; + La mode nous oblige à cette complaisance; + Tous ces discours de livre alors sont de saison: + Il faut feindre des maux, demander guérison[474], + Donner sur le phébus, promettre des miracles; 65 + Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles; + Mais du vent et cela doivent être tout un. + + ÉRASTE. + + Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]: + C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite; + Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. 70 + Malgré tes sentiments, il me faut accorder + Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476]. + Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477], + Pensa mourir de honte en la voyant si belle; + Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478], 75 + Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; + Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, + Voulut obstinément loger sur son visage[479]. + + TIRCIS. + + Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin + Ce discours emphatique iroit encor bien loin. 80 + Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore + Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, + Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. + Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, + Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie, 85 + On en voit en six mois passer la fantaisie. + Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480] + Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481]; + Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482], + Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483]; 90 + Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484], + Un charme pour tout autre, et non pour un mari. + + ÉRASTE. + + Ces caprices honteux et ces chimères vaines + Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines, + Et quiconque a su prendre une fille d'honneur 95 + N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur. + + TIRCIS. + + Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile + Assez et trop souvent trompe le plus habile, + Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, + Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. 100 + S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]! + Perdre pour des enfants le repos de son âme! + Voir leur nombre importun remplir une maison[487]! + Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison! + + ÉRASTE. + + Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, 105 + C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488]; + Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: + Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489], + Nous te verrons un jour songer au mariage[490]. + + TIRCIS. + + Alors ne pense pas que j'épouse un visage: 110 + Je règle mes desirs suivant mon intérêt. + Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est, + Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; + Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite: + C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens 115 + Pour l'amour conjugal a de puissants liens: + La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491], + Échauffent bien le coeur, mais pas la cuisine; + Et l'hymen qui succède à ces folles amours, + Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492]. 120 + Une amitié si longue est fort mal assurée + Dessus des fondements de si peu de durée[493]. + L'argent dans le ménage a certaine splendeur + Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494]; + Et tu ne peux trouver de si douces caresses 125 + Dont le goût dure autant que celui des richesses. + + ÉRASTE[495]. + + Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, + A peine pourrois-tu conserver ton avis. + + TIRCIS. + + La raison en tous lieux est également forte. + + ÉRASTE. + + L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte; 130 + Allons, et tu verras dans ses aimables traits + Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496], + Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497] + Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être. + + TIRCIS. + + Allons, et tu verras que toute sa beauté 135 + Ne saura me tourner contre la vérité[498]. + + +SCÈNE II. + +MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS. + + ÉRASTE. + + De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499]. + Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle, + Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé, + Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. 140 + Comme dès le moment que je vous ai servie + J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie, + Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport + Entre nos deux esprits sème quelque discord[500]. + Je me suis donc piqué contre sa médisance, 145 + Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance, + Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501] + N'ont pu se garantir de sa subtilité, + Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502], + Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. 150 + + MÉLITE. + + Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit + En ce mépris d'Amour qui le seconderoit. + + TIRCIS. + + Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, + Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503], + Je plains les malheureux à qui vous en donnez, 155 + Comme à d'étranges maux par leur sort destinés. + + MÉLITE. + + Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]: + Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. + Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]? + + ÉRASTE. + + Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais 160 + La nature pour moi montre son injustice + A pervertir son cours pour me faire un supplice[506]. + + MÉLITE. + + Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur. + + ÉRASTE. + + Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur. + + MÉLITE. + + Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507] 165 + L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage[508]. + + ÉRASTE. + + Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509], + Mon visage du vôtre emprunte les couleurs. + + MÉLITE. + + Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme, + Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. 170 + + ÉRASTE. + + Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, + Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510]. + + MÉLITE. + + Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces? + + ÉRASTE. + + Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? + De si frêles sujets ne sauroient exprimer 175 + Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511], + Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, + Cette légère idée et foible connoissance[512] + Que vous aurez par eux de tant de raretés + Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513]. 180 + + MÉLITE. + + Voilà trop vous tenir dans une complaisance + Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, + Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, + Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux. + + ÉRASTE. + + Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, 185 + Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes. + + TIRCIS. + + Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part + Reconnoître les dons que le ciel vous départ. + + ÉRASTE. + + Voyez que d'un second mon droit se fortifie. + + MÉLITE. + + Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514]. 190 + + TIRCIS. + + Je me range toujours avec[515] la vérité. + + MÉLITE. + + Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté. + + TIRCIS. + + Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. + Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, + Et prenant désormais des sentiments plus doux, 195 + Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous. + + MÉLITE. + + Un ennemi d'Amour me tenir ce langage! + Accordez votre bouche avec votre courage; + Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas. + + TIRCIS. + + J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]: 200 + Il vous l'avoit bien dit. + + ÉRASTE. + + Ainsi donc par l'issue[517] + Mon âme sur ce point n'a point été déçue? + + TIRCIS. + + Si tes feux en son coeur produisoient même effet, + Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait. + + MÉLITE. + + Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire 205 + Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; + Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518], + Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. + Excusez ma retraite. + + ÉRASTE. + + Adieu, belle inhumaine, + De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519]. 210 + + MÉLITE. + + Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, + Et laissez votre esprit et le mien en repos. + + +SCÈNE III. + +ÉRASTE, TIRCIS. + + ÉRASTE. + + Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? + Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme? + + TIRCIS. + + Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi 215 + Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. + Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible, + Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; + Tout autre que Tircis mourroit pour la servir. + + ÉRASTE. + + Confesse franchement qu'elle a su te ravir, 220 + Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle + Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. + Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; + Mais ta muse du moins, facile à suborner[520], + Avec plaisir déjà prépare quelques veilles 225 + A de puissants efforts pour de telles merveilles. + + TIRCIS. + + En effet ayant vu tant et de tels appas, + Que je ne rime point, je ne le promets pas. + + ÉRASTE. + + Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]? + + TIRCIS. + + Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. 230 + + ÉRASTE. + + Mais si sans y penser tu te trouvois surpris? + + TIRCIS. + + Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits. + J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, + De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes: + C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson; 235 + Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son. + Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre + Cet agréable feu que tu ne peux éteindre; + Tu le pourras donner comme venant de toi. + + ÉRASTE. + + Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi 240 + Verra ma passion pour le moins en peinture. + Je doute néanmoins qu'en cette portraiture + Tu ne suives plutôt tes propres sentiments. + + TIRCIS. + + Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, + Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]! 245 + + ÉRASTE. + + Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage, + Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir. + + TIRCIS, seul. + + En matière d'amour rien n'oblige à tenir, + Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, + Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. 250 + + +SCÈNE IV. + +PHILANDRE, CLORIS. + + PHILANDRE. + + Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr: + Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir. + + CLORIS. + + Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense + Que le pardon suivra de fort près cette offense, + Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. 255 + + PHILANDRE. + + Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour. + + CLORIS. + + J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse + Ton crime officieux porteroit son excuse[523]. + + PHILANDRE. + + Ton adorable objet, mon unique vainqueur, + Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, 260 + Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire + J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524]. + J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, + Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit; + Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525]. 265 + + CLORIS. + + Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, + Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger + A chérir ta Cloris, et jamais ne changer. + + PHILANDRE. + + Ta beauté te répond de ma persévérance, + Et ma foi qui t'en donne une entière assurance. 270 + + CLORIS. + + Voilà fort doucement dire que sans ta foi + Ma beauté ne pourroit te conserver à moi. + + PHILANDRE. + + Je traiterois trop mal une telle maîtresse + De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: + Ma passion en est la cause, et non l'effet; 275 + Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, + Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage + De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526]. + + CLORIS. + + Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]: + Tu dois être assuré de mon affection, 280 + Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, + Si tu crois l'augmenter par une flatterie. + Une fausse louange est un blâme secret: + Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528]; + C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. 285 + + PHILANDRE. + + Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529]; + Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, + A peine mon esprit ose croire mes sens[530], + Toujours entre la crainte et l'espoir en balance + Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, 290 + Mes imperfections nous éloignant si fort, + Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport? + + CLORIS. + + Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, + Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue, + Me mette sur la langue un babil affété, 295 + Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: + Au contraire, je veux que tout le monde sache + Que je connois en toi des défauts que je cache. + Quiconque avec raison peut être négligé + A qui le veut aimer est bien plus obligé. 300 + + PHILANDRE. + + Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable? + + CLORIS. + + Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable? + + PHILANDRE. + + Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi + On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531]. + + CLORIS. + + C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. 305 + + PHILANDRE. + + Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. + Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait + Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532], + Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533], + Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre. 310 + + CLORIS. + + Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534], + Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant, + Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535]. + + PHILANDRE. + + Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, + Dedans cette union prenant un même cours, 315 + Nous préparent un heur qui durera toujours. + Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536].... + + CLORIS. + + Tais-toi, mon frère vient. + + +SCÈNE V. + +TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS. + + TIRCIS. + + Si j'en crois l'apparence, + Mon arrivée ici fait quelque contre-temps. + + PHILANDRE. + + Que t'en semble, Tircis? + + TIRCIS. + + Je vous vois si contents, 320 + Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble + Du divertissement que vous preniez ensemble, + De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537] + Qu'un troisième ne fait que vous importuner. + + CLORIS. + + Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, 325 + Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, + Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés, + Sous ton consentement les autorise assez. + + TIRCIS. + + Ou je te connois mal, ou son heure tardive + Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538]. 330 + + CLORIS. + + Ta belle humeur te tient, mon frère. + + TIRCIS. + + Assurément. + + CLORIS. + + Le sujet? + + TIRCIS. + + J'en ai trop dans ton contentement. + + CLORIS. + + Le coeur t'en dit d'ailleurs [539]. + + TIRCIS. + + Il est vrai, je te jure; + J'ai vu je ne sais quoi.... + + CLORIS. + + Dis tout, je t'en conjure[540]. + + TIRCIS. + + Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, 335 + Tes affaires, ma soeur, n'en iroient guère mieux. + + CLORIS. + + J'ai trop de vanité pour croire que Philandre + Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541]. + + TIRCIS. + + Tes vanités à part, repose-t'en sur moi + Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. 340 + + PHILANDRE. + + Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; + Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie. + + TIRCIS. + + Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542]. + + CLORIS. + + Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point? + + TIRCIS. + + Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune 345 + Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. + Continuez les jeux que vous avez quittés[543]. + + CLORIS. + + Ne crois pas éviter mes importunités: + Ou tu diras le nom de cette incomparable, + Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. 350 + + TIRCIS. + + Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. + Adieu: ne perds point temps. + + CLORIS. + + O l'amoureux discret! + Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire. + + PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.) + + C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère! + + CLORIS. + + Philandre, avoir un peu de curiosité, 355 + Ce n'est pas envers toi grande infidélité: + Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, + Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. + Nous en rirons après ensemble, si tu veux. + + PHILANDRE. + + Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? 360 + + CLORIS. + + Je ne t'aime pas moins pour être curieuse, + Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse. + Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi. + + PHILANDRE. + + Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi! + + +FIN DU PREMIER ACTE. + + [457] Dans l'édition de 1633: LES ACTEURS. + + [458] Les éditions antérieures à 1660 placent _Cliton_ après la + _Nourrice_. + + [459] _Var._[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose étrange + Que rien n'est assez fort pour me résoudre au change? + Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité, + Et jamais un amant n'eut tant de fermeté: + Mélite a sur mes sens une entière puissance; + Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence, + Et j'ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57) + + [459-a] Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre + parenthèses, marquent les dates des éditions d'où elles sont + tirées. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppléer 16 + devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve + dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement. + + Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont + données à la suite de la pièce. + + [460] _Var._ Un seul de ses regards l'étouffe et le dissipe, + Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57) + + [461] _Var._ Et d'un tel ascendant maîtrise ma raison + Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633) + + [462] _Var._ N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma + flamme. (1633) + _Var._ N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme. + (1644-57) + _Var._ N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme. + (1660) + + [463] _Var._ Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir. + (1633-60) + + [464] _Var._ Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57) + + [465] _Var._ Ses dédains sont cachés, encor que continus, + Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633) + _Var._ Ses dédains sont cachés, bien que continuels, + Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57) + + [466] _Var._ Puisqu'étant inconnus, on n'y peut compatir. (1660) + + [467] _Var._ [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:] + Sa hantise me perd, mon mal en devient pire, + Vu que loin d'obtenir le bonheur où j'aspire, + Parler de mariage à ce coeur de rocher. (1633-57) + + [468] _Var._ Arrêtent en un lieu si peu considérable + D'une chaste moitié le choix invariable. (1633-60) + + [469] _Var._ Tu serois incivil, la voyant chaque jour, + De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64) + + [470] _Var._ Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57 + et 68) + _Var._ Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660) + + [471] _Var._ Où de meilleurs partis.... (1633-54) + _Var._ Où des meilleurs partis.... (1657) + + [472] _Var._ D'avoir à prendre avis d'une sale[472-a] avarice; + Je ne sache point d'or capable de mes voeux + Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57) + + [472-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _seule_, au + lieu de _sale_. + + [473] _Var._ C'est là qu'un jeune oiseau doit s'apprendre à + parler. (1633-57) + + [474] _Var._ Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64) + + [475] _Var._ Passe pour des beautés qui soient dans le commun. + (1633-60) + + [476] _Var._ Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60) + + [477] _Var._ Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoiqu'immortelle. + (1633-64) + + [478] _Var._ Les Grâces au séjour qu'elles faisoient aux cieux + Préférèrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633) + _Var._ Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57) + + [479] _Var._ Voulut à tout le moins loger sur son visage. + TIRS.[479-a] Te voilà bien en train; si je veux t'écouter, + Sur ce même ton-là tu m'en vas bien conter. + [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57) + + [479-a] Il y a _Tirsis_, au lieu de _Tircis_, dans toutes les + éditions antérieures à 1660. + + [480] _Var._ Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57) + + [481] _Var._ La beauté n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54) + _Var._ La beauté ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657) + + [482] _Var._ A troubler le repos de qui se formalise. (1633) + _Var._ A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57) + + [483] _Var._ S'il advient qu'à ses yeux quelqu'un la galantise. + (1633-57) + + [484] _Var._ Ce n'est plus lors qu'un aide à faire un favori. + (1633-60) + + [485] Corneille ne distingue pas l'orthographe _appât_ (_appâts_) + et _appas_, dont nous faisons deux mots. Il écrit _appas_ dans + tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel. + + [486] _Var._ S'attacher pour jamais au côté[486-a] d'une femme. + (1633-54) + + [486-a] Dans l'édition de 1657: «aux côté d'une femme.» La faute + est-elle à l'article ou au nom, et faut-il lire _au côté_ ou _aux + côtés_? + + [487] _Var._ Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57) + + [488] _Var._ C'est en vain que l'on fuit, tôt ou tard on s'y + brûle. (1633-57) + + [489] _Var._ Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63) + + [490] _Var._ Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60) + + [491] _Var._ La beauté, les attraits, le port, la bonne mine, + Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633) + + [492] _Var._ Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours. + (1633-57) + + [493] _Var._ [Dessus des fondements de si peu de durée.] + C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent, + La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633) + + [494] L'or même à la laideur donne un teint de beauté, a dit plus + tard Boileau dans sa VIIIe satire. + + [495] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite paroît_. + + [496] _Var._ Tant de charmants appas, tant de divins attraits. + (1633-57) + + [497] _Var._ Que tu seras contraint d'avouer à ta honte, + Que si je suis un fou, je le suis à bon conte[497-a]. (1633) + + [497-a] _Conte_, compte. C'est l'orthographe constante de + Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime. + + [498] _Var._ Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57) + + [499] _Var._ Au péril de vous faire une histoire importune, + Je viens vous raconter ma mauvaise fortune: + Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami, + Autant est-il d'Amour implacable ennemi, + Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie + Ne l'ai pas moins prisé qu'une seconde vie, + Jugez si nos esprits, se rapportant si peu, + Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu. + [Je me suis donc piqué contre sa médisance.] (1633-57) + + [500] _Var._ Entre nos deux esprits ait semé le discord. (1660-64) + + [501] _Var._ Que les droits de l'amour, bien que pleins d'équité. + (1633-57) + + [502] _Var._ Et je l'amène à vous, n'ayant plus que répondre. (1633) + + [503] _Var._ Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57) + + [504] _Var._ Ce reproche sans cause, inopiné, m'étonne. (1633-57) + + [505] Peut-être Molière se rappelait-il ce passage lorsqu'il + faisait dire à Agnès: + + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? + (_L'École des Femmes_, acte II, sc. VI.) + + [506] _Var._ A pervertir son cours pour croître mon supplice. + (1633-64) + + [507] _Var._ D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57) + + [508] _Var._ Ni l'âme ni le coeur en un tel équipage. (1633) + _Var._ Ni l'âme ni le coeur en si triste équipage. (1644-57) + + [509] _Var._ Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60) + + [510] _Var._ Et vous n'en conservez qu'à faute de vous voir. + (1633-44 et 52-57) + + [511] _Var._ Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer. + (1633-63) + + [512] _Var._ Encor cette légère et foible connoissance. (1633-60) + + [513] _Var._ Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. (1657 + et 60) + + [514] _Var._ Mais plutôt son secours fait voir qu'il s'en défie. + (1633-57) + + [515] Les éditions de 1668 et de 1682 donnent _d'avec_. Nous + n'avons pas hésité à y substituer _avec_, qui est la leçon de + toutes les autres éditions. + + [516] _Var._ J'ai reconnu mon tort auprès de vos appas. (1633) + + [517] _Var._ Ainsi ma prophétie + Est, à ce que je vois, de tout point réussie. + TIRS. Si tu pouvois produire en elle un même effet. (1633-63) + + [518] _Var._ Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter, + Ma mère qui m'attend m'oblige à vous quitter. (1633-57) + + [519] _Var._ De qui seule dépend et mon aise et ma peine. (1633-57) + + [520] _Var._ Mais ta muse du moins s'en lairra suborner; + N'est-il pas vrai, Tirsis, déjà tu la disposes + A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57) + + [521] _Var._ Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime. + (1633-57) + + [522] _Var._ Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57) + + [523] _Var._ [Ton crime officieux porteroit son excuse;] + Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur. + (1633-57) + + [524] _Var._ Je recherche par où tu me pourras déplaire. (1633-57) + + [525] _Var._ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise. + CLOR. Et moi dans mes défauts encor suis-je bien aise + Qu'ainsi tes sens trompés te forcent désormais + A chérir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57) + + [526] _Var._ De quoi rendre constant l'homme le plus volage. + (1633-68) + + [527] _Var._ Tu m'en vas tant conter de ma perfection, + Qu'à la fin j'en aurai trop de présomption. + PHIL. S'il est permis d'en prendre à l'égal du mérite, + Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite. + CLOR. Mon mérite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci; + C'est me désobliger que de parler ainsi[527-a]. + Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise: + Ce refus obstiné d'une louange acquise + M'accuseroit enfin de peu de jugement, + D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment, + Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b]. + CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice + Je découvre le but de ton intention: + C'est que, te défiant de mon affection, + Tu la veux acquérir par une flatterie. + Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57) + + [527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648) + + [527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648) + + [528] _Var._ Épargne-moi, de grâce, et songe, plus discret, + Qu'étant belle à tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68) + + [529] _Var._ Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63) + + [530] _Var._ A peine mon esprit ose croire à mes sens. (1633-57) + + [531] _Var._ On peut voir quelque chose aussi beau comme toi. + (1633-64) + + [532] _Var._ Que ceux qu'il a reçus de ton divin portrait. (1633-60) + + [533] _Var._ Et qui tout aussitôt que tu te fais paroître, + Afin de te mieux voir se met à la fenêtre. (1648) + + [534] _Var._ Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant? + Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57) + + [535] _Var._ Nos brasiers tous pareils ont mêmes étincelles.(1633-64) + + [536] _Var._ Cependant un baiser accordé par avance + Soulageroit beaucoup ma pénible souffrance. + CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a] + Crois-tu que ta Cloris te voulût refuser? + + SCÈNE V. + + TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS. + + TIRS.[536-b] Voilà traiter l'amour justement bouche à bouche; + C'est par où vous alliez commencer l'escarmouche? + Encore n'est-ce pas trop mal passé son temps. + [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57) + + [536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser. + (1644-57) + + [536-b] En marge, dans l'édition de 1633: _Il les surprend sur ce + baiser._ + + [537] _Var._ Je pense ne pouvoir vous être qu'importun, + Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633) + + [538] _Var._ [Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.] + Cette légère amorce, irritant tes desirs, + Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs + Vient la nuit chatouiller ton espérance avide, + Mal satisfaite après de tant mâcher à vide. + [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frère.] (1633) + + [539] _Var._ Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68) + + [540] _Var._ Dis-le, je t'en conjure. (1633-57) + _Var._ Dis tôt, je t'en conjure. (1660) + + [541] _Var._ Trouve encore après moi qui le puisse surprendre. (1657) + + [542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes + ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient. + «Quelquefois même ils mettoient pourpoint bas, dit Furetière dans + son _Dictionnaire_, pour montrer qu'ils se battoient sans + supercherie.» Voyez la première variante de la page 195. + + [543] _Var._ Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur, + Ne t'imagine point de contraindre une soeur, + N'importe qui l'éclaire en ces chastes caresses; + Et pour te faire voir des preuves plus expresses + Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a], + Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux. + PHIL. Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée, + Qui nous donne le reste en faveur d'Hyménée. + TIRS. Sa nuit est bien plutôt ce que vous attendez, + Pour vous récompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57) + + [543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57) + + [543-b] L'acte finit ici dans les éditions indiquées. + + [544] _Var. Retenant Cloris._ (1660) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + ÉRASTE. + + Je l'avois bien prévu, que ce coeur infidèle[545] 365 + Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle, + Qui traite mille amants avec mille mépris, + Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. + Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546] + De sa déloyauté l'infaillible présage; 370 + Un inconnu frisson dans mon corps épandu + Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547]. + Depuis, cette volage évite ma rencontre, + Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, + Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375 + Son esprit en désordre à peine me répond; + Une réflexion vers le traître qu'elle aime + Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548]; + Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis + Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380 + Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, + Son silence rompu se déborde en louange. + Elle remarque en lui tant de perfections, + Que les moins éclairés verroient ses passions[549]. + Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385 + Et tout autre propos lui rend sa rêverie. + Cependant chaque jour au discours attachés[550], + Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés: + Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; + Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390 + Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. + Que cet oeil assuré marque un esprit content! + Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551]; + Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; + Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395 + Lui montrer en raillant combien elle a de tort. + + +SCÈNE II. + +ÉRASTE, MÉLITE. + + ÉRASTE. + + Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige, + Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, + Laissant ainsi couler la belle occasion[552] + De vous conter l'excès de son affection. 400 + + MÉLITE. + + Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553]. + + ÉRASTE. + + Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554], + Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, + Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir. + + MÉLITE. + + Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405 + L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice; + Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, + Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien. + + ÉRASTE. + + Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite. + + MÉLITE. + + Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410 + + ÉRASTE. + + En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu? + + MÉLITE. + + Un peu plus que pour vous. + + ÉRASTE. + + De vrai, j'ai reconnu, + Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, + Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage. + + MÉLITE. + + Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415 + Présumez comme ailleurs vous serez méprisé. + + ÉRASTE. + + Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, + Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; + Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté + Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420 + + MÉLITE. + + Sans que mes actions de plus près j'examine, + A la meilleure humeur je fais meilleure mine, + Et s'il m'osoit tenir de semblables discours, + Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours. + + ÉRASTE. + + Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425 + Il changera bientôt d'humeur et de langage[555]. + Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu, + Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu? + + MÉLITE. + + Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie; + Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430 + Laissez en liberté mes inclinations. + Qui vous a fait censeur de mes affections? + Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]? + + ÉRASTE. + + Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte + De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435 + Que déjà vous souffrez à sa témérité. + + MÉLITE. + + Ne soyez en souci que de ce qui vous touche. + + ÉRASTE. + + Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche + Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur, + Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440 + + MÉLITE. + + Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence + Lâcher les traits jaloux de votre médisance. + Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés + L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez. + + +SCÈNE III. + + ÉRASTE. + + C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445 + C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? + C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé + D'un outrageux mépris se voit récompensé? + Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559]; + Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450 + Et que par la grandeur de mes ressentiments + Je laisse aller au jour celle de mes tourments. + Un aveu si public qu'en feroit ma colère + Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère, + Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455 + Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. + Je saurai me venger, mais avec l'apparence + De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. + Il fut toujours permis de tirer sa raison + D'une infidélité par une trahison. 460 + Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée + Que ton heur surprenant aura peu de durée, + Et que par une adresse égale à tes forfaits + Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. + L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465 + Donnera prompte issue à ce que je médite. + A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, + Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. + Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, + Et la pistole en main presser sa diligence. 470 + + +SCÈNE IV. + +TIRCIS, CLORIS. + + TIRCIS. + + Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet + Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. + + CLORIS. + + C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse? + + TIRCIS. + + En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. + Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475 + J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui. + + SONNET. + + _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable...._ + + CLORIS. + + Ah! frère, il n'en faut plus. + + TIRCIS. + + Tu n'es pas supportable + De me rompre sitôt. + + CLORIS. + + C'étoit sans y penser; + Achève. + + TIRCIS. + + Tais-toi donc, je vais recommencer. 480 + +SONNET[561]. + + _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable; + Il n'est rien de solide après ma loyauté. + Mon feu, comme son teint, se rend incomparable, + Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté._ + + _Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485 + Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable, + Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, + Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable._ + + _C'est donc avec raison que mon extrême ardeur + Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490 + Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;_ + + _Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour, + Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, + Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour._ + + CLORIS. + + Tu l'as fait pour Éraste? + + TIRCIS. + + Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495 + + CLORIS. + + Comme tu la ressens peut-être dans ton âme? + + TIRCIS. + + Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur + N'a de part en mes vers que celle de rimeur. + + CLORIS. + + Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse; + De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500 + Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton coeur + Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur; + Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563], + Et le nom de Mélite a causé ma surprise, + Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505 + Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir. + + TIRCIS. + + Tu crois donc que j'en tiens? + + CLORIS. + + Fort avant. + + TIRCIS. + + Pour Mélite? + + CLORIS. + + Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite + Au coeur de cette belle aucun embrasement[564]. + + TIRCIS. + + Qui t'en a tant appris? mon sonnet? + + CLORIS. + + Justement. 510 + + TIRCIS. + + Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, + Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. + Un visage jamais ne m'auroit arrêté, + S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté. + Ma rime seulement est un portrait fidèle 515 + De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle; + Mais quand je l'entretiens de mon affection, + J'en ai toujours assez de satisfaction. + + CLORIS. + + Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, + Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520 + + TIRCIS. + + Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; + Car sitôt que je viens à me représenter + Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, + Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565], + Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525 + Et toujours balancé d'un contre-poids égal, + J'ai honte de me voir insensible ou perfide: + Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. + Entre ces mouvements mon esprit partagé + Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530 + + CLORIS. + + Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, + Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. + Tu présumes par là me le persuader; + Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566]. + A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, + C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567]. + Chacun en son affaire est son meilleur ami[568], + Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi. + + TIRCIS. + + Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, + Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540 + + CLORIS. + + C'est donc assurément son bien qui t'est suspect: + Son bien te fait rêver, et non pas son respect, + Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse + En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569]. + + TIRCIS. + + Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir. 545 + + CLORIS. + + Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570]. + Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite? + + TIRCIS. + + Il rend depuis deux ans hommage à son mérite. + + CLORIS. + + Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser? + + TIRCIS. + + Presque à chaque moment. + + CLORIS. + + Laisse-le donc jaser. 550 + Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; + Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: + Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, + Tu ne dois plus douter de son aversion; + Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555 + On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571], + Et sans rien hasarder à la moindre longueur, + On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur. + + TIRCIS. + + Sa mère peut agir de puissance absolue. + + CLORIS. + + Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560 + Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter, + Si sa mère étoit femme à la violenter. + + TIRCIS. + + Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572]; + Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. + Avec cette lumière et ma dextérité, 565 + J'en veux aller savoir toute la vérité. + Adieu. + + CLORIS. + + Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573] + Le retour desiré du paresseux Philandre. + Un moment de froideur lui fera souvenir[574] + Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570 + + +SCÈNE V. + +ÉRASTE, CLITON. + + ÉRASTE, lui donnant une lettre[575]. + + Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576] + A dedans ce billet sa passion décrite; + Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher + Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577]. + Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575 + Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; + Vois si dans la lecture un peu d'émotion + Ne te montrera rien de son intention. + + CLITON. + + Cela vaut fait, Monsieur. + + ÉRASTE. + + Mais après ce message[578] + Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580 + Que tu viennes à bout de sa fidélité. + + CLITON. + + Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; + Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége: + Ma tête sur ce point vous servira de plége[579]; + Mais aussi vous savez.... + + ÉRASTE. + + Oui, va, sois diligent[580]. 585 + Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581]; + Et je n'ai que trop vu par mon expérience.... + Mais tu reviens bientôt[582]? + + CLITON. + + Donnez-vous patience, + Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583], + Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590 + + ÉRASTE. + + Comment? + + CLITON. + + De ce carfour j'ai vu venir Philandre. + Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre + L'occasion commode à seconder mes coups: + Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584]. + + +SCÈNE VI. + +PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON. + + PHILANDRE. + +(Éraste est caché et les écoute[585].) + + Quelle réception me fera ma maîtresse? 595 + Le moyen d'excuser une telle paresse? + + CLITON. + + Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, + Expressément chargé de vous rendre ceci. + + PHILANDRE. + + Qu'est-ce? + + CLITON. + + Vous allez voir, en lisant cette lettre, + Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600 + Ouvrez-la seulement. + + PHILANDRE. + + Va, tu n'es qu'un conteur. + + CLITON. + + Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur. + +LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. + +_Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en +faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous +écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de +vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par +lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère +quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement._ + + ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588] + + C'est donc la vérité que la belle Mélite + Fait du brave Philandre une louable élite, + Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605 + Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu! + Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; + Outre qu'une froideur depuis peu survenue, + De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589], + N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610 + + PHILANDRE. + + Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle? + + ÉRASTE. + + Il en meurt. + + PHILANDRE. + + Ce courage à l'amour si rebelle? + + ÉRASTE. + + Lui-même. + + PHILANDRE. + + Si ton coeur ne tient plus qu'à demi[590], + Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591]; + Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615 + Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre. + Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592], + C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593]; + Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire, + De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620 + + ÉRASTE. + + Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris? + + PHILANDRE. + + Un peu plus de respect pour ce que je chéris. + + ÉRASTE. + + Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; + Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]? + + PHILANDRE. + + Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625 + Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. + J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596].... + + ÉRASTE. + + Avise toutefois, le prétexte est plausible. + + PHILANDRE. + + J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux. + + ÉRASTE. + + On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630 + + PHILANDRE. + + Mais en quoi gît ce mieux? + + ÉRASTE. + + En esprit, en richesse[597]. + + PHILANDRE. + + O le honteux motif à changer de maîtresse! + + ÉRASTE. + + En amour. + + PHILANDRE. + + Cloris m'aime, et si je m'y connoi, + Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi. + + ÉRASTE. + + Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635 + A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde. + L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris: + L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris; + L'une t'aime engagé vers une autre moins belle: + L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640 + L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur, + Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur; + L'une.... + + PHILANDRE. + + Adieu: des raisons de si peu d'importance + Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599]. + +(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].) + + Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645 + + CLITON. + + Disposez librement de mon petit pouvoir. + + ÉRASTE, seul[601]. + + Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce; + Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force: + Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, + Ruinant tout ensemble et le frère et la soeur. 650 + + +SCÈNE VII. + +TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE. + + TIRCIS. + + Éraste, arrête un peu. + + ÉRASTE. + + Que me veux-tu? + + TIRCIS. + + Te rendre + Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602]. + + MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste + lit le sonnet[603]. + + Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler? + Ce jaloux à la fin le pourra quereller: + Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, + Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent. + + TIRCIS[604]. + + J'y donne une raison de ton sort inhumain. + Allons, je le veux voir présenter de ta main + A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605]. + + ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606]. + + Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660 + Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger. + Tu trouveras ailleurs un meilleur messager. + + TIRCIS, seul. + + La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage! + Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage! + Une mine froncée, un regard de travers, 665 + C'est le remercîment que j'aurai de mes vers. + Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse, + Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, + Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté + L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670 + Je pense l'entrevoir par cette jalousie: + Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607]. + Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608], + Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller? + Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675 + Toutefois tout va bien, la voilà descendue. + Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610]; + Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi. + + +SCÈNE VIII[611]. + +TIRCIS, MÉLITE. + + MÉLITE. + + Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie? + + TIRCIS. + + Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680 + A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots, + Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, + S'est échappé de moi. + + MÉLITE. + + Sans doute il m'aura vue, + Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613]. + + TIRCIS. + + Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685 + + MÉLITE. + + Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé? + + TIRCIS. + + J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe, + Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce. + + MÉLITE. + + Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit. + Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690 + Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche. + Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche! + Vous ne sauriez me voir sans le désobliger. + + TIRCIS. + + Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. + Toute une légion de rivaux de sa sorte 695 + Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte, + Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux. + + MÉLITE. + + Aussi le croit-il bien, ou je me trompe. + + TIRCIS. + + Et vous? + + MÉLITE. + + Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615], + Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700 + + TIRCIS. + + Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir, + Il faudroit que nos coeurs n'eussent plus qu'un desir, + Et quitter ces discours de volontés sujettes[616], + Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes. + Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705 + Songez à leurs effets, et ne présumez pas + Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême[618], + Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. + Un si digne sujet ne reçoit point de loi, + De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710 + + MÉLITE. + + Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, + Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. + Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant + Je voudrois tout remettre à son commandement[619]; + Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715 + Sans te rien témoigner que par obéissance, + Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités + Dispensent mon devoir de ces formalités[620]. + + TIRCIS. + + Que d'amour et de joie un tel aveu me donne! + + MÉLITE. + + C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne; + Mais par là tu peux voir que mon affection + Prend confiance entière en ta discrétion. + + TIRCIS. + + Vous la verrez toujours, dans un respect sincère, + Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, + N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit; + Et si vous en voulez un serment par écrit, + Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme + Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme. + + MÉLITE. + + Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui + Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730 + Je le prends toutefois comme un précieux gage + Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. + Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux. + + TIRCIS[622]. + + O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux? + + +FIN DU SECOND ACTE. + + [545] _Var._ Je l'avois bien prévu que cette âme infidèle. (1633-57) + + [546] _Var._ Même dès leur abord, je lus sur son visage. (1633-57) + + [547] _Var._ [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;] + Mais hélas! qui pourroit gauchir sa destinée[547-a]? + Son immuable loi dans le ciel burinée + Nous fait si bien courir après notre malheur, + Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur: + Le perfide qu'il est me doit sa connoissance; + C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance; + C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment, + Ai jeté de mes maux le premier fondement. + [Depuis, cette volage évite ma rencontre.] (1633-57) + + [547-a] Mais il faut que chacun suive sa destinée. (1644-57) + + [548] _Var._ Presques à tous moments le ramène en lui-même. (1633-68) + + [549] _Var._ Que les moins avisés verroient ses passions. (1633-60) + + [550] _Var._ Cependant chaque jour au babil attachés. (1633-57) + _Var._ Cependant chaque jour aux discours attachés. (1660-68) + + [551] _Var._ Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire, + Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire. + Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57) + + [552] _Var._ De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648) + + [553] _Var._ Vous savez que son âme en est trop dépourvue. (1657) + + [554] _Var._ [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,] + Ses chemins par ici s'adressent tous les jours, + Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours. + MÉL. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise, + Puisqu'outre que l'amour comme lui je méprise, + Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57) + + [555] _Var._ Il ne tardera guère à changer de langage. (1633-57) + + [556] _Var._ Vraiment, c'est bien à vous que j'en dois rendre conte[556-a]. + ÉR. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57) + + [556-a] Voyez la note [497] relative à la première variante de la page + 150. + + [557] _Var._ Qu'on murmure partout du trop de privauté. (1633-60) + + [558] _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57) + _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660) + + [559] _Var._ Tu me préfères donc un traître qui te flatte? + Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate, + De qui le choix brutal se porte au plus mal fait; + Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet, + Par le peu de rapport que nous avons ensemble, + Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble + Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort: + Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord. + Il suffit; les destins bandés à me déplaire + Ne l'arracheroient pas à ma juste colère. + Tu démordras, parjure, et ta déloyauté + Maudira mille fois sa fatale beauté. + Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme, + Dès demain un cartel l'heure et le lieu te nomme. + Insensé que je suis! hélas, où me réduit + Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit? + Quel transport déréglé! Quelle étrange échappée! + Avec un affronteur mesurer mon épée! + C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder, + Contre un traître qu'à peine on devroit regarder! + Lui faisant trop d'honneur, moi-même je m'abuse; + C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse: + [Il fut toujours permis de tirer sa raison + D'une infidélité par une trahison.] + Vis doncques, déloyal, vis, mais en assurance + Que tout va désormais tromper ton espérance, + Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi, + Et te rendront encor plus malheureux que moi. + J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mélite + Exécutera trop aussitôt que prescrite. + Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil. + +SCÈNE IV. + +ÉRASTE, CLITON. + + ÉR. Holà! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plaît-il? + ÉR. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire? + CLIT. Dans un empêchement fort extraordinaire, + Je ne puis m'éloigner un seul moment d'ici. + ÉR. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici + Une part des effets qui suivent mes paroles. + CLIT. Allons, malaisément gagne-t-on dix pistoles[559-a]! + (1633-57) + + [559-a] Après ce vers commence, sous le titre de scène V, notre + scène IV, entre Tircis et Cloris. + + [560] Ce mot est toujours écrit ainsi par Corneille, qui ne fait + en cela que se conformer à l'usage général de son temps. Voyez le + _Lexique_. + + [561] Ce sonnet, composé, d'après Thomas Corneille, avant la + comédie elle-même (voyez ci-dessus, p. 126), a été imprimé pour la + première fois en 1632, à la page 147 des _Meslanges poetiques_ qui + suivent _Clitandre_. Ce texte primitif ne présente qu'une variante + sans importance; le vers 487 commence ainsi: + + Et quoiqu'elle ait, etc. + + [562] _Var._ De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657 + et 60) + + [563] C'est-à-dire qui t'avait captivé. _Franchise_, dans le sens + de liberté. Voyez le _Lexique_. + + [564] _Var._ Dedans cette maîtresse aucun embrasement. (1633-60) + + [565] _Var._ Qu'Éraste m'en retire et s'oppose à Mélite. (1633) + + [566] _Var._ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille à garder. + (1633-57) + + [567] _Var._ C'est seulement alors qu'il n'y a rien du nôtre[567-a]. + (1657-63) + + [567-a] Au sujet de cette leçon, qui figure, comme on le voit, + dans plusieurs éditions, on lit dans les _Fautes notables + survenues pendant l'impression_ (édit. de 1663, tome I, p. LX): + «Qu'il n'y a rien,» _lisez_: «qu'il n'y va rien.» + + [568] _Var._ Un chacun à soi-même est son meilleur ami. (1633-57) + + [569] _Var._ En dépit de tes feux n'emporte ta maîtresse. (1633) + + [570] _Var._ Vaine frayeur pourtant dont je veux te guérir. + TIRS. M'en guérir! CLOR. Laisse faire: Éraste sert Mélite, + Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite + Deux ans se sont passés. CLOR. Mais dedans ses discours + Parle-t-il d'épouser? TIRS. Oui, presque tous les jours. + CLOR. Donc, sans l'appréhender, poursuis ton[570-b] entreprise; + Avecque tout son bien Mélite le méprise. + [Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57) + _Var._ Ce sont vaines frayeurs dont je te veux guérir. (1660) + + [570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654) + + [570-b] _Son_ pour _ton_, dans l'édition de 1657, est évidemment + une faute. + + [571] _Var._ On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a]. + De crainte qu'à la longue ils n'éteignent leur feu[571-b]. + TIRS. Mais il faut redouter une mère. CLOR. Aussi peu. + TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue. + + [571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57) + On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660) + + [571-b] De peur qu'avec le temps ils n'éteignent leur feu. (1644-57) + CLOR. Oui, mais déjà l'affaire en seroit résolue, + Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57) + + [572] _Var._ Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633) + + [573] _Var._ Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57) + + [574] _Var._ Un baiser refusé lui fera souvenir. (1633-48) + _Var._ Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64) + + [575] _Var. Il baille une lettre à Cliton._ (1633, en + marge.)--_Il lui donne une lettre._ (1663, en marge.) + + [576] _Var._ Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mélite + A dedans ce papier sa passion décrite. (1633-57) + + [577] _Var._ Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher. + (1633 et 48-57) + + [578] _Var._ Mais avec ton message + Tâche si dextrement de tourner son courage. (1633-64) + + [579] _Var._ Ma tête sur ce point me servira de plége[579-a]. (1657) + + [579-a] De caution, de gage. Voyez le _Lexique_. + + [580] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton rentre._ + + [581] _Var._ Ces âmes du commun font tout pour de l'argent, + Et sans prendre intérêt au dessein de personne, + Leur service et leur foi sont à qui plus leur donne. + Quand ils sont éblouis de ce traître métal, + Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal; + Le seul espoir du gain règle leur conscience. + Mais tu reviens bientôt, est-ce fait? CLIT. Patience, + Monsieur; en vous donnant un moment de loisir, + Il ne tiendra qu'à vous d'en avoir le plaisir. (1633-57) + + [582] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton ressort brusquement._ + + [583] _Var._ Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir. + (1660-68) + + [584] En marge, dans l'édition de 1633: _Philandre paroît et + Éraste se cache._ + + [585] Ces mots manquent dans les éditions de 1633, de 1644 et de + 1652-60; ils sont remplacés, dans celle de 1648, par ceux-ci: + _cependant qu'Éraste est caché_. + + [586] _Var._ Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre; + Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur. + (1633-57) + + [587] Ainsi dans les éditions de 1633-48, de 1657 et de 1682; + _aye_ dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus + haut, p. 109, note [406]. + + [588] _Var. Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par + derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui + saisit la main encore pleine de la lettre toute déployée._ (1633, + en marge.)--_Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'épaule de + Philandre._ (1663, en marge.) + + [589] _Var._ Portoit nos deux esprits à s'entre-négliger, + Si bien que je cherchois par où m'en dégager. (1633-57) + + [590] _Var._ Si ton feu commence à te lasser. (1633) + _Var._ Si ton feu commence à se lasser. (1644-57) + + [591] _Var._ Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57) + _Var._ Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64) + + [592] _Var._ Tout ce que je puis faire à son brasier naissant. + (1633-68) + + [593] _Var._ C'est de le revancher par un zèle impuissant. (1633-57) + + [594] _Var._ De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frère. + (1633-57) + + [595] _Var._ Mais la peux-tu juger à l'autre comparable? + PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57) + + [596] _Var._ J'ai promis d'aimer l'une, et c'est où je m'arrête. + ÉR. Avise toutefois, le prétexte est honnête. (1633-57) + + [597] _Var._ Ce mieux gît en richesse + PHIL. O le sale motif à changer de maîtresse! + ÉR. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chèrement + Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement. + ÉR. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57) + + [598] A l'insu. Voyez le _Lexique_. + + [599] _Var._ N'ont rien qui soit bastant d'ébranler ma constance. + (1633) + + [600] _Var. Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton, + et rentre, tous deux chacun de leur côté._ (1633, en marge.)--_A + Cliton, tout bas._ (1644-60) + + [601] A la place du mot _seul_ ou _seule_, après le nom d'un + personnage, on lit constamment, en marge, dans l'édition de 1663: + _Il est seul, elle est seule._ Nous n'avons remarqué qu'une + exception à cet usage. La première fois que cette indication se + trouve dans _Mélite_, c'est-à-dire à la fin de la scène III du Ier + acte, l'édition de 1663 ne porte en marge que le mot même du + texte: _seul_. + + [602] _Var._ Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre. + (1633-60) + + [603] _Var. Elle paroît au travers d'une jalousie, et dit ces + vers cependant qu'Éraste lit le sonnet tout bas._ (1633, en + marge.)--_Elle les regarde à travers une jalousie cependant + qu'Éraste lit le sonnet._ (1663, en marge.) + + [604] En marge, dans l'édition de 1633: _Il montre du doigt la fin + de son sonnet à Éraste._ + + [605] _Var._ A ce divin objet dont ton âme est blessée. (1633-57) + + [606] _Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir + et Tirsis le ramasse._ (1633, en marge.) _Il lui rend le sonnet._ + (1663, en marge.) + + [607] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite se retire de la + jalousie et descend._ + + [608] _Var._ Hélas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57) + + [609] _Var._ Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue! + (1633-57) + + [610] _Var._ Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi. + (1633-68) + + [611] Dans les éditions antérieures à 1660, cette scène et la + précédente n'en forment qu'une. + + [612] Dans certains exemplaires de l'édition de 1633, notamment + dans celui de la Bibliothèque impériale qui est marqué Y-3801/+A, + ce vers est dit par Mélite et non par Tircis, dont le couplet ne + commence qu'au vers suivant. + + [613] _Var._ Et c'est de là que vient cette fuite impourvue. + (1633) + + [614] C'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, ne + détournerait pas. Voyez le _Lexique_. + + [615] _Var._ Bien que ce soit un heur où prétendre je n'ose. + (1633-57) + + [616] _Volontés sujettes_, volontés soumises à une mère. La + réponse de Mélite éclaircit parfaitement ce que cette expression + pourrait avoir d'obscur. + + [617] _Var._ Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57) + _Var._ Consultez en vous-même un moment vos appas. (1660) + + [618] _Var._ Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprême. + (1633-57) + + [619] _Var._ Je m'en voudrois remettre à son commandement. + (1633-60) + + [620] _Var._ [Dispensent mon devoir de ces formalités.] + TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche + M'assure entièrement que mon amour te touche. + MÉL. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est: + Un peu de violence en t'excusant te plaît. + MÉL. Folâtre, j'aime mieux abandonner la place, + Car tu sais dérober avec si bonne grâce + Que bien que ton larcin me fâche infiniment, + Je ne puis rien donner à mon ressentiment. + TIRS. Auparavant l'adieu reçois de ma constance + Dedans ce peu de vers l'éternelle assurance. + MÉL. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48) + + [621] _Var._ [Mélite veut te croire autant et plus que lui][621-a]. + TIRSIS. _Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se + dérobe_[621-b]. + Par ce refus mignard qui porte un sens contraire, + Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire. + O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour + Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48) + + [621-a] Mélite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64) + + [621-b] TIRSIS, _lui coulant le sonnet dans le bras_. (1644 et 48) + + [622] _Var._ TIRCIS, _seul_. (1652-60) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + PHILANDRE. + + Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735 + D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible. + Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, + Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit, + Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624]. + Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740 + Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer + Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. + Souvenirs importuns d'une amante laissée, + Qui venez malgré moi remettre en ma pensée + Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745 + Que le sommeil ait peine à me le retracer, + Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie, + Et retournant trouver celle qui vous envoie, + Dites-lui de ma part pour la dernière fois + Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750 + Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme, + Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme, + Je souhaite en faveur de ce reste de foi + Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626]. + Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755 + Est de tous nos desirs souveraine maîtresse, + Dispose de nos coeurs, force nos volontés, + Et que par son pouvoir nos destins surmontés + Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle; + Enfin que tous mes voeux.... + + +SCÈNE II. + +TIRCIS, PHILANDRE. + + TIRCIS. + + Philandre! + + PHILANDRE. + + Qui m'appelle? + + TIRCIS. + + Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté + Ne peut être parfait sans te l'avoir conté. + + PHILANDRE. + + Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627]. + + TIRCIS. + + J'userois envers toi d'une sotte prudence, + Si je faisois dessein de te dissimuler 765 + Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer. + + PHILANDRE. + + En effet, si l'on peut te juger au visage, + Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628], + Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend, + Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770 + Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent. + + TIRCIS. + + Que fera le sujet, si les signes t'étonnent? + Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner; + C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner. + + PHILANDRE. + + Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775 + + TIRCIS. + + Possesseur, autant vaut.... + + PHILANDRE. + + De quoi? + + TIRCIS. + + D'une maîtresse, + Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629] + De son seul entretien peut ravir un amant: + En un mot, de Mélite. + + PHILANDRE. + + Il est vrai qu'elle est belle; + Tu n'as pas mal choisi; mais.... + + TIRCIS. + + Quoi, mais? + + PHILANDRE. + + T'aime-t-elle? + + TIRCIS. + + Cela n'est plus en doute. + + PHILANDRE. + + Et de coeur? + + TIRCIS. + + Et de coeur, + Je t'en réponds. + + PHILANDRE. + + Souvent un visage moqueur + N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite. + + TIRCIS. + + Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630]. + + PHILANDRE. + + Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785 + J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons, + Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631], + S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte; + J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas + Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790 + Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse + Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse, + Et pratiquoient sous main d'autres affections; + Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions + Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795 + + TIRCIS. + + Et de ce petit nombre est celle qui m'engage: + De sa possession je me tiens aussi seur[634] + Que tu te peux tenir de celle de ma soeur. + + PHILANDRE. + + Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635], + Ces deux amours auront une pareille issue. 800 + + TIRCIS. + + Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort. + + PHILANDRE. + + Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord. + Cependant apprends-moi comment elle te traite, + Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636]. + + TIRCIS. + + Une parfaite ardeur a trop de truchements 805 + Par qui se faire entendre aux esprits des amants: + Un coup d'oeil, un soupir[637].... + + PHILANDRE. + + Ces faveurs ridicules[638] + Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules. + N'as-tu rien que cela? + + TIRCIS. + + Sa parole et sa foi. + + PHILANDRE. + + Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810 + Les petites douceurs, les aimables tendresses[639] + Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses. + Quelques lettres du moins te daignent confirmer + Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer? + + TIRCIS. + + Recherche qui voudra ces menus badinages, 815 + Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages; + Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi. + + PHILANDRE. + + Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640]. + + TIRCIS. + + J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre, + Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820 + Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux.... + + PHILANDRE. + + Je parle de quelque autre un peu moins malheureux. + + TIRCIS. + + Je ne connois que lui qui soupire pour elle. + + PHILANDRE. + + Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]: + Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825 + Un rival inconnu possède ses amours, + Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, + Par lettres chaque jour lui fait don de son âme. + + TIRCIS. + + De telles trahisons lui sont trop en horreur. + + PHILANDRE. + + Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830 + Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre; + Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre. + +LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. + +_Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon +miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, +comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi +je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par +faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès +d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel +lui a refusées._ + + PHILANDRE. + + Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]? + + TIRCIS. + + Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter. + + PHILANDRE. + + La raison? + + TIRCIS. + + Le porteur a su combien je t'aime, 835 + Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644], + Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis. + + PHILANDRE. + + Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis, + Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645]. + + TIRCIS. + + On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840 + Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu. + + PHILANDRE. + + Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646], + Et puisqu'il est pour toi.... + + TIRCIS. + + Que ta longueur me tue! + Dépêche. + + PHILANDRE. + + Le voilà que je te restitue. + +AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. + +_Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que +par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse +mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout +loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la +soeur ont repu leurs espérances._ + + PHILANDRE. + + Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845 + Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]? + + TIRCIS. + + Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée + Sert à ton changement d'un sujet de risée? + C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648], + D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850 + C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649] + Un amour qui pour moi devoit être sans bornes? + Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650] + Un si cruel affront se répare soudain: + Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855 + + PHILANDRE. + + Si pour te voir trompé tu te déplais au monde, + Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher; + Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651]. + + TIRCIS. + + Quoi! tu crains le duel? + + PHILANDRE. + + Non; mais j'en crains la suite, + Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860 + Et du plus beau succès le dangereux éclat + Nous fait perdre l'objet et le prix du combat. + + TIRCIS. + + Tant de raisonnement et si peu de courage + Sont de tes lâchetés le digne témoignage. + Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865 + + PHILANDRE. + + Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer. + Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite, + J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite. + Adieu. + + +SCENE III. + + TIRCIS. + + Tu fuis, perfide, et ta légèreté, + T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870 + Reviens, reviens défendre une place usurpée: + Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. + Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, + A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi; + Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875 + Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. + Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? + Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]? + O lettres, ô faveurs indignement placées, + A ma discrétion honteusement laissées! 880 + O gages qu'il néglige ainsi que superflus! + Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653]; + Je ne sais qui des trois doit rougir davantage; + Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, + Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885 + De n'avoir rien prévu de leur déguisement. + Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle, + Changeant d'affection, prît un traître comme elle, + Et que le digne amant qu'elle a su rechercher + A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890 + Cependant j'en croyois cette fausse apparence + Dont elle repaissoit ma frivole espérance; + J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour, + Étoient de la partie en un si lâche tour. + O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895 + Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? + Non, non, il n'en est rien: une telle beauté + Ne fut jamais sujette à la déloyauté. + Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche, + Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900 + Mélite me chérit, elle me l'a juré: + Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654]. + Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? + Caractères trompeurs, vous me contez des fables, + Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905 + Sa parole a laissé son coeur entre mes mains. + A ce doux souvenir ma flamme se rallume; + Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: + L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger; + Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910 + Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]! + Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657]; + La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658], + Et ces traits de sa plume osent encor parler[659], + Et laissent en mes mains une honteuse image, 915 + Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage. + Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660] + D'un excès de douleur se trouvent accablés[661]; + Un si cruel tourment me gêne et me déchire, + Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920 + Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins + Ce faux soulagement, en mourant sans témoins, + Que mon trépas secret empêche l'infidèle + D'avoir la vanité que je sois mort pour elle. + + +SCÈNE IV. + +TIRCIS, CLORIS. + + CLORIS. + + Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925 + Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas? + Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître? + O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître! + Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards + S'élancent incertains presque de toutes parts! 930 + Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]! + Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! + Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664] + + TIRCIS. + + Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, + Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935 + De mon sort rigoureux qui demande ma vie, + Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, + Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. + En nos chastes amours de tous deux on se moque[665] + Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. + Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666] + Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667]. + + CLORIS. + + Ne m'échappe donc pas. + + TIRCIS. + + Ma soeur, je te supplie.... + + CLORIS. + + Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? + Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945 + Et nous aviserons à te laisser courir. + + TIRCIS. + + Hélas! quelle injustice! + + CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669]. + + Est-ce là tout, fantasque? + Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, + Oses-tu te fâcher d'être désabusé? + Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950 + Apprends que les discours des filles bien sensées[670] + Découvrent rarement le fond de leurs pensées, + Et que les yeux aidant à ce déguisement, + Notre sexe a le don de tromper finement. + Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955 + Que Mélite n'est pas une pièce si rare, + Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671]; + Assez d'autres objets y sauront te ravir[672]. + Ne t'inquiète point pour une écervelée + Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960 + Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673] + Ont assez de malheur pour en être écoutés. + Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674]; + Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675]; + Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965 + Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours, + Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!) + Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. + Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677]; + Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais; 970 + Les infidélités font ses jeux ordinaires; + Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, + Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien + Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien. + + TIRCIS. + + Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975 + Que ce soient vérités, que ce soient impostures, + Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir. + Adieu: rien que la mort ne peut me secourir. + + +SCÈNE V. + + CLORIS. + + Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: + Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980 + Un volage me quitte, et je le quitte aussi: + Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci. + Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent + Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent; + Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985 + Et la fît-on à faux éclater par les yeux, + C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679] + Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. + Que Philandre à son gré rende ses voeux contents; + S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990 + Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; + Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose. + Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement + M'avoit fait bonne part de son aveuglement. + On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995 + Dans la même folie une autre embarrassée[680] + Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, + Pour se donner l'honneur de faillir après moi. + Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681] + Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000 + A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, + La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer, + Et sur cette croyance elle en a pris envie: + Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! + Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005 + Dieux, par là seulement punissez son péché! + Elle verra bientôt que sa digne conquête[682] + N'est pas une aventure à me rompre la tête. + Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. + Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010 + Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire! + Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire, + Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret + Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. + Je me veux toutefois en venger par malice, 1015 + Me divertir une heure à m'en faire justice: + Ces lettres fourniront assez d'occasion + D'un peu de défiance et de division. + Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière + A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020 + En voici déjà l'un qui craint de m'aborder. + + +SCÈNE VI. + +PHILANDRE, CLORIS. + + CLORIS. + + Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder? + + PHILANDRE. + + Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune + M'empêche de jouir de ma bonne fortune, + Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025 + Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas. + + CLORIS. + + J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime: + Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même. + + PHILANDRE. + + Me veux-tu quelque chose? + + CLORIS. + + Il t'ennuie avec moi; + Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030 + Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse, + Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, + Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis + Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. + Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035 + Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; + Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685] + Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.... + + PHILANDRE. + + Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; + Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040 + S'osera dispenser. + + CLORIS. + + Aussi tu me promets, + Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais; + Autrement, ne crois pas.... + + PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686]. + + Cela s'en va sans dire: + Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire: + Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045 + + CLORIS, les resserrant[687]. + + Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; + Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne, + Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne: + Je les garderai mieux, tu peux en assurer + La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050 + + PHILANDRE. + + Un homme doit souffrir d'une fille en colère; + Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère: + Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien.... + + CLORIS. + + Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien! + Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre; + Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre, + Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, + Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir. + + PHILANDRE. + + L'effet en fera foi, s'il en a le courage. + Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060 + Tremble. + + CLORIS. + + J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu: + Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + [623] _Var._ Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible + D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57) + + [624] _Var._ Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses. + (1633-60) + + [625] _Var._ Un portrait que je veux tellement effacer. (1660) + + [626] _Var._ [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.] + Dites-lui de ma part que depuis que le monde + Du milieu du chaos tira sa forme ronde, + C'est la première fois que ces vieux ennemis, + Le change et la raison, sont devenus amis; + [Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633) + + [627] _Var._ Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60) + + [628] _Var._ [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,] + Je ne croirai jamais qu'à force de rêver + Au sujet de ta joie, on le puisse trouver: + [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.] + (1633-57) + + [629] _Var._ Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant. + (1633-57) + + [630] _Var._ Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57) + + [631] _Var._ Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633) + + [632] Qui se laisse prendre à.... tromper par.... + + [633] _Var._ Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60) + + [634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la + pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était + certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières + éditions de son théâtre. Voyez le _Lexique_. + + [635] _Var._ Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57) + + [636] _Var._ Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une + parfaite amour a trop de truchements. (1633-57) + + [637] _Var._ Un clin d'oeil, un soupir.... (1633) + + [638] _Var._ Ces choses ridicules + Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57) + + [639] _Var._ Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche, + T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche, + Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas + Que ma témérité profane ses appas, + Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence, + Ce secret, étouffé dans la nuit du silence, + N'échapperoit jamais à ma discrétion. + PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection + Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages + D'une vraie amitié sont d'inutiles gages; + Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b]. + PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi. + TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire, + Mais il n'a garde d'être en état de me nuire: + Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé. + PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé. + TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57) + + [639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: _toute autre_, + pour _tout autre_. + + [639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi. + (1644-57) + + [640] _Var._ J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi. + (1663) + + [641] _Tenir en cervelle_, inquiéter, tenir dans l'inquiétude. + Voyez le _Lexique_. + + [642] _Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par + faveur._ (1633-57) + + [643] _Affronter_, tromper avec audace. + + [644] _Var._ Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même, + D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57) + + [645] _Var._ Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57) + + [646] _Var._ C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu + Encore une, qu'il faut que je te restitue. + TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57) + + [647] _Var._ Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57) + + [648] _Var._ Qu'à tes suasions Mélite osant manquer + A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer? + Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes + [Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57) + + [649] _Suborner_, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux + sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le _Lexique_. + + [650] _Var._ Avise à te défendre; un affront si cruel + Ne peut se réparer à moins que d'un duel: + [Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57) + + [651] _Var._ [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:] + Il me faudroit après, par une prompte fuite, + Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite. + TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas: + Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a]. + PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose. + TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose + Ni mon sang ni ma vie en péril exposer. + Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer. + Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve + Mérite que pour elle ainsi je me conserve. + + SCÈNE III. + + TIRSIS. + + Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57) + + [651-a] Voyez p. 161, note [542]. + + [652] _Var._ [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?] + Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse, + Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse. + Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser? + N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser? + [O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633) + + [653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus, + De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse; + Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse, + Son amant un poltron, et moi sans jugement, + De n'avoir rien prévu de son déguisement. + Mais que par ses transports ma raison est surprise! + Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise! + (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir) + Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a]. + Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage + Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage, + Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur + Que les vains mouvements d'une juste douleur. + Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître + Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître. + Traître et poltron! voilà les belles qualités + Qui retiennent les sens de Mélite enchantés. + Aussi le falloit-il que cette âme infidèle, + [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,] + Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b] + Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher, + Cependant que, leurré d'une fausse apparence, + Je repaissois de vent ma frivole espérance. + Mais je le méritois, et ma facilité + Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c]. + Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d], + A ces petits larcins pris d'une force aisée. + Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour + Fussent de la partie en un si lâche tour? + Auroit-on jamais vu tant de supercherie, + Que tout l'extérieur ne fût que piperie? + [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57) + + [653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans + l'édition de 1633. + + [653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57) + + [653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont + que dans l'édition de 1633. + + [653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57) + + [654] _Var._ Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633) + + [655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser: + J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57) + + [656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère. + (1633-57) + + [657] _Var._ Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère. + (1648-57) + + [658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés, + Et ces traits de sa plume ici me sont restés, + Qui dépeignant au vif son perfide courage, + Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57) + + [659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler, + Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660) + + [660] _Var._ Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés. + (1633) + + [661] _Var._ D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60) + + [662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:] + Aussi ma prompte mort le va bientôt finir; + Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir + Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre, + Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a]; + Mon âme par dépit tâche d'abandonner + Un corps que sa raison sut si mal gouverner. + Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues, + S'en vont les distiller en larmes continues, + Larmes qui donneront pour juste châtiment + A leur aveugle erreur un autre aveuglement; + Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite, + Comme insensiblement me porter chez Mélite, + Me porteront sans eux en quelque lieu désert, + En quelque lieu sauvage à peine découvert, + Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste, + Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste, + Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins + Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins, + Que mon trépas secret fera que l'infidèle + Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57) + + [662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont + que dans l'édition de 1633. + + [663] _Var._ Tu manques à la fois de poumon et d'haleine. + (1633-60) + + [664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens? + (1633-57) + + [665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque. + (1633-60) + + [666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler. + (1633) + + [667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler. + (1633-57) + + [668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir, + Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57) + + [669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données._ + (1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a données._ + (1663, en marge.) + + [670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux sensées. + (1633-60) + + [671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve. + + [672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir, + Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57) + + [673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beautés. + (1633-57) + + [674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte; + Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57) + + [675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première + variante. + + [676] _Var._ Et peut-être demain (tant elle aime le change!). + (1633-57) + + [677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent, + Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent, + A qui les trahisons deviennent ordinaires, + Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57) + + [678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises, + Par tes détractions rompre mes entreprises? + Non, non, ces traits de langue épandus vainement + Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57) + + [679] _Var._ C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance + Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance. + Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller, + Et si d'autres que moi ne le vont rappeler, + Il usera ses jours à courtiser Mélite; + Outre que l'infidèle a si peu de mérite, + Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57) + + [680] _Var._ Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57) + + [681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde. + (1633) + + [682] _Var._ Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose, + Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose. + Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57) + + [683] Voyez au _Complément des variantes_, p. 251. + + [684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore. + (1660) + + [685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64) + + [686] _Var. Il reconnoît les lettres._ (1663, en marge.)[686-a] + + [686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de + ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène + suivant dans les éditions de 1644-57. + + [687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.) + + [688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions + publiées du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_. + + [689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III, + note [1443]) parle de la comédie de _Mélite_ et mentionne + + Le discours de Cloris quand Philandre la quitte. + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +MÉLITE, LA NOURRICE. + + LA NOURRICE. + + Cette obstination à faire la secrète + M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690]. + + MÉLITE. + + Ton importunité n'est pas à supporter: 1065 + Ce que je ne sais point, te le puis-je conter? + + LA NOURRICE. + + Les visites d'Éraste un peu moins assidues + Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, + Et ce qu'on voit par là de refroidissement + Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070 + Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère; + Mais je pourrois enfin en croire ma colère, + Et pour punition te priver des avis + Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis. + + MÉLITE. + + C'est à moi de trembler après cette menace, 1075 + Et toute autre du moins trembleroit en ma place. + + LA NOURRICE. + + Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré + (Je parle sans reproche, et tout considéré) + Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine: + Apprends-moi ce que c'est. + + MÉLITE. + + Veux-tu que je devine? 1080 + Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, + Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien. + + LA NOURRICE. + + Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie + D'une chose deux ans ardemment poursuivie: + D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085 + Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. + Une fille qui voit et que voit la jeunesse + Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; + Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert, + Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090 + Une heure de froideur, à propos ménagée, + Peut rembraser une âme à demi dégagée[691], + Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris + D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693]. + Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095 + Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694], + Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, + Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695]. + Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, + Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100 + Que tout l'extérieur de son visage égal + Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; + Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, + Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; + Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105 + Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, + Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697], + A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède. + Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, + Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110 + + MÉLITE. + + Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage: + Il croit que mes regards soient son propre héritage, + Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui + Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui. + + LA NOURRICE. + + J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115 + Promptement le motif de cette maladie[698]. + + MÉLITE. + + Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi, + Tu saurois que Tircis.... + + LA NOURRICE. + + Quoi? son meilleur ami! + N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître? + + MÉLITE. + + Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120 + Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699], + Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté. + + LA NOURRICE. + + J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde; + Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, + Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125 + Un semblable pigeon ne se peut rattraper: + Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage. + + MÉLITE. + + Le bien ne touche point un généreux courage. + + LA NOURRICE. + + Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir. + + MÉLITE. + + Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130 + + LA NOURRICE. + + Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700]. + + MÉLITE. + + Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite. + + LA NOURRICE. + + On a trop de mérite étant riche à ce point. + + MÉLITE. + + Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point? + + LA NOURRICE. + + Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135 + + MÉLITE. + + Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable: + Un homme dont les biens font toutes les vertus + Ne peut être estimé que des coeurs abattus. + + LA NOURRICE. + + Est-il quelques défauts que les biens ne réparent? + + MÉLITE. + + Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140 + Étant riche, on méprise assez communément + Des belles qualités le solide ornement, + Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702] + Souvent par l'abondance aux vices nous convie. + + LA NOURRICE. + + Enfin je reconnois.... + + MÉLITE. + + Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145 + Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien. + + LA NOURRICE. + + Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête + T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. + Si ta mère le sait.... + + MÉLITE. + + Laisse-moi ces soucis, + Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704] 1150 + + LA NOURRICE. + + Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle. + + MÉLITE. + + Ta curiosité te met trop en cervelle[705]. + Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend; + Un meilleur entretien avec elle m'attend. + + +SCÈNE II. + +CLORIS, MÉLITE. + + CLORIS. + + Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155 + Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, + Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706], + Ni même en rien savoir sans les en avertir. + Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, + Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160 + Je viens vous faire voir que votre affection + N'a pas été fort juste en son élection. + + MÉLITE. + + Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, + Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; + Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165 + Je renonce à choisir une seconde fois, + Et mon affection ne s'est point arrêtée + Que chez un cavalier qui l'a trop méritée. + + CLORIS. + + Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins, + C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170 + + MÉLITE. + + Si je n'avois de lui qu'une foible assurance, + Vous me feriez entrer en quelque défiance; + Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709], + Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer. + + CLORIS. + + Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175 + Plus que je ne faisois auparavant son crime. + Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, + Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710], + Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711] + Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180 + + MÉLITE. + + Le pousser à me faire une infidélité[712], + C'est assez mal user de cette autorité. + + CLORIS. + + Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? + C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige. + + MÉLITE. + + Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185 + + CLORIS. + + Quand il n'en auroit point de plus justes raisons, + La parole donnée, il faut que l'on la tienne. + + MÉLITE. + + Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne. + + CLORIS. + + Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié, + Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190 + Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre? + + MÉLITE. + + De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, + Et c'étoit à Cloris que je croyois parler. + + CLORIS. + + Vous ne vous trompez pas. + + MÉLITE. + + Donc, pour mieux me railler[715], + La soeur de mon amant contrefait ma rivale? 1195 + + CLORIS. + + Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716] + Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez + Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. + Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime; + Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200 + Jusqu'aux moindres discours dont votre passion + Tâche de suborner[717] son inclination. + + MÉLITE. + + Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire! + + CLORIS. + + La pure vérité. + + MÉLITE. + + Vraiment, en voulant rire, + Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205 + Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est. + + CLORIS. + + Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719]. + Tenez, voyez, lisez. + + MÉLITE. + + Ah, Dieux! quelle imposture! + Jamais un de ces traits ne partit de ma main. + + CLORIS. + + Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210 + Que vous persisteriez dans la méconnoissance: + Je les vous laisse. Adieu. + + MÉLITE. + + Tout beau, mon innocence + Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720], + Pour faire retomber l'affront sur son auteur. + + CLORIS. + + Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215 + Que sert le désaveu quand la preuve est certaine? + A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...? + + MÉLITE. + + Ne vous obstinez point à me calomnier; + Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre.... + + CLORIS. + + Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; + C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721] + Porter empreints les traits d'un déplaisir profond. + + +SCÈNE III. + +LISIS, MÉLITE, CLORIS. + + LISIS, à Cloris. + + Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722] + Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; + Quittez son entretien, et venez avec moi 1225 + Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi. + + MÉLITE. + + Quoi! son frère au cercueil! + + LISIS. + + Oui, Tircis, plein de rage + De voir que votre change indignement l'outrage, + Maudissant mille fois le détestable jour + Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230 + Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723], + Et mes yeux désolés.... + + MÉLITE. + + Je n'en puis plus; je pâme. + + CLORIS. + + Au secours! au secours! + + +SCÈNE IV. + +CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS. + + CLITON. + + D'où provient cette voix? + + LA NOURRICE. + + Qu'avez-vous, mes enfants? + + CLORIS. + + Mélite que tu vois.... + + LA NOURRICE. + + Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235 + Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace. + + LISIS, à Cliton. + + Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter. + + CLITON, à Lisis[724]. + + Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725]. + + CLORIS[726]. + + Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent, + Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240 + + +SCÈNE V. + + ÉRASTE. + + A la fin je triomphe, et les destins amis + M'ont donné le succès que je m'étois promis. + Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse + Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; + Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245 + Philandre et sa Cloris courent même danger. + Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728] + Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? + Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? + Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250 + La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. + Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère, + Et Philandre, si prompt à l'infidélité, + N'a que la peine due à sa crédulité[730]. + Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255 + + +SCÈNE VI. + +ÉRASTE, CLITON. + + CLITON. + + Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, + Dont je fus à regret le damnable instrument, + A couché de douleur Tircis au monument. + + ÉRASTE. + + Courage! tout va bien, le traître m'a fait place; + Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260 + D'un favorable coup la mort me l'a ravi. + + CLITON. + + Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi. + + ÉRASTE. + + Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable? + + CLITON. + + Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731] + Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265 + + ÉRASTE. + + Ah ciel! s'il est ainsi.... + + CLITON. + + Laissez là ces discours, + Et vantez-vous plutôt que par votre imposture + Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732], + Et que votre artifice a mis dans le tombeau + Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270 + + ÉRASTE. + + Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733] + Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? + Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? + Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734], + Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275 + Sut jamais allumer une pudique flamme, + Tout ce que l'amitié me rendit précieux, + Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735]; + Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, + Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; + Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, + Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]: + Tu n'en diras encor que la moindre partie. + Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! + Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285 + Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; + J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, + Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737]. + Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui + Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290 + Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares + Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! + Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, + Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. + Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295 + Tournât si lâchement tant d'amour en furie? + Inutiles regrets, repentirs superflus, + Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus; + Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: + Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300 + Il faut que de mon sang je lui fasse raison, + Et de ma jalousie, et de ma trahison, + Et que de ma main propre une âme si fidèle[738] + Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? + Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305 + Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! + Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; + Leur foudre décoché vient de fendre la terre, + Et pour leur obéir son sein me recevant + M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310 + Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes + Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes; + C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: + La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, + Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315 + Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. + Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, + Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739], + N'entre point en courroux contre mon insolence, + Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320 + Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé? + Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé! + Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, + Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. + Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, + Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, + A qui Charon cent ans refuse sa nacelle, + Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? + Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740] + A vous faciliter ce passage interdit. 1330 + + CLITON. + + Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741] + Par l'effort des douleurs dont elle est accablée + Figure à votre vue.... + + ÉRASTE. + + Ah! te voilà, Charon; + Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron + Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335 + + CLITON. + + Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]: + Reconnoissez Cliton. + + ÉRASTE. + + Dépêche, vieux nocher, + Avant que ces esprits nous puissent approcher. + Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes; + Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340 + Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? + Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi. + +(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le +théâtre[745].) + + +SCÈNE VII. + + PHILANDRE. + + Présomptueux rival, dont l'absence importune[746] + Retarde le succès de ma bonne fortune[747], + As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur 1345 + Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur? + Que devient à présent cette bouillante envie + De punir ta volage aux dépens de ma vie? + Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content: + Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. 1350 + Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite + Se rit impunément de ma vaine poursuite. + Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur, + En demeurer toujours l'injuste possesseur, + Ou que ma patience, à la fin échappée 1355 + (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), + Oubliant le respect du sexe et tout devoir, + Ne laisse point sur elle agir mon désespoir? + + +SCÈNE VIII. + +ÉRASTE, PHILANDRE. + + ÉRASTE. + + Détacher Ixion pour me mettre en sa place! + Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. 1360 + Ai-je avec même front que cet ambitieux[749] + Attenté sur le lit du monarque des cieux? + Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750]; + Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. + Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains 1365 + Essayons d'écarter ces monstres inhumains. + A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines; + Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes. + Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants. + + PHILANDRE. + + Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751]. 1370 + Éraste, cher ami, quelle mélancolie + Te met dans le cerveau cet excès de folie? + + ÉRASTE. + + Équitable Minos, grand juge des enfers, + Voyez qu'injustement on m'apprête des fers. + Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, 1375 + Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. + Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, + Que Mélite après lui redouble ce malheur, + Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; + Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; 1380 + Lui seul en est la cause, et son esprit léger, + Qui trop facilement résolut de changer; + Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752], + La main que vous voyez les a toutes écrites. + + PHILANDRE. + + Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753] 1385 + Te donnent des tourments pires que mille morts; + Je t'obligerois trop de t'arracher la vie, + Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie + Par les folles horreurs de cette illusion. + Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion! 1390 + + +SCÈNE IX. + + ÉRASTE. + + Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie + A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie? + Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, + Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton: + Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide 1395 + Je porte le courage et les forces d'Alcide. + Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, + Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. + Une seconde fois le triple chien Cerbère + Vomira l'aconit en voyant la lumière; 1400 + J'irai du fond d'enfer dégager les Titans, + Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, + Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, + J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754]. + + +SCÈNE X. + +LISIS, CLORIS. + + LISIS. + + N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755]; 1405 + Mais ayant su de lui son déplorable sort, + Je voulois éprouver par cette triste feinte + Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756], + Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié + Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. 1410 + Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, + Afin que nous puissions découvrir cette ruse, + Et que Tircis en soit de tout point éclairci, + Sois sûre que dans peu je te le rends ici. + Ma parole sera d'un prompt effet suivie: 1415 + Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; + C'est assez que je passe une fois pour trompeur. + + CLORIS. + + Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? + Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes + Refusoient de couler pour de fausses alarmes, 1420 + Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757] + Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; + Et je n'étudiai cette douleur menteuse + Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758] + Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759]. 1425 + + LISIS. + + Après tout, entre nous, confesse franchement[760] + Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, + Jusques au désespoir fort rarement se pique: + Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, + Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. 1430 + + CLORIS. + + Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse + D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761]; + Autrement je saurois t'apprendre à discourir. + + LISIS. + + Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + [690] _Var._ [M'accuse injustement d'être trop peu discrète.] + MÉL. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur: + Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur? + LA NOURR. Un chacun fait à l'oeil des remarques aisées, + Qu'Éraste, abandonnant ses premières brisées, + Pour te mieux témoigner son refroidissement, + Cherche sa guérison dans un bannissement. + Tu m'en veux cependant ôter la connoissance; + Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance, + Par ce que tous les jours en tes affections + Tu reçois de profit de mes instructions[690-a], + Apprends-moi ce que c'est. MÉL. Et que sais-je, Nourrice, + Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice? + Ennuyé d'un esprit si grossier que le mien, + [Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.] + (1633-57) + + [690-a] Dans l'édition de 1657, probablement par erreur: + + Parce que tous les jours, en tes affections, + Tu reçois du profit de mes instructions. + + [691] _Var._ Rembrase assez souvent une âme dégagée. (1633-57) + + [692] _Dispenser à...._ accorder la dispense, la permission + nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à.... + + [693] _Var._ D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix. + (1633-57) + + [694] _Var._ Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde. + (1633-57) + + [695] _Var._ Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours. + (1633, 44 et 52-57) + _Var._ Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours. + (1648) + + [696] _Var._ [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:] + Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois, + En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts, + Et si l'un te dérobe un baiser par surprise, + Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise; + Que l'un et l'autre juge, à ton visage égal, + Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival. + Partage bien les tiens, et surtout sache feindre, + De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57) + + [697] _Var._ Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes, + A qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. (1633-57) + + [698] _Var._ [Promptement le motif de cette maladie.] + MÉL. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier! + Son ami plus intime et son plus familier! + [N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?] (1633-57) + + [699] _Var._ Et si dans ce jourd'hui je l'avois écarté, + Tu verrois dès demain Éraste à mon côté. + LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde. + (1633-57) + + [700] _Var._ Auprès de sa splendeur toute autre est trop petite. + (1633-57) + + [701] On lit dans l'édition de 1633: _tu te places_, pour _tu le + places_; mais c'est évidemment une faute d'impression. + + [702] L'édition de 1633 porte, mais ce doit être aussi une faute: + + Et d'un riche honteux la richesse suivie. + + [703] _Var._ Qu'avecque tout son bien + Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60) + + [704] _Var._ [Et rentre, que je parle à la soeur de Tirsis:] + Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle. + [LA NOURR. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.] + MÉL. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend.] (1633-57) + + [705] _Mettre en cervelle_, inquiéter. Voyez plus haut, p. 192, + note [641]. + + [706] _Var._ Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir. + (1633-57) + + [707] _Var._ Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix. + (1633-60) + + [708] La leçon de 1657: + + C'est l'homme qui de tous l'a mérité le moins, + + est certainement une faute d'impression. + + [709] _Var._ Mais je m'étonne fort que vous l'osez blâmer, + Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57) + + [710] _Var._ Après cela jugez si je le peux haïr. (1633) + _Var._ Jugez après cela si je le puis haïr. (1644-57) + + [711] _Var._ Puisque sa trahison m'est un grand témoignage. + (1633-57) + + [712] _Var._ Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal, + Le poussant à me faire un tour si déloyal. (1633-57) + + [713] _Var._ Quoi! son devoir l'oblige à l'infidélité! + CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilité. (1633-57) + + [714] _Var._ Sur un serment commun d'être un jour sa moitié. + (1633-57) + + [715] _Var._ Doncques, pour me railler. + (1633-57) + + [716] _Var._ Doncques, pour m'éblouir, une âme déloyale. (1633-57) + + [717] Voyez plus haut, p. 194, note [649]. + + [718] L'édition de 1664 donne: _vous croiriez_, pour _vous + croirez_, ce qui est sans doute une faute d'impression. + + [719] _Var._ Vous en voulez bien croire au moins votre écriture. + (1633-57) + + [720] _Var._ Veut savoir par avant le nom de l'imposteur, + Afin que cet affront retombe sur l'auteur. + CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue: + Mélite, que vous sert de faire l'entendue? + La chose étant si claire, à quoi bon la nier? (1633-57) + + [721] _Var._ C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif, + A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57) + + [722] _Var._ Pouvez-vous demeurer auprès d'une personne + Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne? + Quittez cette infidèle, et venez avec moi. (1633-57) + + [723] _Var._ Dedans ce désespoir a rendu sa belle âme. + MÉL. Hélas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pâme. + (1633-57) + + [724] Les mots: _à Lisis_, manquent dans les éditions de 1633-60. + + [725] _Var._ Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657) + + [726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'édition de 1633 dont + il a été parlé à la note [612] de la page 183: _Cliton et la Nourrice + emportent Mélite pâmée en son logis, où Cloris les suit, appuyée + sur Lisis._ + + [727] _Var._ CLORIS, _à Lisis_. (1633, dans l'exemplaire de la + Bibliothèque impériale, cité à la note précédente, et 1644-60.) + + [728] _Var._ Mais à quelle raison leurs âmes désunies. (1633-63) + + [729] _Var._ Fuyez de mon penser, inutiles remords; + J'en ai trop de sujet de leur être contraire: + Cloris m'offense trop, étant soeur d'un tel frère. (1633-57) + + [730] _Var._ [N'a que la peine due à sa crédulité.] + Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle; + Faisons tous nos efforts à nous rapprocher d'elle, + Et tâchons de rentrer en son affection, + Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a]. + Cliton sort de chez elle. + + SCÈNE VI. + + ÉRASTE, CLITON. + + ÉR. Eh bien! que fait Mélite? + [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57) + + [730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654) + + [731] _Var._ Monsieur, il est tout vrai: le moment déplorable. + (1633-60) + + [732] _Var._ Ce pair d'amants sans pair est sous la sépulture. + (1633-57) + _Var._ Ces malheureux amants treuvent la sépulture. (1660) + + [733] _Var._ Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime + M'obliger en taisant la moitié de mon crime? (1633-57) + + [734] _Var._ Achève tout d'un trait: dis que maîtresse, ami. + (1633-57) + + [735] _Var._ Par ma fraude a perdu la lumière des cieux. (1633-57) + + [736] _Var._ [Falsifié, trahi, séduit, assassiné,] + Que j'ai toute une ville en larmes convertie: + [Tu n'en diras encor que la moindre partie.] + Mais quel ressentiment! quel puissant déplaisir! + Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-là nous saisir, + Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une âpre tristesse + Réduise au même point après lui sa maîtresse? + CLIT. Tous ces discours ne font.... ÉR. Laisse agir ma douleur, + Traître, si tu ne veux attirer ton malheur: + Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie. + La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie! + [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour.] (1633-57) + + [737] _Var._ [Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames;] + J'ignorois que, pour être exemptes de ses coups, + Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous. + [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares] + Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares! + Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux + Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux! + Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse, + Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse; + J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur, + Et seul de ces malheurs[737-a] le détestable auteur. + Mon courage, au besoin se trouvant trop timide + Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide, + Je fis à mon défaut combattre son ennui, + Son deuil, son désespoir, sa rage, contre lui. + Hélas! et falloit-il que ma supercherie + Tournât si lâchement son amour en furie? + Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur, + Contre une âme innocente allumer sa fureur? + Falloit-il le forcer à dépeindre Mélite + Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]? + [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57) + + [737-a] Les éditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur + sans doute: «ses malheurs,» pour «ces malheurs.» + + [737-b] Les quatre derniers vers, depuis: «Falloit-il, + l'aveuglant, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633. + + [738] _Var._ Et que par ma main propre un juste sacrifice + De mon coupable chef venge mon artifice[738-a]. + Avançons donc, allons sur cet aimable corps + Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts. + D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle? + Mon pied, qui me dédit, contre moi se rebelle. + [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57) + + [738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte, + manquent dans les éditions de 1644-57. + + [739] _Var._ Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux, + Ne te colère point contre mon insolence, + [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.] + Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau, + Avec mon souvenir étouffer mon bourreau; + Non, je ne prétends pas une faveur si grande; + Réponds-moi seulement, réponds à ma demande: + As-tu vu ces amants? Tirsis est-il passé? + Mélite est-elle ici? Mais que dis-je? insensé! + Le père de l'oubli, dessous cette onde noire, + Pourroit-il conserver tant soit peu de mémoire? + Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds + Le Léthé pêle-mêle et ces gouffres profonds; + Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance, + De tout ce qui se passe a tant de connoissance, + Que les Dieux n'oseroient vers lui s'être mépris. + Mais le traître se tait, et tenant ces esprits + Pour le plus grand trésor de son funeste empire, + De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire. + Vous donc, esprits légers, qui, faute de tombeaux. (1633-57) + + [740] _Var._ Dites, et je promets d'employer mon crédit. (1633-60) + + [741] _Var._ Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'égare: + Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Ténare; + Revenez à vous-même. [ÉR. Ah! te voilà, Charon.] (1633-57) + + [742] _Var._ Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage. + (1633-57) + + [743] _Fondre_, aller au fond, s'engloutir. + + [744] _Var._ [Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes][744-a]. + CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b] + Souvent on ne rencontre à gagner que des coups: + Si jamais un amant fut dans l'extravagance, + Il s'en peut bien vanter avec toute assurance. + ÉRASTE, _se jetant sur ses épaules_[744-c]. + Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi? + [Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.] (1633-57) + + [744-a] Il n'en aura que trop d'Éraste, de ses crimes. (1657) + + [744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57) + + [744-c] _Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du + théâtre._ (1633, en marge.) + + [745] Ce jeu de scène est omis dans l'édition de 1660; dans celle + de 1664, il est placé entre les deux derniers vers de la scène. + Voyez p. 223, note [744-c]. + + [746] _Var._ Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57) + + [747] _Var._ [Retarde le succès de ma bonne fortune,] + Et qui, sachant combien m'importe ton retour, + De peur de m'obliger n'oserois voir le jour, + As-tu sitôt perdu cette ombre de courage + Que te prêtoient jadis les transports de ta rage? + Ce brusque mouvement d'un esprit forcené + Relâche-t-il sitôt ton coeur efféminé? + [Que devient à présent cette bouillante envie.] (1633) + + [748] On lit dans l'édition de 1654: «Il ne tient plus à toi,» + pour «qu'à toi.» C'est évidemment une faute, ainsi qu'à la page + suivante, la leçon de 1657 v. 1359: «Détachez Ixion;» et au vers + 1360 le singulier _mégère_, pour _mégères_, dans les éditions de + 1660-64. + + [749] _Var._ Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57) + _Var._ Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64) + + [750] _Var._ Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides. (1633-60) + + [751] _Var._ Il semble à ces discours qu'il ait perdu le sens. + (1633-57) + + [752] _Var._ Car des lettres qu'il a de la part de Mélite, + Autre que cette main n'en a pas une écrite. (1633-57) + + [753] _Var._ Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633) + _Var._ Je te laisse impuni, traître, car tes remords. (1644-57) + _Var._ Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660) + + [754] Bien que Claveret ne conteste pas à Corneille l'invention de + la frénésie d'Éraste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait être + tenté de croire que notre poëte en a pris l'idée dans la _Climène_ + de C. S. sieur de la Croix, représentée, suivant les frères + Parfait, en 1628 (_Histoire du théâtre françois_, tome IV, p. + 401). Le berger Liridas, pensant que Climène est morte, devient + fou de chagrin; dans son délire, il veut obliger un magicien, + qu'il prend pour Pluton, à rendre la vie à son amante, et lui dit: + + Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments, + Sans pouvoir prendre part à nos contentements; + J'épouserai Climène, et pour ma concubine + Je prendrai, s'il me plaît, ta femme Proserpine. + + [755] _Var._ N'en doute aucunement, ton frère n'est point mort. + (1633-57) + + [756] _Var._ Si ce coeur, recevant quelque légère atteinte. (1633) + + [757] _Var._ Dont les plus furieux et plus rudes assauts + Avoient bien de la peine à m'émouvoir à faux. (1633-57) + + [758] _Var._ Qu'à cause que j'étois parfaitement honteuse. + (1633-57) + + [759] _Var._ Qu'un autre[759-a] en témoignât plus de ressentiment. + (1633-60) + + [759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le + vers 1387 de _Clitandre_. Voyez le _Lexique_; voyez aussi la + première variante de la p. 241 (note [796]) et la huitième de la + p. 363 (note [1214]). + + [760] _Var._ Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57) + + [761] _Var._ D'aller vite d'un mot ranimer sa maîtresse; + Autrement je saurois te rendre ton paquet. + LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CLITON, LA NOURRICE. + + CLITON. + + Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435 + + LA NOURRICE. + + Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire + Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants + Que de violenter sa raison et ses sens? + + CLITON. + + Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, + Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440 + Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, + Me payer à bons coups des droits de son denier? + + LA NOURRICE. + + Plaisante illusion! + + CLITON. + + Mais funeste à ma tête, + Sur qui se déchargeoit une telle tempête, + Que je tiens maintenant à miracle évident 1445 + Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent. + + LA NOURRICE. + + C'étoit mal reconnoître un si rare service. + + ÉRASTE, derrière le théâtre[762]. + + Arrêtez, arrêtez, poltrons! + + CLITON. + + Adieu, Nourrice: + Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; + Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450 + + LA NOURRICE. + + Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763], + Je veux voir à quel point sa fureur le domine. + + CLITON. + + Contente à tes périls ton curieux desir[764]. + + LA NOURRICE. + + Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir. + + +SCÈNE II. + +ÉRASTE, LA NOURRICE. + + ÉRASTE[765]. + + En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455 + La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766]; + Ces lâches escadrons de fantômes affreux + Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, + Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, + Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. + Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767], + La peur saisit si bien les ombres et leur roi, + Que se précipitant à de promptes retraites, + Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. + Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465 + Pour les favoriser ne roule plus de feux; + Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, + Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768]; + Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, + Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470 + Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne + De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769]. + Trop heureux accident, s'il avoit prévenu + Le déplorable coup du malheur avenu[770]! + Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475 + Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, + Et si ce que le ciel me donne ici d'accès + Eût de ma trahison devancé le succès! + Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! + N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480 + Que le simple dessein d'un si lâche forfait? + Injustes, deviez-vous en attendre l'effet? + Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice + Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771]. + Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485 + Sans le triste secours de ce dur souvenir[772]. + Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773], + Ne sont auprès de lui que de légères peines; + On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. + Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490 + Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres + Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! + Use après, si tu veux, de toute ta rigueur, + Et si pour m'achever tu manques de vigueur, + +(Il met la main sur son épée[775].) + + Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, 1495 + Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. + Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici + L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici: + C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie + Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500 + Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux + L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux. + + LA NOURRICE. + + Pourquoi permettez-vous que cette frénésie + Règne si puissamment sur votre fantaisie? + L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505 + + ÉRASTE. + + Aussi ne la tient-il que de votre beauté; + Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière. + + LA NOURRICE. + + Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, + Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat. + + ÉRASTE. + + Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510 + Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage + Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: + Je ne reconnois plus aucun de vos attraits. + Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits, + Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515 + Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même. + Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]? + Y viens-tu rechercher Mélite comme moi? + + LA NOURRICE. + + Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777] + Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520 + Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. + Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui + Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire, + De sa fidélité recevra le salaire. + + ÉRASTE. + + Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525 + En vain pour les trouver je rends tant de combats. + + LA NOURRICE. + + Votre douleur vous trouble, et forme des nuages + Qui séduisent vos sens par de fausses images: + Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778]. + + ÉRASTE. + + Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530 + Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, + Et Pluton de frayeur en quitter la conduite. + + LA NOURRICE. + + Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous, + Craignant votre fureur et le poids de vos coups; + Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535 + Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? + Le logis de Mélite et celui de Cliton + Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? + Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence? + + ÉRASTE. + + De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540 + Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré + Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: + Ma guérison dépend de parler à Mélite. + + LA NOURRICE. + + Différez pour le mieux un peu cette visite, + Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545 + Vous soyez en état de faire un compliment. + Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; + Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]: + Un moment de repos que vous prendrez chez vous.... + + ÉRASTE. + + Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux, + Et ma foible raison, de guide dépourvue, + Va de nouveau se perdre en te perdant de vue. + + LA NOURRICE. + + Si je vous suis utile, allons je ne veux pas + Pour un si bon sujet vous épargner mes pas. + + +SCÈNE III. + +CLORIS, PHILANDRE. + + CLORIS. + + Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555 + Me rapaiser jamais passe ton industrie. + Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; + Tes protestations ne font que m'offenser: + Savante à mes dépens de leur peu de durée, + Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560 + Un coeur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781], + Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler. + + PHILANDRE. + + Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire + L'indigne souvenir d'une action si noire, + Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents, + Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends. + Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782].... + + CLORIS. + + Laisse là désormais ces petits mots de flamme, + Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé + Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570 + + PHILANDRE. + + De grâce, redonnez à l'amitié passée + Le rang que je tenois dedans votre pensée. + Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens, + Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783], + Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575 + + CLORIS. + + C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. + Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien + Qu'un visage commun, et fait comme le mien, + N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, + Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580 + Mélite a des attraits qui savent tout dompter; + Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter: + Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale. + C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale; + Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585 + Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs. + + PHILANDRE. + + Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; + Une autre affection vous rend pour moi de glace. + + CLORIS. + + Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784]; + Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590 + + PHILANDRE. + + C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. + Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance, + Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir + De tant de cruautés le juste repentir. + + CLORIS. + + Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595 + De tous les beaux discours que tu me viens de dire. + Que lui veux-tu mander? + + PHILANDRE. + + Va, dis-lui de ma part + Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard + Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786]. + + CLORIS. + + Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600 + Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux. + + PHILANDRE. + + Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: + Je sais trop comme on venge une flamme outragée. + + CLORIS. + + Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? + Par où t'y prendras-tu? de quel air? + + PHILANDRE. + + Il suffit: 1605 + Je sais comme on se venge. + + CLORIS. + + Et moi comme on s'en rit. + + +SCÈNE IV. + +TIRCIS, MÉLITE. + + TIRCIS. + + Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, + Comble notre espérance et dissipe nos craintes, + Que nos contentements ne sont plus traversés + Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610 + Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses + Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, + Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, + Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. + Adorables regards, fidèles interprètes 1615 + Par qui nous expliquions nos passions secrètes, + Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois + M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix, + Nous n'avons plus besoin de votre confidence: + L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620 + Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur + Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur. + Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème, + La bouche est impuissante où l'amour est extrême: + Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625 + Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. + Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, + Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. + Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis + T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630 + + MÉLITE. + + Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent. + + TIRCIS. + + Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent + Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux, + Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux. + + MÉLITE. + + Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635 + Suivent l'instruction des mouvements de l'âme. + On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort + A fait sur tous mes sens un véritable effort[788]; + On en a vu l'effet, quand te sachant en vie, + De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640 + On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs + Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, + Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée, + Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790], + Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645 + Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791]. + Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire + Te sut persuader tellement le contraire, + Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, + Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650 + + TIRCIS. + + J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible + D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible; + Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter + La raison qui s'efforce à le violenter[793]; + Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655 + Ma flamme ne te laisse aucune incertitude. + + MÉLITE. + + Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794] + T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, + Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable. + + TIRCIS. + + Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660 + Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, + Et qu'on me récompense au lieu de me punir. + J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795], + Et si jamais je sais quelle main si hardie.... + + +SCÈNE V. + +CLORIS, TIRCIS, MÉLITE. + + CLORIS. + + Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665 + Cependant qu'une soeur ne se peut consoler, + Et que le triste ennui d'une attente incertaine + Touchant votre retour la tient encore en peine. + + TIRCIS. + + L'amour a fait au sang un peu de trahison[796]; + Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670 + Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, + Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte? + + CLORIS. + + L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments. + Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments, + Mêlés de repentir.... + + MÉLITE. + + Qu'à la fin exorable, 1675 + Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable. + + CLORIS. + + Vous devinez fort mal. + + TIRCIS. + + Quoi, tu l'as dédaigné? + + CLORIS. + + Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797]. + + MÉLITE. + + Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine? + + CLORIS. + + Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680 + Pour la première fois, il me dupe qui veut; + Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut. + + MÉLITE. + + C'est-à-dire, en un mot.... + + CLORIS. + + Que son humeur volage[798] + Ne me tient pas deux fois en un même passage; + En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685 + Il m'est avantageux de l'avoir vu changer, + Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799], + M'attachant avec lui, me rendît misérable[800]. + Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part + J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690 + + MÉLITE. + + Mais le peu qu'il voulut me rendre de service + Ne lui doit pas porter un si grand préjudice. + + CLORIS. + + Après un tel faux bond, un change si soudain, + A volage, volage, et dédain pour dédain. + + MÉLITE. + + Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695 + + CLORIS. + + Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire. + + MÉLITE. + + Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez. + + CLORIS. + + Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez. + + MÉLITE. + + Que vous êtes mauvaise! + + CLORIS. + + Un peu plus qu'il ne semble. + + MÉLITE. + + Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700 + + CLORIS. + + Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802] + Votre dextérité n'en viendroit pas à bout. + + +SCÈNE VI. + +TIRCIS, LA NOURRICE[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS. + + TIRCIS. + + De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]: + Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse, + L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705 + Que ces frivoles soins te viennent divertir: + Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805], + A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes, + Et ma fidélité, qu'il va récompenser.... + + LA NOURRICE[806]. + + Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710 + Votre rival vous cherche, et la main à l'épée + Vient demander raison de sa place usurpée. + + ÉRASTE, à Mélite. + + Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, + A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel + Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715 + De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807]. + Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; + La mort lui sera douce à l'égal du pardon. + Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite + La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720 + Et de qui l'imposture avec de faux écrits + A dérobé Philandre aux voeux de sa Cloris. + + MÉLITE. + + Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute, + Que serois-tu d'avis de lui répondre? + + TIRCIS. + + Écoute + Quatre mots à quartier[808]. + + ÉRASTE. + + Que vous avez de tort 1725 + De prolonger ma peine en différant ma mort! + De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809], + Ou ma main préviendra votre lente justice. + + MÉLITE. + + Voyez comme le ciel a de secrets ressorts + Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730 + Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, + Avance nos amours au lieu de les détruire; + De son fâcheux succès, dont nous devions périr, + Le sort tire un remède afin de nous guérir. + Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735 + Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue, + Obligés désormais de ce que tour à tour + Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour, + Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811] + A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, 1740 + Que cette occasion prise comme aux cheveux, + Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses voeux; + Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; + Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, + Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745 + Par où votre repos sera mieux établi. + + ÉRASTE. + + Tout confus et honteux de tant de courtoisie, + Je veux dorénavant chérir ma jalousie, + Et puisque c'est de là que vos félicités.... + + LA NOURRICE, à Éraste. + + Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750 + Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance + Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812], + N'osant se hasarder à des ressentiments + Qui donneroient du trouble à leurs contentements. + Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755 + Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, + Saura bien se venger sur vous à l'avenir + D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir. + + ÉRASTE, à Cloris. + + Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce + Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760 + Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814], + Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. + Mélite répondra de ma persévérance: + Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; + Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765 + Mettre tout en usage en cette extrémité; + Et c'est avec raison que ma flamme contrainte + De réduire ses feux dans une amitié sainte, + Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815] + Tournent vers la beauté qu'elle chérit le [ajouté à ma main) «plus»] 1770 + + TIRCIS. + + Que t'en semble, ma soeur? + + CLORIS. + + Mais toi-même, mon frère? + + TIRCIS. + + Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire. + + CLORIS. + + Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi + Que mon affection voulut prendre la loi. + + TIRCIS. + + Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816] 1775 + Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. + Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817], + Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. + Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818] + Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780 + Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur, + Nos ans puissent couler avec plus de douceur! + + ÉRASTE. + + Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie; + Mais ma félicité ne peut être accomplie + Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785 + D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis. + + CLORIS. + + Aimez-moi seulement, et pour la récompense + On me donnera bien le loisir que j'y pense. + + TIRCIS. + + Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820] + Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790 + + CLORIS. + + Vous prodiguez en vain vos foibles artifices; + Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services. + + MÉLITE. + + C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, + Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. + Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795 + Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]: + Accorde cette grâce à nos justes desirs. + + TIRCIS. + + Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823]. + + ÉRASTE[824]. + + Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, + Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800 + Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825], + Laissez-les disposer de votre sentiment. + + CLORIS[826]. + + En vain en ta faveur chacun me sollicite, + J'en croirai seulement la mère de Mélite: + Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805 + Et ton mérite alors m'y fera consentir. + + TIRCIS. + + Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, + Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828]. + + +LA NOURRICE. + +(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].) + + Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps + D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents, 1810 + Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire + Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire. + A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils + Qui répandoient partout des rayons nompareils; + Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815 + Un seul mot de ma part leur étoit un oracle.... + Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci? + Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]! + Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831], + On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820 + Et je ferai bien voir à vos feux empressés + Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + [762] _Var. Derrière la tapisserie._ (1633-57)--_Il est derrière + le théâtre._ (1663 en marge.) + + [763] _Var._ Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine. + (1633-63) + + [764] _Var._ Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57) + + [765] _Var._ ÉRASTE, _l'épée au poing_. (1633-57)--_L'épée à la + main._ (1660) + + [766] _Var._ La honte et le devoir leur parle de m'attendre. + (1657) + + [767] _Var._ La peur renverse tout, et dans ce désarroi + Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57) + + [768] _Var._ De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière. + Et tiré de leur chef les serpents d'alentour, + De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour, + Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite, + A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite. + Éaque épouvanté se croit trop en danger, + Et fuit son criminel au lieu de le juger; + Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame, + De peur de tarder trop n'osant couper ma trame, + A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux, + Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57) + + [769] _Var._ D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne. + (1633-60) + + [770] _Var._ Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60) + + [771] _Var._ Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice. + (1633-57) + + [772] _Var._ [Sans le triste secours de ce dur souvenir.] + Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture + Devient plus violente et croît plus on l'endure, + Implacable bourreau, tu vas seul étouffer + Celui dont le courage a dompté tout l'enfer. + Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies! + Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries, + Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi, + A tout ce que sa rage eût ordonné de moi! + Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes, + Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633) + + [773] _Var._ Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de + chaînes. (1644-63) + + [774] _Var._ De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment. + (1633) + + [775] _Var. Il montre son épée._ (1633, en marge.)--Ce jeu de + scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60. + + [776] _Var._ Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins + d'effroi? (1633-60) + + [777] _Var._ Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660) + + [778] _Var._ Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion. + ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction + Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57) + + [779] _Var._ [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.] + Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis, + Je sens que tout à coup mes regrets adoucis + Laissent en liberté les ressorts de mon âme; + Ma raison par ta bouche a reçu son dictame. + Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré, + Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé: + [Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57) + + [780] _Var._ [Donnez-vous le loisir de changer de visage;] + Nous pourvoirons après au reste en sa saison. + ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison; + Car si je te perdois un seul moment de vue, + Ma raison, aussitôt de guide dépourvue, + M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas. + (1533-57) + + [781] _Var._ Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté + Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633) + + [782] _Var._ Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme. + (1633-57) + + [783] _Var._ [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,] + Par mes flammes jadis si bien récompensées, + Par ces mains si souvent dans les miennes pressées, + Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux + Accordoit au desir d'un coeur respectueux, + [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57) + + [784] _Var._ Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu; + Mais je te changerai pour le premier venu. + PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57) + + [785] _Var._ Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire. + (1644-64) + + [786] _Var._ Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage. + CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage, + Et tout ce que jamais nous entendrons de toi, + Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57) + + [786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées. + + [787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passés, + Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses; + Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses + Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux + Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux. + [Adorables regards, fidèles interprètes + Par qui nous expliquions nos passions secrètes,] + Je ne puis plus chérir votre foible entretien: + Plus heureux, je soupire après un plus grand bien. + Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes + Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes; + Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs + Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs: + Il faut un aliment plus solide à nos flammes, + Par où nous unissions nos bouches et nos âmes. + [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57) + + [788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57) + + [789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57) + + [790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57) + + [791] _Var._ Nous trouve toutes deux à sa dévotion; + Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57) + _Var._ Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention; + Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660) + + [791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour + _l'abord_. + + [792] _Var._ Furieux, enragé, tu partis de ce lieu. + TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible, + Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57) + + [793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57) + + [794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57) + + [795] _Var._ MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie. + TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57) + + [796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;] + Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison. + Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire. + CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère: + Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a]. + TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi. + MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise! + TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise, + Et que dessus ta bouche un prompt redoublement + Me venge des longueurs de ce retardement. + CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie: + Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie, + Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras + De ces chastes plaisirs autant que tu voudras. + CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte. + Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte, + [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57) + + [796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit + remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens, + etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633: + + TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi + Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi. + CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte. + TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte, + [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57) + + [796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_, à ce vers et au + suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers. + Voyez la variante du vers 1425 de _Mélite_. + + [797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné. + (1633-57) + + [798] _Var._ Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage] + (1633-57) + + [799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633) + _Var._ Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57) + + [800] _Var._ Me soumettant à lui, me rendit misérable. + Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part. + (1633-57) + + [801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble. + (1633-57) + + [802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout. + (1633-44 et 52-57) + + [803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52. + + [804] En marge, dans l'édition de 1633: _La Nourrice paroît à + l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et + ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à + quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._ + + [805] _Var._ Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices + Dont le ciel se prépare à borner nos supplices: + Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit. + Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit, + Que déjà le soleil, en cédant à la brune, + Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune, + Et que pour lui donner mêmes contentements + Thétis court au-devant de ses embrassements. + LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée, + Vient quereller sa place à faux titre occupée, + Et ne peut endurer qu'on enlève son bien, + Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien. + MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre? + CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre: + Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, _à Mélite_. Un pauvre criminel, + [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57) + + [806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant Éraste_. (1644-57) + + [807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie, + Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon, + Souhaitant le trépas à l'égal du pardon. + Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire, + Vengez-vous de celui dont la plume faussaire + Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis, + Cloris d'avec Philandre. MÉL. _à Tirsis_. A ce compte, éclaircis + Du principal sujet qui nous mettoit en doute, + Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57) + + [808] _A quartier_, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93. + + [809] _Var._ Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633) + + [810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.» + Voyez l'introduction du _Lexique_. + + [811] _Var._ Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57) + + [812] _Var._ Ils tiennent le passé dedans l'indifférence. + (1633-57) + + [813] _Var._ Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60) + + [814] _Var._ Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits, + Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits. + Mélite répondra de sa persévérance: + Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance; + Encore avez-vous vu son amour irrité + Faire d'étranges coups en cette extrémité; + Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57) + + [815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57) + + [816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent. + (1633-57) + + [817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens, + Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57) + + [818] En marge, dans l'édition de 1633: _Il parle à Éraste et lui + baille la main de Cloris._ + + [819] _Var._ Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis. + (1633-57) + + [820] _Var._ Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous, + Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux. + CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a] + L'éprouver tout du long de peur de me méprendre. + LA NOURR.[820-b] + Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait, + Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait. + [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57) + + [820-a] Ne le présumes (_sic_) pas, je veux après Philandre. + (1633) + + [820-b] LA NOURRICE, _à Cloris_. (1648) + + [821] _Var._ Vous vous rendrez sensible à son naissant amour. + (1660) + + [822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance. + (1633-57) + + [823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres + plaisirs. (1633-57) + + [823-a] LA NOURRICE, _à Mélite_. (1648) + + [824] _Var._ ÉRASTE, _à Cloris_. (1648) + + [825] _Var._ Et dans un point où gît tout mon contentement, + Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57) + + [826] _Var._ CLORIS, _à Éraste_. (1648) + + [827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir, + Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57) + + [828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633) + + [829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60. + + [830] _Var._ Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48) + _Var._ Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68) + + [831] _Var._ Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche, + Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a]. + (1633-48) + + [831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées. + + + + +COMPLÉMENT + +DES VARIANTES. + + + 1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,] + Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite! + Si je puis découvrir le lieu de sa retraite, + Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux, + Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. + Je la ferai rougir, cette jeune éventée, + Lorsque, son écriture à ses yeux présentée + Mettant au jour un crime estimé si secret, + Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret. + Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense, + Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence, + Me fait des contes d'elle et de tous les discours + Qui servent d'aliment à ses vaines amours; + Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833], + Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre. + La preuve captieuse et faite en même temps + Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends. + + +SCÈNE VI. + + PHILANDRE. + + Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine, + Il me faudra souffrir une éternelle peine, + Et payer désormais avecque tant d'ennui + Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui? + Vit-on jamais amant dont la jeune insolence + Malmenât un rival avec tant d'imprudence? + Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion + Fût de tel préjudice à son affection? + Les lettres de Mélite en ses mains demeurées, + En ses mains, autant vaut, à jamais égarées, + Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur, + Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur. + Mon trop de vanité tout au rebours succède: + J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède, + Et cet amant trahi convaincra sa beauté + Par des signes si clairs de sa déloyauté. + C'est mal avec Mélite être d'intelligence + D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance; + Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil? + M'oserois-je en promettre un gracieux accueil? + Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834], + Et laver de son sang cette honteuse tache[835]. + De force ou d'amitié, j'en aurai la raison: + Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836], + Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure, + En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure. + + +SCÈNE VII. + +PHILANDRE, CLORIS. + + PHILANDRE, _frappant à la porte de Tirsis_[837]. + Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi, + Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi: + Nous avons entre nous quelque affaire qui presse. + CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse? + PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément; + Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement, + Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle. + PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838]. + Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir. + CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir + De voir quelques papiers que je viens de surprendre? + PHIL. + Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]? + CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux + Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux. + PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure: + Ma curiosité pour un demi-quart d'heure + Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien + Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien. + Promets-le-moi, sinon.... + [PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840]. + Cela s'en va sans dire. + Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire, + Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.] + CLORIS, _resserrant les lettres_[841]. + [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;] + Assure, assure-toi que Cloris te dépite + De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842], + A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours, + La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843]. + +SCÈNE DERNIÈRE[844]. + + PHILANDRE. + + Confus, désespéré, que faut-il que je fasse? + J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce. + On diroit que le ciel, ami de l'équité, + Prend le soin de punir mon infidélité. + Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine, + Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine: + Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux + Qu'un duel accepté les mette entre nous deux; + Et si je suis alors encore ce Philandre, + Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre, + Elles demeureront, le laissant abusé, + Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57) + + [832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel + vers du texte elle se rapporte. + + [833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57) + + [834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648) + + [835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57) + + [836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57) + + [837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633. + + [838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57) + + [839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre? + (1644-57) + + [840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais + Cloris les resserre._ (1633, en marge.) + + [841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633. + + [842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648) + + [843] En marge, dans l'édition de 1633: _Elle lui ferme la porte + au nez._ + + [844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII. + + [845] Ici finit le IIIe acte. + + +FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES. + + + + +CLITANDRE + +TRAGÉDIE + +1632 + + + + +NOTICE. + + +Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été +représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette +date, sur les premières lignes de l'_Examen_, où Corneille nous +apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le +succès de _Mélite_,» qu'il _entreprit_ de composer cette seconde +pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas +même chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est +venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie +de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce +poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces +mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous +semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans +auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _poëme_ tout entier, mais +de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là +sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année +1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à +cette date dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome IV, p. 541). + +Voici le titre exact de la première édition: + +CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A +MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez François Targa...._ +M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._ + +Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du +même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES +POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges +forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à +nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous +réimprimerons en tête des _Poésies diverses_; nous nous contenterons +de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles +sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que +je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons +sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de _Clitandre_, +et si l'on considère que Corneille le publia avant _Mélite_, on se +convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le +poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion. +Lorsqu'il écrit dans l'_Examen de Clitandre_: «Pour la justifier +(_Mélite_) contre cette censure par une espèce de bravade.... +j'entrepris d'en faire une (_une pièce_) régulière, c'est-à-dire dans +les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus +élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis +parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de +ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait +alors indigne de lui. + +En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence délivrée_) disparut, et en 1660 +cette pièce reçut le nom de _tragédie_, au lieu de celui de +_tragi-comédie_ qu'elle avait porté jusqu'alors. + +On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées +les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire +que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si +favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes à la troupe de +Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui +doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la +retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de +Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du +théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux +la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif +peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent, +dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car +c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût +deux troupes.» (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de +Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule. + + +A MONSEIGNEUR + +LE DUC DE LONGUEVILLE[846]. + +MONSEIGNEUR, + +Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de +_Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, +après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est +impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des +esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de +mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des +mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les +bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les +présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement +reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre +condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que +votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la +splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit +dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle +qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter +au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre +grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi, +MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier +n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre +permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en +quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait +inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y +a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient +contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient +qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son +innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré, +puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui +rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses +faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il +recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y +eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands +périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je +tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il +espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du +supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà +fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont +vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de +son inclination que par les obligations de son devoir, + + MONSEIGNEUR, + + Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + CORNEILLE. + + [846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt + et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui + mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du + grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin + nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit + Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement + aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du + Bouchet.» (_OEuvres_, tome II, _Mémoires anecdotes_, p. 53.) Il + mourut à Rouen en 1663--L'_Épître dédicatoire_ figure dans toutes + les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte + de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la _Préface_ et + l'_Argument_. + + [847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire. + + [848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632. + + +PRÉFACE. + +Pour peu de souvenir qu'on ait de _Mélite_, il sera fort aisé de +juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces +ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de +style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en +déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de +celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque +façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand +il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours +le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par +eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de +quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me +suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres +n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les +supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de +reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut +néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter _Clitandre_ +qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, +vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si +courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de +mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et +ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les +pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements +continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans +la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point +mis _Mélite_, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. +Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent: +pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce +n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer +que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur +ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout +de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs +personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette +nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser +l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne +trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux +qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de +cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les +incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su +d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque +sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus +en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la +recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont +jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas +tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières +qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui +nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort +rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les +envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par +science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes +prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, +qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à +tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se +puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un +songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, +ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut +pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous +parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur +un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en +avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un +tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je +laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me +coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison +de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne +sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire, +d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des +aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume? +Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en +détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois +placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854] +dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai +point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle +que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est +l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne +cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart +des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici. + + [849] Dans l'_Art poétique_, où les mots «au poëte qu'il instruit» + nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un + passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est + l'hémistiche: _cui lecta potenter erit res_, qui, d'après + plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi + de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir + être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que + cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant + une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en + vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v. + 19): + + _Et mihi res, non me rebus subjungere conor?_ + + [850] _Période_, employé d'une manière absolue, dans le sens de la + locution ordinaire: _le plus haut période_. + + [851] Appliquer l'esprit. + + [852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le + peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès; + Sextus Empiricus (_Hypotyposes pyrrhoniennes_, livre I, chap. + XII), à Apelle. + + [853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu + de la scène en faisant _du Roi_, dans la liste des acteurs, _un + roi d'Écosse_. + + [854] _Concurrences_, rencontres, ici rencontres d'idées, + d'expressions. + + +ARGUMENT. + +Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles +de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et +celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la +première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle +sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du +Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille +dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois +que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles, +bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise +feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir +de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle +entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue +auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne +s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la +jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de +véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de +feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour, +s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette +fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra +par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant, +demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel, +disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa +profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à +perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour +conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète +affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous +dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux +dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre +éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se +dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses +yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se +défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de +Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur +auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de +Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à +Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils +avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait +rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés +en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à +cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se +rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux +mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par +ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise +avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste. +Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si +malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la +branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient +Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un +temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un +poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce +dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant +désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme +d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine +contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu +qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un +cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et +la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en +foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à +l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui +bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la +cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de +celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher +les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit +jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. +Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, +contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie +de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque +échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son +crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il +accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit +elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de +son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur +le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les +cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de +service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours +à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855]; +elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever +dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse +fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait +y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée +en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et +de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de +son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement +qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il +conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer +que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager +l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette +résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé +Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le +Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et +ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie +en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers, +envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et +Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que, +si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son +rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les +deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié +de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang +qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés. +La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la +part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour +de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même +le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout +blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le +cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu +par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le +fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son +innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur +de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il +attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et +redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier +qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse +pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend +le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres +et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que, +demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La +tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit +l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé, +et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant +souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat. +Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant +pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa +mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les +jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute +aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et +enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante, +Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet +extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils +s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise +prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer +tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses +veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même +temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre, +et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui +fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant +baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le +château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi +avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après +lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et +de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter +la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître +l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet +toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé +faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant +voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait +sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui +avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le +mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste +viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et +Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de +s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant +jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme, + + Afin de voir alors cueillir en même jour + A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856]. + + [855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une + faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III. + + [856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce: + + Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc. + + +EXAMEN. + +Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de _Mélite_ m'apprit +qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit +l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du +métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en +étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par +une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les +vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière +(c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et +d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je +réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que +celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de +supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première; +mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées, +que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution, +elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont +les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent +le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais +leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils +disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages, +attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus +grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à +éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente +de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de +qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières +actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier, +n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour +déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les +dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le +cinquième acte languit comme celui de _Mélite_ après la conclusion des +épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on +devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre +avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont +on n'a garde de se défier. + + [857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus + bas. + + [858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit. + + [859] Voyez la _Notice_, p. 258. + + [860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé. + + [861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver. + +Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort +au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre +comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer +pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me +suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable, +bien que nouvelle. + +Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un +gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut +paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et +comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec +toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a +intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque +pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion +particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans _Cinna_, et Phocas +dans _Héraclius_. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que +l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour +son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de +_Pertharite_, et les deux reines dans _Don Sanche_. Il ne paroît enfin +que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son +État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour +régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans _le Cid_; et on +ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez +mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action +que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien +éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le +donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il +se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième +ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand +il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à +soutenir, comme Antiochus dans _Rodogune_, et Nicomède dans la +tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne +manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de +cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et +ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne +me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme +et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de +régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir +les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les +deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans +_Polyeucte_ et l'autre dans _Théodore_. Je dis aucunement, parce que +la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui +est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle +semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa +dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on +peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui +craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante +condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver. + + [862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais. + + [863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas. + + [864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on. + + [865] _Capital_, substantivement, affaire principale, principal + intérêt. + +Les monologues[866] sont trop longs et trop fréquents en cette pièce; +c'étoit une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitoient, et +croyoient y paroître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé, +que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en +trouverez point dans _Pompée_, _la Suite du Menteur_, _Théodore_ et +_Pertharite_[867], ni dans _Héraclius_, _Andromède_, _OEdipe_ et _la +Toison d'or_, à la réserve des stances. + + [866] VAR. (édit. de 1660-1664): monoloques. + + [867] VAR. (édit. de 1660): _Théodore_, _Nicomède_ et + _Pertharite_.--Corneille avait d'abord compris _Nicomède_ dans + cette énumération, parce qu'il oubliait le court monologue qui + termine le IVe acte. + +Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir +ce mot, plus de libertinage ici que dans _Mélite_: il comprend un +château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourroit être celui de +Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères +critiques y demandent. + + + + +ACTEURS. + + + ALCANDRE, roi d'Écosse. + FLORIDAN, fils du Roi[868]. + ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste. + CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste, + mais dédaigné. + PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné. + CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre. + DORISE, maîtresse de Pymante. + LYSARQUE, écuyer de Rosidor. + GÉRONTE, écuyer de Clitandre. + CLÉON, gentilhomme suivant la cour. + LYCASTE, page de Clitandre. + Le GEÔLIER. + Trois ARCHERS. + Trois VENEURS. + + La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869]. + + + + +CLITANDRE. + +TRAGÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + CALISTE[870]. + + N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871], + Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte: + Dorise m'en a dit le secret rendez-vous + Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous; + Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 5 + Sitôt que le soleil commencera de luire. + Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]! + La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever. + Toutefois sans raison j'accuse sa paresse: + La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse; 10 + Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour, + Ont troublé mon repos avant le point du jour; + Mais elle, qui n'en fait aucune expérience, + Étant sans intérêt, est sans impatience. + Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873], 15 + Ne tarde plus, volage, à te montrer ici; + Viens en hâte affermir ton indigne victoire; + Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire; + Viens signaler ton nom par ton manque de foi; + Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi. 20 + Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure, + Ma timide voix tremble à te dire une injure; + Si j'écoute l'amour, il devient si puissant + Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent: + Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 25 + Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route. + Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas + De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas. + Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874] + A mon coeur amoureux firent de bons services, 30 + Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir: + Le moyen de me plaire est de me décevoir; + Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires, + Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875]. + Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 35 + Dissiper une erreur si chère à mon amour, + Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate, + Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte. + Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876] + A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 40 + Si je puis me fier à sa lumière sombre[877], + Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878], + J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui, + Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879]. + Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880] 45 + Que tu puisses l'entendre à travers cette porte. + + +SCÈNE II. + +ROSIDOR, LYSARQUE[881]. + + ROSIDOR. + + Ce devoir, ou plutôt cette importunité, + Au lieu de m'assurer de ta fidélité, + Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882]. + Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; 50 + Que retiré du monde et du bruit de la cour, + Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883]; + Que là Caliste seule occupe mes pensées, + Et par le souvenir de ses faveurs passées + Assure mon espoir de celles que j'attends; 55 + Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps + M'instruise des moyens de plaire à cette belle, + Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle: + Enfin, sans persister dans l'obstination, + Laisse-moi suivre ici mon inclination. 60 + + LYSARQUE. + + Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884], + A me la déguiser vous donne trop de peine. + Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner: + L'heure et le lieu suspects font assez deviner + Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame.... + Vous m'entendez assez. + + ROSIDOR. + + Juge mieux de ma flamme, + Et ne présume point que je manque de foi[885] + A celle que j'adore, et qui brûle pour moi. + J'aime mieux contenter ton humeur curieuse, + Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 70 + Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886], + Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas: + J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire? + + LYSARQUE. + + Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]? + + ROSIDOR. + + Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, 75 + Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888] + De la part d'un rival.... + + LYSARQUE. + + Vous le nommez? + + ROSIDOR. + + Clitandre. + Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889]; + Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux + Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 80 + + LYSARQUE. + + De sorte qu'un second.... + + ROSIDOR. + + Sans me faire une offense, + Ne peut se présenter à prendre ma défense: + Nous devons seul à seul vider notre débat. + + LYSARQUE. + + Ne pensez pas sans moi terminer ce combat: + L'écuyer de Clitandre est homme de courage; 85 + Il sera trop heureux que mon défi l'engage + A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir, + Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir. + + ROSIDOR. + + Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste + De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890]. 90 + + LYSARQUE est seul[891]. + + Vous obéir ici me coûteroit trop cher, + Et je serois honteux qu'on me pût reprocher + D'avoir su le sujet d'une telle sortie, + Sans trouver les moyens d'être de la partie[892]. + + +SCÈNE III. + + CALISTE[893]. + + Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité 95 + Le fourbe se prévaut de son autorité[894]! + Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]! + Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes! + Il y va cependant, le perfide qu'il est; + Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; 100 + Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896] + Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle. + + +SCÈNE IV. + +CALISTE, DORISE. + + CALISTE. + + Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897] + Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé. + Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance; 105 + Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance; + Allons, et sans te mettre en peine de m'aider, + Ne prends aucun souci que de me regarder. + Pour en venir à bout, il suffit de ma rage; + D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; 110 + Et déjà dépouillant tout naturel humain, + Je laisse à ses transports à gouverner ma main. + Vois-tu comme suivant de si furieux guides + Elle cherche déjà les yeux de ces perfides, + Et comme de fureur tous mes sens animés 115 + Menacent les appas qui les avoient charmés? + + DORISE. + + Modère ces bouillons d'une âme colérée, + Ils sont trop violents pour être de durée; + Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin. + Réserve ton courroux tout entier au besoin; 120 + Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles, + Ses résolutions en deviennent plus molles: + En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit. + + CALISTE. + + Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898]. + Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 125 + Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899], + Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter + A ce que ma colère a droit d'exécuter[900]. + + DORISE, seule[901]. + + Si ma ruse est enfin de son effet suivie, + Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]: 130 + Un fer caché me donne en ces lieux écartés + La vengeance des maux que me font tes beautés. + Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme: + Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme; + Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 135 + J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903]. + + +SCÈNE V. + +PYMANTE, GÉRONTE, sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans. + + GÉRONTE. + + En ce déguisement on ne peut nous connoître, + Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître + Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905], + Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 140 + Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise, + Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906], + Ne rencontreront plus aucun empêchement. + Mais je m'étonne fort de son aveuglement, + Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907] 145 + Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice. + Vos rares qualités.... + + PYMANTE. + + Au lieu de me flatter, + Voyons si le projet ne sauroit avorter, + Si la supercherie.... + + GÉRONTE. + + Elle est si bien tissue, + Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 150 + Clitandre aime Caliste, et comme son rival + Il a trop de sujet de lui vouloir du mal. + Moi que depuis dix ans il tient à son service, + D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908]; + Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909], 155 + A son dépit jaloux s'imputera soudain. + + PYMANTE. + + Que ton subtil esprit a de grands avantages + Mais le nom du porteur? + + GÉRONTE. + + Lycaste, un de ses pages. + + PYMANTE. + + Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous? + + GÉRONTE. + + Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: 160 + A force de courir il s'est mis hors d'haleine. + + +SCÈNE VI. + +PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, aussi déguisé en paysan[910]. + + PYMANTE. + + Eh bien, est-il venu? + + LYCASTE. + + N'en soyez plus en peine; + Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil + Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911]. + + PYMANTE. + + Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]! 165 + +(Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].) + + Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées, + Elles ne me font voir à mes pieds étendu + Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû! + Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]! + Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]? 170 + + LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée, et porte + leurs habits[916]. + + Pour notre sûreté, portons-les avec nous, + De peur que, cependant que nous serons aux coups, + Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure, + Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917]. + Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 175 + Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux. + + PYMANTE. + + Prends-en donc même soin après la chose faite. + + LYCASTE. + + Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918]. + + PYMANTE. + + Sus donc! chacun déjà devroit être masqué. + Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919]. 180 + + +SCÈNE VII. + +CLÉON, LYSARQUE. + + CLÉON. + + Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920] + Qui rend de ta valeur un si grand témoignage. + Ce duel que tu dis ne se peut concevoir. + Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921] + Que notre jeune prince enlevoit à la chasse. 185 + + LYSARQUE. + + Tu les as vus passer? + + CLÉON. + + Par cette même place[922]. + Sans doute que ton maître a quelque occasion + Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923]. + + LYSARQUE. + + Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise. + + CLÉON. + + S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 190 + Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924], + Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu. + + LYSARQUE. + + A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925]; + Mais quelque événement que le destin nous cache, + Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 195 + Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926]. + + +SCÈNE VIII. + +CALISTE, DORISE. + + CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher + derrière un buisson[927]. + + Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine, + Si nous ne retournons, au lever de la Reine. + Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus. + + DORISE, tirant une épée de derrière ce buisson, + et saisissant Caliste par le bras[928]. + + Voici qui va trancher tes soucis superflus[929]; 200 + Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie, + Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie. + + CALISTE. + + Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter; + Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930]. + Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931], 205 + A les trouver bientôt toute notre industrie. + + DORISE. + + Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours, + Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]: + Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante + Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 210 + + CALISTE. + + Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain.... + + DORISE. + + Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main. + + CALISTE. + + Le reproche honteux d'une action si noire[933].... + + DORISE. + + Qui se venge en secret, en secret en fait gloire. + + CALISTE. + + T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? 215 + + DORISE. + + Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point; + C'est assez m'offenser que d'être ma rivale. + + +SCÈNE IX. + +ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE. + +Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait +relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces +trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son +épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, +il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en +saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la +sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et +Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite. + + ROSIDOR. + + Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale + A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois, + J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 220 + + DORISE, s'enfuyant[935]. + + N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes? + Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]! + Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher + Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher. + + CALISTE. + + C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225 + Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme. + Adieu, mon cher espoir. + + ROSIDOR, après avoir tué Géronte. + + Cettui-ci dépêché, + C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché. + Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937] + Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230 + Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi: + Je ne cours point après des lâches comme toi[938]. + Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être? + Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939]. + Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235 + Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940]; + Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime + Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941]; + Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942] + De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240 + Trop indigne rival, crois-tu que ton absence + Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence, + Et qu'après avoir vu renverser ton dessein, + Un désaveu démente et tes gens et ton seing? + Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245 + Je te rends convaincu de ta seule écriture, + Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi. + Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]? + Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage, + Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? 250 + C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]! + Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux, + Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]! + Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie: + La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255 + Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait, + Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres. + Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946]; + Je ne veux point devoir mes déplorables jours + A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260 + O vous qui me restez d'une troupe ennemie + Pour marques de ma gloire et de son infamie, + Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947], + Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! + Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265 + De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles. + Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur, + Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur? + Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage, + L'ayant si mal traité, respecte son image? 270 + Noires divinités, qui tournez mon fuseau, + Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau? + Insensé que je suis! en ce malheur extrême, + Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même; + Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275 + Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main. + Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée; + C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée; + Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs, + C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280 + Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948], + Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée; + Et sa lame, timide à procurer mon bien, + Au sang des assassins n'ose mêler le mien. + Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285 + En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose; + Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer; + J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer: + L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste. + Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290 + Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur, + Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur. + Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie + L'amour lui sait donner la moitié de ma vie, + Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295 + + CALISTE. + + Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments? + Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]? + + ROSIDOR. + + O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]! + + CALISTE. + + Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952], + Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 300 + Prends de lui ce qui reste. + + ROSIDOR. + + Adorable cruelle[953], + Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle? + + CALISTE. + + Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi, + Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi. + J'avois si bien gravé là dedans ton image[954], 305 + Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage. + Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir, + Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955]. + Mais quel secours propice a trompé mes alarmes? + Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? 310 + + ROSIDOR. + + Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux, + Où je te vois mourir et revivre à mes yeux? + + CALISTE. + + Quand l'amour une fois règne sur un courage.... + Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village, + Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; 315 + Là j'aurai tout loisir de te le raconter, + Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne. + + ROSIDOR. + + Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne; + Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant, + Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 320 + + CALISTE. + + Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957], + Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse, + Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958] + A tes pas chancelants pourra servir d'appui. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + + [868] L'édition de 1663 est la première qui donne les noms propres + _Alcandre_ et _Floridan_. Dans l'édition de 1632, on lit + simplement: _le Roi_; dans celles de 1644-1660: _le Roi d'Écosse_. + Pour le second personnage, les éditions de 1632-1660 portent: _le + Prince, fils du Roi_. + + [869] Cette indication paraît pour la première fois dans l'édition + de 1644. + + [870] _Var._ CALISTE, _regardant derrière elle_. (1632) + + [871] _Var._ Je ne suis point suivie, et sans être entendue, + Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue. + Tout le monde au château, plongé dans le sommeil, + Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil; + Un silence profond mon dessein favorise. + Heureuse entièrement si j'avois ma Dorise, + Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd'hui + Mon amour affronté rencontre quelque appui[871-a]. + C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite, + [Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte;] + D'elle j'ai su les lieux où l'amour qui les joint + Ce matin doit passer jusques au dernier point, + Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57) + + [871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57) + + [871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57) + + [872] _Var._ Mais qu'elle est paresseuse à me venir treuver! (1632) + + [873] _Var._ Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te guérir, + Éveille-toi, brigand, hâte-toi d'acquérir + Sur l'honneur d'Hippolyte une infâme victoire, + Et de m'avoir trompée une honteuse gloire; + Hâte-toi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-57) + _Var._ Toi par qui ma rivale a de quoi me braver, + Ne tarde plus, volage, à la venir trouver, + Hâte-toi d'affermir ton indigne victoire, + De s'assurer l'éclat de cette infâme gloire, + De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660) + + [874] _Var._ Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632) + + [875] _Var._ [Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.] + Un infidèle encor régnant sur mon penser. + Votre fidélité ne peut que m'offenser. + Apprenez, apprenez par le traître que j'aime + Qu'il vous faut me trahir pour être aimé de même. + Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant + Va chasser mon erreur avecque le croissant, + S'il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche, + Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche. + Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien: + Prolonge, en l'arrêtant, mon bonheur et le tien. + [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate.] (1632-57) + + [876] _Var._ Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a]. + (1632-57) + + [876-a] _Rais_, rayons. Voyez le _Lexique_. + + [877] _Var._ Si je me peux fier à sa lumière sombre. (1632) + _Var._ Si je me puis fier à sa lumière sombre, (1644-60) + + [878] _Var._ Dont l'éclat impuissant dispute avecque l'ombre. + (1632-57) + + [879] En marge, dans l'édition de 1632: _Rosidor et Lysandre entrent._ + + [880] _Var._ Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57) + + [881] _Var._ LYSARQUE, _son écuyer_. (1632) + + [882] _Var._ Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-57) + + [883] _Var._ Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632) + + [884] _Var._ Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-57) + + [885] _Var._ On ne verra jamais que je manque de foi. + A celle que j'adore et qui n'aime que moi. + LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance, + Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance. + Et tandis que l'attente amuse vos desirs, + Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs. + ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse, + [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57) + + [886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de _Mélite_. + + [887] _Var._ Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire? + (1632-57) + + [888] _Var._ Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657) + + [889] _Var._ LYS. Et ce cartel contient? + ROS. Que seul il doit m'attendre + Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57) + + [890] _Var._ De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57) + + [891] _Var._ LYSARQUE, _seul_. (1632-60). + + [892] _Var._ Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632) + + [893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment + qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous: + CALISTE, _seule_. + + [894] _Var._ Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632) + + [895] _Var._ Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes! + (1632-54) + + [896] _Var._ Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle + Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57) + + [897] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise entre._ + + [898] _Var._ Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57) + + [899] _Var._ Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57) + + [900] _Var._ Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57) + + [901] _Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule._ + (1632, en marge.) + + [902] _Var._ Ces desseins enragés te vont coûter la vie: + Un fer caché me donne en ces lieux sans secours + La fin de mes malheurs dans celle de tes jours; + Et lors ce Rosidor qui possède mon âme, + Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme, + Que mes affections n'ont encor su gagner, + Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57) + + [903] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle va rejoindre + Caliste._ + + [904] _Var. D'une caverne._ (1644-60)--_Ils sortent d'une grotte, + déguisés en paysans._ (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, + les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle + on lit: PYMANTE, GÉRONTE, _écuyer de Clitandre_; LYCASTE, _page de + Clitandre_. A la marge, auprès des premiers vers de la scène: + _Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en + paysans._ + + [905] _Var._ Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57) + + [906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632) + + [907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a] + A dédaigner vos feux pour un qui la néglige. + Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter, + Parlons du principal. Ne peut-il éventer + Notre supercherie? (1632-57) + + [907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise + Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise, + Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter. + (1644-57) + + [908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice. + (1632-57) + + [909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main écrit, + Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit + Sur tous ceux des mortels a de grands avantages! + Mais qui fut le porteur? (1632) + _Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté, + A nul autre qu'à lui ne peut être imputé. + [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57) + + [910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les + éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans + l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V: + _Lycaste arrive déguisé comme eux_; et dans l'édition de 1663, + auprès des premiers vers de la scène VI: _Lycaste est déguisé + comme eux en paysan_. + + [911] _Var._ Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a]. + (1632-54) + + [911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les + éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une + faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent _proche_. + + [912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées! + (1632-60) + + [913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place, + on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la + caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés._ + + [914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre! + (1632-52) + + [915] En marge, dans l'édition de 1632: _Lycaste revient, et avec + leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits._ + + [916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une + épée_ (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène + de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'édition de + 1663: _Il leur présente à chacun, etc._ La leçon de 1660 est: _En + leur présentant à chacun.... et portant, etc._ + + [917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture. + (1632-57) + + [918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite. + (1632-57) + + [919] En marge, dans l'édition de 1632: _Ils se masquent tous + trois._ + + [920] _Var._ Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage. + (1632-57) + + [921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir + Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57) + + [922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face, + Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder. + LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder. + CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne; + Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne.... + LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé + Avec un faux cartel t'auroit bien abusé. + [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632) + + [923] _Var._ Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657) + + [924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57) + + [925] _Var._ A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657) + + [926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632) + + [927] _Var. Dorise s'arrête à chercher_, etc. (1663, en marge.) + + [928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le + bras_ manquent dans les éditions de 1632-60. + + [929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus; + Voici dont je vais rendre, en te privant de vie, + Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57) + + [930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter. + (1632) + _Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter. + (1644-57) + + [931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie. + (1632-57) + + [932] _Var._ Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours. + (1654 et 60) + + [933] _Var._ Le reproche éternel d'une action si lâche.... + DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57) + + [934] _Var. Il voit l'épée_. (1632) + + [935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de + scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663. + + [936] _Var._ Las! qu'il me va causer de périls et de larmes! + (1632-57) + + [937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: _Pymante + fuit._ + + [938] _Var._ Je ne cours point après de tels coquins que toi. + (1632-57) + + [939] En marge, dans l'édition de 1632: _Il les démasque._ + + [940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654) + + [941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime. + (1657) + + [942] _Var._ Et j'ose présumer avec juste raison + Que le tiers est sans doute encor de sa maison. + Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57) + + [943] En marge, dans l'édition de 1632: _Il voit Caliste pâmée et + la croit morte._ + + [944] _Var._ C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux! + (1632-57) + + [945] _Var._ Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57) + + [946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,] + Sachez que Rosidor maudit votre secours: + Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours. + Unique déité qu'à présent je réclame, + Belle âme, viens aider à sortir à mon âme; + Reçois-la sur les bords de ce pâle coral; + Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal, + Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie, + Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie. + Tristes embrassements, baisers mal répondus, + Pour la première fois donnés et non rendus, + Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie, + Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie. + Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir + Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir; + N'employez qu'à ma mort ce souverain empire, + Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire, + Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir; + Ne me redonnez plus de force à les souffrir. + Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a]; + Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte: + Adieu, pour un moment, consens à ce départ. + Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part + Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes, + Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes, + Et pour la bien punir de m'avoir ranimé, + Déchire son portrait que j'y tiens enfermé; + Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57) + + [946-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il se relève d'auprès + d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue._ + + [947] _Var._ Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632) + + [948] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et + son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se + traîne auprès de Caliste._ + + [949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste; + Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants + Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants. + Adorable sujet de mes flammes pudiques, + Dont je trouve en mourant les aimables reliques, + Cesse de me prêter un secours inhumain, + Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main, + Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre; + Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre. + Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]! + Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b]. + [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57) + + [949-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle revient de pâmoison._ + + [949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57) + + [950] _Var._ Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde? + (1632) + + [951] On lit dans l'édition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une + amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une + faute d'impression. + + [952] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et + le prend pour un des assassins._ + + [953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle, + Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle? + CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi. + (1632-57) + + [953-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle se jette à son col._ + + [954] _Var._ J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57) + + [955] _Var._ [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.] + ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a], + Que feront tes faveurs, que feront tes caresses? + Tu me fais un outrage à force de m'aimer, + Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer. + Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme, + Je tienne des discours autres que de ma flamme, + Permets que, t'ayant vue en cette extrémité, + Mon amour laisse agir ma curiosité, + Pour savoir quel malheur te met en ce bocage. + CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village, + Où ces bouillons de sang se puissent étancher, + Et là je te promets de ne te rien cacher, + [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57) + + [955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses. + (1652-57) + + [956] _Aux charges que_, à la charge que, à condition que. + + [957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse. + (1632-48) + _Var._ Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse. + (1652-57) + + [958] _Var._ Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui + N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57) + + + + +ACTE II. + +SCÈNE PREMIÈRE. + + PYMANTE, masqué[959]. + + Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325 + Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960], + Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, + Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]! + Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? + Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330 + Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963] + A partager si mal entre eux votre pouvoir. + Lui rendre contre moi l'impossible possible[964] + Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, + C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335 + Pour conserver son sang au péril de mes jours. + Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; + A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; + Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; + Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340 + Toute votre faveur, à son aide occupée, + Trouve à le mieux armer en rompant son épée, + Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard, + L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. + O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345 + Ainsi donc un rival pris à mon avantage + Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! + Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967], + Lui donne sur mes gens une prompte victoire, + Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350 + Retournons animés d'un courage plus fort, + Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. + Sortez de vos cachots, infernales Furies; + Apportez à m'aider toutes vos barbaries; + Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355 + Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. + J'avois de point en point l'entreprise tramée, + Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; + Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain + N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360 + En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; + En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]: + La terre vous refuse un passage à sortir. + Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; + N'attends pas que Mercure avec son caducée 365 + M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970]; + N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, + Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; + Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice + Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370 + Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. + Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: + La terre n'entend point la douleur qui me presse; + Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. + Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375 + Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. + Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; + Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972]. + Passe pour villageois dans un lieu si fatal; + Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380 + Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, + Qui le mit en péril, te mette en assurance. + Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973] + Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. + Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385 + Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice; + Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974], + Que ma fureur jalouse avoit armée en vain, + Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, + N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390 + +(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].) + + Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, + N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976]. + Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, + Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, + Tant que.... + + +SCÈNE II. + +LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977]. + + LYSARQUE. + + Mon grand ami! + + PYMANTE. + + Monsieur? + + LYSARQUE. + + Viens çà, dis-nous, + N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups? + + PYMANTE. + + Non, Monsieur. + + LYSARQUE. + + Ou l'un d'eux se sauver à la fuite? + + PYMANTE. + + Non, Monsieur. + + LYSARQUE. + + Ni passer dedans ces bois sans suite? + + PYMANTE. + + Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours.... + + LYSARQUE. + + Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400 + Réponds précisément. + + PYMANTE. + + Pour aujourd'hui, je pense[979].... + Toutefois, si la chose étoit de conséquence, + Dans le prochain village on sauroit aisément.... + + LYSARQUE. + + Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement. + + PYMANTE, seul. + + Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405 + Que tant de questions m'avoient presque ravie. + Cette troupe d'archers, aveugles en ce point, + Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981]; + Bien que leur conducteur donne assez à connoître + Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410 + J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux + D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982]. + Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983] + Promettoit un orage et se tourne en bonace, + Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415 + Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! + Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, + J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! + De sorte qu'à présent deux corps désanimés + Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420 + Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, + Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, + Et le faire l'auteur de cette lâcheté, + Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! + Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425 + Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; + Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi + Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985], + Où je verrai tantôt avec effronterie + Clitandre convaincu de ma supercherie. 430 + + +SCÈNE III. + +LYSARQUE, ARCHERS[986]. + + LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987]. + + Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, + Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. + Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie + Des soupçons que j'avois touchant cette partie, + Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435 + + PREMIER ARCHER[988]. + + Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus + Font trop voir le succès de toute l'entreprise. + + LYSARQUE. + + Et qu'en présumes-tu? + + PREMIER ARCHER. + + Que malgré leur surprise, + Leur nombre avantageux et leur déguisement, + Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440 + + LYSARQUE. + + Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; + Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989], + Et présume plutôt que son bras valeureux + Avant que de mourir s'est immolé ces deux. + + PREMIER ARCHER. + + Mais où seroit son corps? + + LYSARQUE. + + Au creux de quelque roche, 445 + Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, + N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, + De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990]. + + SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues + de l'épée de Rosidor[991]. + + Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde? + + LYSARQUE. + + Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450 + Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort + D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort. + + SECOND ARCHER. + + Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route + Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992]. + + LYSARQUE. + + Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455 + Promptement ces deux corps que nous avons trouvés. + +(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des +archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.) + + +SCÈNE IV. + +FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994]. + + FLORIDAN, parlant à son page[995]. + + Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; + Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, + A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, + Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460 + Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, + Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; + Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement, + Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement. + +(Le Page rentre[996]). + + Achève maintenant l'histoire commencée 465 + De ton affection si mal récompensée. + + CLITANDRE. + + Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, + Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; + J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste + Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470 + C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi + Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi, + Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, + Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices. + + FLORIDAN. + + Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475 + Ton courage demeure insensible aux mépris; + Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme + Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme. + + CLITANDRE. + + Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs + Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480 + Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, + Murmurant de son mal, en adore la cause. + + FLORIDAN. + + Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, + Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997], + Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485 + Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; + Mais son commandement dans peu, si tu le veux, + Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. + Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle. + + CLITANDRE. + + Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490 + Dont un autre a charmé les inclinations, + J'ai toujours du respect pour ses perfections[998], + Et je serois marri qu'aucune violence.... + + FLORIDAN. + + L'amour sur le respect emporte la balance. + + CLITANDRE. + + Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495 + Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999]; + Je ne la veux gagner qu'à force de services. + + FLORIDAN. + + Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices? + + CLITANDRE. + + Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré + N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500 + A la longue ennuyés, la moindre négligence + Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; + Un temps bien pris alors me donne en un moment + Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. + Mon prince, trouvez bon[1000].... + + FLORIDAN. + + N'en dis pas davantage; + Cettui-ci qui me vient faire quelque message + Apprendroit malgré toi l'état de tes amours. + + +SCÈNE V. + +FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON. + + CLÉON. + + Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001]; + C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne, + Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510 + + FLORIDAN. + + Qui? + + CLÉON. + + Clitandre, seigneur. + + FLORIDAN. + + Et que lui veut le Roi[1002]? + + CLÉON. + + De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003]. + + FLORIDAN. + + Je n'en sais que penser; et la cause incertaine + De ce commandement tient mon esprit en peine. + Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515 + Sans savoir les motifs qui te font rappeler? + + CLITANDRE. + + C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise, + Dont l'exécution à moi seul est remise; + Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer, + C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520 + + FLORIDAN. + + J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005] + Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne, + Et si tu veux m'ôter de cette anxiété, + Que j'en sache au plus tôt toute la vérité. + Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525 + N'attend que ma présence à relancer la bête. + + +SCÈNE VI. + + DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit + trouvé dans le bois[1007]. + + Achève, malheureuse, achève de vêtir + Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. + Si de tes trahisons la jalouse impuissance + Sut donner un faux crime à la même innocence, 530 + Recherche maintenant, par un plus juste effet, + Une fausse innocence à cacher ton forfait. + Quelle honte importune au visage te monte + Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte? + Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535 + En le désavouant, l'oblige pleinement[1008]. + Après avoir perdu sa douceur naturelle, + Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle; + Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau, + Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540 + Si tu veux empêcher ta perte inévitable, + Deviens plus criminelle, et parois moins coupable. + Par une fausseté tu tombes en danger, + Par une fausseté sache t'en dégager. + Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545 + Honteux déguisement, où me vas-tu conduire? + Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur, + Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]: + L'image de Caliste à ma fureur soustraite + Y brave fièrement ma timide retraite. 550 + Encor si son trépas secondant mon desir + Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! + Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010], + Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; + Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555 + J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit; + Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie + Sert à croître sa gloire avec mon infamie. + N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011] + Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560 + Sa valeur, inutile en sa main désarmée, + Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée. + Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer; + N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer. + Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565 + Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. + Ces contraires succès, demeurant sans effet, + Font naître mon malheur de mon heur imparfait. + Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire + De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570 + Il m'en est redevable, et peut-être à son tour + Cette obligation produira quelque amour. + Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale! + S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. + N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575 + L'offense vint de toi, le secours du hasard. + Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse, + Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse; + Ce péril mutuel qui conserve leurs jours + D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580 + Heureux couple d'amants que le destin assemble, + Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble! + + +SCÈNE VII. + +PYMANTE, DORISE. + + PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013]. + + O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort. + Malheureux compagnon de mon funeste sort.... + + DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en + l'embrassant il la poignarde. + + Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585 + Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde. + + PYMANTE. + + Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident, + Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent, + Où m'alloit engager mon erreur indiscrète? + + Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590 + Un berger d'ici près a quitté ses brebis + Pour s'en aller au camp presque en pareils habits; + Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade, + Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade. + Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595 + Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015]. + D'un ordre assez précis l'heure presque expirée + Me défend des discours de plus longue durée. + A mon empressement pardonnez cet adieu; + Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600 + + DORISE. + + Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible + A la compassion peut se rendre accessible, + Un jeune gentilhomme implore ton secours: + Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016]; + Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605 + Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète: + D'un ennemi puissant la haine me poursuit, + Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit.... + + PYMANTE. + + L'affaire qui me presse est assez importante + Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610 + Mais si vous me donniez le loisir d'un moment, + Je vous assurerois d'être ici promptement; + Et j'estime qu'alors il me seroit facile + Contre cet ennemi de vous faire un asile. + + DORISE. + + Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615 + M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal, + Et que l'emportement de son humeur altière.... + + PYMANTE. + + Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière. + + DORISE. + + Souffre que je te suive, et que mes tristes pas.... + + PYMANTE. + + J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620 + Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre: + Avisez au parti que vous avez à prendre. + + DORISE. + + Va donc, je t'attendrai. + + PYMANTE. + + Cette touffe d'ormeaux + Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux. + + +SCÈNE VIII. + + PYMANTE. + + Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625 + Je puis seul aviser à ce que je dois faire. + Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué, + Et sait assurément que nous l'avons manqué: + N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre, + Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630 + Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir. + Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir, + Par quelque grand effet de vengeance divine, + En ce foible témoin l'auteur de ma ruine: + Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635 + N'éclaircira que trop mon forfait à la cour. + Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018], + Et je puis éviter ma perte par la sienne! + Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès + Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640 + C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire; + C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire. + Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019] + Violente mon coeur à des traits d'amitié; + En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645 + D'un secret mouvement que je ne puis comprendre: + Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien, + Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien; + Et l'air de son visage a quelque mignardise + Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650 + Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé, + Si c'étoit elle-même en habit déguisé! + J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020] + Abandonne le soin du reste de ma vie. + Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655 + A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021]. + Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble, + Je porte du respect à ce qui lui ressemble. + Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds! + Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660 + Étouffe ce témoin pour assurer ta tête: + S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête, + Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port, + Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022]. + Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665 + Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine: + Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt; + Sinon, que la pitié cède à ton intérêt. + + +FIN DU SECOND ACTE. + + [959] Le mot _masqué_ manque dans l'édition de 1632.--En marge, + dans l'édition de 1663: _Il est encor masqué._ + + [960] _Var._ C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices. + (1632) + + [961] _Var._ Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus. + (1632) + + [962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il + me démente. + + [963] _Var._ Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir. + (1632-57) + + [964] _Var._ [Lui rendre contre moi l'impossible possible,] + C'est le favoriser par miracle visible, + Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès, + Qu'un dessein infaillible avorte sans succès. + Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire + Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire. + Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal, + Et vous leur permettez ce mouvement brutal! + Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance: + Si vous avez là-haut quelque toute-puissance, + Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer. + Vous ne vous en servez que pour me traverser. + Je peux en sûreté désormais vous déplaire: + Comment me puniroit votre vaine colère? + Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers + Que le sort épuisé n'a plus aucun revers! + Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite; + A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632) + + [964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette + variante sont dans les éditions de 1644-57. + + [965] _Ressaisit ses mains_, c'est-à-dire arme de nouveau ses + mains, l'une de, etc. + + [966] _Var._ O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage! + (1632-57) + + [967] _Var._ Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer. + (1632) + + [968] _Var._ Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein. + (1632-60) + + [969] _Var._ La terre vous défend d'embrasser ma querelle, + Et son flanc vous refuse un passage à sortir. + Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57) + + [970] _Var._ Me fasse de ton sein l'ouverture forcée; + N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés, + Ajoute l'infamie à tant de lâchetés: + Détourne de mon chef ce comble de misère; + Rends-moi, le prévenant, un office de mère. + [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.] + (1632-57) + + [971] _Var._ Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots, + Conserve ton vaisseau dans la rage des flots. + Accablé de malheurs et réduit à l'extrême, + [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.] + Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57) + + [972] _Var._ Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême. + (1660-68) + + [973] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tire son masque._ + + [974] _Var._ Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing, + Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632) + + [975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660. + + [976] _Var._ [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.] + Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire + De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire. + Allez, retirez-vous dans ces obscurités; + (_Il jette son masque et son épée dans la caverne._) + Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez; + [Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57) + + [977] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60) + + [978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de + Corneille publiées de son vivant. Voyez le _Lexique_. + + [979] _Var._ [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure, + Et de peur que ma femme en son travail ne meure, + Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu, + Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu. + PYMANTE, _seul_. Cet adieu favorable enfin me rend la vie. + (1632-57) + + [980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là. + + [981] _Var._ Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point. + (1632-52 et 57) + + [982] _Var._ D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68) + + [983] _Var._ Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632) + + [984] _Var._ Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque, + Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque. + Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57) + + [985] _Var._ Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi, + Où je veux regarder avec effronterie. (1632) + _Var._ Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57) + + [986] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60) + + [987] _Var. Ils regardent les corps_, etc. (1632, en + marge.)--_Regardant les corps_, etc. (1644-60)--_Il regarde les + corps_, etc. (1663, en marge.) + + [988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier + archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et + réciproquement. + + [989] _Var._ [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.] + 2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort, + Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57) + + [990] _Var._ De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci. + (1632-57) + + [991] _Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte + les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor._ (1632, en + marge.)--_Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de + Rosidor._ (1644-60)--_Il lui présente les deux pièces de l'épée + rompue de Rosidor._ (1663, en marge.) + + [992] _Var._ [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,] + Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards; + Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57) + + [993] _Var. Lysarque et ce premier archer rentrent_, etc. (1632 en + marge.) + + [994] _Var._ PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux + personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule. + Voyez la note [1000] de la page 305. + + [995] _Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et + fait paroître la tête d'un cheval._ (1632, en marge.)--_Il parle à + son page._ (1663, en marge.) + + [996] _Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à + Clitandre._ (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué + dans les éditions de 1644-60. + + [997] _Var._ Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57) + + [998] _Var._ Le respect que je porte à ses perfections + M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57) + + [999] _Var._ Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs. + (1632-57) + + [1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Cléon entre_, et, + comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après + le vers 507. + + [1001] _Var._ Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours. + (1632-57) + + [1002] _Var._ LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur. + LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57) + + [1003] _Var._ Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi. + (1632) + + [1004] _Var._ Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57) + + [1005] _Var._ [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne] + Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a], + Que j'en sache aussitôt toute la vérité: + Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57) + + [1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne. + (1644-57) + + [1006] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor derrière + le théâtre._ + + [1007] _Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle + avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste._ + (1632, en marge.)--_Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte, + qu'elle avoit trouvé dans le bois._ (1663, en marge.) + + [1008] _Var._ En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57) + + [1009] _Var._ Et je suis à moi-même une nouvelle horreur: + Cet insolent objet de Caliste échappée + Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57) + + [1010] _Var._ Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime, + Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a]. + Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit, + En mérite la peine et n'en a pas le fruit. + Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie, + Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57) + + [1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644) + + [1011] _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein failli + A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632) + _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein manqué, + A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57) + + [1012] _Var._ D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire: + Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60) + + [1013] _Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser._ + (1632, en marge.)--_Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu + l'habit, et court l'embrasser._ (1663, en marge.) + + [1014] _Var. Elle croit qu'il_, etc. (1632, en marge.)--_Elle + croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la + poignarder._ (1663, en marge.) + + [1015] _Var._ Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois + Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages, + Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages: + M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser + Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer. + DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête. + PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête: + Je vais d'autre côté tâcher à la revoir; + Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a]. + [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible] + A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57) + + [1015-a] C'est le vers 646 de _Mélite_. + + [1016] _Var._ Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours + Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite, + Je rencontre un asile à ma fuite secrète. + PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité, + Je vois bien quand on rit de ma simplicité. + Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie, + Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie. + DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction + Fût seulement l'effet de quelque fiction! + Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière. + PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière: + Quelques mugissements entendus de là-bas + Me font en ce vallon hasarder quelques pas: + J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive. + PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive + Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons. + DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons! + Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre: + Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre. + DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux + Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57) + + [1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Il est seul_, et + il n'y a point de distinction de scène. + + [1018] _Var._ Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne. + (1652, 57 et 60) + + [1019] _Var._ Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632) + + [1020] _Var._ J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60) + + [1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692]. + + [1022] _Var._ Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort. + (1632-60) + + [1023] _Var._ Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT. + + ALCANDRE. + + L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024], + De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 670 + De voir que ton péril la tire de danger, + Que le sien te fournit de quoi t'en dégager, + Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025] + Assemble en même lieu pareille jalousie, + Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 675 + Avec tant de justesse a ses temps compassés! + + ROSIDOR. + + Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence: + Sur deux amants il verse une même influence; + Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver, + IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 680 + + ALCANDRE. + + Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire + Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire, + Et ne s'oppose pas à ses justes décrets, + Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets. + Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine; 685 + Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine. + Achève seulement de me rendre raison + De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison. + + ROSIDOR. + + Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste. + + Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 690 + Se laissèrent conduire aux traces de mon sang, + Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc; + Et me trouvant enfin dessous un toit rustique, + Ranimé par les soins de son amour pudique[1026], + Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 695 + Pour en faire ma plainte à Votre Majesté. + Non pas que je soupire après une vengeance, + Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]: + Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent + Que son affection le déclare innocent; 700 + Mais si quelque pitié d'une telle infortune + Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028], + Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux, + Sire, vous taririez la source de nos maux[1029]. + + ALCANDRE. + + Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse 705 + Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030]; + Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits, + Et de montrer à tous par de puissants effets + Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même: + Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! 710 + Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour + Auroit eu pour objet le moindre de ma cour, + Je devrois au public, par un honteux supplice, + De telles trahisons l'exemplaire justice. + Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031], 715 + Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032]. + Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre, + Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033], + Combien mal à propos sa folle vanité[1034] + Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité. 720 + Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035], + Que m'ont donné les corps d'un couple détestable, + De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036], + Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit. + + Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 725 + Tu te peux assurer que, Dorise trouvée, + Comme ils avoient choisi même heure à votre mort, + En même heure tous deux auront un même sort. + + CALISTE. + + Sire, ne songez pas à cette misérable; + Rosidor garanti me rend sa redevable[1037], 730 + Et je me sens forcée à lui vouloir du bien + D'avoir à votre État conservé ce soutien. + + ALCANDRE. + + Le généreux orgueil des âmes magnanimes + Par un noble dédain sait pardonner les crimes; + Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 735 + Dont je ne puis cacher les justes mouvements; + Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038], + Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039]. + + ROSIDOR. + + Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival, + Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040], 740 + Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense, + Saura de ce forfait purger son innocence. + + ALCANDRE. + + Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel + A signé son arrêt en signant ce cartel[1041]. + Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042], 745 + Envoyé de sa part, et rendu par son page? + Peut-il désavouer que ses gens déguisés + De son commandement ne soient autorisés? + Les deux, tous morts qu'ils sont, + qu'on les traîne à la boue[1043], + L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044]; 750 + Et pour le scélérat que je tiens prisonnier, + Ce jour que nous voyons lui sera le dernier. + Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045], + Et voir par quelle adresse il pourra se défendre. + Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux 755 + Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux: + Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître, + Ton sang rejailliroit au visage du traître. + + ROSIDOR. + + L'apparence déçoit, et souvent on a vu + Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046], 760 + Bien que la conjecture y fût encor plus forte; + Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte; + Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis, + Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis. + + ALCANDRE. + + Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 765 + Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies; + Douter de ce forfait, c'est manquer de raison. + Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047]. + + +SCÈNE II. + +ROSIDOR, CALISTE. + + ROSIDOR. + + Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige! + + CALISTE. + + C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]: 770 + Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit, + Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit. + On voit dans ces refus une marque certaine[1049] + Que contre Rosidor toute prière est vaine. + Ses violents transports sont d'assurés témoins 775 + Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins. + Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]: + Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051] + Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend, + Et montre désormais un esprit plus content. 780 + + ROSIDOR. + + Si près de te quitter.... + + CALISTE. + + N'achève pas ta plainte. + Tous deux nous ressentons cette commune atteinte; + Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi + M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi. + Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 785 + Excuser mon absence en accusant Dorise; + Et lui dire comment, par un cruel destin[1052], + Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin. + + ROSIDOR. + + Va donc, et quand son âme, après la chose sue, + Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 790 + Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est, + Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt. + + CALISTE. + + Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053]; + Répare seulement ta vigueur affoiblie: + Sache bien te servir de la faveur du Roi, 795 + Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054]. + + +SCÈNE III. + + CLITANDRE, en prison[1055]. + + Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie + A mes sens endormis fait quelque tromperie; + Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion, + Que je ne prenne tout pour une illusion. 800 + Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable + Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable, + Ni de ce foible jour l'incertaine clarté, + Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté: + Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente 805 + Dément tous les objets que mon oeil lui présente, + Et le désavouant, défend à ma raison + De me persuader que je sois en prison. + Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056] + N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme; 810 + Et je suis retenu dans ces funestes lieux! + Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057]; + J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages, + J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages, + Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 815 + Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi. + Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058] + Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059], + Mon exacte censure a beau l'examiner, + Le crime qui me perd ne se peut deviner; 820 + Et quelque grand effort que fasse ma mémoire, + Elle ne me fournit que des sujets de gloire. + Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux + Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous. + Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 825 + Comme une liberté d'attenter sur ma vie. + Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment + Mon destin me poussa dans cet aveuglement, + De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire: + C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 830 + C'en est le châtiment que je reçois ici. + On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi; + Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060], + Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense. + Les perfides auteurs de ce complot maudit, 835 + Qu'à me persécuter votre absence enhardit, + A votre heureux retour verront que ces tempêtes, + Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes. + Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur, + Par son visage affreux redouble ma terreur[1061]. 840 + + +SCÈNE IV. + +CLITANDRE, LE GEÔLIER. + + LE GEÔLIER. + + Permettez que ma main de ces fers vous détache. + + CLITANDRE. + + Suis-je libre déjà? + + LE GEÔLIER. + + Non encor, que je sache. + + CLITANDRE. + + Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi? + + LE GEÔLIER. + + Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi. + + CLITANDRE. + + Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 845 + Et quel lâche imposteur ainsi me persécute? + + LE GEÔLIER. + + Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas, + Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas. + + +SCÈNE V. + +PYMANTE, DORISE. + + PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par + mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062]. + + En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse, + Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse; 850 + Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux: + Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux; + N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille + Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]: + Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064]. 855 + + DORISE. + + O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi. + + PYMANTE. + + Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte. + Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte? + Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065], + Et payé vos ardeurs d'une infidélité? 860 + Vous ne répondez point; cette rougeur confuse, + Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse. + Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin, + Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin, + Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066], + J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire, + Et de quoi fort souvent on aime mieux parler + Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068]. + + DORISE. + + Ami, ne porte plus la sonde en mon courage: + Ton entretien commun me charme davantage; 870 + Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069]; + Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît. + Ta conversation est tellement civile, + Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile; + Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; 875 + Tes rares qualités te font d'un autre sang; + Même, plus je te vois, plus en toi je remarque + Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque: + Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port + Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070]. 880 + + PYMANTE. + + J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise + Votre rencontre autant que celle de Dorise, + Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur, + Me faisoit maintenant un présent de son coeur. + + DORISE. + + Qui nommes-tu Dorise? + + PYMANTE. + + Une jeune cruelle 885 + Qui me fuit pour un autre. + + DORISE. + + Et ce rival s'appelle? + + PYMANTE. + + Le berger Rosidor. + + DORISE. + + Ami, ce nom si beau + Chez vous donc se profane à garder un troupeau? + + PYMANTE. + + Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071] + Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise. 890 + Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072] + Ne passer à vos yeux que pour un villageois; + Votre haine pour moi fut toujours assez forte + Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. + Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; 895 + Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris; + Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage + De tant de raretés qu'à votre seul visage: + Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux + Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux; 900 + Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître + En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître, + Admirez mon amour, dont la discrétion + Rendoit à vos desirs cette submission, + Et disposez de moi, qui borne mon envie 905 + A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie. + + DORISE. + + Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis + Tes importunités augmentent mes ennuis? + Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste + Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 910 + Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu + N'ose plus espérer de n'être pas connu? + + PYMANTE. + + Voyez comme le ciel égale nos fortunes, + Et comme, pour les faire entre nous deux communes, + Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 915 + Il montre avoir pour nous de pareils mouvements. + + DORISE. + + Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages; + Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages; + Et ces masques trompeurs de nos conditions + Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073]. 920 + + PYMANTE. + + Me négliger toujours! et pour qui vous néglige! + + DORISE. + + Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige; + J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074], + Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas. + + PYMANTE. + + Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075] 925 + Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]? + + DORISE. + + Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi. + Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi, + Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre; + Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077], 930 + Avantagé du nombre, et vêtu de façon + Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon: + Ton embûche a surpris une valeur si rare. + + PYMANTE. + + Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare, + De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078], 935 + Qui maintenant par terre et percé de mes coups, + Éprouve par sa mort comme un amant fidèle + Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle. + + DORISE. + + Monstre de la nature, exécrable bourreau, + Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 940 + D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]! + Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate. + Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux, + N'auront que trop de force à t'arracher les yeux, + Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 945 + En mille traits de sang les marques de ma rage. + + PYMANTE. + + Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080], + Promet tout ce qu'il ose à son premier transport; + Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance, + A force de grossir il meurt en sa naissance; 950 + Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit + Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit. + + DORISE. + + Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]: + Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse; + Le reste des humains ne sauroit inventer 955 + De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082]. + Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes; + Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes: + Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent; + Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 960 + Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête + De quiconque à ma haine exposera ta tête, + De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083]. + Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084]; + Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 965 + Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose. + + PYMANTE. + + J'aime tant cette ardeur à me faire périr, + Que je veux bien moi-même avec vous y courir. + + DORISE. + + Traître, ne me suis point. + + PYMANTE. + + Prendre seule la fuite! + Vous vous égareriez à marcher sans conduite; 970 + Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien, + Peut avoir du mystère aussi bien que le mien. + L'asile dont tantôt vous faisiez la demande + Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende; + Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté, 975 + S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté. + Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne; + Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne. + L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois, + Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 980 + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + [1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a + paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les + éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit + accentué comme une préposition (_à_). Dans toutes les autres, + jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692, + publiée par Thomas Corneille, on lit _a_ (verbe, sans accent). + + [1025] _Var._ Qu'en deux desseins divers pareille jalousie + Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64) + + [1026] _Var._ Admirèrent l'effet d'une amitié pudique, + Me voyant appliquer par ce jeune soleil + D'un peu d'huile et de vin le premier appareil; + Enfin quand, pour bander ma dernière blessure, + La belle eut prodigué jusques à sa coiffure, + [Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632) + + [1027] _Var._ Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance. + (1632-57) + + [1028] _Var._ Vous touche, et peut souffrir que je vous importune. + (1632) + + [1029] _Var._ Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657) + + [1030] _Var._ Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse. + (1657) + + [1031] _Var._ Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est. + (1632-60) + + [1032] _Var._ A mon devoir de roi joint mon propre intérêt. + (1632-57) + + [1033] _Var._ Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre. + (1632-60) + + [1034] _Var._ Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57) + + [1035] _Var._ Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable. + (1632) + + [1036] _Var._ M'avoit si bien instruit de son perfide tour, + Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57) + + [1037] _Var._ Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable, + Et lui voudrai du bien le reste de mes jours + De m'avoir conservé l'objet de mes amours. + LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche: + Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche; + [Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;] + Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57) + + [1038] _Var._ Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632) + + [1039] _Var._ Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire. + (1632-57) + + [1040] _Var._ Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal, + Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57) + + [1041] En marge, dans l'édition de 1632: _Il montre un cartel + qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer._ + + [1042] _Var._ [Envoyé de sa part, et rendu par son page,] + Peut-il désavouer ce funeste message? + [Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57) + + [1043] C'est ce qu'on appelait _traîner sur la claie_. Les + cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort + étaient d'ordinaire jetés à la voirie. + + [1044] _Var._ L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue. + (1632-57) + + [1045] _Var._ Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre + Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a]. + Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57) + + [1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Prévôt sort, et va + querir Clitandre._ + + [1046] _Var._ Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632) + + [1047] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas + de distinction de scène. + + [1048] _Var._ Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige. + (1632-57) + + [1049] _Var._ Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57) + + [1050] _Var._ Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire. + (1632-60) + + [1051] _Var._ Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire. + (1632-57) + + [1052] _Var._ Et l'informer comment, par un cruel destin. + (1632-64) + + [1053] _Var._ Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie. + (1632-57) + + [1054] _Var._ Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57) + + [1055] _Var. Il parle en prison._ (1663, en marge.)--Dans + l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, _en + prison_, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, _seul_. + + [1056] _Var._ Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme + N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57) + + [1057] _Var._ [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;] + Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles + Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a]; + Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour + L'image et le rapport de son triste séjour. + Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste + L'adorable prison où me retient Caliste? + En vain dorénavant mon esprit irrité + Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité; + Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable, + D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable. + Folles raisons d'amour, mouvements égarés, + Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés! + Et que vous vous jouez d'un esprit en balance + Qui veut croire plutôt la même extravagance, + Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57) + + [1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644) + + [1058] _Var._ M'y voilà cependant, et bien que ma pensée. + (1632-57) + + [1059] _Var._ Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632) + + [1060] _Var._ Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense, + Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense. + Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57) + + [1061] _Var._ De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a]. + Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne. + CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine? + LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté + Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté + Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre + Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre? + [LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.] + (1632-57) + + [1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Geôlier ouvre la + prison._--Il n'y a pas de distinction de scène. + + [1061-b] L'édition de 1632, au lieu de _vous_, porte ici _nous_, + ce qui pourrait bien être une faute d'impression. + + [1062] _Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit_, etc. + (1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans + l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du + premier couplet: _Il lui montre une aiguille que par mégarde elle + avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant._ + + [1063] _Var._ Ressent fort les faveurs de quelque belle fille. + (1632-57) + + [1064] _Var._ Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a]. + (1632-60) + + [1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _en + garde_, pour _en gage_. + + [1065] _Var._ Ou payant vos ardeurs d'une infidélité, + [Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?] + Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57) + + [1066] _Var._ Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre, + J'ai touché par hasard une chose si tendre, + Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57) + + [1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a _en des + propos_; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres + donnent _à des propos_. + + [1068] _Var._ Que de perdre leur temps à des propos en l'air. + (1632-63) + + [1069] _Var._ Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est. + (1632-60) + + [1070] _Var._ Ont avecque les siens un merveilleux rapport. + (1632-60) + + [1071] _Var._ Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise. + (1632) + + [1072] _Var._ Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois + Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois; + M'ayant traité toujours en homme de leur sorte, + Vous croyez aisément à l'habit que je porte, + Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57) + + [1073] _Var._ [Cachent sans les changer nos inclinations.] + PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme, + Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme. + DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor. + PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor + A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57) + + [1074] _Var._ J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas. + (1632-57) + + [1075] _Var._ Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole. + (1632-57) + + [1076] _Var._ Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632) + _Var._ Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57) + + [1077] _Var._ Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre. + (1632-57) + + [1078] _Var._ De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57) + + [1079] _Var._ D'un compliment moqueur ta malice me flatte! + (1632-57) + + [1080] _Var._ L'impétueux bouillon d'un courroux féminin, + Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin, + Comme il est animé de la seule impuissance, + A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57) + + [1081] _Var._ Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse. + (1632-57) + + [1082] Voyez au _Complément des variantes_, p. 365. + + [1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660, + Dorise exprime la même confiance qu'Émilie: + + Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, + Mille autres à l'envi recevroient cette loi, + S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi. + + (_Cinna_, acte III, sc. IV.) + + Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres. + + (_Ibid._, acte V, sc. II.) + + + [1084] _Var._ Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois. + (1660-64) + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +PYMANTE, DORISE[1085]. + + DORISE. + + Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre; + Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre: + Tu redoubles mes maux par de tels entretiens. + + PYMANTE. + + Prenez à votre tour quelque pitié des miens, + Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]: 985 + Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes; + Et quoi que vous conseille un inutile ennui, + Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui. + + DORISE. + + Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie, + Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]: 990 + S'il lui faut un passage afin de s'envoler, + Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air. + Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses: + Pour un tel désespoir vous les avez trop douces; + Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 995 + + PYMANTE. + + Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088]; + Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089] + Que d'employer pour vous le reste de leur vie; + Pensez plutôt à ceux dont le service offert + Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 1000 + + DORISE. + + Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime? + Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime? + A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir, + Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]? + Je chérirois en toi la qualité de traître, 1005 + Et mon affection commenceroit à naître + Lorsque tout l'univers a droit de te haïr? + + PYMANTE. + + Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir, + Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme, + N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 1010 + Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur: + Par cet aveuglement jugez de sa grandeur. + + DORISE. + + Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine, + N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine. + Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion 1015 + Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination: + C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide + Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide. + + PYMANTE. + + Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux, + Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 1020 + Et ployant dessous moi, permet à mon envie + De recueillir les fruits de vous avoir servie. + Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091]. + + DORISE. + + Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés + Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]? 1025 + + PYMANTE. + + Je ris de vos refus, et sais trop la licence + Que me donne l'amour en cette occasion. + + DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093]. + + Traître, ce ne sera qu'à ta confusion. + + PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094] + + Ah, cruelle! + + DORISE[1095]. + + Ah! brigand[1096]! + + PYMANTE. + + Ah! que viens-tu de faire? + + DORISE[1097]. + + De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098]. 1030 + + PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit + jetée au second acte[1099]. + + Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier, + Tu mourras. + + DORISE. + + Fuis, Dorise, et laisse-le crier. + + +SCÈNE II. + + PYMANTE. + + Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite? + Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite? + La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 1035 + En me frappant les yeux, elle se perd en l'air; + Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile; + L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile. + Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100] + Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: 1040 + Ne verser désormais que des larmes communes, + C'est pleurer lâchement de telles infortunes. + Je vois de tous côtés mon supplice approcher; + N'osant me découvrir, je ne me puis cacher. + Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101], 1045 + Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace. + Miraculeux effet! Pour traître que je sois, + Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois + De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise, + De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 1050 + O toi qui, secondant son courage inhumain[1102], + Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main, + Exécrable instrument de sa brutale rage, + Tu devois[1103] pour le moins respecter son image: + Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, 1055 + Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux, + Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104], + Devoit être adoré de ta pointe rebelle. + Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau! + Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]? + Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage; + Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106]; + Tu n'as plus à débattre avec mes passions + L'empire souverain dessus mes actions; + L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107] 1065 + Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes. + Dorise ne tient plus dedans mon souvenir + Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]: + Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie. + Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, 1070 + Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109], + Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments, + Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine, + Par un nouveau forfait, une nouvelle peine; + Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 1075 + Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur. + Mais ma fureur se joue, et demi-languissante, + S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante. + Recourons aux effets, cherchons de toutes parts; + Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110]. 1080 + Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111], + Que son sang aussitôt me réponde pour elle; + Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur, + Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur. + +(Une tempête survient.) + + Mes menaces déjà font trembler tout le monde: 1085 + Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde; + L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir, + N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir; + Cent nuages épais se distillant en larmes, + A force de pitié, veulent m'ôter les armes; 1090 + La nature étonnée embrasse mon courroux[1112], + Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups. + Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie + Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie. + Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113], 1095 + Ils sont entrecoupés de mille gros torrents. + Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114], + Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre! + Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains, + Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 1100 + Destins, soyez enfin de mon intelligence, + Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance! + + +SCÈNE III. + + FLORIDAN. + + Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal! + Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval, + Et consumant sur lui toute sa violence, 1105 + Il m'a porté respect parmi son insolence. + Tous mes gens, écartés par un subit effroi, + Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi, + Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse, + Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 1110 + Cependant seul, à pied, je pense à tous moments + Voir le dernier débris de tous les éléments, + Dont l'obstination à se faire la guerre + Met toute la nature au pouvoir du tonnerre. + Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 1115 + De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous? + La perte m'est égale, et la même tempête + Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête. + Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115], + Souffrez que je le puisse avec lui partager. 1120 + J'en découvre à la fin quelque meilleur présage; + L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage; + Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux, + En ont tari la source et séché les ruisseaux; + Et déjà le soleil de ses rayons essuie 1125 + Sur ces moites rameaux le reste de la pluie. + Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, + Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116].... + Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite: + Je le juge à ce bruit. + + +SCÈNE IV. + +FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117]. + + PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118]. + + Enfin, malgré ta fuite, 1130 + Je te retiens, barbare. + + DORISE. + + Hélas! + + PYMANTE. + + Songe à mourir; + Tout l'univers ici ne te peut secourir. + + FLORIDAN. + + L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle! + Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle. + Arrête, scélérat! + + PYMANTE. + + Téméraire, où vas-tu? 1135 + + FLORIDAN. + + Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu. + + DORISE. + + Traître, n'avance pas; c'est le Prince. + + PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant + de l'autre[1119]. + + N'importe[1120]; + Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte. + + FLORIDAN. + + Est-ce là le respect que tu dois à mon rang? + + PYMANTE. + + Je ne connois ici ni qualités ni sang: 1140 + Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121], + Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne. + + DORISE. + + S'il me demeure encor quelque peu de vigueur, + Si mon débile bras ne dédit point mon coeur, + J'arrêterai le tien. + + PYMANTE. + + Que fais-tu, misérable? 1145 + + DORISE[1122]. + + Je détourne le coup d'un forfait exécrable. + + PYMANTE. + + Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]? + + FLORIDAN. + + Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher. + Assassin, rends l'épée[1124]. + + +SCÈNE V. + +FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les +vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125]. + + PREMIER VENEUR. + + Écoute, il est fort proche: + C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 1150 + Et c'est lui que tantôt nous avions entendu. + + FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder + à Dorise[1126]. + + Prends ce fer en ta main. + + PYMANTE. + + Ah cieux! je suis perdu. + + SECOND VENEUR. + + Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127], + Quel malheureux destin en cet état vous range? + + FLORIDAN. + + Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens 1155 + Vous y pourront servir, faute d'autres liens. + Je veux qu'à mon retour une prompte justice + Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128], + Sans armer contre lui que les lois de l'État, + Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 1160 + Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes. + + PREMIER VENEUR. + + Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129]. + Admirez cependant le foudre et ses efforts, + Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]: + En voici les habits, qui sans aucun dommage 1165 + Semblent avoir bravé la fureur de l'orage. + + FLORIDAN. + + Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131]. + + DORISE. + + Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits. + Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre[1132], + Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: 1170 + Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133] + Pymante prisonnier, et Dorise à genoux. + + FLORIDAN. + + Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise! + + DORISE. + + Quelques étonnements qu'une telle surprise + Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, 1175 + D'autres le saisiront quand vous aurez tout su. + La honte de paroître en un tel équipage + Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage; + Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134] + Avec mes vêtements l'usage de la voix, 1180 + Pour vous conter le reste en habit plus sortable. + + FLORIDAN. + + Cette honte me plaît: ta prière équitable, + En faveur de ton sexe et du secours prêté, + Suspendra jusqu'alors ma curiosité. + Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, 1185 + Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse; + Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135], + Gardez-le cependant au pied de ce rocher. + +(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les +autres mènent[1136] Pymante d'un autre côté.) + + +SCÈNE VI. + +CLITANDRE, LE GEÔLIER. + + CLITANDRE, en prison[1137]. + + Dans ces funestes lieux où la seule inclémence + D'un rigoureux destin réduit mon innocence, 1190 + Je n'attends désormais du reste des humains + Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains. + + LE GEÔLIER. + + Je ne connois que trop où tend ce préambule[1138]. + Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule: + Tous, dans cette prison, dont je porte les clés[1139], 1195 + Se disent comme vous du malheur accablés[1140], + Et la justice à tous est injuste de sorte + Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte; + Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir: + Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; 1200 + Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde. + Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141]. + + CLITANDRE. + + Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas. + Je tiens l'éloignement pire que le trépas, + Et la terre n'a point de si douce province 1205 + Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince. + Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142] + Du péril dont sans lui je ne saurois sortir, + Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre, + De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 1210 + Que son retour soudain des plus riches te rend: + Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant; + Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche. + + LE GEÔLIER. + + Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche, + Et pour me suborner promesses ni présents 1215 + N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants. + C'est de quoi je vous donne une entière assurance: + Perdez-en le dessein avecque l'espérance: + Et puisque vous dressez des piéges à ma foi, + Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143]. 1220 + + +SCÈNE VII. + + CLITANDRE. + + Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]! + Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable. + Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur + Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]: + Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225 + Et mon injuste sort, dont tu te fais complice, + Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter, + Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter. + Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre + D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230 + A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel? + Mes gens assassinés me rendent criminel; + L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie; + On le comble d'honneur et moi d'ignominie; + L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235 + C'est par où de ce meurtre on me fait la raison. + Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne: + Jamais un bon dessein ne déguisa personne; + Leur masque les condamne, et mon seing contrefait, + M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240 + Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore, + Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore; + Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport, + Ne voit rien de certain que ma honteuse mort. + Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245 + Le ciel te garde encore un destin plus tragique. + N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers + Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146]. + Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes; + Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250 + Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir, + Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147]. + Et vous, que désormais je n'ose plus attendre, + Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre, + Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255 + Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur, + Que le prétexte faux d'une action si noire + Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149], + Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir, + Dure sans infamie en votre souvenir; 1260 + Ne vous repentez point de vos faveurs passées, + Comme chez un perfide indignement placées: + J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité + Paroîtra toute nue à la postérité, + Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265 + Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine; + Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret + La prépare à sortir avec moins de regret. + + +SCÈNE VIII. + +FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme; +TROIS VENEURS[1150]. + + FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151]. + + Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures. + Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures 1270 + T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]! + Ce funeste récit me met tout hors de moi. + + CLÉON. + + Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153] + Que vous arriverez auparavant qu'il meure. + + FLORIDAN. + + Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 1275 + A son ombre immolé ne me suffira pas. + C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes; + Innocent, il aura d'innocentes victimes. + Où que soit Rosidor, il le suivra de près, + Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154]. 1280 + + DORISE. + + Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence! + + FLORIDAN. + + Mon déplaisir m'en donne une entière licence. + J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour; + Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour, + Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]? 1285 + Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre; + La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval, + Je préviendrai le coup de son malheur fatal; + Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise. + Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; 1290 + Un supplice l'attend, qui doit faire trembler + Quiconque désormais voudroit lui ressembler. + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + [1085] _Var._ PYMANTE, DORISE _dans une caverne._ (1632-57) + + [1086] _Var._ Tarissez désormais ce déluge de larmes[1086-a]. + (1632-57) + + [1086-a] Le IVe acte commence à ce vers dans les éditions de + 1632-57. + + [1087] _Var._ Au moins par eux mon âme y trouvera la voie. + (1632-57) + + [1088] _Var._ Belle, ne songez plus à rejoindre les morts. (1632) + _Var._ Ne songez plus, Dorise, à rejoindre les morts. + (1644-57) + + [1089] _Var._ Pensez plutôt à ceux qui vivants n'ont envie. + (1632-57) + + [1090] _Var._ Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir? + (1632-57) + + [1091] _Var._ Il me faut un baiser malgré vos cruautés[1091-a]. + (1632-57) + + [1091-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il veut user de + force._ + + [1092] _Var._ Veulent sur ma foiblesse user de violence. + PYM. Que sert d'y résister? je sais trop la licence. + (1632-57) + + [1093] _Var. Elle lui crève un oeil du poinçon qui lui étoit + demeuré dans les cheveux._ (1632, en marge.)--_Elle lui crève + l'oeil de son aiguille._ (1663, en marge.) + + [1094] _Var. Il porte les mains à son oeil crevé._ (1663, en + marge.) + + [1095] _Var._ DORISE, _en s'échappant de lui._ (1632-1657) + + [1096] _Var._ Ah! infâme! (1632) + + [1097] _Var._ DORISE, _sortie de la caverne._ + + [1098] _Var._ De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a]. + PYMANTE, _ramassant son épée._ + Barbare, je t'aurai. + DORISE, _se cachant._ Fuyons, il va sortir. + Qu'à propos ce buisson s'offre à me garantir! + PYMANTE, _sorti._ + Ne crois pas m'échapper: quoi que ta ruse fasse, + J'ai ta mort en ma main. + DORISE, _cachée._ Dieux! le voilà qui passe. + PYMANTE _passe de l'autre côté du théâtre[1098-b]._ + Tigresse! + DORISE, _revenant sur le théâtre[1098-c]._ + Il est passé, je suis hors de danger. + Ainsi dorénavant mon sort puisse changer! + Ainsi dorénavant le ciel plus favorable + Me prête en ces malheurs une main secourable! + Cependant, pour loyer de sa lubricité[1098-d], + Son oeil m'a répondu de sa pudicité, + Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée, + Attirant ses deux mains, m'a désembarrassée. + Aussi le falloit-il que ce même poinçon, + Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon, + Fût l'auteur de ma prise et de ma délivrance, + Et qu'après mon péril il fît mon assurance[1098-e]. + Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil, + Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil, + Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie, + Les feuilles et le vent d'objets à ta furie: + Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre côté, + En s'éloignant de toi se met en sûreté. + + SCÈNE II[1098-f]. + + PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine + Après un tel affront rend ma poursuite vaine! + Ainsi donc la cruelle, à guise d'un éclair, + En me frappant les yeux est disparue en l'air! + [Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57) + + [1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire. + (1644-57) + + [1098-b] PYMANTE, _passé de l'autre côté du théâtre._ (1644-57) + + [1098-c] Ici commence la scène II dans les éditions de 1644-57. + + [1098-d] Pour peine cependant de sa lubricité. (1644-57) + + [1098-e] Ces quatre vers, à partir de: «Aussi le falloit-il, + etc.,» manquent dans les éditions de 1644-57. + + [1098-f] SCÈNE III. (1644-57) + + [1099] _Var. Il prend son épée dans la grotte où il l'avoit jetée au + second acte._ (1663, en marge.) + + [1100] _Var._ Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs. + (1632-57) + + [1101] _Var._ Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-57) + + [1102] _Var._ Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a], + Au lieu d'orner son poil, déshonorez (_sic_) sa main. (1632) + + [1102-a] En marge: _Il tient à la main le poinçon que Dorise lui + avoit laissé dans l'oeil._ + + [1103] On lit _tu devrois_ dans l'édition de 1632, mais c'est + probablement une faute d'impression. + + [1104] _Var._ Quoi que te commandât son âme courroucée, + Devoit être adoré de ta pointe émoussée; + Quelque secret instinct te devoit figurer + Que se prendre à mon oeil c'étoit le déchirer. + Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate, + Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte. + Ce poinçon qu'à mon heur j'éprouve si fatal, + Ce n'est qu'à ton sujet que je lui veux du mal: + Vois dans ces vains propos, par où mon coeur se venge, + Moins de blâme pour lui que pour toi de louange[1104-a]. + Tu n'as dans ta colère usé que de tes droits, + Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois, + Il t'étoit libre encor de m'être plus funeste, + Et c'est de ta pitié que j'en tiens ce qui reste. + Reviens, belle, reviens, que j'offre tout blessé + A tes ressentiments ce que tu m'as laissé. + Lâche et honteux retour de ma flamme insensée! + Il semble que déjà ma fureur soit passée, + Et tous mes sens, brouillés d'un désordre nouveau, + Au lieu de ma maîtresse adorent mon bourreau. (1632-57) + + [1104-a] Ces quatre vers, à partir de: «Ce poinçon qu'à mon heur, + etc.,» ne sont que dans l'édition de 1632. + + [1105] _Var._ Pourrois-je en ma maîtresse adorer mon bourreau. (1660) + + [1106] _Var._ Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57) + + [1107] _Var._ L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières + S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57) + + [1108] _Var._ Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir: + Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57) + + [1109] _Var._ Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments, + Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57) + + [1110] _Var._ Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57) + + [1111] _Var._ Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle. + (1632 et 48) + _Var._ Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle. + (1644 et 52-57) + + [1112] _Var._ L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer, + Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57) + + [1113] _Var._ Quelque part où la peur porte ses pas errants. + (1632-57) + + [1114] _Var._ O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre, + Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre. + Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains; + Ce coup aura sauvé le reste des humains. + Satisfait par sa mort, mon esprit se modère, + Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a]. + + SCÈNE III[1114-b]. + + LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal, + [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,] + Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c], + M'a montré son respect parmi son insolence. + Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés, + Loin de me secourir, suivent de tous côtés + L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse. + Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace. + [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57) + + [1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57) + + [1114-b] SCÈNE IV. (1644-57) + + [1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57) + + [1115] _Var._ Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal, + Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57) + + [1116] _Var._ [Les petits oisillons, encor demi-cachés,] + Poussent en tremblotant, et hasardent à peine + Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine + Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas + De se croire du tout préservés du trépas. + J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57) + + [1117] _Var._ LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632) + + [1118] _Var._ PYMANTE, _terrassant Dorise._ (1632-60)--_Il saisit + Dorise qui le fuyoit._ (1663, en marge.) + + [1119] _Var._ PYMANTE, _tenant Dorise d'une main, se bat de + l'autre contre le Prince._ (1632)--_Il tient Dorise d'une main, et + se bat de l'autre._ (1663, en marge.) + + [1120] _Var._ C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe. + (1632-57) + + [1121] _Var._ Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne. + (1632-57) + + [1122] _Var._ DORISE, _le faisant trébucher._ (1644-60 et + 64)--_Elle fait trébucher Pymante._ (1663, en marge.) + + [1123] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise, s'embarrassant + dans ses jambes, le fait trébucher._ + + [1124] En marge, dans l'édition de 1632: _Il saute sur Pymante, et + deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante, + Lycaste et Dorise._--Il n'y a point de distinction de scène. + + [1125] _Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits_, etc. + (1663, en marge.) + + [1126] _Var._ LE PRINCE, _à Dorise._ (1632-60)--_Il désarme + Pymante_, etc. (1663, en marge.) + + [1127] _Var._ Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange, + Et quel mauvais destin en cet état vous range? + LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens, + Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57) + + [1128] _Var._ Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57) + _Var._ Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660) + + [1129] _Var._ En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes. + (1632-57) + + [1130] _Var._ Qui dans cette forêt ont consommé trois corps. + (1632) + + [1131] _Var._ Tu me montres vraiment de merveilleux effets. + (1632-57) + + [1132] _Var._ Ces habits que n'a point approché (_sic_) le tonnerre. + (1632-57) + + [1133] _Var._ Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous. + (1632-60) + + [1134] _Var._ Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois. + (1632-64) + + [1135] _Var._ Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher, + Garde-le cependant au pied de ce rocher. + + SCÈNE V. + + CLÉON _et encore_ UN VENEUR[1135-a]. + + CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude, + N'ôtent point mon esprit de son inquiétude, + Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin. + 3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin: + La mort de son cheval, étendu sur la terre, + Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre, + L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas + En si peu de loisir d'en éloigner ses pas. + CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence, + Et flatte vainement ma débile espérance: + Le moyen que le Prince, aussitôt remonté, + De ce funeste lieu ne se soit écarté. + 3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête, + Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête; + Si bien que, séparé possible de son train, + Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b]; + Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes, + N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes. + CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer, + Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57) + + [1135-a] SCÈNE VII. CLÉON _et un autre_ VENEUR. (1644-57) + + [1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57) + + [1136] _Var. Et l'autre mène._ (1632-57) + + [1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots _en prison_ ne sont + pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, _en + prison_, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: _Il parle + en prison._ + + [1138] _Var._ A d'autres: je vois trop où tend ce préambule. + (1632) + + [1139] _Var._ Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés. + (1632-57) + + [1140] _Var._ Se disent comme vous de malheur accablés. (1632) + + [1141] _Var._ Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632) + + [1142] _Var._ Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632) + + [1143] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas + de distinction de scène. + + [1144] _Var._ Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]! + (1652-57) + + [1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les + deux derniers mots du vers. + + [1145] _Var._ Seule aux coeurs innocents imprime la terreur. + (1652-57) + + [1146] _Var._ Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632 + et 57) + + [1147] _Var._ Vengent les innocents par delà leur espoir. + (1632-57) + + [1148] _Var._ Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur. + (1632-57) + + [1149] _Var._ N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire. + (1632-57) + + [1150] _Var._ LE PRINCE, DORISE, _en son habit de femme_; PYMANTE, + _garrotté et conduit par trois_ VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots + _en habit de femme_ manquent dans l'édition de 1663. + + [1151] Les mots _à Dorise et Cléon_ ne se trouvent pas dans les + éditions de 1632 et de 1663. + + [1152] _Var._ T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi! + (1632-57) + + [1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est + probablement une faute, commune aux éditions indiquées. + + [1153] _Var._ Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure. + (1632) + + [1154] _Var._ Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57) + + [1155] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor + derrière._ + + [1156] L'édition de 1632 porte: _Il suffit que Cléon_; toutes les + autres: _Il suffit de Cléon._ + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON. + + FLORIDAN, parlant au prévôt[1157]. + + Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158] + Légitime en ce point ma désobéissance, + Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité 1295 + Que j'usasse pour lui de quelque autorité. + Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême, + Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159], + D'avoir su justement venir à ton secours + Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours, 1300 + Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, + Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle! + + CLITANDRE. + + Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, + Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160]; + Et moi dorénavant j'arrête mon envie 1305 + A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie. + + FLORIDAN. + + Réserve pour Caliste une part de tes soins. + + CLITANDRE. + + C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161]. + + FLORIDAN. + + Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée + N'auroit plus que le rang d'une image effacée? 1310 + + CLITANDRE. + + J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché + De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162], + Ait souvent pour le sien quitté votre service: + C'est par là que j'avois mérité mon supplice; + Et pour m'en faire naître un juste repentir, 1315 + Il semble que les Dieux y vouloient consentir; + Mais votre heureux retour a calmé cet orage. + + FLORIDAN. + + Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]: + La crainte de la mort en chasse des appas + Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 1320 + Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164] + Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; + Ou peut-être à présent tes desirs amoureux + Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165]. + + CLITANDRE. + + Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 1325 + + FLORIDAN. + + L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; + C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi: + Tu ne connois encor ses forces qu'à demi; + Ta résolution, un peu trop violente, + N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 1330 + Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]? + Pymante de vos mains se seroit-il sauvé? + + CLÉON. + + Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167], + Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; + Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168]. 1335 + + FLORIDAN. + + Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. + Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169]; + Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; + Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, + Ne te laissera plus aucunement suspect. 1340 + + +SCÈNE II. + + ROSIDOR, sur son lit[1170]. + + Amants les mieux payés de votre longue peine, + Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, + Et qui vous figurez, après tant de longueurs, + Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, + En est-il parmi vous de qui l'âme contente 1345 + Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? + En est-il parmi vous de qui l'heur à venir + D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? + Mon esprit, que captive un objet adorable, + Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 1350 + J'ignorerois encor ce que c'est que mépris, + Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171]. + Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère + D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. + Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172]; 1355 + Nous voulant séparer, tu nous as réunis. + Il ne te falloit point de plus cruels supplices + Que de te voir toi-même auteur de nos délices, + Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173], + Que le Prince ose plus traverser notre amour. 1360 + Ton crime t'a rendu désormais trop infâme + Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: + On devient ton complice à te favoriser. + Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]? + Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? 1365 + Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? + Retournez, retournez vers mon unique bien: + Que seul dorénavant il soit votre entretien; + Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; + Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 1370 + Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, + C'est par où mon esprit est le moins enchanté; + Elle servit d'amorce à mes desirs avides; + Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]: + Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 1375 + S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. + Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, + J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: + L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; + L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; 1380 + Et sa timidité lui donna la prudence + De n'admettre que nous en notre confidence: + Ainsi nos passions se déroboient à tous; + Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176].... + Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? 1385 + + +SCÈNE III. + +ROSIDOR, CALISTE. + + CALISTE. + + Celle qui voudroit voir tes blessures guéries, + Celle.... + + ROSIDOR. + + Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi + De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi. + De notre amour naissant la douceur et la gloire + De leur charmante idée occupoient ma mémoire: 1390 + Je flattois ton image, elle me reflattoit; + Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit; + Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage. + La désavoueras-tu, cette flatteuse image? + Voudras-tu démentir notre entretien secret? 1395 + Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait? + + CALISTE. + + Tu pourrois de sa part te faire tant promettre, + Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre; + Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien + En quoi je dédirois ce secret entretien, 1400 + Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire + Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. + Prends soin de te guérir, et les miens plus contents.... + Mais je te le dirai quand il en sera temps. + + ROSIDOR. + Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 1405 + Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, + Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, + Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. + Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, + Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 1410 + + CALISTE. + + Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, + Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, + Et ne point m'envier un moment de délices + Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. + Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné 1415 + D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; + Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178]; + Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, + Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, + N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 1420 + + ROSIDOR. + + Tu parles à demi, mais un secret langage + Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, + Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, + Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements. + + CALISTE. + + Je l'avois bien prévu, que ton impatience 1425 + Porteroit ton espoir à trop de confiance, + Que pour craindre trop peu tu devinerois mal. + + ROSIDOR. + + Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival? + Et sans avoir d'horreur d'une action si noire.... + + CALISTE. + + Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 1430 + Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi, + Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.... + + ROSIDOR. + + Si notre heureux malheur a produit ce miracle, + Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle? + + CALISTE. + + Tes blessures. + + ROSIDOR. + + Allons, je suis déjà guéri. 1435 + + CALISTE. + + Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, + Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde + Un bien que de ton roi la prudence retarde. + Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, + Et crois que tes desirs.... + + ROSIDOR. + + N'auront aucun effet. 1440 + + CALISTE. + + N'auront aucun effet! qui te le persuade? + + ROSIDOR. + + Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade? + + CALISTE. + + Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; + Mais je sais le remède aux blessures du coeur. + Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 1445 + Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites: + Je me rends désormais assidue à te voir. + + ROSIDOR. + + Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir + Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179] + D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne. + + CALISTE. + + Je me charge pour toi de ce remercîment. + Toutefois qui sauroit que pour ce compliment + Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180], + Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire, + Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi, 1455 + Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181]. + + ROSIDOR. + + Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes, + Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes. + + CALISTE. + + Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, + En le remerciant parle au nom de tous deux. 1460 + + +SCÈNE IV. + +ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT, +TROIS VENEURS. + + ALCANDRE. + + Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182], + Règle ses mouvements avec peu d'assurance! + Qu'il est peu de lumière en nos entendements, + Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]! + Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures 1465 + Qu'en notre jugement forment les conjectures: + Tu suffis pour apprendre à la postérité + Combien la vraisemblance a peu de vérité. + Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute + N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185]; 1470 + Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, + On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. + J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse + De trop de promptitude en soi-même s'accuse. + Un roi doit se donner, quand il est irrité, 1475 + Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. + Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure + Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure. + + CLITANDRE. + + Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas + Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 1480 + L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, + Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire + Que mon devoir penchât au refroidissement, + Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. + Vous n'avez exercé qu'une juste colère: 1485 + On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186], + Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur + Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur. + + FLORIDAN. + + Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187], + Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 1490 + Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté + M'acceptât pour garant de sa fidélité. + + ALCANDRE. + + Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance + Et de mon injustice, et de son innocence: + Passons aux criminels. Toi dont la trahison 1495 + A fait si lourdement trébucher ma raison[1188], + Approche, scélérat. Un homme de courage + Se met avec honneur en un tel équipage[1189]? + Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? + Et présumant encor cet exploit dangereux, 1500 + A force de présents et d'infâmes pratiques, + D'un autre cavalier corrompt les domestiques? + Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, + Afin qu'exécutant son perfide dessein, + Sur un homme innocent tombent les conjectures? 1505 + Parle, parle, confesse, et préviens les tortures. + + PYMANTE. + + Sire, écoutez-en donc la pure vérité. + Votre seule faveur a fait ma lâcheté, + Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190]. + L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; 1510 + Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191], + Pour en avoir le fruit il me falloit cacher: + Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, + Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise? + + ALCANDRE. + + Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192] 1515 + L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; + Car je ne touche point à Dorise outragée; + Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, + Et coupable elle-même, elle a bien mérité + L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 1520 + + PYMANTE. + + Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice, + On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, + De paroître innocent à force de forfaits. + Je ne suis criminel sinon manque d'effets, + Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 1525 + Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante. + Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez. + + ALCANDRE. + + Est-ce là le regret de tes crimes passés? + Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte + Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193]. 1530 + Dites à mon conseil que, pour le châtiment, + J'en laisse à ses avis le libre jugement; + Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître + L'amour que vers son prince il aura fait paroître. + Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194], 1535 + Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195], + Détestable Alecton, que la Reine déçue + Avoit naguère au rang de ses filles reçue! + Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer + Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]? 1540 + + DORISE. + + L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197], + Sire, il donna sujet à toute l'imposture; + Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein + Sur cette occasion formèrent mon dessein: + Je le cachai dès lors. + + FLORIDAN. + + Il est tout manifeste 1545 + Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198] + Du malheureux duel où le triste Arimant + Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant. + Mais quant à son forfait, un ver de jalousie + Jette souvent notre âme en telle frénésie, 1550 + Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199], + Laisse notre conduite à son déréglement; + Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse. + + ALCANDRE. + + De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse. + + FLORIDAN. + + Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555 + Sous votre bon plaisir sa défense entreprend: + Innocente ou coupable, elle assura ma vie. + + ALCANDRE. + + Ma justice en ce cas la donne à ton envie; + Ta prière obtient même avant que demander + Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder. 1560 + Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise, + Et va dire partout, en liberté remise, + Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois + Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois. + + DORISE. + + Après une bonté tellement excessive, 1565 + Puisque votre clémence ordonne que je vive, + Permettez désormais, Sire, que mes desseins + Prennent des mouvements plus réglés et plus sains: + Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, + Je fasse ma retraite avecque les Vestales, 1570 + Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201] + Se puisse renfermer en leur sacré séjour. + + FLORIDAN. + + Te bannir de la cour après m'être obligée, + Ce seroit trop montrer ma faveur négligée. + + DORISE. + + N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202], 1575 + De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux. + + FLORIDAN. + + Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, + Ma faveur te va rendre assez considérable + Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203]. + Outre l'attrait puissant de tes perfections, 1580 + Mon respect à l'amour tout le monde convie + Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. + Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204] + Du côté que ton prince a voulu te choisir: + Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 1585 + + CLITANDRE. + + Mais par cette union mon esprit se divise, + Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux + La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous. + + FLORIDAN. + + Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées + Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 1590 + Que je lui veux céder ce qui m'en appartient. + + ALCANDRE. + + Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient. + + +SCÈNE V. + +ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE. + + ALCANDRE. + + Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, + N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage? + + ROSIDOR. + + L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments 1595 + Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206]. + + ALCANDRE. + + Si mon commandement peut sur toi quelque chose, + Et si ma volonté de la tienne dispose, + Embrasse un cavalier indigne des liens + Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 1600 + Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice, + Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice, + Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort. + Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, + Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 1605 + Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence. + + ROSIDOR[1208]. + + Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit, + Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209], + Je l'employai dès lors contre votre colère. + +(A Clitandre[1210].) + + En moi dorénavant faites état d'un frère. 1610 + + CLITANDRE, à Rosidor[1211]. + + En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu + Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212]. + + DORISE, à Caliste. + + Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre, + Si mon crime.... + + CALISTE[1213]. + + Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214], + Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215]. 1615 + + ALCANDRE. + + Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir + Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216]. + Clitandre, en attendant cette heureuse journée, + Tâchera d'allumer en son âme des feux + Pour celle que mon fils desire, et que je veux; 1620 + A qui, pour réparer sa faute criminelle, + Je défends désormais de se montrer cruelle; + Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217] + A deux couples d'amants les fruits de leur amour. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + [1157] _Var. Il parle au prévôt._ (1663, en marge.) + + [1158] _Var._ Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632) + _Var._ Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57) + + [1159] _Var._ Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même. + (1632-57) + + [1160] _Var._ Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57) + + [1161] _Var._ C'est à quoi désormais je veux songer le moins. + (1632-60) + + [1162] _Var._ Ait son ardeur vers vous si souvent relâché, + Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57) + + [1163] _Var._ Je devine à peu près le fond de ton courage. + (1632-57) + + [1164] _Var._ Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue. + (1632-60) + + [1165] _Var._ Se cherchent des objets un peu moins rigoureux. + (1632-57) + + [1166] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon entre._ + + [1167] _Var._ Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise. + (1632-57) + + [1168] _Var._ Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau. + (1632-57) + + [1169] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon s'en va._ + + [1170] _Var._ ROSIDOR, _dans son lit_. (1632-57)--_Il est sur son + lit._ (1663, en marge.) + + [1171] _Var._ [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.] + Les flammes de Caliste à mes flammes répondent, + Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent; + Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis, + Ni de contentements qui ne m'en soient promis. + Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine, + Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine; + Si mon heur de sa part avoit quelque défaut, + Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud. + [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57) + + [1172] _Var._ Tes desseins du succès étoient assez punis. + (1632-57) + + [1173] _Var._ Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour. + (1632-57) + + [1174] _Var._ Mais hélas! mes pensées (_sic_) qui vous veut diviser? + (1657) + + [1175] _Var._ Mais il leur faut depuis des objets plus solides. + (1632-57) + + [1176] Voyez au _Complément des variantes_, p. 367. + + [1177] Il y a _tout autre_, au masculin, dans toutes les éditions + qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}. + + [1178] _Var._ Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63) + _Var._ Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664) + + [1179] _Var._ Que sans plus différer je m'en aille en personne + Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57) + + [1180] _Var._ Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire. + (1632-57) + + [1181] _Var._ Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi. + ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes, + [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.] + CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu. + CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu. + (1632-57) + + [1182] _Var._ Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence. + (1632) + + [1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la + Bibliothèque impériale porte ici _mes raisonnements_; deux autres, + que nous avons pu comparer, donnent _nos_ raisonnements, comme + notre texte. + + [1184] L'édition de 1682, au lieu de _se fie_, qui est dans toutes + les autres, donne _se fier_. C'est évidemment une faute. + + [1185] _Var._ N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute. + (1632-57) + + [1186] _Var._ On est trop criminel quand on vous peut déplaire. + (1632-57) + + [1187] _Var._ Monsieur, moi qui connois le fond de son courage. + (1632-57) + + [1188] _Var._ A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57) + + [1189] _Var._ Se met souvent, non pas? en un tel équipage. + (1632-57) + + [1190] _Var._ Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme. + Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme; + Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher, + Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632) + + [1190-a] C'est évidemment _vous_ qu'il faut lire. + + [1191] _Var._ Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher. + (1644-57) + + [1192] _Var._ Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor. + (1632-57) + + [1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante + du vers 134 de _Mélite_. + + [1194] En marge, dans l'édition de 1632: _Pymante sort, et le Roi + fait approcher Dorise._ + + [1195] _Var._ Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté. + (1632-64) + + [1196] _Var._ Se rendit ton complice et te bailla ce fer? + (1632-57) + + [1197] _Var._ L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure. + (1632-64) + + [1198] _Var._ Que ce fer n'est sinon un misérable reste + Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57) + + [1199] _Var._ Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57) + + [1200] _Var._ Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend. + (1632-57) + + [1201] _Var._ Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour + Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57) + + [1202] _Var._ N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57) + + [1203] _Var._ Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57) + + [1204] _Var._ Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir. + (1632-57) + + [1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (_Floridan_) et CLÉON ne + figurent point parmi les acteurs de cette scène. + + [1206] _Var._ Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57) + + [1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte. + + [1208] _Var._ ROSIDOR, _au Roi_. (1648) + + [1209] _Var._ Et si peu que j'avois envers vous de crédit. + (1632-64) + + [1210] Les mots _à Clitandre_ manquent dans les éditions de 1632, + 44 et 52-60. + + [1211] _Var._ CLITANDRE, _embrassant Rosidor_. (1644-60)--En + marge, dans l'édition de 1632: _Il embrasse Clitandre_; mais ce + nom est là par erreur pour _Rosidor_. + + [1212] _Var._ Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû. + (1632-57) + + [1213] _Var._ CALISTE, _en l'embrassant_. (1632-60) + + [1214] _Var._ Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a]. + (1632-60) + + [1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de + _Mélite_, et la note [759-a] qui s'y rapporte. + + [1215] _Var._ Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir. + (1632) + + [1216] _Var._ Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60) + + [1217] _Var._ Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour. + (1632-57) + + + + +COMPLÉMENT DES VARIANTES. + + 956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.] + Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire? + Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218], + Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort! + Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord, + Et que ma patience aidât votre foiblesse. + Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse. + (_Il lui prend les mains et les lui baise._)[1220] + Elle reçoit mes lois, et je puis disposer + De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser. + DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue + Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue, + Et contre ce brigand votre inique rigueur + Me donne un tel courage, et si peu de vigueur. + Ah sort injurieux! maudite destinée! + Malheurs trop redoublés! détestable journée! + PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler: + Voici tout proche un lieu plus commode à parler; + Belle Dorise, entrons dedans cette caverne, + Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne. + DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours! + PYMANTE. (_Il l'enlève dans la caverne._)[1221] + Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours! + + [1218] Je veux me satisfaire. (1652-57) + + [1219] Te déchirer le coeur. (1644-57) + + [1220] _Lui prenant les mains._ (1652-57) + + [1221] PYMANTE, _l'enlevant dans la caverne_. (1644-57) + + +SCÈNE VI[1222]. + +LYSARQUE, CLÉON. + + LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître, + Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître, + Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur. + CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur. + Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime, + On dût considérer que le Prince l'estime[1223]. + LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour, + On hâte le supplice avant la fin du jour; + Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête, + Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête. + De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux, + Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux, + Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre + Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225]; + Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien. + CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien? + LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence, + Le Roi dans sa colère use de sa puissance, + Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort + Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort. + C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître. + CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être. + Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger. + LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger; + Un seul du genou droit offense la jointure, + Dont il faut que le lit facilite la cure; + Le reste ne l'oblige à garder la maison, + Et quelque écharpe au bras en feroit la raison. + Adieu, fais, je te prie, état de mon service, + Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse. + CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur. + +(_Il est seul._)[1226] + + Me voilà de sa mort le véritable auteur: + Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle + Devint préoccupé d'une haine mortelle, + Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché, + Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché. + Que sera-ce de moi s'il en a connoissance? + Rien ne me garantit qu'une éternelle absence; + Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour, + C'est m'offrir librement à la perte du jour. + Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe, + Allons encor un coup le trouver à la chasse, + Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227], + Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57) + + [1222] SCÈNE IV. (1632) + + [1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime? + LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour. + (1644-57) + + [1224] _A son desçu._ à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598]. + + [1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57) + + [1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans + les éditions de 1644-57.--Les mots: _Il est seul_, y manquent. + + [1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups, + Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57) + + 1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux, + Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue, + Voulut un peu de mal à tant de retenue. + Lors on nous vit quitter ces ridicules soins, + Et nos petits larcins souffrirent les témoins. + Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche, + Tu savois dextrement faire un peu la farouche, + Et me laissant toujours de quoi me prévaloir, + Montrer également le craindre et le vouloir. + Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître; + Sans aucune contrainte il a voulu paroître: + Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté, + Et plus on en voyoit en notre privauté. + Ainsi dorénavant, après la foi donnée, + Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée, + Et, ne touchant encor ses droits que du penser, + Nos feux à tout le reste osent se dispenser; + Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228]. + + [1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE _entre et + s'assied sur son lit_. + +SCÈNE III. + +CALISTE, ROSIDOR[1229]. + + CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse + Te vient effrontément trouver jusques au lit? + ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit, + On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende? + CAL. La gentille façon d'en faire la demande! + ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder, + C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander: + Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use. + CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse, + Sans rien dire souvent et par force tu prends. + ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends. + CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne + Le trop de liberté que ta flamme se donne, + C'est sous condition de n'y plus revenir. + ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir, + Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire. + Ton sexe, qui défend ce que plus il desire, + Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit, + Et que notre foiblesse au plus fort le trahit. + ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage + Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage? + CAL. Vos importunités le font assez juger. + ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger: + C'est par où notre ardeur supplée à votre honte; + Mais l'un et l'autre y trouve également son conte, + Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux, + Comme même plaisir, même intérêt que nous. + CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles, + J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles, + Et saurai désormais si bien te refuser, + Que tu verras le goût que je prends à baiser: + Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême. + ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même: + Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens. + Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens? + Et déjà la rigueur d'une telle contrainte + Dans tes yeux languissants met une douce plainte; + L'amour par tes regards murmure de ce tort, + Et semble m'avouer d'un agréable effort. + CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue. + ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue + M'invite expressément à me licencier. + CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier. + ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises. + CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises, + Tu pourras t'assurer que nos contentements + Ne redouteront plus aucuns empêchements. + ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise, + N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise! + Dussai-je être impudent autant comme importun[1230], + A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231]. + Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce? + CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse, + Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux: + La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux, + Soit du piteux récit de nos hasards touchée, + Soit de trop de faveur vers un traître fâchée, + A la fin s'accommode aux volontés du Roi, + [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.] + ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles! + Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles, + C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez. + ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés. + Je ne m'étonne plus de te voir si privée, + Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée: + Tu prends possession déjà de la moitié, + Comme étant toute acquise à ta chaste amitié. + Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre? + CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre. + ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri. + + [1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57) + + [1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648) + + [1231] En marge, dans l'édition de 1632: _Il la baise sans + résistance._ + + [CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.] + Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée, + Si tu m'allois quitter sitôt que possédée. + Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs, + Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs. + ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices! + Ce lit doit être un jour le champ de mes délices, + Et recule lui seul ce qu'il doit terminer; + Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner. + CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée.... + ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée. + CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison + Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison. + ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade + Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade. + CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur: + On sait bien ce que c'est des blessures du coeur. + Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57) + + +FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES. + + + + +LA VEUVE + +COMÉDIE + +1633 + + + + +NOTICE. + + +Le _Privilége_ de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la +plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au +commencement de la même année. + +Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille +s'exprime dans sa _Dédicace_: «Madame, le bon accueil qu'_autrefois_ +cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité, +l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une +lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la +méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que +les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce +de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les +nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: _A la +Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi: + + Clarice, un temps si long sans te montrer au jour + M'a fait appréhender que le deuil du veuvage + Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, + T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour; + +ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce +s'est fait beaucoup attendre. + +Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait, +qui, dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome V, p. 43), placent +l'ouvrage à l'année 1633. + +L'édition originale a pour titre: + +LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _à Paris, chez François +Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou +le Traître trahi_) a été supprimé à partir de 1644. + +Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés +et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le +treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.» + + +ÉPÎTRE. + +A MADAME DE LA MAISONFORT[1232]. + +MADAME, + +Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à +vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre +protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, +elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur +qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous +ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements +que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la +grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu +qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, +et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre +cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands +sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se +présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître +d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en +un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des +priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et +n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour +lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des +forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous +fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en +vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout +vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne +sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici +les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout +le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si +relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut: +c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous +protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma +vie, + + MADAME, + + Votre très-humble et très-obéissant + serviteur, + + CORNEILLE. + + [1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de + 1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes + était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort, + maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une + jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait + cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre + 1654, âgée de soixante-douze ans. + + [1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation + la mettoient en son jour. + + +AU LECTEUR[1234] + +Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la +subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette +pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle +chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit +d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut +que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en +faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre +celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et +de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la +ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de +mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux +qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et +non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il +faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse +pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup +d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque +raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez +industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi +extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de +Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris +avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens +est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les +conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne +t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans +la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop +ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de +beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui +prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute +la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son +abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux +dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché +quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la +comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y +seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; +mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui +rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces +de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la +contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience +d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour +l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe +inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la +première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et +tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je +l'ai poussée dans le _Clitandre_ jusques aux lieux où l'on peut aller +dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de +bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, +j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce +point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236]; +mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface +n'est déjà que trop longue pour une comédie. + + [1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à + Corneille, au sujet de sa comédie de _la Veuve_, par divers poëtes + contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans + l'édition de 1634. + + [1235] Corneille a ici en vue, outre _la Veuve_, _Mélite_ et + _Clitandre_, déjà imprimés, _la Galerie du Palais_ et _la + Suivante_, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et + _la Place Royale_, qui ne fut représentée qu'au commencement de + 1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces + trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de _l'achevé + d'imprimer_ de _la Veuve_. + + [1236] Voyez ci-dessus, p. 117. + + +HOMMAGES + +ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE _LA VEUVE_, PAR DIVERS POËTES +CONTEMPORAINS. + + +POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE. + + AUX DAMES. + + Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles; + Remarquez son éclat à travers de ses voiles; + Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux, + Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux. + Orgueilleuses beautés que tout le monde estime, + Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime, + Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint; + Il faut céder la place à celui de son teint, + Et voir dedans ces vers une double merveille: + La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille. + + DE SCUDÉRY[1238] + + [1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons + dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et + faut-il lire les _astres_? + + [1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir + servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il + s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage + qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une + politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication + de _Ligdamon_, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé + dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la + première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses + de Corneille. On trouvera dans notre _Notice_ sur _le Cid_ le + récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre + les deux amis. Scudéry mourut en 1667. + + +A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR _SA VEUVE_. + + ÉPIGRAMME. + + Rare écrivain de notre France, + Qui le premier des beaux esprits + As fait revivre en tes écrits + L'esprit de Plaute et de Térence, + Sans rien dérober des douceurs + De Mélite ni de ses soeurs, + O Dieu! que ta Clarice est belle, + Et que de veuves à Paris + Souhaiteroient d'être comme elle, + Pour ne manquer pas de maris! + + MAIRET[1239]. + + + [1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au + nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister + au succès du _Cid_; il est longuement question de lui dans la + _Notice_ sur cet ouvrage. + + +A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE. + + Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants! + Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents, + Joints à sa majesté plus divine qu'humaine, + Paroissent au théâtre avec tant de splendeur, + Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240], + Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur. + Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture + A tant de ressemblance avecque la nature, + Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants + Dont la mourante voix naïvement propose + Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments + Qui furent le sujet de leur métamorphose. + Fais-la donc imprimer, fais que sa déité + Jour et nuit entretienne avecque privauté + Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre; + Car si Mélite a plu pour ses divins appas, + Tout le monde sera de Clarice idolâtre, + Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas. + + GUÉRENTE. + + [1240] _Germaine_, soeur. + + +MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE. + +A CLARICE. + + Clarice, la plus douce veine + Qui sache le métier des vers + Donne un portrait à l'univers + De tes beautés et de ta peine; + Et les traits du pinceau qui te font admirer + Te dépeignent au vif si constante et si belle, + Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle, + Demande des autels pour te faire adorer. + + I. G. A. E. P. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + +ÉLÉGIE. + + Pour te rendre justice autant que pour te plaire, + Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. + Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal, + Par la confession de ton propre rival. + Pour un même sujet, même desir nous presse; + Nous poursuivons tous deux une même maîtresse + La gloire, cet objet des belles volontés, + Préside également dessus nos libertés; + Comme toi je la sers, et personne ne doute + Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte. + Mon espoir toutefois est décru chaque jour + Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour. + Je n'ai point le trésor de ces douces paroles + Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles; + Je vois que ton esprit, unique de son art, + A des naïvetés plus belles que le fard, + Que tes inventions ont des charmes étranges, + Que leur moindre incident attire des louanges, + Que par toute la France on parle de ton nom, + Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom. + Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie; + Une jalouse peur l'a longtemps refroidie, + Et depuis, cher rival, je serois rebuté + De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté, + Si cet ange mortel qui fait tant de miracles, + Et dont tous les discours passent pour des oracles, + Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers, + N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers. + Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire; + La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire, + Et lui seul réveillant mon génie endormi + Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. + Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses + Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses; + Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous, + Et faire mille amants sans en faire un jaloux. + Tel je te sais connoître et te rendre justice, + Tel on me voit partout adorer ta Clarice. + Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits; + Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits; + Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles, + Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles. + J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis, + Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241]; + Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées + Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées. + Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits, + Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais. + + DE ROTROU[1242]. + + [1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui + avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: _la + Silvie_, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en + 1621; _l'Amaranthe_, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625; + _la Filis de Scire_, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630; + enfin, en citant _la Célimène_, Rotrou avoue sa propre défaite, + car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en + 1625. (Voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV, p. 352, 377 + et 500, et tome V, p. 7.) + + [1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul + auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du _Cid_ n'ait + pas brouillé avec lui. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + + De mille adorateurs Mélite est poursuivie; + Ces autres belles soeurs le sont également; + Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie + Et fait de tout le monde un parti seulement. + + C. B. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_ + +ÉPIGRAMME. + + Ta veuve s'est assez cachée, + Ne crains point de la mettre au jour; + Tu sais bien qu'elle est recherchée + Par les mieux sensés de la cour. + Déjà des plus grands de la France, + Dont elle est l'heureuse espérance, + Les coeurs lui sont assujettis, + Et leur amour est une preuve + Qu'une si glorieuse Veuve + Ne peut manquer de bons partis. + + DU RYER, Parisien[1243]. + + [1243] Pierre du Ryer, né en 1605, mort en 1658, a fait un grand + nombre de traductions et dix-huit pièces de théâtre. Il a été + secrétaire de César, duc de Vendôme. + + +AU MÊME, PAR LE MÊME. + + Que pour louer ta belle Veuve + Chacun de son esprit donne une riche preuve, + Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés: + Pour moi, je pense dire assez + Quand je dis de cette merveille + Qu'elle est soeur de Mélite et fille de Corneille. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + + Belle Veuve adorée, + Tu n'es pas demeurée + Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans: + Puisque ton cher Corneille + A ta conduite veille, + Tu ne peux redouter les traits des médisants. + + BOIS-ROBERT[1244]. + + [1244] François le Métel, sieur de Boisrobert, abbé et poëte, né à + Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de + Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rédaction + de ses pièces. Voyez les _Notices_ sur _la Comédie des Tuileries_ + et sur _le Cid_. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_. + + Cette belle Clarice à qui l'on porte envie + Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie? + Quel accident étrange à ton bonheur est joint? + Si jamais un auteur a vécu par son livre, + En dépit de l'envie elle te fera vivre, + Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point. + + D'OUVILLE[1245]. + + [1245] Antoine le Métel, sieur d'Ouville, frère de l'abbé de + Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres + dramatiques, a écrit neuf ou dix pièces de théâtre, que les frères + Parfait placent entre 1637 et 1650. L'époque de sa naissance et + celle de sa mort sont ignorées. Voyez _Histoire du théâtre + françois_, tome V, p. 357. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_. + +ÉPIGRAMME. + + La Renommée est si ravie + Des mignardises de tes vers, + Qu'elle chante par l'univers + L'immortalité de ta vie. + Mais elle se trompe en un point, + Et voici comme je l'épreuve: + Un homme qui ne mourra point + Ne peut jamais faire une Veuve. + Quoique chacun en soit d'accord, + Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne, + Car je sais que tu n'es pas mort, + Et toutefois j'adore et recherche la tienne. + + CLAVERET[1246]. + + [1246] Un des rivaux les plus acharnés de Corneille, après le succès + du _Cid_. Voyez notre _Notice_ sur cette tragédie. + + +MADRIGAL DU MÊME. + + Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival, + Puisque ta Veuve est la copie + De ce charmant original + A qui ta plume la dédie. + Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour; + La nature a fait l'autre un miracle d'amour. + Je sais bien que l'on nous figure + L'art moins parfait que la nature; + Mais laissant ces raisons à part, + Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art. + Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême + Sait si bien celui de charmer, + Qu'à la voir on la peut nommer + Un original elle-même, + Et toutes deux des ravissants accords[1248] + D'un bel esprit et d'un beau corps. + + CLAVERET. + + [1247] Il y a _ces_ pour _ses_ dans l'édition originale. + + [1248] On lit ainsi (_des_, et non _de_) dans l'édition originale. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA _VEUVE_. + + La veuve qui n'a d'autres soins + Que de se tenir renfermée + Et de qui l'on parle le moins, + Est plus chaste et plus estimée; + Mais celle que tu mets au jour + Accroît son lustre et notre amour, + Alors qu'elle se communique: + Bien loin de se faire blâmer, + Tant plus elle se rend publique + Plus elle se fait estimer. + + J. COLLARDEAU[1249]. + + [1249] Julien Collardeau, procureur du Roi à Fontenay-le-Comte, + auteur de diverses poésies latines et françaises, et notamment de + quatre petits poëmes intitulés: _Tableaux des victoires du Roi_, + Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}. + + +POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE. + + Bien que les amours des filles + Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles, + Et que le pucelage ait des goûts si charmants, + Cette Veuve, en dépit d'elles, + Va posséder plus d'amants + Qu'un million de pucelles. + + L. M. P. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + +SONNET. + + Tous ces présomptueux dont les foibles esprits + S'efforcent vainement de te suivre à la trace, + Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250], + Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits. + + Ce style familier non encore entrepris, + Ni connu de personne, a de si bonne grâce + Du théâtre françois changé la vieille face, + Que la scène tragique en a perdu le prix. + + Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie, + Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie, + Qui pour se rendre illustre à la postérité, + + Accomplit en nos jours l'incroyable merveille + De cet oiseau fameux parmi l'antiquité, + Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille. + + DU PETIT-VAL[1252]. + + [1250] Allusion à ces vers d'Horace: + + _Ne si forte suas repetitum venerit olim + Grex avium plumas, moveat cornicula risum, + Furtivis nudata coloribus._ + + (_Épîtres_, liv. I, ép. III, v. 18-20.) + + [1251] Le poëte Saint-Amant était né à Rouen, comme Corneille. + + [1252] Raphaël du Petit-Val, libraire et poëte de Rouen, dont on + trouve des vers en tête de plusieurs ouvrages de Béroalde de + Verville. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + +SONNET. + + Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux, + Les coeurs charmés à soi comme l'aimant attire; + Mais c'est avec raison que tout le monde admire + La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux. + + Faire parler les rois le langage des Dieux, + Faire régner l'amour, accroître son empire, + Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre, + Fermer si puissamment la bouche aux envieux; + + Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge + A polir doucement son vers et son langage[1253], + Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers. + + Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme; + Mais pour dire en un mot, de venir des derniers + Et les surpasser tous, c'est emporter la palme. + + [1253] Ce vers est étrangement défiguré dans l'édition originale: + + A polie (_sic_) doucement son voeu (_sic_) et son langage. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + +SIXAIN. + + Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté, + Mélite, vrai portrait de la divinité. + La grâce de l'objet embellit la peinture + Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas; + Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas, + C'est un effet de l'art qui passe la nature. + + PILLASTRE, avocat en parlement. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + +ÉPIGRAMME. + + Toi que le Parnasse idolâtre, + Et dont le vers doux et coulant + Ne fait point voir sur le théâtre + Les effets d'un bras violent, + Esprit de qui les rares veilles + Tous les ans font voir des merveilles + Au-dessus de l'humain pouvoir, + Reçois ces vers dont Villeneuve[1254], + Ravi des beautés de ta Veuve, + A fait hommage à ton savoir. + + [1254] Ce poëte était en relation avec Guillaume Colletet. Voyez + les _Divertissements de Colletet_, 1631, p. 38. + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + + Corneille, je suis amoureux + De ta Veuve et de ta Mélite, + Et leurs beautés et leur mérite + Font naître tes vers et mes feux. + Je veux que l'une soit pucelle; + L'autre ici me semble si belle + Qu'elle captive mes esprits, + Et ce qui m'en plaît davantage, + C'est que les traits de son visage + Viennent de ceux de tes écrits. + + DE MARBEUF[1255]. + + + [1255] Il était maître des forêts à Pont-de-l'Arche. On a un _Recueil + des vers de M. de Marbeuf_, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_ + +SIXAIN. + + On vante les exploits de ces mains valeureuses + Qui font dans les combats des veuves malheureuses; + Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux + D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes, + Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux, + Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes. + + DE CANON. + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_. + +SONNET. + + Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté! + Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue! + Le plaisir de la voir tous mes sens diminue, + Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256]. + + Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté, + Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue; + Il n'est point de mortel, après l'avoir connue, + Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257]. + + Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit, + Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit, + Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre. + + Ton mérite l'oblige à te donner ces vers, + Et la douceur des tiens le force de te dire + Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers. + + L. N. + + [1256] Dans l'édition de 1634 il y a le non-sens que voici: + + Et traîne (_sic_) tant d'appas ce seroit la cheté (_sic_). + + + [1257] Tel est le texte de l'édition originale; peut-être faut-il + lire: «d'avoir sa liberté.» + + +A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA _VEUVE_. + + Corneille, que ton chant est doux! + Que ta plume a trouvé de gloire! + Il n'est plus d'esprit parmi nous + Dont tu n'emportes la victoire. + Ce que tu feins a tant d'attraits + Que les ouvrages plus parfaits + N'ont rien d'égal à ton mérite[1258]; + Et la Veuve que tu fais voir, + Plus ravissante que Mélite, + Montre l'excès de ton savoir. + + BURNEL. + + [1258] Dans l'édition originale: «à son mérite.» + + +A MONSIEUR CORNEILLE. + + Clarice est sans doute si belle + Que Philiste n'a le pouvoir + De goûter le bien de la voir, + Sans devenir amoureux d'elle. + Ses discours me font estimer + Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259] + Que de raison à s'en défendre, + Et que les argus les plus grands, + Pour y trouver de quoi reprendre, + N'ont point d'yeux assez pénétrants. + + Apollon, qui par ses oracles + A plus d'éclat qu'il n'eut jamais, + Tient sur les deux sacrés sommets + Tes vers pour autant de miracles; + Et les plaisirs que ces neuf soeurs + Trouvent dans les rares douceurs + Que parfaitement tu leur donnes, + Sont purs témoignages de foi + Qu'au partage de leurs couronnes + La plus digne sera pour toi. + + MARCEL. + + [1259] Dans l'édition originale: «de l'aimer.» + + +A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_. + +STANCES. + + Divin esprit, puissant génie, + Tu vas produire en moi des miracles divers; + Je n'ai jamais donné de louange infinie, + Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers. + + Il te falloit, pour m'y contraindre, + Faire une belle Veuve et lui donner des traits + Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre; + L'amour me fait rimer et louer ses attraits. + + Digne sujet de mille flammes, + Incomparable Veuve, ornement de ce temps, + Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes, + Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants. + + Qui vit jamais tant de merveilles? + Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux; + Ton discours me ravit l'âme par les oreilles, + Et ta beauté la veut arracher par les yeux. + + Quand on te voit, les plus barbares + A tes charmes sans fard et tes naïfs appas + Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares + S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas. + + Lorsqu'on t'entend, les plus critiques + Remarquent tes discours et font tous un serment + De les faire observer pour des lois authentiques, + Et de condamner ceux qui parlent autrement. + + Cher ami, pardon si ma Muse, + Pour plaire à mon amour manque à notre amitié; + Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse + De juger que tu dois en avoir la moitié. + + Prends donc en gré tant de franchise, + Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien. + Par son désordre seul tu sauras ma surprise: + Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien. + + Il me suffit que je me treuve + Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis, + Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve, + Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis. + + VOILLE. + + [1260] Ainsi dans la première édition; mais c'est sans doute + _peust_, c'est-à-dire _pût_, qu'il faut lire. + + +STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE. + + Corneille, occupant nos esprits, + Fait voir par ces divins écrits + Que nous vivions dans l'ignorance, + Et je crois que tout l'univers + Saura bientôt que notre France + N'a que lui seul qui fait des vers. + + La nature tout à loisir + A pris un extrême plaisir + A créer ta veine animée, + Et parlant ainsi que les Dieux, + Le temps veut que la renommée + T'aille publier en tous lieux. + + Apollon forma ton esprit, + Et d'un soin merveilleux t'apprit + Le moyen de charmer des hommes[1261]; + Il t'a rendu par son métier + L'oracle du siècle où nous sommes, + Comme son unique héritier. + + BEAULIEU. + + [1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire _les + hommes_. + + +A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE. + +SONNET. + + Clarice, un temps si long sans te montrer au jour + M'a fait appréhender que le deuil du veuvage, + Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, + T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour. + + Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour, + Parlent de tes appas dans un tel avantage + Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge + Doit tirer vanité de te faire la cour. + + Parois donc librement, sans craindre que tes charmes + Te suscitent encor de nouvelles alarmes, + Exposée aux efforts d'un second ravisseur; + + Puisque de la façon que tu te fais paroître, + Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître, + Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262]. + + A. C. + + [1262] L'impression de _Mélite_ fut achevée, comme nous l'avons + dit, au mois de février 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de + mars 1634. + + +ARGUMENT. + +Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de +Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint +d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses +caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce +faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit +ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et +ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des +faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur +quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à +son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa +part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de +Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui +avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à +quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à +Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris. + + [1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est + parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons + devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la + construction et l'emploi irrégulier d'_aperçût_ pour _aperçoive_, + on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression. + + +EXAMEN. + +Cette comédie n'est pas plus régulière que _Mélite_ en ce qui regarde +l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe +en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec +cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus +de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre. +Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui +n'est pas si vague que dans _Mélite_, et a ses intervalles mieux +porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que +je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre +heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais +elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, +que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la +représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte +Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la +dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir +consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même +chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan +d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit +encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la +nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner +l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ +cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont +il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a +formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que +vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt +d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de +son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit +doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui +va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que +j'ai remarqué de Tircis dans _Mélite_, c'est qu'il n'y a point de +liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. +Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées +l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se +consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de +l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette +liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant +que l'autre finit. + + [1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse. + + [1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on. + +Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai +toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles +occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût +dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour +ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens +qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois +obligés par des considérations particulières de s'en rendre des +témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si +fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; +cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont +précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont +suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui +n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font +des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble +commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la +nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que +chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La +nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur +très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors +pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de +croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle +est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette +scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et +lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour +dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui +trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle +point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui +n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez +d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs +sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire +quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de +satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à +son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre +garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas. + + [1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître. + +Le style n'est pas plus élevé ici que dans _Mélite_, mais il est plus +net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à +en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien +quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. +L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et +Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe +qu'Éraste de la sienne[1267]. + + [1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus + haut, p. 28, 29 et 43. + + + + +ACTEURS. + + + PHILISTE, amant de Clarice. + ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris. + CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris. + CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste. + CHRYSANTE, mère de Doris. + DORIS, soeur de Philiste. + La NOURRICE de Clarice. + GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268]. + LYCAS, domestique de Philiste. + POLIMAS, } + DORASTE, } domestiques de Clarice. + LISTOR, } + + + La scène est à Paris[1269]. + + + + +LA VEUVE. + +COMÉDIE. + + + + +ACTE I. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +PHILISTE, ALCIDON. + + ALCIDON. + + J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270]; + Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]: + Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu, + S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu. + Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5 + Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. + Il semble qu'à languir tes desirs sont contents, + Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. + Quel fruit espères-tu de ta persévérance + A la traiter toujours avec indifférence? 10 + Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, + Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour? + + PHILISTE. + + Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272]. + + ALCIDON. + + Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]: + Clarice avec raison prend pour stupidité 15 + Ce ridicule effet de ta timidité. + + PHILISTE. + + Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, + Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie, + Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, + Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20 + Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274], + Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. + Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, + Offrir notre service au hasard d'un mépris, + Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25 + Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, + Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant: + Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. + Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare. + Notre submission à l'orgueil la prépare. 30 + Lui dire incontinent son pouvoir souverain, + C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. + Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, + Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276]; + Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35 + Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277], + Tant que par la douceur d'une longue hantise + Comme insensiblement elle se trouve prise. + C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278], + Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40 + Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige, + Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279]. + + ALCIDON. + + Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]: + Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau. + Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45 + Des fantasques raisons de ta philosophie: + Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps, + D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, + Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, + Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281], + Qu'un cavalier regarde un autre de travers, + Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, + Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]! + Change, pauvre abusé, change de batterie, + Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55 + A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283]. + + PHILISTE. + + Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse, + Si je n'eusse employé que la commune adresse, + Puisqu'inégal de biens et de condition, + Je ne pouvois prétendre à son affection. 60 + + ALCIDON. + + Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, + Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284], + Et que ton froid silence et l'inégalité + S'opposent tout ensemble à ta témérité. + + PHILISTE. + + Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65 + Mon silence n'est pas en état de me nuire: + Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285], + Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. + Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286] + Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70 + Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés, + Des penchements de tête à demi concertés, + Et mille autres douceurs aux seuls amants connues + Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, + Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75 + + ALCIDON. + + Tout cela cependant sans lui parler d'amour? + + PHILISTE. + + Sans lui parler d'amour. + + ALCIDON. + + J'estime ta science; + Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience. + + PHILISTE. + + Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288], + A tes feux et les miens prudemment assortis; 80 + Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, + Il te donne en ma soeur un naturel facile, + Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289], + Après m'avoir donné par où m'en faire aimer. + + ALCIDON. + + Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85 + + PHILISTE. + + C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: + Cette vieille subtile a mille inventions + Pour m'avancer au but de mes intentions; + Elle m'avertira du temps que je dois prendre; + Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90 + Adieu. + + ALCIDON. + + La confidence avec un bon ami + Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi. + + PHILISTE. + + Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: + Ma maîtresse m'attend pour faire des visites + Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95 + + ALCIDON. + + Adieu donc, cher Philiste. + + PHILISTE. + + Adieu, jusqu'à demain. + + +SCÈNE II. + +ALCIDON, LA NOURRICE. + + + ALCIDON, seul[1290]. + + Vit-on jamais amant de pareille imprudence + Faire avec son rival entière confidence[1291]? + Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi + Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100 + Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. + Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice? + + LA NOURRICE. + + Tu le peux bien jurer. + + ALCIDON. + + Et notre ami rival[1292]? + + LA NOURRICE. + + Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal. + + ALCIDON. + + Tu lui promets pourtant. + + LA NOURRICE. + + C'est par où je l'amuse, 105 + Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293]. + + ALCIDON. + + Je viens de le quitter[1294]. + + LA NOURRICE. + + Eh bien! que t'a-t-il dit? + + ALCIDON. + + Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, + Et que rendant toujours quelque petit service, + Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110 + + LA NOURRICE. + + Moindre qu'il ne présume. Et toi? + + ALCIDON. + + Je l'ai poussé + A s'enhardir un peu plus que par le passé, + Et découvrir son mal à celle qui le cause. + + LA NOURRICE. + + Pourquoi? + + ALCIDON. + + Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose + Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295]; 115 + L'autre, que ta maîtresse après ce compliment + Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire. + + LA NOURRICE. + + Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296] + Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît; + Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120 + Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe + Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298]. + + ALCIDON. + + Et lors? + + LA NOURRICE. + + Je te réponds de ce que tu chéris. + Cependant continue à caresser Doris; + Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125 + De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300]. + + ALCIDON. + + A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301] + N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: + Tu rirois trop de voir comme je la cajole. + + LA NOURRICE. + + Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130 + + ALCIDON. + + Cette jeune étourdie est si folle de moi, + Quelle prend chaque mot pour article de foi; + Et son frère, pipé du fard de mon langage, + Qui croit que je soupire après son mariage, + Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135 + Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours; + Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, + J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; + Tantôt il faut du temps pour le consentement + D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140 + Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle. + + LA NOURRICE. + + Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303], + S'il avoit découvert un si long entretien. + Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien. + + ALCIDON. + + Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145 + + LA NOURRICE. + + Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare. + + ALCIDON. + + Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent. + + LA NOURRICE. + + Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304]. + + +SCÈNE III. + +CHRYSANTE, DORIS. + + CHRYSANTE. + + C'est trop désavouer une si belle flamme, + Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150 + Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur; + Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur. + Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,» + C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, + Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155 + + DORIS. + + Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. + Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse + M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. + Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; + Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, 160 + Toujours libre, et qui garde une amitié sincère + A celui qui voudra me prescrire une mère. + + CHRYSANTE. + + Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit. + + DORIS. + + Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! + Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165 + + CHRYSANTE. + + Ne crains pas que je veuille user de ma puissance: + Je croirois en produire un trop cruel effet, + Si je te séparois d'un amant si parfait. + + DORIS. + + Vous le connoissez mal: son âme a deux visages, + Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170 + Il a beau m'accabler de protestations, + Je démêle aisément toutes ses fictions; + Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]: + Nous nous entre-payons d'une même monnoie; + Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175 + Attend toujours celui que vous voudrez choisir: + Votre vouloir du mien absolument dispose. + + CHRYSANTE. + + L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. + Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, + Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180 + + DORIS. + + Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie; + Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie. + + CHRYSANTE. + + Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306] + Qu'un certain t'entretint assez paisiblement. + + DORIS. + + Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185 + + CHRYSANTE. + + Lui-même. + + DORIS. + + Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange! + Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. + Soit que quelque raison en secret le retînt[1307], + Soit que son bel esprit me jugeât incapable + De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190 + Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos + A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308]; + Il me mena danser deux fois sans me rien dire. + + CHRYSANTE. + + Mais ensuite[1309]? + + DORIS. + + La suite est digne qu'on l'admire[1310]. + Mon baladin muet se retranche en un coin, 195 + Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; + Après m'avoir de là longtemps considérée, + Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, + Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: + «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200 + (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.) + Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, + Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: + «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.» + Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205 + Et pour toute réplique il se mit à sourire. + Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; + Et retrouvant un peu l'usage de la voix, + Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle, + Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210 + Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312]; + Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; + L'amour, je vous assure, est une belle chose; + Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; + La ville est en hiver tout autre que les champs; 215 + Les charges à présent n'ont que trop de marchands; + On n'en peut approcher.» + + CHRYSANTE. + + Mais enfin que t'en semble? + + DORIS. + + Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, + Ni qui mêle en discours tant de diversités. + + CHRYSANTE. + + Il est nouveau venu des universités, 220 + Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313], + Sans deux successions que de plus il espère, + Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui + Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui. + + DORIS. + + Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225 + + CHRYSANTE. + + Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage? + + DORIS. + + Je douterois plutôt si je serois au sien. + + CHRYSANTE. + + Je sais qu'assurément il te veut force bien; + Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314], + Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230 + + DORIS. + + Commandez seulement, Madame, et mon devoir + Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir. + + CHRYSANTE. + + Ma fille, te voilà telle que je souhaite. + Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. + Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235 + Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours; + Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue, + Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. + Au regard d'Alcidon tu dois continuer, + Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240 + Il faut jouer au fin contre un esprit si double. + + DORIS. + + Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble. + + CHRYSANTE. + + Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout. + + DORIS. + + Madame, avisez-y: je vous remets le tout. + + CHRYSANTE. + + Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245 + Doit rompre, ou nous donner une entière assurance. + + +SCÈNE IV. + +CHRYSANTE, GÉRON. + + CHRYSANTE. + + Ils se sont vus enfin. + + GÉRON. + + Je l'avois déjà su, + Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317], + Du moins quant à Florange. + + CHRYSANTE. + + Eh bien! mais qu'est-ce encore? + Que dit-il de ma fille? + + GÉRON. + + Ah! Madame, il l'adore! 250 + Il n'a point encor vu de miracles pareils: + Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; + L'enflure de son sein, un double petit monde; + C'est le seul ornement de la machine ronde. + L'amour à ses regards allume son flambeau, 255 + Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; + Diane n'eut jamais une si belle taille; + Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille; + Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; + Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260 + + CHRYSANTE. + + Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318] + Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie. + + GÉRON. + + Madame, je vous jure, il pèche innocemment, + Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement. + C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? + Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319], + Plus favorablement de son intention; + Et pour mieux vous montrer où va sa passion, + Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, + Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270 + + CHRYSANTE. + + Non, non. + + GÉRON. + + Vous savez donc les deux difficultés + Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]? + + CHRYSANTE. + + Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre. + + GÉRON. + + «Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, + Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275 + Accorde tout plutôt que de plus différer. + Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, + Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.» + Mais qu'en dit votre fille? + + CHRYSANTE. + + Elle suivra mon choix[1321], + Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280 + Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: + Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, + Et qu'elle s'accommode aux solides raisons + Qui forment à présent les meilleures maisons. + + GÉRON. + + A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322] + Dégager ma parole, et vous donner la sienne? + + CHRYSANTE. + + Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, + Pour disposer mon fils à son contentement[1323]. + Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, + Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290 + Assez d'occasions s'offrent aux amoureux. + + GÉRON. + + Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]! + + +SCÈNE V. + +PHILISTE, CLARICE. + + PHILISTE. + + Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325], + Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites: + Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295 + + CLARICE. + + Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez + De vous dire, à présent que nous faisons retraite, + Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite. + + PHILISTE. + + Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, + Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300 + + CLARICE. + + Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle. + + PHILISTE. + + Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle. + + CLARICE. + + Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! + Deux filles possédoient seules ton entretien[1327]; + Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305 + De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance. + + PHILISTE. + + Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: + Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, + Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328]. + + CLARICE. + + Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310 + Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu + Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu. + + PHILISTE. + + Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles. + + CLARICE. + + Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles. + + PHILISTE. + + Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315 + Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups, + Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331] + Mille et mille raisons d'un éternel hommage. + + CLARICE. + + O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]! + Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320 + Mais tu le veux cacher. + + PHILISTE. + + Que dites-vous, Madame[1333]? + Un de ces deux objets captiveroit mon âme! + Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon coeur + Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur. + + CLARICE. + + Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325 + Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, + Elles dont les beautés captivent mille amants? + + PHILISTE. + + Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334], + Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître + D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître; + Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, + Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335], + Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible + Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible. + + CLARICE. + + On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335 + Revenons au propos que tu veux éviter[1336]. + Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse; + Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse.... + + PHILISTE. + + Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, + N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. 340 + Si blessé des regards de quelque beau visage, + Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage.... + + CLARICE. + + Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu. + + PHILISTE. + + C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, + Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345 + Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337], + Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est: + Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît; + A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, + Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350 + Son oeil semble à regret nous donner ses regards, + Et les jette à la fois souvent de toutes parts, + Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338] + Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; + Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, 355 + Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: + Gai, complaisant, actif.... + + CLARICE. + + Enfin que veux-tu dire? + + PHILISTE. + + Que par ces actions que je viens de décrire, + Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, + Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360 + + CLARICE. + + Pour faire un jugement d'une telle importance, + Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance. + Te verra-t-on demain? + + PHILISTE. + + Madame, en doutez-vous? + Jamais commandements ne me furent si doux: + Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365 + Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]: + Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342]. + + CLARICE. + + Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents + C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, + Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370 + + PHILISTE. + + Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour + Pour un sujet si haut les effets de l'amour. + + +SCÈNE VI. + + CLARICE. + + Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre, + Et ses desirs aux miens se font assez comprendre; + Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375 + L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. + Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, + Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! + Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses voeux, + Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380 + Et ses discours pourroient forcer ma modestie + A l'assurer bientôt de notre sympathie; + Mais le peu de rapport de nos conditions + Ote le nom d'amour à ses submissions; + Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385 + Le remède me manque, et mon mal continue. + Il me sert en esclave, et non pas en amant, + Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]! + Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire? + Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390 + Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, + Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux. + + +FIN DU PREMIER ACTE. + + [1268] Dans les éditions de 1634-1668: «amoureux de Doris, qui ne + paroît point.» + + [1269] Ces mots manquent dans l'édition de 1634. + + [1270] _Var._ Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode. + (1634-57) + + [1271] _Var._ Mais la tienne pour moi seroit fort incommode. + (1634-68) + + [1272] _Var._ Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine. + (1634-57) + + [1273] _Var._ C'en est trop présumer, cette beauté divine + Avec juste raison prend pour stupidité + Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité. + PHIL. Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-60) + + [1274] _Var._ Sans te mettre en souci du feu qui me consomme, + Apprends comme l'amour se traite en honnête homme: + Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57) + + [1275] _Var._ Et nous laissant conduire à nos brusques saillies + Au lieu de notre amour lui montrer nos folies, + Qu'un superbe dédain punisse au même instant. (1634-57) + + [1276] _Var._ Sans en rien protester, rendons-lui du service. + (1634) + + [1277] _Var._ Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-57) + + [1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de _Mélite_, et la note + [485] qui s'y rapporte. + + [1279] C'est-à-dire, leur haine contre l'amour aurait beau être + extrême, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et + non pas sur la chose. + + [1280] _Var._ Suive qui le voudra ce nouveau procédé: + Mon feu me déplairoit d'être ainsi gourmandé. (1634-57) + + [1281] On appelle _eau d'ange_ «une eau d'une odeur très-agréable, + faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses + odoriférantes.» (_Dictionnaire de l'Académie de_ 1694.) + + [1282] _Var._ Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde! + Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde. (1634) + + [1283] _Var._ A perdre sottement tes discours et tes pas. + (1634-57) + + [1284] _Var._ Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle, + Et qu'ainsi ton silence et l'inégalité + S'opposent à la fois à ta témérité. + PHIL. Crois que de la façon que j'ai su me conduire. (1634-57) + + [1285] _Var._ Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi; + Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57) + + [1286] _Var._ Ses soupirs et les miens font un secret langage. + (1634-60) + + [1287] _Var._ [Par où son coeur au mien à tous moments s'engage;] + Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisément, + Et quand quelques baisers sont dus par compliment.... + ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dénie? + PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie: + Parmi la bienséance, il m'est aisé de voir + Que l'amour me les donne autant que le devoir. + En cette occasion, c'est un plaisir extrême, + Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime, + Abuse dextrement de cette liberté + Que permettent les lois de la civilité, + Et que le peu souvent que ce bonheur arrive, + Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive: + Notre flamme irritée en croît de jour en jour. + [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57) + + [1288] _Var._ Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis. + (1634-57) + _Var._ Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660) + + [1289] _Var._ Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer. + (1634-60) + + [1290] Ce mot manque dans l'édition de 1634. + + [1291] _Var._ Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57) + + [1292] _Var._ LA NOURR. La belle question! Quoi? + ALC. Que Philiste.... + LA NOURR. Eh bien? + ALC. C'est en toi qu'il espère. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien. + [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)] + + [1293] _Var._ Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse. + (1634-64) + + [1294] _Var._ Je le viens de quitter. (1634-60) + + [1295] _Var._ Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement. + (1634) + + [1296] _Var._ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire. + (1634-57) + + [1297] _Var._ Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit. + (1634-57) + + [1298] _Var._ Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce. + (1634-57) + + [1299] _Var._ Qui, son frère ébloui par cette accorte feinte. + (1663 et 64) + + [1300] _Var._ De ce que nous brassons n'ait ni soupçon, ni crainte. + (1634) + + [1301] Quand Corneille écrivait _la Veuve_, il y avait une + vingtaine d'années qu'avait paru le roman où figure ce modèle des + amants: c'est en 1610 que d'Urfé a publié la première partie de + _l'Astrée_. + + [1302] _Var._ D'un oncle dont j'espère un bon avancement. + (1634-57) + + [1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641]. + + [1304] La leçon de 1644: + + Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent, + + est évidemment une faute d'impression. + + [1305] _Var._ Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie. + (1634-57) + + [1306] _Var._ En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57) + + [1307] _Var._ Soit que quelque raison secrète le retint. (1634-57) + + [1308] _Var._ A grand'peine en une heure étoient de quatre mots. + (1634-57) + + [1309] _Var._ CHRYS. Oui, mais après? + DOR. Après? C'est bien le mot pour rire. + Mon baladin muet se retire en un coin, + Content de m'envoyer des oeillades de loin; + Enfin, après m'avoir longtemps considérée + Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée. (1634-57) + + [1310] _Var._ Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64) + + [1311] _Var._ Après cette réponse, il eut don de silence, + Surpris, comme je crois, par quelque défaillance. + [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57) + + [1312] _Var._ Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré. + (1634-57) + + [1313] _Var._ Au demeurant fort riche, et que la mort d'un père, + Sans deux successions encore qu'il espère. (1634-57) + + [1314] _Var._ Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte. + (1634-57) + + [1315] Voyez p. 180, note [598]. + + [1316] _Var._ [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.] + DOR. Mon frère, qui croira sa poursuite abusée, + Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634) + + [1317] _Var._ Madame, et les effets ne m'en ont pas déçu, + Au moins quant à Florange. (1634-57) + + [1318] _Var._ Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rêveries; + Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57) + + [1319] _Var._ Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grâce. + (1634-57) + + [1320] _Var._ Qui jusqu'à maintenant nous tiennent arrêtés. (1634) + + [1321] _Var._ CHRYS. Ainsi que je voulois, + Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-63) + + [1322] _Var._ A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne. + (1634-57) + + [1323] _Var._ Pour disposer mon fils à mon contentement. (1634-57) + + [1324] _Var._ Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux. + (1634-57) + + [1325] _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57) + _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60) + + [1326] _Var._ Au moins en apparence, à vous bien recevoir. + CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57) + + [1327] _Var._ [Deux filles possédoient seules ton entretien;] + Et ce que nous étions de femmes méprisées, + Nous servions cependant d'objets à vos risées. + PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers; + Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers, + [Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.] (1634-57) + + [1328] _Trouver à dire_, trouver qu'il manque quelque chose ou + quelqu'un. Voyez le _Lexique_. + + [1329] _Var._ Avec ces beaux esprits je n'étois qu'en martyre. (1634) + + L'édition de 1634 porte: + + Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre; + + mais il y a dans _Les plus notables fautes survenues en + l'impression_: «Lisez _beaux esprits_.» Néanmoins Corneille n'a + tenu compte de cette correction dans aucune des éditions + suivantes. Dans les unes, de 1644 à 1657, on lit, comme l'on voit, + _bons esprits_, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 à + 1682, deux fois, aux vers 308 et 310. + + [1330] _Var._ Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous. + (1634) + + [1331] _Var._ Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange + Mille sujets nouveaux d'éternelle louange. (1634-57) + + [1332] _Var._ O la subtile ruse! ô l'excellent détour! (1634-68) + + [1333] _Var._ De l'amour! moi, Madame, + Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme! + Croyez-moi, s'il vous plaît, que mon affection + Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57) + + [1334] _Var._ Quelque autre trouveroit leurs visages charmants. + (1634-57) + + [1335] _Var._ [Fait que je n'y remarque aucunes raretés,] + Vu que ce qui seroit de soi-même admirable, + A peine auprès de vous demeure supportable. (1634-57) + + [1336] _Var._ Revenons aux propos que tu veux éviter. (1634-57) + + [1337] _Var._ L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime. + (1634-57) + + [1338] _Var._ Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guidée. + (1634-57) + + [1339] _Var._ Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher. + (1634-60) + + [1340] _Var._ Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise. + (1634-57) + _Var._ Éloigné de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise. + (1660-68) + + [1341] _Var._ Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise. + (1634-68) + + [1342] _Var._ Un chagrin éternel triomphe de mes sens. + CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57) + + [1343] _Var._ Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse. + (1634-57) + _Var._ Ce compliment n'est bon qu'auprès une maîtresse. + (1660) + + [1344] _Var._ Tant mon grade s'oppose à mon contentement. + (1634-64) + + + + +ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + + PHILISTE[1345]. + + Secrets tyrans de ma pensée, + Respect, amour, de qui les lois + D'un juste et fâcheux contre-poids 395 + La tiennent toujours balancée, + Que vos mouvements opposés[1346], + Vos traits, l'un par l'autre brisés, + Sont puissants à s'entre-détruire! + Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400 + Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, + Que leur combat est rude au milieu de mon coeur! + + Moi-même je fais mon supplice + A force de leur obéir[1347]; + Mais le moyen de les haïr? 405 + Ils viennent tous deux de Clarice; + Ils m'en entretiennent tous deux, + Et forment ma crainte et mes voeux[1348] + Pour ce bel oeil qui les fait naître; + Et de deux flots divers mon esprit agité, 410 + Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître, + Blâme sa retenue et sa témérité. + + Mon âme, dans cet esclavage, + Fait des voeux qu'elle n'ose offrir; + J'aime seulement pour souffrir; 415 + J'ai trop et trop peu de courage: + Je vois bien que je suis aimé, + Et que l'objet qui m'a charmé + Vit en de pareilles contraintes. + Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420 + Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, + Pour accroître son mal, je fuis ma guérison. + + Elle brûle, et par quelque signe + Que son coeur s'explique avec moi[1349], + Je doute de ce que je voi[1350], 425 + Parce que je m'en trouve indigne. + Espoir, adieu; c'est trop flatté: + Ne crois pas que cette beauté + Daigne avouer de telles flammes[1351]; + Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430 + Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, + Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher. + + Pauvre amant, vois par son silence + Qu'elle t'en commande un égal, + Et que le récit de ton mal 435 + Te convaincroit d'une insolence. + Quel fantasque raisonnement! + Et qu'au milieu de mon tourment + Je deviens subtil à ma peine! + Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440 + Par un contraire effet change l'amour en haine[1352], + Et malgré mon bonheur me rendre malheureux? + + Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle + Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle! + Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445 + C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. + Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353] + A me couler sans bruit derrière cette porte[1354], + Pour écouter de là, sans en être aperçu, + En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450 + Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]: + Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, + Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer + Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356]. + + +SCÈNE II. + +CLARICE, LA NOURRICE. + + CLARICE. + + Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455 + Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. + Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357] + La perte d'un mari que je puis réparer[1358]! + Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! + N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! 460 + Le voir toujours languir dessous ma dure loi! + Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi. + + LA NOURRICE. + + Madame, mon avis au vôtre ne résiste + Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359]. + Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465 + Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix. + + CLARICE. + + Brise là ce discours dont mon amour s'irrite: + Philiste n'en voit point qui le passe en mérite. + + LA NOURRICE. + + Je ne remarque en lui rien que de fort commun, + Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470 + + CLARICE. + + Que ton aveuglement en ce point est extrême! + Et que tu connois mal et Philiste et moi-même, + Si tu crois que l'excès de sa civilité + Passe jamais chez moi pour importunité! + + LA NOURRICE. + + Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475 + A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége. + + CLARICE. + + Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur, + A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur. + + LA NOURRICE. + + Il aime votre bien, et non votre personne. + + CLARICE. + + Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480 + Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, + Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts. + + LA NOURRICE. + + La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, + Voudroient un successeur de plus haute noblesse. + + CLARICE. + + S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485 + Philiste le devance en rares qualités; + Il est né gentilhomme, et sa vertu répare + Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: + Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362]. + + LA NOURRICE. + + Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490 + Pour le considérer avec indifférence, + Sans prendre pour mérite une fausse apparence, + La raison feroit voir à vos yeux insensés + Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. + Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495 + J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde: + Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364], + Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365]; + Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée + Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500 + Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, + Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien. + + CLARICE. + + Exercer contre moi de si noirs artifices! + Donner à mon amour de si cruels supplices! + Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505 + Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. + Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367] + Lui faire de mon coeur une ouverture entière, + Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368] + Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510 + + LA NOURRICE. + + Ne précipitez point ce que le temps ménage; + Vous pourrez à loisir éprouver son courage. + + CLARICE. + + Ne m'importune plus de tes conseils maudits, + Et sans me répliquer fais ce que je te dis. + + +SCÈNE III. + +PHILISTE, LA NOURRICE. + + PHILISTE. + + Je te ferai cracher cette langue traîtresse. 515 + Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, + Détestable sorcière? + + LA NOURRICE. + + Eh bien, quoi? qu'ai-je fait? + + PHILISTE. + + Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]? + + LA NOURRICE. + + Quel forfait? + + PHILISTE. + + Peut-on voir lâcheté plus hardie? + Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! 520 + + LA NOURRICE. + + Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison? + + PHILISTE. + + Est-ce ainsi qu'on le tient? + + LA NOURRICE. + + Parlons avec raison: + Que t'avois-je promis? + + PHILISTE. + + Que de tout ton possible + Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible, + Et la disposerois à recevoir mes voeux. 525 + + LA NOURRICE. + Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]? + + PHILISTE. + + Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite. + + LA NOURRICE. + + Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, + Jeune et simple novice en matière d'amour, + Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour. 530 + Flatter de nos discours les passions des dames[1371], + C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; + C'est traiter lourdement un délicat effet; + C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]: + Moi, qui de ce métier ai la haute science, 535 + Et qui pour te servir brûle d'impatience, + Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, + J'ai su croître sa flamme en la contredisant; + J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373], + Un amour étouffé sous un honteux silence, 540 + Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs, + Dont la soif irritée avance tes plaisirs. + + PHILISTE. + + A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374]; + Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse. + + LA NOURRICE. + + Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. 545 + La raison et l'amour sont ennemis jurés; + Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, + Il ne peut endurer que l'autre le gourmande: + Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit; + Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. 550 + Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375] + Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles: + Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? + Entrez, on vous attend; ces discours superflus + Reculent votre bien, et font languir Clarice. 555 + Allez, allez cueillir les fruits de mon service: + Usez bien de votre heur et de l'occasion. + + PHILISTE. + + Soit une vérité, soit une illusion + Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376], + Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, 560 + Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, + Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377]. + + LA NOURRICE. + + Que de propos perdus! Voyez l'impatiente + Qui ne peut plus souffrir une si longue attente. + + +SCÈNE IV. + +CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE. + + CLARICE. + + Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, 565 + Devinez la façon dont je veux vous punir. + + PHILISTE. + + M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue? + + CLARICE. + + Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue: + Vous bannir de mes yeux! une si dure loi + Feroit trop retomber le châtiment sur moi, 570 + Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même. + + PHILISTE. + + L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime. + + CLARICE. + + Aussi, que savez-vous si vos perfections + Ne vous ont rien acquis sur mes affections? + + PHILISTE. + + Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître 575 + Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître. + + CLARICE. + + N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés, + Pour vous priser de bouche autant que vous valez? + Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites? + Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; 580 + Laissez-moi me flatter de cette vanité, + Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, + Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, + Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible: + Une si douce erreur tâche à s'autoriser; 585 + Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser? + + PHILISTE. + + Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame, + Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. + Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets + Se donnent leur supplice en demeurant secrets. 590 + Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378]; + Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire; + Et près de votre objet, mon unique vainqueur, + Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur. + En vain j'avois appris que la seule espérance[1379] 595 + Entretenoit l'amour dans la persévérance: + J'aime sans espérer, et mon coeur enflammé[1380] + A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé. + L'amour devient servile, alors qu'il se dispense + A n'allumer ses feux que pour la récompense. 600 + Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, + Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer. + + CLARICE. + + Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes, + Préviendra tes desirs et tes justes demandes. + Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381] 605 + Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents. + Donnons-leur, je te prie, une entière assurance; + Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, + Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs + Où sa fausse couleur avoit réduit nos coeurs. 610 + + PHILISTE. + + Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte + Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382]. + + CLARICE. + + Quelle façon étrange! En me voyant brûler, + Tu t'obstines encore à le dissimuler; + Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383] 615 + De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte: + Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384], + Et veux douter encor de cette vérité? + + PHILISTE. + + Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385] + Me surprend, me confond, me paroît incroyable. 620 + Madame, est-il possible? et me puis-je assurer + D'un bien à quoi mes voeux n'oseroient aspirer? + + CLARICE. + + Cesse de me tuer par cette défiance. + Qui pourroit des mortels troubler notre alliance? + Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, 625 + Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]? + Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, + Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]? + + PHILISTE. + + N'ayant jamais été digne d'un tel honneur, + J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. 630 + + CLARICE. + + Pour t'obliger enfin à changer de langage, + Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage, + Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux, + T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux; + Viens le querir, et prendre avec moi la journée 635 + Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388]. + + PHILISTE. + + C'est dont vos seuls avis se doivent consulter: + Trop heureux, quant à moi, de les exécuter! + + LA NOURRICE, seule. + + Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre + Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. 640 + De vos prétentions Alcidon averti[1389] + Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390]. + Je lui vais bien donner de plus sûres adresses + Que d'amuser Doris par de fausses caresses; + Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: 645 + Au lieu de la duper avec ce feint-amour, + Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391], + Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]: + Ainsi, de tous côtés primé par un rival, + Ses affaires sans moi se porteroient fort mal. 650 + + +SCÈNE V. + +ALCIDON, DORIS. + + ALCIDON. + + Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme + Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme. + + DORIS. + + Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. + Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu: + C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. 655 + De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393], + Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir + Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir. + + ALCIDON. + + Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394], + Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume. 660 + Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit; + Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit: + J'en hais les vains efforts de ma langue grossière, + Qui manquent de justesse en si belle matière, + Et ne répondant point aux mouvements du coeur, 665 + Te découvrent si peu le fond de ma langueur. + Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée, + Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395], + Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396] + Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend. 670 + + DORIS. + + Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage, + Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397], + Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs + Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs. + Ton amour et le mien ont faute de paroles. 675 + Par un malheur égal ainsi tu me consoles; + Et de mille défauts me sentant accabler, + Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler. + + ALCIDON. + + Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, + Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, 680 + Et tu ne m'aimes pas de la même façon. + + DORIS. + + Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon[1398]; + Tu douterois à tort d'une chose trop claire; + L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. + Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour 685 + Qui te montre quel est envers toi mon amour; + Ma mère en ma faveur brûle de même envie. + + ALCIDON. + + Hélas! ma volonté sous un autre asservie[1399], + Dont je ne puis encore à mon gré disposer, + Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user. 690 + Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, + Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400]; + Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, + Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. + Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte 695 + Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte: + Un peu de temps fait tout. + + DORIS. + + Ne précipite rien. + Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. + Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine, + A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? 700 + Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement, + Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment. + + ALCIDON. + + De moi! C'est offenser une pure innocence. + Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance[1401], + Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. 705 + + DORIS. + + C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi. + + ALCIDON. + + En veux-tu par écrit une entière assurance[1402]? + + DORIS. + + Elle m'assure assez de ta persévérance; + Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs + Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403]. 710 + + ALCIDON. + + Je l'apporte demain, pour mieux faire connoître.... + + DORIS. + + J'en crois si fortement ce que j'en vois paroître, + Que c'est perdre du temps que de plus en parler. + Adieu; va désormais où tu voulois aller. + Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, 715 + Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404]. + + ALCIDON[1405]. + + Ce brusque adieu m'étonne, et je n'entends pas bien.... + + +SCÈNE VI. + +LA NOURRICE, ALCIDON. + + LA NOURRICE. + + Je te prends au sortir d'un plaisant entretien. + + ALCIDON. + + Plaisant, de vérité, vu que mon artifice + Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice; 720 + Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, + Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin. + + LA NOURRICE. + + Ainsi ton feu se joue? + + ALCIDON. + + Ainsi quand je soupire, + Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406]; + Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[1407], 725 + Dans cette illusion a droit de me flatter. + + LA NOURRICE. + + Elle t'aime? + + ALCIDON. + + Et de plus, un discours équivoque + Lui fait aisément croire un amour réciproque. + Elle se pense belle, et cette vanité + L'assure imprudemment de ma captivité; 730 + Et comme si j'étois des amants ordinaires, + Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires, + Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408], + Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains. + + LA NOURRICE. + + Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, 735 + Avant qu'il soit trois jours Florange la possède[1409]. + + ALCIDON. + + Et qui t'en a tant dit? + + LA NOURRICE. + + Géron m'a tout conté; + C'est lui qui sourdement a conduit ce traité[1410]. + + ALCIDON. + + C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire. + Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; 740 + Et comme j'étois las de me contraindre tant, + La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant. + Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse? + + LA NOURRICE. + + Elle met ton agente au bout de sa finesse. + Philiste assurément tient son esprit charmé: 745 + Je n'aurois jamais cru qu'elle l'eût tant aimé[1411]. + + ALCIDON. + + C'est à faire à du temps. + + LA NOURRICE. + + Quitte cette espérance: + Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, + Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi. + + ALCIDON. + + Que tu demeures froide en te moquant de moi! 750 + + LA NOURRICE. + + Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie. + + ALCIDON. + + C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie.... + + LA NOURRICE. + + Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé[1412] + Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rusé. + Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414]. 755 + + ALCIDON. + + Dépêche, ta longueur m'est un second martyre. + + LA NOURRICE. + + Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, + Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours. + + ALCIDON. + + Et qu'a cela de propre à reculer ma perte? + + LA NOURRICE. + + Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415]. 760 + Aurois-tu du courage assez pour l'enlever? + + ALCIDON. + + Oui, mais il faut retraite après où me sauver[1416]; + Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire + Que d'être partisan d'une action si noire. + Si j'avois un prétexte, alors je ne dis pas 765 + Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas. + + LA NOURRICE. + + On te vole Doris, et ta feinte colère[1417] + Manqueroit de prétexte à quereller son frère! + Fais-en sonner partout un faux ressentiment: + Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, 770 + Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, + Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme. + Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien.... + + ALCIDON. + + Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien. + + LA NOURRICE. + + Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, 775 + Ne faisons plus ensemble aucune conférence, + Et viens quand tu pourras: je t'attends dès demain. + + ALCIDON. + + Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main. + + +FIN DU SECOND ACTE. + + [1345] Dans l'édition de 1634, au-dessous du nom de PHILISTE, on + lit en titre: STANCES. + + [1346] _Var._ Vos mouvements irrésolus + Ont trop de flux et de reflus[1346-a], + L'un m'élève et l'autre m'atterre; + L'un nourrit mon espoir, et l'autre ma langueur. + N'avez-vous point ailleurs où vous faire la guerre, + Sans ainsi vous combattre aux dépens de mon coeur? (1634) + + [1346-a] _Reflus_ paraît avoir été écrit ainsi pour la rime; car + dans ce même vers le mot simple _flux_ se termine régulièrement + par un _x_. + + [1347] _Var._ A force de vous obéir; + Mais le moyen de vous haïr? + Vous venez tous deux de Clarice; + Vous m'en entretenez tous deux, + Et formez ma crainte et mes voeux + Pour ce bel oeil qui vous fait naître. (1634) + + [1348] _Var._ Et formant ma crainte et mes voeux + [Pour ce bel oeil qui les fait naître,] + De deux contraires flots mon esprit agité. (1648) + + [1349] _Var._ Qu'elle me découvre son coeur, + Je le prends pour un trait moqueur, + D'autant que je m'en trouve indigne. (1634-57) + + [1350] Il ne faut pas voir ici une licence poétique destinée à + faciliter la rime. Cette orthographe est partout celle de + Corneille et de ses contemporains. + + [1351] _Var._ Avouât des flammes si basses; + Et par le soin exact qu'elle a de les cacher, + Apprends que si Philiste est en ses bonnes grâces, + [Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.] (1634-57) + _Var._ Avouât de si basses flammes. (1660-64) + + [1352] _Var._ Par un contraire effet change un amour en haine. + (1634-60) + + [1353] _Var._ Je ne sais quelle humeur curieuse m'emporte. + (1634-68) + + [1354] _Var._ A me couler sans bruit dans la prochaine porte. + (1634-57) + + [1355] _Var._ Suivrons-nous cette ardeur? Suivons, à la bonne + heure. (1634-57) + + [1356] _Var._ Celle que notre amour cherche à se déclarer. + (1634-57) + + [1357] _Var._ Être veuve à mon âge, et toujours soupirer. + (1634-57) + + [1358] _Var._ La perte d'un mari que je peux réparer. (1634) + + [1359] _Var._ Qu'en tant que votre ardeur se porte vers Philiste. + (1634-57) + + [1360] _Var._ Sinon qu'il est un peu plus qu'un autre importun. + (1634-57) + + [1361] _Var._ Il précéda Philiste en vaines dignités, + Et Philiste le passe en rares qualités. (1634-57) + + [1362] _Var._ Elle et moi, nous avons trop de quoi l'agrandir. + LA NOURR. Hélas! si vous pouviez un peu vous refroidir. + (1634-57) + + [1363] _Var._ Madame, croyez-moi; j'ai vieilli dans le monde. + (1634-57) + + [1364] _Var._ Éloignez, s'il vous plaît, quelque temps ce charmeur. + (1634-57) + + [1365] _Var._ Faites en son absence essai d'un autre humeur. + (1634, 44 et 48) + + [1366] _Var._ Trahir ainsi mon aise! éteindre un feu si beau! + (1634-57) + + [1367] _Var._ Va querir mon amant: dussé-je la première. (1634-64) + + [1368] _Var._ Je ne permettrai pas qu'il sorte d'avec moi. + (1634-57) + + [1369] _Var._ [Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait?] + Monstre de trahisons, horreur de la nature, + Viens çà que je t'étrangle. LA NOURR. Ah! ah! + PHIL. Crache, parjure, + Ton âme abominable et que l'enfer attend. + LA NOURR. De grâce, quatre mots, et tu seras content. + PHIL. Et je serai content! qui te fait si hardie + D'ajouter l'impudence à tant de perfidie? (1634-57) + + [1370] _Var._ Et quoi? n'est-elle pas au point où tu la veux? + (1634-60) + + [1371] _Var._ Flatter de vos discours les passions des dames. (1660) + + [1372] _Var._ C'est n'y savoir enfin que ce qu'un chacun sait. (1654) + + [1373] _Var._ J'ai su faire éclater avecque violence. (1634-57) + + [1374] _Var._ Qui croira ton babil, la ruse est merveilleuse. + (1634-57) + + [1375] _Var._ Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles + Vous sont de bons témoins de toutes ces merveilles. (1634-57) + + [1376] _Var._ Que ton subtil esprit emploie à ta défense. (1634-57) + + [1377] _Var._ Si d'un mauvais dessein il tire un bon effet. (1634-57) + + [1378] _Var._ Je reçois sans contrainte un amour téméraire; + Mais si j'ose brûler, aussi sais-je me taire. (1634-57) + + [1379] _Var._ En vain j'aurois appris que la seule espérance + (1657) + + [1380] _Var._ J'aime sans espérer, et je ne me promets + Aucun loyer d'un feu qu'on n'éteindra jamais. + L'amour devient servile, alors qu'il se propose + Le seul espoir d'un prix pour son but et sa cause. (1634) + + [1381] _Var._ Ne déguisons plus rien, mon Philiste, il est temps + Qu'un aveu mutuel rende nos feux contents. (1634-57) + + [1382] _Var._ Ne donne à mes amours qu'une moqueuse atteinte[1382-a]. + (1634-54) + _Var._ Ne donne à mes amours qu'une railleuse atteinte. + (1660 et 63) + + [1382-a] Dans l'édition de 1657, il y a _moqueuse feinte_, au lieu de + _moqueuse atteinte_; mais c'est sans doute une faute d'impression. + + [1383] _Var._ Tu veux qu'encore un coup je devienne effrontée, + Pour te dire à quel point mon ardeur est montée: + Tu la vois cependant en son extrémité, + Et tu doutes encor de cette vérité? (1634-57) + + [1384] _Var._ Tu le vois cependant en son extrémité. (1660) + + [1385] _Var._ Oui, j'en doute, et l'excès de ma béatitude + Est le seul fondement de mon incertitude. + Ma reine, est-il possible, et me puis-je assurer. (1634) + + [1386] _Var._ Qui prescrive une règle à mes affections. (1634-60) + + [1387] _Var._ Puis-je pas disposer de ce que je te donne? (1634-57) + + [1388] _Var._ Que termine bientôt notre heureux hyménée. (1663) + + [1389] _Var._ Alcidon, averti de ce que vous brassez, + Va rendre en un moment vos desseins renversés. (1634) + + [1390] _Var._ Vous fera, s'il me croit, un dangereux parti. (1644-57) + + [1391] _Var._ Elle-même le dupe, et par un contre-échange. (1634) + _Var._ Elle-même le dupe, et par un contre-change. (1644-57) + + [1392] _Var._ En écoutant ses voeux reçoit ceux de Florange. (1634-57) + + [1393] _Var._ Eh! de grâce, ma vie, un peu de complaisance: + Tandis que je te tiens, souffre qu'avec loisir. (1634-57) + + [1394] _Var._ En peux-tu recevoir de l'entretien d'un homme + Qui t'explique si mal le feu qui le consomme, + Dont le discours est plat, et pour tout compliment + N'a jamais que ce mot: «Je t'aime infiniment?» + J'ai honte auprès de toi que ma langue grossière + Manque d'expressions et non pas de matière. (1634-57) + + [1395] _Var._ Et voir tous les ressorts de mon âme blessée. (1634-60) + + [1396] _Var._ Que tu verrois un feu bien autre et bien plus grand. + (1634-57) + + [1397] _Var._ Pour y voir comme quoi ma passion m'engage. (1634) + _Var._ Pour voir, jusqu'à quel point ma passion m'engage. + (1644-60) + + [1398] _Var._ Quitte, mon cher souci, quitte ce faux soupçon: + Tu douterois à tort d'une chose si claire. (1634-57) + + [1399] _Var._ Hélas! ma volonté sous une autre asservie. (1652-57) + + [1400] _Var._ Je te fais vainement un don de ma franchise; + Tu sais que ses grands biens ne regardent que moi. (1634-57) + + [1401] _Var._ Si l'effet de mes voeux est hors de ma puissance. + (1634-57) + + [1402] _Var._ Qu'un baiser de nouveau t'en donne l'assurance. + (1634-57) + + [1403] _Var._ [Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.] + ALC. Que cette feinte est belle et qu'elle a d'industrie! + DOR. On a les yeux sur nous, laisse-moi, je te prie. + ALC. Crains-tu que cette vieille en ose babiller[1403-a]? + DOR. Adieu, va maintenant où tu voulois aller. (1634-57) + + [1403-a] Crains-tu que...? DOR. Cette vieille auroit de quoi parler. + (1644-57) + + [1404] _Var._ Qu'il te souvienne au moins que c'est moi qui te quitte. + ALC. Quoi donc, sans un baiser? Je m'en passerai bien. + (1634-57) + + [1405] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1660) + + [1406] _Var._ Je la prends pour un autre et lui dis mon martyre. (1634, + 48, 52 et 57) + + [1407] _Var._ Et sa réponse, au point que je peux souhaiter. (1634) + + [1408] _Var._ Cependant que le sien ressent ce que je feins. (1634-57) + + [1409] _Var._ Paravant qu'il soit peu, Florange la possède. (1634-57) + + [1410] _Var._ [C'est lui qui sourdement a conduit ce traité.] + ALC. Ce n'est pas grand dommage: aussi bien tant de feintes + M'alloient bientôt donner d'ennuyeuses contraintes. + Ils peuvent achever quand ils trouveront bon: + Rien ne les troublera du côté d'Alcidon. + Cependant apprends-moi ce que fait ta maîtresse. + LA NOURR. Elle met la nourrice au bout de sa finesse. (1634-57) + + [1411] _Var._ Je n'eusse jamais cru qu'elle l'eût tant aimé. (1634-60) + + [1412] _Var._ Tu m'as beau supplier; mon esprit épuisé. (1634-60) + + [1413] _Divertir_, détourner. + + [1414] _Var._ Je ne sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. (1634-60) + + [1415] _Var._ Je te peux en tenir la fausse porte ouverte. (1634) + + [1416] _Var._ Que trop, mais je ne sache après où me sauver. + (1634-57) + + [1417] _Var._ Tu n'en saurois manquer, aveugle, considère + Qu'on t'enlève Doris: va quereller son frère, + Fais éclater partout un faux ressentiment. + Trop d'amis s'offriront à venger promptement + L'affront qu'en apparence aura reçu ta flamme, + Et lors (mais sans ouvrir les secrets de ton âme) + Tâche à te servir d'eux. ALC. Ainsi tout ira bien. + [Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.] (1634-57) + _Var._ On t'enlève Doris, et ta feinte colère. (1660) + + + + +ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CÉLIDAN, ALCIDON. + + CÉLIDAN. + + Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frère, + Dont l'infidélité fait naître ta colère; 780 + Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord + N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort. + Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse, + L'honneur a quelque temps combattu ma promesse: + Ce mot d'enlèvement me faisoit de l'horreur; 785 + Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, + N'avoient plus la raison de leur intelligence. + En plaignant ton malheur, je blâmois ta vengeance, + Et l'ombre d'un forfait, amusant ma pitié, + Retardoit les effets dus à notre amitié [1418]. 790 + Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète; + Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. + Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, + N'a que trop mérité qu'on le prive du sien: + Après son action la tienne est légitime; 795 + Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419]. + + ALCIDON. + + Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur + Pour en faire sous main Florange possesseur[1420]. + Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice? + Il lui fait recevoir mes offres de service; 800 + Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421], + Je me vante partout du bonheur de mon feu. + Cependant il me l'ôte, et par cette pratique, + Plus mon amour est su, plus ma honte est publique. + + CÉLIDAN. + + Après sa trahison, vois ma fidélité: 805 + Il t'enlève un objet que je t'avois quitté. + Ta Doris fut toujours la reine de mon âme; + J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, + Sans jamais témoigner que j'en étois épris, + Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix; 810 + Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange. + Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, + Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas[1422], + Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas. + + ALCIDON. + + Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815 + Que je te veux de mal[1423] de cette retenue! + Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert? + + CÉLIDAN. + + Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert; + Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, + J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820 + + ALCIDON. + + Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger; + Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424]. + Je souffre maintenant la honte de sa perte, + Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte, + De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825 + Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. + Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425], + Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, + Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour + Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830 + + CÉLIDAN. + + Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire; + Doris sur ton esprit reprendroit son empire: + Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous. + + ALCIDON. + + Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous + D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835 + + CÉLIDAN. + + Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses; + Il n'y va pas de tant; résolvons seulement + Du jour et des moyens de cet enlèvement. + + ALCIDON. + + Mon secret n'a besoin que de ton assistance. + Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840 + La beauté dont mon traître adore les attraits[1428] + Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais; + J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte; + Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. + Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845 + Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, + Et de nous, et du coup, l'entière connoissance. + + CÉLIDAN. + + Si Clarice une fois est en notre puissance, + Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, + Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850 + Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430], + Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, + Retournons sur nos pas, et soudain effaçons + Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons. + + ALCIDON. + + Ton salutaire avis est la même prudence; 855 + Et déjà je prépare une froide impudence + A m'informer demain, avec étonnement, + De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement. + + CÉLIDAN. + + Adieu; j'y vais mettre ordre. + + ALCIDON. + + Estime qu'en revanche + Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860 + + +SCÈNE II. + + ALCIDON[1431]. + + Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité! + Ou pour la mieux nommer, que de stupidité, + Dont le manque de sens se cache et se déguise + Sous le front spécieux d'une sotte franchise! + Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865 + Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur! + Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode + A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, + Et qui nous font souvent cent protestations, + Et contre les effets ont mille inventions! 870 + Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue, + Et l'attente déjà de me servir le tue. + J'admire cependant par quel secret ressort + Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, + Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875 + Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse, + Et qu'ayant comme moi caché sa passion, + Nous n'avons différé que de l'intention, + Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432], + Et pour moi.... + + +SCÈNE III. + +PHILISTE, ALCIDON. + + PHILISTE. + + Je t'y prends, rêveur. + + ALCIDON. + + Oui, par derrière. + C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font. + + PHILISTE. + + Je te vois accablé d'un chagrin si profond, + Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. + Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue? + Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885 + + ALCIDON. + + Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien, + Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433] + A bien dissimuler met la vertu des hommes; + Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434] + Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890 + Et que souvent de bouche un dessein se propose, + Cependant que l'esprit songe à toute autre chose. + + PHILISTE. + + Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps, + Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435]. + Le monde est un chaos, et son désordre excède 895 + Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède. + N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions; + Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions, + A des gens comme nous ce n'est qu'une folie. + Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900 + Je te veux faire part de mes contentements. + Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, + Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, + Clarice est à Philiste. + + ALCIDON. + + Et Doris, à Florange. + + PHILISTE. + + Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905 + J'aurai perdu la vie avant que cela soit. + + ALCIDON. + + Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce: + Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe. + + PHILISTE. + + Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438], + Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910 + Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire + De régler sur les biens une pareille affaire[1439]: + Un si honteux motif leur fait tout décider, + Et l'or qui les aveugle a droit de les guider: + Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915 + Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme, + Je lui fis bien savoir que mon consentement + Ne dépendroit jamais de son aveuglement, + Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée, + Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920 + Ma soeur accortement feignoit de l'écouter; + Non pas que son amour n'osât lui résister, + Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441] + Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie: + Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925 + Réveille puissamment un amour languissant. + + ALCIDON. + + Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. + Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule, + Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442]. + Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930 + Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir _Mélite_, + Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]: + Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur, + Et je la veux traiter avec même douceur. + Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935 + Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444]; + Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445], + Ne posséda jamais la raison qu'à demi. + J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage; + Sa foiblesse la force à devenir volage. 940 + Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi; + Et mon courroux entier se réserve pour toi, + Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître, + Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, + Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945 + Par ce damnable appas, un facile succès. + Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse + Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse; + Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour, + Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950 + + PHILISTE. + + Ces soupçons dissipés par des effets contraires, + Nous renouerons bientôt une amitié de frères. + Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux + Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux, + Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie! 955 + A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447]; + Mais malgré.... + + ALCIDON. + + Laisse là ces propos superflus: + Ces protestations ne m'éblouissent plus; + Et ma simplicité, lasse d'être dupée, + N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960 + + PHILISTE. + + Étrange impression d'une jalouse erreur, + Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur! + Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne; + Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne, + Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965 + Que par le tien je veuille éviter mon trépas. + Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, + Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. + Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448]; + Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970 + + ALCIDON. + + Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450]. + + PHILISTE. + + C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage. + On n'a point encor vu que ce manque de coeur + M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur. + Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975 + Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère, + Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux, + J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. + Mais après les efforts de cette déférence[1451], + Si tu gardes encor la même violence, 980 + Peut-être saurons-nous apaiser autrement + Les obstinations de ton emportement. + + ALCIDON, seul. + + Je crains son amitié plus que cette menace: + Sans doute il va chasser Florange de ma place. + Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985 + Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins! + + +SCÈNE IV. + +CHRYSANTE, DORIS. + + CHRYSANTE. + + Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable! + Et ta dextérité me semble incomparable: + Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453]. + + DORIS. + + Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990 + Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454]. + Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire + Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, + Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur + Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455]; + Enfin que je le quitte. + + CHRYSANTE. + + Il est donc une souche, + S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. + Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités? + + DORIS. + + Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456], + Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000 + + CHRYSANTE. + + De Florange! et comment en osois-tu parler? + + DORIS. + + Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer; + Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque. + + CHRYSANTE. + + Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque, + Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005 + Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, + Qui souvent malgré nous se termine en querelle. + + DORIS. + + Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459] + Pour la première fois qu'il m'en viendra conter. + + CHRYSANTE. + + Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010 + + DORIS. + + N'en ayez pas de peur. + + CHRYSANTE. + + Quoi que l'on se propose, + Assez souvent l'issue.... + + DORIS. + + On vous veut quelque chose, + Madame, je vous laisse. + + CHRYSANTE. + + Oui, va-t'en; il vaut mieux + Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux. + + +SCÈNE V. + +CHRYSANTE, GÉRON. + + CHRYSANTE. + + Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015 + Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, + Et s'emporte si fort en faveur d'un ami, + Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. + Encore une remise; et que tandis Florange + Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020 + Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui + (Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui. + + GÉRON. + + Florange, impatient de n'avoir pas encore + L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore, + Ne pourra consentir à ce retardement. 1025 + + CHRYSANTE. + + Le tout en ira mieux pour son contentement. + Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, + Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse, + Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462], + Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030 + + GÉRON. + + Madame, il ne faut point tant de discours frivoles; + Je ne fus jamais homme à porter des paroles, + Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir; + Si monsieur votre fils.... + + CHRYSANTE. + + Je l'aperçois venir. + + GÉRON. + + Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035 + + CHRYSANTE. + + Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère. + + +SCÈNE VI. + +CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463]. + + PHILISTE. + + Te voilà donc ici, peste du bien public, + Qui réduis les amours en un sale trafic! + Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. + Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040 + + GÉRON. + + Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]? + Je ne sortis jamais des termes de l'honneur; + Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465]. + + PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée. + + Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie; + Ceux-ci seront pour toi. + + +SCÈNE VII. + +CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS. + + CHRYSANTE. + + Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045 + + PHILISTE. + + J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet. + + CHRYSANTE. + + Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne. + + PHILISTE. + + Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne; + Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466], + Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050 + + CHRYSANTE. + + Il vient sous mon aveu. + + PHILISTE. + + Votre aveu ne m'importe; + C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]: + Autrement, il saura ce que pèsent mes coups. + + CHRYSANTE. + + Est-ce là le respect que j'attendois de vous? + + PHILISTE. + + Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, 1055 + Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache: + Je suis prêt d'expier avec mille tourments + Ce que je mets d'obstacle à vos contentements. + + CHRYSANTE. + + Souffrez que la raison règle votre courage; + Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060 + L'affaire qui se traite apporte à votre soeur. + Le bien est en ce siècle une grande douceur: + Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même + N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. + Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065 + + PHILISTE. + + Vous la forcez vous-même à cette élection: + Je suis de ses amours le témoin oculaire. + + CHRYSANTE. + + Elle se contraignoit seulement pour vous plaire. + + PHILISTE. + + Elle doit donc encor se contraindre pour moi. + + CHRYSANTE. + + Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070 + + PHILISTE. + + Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine. + + CHRYSANTE. + + Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine? + + PHILISTE. + + Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, + Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis. + + CHRYSANTE. + + Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075 + + PHILISTE. + + Sa promesse me donne une entière puissance. + + CHRYSANTE. + + Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger. + + PHILISTE. + + Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager? + + CHRYSANTE. + + Il la faut révoquer, comme elle sa promesse. + + PHILISTE. + + Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080 + Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469].... + + CHRYSANTE. + + Quel violent esprit! + + PHILISTE. + + Que s'il ne se départ + D'une place chez nous par surprise occupée, + Je ne le trouve point sans une bonne épée. + + CHRYSANTE. + + Attends un peu. Mon fils.... + + PHILISTE, à Lycas[1470]. + + Marche, mais promptement. + + CHRYSANTE, seule. + + Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]! + Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère + Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère. + Déplorable! le ciel te veut favoriser + D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090 + Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, + Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage. + + +SCÈNE VIII. + + CLARICE, dans son jardin[1472]. + + Chers confidents de mes desirs, + Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude, + Ce n'est plus avec des soupirs 1095 + Que je viens abuser de votre solitude; + Mes tourments sont passés, + Mes voeux sont exaucés, + La joie aux maux succède[1473]: + Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100 + Et pour dire en un mot le bien que je possède, + Mon Philiste est à moi. + + En vain nos inégalités + M'avoient avantagée à mon désavantage. + L'amour confond nos qualités, 1105 + Et nous réduit tous deux sous un même esclavage. + L'aveugle outrecuidé + Se croiroit mal guidé + Par l'aveugle fortune; + Et son aveuglement par miracle fait voir 1110 + Que quand il nous saisit, l'autre nous importune, + Et n'a plus de pouvoir. + + Cher Philiste, à présent tes yeux, + Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre, + Et tes propos mystérieux, 1115 + Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre. + Notre libre entretien + Ne dissimule rien; + Et ces respects farouches + N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120 + L'amour est maintenant le maître de nos bouches + Ainsi que de nos coeurs. + + Qu'il fait bon avoir enduré! + Que le plaisir se goûte au sortir des supplices! + Et qu'après avoir tant duré, 1125 + La peine qui n'est plus augmente nos délices! + Qu'un si doux souvenir + M'apprête à l'avenir + D'amoureuses tendresses! + Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130 + Et que j'estimerai chèrement ces caresses + Qui m'auront tant coûté! + + Mon heur me semble sans pareil[1474]; + Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475], + Je ne crois pas que le soleil.... 1135 + + +SCÈNE IX. + +CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE. +LA NOURRICE. + + CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476]. + + Cocher, attends-nous là. + + CLARICE. + + D'où provient ce murmure? + + ALCIDON. + + Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477]; + Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort. + + CLARICE. + + Aux voleurs! au secours! + + LA NOURRICE. + + Quoi! des voleurs, Madame? + + CLARICE. + + Oui, des voleurs, Nourrice. + + LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice, + et l'empêche de fuir[1478]. + + Ah! de frayeur je pâme. 1140 + + CLARICE. + + Laisse-moi, misérable. + + CÉLIDAN. + + Allons, il faut marcher, + Madame; vous viendrez. + + CLARICE. + + (Célidan lui met la main sur la bouche[1479].) + + Aux vo...[1480]. + + CÉLIDAN. + + (Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].) + + Touche, cocher. + + +SCÈNE X. + +LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR. + + LA NOURRICE, seule. + + Sortons de pâmoison, reprenons la parole; + Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle. + Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145 + Ils n'en seront pas tous également contents[1482]; + Et Philiste demain, cette nouvelle sue, + Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. + Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté + Je fasse aller après par un autre côté. 1150 + A présent il est temps que ma voix s'évertue. + Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue, + On enlève Madame! amis, secourez-nous; + A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous, + Doraste, Polymas, Listor. + + POLYMAS. + + Qu'as-tu, Nourrice? 1155 + + LA NOURRICE. + + Des voleurs.... + + POLYMAS. + + Qu'ont-ils fait? + + LA NOURRICE. + + Ils ont ravi Clarice. + + POLYMAS. + + Comment? ravi Clarice? + + LA NOURRICE. + + Oui; suivez promptement. + Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment! + + DORASTE. + + Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise. + + LA NOURRICE. + + Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160 + + (Elle est seule[1483].) + + Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait; + Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. + Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, + Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. + Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165 + Qui servent de témoins à nos fausses douleurs. + + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + [1418] _Var._ [Retardoit les effets dus à notre amitié.] + ALC. Voilà grossièrement chercher à te dédire: + Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire[1418-a], + Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur. + Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur; + C'est trop porter en vain par leur perfide trame + La rougeur sur le front et la fureur en l'âme: + Va, va, n'empêche plus mon désespoir d'agir; + Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir, + Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage + Reporte dans mon coeur les effets de ma rage. + CÉL. Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis, + Je t'offre avec mon bras celui de cent amis. + Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite; + Dispose absolument d'une amitié parfaite: + Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57) + + [1418-a] Avec leurs trahisons ton amitié conspire. (1644-57) + + [1419] _Var._ On venge honnêtement un crime par un crime. + (1634-57) + + [1420] _Var._ Dont il fait sourdement Florange possesseur. + (1634-57) + + [1421] _Var._ Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu. + (1634-57) + + [1422] _Var._ Et je lui fais savoir que devant mon trépas. + (1634-57) + + [1423] L'édition de 1682 a seule _du mal_, pour _de mal_. + + [1424] _Var._ Vu que notre amitié m'en eût fait dégager. (1634-57) + + [1425] _Var._ Mais faites que l'humeur de Philiste se change, + Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57) + + [1426] _Var._ Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-57) + + [1427] _Var._ Vu que je ne puis craindre aucune résistance. + (1634-57) + + [1428] _Var._ La belle dont mon traître adore les attraits. + (1634-60) + + [1429] _Var._ Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort. + (1634) + + [1430] _Var._ Mais pour la sûreté d'une telle entreprise. + (1634-68) + + [1431] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1634) + + [1432] _Var._ Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrière. + (1634-57) + + [1433] _Var._ Au moins pour la plupart; que le siècle où nous + sommes. (1634-57) + + [1434] _Var._ Qu'à grand'peine deux mots se peuvent échapper. + (1634-57) + + [1435] _Var._ Et malgré les abus vivons toujours contents. (1634) + + [1436] _Var._ Or pour te retirer de la mélancolie. (1634 et 52-57) + _Var._ Or pour te retirer de ta mélancolie. (1644 et 48) + _Var._ Mais pour te retirer de la mélancolie. (1660 et 63) + + [1437] _Var._ Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634) + + [1438] _Var._ Ma mère en a reçu, de vrai, quelques propos. (1634-57) + + [1439] _Var._ De ne régler qu'aux biens une pareille affaire. (1634) + + [1440] _Var._ Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme, + Qui connois ton mérite autant comme ta flamme. (1634-57) + + [1441] _Var._ Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57) + _Var._ Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660) + + [1442] _Var._ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fâcher. (1657) + + [1443] _Mélite_, acte III, sc. V, p. 202. Les poëtes dramatiques + du dix-septième siècle aimaient à placer ainsi dans la bouche de + leurs personnages des allusions à leurs ouvrages antérieurs. Voyez + la note sur le vers 702 de _la Place Royale_. Molière dit dans _le + Misanthrope_ (acte I, sc. I): + + Je ris des noirs accès où je vous envisage, + Et crois voir en nous deux, sous même soin nourris, + Les deux frères que peint _l'École des maris_. + + [1444] _Var._ Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57) + + [1445] _Var._ Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60) + + [1446] _Var._ Et que tes lâchetés tirent de leurs excès. (1634-57) + + [1447] _Var._ A cause de ses biens ma mère en meurt d'envie. (1634-60) + + [1448] _Var._ Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi, + Mais je n'ai point de lame à trancher contre toi. (1634) + _Var._ Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57) + + [1449] Dans l'édition de 1682, on lit _masque_, au lieu de + _manque_; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions + antérieures, que c'est une faute d'impression. + + [1450] _Var._ [Voilà bien déguiser un manque de courage.] + PHIL. Si jamais quelque part ton intérêt m'engage, + Tu pourras voir alors si je suis un moqueur, + Et si pour te servir j'aurai manqué de coeur; + Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère, + Sitôt que j'aurai pu me rendre chez ma mère, + Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57) + + [1451] _Var._ Je souffre jusque-là ton humeur violente; + Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente, + Sache alors que voici de quoi nous apaisons + Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57) + + [1452] _Var._ Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ses soins. + (1664 et 68) + + [1453] _Var._ Tu mérites de vivre après un si bon tour. (1634-68) + + [1454] _Var._ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire. + (1634-57) + + [1455] _Var._ Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche. + (1634-57) + + [1456] _Rendre le change à quelqu'un_, _lui donner son change_, + c'est, suivant Furetière, lui répliquer fortement, lui rendre la + pareille. Voyez le _Lexique_. + + [1457] _Au regard de Florange_, en ce qui regarde Florange, dans + ce que je lui ai dit de Florange. + + [1458] _Var._ Que le moqué toujours reste fort satisfait. (1634) + + [1459] _Var._ Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634) + + [1460] _Var._ Mais pour en dire trop tu pourrois tout gâter. + (1634-60) + + [1461] _Donner_, non pas comme plus haut _son change_, mais _le + change_ à quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est + empruntée au vocabulaire de la vénerie. + + [1462] _Var._ Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-57) + + [1463] Le nom de LYCAS manque en tête de cette scène dans + l'édition de 1634. + + [1464] _Var._ Monsieur, vous m'offensez: loin d'être un suborneur. + (1634-57) + + [1465] _Var._ Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-57) + + [1466] Courtier. Voyez le _Lexique_. + + [1467] _Var._ C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte. + (1634-57) + + [1468] Quiconque est riche est tout. + + (Boileau, Satire VIII.) + + [1469] _Var._ N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur? + PHIL. Sus, de ma part + Va Florange avertir que s'il ne se départ. (1634) + + [1470] Cette indication manque dans l'édition de 1663. + + [1471] _Var._ Dieux! que cet obstiné me donne de tourment! + (1634-57) + + [1472] Dans l'édition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom + de CLARICE: STANCES. + + [1473] _Var._ L'aise à mes maux succède. (1634-68) + + [1474] _Var._ Mon heur me semble nompareil. (1634) + + [1475] _Var._ Depuis que notre amour déclaré m'en assure. (1634-57) + + [1476] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60) + + [1477] Bonnet à l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les + épaules. On peut voir la représentation de cette sorte de coiffure + dans une gravure faite pour l'édition de 1660 et qui accompagne + aussi d'ordinaire celle de 1664. + + [1478] Pour ce jeu de scène, la leçon de 1634 est, en tenant + compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, _se + jetant à ses genoux_.--Dans les éditions de 1644-60: _embrassant + ses genoux_. + + [1479] _Var._ CLARICE, _à qui Célidan met la main sur la bouche_. + (1634-60) + + [1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il + serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des + prédécesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus + connu, et le plus souvent cité peut-être, est celui qu'on + rencontre au Ve acte du _Daire_ (_Darius_) de Jacques de la Taille + (voyez sur ce poëte l'_Histoire du théâtre françois_, tome III, p. + 337 et suivantes): + + Ma femme et mes enfants aye en recommanda.... + Il ne put achever, car la mort l'en garda. + + [1481] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)--_Il dit + ces deux mots derrière le théâtre._ (1663, en marge.) + + [1482] _Var._ Tous n'en resteront pas également contents. (1634) + + [1483] Cette indication ne se trouve que dans les éditions de 1663-82. + + [1484] C'est-à-dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut, + sur un autre emploi de _suborner_, p. 184, note [614]. + + + + +ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +PHILISTE, LYCAS. + + PHILISTE. + + Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! + Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? + Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit. + + LYCAS. + + Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170 + Les cris de sa nourrice en sa maison déserte + M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; + Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, + Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, + Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175 + A peine devant elle oseroit-on paroître: + De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485] + Que le désespoir forme, et que la rage suit; + Et parmi ses transports, son hurlement farouche + Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180 + + PHILISTE. + + Ne t'a-t-elle rien dit? + + LYCAS. + + Soudain qu'elle m'a vu, + Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]: + «Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;» + Et puis incontinent, me prenant pour un autre, + Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185 + Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet. + + PHILISTE. + + Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne? + + LYCAS. + + Ses confuses clameurs n'en accusent personne, + Et même les voisins n'en savent que juger. + + PHILISTE. + + Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190 + Traître, sans que je sache où pour mon allégeance + Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. + Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, + Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: + Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195 + Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, + Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, + Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours: + Foible soulagement en un coup si funeste[1487]; + Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200 + Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents + Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; + Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, + Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; + Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205 + Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. + Clarice, unique objet qui me tiens en servage, + Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]: + Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, + Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210 + Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489] + Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte; + Et ton amour, qui doute encor de mes serments, + Cherche à m'en assurer par mes ressentiments. + Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215 + Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. + Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs + Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs. + Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, + Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220 + Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491], + Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. + Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! + Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]! + Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225 + Que ma mort, à son tour, le fera soupirer! + Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire + Ne veut que te punir d'un amour téméraire; + Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments + Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230 + Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; + Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494], + Et choisit pour objet de son affection + Un amant plus sortable à sa condition. + Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235 + Et que tu traites mal une amitié si rare! + Après tant de serments de n'aimer rien que toi, + Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; + Tu veux seul avoir part à la douleur commune; + Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240 + Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs + Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. + N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme + A mis en son pouvoir la reine de ton âme, + Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245 + Triomphe insolemment de sa fidélité[1495]. + Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue! + + +SCÈNE II. + +PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR. + + PHILISTE. + + Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue? + Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé + Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250 + + DORASTE. + + Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite. + + PHILISTE. + + Du moins vous avez vu des marques de leur fuite. + + DORASTE. + + Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, + Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; + Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255 + + PHILISTE. + + Ce sont là des effets de votre intelligence, + Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser. + + POLYMAS. + + Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496]. + + PHILISTE. + + Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498], + Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260 + Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir, + Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir. + + DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste + les cherche derrière le théâtre[1499]. + + Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage. + + POLYMAS. + + Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; + Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265 + Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher. + + LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant + avec ses compagnons. + + Le voilà. + + PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500]. + + Qui les ôte à ma juste colère? + Venez de vos forfaits recevoir le salaire, + Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]? + Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270 + + +SCÈNE III. + +ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE. + + ALCIDON met l'épée à la main[1502]. + + Philiste, à la bonne heure, un miracle visible + T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, + Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. + J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503], + Et vais.... + + CÉLIDAN. + + Ne pense pas ainsi.... + + ALCIDON. + + Laisse-nous faire; 1275 + C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504]. + Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]? + + PHILISTE. + + Dieux! ce comble manquoit à mon affliction. + Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! + Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280 + + ALCIDON. + + Ta maîtresse perdue! + + PHILISTE. + + Hélas! hier, des voleurs.... + + ALCIDON. + + Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; + Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506]; + Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507] + Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285 + + PHILISTE. + + Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? + Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; + Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. + Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]: + J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290 + Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]? + J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; + J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511] + Qui t'avoient su causer ces violents transports. + + ALCIDON. + + Entre des cavaliers une offense reçue 1295 + Ne se contente point d'une si lâche issue; + Va m'attendre.... + + CÉLIDAN. + + Arrêtez, je ne permettrai pas + Qu'un si funeste mot termine vos débats. + + PHILISTE. + + Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512], + C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300 + Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; + Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver, + J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. + Mon honneur souffriroit des taches éternelles + A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305 + + +SCÈNE IV. + +CÉLIDAN, ALCIDON. + + + CÉLIDAN. + + Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513]; + Il montre une franchise ici trop naturelle, + Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. + L'affaire se traitoit sans doute à son desçu, + Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310 + Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice. + + ALCIDON. + + Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, + A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]? + + CÉLIDAN. + + Romproit-il ces accords à dessein de tromper? + Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315 + + ALCIDON. + + Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, + Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515], + De peur d'être obligé de m'en faire raison. + Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage + Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320 + Par où m'éblouissant il pût un de ces jours + Renouer sourdement ces muettes amours. + Il en donne en secret des avis à Florange: + Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange. + + CÉLIDAN. + + Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, + Malgré lui tes desirs se trouveront contents. + Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère; + Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517]. + + ALCIDON. + + Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; + Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330 + Longtemps à mon sujet tes passions contraintes + Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; + Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: + Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi, + Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335 + + CÉLIDAN. + + Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519]; + Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520] + Que mon hymen laissât Alcidon sans parti. + + ALCIDON. + + Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme + (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340 + J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort + Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, + Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, + C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. + Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345 + Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. + Balancer un tel choix avec inquiétude[1522], + Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude. + + CÉLIDAN. + + Mais te priver pour moi de ce que tu chéris! + + ALCIDON. + + C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350 + Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. + Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice. + Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, + Employer vers Doris mon reste de crédit; + Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355 + Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère! + + CÉLIDAN. + + C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement; + Vois ce que je pourrai pour ton contentement. + + ALCIDON. + + L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, + Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360 + + CÉLIDAN. + + De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré + Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré. + + ALCIDON. + + Quand elle en aura su la nouvelle funeste, + Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. + On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365 + Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés. + + +SCÈNE V. + + CÉLIDAN. + + Il me cède à mon gré Doris de bon courage; + Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, + Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, + Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370 + Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes! + Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes + Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour! + Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525]. + M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375 + Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; + Il se venge en parole, et s'oblige en effet. + On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]: + Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. + Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380 + Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, + Tandis que le succès est encore en ma main: + Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître + Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527]. + Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385 + Et qui me veut duper en doit craindre la fin. + Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte, + Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; + Nous étions attendus, on secondoit nos coups: + La nourrice parut en même temps que nous, 1390 + Et se pâma soudain avec tant de justesse, + Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. + Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez, + Que nous verrions demain des gens bien étonnés! + + +SCÈNE VI. + +CÉLIDAN, LA NOURRICE. + + LA NOURRICE. + + Ah! + + CÉLIDAN. + + J'entends des soupirs. + + LA NOURRICE. + + Destins! + + CÉLIDAN. + + C'est la nourrice; + Qu'elle vient à propos! + + LA NOURRICE. + + Ou rendez-moi Clarice.... + + CÉLIDAN. + + Il la faut aborder. + + LA NOURRICE. + + Ou me donnez la mort. + + CÉLIDAN. + + Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort? + Quel funeste accident? quelle perte arrivée? + + LA NOURRICE. + + Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400 + En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait? + + CÉLIDAN. + + Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529]; + Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse? + + LA NOURRICE. + + Oui, je te la demande, âme double et traîtresse. + + CÉLIDAN. + + Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405 + Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. + Il ne faut plus avoir un visage si triste, + Elle est en bonne main. + + LA NOURRICE. + + De qui? + + CÉLIDAN. + + De son Philiste. + + LA NOURRICE. + + Le coeur me le disoit, que ce rusé flatteur + Devoit être du coup le véritable auteur. 1410 + + CÉLIDAN. + + Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire, + Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire. + + LA NOURRICE. + + Quoi? l'a-t-il délivrée? + + CÉLIDAN. + + Oui. + + LA NOURRICE. + + Bons Dieux! + + CÉLIDAN. + + Sa valeur + Ote ensemble la vie et Clarice au voleur. + + LA NOURRICE. + + Vous ne parlez que d'un. + + CÉLIDAN. + + L'autre ayant pris la fuite, 1415 + Philiste a négligé d'en faire la poursuite. + + LA NOURRICE. + + Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531].... + + CÉLIDAN. + + Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu. + Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, + Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420 + Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer, + Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer. + + LA NOURRICE. + + Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. + Mais le nom de celui qu'il a privé de vie? + + CÉLIDAN. + + C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425 + Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! + C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. + Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde. + + LA NOURRICE. + + Donnez-m'en quelque adresse[1533]. + + CÉLIDAN. + + Il se termine en don. + C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est.... + + LA NOURRICE. + + Alcidon? + + CÉLIDAN. + + T'y voilà justement. + + LA NOURRICE. + + Est-ce lui? Quel dommage + Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge.... + Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, + Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté.... + Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435 + + CÉLIDAN. + + C'est là le pis pour toi. + + LA NOURRICE. + + Pour moi! + + CÉLIDAN. + + Pour toi, Nourrice. + + LA NOURRICE. + + Ah, le traître! + + CÉLIDAN. + + Sans doute il te vouloit du mal. + + LA NOURRICE. + + Et m'en pourroit-il faire? + + CÉLIDAN. + + Oui, son rapport fatal.... + + LA NOURRICE. + + Ne peut rien contenir que je ne le dénie. + + CÉLIDAN. + + En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440 + Écoute cependant: il a dit qu'à ton su + Ce malheureux dessein avoit été conçu; + Et que pour empêcher la fuite de Clarice + Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; + Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445 + + LA NOURRICE. + + De quels damnables tours cet imposteur se sert! + Non, Monsieur, à présent il faut que je le die, + Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. + Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu, + Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450 + Depuis près de six mois il a tâché sans cesse + D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse: + Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; + Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, + Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455 + Enfin il a voulu recourir à la force. + Vous savez le surplus, vous voyez son effort + A se venger de moi pour le moins en sa mort: + Piqué de mes refus, il me fait criminelle, + Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460 + Mais, Monsieur, le croit-on? + + CÉLIDAN. + + N'en doute aucunement. + Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment. + + LA NOURRICE. + + Las! que me dites-vous? + + CÉLIDAN. + + Ta maîtresse en colère + Jure que tes forfaits recevront leur salaire; + Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465 + Si tu veux éviter une infâme prison, + N'attends pas son retour. + + LA NOURRICE. + + Où me vois-je réduite, + Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535], + Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]? + + CÉLIDAN. + + J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470 + Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537]; + Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète. + + LA NOURRICE. + + Oserois-je espérer que la compassion.... + + CÉLIDAN. + + Je prends ton innocence en ma protection. + Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475 + Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage. + Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien, + Comme après je saurai m'employer pour ton bien: + Durant l'éloignement ta paix se pourra faire. + + LA NOURRICE. + + Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480 + + CÉLIDAN. + + Trêve, pour le présent, de ces remercîments; + Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments. + + +SCÈNE VII. + + CÉLIDAN. + + Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. + Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: + Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485 + Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, + Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure, + Pût donner à son âme une telle torture, + La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; + Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490 + Le cuisant souvenir d'une action méchante + Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. + Mettons-la cependant en lieu de sûreté, + D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538]; + Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495 + Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, + Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, + Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi. + + +SCÈNE VIII. + +ALCIDON, DORIS. + + DORIS. + + C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme + Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500 + + ALCIDON. + + Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer. + + DORIS. + + A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer; + Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, + M'est un aveu bien clair de tes feintes passées. + + ALCIDON. + + Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505 + D'être dissimulée et de manquer de foi; + L'effet l'a trop montré. + + DORIS. + + L'effet a dû t'apprendre, + Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. + Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit + Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510 + Et c'est à ce dessein que ta fausse colère + Abuse insolemment de l'esprit de mon frère? + + ALCIDON. + + Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments + Apporte seul du trouble à tes contentements[1539]; + Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515 + Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540], + Je n'ose plus t'offrir un service odieux. + + DORIS. + + Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, + Puisque tu reconnois ma véritable haine, + De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520 + C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi, + A l'objet de ma haine, à disposer de moi? + + ALCIDON. + + Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite + De ta possession l'espérance interdite, + Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525 + Si du moins un ami m'en étoit obligé. + Ce cavalier, au reste, a tous les avantages + Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, + Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, + Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530 + + DORIS. + + Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise, + Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, + C'est qu'il est ton ami: cette seule raison + Me le feroit haïr, si j'en savois le nom. + + ALCIDON. + + Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535 + + DORIS. + + Et de plus lui donner cet avis salutaire, + Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, + Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; + Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. + J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540 + Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis. + + ALCIDON. + + Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. + Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543], + Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse. + + DORIS. + + Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545 + + +SCÈNE IX. + + DORIS. + + Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! + Que leur condition se trouve déplorable[1544]! + Une mère aveuglée, un frère inexorable, + Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545] + Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550 + Chacun me veut forcer à suivre son caprice: + L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. + Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon; + Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon + N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. + Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, + Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien; + Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. + Dure sujétion! étrange tyrannie! + Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560 + On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, + Et par force un amant n'a de moi que rigueur. + Cependant il y va du reste de ma vie[1546], + Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie; + Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565 + Aillent sans résistance au gré de mes parents, + Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: + Et puis cela s'appelle une fille bien sage! + Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547], + Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570 + + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + [1485] _Var._ De furie elle écume, et fait toujours un bruit. + (1634-57) + + [1486] _Var._ Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu. (1634) + + [1487] _Var._ Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57) + + [1488] _Var._ Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-57) + + [1489] _Var._ Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte. + (1634-57) + + [1490] _Var._ Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aimée. (1634) + _Var._ Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aimée. (1644-57) + + [1491] _Var._ Et sûre de sa foi, tu viendras regretter + Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57) + + [1492] _Var._ Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime! + (1634-60) + + [1493] _Var._ Et dans ce désespoir que causent mes malheurs, + Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs! + Simple, qu'espères-tu? sa perte est volontaire, + Et pour mieux te punir d'un amour téméraire, + Elle veut tes regrets, tous autres châtiments + Ne lui semblent pour toi que de légers tourments. (1634-57) + + [1494] _Var._ Elle se pâme d'aise au récit de ta peine. (1634-68) + + [1495] _Var._ Triomphe insolemment de sa pudicité. + Hélas! qu'à ce penser ma vigueur diminue! (1634-57) + + [1496] _Var._ Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634) + _Var._ Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser. + (1644-57) + + [1497] _Prêter épaule à_, seconder, favoriser. + + [1498] _Var._ Perfides, vous prêtez l'épaule à leur retraite. + (1634-57) + + [1499] _Var._ DORASTE, _cependant que Philiste est derrière le + théâtre_. (1634-57) + + [1500] _Var. Il a l'épée à la main._ (1663, en marge.) + + [1501] _Var._ Infâmes, scélérats, venez, qu'espérez-vous? (1634) + + [1502] _Var._ ALCIDON, _mettant l'épée à la main_. (1634-60)--_Il + met aussi l'épée à la main._ (1663, en marge.) + + [1503] _Var._ Quoi! ta poltronnerie a changé bien soudain! + CÉL. Modère cet ardeur[1503-a], tout beau. + ALC. Laisse-nous faire. + (1634-57) + + [1503-a] Tel est ici le texte de toutes les éditions indiquées; + mais elles font _ardeur_ du féminin dans les autres endroits de + _la Veuve_ où ce mot se trouve. + + [1504] _Var._ C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire. + (1634-60) + + [1505] _Var._ Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57) + + [1506] _Var._ Je ne prends plus de part aux intérêts d'un traître. + (1634-57) + + [1507] _Var._ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paroître. + (1634-60) + + [1508] _Var._ Que son juste courroux a voulu me venger. (1634) + + [1509] _Var._ Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-60) + + [1510] _Var._ Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée? (1634-57) + + [1511] _Var._ J'ai menacé Florange, et rompu des accords + Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57) + + [1512] _Var._ Faire ici du fendant alors qu'on nous sépare. (1634-60) + + [1513] _Var._ Le coeur à ses douleurs me saigne de pitié. (1634-60) + + [1514] _Var._ A ce piége qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57) + + [1515] _Var._ Un lâche désaveu de cette trahison. (1648) + + [1516] Tel est le texte de toutes les éditions. Voyez au sujet du + genre du mot: _offre_, l'introduction grammaticale en tête du + _Lexique_. + + [1517] _Mettre quelqu'un au pis_, _à pis faire_ «se dit par + manière de défi, pour marquer à un homme que quelque volonté qu'il + ait de nuire, on ne le craint point.» (_Dictionnaire de l'Académie + de_ 1694.) + + [1518] _Var._ Et pour la maintenir j'éteindrai bien ma braise. + CÉL. Mais je ne veux point d'heur aux dépens de ton aise. (1634) + + [1519] _Var._ Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible. + (1644-60) + + [1520] _Var._ Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a] + Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir. (1634-57) + + [1520-a] Et moi-même j'aurois trop de regret de voir. (1644-57) + + [1521] _Var._ Philiste m'est parjure, et moi ton obligé. (1634-63) + + [1522] _Var._ Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude, + Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57) + + [1523] _Var._ Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57) + + [1524] L'édition de 1682 porte _t'approcher_, qui ne donne point + de signification raisonnable; la leçon que nous avons suivie + (_rapprocher_, dans le sens neutre, pour _se rapprocher_) se + trouve dans toutes les autres impressions. + + [1525] _Var._ Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour. + (1634-57) + + [1526] _Var._ Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57) + + [1527] _Var._ Que je ne fus jamais homme à servir un traître. + (1634-57) + + [1528] _Var._ Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60) + + [1529] _Var._ C'est à tort que tu veux m'imputer un forfait. + LA NOURR. Où l'as-tu mise enfin? CÉL. Tu cherches ta maîtresse? + (1634-57) + + [1530] _Var._ Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-57) + + [1531] _Var._ Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60) + + [1532] Interroger, demander. Voyez le _Lexique_. + + [1533] _Var._ Donne-m'en quelque adresse. (1644-57) + + Dans l'édition de 1634 il y a _donnes_, qui est très-probablement pour + _donnez_. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a]. + + [1534] _Var._ Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57) + + [1535] _Var._ Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite, + Et mon esprit confus ne peut où l'adresser! (1634) + + [1536] C'est-à-dire ne sait de quel côté diriger ma fuite. + + [1537] _Var._ Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634) + + [1538] _Var._ D'où nous ne craignons rien de sa subtilité. (1652 et 57) + + [1539] _Var._ Seul apporte du trouble à tes contentements. (1634-57) + + [1540] _Var._ Où tu m'as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-57) + + [1541] _Var._ Je sentirois mon mal de beaucoup soulagé. (1634-57) + + [1542] _Var._ Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634) + _Var._ Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire? + (1644-57) + + [1543] _Var._ Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse. + (1634-57) + + [1544] _Var._ Que leur condition me semble déplorable! (1634-57) + + [1545] _Var._ Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-57) + + [1546] _Var._ Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60) + + [1547] _Var._ Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin, + Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin! (1634-57) + + + + +ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +CÉLIDAN, CLARICE. + + CÉLIDAN. + + N'espérez pas, Madame, avec cet artifice + Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: + Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis + De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548]. + L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575 + A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme; + Et l'autre l'assista par importunité: + C'est ce que vous saurez de leur témérité. + + CLARICE. + + Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente + De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580 + Et me résolvant même à perdre à l'avenir + De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550], + J'estime que la perte en sera plus aisée, + Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. + C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585 + Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551]. + Philiste autant que moi vous en est redevable; + S'il a su mon malheur, il est inconsolable; + Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui + Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590 + Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552]; + Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; + Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir + Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553]. + La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595 + + CÉLIDAN. + + C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; + Mon secours, sans cela, comme de nul effet, + Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait. + + CLARICE. + + Après avoir rompu les fers d'une captive, + C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600 + Et l'obligation que j'en vais vous avoir + Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. + Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554], + Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate. + + CÉLIDAN. + + En quoi que mon service oblige votre amour, 1605 + Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555]. + + +SCÈNE II. + + CÉLIDAN. + + Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, + Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, + Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, + Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, 1610 + Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, + Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: + Son artifice m'aide, et succède si bien, + Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. + Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615 + Et que Philiste après une faveur si grande + N'ose me refuser celle dont ses transports + Et ses faux mouvements font rompre les accords. + Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; + Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620 + Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: + Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. + Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: + Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556], + Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625 + + +SCÈNE III. + +ALCIDON, CÉLIDAN. + + CÉLIDAN. + + Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien; + Ta rencontre jamais ne fut plus opportune. + + ALCIDON. + + En quel point as-tu mis l'état de ma fortune? + + CÉLIDAN. + + Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas + Avec plus de succès supposer un trépas; 1630 + Clarice au désespoir croit Philiste sans vie. + + ALCIDON. + + Et l'auteur de ce coup? + + CÉLIDAN. + + Celui qui l'a ravie, + Un amant inconnu dont je lui fais parler. + + ALCIDON. + + Elle a donc bien jeté des injures en l'air? + + CÉLIDAN. + + Cela s'en va sans dire. + + ALCIDON. + + Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635 + + CÉLIDAN. + + Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise. + + ALCIDON. + + Je n'en veux point qui porte une si dure loi. + + CÉLIDAN. + + Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558]. + + ALCIDON. + + Elle parle de moi! + + CÉLIDAN. + + «J'ai perdu ce que j'aime, + Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, 1640 + Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!» + + ALCIDON. + + Tout de bon? + + CÉLIDAN. + + Son esprit en paroît adouci. + + ALCIDON. + + Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560]. + Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire. + + CÉLIDAN. + + Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645 + + ALCIDON. + + J'accepte le parti par curiosité: + Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite. + + CÉLIDAN. + + Tu verras à quel point elle met ton mérite. + + ALCIDON. + + Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, + Mais comme sans dessein.... + + CÉLIDAN. + + J'entends, à t'épouser. 1650 + + ALCIDON. + + Nous pourrons feindre alors que par ma diligence + Le concierge, rendu de mon intelligence, + Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562]; + Que déjà quelque argent m'en a fait la raison; + Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655 + Les pistoles dans peu feront sa délivrance, + Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs. + + CÉLIDAN. + + Que cette invention t'assure de plaisirs! + Une subtilité si dextrement tissue + Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660 + + ALCIDON. + + Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir. + + CÉLIDAN. + + Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; + N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563]. + + ALCIDON, seul. + + O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! + Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665 + Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; + Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, + C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine: + Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu + Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670 + Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564] + Laisse en perplexité ma chère confidente; + Avant que de partir, il faudra sur le tard + De nos heureux succès lui faire quelque part[1565]. + + +SCÈNE IV. + +CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS. + + CHRYSANTE. + + Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675 + Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: + Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566] + A rompu sa fortune, et chassé son amant, + Et tu vois aussitôt la tienne renversée, + Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680 + Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, + Toujours de plus en plus s'obstine à quereller. + + PHILISTE. + + Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre + De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. + D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685 + Éteint toute autre ardeur que celle de punir. + Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; + Mais du reste accusez votre seule avarice. + Madame, nous perdons par votre aveuglement + Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690 + + DORIS. + + Otez ce nom d'amant: le fard de son langage + Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; + Et nous étions tous deux semblables en ce point, + Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point. + + PHILISTE. + + Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695 + Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée? + + DORIS. + + Il le falloit souffrir, ou vous désobliger. + + PHILISTE. + + Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569]. + + CHRYSANTE. + + Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, + Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700 + + +SCÈNE V. + +PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. + + PHILISTE, à Célidan[1570]. + + Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité? + Persiste-t-il encor dans sa brutalité? + + CÉLIDAN. + + Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles; + J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles: + Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705 + + PHILISTE. + + Ami, que me dis-tu? + + CÉLIDAN. + + Ce que je viens de voir. + + PHILISTE. + + Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? + Dis-moi le lieu. + + CÉLIDAN. + + Le lieu ne se dit pas encore. + Celui qui te la rend te veut faire une loi.... + + PHILISTE. + + Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710 + Mon possible est à lui. + + CÉLIDAN. + + Donc, sous cette promesse, + Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: + Ambassadeur exprès.... + + +SCÈNE VI. + +CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. + + CHRYSANTE. + + Son feu précipité + Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]: + Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715 + Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte. + + CÉLIDAN. + + C'est comme doit agir un véritable amour: + Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour; + Et nous voyons assez par cette expérience + Que le sien est égal à son impatience. 1720 + Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, + Et que tout se dispose à vos contentements, + Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame, + Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme[1572], + Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725 + Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus? + J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle + Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle, + Et qu'en ce cavalier son desir arrêté + Prendroit tous autres voeux pour importunité. 1730 + Cette seule raison m'obligeant à me taire, + Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire; + Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573] + Me fait voir clairement combien j'étois déçu, + Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735 + Et viens faire éclater toute sa violence[1574]. + Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus, + Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus; + Et du moins par pitié d'un si cruel martyre + Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. 1740 + + CHRYSANTE. + + Votre amour pour Doris est un si grand bonheur + Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur; + Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, + Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575]. + Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745 + Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. + Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, + Je n'ose vous donner une réponse expresse, + Tant je crains de sa part un désordre nouveau. + + CÉLIDAN. + + Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750 + Sous ce détour discret un refus se colore. + + CHRYSANTE. + + Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore: + Aussi dans le refus j'aurois peu de raison: + Je connois votre bien, je sais votre maison. + Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755 + Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!), + Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi: + J'étois son cher objet; et maintenant je voi + Que comme par un droit successif de famille + L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. + S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs + De ses cruels parents divisèrent nos coeurs: + On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576] + Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage; + Et son père jamais ne souffrit son retour 1765 + Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour. + En vain à cet hymen j'opposai ma constance; + La volonté des miens vainquit ma résistance. + Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577] + De ses perfections les plus aimables traits. 1770 + Afin de vous ôter désormais toute crainte + Que dessous mes discours se cache aucune feinte, + Allons trouver Philiste, et vous verrez alors + Comme en votre faveur je ferai mes efforts. + + CÉLIDAN. + + Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775 + Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance. + + DORIS. + + Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir. + + CÉLIDAN. + + Employer contre vous un absolu pouvoir! + Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle. + + CHRYSANTE. + + Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780 + Dépêchons seulement d'aller vers ces amants. + + CÉLIDAN. + + Allons: mon heur dépend de vos commandements. + + +SCÈNE VII. + +PHILISTE, CLARICE. + + PHILISTE. + + Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie, + Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie; + Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785 + Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer. + Mon âme en est ensemble et ravie et confuse: + D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, + Et votre liberté me reproche aujourd'hui + Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790 + Elle me comble d'aise et m'accable de honte: + Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte; + Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi. + + CLARICE. + + Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi? + Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795 + Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage? + Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, + Ma prison inconnue a bravé ta valeur. + Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, + Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800 + Et que d'un tel orage en bonace réduit + Célidan a la peine, et Philiste le fruit? + + PHILISTE. + + Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige + C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige: + Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805 + Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580]. + La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, + Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage: + Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581] + Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810 + Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique. + + CLARICE. + + Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique: + Penses-tu que je veuille un amant si jaloux? + + PHILISTE. + + Je tâche d'imiter ce que je vois en vous: + Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815 + Fait de vos actions sa règle souveraine. + + CLARICE. + + Je ne puis endurer ces propos outrageux: + Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]? + + PHILISTE. + + Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite + J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820 + + CLARICE. + + Ne me reproche point l'excès de mon amour. + + PHILISTE. + + Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour: + Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable? + + CLARICE. + + Encor pour un jaloux tu seras fort traitable, + Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825 + D'accuser mes défauts pour excuser les tiens; + Par cette liberté tu me fais bien paroître + Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, + Puisque laissant les voeux et les submissions, + Tu me dis seulement mes imperfections. 1830 + Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, + Et prendre avant le temps un peu trop de licence. + Nous avions notre hymen à demain arrêté; + Mais pour te bien punir de cette liberté, + De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835 + + PHILISTE. + + Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, + Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585] + Le même Célidan se rencontre toujours? + + CLARICE. + + Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine. + Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. 1840 + Sa réponse rendra nos débats terminés. + + PHILISTE. + + Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez! + + +SCÈNE VIII. + +CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE. + + CHRYSANTE, à Clarice. + + Je viens après mon fils vous rendre une assurance + De la part que je prends en votre délivrance; + Et mon coeur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845 + Que mes humbles devoirs osent se différer. + + CLARICE, à Chrysante. + + N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie + Est de vous obéir le reste de sa vie, + Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. + Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850 + C'est à moi désormais, entrant dans sa famille, + A vous rendre un devoir de servante et de fille; + Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587] + Ne vous empêche point d'excuser mes défauts, + Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855 + + CHRYSANTE, à Clarice. + + Dans ce bien excessif qui passe mon attente, + Je soupçonne mes sens d'une infidélité, + Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588]. + Surprise que je suis d'une telle merveille, + Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860 + Mon âme en est ravie, et ces ravissements + M'ôtent la liberté de tous remercîments. + + DORIS, à Clarice. + + Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590] + A vous offrir, Madame, un fidèle service. + + CLARICE, à Doris. + + Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, 1865 + Je vous offre et demande une amitié de soeur. + + PHILISTE, à Célidan. + + Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable, + Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, + Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, + Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870 + Cesse de me tenir dedans l'incertitude: + Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude; + Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, + De réduire pour toi ma parole en effet. + + CÉLIDAN, à Philiste. + + S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875 + Doivent leur bonne issue à mon peu de service, + Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux, + J'ose t'en demander un pareil à mes feux. + J'ose te demander, sous l'aveu de Madame, + Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880 + Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix + Attend de ton vouloir les favorables lois. + + PHILISTE, à Célidan. + + Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse. + Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, + Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885 + + CHRYSANTE, à Philiste. + + Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, + Ne te fais point ingrat pour une âme si double. + + PHILISTE, à Célidan. + + Mon esprit divisé de plus en plus se trouble; + Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi + Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890 + Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible; + Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible; + Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir + Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir. + + CHRYSANTE, à Philiste. + + Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895 + Et juge, en regardant cette belle maîtresse, + Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur + N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur. + + CLARICE, à Chrysante. + + Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die + Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900 + Et pour un tel ami lui voir si peu de foi + Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi. + Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même + Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593]. + + +SCÈNE IX. + +CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. + + CLARICE, à Alcidon. + + Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905 + Tu me croyois sans doute encor dans le malheur: + Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste + A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, + Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris + T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910 + + ALCIDON. + + Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594] + N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage. + Je forcène[1595] de voir que sur votre retour + Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596]. + Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915 + Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses? + + CÉLIDAN, à Alcidon. + + Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, + Et tu m'oses couvrir de ces indignités! + Cesse de m'outrager, ou le respect des dames + N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920 + + PHILISTE, à Alcidon. + + Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré + Que je sais maintenir ce que je t'ai juré: + Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme. + + ALCIDON, à Philiste. + + Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. + Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925 + Que si mon coeur brûloit, c'étoit d'un autre feu. + Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice: + Voici l'auteur du coup, et voilà le complice. + Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur. + + +SCÈNE X. + +CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS. + + CHRYSANTE, à Philiste. + + Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930 + + CÉLIDAN, à Philiste. + + Puisque son désespoir vous découvre un mystère + Que ma discrétion vous avoit voulu taire, + C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein. + Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main: + La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935 + Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance.... + + PHILISTE, à Célidan. + + Quittons là ce discours, puisqu'en cette action + La fin m'éclaircit trop de ton intention, + Et ta sincérité se fait assez connoître. + Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940 + Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié, + Un tel aveuglement te doit faire pitié. + Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise, + Qu'un ami déloyal a tellement surprise; + Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945 + Que j'ai voulu te faire un injuste refus. + Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère; + Ne punis point la soeur de la faute du frère; + Et reçois de ma main celle que ton desir, + Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950 + + CLARICE, à Célidan. + + Une pareille erreur me rend toute confuse; + Mais ici mon amour me servira d'excuse: + Il serre nos esprits d'un trop étroit lien + Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien. + + CÉLIDAN. + + Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955 + Un mot me satisfait de cette belle bouche; + Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601], + Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer? + + DORIS. + + Réunir les esprits d'une mère et d'un frère, + Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960 + M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon, + Et d'un coeur généreux me faire l'heureux don, + C'est avoir su me rendre un assez grand service + Pour espérer beaucoup avec quelque justice. + Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965 + Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer. + + CÉLIDAN. + + A ces mots enchanteurs tout mon coeur se déploie, + Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie. + + CHRYSANTE. + + Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans + Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970 + Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange! + Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange! + Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes voeux[1602] + Qu'une éternelle paix suive de si beaux noeuds, + Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975 + Ma dernière vieillesse à jamais fortunée! + + CLARICE, à Chrysante. + + Cependant pour ce soir ne me refusez pas + L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, + Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603], + Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980 + + CHRYSANTE, à Clarice. + + Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604], + Ce seroit me priver de tout contentement. + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + [1548] _Var._ De conserver l'honneur de mes meilleurs amis. (1634-57) + + [1549] _Var._ De voir qu'un bon succès ait trompé mon attente. + (1634-60) + + [1550] _Var._ De mon affliction le triste souvenir. (1634-60) + _Var._ De toute ma douleur le triste souvenir[1550-a]. (1663) + + [1550-a] Nous donnons ce vers tel qu'il est corrigé dans l'errata. + Voici comme il est imprimé dans le texte de 1663: + + De cet enlèvement le triste souvenir. + + [1551] _Var._ Je dois ma liberté, mon honneur, mes amours. (1634-57) + + [1552] _Var._ Disposez de tous deux, et ce que l'un et l'autre + Auront en leur pouvoir, tenez-le comme au vôtre; + Tandis permettez-moi de le faire avertir + Qu'il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir. + CÉL. [C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message,] + Trop heureux en ce point de vous servir de page; + [Mon secours, sans cela, comme de nul effet.] (1634-57) + + [1553] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682. + + [1554] _Var._ Si bien que désormais, quelque espoir qui me flatte. + (1634-57) + + [1555] _Me mettent à retour_, font que je vous dois du retour. + + [1556] _Var._ Notre heur, incompatible avecque sa misère, + Ne se peut avancer qu'en lui disant le sien. (1634-57) + + [1557] _Var._ CÉL. Mais dedans sa fureur quoique rien ne l'apaise, + Si je t'avois tout dit, c'est pour en mourir d'aise. (1634-57) + + [1558] _Var._ Dedans son désespoir elle parle de toi. (1634-60) + + [1559] _Var._ [Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici,] + Qu'en le voyant mon mal deviendroit adouci! (1634-57) + + [1560] _Var._ Je ne me pensois pas si fort en sa mémoire. (1634-60) + + [1561] _Var._ Il ne tiendra qu'à toi d'en voir la vérité. + ALC. Quand? CÉL. Même avant demain. ALC. Ma curiosité + Accepte ce parti: ce soir, si bon te semble, + Nous nous déroberons pour l'aller voir ensemble, + Et, comme sans dessein, de loin la disposer, + Puisque Philiste est mort.... [CÉL. J'entends, à t'épouser.] + (1634-57) + + [1562] _Var._ Me donne un libre accès aux lieux de sa prison. + (1634-60) + + [1563] _Var._ Adieu, pour le présent j'ai quelque affaire en ville. + (1634-57) + + [1564] _Var._ Mais je ne songe pas que mon aise imprudente. (1634-57) + + [1565] _Var._ De mes contentements lui faire quelque part. (1634-57) + + [1566] _Var._ Le ciel venge ta soeur; ton brusque aveuglement. + (1634-57) + + [1567] _Var._ Ta maîtresse ravie et peut-être forcée. + Cependant Alcidon te querelle toujours, + Au lieu de renouer ses premières amours. + PHIL. Madame, c'est sur vous qu'en tombe le reproche: + Le moyen que jamais Alcidon en rapproche! + L'affront qu'il a reçu ne lui peut plus laisser + De souvenir de nous que pour nous offenser. + [Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice.] (1634-57) + + + [1568] _Var._ Ce que vous n'aimiez point! Petite écervelée. (1634-57) + + [1569] _Var._ Mais dis qu'il te falloit un esprit moins léger. + (1634-57) + + [1570] Les mots _à Célidan_ manquent dans l'édition de 1663. + + [1571] _Var._ Lui fait faire envers nous une incivilité: + Excusez, s'il vous plaît, sa passion trop forte. (1634-57) + + [1572] _Var._ Offrir à cette belle un coeur qui n'est que flamme. + (1634-57) + + [1573] _Var._ Mais à présent qu'un autre en sa place reçu + [Me fait voir clairement combien j'étois déçu,] + Et que ce malheureux l'a si peu conservée, + Mon âme, que ses yeux ont toujours captivée, + Dans le malheur d'autrui vient chercher son bonheur. + CHRYS. Votre offre avantageux nous fait beaucoup d'honneur. + (1634-57) + + [1574] _Var._ J'en viens faire éclater toute la violence. (1660-64) + + [1575] _Var._ Et comme sa boutade à mes souhaits résiste. + Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte aujourd'hui + Pour un qui nous méprise et se moque de lui. (1634-57) + + [1576] _Var._ On l'éloigna de moi, vu le peu d'avantage + Qui se trouva pour lui dedans mon mariage, + Et jamais le retour ne lui fut accordé + Qu'ils ne vissent mon lit d'Acaste possédé. (1634-57) + + [1577] _Portraire_, peindre, tracer. + + [1578] _Var._ Il faudroit de ma belle une même assurance, + Et rien ne pourroit plus troubler mon espérance. + DOR. Monsieur, où Madame est je n'ai point de vouloir. + CÉL. Employer contre vous son absolu pouvoir! + Ma flamme d'y penser deviendroit criminelle. (1634-57) + + [1579] Voyez p. 208, note [692]. + + [1580] _Var._ Lui garder en votre âme un petit souvenir. (1634-60) + + [1581] _Var._ Je ne le puis souffrir. Nos pensers à tous deux. + (1634-57) + + [1582] _Var._ Où m'as-tu vu jalouse, afin d'être ombrageux? + PHIL. Ce fut, vous le savez, l'autre jour qu'en visite. + (1634-60) + + [1583] _Var._ Et tu sais dextrement dedans nos entretiens + Accuser mes défauts en excusant les tiens. (1634-57) + + [1584] _Var._ Tu peux compter huit jours paravant qu'il s'achève. + (1634-57) + + [1585] _Var._ Pensez-vous, mon souci, que pour votre secours. + (1634-57) + + [1586] _Var._ L'aise que j'en reçois ne savoit endurer + Que mes humbles devoirs se pussent différer. (1634-57) + + [1587] _Var._ Pourvu qu'en mes défauts j'aye tant de bonheur + Que vous me réputiez digne d'un tel honneur, + Et que sa passion en ce choix vous contente. (1634-57) + + [1588] _Var._ Tant la raison s'oppose à ma crédulité. (1634) + + [1589] _Var._ Mon esprit tout confus fait doute si je veille. (1634) + + [1590] _Var._ Souffrez qu'en ce bonheur mon aise m'enhardisse. + (1634-64) + + [1591] _Var._ Celle qui de tout temps a possédé mon âme, + Une soeur qui, reçue en mon lit pour moitié[1591-a], + D'un lien plus étroit serre notre amitié. (1634-57) + + [1591-a] Une soeur qui, reçue à mon lit pour moitié. (1654 et 57) + + [1592] _Var._ Ce colère Alcidon tient en gage ma foi. + CÉLIDAN, _à Philiste_. + Voilà de ta parole un manque trop visible. + PHILISTE, _à Célidan_. + Je t'ai bien tout promis ce qui m'étoit possible, + Mais une autre promesse ôte de mon pouvoir + Ce qu'aux plaisirs reçus je me sais trop devoir. (1634-57) + + [1593] _Var._ Disputer maintenant contre vous ce qu'il aime. (1634-57) + _Var._ Contre votre faveur disputer ce qu'il aime. (1660) + + [1594] _Var._ Le désordre qu'on lit en mon âme étourdie + Vient moins de votre aspect que de sa perfidie. (1634-57) + + [1595] _Je forcène_, c'est-à-dire j'enrage. + + [1596] _Var._ [Ce traître assure ainsi ma perte et son amour.] + O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage! + Qui venez à l'envi déchirer mon courage, + Au lieu de vous combattre, unissez vos efforts + Afin de désunir mon âme de mon corps. + Je tiens les plus cruels pour les plus favorables. + Mais pourquoi vous prier de m'être secourables? + Je mourrai bien sans vous: dans cette trahison, + Mon coeur n'a, par les yeux, que trop pris de poison. + Perfide, à mes dépens tu soûles donc ta braise[1596-a], + Et mon honneur perdu contribue à ton aise? + CÉLIDAN, _à Alcidon_. + Traître, jusques ici j'ai caché tes défauts, + Et pour remercîment tu m'en donnes de faux? + [Cesse de m'outrager, ou le respect des dames.] (1634-57) + + [1596-a] Ce vers et le suivant ne se trouvent sous cette forme que + dans l'édition de 1634; dans celles de 1644-57, ils sont + semblables aux vers 1915 et 1916 de notre texte. + + [1597] _Var._ Il faut lever le masque, il faut te confesser + Qu'une toute autre ardeur occupoit mon penser. (1634-57) + + [1598] On lit _foible_ dans l'édition de 1682, mais c'est une faute + typographique qui mérite à peine d'être relevée. + + [1599] _Var._ Vois par là comme j'aime, et perds le souvenir + Qu'un traître contre toi tu m'as vu maintenir. + Bien que ma flamme, au point d'avoir sa récompense, + De me venger de lui pour l'heure me dispense, + Il jouira fort peu de cette vanité + D'avoir su m'offenser avec impunité. + [Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère.] (1634-57) + + [1600] _Var._ Paravant cette offense, avoit voulu choisir. (1634-57) + + [1601] _Var._ Mais hélas! mon souci, je n'ose avoir pensé + Que sans avoir servi je sois récompensé. + DORIS, _à Célidan_. + Ici votre mérite est joint à leur puissance, + Et la raison s'accorde à mon obéissance. + En secondant vos feux, je fais par jugement + Ce qu'ailleurs je ferois par leur commandement. + CÉL. A ces mots enchanteurs mon martyre s'apaise, + Et je ne conçois rien de pareil à mon aise[1601-a], + Pourvu que ce propos soit suivi d'un baiser. + CHRYSANTE, _à Doris_. Ma fille, ton devoir ne le peut refuser. + PHILISTE, _à Clarice_. + Leur exemple, mon coeur, t'oblige à la pareille. + CLARICE, _à Philiste_. + Mais je n'ai point de mère ici qui me conseille. + Tu prends toujours d'avance. + CHRYS. Oh! que sur mes vieux ans[1601-b] + Le pitoyable ciel me fait de doux présents! (1634-57) + + [1601-a] Et je n'en conçois rien de pareil à mon aise. (1654 et 57) + + [1601-b] Ces cinq vers depuis: «Pourvu que......» ne sont que dans + l'édition de 1634. Après _mon aise_, celles de 1644-57 portent: + + [Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans] + Le pitoyable ciel me fait de doux présents! + + [1602] _Var._ Ainsi me donne-t-il, pour comble de mes voeux, + Bientôt des deux côtés quelques petits neveux[1602-a], + Rendant par les doux fruits de ce double hyménée + Ma débile vieillesse à jamais fortunée! (1634-57) + + [1602-a] Bientôt de deux côtés quelques petits neveux. (1657) + + [1603] _Var._ Afin qu'à ces plaisirs ensemble on se prépare. (1634-57) + + [1604] _Var._ Vous quitter paravant ce bienheureux moment. (1634-57) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + + AVERTISSEMENT I + + Notice biographique sur Corneille XVII + + Avertissements placés par Corneille en tête des divers + recueils de ses pièces 1 + + Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique 13 + + Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le + vraisemblable ou le nécessaire 52 + + Discours des trois unités, d'action, de jour et de lieu 98 + + + MÉLITE, comédie 123 + + Notice 125 + + A Monsieur de Liancour 134 + + Au lecteur 135 + + Argument 136 + + Examen 137 + + MÉLITE 143 + + Complément des variantes 251 + + + CLITANDRE, tragédie 255 + + Notice 257 + + A Monseigneur le duc de Longueville 259 + + Préface 261 + + Argument 264 + + Examen 270 + + CLITANDRE 275 + + Complément des variantes 365 + + + LA VEUVE, comédie 371 + + Notice 373 + + A Madame de la Maisonfort 375 + + Au lecteur 376 + + Hommages adressés à Corneille, au sujet de _la Veuve_, par + divers poëtes contemporains 379 + + Argument 393 + + Examen 394 + + LA VEUVE 399 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie + +Rue de Fleurus, 9 + + + + + +End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE *** + +***** This file should be named 31628-8.txt or 31628-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/6/2/31628/ + +Produced by Carlo Traverso, Hélène de Mink and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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