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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres de P. Corneille
+ Tome I
+
+Author: Pierre Corneille
+
+Editor: Ch. (Charles Joseph) Marty-Laveaux
+
+Release Date: March 13, 2010 [EBook #31628]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Hélène de Mink and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ Notes de transcription:
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
+ harmonisée.
+
+ Dans la table généalogique, le phrases «(descendance de
+ _Jacques-Adrien de Corday_,)», «(descendance de LOUIS-AMBROISE)»
+ et «(descendance de JEAN-BAPTISTE)» ont été ajoutées afin de
+ faciliter sa lecture.
+
+ Tout caractère ou groupe de caractère, en exposants dans
+ l'original et dont l'abrévation n'est pas évidente ou non
+ courante, est mis en acolade dans cette version électronique. Les
+ abréviations {l} {d} {s} signifient respectivement livre, denier
+ et sol. L'abréviation {lt} signifie livre tournois. (1 livre
+ tournois = 20 sols tournois 1 sol = 12 deniers tournois).
+ L'abbréviation {c} après un chiffre romain signifie que le chiffre
+ doit être multiplié par cent.
+
+ Afin de faire ressortir le "s long" dans l'avertissement au
+ lecteur (III), il a été marqué comme [s].
+
+ Dans la note 730, il faut lire 1633 au lieu de 1533 dans ce bout
+ de phrase : «Allons, je ne veux pas. (1533-57)». Le mot «lairrez»
+ dans la note 831 se trouve tel quel dans l'original.
+
+ Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
+ numéros omis dans l'original sont également omis dans cette
+ version.
+
+
+
+
+OEUVRES DE P. CORNEILLE
+
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES
+
+ET AUGMENTÉE
+
+de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique
+des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile,
+etc.
+
+PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+
+1862
+
+
+
+
+LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE
+
+NOUVELLES ÉDITIONS
+
+PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+P. CORNEILLE
+
+TOME I
+
+PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Notre premier soin a été de constituer le texte de cette édition avec
+exactitude et sincérité. Si ce devoir eût été généralement mieux
+rempli par nos devanciers, nous n'aurions sur ce point aucune
+observation à faire; mais comme en nous rapprochant de Corneille nous
+nous éloignons souvent de ceux qui ont publié ses oeuvres, sans
+pouvoir en avertir en chaque circonstance, nous prions tout d'abord le
+lecteur qui voudrait s'assurer par lui-même de l'exactitude de notre
+travail, de remonter aux éditions données par notre poëte, et de ne
+considérer comme fautifs que les passages qui ne se trouveraient pas
+conformes à ces impressions anciennes, les seules qui fassent
+autorité: nous avons cherché à les suivre fidèlement, et si, par
+hasard, nous nous en écartions en quelque endroit, ce qui, nous
+l'espérons, n'arrivera que bien rarement, ce serait du moins contre
+notre volonté et par suite d'une erreur toute matérielle. Au
+contraire, la plupart de ceux qui nous ont précédé, alarmés des
+moindres singularités grammaticales, des hardiesses de style les plus
+légitimes, se sont hâtés de corriger, avec une sollicitude qu'ils
+croyaient respectueuse, les passages qui offusquaient leur goût.
+
+Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, dans le courant
+du dix-huitième siècle qu'il en a été ainsi. La dernière édition des
+oeuvres de Corneille, publiée par M. Lefèvre et recherchée à bon
+droit comme la plus complète, ne se distingue guère à cet égard des
+précédentes.
+
+On lit dans un _Sonnet à M. de Campion sur ses hommes illustres_:
+
+ J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau,
+ De leur rendre un destin plus durable et plus beau,
+ De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne:
+ Le mien semble avoir droit à l'immortalité.
+
+Cette tournure excellente a choqué les éditeurs, et, où il y avait _le
+mien_, ils ont mis _mon nom_, détruisant ainsi, afin de faire
+disparaître une incorrection imaginaire, toute la vivacité de ce
+passage.
+
+Les altérations de ce genre ne tombent pas seulement sur les ouvrages
+de second ordre: elles défigurent parfois de très-beaux morceaux des
+chefs-d'oeuvre de Corneille.
+
+ A qui venge son père, il n'est rien d'impossible,
+
+dit Rodrigue au Comte[1]. C'est ainsi que ce vers est imprimé dans
+toutes les éditions courantes, ainsi qu'il est dit au théâtre, ainsi
+qu'il est récité dans nos colléges; seulement, par un scrupule
+d'exactitude, M. Lefèvre fait remarquer que de 1637 à 1648 on lit:
+
+ A qui venge son père, il n'est rien impossible,
+
+sans le mot _de_. Qui s'aviserait de soupçonner après cela que cette
+dernière leçon (_il n'est rien impossible_) est la seule exacte, la
+seule qui se trouve dans toutes les impressions surveillées par
+Corneille, et encore dans celle de 1692, dont son frère a pris soin?
+
+ [1] _Le Cid_, acte II, scène II.
+
+Ce n'est pas là un fait unique, isolé. On a souvent admis de la sorte,
+comme par pitié, en variante, la leçon authentique émanée de
+Corneille, tandis qu'on insérait dans le texte une correction inutile
+ou un rajeunissement maladroit. Une seule pièce nous fournira trois
+nouveaux exemples de ce singulier genre d'inexactitude.
+
+Corneille a dit dans _Cinna_:
+
+ De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
+ Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
+ Qui méprise sa vie est maître de la sienne[2].
+
+ [2] Acte I, scène II.
+
+Et plus loin:
+
+ Le ravage des champs, le pillage des villes,
+ Et les proscriptions, et les guerres civiles
+ Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
+ Pour monter dans le trône et nous donner des lois[3].
+
+ [3] Acte I, scène III.
+
+Enfin:
+
+ On a fait contre vous dix entreprises vaines;
+ Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
+ Et que ce mouvement qui vous vient agiter
+ N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie[4].
+
+ [4] Acte II, scène I.
+
+«Qui méprise _sa_ vie est maître de la sienne» a paru amphibologique
+aux éditeurs; ils ont mis: «Qui méprise _la_ vie.»
+
+«Monter _dans_ le trône» les choquait; ils y ont substitué la phrase
+aujourd'hui consacrée: «monter _sur_ le trône.»
+
+Ils ont pensé que l'agitation d'Auguste ne devait pas durer plus
+longtemps que le morceau dans lequel il l'exprime, et, par suite de ce
+raisonnement: «Qui vous vient agiter» est devenu «qui vous vient
+_d_'agiter.»
+
+M. Lefèvre a reproduit ce texte sans paraître soupçonner qu'il eût
+subi la moindre altération. Toutefois, pour chacun de ces vers, il a
+admis comme variante la rédaction de Corneille, qui ne figurait à
+aucun titre dans les impressions postérieures à 1692. C'est toujours
+un progrès[5].
+
+ [5] Voici, comme complément de ces remarques, un relevé des
+ altérations de texte et des omissions que nous offre une autre
+ pièce prise au hasard, le _Pompée_ de l'édition de M. Lefèvre:
+
+ ACTE I.
+
+ SCÈNE 1.
+
+ Et je crains d'être injuste _et_ d'être malheureux.
+
+ Ce vers est donné comme une variante de 1644-48. C'est cependant
+ la vraie et la seule leçon des éditions de Corneille; «_ou_ d'être
+ malheureux» qu'on y a substitué dans le texte ne se trouve nulle
+ part.
+
+ SCÈNE III.
+
+ Il fut jusque _dans_ Rome implorer le sénat.
+
+ Ce vers, donné comme variante, n'existe pas dans les éditions
+ citées. Toutes celles qui diffèrent du texte de 1682 portent: «Il
+ fut jusques _à_ Rome.»
+
+ ACTE III.
+
+ SCÈNE II.
+
+ Et _plus j'ai fait_ pour vous, plus l'action est noire.
+
+ Toutes les éditions données par Corneille portent: «Et _j'ai plus_
+ fait pour vous.»
+
+ SCÈNE III.
+
+ Vous qui _la pouvez_ mettre au faîte des grandeurs!
+
+ C'est la leçon des premières éditions; mais en 1682 Corneille y a
+ substitué: «vous qui _pouvez la_ mettre,» qu'il aurait fallu faire
+ passer dans le texte.
+
+ ACTE IV.
+
+ SCÈNE 1.
+
+ Il est mort; et mourant, Sire, il _doit vous_ apprendre,
+
+ dans le premier passage cité comme variante. C'est «_il vous doit_
+ apprendre» qu'il faut lire.
+
+ Que je n'en puis choisir de plus _digne_ que toi;
+
+ il y a _dignes_, au pluriel, dans toutes les éditions publiées du
+ vivant de Corneille.
+
+ Lorsqu'avec tant de _fast_ il a vu ses faisceaux.
+
+ Cette forme curieuse du mot _faste_, qui se trouve dans toutes les
+ éditions, n'est ni conservée dans le texte, ni même indiquée en
+ note.
+
+ SCÈNE IV.
+
+ Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire
+ De punir son audace _autant que_ sa victoire,
+
+ Au lieu de _autant que_, il faut lire _avant que_ dans ce passage
+ donné en variante.
+
+ ACTE V.
+
+ SCÈNE 1.
+
+ Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,
+ A cette triste marque il reconnoît Pompée.
+
+ On donne comme variante du premier de ces vers pour les éditions
+ de 1644-48:
+
+ Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête coupée,
+
+ qui n'a point de sens dans ce passage et ne se trouve d'ailleurs
+ dans aucune des éditions citées.
+
+ Ces restes d'un héros par le feu consumé.
+
+ Les premières éditions portent: _consommé_, qui aurait dû être
+ recueilli comme variante.
+
+ Ajoutons que dans tout le théâtre les variantes, pourtant si
+ curieuses, des jeux de scène, ont été recueillies avec la plus
+ grande négligence, et que les _Discours_, avis _Au lecteur_,
+ _Examens_ n'ont pas même été collationnés.
+
+En général, nous avons suivi, pour chaque ouvrage, la dernière édition
+donnée par l'auteur; mais on verra par les notes que nous l'avons
+toujours soumise à un contrôle sévère, à une attentive révision.
+
+Le _Théâtre de P. Corneille_, de 1682, si important pour l'ensemble du
+texte, fourmille de fautes typographiques, contre lesquelles il faut
+se tenir continuellement en garde. Souvent un vers entier s'y trouve
+passé; parfois un mot y est estropié; plus fréquemment encore il est
+remplacé par un autre qui semble avoir un sens, et c'est certes là le
+cas le plus difficile et le plus délicat.
+
+Dans cette édition de 1682, Médée, pour ne citer qu'un exemple, parle
+ainsi dans la IVe scène du Ier acte:
+
+ Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,
+ Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit
+ Sur vous et vos _serments_ me donna quelque droit
+ Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes,
+ Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes.
+
+Le sens n'a en lui-même rien d'absolument invraisemblable, et, si l'on
+n'avait que ce texte, il ne viendrait peut-être pas à l'esprit d'y
+introduire une correction; mais, quand on s'est convaincu que toutes
+les éditions antérieures portent _serpents_ au lieu de _serments_, il
+est difficile de voir dans ce dernier mot autre chose qu'une faute
+d'impression; aussi n'hésitons-nous pas à le rejeter, en le
+mentionnant toutefois en note, afin que le lecteur soit toujours
+complètement renseigné sur la constitution du texte.
+
+Les variantes n'ont pas été de notre part l'objet d'une moindre
+attention; nous n'avons pas cru qu'il nous fût permis de rien exclure,
+de rien sacrifier. Nous nous sommes appliqué à faciliter l'étude des
+éditions données par Corneille, et à fournir les moyens de suivre
+sans fatigue la pensée du poëte dans ses progrès et parfois dans ses
+défaillances, à travers toutes les rédactions successives qu'il a tour
+à tour adoptées.
+
+Elles sont fort nombreuses: il y a pour les oeuvres de la première
+moitié de sa carrière dramatique, trois états principaux et un grand
+nombre de retouches intermédiaires, que nous ne rappelons ici que fort
+sommairement, mais dont on se rendra compte d'une manière plus
+complète, en parcourant les variantes et la notice bibliographique. On
+trouve d'abord l'édition en pièce séparée, à laquelle les recueils
+publiés de 1644 à 1657 changent peu de chose, bien qu'il y ait déjà çà
+et là un certain nombre de vers à recueillir. En 1660, l'économie du
+recueil est entièrement modifiée: les dédicaces, avis au lecteur,
+arguments des premières impressions et les fragments d'historiens et
+de poëtes placés en tête de certaines tragédies, soit lors de leur
+publication, soit en 1644, disparaissent, et font place à d'autres
+préliminaires. L'édition est divisée en trois tomes; en tête de chacun
+se trouve, pour la première fois, un des _Discours_ sur le théâtre et
+la série consécutive de tous les examens des pièces contenues dans le
+volume. Ces examens forment ainsi comme des chapitres d'un même
+ouvrage; et, en les séparant, les éditeurs les ont altérés en plus
+d'un endroit[6]. Les impressions de 1663 et de 1664 ne contiennent
+encore que des variantes de détail; puis on arrive enfin à celles de
+1668 et de 1682, qui diffèrent fort peu l'une de l'autre. La seconde,
+dont nous avons déjà parlé, est la dernière que l'auteur ait revue, et
+doit être incontestablement la base même du texte de Corneille[7].
+
+ [6] Voyez tome I, p. 13, note [210], et p. 137, note [448].
+
+Malgré les objections spécieuses de quelques bons esprits et l'exemple
+du plus consciencieux éditeur de Corneille, M. Taschereau, qui a cru
+devoir publier seulement les variantes d'un grand intérêt historique
+ou littéraire, nous avons entrepris de reproduire dans tous leurs
+détails jusqu'aux moindres de ces changements[8].
+
+ [7] Voici une liste complète des impressions auxquelles nous
+ renvoyons pour les variantes dans les deux premiers volumes de
+ cette édition:
+
+ Édition originale de chaque pièce à part, présentant parfois deux
+ états différents, comme par exemple pour _Mélite_ (voyez tome I,
+ p. 183, note [612], et p. 217, note [726].
+
+ 1644. _OEuvres.... Paris, Antoine de Sommaville, et Augustin Courbé_,
+ in-12.
+
+ 1648. _OEuvres.... Rouen et Paris, Toussaint Quinet_, in-12.
+
+ 1652. _OEuvres.... Rouen et Paris, Antoine de Sommaville_, in-12.
+
+ 1654. _OEuvres.... Rouen et Paris, Augustin Courbé_, in-12.
+
+ 1657. _OEuvres.... Paris, Augustin Courbé_, in-12.
+
+ 1660. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Augustin Courbé, et Guillaume
+ de Luyne_, in-8{o}.
+
+ 1663. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Thomas Jolly_, in-fol.
+
+ 1664. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Guillaume de Luyne_, in-8{o}.
+
+ 1668. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Louis Billaine_, in-12.
+
+ 1682. _Le Théâtre.... Paris, Guillaume de Luyne_, in-12.
+
+ C'est dans la première partie de ces recueils (celui de 1644 n'en
+ a qu'une) que sont contenues les pièces de nos deux premiers
+ volumes.
+
+ A partir du tome III, qui commencera par _le Cid_, nous
+ indiquerons à la fin des diverses notices les éditions
+ collationnées pour chaque pièce.
+
+ [8] Pour mener à bien ce difficile travail des variantes, nous
+ avons eu grand besoin de communications et de secours, qui du
+ reste ne nous ont jamais fait défaut. Les bibliothèques publiques
+ et les bibliothèques privées nous ont prodigué leurs trésors avec
+ une égale libéralité, et nous ne savons réellement qu'admirer le
+ plus, des richesses bibliographiques de M. Cousin, de M. le comte
+ de Lignerolles, de M. le comte de Lurde, de MM. Potier,
+ Rochebilière et Salacroux, ou du noble usage qu'ils en font.
+
+Corneille commence à écrire à une époque où la plus grande licence
+règne dans la comédie. Plus modeste, plus retenu que ses
+contemporains, il cède encore parfois à son insu à la contagion de
+l'exemple; mais à mesure que le théâtre, grâce à son influence,
+s'épure davantage, il s'applique à faire disparaître quelques scènes
+un peu libres, quelques expressions hasardées. Une édition où les
+divers textes de ses premières pièces sont tous réunis, permet donc
+d'apprécier d'un coup d'oeil le progrès qui s'est accompli à cet
+égard en peu d'années.
+
+Pour l'histoire de la langue, les variantes sont plus utiles encore.
+Elles nous font connaître l'instant précis de la disparition des
+termes surannés, des constructions tombées en désuétude, et nous
+montrent, contre toute attente, le grand Corneille, superstitieux
+observateur des règles de Vaugelas, s'appliquant sans cesse à modifier
+dans ses oeuvres ce qui n'est pas conforme aux lois nouvelles
+introduites dans le langage.
+
+Enfin, on comprend de reste, sans que nous insistions, combien ces
+études sont indispensables aux personnes qui veulent aborder
+sérieusement la critique et l'histoire de notre littérature; pour les
+avoir négligées, l'auteur d'un article d'ailleurs fort estimable,
+intitulé _les Contemporains de Corneille_[9], est tombé dans une bien
+étrange erreur: il compare à des fragments de diverses pièces jouées
+vers 1630, le commencement de _Mélite_, non tel qu'il a été écrit
+d'abord, mais tel qu'il a été refait en 1660, et il s'écrie avec
+étonnement: «Voilà les premiers vers de Corneille; à l'exception d'un
+mot, il n'y a rien qui ait vieilli.»
+
+ [9] _Revue contemporaine_, année 1854, p. 161 et 359.
+
+Il ne suffisait pas d'avoir la volonté bien arrêtée de recueillir
+toutes les variantes, ni même de parvenir à se procurer les éditions
+où elles se trouvent, il fallait encore trouver la manière la plus
+expéditive et la plus sûre d'exécuter le travail. M. Ad. Regnier, qui
+dirige la collection des _Grands écrivains de la France_, avec une
+vigilance infatigable et une sûreté de goût des plus rares, a eu
+l'excellente idée de convoquer pour cette collation autant de lecteurs
+que nous avions de textes différents. Ce mode de révision, qui sera
+employé pour tous les auteurs auxquels il pourra utilement
+s'appliquer, nous paraît être le moyen le plus sûr d'arriver à une
+exactitude presque absolue[10].
+
+ [10] Je suis heureux de remercier ici mes collaborateurs dans ce
+ pénible travail. Je dois citer d'abord M. Adolphe Regnier fils,
+ dont l'heureuse mémoire m'a suggéré plus d'un utile rapprochement;
+ ensuite MM. Schmit et Alphonse Pauly, mes collègues de la
+ Bibliothèque impériale; enfin plusieurs employés fort méritants de
+ la librairie de M. Hachette et de l'imprimerie de M. Lahure.
+
+Après avoir dit jusqu'où nous avons poussé le scrupule à l'égard des
+variantes, il est presque inutile d'ajouter que nous avons fait tous
+nos efforts pour réunir et publier jusqu'aux plus minces productions
+sorties de la plume de Corneille. Cette tâche, aujourd'hui pénible,
+l'eût été beaucoup moins au siècle dernier, mais alors les éditeurs
+se regardaient comme des juges, chargés de procéder à un choix des
+plus sévères, et ils omettaient de propos délibéré ce qui ne leur
+semblait pas excellent. L'abbé Granet en convient avec une grande
+naïveté dans la Préface des _OEuvres diverses_[11], et les efforts
+successifs de plusieurs générations d'éditeurs n'ont sans doute pas
+encore suffi à retrouver tous les opuscules qu'il avait alors sous la
+main et qu'il a négligés volontairement.
+
+ [11] 4e feuillet recto et 7e feuillet verso.
+
+Des publications récentes fort curieuses, quelques recherches
+personnelles, d'obligeantes communications et surtout des hasards
+heureux nous ont permis d'augmenter cette édition de bon nombre de
+lettres et de pièces de vers de Corneille, et de quelques morceaux
+importants à la composition desquels il a pris une part difficile à
+déterminer, mais qui paraît incontestable.
+
+Nous sommes parvenu à retrouver l'épitaphe latine du P. Goulu, que M.
+Taschereau a signalée le premier comme étant de Corneille, mais qui
+avait échappé à ses recherches.
+
+Nous ajouterons aux poésies diverses un assez grand nombre de pièces:
+
+Un quatrain qui figure, en 1631, en tête du _Ligdamon et Lidias_ de
+Scudéry, et que M. Tricotel a recueilli, en 1859, dans le _Bulletin du
+bouquiniste_;
+
+Une épigramme publiée en 1632 dans les _Mélanges poétiques_, à la
+suite de _Clitandre_, et que personne cependant ne semble avoir
+connue;
+
+Une pièce en l'honneur de la Vierge, composée en 1633 pour le Palinod
+de Rouen, et recueillie tout récemment par M. Édouard Fournier dans
+ses _Notes sur la vie de Corneille_, qui précèdent sa charmante
+comédie de _Corneille à la butte Saint-Roch_;
+
+Un compliment adressé la même année (1633) à Mareschal sur sa
+tragi-comédie de _la Soeur valeureuse_, publié par lui en tête de sa
+pièce;
+
+Un hommage poétique du même genre publié en 1635 par de la Pinelière,
+en tête de son _Hippolyte_, tous deux recueillis également par M.
+Édouard Fournier;
+
+Un remercîment aux juges du Palinod, improvisé en 1640 par Corneille,
+au nom de Jacqueline Pascal, signalé en 1842 par M. Sainte-Beuve dans
+son _Histoire de Port-Royal_, et publié plus tard par M. Cousin, mais
+qui ne se trouve pas dans l'édition de M. Lefèvre;
+
+Un sonnet qui a paru, en 1650, en tête de l'_Ovide en belle humeur_ de
+d'Assoucy;
+
+Un autre compliment du même genre, mais qui s'applique à un ouvrage
+bien différent, au _Traité de la théologie des saints_ du P. Delidel,
+publié en 1668. C'est encore M. Édouard Fournier qui a renouvelé le
+souvenir effacé de ces deux dernières petites pièces.
+
+Nous ajouterons quatre belles lettres à celles qu'on connaît. La
+première traite d'affaires; elle a été signalée par M. Taschereau qui
+en a publié un curieux fragment; les trois autres, toutes littéraires,
+adressées à M. de Zuylichem, secrétaire des commandements du prince
+d'Orange, et à l'abbé de Pure, sont entièrement inédites.
+
+Dans l'édition de M. Lefèvre, les lettres sont, pour la plupart,
+rapprochées des ouvrages auxquels elles ont rapport; nous avons
+préféré les classer tout simplement d'après leurs dates. Nous y avons
+joint celles qui ont été adressées à Corneille par Balzac et
+Saint-Évremont, et de la sorte s'est trouvée constituée pour la
+première fois une véritable correspondance de Corneille, composée de
+plus de vingt lettres ou fragments de lettres.
+
+«Nous regrettons beaucoup, disait M. Lefèvre, en 1854, de ne pouvoir
+augmenter notre édition de la traduction en vers que Corneille a faite
+des deux premiers livres de la _Thébaïde_ de Stace, mais les
+recherches de M. Floquet, de l'Académie de Rouen, de M. Aimé Martin,
+etc., etc., ainsi que les nôtres, n'ont eu aucun résultat.» Nous avons
+ajouté sans plus de succès nos investigations à celles de nos
+prédécesseurs. Nous avons pu seulement déterminer avec un peu plus
+d'exactitude la date de l'impression qui doit être fixée aux premiers
+mois de 1672, et nous avons soigneusement recueilli les trois vers
+conservés par Ménage. Reproduits par M. Taschereau dans son _Histoire
+de la vie de Corneille_, connus de M. Lefèvre, qui en parle sans les
+citer, ils ne figurent néanmoins jusqu'ici dans aucune édition des
+_OEuvres_ de notre poëte. Ce n'est pas toutefois, on le comprend,
+pour annoncer une addition de ce genre que nous parlons ici de ce
+poëme; mais il nous paraît utile d'attirer une fois de plus
+l'attention des bibliophiles et des amis de Corneille sur un fait si
+singulier. Il semble impossible en effet que cet ouvrage ait disparu
+pour toujours, et qu'à moins de deux cents ans de distance, et malgré
+les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du père de notre
+théâtre comme de ces écrivains de l'antiquité dont certains livres ne
+nous sont connus que grâce aux fragments conservés par les
+grammairiens.
+
+Le théâtre, comme on doit le penser, ne s'est guère accru; nous
+reproduirons cependant deux publications, peu importantes en
+elles-mêmes, mais fort intéressantes pour l'histoire de la
+représentation des pièces de Corneille[12]: le _Dessein d'Andromède_
+et le _Dessein de la Toison d'or_. Ces desseins sont de véritables
+livrets très-semblables à ceux qui se vendent encore aujourd'hui dans
+les théâtres d'opéra. Nous sommes contraint d'ajouter qu'ils ne sont
+pas rédigés d'une manière beaucoup plus attachante. Notre poëte en est
+cependant bien l'auteur, car il dit en tête du _Dessein d'Andromède_:
+«J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la
+pièce.»
+
+ [12] Ces deux publications ont été signalées par nous pour la
+ première fois, en 1861: _de la Langue de Corneille_, p. 46.
+
+Nous avons cru pouvoir extraire de _la Comédie des Tuileries_, pour le
+faire figurer dans notre édition, un acte, le troisième, dont la
+rédaction paraît très-vraisemblablement avoir été confiée à notre
+poëte; néanmoins nous l'avons fait imprimer en petits caractères, afin
+que le lecteur pût toujours distinguer à première vue ce qui est
+incontestablement de Corneille de ce qui peut seulement lui être
+attribué.
+
+Cette précaution était encore plus nécessaire à l'égard des pamphlets
+publiés en sa faveur dans la querelle du _Cid_, et réunis par nous à
+la suite de la _Notice_ relative à cet ouvrage. En effet, bien que
+Niceron les regarde comme de Corneille, et que Barbier lui en attribue
+au moins un, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il n'en est point
+l'auteur; mais écrits par ses amis, et très-probablement sous son
+inspiration, ils renferment sur sa personne des particularités
+intéressantes; ils sont d'ailleurs peu nombreux, assez courts, fort
+rares: c'était plus qu'il n'en fallait pour nous décider à les
+publier.
+
+L'histoire des ouvrages de Corneille sera exposée dans des _Notices_
+historiques, littéraires et bibliographiques placées en tête de chacun
+d'eux, conformément au plan général adopté pour toute la collection
+des _Grands écrivains_.
+
+Ces notices, dont nous aurons soin d'exclure les théories et les
+appréciations littéraires, afin de réserver plus de place aux faits
+certains et aux pièces originales, seront complétées et reliées entre
+elles par une _Vie de Corneille_, où il sera plus question de lui que
+de ses ouvrages, et dans laquelle l'homme passera avant le poëte.
+
+Un portrait de Corneille avec les armes de sa famille, un fac-simile
+de son écriture, la vue de la maison où il est né, la reproduction de
+quelques anciennes gravures propres à faire mieux comprendre certaines
+particularités contenues dans ses oeuvres, en seront un complément
+agréable et presque nécessaire, bien que tout nouveau.
+
+Les éclaircissements généraux donnés dans les notices nous permettront
+de ne pas multiplier les notes et surtout de les rédiger avec une
+grande brièveté. La table de tous les noms de personnes et de lieux,
+et des principales matières contenues dans les oeuvres de Corneille,
+dans les notices et dans les notes, facilitera d'ailleurs
+singulièrement les rapprochements et les recherches, et le _Lexique_
+qui terminera l'ouvrage contiendra la solution d'un grand nombre de
+problèmes relatifs à l'histoire du langage au dix-septième siècle. En
+accordant à ce dernier travail le prix du concours ouvert en 1858,
+l'Académie française m'a imposé le devoir de le rendre aussi digne
+qu'il serait en moi de cette honorable distinction. Une étude plus
+sérieuse et plus approfondie du texte de Corneille vient de m'en
+fournir les moyens; puissé-je en avoir profité autant que je l'ai dû
+et voulu faire!
+
+ Ch. MARTY-LAVEAUX.
+
+
+
+
+NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR PIERRE CORNEILLE[13].
+
+ [13] En racontant la vie de Corneille, nous ne nous arrêterons pas
+ à l'histoire de ses ouvrages, des succès qu'ils ont obtenus, des
+ querelles littéraires qu'ils ont excitées. Cette histoire se
+ trouve dans les notices que nous avons placées en tête de chacun
+ d'eux; nous nous contentons de les mentionner ici rapidement à
+ leur date, en prenant soin toutefois de signaler et de corriger
+ les erreurs qui nous sont échappées (voyez aussi à ce sujet les
+ _Additions et Corrections_, tome XII, p. 567-570). Divers détails
+ qui eussent été de trop dans la _Notice biographique_ auront leur
+ place dans les annexes que nous donnons à la suite, à savoir dans
+ les _Pièces justificatives_, et dans le _Tableau généalogique_.
+ Nous avons aussi rédigé une _Table chronologique_, où l'on pourra
+ suivre année par année le développement et le déclin du génie de
+ Corneille.
+
+
+Corneille est issu d'une famille de robe dans laquelle le prénom de
+Pierre était réservé aux fils aînés bien avant qu'il l'eût porté.
+
+Pierre Corneille, arrière-grand-père du poëte, ne remplissait sans
+doute point de fonctions publiques, car son nom n'est suivi d'aucune
+qualité dans les actes où il se lit. Son fils, Pierre Corneille,
+épousa en 1570 Barbe Houel, qui appartenait à une famille noble, et
+fut dotée par son oncle, Pierre Houel, sieur de Vandelot, vieux
+garçon, greffier criminel du Parlement et notaire secrétaire de la
+maison et couronne de France. Pierre Houel fit admettre son neveu au
+greffe en qualité de commis; bientôt après, celui-ci traita d'une
+petite charge de conseiller référendaire à la chancellerie et se fit
+recevoir avocat. Ce Pierre Corneille eut pour fils, en 1572, Pierre
+Corneille, père du poëte, puis Antoine et François Corneille, ses deux
+oncles. Le 5 mai 1599, le père de Corneille obtint du Roi des
+provisions de maître particulier des eaux et forêts en la vicomté de
+Rouen, et fut reçu en cette qualité le 31 juillet de la même année. Il
+épousa, le 9 juin 1602, Marthe Lepesant, fille de François
+Lepesant[14]. Le 29 septembre 1602, un acte régulier de partage mit
+les jeunes époux en possession d'une maison située à Rouen, rue de la
+Pie, qui venait du père du marié, décédé en 1588, et dont la
+succession était demeurée depuis lors indivise.
+
+ [14] Jusqu'ici les biographes ont généralement ajouté au nom de
+ Lepesant celui de Boisguilbert; mais il résulte d'une découverte
+ récente de M. Gosselin que le titre de Boisguilbert n'appartenait
+ pas à Marthe, mère de Corneille, mais seulement au frère de
+ celle-ci, et qu'il fut acquis par lui longtemps après la naissance
+ du poëte.
+
+Ce fut dans cette maison que naquit, le 6 juin 1606, l'enfant qui
+devait être le grand Corneille[15]. Trois jours plus tard, le 9, il
+était présenté au baptême dans la paroisse Saint-Sauveur par Pierre
+Lepesant, secrétaire du Roi, son oncle maternel, et Barbe Houel, son
+aïeule paternelle, et il recevait sur les fonts le prénom de Pierre,
+que portaient son père et son parrain[16]. Nous ne savons rien de
+particulier sur son enfance. M. Gosselin, dans un excellent travail,
+auquel nous avons emprunté la plupart des faits qui précèdent[17], a
+conjecturé, non sans vraisemblance, qu'elle s'écoula en partie dans
+une maison de campagne des plus riantes que Pierre Corneille, le père,
+acheta le 7 juin 1608 à Petit-Couronne, lorsque son enfant venait
+d'atteindre la fin de sa seconde année[18].
+
+ [15] Voyez un dessin de cette maison dans l'_Album_ qui accompagne
+ notre édition de Corneille. En 1821, M. de Jouy l'a visitée et l'a
+ décrite dans son _Hermite en province_ (tome XIII des _OEuvres_,
+ p. 155 et suivantes). A cette époque elle était recouverte d'un
+ crépi qui en avait changé l'aspect; on y avait placé un buste de
+ Corneille et une inscription où la date de sa naissance avait été
+ confondue avec celle de son baptême, et qui plus tard fut ainsi
+ rectifiée:
+
+ ICI
+ EST NÉ, LE 6 JUIN 1606,
+ PIERRE CORNEILLE.
+
+Cette maison ayant été démolie, ainsi que l'habitation contiguë où
+était né Thomas Corneille, elles furent remplacées par des magasins;
+il ne reste plus, pour rappeler le souvenir de l'une et de l'autre,
+que la porte d'entrée de la première, transportée au musée
+d'archéologie de Rouen, et la nouvelle inscription que voici, qui fut
+rédigée en 1857 par l'Académie de Rouen:
+
+ ICI
+ ÉTAIENT LES MAISONS
+ OÙ SONT NÉS LES DEUX CORNEILLE:
+ PIERRE, LE 6 JUIN 1606;
+ THOMAS, LE 24 AOÛT 1625.
+
+Cette inscription n'est point placée, par suite du refus du
+propriétaire, sur la maison où elle aurait dû être; elle se trouve à
+une certaine distance des deux endroits, très-voisins l'un de l'autre,
+où sont nés les frères Corneille. (Voyez le _Bulletin des travaux de
+la Société libre d'émulation, du commerce et de l'industrie de la
+Seine-Inférieure_, 1857-58, p. 140, et le _Précis analytique des
+travaux de l'Académie de Rouen_, 1857-58, p. 204.)
+
+ [16] Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº I.
+
+ [17] _Pierre Corneille (le père)_, par E. Gosselin, Rouen, 1864,
+ in-8{o}.
+
+ [18] Voyez, dans notre _Album_, le dessin de la propriété de
+ Petit-Couronne.
+
+Corneille fit ses études avec succès au collége des Jésuites de Rouen.
+En 1620, il reçut en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli
+intitulé: _Notitia utraque dignitatum, cum Orientis, tum Occidentis,
+ultra Arcadii Honoriique tempora_ (_Lugduni_, 1608): c'est un volume
+in-folio, relié en veau brun, doré sur tranche, et portant sur les
+plats les armes d'Alphonse Ornano, alors lieutenant général au
+gouvernement de Normandie, et qui, en cette qualité, avait fait les
+frais des prix distribués au collége. Ce livre appartenait à la
+bibliothèque de M. Villenave[19], et M. Floquet, qui l'y a vu, fait
+remarquer que, suivant l'usage, «une notice détaillée et signée du
+principal indique dans quelle classe et à quel titre cette récompense
+avait été décernée au jeune Corneille[20].» Par malheur nous ignorons
+ce qu'est devenu ce volume et nous n'avons pu voir nous-même ni
+reproduire le curieux renseignement qu'il renferme.
+
+ [19] _Catalogue des principaux livres de la bibliothèque de feu M.
+ Villenave.... dont la vente aura lieu.... le lundi 15 février
+ 1848...._ Paris, Chinot, in-8{o}, nº 969.
+
+ [20] Voyez _Pierre Corneille et son temps...._ par M. Guizot,
+ Paris, 1858, in-12, p. 143, note 2.
+
+Suivant une tradition dont l'origine est demeurée inconnue, Corneille
+a remporté un prix de rhétorique pour une traduction en vers français
+d'un morceau de _la Pharsale_[21]. Mais nous ne croyons pas que ce
+prix soit le volume que nous venons de décrire: il est, non pas
+impossible, mais peu probable, que notre poëte, né en 1606, ait fait
+sa rhétorique en 1620.
+
+ [21] Voyez notre tome IV, p. 3.
+
+Le temps n'a pas fait disparaître entièrement les témoignages de la
+gratitude de Corneille envers ses maîtres. La bibliothèque de la
+Sorbonne possède un exemplaire de l'édition de 1664 de son _Théâtre_,
+sur le titre duquel il a inscrit cet envoi:
+
+ _Patribus Societatis Jesu
+ Colendissimis præceptoribus suis
+ Grati animi pignus
+ D. D. Petrus Corneille._
+
+ _Dii, majorum umbris tenuem et sine pondere terram,
+ Qui præceptorem sancti voluere parentis
+ Esse loco[22]._
+
+ [22] Ce passage latin est emprunté à la VIIe _satire_ de Juvénal,
+ vers 207, 209 et 210.--Le volume de la bibliothèque de la Sorbonne
+ a déjà été décrit dans un article de l'_Athenæum français_ du 22
+ décembre 1855 (p. 1114), signé A. DE BOUGY, et dans l'édition de
+ la traduction de _l'Imitation_ par Corneille, publiée en 1857 par
+ M. Alexandre de Saint-Albin, chez l'éditeur Lecoffre.
+
+Un monument plus durable et plus touchant des sentiments de respect
+dont il demeura toujours animé à l'égard de ceux qui avaient formé sa
+jeunesse, est la pièce de vers qu'il adressa, à l'âge de soixante-deux
+ans, au P. Delidel, et qu'il signa affectueusement: «Son très-obligé
+disciple[23].»
+
+ [23] Tome X, p. 220-222.
+
+Ce furent peut-être ces reconnaissants souvenirs qui déterminèrent
+Corneille à mettre en vers français certains poëmes latins du P. de la
+Rue. Du reste il fit le même honneur à Santeul. Cela irritait fort
+Huet, qui s'écrie avec humeur dans ses _Mémoires_: «Il avait acquis
+une réputation considérable et méritée, et il régnait au théâtre,
+lorsque, oublieux de sa dignité, il s'abaissa à de petites
+compositions fort peu dignes de l'excellence de son génie. S'il
+paraissait quelque poëme ayant du succès dans les écoles, il se
+faisait l'interprète de ceux qu'il eût à peine dû accepter pour
+interprètes de ses ouvrages[24].»
+
+ [24] Voici le texte latin: _Magnam ille sibi meritis suis
+ quæsiverat nominis claritatem, planeque regnabat in theatris, quum
+ decoris sui oblitus demittere coepit animum ad levissimas
+ scriptiones, ingenii sui præstantia minime dignas. Si quod enim
+ felicibus auspiciis exierat carmen ex scholasticorum exhedris, his
+ se dabat interpretem quos vix operum suorum interpretes ferre
+ debuisset._ (P. D. HUETII, _Commentarius de reb us ad eum
+ pertinentibus_, liber V, p. 313. Amstelodami, 1718.)
+
+Au sortir du collége, Corneille étudia le droit, et, le 18 juin 1624,
+il fut reçu avocat et prêta serment en cette qualité au parlement de
+Rouen[25]. «Mais, dit un de ses contemporains, comme il avoit trop
+d'élévation d'esprit pour ce métier-là, et un génie trop différent de
+celui des affaires, il n'eut pas plus tôt plaidé une fois, qu'il y
+renonça. Il ne laissa pas de prendre la charge d'avocat général à la
+table de marbre du Palais, qui ne l'engageoit qu'à fort peu de
+chose[26].» M. Gosselin a pris soin de nous faire connaître cette
+juridiction et le lieu où elle s'exerçait: «La table de marbre du
+Palais, à Rouen, créée par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et
+forêts en appel, mais jugeait en première instance tout ce qui
+concernait la navigation.... Le lieu des séances n'était par lui-même
+guère capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il était
+situé dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue
+Saint-Lô, et le bureau de justice n'était autre qu'une grande table en
+marbre, derrière laquelle les juges étaient assis, ayant à leurs côtés
+et un peu au-dessus de leurs têtes, dans des niches existant encore
+aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un côté Geffroy Hébert,
+évêque de Coutances, et de l'autre côté Antoine Boyer, abbé de
+Saint-Ouen[27].» A sa charge d'avocat général à la table de marbre
+Corneille joignit, ainsi que son prédécesseur, celle d'avocat du Roi
+aux siéges généraux de l'Amirauté. M. Gosselin a prouvé récemment,
+dans une intéressante étude, que, malgré l'assertion, souvent
+reproduite, contenue dans l'article des _Nouvelles de la république
+des lettres_, ces charges n'étaient point, comme on l'a prétendu, de
+pures sinécures[28].
+
+ [25] Voyez _Pièces justificatives_, nº II.
+
+ [26] _Nouvelles de la république des lettres_, janvier 1685, 2e
+ édition, p. 89.--Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº III.
+
+ [27] _Pierre Corneille (le père)_, p. 4.
+
+ [28] _Particularités de la vie judiciaire de Pierre Corneille_,
+ par E. Gosselin, Rouen, 1865, p. 6.
+
+Pendant que Corneille étudiait au collége des Jésuites, il avait pris
+en amitié une petite fille, Marie Courant, dont il devint fort épris
+plus tard, et dont le bon goût, les sages conseils eurent, si nous en
+croyons notre poëte[29], une grande influence sur son talent. Si, ce
+que nous ignorons, il aspira à sa main, sa prétention fut vaine: Marie
+Courant fit un beau mariage; au lieu de prendre le nom, bien modeste
+encore, de Corneille, elle épousa M. Thomas du Pont, correcteur en la
+chambre des comptes de Normandie[30].
+
+ [29] Tome X, p. 77.
+
+ [30] Voyez tome I, p. 127 et 128.
+
+C'est encore M. Gosselin qui nous a fait connaître le nom de famille
+de Mme du Pont[31]. Tant qu'on l'a ignoré, on était très-porté à la
+confondre avec Mlle Milet, dont Corneille fut amoureux plus tard, et
+en l'honneur de qui il composa un sonnet, dont il fut si content, qu'à
+en croire son frère, il fit sa comédie de _Melite_ (1629) tout exprès
+pour l'employer[32]. Je penchais fort, je l'avoue, vers cette opinion;
+mais elle ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et il faut admettre,
+ce qui du reste n'a rien d'invraisemblable, que l'ancienne passion, la
+sérieuse amitié de Corneille pour Marie Courant, a été traversée par
+une passagère amourette: tout se trouve ainsi concilié. M. Taschereau
+invoque, il est vrai, le propre témoignage de Corneille, qui dit dans
+l'_Excuse à Ariste_[33]:
+
+ .... Nul objet vainqueur
+ N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.
+
+Mais si Corneille, qui écrivait ceci en 1637, se plaisait alors à
+oublier les galanteries et les caprices de sa vie de jeune homme, dans
+les _Mélanges poétiques_, publiés cinq ans auparavant, en 1632, il
+tenait un tout autre langage:
+
+ J'ai fait autrefois de la bête;
+ J'avois des Philis à la tête[34];
+
+et ailleurs:
+
+ Plus inconstant que la lune,
+ Je ne veux jamais d'arrêt[35].
+
+Ce sont là, dira-t-on, des exagérations de poëte; cela est possible;
+mais il peut bien y avoir aussi dans l'_Excuse à Ariste_ exagération
+de constance et de fidélité.
+
+ [31] _Particularités de la vie judiciaire de P. Corneille_, p. 15.
+
+ [32] Voyez tome I, p. 126.
+
+ [33] Voyez tome X, p. 77.
+
+ [34] Tome X, p. 26.
+
+ [35] Tome X, p. 55.
+
+Quelle qu'ait été du reste l'occasion qui a donné naissance à
+_Mélite_, cette comédie eut un très-grand succès, malgré les critiques
+assez vives que lui attirèrent la simplicité du plan et le naturel du
+style. «Ceux du métier la blâmoient de peu d'effets[36],» ainsi que
+nous l'apprend l'auteur lui-même. Bientôt après, il composa dans un
+système très-différent, qui fut en ce temps un essai très-sérieux, la
+tragi-comédie de _Clitandre_ (1632), qu'il aimait à présenter plus
+tard comme une espèce de bravade[37]. La preuve de l'importance qu'il
+y attacha est dans l'empressement qu'il mit à la publier avant
+_Mélite_. _Clitandre_ est suivi de _Mélanges poétiques_, contenant des
+pièces galantes, des vers de ballet, et quelques traductions des
+épigrammes d'Owen[38]. Avant cette époque, Corneille n'avait encore eu
+d'imprimé qu'un quatrain en l'honneur de Scudéry[39], avec qui il
+s'était lié dès qu'il avait travaillé pour le théâtre, et dont, en
+retour, le nom figure le premier dans une série d'une vingtaine
+d'hommages poétiques placés en tête de _la Veuve_ (1633), dus pour la
+plupart à des rimeurs aujourd'hui complètement inconnus, mais dont le
+patronage parut alors à Corneille utile et honorable.
+
+ [36] Tome I, p. 270.
+
+ [37] _Ibidem._
+
+ [38] Tome X, p. 24 et suivantes.
+
+ [39] Tome X, p. 57.
+
+_La Veuve_ fut suivie de _la Galerie du Palais_ (1633), de _la
+Suivante_ (1634) et de _la Place Royale_ (1634). Cette dernière
+comédie, que nous avons donnée comme ayant été jouée en 1635, suivant
+en cela l'opinion générale, est un peu plus ancienne, comme le prouve
+un opuscule de notre poëte, qui est d'une assez grande importance pour
+la chronologie de ses premières pièces.
+
+Lorsque Louis XIII, la Reine et le Cardinal séjournèrent en 1633 aux
+eaux de Forges, les hauts dignitaires des environs s'empressèrent
+d'aller leur rendre hommage. Corneille fut invité par François de
+Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à composer des vers en
+leur honneur. Il s'en excusa dans une pièce latine, où il se tire fort
+agréablement de ces éloges qu'il a l'air de n'oser aborder. Malgré sa
+feinte modestie, il n'hésite pas à énumérer en tête de son poëme ses
+succès de théâtre, et à déclarer que là il règne presque sans rival:
+
+ _Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum[40]._
+
+ [40] Voyez tome X, p. 71.
+
+Ces vers latins furent peut-être l'occasion qui le mit directement en
+rapport avec le Cardinal, auquel devaient du reste le recommander
+puissamment ses premiers essais dramatiques. Bientôt il fut placé par
+lui au nombre des poëtes chargés de composer des pièces de théâtre
+sous sa direction. Nous avons indiqué la part qu'il prit, comme un des
+«cinq auteurs,» à _la Comedie des Tuileries_ (1635), et nous avons
+raconté comment le défaut d'_esprit de suite_, ou plutôt de docilité,
+dont l'accusait Richelieu, le porta à renoncer à cette tâche de
+collaborateur et à quitter Paris en prétextant quelques affaires de
+famille qui l'appelaient à Rouen.
+
+Lorsqu'il se remit au travail pour son propre compte, il aborda
+sérieusement le genre tragique dans _Medée_ (1635); mais quoique ce
+fût là à beaucoup d'égards une tentative heureuse, elle ne satisfit
+entièrement ni son auteur ni le public, et le génie inquiet et
+infatigable de Corneille se remit en quête de sa voie, certain déjà de
+la trouver. L'Espagne l'attira, soit qu'il eût de lui-même donné cette
+direction à ses études, soit, comme on l'a prétendu, qu'il eût suivi
+en cela les conseils de M. de Châlon, ancien secrétaire des
+commandements de la Reine mère, retiré à Rouen. Ce qu'on n'a pas assez
+remarqué, c'est qu'il préluda au _Cid_ par _l'Illusion comique_
+(1636). Les exagérations du capitan ne manquent sous sa plume ni de
+noblesse ni de dignité: il le fait en plus d'une circonstance plus
+réellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande âme tournait
+malgré lui au sublime; elle y était entraînée invinciblement, et
+Matamore parle déjà parfois le langage de Rodrigue. Ce fut dans les
+derniers jours de 1636 que parut ce merveilleux _Cid_, sur lequel nous
+nous étendrons d'autant moins ici, que nous en avons plus longuement
+exposé l'histoire dans notre édition. Le savant M. Viguier, dont les
+amis des lettres déplorent la perte récente, en a indiqué, dans un
+mémoire spécial, les origines espagnoles[41]. Quant à nous, nous avons
+raconté, dans la longue notice consacrée à cet ouvrage[42], tout
+ce que nous avons pu recueillir de relatif à ses premières
+représentations, à l'affluence qui s'y porta, au jeu des comédiens qui
+remplirent les principaux rôles; nous avons dit la colère des
+confrères de Corneille et en particulier de Scudéry, la complicité de
+Richelieu, dont cette pièce excitait la jalousie de poëte et les
+légitimes susceptibilités de ministre; nous avons exposé, dans tous
+ses détails, le long procès porté à cette occasion devant la
+juridiction littéraire de l'Académie française; nous avons reproduit
+les principales pièces de ce procès, et enfin le jugement lui-même. On
+peut parcourir successivement l'_Excuse à Ariste_ et le _Rondeau_ de
+Corneille[43], qui ont servi de point de départ et de prétexte à toute
+la querelle; les vers placés dans la dédicace de _la Suivante_[44] et
+dont on n'avait pas bien apprécié la portée, faute de remarquer qu'ils
+n'avaient été publiés qu'après _le Cid_; les _Observations_ de
+Scudéry[45], les titres et l'analyse des pamphlets publiés contre
+Corneille[46]; le texte complet de tous ceux auxquels on a prétendu
+qu'il avait eu, au moins indirectement, quelque part[47]; enfin _les
+Sentiments de l'Académie_[48].
+
+ [41] Tome III, p. 207 et suivantes.
+
+ [42] Tome III, p. 3 et suivantes.
+
+ [43] Tome X, p. 74 et 79.
+
+ [44] Tome II, p. 118.
+
+ [45] Tome XII, p. 441-461.
+
+ [46] Tome XII, p. 502-515.
+
+ [47] Tome III, p. 53-76.
+
+ [48] Tome XII, p. 463-501.
+
+Au mois de janvier 1637, Pierre Corneille père reçut des lettres de
+noblesse[49], qu'il avait méritées, mais que, sans l'éclat jeté sur
+son nom par son fils, il n'eût peut-être jamais obtenues, disions-nous
+dans notre notice sur _le Cid_[50]. Les découvertes intéressantes
+faites par M. Gosselin, depuis le moment où nous nous exprimions de la
+sorte, ont établi que nous avions raison plus encore que nous ne
+pouvions le supposer. Investi en 1599, comme nous l'avons dit, de sa
+charge de maître des eaux et forêts, Pierre Corneille père y avait
+trouvé maintes occasions de déployer sa fermeté et son courage. Plus
+d'une fois il avait eu à réprimer, les armes à la main, les vols de
+bois qui se commettaient dans les forêts, et les registres du
+Parlement attestent avec quels soins vigilants il s'appliquait à
+réprimer tout désordre et à maintenir ses agents dans le devoir. Par
+malheur, si Pierre Corneille, le père, était énergique et intègre, il
+avait un caractère âpre et absolu, qui lui attira beaucoup d'ennemis.
+Des difficultés qu'il eut avec Amfrye, son verdier[51], amenèrent, à
+l'occasion d'un mur indûment élevé sur la limite de la propriété de
+Petit-Couronne, un très-long procès, que Pierre Corneille perdit le
+1er juin 1618. En 1620, sans attendre que son fils fût en âge de lui
+succéder, il donna sa démission. Il avait donc quitté ses fonctions
+depuis dix-sept ans, lorsque, au mois de janvier 1637, on lui accorda
+des lettres de noblesse pour le récompenser de la manière dont il s'en
+était acquitté. N'est-il pas évident par là que ses bons services
+étaient fort oubliés, et que les exploits de Rodrigue vinrent
+grandement en aide à la courageuse conduite du maître des eaux et
+forêts? Le père de Corneille ne jouit pas longtemps de la distinction
+qu'il venait d'obtenir: il mourut le 12 février 1639, à l'âge de
+soixante-sept ans.
+
+ [49] Voyez _Pièces justificatives_, nº IV, et, dans l'_Album_, les
+ armoiries de la famille Corneille.
+
+ [50] Tome III, p. 16.
+
+ [51] On appelait ainsi, dit l'Académie, un officier établi pour
+ commander aux gardes d'une forêt éloignée des maîtrises.
+
+Les années qui suivirent le succès du _Cid_ furent bien tristement
+remplies pour Corneille par les persécutions des jaloux et des
+envieux, les chagrins de famille, les règlements de successions[52],
+les tracas d'affaires. Un sieur François Hays avait obtenu des
+provisions de second avocat du Roi au siége général des eaux et
+forêts, à la table de marbre du Palais, à Rouen[53], qui venaient
+réduire de moitié les profits de la charge acquise par Corneille dix
+ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais
+elle demeura longtemps pendante et nécessita de nombreuses démarches.
+On voit que les motifs qui retardèrent jusqu'au commencement de
+l'année 1640 la représentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et
+que le découragement de Corneille ne tenait pas à des causes purement
+littéraires. Fort maltraité par les poëtes et les critiques du temps,
+lors de la nouveauté du _Cid_, Corneille espéra se ménager la
+bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la
+représentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu,
+probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les
+assistants, dont on ne nous a nommé peut-être que les principaux,
+étaient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et
+d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dénoûment;
+l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquième acte
+de sa façon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille était un
+bourgeois assez humble, il garda toujours comme poëte une fière
+indépendance: il goûta peu toutes ces observations. Nous ne savons pas
+ce qu'il y répondit dans cette assemblée; mais nous connaissons les
+sentiments dont il était animé, par le «mauvais compliment» qu'il fit
+plus tard à Chapelain, à qui il dit, d'un ton à ce qu'il paraît assez
+bourru, «qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui
+donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait.» La
+manière dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa
+détruisit tout le bon effet qu'il eût pu se promettre de la déférence
+témoignée aux hommes de lettres, plus ou moins en crédit, à qui il
+avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile à l'auteur
+du _Cid_ se soit émue et qu'il ait été un instant question
+d'observations et de jugement sur la nouvelle pièce[55]. Heureusement
+la position que Corneille avait déjà conquise et la fermeté de son
+attitude calmèrent cette effervescence; et, à partir de ce moment, il
+n'eut plus à redouter d'autre juge que le public.
+
+ [52] Voyez _Pièces justificatives_, nº V.
+
+ [53] Voyez _ibidem_, nº VI.
+
+ [54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette
+ lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parlé
+ jusqu'ici.
+
+ [55] Voyez tome III, p. 254.
+
+A _Horace_ succéda _Cinna_. Ce fut après ce nouveau triomphe qu'eut
+lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne
+fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort
+inattendue pour que le poëte pût épouser Marie de Lamperière, fille de
+Mathieu de Lamperière, lieutenant général aux Andelys.
+
+«M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta un jour plus
+triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de
+Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit qu'il étoit
+bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition, et
+qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un
+plus grand éclaircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit
+passionnément une fille du lieutenant général d'Andely, en Normandie,
+et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce
+père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre
+si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir
+donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit[56].»
+
+ [56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122
+ et 123 (édition de 1742).
+
+La première nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le
+bruit courut à Paris qu'il était mort d'une pneumonie. Ménage fit,
+sans perdre de temps, une pièce de vers latins en l'honneur du
+prétendu défunt[57].
+
+ [57] PETRI CORNELII EPICEDIUM.
+
+ _Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium,
+ quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam
+ vivit Cornelius, et precor vivat._
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum,
+ Sæcla feres Clarii munere longa Dei.
+ Donec Apollineo gaudebit scena cothurno,
+ Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui;
+ Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit,
+ Carminis Iliaci nobile carpat opus.
+ Itale, testis eris; testis qui flumina potas
+ Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges:
+ Omnibus in terris per quos audita Chimena;
+ Jamque ignes vario personat ore suos.
+ Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam,
+ Non Graia inferior, non minor Ausonia.
+ Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres,
+ Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus.
+ Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt,
+ Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ (_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.)
+
+Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, à
+défaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connaître
+l'époque à laquelle il prit femme. Dans ses vers, Ménage parle
+d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau marié n'était pas
+fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais déjà d'un âge mûr. _Cinna_
+est de 1640; Corneille, né en 1606, se maria donc à trente-quatre ou
+trente-cinq ans, et ne tarda guère à devenir père; car dans une lettre
+du 1er juillet 1641[58], il annonce à un ami la grossesse de sa
+femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut
+appelée Marie.
+
+ [58] Tome X, p. 437.
+
+C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en
+relation avec l'hôtel de Rambouillet. C'était là un puissant secours
+contre la jalousie de ses ennemis littéraires, mais non le moyen de
+nourrir et développer cette admirable simplicité qui, dans les moments
+de haute et grande inspiration, distinguait son génie[59]. Dans cette
+_Guirlande_ poétique que Montausier offrit à Julie d'Angennes trois
+ou quatre ans avant de l'épouser, il y a trois fleurs au moins, six
+peut-être, à qui Corneille a dicté leurs hommages[60]. Ce fut dans la
+chambre bleue de l'hôtel qu'il lut _Polyeucte_ à de belles dames, un
+peu offusquées de l'austérité de l'ouvrage, et à un évêque, fort
+blessé des excès de zèle de l'ardent néophyte[61]. Corneille, à qui
+l'habitude de communiquer ses pièces, avant la représentation, à un
+auditoire choisi ne profitait décidément pas, et qui cependant ne la
+perdit point, ne fut, dit-on, consolé de sa déconvenue que par les
+conseils d'un acteur fort médiocre, qui ranima son courage et le
+décida à laisser sa pièce aux comédiens. On a même prétendu[62] que
+ceux-ci ayant d'abord refusé de jouer cette tragédie, Corneille donna
+son manuscrit à l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, où il
+demeura oublié plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait
+justice de cette fable invraisemblable.
+
+ [59] Corneille fut de son temps un poëte fort à la mode, et fort
+ admiré des précieuses. On pourrait l'établir par de très-nombreux
+ témoignages. On lit dans le _Dictionnaire des précieuses_ de
+ Somaize (édition de M. Livet, tome I, p. 290): «Noziane (_la
+ comtesse de Noailles_) est une précieuse aussi spirituelle qu'elle
+ a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent
+ extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne
+ sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protége
+ les deux Cléocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font
+ rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque,
+ surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit.»--Dans un
+ opuscule intitulé _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le
+ passage suivant, tiré d'une oraison funèbre inédite: «Les
+ Benserade, les Racine, les Corneille rendront témoignage que
+ personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux
+ louer ce qu'elle estimoit.»
+
+ [60] Tome X, p. 10 et 11.
+
+ [61] Voyez tome III, p. 466.
+
+ [62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84.
+
+Il faut dire à la décharge des auditeurs de Corneille que son
+extérieur n'avait rien d'aimable, son débit rien de séduisant. Nous
+avons déjà fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait
+de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains
+ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagéré.
+
+ [63] Tome III, p. 254 et 255.
+
+«.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la
+Bruyère[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté
+de sa pièce que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la
+réciter, ni lire son écriture.»
+
+ [64] _Des Jugements_, nº 56, tome II, p. 101 de l'édition de M.
+ Servois.
+
+ [65] «Corneille ne sentoit pas la beauté de ses vers,» a dit
+ Segrais (_Mémoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p.
+ 51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont
+ fait, Corneille d'avidité et d'avarice, s'exprime ainsi:
+ «Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il
+ ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient
+ ordinairement sur le théâtre, s'ils ne sont suivis de quelque
+ chose de plus solide.» (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.)
+
+Vigneul Marville parle à peu près de même[66]: «A voir M. de
+Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien
+parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux
+sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis,
+je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avoit rien qui
+parlât pour son esprit; et sa conversation étoit si pesante qu'elle
+devenoit à charge dès qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui
+avoit désiré de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne
+falloit point l'écouter ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.
+Certainement M. de Corneille se négligeoit trop, ou pour mieux
+dire, la nature, qui lui avoit été si libérale en des choses
+extraordinaires, l'avoit comme oublié dans les plus communes. Quand
+ses familiers amis, qui auroient souhaité de le voir parfait en tout,
+lui faisoient remarquer ces légers défauts, il sourioit et disoit: «Je
+n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille.» Il n'a jamais
+parlé bien correctement la langue françoise; peut-être ne se
+mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-être aussi
+n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.»
+
+ [66] _Mélanges d'histoire et de littérature_, recueillis par
+ Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et
+ 168.
+
+Fontenelle, à la fin du portrait, fort intéressant pour nous et fidèle
+sans aucun doute, qu'il nous a laissé de son oncle, ne rend pas un
+témoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: «M.
+Corneille, dit-il, étoit assez grand et assez plein, l'air fort simple
+et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il
+avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les
+yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et
+propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un
+buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette; il lisoit ses
+vers avec force, mais sans grâce[67].»
+
+ [67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125.
+
+Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit
+de lui-même:
+
+ .... L'on peut rarement m'écouter sans ennui,
+ Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].
+
+ [68] Tome X, p. 477.
+
+Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de
+l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses
+auditeurs avaient un instant compromis le succès, et _Polyeucte_
+parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de
+Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments
+d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce
+chef-d'oeuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement
+placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12
+décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge
+funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70].
+
+ [69] Voyez tome III, p. 466-468.
+
+ [70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date était adoptée, ce serait
+ à la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se
+ rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothèque de
+ Goujet_, que nous avons cité au tome IV (p. 277[70-a]), dans la
+ _Notice_ de _la Suite du Menteur_. «Ces lettres (_de
+ Chapelain_).... montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent
+ M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il
+ lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.»
+ (_Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652._)
+
+ [70-a] Où il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome
+ XVIII_.
+
+_Pompée_ et _le Menteur_, ces deux pièces si différentes, sont, comme
+nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main,
+dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642,
+dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date
+que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir être
+adoptée.
+
+ [71] Tome IV, p. 130.
+
+En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui
+bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, qu'il
+avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que
+d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes),
+avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous
+semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son
+travail, ne lui fut pas accordé[72].
+
+ [72] Voyez _Pièces justificatives_, nº VII.
+
+_La Suite du Menteur_ paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est
+aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de
+_Rodogune_, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le
+poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs
+très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans
+notre _Notice_ sur _Rodogune_[73].
+
+ [73] Tome IV, p. 399.
+
+En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au
+Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il
+reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la
+casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve
+quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque
+même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'oeuvre[74].
+
+ [74] Voyez _Pièces justificatives_, nº VIII.
+
+La chute de _Théodore_, qui suivit de fort près l'heureux succès de
+_Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait
+les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa
+pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi
+du monde de la prévention et de l'aveuglement du public.
+
+Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle
+afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures
+que préparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet
+honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié
+venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus
+Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son
+cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées,
+dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre
+combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses
+sentiments d'admiration. Dans _le Véritable Saint-Genest_ (acte I,
+scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien
+qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir
+prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi:
+
+ Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage
+ Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage,
+ Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit
+ S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit.
+
+A quoi Saint-Genest finit par répondre en faisant allusion à _Cinna_
+et à _Pompée_:
+
+ Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome,
+ Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
+ A qui les rares fruits que la muse produit
+ Ont acquis dans la scène un légitime bruit,
+ Et de qui certes l'art comme l'estime est juste,
+ Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste.
+ Ces poëmes sans prix où son illustre main
+ D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,
+ Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
+ Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.
+
+ [75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes.
+
+ [76] Corneille disait un jour avec orgueil que «lui et Rotrou
+ feroient subsister des saltimbanques.» (_Menagiana_, Paris, 1715,
+ tome III, p. 306.)
+
+Nous mentionnerons ici à sa date une lettre du 18 mai 1646, où
+Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un poëme sacré qu'il vient de
+recevoir de lui en présent, et nous fait connaître son opinion sur les
+écrits de ce genre. Je «m'étois persuadé, dit-il dans un passage fort
+altéré par les premiers éditeurs, que d'autant plus que les passions
+pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu'on prend pour
+les créatures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touché
+pourroit faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce
+genre d'écrire[77].»
+
+ [77] Tome X, p. 445.
+
+Voilà qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de
+Jésus-Christ_. Jusqu'à ce moment toutefois Corneille était
+exclusivement occupé du théâtre, et vers la fin de cette année 1646,
+ou dès les premiers jours de la suivante[78], il fit représenter
+_Héraclius_, que Boileau appelait une espèce de logogriphe[79], mais
+dont, malgré la complication volontaire de l'intrigue, le succès ne
+fut pas un instant compromis.
+
+ [78] Tome V, p. 115 et 116.
+
+ [79] _Bolæana_, Amsterdam, 1742, p. 112.
+
+C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans après _le Cid_, que
+Corneille fut élu membre de l'Académie française, qui avait si
+vivement critiqué son premier chef-d'oeuvre. Il s'était vu préférer
+successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-être
+encore échoué devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon goût
+de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier
+obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire à la
+Compagnie: «qu'il avoit disposé ses affaires de telle sorte qu'il
+pourroit passer une partie de l'année à Paris[80].»
+
+ [80] Tome V, p. 141.
+
+Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel académicien dans une
+excellente peinture, qui est devenue le portrait communément adopté où
+tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en
+remercier que Corneille écrivit, au sujet de la fondation de
+l'Académie de peinture, la pièce de vers intitulée: _la Poésie à la
+Peinture, en faveur de l'Académie des peintres illustres_[82]. Il y
+célèbre le retour de «cette belle inconnue, la Libéralité,» qui,
+vainement appelée par les poëtes, semble consentir à reparaître aux
+yeux des peintres.
+
+ [81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente
+ notice de M. Hellis intitulée: _Découverte du portrait de
+ Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}.
+ L'auteur signale particulièrement: le portrait gravé, in-4{o}, de
+ Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a été reproduit
+ plusieurs fois en tête des oeuvres du poëte, notamment dans
+ l'édition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647,
+ gravé en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction
+ dans l'_Album_ qui accompagne notre édition; le portrait gravé par
+ Vallet, d'après le dessin de Paillet, pour l'édition in-folio, de
+ 1663, du _Théâtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement
+ flatté et fort peu ressemblant exécuté par Sicre, gravé par Cossin
+ en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault,
+ publiés de 1696 à 1701. On voit au musée de Rouen, sous le nº 477,
+ un «Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne,
+ acquis en 1860;» mais cette attribution à Philippe de Champaigne
+ ne paraît pas mériter beaucoup de confiance.
+
+ [82] Tome X, p. 116.
+
+Nous arrivons au temps de la Fronde, si désastreux pour l'État, si
+funeste pour les arts et les lettres, particulièrement pour les
+auteurs dramatiques et les comédiens, et durant lequel, suivant
+l'expression de Corneille, les désordres de la France ont resserré
+dans son cabinet ce qu'il se préparait à lui donner[83]. Ces troubles
+n'empêchèrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de
+Valdor, auquel avait travaillé notre poëte: _les Triomphes de Louis le
+Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans
+des circonstances si graves, à ne rien négliger de ce qui pouvait
+rendre à la royauté un peu de prestige et d'éclat.
+
+ [83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromède_, tome
+ V, p. 248-251.
+
+Il est assez difficile de suivre pendant cette époque le détail de la
+vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui
+ont pour nous leur intérêt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les
+uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_ à l'occasion de sa
+traduction des _Épîtres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de
+plus que notre poëte avait dès lors avec divers religieux
+d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part
+au changement de direction que subit par la suite son talent.
+
+ [84] Tome X, p. 122.
+
+Un billet du 25 août 1649[85] nous apprend, par le lieu d'où il est
+daté, que Corneille avait alors momentanément quitté Rouen, et qu'il
+était à Nemours, très-probablement chez le médecin Dubé, son parent et
+allié, comme il l'appelle, dont il adresse à un de ses amis un ouvrage
+tout récemment publié.
+
+ [85] Tome X, p. 452 et 453.
+
+Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant
+apaisés, laissèrent quelque place aux questions littéraires. Une
+discussion des plus frivoles, mais qui néanmoins conservait, ainsi que
+l'a remarqué notre poëte, quelque chose de l'ardeur des passions du
+moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se déterminer
+entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade.
+Corneille, prié de se prononcer à ce sujet, écrivit tour à tour trois
+petites pièces, bien marquées au coin de cette réserve propre, dit-on,
+aux caractères normands et dans lesquelles il est impossible de
+deviner auquel des deux poëtes il donne vraiment la préférence[86].
+Peut-être, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions,
+alors si goûtées, une indifférence égale, que nous serions, pour notre
+compte, très-disposé à lui pardonner.
+
+ [86] Tome X, p. 125-128.
+
+Enfin le calme devint assez grand pour permettre de représenter
+_Andromède_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort près dans un
+ordre assez difficile à déterminer[87].
+
+ [87] Voyez tome V, p. 399 et 400.
+
+Au moment où Corneille venait de faire représenter _Andromède_, il se
+trouva investi pour un temps de fonctions publiques, qu'il ne regretta
+pas plus, sans doute, lorsqu'il les quitta, qu'il ne les avait
+souhaitées quand on l'en revêtit. Le 1er février 1650, le Roi et la
+Reine mère quittèrent Paris pour Rouen, où Mazarin vint les rejoindre
+le 3 du même mois[88]. Plusieurs des créatures du duc de Longueville,
+gouverneur de Normandie, alors prisonnier à Vincennes, furent
+destituées pendant ce voyage royal, et la _Gazette_ et divers actes
+découverts par M. Floquet au greffe de Rouen, et qu'on trouvera à la
+suite de cette notice[89], établissent que le 15 février le sieur
+Bauldry, procureur des états de Normandie, fut remplacé dans ses
+fonctions par Pierre Corneille, ce qui lui valut, dans l'_Apologie
+particulière pour M. le duc de Longueville_, une attaque d'ailleurs
+fort adoucie par l'estime dont jouissait le poëte. Après un éloge
+très-complaisamment développé du sieur Bauldry, l'auteur anonyme parle
+en ces termes de celui par qui on l'a remplacé: «On lui a donné un
+successeur qui sait fort bien faire des vers pour le théâtre, mais
+qu'on dit être assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref,
+il faut qu'il soit ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M.
+de Mazarin.» Du reste, on ne sait rien de la façon dont Corneille
+remplit cette charge, qui, l'année suivante, le 15 mars, fut rendue à
+Bauldry, lorsque le duc de Longueville eut fait sa paix avec la cour.
+Le 18 mars 1650, Corneille avait vendu et résigné, moyennant six mille
+livres tournois, ses offices de conseiller et avocat du Roi à la table
+de marbre[90]; il se trouva donc, à partir de ce moment, dépourvu de
+toutes fonctions officielles.
+
+ [88] _Gazette_ de 1650, p. 184, et p. 307 et 308.
+
+ [89] Voyez _Pièces justificatives_, nº IX.
+
+ [90] Voyez _Pièces justificatives_, nº X.
+
+_Nicomède_ fut représenté au commencement de 1651. Le ton de ce drame,
+élégant mélange de tragique et de familier, procède directement, ce
+semble, de l'époque de la Fronde, où, dans les affaires publiques, la
+tragédie tournait à l'ironie, et où les plus tristes désastres, les
+plus affreuses misères engendrées par les luttes des grands étaient
+masqués à leurs yeux par des mots spirituels et d'agréables reparties.
+
+Après cette pièce, Corneille aborde un genre d'écrits tout différents.
+Longtemps, malgré ses sentiments chrétiens, son talent avait eu, dans
+la plupart de ses oeuvres, un caractère tout profane. Dans
+_Polyeucte_, il avait réussi à réunir les plus intéressantes
+conceptions dramatiques à l'expression la plus élevée de la foi et de
+la ferveur. Dans _Théodore_, il avait espéré de remporter de nouveau
+un triomphe si difficile; mais la nature du sujet avait été un
+obstacle insurmontable, même pour un poëte de génie. Il ne voulait
+cependant pas renoncer à revêtir des ornements de la poésie les
+pensées religieuses qui se présentaient souvent à son esprit et dans
+lesquelles ses anciens et vénérés maîtres ne cessaient de
+l'entretenir. Ce fut sans grand'peine assurément qu'il se laissa
+persuader par des Pères jésuites de ses amis d'entreprendre la
+traduction en vers de _l'Imitation de Jésus-Christ_; et le 15 novembre
+1651 il en faisait paraître les vingt premiers chapitres. Pendant
+qu'ils étaient accueillis avec faveur et même avec enthousiasme par
+tous ceux qui se réjouissaient de cet éclatant témoignage de la
+profonde piété du grand poëte, on fit à _Pertharite_ (1652) la plus
+«mauvaise réception[91].» Les circonstances politiques et la misère
+générale n'étaient alors guère favorables au théâtre, et Scarron ne
+faisait que se rendre l'écho de l'opinion publique en disant dans son
+_Épître chagrine_:
+
+ Rien n'est plus pauvre que la scène
+ Qu'on vit opulente autrefois,
+ Quoique le plaisir de nos rois.
+ Il n'est saltimbanque en la place
+ Qui mieux ses affaires ne fasse
+ Que le meilleur comédien,
+ Soit françois, soit italien.
+ De Corneille les comédies,
+ Si magnifiques, si hardies,
+ De jour en jour baissent de prix.
+
+ (_Les OEuvres de M. Scarron_, 1668, tome I, p. 16.)
+
+ [91] Tome VI, p. 5.
+
+Corneille lui-même s'exprime ainsi dans l'avis _Au lecteur_ de
+_Pertharite_[92]: «Il est temps.... que des préceptes de mon Horace je
+ne songe plus à pratiquer que celui-ci:
+
+ _Solve senescentem mature sanus equum, ne
+ Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[93]._»
+
+ [92] Tome VI, p. 5.
+
+ [93] Livre I, _épître_ 1, vers 8 et 9.
+
+Bien des années plus tard, lorsqu'après un long éloignement Corneille
+était revenu au théâtre, un écrivain sans mérite, qui a été du moins
+pour lui un sincère ami, et à qui cette amitié a fait écrire par
+hasard quelques pages naturelles et convaincues, l'abbé de Pure,
+faisait ainsi l'éloge de cette résolution:
+
+«Puisque le plaisir est l'objet naturel et primitif des spectacles,
+sitôt qu'on s'aperçoit que l'on ne plaît plus, il faut que le poëte
+fasse judicieusement sa retraite, qu'il se résolve de bonne foi à
+quitter une place qu'il ne peut tenir, et qu'à l'exemple d'un ancien,
+il cesse par raison, sans attendre de s'y voir forcé par sa foiblesse.
+Nous avons vu de nos jours une pareille résolution qui a passé pour
+exemplaire, et dont le souvenir a plu même après la dédite et la
+contrevention; mais c'est toujours beaucoup d'avoir pu la former, et
+la vanité qui ne nous quitte point ne nous laisse pas souvent cette
+liberté de reconnoître et encore moins d'avouer nos défauts[94].»
+
+ [94] _Idée des spectacles anciens et nouveaux_, par M. M. D. P.
+ (Michel de Pure). A Paris, chez Michel Brunet, 1668, p. 168.
+
+Il n'est pas étonnant qu'après le succès si divers de ses deux
+derniers ouvrages, _Pertharite_ et le commencement de _l'Imitation_,
+Corneille ait longtemps cessé de travailler pour le théâtre, et se
+soit attaché avec ardeur à continuer sa pieuse traduction, dont il
+avait publié les premiers chapitres sans trop savoir s'il poursuivrait
+sa tâche, et seulement, nous dit-il, «pour coup d'essai, et pour
+arrhes du reste[95].»
+
+ [95] Tome VIII, p. 17.
+
+Les recherches dont la vie et les oeuvres de Corneille ont été
+l'objet dans ces derniers temps ont en partie comblé le vide que ses
+biographes du dix-huitième siècle avaient laissé dans l'histoire des
+années où il demeura éloigné du théâtre. En 1840, M. Deville a
+communiqué à l'Académie de Rouen la description d'un registre de la
+paroisse Saint-Sauveur de Rouen, qui contient les comptes dressés par
+Pierre Corneille en sa qualité de marguillier et de trésorier en
+charge de ladite paroisse, pour l'année écoulée de Pâques 1651 à
+Pâques 1652[96]. M. Célestin Port publia en 1852 quatre lettres
+inédites, adressées par Pierre Corneille au R. P. Boulard, abbé
+coadjuteur de Sainte-Geneviève, au sujet de la traduction de
+_l'Imitation_. La première est de la veille de Pâques 1652, et il y
+est question de ces comptes de la paroisse Saint-Sauveur dont nous
+venons de parler; la dernière est du 10 juin 1656[97]. Enfin, en 1867,
+une intéressante communication de M. Gosselin à M. Taschereau nous
+montre Corneille faisant en 1652 quelques acquisitions dans une vente
+de livres à Rouen[98].
+
+ [96] Voyez _Pièces justificatives_, nº XI.
+
+ [97] Voyez tome X, p. 458-473.
+
+ [98] La bibliothèque mise en vente, par suite de saisie, était
+ celle d'un commis au greffe du parlement de Normandie. On lit dans
+ le procès-verbal de la première vacation:
+
+ _Corneille._ Neuf livres in-octavo couverts de parchemin, tous
+ 10. différents, contre les jésuites, adjugés à M.
+ Corneille, demeurant rue de la Pie, à 6 livres.
+
+ Dans celui d'une vacation suivante:
+
+ _Corneille._ Un BLONDI _de Roma triumphante_, in-folio couvert
+ 227. en bois, adjugé audit sieur Corneille, à 8 livres.
+
+ Et enfin dans la sixième et dernière:
+
+ _Corneille._ Un DANTE italien, in-folio, adjugé audit sieur
+ 244. Corneille, 12 livres.
+
+ Rien jusque-là ne prouve qu'il soit ici question de Pierre plutôt
+ que de Thomas. M. Gosselin, prévoyant l'objection, la réfute
+ ainsi: «A cela je n'ai qu'une réponse à faire: c'est que l'année
+ dernière, ayant trouvé à la foire de Saint-Romain un mauvais
+ exemplaire de _de Roma triumphante_, j'y ai vu, à ne m'y pas
+ tromper, cinq à six mots de la main de Pierre Corneille. J'ai
+ voulu l'acheter, mais il était trop tard; une personne, que je
+ n'ai pu connaître, l'avait, avant moi, payé et fait mettre en
+ réserve.» (_OEuvres complètes de P. Corneille_, édition de M. J.
+ Taschereau, 1857, tome I, p. XXIV et XXV.)
+
+ Il serait fort intéressant de reconstituer la bibliothèque de
+ Corneille. Par malheur, je n'ai à mentionner, outre le volume qui
+ lui fut donné en prix (voyez ci-dessus, p. XIX), et ceux qui
+ précèdent, que deux autres ouvrages. Encore le second donne-t-il
+ lieu à un doute très-fondé (voyez ci-après). Ce sont: 1º _les
+ Tableaux des deux Philostrate_, volume in-folio, qui porte au
+ commencement la signature de Pierre Corneille et à la fin celle de
+ Thomas Corneille, et était conservé par un M. de Boisguilbert près
+ de Louviers; le sujet de _Rodogune_ fait partie de ces tableaux;
+ c'est peut-être la vue de la gravure qui a donné au poëte l'idée
+ de le traiter. 2º _Aresta amorum, Parisiis, apud J. Ruellium_. Sur
+ le titre est écrit: _Par Martial d'Auvergne, procureur au
+ parlement de Paris. Corneille aî...._ La fin du mot est dans la
+ marge et ne se lit pas bien. L'orthographe _aîné_, avec un accent
+ circonflexe, n'était pas inconnue du temps de Corneille; mais nous
+ avons toute raison de croire que ce n'était pas la sienne (voyez
+ tome XI, p. XC).
+
+ Le premier de ces renseignements nous a été fourni par un carton
+ de _Notes et documents manuscrits relatifs à P. Corneille_, venant
+ de M. Houel et de quelques autres personnes, et faisant partie de
+ la bibliothèque de M. le baron Taylor, qui a bien voulu nous les
+ communiquer; le second est dû à l'obligeance de M. Julien Travers.
+
+Si l'on joint aux lettres publiées par M. Port l'ensemble des préfaces
+des diverses éditions de _l'Imitation_, que nous avons pour la
+première fois rassemblées d'une manière complète, si l'on prend la
+peine de lire en note au commencement de chacun des chapitres la
+description des divers sujets des gravures que le traducteur y avait
+jointes dans plusieurs éditions, et si l'on considère le soin qu'il
+avait pris de les accompagner de devises choisies avec une ingénieuse
+recherche, soit par lui soit par ses amis, on n'aura pas de peine à
+croire que Corneille, qui avait toujours été (_Polyeucte_ ne permet
+guère d'en douter) un chrétien sincère, ait, en s'éloignant du
+théâtre, embrassé avec ferveur les pratiques de la dévotion.
+
+Les documents que nous venons de mentionner ne devaient pas être
+ignorés au moment de la mort de Corneille. Si l'on ne s'occupa pas
+alors de les réunir, c'est qu'à cette époque on ne s'intéressait
+qu'aux oeuvres d'un poëte, non à sa personne, et encore, parmi ses
+oeuvres, aux plus brillantes et aux plus célèbres. Quant aux
+commentateurs et aux biographes du dix-huitième siècle, Voltaire et
+Fontenelle, ils n'auraient eu garde d'insister sur ces détails, même
+s'ils les eussent connus. Ces vérités auraient été de celles que ce
+dernier eût gardées dans sa main, car d'ordinaire les critiques de ce
+temps ne poussaient pas la sincérité jusqu'à rapporter, en historiens
+fidèles, même les faits contraires à leurs convictions.
+
+Pendant cette période de la vie de Corneille, éclairée dans ces
+dernières années, comme nous venons de le voir, d'un jour nouveau, on
+fit courir encore le bruit de sa mort, qui fut démenti en ces termes
+par Loret, dans _la Muse historique_ du 2 janvier 1655:
+
+ Par je ne sais quels colporteurs
+ Un de nos plus fameux auteurs
+ Fut occis dès l'autre semaine,
+ C'est-à-dire, ils prirent la peine
+ De crier partout son trépas,
+ Quoique défunt il ne fût pas.
+ Cet auteur est Monsieur Corneille,
+ Qui du Parnasse est la merveille,
+ Dans la France fort estimé,
+ Et surtout beaucoup renommé
+ Pour ses beaux poëmes comiques,
+ Mais encor plus pour les tragiques,
+ Par lesquels il a mérité
+ D'ennoblir sa postérité,
+ Dès le temps de ce prince auguste
+ Que l'on nommoit Louis le Juste.
+ Divin génie! esprit charmant!
+ Rare honneur du pays normand!
+ Mon illustre compatriote,
+ Dont l'âme est à présent dévote,
+ Détruisant cette folle erreur,
+ Qui me mettoit presque eu fureur,
+ Mon âme est aujourd'hui ravie
+ De te restituer la vie.
+
+Les rares petites pièces de vers échappées à Corneille vers ce
+temps-là se distinguent presque toutes par leur caractère sérieux.
+Nous citerons l'épitaphe d'Élisabeth Ranquet, morte au mois d'avril
+1654, à Briquebec, en odeur de sainteté[99]; un sonnet d'un tour
+très-ferme, pour obtenir la confirmation des lettres de noblesse de
+1637, mises en question par la déclaration du 30 décembre 1656[100];
+un autre, plein de fierté, placé en 1657 par Campion en tête de ses
+_Hommes illustres_[101]. Ce n'était plus d'ailleurs qu'avec peine que
+Corneille se décidait à écrire de ces petites poésies. Gilles Boileau,
+qui lui avait demandé des vers sur la mort du président Pomponne de
+Bellièvre, et auquel il répondit, à ce qu'il paraît, qu'il n'avait ni
+le talent de louer, ni celui de blâmer, fait vivement ressortir le
+contraste que forme un refus ainsi motivé avec la conduite qu'il avait
+tenue précédemment. En exhalant sa mauvaise humeur à cette occasion,
+il énumère une série d'opuscules, dont quelques-uns n'ont pas encore
+été retrouvés[102].
+
+ [99] Tome X, p. 133.
+
+ [100] Tome X, p. 135.
+
+ [101] Tome X, p. 137.
+
+ [102] Tome X, p. 473-476.
+
+Corneille étant parvenu à la cinquantaine tout occupé de graves
+pensées, de pieuses résolutions, semblait s'être pour jamais éloigné
+du théâtre, lorsqu'un incident assez simple vint changer ses nouvelles
+habitudes, modifia ses dispositions, et lui fit reprendre ses anciens
+travaux. En 1658, la troupe de Molière s'établit à Rouen vers Pâques,
+et y resta jusqu'au mois d'octobre. Un auteur dramatique, même devenu
+marguillier, a bien du mal à ne point fréquenter le théâtre, surtout
+lorsqu'on y joue ses pièces, et il lui est difficile de rester
+indifférent à la vue des belles et aimables personnes qui y
+remplissent avec éclat les principaux rôles. On remarquait
+principalement dans cette troupe la du Parc, assez habituellement
+appelée «la Marquise.» Corneille, charmé, se mit bientôt à la
+célébrer, tant sous cette dénomination que sous celle d'_Iris_.
+Comment ce chrétien austère, déjà sur le penchant de l'âge,
+parvient-il à parler de sa passion poétique à la jeune et jolie
+comédienne, sans scandaliser et sans faire sourire? comment sait-il
+prendre un ton presque badin, sans rien perdre de sa dignité? c'est ce
+qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et nous ne saurions
+mieux faire que de renvoyer le lecteur aux poésies mêmes: «Iris, dit
+le poëte,
+
+ Iris, que pourriez-vous faire
+ D'un galant de cinquante ans[103]?»
+
+Cependant, si déraisonnable que lui paraisse cet amour, il s'y laisse
+entraîner, et l'on sent que sous la frivolité apparente du langage se
+cache un sentiment profond, qui nous paraît s'être prolongé plus
+encore qu'on ne l'a cru. Est-il bien hardi de supposer que c'est ce
+sentiment qui a inspiré à Corneille, dans les pièces postérieures à ce
+temps, ses types de vieillards amoureux, très-neufs dans la tragédie,
+et d'une vérité fort originale[104]? L'élégie _Sur le départ d'Iris_
+se termine de façon à faire croire que cet hommage fut le terme de ce
+commerce de galanterie[105]; mais les vers amoureux continuèrent: il
+suffit pour le voir de feuilleter les oeuvres de Corneille. Cette
+disposition d'esprit aidant, il fit bon accueil aux présents et aux
+propositions encourageantes de Foucquet, qui l'engageait à travailler
+de nouveau pour le théâtre. Voici en quels termes il lui répond:
+
+ Je sens le même feu, je sens la même audace
+ Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;
+ Et je me trouve encor la main qui crayonna
+ L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
+ Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
+ Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire[106].
+
+Entre plusieurs sujets que le Surintendant lui proposa, Corneille
+s'arrêta à celui d'_OEdipe_[107]. La pièce réussit parfaitement, et
+valut au poëte, de la part du Roi, des libéralités, qu'il considéra
+comme «des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux
+divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux» lui
+avaient laissé d'esprit et de vigueur[108]. Il agit en conséquence.
+Après avoir écrit pour Marie-Thérèse d'Autriche un sixain destiné à
+être mis en musique par Lambert[109], il célébra le mariage de cette
+princesse avec le roi de France dans le _Prologue_ de _la Toison
+d'or_, pièce représentée avec grande pompe à Neubourg, aux frais de M.
+de Sourdeac, et plus tard à Paris, avec un succès et un éclat dont
+nous avons rapporté tout au long les abondants témoignages[110].
+
+ [103] Tome X, p. 168.
+
+ [104] Voyez tome X, p. 146, note 2.
+
+ [105] Tome X, p. 148 et 149.
+
+ [106] Tome VI, p. 122.
+
+ [107] Tome VI, p. 124.
+
+ [108] Tome VI, p. 126.
+
+ [109] Tome X, p. 153.
+
+ [110] Tome VI, p. 223-227.
+
+Le 31 octobre 1660 est la date de l'_Achevé d'imprimer_ d'une édition
+importante des oeuvres de Corneille, revue par lui avec le soin le
+plus consciencieux. Une de ses lettres nous le montre occupé de cette
+révision. Dès le 9 juillet 1658, il écrit à l'abbé de Pure qu'il
+compte avoir terminé dans deux mois la correction de ses ouvrages, si
+quelque nouveau dessein ne vient l'interrompre[111]. Depuis plusieurs
+années Corneille s'apercevait avec douleur que les immenses progrès
+qu'il avait plus que personne introduits dans la langue et dans l'art
+dramatique faisaient plus vivement ressortir la faiblesse relative de
+ses premiers ouvrages[112]. Comme il arrive toujours à la suite d'un
+grand mouvement littéraire, les grammairiens et les critiques étaient
+venus en foule. En 1647, Vaugelas avait écrit ses judicieuses
+_Remarques_, et Corneille en tint compte, dans sa révision, avec une
+déférence dont on n'avait pas été suffisamment frappé, mais que nous
+avons signalée à l'attention du lecteur dans la préface de notre
+_Lexique_, et dont l'examen des variantes fournira des preuves
+nombreuses. Il était loin, on le conçoit, d'accepter aussi volontiers
+les décisions de l'abbé d'Aubignac, qui, dix ans après Vaugelas, en
+1657, avait écrit sur _la Pratique du théâtre_ un livre où, se
+proclamant de sa propre autorité le législateur de la scène, il
+exagérait fort les rigueurs d'Aristote et d'Horace, abusait
+étrangement des aveux pleins de noblesse et de sincérité que notre
+poëte avait eu l'imprudence de faire devant lui, et s'attribuait le
+mérite des progrès accomplis de son temps.
+
+ [111] Tome X, p. 482.
+
+ [112] Santeul, dans un passage curieux, qu'on a négligé de
+ recueillir, nous montre notre poëte préoccupé de l'avenir, et
+ prévoyant que sa diction paraîtra un jour surannée: «La langue
+ françoise est une grande reine qui change de siècle en siècle
+ d'équipage et de couleurs, parce que l'usage est un tyran qui la
+ gouverne sans raison. Le grand Corneille me dit très-souvent (lui
+ dont le théâtre est si bien paré) qu'il sera un jour habillé à la
+ vieille mode.» (_Réponse de Santeul à la critique des inscriptions
+ faites pour l'arsenal de Brest._)
+
+«M'étant avancé, dit-il, dans la connoissance des savants de notre
+siècle, j'en rencontrai quelques-uns assez intelligents au théâtre,
+principalement dans la théorie et dans les maximes d'Aristote, et
+d'autres qui s'appliquoient même à la considération de la pratique, et
+tous ensemble approuvèrent les sentiments que j'avois de l'aveuglement
+volontaire de notre siècle, et m'aidèrent beaucoup à confondre
+l'opiniâtreté de ceux qui refusoient de céder à la raison: si bien que
+peu à peu le théâtre a changé de face, et s'est perfectionné jusqu'à
+ce point que l'un de nos auteurs les plus célèbres (_en marge_:
+Monsieur de Corneille) a confessé plusieurs fois, et tout haut, qu'en
+repassant sur des poëmes qu'il avoit donnés au public avec grande
+approbation, il y a dix ou douze ans, il avoit honte de lui-même, et
+pitié de ses approbateurs[113].»
+
+ [113] _Pratique du théâtre_, p. 26 et 27.
+
+Parfois d'Aubignac donne à Corneille de grands éloges, mais presque
+toujours avec l'intention bien marquée de limiter son génie et de
+restreindre l'admiration qu'il excite. Ainsi, défendant les longues
+délibérations qui se trouvent dans certaines tragédies: «J'exhorte,
+dit-il, autant que je le puis, tous les poëtes d'en introduire sur
+leur théâtre tant que le sujet en pourra fournir, et d'examiner
+soigneusement avec combien d'adresse et de variété elles se trouvent
+ornées chez les anciens, et, j'ajoute, dans les oeuvres de M.
+Corneille; car si on y prend bien garde, on trouvera que c'est en cela
+principalement que consiste ce qu'on appelle en lui _des merveilles_,
+et ce qui l'a rendu si célèbre[114].»
+
+ [114] _Ibidem_, p. 403.
+
+Après avoir lu le passage qui précède, on comprend que notre poëte
+écrive à l'abbé de Pure avec sa fierté naïve: «Je ne suis pas
+d'accord avec M. d'Aubignac de tout le bien même qu'il a dit de
+moi[115].»
+
+ [115] Tome X, p. 486.
+
+Il eut l'ambition fort légitime de prendre à son tour la parole sur
+des questions qu'il avait si bien étudiées et qui lui importaient si
+fort, et joignit à son édition de 1660 trois _Discours_ sur le
+théâtre, et des _Examens_ de chacune de ses pièces représentées
+jusqu'à cette époque.
+
+Corneille prend au début de ce travail un ton modéré et modeste, qu'on
+peut regarder comme une adroite critique de celui de d'Aubignac: «Je
+hasarderai quelque chose, dit-il, sur cinquante ans de travail pour la
+scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de
+contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que
+personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues[116].»
+Ces paroles adressées au public se trouvent commentées par les
+explications que Corneille donne à l'abbé de Pure, dans la lettre que
+nous avons déjà citée[117]: «Bien que je contredise quelquefois M.
+d'Aubignac et Messieurs de l'Académie, je ne les nomme jamais, et ne
+parle non plus d'eux que s'ils n'avoient point parlé de moi.»
+
+ [116] Tome I, p. 16.
+
+ [117] Tome X, p. 487.
+
+On ne saurait trop apprécier chez l'impétueux auteur de l'_Excuse à
+Ariste_ et de la _Lettre apologétique_ les modifications que l'âge et
+l'expérience avaient apportées à son tempérament littéraire. Il a su
+si heureusement, et avec une si habile modération, faire dominer dans
+son nouveau travail la forme du précepte et de la fine observation,
+que les lecteurs qui négligent de lire la lettre à l'abbé de Pure
+avant d'aborder les _Discours_ sur le théâtre et les _Examens_,
+peuvent prendre cette défense, adroite et souvent solide, pour un
+simple traité théorique.
+
+Au commencement de l'année 1661, nous trouvons Corneille fort occupé
+des démarches à faire pour placer son second fils comme page chez la
+duchesse de Nemours[118], démarches couronnées, du reste, d'un prompt
+succès. Vers la fin de la même année, une curieuse lettre à l'abbé de
+Pure[119], jusqu'ici fort mal publiée[120], nous apprend qu'il a déjà
+presque achevé les trois premiers actes de _Sertorius_; nous le voyons
+persuadé qu'il n'a «rien écrit de mieux,» et le public contemporain
+semble avoir partagé cette opinion[121].
+
+ [118] Voyez tome X, p. 488 et 489.
+
+ [119] Voyez tome X, p. 489-492.
+
+ [120] Voyez tome X, p. 490, notes 1, 4 et 5, et p. 491, note 4.
+
+ [121] Voyez tome VI, p. 353 et 354.
+
+Au mois d'avril 1662, il écrit au même abbé de Pure: «Le déménagement
+que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires
+que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre
+quelque chose cette année sur le théâtre[122].» Il ne fit, en effet,
+rien représenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas
+encore quitté Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais
+nulle pièce de vers ne vient se placer dans cette année, qu'un
+déménagement de poëte semble, on a peine à le croire, avoir occupée ou
+du moins troublée tout entière. C'est, il est vrai, à cette époque que
+se rattache la _Plainte de la France à Rome_, écrite à l'occasion de
+l'insulte faite au duc de Créquy, ambassadeur de France, par les
+Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouvé que cette pièce de
+vers, attribuée sans hésitation à Corneille par la plupart de ses
+éditeurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de
+Fléchier[124].
+
+ [122] Voyez tome X, p. 494.
+
+ [123] Tome X, p. 496.
+
+ [124] Voyez tome X, p. 367 et 368.
+
+Où Corneille vint-il habiter à Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon
+M. Édouard Fournier, à l'hôtel de Guise, rue du Chaume, où est
+aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac
+nous apprend que notre auteur y avait «le couvert et la table,» et
+Tallemant des Réaux raconte qu'il avait «trouvé moyen» d'y «avoir une
+chambre[125];» mais cela ne s'applique-t-il pas aux séjours passagers
+que le poëte venait faire seul à Paris, dans le temps où il habitait
+encore Rouen, plutôt qu'à une installation permanente et complète avec
+femme et enfants?
+
+ [125] Voyez tome X, p. 183 de notre édition.
+
+On peut être encore plus tenté de le croire si l'on remarque que le 7
+septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut à l'hôtel de Guise, comme
+nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_:
+
+ Mardi, cet auteur de mérite,
+ Que l'on nommoit Tristan l'Hermite,
+ . . . . . . . . . . . .
+ Décéda d'un mal de poulmon
+ Dans le très-noble hôtel de Guise,
+ Où ce prince, qu'un chacun prise,
+ Par ses admirables bontés,
+ Ses soins et générosités,
+ Dès longtemps s'étoit fait paraître
+ Son bienfaiteur, Mécène, et maître.
+
+N'est-il pas probable que Corneille eut dès 1655 la survivance de ce
+logis, dès longtemps consacré à un poëte dramatique, et auquel sa
+supériorité sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit?
+
+En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'établir en 1662 rue
+d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il
+n'y était pas encore fixé en 1676, car, ainsi que l'a remarqué M.
+Taschereau[126], une procuration du 23 août 1675, relative à la
+tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait
+fort lié, et qu'il avait chargé depuis son départ de Rouen d'y
+surveiller ses intérêts[127], prouve qu'à cette époque Pierre
+Corneille demeurait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y
+habitait encore au commencement de l'année suivante, comme le montre
+une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en
+Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le
+dix-septième siècle[129].
+
+ [126] _OEuvres complètes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI.
+
+ [127] Voyez _Pièces justificatives_, nº XII.
+
+ [128] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIII.
+
+ [129] Cette liste, de format in-4{o}, a été publiée chez Pierre le
+ Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie. L'exemplaire
+ que nous en avons vu appartient à la Bibliothèque impériale, où il
+ porte le nº Z-2284/Hf 76. L'article consacré à Corneille y est
+ ainsi conçu:
+
+ 1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General à la Table de
+ marbre de Normandie, _ruë de Clery_.
+
+En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste
+des savants et des écrivains qui paraissaient mériter des pensions du
+Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les
+jugements qui se rapportent à lui et que nous reproduisons
+ailleurs[130] lui sont très-favorables. Par malheur, on se montra
+beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'éloges; et tandis
+que le 1er janvier 1663 la pension de Mézerai était fixée à quatre
+mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres à trois,
+notre poëte n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort
+satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion
+dans un _Remercîment_ en vers, où il rappelle les louanges qu'il a
+adressées au Roi dans ses ouvrages. Moins empressé, il est vrai, à
+l'égard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui
+témoigner sa reconnaissance[131].
+
+ [130] Voyez tome X, p. 175.
+
+ [131] Voyez _ibidem_, p. 176.
+
+A la fin de janvier 1663, peu de temps après avoir reçu sa pension,
+Corneille fit représenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez
+grande, mais de peu de durée, et qui donna lieu à divers écrits de
+Donneau de Visé et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la
+_Notice_ consacrée à cet ouvrage[132]. Nous y avons réuni plusieurs
+témoignages qui semblent établir d'une manière certaine que cette
+pièce a été, ainsi que beaucoup d'autres tragédies de Corneille,
+retouchée avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait
+échappé, semble encore confirmer ce fait: «Toutes les choses qu'il a
+pu réformer dans sa _Sophonisbe_ ont été rajustées, mais assez mal,
+comme on l'a remarqué à la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donnée
+au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop à la hâte, l'ayant
+prétexté de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit
+que je me suis trompé dans mes observations. Cela vraiment est bien
+fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a
+point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rêvois ailleurs
+durant la représentation; ses amis, qui lors étoient auprès de moi,
+savent bien que j'étois assez attentif, et que je me plaignois souvent
+de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma
+conscience ne pouvoit donner[133].»
+
+ [132] Tome VI, p. 449 et suivantes.
+
+ [133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de
+ Granet_, tome I, p. 285.
+
+Au mois d'août 1664, _Othon_ eut à son tour un remarquable succès.
+Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paraître de nouveau.
+Le 19 juillet 1665, il obtient un privilége pour une traduction des
+_Louanges de la sainte Vierge_ attribuées à saint Bonaventure, et la
+publie à ses frais le 22 août, chez Gabriel Quinet. «Si ce coup
+d'essai ne déplaît pas, dit le poëte dans l'avis _Au lecteur_, il
+m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette
+nature;» et il ajoute, avec un regret sincère, il faut le croire, mais
+que peut-être on aura quelque peine à regarder comme très-profond: «Ce
+n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si
+fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de
+Dieu[134].»
+
+ [134] Tome IX, p. 6.
+
+Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse exposé aux traits de l'envie
+et engagé parfois dans les luttes littéraires les plus animées, avait
+été un poëte heureux: de prompts succès avaient balancé ses chutes, et
+il avait été l'objet des hommages les plus flatteurs. «Tout Paris, dit
+Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de
+rapport fait à Florence, et dont on avoit fait présent au cardinal
+Mazarin, où entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit
+mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands
+poëtes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homère, Virgile, le
+Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie
+dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique,
+non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de
+pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de
+gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit
+malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La
+moitié du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des
+exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux
+endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-même sur le théâtre,
+la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient
+point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de
+tant de gloire[135].»
+
+ [135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96.
+
+Nous arrivons maintenant à l'époque douloureuse de la vie de
+Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain
+spirituel et mordant les retards apportés au payement de sa
+pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paraître dans un remercîment
+adressé à Saint-Évremont, qui avait défendu sa _Sophonisbe_, les
+appréhensions que lui avait causées le succès de l'_Alexandre_ de
+Racine[137], appréhensions que l'accueil fait cinq mois après à
+l'_Agésilas_ ne fut point de nature à calmer. _Attila_, un peu plus
+heureux devant le public, eut toutefois encore à essuyer de mordantes
+critiques. Mais les difficultés de la vie, les contrariétés
+d'amour-propre ne sont rien auprès des chagrins dont Corneille se vit
+frappé. Il avait quatre fils: deux au service, où ils faisaient
+vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui
+étaient confiés (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre)
+aux soins des Pères jésuites, comme Corneille l'avait été lui-même.
+
+ [136] Tome X, p. 185.
+
+ [137] Voyez tome X, p. 498.
+
+Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de
+Nemours, blessé au pied au siége de Douai, est ramené à Paris, et on
+le rapporte sur un brancard dans la maison de son père[138]. Peu de
+temps après, dans la même année, le troisième fils du poète, Charles
+Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a déploré son trépas dans une
+touchante élégie latine[139], mourait à quatorze ans, au moment où sa
+précoce intelligence faisait concevoir à son père les plus légitimes
+espérances.
+
+ [138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons à ce propos que
+ Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme
+ nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Cléry.
+
+ [139] Tome X, p. 383.--La devise placée en tête de cette élégie
+ est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier,
+ 1682, p. 314.
+
+Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un témoignage de l'amitié
+de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire
+son poëme latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire à
+Louis XIV, en lui présentant sa traduction, «qu'elle n'égaloit point
+l'original du jeune jésuite, qu'il lui nomma[140].» Avant et après
+cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les
+campagnes du Roi et des imitations de pièces latines de Santeul. En
+1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, dédié à la Reine, et
+accompagné d'une _Approbation_ datée d'octobre 1669.
+
+ [140] Voyez tome X, p. 193.
+
+Nous avons eu occasion d'indiquer tout à l'heure combien la renommée
+naissante de Racine portait ombrage à Corneille, et déjà nous avions
+dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes
+malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux poëtes si différents
+d'âge, de talent, de caractère, à un véritable concours semblait
+impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille,
+qui avait imprudemment accepté un sujet auquel ses qualités ne
+convenaient point, donna dans _Tite et Bérénice_ (1670) une triste
+preuve de l'affaiblissement de son génie[142].
+
+ [141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La
+ plupart des témoignages contemporains établissent que Corneille
+ était exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il
+ n'appréciait pas à sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit,
+ en parlant de ce poëte, dans une lettre adressée à l'abbé
+ d'Olivet: «qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses
+ tragédies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de
+ louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout
+ autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit
+ pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie: s'il
+ parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez
+ qu'il préféroit Lucain à Virgile.» (_Histoire de l'Académie
+ françoise_, édition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il était
+ particulièrement blessé du défaut d'exactitude historique qu'il
+ remarquait dans certains ouvrages de Racine: «Étant une fois près
+ de Corneille sur le théâtre, à une représentation du _Bajazet_, il
+ me dit: «Je me garderois bien de le dire à d'autre que vous, parce
+ qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde,
+ il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les
+ sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople: ils
+ ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la
+ France.» Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille:
+ le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien
+ comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.» (_Mémoires
+ anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.)
+
+ [142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit à la page
+ 193 de la _Notice_ de _Tite et Bérénice_ quatre vers rapportés par
+ Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous
+ regardions comme étant probablement de celui qui les avait cités.
+ Voici la pièce même d'où ils sont tirés; nous en devons la
+ communication à l'obligeance de M. Paul Lacroix:
+
+ A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AINÉ, _sur le rôle de Tite dans sa_
+ Bérénice.
+
+ Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre,
+ Qu'il n'a qu'à faire un pas pour faire tout trembler,
+ Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dépeindre;
+ Mais ton Tite à LOUIS ne peut bien ressembler:
+ Tite, par de grands mots, nous vante son mérite;
+ LOUIS fait, sans parler, cent exploits inouïs;
+ Et ce que Tite dit de Tite,
+ C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS.
+
+ (_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et
+ Hilaire Foucault, 1688, p. 6.)
+
+Le privilége de cette tragédie fait mention d'une traduction en vers
+de _la Thébaïde_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second,
+paraît avoir été imprimé, mais probablement comme essai et à
+très-petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de
+cette tentative, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas
+pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143].
+
+ [143] Voyez tome X, p. 245 et 246.
+
+Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le
+collaborateur de Molière, et consacra «une quinzaine,» nous dit-il, à
+écrire une grande partie de la tragédie-ballet de _Psyché_[144], et
+notamment cette scène si délicate et si tendre où Psyché déclare à
+l'Amour les sentiments qu'il lui fait éprouver.
+
+ [144] Voyez tome VII, p. 280 et 288.
+
+Après avoir composé encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et
+particulièrement _les Victoires du Roi sur les états de Hollande_,
+autre traduction d'un poëme du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer,
+en 1672, sa _Pulchérie_ par les comédiens du Marais, et se montra
+satisfait du demi-succès qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs
+fois avant la représentation à des auditeurs de son choix. Il s'était
+fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualité tenaient à
+grand honneur d'être consultés par lui, et en 1661 Molière nous
+présente un de ses Fâcheux s'écriant:
+
+ Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
+ Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.
+
+ (_Les Fâcheux_, acte I, scène 1, vers 53 et 54.)
+
+ [145] Tome X, p. 252.
+
+ [146] Voyez tome VII, p. 378.
+
+En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le poëte:
+son vaillant fils, qui en 1667 était revenu blessé du siége de Douai,
+fut frappé mortellement au siége de Grave, à la tête de la compagnie
+qu'il commandait en qualité de lieutenant de cavalerie. Son pauvre
+père ne travailla plus guère à partir de ce nouveau deuil. Il termina
+sa carrière dramatique à la fin de l'année par _Suréna_[147], et
+n'écrivit plus que quelques petits poëmes officiels ou des suppliques
+en vers ou en prose.
+
+ [147] Tome VII, p. 455.
+
+Deux de ces pièces sont surtout intéressantes.
+
+D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle à Louis XIV la
+promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bénéfice pour Thomas
+Corneille, son quatrième fils, et qu'il termine si hardiment en lui
+disant:
+
+ Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148].
+
+Ce placet, qu'on était tenté de regarder comme une boutade qui, au
+lieu d'avoir été adressée au Roi, était demeurée renfermée dans le
+portefeuille du poëte, ou n'avait du moins circulé que dans un petit
+cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la première
+fois d'après un manuscrit, nous l'avons trouvé, non sans étonnement,
+imprimé en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux à peine après le
+moment où il fut écrit. C'est là un curieux témoignage à joindre à
+ceux qu'une étude attentive permettrait aujourd'hui de réunir sur les
+libertés littéraires du siècle de Louis XIV.
+
+ [148] Tome X, p. 308.
+
+Ensuite cette belle et touchante épître _Au Roi_, qui est comme le
+testament poétique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec
+une éloquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses
+chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux
+derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclésiastique,
+sur qui il cherche encore à attirer l'attention royale, et qui obtint
+enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se
+peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la
+tranquillité de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait été obligé
+d'écrire à Colbert la lettre déchirante dans laquelle il se plaint du
+malheur qui l'accable «depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux
+gratifications dont Sa Majesté honore les lettres?»
+
+ [149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501.
+
+Aux motifs d'inquiétude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui
+d'un long procès intenté à sa famille par suite d'une tutelle de son
+père, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas
+été d'abord compris dans la poursuite[150].
+
+ [150] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIV.
+
+C'est à cette époque de la vie du poëte que se rapporte la lettre
+suivante, écrite, en 1679, par un Rouennais à un de ses amis, et
+publiée par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni où est
+l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est
+adressée[151]:
+
+«J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez
+bien pour son âge. Il m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes
+sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la
+Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder
+sa chaussure, qui étoit décousue. Il s'est assis sur une planche, et
+moi auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné
+trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je
+lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la
+partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de
+misère.»
+
+ [151] _Nouveaux Détails sur P. Corneille_, dans le _Précis
+ analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1834, p. 167.
+
+Au commencement de 1680, «sitôt, dit le _Mercure_[152], que le mariage
+(_du Dauphin_) fut déclaré,» Corneille, alors âgé de près de
+soixante-quatorze ans, alla présenter au Roi et au jeune prince une
+pièce de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus
+vive tristesse, et du sentiment, hélas! trop sincère, qu'a le poëte de
+la caducité de son génie. C'est avec une réelle conviction qu'il dit
+au Dauphin:
+
+ Quel supplice pour moi, que l'âge a tout usé,
+ De n'avoir à t'offrir qu'un esprit épuisé[153]!
+
+et qu'il termine par ces mots:
+
+ De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris,
+ Ranger autour de toi les Amours et les Ris?
+ Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides,
+ Qui s'épouvanteroient dès qu'ils verroient mes rides;
+ Et ne me point mêler à leur galant aspect,
+ C'est te marquer mon zèle avec plus de respect[154].
+
+ [152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261.
+
+ [153] Tome X, p. 334.
+
+ [154] Tome X, p. 339.
+
+Ce sont là les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers
+sans doute qu'il ait écrits. Depuis lors son unique travail fut la
+révision définitive de ses oeuvres pour l'édition de 1682. Il ne
+paraît pas que cette édition ait été bien fructueuse pour lui.
+
+Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la
+Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne
+devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres étant
+destinées à l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par
+cette propriété, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au
+couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas
+personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par
+l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frère; son neveu nous
+apprend le triste motif qui le tint éloigné: «Ses forces, dit-il,
+diminuèrent toujours de plus en plus, et la dernière année de sa vie
+son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si
+longtemps[156].»
+
+ [155] _Notice sur la maison et la généalogie de Corneille_, par A.
+ G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pièces
+ justificatives_, nº XV.
+
+ [156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.
+
+Son dénûment ne fit que s'accroître à l'approche de ses derniers
+moments, et Boileau indigné alla chez le Roi pour faire rétablir la
+pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. «Action
+très-véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore
+vivant; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui
+ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses
+lettres[157].» Le Roi envoya immédiatement deux cents louis; ce fut la
+Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les porter. Le P.
+Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce récit, convient
+toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait été bien
+tardif; l'illustre poète expira peu de jours après l'avoir reçu[159].
+Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160].
+
+ [157] _Mémoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de
+ Racine publiées par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault
+ rapporte le fait à la page 465 des _Lettres nouvelles_.
+
+ [158] _Défense du grand Corneille_ en tête des _OEuvres diverses_
+ de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII.
+
+ [159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179.
+
+ [160] Voyez _République des lettres_, janvier 1685, p. 33; et
+ ci-après, _Pièces justificatives_, nº XVI.
+
+ * * * * *
+
+«Comme c'est une loi dans cette Académie (_l'Académie française_), dit
+Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui
+meurent sous son directorat, il y eut une contestation de générosité
+entre M. Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de M.
+Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel
+il étoit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie,
+M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit à M. Racine: «Si
+quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous:
+vous ne l'avez pourtant pas fait[161].»
+
+ [161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.
+
+Ce à quoi il pouvait prétendre à plus juste titre et ce qu'il obtint,
+ce fut l'honneur de louer dignement son illustre rival. Lorsque, le 2
+janvier 1685, Thomas Corneille, élu à l'unanimité à la place que son
+frère laissait vacante à l'Académie française, eut prononcé son
+discours de réception, ce fut Racine qui lui répondit. Il sut faire de
+son illustre prédécesseur un portrait à la fois brillant et familier,
+fort connu assurément, mais dont rien ne saurait tenir lieu à la fin
+d'une étude sur Corneille, car en même temps qu'il résume le jugement
+des contemporains, il devance celui de la postérité avec une
+exactitude, une justesse que le temps nous permet aujourd'hui
+d'apprécier et d'admirer:
+
+«Lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des
+victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront
+notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en
+doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.
+La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand
+de ses rois a fleuri le plus grand de ses poëtes. On croira même
+ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on
+dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent
+génie; que même, deux ou trois jours avant sa mort, et lorsqu'il ne
+lui restoit plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des
+marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de
+Corneille ont été des remercîments pour Louis le Grand.
+
+«Voilà, Monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère;
+voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à
+toute l'Europe. Il en avoit d'autres, qui bien que moins éclatantes
+aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos
+louanges: je veux dire homme de probité et de piété, bon père de
+famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours
+été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune
+émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de
+plus près, c'est qu'il étoit encore un très-bon académicien; il
+aimoit, il cultivoit nos exercices[162]; il y apportoit surtout cet
+esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour
+entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer
+à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun
+avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le public? Au
+contraire, après avoir paru en maître et, pour ainsi dire, régné sur
+la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos
+assemblées; laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit
+ses lauriers à la porte de l'Académie[163]; toujours prêt à soumettre
+son opinion à l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes, le
+plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de
+poésie.»
+
+ [162] Il serait assez difficile de déterminer au juste dans quelle
+ mesure Corneille participait aux travaux de l'Académie; toutefois
+ le passage suivant des _Factums_ de Furetière semble indiquer
+ qu'il n'assistait pas fort régulièrement aux séances ordinaires:
+
+ «Si en général j'ai appelé _jetonniers_ ceux qui sont assidus à
+ l'Académie pour vaquer au travail du _Dictionnaire_, je n'ai pu
+ trouver de nom plus propre et plus significatif pour les
+ distinguer des académiciens illustres par leur qualité et par leur
+ mérite, dont les noms sont dans la liste, qui n'ont aucune part à
+ cet ouvrage et qui ne se trouvent qu'aux assemblées solennelles de
+ réceptions; encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de ce
+ titre: elle est due au grand Corneille, qui en a été le parrain,
+ et qui donna un billet d'exclusion au sieur de la Fontaine parce
+ qu'il le jugeoit dangereux aux jetons, sur le fondement que c'est
+ un misérable qu'on nourrit par charité et qui en a besoin pour
+ subsister. On ne peut pécher après l'exemple d'un si grand homme,
+ et son autorité est de tel poids, que tous les confrères ont suivi
+ son exemple, et se traitent les uns les autres de _jetonniers_,
+ selon qu'ils affectent plus ou moins d'être assidus, et de se
+ trouver avant que l'heure sonne pour participer à cette
+ distribution.» (_Recueil des Factums_ d'Antoine Furetière, édition
+ de M. Asselineau, tome I, p. 304.)
+
+ Nous ne pouvons contrôler aujourd'hui ce que dit Furetière, et il
+ serait imprudent de lui accorder trop de confiance. Remarquons
+ toutefois que le peu de documents dont nous pouvons disposer nous
+ montrent en effet Corneille assistant aux cérémonies publiques,
+ mais ne prenant pas toujours une part bien active aux occupations
+ de la Compagnie. Ainsi en 1672, lorsque l'Académie française se
+ rend à Versailles pour remercier le Roi d'avoir remplacé le
+ chancelier Seguier comme protecteur de la Compagnie, le _Mercure_
+ du mois de mars (tome I, p. 221 et 222) signale la présence de
+ Corneille; au contraire, nommé membre d'une commission qui fut
+ occupée, du 14 août au 12 octobre 1673, à réunir, pour la
+ préparation du _Dictionnaire_, des _Observations touchant
+ l'orthographe_, il n'a même pas mis son visa à ce travail, où ses
+ opinions sur l'orthographe, placées dans l'_Avertissement_ de son
+ édition du _Théâtre_ publiée en 1663, ont été longuement discutées
+ et en général favorablement reçues. Voyez les _Cahiers de
+ remarques sur l'orthographe françoise_ que j'ai publiés en 1863
+ (p. VIII, XXIII et 97.)
+
+ Ses collègues du reste n'exigeaient pas de lui une trop rigoureuse
+ exactitude, fiers qu'ils étaient de le posséder parmi eux. «Ce
+ n'est pas la coutume de l'Académie, dit Segrais dans ses
+ _Mémoires_, de se lever de sa place dans les assemblées pour
+ personne, chacun demeure comme il est; cependant lorsque M.
+ Corneille arrivoit après moi, j'avois pour lui tant de vénération
+ que je lui faisois cet honneur. C'est lui qui a formé le théâtre
+ françois.» (_Mémoires anecdotes_ de Segrais, tome II des
+ _OEuvres_, p. 158.)
+
+ [163] Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte.
+
+ (_Horace_, vers 1376, tome III, p. 342.)
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES
+
+DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE[164].
+
+ [164] Ces pièces, déjà connues pour la plupart, mais seulement par
+ extraits, ont été presque toutes copiées à Rouen sous la direction
+ de M. Ch. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Inférieure. Elles
+ sont en grande partie dues à ses recherches et à celles de MM.
+ Floquet, Deville et Gosselin.
+
+
+I.--Page XIX.
+
+_Actes de baptême de Pierre Corneille._
+
+Le neuvieme jour [de juin 1606], Pierre, fils de M. Pierre Corneille,
+a esté baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
+Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de Rouen, déposé
+au greffe du tribunal de première instance de Rouen._)
+
+ * * * * *
+
+Le vendredi neuvieme, Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a esté
+baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
+damoiselle Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de
+Rouen, déposé à la mairie de Rouen._)
+
+
+II.--Page XXI.
+
+_Réception de Pierre Corneille comme avocat par la cour de Rouen._
+
+Du mardi XVIIIe jour de juin 1624, Me Pierre Corneille, licencié es
+loix, après que par ordonnance de la Cour a esté informé d'office,
+par les conseillers commissaires à ce députés, de sa vie, moeurs,
+actions, comportemens, religion catholique, apostolique et romaine;
+oüi sur ce le procureur general du Roi, et de son consentement, a esté
+receu advocat en ladite cour, et a fait et presté le serment en tel
+cas requis et accoustumé. (_Archives du greffe de l'ancien parlement
+de Rouen._)
+
+
+III.--Page XXI.
+
+_Nomination de Pierre Corneille, comme avocat du Roi en la Table de
+marbre._
+
+Jay receu de Me Pierre Corneille le jeune la somme de trois cens
+soixante et quinze livres pour la resignation de loffice de conseiller
+et advocat du Roy antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour
+le siege des eaues et forestz aux gaiges et droicts y appartenant
+faicte à son profict par Me Pierre Desmogeretz qui a paié l'annuel
+duquel office ledit Corneille a esté pourveu. Faict à la Rochelle le
+XVIIIe novembre XVI{c} vingt huict. Signé Deligny, et au dos
+Enregistré au Contrôle général des finances par moy soubsigné commis
+audit contrôle. A Paris le dernier de decembre XVI{c} vingt huict.
+Signé Sublet.
+
+ * * * * *
+
+Jay receu de Me Pierre Corneille la somme de CVIII l. pour le droit
+de mar d'or de loffice de conseiller et advocat du Roy antien a la
+table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz
+dont il a esté pourveu pour la resignation de Me Pierre Desmogeretz.
+Faict à Paris le XXXe decembre 1628. Signé de la Court, et au dos
+Enregistré au Contrôle general des finances par moy soubsigné commis
+audit contrôle. A Paris le dernier de decembre 1628. Signé Sublet, et
+plus bas, collationné par moy conseiller secrettaire du Roy et de ses
+finances. Signé Couppeau.
+
+ * * * * *
+
+LOUIS[165] par la grace de Dieu Roy de France et de Navare A tous ceux
+qui ces presentes verront salut sçavoir faisons que pour le bon et
+louable rapport qui faict nous a esté de la personne de notre cher et
+bien amé Me Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté
+preudhommie experience et bonne dilligence a icelluy pour ces causes
+et autres a ce nous mouvans. Avons donné et octroié donnons et
+octroions par ces presentes l'office de notre Conseiller et advocat
+antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaux
+et foretz que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre
+Desmogeretz dernier paisible possesseur dIcelluy vaccant a present par
+la resignation quil en a faite par sa procuration cy attachée soubz le
+contrescel de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et
+doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
+authoritez prerogatives preeminences franchises libertez gaiges,
+droictz de chauffages proffictz revenus et esmolumens accoustumez et y
+appartenans telz et semblables qu'en jouissoit le dit Desmogerets tant
+quil nous plaira, encore quil ne vive les quarante jours portez par
+noz ordonnances de la rigueur desquelles nous l'en avons rellevé et
+dispensé attendu le droit annuel pour ce par luy paié Sy donnons en
+mandement a nos amez et feaux conseillers les gens tenans notre court
+de parlement de Rouen. Qu'après leur estre apparu des bonne vie
+moeurs conversation et religion Catholique apostolicque et Romaine
+du dit Corneille et de luy pris et receu le serment en tel cas requis
+et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre et
+instituer de par nous en possession et saisine du dit office l'en
+faisant jouir et user aux honneurs authoritez prerogatives
+preeminences franchises libertez gaiges droictz de chevauchée profictz
+revenus et esmollumens susdit plainement paisiblement et a luy obeir
+et entendre de tous ceux et ainsy quil appartiendra ez choses touchant
+et concernant le dit office Pourveu touttesfois qu'il nayt au dit
+siege aucuns parens ni alliez au degré de nos ordonnances a peyne de
+nullité des presentes et de sa reception. Mandons en outre a noz amez
+et feaux conseillers les Presidens et tresoriers generaux de France à
+Rouen que par le receveur et paieur des gaiges des officiers du dit
+siege ou autres noz officiers comptables qu'il appartiendra ilz facent
+paier et dellivrer au dit Corneille les ditz gaiges et droictz
+doresnavant par chacun an aux termes et en la maniere accoustumée A
+commencer du jour et datte des presentes Rapportant lesquelles ou
+coppie dicelles deument collationnée pour une fois seulement. Avec
+quittance du dit Corneille sur ce suffisante. Nous voullons les ditz
+gaiges et droictz et que paié baillé luy aura esté estre passé et
+alloué en la despense des comptes des dits receveurs qui les auront
+paiez par noz amez et feaux les gens de noz comptes a Rouen ausquelz
+mandons ainsy le faire sans difficulté car tel est notre plaisir En
+tesmoing de quoy nous avons faict mettre notre scel à ces dites
+presentes données a Paris le dernier jour de decembre l'an de grace
+XVI{c} vingt huict et de notre regne le XIXe. Et sur le reply est
+escript par le Roy Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau
+de cire jaulne et a costé est escript Le dit Me Pierre Corneille a
+esté receu au dit estat et office dadvocat du Roy pour les eaues et
+forestz au dit siege de la table de marbre suivant ces presentes et a
+faict et presté le serment a ce requis et accoustumé a Rouen en
+parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt et neuf signé
+Deschamps.
+
+ [165] On lit en marge: «Ad{at} du Roy en la Table du Marbre.»
+
+ * * * * *
+
+Les presidens et Tresoriers generaux de France en Normandie au bureau
+des finances en la generallité de Rouen veu par nous les lettres
+pattentes du Roy données à Paris le dernier jour de decembre dernier
+par lesquelles Sa Majesté a donné et octroié a Me Pierre Corneille
+loffice de son conseiller et advocat antien a la table de marbre du
+pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz que nagueres
+soulloit tenir et exercer Me Pierre de Mogeretz dernier paisible
+possesseur d'Icelluy vaccant lors par la resignation quil en a faicte
+Pour le dit office avoir tenir et doresnavant exercer en jouir et user
+par le dit Corneille aux honneurs, authoritez prerogatives
+preeminences franchises libertez gaiges droicts de chauffages
+proffictz revenus et esmollumens accoustumez et y appartenant telz
+semblables qu'en jouissoit le dit Desmogeretz Nous mandant Sa dite
+Majesté le faire paier des dits gaiges et droitz comme plus amplement
+les dites lettres patentes le contiennent desquelles et apprès quil
+nous est apparu de sa reception en la court de Parlement de Rouen le
+XVIe jour de febvrier dernier, Consentons Entant qu'a nous est
+lentherinement Mandant aux receveurs du domaine en la vicomté de
+Vernon chacun en lannée de son exercice paier bailler et dellivrer au
+dit Me Pierre Corneille les gaiges de huict vingtz dix livres au dit
+office appartenant telz et semblables qu'en a jouy le dit Demogeretz
+aux termes et en la maniere acoustumée A commencer les cours d'Iceux
+du jour et dabte des dites lettres de provision, desquelles rapportant
+par celluy des dits receveurs qui en fera le premier paiement coppie
+et de ces presentes pour une fois seullement avec quittance sur ce
+suffisante Seront les ditz gaiges et droicts par nous passez et
+allouez en leurs estatz partout qu'il appartiendra Donné à Rouen le
+neuf{e} jour de mars XVI{c} vingt et neuf.
+
+ * * * * *
+
+Jay Receu de Me Pierre Corneille la somme de cent huict livres pour
+le droit de mar dor de loffice de conseiller du Roy et son premier
+advocat du Roy en la marine de France au siege general de la table de
+marbre de notre pallais à Rouen dont il a esté pourveu par la
+demission de Me Pierre Desmogeretz, faict à Paris le VIIIe janvier
+1629 Signé de la Court et au dos Enregistrée au contrôle general des
+finances par moy soubsigné commis au dit contrôle le dixe de Janvier
+1629 Signé Sublet et plus bas Collationné par moy Conseiller
+Secrettaire du Roy et de ses finances Signé Couppeau.
+
+ * * * * *
+
+LOUIS par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre A tous ceux qui
+ces presentes verront salut Sçavoir faisons que pour le bon rapport
+qui nous a esté faict de la personne de notre cher et bien amé Me
+Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté preudhommie
+experience et bonne dilligence a Icelluy pour ces causes et autres A
+ce nous mouvans Avons a la nomination de notre tres cher cousin le sr
+Cardinal de Richelieu Grand Me chef et Sur Intendant general de la
+navigation et commerce de France Aiant pouvoir de ce donné et octroié
+donnons et octroions par ces presentes loffice de notre conseiller et
+premier advocat en ladmirauté de France au siege general de la table
+de marbre de notre pallais a Rouen que nagueress soulloit tenir et
+exercer Me Pierre Demogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy
+vaccant a present par la resignation quil en a faicte par sa
+procuration cy avec La dite nomination attachée soubz le contre scel
+de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et doresnavant
+exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs auctoritez
+prerogatives preeminences exemptions franchises libertez gaiges
+droictz fruictz proffictz revenus et esmollumens y apartenant telz et
+semblables quen jouissoit le dit Demogeretz Tant quil nous plaira Sy
+donnons en mandement a noz amez et feaux conseillers les gens tenans
+notre court de Parlement a Rouen qu'apres leur estre apparu des bonne
+vie moeurs conversation et relligion catholique apostolique et
+romaine du dit Corneille et de luy prins et receu le serment en tel
+cas requis et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre
+et instituer de par nous en possession et saisine du dit office len
+faisant jouir et user aux honneurs aucthoritez prerogatives
+preeminences exemptions franchises libertez gaiges droicts fruicts
+profficts revenus et esmollumens susdits plainement et paisiblement Et
+a luy obeir et entendre de tous ceux et ainsy quil apartiendra ez
+choses touchant et concernant le dit office, pourveu touttefois que le
+dit Corneille n'ayt au dit siege aucuns parens ny alliez au degré de
+noz ordonnances a peine de nullité des presentes et de sa reception
+Mandons en outre a noz amez et feaux conseillers les Presidens et
+tresoriers generaulx de France audict Rouen que par le Receveur et
+paieur des gaiges des officiers dudit siege Ilz facent paier audit
+Corneille les dits gaiges et droictz doresnavant par chacun an A
+commencer du jour et date des presentes Rapportant lesquelles ou
+coppie d'Icelles deuement collationnée pour une fois seullement avec
+quittance dudit Corneille sur ce suffisante Nous voullons les dits
+gaiges et droictz estre passez et allouez en la despence des comptes
+dudit receveur desduicts et rabattus de sa recepte par noz amez et
+feaux les gens de noz comptez à Rouen ausquelz mandons ainsy le faire
+sans difficulté Car tel est notre plaisir en tesmoing de quoy nous
+avons faict mettre notre scel à ces dites presentes données à Paris le
+dix{e} jour de Janvier lan de grace mil six cens vingt neuf et de notre
+regne le dix neuf{e} et sur le reply est escript par le Roy signé
+Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau de cire jaulne et a
+costé du dit reply est escript le dit Me Pierre Corneille a esté
+receu au dit estat et office dadvocat du Roy en ladmirauté de France
+au siege de la table de marbre du pallais à Rouen suivant ces
+presentes et a faict et presté le serment a ce requis A Rouen en
+parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt neuf signé
+Deschamps.
+
+ * * * * *
+
+Les Presidens et tresoriers generaulx de France en Normandie au bureau
+des finances en la generallité de Rouen, Veu par nous les lettres
+pattentes du Roy donnez a Paris le dix{e} jour de Janvier dernier par
+lesquelles Sa Majesté a la nomination de son tres cher cousin le sr
+Cardinal de Richelieu grand M{re} chef et surintendant general de la
+navigation et commerce de France aiant pouvoir de ce a donné et
+octroié A Me Pierre Corneille loffice de son conseiller et premier
+advocat en ladmirauté de France au siege general de la table de marbre
+du pallais a Rouen que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre de
+Mogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy. Vaccant lors par la
+resignation quil en a faicte pour le dit office avoir tenir et
+doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
+aucthoritez prerogatives preeminences exemptions franchises libertez
+gaiges droictz fruicts profficts revenus et esmollumens y appartenans
+telz et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz. Nous mandant Sa
+dite Majesté le faire paier de ses gaiges et droicts comme plus
+amplement les dites lettres pattentes le contiennent desquelles et
+appres qu'il nous est apparu de sa reception en la court de Parlement
+de Rouen le seizi{e} jour de febvrier dernier consentons en tant qu'a
+nous est lentherinement Mandant aux receveurs generaux des finances en
+la generallité de Rouen chacun en lannée de son exercice paier bailler
+et dellivrer au dit Me Pierre Corneille aux termes et en la maniere
+accoustumée les gaiges de VIII{XX} X{lt} attribuez au dit office telz
+et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz, a commencer le cours
+d'Iceux du jour et datte des dites lettres de provision desquelles
+raportant par celluy des dits receveurs qui en fera le premier
+paiement coppie et de ces presentes pour une fois seulement avec
+quittance sur ce suffisante Seront les dits gaiges et droictz par nous
+passez et Allouez en leurs estatz par tout quil apartiendra donné a
+Rouen le neuf{e} jour de mars mil VI{c} vingt neuf.
+
+ (_Archives de la Seine-Inférieure._)
+
+
+IV.--Page XXVI.
+
+_Lettres de noblesse accordées, le 24 mars 1637, à Pierre Corneille,
+père du poëte[166]._
+
+ [166] Ces lettres de noblesse furent enregistrées, le 27 mars
+ 1637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouvelées par
+ Louis XIV, en mai 1669, en faveur de Pierre et de Thomas
+ Corneille.
+
+LOUIS, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous
+presens et advenir, salut.
+
+La Noblesse, fille de la Vertu, prend sa naissance, en tous estats
+bien policés, des actes genereux de ceux qui tesmoignent, au peril et
+pertes de leurs biens et incommoditez de leurs personnes, estre utiles
+au service de leur prince et de la chose publicque; ce qui a donné
+subject aux roys nos predecesseurs et à nous, de faire choix de ceux
+qui par leurs bons et louables effects ont rendu preuve entiere de
+leur fidellité, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par
+ceste prerogatifve, rendre leurs vie et actions remarquables à la
+posterité. Ce qui doibt servir d'emulation aux autres à ceste exemple,
+de s'acquerir de l'honneur et reputation, et esperance de pareille
+rescompence.
+
+Et d'autant que par le tesmoignage de nos plus speciaux serviteurs
+nous sommes deuement informé que nostre amé et feal Pierre Corneille,
+issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et
+singuliere recommandation le bien de cest estat et le nostre en divers
+emplois qu'il a eus par nostre commandement et pour le bien de nostre
+service et du publicq et particulierement en l'exercice de l'office de
+maistre de nos eaues et forestz en la vicomté de Rouen, durant plus de
+vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extreme soing et fidelité,
+pour la conservation de nos dictes forests, et en plusieurs autres
+occasions où il s'est porté avec tel zele et affection que ses
+services rendus et ceux que nous esperons de luy à l'advenir, nous
+donnent subject de recongnoistre sa vertu et merites, et les decorer
+de ce degré d'honneur, pour marque et memoire à sa posterité.
+
+Sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et justes
+considerations à ce nous mouvans, voulant le gratifier et
+favorablement traicter, avons le dict Corneille de nos grace specialle
+plaine puissance et authorité royalle, ses enfans et posterité, masles
+et femelles, nais et à naistre en loyal mariage, annoblys et
+annoblissons, et du tittre et quallité de noblesse decoré et decorons
+par ces presentes signées de notre main. Voulons et nous plaist qu'en
+tous actes et endroicts, tant en jugement que dehors, ilz soient tenus
+et reputtez pour nobles, et puissent porter le titre d'escuyer, jouir
+et uzer de tous honneurs, privilleges et exemptions, franchises,
+prerogatives, preeminences dont jouissent et ont accoustumé jouyr les
+autres nobles de nostre royaume, extraictz de noble et ancienne race,
+et, comme telz, ilz puissent acquerir tous fiefz, possessions nobles,
+de quelque nature et quallité qu'ilz soient et d'iceux, ensemble de
+ceux qu'ils ont acquis et leur pourroient escheoir à l'advenir, jouir
+et uzer tout ainsy que s'ils estoient nais et issus de noble et
+ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraincts en
+vuider leurs mains, ayant d'habondant au dict Corneille et à sa
+posterité, de nostre plus ample grace, permis et octroié, permettons
+et octroyons qu'ils puissent doresnavant porter partout et en tous
+lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et
+chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbreez telles
+que nous leur donnons et sont cy empreintes[167], tout ainsy et en la
+mesme forme et maniere que font et ont accoustumé faire les autres
+nobles de nostre dict royaume.
+
+ [167] D'azur, à une face d'or, chargée de trois testes de lion de
+ gueules, et accompagnée de trois estoiles d'argent, deux en chef
+ et une en pointe. (_Armorial général de la France_, Ville de
+ Paris, tome I, fol. 1066. Bibl. imp., département des
+ manuscrits.)--Voir ces armoiries dans l'_Album_ joint à notre
+ édition.
+
+Sy donnons en mandement à nos amez et feaux conseillers les gens
+tenans nostre cour des aides à Rouen, et autres nos justiciers et
+officiers qu'il appartiendra, chacun en droict soy, que de nos
+presente grace, don d'armes, et de tout le contenu ci-dessus ils
+facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement
+et perpetuellement le dit Corneille, ses dits enfans et posterité
+masles et femelles, nais et à naistre en loial mariage, cessant et
+faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est
+nostre plaisir nonobstant tant quelzconques edictz, ordonnance,
+revocquations, et reiglemens à ce contraires, ausquels et à la
+desrogatoire des desrogatoires y contenue, nous avons desrogé et
+desrogeons par ces dictes presentes. Et afin que ce soit chose ferme
+et stable à tousjours, nous avons faict mettre nostre seel aux dictes
+présentes sauf, en autres choses, nostre droict et l'autruy en toutes.
+Donné à Paris, au mois de janvier, l'an de grace mil six cent trente
+sept, et de nostre reigne le vingt-septième. Signé Louis. Et sur le
+reply par le Roy, De Loménie ung paraphe. Et à costé _visa_, et scellé
+en laas de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde.
+
+Et sur le dict reply est escript: Registrez es registres de la court
+des Aides en Normandie, suivant l'arrest d'icelle du vingt-quatrieme
+jour de mars mil six cent trente sept. Signé De L'estoille, ung
+paraphe.
+
+
+V.--Page XXVII.
+
+_Aveu fait par Pierre Corneille, tant en son nom qu'au nom du Thomas,
+son frère, pour des fiefs provenant de la succession de son
+père[168]._
+
+ [168] Cet acte, qui fait partie du fonds de Saint-Ouen de Rouen
+ aux archives de la Seine-Inférieure, nous était inconnu. Il nous a
+ été signalé et communiqué par notre savant confrère, M. Ch. de
+ Beaurepaire, archiviste du département. La première partie de cet
+ acte, jusqu'à la signature, est entièrement de l'écriture de
+ Corneille.
+
+De Nobles et Religieuses personnes Messieurs Abbé et convent de
+l'Abbaye et Baronnie de St. Ouen de Rouen tient et advoue tenir en
+leurs fiefs de l'eau de Seine au droit de l'office de Pitancier[169]
+dicelle M. Pierre Corneille Escuyer Conseiller du Roy et Advocat de Sa
+Majesté aux sieges generaux de la table de marbre du palais à Rouen
+fils aisne et heritier en partie de deffunt M. Pierre Corneille
+Escuyer Conseiller du Roy et Me particulier des Eaux et forestz en la
+viconté de Rouen tant pour luy que pour Thomas Corneille son frere
+mineur d'ans et son coheritier en la dite succession. C'est assavoir
+une piece de terre en isle nommée la Litte contenant cinq vergees ou
+environ ainsy plantée de cerisiers, pruniers, oziers, fresnes, vignes
+que autres plantz assise en la paroisse d'Orival pres Cleon bornée de
+tous boutz et costes leau de Seine a cause de quoy il doibt six sols
+de rente seigneuriale par [an] laquelle piece luy appartient a cause
+de la succession du dit deffunt s{r} son pere. Plus le dit s{r}
+Corneille audit nom tient et advoue tenir desdits s{rs} Religieux, Abbé
+et couvent de la dite Abbaye et Baronnie de St. Ouen une vergée de
+terre en isle en plant et labeur sise en la grande isle de Cleon,
+paroisse dudit lieu bornée de deux costes le canal de Seine et des
+deux boutz Roger Daniel dont il doibt douze deniers de rente
+seigneurialle par chacun an, laquelle luy appartient aussi a cause de
+la succession du dit deffunt s{r} son pere avec reliefs treiziesme
+droitz et devoirs seigneuriaux quand le cas y eschet saouf a augmenter
+ou diminuer par le dit s{r} Corneille pour les heritages contenus au
+present adveu s'il vient cy apres en sa cognoissance que faire se
+doibve ou qu'il y eust autres heritages sujetz et contribuables
+ausdites rentes.
+
+ _Signé:_ CORNEILLE.
+
+ [169] «_Pitancier._ Officier claustral qui subsiste encore dans
+ quelques abbayes, qui distribuoit autrefois la pitance aux
+ moines.» (Furetière, _Dictionnaire universel_, 1690.)
+
+Les pleds des Seigneuries de labbaie et baronnie de St. Ouen à Rouen
+tenus au manoir abbatial du dit lieu par nous Mathieu Poullain escuyer
+s{r} Du boscguillaume advocat en la cour Seneschal de la dite abbaie et
+baronnie de St. Ouen le mercredy dixhuict{e} jour de juin XVI{c}
+quarante deux est comparu Le dit s{r} Corneille lequel a baillé et
+présenté cest adveu icelluy juré et affirmé véritable qui a esté receu
+saouf le droict proprietaire de MM{grs} et à blasmer et sans prejudice
+des frais de prise de fief et reunion a laquelle fin assignation a luy
+faicte aux prochains pledz pour produire. Donné comme dessuz.
+
+ _Signé:_ POULLAIN et PIGEON.
+
+
+VI.--Page XXVII.
+
+_Pièces relatives à la création d'un second avocat du Roi au siége
+général des eaux et forêts à la Table de marbre du Palais à
+Rouen[170]._
+
+ [170] Ces pièces font partie des minutes du greffe du Parlement et
+ se trouvent réunies en une liasse intitulée: _Dossier de Pierre
+ Corneille_.
+
+_A Maistre Charles Ycard, advocat au privé conseil de Sa Majesté_:
+
+A la requeste de Pierre Corneille, escuyer, conseiller du Roy et
+advocat de Sa Majesté au siege general des eaües et forests à la table
+de marbre du Palais à Rouen, soit signifié en copies les exploicts
+d'opposition du quinziesme jour d'octobre 1638 et du troisiesme de
+juin 1639 à Monseigneur le Chancelier ou à .... ....[171] garde des
+roolles des offices de finance, que le requerant s'oppose, comme de
+faict il s'oppose, à l'expedition des provisions ou lettres du
+pretendu office de second advocat du Roy au dit siege, cy-devant
+possedé par maistre Gilles Aubert, ledict office vacquant à cause de
+mort; employant pour moyen en la presente opposition qu'il n'y avoit
+eu aulcun edict de creation dudict office, en quoy Sa Majesté ....
+....[172] y auroit esté surprise en la delivrance desdites provisions,
+et telles et aultres raisons qu'il entend desduire en temps et lieu.
+Elisant, aux fins de la presente opposition, son domicile en la maison
+et personne de maistre Charles Ycard advocat au privé conseil de Sa
+Majesté. Dont ledict Corneille a requis acte.
+
+ CORNEILLE.
+
+ [171] Demeuré en blanc dans l'original.
+
+ [172] Ici deux ou trois mots effacés par l'humidité. L'ensemble de
+ la pièce a du reste beaucoup souffert et est aujourd'hui très-peu
+ lisible.
+
+ * * * * *
+
+_Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil._
+
+Sire,
+
+Pierre Corneille, vostre conseiller et advocat à la table de marbre du
+Palais, remonstre qu'il y auroit instance pendante en vostre Conseil
+sur l'opposition qu'il a formée aux provisions de l'office de second
+advocat à la table de marbre du Palais, entre luy d'une part, et
+Francoys Hays, prétendant obtenir, d'aultre, et la vefve de Me Gilles
+Aubert aussy opposante, en la quelle instance, bien que ses soubstiens
+soient justes tant contre ledict Hays que contre la dicte vefve, et
+bien que ses conclusions aillent à faire declarer ledict office
+supprimé et exteinct, neantmoins, si le bon plaisir de Vostre Majesté
+est tel que lesdictes provisions ayent lieu et que ledict office
+revive, Il vous supplie de considerer que ledict office faict la
+moitié du sien qui est d'antienne creation, et à ces causes d'estre
+receu à l'offre du faict de rembourser ledict Hays de ce qu'il aura
+financé en vos coffres et que les provisions seront delivrées en blanc
+audict suppleant, pour par luy ledict office estre exercé
+conjoinctement ou separement.
+
+Et il priera Dieu pour vostre prosperité, longue et heureuse vie.
+
+_Dans les moyens à l'appui présentés par Jacques Goujon il est dit que
+les fonctions de second avocat n'ont été créées que par l'abus d'un
+sieur_ Isaac Payer, seul advocat du Roy audict siege, lequel en 1611,
+en un temps où ceux de la relligion pretendue reformée faisoient leurs
+efforts de s'accroistre en la magistrature, s'estant faict
+desinteresser par un nommé Gilles Aubert, huguenot comme luy, luy
+permit d'obtenir des provisions de second avocat; qu'Aubert estant
+decedé dernierement, sa vefve n'a pu vendre à Francoys Hays un droit
+qui n'existoit pas et qui n'estoit que la suite d'un abus; qu'enfin
+ledit Hays, apres avoir esté contrainct par certaines considerations
+de vendre sa charge de Me particulier au mesme siege des eaües et
+forests ne desdaignant pas de s'y venir asseoir au dernier rang,
+monstroit par la combien peu il meritoit que le Roy prist sa demande
+en consideration.
+
+
+VII.--Page XXXIII.
+
+_Projet de lettres patentes concédant à P. Corneille le droit de ne
+laisser jouer ses pièces qu'aux troupes autorisées par lui._
+
+LOUIS, etc., à nos améz feaux conseillers les m{es} des req{tes} ord{res}
+de nostre hostel, salut. Notre cher et bien amé conseiller et advocat
+au siege g{al} de la table de marbre du Pallais des eaues et forests de
+Rouen, le sieur Corneille nous a fait remonstrer qu'il a cy-devant
+employé beaucoup de temps à composer plusieurs pieces tragiques
+nommées _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, lesquelles il
+auroit fait representer par nos comediens ord{res} representant au
+marais du Temple à Paris; et d'autant qu'il a appris que depuis
+quelque temps les aultres comediens auroient, à son grand prejudice,
+entreprins de representer les dictes pieces et que si Ils avoient
+cette liberté l'exposant seroit frustré de son labeur[173], nous
+suppliant sur ce luy pourvoir et luy accorder nos lettres necessaires;
+nous à ces causes, desirant favorablement traitter l'exp{ant}, luy
+avons de nos grace specialle, pleine puissance et authorité royalle
+permis et permettons par ces presentes de f{re} jouer et representer
+lesdictes pieces de theatre ci-dessus speciffiées, nommées _Cinna_,
+_Polyeucte_, _la Mort de Pompée_ par troupe de nos comediens, en tels
+lieux et endroicts de nostre royaulme que bon luy semblera, et ce
+durant le temps de.... à compter du jour qu'elles auront esté
+representées la premiere fois, pendant lequel temps vous ferez, comme
+nous faisons par ces presentes, tres-expresses inhibitions et defenses
+à tous nos comediens representans tant en nostre dicte ville de Paris
+qu'autres lieux de nostre royaulme de jouer ny representer lesdictes
+pieces sans le vouloir et consentement dudict exposant ou de ceux qui
+auront droit de luy, à peine de dix mille livres d'amende et de tous
+despens, dommages et interests. Si vous mandons que du contenu en ces
+presentes.... fassiez, souffriez et laissiez jouir et.... exposant
+pleinement et paisiblement, et à ce.... souffrir et obeir tous ceux
+qu'il appartien.... Mandons au premier nostre huissier ou sergent
+royal sur ce requis f{re}, pour l'execution des presentes, tous
+exploicts de justice à ce requis et necessaires sans aucune aultre
+plus.... que ces presentes. Car tel est nostre plaisir. Donné à....
+le.... jour de.... l'an de grace 1643 et de nostre regne le premier.
+
+ PAR LE ROY[174].
+
+ [173] Corneille a substitué «de son labeur» à «de ses intentions.»
+
+ [174] Écrit de la main d'un clerc de Jacques Goujon et corrigé en
+ plusieurs endroits par Corneille.--On lit au bas de ce projet, dans la
+ marge, ces mots écrits perpendiculairement de la main de Jacques
+ Goujon: _Privilege Corneille refusé_, et après «PAR LE ROY,» ces mots:
+ _Pour les comediens du marais pour la d. lettre._
+
+
+VIII.--Page XXXIII.
+
+_Reçu d'objets mobiliers donné le 25 juin 1644 par Antoine Corneille,
+frère de Pierre Corneille[175]._
+
+ [175] Ce reçu a été publié dans le _Précis analytique des travaux
+ de l'Académie de Rouen_; il était inséré dans le rapport de M.
+ Decorde, secrétaire de la classe des lettres, et se trouvait
+ précédé de l'exposé suivant:
+
+«Une pièce inédite, due aux recherches toujours si précieuses de M. de
+Beaurepaire, a achevé de mettre en lumière combien était simple et
+modeste l'intérieur de la maison dans laquelle s'écoula la jeunesse du
+grand poëte. C'est un reçu donné le 25 juin 1644, par son frère
+Antoine, religieux du Mont-aux-Malades, à Mme Corneille, sa mère, et
+contenant la nomenclature de divers objets mobiliers qu'il avait dû
+lui emprunter, quand il alla prendre possession de la cure de
+Fréville, n'ayant pas le moyen de les acheter.»
+
+Je soussigné prieur curé de Freville cognois et confesse avoir reçu de
+Mademoiselle Corneille, ma mere, une douzeine d'assiettes et demie
+douzeine de platz, le tout de fin estain; plus trois douzeines de
+serviettes dont il en a une douzeine de doubleuvre et deux nappes de
+lin et un doublier. Une Casaque de drap noir qui estoit à feu mon
+pere, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes, une
+toile de lit de ces estoffes jaulnes imprimées. Tous lesquels meubles
+elle m'a prestés en ma necessité, lorsque j'ay esté demeurer à
+Freville et luy promets les restituer ou à elle ou à mes freres,
+toutes fois et quantes. Faict ce samedy vingt cinquiesme jour de juin
+mil six cens quarante quatre.
+
+ _Signé_: F. ANTOINE CORNEILLE, et un paraphe.
+
+
+IX.--Page XXXVII.
+
+_Nomination de Corneille à la charge de procureur des états de
+Normandie._
+
+_Lettre de cachet adressée à l'hôtel de ville de Rouen._
+
+Sa Majesté ayant pour des considerations importantes à son service
+destitué par son ordonnance de ce jourd'huy le sieur Bauldry de la
+charge de procureur des Estats de Normandie, et estant necessaire de
+la remplir de quelque personne capable, et dont la fidelité et
+affection sont connues, sadite Majesté a fait choix du sieur de
+Corneille, lequel, par l'advis de la Reyne Regente, elle a commis et
+commet à ladite charge, au lieu et place dudit sieur Bauldry, pour
+doresnavant l'exercer et en faire les fonctions jusques à la tenue des
+Estats prochains, et jusques à ce qu'il en soit autrement ordonné par
+sadicte Majesté, laquelle mande et ordonne à tous qu'il appartiendra
+de reconnoistre ledit sieur de Corneille en ladite qualité de
+procureur desdits Estats sans difficulté.
+
+Fait à Rouen, le quinzieme jour de febvrier 1650.
+
+ LOUIS.
+
+Et plus bas:
+
+ DE LOMENIE.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre de cachet à Messieurs de la Grand'Chambre. De par le Roy_,
+
+Nos amez et feaux ayant pour des considerations importantes à notre
+service destitué le sieur Bauldry de la charge de procureur des Estatz
+de Normandie, nous avons en mesme temps commis à icelle le sieur de
+Corneille pour l'exercer et en faire les fonctions jusques à ce qu'aux
+premiers Estatz il y soit pourveu. Sur quoy nous vous avons bien voulu
+faire cette lettre, de l'advis de la Reyne Regente, nostre
+tres-honorée dame et mere, pour vous en informer, Et n'estant la
+presente pour un autre subjet, nous ne vous la ferons plus longue.
+
+Donné à Rouen, le dix-septieme jour de febvrier 1650.
+
+ LOUIS.
+
+Et plus bas:
+
+ DE LOMENIE.
+
+ (_Archives de l'hôtel de ville de Rouen._)
+
+
+X.--Page XXXVIII.
+
+_Résignation des fonctions d'avocat du Roi en la Table de marbre._
+
+Du vendredi après midy dix-huitieme jour de mars seize cent cinquante
+en l'Escriptoire.
+
+Fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller du Roi et
+antien advocat aux sieges generaux de l'admirauté, eaux et forests de
+Normandie, en la table de marbre du Palais à Rouen, y demeurant,
+lequel de son bon gré confessa avoir vendu et resigné par ces
+presentes à noble homme maistre Alexandre Leprovost sieur de la
+Malleterre advocat en parlement de Rouen y demeurant present ce
+acceptant en la presence accord et consentement de noble homme maistre
+Gabriel Leprovost sieur de la Bardelliere conseiller du Roi au siege
+general des dites eaux et forests de Normandie, son père c'est
+assavoir: Les dits offices de conseiller et advocat du Roy ancien es
+sieges generaux de l'admirauté eaux et forests de Normandie en la dite
+table de marbre du Palais à Rouen auxquels il a esté pourvu par lettre
+du Roy donnée à Paris le dernier de decembre seize cent vingt-huit et
+dernier janvier an suivant, par la resignation que faite en avoit été
+à son profit par noble homme maistre Pierre de Mogeres lors titulaire
+d'iceux offices, desquels le dit sieur Corneille promet obtenir les
+provisions à ses frais et despens savoir du dit office des dites eaux
+et forests dans trois mois de ce jour et de celui de l'admirauté six
+semaines apres le retour de la Reine Regente en la ville de Paris et
+en saisir le dit sieur Leprovost fils pour par le dit se faire
+recevoir aux dits offices à ses frais et despens comme il advisera
+bien estre et jouir par lui des gaiges du dit office du dit jour et à
+l'avenir comme des autres droits fruits profits chauffages revenus et
+emolumens y attribués tels et semblablement qu'en ont joui les autres
+titulaires des dits offices et le dit sieur Corneille qu'il sera tenu
+et obligé faire cesser tout trouble et opposition qui pourroient
+arriver à la reception du dit sieur Leprovost par le fait du dit sieur
+Corneille seulement auquel il promet aussi mettre es mains les dites
+lettres de provision sus datees et autres pieces dont il est saisi
+concernant les dits offices lors et au temps de la livraison de la
+dite provision. Cette vendue et resignation est faite moyennant la
+somme de six mille livres tournois laquelle ils ont convenu ensemble
+de la dite somme les dits sieurs Leprovost pere et fils se sont
+solidairement et sans division ordre de distribution ni appellation de
+garantie en payer au dit sieur Corneille dans le lundi de quasimodo
+prochain venant la somme de sept cens livres tournois pour subvenir au
+dit sieur Corneille à l'obtention des dites lettres de provision des
+dites forests plus la somme de deux mille trois cens livres tournois
+lorsque le dit sieur Corneille mettra en leurs mains les dites lettres
+de provision des dites eaux et forests et pour les trois mille livres
+restant pour et au lieu d'iceux les dits sieur Leprovost père et fils
+se sont submis et obligés par ces presentes solidairement comme dit
+est en faire payer au dit sieur Corneille en cette ville de Rouen à
+leurs despens le nombre de cent quatorze livres cinq sous huit deniers
+de rente par an à commencer à courir du jour que le dit sieur
+Corneille leur mettra es mains les dites lettres de provision de
+l'admirauté et continuer jusques au racquit que les dits sieurs
+Leprovost pere et fils chacun et l'un d'eux leurs heritiers pourroit
+faire toutefois et quantes qu'il leur plaira en payer au dit sieur
+Corneille et ses heritiers la dite somme de trois mille livres en
+arrerages prorata et à la seureté du paiement livraison et garantie de
+laquelle rente les dits sieurs Leprovost ont obligé par speciale et
+principale hypotheque les dits offices ci-dessus vendus gaiges et
+droits d'iceux outre la generale obligation de tous leurs autres biens
+et heritages presents et à venir sans déroger à aucunes generalités ni
+specialités et pour plus grande seureté de garantie de la dite rente
+et assurer les dits offices en la famille des dits sieurs Leprovost y
+se sont submis et obligés payer chacun an le droit annuel à quoi les
+dits offices seront taxés et en fourniront copie des dites lettres au
+dit sieur Corneille quinze jours apres l'ouverture du bureau qui sera
+establi en cette ville et faute par eux de ce faire le dit sieur
+Corneille demeure permis et autorisé payer le dit droit pour en être
+remboursé sur les dits sieurs Leprovost, le tout tant et si longtemps
+que la dite rente aura cours et que le dit droit aura lieu. Presents
+Pierre Crosnier et Nicolas Labé.
+
+ _Signé_: CORNEILLE, LEPROVOST, LEPROVOST, CROSNIER, LABÉ,
+ HOUPVILLE et HELYE.
+
+ * * * * *
+
+Du vendredi apres midy dix-huitieme jour de mars, en l'escriptoire à
+Rouen, fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller et
+advocat du Roy antien en la table de marbre du Palais à Rouen pour le
+siege des eaux et forests demeurant au dit Rouen lequel de son bon gré
+a fait et constitué son procureur general et special c'est
+assavoir ........ auquel le dit sieur constituant a donné pouvoir et
+puissance de pour lui et en son nom resigner et mettre es mains du Roy
+notre sire et à monseigneur le chancelier ou autres ayant pouvoir
+quant à ce son dit estat et office de conseiller du Roy antien en la
+dite salle de marbre du Palais à Rouen pour le siege des eaux et
+forests pour et au nom profit et faveur de maistre Alexandre Leprovost
+advocat en la Cour et non d'autre et de la dite resignation en
+requerir demander et obtenir telles lettres de don, provision et
+octroi que besoin sur ce est generalement promettant obliger biens et
+heritages. Presens Pierre Crosnier et Nicolas Labé demeurant à Rouen.
+
+ _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HELYE et HOUPVILLE.
+
+ * * * * *
+
+Et du dit jour fut present Monsieur Pierre Corneille escuyer
+conseiller et ancien advocat du Roy au siege de l'admirauté de France
+en la table de marbre du Palais à Rouen lequel de son bon gré a fait
+et constitué son procureur general et special, c'est assavoir ....
+.... auquel portant la dite presente le dit sieur constituant a
+donné pouvoir et puissance de pour lui et en son nom resigner et
+remettre es mains du Roy notre sire et de la Reine Regente sa mere
+jouissant de l'office de grand maistre chef surintendant general du
+commerce et navigation de France ou autres ayant pouvoir le dit estat
+et office de conseiller et advocat du Roy antien en la dite admirauté
+de France au dit siege de la table de marbre du Palais à Rouen en
+faveur toutefois de maistre Alexandre Leprovost avocat en parlement et
+non autre consentir toutes lettres de provision estre sur ce expediées
+et generalement promettant obliger tous ces biens et heritages.
+Presens les dessus dits.
+
+ _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HOUPVILLE et HELYE.
+
+
+XI.--Page XL.
+
+_Extrait du registre des comptes de la paroisse de Saint-Sauveur de
+Rouen pendant les années 1622-1653._
+
+_Gestion de Pierre Corneille père. 1622-1623._
+
+Combpte de la recepte mise et despense que moy Pierre Corneille
+cydevant Me des eaux et forestz de la vicomté de Rouen ay eue et
+faicte comme tresorier de la paroisse de Saint-Sauveur du dit Rouen,
+des rentes et revenus appartenanz à la d. esglize, pour ung an à
+Pasques mil six cens vingt deux et finissant à Pasques mil six cens
+vingt trois pour estre procedé à l'audition et clausion d'icelluy.
+
+........ Se charge ledit comptable de la somme de dix livres pour une
+année escheue au jour de Pasques mil six cens vingt trois de pareille
+somme de rente deue à cause d'une fondation faicte en la dicte esglize
+par damoiselle Barbe Houel sa mère et par luy par contrat passé devant
+les tabellions de Rouen le vingt{me} febvrier mil six cens quatorze.
+
+ * * * * *
+
+_Fondation de Pierre Corneille père. 1624-1625._
+
+Reçu ........ du dit Pierre Corneille, la somme de soixante livres, pour
+deux années escheuez au dit jour de Pasques VI{c} vingt cinq pour
+pareille somme de rente par luy constituée sur tous ses biens et
+heritages pour et à cause d'une fondation par luy faite en icelle
+esglize à condition de luy faire dire et cellebrer à perpetuité par
+son chapelain abbitué en la dite esglize une basse messe le vendredy
+de chacune semaine de l'an, à l'heure de huict heures de matin et une
+haulte messe de requiem le jour des Trepassés et jour precedent, qui
+est le jour de Toussaint, après vespre vigilles des morts de neuf
+seaulmes dix neuf lessons et avec sous franges ordinaires pour ce
+cy...............................................................LX{l}
+
+ * * * * *
+
+_Gestion de Pierre Corneille, le poëte. 1651-1652._
+
+Compte et estat de la recepte mise et despense que Pierre Corneille
+Escuyer cy devant advocat de sa Majesté aux sieges generaux de la
+table de marbre du palais à Rouen, tresorier en charge de la paroisse
+de Saint Sauveur dudit Rouen a faite des rentes revenus et deniers
+appartenanz a la dite eglise, et ce pour l'année commençant a Pasques
+mil six cens cinquante et un et finissant a pareil jour mil six cens
+cinquante et deux par luy presenté à Messieurs les curés et tresoriers
+de la dite paroisse à ce que pour sa decharge il soit procedé à
+l'examen du dit compte et clausion d'iceluy.
+
+PREMIEREMENT.
+
+Se charge le dit comptable de la somme de cent quarante et neuf livres
+six sols neuf deniers par luy receue de Monsieur Pauiot Procureur
+general de sa Majesté en sa chambre des Comptes de Normandie et
+tresorier precedent...............................CXLIX{l} VI{s} IX{d}
+
+Plus de la somme de trente livres receues de Jaques Basin pour le vin
+du bail a luy fait de trois boutiques appartenant audit tresor..XXX{l}
+
+De la somme de six livres receue d'André Brissel pour le vin du bail a
+luy fait d'une autre boutique....................................VI{l}
+
+De la somme de trois livres receues de Simon Gosselin pour le vin du
+bail a luy fait d'une autre boutique............................III{l}
+
+De la somme de trois livres receue de Marie Regnaut, vefve de Mahon
+pour le vin du bail a elle fait d'une autre boutique............III{l}
+
+De la somme de quarante sols receus de Marguerite Lose pour le vin du
+bail a elle fait d'une autre boutique............................XL{s}
+
+De la somme de vint sols pour le vin du bail d'une autre boutique fait
+à Marie le Lievre................................................XX{s}
+
+De la somme de quatre livres receue de la confrairie de Saint Joseph
+en la presente année.............................................IV{l}
+
+De la somme de vint livres receue des heritiers de feu Madame Fumiere
+pour deux annees de dix livres de rente par elle leguees par testament
+au tresor de la dite Eglise l'une escheue a Pasques precedent et
+passee en reprise au compte de M. Pauiot et l'autre escheue a Pasques
+de cette presente annee sauf la reprise comme audit compte.......XX{l}
+
+De la somme de cent sept sols donnee par Madame Godin pour
+l'occupation d'un banc.....................................V{l} VII{s}
+
+Somme......................................II{c} XXIII{l} XIII{s} X{d}
+
+
+_Autre chapitre des deniers receus par ledit comptable pour arrerages
+des rentes foncieres deues audit tresor._
+
+PREMIEREMENT.
+
+Se charge ledit comptable de la somme de dix sols receus de la vefve
+de deffunt sieur de Houppeville apoticaire representant Jean Cavé pour
+une année de la rente fonciere quelle doibt audit tresor a cause de sa
+maison située en la dite paroisse ou pendoit pour enseigne la couronne
+d'or. La dite rente escheue à Pasques mil six cens cinquante et
+un................................................................X{s}
+
+De la somme de quarante sols receus de Mr Nalot representant
+Guillaume Costil fils au precedent Jean Duchemin pour une annee
+escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
+quil doibt à cause dune maison située en la dite paroisse ou pend pour
+enseigne le franc Archer.........................................XL{s}
+
+De la somme de quatre livres dix sols receus des heritiers de deffunt
+Guillaume Costil pere representant Pierre et Abraham Toustain pour une
+année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
+fonciere qu'ils doibvent audit tresor a cause d'une maison située en
+la dite paroisse proche le mouton rouge[176]................IV{l} X{s}
+
+ [176] En marge: «Nota que ladite rente n'estoit escheue qu'a la
+ Saint-Michel 1651, et non pas a Pasques; l'erreur a commencé au
+ compte rendu par Desalleurs en l'année mil six cens trente
+ quatre.»
+
+De la somme de sept livres dix sols receue de Madame de Rombosc
+representant feu M. le President Jubert pour une année escheue a
+Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'elle
+doibt audit tresor pour une maison située en la paroisse Saint
+Patrice................................................... VII{l} X{s}
+
+De la somme de quatre sols receue des heritiers de Philippes le
+Prevost et Estienne l'Allemand pour une année escheue a Pasques mil
+six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doibvent audit
+tresor a cause d'une maison située en la dite paroisse ou pend pour
+enseigne la Licorne..............................................IV{s}
+
+De la somme de soixante sols receue d'honorable homme Claude le
+Forestier Espicier pour une année escheue a Pasques mil six cens
+cinquante et un de la rente fonciere quil doibt au dit tresor a cause
+d'une maison située en la paroisse de Saint Maclou..............III{l}
+
+De la somme de douze sols receue de Charles Moisant representant
+Guillaume et Louys Allain et au precedent Vautier pour une année
+escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
+qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située rue Malpalu ou
+pend pour enseigne l'image St. Martin...........................XII{s}
+
+De la somme de douze sols six deniers receue de M. Hellot Receveur de
+la fabrique de St. Ouen pour une année escheue a Pasques mil six cens
+cinquante et un de la rente fonciere deue par la dite fabrique au dit
+tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Maclou ou pend pour
+enseigne la Chapelle......................................XII{s} VI{d}
+
+De la somme de vint sols receue des peres Minimes pour une annee
+escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
+deue audit tresor a cause d'une maison située rue du Figuier paroisse
+St. Nicaise......................................................XX{s}
+
+De la somme de trente sols receus des heritiers de M. de Civile
+Vassonville representant feu M. du Rombosc conseiller au parlement
+pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
+rente fonciere qu'il doibt audit tresor a cause d'une maison située en
+la paroisse St. Patrice.........................................XXX{s}
+
+De la somme de dix sols receue des heritiers de feu M. Nicolas le
+Prevost heritier de feu Jean Tillard pour une annee escheue a Pasques
+mil six cent cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt audit
+tresor située paroisse de St. Maclou..............................X{s}
+
+De la somme de trois sols receue des heritiers de Pierre Parent pour
+une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
+fonciere quils doivent audit tresor a cause d'une maison sise rue
+Cauchoise ou pend pour enseigne l'Eschiquier....................III{s}
+
+De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu Mr Alonse du
+Resnel son frere vivant R{r} des tailles de l'eslection d'Arques
+representant la vefve de Hugues Hebert au droit d'Estienne le Febvre
+la somme de cinq sols pour une annee escheue a Pasques mil six cens
+cinquante et un de la rente fonciere que doibvent les dits soubsaagés
+audit tresor a cause d'une maison située paroisse St. Martin sur
+Renelle ou pend pour enseigne l'image dudit St. Martin............V{s}
+
+De la somme de quatre livres receue de .... ....[177] Plait boulenger
+representant Guillaume Pigerre pour une année escheue a Pasques mil
+six cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a
+cause d'une maison située rue Cauchoise ou pend l'image St.
+Pierre.........................................................IIII{l}
+
+ [177] Il y a ici un blanc dans le manuscrit.
+
+De la somme de quarante sols receue de la vefve Nicolas Paullé au
+droit de feu sieur du Parc pour une année escheue a Pasques mil six
+cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a cause
+d'une maison située rue Cauchoise ou pend pour enseigne le
+Limaçon..........................................................XL{s}
+
+De la somme de huit livres receue de ladite vefve Paulé pour une année
+de pareille rente escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour
+sa part d'une partie de vint livres de rente fonciere que ledit tresor
+a droit de prendre par indivis sur une maison située en ladite
+paroisse ou pend pour enseigne le grand moulin sans prejudice dudit
+indivis........................................................VIII{l}
+
+De la somme de douze livres receue d'honorable homme Toussaint Brunel
+representant la vefve Lenoble pour une annee darrerages de rente
+fonciere escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour le reste
+de la dite partie de vint livres de rente deue par indivis audit
+tresor sur la dite maison du grand moulin sans prejudice pareillement
+dudit indivis...................................................XII{l}
+
+De la somme de douze livres dix sols receue de Mr Nicolas Coulon
+representant le feu sieur de Boilevesque pour une année escheue de
+Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt
+audit tresor a cause des deux maisons situées l'une en la dite
+paroisse l'autre en la paroisse St. Pierre l'honoré........XII{l} X{s}
+
+De la somme de trente sols receue de la vefve Nicolas Bonnet pour une
+année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
+fonciere qu'elle doibt audit tresor a cause d'une maison sise sur
+l'eau de Robec ou pend pour enseigne la poesle..................XXX{s}
+
+De la somme de soixante sols receue des heritiers de Philippe
+l'Anglois et de Nicolas le Monnier pour une année escheue a Pasques
+mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doivent audit
+tresor a cause d'une maison sise sur la dite paroisse ou pend pour
+enseigne le petit More...........................................LX{s}
+
+De la somme de soixante et sept sols six deniers receue d'honneste
+femme Marie Bihorel a la descharge de ....[178] Dubreuil
+proprietaire d'une maison située rue Cauchoise ou pendoit pour
+enseigne le Cigne Royal a present l'Aigle d'or pour une année de la
+rente fonciere deue audit tresor a cause d'icelle maison escheue a
+Pasques mil six cens cinquante et un....................LXVII{s} VI{d}
+
+ [178] Le prénom est resté en blanc.
+
+De la somme de trente sols receue de la vefve Mathurin Bauquet au
+droit de Guillaume de la Mare pour une année escheue a Pasques mil six
+cens cinquante et un a cause d'une maison située rue Cauchoise..XXX{s}
+
+De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
+a Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
+que ledit tresor a droit de prendre sur une maison située sur ladite
+paroisse ou pend pour enseigne le Bras d'or dont le comptable n'a
+receu aucune chose non plus quë les precedenz tresoriers, neanmoins
+se charge de la dite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise
+comme au compte precedent..............................XXVIII{l} IV{s}
+
+De la somme de dix sols receue des heritiers de deffunt Nicolas Petit
+pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
+rente fonciere qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située
+paroisse de Saint Martin sur Renelle ou pend pour enseigne la
+Clef..............................................................X{s}
+
+De la somme de trente six sols receue de M. du Saussey conseiller au
+Parlement pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et
+un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause d'une maison
+sise rue de la Miette.........................................XXXVI{s}
+
+De la somme de quarante sols receue de Nicolas Mouton parcheminier
+demeurant a Erbane pour une année escheue a Pasques mil six cens
+cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause
+d'une maison située devant Saint Maclou..........................XL{s}
+
+De la somme de soixante et quatre livres pour les arrerages escheus
+a Pasques mil six cens cinquante et un de vint sols de rente
+fonciere deubs audit tresor par Messieurs les Eschevins de cette
+ville representanz Pierre Piedeleu a cause d'un jardin situé
+hors Cauchoise proche le Vieil palais sauf la reprise comme au
+compte precedent...............................................LXIV{l}
+
+De la somme de soixante sols receue des heritiers de feu M. Toulon
+representant le s{r} de Marconville pour une annee escheue a Pasques
+mil six cens cinquante et un de rente fonciere qu'ils doibvent audit
+tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Michel........LX{s}
+
+De la somme de soixante sols receue de ....[179] Moulin capitaine
+de la cinquantaine de cette ville representant Pierre du Clos pour une
+année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de pareille
+partie de rente fonciere deue audit tresor a cause d'une maison située
+en la paroisse de St. Martin sur Renelle.........................LX{s}
+
+ [179] Prénom en blanc.
+
+De la somme de dix livres deue par le present comptable comme heritier
+du feu S{r} Corneille vivant Me des eaux et foretz de cette vicomté de
+Rouen pour une année eschue a Pasques mil six cens cinquante et deux
+de la rente qu'il doibt audit tresor a cause de la fondation faicte en
+la dite paroisse par damoiselle Barbe Houel, son ayeule paternelle et
+le dit feu sieur Corneille son pere suivant le contrat passé par
+devant les tabellions de Rouen en l'année mil six cens vingt et quatre
+le huitiesme de febvrier[180].....................................X{l}
+
+ [180] En marge: «Nota qu'il y a erreur aux comptes precedens pour
+ les dabtes dudit contrat, qui est du 20 de febvrier 1614.»
+
+De la somme de trente livres reçue de Thomas Corneille Escuyer S{r} de
+Lisle frere dudit comptable pour une année escheue a Pasques mil six
+cens cinquante et deux de la rente fonciere par luy deue comme
+heritier dudit feu S{r} Corneille a cause d'une fondation par luy faite
+en la ditte paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen
+le dix septiesme d'Avril mil six cens vingt et trois............XXX{l}
+
+De la somme de cent livres escheue a Pasques mil six cens cinquante et
+deux pour une annee d'arrerages de la rente fonciere deue par M. du
+Saussey cons{r} au parlement et par la vefve de feu M. de Boislevesque
+a cause de la fondation faite par le dit s{r} de Boislevesque en la
+dite paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen le vint
+et quatriesme de Juin mil six cens trente six.....................C{l}
+
+De la somme de trente livres pour une annee escheue a Pasques mil six
+cent cinquante et deux de rente fonciere deue par Jacques Desmarets
+heritier de feu M. Robert Desmarets clerc de la dite paroisse a cause
+de la fondation faite par luy en la dite paroisse par contrat passé
+par devant les tabellions de Rouen le dixiesme d'Avril mil six cens
+quarante et quatre..............................................XXX{l}
+
+De la somme de six livres receue de Jan Bouffart pour un sixiesme de
+trente six livres de rente deues a la dite paroisse [en] vertu du
+testament de Luque de la Londe femme de Thomas Duval, la dite annee
+escheue a Pasques mil six cens cinquante et deux, et sans prejudice de
+l'indivis pour les autres trente livres..........................VI{l}
+
+De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge grossier
+mercier pour le surplus de la dite partie des trente six livres
+escheues a Pasques mil six cens cinquante et deux sans prejudice
+pareillement de l'indivis.......................................XXX{l}
+
+De la somme de cinquante livres receue de M. Charles Lefebvre
+procureur au Parlement comme ayant acquis la maison des heritiers de
+M. Thomas Duval pour une annee de pareille rente escheue le cinquiesme
+de septembre mil six cens cinquante et un.........................L{l}
+
+Sommes du present chapitre....................IIII{c} XXVIII{l} XIV{s}
+
+
+_Autre recepte a cause des rentes hypotheques deues audit tresor par
+l'hostel commun de la ville de Rouen._
+
+PREMIEREMENT.
+
+Se charge ledit comptable de la somme de soixante livres pour les
+arrerages de rentes que ledit tresor a a prendre par chacun an
+sur la recepte generalle des finances de la generalité de Rouen pour
+pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu aucune
+chose mais seulement a receu la somme de sept livres dix sols pour
+un demy quartier de la dite rente escheue le quinziezme de febvrier
+mil six cens quarante huit de quinze livres pour un quartier escheu
+le dernier de mars mil six cens quarante neuf sauf la reprise pour
+le surplus.......................................................LX{l}
+
+De la somme de douze livres seize sols huit deniers pour les arrerages
+de rentes que ledit tresor a a prendre sur les deniers de la solde
+pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable na peu recevoir que
+trente deux sols et un denier pour un demy quartier escheu à Pasques
+mil six cens cinquante et soixante et quatre sols deux deniers pour un
+quartier escheu a Noel de ladite année 1650 neantmoins se charge de la
+dite somme sauf la reprise........................XI{l} XVI{s} VIII{d}
+
+De la somme de quatre vint livres pour les arrerages de pareille rente
+que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les deniers de ladite
+solde pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu que
+dix livres pour deux quartiers escheus a Pasques mil six cens
+cinquante et vint livres pour un quartier escheu a Noel de ladite
+annee 1650 neantmoins se charge de ladite somme pour tenir forme de
+compte sauf la reprise.........................................LXXX{l}
+
+De la somme de cinquante et quatre livres pour les arrerages de
+pareille rente que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les
+deniers de ladite solde pour l'année derniere escheue dont ledit
+comptable n'a receu que six livres quinze sols pour demy quartier
+escheu a Pasques mil six cens cinquante de treize livres dix sols pour
+un quartier escheu a Noel en ladite annee neantmoins se charge de
+ladite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise.......LIIII{l}
+
+Somme.......................................II{c} VI{l} XVI{s} VIII{d}
+
+
+_Autre recepte de ce qui est deu des arrerages de la rente autrefois
+deue par M. Jean Gravé._
+
+Se charge ledit comptable de la somme de quatre livres huit sols
+pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de
+la rente deue audit tresor par M. Louys Fargeol a cause de sa femme
+pour sa part de ladite rente a la faisance de laquelle il a este
+condamne...............................................IIII{l} VIII{s}
+
+De la somme de soixante et une livres douze sols quil a receue de
+M. Nicolas de Sahurs chirurgien pour le raquit damortissement de
+quatre livres huit sols de rente deue par ledit de Sahurs pour sa
+part et contribution de ladite rente constituee sur ledit M. Jean
+Gravé demeuré insolvable suivant l'acquit qu'en a baillé ledit
+comptable audit de Sahurs le quinziesme d'Avril mil six cens
+cinquante et un..........................................LXI{l} XII{s}
+
+De la somme de quatre livres huit sols pour une annee escheue a
+Pasques mil six cens cinquante et un de la rente deue audit tresor par
+les heritiers de Philippe le Prevost pour leur part de contribution de
+ladite rente...........................................IIII{l} VIII{s}
+
+Somme...................................................LXX{l} VIII{s}
+
+
+_Autre recepte a cause des boutiques et places de derriere le choeur
+de l'Eglise dans la poissonnerie pour l'année escheue de Pasques mil
+six cens cinquante et deux._
+
+PREMIEREMENT.
+
+De Robert Gausseaume six livres pour une année du louage d'une petite
+boutique quil tient..............................................VI{l}
+
+De Fleury le Faucheur pour une petite boutique un auvent attaché
+derriere le choeur et place dans la poissonnerie vint et cinq
+livres..........................................................XXV{l}
+
+De Messieurs les vendeurs de poisson pour une année du louage de la
+boutique qu'ils tiennent dix huit livres......................XVIII{l}
+
+De Vincente Poignant poissonniere pour une année du louage d'un estal
+dans la poissonnerie huit livres...............................VIII{l}
+
+De la vefve du Hamel pour une année du louage de la boutique qu'elle
+tient six livres.................................................VI{l}
+
+De Perrette Fiquais pour une année du louage de la boutique qu'elle
+tient dix huit livres.........................................XVIII{l}
+
+De Louys le Cacheur pour pareille année de louage de la boutique qu'il
+tient vint livres................................................XX{l}
+
+De Marguerite Lose pour pareille année du louage de la boutique
+qu'elle tient dudit tresor vint et quatre livres.............XXIIII{l}
+
+Somme..........................................................CXXV{l}
+
+
+_Autre recepte des rentes hypotheques qui ont esté données par M. Jean
+Pepin vivant curé de la dite paroisse pour lesquelles il avoit fait
+fondation suivant le contrat fait et passé devant les tabellions de
+Rouen le 13 de may 1635 et du revenu des boutiques qu'il a fait bastir
+sur le cimetiere de la dite Eglise suivant la permission a luy donnée
+par M{rs} les precedenz thresoriers aux charges du contrat cy dessus
+dabté._
+
+Se charge ledit comptable de la somme de trente livres pour une année
+escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de la rente deue par
+Pierre Estienne.................................................XXX{l}
+
+Somme...........................................................XXX{l}
+
+
+Boutiques.
+
+Fait recepte ledit comptable de la somme de trente six livres receue
+de Robert Gosseaume pour l'année escheue a Pasques mil six cens
+cinquante et deux de la boutique qu'il tient dudit tresor.....XXXVI{l}
+
+De maistre Jacques Basire sergent pour pareille annee du louage de la
+boutique qu'il tient la somme de vint livres.....................XX{l}
+
+D'honorable homme Jaques Basin la somme de six vint livres pour
+pareille année du louage de trois boutiques qu'il tient dudit
+tresor..........................................................CXX{l}
+
+De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise pour pareille année du
+louage de la boutique qu'il tient la somme de trente six
+livres........................................................XXXVI{l}
+
+De Jean Alexandre la somme de trente six livres pour pareille année de
+louage de la boutique qu'il tient.............................XXXVI{l}
+
+D'Andre Brisset pour et au nom de la vefve Nicolas Nervet a present
+defunte la somme de trente trois livres pour pareille annee du louage
+de la boutique qu'il tient dudit tresor......................XXXIII{l}
+
+De Susanne d'Orange vefve de Jacques de St. Loup la somme de trente
+trois livres pour pareille année du louage de la boutique qu'elle
+tient dudit tresor...........................................XXXIII{l}
+
+De Simon Gosselin pour pareille annee de la boutique qu'il tient dudit
+tresor la somme de trente trois livres.......................XXXIII{l}
+
+De François Doutey ayant espousé Geneviefve le Vacher la somme de vint
+quatre livres pour pareille annee du louage de la boutique qu'il
+tient........................................................XXIIII{l}
+
+De Marie le Lievre pour pareille annee du louage de la boutique
+qu'elle tient la somme de dix huit livres.....................XVIII{l}
+
+De Marie Regnault vefve de feu Mahon la somme de vint livres pour
+pareille annee du louage de la boutique qu'elle tient dudit
+tresor...........................................................XX{l}
+
+Somme....................................................IIII{c} IX{l}
+
+
+_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pour les
+sepultures faites en ladite Eglise pendant l'annee quil a esté en
+charge._
+
+Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre brouetier trois
+livres..........................................................III{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Madame Glinel trois livres......III{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Madame Hebert et pour avoir sonné la
+grosse cloche neuf livres........................................IX{l}
+
+Pour la fille de M. Hebert vint sols.............................XX{s}
+
+Pour avoir sonné la grosse cloche pour la mere du nepveu à
+Monsieur l'Asne six livres.......................................VI{l}
+
+Pour l'enfant de M. le Bon vint sols.............................XX{s}
+
+Pour le laquais de M. Pauiot trente sols........................XXX{s}
+
+Pour Catherine Coudre trois livres..............................III{l}
+
+Pour Madame le Carpentier[181]..................................
+
+ [181] Le manuscrit n'indique pas la somme.
+
+De Monsieur le Curé executeur du testament de Jean Mousse Bremen pour
+legs quil a fait a l'Eglise la somme de trente livres...........XXX{l}
+
+Pour l'enfant de Robert le Roy dix sols...........................X{s}
+
+Pour l'ouverture de la terre de la soeur de Monsieur de Houppeville
+trois livres....................................................III{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Madame Poulain trois livres.....III{l}
+
+Pour l'enfant de Monsieur Bellien vint sols......................XX{s}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Mr Coulon apporté de la paroisse de
+Sainte Marie quatre livres.....................................IIII{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Simon Gosselin trois livres.....III{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare chargeur trois
+livres..........................................................III{l}
+
+Pour un enfant de M. le Sauvage sergent quinze sols..............XV{s}
+
+Pour l'ouverture de la terre du laquais de Monsieur du Gourrel un
+escu............................................................III{l}
+
+Pour l'ouverture de la terre de M. Barré calendreur trois
+livres..........................................................III{l}
+
+Pour le son de la grosse cloche pour Monsieur du Castel espicier six
+livres...........................................................VI{l}
+
+Plus M{re} du Moustier prebstre en mourant a donné a leglise ce qui luy
+estoit deu par le tresor dicelle qui se montoit a vint et sept livres
+quatorze sols scavoir dix livres pour derniere annee de ses gages qui
+estoient entre les mains dudit comptable, douze livres dix sept sols
+qui luy ont este rendus par M. le curé pour ses distributions
+journalieres de la dite derniere annee de quatre livres dix sept sols
+qui ont esté rendus aussi audit comptable par M{rs} les chappelains
+pour sa part des obitz de ladite derniere annee et sen charge en
+recepte ledit comptable parce quil employera en despense lesdites
+sommes.................................................XXVII{l} XIV{s}
+
+Somme.....................................................CXV{l} IX{s}
+
+
+_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pendant son
+année pour les cueillettes des bassins._
+
+Pour la cueillette faite par Monsieur Brunel du bassin de
+l'oeuvre la somme de cinquante livres quatorze sols sept
+deniers..............................................L{l}XIV{s} VII{d}
+
+Pour la cueillette faite par M. le Bon pour le bassin de la
+Vierge la somme de quatre vint et une livres sept sols dix
+deniers...........................................LXXXI{l} VII{s} X{d}
+
+Pour la cueillette faite par Messieurs les prebstres pendant l'annee
+pour le bassin des trespasses non compris ce qu'avoit peu cueillir feu
+M{re} du Moustier au lieu de quoy il a donné a l'Eglise ce qui luy
+estoit deu par ledit tresor, que ledit comptable a employé cy devant
+en recepte au chapitre precedent la somme de onze livres seize sols
+six deniers.........................................XI{l} XVI{s} VI{d}
+
+Pour la cueillette faite pendant les festes solennelles y compris le
+cierge benist la somme de soixante deux livres quatre sols dix
+deniers.............................................LXII{l} IV{s} X{d}
+
+Pour la cueillette faite sur la paroisse pour le linge la sepmaine
+sainte, la somme de quarante deux livres quinze sols.....XLII{l} XV{s}
+
+Plus cueilly par une fille pour les trespasses pendant ladite
+annee la somme de vint et une livres seize sols quatre deniers
+...................................................XXI{l} XVI{s} IV{d}
+
+Plus on m'a envoyé pour le linge vint et quatre sols six
+deniers..................................................XXIV{s} VI{d}
+
+Somme......................................II{c} LXXI{l} XIX{s} VII{d}
+
+Somme toute de la Recepte..................XVIII{c} IIII{XX} I{l} I{s}
+
+
+_Chapitre des mises ordinaires faites par ledit comptable._
+
+PREMIEREMENT.
+
+A Monsieur le Curé pour la celebration de la messe du Saint Sacrement
+la somme de trente livres.......................................XXX{l}
+
+A Messieurs les chappelains pour leur assistance a la celebration de
+ladite messe dix neuf livres dix huit sols..........XVIIII{l} XVIII{s}
+
+Audit S{r} curé tant pour luy que pour lesditz sieurs chapelains pour
+les distributions journalieres de la haute messe et salut qui se dit
+tous les jours de la fondation de Monsieur le curé Pepin la somme de
+deux cens trente une livres unze sols.................CC XXXI{l} XI{s}
+
+Audit sieur curé pour une annee de ses gages vingt et sept
+livres........................................................XXVII{l}
+
+Audit sieur pour la messe des trespasses qui se dit tous les lundis de
+l'annee vint livres..............................................XX{l}
+
+Audit sieur pour la celebration de quatre obitz de M. de Berengeville
+quarante huit sols...........................................XLVIII{s}
+
+Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu M.
+Corneille pere dudit comptable quarante et huit sols.........XLVIII{s}
+
+Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu
+M. Robert Desmarets vivant prebstre clerc de ladite paroisse quatre
+livres...........................................................IV{l}
+
+Audit sieur pour treize obits de la fondation de feu Lucque de la
+Londe dix livres dix sols....................................X{l} X{s}
+
+Audit sieur pour douze obitz de diverses fondations neuf livres douze
+sols......................................................IX{l} XII{s}
+
+Audit sieur pour dix huit obitz et trois saluts de la fondation
+de feu Monsieur de Boislevesque la somme de vint livres quatre
+sols.......................................................XX{l} IV{s}
+
+Ausditz sieurs chapelains pour leur assistance[182] ausditz dix huit
+obitz et trois salutz la somme de vint et trois livres seize
+sols...................................................XXIII{l} XVI{s}
+
+ [182] Corneille a mis _assistante_ par mégarde.
+
+Audit sieur curé pour l'inviolata trois livres..................III{l}
+
+A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse pour une
+année de ses gages finissant à Pasques de la presente année vint
+livres...........................................................XX{l}
+
+Audit sieur pour avoir celebré durant ladite année tous les jours la
+premiere messe qui se dit tous les jours de l'année a six heures du
+matin en hyver et a cinq heures en este, cent cinquante livres...CL{l}
+
+A Monsieur de la Motte prebstre premier chappier en la dite paroisse
+pour ses gages de ladite annee vint et cinq livres..............XXV{l}
+
+A Monsieur le Pelletier prebstre second chappier en la dite paroisse
+pour ses gages de ladite annee pareille somme de vint et cinq
+livres..........................................................XXV{l}
+
+A M. Frechon prebstre chapelain en ladite paroisse pour ses gages de
+ladite annee vint livres.........................................XX{l}
+
+A Monsieur le Vasseur prebstre pour avoir celebré la messe de la
+fondation de feu Monsieur Pepin durant ladite année cent cinquante
+livres...........................................................CL{l}
+
+A feu M{re} du Moustier prebstre chapelain de ladite paroisse pour ses
+gages de ladite annee la somme de vint livres dont ledit comptable ne
+luy a payé que dix livres, et s'est chargé des dix autres au chapitre
+de la recepte des deniers des inhumations comme données a leglise pour
+ledit feu S{r} du Moustier et partant fait employ au present article de
+ladite somme de vint livres......................................XX{l}
+
+A Monsieur Heurtaut prebstre pour ses gages de ladite année pareille
+somme de vint livres.............................................XX{l}
+
+A Monsieur le Vallois prebstre et organiste de ladite Eglise pour une
+annee de ses gages cinquante livres...............................L{s}
+
+Audit sieur pour avoir celebré tous les vendredis une messe basse de
+la fondation dudit feu sieur Corneille vint livres...............XX{l}
+
+Audit sieur pour la celebration d'une messe toutes les semaines pour
+defunte Madelaine Cavé qui se doibt celebrer aussi tous les
+vendredis........................................................XX{l}
+
+Audit sieur pour la celebration de deux messes la semaine durant
+ladite annee scavoir tous les mardy et mercredy de la fondation de feu
+Luque de la Londe quarante livres................................XL{l}
+
+A lui pour avoir joué des orgues aux trois salutz de la fondation de
+feu M. de Boislevesque trente sols..............................XXX{s}
+
+A Monsieur Millet prebstre clerc de ladite paroisse pour ses gages de
+ladite année vint et sept livres..............................XXVII{l}
+
+Audit sieur Millet pour ses gages anciens six livres dix
+sols........................................................VI{l} X{s}
+
+Audit sieur pour assister et sonner la premiere messe qui se dit tous
+les jours a six heures cinquante sols.............................L{s}
+
+A luy pour les chantres qui chantent la passion en musique le jour du
+vendredy saint trois livres dix sols.......................III{l} X{s}
+
+Audit sieur pour quatre obitz de feu M. Robert Desmarets vint
+sols.............................................................XX{s}
+
+Audit sieur pour treize obitz de Lucque de la Londe trente neuf
+sols..........................................................XXXIX{s}
+
+A sept chapelains pour quatre obitz de la fondation de feu M. de
+Berengeville quatre autres de la fondation de feu Monsieur Corneille
+et douze autres de diverses fondations quatorze livres..........XIV{l}
+
+Auditz sept chappelains pour quatre obitz de la fondation de feu M.
+Robert Desmarets quatre livres quatre sols.............IIII{l} IIII{s}
+
+A six chapelains pour treize obitz de la fondation de Lucque de la
+Londe sept livres seize sols.............................VII{l} XVI{s}
+
+Pour la celebration d'une haute messe le jour des morts et vigiles au
+jour de Toussaintz de la fondation dudit feu sieur Corneille trois
+livres..........................................................III{l}
+
+A Richard Noel sousclerc en la dite paroisse pour avoir sonné les vint
+obits cy-dessus vint sols........................................XX{s}
+
+A luy pour avoir sonné la messe de la fondation de feu M. le Curé
+Pepin pendant la dite annee douze livres........................XII{l}
+
+A luy pour avoir sonné les obits de feu M. Robert Desmarets six
+sols.............................................................VI{s}
+
+A luy pour avoir sonné les obits de feu Luque de la Londe treize
+sols...........................................................XIII{s}
+
+A Louys Granguet père, de la dite paroisse pour ses gages de ladite
+année vint et quatre livres..................................XXIIII{l}
+
+A Louys Granguet fils autre soubsclerc en la dite paroisse pour une
+année des gages a luy accordés l'annee derniere par Messieurs les
+Tresoriers suivant quil appert a la fin du precedent compte la somme
+de douze livres.................................................XII{l}
+
+Au souffleur d'orgues pour une année de ses gages six livres.....VI{l}
+
+Pour avoir fourny pendant ladite annee le luminaire cent quinze
+livres..........................................................CXV{l}
+
+Pour l'huile et l'encens vint et quatre livres dix sols...XXIV{l} X{s}
+
+Pour la chandelle fournie a la lanterne huit livres douze
+sols....................................................VIII{l} XII{s}
+
+Pour le pain a chanter huit livres.............................VIII{l}
+
+Pour les herbes a semer le jour du Saint Sacrement vint sols....iXX{s}
+
+Pour le buis du dimanche des rameaux trente cinq sols..........XXXV{s}
+
+Pour l'escurage des chandeliers de cuivre paye audit Granguet, coutre,
+six livres.......................................................VI{l}
+
+Somme............................................XII{c} LVIII{l} II{s}
+
+
+_Autre chapitre des despenses extraordinaires faites par ledit
+comptable durant la dite année._
+
+PREMIEREMENT.
+
+A Pierre d'Aust masson pour avoir raccommodé les voutes et le dessus
+des deux sacristies, fourny la limaille, plastre et ciment la somme de
+cinquante livres..................................................L{l}
+
+A la vefve Bense pour du plomb fourny pour raccommoder lesdites
+voutes, vint livres dix sols................................XX{l} X{s}
+
+A Pierre du Maine maistre paveur pour avoir pavé devant une
+boutique appartenant a l'eglise proche du Lyon d'or quarante sept
+sols..........................................................XLVII{s}
+
+A Jean Robin serrurier pour le fer qu'il a fourny a raccommoder
+lesdites voutes et autres ouvrages par luy faitz pour ledit tresor
+douze livres....................................................XII{l}
+
+A Jean Bertelin vitrier pour avoir raccommodé deux paneaux de vitre
+derriere le choeur et en iceux refait un visage de la vierge et mis
+quelques pieces de peinture remis la lanterne en plomb neuf et
+raccommodé les vitres de la sacristie la somme de unze livres....XI{l}
+
+Pour une goutiere de fer blanc seize sols.......................XVI{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder une fenestre sur la boutique de Francois
+Doutey douze sols...............................................XII{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder le benistier d'argent et le baston de la
+croix trente sols...............................................XXX{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder le vipillon d'argent vint sols.......XX{s}
+
+A Nicolas le Clerc plastrier pour avoir raccommodé la couverture de
+leglise fourny d'ardoises plastre, tuiles et ciment trente et une
+livres dix sols...........................................XXXI{l} X{s}
+
+Pour huit quittances de la ville payé au sieur Badran quarante
+sols.............................................................XL{s}
+
+Pour un pannier a porter le pain benist dix sols..................X{s}
+
+Pour du papier a noter la messe et sequence de St. Sauveur quatorze
+sols............................................................XIV{s}
+
+Pour un casset de cuir a porter la croix dorée aux processions et pour
+avoir fait raccommoder le pulpitre vint sols.....................XX{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder l'image de la Resurrection de dessus le
+grand Autel et les deux tableaux de Nostre Seigneur et de la vierge
+quinze sols......................................................XV{s}
+
+Pour deux verres a la lampe d'argent douze sols.................XII{s}
+
+Pour un vipillon trois sols.....................................III{s}
+
+Pour avoir fait refaire le petit chandelier dix sols..............X{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder les ornemens quarante cinq sols.....XLV{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder les missels et supplemens trente
+sols............................................................XXX{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder un antiphonier neuf dix sols..........X{s}
+
+Pour avoir fait raccommoder une des branches du chandelier a trois
+branches qui est devant l'image de Saint Sauveur dix sept sols six
+deniers..................................................XVII{s} VI{d}
+
+Somme.............................................CXLII{l} XI{s} VI{d}
+
+
+_Chapitre des deniers comptés et non receus._
+
+Fait reprise ledit comptable de la somme de vint livres dont il sest
+trop chargé au premier chapitre de recepte ou il auroit employé vint
+livres pour deux annees de dix livres de rente que feu Madame Fumiere
+auroit donnee au tresor de ladite paroisse pendant dix ans desquels
+vint livres il n'auroit peu estre payé des heritiers de ladite dame
+que de la somme de dix livres seulement pour l'annee escheue a Pasques
+mil six cens cinquante et un et partant soustient a bon droit la dite
+reprise..........................................................XX{l}
+
+De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
+de Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
+que ledit tresor a droit de prendre et avoir sur une maison situee en
+ladite paroisse, ou pent pour enseigne le Bras d'or dont ledit
+comptable n'ayant recu aucune chose soustient a bon droit ladite
+reprise comme aux comptes precedens....................XXVIII{l} IX{s}
+
+De la somme de soixante et quatre livres dont il sest aussi chargé en
+recepte des rentes foncieres pour les arrerages escheus a Pasques mil
+six cens cinquante et un de vint sols de rente fonciere deubs audit
+tresor par Messieurs les Eschevins de Rouen representant Pierre
+Piedeleu dont il n'a receu aucune chose non plus que les
+precedens tresoriers...........................................LXIV{l}
+
+De la somme de trente sept livres dix sols dont ledit comptable sest
+trop chargé au premier article des rentes hypotheques deues audit
+tresor par lhostel commun de cette ville de Rouen pour une annee des
+arrerages de soixante livres de rente a prendre sur la recepte
+generalle des finances dont ledit comptable na peu recevoir que vint
+et deux livres dix sols pour un quartier et demi et partant soustient
+a bon droit ladite reprise de trente sept livres dix sols pour le
+surplus..................................................XXVII{l} X{s}
+
+De la somme de huit livres cinq deniers dont ledit comptable sest trop
+chargé au second article desdites rentes deues audit tresor par
+lhostel commun de la ville sur les deniers de la solde pour une année
+darrerage de douze livres seize sols huit deniers de rente dont il
+n'auroit peu recevoir que quatre livres seize sols trois deniers pour
+un quartier et demy et partant soustient a bon droit ladite reprise de
+huit livres cinq deniers pour le surplus..................VIII{l} V{d}
+
+De la somme de cinquante livres dont il sest aussi trop chargé au 3e
+article desdites rentes pour une année de quatre vint livres de rente
+sur la dite solde dont il n'auroit receu que trente livres pour un
+quartier et demy et partant soustient la dite reprise de cinquante
+livres a bon droit pour le surplus................................L{l}
+
+De la somme de trente trois livres quinze sols dont il sest
+pareillement trop chargé au dernier article desdites rentes pour une
+année de cinquante quatre livres de rente a prendre sur la dite solde
+dont il na peu toucher que vint livres cinq sols pour un quartier et
+demi, partant met en reprise lesdites trente trois livres quinze sols
+pour le surplus........................................XXXIII{l} XV{s}
+
+Somme.........................................II{c} XXXI{l} IX{s} V{d}
+
+La mise et reprise.........................XVI{c} XXXII{l} II{s} XI{d}
+
+ * * * * *
+
+Et[183] la Recepte monte la somme de dix huit centz quatre vingtz une
+livres et partant seroit deu par Mons{r} Corneille present comptable
+pour plus receu que mis la somme de deux centz quarante huict livres
+dix huict sols un denier laquelle il a presentement payée comptant a
+Monsieur Brunel tresorier entrant en charge au moyen de quoi ledit
+sieur Corneille demeure quicte de l'administration dudit Tresor. Et a
+esté donné par ledit sieur Corneille au Tresor de la dite Eglise un
+drap de veloux noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a
+contribué de la somme de cent livres qu'elle a donnée audit Tresor
+par ce que ledit sieur Corneille aura la faculté de sen servir pour
+ceulx de sa famille et domestiques[184] sans pour ce payer aucune
+chose la mesme faculté demeurant a Messieurs les tresoriers leurs
+veufves et enfantz seulement. Et ou le dit drap mortuaire seroit
+baillé ou presté ce qui ne se fera que du consentement de Monsieur le
+Curé et de M. le Tresorier en charge, il fera payer et donner audit
+Tresor par chaque fois soixante solz au moins et ce pour ceulx de
+ladite paroisse seulement a la reserve des parentz dudit sieur
+Corneille qui la donne et ce au troisieme degré autres que ceulx qui
+portent le nom. Faict et arresté à Rouen en la chambre dudit Tresor ce
+lundy premier jour d'avril mil six cents cinquante deux. Approuvé en
+glose et _domestiques_[185].
+
+ [183] Tout ce qui suit, à partir de ce nouveau paragraphe, n'est
+ plus de la main de Corneille.
+
+ [184] Les mots _et domestiques_ ont été ajoutés en interligne.
+
+ [185] Voyez la note précédente.
+
+ _Signé_: PIQUAIS, PUCHOT fils, PAUYOT, FERRON, Toussaint BRUNEL,
+ (_un nom illisible_), CORNEILLE, DUBOYS, OSMONT, Philippe
+ VEILLANT, BILLOUËT, DE SAHURS, Nicollas LEFEUBVRE, LEFORESTIER,
+ REGNAULT, LE SAUVAGE et LE BON.
+
+ * * * * *
+
+Le dix{e} jour d'octobre mil six cents cinquante deux apres la
+visitation des Sts. Sacrements de Leglise de St. Sauveur faicte par
+nous pr{bre} chanoine et grand archidiacre de Leglise de Roüen,
+vicaire general de Monseigneur Lillustrissime et Reverendissime
+archevesque de Roüen primat de Normandie et hault doyen de St. Meslon
+a Pontoise avons approuvé le compte apres qu'il nous est apparu avoir
+esté veu et diligamment examiné [en] presence de Monsieur le curé et
+plus notables marguilliers et parroissiens. Avons aussi ordonné qua
+ladvenir les Statuts des confrairies seront leus a tous les maistres
+et freres une fois l'an a ce que chacun cognoisse son obligation.
+
+ _Signé:_ D'AQUILLENGUY.
+
+
+XII.--Page XLIX.
+
+_Modèle de procuration écrit en entier de la main de Pierre
+Corneille[186]._
+
+ [186] Nous devons la communication de cette pièce à M. Gosselin, à
+ qui elle appartient.
+
+Pierre Corneille Escuyer cy devant advocat du Roy a la table de marbre
+du Palais a Rouen et Thomas Corneille Escuyer s{r} de Lisle estantz
+depresent a Rouen, passent procuration a noble homme Pierre Corneille
+leur cousin demeurant à Rouen proche des feuillantz rue des bons
+enfantz pour poursuivre en leur absence leurs debiteurs tant pour
+arrerages de rente et fermages que debtes mobiles et bailler toutes
+quittances pour ce necessaires, eslisant leur domicile ches le dit
+s{r} Corneille leur cousin, etc.
+
+
+XIII.--Page XLIX.
+
+_Extrait du dossier de la tutelle des enfants de Pierre Corneille et
+de Catherine de Melun, déposé aux archives du palais de justice de
+Rouen. Procuration à François le Bovyer._
+
+Par devant les conseillers du Roy, notaires au Chatelet de Paris
+soubzsignés: fut present Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris
+Rue de Clery parroisse St. Eustache, lequel a faict et constitué son
+procureur general et special Me Francois le Bovyer escuyer advocat en
+la cour auquel il donne pouvoir et puissance de pour luy en son nom
+comparoir par devant Monsieur le vicomte de Rouen ou autre juge
+competent qu'il appartiendra a l'assemblée qui se doit faire des
+parents et amis des enfants mineurs de defunctz Pierre Corneille
+vivant secretaire du Roy et de damoiselle Catherine de Melun jadis sa
+femme. Et la pour le dit s{r} constituant en qualité de cousin
+paternel qu'il est aux dits mineurs nommer et convenir de la personne
+de Me Adrien Hemery, Procureur au Parlement de Rouen, oncle des dits
+mineurs pour tuteur à iceulx mineurs, que le dit s{r} Corneille nomme,
+estant d'avis qu'il soit esleu en la dicte qualité de tuteur principal
+à iceulx mineurs ne connoissant personnes plus capables d'exercer la
+dite charge que le dit s{r} Hemery. Et generalement faire par le dit
+Procureur pour raison de ce que dessus tout ce qu'il sera necessaire.
+Promettant avoir le tout agreable.
+
+Fait et passé à Paris le 23 aoust 1675 après midy. Et a signé.
+
+ CORNEILLE, TORINON et DUMONT.
+
+
+XIV.--Page LVI.
+
+_Supplique de Corneille au sujet d'un procès relatif à une tutelle de
+son père._
+
+_Extrait d'un dossier intitulé: Dossier de Pierre Corneille[187]._
+
+ [187] Voyez ci-dessus, p. LXXIII, note [170].--On lit en marge de la
+ _Supplique_: «Jobey p{r}, Delafosse p{r}, Fremons p{r}.»
+
+A nos seigneurs de Parlement en la chambre des Enquestes.
+
+Suplie humblement Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris.
+
+Disant quil y a procez pendant en la cour clos et distribué entre les
+mains de Monsieur de Gruchet entre les s{rs} Daval de Beneray et les
+electeurs de la tutelle de dam{elle} Francoise Lengeigneur sa femme au
+quel il s'agit d'une somme de deux mil sept cents livres payée au s{r}
+de la Rosiere premier mary de la dite Lengeigneur ou quoi que ce soit
+a ses creanciers avec stipulation expresse de subrogation de la dite
+dam{elle} Lengeigneur à lhypotheque des debtes du dit de la Rosiere
+laquelle somme les dits electeurs soustiennent qu'elle doit estre
+imputée à leur descharge sur le debet de compte rendu par le tuteur
+decedé insolvable et decreté et dautant que le dit suppliant est
+heritier du deffunt s{r} Corneille son pere qui estoit l'un des
+electeurs de la dite tutelle, et qu'en cette qualité il a interest
+d'empescher quil se fasse rien par collusion entre les parties qui
+sont presentement en cause.
+
+Il vous plaise nos ditz seigneurs recevoir le dit suppliant partie
+intervenante au dict proces pour y conserver son interest et faire
+deffenses aux dites parties d'appointer ni transiger si non en sa
+presence et vous ferez justice.
+
+Soit monstrée à partye. Fait à Rouen le 21 avril 1678.
+
+ _Signé:_ DOUILLARD.
+
+
+XV.--Page LVII.
+
+_Vente de la maison de la rue de la Pie._
+
+Du dix novembre seize cent quatre-vingt-trois.
+
+Fut present maistre François Lebovier escuyer sieur de Fontenelle,
+avocat dans la cour de parlement de Rouen y demeurant rue du Cordier
+paroisse de Saint Godard au nom et comme procureur general special de
+Pierre Corneille escuyer sieur d'Amville demeurant à Paris rue
+d'Argenteuil paroisse de Saint Roch par procuration passée devant
+Laverdy et Lenormand conseillers du Roy, notaires garde notes au
+Chatelet de Paris le quatrieme de ce present mois special à l'effet
+des presentes demeurées annexées avec la presente note apres avoir
+esté paraphée du dit sieur de Fontenelle et du sieur acquereur
+ci-après nommé et de leurs requisitions par les notaires soussignés,
+lequel sieur de Fontenelle en usant du pouvoir contenu en la dite
+procuration a vendu quitte cedé et delaissé et promis garantir pour et
+au nom du dit sieur de Corneille au sieur Dominique Sonnes chirurgien
+juré à Rouen y demeurant paroisse de Saint Sauveur, present acquereur,
+c'est assavoir:
+
+Une maison assise en la dite paroisse de Saint Sauveur rue de la Pie
+de telle continence qu'elle est et toute et autant qu'il en a esté
+baillé à maistre Jean Costy medecin par le dit sieur de Fontenelle au
+nom du dit sieur de Corneille par bail sous seing privé de trente et
+unieme jour d'aoust dernier et qu'en tenoit auparavant le sieur
+Cotelle marchand sans du tout en rien excepter ni retenir, bornée d'un
+costé: une grande maison appartenant au sieur de Lisle Corneille frere
+du dit sieur vendeur d'autre costé monsieur de Beringeville tresorier
+de France, d'un bout le dit sieur de Lisle et d'autre bout le pavé du
+Roy en la dite rue de la Pie, franche quitte et exempte de toute rente
+et charge quelconque pour en jouir posseder, faire et disposer par le
+dit sieur acquereur du jour de Saint Michel dernier passé et à
+l'avenir comme de chose à lui proprietairement appartenant pour lequel
+effet le dit sieur de Fontenelle au dit nom a subrogé le dit sieur
+Sonnes à tous les droits, noms, raisons et actions du dit sieur
+Corneille auquel la dite maison appartient de son ancien propre à la
+charge par le dit sieur acquereur d'entretenir le bail du dit Sieur
+Cotelle le temps restant de la jouissance d'icelui lequel bail le dit
+sieur de Fontenelle a presentement mis es mains du dit sieur
+acquereur cette vente ainsi faite moyennant le prix et somme de quatre
+mille trois cents livres que le dit sieur acquereur a presentement
+payé comptant au sieur de Fontenelle au dit nom en la presence des
+dits notaires en louis d'argent et monnoies ayant cours au prix du Roy
+du nombre de laquelle somme il en sera employé celle de trois mille
+livres pour racquitter la pension de dame Marguerite Corneille dite de
+la Trinité fille au dit sieur vendeur religieuse au monastere des
+religieuses dominiquaines au faubourg de Cauchoise. A l'entretenement
+et garantie duquel present contrat le dit sieur de Fontenelle en a
+obligé tous les biens et heritages du dit sieur de Corneille comme
+faire le peut en vertu de la dite procuration faite et passée à Rouen
+en la maison du dit sieur de Fontenelle le mercredy apres midy sixieme
+jour de novembre 1683: Presents Laurent Langlois et Guillaume Blondel
+demeurant à Rouen, temoins.
+
+ _Signé_: LE BOVYER, SONNES, LANGLOIS, BLONDEL et LIOT.
+
+
+XVI.--Page LVIII.
+
+_Acte de décès de Pierre Corneille._
+
+_Octobre dud. jour second._
+
+Me Pierre Corneille escuyer cydeuant auocat gnal a la table de marbre
+a Roüen agé denuiron soixante et dix huit ans decedé hier rue
+d'argenteüil en cette parroisse a este inhume en leglise[188] en
+presence de M{re} Thomas Corneille escuyer s{r} de L'isle dem{nt} rue
+Clos gergeau en cette parroisse et de Me Michel Bicheur prestre de
+cette eglise y dem{nt} proche.
+
+ [188] On avait d'abord écrit: _au cimetiere_; ces mots ont été
+ effacés.
+
+ BICHEUR, CORNEILLE.
+
+(_Registre des sepultures faites en l'eglize parroissialle de St. Roch
+à Paris pendant l'année mil six cens quatre vingt quatre, fol. 61
+r{o}._)
+
+
+
+
+LISTE DES MOTS REMARQUABLES
+
+QUI SE TROUVENT DANS LES DOCUMENTS ÉCRITS DE LA MAIN DE PIERRE
+CORNEILLE ET NOTAMMENT DANS LE REGISTRE DE LA PAROISSE SAINT-SAUVEUR.
+
+
+On sait combien les pièces judiciaires et les comptes d'abbayes ou de
+paroisses abondent en termes intéressants à recueillir pour les
+lexiques spéciaux. Il nous a paru curieux de réunir les mots anciens
+ou techniques qui, ne pouvant être considérés comme appartenant à la
+diction de Corneille puisqu'ils lui étaient imposés par des nécessités
+particulières, ne devaient pas se trouver dans le _Lexique_ de ses
+oeuvres, mais qui formeront ici un utile appendice.
+
+ ANTIPHONIER. Pour avoir fait raccommoder un antiphonier, page
+ XCXVI.
+
+ APPERT (Il). Suivant qu'il appert, p. XCIV.
+
+ ARRÉRAGE. Douze livres seize sols huit deniers pour les
+ arrerages de rentes, p. LXXXVIII.
+
+ ASSISTANCE. A Messieurs les Chappelains pour leur assistance à
+ la celebration de ladite messe, p. XCII.
+
+ BASSIN. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
+ pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI.
+
+ BROUETIER. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre
+ brouetier, trois livres, p. XC.
+
+ CALENDREUR. Pour l'ouverture de la terre de M. Barre calendreur,
+ p. XCI.
+
+ CASSET. Pour un casset de cuir à porter la croix dorée aux
+ processions, p. XCXVI.
+
+ CHAPPIER. A Monsieur de la Motte, prebstre premier chappier....
+ à Monsieur Pelletier, prebstre second chappier en la dite
+ paroisse, p. XCIII.
+
+ CHARGEUR. Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare,
+ chargeur, trois livres, p. XCI.
+
+ CONVENT. P. LXXI et _passim_.
+
+ COUTRE (_sacristain_, voyez le _Dictionnaire du patois normand_,
+ de MM. Duméril, et le _Glossaire_ de du Cange, au mot
+ _Coulter_). De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise, p.
+ XC.--Audit Granguet coutre, six livres, p. XCV.
+
+ CUEILLETTE. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
+ pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI.
+
+ CUEILLIR. Plus cueilly par une fille pour les trespassés pendant
+ ladite année, p. XCII.
+
+ ESCURAGE. Pour l'escurage des chandeliers de cuivre, p. XCV.
+
+ FAISANCE. Sa part de ladite rente à la faisance de laquelle il a
+ esté condamné, p. LXXXVIII.
+
+ GAGES. A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse
+ pour une année de ses gages finissant à Pasques de la presente
+ année vint livres, p. XCIII; voyez aussi p. XCIV et _passim_.
+
+ GROSSIER. De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge
+ grossier mercier, p. LXXXVII.
+
+ HAUTE MESSE. Pour la celebration d'une haute messe, p. XCIV.
+
+ INDIVIS. Prendre par indivis, p. LXXXV.--Sans prejudice de
+ l'indivis, p. LXXXVII.
+
+ LOUAGE. Une année du louage d'une petite boutique qu'il tient,
+ p. LXXXIX.
+
+ OBIT. Audit sieur pour la celebration de quatre obitz, p. XCII.
+
+ OUVERTURE DE LA TERRE. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le
+ Maistre brouetier, trois livres, p. XC.
+
+ PAIN A CHANTER. P. XCV.
+
+ PITANCIER, p. LXXI (voyez la note 1).
+
+ POISSONNIERE. De Vincente Poignant poissonniere, p. LXXXIX.
+
+ SEQUENCE. Pour du papier à noter la messe et sequence de
+ Saint-Sauveur, p. XCXVI.
+
+ SOUBSAAGÉ. De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu M.
+ Alonse du Resnel, p. LXXXIV.
+
+ TRESPASSÉ. Pour le bassin des trespassés, p. XCII.
+
+ VIN DU BAIL. P. LXXXII.
+
+ VIPILLON (_goupillon_, voyez le _Dictionnaire du patois
+ normand_, de MM. Duméril). Pour avoir fait raccommoder le
+ vipillon d'argent, p. XCV.--Pour un vipillon, trois sols, p.
+ XCVI.
+
+
+
+
+GÉNÉALOGIE DE PIERRE CORNEILLE[189].
+
+ [189] Nos sources pour ce tableau et le suivant sont: l'édition
+ des _OEuvres de Corneille_ publiés par Lepan en 1816; l'_Histoire
+ de la vie et des ouvrages de P. Corneille_ par M. Taschereau et
+ les récentes recherches dont M. Gosselin a fait paraître les
+ résultats dans la brochure intitulée _Pierre Corneille (le père)_,
+ Rouen, 1864, p. 39 et suivantes.
+
+ PIERRE, mentionné dans un arrêt du 16 avril 1542, sans aucune
+ qualification.
+
+ PIERRE, conseiller référendaire; avocat le 28 avril 1575; commis
+ au greffe du Parlement en 1586; mort vers 1588. Il épousa en
+ 1570 _Barbe Houel_, fille de Jean Houel, sieur de Valleville.
+ Ils eurent pour enfants:
+
+ 1 JEANNE, baptisée le 16 septembre 1571; religieuse.
+
+ 2 PIERRE, né en 1572 ou 1574, maître particulier des eaux et
+ forêts; anobli en 1637. Il épousa, le 9 juin 1602, _Marthe le
+ Pesant_, fille de François le Pesant, avocat, et d'Ysabeau le
+ Cuilier. Il eut de ce mariage:
+
+ 1 PIERRE CORNEILLE, né le 6 juin 1606.
+
+ 2 MARIE, baptisée le 4 novembre 1609, mariée en 1634 au sieur
+ Ballain.
+
+ 3 ANTOINE, baptisé le 10 juillet 1611.
+
+ 4 MAGDELAINE, baptisée le 13 janvier 1618.
+
+ 5 MARTHE, baptisée le 26 août 1623, mère de Fontenelle.
+
+ 6 THOMAS, baptisé le 24 août 1625.
+
+ 7 MAGDELAINE, baptisée le 27 juin 1629, morte en 1635.
+
+ 3 ANTOINE, né en 1577, curé de Sainte-Marie des Champs, près
+ d'Yvetot.
+
+ 4 BARBE, baptisée le 16 mars 1578.
+
+ 5 RICHARD, baptisé le 2 février 1580.
+
+ 6 GUILLAUME, baptisé le 5 mars 1581; marié avec _Magdeleine
+ Osmont_. Il eut de ce mariage:
+
+ 1 NOËL, garde du corps de Sa Majesté.
+
+ 2 GUILLAUME, receveur du chapitre d'Évreux.
+
+ 7 FRANÇOISE,
+ baptisée le 23 juillet 1583, morte le 6 novembre 1601.
+
+ 8 FRANÇOIS,
+ baptisé le 19 janvier 1585. C'est de cette branche, fort étendue,
+ que descendait _Marie-Françoise Corneille_, mariée à M. Dupuits, et
+ dotée avec l'édition faite par Voltaire en 1764.
+
+
+DESCENDANCE DE PIERRE CORNEILLE.
+
+ 1 MARIE,
+ née le 10 janvier 1642,
+
+ mariée en 1{res} noces le 13 septembre 1661
+ à _Félix Guenebault de Boislecomte_,
+ _sieur du Buat_, mort à Candie en 1668;
+ elle eut de ce mariage:
+
+ 1 _Benoît de Boislecomte du Buat_,
+ religieux théatin.
+
+ mariée en 2{es} noces à _Jacques-Adrien de Farcy_,
+ président des trésoriers de France;
+ elle eut de ce mariage:
+
+ 2 _Françoise de Farcy_,
+ née en 1684, mariée le 22 octobre 1701
+ à Adrien de Corday. Ils eurent pour fils:
+
+ _Jacques-Adrien de Corday_,
+ né le 7 avril 1704, mort le 21 janvier 1795,
+ marié le 22 août 1729 à Renée-Adélaïde de Belleau de la Motte,
+ née le 27 octobre 1711, morte le 21 janvier 1800;
+ il eut de ce mariage huit enfants: (voir ci-après)
+
+ 3 _Marie de Farcy_,
+ dont la postérité s'est éteinte à la 2e génération.
+
+ 2 PIERRE[190],
+ capitaine de cavalerie,
+ gentilhomme ordinaire de la maison du Roi,
+ né le 7 septembre 1643,
+ mort le 31[191] janvier 1698.
+ Marié à Marie Cochois, il eut de ce mariage:
+
+ PIERRE-ALEXIS,
+ né le 28 mars 1694.
+ Marié vers 1718 à Bénigne Larmannat,
+ il eut de ce mariage:
+
+ 1 MARIE-ANNE,
+ née vers 1719, élevée au couvent à Nevers,
+ protégée par M. de Malesherbes.
+
+ 2 CLAUDE-ÉTIENNE,
+ né le 15 avril 1728,
+ reçu par Voltaire à Ferney le 9 mars 1763.
+ Marié à Rose Bérenger, il eut de ce mariage:
+
+ 1 LOUIS-AMBROISE,
+ né le 9 décembre 1756.
+ Marié à Catherine-Rose Fabre,
+ il eut de ce mariage: (voir ci-après)
+
+ 2 JEANNE-MARIE,
+ née le 21 juillet 1765,
+ pupille de M. de Malesherbes.
+
+ 3 .... CORNEILLE,
+ née le 10 novembre 1771,
+ mariée à M. Girard. Sans postérité.
+
+ 4 JEAN-BAPTISTE,
+ né le 17 janvier 1776.
+ Marié à Marie Chazel, il eut de ce mariage: (voir ci-après)
+
+ 3 .... CORNEILLE,
+ lieutenant de cavalerie,
+ tué au siége de Grave en 1674.
+ Voy. tome X, p. 188 note 4 et p. 189 note 2.
+
+ 4 CHARLES,
+ filleul du P. Larue,
+ né le... 1653, mort en 1667.
+ Voyez tome X, p. 383.
+
+ 5 THOMAS,
+ abbé d'Aiguevive, mort en 1699.
+ Voyez tome X, p. 134, note 4.
+
+ 6 MARGUERITE,
+ religieuse dominicaine,
+ sous le nom de soeur de la Trinité.
+
+
+ (descendance _Jacques-Adrien de Corday_,)
+
+ _Jacques-François de Corday d'Armans_,
+ son 3e fils, lieutenant au régiment de la Fère,
+ né le 2 septembre 1737,
+ mort à Barcelonne le 30 juin 1798,
+ marié le 1er février 1764 à Charlotte-Jacqueline de Gaulthier,
+ morte en 1782; il eut d'elle cinq enfants.
+
+ _Marie-Anne-Charlotte de Corday_,
+ leur troisième fille, naquit aux Ligueries le 7 juillet 1768,
+ et mourut le 17 juillet 1793[192].
+
+
+ (descendance LOUIS-AMBROISE)
+
+ 1 LOUISE-MADELEINE, née le 19 octobre 1786.
+
+ 2 MARIE-THÉRÈSE, née le 7 septembre 1787.
+
+ 3 MARIE-AUGUSTINE, née le 4 septembre 1790.
+
+ 4 PIERRE-ALEXIS, né le 24 janvier 1792, mort en 1868,
+ député au Corps législatif, où il a été remplacé par son fils.
+
+ 5 CATHERINE, née le 5 novembre 1793.
+
+ 6 PIERRE, né le 6 sept{bre} 1796.
+
+ 7 JOSEPH-AUGUSTIN, né le 4 février 1798.
+
+ 8 JOSEPH-MICHEL.
+
+
+ (descendance JEAN-BAPTISTE)
+
+ 1 MARIE-ALEXANDRINE, née le 2 messidor an VI.
+
+ 2 THÉRÈSE-PHILIPPINE, née le 2 pluviôse an X.
+
+ 3 P. XAVIER, né le 1er août 1809.
+
+ 4 MARIE-ANNE, née le 27 juill. 1812.
+
+ 5 CATHERINE-JULIE, née le 17 juillet 1816.
+
+ [190] M. Gosselin signale un fait important, que nous rapportons
+ d'après lui sous réserve, et qui semblerait indiquer que,
+ certainement à l'opinion généralement reçue, ce fils de Corneille
+ serait mort sans laisser d'enfant survivant, et que la descendance
+ qu'on lui attribue appartiendrait à une autre famille Corneille.
+ Pierre Corneille, fils aîné du poëte, «soutenait à Rouen, depuis
+ 1692, un procès; il l'avait gagné, mais l'exécution de l'arrêt
+ avait suscité tant d'incidents qu'à sa mort tout n'était pas fini;
+ on plaidait maintenant sur les dépens. Or, le 10 mars 1690, Thomas
+ Corneille, abbé d'Aiguevive, vint au parlement de Rouen pour
+ terminer l'affaire, et non-seulement il prend le nom de sieur de
+ Damville, que portait son frère, mais il prend la qualité
+ d'héritier, sous bénéfice d'inventaire, de Pierre Corneille,
+ gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, sieur de Damville son
+ frère décédé. Mais l'enfant de Pierre Corneille était-il donc
+ mort? Sans cela Thomas n'eût point pris la qualité d'héritier
+ bénéficiaire de Pierre; et si cet enfant était mort, que
+ reste-t-il de sa descendance? Rien, ou plutôt personne.» (_Pierre
+ Corneille, le père_, p. 42.)
+
+ [191] Il y a 11, et non 31, dans l'acte de décès publié par M.
+ Taschereau à la page 279 de la seconde édition de sa _Vie de
+ Corneille_, mais c'est une erreur de transcription ou
+ d'impression. La pièce originale porte 31.
+
+ [192] Nous avons cru inutile d'énumérer ici toute la descendance
+ de _Marie Corneille_, nous contentant d'indiquer la parenté de
+ Charlotte Corday avec Corneille. M. Vatel, qui a relevé tous les
+ actes de cette branche de la famille, prépare en ce moment un
+ travail qui contiendra sur ce point les plus curieux détails.
+
+
+
+
+TABLE CHRONOLOGIQUE
+
+DES OUVRAGES ET ÉCRITS DE TOUT GENRE
+
+DE PIERRE CORNEILE[193].
+
+ [193] Nous n'avons pas cru devoir faire figurer dans cette table
+ les ouvrages attribués à Corneille, mais que, pour la plupart,
+ nous n'avons pas considérés comme étant réellement de lui. Ils ne
+ forment du reste que trois groupes faciles à parcourir: 1º _Écrits
+ en faveur du_ Cid, tome III, p. 53-76; 2º _Poésies diverses_,
+ Appendice, tome X, p. 344-388; 3º _Appendice des lettres_, tome X,
+ p. 503 et 504.
+
+
+ 162.(?)--1632. Pièces I-XIV des MÉLANGES POÉTIQUES
+ imprimés à la suite de _Clitandre_. X, 25-56
+
+ 1629 MÉLITE I, 123
+
+ 1631 A M. DE SCUDÉRY (sur son _Ligdamon et Lidias_). X, 57
+
+ 1632 CLITANDRE I, 255
+
+ -- RÉCIT POUR LE BALLET DU CHATEAU DE BICÊTRE X, 58
+
+ -- POUR MONSIEUR L. C. D. F., REPRÉSENTANT UN DIABLE
+ AU MÊME BALLET. Épigramme. X, 60
+
+ -- A Monseigneur le duc de Longueville (Dédicace de
+ _Clitandre_). Préface. (L'Achevé d'imprimer est
+ du 20 mars 1632.) I, 259
+
+ -- Au Lecteur (des _Mélanges poétiques_). X, 24
+
+ 1633 A M. DE SCUDÉRY SUR SON _Trompeur puni_. Madrigal.
+ (L'Achevé d'imprimer est du 4 janvier 1633.) X, 61
+
+ -- A Monsieur de Liancour (Dédicace de _Mélite_.)
+ Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 12 février
+ 1633.) I, 134
+
+ -- POUR _la Soeur valeureuse_ DE M. MARESCHAL X, 62
+
+ -- LA VEUVE I, 371
+
+ -- LA GALERIE DU PALAIS[194] II, 1
+
+ 1634 A Madame de la Maisonfort (Dédicace de _la Veuve_).
+ Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 13 mars
+ 1634.) I, 375
+
+ -- LA SUIVANTE II, 113
+
+ -- LA PLACE ROYALE[195] II, 215
+
+ -- P. CORNELII.... EXCUSATIO. (Achevé d'imprimer du
+ 14 août 1634.--Il est question de _la Place royale_
+ dans cette pièce de vers latins). X, 64
+
+ 1635 POUR L'_Hippolyte_ DE MONSIEUR DE LA PINELIÈRE X, 73
+
+ -- _La Comédie des Tuileries_, IIIe acte. II, 303
+
+ -- MÉDÉE II, 327
+
+ 1636 L'ILLUSION II, 421
+
+ -- LE CID. III, 1
+
+ 1637 A Madame de Liancour (Dédicace de _la Galerie
+ du Palais_.--L'Achevé d'imprimer est du 20
+ février 1637). II, 10
+
+ -- A Monsieur*** (Dédicace de _la Place
+ royale_.--L'Achevé d'imprimer est du 20 février
+ 1637). II, 219
+
+ -- EXCUSE A ARISTE X, 74
+
+ -- RONDEAU X, 79
+
+ -- LETTRE APOLOGÉTIQUE X, 399
+
+ -- A Madame de Combalet (Dédicace du _Cid_).
+ Avertissement. (L'Achevé d'imprimer est du
+ 24 mars 1637.) III, 77
+
+ -- (13 juin.) Lettre à Boisrobert. X, 427
+
+ -- A Monsieur*** (Dédicace de _la Suivante_.--L'Achevé
+ d'imprimer est du 9 septembre 1637). II, 116
+
+ -- (15 novembre.) Lettre à Boisrobert. X, 428
+
+ -- (3 décembre.) Lettre à Boisrobert. X, 428
+
+ -- Lettre (sans date). X, 429
+
+ -- (13 décembre.) Lettre à Boisrobert. X, 430
+
+ 1639 A Monsieur P. T. N. G. (Dédicace de
+ _Médée_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars 1639). II, 332
+
+ -- A Mademoiselle M. F. D. R. (Dédicace de
+ _l'Illusion_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars
+ 1639). II, 430
+
+ -- Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil. I, LXXIII
+
+ 1640 HORACE III, 243
+
+ -- CINNA III, 359
+
+ -- REMERCÎMENT FAIT SUR-LE-CHAMP PAR MONSIEUR DE
+ CORNEILLE X, 81
+
+ 1641 A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu
+ (Dédicace d'_Horace_.--L'Achevé d'imprimer est
+ du 15 janvier 1641). III, 258
+
+ Lettre (sans date). X, 432
+
+ -- LA TULIPE. Madrigal. Au Soleil. X, 82
+
+ -- LA FLEUR D'ORANGE. Madrigal. X, 83
+
+ -- L'IMMORTELLE BLANCHE. Madrigal. X, 83
+
+ -- (1er juillet.) Lettre à M. Goujon, avocat au
+ conseil privé du Roi. X, 433
+
+ 1642 ÉPITAPHE DE DOM JEAN GOULU, général des
+ Feuillants. X, 396
+
+ -- VERS SUR LE CARDINAL DE RICHELIEU X, 86
+
+ 1643 A Monsieur de Montoron (Dédicace de
+ _Cinna_.--L'Achevé d'imprimer est du 18 janvier
+ 1643). III, 369
+
+ -- POLYEUCTE[196] III, 463
+
+ -- Projet de lettres patentes concédant à P.
+ Corneille le droit de ne laisser jouer ses pièces
+ qu'aux troupes autorisées par lui. I, LXXIV
+
+ -- SUR LA MORT DU ROI LOUIS XIII. Sonnet. X, 87
+
+ -- A la Reine régente (Dédicace de _Polyeucte_.)
+ Abrégé du martyre de saint Polyeucte. (L'Achevé
+ d'imprimer est du 20 octobre 1643.) III, 471
+
+ -- POMPÉE IV, 1
+
+ -- LE MENTEUR IV, 117
+
+ 1644 LA SUITE DU MENTEUR IV, 275
+
+ -- A Monseigneur l'éminentissime cardinal Mazarin
+ (Dédicace de _Pompée_.--L'Achevé d'imprimer est
+ du 16 février 1644). IV, 11
+
+ -- A Monseigneur Monseigneur l'éminentissime cardinal
+ Mazarin. Remercîment. X, 92
+
+ -- Au Lecteur (de _Pompée_.) IV, 14
+
+ -- A MAÎTRE ADAM, menuisier de Nevers, sur ses
+ _Chevilles_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 mai
+ 1644.) IV, 100
+
+ -- RODOGUNE IV, 397
+
+ -- Épître. Au Lecteur (du _Menteur_.--L'Achevé
+ d'imprimer est du dernier octobre 1644). IV, 130
+
+ -- Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, première
+ partie, édition de 1644.) I, 1
+
+ 1645 THÉODORE V, 1
+
+ -- Épître (en tête de _la Suite du
+ Menteur_.--L'Achevé d'imprimer est du dernier
+ septembre 1645). IV, 279
+
+ 1646 (18 mai.) Lettre à Voyer d'Argenson. X, 444
+
+ -- A Monsieur de Boisrobert, abbé de Châtillon, sur
+ ses _Épîtres_. (L'Achevé d'imprimer est du
+ 21 juillet.) X, 102
+
+ -- A Monsieur L. P. C. B. (Dédicace de
+ _Théodore_.-- L'Achevé d'imprimer est du 31
+ octobre 1646). V, 8
+
+ 1647 HÉRACLIUS V, 113
+
+ -- DISCOURS PRONONCÉ PAR MONSIEUR CORNEILLE, avocat
+ général à la Table de marbre de Normandie, le
+ 22 janvier 1647, lorsqu'il fut reçu (à l'Académie
+ françoise) à la place de M. Maynard. X, 407
+
+ -- A Monseigneur Monseigneur le Prince (Dédicace
+ de _Rodogune_.--L'Achevé d'imprimer est du 31
+ janvier 1647). IV, 411
+
+ -- A Monseigneur Seguier, chancelier de France
+ (Dédicace d'_Héraclius_). Au Lecteur. (L'Achevé
+ d'imprimer est du 28 juin 1647.) V, 141
+
+ 1648 Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, seconde
+ partie, publiée en 1648.) I, 2
+
+ 1649 (6 mars.) Lettre à Monsieur de Zuylichem. X, 448
+
+ -- LES TRIOMPHES DE LOUIS LE JUSTE. (Le privilége
+ est du 22 mai 1649.) X, 104
+
+ -- LA POÉSIE A LA PEINTURE, en faveur de l'Académie
+ des peintres illustres. X, 116
+
+ -- A SAINT BERNARD, sur la traduction de ses
+ _Épîtres_, par le R. P. dom Gabriel de
+ Sainte-Geme. Sonnet. (L'Achevé d'imprimer est
+ du 23 août 1649.) X, 122
+
+ -- (25 août.) Lettre à Monsieur Dubuisson. X, 452
+
+ 1650 ANDROMÈDE. V, 243
+
+ -- DON SANCHE D'ARAGON V, 397
+
+ -- A MONSIEUR D'ASSOUCY, sur son _Ovide en belle
+ humeur_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 février
+ 1650.) X, 124
+
+ -- DESSEIN DE LA TRAGÉDIE D'ANDROMÈDE. (L'Achevé
+ d'imprimer est du 3 mars 1650.) V, 258
+
+ -- SUR LA CONTESTATION ENTRE LE SONNET D'URANIE ET
+ DE JOB X, 125
+
+ -- MADEMOISELLE DE COSNARD DE SES X, 129
+
+ -- A Monsieur de Zuylichem (Dédicace de
+ _Don Sanche_). Argument. (L'Achevé d'imprimer
+ est du 14 mai 1650.) V, 404
+
+ -- (28 mai.) Lettre à Monsieur de Zuylichem. X, 453
+
+ 1651 NICOMÈDE V, 495
+
+ -- A M. M. M. M. (Dédicace d'_Andromède_). Argument
+ tiré du quatrième et cinquième livre des
+ _Métamorphoses_ d'Ovide. (L'Achevé d'imprimer
+ est du 13 août 1651.) V, 291
+
+ -- Au Lecteur (des vingt premiers chapitres de
+ _l'Imitation_.--L'Achevé d'imprimer est du 15
+ novembre 1651). VIII, 17
+
+ -- Au Lecteur (de _Nicomède_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 29 novembre 1651). V, 501
+
+ -- Extrait du Registre des comptes de la paroisse
+ de Saint-Sauveur de Rouen. Gestion de Pierre
+ Corneille, le poëte (1651-1652). I, LXXXII
+
+ 1652 PERTHARITE VI, 1
+
+ -- (30 mars.) Lettre au R. P. Boulart. X, 458
+
+ -- (12 avril.) Lettre au R. P. Boulart. X, 462
+
+ -- (23 avril.) Lettre au R. P. Boulart. X, 466
+
+ -- Au Lecteur (des cinq derniers chapitres du livre I
+ de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et des six
+ premiers du livre II.--L'Achevé d'imprimer est du
+ 31 octobre 1652). VIII, 19
+
+ 1653 Au Lecteur (de _Pertharite_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 30 avril 1653). VI, 5
+
+ -- Au Lecteur (trois avertissements des diverses
+ éditions des deux premiers livres de _l'Imitation
+ de Jésus-Christ_ publiées en 1653). VIII, 21
+
+ -- A MONSIEUR DE LOY..., sur son panégyrique de
+ Monseigneur le premier président de Bellièvre. X, 131
+
+ -- POUR MONSIEUR D'ASSOUCY, sur ses _Airs_. X, 132
+
+ 1654 Au Lecteur (des trente premiers chapitres du livre
+ III de _l'Imitation de Jésus-Christ_). VIII, 27
+
+ -- ÉPITAPHE SUR LA MORT DE DAMOISELLE ÉLISABETH
+ RANQUET X, 133
+
+ 1656 (10 juin.) Lettre au R. P. Boulart. X, 470
+
+ -- AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE VII. (Dédicace de
+ _l'Imitation de Jésus-Christ_). VIII, 1
+
+ 1657 SONNET (Au Roi, pour obtenir la confirmation
+ des lettres de noblesse accordées à son père). X, 135
+
+ -- A MONSIEUR DE CAMPION, SUR SES _Hommes illustres_.
+ SONNET. (L'Achevé d'imprimer est du 15 janvier
+ 1657). X, 137
+
+ 1658 Lettre à Pellisson. X, 477
+
+ -- SONNET PERDU AU JEU X, 140
+
+ -- (9 juillet.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 478
+
+ -- SUR LE DÉPART DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T. X, 141
+
+ 1659 OEDIPE VI, 101
+
+ -- (12 mars.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 482
+
+ -- VERS PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL
+ FOUCQUET, surintendant des finances.--Au Lecteur
+ (d'_OEdipe_.--L'Achevé d'imprimer est du 26 mars
+ 1659). VI, 121
+
+ 1659 MADRIGAL X, 150
+
+ -- AUTRE SUR LE MÊME SUJET X, 152
+
+ 1660 AIR DE M. LAMBERT POUR LA REINE X, 153
+
+ -- POUR UNE DAME QUI REPRÉSENTOIT LA NUIT EN LA
+ COMÉDIE D'_Endymion_. Madrigal. X, 154
+
+ -- JALOUSIE X, 155
+
+ -- BAGATELLE X, 158
+
+ -- STANCES X, 160
+
+ -- SONNET X, 162
+
+ -- SONNET X, 163
+
+ -- SONNET X, 164
+
+ -- STANCES X, 165
+
+ -- SONNET X, 167
+
+ -- CHANSON X, 168
+
+ -- STANCES X, 170
+
+ -- STANCES X, 172
+
+ -- ÉPIGRAMME X, 173
+
+ -- RONDEAU X, 174
+
+ -- (25 août.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 485
+
+ -- DISCOURS DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES DU POËME
+ DRAMATIQUE.--DISCOURS DE LA TRAGÉDIE....--DISCOURS
+ DES TROIS UNITÉS I, 13-122
+
+ -- EXAMEN de chacune des pièces publiées jusqu'en
+ 1660. En tête de chaque pièce.
+
+ -- LA TOISON D'OR VI, 221
+
+ 1661 DESSEINS DE LA TOISON D'OR. (L'Achevé d'imprimer
+ est du 31 janvier 1661.) VI, 230
+
+ -- (3 novembre.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 489
+
+ 1662 SERTORIUS VI, 351
+
+ -- (25 avril.) Lettre à l'abbé de Pure. X, 493
+
+ -- Au Lecteur (de _Sertorius_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 8 juillet 1662). VI, 357
+
+ 1663 REMERCÎMENT PRÉSENTÉ AU ROI EN L'ANNÉE 1663 X, 175
+
+ -- SOPHONISBE VI, 447
+
+ -- Au Lecteur (de _Sophonisbe_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 10 avril 1663). VI, 460
+
+ -- Au Lecteur (de l'édition du _Théâtre de
+ Corneille_ de 1663). I, 4
+
+ 1664 A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE, SUR LA MORT DE
+ MONSEIGNEUR SON ONCLE. SONNET. X, 182
+
+ -- (3 août.) OTHON VI, 565
+
+ 1665 Au Lecteur (d'_Othon_.--L'Achevé d'imprimer est
+ du 3 février 1665). VI, 571
+
+ -- AU ROI, POUR LE RETARDEMENT DU PAYEMENT DE SA
+ PENSION X, 185
+
+ -- HYMNES DE SAINTE GENEVIÈVE IX, 613
+
+ -- LOUANGES DE LA SAINTE VIERGE IX, 1
+
+ 1666 Lettre à M. de Saint-Évremond X, 497
+
+ -- AGÉSILAS VII, 1
+
+ -- Au Lecteur (d'_Agésilas_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 3 avril). VII, 5
+
+ 1667 ATTILA VII, 97
+
+ -- AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE X, 186
+
+ -- POËME SUR LES VICTOIRES DU ROI, traduit de latin
+ en françois par P. Corneille. X, 192
+
+ -- TRADUCTIONS ET IMITATIONS DE L'ÉPIGRAMME LATINE
+ DE M. DE MONTMOR X, 218
+
+ -- Au Lecteur (d'_Attila_.--L'Achevé d'imprimer est
+ du 20 novembre 1667). VII, 103
+
+ 1668 AU R. P. DELIDEL, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, SUR
+ SON _Traité de la Théologie des saints_. X, 220
+
+ -- AU ROI, SUR SA CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ X, 223
+
+ -- SUR LE CANAL DU LANGUEDOC, POUR LA JONCTION DES
+ DEUX MERS. Imitation. X, 231
+
+ -- AIR DE M. BLONDEL X, 233
+
+ 1669 DÉFENSE DES FABLES DANS LA POÉSIE. Imitation du
+ latin. X, 234
+
+ 1670 L'OFFICE DE LA SAINTE VIERGE IX, 55
+
+ -- SUR LA POMPE DU PONT NOTRE-DAME. Traduction par
+ Pierre Corneille. X, 242
+
+ -- POUR LA FONTAINE DES QUATRE-NATIONS, vis-à-vis le
+ Louvre. Traduction par Pierre Corneille. X, 244
+
+ -- TRADUCTION EN VERS FRANÇOIS DE _la Thébaïde_
+ DE STACE X, 245
+
+ -- TITE ET BÉRÉNICE VII, 183
+
+ 1671 PSYCHÉ VII, 277
+
+ 1672 SUR LE DÉPART DU ROI X, 247
+
+ -- VERS PRÉSENTÉS AU ROI à son retour de la guerre
+ d'Hollande, le 2 août 1672. X, 249
+
+ -- LES VICTOIRES DU ROI SUR LES ÉTATS DE HOLLANDE,
+ en l'année M.DC.LXXII X, 252
+
+ -- PULCHÉRIE VII, 371
+
+ 1673 Au Lecteur (de _Pulchérie_.--L'Achevé d'imprimer
+ est du 20 janvier 1673). VII, 376
+
+ -- SUR LA PRISE DE MASTRIC. SONNET X, 285
+
+ 1674 AU ROI, sur sa libéralité envers les marchands de
+ la ville de Paris. X, 287
+
+ -- SURÉNA VII, 455
+
+ 1676 AU ROI, sur son départ pour l'armée en 1676. X, 299
+
+ -- VERS PRÉSENTÉS AU ROI, sur sa campagne de 1676. X, 304
+
+ -- PLACET AU ROI X, 308
+
+ -- AU ROI, sur _Cinna_, _Pompée_, _Horace_,
+ _Sertorius_, _OEdipe_, _Rodogune_, qu'il a fait
+ représenter de suite devant lui à Versailles, en
+ octobre 1676. X, 309
+
+ -- VERSION DE L'ODE A M. PELLISSON X, 315
+
+ 1677 SUR LES VICTOIRES DU ROI, en l'année 1677. X, 322
+
+ 1678 AU ROI, sur la paix de 1678. X, 326
+
+ -- Lettre à Colbert. X, 501
+
+ 1679 INSCRIPTION POUR L'ARSENAL DE BREST. Traduction. X, 331
+
+ 1680 A MONSEIGNEUR, sur son mariage. X, 334
+
+ [194] Nous avions d'abord laissé _la Galerie du Palais_ à l'année
+ 1634 et _la Place royale_ à l'année 1635, où les placent les
+ frères Parfait et tous les historiens du théâtre. On peut voir
+ tome X, p. 7, quels sont les motifs qui nous ont fait changer
+ d'avis.
+
+ [195] Voyez la note précédente
+
+ [196] Sur les motifs qui nous ont fait placer aux dates ici
+ marquées _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du
+ Menteur_, que nous avions laissés d'abord, d'après les frères
+ Parfait et les biographes de Corneille, aux années 1640, 1641,
+ 1642 et 1643, voyez tome X, p. 423-425.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+P. CORNEILLE.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENTS
+
+PLACÉS PAR CORNEILLE EN TÊTE DES DIVERS RECUEILS
+
+DE SES PIÈCES.
+
+
+I
+
+AU LECTEUR[197].
+
+ [197] Cet avis est tiré du recueil intitulé _OEuvres de
+ Corneille_, première partie (contenant: _Mélite_, _Clitandre_, _la
+ Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,
+ _Médée_ et _l'Illusion comique_). Rouen et Paris, 1644, petit
+ in-12. Il a été reproduit en tête des réimpressions de la première
+ partie, de 1648 à 1657 inclusivement.
+
+C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent,
+et j'aurois été plus aise de la suppression entière de la plus grande
+partie de ces poëmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce
+recueil. Ce n'est pas qu'ils n'ayent tous eu des succès assez heureux
+pour ne me repentir point[198] de les avoir faits; mais il y a une si
+notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis
+voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes,
+j'aurois laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que
+le bruit qu'ont fait les derniers obligeoit déjà quelques curieux à la
+recherche des autres, et pourroit être cause qu'un imprimeur, faisant
+sans mon aveu ce que je ne voulois pas consentir, ajouteroit mille
+fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valoit mieux, et pour votre
+contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'oeil, non pas
+pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque
+entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a[199] de plus
+insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés,
+et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la foiblesse
+d'un homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent
+la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais
+courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits,
+et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial,
+ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le
+caractère. Pour la conduite, je me dédirois de peu de chose si j'avois
+à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles
+j'y ai observées: ceux qui s'y connoissent s'en apercevront aisément,
+et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser
+les foibles, et étourdir les ignorants.
+
+ [198] VAR. (édit. de 1648-1657): pour ne me repentir pas.
+
+ [199] VAR. (édit. de 1648): ce qu'il y avoit.
+
+
+II
+
+AU LECTEUR[200].
+
+ [200] Ce second avis est en tête du recueil intitulé _OEuvres de
+ Corneille_, seconde partie (contenant: _le Cid_, _Horace_,
+ _Cinna_, _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du
+ Menteur_). Rouen et Paris, 1648, petit in-12. Cette seconde partie
+ est destinée à compléter la première partie de 1644 et la
+ réimpression qui en a été faite en 1648. L'avis au lecteur a été
+ reproduit dans les éditions de la seconde partie, jusqu'en 1657.
+
+Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables
+que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec
+cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de
+sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut
+élargir et resserrer, selon que les incidents du poëme le peuvent
+souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre
+heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa
+faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour
+les y accommoder; mais si je n'en pouvois venir à bout, je la
+négligerois même sans scrupule, et ne voudrois pas perdre un beau
+sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité
+du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais,
+ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le
+théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir
+même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirois la même
+chose de la liaison des scènes, si j'osois la nommer une règle; mais
+comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que
+ce petit mot: _Neu quid hiet_[201], dont la signification peut être
+douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il
+leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte;
+que le miracle de l'Italie, le _Pastor Fido_[202], l'a entièrement
+négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais
+un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le
+remarquer par les exemples du _Cid_ et de l'_Horace_. Sabine ne
+contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que
+l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques
+qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en
+ressentent, mais qu'on pourroit retrancher sans rien ôter de l'action
+principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde
+comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité
+ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste
+des personnages et qui n'étant pas observée dans _le Cid_, y laisse
+l'Infante tenir sa cour à part.
+
+ [201] Ce _petit mot_, que Corneille cite de mémoire, n'est pas
+ d'Horace. Il y a dans la XVIe idylle d'Ausone, _de Viro bono_, un
+ vers qui commence par _Ne quid hiet_, mais où il s'agit de tout
+ autre chose que de la liaison des scènes; et dans l'_Art poétique_
+ d'Horace (V. 194) on lit un précepte ainsi conçu: _Neu quid medios
+ intercinat actus_, etc., précepte relatif au chant du choeur entre
+ les actes. Corneille aurait-il confondu ces deux passages?
+
+ [202] Cette tragi-comédie pastorale de Guarini, représentée pour
+ la première fois à Turin en 1585, eut du vivant de son auteur
+ quarante éditions. Il en a paru deux en 1590: l'une à Venise,
+ in-4{o}; l'autre à Ferrare, in-12. On ignore laquelle est la
+ première.
+
+Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de
+l'histoire, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de vous donner
+au devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai
+tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et
+jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en
+traitant des sujets véritables.
+
+
+III
+
+AU LECTEUR[203].
+
+ [203] Ce troisième avis, pour lequel nous avons suivi le texte de
+ l'édition de 1682, avait paru d'abord dans celles de 1663
+ (in-folio), de 1664 et de 1668 (in-8{o}), avec quelques
+ différences que nous indiquerons. L'édition de 1660 n'est précédée
+ d'aucun avertissement. Comme ce morceau est un exposé du système
+ d'orthographe que Corneille avait adopté, nous avons tenu à en
+ donner une sorte de fac-simile: c'était le seul moyen de faire
+ comprendre les règles qu'établit l'auteur et les détails où il
+ entre. Les fautes et les inconséquences que l'on remarquera çà et
+ là, montrent combien il était fondé à dire, à la fin de cet avis,
+ que les imprimeurs avaient eu de la peine à suivre ses
+ instructions. Dans les éditions de 1663, 1664, 1668, ils n'avaient
+ même pas fait la distinction, dont notre poëte parle en
+ commençant, de l'_i_ et du _j_, de l'_u_ et du _v_.
+
+Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Théatre. Ils
+[s]ont réglez à huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque cho[s]e
+d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et
+je veux bien vous en rendre rai[s]on. L'u[s]age de no[s]tre Langue
+e[s]t à pre[s]ent [s]i épandu par toute l'Europe, principalement vers
+le Nord, qu'on y voit peu d'E[s]tats où elle ne [s]oit connuë; c'e[s]t
+ce qui m'a fait croire qu'il ne [s]eroit pas mal à propos d'en
+faciliter la prononciation aux E[s]trangers, qui s'y trouvent
+[s]ouvent embarra[ss]ez par les divers [s]ons qu'elle donne
+quelquefois aux me[s]mes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le
+chemin, et donné ouverture à y mettre di[s]tinction par de différents
+Caractéres, que ju[s]qu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment.
+Ils ont [s]eparé les _i_ et les _u_ consones d'avec les _i_ et les _u_
+voyelles, en [s]e [s]ervant tou[s]iours de l'_j_ et de l'_v_, pour les
+premiéres, et lai[ss]ant l'_i_ et l'_u_ pour les autres, qui ju[s]qu'à
+ces derniers temps avoient e[s]té confondus[205]. Ain[s]i la
+prononciation de ces deux lettres ne peut e[s]tre douteu[s]e, dans les
+impre[ss]ions où l'on garde le me[s]me ordre, comme en celle-cy. Leur
+exemple m'a enhardy à pa[ss]er plus avant. J'ay veu quatre
+prononciations differentes dans nos _[s]_, et trois dans nos _e_, et
+j'ay cherché les moyens d'en o[s]ter toutes ambiguitez, ou par des
+caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques
+exceptions. Je ne [s]çay [s]i j'y auray reü[ss]i, mais [s]i cette
+ébauche ne déplai[s]t pas, elle pourra donner jour à faire un travail
+plus achevé [s]ur cette matiere, et peut-e[s]tre que ce ne [s]era pas
+rendre un petit [s]ervice à no[s]tre Langue et au Public.
+
+ [204] Dans l'édition de 1663, l'avis commence ainsi:
+
+«Ces deux Volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
+trois que vous auez veus cy-deuant imprimez in Octavo[204-a]. Ils sont
+réglez à douze chacun, et les autres à huit. Sertorius et Sophonisbe
+ne s'y joindront point[204-b], qu'il n'y en aye assez pour faire vn
+troisiéme de cette Impression, ou vn quatriéme de l'autre. Cependant
+comme il ne peut entrer en celle-cy que deux des trois Discours qui
+ont seruy de Prefaces à la précedente, et que dans ces trois Discours
+j'ay tasché d'expliquer ma pensée touchant les plus curieuses et les
+plus importantes questions de l'Art Poëtique, cet Ouurage de mes
+reflexions demeureroit imparfait si j'en retranchois le troisiéme. Et
+c'est ce qui me fait vous le donner en suite du second Volume,
+attendant qu'on le puisse reporter au deuant de celuy qui le suiura,
+si-tost qu'il pourra estre complet.
+
+«Vous trouuerez quelque chose d'étrange, etc.»
+
+Le début de l'avis de l'édition de 1664, in-8{o}, est beaucoup plus
+court:
+
+«Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
+deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez à huit chacun, et
+les autres à douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y
+joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatriéme.
+
+«Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'étrange, etc.»
+
+Dans l'édition de 1668, l'avis commence de même que dans celle de
+1664; mais les mots: «Vous pourrez trouver, etc.,» viennent
+immédiatement après les derniers mots de la seconde phrase: «les
+autres à douze;» et la phrase intermédiaire est omise.
+
+ [204-a] Il s'agit ici de l'édition de 1660. Les deux premiers
+ volumes contiennent huit pièces chacun, comme le dit Corneille,
+ mais le troisième n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Héraclius_,
+ _Andromède_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomède_, _Pertharite_ et
+ _OEdipe_.
+
+ [204-b] Ces deux pièces avaient été représentées en 1662 et en
+ 1663.
+
+ [204-c] Cette dernière pièce a été représentée à Fontainebleau à
+ la fin de juillet 1664, et l'achevé d'imprimer du Ier volume de
+ l'édition de 1664 porte la date du 15 août.
+
+ [205] On a prétendu, mais à tort, que Ramus avait proposé le
+ premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du
+ _v_. Il faut remonter au moins jusqu'à Meigret, qui a dit en 1550
+ dans _le Tretté de la grammere francoeze_: «Rest'encores _j_
+ consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et
+ voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon écritture.» (Folio 14
+ recto.) «Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin
+ d'etre diuersifiée, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq
+ qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.»
+ (Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne
+ manquait pas de hardiesse, se borne à proposer cette distinction
+ sans la mettre lui-même en pratique.
+
+Les imprimeurs hollandais furent les premiers à l'établir. Elle est
+déjà très-nettement observée dans l'_Argenis_ de Barclay imprimée en
+1630 par les Elzévirs; les majuscules seules font exception. Quelques
+imprimeurs des confins de la France ne tardèrent pas à suivre cet
+exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J
+consonne dans les lettres capitales. On trouve déjà ces caractères
+dans le volume intitulé: _Clavis artis Lullianæ.... opera et studio
+Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari
+Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant
+on rencontre de temps à autre quelques infractions à la règle.
+
+Nous prononçons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous
+l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle
+allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_;
+tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme à _esbloüir_, _esbranler_,
+_il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme à
+_pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens
+caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations;
+il faut donc e[s]tablir quelques maximes générales pour faire les
+di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement
+des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle a[s]pire
+toûjours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_; à la fin, elle
+n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la
+[s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et
+quand il commence par une voyelle, elle [s]e détache de celuy qu'elle
+finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce toûjours comme un
+_z_, [s]oit qu'elle [s]oit précedée par une con[s]one, ou par une
+voyelle.
+
+Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprés
+une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle
+pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprés une con[s]one elle aspire
+tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes
+compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_,
+_rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_.
+Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres
+le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou
+du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les
+lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand
+l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay pû
+[s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous
+e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des
+prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]ervé la petite _s_ pour
+celle où la [s]yllabe e[s]t a[s]pirée, la grande pour celle où elle
+e[s]t [s]implement allongée, et l'ay [s]upprimée entierement au
+troi[s]iéme mot où elle ne fait point de [s]on, la marquant
+[s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la précede. J'ay donc
+fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables,
+_peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_,
+_ha[s]te_, _te[s]te_; _vous étes_, _il étoit_, _ébloüir_, _écouter_,
+_épargner_, _arréter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir
+quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, où il faut luy rendre l'_[s]_,
+parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme à l'imperatif _arre[s]te_,
+qui rime bien avec _te[s]te_; mais à l'infinitif et en quelques autres
+où elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et
+e[s]crire, _j'arrétois_, _j'ay arrété_, _j'arréteray_, _nous
+arrétons_, _etc._[206].
+
+ [206] Ce projet a failli être officiellement adopté. On trouve des
+ renseignements à ce sujet dans les _Observations de l'Académie
+ françoise touchant l'orthographe_, conservées au département des
+ manuscrits de la Bibliothèque impériale, dont j'ai donné l'analyse
+ dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860.
+
+ Ces _Observations_, rédigées par Mézeray, furent soumises en 1673
+ à l'examen de plusieurs académiciens, dont la liste se trouve en
+ tête du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans
+ ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail
+ préparatoire, Mézeray avait rappelé en ces termes l'innovation
+ introduite par l'illustre poëte: «M{r}. de Corneille a proposé que
+ pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots où
+ qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits où
+ elle sifle, comme à _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_
+ longue aux endroits où elle est muette, soit qu'elle fasse longue
+ la voyelle qui la précède, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_,
+ _te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_,
+ _e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.»
+
+ «L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est
+ dangereuse.»
+
+ «Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression,
+ réplique Doujat, et ce n'est plus une nouveauté puisque M{r}. de
+ Corneille l'a pratiqué depuis plus de dix ou douze ans.»
+
+ «Où est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le
+ dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse où i'alleguerois
+ l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit
+ _u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans
+ queüe ou avec queüe. Personne ne s'en est formalisé; peu à peu les
+ yeux s'y accoustument et la main les suit.»
+
+Quant à l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui
+[s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes
+les derniéres [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on
+féminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t
+jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont
+tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce
+comme dans la langue Latine, et un troi[s]iéme _e_ qui ne va jamais
+[s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]levé qui [s]e prononce à
+bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme
+ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois
+mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i
+differente, eu[ss]ent un caractére pareil, il e[s]t aisé d'y remédier,
+par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, _é_,
+_è_, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le
+premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour
+les Latines, et le troi[s]iéme pour les e[s]levées, et nous
+e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_,
+_verité_, _après_, ce que nous e[s]tendrons à _[s]uccès_, _excès_,
+_procès_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les
+terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort différent. Il
+e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce
+que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en
+rencontroit une après un _é_ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne
+la fai[s]oient préceder que par un _e_ simple. Ils impriment
+_veritez_, _Deïtez_, _dignitez_, et non pas _verités_, _Deïtés_,
+_dignités_; et j'ay con[s]ervé cette Ortographe: mais pour éviter
+toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_
+Latin [s]ans _[s]_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation
+élevée, comme _succès_, j'ay cru à propos de nous [s]ervir de
+différents caractéres, pui[s]que nous en avons, et donner l'_è_ grave
+à ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_
+et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'écrits avec l'_e_ [s]imple: il
+e[s]t [s]i mal-ai[s]é de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû
+qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de
+l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]levé en ces
+mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccès_,
+_excès_; mais comme cela arrive toûjours quand il [s]e rencontre avant
+ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement
+de caractére. Le me[s]me arrive devant la simple _l_, à la fin du mot,
+_mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces
+mots, _celer_, _chanceler_, où l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de
+l'_e_ feminin.
+
+ [207] _Contée_, comptée. Voyez le _Lexique_.
+
+Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de
+l'_é_ aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le
+[s]uit; comme à _établir_, _étonner_: cependant il [s]e rencontre
+[s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne
+l'écrive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everité_, qu'il
+faudroit e[s]crire _[s]évérité_, pour le faire prononcer exactement,
+et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je
+n'aye pas gardé le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in
+folio[209].
+
+ [208] On lit ici dans l'édition de 1663: «Et peut-estre le
+ feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de
+ ces Recueils.»
+
+ [209] Il s'agit de l'édition datée de 1663, dont nous venons de
+ parler.
+
+La double _ll_ dont je viens de parler à l'occa[s]ion de l'_e_, a
+au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et
+[s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y
+joindre une _h_. Nous n'avons point de différents caractéres à les
+di[s]tinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes
+les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation
+ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre
+autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes
+les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit
+en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit
+_bailler_, _éveiller_, _briller_, _chatoüiller_, _cueillir_, et on
+prononce _baillher_, _éveillher_, _brillher_, _chatouillher_,
+_cueillhir_. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui
+viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme
+_ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_,
+_illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_
+en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et
+[s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant
+les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette
+différence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots
+Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de
+no[s]tre Langue. Cette régle et cette exception [s]ont générales et
+a[ss]eurées. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguité de
+cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans
+la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere,
+_tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit
+s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire
+[s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne
+s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine à
+prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et
+_bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le
+pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots
+_ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit à une _l_
+[s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification
+toute autre.
+
+Il y auroit encor quantité de remarques à faire [s]ur les différentes
+manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre
+Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de
+l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir
+donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les
+Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas
+[s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctüellement, qu'il ne s'y [s]oit coulé
+bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppléer.
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES
+
+DU POËME DRAMATIQUE[210].
+
+ [210] L'édition de 1660, dans laquelle ces discours ont paru pour
+ la première fois, est divisée en trois volumes, et en tête de
+ chaque volume est placé l'un des discours. L'édition de 1663 forme
+ deux tomes qui commencent par les deux premiers discours; le
+ troisième termine le tome II (voyez plus haut, p. 5, note 1).
+ Enfin les trois éditions, en quatre volumes, de 1664 (in-8{o}), de
+ 1668, et de 1682, contiennent un discours en tête de chacun des
+ trois premiers volumes. La plupart des éditeurs ont séparé ces
+ discours du _Théâtre_, pour les faire entrer dans les _OEuvres
+ diverses_; nous avons préféré conserver le premier, suivant
+ l'intention de Corneille, en tête du Théâtre, où les premières
+ lignes le placent nécessairement, et nous avons cru devoir en
+ rapprocher les deux autres, mais sans rien changer au texte,
+ c'est-à-dire en y laissant ce qui a trait à la place que l'auteur
+ leur avait assignée.
+
+ Si l'on veut avoir des renseignements sur le temps que ces
+ discours ont coûté à Corneille et sur les circonstances dans
+ lesquelles il les a composés, il faut lire sa lettre du 25 août
+ 1660, adressée à l'abbé de Pure.
+
+
+Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de
+plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poëmes leur ayent
+plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entr'eux n'ont pas
+atteint le but de l'art. _Il ne faut pas prétendre_, dit ce
+philosophe, _que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir,
+mais seulement celui qui lui est propre_[211]; et pour trouver ce
+plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut
+suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il
+est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il
+n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de
+la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur
+signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour,
+personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir
+ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre
+cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poëte traite son sujet
+selon le vraisemblable et le nécessaire[212]; Aristote le dit, et tous
+ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si
+clairs[213] et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire,
+non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire.
+Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier[214], qui accompagne
+toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il
+parle de la comédie[215], qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime
+très-fausse, qu'_il faut que le sujet d'une tragédie soit
+vraisemblable_; appliquant ainsi[216] aux conditions du sujet la
+moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas
+qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable:
+il en donne pour exemple _la Fleur_[217] d'Agathon, où les noms et les
+choses étoient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais
+les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent
+l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent
+toujours aller au delà du vraisemblable, et ne trouveroient aucune
+croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par
+l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la
+préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs
+déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses
+enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa
+mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands
+crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable
+qu'Andromède, exposée à un monstre marin, aye été garantie de ce péril
+par un cavalier volant, qui avoit des ailes aux pieds; mais c'est une
+fiction[218] que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise
+jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on[219] la voit sur le
+théâtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces
+exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter seroit rejeté,
+s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette
+vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que _les
+sujets viennent de la fortune_, qui fait arriver les choses, _et non
+de l'art_, qui les imagine[220]. Elle est maîtresse des événements, et
+le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe
+une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la
+scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi _les anciennes tragédies se
+sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il étoit arrivé à
+peu de familles des choses dignes de la tragédie_[221]. Les siècles
+suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne
+marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous
+ayent donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il
+se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous[222].
+Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à
+remplir nos poëmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisoient; c'est
+quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au delà de leurs
+maximes, bien qu'il aille au delà de leur pratique.
+
+ [211] [Grec: Ou gar pasan dei zêtein hêdonên apo tragôdias, alla
+ tên oikeian.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 2.)--Dans la
+ phrase suivante, Aristote exprime l'idée, par laquelle Corneille
+ commence son discours, que le but de la poésie dramatique est de
+ plaire.
+
+ [212] [Grec: Chrê de.... aei zêtein ê to anankaion, ê to eikos.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 6.)
+
+ [213] VAR. (édit. de 1660): les mêmes paroles qui leur semblent si
+ claires.
+
+ [214] VAR. (édit. de 1660): ce dernier mot.
+
+ [215] Voyez la _Poétique_, chap. IX, 5.
+
+ [216] Il y a _aussi_, pour _ainsi_, dans les éditions de 1682 et de
+ 1692: la leçon des éditions antérieures nous a paru préférable.
+
+ [217] Aristote, _Poétique_, chap. IX, 7.--_La Fleur_, [Grec:
+ anthos ], pièce du poëte Agathon, contemporain de Sophocle et
+ d'Eschyle, n'est connue que par ce passage d'Aristote.
+
+ [218] VAR. (édit. de 1660): une erreur.
+
+ [219] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): il.
+
+ [220] [Grec: Zêtountes gar ouk apo technês, all' apo tuchês heuron
+ to toiouton paraskeuazein en tois muthois.] (Aristote, _Poétique_,
+ chap. XIV, 10.)
+
+ [221] [Grec: Peri oligas oikias hai kallistai tragôdiai
+ suntithentai, hoion peri Alkmaiôna kai Oidipoun.... kai hosois
+ allois sumbebêken ê pathein deina ê poiêsai.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. XIII, 5.)
+
+ [222] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à nous.
+
+Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est
+qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour
+avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir
+jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en
+philosophes. Comme ils avoient plus d'étude et de spéculation que
+d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes,
+mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y
+réussir.
+
+Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans[223] de travail pour la
+scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de
+contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que
+personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues.
+
+ [223] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): trente ans;--(édit. de
+ 1664) plus de trente ans;--(édit. de 1668): quarante ans.
+
+Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que _la poésie
+dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs_, n'est pas pour
+l'emporter opiniâtrément sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui
+donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute
+même seroit très-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon
+les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai
+qu'Aristote, dans tout son _Traité de la Poétique_, n'a jamais employé
+ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au
+plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes[224];
+qu'il préfère la partie du poëme qui regarde le sujet à celle qui
+regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le
+plus, comme les agnitions et les péripéties[225]; qu'il fait entrer
+dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est
+composée[226]; et qu'il l'estime enfin plus que le poëme épique, en ce
+qu'elle a de plus[227] la décoration extérieure et la musique, qui
+délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le
+plaisir qu'on y prend est plus parfait[228]; mais il n'est pas moins
+vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le
+monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux,
+les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y
+trouvent rien à profiter:
+
+ _Centuriæ seniorum agitant expertia frugis[229]._
+
+Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il
+ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle
+façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà
+dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poëmes.
+J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.
+
+ [224] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. IV, 1 et 2.
+
+ [225] _Ibid._, chap. VI, 13.
+
+ [226] _Ibid._, chap. VI, 2.
+
+ [227] VAR. (édit. de 1660): de plus que lui.
+
+ [228] Aristote, _Poétique_, chap. XXVI, 8 et 9.
+
+ [229] Horace, _Art poétique_, v. 341.
+
+La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y
+peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre
+rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout
+quand on fait parler un homme passionné, ou qu'on lui fait répondre
+par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les
+entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire.
+Dans les délibérations d'État, où un homme d'importance consulté par
+un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu
+de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire
+souvent de la thèse à l'hypothèse; et j'aime mieux faire dire à un
+acteur, _l'amour vous donne beaucoup d'inquiétudes_, que, _l'amour
+donne beaucoup d'inquiétudes aux esprits qu'il possède_.
+
+Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon
+de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes
+poëmes demeureroient bien estropiés, si on en retranchoit ce que j'y
+en ai mêlé; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans
+les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne
+manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action;
+et quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il
+faut toujours craindre[230] que ce ne soit un de ces ornements
+ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher[231].
+
+ [230] VAR. (édit. de 1660): Il faut prendre garde.
+
+ [231] _ ....Ambitiosa recidet
+ Ornamenta._
+
+ (_Art poétique_, v. 447.)
+
+J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce,
+quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux
+l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette
+patience. Dans le quatrième acte de _Mélite_, la joie qu'elle a d'être
+aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa
+nourrice, qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu'Horace
+attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes[232]; mais
+si elle savoit que Tircis la crût infidèle, et qu'il en fût au
+désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffriroit pas
+quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour
+appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur
+aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au
+premier acte, ne sauroit justifier la défiance qu'elle a de Cléopatre,
+que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la
+réconciliation[233] des grands après une offense signalée, parce que,
+depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive
+rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur.
+L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de _la Suite du Menteur_,
+sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle
+n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et
+la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner
+croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment
+cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de
+gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire[234]. Vous
+en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on
+y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout
+les mettre en la bouche de gens qui ayent l'esprit sans embarras, et
+qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action.
+
+ [232] Voyez la scène 1 du IVe acte de _Mélite_, et l'_Art poétique_
+ d'Horace, v. 174.
+
+ [233] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): les réconciliations.
+
+ [234] Voyez, dans la scène 1 du IVe acte de _la Suite du Menteur_,
+ le couplet qui commence par ce vers:
+
+ Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, etc.
+
+La seconde utilité du poëme dramatique se rencontre en la naïve
+peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son
+effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si
+reconnoissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni
+prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer,
+quoique malheureuse; et celui-là se fait toujours haïr, bien que
+triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette
+peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes
+actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent
+Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de
+ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à
+bien considérer ces actions qu'ils choisissoient pour la catastrophe
+de leurs tragédies, c'étoient des criminels qu'ils faisoient punir,
+mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avoit abusé de
+la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque
+chose de plus affreux que ce premier crime. Jason étoit un perfide
+d'abandonner Médée, à qui il devoit tout; mais massacrer ses enfants à
+ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignoit des
+concubines qu'Agamemnon ramenoit de Troie; mais il n'avoit point
+attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de
+l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger
+son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des
+Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa
+mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son Égisthe du royaume d'un
+mari qu'elle avoit assassiné.
+
+Notre théâtre souffre difficilement de pareils sujets: le _Thyeste_ de
+Sénèque[235] n'y a pas été fort heureux; sa _Médée_ y a trouvé plus de
+faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la
+violence du roi de Corinthe la font paroître si injustement opprimée,
+que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa
+vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui
+l'oppriment.
+
+ [235] Il s'agit ici du _Thyeste_ de Monléon, représenté, suivant les
+ frères Parfait, en 1633. Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome
+ V, p. 31.
+
+C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé
+d'en venir à cette autre manière de finir le poëme dramatique par la
+punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est
+pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont
+chacun peut se départir à ses périls. Il étoit dès le temps
+d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisoit pas trop à ce philosophe,
+puisqu'il dit _qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillité du jugement
+des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût
+du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire_[236]. En
+effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur
+notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de
+ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé, nous
+sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre
+l'auteur et les acteurs; mais quand l'événement remplit nos souhaits,
+et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie, et
+remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui
+l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu, en dépit des
+traverses et des périls, nous excite à l'embrasser; et le succès
+funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter
+l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur.
+
+ [236] [Grec: Dokei de einai prôtê dia tên tôn theatôn astheneian;
+ akolouthousi gar hoi poiêtai kat' euchên poiountes tois theatais.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 7.)
+
+C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme la
+quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de
+la crainte[237]. Mais comme cette utilité est particulière à la
+tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je
+traiterai de la tragédie en particulier[238], et passe à l'examen des
+parties qu'Aristote attribue au poëme dramatique. Je dis au poëme
+dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle
+que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi à la
+comédie, et que la différence de ces deux espèces de poëmes ne
+consiste qu'en la dignité des personnages, et des actions qu'ils
+imitent, et non pas en la façon de les imiter, ni aux choses qui
+servent à cette imitation.
+
+ [237] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.
+
+ [238] VAR. (édit. de 1660): Mais comme cette utilité est
+ particulière à la tragédie, et que cette première partie de mes
+ poèmes ne contient presque que des comédies où elle n'a point de
+ place, je ne m'expliquerai sur cet article qu'au second volume, où
+ la tragédie l'emporte, et passe, etc.--La première partie de
+ l'édition de 1660 contient les mêmes pièces que le recueil de
+ 1644. Voyez plus haut, p. 1, note [297].
+
+Le poëme est composé de deux sortes de parties. Les unes sont appelées
+parties de quantité, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le
+prologue, l'épisode, l'exode, et le choeur[239]. Les autres se
+peuvent nommer des parties intégrantes[240], qui se rencontrent dans
+chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce
+philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la
+diction, la musique, et la décoration du théâtre[241]. De ces six, il
+n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement de
+l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les
+moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction,
+de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont
+il n'est pas besoin que le poëte soit instruit, parce qu'il y peut
+faire suppléer par d'autres que lui[242], ce qui fait qu'Aristote ne
+les traite pas. Mais comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui
+concerne les quatre premières, la connoissance des arts dont elles
+dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il aye reçu de la
+nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce
+défaut[243].
+
+ [239] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XII.
+
+ [240] VAR. (édit. de 1660-1664): intégrales.
+
+ [241] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 6.
+
+ [242] VAR. (édit. de 1660): Qu'il y peut faire suppléer par
+ d'autres, ce qui fait, etc.
+
+ [243] VAR. (édit. de 1660): pour réparer ce défaut.
+
+Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la
+comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière,
+qu'Aristote définit simplement _une imitation de personnes basses et
+fourbes_[244]. Je ne puis m'empêcher de dire que cette définition ne
+me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son
+_Traité de la Poétique_ n'est pas venu tout entier jusques à nous, je
+veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé il s'en
+rencontroit une plus achevée.
+
+ [244] [Grec: Hê de kômôdia esti.... mimêsis phauloterôn.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. V, 1.)
+
+La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il
+s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doivent
+être ces actions. Quoi qu'il en soit, cette définition avoit du
+rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisoit parler dans la
+comédie que des personnes d'une condition très-médiocre; mais elle n'a
+pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois même y peuvent
+entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on
+met sur la scène un simple intrique[245] d'amour entre des rois, et
+qu'ils ne courent aucun péril, ni de leur vie, ni de leur État, je ne
+crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le
+soit assez pour s'élever[246] jusqu'à[247] la tragédie. Sa dignité
+demande quelque grand intérêt d'État, ou quelque passion plus noble et
+plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et
+veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une
+maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours
+beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à
+ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du
+second rang dans le poëme, et leur laisse le premier.
+
+ [245] Une simple intrigue.
+
+ [246] Telle est la leçon de toutes les éditions antérieures à
+ celle de 1682, qui donne, sans doute par erreur: «pour l'élever.»
+
+ [247] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à.
+
+Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la
+pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il
+n'y aye qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en
+bannissoient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes,
+reconnoîtront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé y prendre
+le pas devant, et que dans _le Cid_ même, qui est sans contredit la
+pièce la plus remplie d'amour[248] que j'aye faite, le devoir de la
+naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les
+tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler.
+
+ [248] VAR. (édit. de 1660-1664): la plus amoureuse.
+
+Je dirai plus. Bien qu'il y aye de grands intérêts d'État dans un
+poëme, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire
+fasse taire sa passion, comme en _Don Sanche_, s'il ne s'y rencontre
+point de péril de vie, de pertes d'États, ou de bannissement, je ne
+pense pas qu'il aye droit de prendre un nom plus relevé que celui de
+comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont
+celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter
+l'épithète d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies
+ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est
+sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre sans
+quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si
+servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose
+de nous-mêmes, quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne
+fût-ce que pour mériter cette louange que donnoit Horace aux poëtes de
+son temps:
+
+ _Nec minimum meruere decus, vestigia græca
+ Ausi deserere[249];_
+
+et n'avoir point de part en ce honteux éloge:
+
+ _O imitatores, servum pecus[250]!_
+
+_Ce qui nous sert maintenant d'exemple_, dit Tacite, _a été autrefois
+sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un
+jour_[251].
+
+ [249] Horace, _Art poétique_, v. 286, 287.
+
+ [250] Horace, _Épîtres_, liv. I, _ép._ XIX, v. 19.
+
+ [251] «Inveterascet hoc quoque, et quod hodie exemplis tuemur
+ inter exempla erit.» (_Annales_, liv. XI, chap. XXIV.)
+
+La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour
+son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là
+s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands
+périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des
+déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs.
+Toutes les deux ont cela de commun, que celle action doit être
+complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la
+termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de
+tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et
+ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa
+conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poëme en
+demeuroit là, l'action ne seroit pas complète, parce que l'auditeur
+sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonné de
+cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Égypte, ne
+favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre
+sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour
+attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole
+Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce
+grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le
+veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre
+mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à
+prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le
+malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut
+savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et
+Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse
+Cléopatre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la
+moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander,
+et sort satisfait, parce que l'action est complète.
+
+Je connois des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique,
+qui m'imputent d'avoir négligé d'achever _le Cid_, et quelques autres
+de mes poëmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des
+premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du
+théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un
+achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la
+comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la
+constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien
+qu'il aye de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa
+maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en
+donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en
+faire déterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que
+Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son
+père, et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre
+démonstration de le desirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne
+pourroit dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce,
+dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et
+meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la
+comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion
+_que de rendre amis ceux qui étoient ennemis_[252]; ce qu'il faut
+entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter,
+et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise
+intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père
+qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin
+assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés
+par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir
+dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par
+le consentement de ceux qui y mettoient obstacle; ce qui arrive
+presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très-rarement une
+autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce
+consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais
+par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit
+pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir
+soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve
+point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y
+consentoit tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que
+c'est le cinquième, et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un
+effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui
+sauvoit la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné
+par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu
+pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne
+paroissoit.
+
+ [252] [Grec: Ekei gar an hoi echthistoi; ôsin en tô muthô, hoion
+ Orestês kai Aigisthos, philoi genomenoi epi teleutês exerchontai.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 8.)
+
+Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi
+n'ajouter rien au delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur
+ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les
+sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de
+longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle
+grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer
+pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte;
+mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et
+d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les
+oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main[253]. Je ne puis
+déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu
+souffrir le cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_. On n'y voit les
+premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt
+qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a
+séparés. Cependant ils en pouvoient être déjà instruits, si je l'eusse
+voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de
+témoins au mariage de ceux du second ordre[254]; ce qui fait languir
+toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le
+bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui
+étoit assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes,
+bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur
+ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des
+sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la
+vieille habitude qu'on avoit alors à ne voir rien de mieux ordonné a
+été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la
+nouveauté d'un genre de comédie très-agréable, et qui jusque-là
+n'avoit point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles
+toutes les parties d'un corps qui plaisoit à la vue, bien qu'il n'eût
+pas toutes ses proportions dans leur justesse.
+
+ [253] Corneille fait allusion à la tragédie de Benserade
+ intitulée: _la Mort d'Achille et la Dispute de ses armes_,
+ représentée en 1636 et publiée l'année suivante par Antoine de
+ Sommaville.
+
+ [254] VAR. (édit. de 1660): des acteurs du second ordre.
+
+La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action
+qu'elles choisissent pour imiter _doit avoir une juste grandeur[255]_,
+c'est-à-dire _qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la
+vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de
+l'auditeur et égare son imagination_[256]. C'est ainsi qu'Aristote
+explique cette condition du poëme, et ajoute que _pour être d'une
+juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une
+fin_[257]. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier
+rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées
+qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la
+soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation
+dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna
+attendoit au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât
+les quatre autres en protestations d'amour à Émilie, ou en jalousies
+contre Maxime, cette conspiration surprenante feroit bien des révoltes
+dans les esprits, à qui ces quatre premiers auroient fait attendre
+toute autre chose.
+
+ [255] [Grec: Keitai d' hêmin tên tragôdian teleias kai holês
+ praxeôs einai mimêsin, echousês ti megethos.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. VII, 2.)
+
+ [256] [Grec: Hôste dei, kathaper epi tôn sômatôn kai epi tôn zôôn
+ echein men megethos, touto de eusunopton einai; houtô kai epi tôn
+ muthôn echein men mêkos, touto d' eumnêmoneuton einai.] (_Ibid._,
+ 5.)
+
+ [257] [Grec: Holon de esti to echon archên kai meson kai
+ teleutên.] (_Ibid._, 7.)
+
+Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, aye un
+commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et
+rend compte de sa conspiration à Émilie, voilà le commencement; Maxime
+en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà
+la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque
+toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés
+ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de
+cette même fourbe qui les séparoit.
+
+A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un
+mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire
+à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des
+vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de
+théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin
+capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux
+que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux
+mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies,
+sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait[258] montré trop
+de chagrin pour cette longueur.
+
+ [258] Toutes les éditions, de 1660 à 1682, donnent ici _ait_ (et
+ non _aye_).
+
+C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui
+sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un
+autre lieu[259]; il y a de plus, que les événements en doivent
+toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie,
+où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur,
+ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens
+à la seconde partie du poëme, qui sont les moeurs.
+
+ [259] Voyez le _Discours de la tragédie_, p. 81 et suivantes.
+
+Aristote leur prescrit quatre conditions, _qu'elles soient bonnes,
+convenables, semblables, et égales_[260]. Ce sont des termes qu'il a
+si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il
+veut dire.
+
+ [260] [Grec: Peri de ta êthê tettara estin hôn dei stochazesthai:
+ hen men kai prôton, hopôs chrêsta ê.... deuteron de ta
+ harmottonta.... triton de to homoion.... tetarton de to homalon.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 1.)
+
+Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de
+bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes,
+tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable état, si l'on
+en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou
+vicieux, ou tachés de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la
+vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque
+âge[261], et leur attribue plus de défauts que de perfections; et
+quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion
+perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne
+sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les
+armes[262], il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut
+donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il
+m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande
+par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une
+habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et
+convenable à la personne qu'on introduit. Cléopatre, dans _Rodogune_,
+est très-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur,
+pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes
+choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous
+ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose
+de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la
+source dont elles partent. J'ose dire la même chose du _Menteur_. Il
+est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais
+il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de
+vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait
+confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice
+dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui
+voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne
+s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage
+d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. _La
+poésie_, dit-il, _est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont
+été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui
+sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la
+ressemblance, ainsi les poëtes, représentant des hommes colères ou
+fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur
+attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de
+dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon_[263]. Ce dernier
+mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux
+emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux
+moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère,
+et dont Robortel[264] parle ainsi: _Unumquodque genus per se supremos
+quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non
+tamen degenerans a sua natura et effigie pristina_[265].
+
+ [261] Voyez l'_Art poétique_, v. 158-174.
+
+ [262] _Ibid._, v. 120-124.
+
+ [263] [Grec: Epei de mimêsis estin hê tragôdia beltionôn, hêmas
+ dei mimeisthai tous agathous eikonographous; kai gar ekeinoi,
+ apodidontes tên idian morphên, homoious poiountes, kallious
+ graphousin; houtô kai ton poiêtên mimoumenon kai orgilous kai
+ rhathymous kai talla ta toiauta echontas epi tôn êthôn, epieikeias
+ poiein paradeigma ê sklêrotêtos dei, hoion ton Achillea agathon
+ kai Homeros. (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 8.)]--La plupart des
+ éditions, au lieu de [Grec: agathon], donnent [Grec: Agathôn],
+ leçon qui obligerait à modifier la traduction de la manière
+ suivante: «C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont représenté
+ Achille.» La variante [Grec: agathon] est dans l'édition de Pacius
+ (voyez ci-après, p. 34, note 1); elle y est rendue dans la version
+ latine par _fortem_, non par _bonum_. Deux autres éditions, assez
+ récentes encore au temps où Corneille écrivait, celle de Paccius
+ (1597, réimprimée en 1606), et celle de G. Duval (1619, 1639,
+ etc.), ont [Grec: Agathôn] dans le texte grec, mais toutes deux
+ _bonum_ dans leur traduction latine, qui est celle d'Ant.
+ Riccoboni.
+
+ [264] Fr. Robortello, philologue italien du seizième siècle, à qui
+ l'on doit une édition de la _Poétique_ d'Aristote accompagnée de
+ plusieurs dissertations. Florence, 1548, in-folio.
+
+ [265] «Chaque genre a par lui-même certains degrés suprêmes de
+ beauté, et est susceptible d'une forme très-parfaite, sans
+ dégénérer pour cela de sa nature et de sa figure première.»
+
+Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en
+ce qu'il porte _que les moeurs des hommes colères ou fainéants
+doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y
+rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté_. Il y a du rapport
+de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle
+d'Achille en ce vers:
+
+ .... _Iracundus, inexorabilis, acer[266]._
+
+ [266] Horace, _Art poétique_, v. 121.
+
+Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis
+voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me
+fait douter si le mot grec [Grec: rhaithymous] a été rendu dans le
+sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis.
+Pacius[267] le tourne _desides_; Victorius[268], _inertes_;
+Heinsius[269], _segnes_; et le mot de _fainéants_, dont je me suis
+servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois
+versions; mais Castelvetro[270] rend en la sienne par celui de
+_mansueti_, «débonnaires ou pleins de mansuétude;» et non-seulement ce
+mot a une opposition plus juste à celui de _colères_, mais aussi il
+s'accorderoit mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle [Grec:
+epieikeian], dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois
+interprètes traduisent ce mot grec par celui d'_équité_ ou de
+_probité_, qui répondroit mieux au _mansueti_ de l'Italien[271] qu'à
+leurs _segnes_, _desides_, _inertes_, pourvu qu'on n'entendît par là
+qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais
+j'aimerois mieux encore celui de _piacevolezza_[272], dont l'autre
+se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui
+laisser sa force en la nôtre, on le pourroit tourner par celui de
+_condescendance_, ou _facilité équitable d'approuver, excuser, et
+supporter tout ce qui arrive_. Ce n'est pas que je me veuille faire
+juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la
+version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus
+juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations,
+chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les
+rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît
+davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois
+pour nous.
+
+ [267] Dans l'édition de Jules Pacius, l'adjectif [Grec:
+ rhaithymous] est traduit par _socordes_; c'est Alexandre Paccius
+ qui l'a rendu par _desides_; c'est donc de ce dernier que
+ Corneille veut ici parler, bien qu'il ait écrit le nom par un seul
+ _c_. Nous avons nommé ces deux philologues un peu plus haut (p.
+ 33, fin de la note de la p. 32). Le second, Alexandre Paccius,
+ après avoir revu le texte de la _Poétique_ d'Aristote sur trois
+ manuscrits, en avait fait une traduction latine, qu'il termina en
+ 1527, mais à laquelle la mort l'empêcha de mettre la dernière
+ main. Son travail fut publié par Guillaume, son fils, sous le
+ titre suivant: ARISTOTELIS POETICA, PER ALEXANDRVM PACCIVM,
+ PATRITIVM, FLORENTINVM IN LATINVM, CONVERSA. Aldus, M.D.XXXVI,
+ in-8{o}.
+
+ [268] Pierre Vettori, l'un des meilleurs critiques de son temps,
+ né à Florence en 1499, est auteur de commentaires fort estimés sur
+ la _Rhétorique_, la _Poétique_ (1573), la _Politique_ et la
+ _Morale_ d'Aristote.
+
+ [269] Daniel Heinsius, philologue hollandais, publia en 1611, à
+ Leyde, une édition de la _Poétique_ d'Aristote, avec un traité _De
+ constitutione tragica secundum Aristotelem_.
+
+ [270] Louis Castelvetro, célèbre critique italien, né au
+ commencement du seizième siècle, auteur d'une traduction et d'un
+ commentaire de la _Poétique_ d'Aristote, publiés à Vienne en 1570.
+
+ [271] De Castelvetro, le seul de ces philologues qui ait traduit
+ la _Poétique_ en italien.
+
+ [272] «Douceur affable.»
+
+Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend
+Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première
+condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut,
+en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le
+théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu
+lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une
+faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans
+l'_Oreste_ d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est
+injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité[273].
+
+ [273] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chap. XV, 6.
+
+Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourroit ne
+déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le
+premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par
+conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le
+font périr; mais comme c'est restreindre[274] à un seul ce qu'Aristote
+dit en général, j'aimerois mieux m'arrêter, pour l'intelligence de
+cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère
+dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paroissent sur la
+scène; et je ne pourrois suivre cette dernière interprétation sans
+condamner _le Menteur_, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il
+tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre.
+
+ [274] Corneille écrit _rétraindre_, ce qui prouve que de son temps
+ l'_s_ ne se prononçait pas.
+
+En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition
+est plus aisée à entendre que la première. Le poëte doit considérer
+l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il
+introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses
+parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou
+d'un général d'armée[275], afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il
+veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut
+faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir,
+il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon
+de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge
+n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il
+fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire
+arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un
+agisse à la manière de l'autre, bien qu'il aye quelquefois des
+habitudes et des passions qui conviendroient mieux à l'autre. C'est le
+propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard;
+cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en
+sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou s'il
+vouloit faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendoit se faire
+aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on
+l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur
+sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent
+être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez
+intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition
+du rang.
+
+ [275] Voyez Horace, _Art poétique_, v. 312 et suivants.
+
+La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde
+particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait
+connoître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y
+trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers:
+
+ _Sit Medea ferox invictaque[276]...._
+
+Qui peindroit Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand
+discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposeroit à la risée
+publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont
+beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit
+entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les
+sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées,
+qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poëte, en réservant
+l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable,
+comme je le viens de dire.
+
+ [276] Horace, _Art poétique_, v. 123.--Il s'est ici glissé une
+ singulière faute d'impression dans l'édition de 1660:
+
+ _Sit Medea ferox_ indomptaque....
+
+Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la
+fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au
+commencement:
+
+ _Servetur ad imum
+ Qualis ab incepto processerit, et sibi constet[277]._
+
+L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non-seulement quand
+nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais
+encore lorsqu'en conservant l'égalité au dedans, nous donnons
+l'inégalité au dehors, selon l'occasion[278]. Telle est celle de
+Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue
+dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence[279] du
+Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de
+Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement
+égales[280].
+
+ [277] Horace, _Art poétique_, v. 126, 127.
+
+ [278] VAR. (édit. de 1660-1668): les occasions.
+
+ [279] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): en présence.
+
+ [280] [Grec: Homalôs anômalon], dit Aristote, chap. XV, 5, ce qui
+ littéralement signifie plutôt «également inégal;» mais au fond le
+ sens est le même.
+
+Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant
+ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit _que la tragédie se peut faire
+sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps
+n'en ont point_[281]. Le sens de ce passage est assez malaisé à
+concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme
+est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi,
+constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est
+impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou
+méchant, et qui n'aye[282] quelqu'une de ces autres qualités. Pour
+accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai
+remarqué que ce philosophe dit ensuite que _si un poëte a fait de
+belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a
+fait encore rien par là qui concerne la tragédie_[283]. Cela m'a fait
+considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des
+actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne
+en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et
+l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse
+habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que
+la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même,
+puisqu'elle[284] est le principe des actions, et que les actions sont
+l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour
+agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous
+pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il
+entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs
+sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du
+fait, comme Cléopatre dans le second acte de _Rodogune_, et non pas
+sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son
+premier acte. Car, je le répète encore, faire un poëme de théâtre où
+aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela
+est absolument impossible.
+
+ [281] [Grec: Aneu men praxeôs ouk an genoito tragôdia, aneu de
+ êthôn genoit' an. Hai gar tôn neôn tôn pleist.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. VI, 11.)]
+
+ [282] Tel est le texte de 1660-1668. Dans l'édition de 1682 on
+ lit: «Qu'il n'aye,» ce qui pourrait bien être une faute
+ d'impression.
+
+ [283] [Grec: Ean tis ephexês thê rhêseis êthikas kai lexeis kai
+ dianoias eu pepoiêmenas ou poiêsei ho ên tês tragôdias ergon.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 12.)
+
+ [284] VAR. (édit. de 1660-1668): puisque elle.
+
+Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait
+connoître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter
+d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le
+fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette
+partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les
+troubles de l'esprit, pour en consulter[285], délibérer, exagérer ou
+exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poëte
+dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le
+rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher
+avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il
+fait parler ne sont pas des orateurs.
+
+ [285] VAR. (édit. de 1660-1668): pour consulter.
+
+La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures,
+que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique.
+Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les
+figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et
+élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poëme
+épique, puisque ceux que le poëte fait parler ne sont pas des poëtes.
+
+Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la
+musique de nos poëmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et
+dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour
+remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les[286] machines
+descendent.
+
+ [286] VAR. (édit. de 1660-1668): ces.
+
+La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle,
+de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote
+prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas
+le poëte; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire
+plus qu'il ne m'en a appris.
+
+Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de
+quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. _Le
+prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur;
+l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode,
+ce qui se récite après le dernier chant du choeur[287]._ Voilà tout
+ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de
+ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la
+représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir.
+Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier
+acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier.
+
+ [287] [Grec: Esti de prologos men meros holon tragôdias to pro
+ chorou parodou, epeisodion de meros holon tragôdias to metaxu
+ holôn chorikôn melôn, exodos de meros holon tragôdias meth' ho ouk
+ esti chorou melos.] (Aristote, _Poétique_, chap. XII, 2.)
+
+Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du
+choeur, bien que la version ordinaire porte, _devant la première
+entrée du choeur_, ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans
+beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi
+elles manqueroient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de
+remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la
+difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec [Grec: parodos],
+dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un
+chemin ou place publique, qui étoit le lieu ordinaire où nos anciens
+faisoient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut
+signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend
+lui-même un peu après, en disant que le [Grec: parodos] du choeur
+est la première chose que dit tout le choeur ensemble[288]. Or quand
+le choeur entier disoit quelque chose, il chantoit; et quand il
+parloit sans chanter, il n'y avoit qu'un de ceux dont il étoit composé
+qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors
+tenoit lieu d'acteur, et que ce qu'il disoit servoit à l'action, et
+devoit par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si
+tous ceux qui le composoient, et qui étoient quelquefois jusqu'au
+nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut
+donc rejeter ce premier [Grec: parodos] du choeur, qui est la borne
+du prologue, à la première fois qu'il demeuroit seul sur le théâtre et
+chantoit: jusque-là il n'y étoit introduit que parlant avec un acteur
+par une seule bouche, ou s'il y demeuroit seul sans chanter, il se
+séparoit en deux demi-choeurs, qui ne parloient non plus chacun de
+leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce
+qu'ils disoient, et s'instruire de ce qu'il falloit qu'il apprît pour
+l'intelligence de l'action.
+
+ [288] [Grec: Parodos men hê prôtê lexis holou chorou.] (_Ibid._)
+
+Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention
+d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas
+dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il
+doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour
+l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre
+aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier,
+ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette
+maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours
+gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable
+unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent[289]
+dans le poëme. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement
+dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours
+servis de gens qui survenoient par hasard au cinquième acte, et ne
+seroient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce
+vieillard de Corinthe dans l'_OEdipe_ de Sophocle et de Sénèque, où il
+semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne
+sauroient plus par où en prendre[290], ni quelle posture tenir, s'il
+arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième
+acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en
+faisant dire à OEdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort
+de son père. Ainsi dans _la Veuve_, bien que Célidan ne paroisse qu'au
+troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est
+pas de même des Maures dans _le Cid_, pour lesquels il n'y a aucune
+préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans _le Menteur_
+avoit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette
+édition[291], où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non
+plus par lui.
+
+ [289] Corneille emploie un peu plus loin (p. 44) l'infinitif
+ _concurrer_, pour _concourir_.
+
+ [290] Locution proverbiale. Dans le _Trésor de la langue
+ françoise_ de Nicot: «On n'en sait par où prendre» est expliqué
+ par: _Non pes, non caput apparet_ (on n'aperçoit ni pied ni tête).
+ Nous disons encore dans un sens analogue: «On ne sait où se
+ prendre.»
+
+ [291] Ces mots se trouvent déjà dans l'édition de 1660, et par
+ conséquent Corneille avait fait dès lors dans _le Menteur_ le
+ changement dont il est ici parlé.
+
+Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes
+les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudroit introduire
+d'ailleurs dans le reste du poëme[292]. Encore que souvent il ne donne
+pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du
+sujet, et que tous les acteurs n'y paroissent pas, il suffit qu'on y
+parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paroître ayent besoin de les
+aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne
+se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par
+quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle
+importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que
+par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son
+ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour
+consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui
+console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action
+n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y
+aurois point parlé de Livie dans _Cinna_, j'aurois pu la faire entrer
+au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterois
+qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions
+différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration
+de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont
+aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que
+le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit
+cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été
+besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna
+et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela
+suffit pour faire une surprise très-agréable, de le voir délibérer
+s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré
+contre lui. Cette surprise auroit perdu la moitié de ses grâces s'il
+ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point
+connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans _Don Sanche_,
+le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel
+de celle d'Aragon dans ses États, sont deux choses tout à fait
+différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte,
+et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y
+manquer.
+
+ [292] VAR. (édit. de 1660): Je voudrois donc que le premier acte
+ contînt si bien le fondement de toutes les actions, qu'il fermât
+ la porte à tout le reste.
+
+Ce premier acte s'appeloit prologue du temps d'Aristote, et
+communément on y faisoit l'ouverture du sujet, pour instruire le
+spectateur de tout ce qui s'étoit passé avant le commencement de
+l'action qu'on alloit représenter, et de tout ce qu'il falloit qu'il
+sût pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manière de donner cette
+intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez
+grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par
+qui les spectateurs recevoient cet éclaircissement, et tantôt un de
+ses principaux personnages qui les en instruisoit lui-même, comme dans
+son _Iphigénie_, et dans son _Hélène_, où ces deux héroïnes racontent
+d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir
+aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours.
+
+Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne
+puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce
+soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une
+simple narration. Le monologue d'Émilie, qui ouvre le théâtre dans
+_Cinna_, fait assez connoître qu'Auguste a fait mourir son père, et
+que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui;
+mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose
+Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connoissance. Surtout
+le poëte se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre,
+il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle
+qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il
+pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable si un autre acteur
+apprenoit par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si
+violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'aye personne à qui la
+faire entendre, et je ne le voudrois pas condamner en un autre, mais
+j'aurois de la peine à me le souffrir.
+
+Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un
+prologue détaché, qui se récitoit par un personnage qui n'avoit
+quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'étoit point du tout
+du corps de la pièce. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les
+instruire de ce qui avoit précédé, et amener le sujet jusques au
+premier acte où commençoit l'action.
+
+Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a
+changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses
+envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte
+de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne
+paroissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et
+l'ouverture du sujet[293]. Ils en écoutoient l'histoire, qui leur
+étoit racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en
+faisoit, l'auditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir,
+touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur
+le théâtre[294]. Tels sont Sosie dans son _Andrienne_, et Davus dans
+son _Phormion_, qu'on ne revoit plus après la narration[295], et qui
+ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais
+je voudrois pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent
+encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent
+introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit.
+Pollux dans _Médée_ est de cette nature. Il passe par Corinthe en
+allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason,
+qu'il croyoit en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son
+divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver
+des mains d'Égée, qui l'avoit fait enlever, et raisonne avec le Roi
+sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les
+pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on
+se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi
+que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui.
+
+ [293] VAR. (édit. de 1660): Où s'en doit faire la proposition.
+
+ [294] La fin de la phrase, depuis: «touchant les intérêts,» manque
+ dans l'édition de 1660.
+
+ [295] VAR. (édit. de 1660): après la narration écoutée.
+
+Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de
+machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange
+adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés.
+Dans l'_Andromède_, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour
+éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un
+spectacle magnifique. Le prologue de _la Toison d'or_, sur le mariage
+de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de
+plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je
+ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux
+imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler
+des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand
+accommodement de théâtre.
+
+L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du
+milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont
+hors de la principale[296], et qui lui servent d'un ornement dont elle
+se pourroit passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent
+épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes.
+La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet
+ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime
+pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne
+sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe
+à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de
+Livie, sont de l'action principale; et dans _Héraclius_, ces trois
+actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont
+de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des
+principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourroit se
+passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on
+appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres
+doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à
+l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et
+particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si
+bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les
+autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit _que les
+mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des
+comédiens pour leur donner de l'emploi_[297]. L'Infante du _Cid_ est
+de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce
+texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos
+modernes.
+
+ [296] Voyez la _Poétique_, chap. IV, 15, et XVII, 6.
+
+ [297] [Grec: Toiautai de poiountai hupo men tôn phaulôn poiêtôn
+ di' autous, hupo de tôn agathôn dia tous hupokritas.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. IX, 10.)
+
+Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième
+acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit
+que l'action du poëme dramatique doit[298] être complète. Je n'y
+ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la
+catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est
+possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus,
+et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est
+cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas
+quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt
+n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste,
+qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans
+_la Mariane_, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui
+sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les
+déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'ayent plu
+extraordinairement; mais je ne conseillerois à personne de s'assurer
+sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et
+quoique son auteur[299] eût bien mérité ce beau succès par le grand
+effort d'esprit qu'il avoit fait à peindre les désespoirs de ce
+monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenoit le
+personnage, y contribuoit beaucoup[300].
+
+ [298] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): devoit.
+
+ [299] VAR. (édit. de 1660-1664): Et quoique feu M. Tristan (voyez
+ la note suivante).--Tristan était mort en 1655.
+
+ [300] Cet acteur était Mondory. «Il n'étoit ni grand ni bien fait,
+ dit Tallemant; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de
+ tout à son honneur, et pour faire voir jusqu'où alloit son art, il
+ pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir
+ quatre fois de suite la _Mariamne_. Ils y remarquèrent toujours
+ quelque chose de nouveau; aussi pour dire le vrai, c'étoit son
+ chef-d'oeuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un
+ amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car comme il avoit
+ l'imagination forte, dans le moment il croyoit être quasi ce qu'il
+ représentoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie
+ sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis. Le cardinal de
+ Richelieu l'y obligea une fois, mais il ne put achever.»
+ (_Historiettes_, tome VII, p. 174.)
+
+ Les contemporains ne tarissent pas sur le talent de Mondory dans
+ ce rôle, ni sur l'accident qui vint le frapper au moment où il le
+ remplissait. Le P. Rapin, après avoir parlé, dans ses _Réflexions
+ sur la Poétique_ (IIe partie, chap. XIX), de la singulière folie
+ que causa aux Abdéritains une représentation de l'_Andromède_
+ d'Euripide, ajoute: «On a vu, même dans ces derniers temps,
+ quelque crayon grossier de ces sortes d'impressions que faisoit
+ autrefois la tragédie. Quand Mondory jouoit la _Mariamne_ de
+ Tristan au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rêveur et
+ pensif, faisant réflexion à ce qu'il venoit de voir et pénétré à
+ même temps d'un grand plaisir.» Dans le _Parnasse réformé_ de
+ Guéret, Montfleury rencontrant Tristan l'apostrophe ainsi: «Vous
+ voudriez, je pense, qu'on ne jouât jamais que _Mariamne_ et qu'il
+ mourût toutes les semaines un Mondory à votre service.»
+
+Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et
+les parties du poëme dramatique. Quelques personnes de condition, qui
+peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au
+public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique
+assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volumes, j'ai
+séparé[301] les principales matières en trois Discours, pour leur
+servir de préfaces. Je parle[302] au second des conditions
+particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des
+événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le
+traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le
+troisième[303] sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu.
+Cette entreprise méritoit une longue et très-exacte étude de tous les
+poëmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont
+commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art
+poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me
+résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes
+lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas
+fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût
+fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais
+quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut
+fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je
+connois mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le
+maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à
+ceux que je reprendrois en quelque chose, ou que je ne louerois pas
+assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans
+esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours
+le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme
+peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre
+l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est
+l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire
+ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me
+contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises,
+sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me
+faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire,
+et ne fais point de scrupule de m'y servir[304] souvent des mêmes
+termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres,
+dont peut-être la variété ne diroit par si justement ce que je veux
+dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes
+poëmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se
+conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les
+défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que
+j'y trouverai de moins imparfait. Balzac[305] accorde ce privilége à
+une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire
+d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diroient par vanité. Je ne
+sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour
+n'en désespérer pas.
+
+ [301] On lit dans l'édition de 1660: «Je sépare,» pour «j'ai
+ séparé;» dans l'édition de 1663, qui forme, comme nous l'avons
+ dit, deux volumes in-folio: «Comme ce recueil a été séparé en
+ trois volumes dans l'impression qui s'en est faite in-octavo,
+ j'avois séparé....»
+
+ [302] VAR. (édit. de 1660): Je parlerai.
+
+ [303] VAR. (édit. de 1660): Je réserve pour le troisième à
+ m'expliquer.
+
+ [304] VAR. (édit. de 1660): de me servir.
+
+ [305] VAR. (édit. de 1660-1664): Monsieur de Balzac.--Quand les
+ Discours parurent pour la première fois, en 1660, il n'y avait que
+ cinq ans que Balzac était mort.
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+DE LA TRAGÉDIE
+
+ET DES MOYENS DE LA TRAITER
+
+SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NÉCESSAIRE.
+
+
+Outre les trois utilités du poëme dramatique dont j'ai parlé dans le
+discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce
+recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que _par la pitié et
+la crainte elle purge de semblables passions_[306]. Ce sont les termes
+dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux
+choses: l'une, qu'elle excite[307] la pitié et la crainte; l'autre,
+que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la
+première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et
+de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la
+seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier
+chapitre de ses _Politiques_ un dessein d'en parler fort au long dans
+ce traité[308], et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes
+veulent que nous ne l'ayons pas entier[309], parce que nous n'y voyons
+rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois
+qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire
+effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit
+pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre,
+et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une
+opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à[310] nous.
+
+ [306] [Grec: Di' eleou kai phobou perainousa tên tôn toioutôn
+ pathêmatôn katharsin.] (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.)
+
+ [307] VAR. (édit. de 1660): qu'elle doit exciter.
+
+ [308] [Grec: Ti de legomen tên katharsin, nun men haplôs, palin d'
+ en tois peri Poiêtikês eroumen saphesteron.] (Aristote,
+ _Politique_, liv. VIII, chap. VII.)
+
+ [309] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): tout entier.
+
+ [310] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): jusques à.
+
+_Nous avons pitié_, dit-il, _de ceux que nous voyons souffrir un
+malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne
+nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos
+semblables_[311]. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que
+nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce
+passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont
+se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un
+malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte
+d'un pareil pour nous; cette crainte, au desir de l'éviter; et ce
+desir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la
+passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous
+plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable,
+que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication
+ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce
+philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un
+avec l'autre, que Paul Beni[312] marque jusqu'à[313] douze ou quinze
+opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne.
+Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère
+en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes,
+peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire
+craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que
+n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne
+peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute
+il a entendu trop littéralement ce mot de _nos semblables_, et n'a pas
+assez considéré qu'il n'y avoit point de rois à Athènes, où se
+représentoient les poëmes dont Aristote tire ses exemples, et sur
+lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir
+cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la
+définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si
+rarement, et dont l'utilité se fût restreinte[314] à si peu de
+personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour
+premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de
+sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les
+malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les
+auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions
+dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement
+aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir
+avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à
+l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand
+qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du
+commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne
+l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité
+de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des
+autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez
+illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que
+l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase
+n'étoit qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrois pas la sienne
+indigne d'y paroître, si la pureté de notre scène pouvoit souffrir
+qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que
+l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne
+d'une sainte qui en fut garantie[315].
+
+ [311] [Grec: Eleos men peri ton anaxion, phobos de peri ton
+ homoion.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 2.)
+
+ [312] Paul Beni, littérateur et critique italien, né dans l'île de
+ Candie au milieu du seizième siècle, auteur d'un commentaire sur
+ la _Poétique_ d'Aristote, publié à Padoue en 1613, et à Venise en
+ 1623.
+
+ [313] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à.
+
+ [314] Voyez la note [274] de la page 35. L'édition de 1660 porte:
+ _Restrainte_.
+
+ [315] Corneille songe ici au peu de succès de sa tragédie de
+ _Théodore_ (1645); quant à l'autre sujet dont il parle, sujet tiré
+ de la _Vie de Pélopidas_ (chap. XXXVII-XXXIX) et de la troisième
+ des cinq _Histoires amoureuses_ de Plutarque, et que notre poëte
+ regarde avec raison comme peu convenable pour notre théâtre,
+ Alexandre Hardy l'a traité en 1604, sous ce titre: _Scédase ou
+ l'Hospitalité violée_.
+
+Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette
+crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les
+personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur
+quoi je suppose, ce qui est très-véritable, que notre auditoire n'est
+composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité
+commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte
+vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des
+périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé,
+examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir
+avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection.
+
+En premier lieu, il ne veut point _qu'un homme fort vertueux y tombe
+de la félicité dans le malheur_, et soutient _que cela ne produit ni
+pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait
+injuste_[316]. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec
+[Grec: miaron], qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à
+le rendre par celui d'_abominable_[317]; à quoi j'ajoute qu'un tel
+succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait
+souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce
+sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être
+bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser
+l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la
+compassion, qui lui plairoit s'il la remportoit seule.
+
+ [316] [Grec: Prôton men dêlon hoti oute tous epieikeis andras dei
+ metaballontas phainesthai ex eutuchias eis dustuchian; ou gar
+ phoberon oude eleeinon touto, alla miaron esti.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. XIII, 2.)
+
+ [317] La traduction de Corneille (_tout à fait injuste_) est trop
+ faible en effet. Le vrai sens est: «chose scélérate, abominable,
+ odieuse.»
+
+Il ne veut pas non plus _qu'un méchant homme passe du malheur à la
+félicité, parce que non-seulement il ne peut naître d'un tel succès
+aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce
+sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier
+acteur, à qui notre faveur s'attache_[318]. La chute d'un méchant dans
+le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour
+lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait
+point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous
+ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes,
+et en appréhender une aussi funeste issue.
+
+ [318] [Grec: Oute tous mochthêrous ex atuchias eis eutuchian;
+ atragôdotaton gar touto esti pantôn; ouden gar echei ôn dei; oute
+ gar philanthrôpon oute eleeinon oute phoberon esti.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. XIII, 2.)
+
+Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le
+choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait
+méchant, et qui, par une faute, ou foiblesse humaine, tombe dans un
+malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples OEdipe et
+Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le
+premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père,
+parce qu'il ne le connoît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin
+en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage.
+Néanmoins, comme la signification du mot grec [Grec: hamartêma] peut
+s'étendre à une simple erreur de méconnoissance, telle qu'étoit la
+sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir
+quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous
+corriger sur son exemple.
+
+J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la
+tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je
+l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là
+même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent
+dans _le Cid_, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y
+ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur
+malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'au tant qu'ils sont
+passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette
+foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur
+fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux
+spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner
+une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce
+trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais
+je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien
+peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle
+idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à
+ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte
+au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au
+théâtre, pour reconnoître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette
+crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé
+la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut
+qu'il n'aye parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que
+parce qu'il écrivoit après Platon, qui bannit les poëtes tragiques de
+sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il
+écrivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de
+les bannir des États bien policés, il a voulu trouver cette utilité
+dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la
+raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui
+peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui
+manquoit: la punition des méchantes actions, et la récompense des
+bonnes, n'étoient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons
+rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide,
+hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie
+se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être
+n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les
+conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que
+Robortel ne les trouve que dans le seul _OEdipe_, et soutient que ce
+philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur
+manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées
+de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans _le Cid_,
+mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous
+voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que
+le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée.
+
+L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le
+malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi
+contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils
+n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni
+aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près
+de[319] périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous
+corriger sur leur exemple.
+
+ [319] Plus haut (p. 28), toutes les éditions, de 1660 à 1682,
+ s'accordent à donner, dans le même sens: _prêt de_.
+
+Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte,
+parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne
+sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa
+punition; mais il seroit à propos de mettre quelque distinction entre
+les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une
+violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans
+l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un
+bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien
+amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut
+s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition
+le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu
+de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de
+peur de leur rendre leur bien, comme Cléopatre dans _Rodogune_; mais
+il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent
+qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne
+soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de
+cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe
+qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur
+peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune
+proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est
+ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos
+auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur
+cet exemple.
+
+Cependant, quelque difficulté qu'il y aye à trouver cette purgation
+effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la
+crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons
+qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces
+deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui
+de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence
+toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la
+crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait
+aucune dans _le Cid_, et peut toutefois mieux purger en nous cette
+sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion
+que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de
+ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur
+peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour
+Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de
+tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au
+contraire, il n'en a point pour Cléopatre, ni pour Prusias, ni pour
+Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut
+purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de
+ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au
+préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité
+d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela
+proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable
+d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans
+_Cinna_ peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte
+jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas
+toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute.
+Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit
+aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos
+passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui
+nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple.
+
+Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous
+voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces
+événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais:
+_Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la
+pitié[320] et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est
+pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait
+point naître de pitié_; mais il les rebute, _parce_, dit-il, _qu'ils
+n'excitent ni pitié ni crainte_[321], et nous donne à connoître par là
+que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent
+pas, et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur refuseroit
+point son suffrage. L'exemple d'OEdipe qu'il allègue me confirme dans
+cette pensée. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions
+requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la
+pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui
+le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa
+mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que
+cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination
+blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir,
+et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent
+d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit
+par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est
+certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son
+père et sa mère, à qui l'oracle avoit prédit que cela arriveroit, ne
+l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât[322]. Ainsi
+non-seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette
+crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont
+faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera
+en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors
+de la tragédie.
+
+ [320] Nous avons suivi le texte de 1660 et de 1663, qui nous
+ paraît être la vraie leçon. On lit dans les éditions de 1664,
+ 1668, 1682: «que la pitié.»
+
+ [321] Voyez p. 55 et 56.
+
+ [322] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Si son père et sa mère ne
+ l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivât.
+
+Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière,
+établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien
+à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier
+acteur, comme peut faire Rodrigue dans _le Cid_, et Placide dans
+_Théodore_, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on
+ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux
+sentiments, comme dans _Rodogune_; et même ne porter l'auditeur qu'à
+l'un des deux, comme dans _Polyeucte_, dont la représentation
+n'imprime que de la pitié sans aucune crainte[323]. Cela posé,
+trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe,
+ou du moins quelque favorable interprétation, pour n'être pas obligés
+de condamner beaucoup de poëmes que nous avons vu réussir[324] sur nos
+théâtres.
+
+ [323] On lit ici, dans les éditions de 1660 et de 1663, ce passage
+ retranché dans l'édition de 1664 et dans les suivantes: «Je ne dis
+ pas la même chose de la crainte sans la pitié, parce que je n'en
+ sais point d'exemple, et n'en conçois point d'idée que je puisse
+ croire agréable.»
+
+ [324] Voyez sur l'accord des participes chez Corneille,
+ l'introduction grammaticale placée en tête du _Lexique_.
+
+Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans
+l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus
+d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son
+malheur; il ne veut pas non plus qu'un très-méchant y tombe, parce
+qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire
+craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais
+quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui
+souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui
+qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut
+corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui,
+j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la
+scène des hommes très-vertueux ou très-méchants dans le malheur. En
+voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir,
+parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les théâtres de son temps.
+
+La première est, quand un homme très-vertueux est persécuté par un
+très-méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure
+enveloppé, comme dans _Rodogune_ et dans _Héraclius_, qu'on n'auroit
+pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et
+Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopatre et
+Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est
+point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent,
+parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les
+empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de
+Cléopatre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en
+commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets
+dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme
+très-vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un
+autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation
+sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la
+persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte,
+ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le
+rendroit exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose
+le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la
+vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune.
+On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière
+d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de
+Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de
+la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire
+la même chose de Prusias dans _Nicomède_, et de Valens dans
+_Théodore_. L'un maltraite son fils, bien que très-vertueux, et
+l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais
+tous les deux n'ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au
+crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a
+pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des
+puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devroient braver pour bien
+agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse
+politique.
+
+Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si
+beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne[325] une lumière.
+_Toute action_, dit-il, _se passe, ou entre des amis, ou entre des
+ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un
+ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune
+commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la
+mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un
+indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite
+aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les
+choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache
+aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt
+de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce
+qui convient merveilleusement à la tragédie_[326]. La raison en est
+claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements
+de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes
+agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte
+aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une
+personne qui devroit s'intéresser à sa conservation, et qui
+quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec
+répugnance. Horace et Curiace ne seroient point à plaindre, s'ils
+n'étoient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il étoit
+poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus
+toucheroit beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandoit le
+sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât
+celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne
+sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avoit à se
+défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.
+
+ [325] VAR. (édit. de 1660): nous donne encore.
+
+ [326] [Grec: Anankê de ê philôn einai pros allêlous tas toiautas
+ praxeis, ê echthrôn, ê mêdeterôn. An men oun echthros echthron
+ apokteinê, ouden eleeinon oute poiôn oute mellôn deiknusi, plên
+ kat' auto to pathos; oud' an mêdeterôs echontes. Hotan d' en tais
+ philiais engenêtai ta pathê, oion ei adelphos adelphon, ê huios
+ patera, ê mêtêr huion, ê huios mêtera apokteinei, ê mellei, ê ti
+ allo toiouton dra, tauta zêtêteon.] (Aristote, _Poétique_, chap.
+ XIV, 4.)
+
+C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la
+proximité du sang et[327] les liaisons d'amour ou d'amitié entre le
+persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui
+fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que
+cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont
+je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites,
+non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours
+observée: je ne la vois point dans l'_Ajax_ de Sophocle, ni dans son
+_Philoctète_; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et
+d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci.
+Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies
+parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent
+point soient imparfaites: ce seroit les rendre d'une nécessité
+absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies
+parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus
+touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux
+conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à
+cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien
+qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la
+beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe
+des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre
+agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet.
+
+ [327] _Et_ manque dans l'édition de 1663.
+
+Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut
+considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connoît ou ne le
+connoît pas[328], et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse
+combination[329] de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de
+tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de
+perfection. _On connoît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr
+en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste
+sa mère_; et la moindre espèce est celle-là. _On le fait périr sans le
+connoître, et on le reconnoît avec déplaisir après l'avoir perdu; et
+cela_, dit-il, _ou avant la tragédie, comme OEdipe, ou dans la
+tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse
+blessé_[330], qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir
+jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé,
+selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré
+d'excellence, _quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans
+le connoître, et qu'on le reconnoît assez tôt pour le sauver, comme
+Iphigénie reconnoît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devoit le
+sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui_[331]. Il en cite encore deux
+autres exemples, de Mérope dans _Cresphonte_, et de _Hellé_, dont nous
+ne connoissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la
+quatrième espèce de ceux qui connoissent, entreprennent et n'achèvent
+pas, qu'il dit _avoir quelque chose de méchant, et rien de
+tragique_[332], et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre
+son père dans l'_Antigone_[333], et ne s'en sert que pour se tuer
+lui-même. Mais si cette condamnation n'étoit modifiée, elle
+s'étendroit un peu loin, et envelopperoit non-seulement _le Cid_, mais
+_Cinna_, _Rodogune_, _Héraclius_ et _Nicomède_.
+
+ [328] VAR. (édit. de 1663): le connoît ou ne connoît pas.
+
+ [329] _Combination_, combinaison. Voyez le _Lexique_.
+
+ [330] [Grec: Esti men gar houtô ginesthai tên praxin hôsper hoi
+ palaioi epoioun, eidotas kai ginôskontas, kathaper kai Euripidês
+ epoiêsen apokteinousan tous paidas tên Mêdeian; esti de praxai
+ men, agnoountas de praxai to deinon, eith' usteron anagnôrisai tên
+ philian, hôsper ho Sophokleous Oidipous. Touto men oun exô tou
+ dramatos. En d' autê tê tragôdia, hoion ho'Alkmaiôn ho
+ Astudamantos, ê ho Têlegonos ho en tô Traumatia Odussei.]
+ (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 6.)--Un passage d'Athénée (liv.
+ XIII, p. 562) nous apprend que cette tragédie d'_Ulysse blessé_
+ est de Chérémon.
+
+ [331] [Grec: Eti de triton para tauta ton mellonta poiein ti tôn
+ anêkestôn di' agnoian, anagnôrisai prin poiêsai....legô de hoion
+ en tô Kresphontê hê Meropê mellei ton huion apokteinein,
+ apokteinei de ou, all'anegnôrise, kai en tê Iphigeneia hê adelphê
+ ton adelphon, kai en tê Ellê ho huios tên mêtera ekdidonai mellôn
+ anegnôrise.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 7.)--Il n'est pas
+ besoin de dire qu'il s'agit ici de l'_Iphigénie en Tauride_
+ d'Euripide; quant au _Cresphonte_, c'est sans doute la pièce du
+ même poëte dont nous possédons encore quelques fragments (édit. F.
+ Didot, p. 726); pour l'_Hellé_ on manque tout à fait de
+ renseignements.
+
+ [332] [Grec: To te gar miaron echei, kai ou tragikon.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. XIV, 7.)
+
+ [333] Peut-être Aristote veut-il parler ici de l'_Antigone_
+ d'Euripide, qui ne nous est point parvenue, plutôt que de celle de
+ Sophocle. Toutefois, dans cette dernière aussi, Hémon, après
+ s'être défendu (v. 753) de faire des menaces à Créon, son père,
+ tire l'épée contre lui, et Créon ne lui échappe que par la fuite
+ (v. 1254).
+
+Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la
+personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple
+changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige,
+et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette
+sorte de dénouement pour vicieux[334]; mais quand ils y font de leur
+côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à
+l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de
+fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de
+ceux qu'ils vouloient perdre, il est hors de doute que cela fait une
+tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote
+avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyoit point
+d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'étoit pas la mode de
+sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller
+eux-mêmes de quelque crime, comme Électre, qui se délivre
+d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et
+lui en facilite les moyens.
+
+ [334] Voyez plus haut, p. 28.
+
+L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas
+Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et
+que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un
+combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna
+et son Émilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point
+Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans
+l'impuissance, et qu'il faudroit qu'ils n'eussent aucune teinture
+d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipoit toute leur
+haine. Qu'épargne Cléopatre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas
+pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeuroit le maître,
+Nicomède n'iroit-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui seroit un
+plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine
+de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises[335] sans s'en
+dédire; et ce dernier est forcé de reconnoître son injustice après que
+le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il
+vouloit agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la
+faire réussir.
+
+ [335] VAR. (édit. de 1660-1668): leur entreprise.
+
+Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement,
+pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une
+espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande,
+et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire
+honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce
+philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette
+autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre
+ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience
+à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la
+plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la
+moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père
+y veut perdre son fils sans le connoître, et ne le regarde que comme
+indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou
+pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon
+Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement
+de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne
+périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se
+découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt
+qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez
+vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnoissance arrive,
+elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la
+chose comme on le souhaitoit[336].
+
+ [336] VAR. (édit. de 1660): comme on le souhaite.
+
+Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion
+qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir
+grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la
+catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à
+qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir
+contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme; et de là naissent
+les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et
+redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par
+l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent
+beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa
+personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que _le
+Cid_ ou que _Rodogune_; mais il en doit une partie à Dircé, et ce
+qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.
+
+Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies:
+Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les
+Italiens l'affectent en la plupart de leurs poëmes, et perdent
+quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de
+sentiments pathétiques qui auroient des beautés plus considérables.
+Cela se voit manifestement en _la Mort de Crispe_, faite par un de
+leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli[337], et imprimée
+à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à
+Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne
+reconnoît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette
+pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez
+d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer
+sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin,
+et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de
+choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les
+ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de
+Constantin auroient été bien autres à prononcer un arrêt de mort
+contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa
+préoccupation auroit été bien plus sensible à Crispe de la part d'un
+père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la
+grandeur du crime qu'on lui imposoit, eût en même temps augmenté la
+douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même auroit eu plus de
+combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à
+un adultère; ses remords en auroient été plus animés, et ses
+désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour
+avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le
+P. Stéphonius[338], jésuite, et comme nos anciens ont traité celui
+d'_Hippolyte_; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon
+la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber
+au-dessous de ceux que je viens de nommer.
+
+ [337] J.-B.-Philippe Ghirardelli, né à Rome en 1623, est auteur de
+ deux tragédies: _Ottone_, représenté au palais Panfili, en 1652,
+ et _Il Costantino_, publié à Rome en 1653. Celle-ci est la
+ première tragédie italienne écrite en prose; elle fut
+ très-vivement critiquée par Augustin Favoriti, sous le pseudonyme
+ d'Ippolito Schiri Bandolo. Ghirardelli travailla avec tant
+ d'ardeur à la défense de sa pièce qu'il fut saisi d'une fièvre qui
+ l'emporta le 20 octobre 1653.
+
+ [338] Bernardin Stefoni ou Stefonio, en latin Stefonius, né en
+ 1560, dans la province de Sabine, et entré en 1580 dans la Société
+ de Jésus, composa des tragédies que ses élèves firent représenter
+ avec un grand succès. Son _Crispus_ parut à Rome en 1601.
+ Stefonio, chargé dans les derniers temps de sa vie de l'éducation
+ des princes d'Éste, mourut à Modène le 8 décembre 1620.
+
+Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers
+degrés de perfection pour la tragédie avoit une entière justesse de
+son temps, et en la présence de ses compatriotes[339]; je n'en veux
+point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de
+notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une
+espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point à
+ses Athéniens ne plaît pas également à nos François; et je ne sais
+point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer
+tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a
+écrit de la poétique.
+
+ [339] VAR. (édit. de 1660): devant ses compatriotes.
+
+Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux
+questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si
+le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en
+ceux[340] qu'il tire de l'histoire ou de la fable.
+
+ [340] On lit ainsi dans les éditions de 1660-1668. L'édition de
+ 1682 porte _ce_, qui ne donne pas un sens aussi naturel.
+
+Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenoient si
+peu de liberté, qu'ils arrêtoient leurs tragédies autour de peu de
+familles, parce que ces sortes d'actions étoient arrivées en peu de
+familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur
+fournissoit des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en
+l'autre discours[341]. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein
+pouvoir aux poëtes par ces paroles: _Ils doivent bien user de ce qui
+est reçu, ou inventer eux-mêmes_[342]. Ces termes décideroient la
+question, s'ils n'étoient point si généraux; mais comme il a posé
+trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connoître et les
+diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les
+trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque
+distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant
+plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote,
+pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.
+
+ [341] Voyez ci-dessus, p. 15.
+
+ [342] [Grec: Auton de heuriskein dei, kai tois paradedomenois
+ chrêsthai kalôs.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 5.)
+
+J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de
+faire périr quelqu'un que l'on connoît, soit qu'on achève, soit qu'on
+soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la
+principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la
+fable. Ces entreprises contre[343] des proches ont toujours quelque
+chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont
+pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre;
+et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on
+invente ne peut être de mise.
+
+ [343] VAR. (édit. de 1660): entre.
+
+Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme
+prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le
+reconnoître pour son père ou pour son frère, et en tombe au
+désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable[344], et par conséquent
+on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son
+père ou son frère sans le connoître, est si extraordinaire et si
+éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer
+à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et
+de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les
+marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple
+qu'_OEdipe_; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez
+nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que
+l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé[345], ou
+en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont
+si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux
+discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres.
+Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point
+vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si
+bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à
+le voir sur la scène. Toute la _Métamorphose_ d'Ovide est
+manifestement d'invention; on peut en tirer[346] des sujets de
+tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des
+épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions
+rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme
+Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des
+épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà
+inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans
+leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que
+supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poëte le
+décrit[347].
+
+ [344] Le _que_ manque dans l'édition de 1663, mais c'est
+ évidemment une faute.
+
+ [345] VAR. (édit. de 1660): «Et je ne me souviens point d'en avoir
+ vu chez nos historiens que celui de Thésée, qui fut reconnu par
+ son père comme il étoit prêt de l'empoisonner. Je sais que l'un et
+ l'autre sentent plus la fable que l'histoire et que par conséquent
+ leur aventure peut avoir été inventée.»--Dans les éditions de
+ 1663-1682 le passage relatif à Thésée a été transporté un peu plus
+ loin. Voyez p. 77, note [352], et p. 112, note [416].
+
+ [346] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on en peut tirer.
+
+ [347] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): l'a décrit.
+
+De tels épisodes toutefois ne seroient pas propres à un sujet
+historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueroient de rapport
+avec l'action principale, et seroient moins vraisemblables qu'elle.
+Les apparitions de Vénus et d'Éole ont eu bonne grâce dans
+_Andromède_; mais si j'avois fait descendre Jupiter pour réconcilier
+Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la
+conspiration de Cinna, j'aurois fait révolter tout mon auditoire, et
+cette merveille auroit détruit toute la croyance que le reste de
+l'action auroit obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont
+fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paroissent
+historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne
+les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui
+viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidoient les Athéniens, qui
+étoient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer
+montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter
+en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde
+de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et
+qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivoit pas chez les
+Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à
+plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que
+nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des
+saints que les anciens en avoient pour celle[348] de leur Apollon et
+de leur Mercure: cependant qu'auroit-on dit, si pour démêler Héraclius
+d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange?
+Ce poëme est entre des chrétiens, et cette apparition y auroit eu
+autant de justesse que celle[349] des Dieux de l'antiquité dans ceux
+des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre
+celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour
+en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: _Non
+omnia apud priores meliora, sed nostra quoque ætas multa laudis et
+artium imitanda posteris tulit_[350].
+
+ [348] VAR. (édit. de 1663): celles.
+
+ [349] VAR. (édit. de 1660-1668): celles.
+
+ [350] Nec omnia.... (_Annales_, liv. III, chapitre LV.)--«Tout ne
+ fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus
+ et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles.»
+
+Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connoît
+un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en
+deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne
+pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais.
+
+Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté:
+non-seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable
+et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même
+si ce ne seroit point les bannir du théâtre que d'obliger les poëtes à
+en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette
+nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir été inventés par
+leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en aye prêté
+quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si
+épaisses obscurités, et déterminer si l'_Iphigénie in Tauris_ est de
+l'invention d'Euripide, comme son _Hélène_ et son _Ion_, ou s'il l'a
+prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très-malaisé
+d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements[351] n'arrivent
+que très-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'éclat pour y
+mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son
+père, sur le point qu'il l'alloit faire périr, est le seul dont il me
+souvienne[352]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur
+la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront
+produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de
+l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer
+beaucoup de larmes.
+
+ [351] VAR. (édit. de 1663): de tels événements.
+
+ [352] Dans l'édition de 1660 ce passage relatif à Thésée se trouve
+ plus haut sous une forme un peu différente (voyez p. 74, note 2).
+ C'est à partir de l'édition de 1663 qu'il a été transporté ici.
+
+L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets
+qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes
+assez formels par Aristote, lorsqu'il dit _qu'il ne faut point changer
+les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un
+autre qu'Oreste, ni Ériphyle par un autre qu'Alcméon_[353]. Cette
+décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque
+tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez
+mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir.
+L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est
+besoin d'y suppléer pour remplir le poëme; et même il y a quelque
+apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues
+autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez
+du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge;
+ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions
+l'action principale. Cette falsification seroit cause qu'il
+n'ajouteroit aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit
+aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à
+l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus
+forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de
+preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée
+tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait
+différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que
+ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont
+conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux;
+mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou
+si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de
+la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien
+donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise
+pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon
+de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui
+frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément.
+
+ [353] [Grec: Tous men oun pareilêmmenous muthous luein ouk esti.
+ Legô de oion tên Klutaimnêstran apothanousan hupo tou Orestou, kai
+ tên Eriphulên hupo tou Alkmaiônos.] (Aristote, _Poétique_, chap.
+ XIV, 5.)
+
+C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses
+enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste[354] à la vue du
+peuple[355]. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les
+croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de
+Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la
+même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur:
+
+ _Quæcumque ostendis mihi sic, incredulus odi[356]._
+
+ [354] _Art poétique_, v. 185, 186.
+
+ [355] VAR. (édit. de 1660): devant le peuple.
+
+ [356] Quodcumque.... (Horace, _Art poétique_, v. 188.)
+
+Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur
+dangereuse d'une action historique, je voudrois la faire arriver sans
+la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours
+ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopatre eut tué
+Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son
+retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il[357] en étoit,
+la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse
+fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un
+parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus,
+et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine
+et sa noire perfidie alloient être découvertes, s'empoisonne dans son
+désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en
+leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition
+de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle
+devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des
+hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de
+l'amitié qu'on avoit pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne
+diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce
+changement, puisque Cléopatre périt par le même poison qu'elle
+présente à Antiochus.
+
+ [357] VAR. (édit. de 1660-1668): ce qui.
+
+Phocas étoit un tyran, et sa mort n'étoit pas un crime; cependant il a
+été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère
+que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de
+préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même
+de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat.
+J'ai beaucoup osé dans _Nicomède_: Prusias son père l'avoit voulu
+faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les
+assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit
+ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit
+assassiner lui-même[358]. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et
+après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide,
+j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre maître de la vie de
+ceux qui le persécutoient, sans le faire passer plus avant.
+
+ [358] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Où il lui fit trouver la
+ mort qu'il lui destinoit.
+
+Je ne saurois dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de
+Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne
+doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure
+que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez
+Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle
+est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie[359]. Je
+ne puis même pardonner à Électre, qui passe pour une vertueuse
+opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage
+son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est
+sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avoient droit d'en
+faire autant dans _Rodogune_; mais je n'ai osé leur en donner la
+moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux
+acteurs n'étoit pas de l'usage des anciens[360]; et ces républicains
+avoient une si forte haine des rois, qu'ils voyoient avec plaisir des
+crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à
+notre mode, il faudroit qu'Oreste n'eût dessein que contre Égisthe;
+qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre
+la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de
+son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si
+malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudroit porter à
+cet assassin de son père. Ainsi elle mourroit de la main de son fils,
+comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît
+horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies
+vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeureroit innocent.
+
+ [359] Voyez la fin de l'_Électre_ de Sophocle.
+
+ [360] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de nos anciens.
+
+Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il
+nous apprend que _le pöete n'est pas obligé de traiter les choses
+comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer,
+selon le vraisemblable ou le nécessaire_[361]. Il répète souvent ces
+derniers mots[362], et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y
+suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me
+pardonnera si je m'abuse.
+
+ [361] [Grec: Phaneron de ek tôn eirêmenôn kai hoti ou to ta
+ genomena legein, touto poiêtou ergon estin, all' hoia an genoito,
+ kai ta dunata kata to eikos ê to anankaion.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. IX, 1.)
+
+ [362] Particulièrement au chapitre XV, où ils sont répétés trois
+ fois de suite.
+
+Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse
+d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables
+n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le
+besoin. C'est un privilége qu'il nous donne, et non pas une servitude
+qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous
+pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le
+nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le
+nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de
+celui des deux que nous jugerons le plus à propos.
+
+Cette liberté du poëte se trouve encore en termes plus formels dans le
+vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les
+justifications dont il se peut servir contre la censure: _Il faut_,
+dit-il, _qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et
+qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles
+ont été, ou comme elles ont dû être_[363]; par où il lui donne le
+choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la
+fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: _Si on le
+reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il
+réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute
+de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en
+publie l'opinion commune, comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la
+plus grande partie n'a rien de véritable_. Et un peu plus bas:
+_Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la
+manière qu'il décrit[364]; néanmoins elles se sont passées
+effectivement de cette manière_[365], et par conséquent il est hors de
+faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de
+nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions
+de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre
+d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de
+ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier
+quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions
+faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous
+recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là
+quelque risque d'un plus foible succès; mais nous ne péchons que
+contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas
+contre les règles du théâtre.
+
+ [363] [Grec: Epei gar esti mimêtês ho poiêtês, hôsper an ê
+ zôgraphos ê tis allos eikonopoios, anankê mimeisthai triôn ontôn
+ ton arithmon en ti aei; ê gar hoia ên ê estin, ê hoia phasi kai
+ dokei, ê hoia einai dei.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 1.)
+
+ [364] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): De la manière qu'il les
+ décrit.
+
+ [365] [Grec: Pros de toutois ean epitimatai hoti ouk alêthê, all'
+ hoia dei.... Ei de mêdeterôs, hoti houtô phasin, hoion ta peri
+ theôn.... Isôs de ou beltion men, all' outôs eiche.] (Aristote,
+ _Poétique_, chap. XXV, 6 et 7.)
+
+Je fais une seconde remarque sur ces termes de _vraisemblable_ et de
+_nécessaire_, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce
+philosophe, qui tantôt dit, _selon le nécessaire ou le vraisemblable_,
+et tantôt _selon le vraisemblable ou le nécessaire_. D'où je tire une
+conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le
+vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le
+nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le
+dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis
+aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre,
+et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au
+second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier.
+
+Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au
+nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux
+choses dans les actions qui composent la tragédie. La première
+consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables
+circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles
+ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le
+vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au
+vraisemblable, dans la seconde.
+
+Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant
+qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable,
+sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer
+dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en
+l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons
+parler souvent des personnes dans une place publique[366], qui
+vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre; et je m'assure
+que si on racontoit dans un roman ce que je fais arriver dans _le
+Cid_, dans _Polyeucte_, dans _Pompée_, ou dans _le Menteur_, on lui
+donneroit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée.
+L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu
+nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette
+pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette
+nécessité; et _la Suivante_, _Cinna_, _Théodore_, et _Nicomède_, n'ont
+point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps,
+comme ces autres poëmes.
+
+ [366] Il n'y a sur ce sujet dans le premier Discours qu'un passage
+ fort peu important (voyez p. 41); mais la question est traitée
+ tout au long dans les _Examens_, notamment dans celui de _la
+ Galerie du Palais_.
+
+Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour
+démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes
+gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de
+la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de
+personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans
+action, ou troublent[367] celle des autres. Le roman n'a aucune de ces
+contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il
+leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou
+rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon
+qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela
+tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre[368],
+où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en
+présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments
+l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se
+départir[369] de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune
+raison ni excuse légitime pour s'en écarter.
+
+ [367] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ou ne troublent.
+
+ [368] Ces trois derniers mots manquent dans l'édition de 1660.
+
+ [369] VAR. (édit. de 1660): de s'écarter.
+
+Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout
+dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par
+des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous
+en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas
+tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus
+large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses
+selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une
+autre façon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de
+vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions
+nécessaires.
+
+L'_Horace_ en peut fournir quelques exemples[370]: l'unité de lieu y
+est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisoit un
+roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai
+employées, feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier
+acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la
+famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux
+actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à
+l'ouverture du second, Curiace paroît dans cette même salle pour l'en
+congratuler. Dans le roman, il auroit fait cette congratulation au
+même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la
+famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux
+pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à
+moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de
+leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire
+paroître tous à là fois[371]. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût
+aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y
+mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant
+par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans
+vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait
+vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une
+autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille,
+outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement
+de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur
+chambre, où le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du
+combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs,
+Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient
+entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille
+la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable,
+comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les
+premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même
+chose, et que le roman placeroit ses personnages ailleurs qu'en cette
+salle, s'ils en étoient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin
+de chaque acte.
+
+ [370] VAR. (édit. de 1660): J'anticipe l'examen d'_Horace_ pour en
+ donner des exemples.
+
+ [371] VAR. (édit. de 1660): tout à la fois.
+
+Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une
+action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le
+vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne
+regarde que les actions en elles-mêmes.
+
+Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de
+l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que
+cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce
+qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et
+nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir.
+Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poëme
+s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand
+elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie
+essentielle du poëme, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez
+dans _Cinna_ des exemples[372] de ces deux sortes de liaisons:
+j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre.
+Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour
+qu'il a pour Émilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut
+se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est
+vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La
+bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces
+remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par
+cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce
+que Cinna pouvoit demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui
+est d'épouser Émilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette
+consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet
+nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans
+son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'étoit proposé, et
+par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions
+vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire
+d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable.
+
+ [372] VAR. (édit. de 1660): _Cinna_ peut nous fournir des
+ exemples.
+
+Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et
+du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui
+composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de
+trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent
+l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes
+falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes
+quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les
+dernières doivent toujours être nécessaires.
+
+Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la
+vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. _Tout ce qui
+s'est fait manifestement s'est pu faire_, dit Aristote, _parce que,
+s'il ne s'étoit pu faire, il ne se seroit pas fait_[373]. Ce que nous
+ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a
+pas cette prérogative. _Nous avons une pente naturelle_, ajoute ce
+philosophe, _à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se
+faire_[374]; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la
+vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre
+croyable.
+
+ [373] [Grec: Ta de genomena, phaneron hoti dunata; ou gar an
+ egeneto, ei ên adunata.] (Aristote, _Poétique_, chap. IX, 6.)
+
+ [374] [Grec: Ta men oun mê genomena oupô pisteuomen einai dunata.]
+ (_Ibid._)--Corneille a tort de dire «ajoute;» ces mots viennent
+ dans Aristote avant la citation précédente.
+
+A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa
+pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est _une
+chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni
+manifestement vraie ni manifestement fausse_. On en peut faire deux
+divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en
+ordinaire et extraordinaire.
+
+Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos
+que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le
+particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade,
+compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi
+tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce
+qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César,
+après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence
+avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à
+parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre
+civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se
+réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre.
+
+Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut
+rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y
+peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a
+des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un
+auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois
+un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je
+choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût
+marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté seroit
+toute visible; et c'en seroit une encore plus palpable si je plaçois
+Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un
+même jour. Il y a des choses sur qui le poëte n'a jamais aucun droit.
+Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle
+regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou
+d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou
+les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais
+il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du
+temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les
+noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des
+fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes,
+ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur
+situation étoit dès le commencement du monde; nous devons présumer
+qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque;
+et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes.
+Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris
+fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de
+mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais
+l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux
+autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en
+échappe beaucoup à la connoissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en
+peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les
+lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la
+vie. Je n'en excepte pas même les _Commentaires_ de César, qui
+écrivoit sa propre histoire, et devoit la savoir toute entière. Nous
+savons quels pays arrosoit le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans
+les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être
+rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous
+pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce
+temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et
+d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à
+l'autre. C'est de cette façon, que Barclay en a usé dans son
+_Argenis_[375], où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de
+nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes
+les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son
+invention aussi bien que leurs actions.
+
+ [375] Jean Barclay, né à Pont-à-Mousson en 1582, écrivit à Rome
+ son roman allégorique intitulé _Argenis_, dans lequel il raconte
+ sous des noms supposés les intrigues politiques de la cour de
+ France. Il le dédia à Louis XIII le 1er juillet 1621, et mourut le
+ 12 août suivant.
+
+Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve _le
+poëte excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme
+contre la médecine ou contre l'astrologie_[376]. A quoi je réponds
+_qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but
+de son art, auquel il n'auroit pu arriver autrement_; encore
+avoue-t-il _qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher
+point du tout_[377]. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je
+ferois distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce
+qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre,
+tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et
+les arts sans la connoissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne
+sauroit établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la
+géographie et la chronologie. Comme il ne sauroit représenter aucune
+action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est
+inexcusable s'il fait paroître de l'ignorance dans le choix de ce lieu
+et de ce temps où il la place.
+
+ [376] [Grec: Ei de to proelesthai mê orthôs, alla ton hippon amphô
+ ta dexia probeblêkota ê to ath' hekastên technên hamartêma, oion
+ to kat' iatrikên ê allên technên, hê adunata pepoiêtai hopoiaoun,
+ ou kath'heautên.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 4.)
+
+ [377] [Grec: Prôton men gar, an ta pros autên tên technên adunata
+ pepoiêtai, hêmartêtai. All' orthôs echoi, ei tunchanoi tou telous
+ tou autês.... Ei mentoi to telos ê mallon ê hêtton enedecheto
+ huparchein kai kata tên peri toutôn technên hêmartêtai, ouk
+ orthôs; dei gar, ei endechetai, holôs mêdamê hêmartêsthai.]
+ (_Ibid._, 5.)
+
+Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et
+extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou
+du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une
+action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais
+qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller
+point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui
+servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de
+l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en
+exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps,
+parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui.
+Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable
+extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé
+par un moins subtil que lui; l'autre d'un foible qui se bat contre un
+plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque
+jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus
+foible est la plus équitable[378]. Il semble alors que la justice du
+ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance
+d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui
+s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi
+la victoire du Cid contre le Comte se trouveroit dans la vraisemblance
+extraordinaire, quand elle ne seroit pas vraie. _Il est
+vraisemblable_, dit notre docteur, _que beaucoup de choses arrivent
+contre le vraisemblable_[379]; et puisqu'il avoue par là que ces
+effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerois
+mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le
+nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité.
+
+ [378] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XVIII, 6.
+
+ [379] [Grec: Eikos gar kai para to eikos genesthai.] (Aristote,
+ _Poétique_, chapitre XXV, 17; voyez aussi chap. XVIII, 6.)
+
+On peut m'objecter que le même philosophe dit _qu'au regard de la
+poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible
+incroyable_[380], et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du
+vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit
+manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y
+a des choses impossibles qui sont croyables.
+
+ [380] [Grec: Proaireisthai te dei adunata eikota mallon ê dunata
+ apithana.] (_Ibid._, chap. XXIV, 10.)
+
+Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet
+impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y
+a des choses impossibles en elles-mêmes qui paroissent aisément
+possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une
+autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions
+l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées[381] comme nous
+les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il
+n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles
+paroissent manifestement possibles quand elles sont dans la
+vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de
+l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit
+de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans
+_Nicomède_ est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir
+son père sans le voir, et que ses frères du second lit étoient en
+otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans
+_Héraclius_ ne l'est pas moins, puisqu'il n'étoit pas fils de Maurice,
+et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme
+tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de
+l'Afrique, dont il étoit gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On
+ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux
+tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la
+mettent aisément à quartier[382] pour se plaire à leur représentation,
+parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent
+de la particulière.
+
+ [381] VAR. (édit. de 1660): Se soient passées.
+
+ [382] _Mettre à quartier_, mettre à l'écart, mettre de côté.
+
+Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses
+est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion
+commune, et par cette vieille traditive[383] qui nous a accoutumés à
+en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de
+joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes
+erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente,
+quand le titre du poëme le prépare à n'y voir rien que d'impossible en
+effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite
+qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec
+les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se
+persuader du reste.
+
+ [383] _Traditive_, tradition, chose apprise par tradition.
+
+Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il
+est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote
+parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à
+nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce
+qui regarde la poésie, n'est autre chose que _le besoin du poëte pour
+arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs_. Cette
+définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec
+[Grec: anankaion], qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument
+nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à
+parvenir à quelque chose.
+
+Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la
+variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa
+maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme
+offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont
+besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut
+préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut
+ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur
+dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué
+là-dessus; je n'en dirai pas davantage.
+
+Le but du poëte est de plaire selon les règles de son art. Pour
+plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles
+actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités
+d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière
+par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la
+générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière
+beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit
+jamais les pousser au delà de la vraisemblance extraordinaire, parce
+que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une
+nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que
+d'en parer son poëme contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire
+selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans
+l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue
+et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux
+articles que sur celui des embellissements.
+
+Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans
+l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et
+dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent
+arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de
+violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette
+sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas
+jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter;
+et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire,
+et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osoit s'enhardir à
+les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller
+plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerois en ce
+cas un conseil que peut-être il trouveroit salutaire: c'est de ne
+marquer aucun temps préfix dans son poëme, ni aucun lieu déterminé où
+il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur auroit plus de
+liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'étoit
+point fixée par ces marques; et[384] il pourroit ne s'apercevoir pas
+de cette précipitation, si elles ne l'en faisoient souvenir, et n'y
+appliquoient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti
+d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se
+délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de
+combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit
+dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les
+spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si
+j'avois fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être
+n'y auroit-on pas pris garde.
+
+ [384] Le mot _et_ ne se trouve pas dans l'édition de 1660.
+
+Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de
+presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de
+jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient
+vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: _ou nécessaires_, comme pour
+la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de
+l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes
+communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies,
+qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez
+Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de
+leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont
+mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes
+illustres qu'on y fait paroître; il y entre des batailles, des prises
+de villes, de grands périls, des révolutions d'États; et tout cela va
+malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à
+ce qui se passe sur la scène.
+
+Si vous me demandez jusqu'où[385] peut s'étendre cette liberté qu'a le
+poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la
+considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire
+une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous
+n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilége peut avoir lieu,
+il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou
+moins connus. Il m'étoit beaucoup moins permis dans _Horace_ et dans
+_Pompée_, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans
+_Rodogune_ et dans _Nicomède_, dont peu de gens savoient les noms
+avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y
+peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous
+les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que
+ce qu'on en conserve dans le même poëme. C'est ainsi qu'il faut
+entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement:
+
+ _Ficta voluptatis causa sint proxima veris_[386],
+
+et non pas en porter la signification jusqu'à celles[387] qui peuvent
+trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du
+sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la
+peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours:
+
+ _.... Dabiturque licentia sumpta pudenter_[388].
+
+ [385] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques où.
+
+ [386] Horace, _Art poétique_, v. 338.
+
+ [387] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à celles.
+
+ [388] Horace, _Art poétique_, v. 51.
+
+Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se
+peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point
+besoin de grâce que d'en recevoir.
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+DES TROIS UNITÉS
+
+D'ACTION, DE JOUR, ET DE LIEU.
+
+
+Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre[389]
+que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant
+d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en
+resteroit peu de chose à dire, si je me défendois absolument de
+répéter.
+
+ [389] VAR. (édit. de 1660): de seize pièces de théâtre.
+
+Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste,
+dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des
+principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que
+son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je
+prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et
+plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on
+tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier
+péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un
+second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en
+repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me
+fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls
+attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais
+j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans _Horace_
+et dans _Théodore_, dont il n'est point besoin que le premier tue sa
+soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre
+après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort
+de Polyxène et celle d'Astyanax, dans _la Troade_ de Sénèque, ne font
+la même irrégularité.
+
+En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la
+tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le
+poëte choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et
+une fin; et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui
+aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut
+contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir
+qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le
+calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres
+imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur
+dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin
+de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin
+qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les
+intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne
+paroissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque
+acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui
+qui le suit.
+
+Si vous me demandiez ce que fait Cléopatre dans _Rodogune_, depuis
+qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle
+rejoigne Antiochus au quatrième, je serois bien empêché à vous le
+dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin
+de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour
+régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en
+voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un
+autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après
+l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette
+mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche
+d'exécuter au cinquième.
+
+Dans _le Menteur_, tout l'intervalle du troisième au quatrième
+vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos
+n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes,
+parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par
+le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et
+dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à
+quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même
+si elle se montre.
+
+Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font
+les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends
+pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais
+seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin
+que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence
+de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien
+de ce qu'a fait Cléopatre depuis le second acte jusques au quatrième,
+parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important
+pour l'action principale que je prépare; mais je fais connoître, dès
+le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle
+d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait
+une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le
+poëte n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions
+particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui
+lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du
+spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles
+produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et
+cacher les autres derrière la scène, pour les faire connoître au
+spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de
+l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent
+avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites
+par celles qui les précèdent, et que toutes ayent leur source dans la
+protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie
+dès le premier Discours[390], bien qu'elle soit nouvelle et contre
+l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En
+voici le premier: _Il y a grande différence_, dit-il, _entre les
+événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent
+les uns à cause des autres_[391]. Les Maures viennent dans _le Cid_
+après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le
+pêcheur vient dans _Don Sanche_ après qu'on soupçonne Carlos d'être le
+prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous
+les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel,
+et porte en termes exprès, _que tout ce qui se passe dans la tragédie
+doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a
+précédé_[392].
+
+ [390] Voyez plus haut, p. 42 et suivantes.
+
+ [391] [Grec: Diapherei gar polu ginesthai tade dia tade, ê meta
+ tade.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)
+
+ [392] [Grec: Tauta de dei ginesthai ex autês tês sustaseôs tou
+ muthou, hôste ek tôn progegenêmenôn sumbainein ê ex anankês ê kata
+ to eikos ginesthai tauta.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)
+
+La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de
+chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de _la
+Suivante_, est un grand ornement dans un poëme, et qui sert beaucoup à
+former une continuité d'action par la continuité de la représentation;
+mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens
+ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs
+actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendoit
+bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons
+quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples
+du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'_Ajax_,
+dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la
+scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du
+troisième acte de _l'Eunuque_ de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a
+aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre
+quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour
+modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus
+négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur
+celles de Buchanan[393], de Grotius[394] et de Heinsius[395], dont
+j'ai parlé dans l'examen de _Polyeucte_, pour en demeurer d'accord.
+Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauroient
+plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil
+et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y aye pu faire
+de réflexion. Le quatrième acte de _Cinna_ demeure au-dessous des
+autres par ce manquement; et ce qui n'étoit point une règle autrefois
+l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique.
+
+ [393] George Buchanan, poëte et historien, né en 1506 à Kilkerne,
+ en Écosse, mort à Édimbourg, le 28 septembre 1582, est auteur de
+ deux tragédies latines: un _Jephté_ qu'il dédia en 1554 au
+ maréchal de Brissac, et qui fut traduit par Pierre Brinon,
+ conseiller au Parlement de Normandie, et divisé par lui en sept
+ actes, et un _Saint Jean-Baptiste_.
+
+ [394] Grotius, dont le véritable nom est Hugues de Groot, né à
+ Delft le 10 avril 1583 et mort dans la nuit du 28 au 29 août 1645,
+ est célèbre comme érudit et comme publiciste. Il a écrit trois
+ tragédies latines: la première sur la chute d'Adam, _Adamus
+ exsul_; la seconde sur la Passion, _Christus patiens_; la
+ troisième sur l'élévation de Joseph, _Sophompaneas_, c'est-à-dire
+ le Sauveur du monde.
+
+ [395] Daniel Heinsius, illustre philologue, né à Gand en 1580,
+ mort à Leyde le 23 février 1665, est auteur d'un _Herodes
+ infanticida_, vivement critiqué par Balzac, mais qui n'en fut pas
+ moins fort admiré.
+
+J'ai parlé de trois sortes de liaisons dans cet examen de _la
+Suivante_: j'ai montré aversion pour celles de bruit, indulgence pour
+celles de vue, estime pour celles de présence et de discours; et dans
+ces dernières j'ai confondu deux choses qui méritent d'être séparées.
+Celles qui sont de présence et de discours ensemble ont sans doute
+toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de
+discours sans présence, et de présence sans discours, qui ne sont pas
+dans le même degré. Un acteur qui parle à un autre d'un lieu caché,
+sans se montrer, fait une liaison de discours sans présence, qui ne
+laisse pas d'être fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme
+qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux
+qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui
+souvent a mauvaise grâce, et tombe dans une affectation mendiée,
+plutôt pour remplir ce nouvel usage qui passe en précepte, que pour
+aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisième acte
+de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la
+réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de
+ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre,
+seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopatre.
+Ammon[396] fait la même chose au quatrième d'_Andromède_, en faveur de
+Phinée, qui se retire à la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit
+arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les
+scènes, où ils ont si peu de part qu'ils n'y sont comptés pour rien.
+Autre chose est quand ils se tiennent cachés pour s'instruire de
+quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui
+croient n'être entendus de personne; car alors l'intérêt qu'ils ont à
+ce qui se dit, joint à une curiosité raisonnable d'apprendre ce qu'ils
+ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action
+malgré leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achorée
+mêlent une présence si froide aux scènes qu'ils écoutent, qu'à ne rien
+déguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de
+prétexte, ils ne s'arrêtent que pour les lier avec celles qui les
+précèdent, tant l'une et l'autre pièce s'en peut aisément passer.
+
+ [396] Dans les éditions publiées par Pierre Corneille on lit ici
+ et un peu plus loin, au lieu de ce nom, celui de Timante, autre
+ personnage d'_Andromède_; mais c'est par suite d'une confusion
+ évidente. Elle n'a pas échappé à Thomas Corneille; en 1692 il a
+ corrigé ce passage, et son texte a été suivi par tous les
+ éditeurs.
+
+Bien que l'action du poëme dramatique doive avoir son unité, il y faut
+considérer deux parties: le noeud et le dénouement. _Le noeud est
+composé_, selon Aristote, _en partie de ce qui s'est passé hors du
+théâtre avant le commencement de l'action qu'on y décrit et en partie
+de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénouement_. _Le
+changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux
+parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement
+avec ce qui le suit regarde l'autre[397]._ Le noeud dépend
+entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poëte; et
+l'on n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses
+selon le vraisemblable ou le nécessaire, dont j'ai parlé dans le
+second Discours; à quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins
+qu'il lui est possible de choses arrivées avant l'action qui se
+représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne
+sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est
+obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans
+auparavant[398], pour comprendre ce qu'il voit représenter; mais
+celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le
+théâtre, depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet,
+parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie
+de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant
+d'illustres suffrages à _Cinna_ pour le mettre au-dessus de ce que
+j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il
+fait de sa conspiration à Émilie étant plutôt un ornement qui
+chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction nécessaire de
+particularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire
+pour l'intelligence de la suite. Émilie leur fait assez connoître dans
+les deux premières scènes qu'il conspiroit contre Auguste en sa
+faveur; et quand Cinna lui diroit tout simplement que les conjurés
+sont prêts au lendemain, il avanceroit autant pour l'action que par
+les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a
+dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intrigues qui
+commencent dès la naissance du héros, comme celui d'_Héraclius_; mais
+ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à
+l'attention du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un
+plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent.
+
+ [397] [Grec: Ta men exôthen kai enia tôn esôthen pollakis hê
+ desis, to de loipon hê lusis. Legô de desin men einai tên ap'
+ archês mechri toutou tou merous o eschaton estin, ex hou
+ metabainei eis dustuchian ê eis eutuchian, lusin de tên apo tês
+ archês tês metabaseôs mechri telous.] (Aristote, _Poétique_,
+ chapitre XVIII, 1.)
+
+ [398] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de ce qui s'est fait il y a
+ dix ou douze ans.
+
+Dans le dénouement je trouve deux choses à éviter, le simple
+changement de volonté, et la machine. Il n'y a pas grand artifice à
+finir un poëme, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des
+premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans
+aucun événement notable qui l'y oblige: j'en ai parlé au premier
+Discours[399], et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus
+d'adresse quand elle ne sert qu'à faire descendre un Dieu pour
+accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus
+comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'_Oreste_: ce
+prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de
+Clytemnestre, et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et
+d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en
+faire autant de l'autre, si on ne révoque l'arrêt prononcé contre eux.
+Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse
+que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne
+qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Électre; et de peur que la mort
+d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione
+épousât Oreste qui venoit de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle
+n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au
+ciel dans l'instant qu'ils pensoient la tuer. Cette sorte de machine
+est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste
+de la pièce, et fait un dénouement vicieux. Mais je trouve un peu de
+rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont
+Médée se sert pour s'enfuir de Corinthe après la vengeance qu'elle a
+prise de Créon. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que
+de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapporté dans le poëme des
+actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après
+ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son
+père Éson depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux
+invisibles au présent qu'elle a fait à Créuse, ce char volant n'est
+point hors de la vraisemblance; et ce poëme n'a point besoin d'autre
+préparation pour cet effet extraordinaire. Sénèque lui en donne une
+par ce vers, que Médée dit à sa nourrice:
+
+ _Tuum quoque ipsa corpus hinc mecum aveham_[400];
+
+et moi, par celui-ci qu'elle dit à Égée:
+
+ Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[401].
+
+Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune
+précaution, peut être juste, et ne retomber ni sur Sénèque, ni sur
+moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier
+sur cet article.
+
+ [399] Voyez plus haut, p. 28.
+
+ [400] Vers 974.
+
+ [401] Vers 1279.
+
+De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une
+portion, mais non pas si égale qu'on n'en réserve plus pour le dernier
+que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier
+qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier
+que[402] peindre les moeurs des personnages, et marquer à quel point
+ils en sont de l'histoire qu'on va représenter[403]. Aristote n'en
+prescrit point le nombre; Horace le borne à cinq; et bien qu'il
+défende d'y en mettre moins[404], les Espagnols s'opiniâtrent à
+l'arrêter à trois, et les Italiens font souvent la même chose. Les
+Grecs les distinguoient par le chant du choeur, et comme je trouve
+lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poëmes ils le faisoient
+chanter plus de quatre fois, je ne voudrois pas répondre qu'ils ne les
+poussassent jamais au delà de cinq. Cette manière de les distinguer
+étoit plus incommode que la nôtre; car ou l'on prêtoit attention à ce
+que chantoit le choeur, ou l'on n'y en prêtoit point: si l'on y en
+prêtoit, l'esprit de l'auditeur étoit trop tendu, et n'avoit aucun
+moment pour se délasser; si l'on n'y en prêtoit point, son attention
+étoit trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte
+commençoit, il avoit besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en
+son imagination ce qu'il avoit déjà vu[405], et en quel point l'action
+étoit demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités:
+l'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit
+même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui
+a plu ou déplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les
+idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point
+besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention.
+
+ [402] VAR. (édit. de 1660-1664): On peut même n'y faire autre
+ chose que, etc.
+
+ [403] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Qu'on va représenter et qui
+ a quelquefois commencé longtemps auparavant.
+
+ [404] _Neve minor, neu sit quinto productior actu
+ Fabula...._
+ (Horace, _Art poétique_, v. 189, 190.)
+
+ [405] VAR. (édit. de 1660-1664): Il avoit besoin d'un effort
+ d'esprit pour y rappeler ce qu'il avoit déjà vu.
+
+Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle; mais
+comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui
+proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou
+moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour
+employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut,
+s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque
+acteur; surtout pour la sortie je tiens cette règle indispensable, et
+il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du
+théâtre seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire.
+
+Je ne serois pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend
+l'acteur; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet
+de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne
+de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre
+raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez
+lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
+sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer
+_Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est
+présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la
+nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le
+théâtre pour y venir. Ainsi je dispenserois volontiers de cette
+rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les
+autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y
+doit entrer qui n'aye sujet de parler à lui, ou du moins qui
+n'ait[406] lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout
+lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie,
+soit dans la tragédie, il doit absolument ou faire juger qu'il
+reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le
+second acte[407] et Julie dans le troisième de la même pièce, ou
+donner raison en rentrant pourquoi il revient sitôt.
+
+ [406] Ici, contre l'usage le plus ordinaire de Corneille, on lit
+ _ait_, au lieu de la forme _aye_, qui est à la ligne précédente.
+ Le mot est imprimé de même, avec cette double orthographe _aye_ et
+ _ait_, dans les éditions de 1660-1668.
+
+ [407] VAR. (édit. de 1660): le deuxième acte.
+
+Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire
+sans le secours des comédiens, et hors de la représentation[408]. Pour
+faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit
+que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire
+pour la concevoir et se la représenter[409] lui-même dans son esprit
+diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serois d'avis
+que le poëte prît grand soin de marquer à la marge[410] les menues
+actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur
+ôteroient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravaloit à les
+exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre; mais sur le
+livre on seroit assez souvent réduit à deviner, et quelquefois même on
+pourroit deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites
+choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut
+m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqué, ils nous laissent beaucoup
+d'obscurités dans leurs poëmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui
+puissent développer; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout toutes
+les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre
+entièrement leur méthode, il ne faudroit mettre aucune distinction
+d'actes ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent
+cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à
+la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou
+s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni
+leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la
+marge[411].
+
+ [408] Voyez le chapitre XXVI de la _Poétique_.
+
+ [409] VAR. (édit. de 1660-1664): et la représenter.
+
+ [410] Ces indications se trouvent effectivement imprimées à la
+ marge dans la plupart des premières éditions des pièces séparées
+ et dans l'édition in-folio du _Théâtre_ de Corneille (1663).
+
+ [411] En général Corneille a plus développé ces indications de
+ mise en scène dans la première édition de chacune de ses pièces
+ que dans les réimpressions qu'il en a faites.
+
+Nous avons encore une autre raison particulière de ne pas négliger ce
+petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos
+pièces entre les mains des comédiens qui courent les provinces[412],
+que nous ne pouvons avertir que par là de ce qu'ils ont à faire, et
+qui feroient d'étranges contre-temps, si nous ne leur aidions par ces
+notes. Ils se trouveroient bien embarrassés au cinquième acte des
+pièces qui finissent heureusement, et où nous rassemblons tous les
+acteurs sur notre théâtre; ce que ne faisoient pas les anciens: ils
+diroient souvent à l'un ce qui s'adresse à l'autre, principalement
+quand il faut que le même acteur parle à trois ou quatre l'un après
+l'autre. Quand il y a quelque commandement à faire à l'oreille, comme
+celui de Cléopatre à Laonice pour lui aller querir du poison[413], il
+faudroit un _a parte_ pour l'exprimer en vers, si l'on se vouloit
+passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus
+insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen
+de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragédie soit aussi
+belle à la lecture qu'à la représentation, en rendant facile à
+l'imagination du lecteur tout ce que le théâtre présente à la vue des
+spectateurs.
+
+ [412] VAR. (édit. de 1660): des comédiens des provinces.
+
+ [413] Voyez la scène III du Ve acte de _Rodogune_.
+
+La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote,
+_que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du
+soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup_[414]. Ces paroles
+donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues
+d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de
+douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans
+considérables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés
+à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois
+les vingt-quatre heures entières, mais je me servirois même de la
+licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les
+pousserois sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en
+droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre[415] les rigueurs,
+_odia restringenda, favores ampliandi_; et je trouve qu'un auteur est
+assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos
+anciens d'aller jusqu'à l'impossible. Euripide, dans _les
+Suppliantes_, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une
+bataille devant les murs de Thèbes, qui en étoient éloignés de douze
+ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis
+qu'il est parti jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit
+de sa victoire, Éthra et le choeur n'ont que trente-six vers à
+dire[416]. C'est assez bien employé[417] un temps si court. Eschyle
+fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre.
+Il étoit demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitôt que
+cette ville seroit prise, il le lui feroit savoir par des flambeaux
+disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumeroit
+incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et
+ainsi du reste; et par ce moyen elle devoit apprendre cette grande
+nouvelle dès la même nuit. Cependant à peine l'a-t-elle apprise par
+ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le
+navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire[418], aye
+été aussi vite, que l'oeil à découvrir ces lumières. _Le Cid_ et
+_Pompée_, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés
+de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque
+chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités.
+
+ [414] [Grec: Hê men gar hoti malista peiratai hupo mian periodon
+ hêliou einai ê mikron exallattein.] (Aristote, _Poétique_, chap.
+ V, 4.)
+
+ [415] Dans ce passage _restreindre_ est écrit ainsi; mais dans
+ l'édition de 1663 il y a _rétraindre_, comme plus haut (voyez p.
+ 35 et note 2).
+
+ [416] Voyez _les Suppliantes_ d'Euripide, v. 598-634. Du reste
+ Éthra ne dit rien et ne fait qu'écouter le choeur divisé en deux
+ parties.
+
+ [417] C'est le texte de toutes les éditions données par P.
+ Corneille et encore de celle qui a été publiée par son frère en
+ 1692.
+
+ [418] Corneille a bonne mémoire: le héraut qui précède Agamemnon
+ et annonce sa venue raconte assez longuement la tempête à laquelle
+ il a échappé. Voyez l'_Agamemnon_ d'Eschyle, v. 650 et suivants.
+
+Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et
+auroient raison, si elle n'étoit fondée que sur l'autorité d'Aristote;
+mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui
+sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou pour en mieux
+parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute
+que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent
+mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et
+ressembleroient parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en
+demandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point
+ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du
+poëme dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa
+représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il
+se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois
+pas que _Rodogune_ en demande guère davantage, et peut-être qu'elles
+suffiroient pour _Cinna_. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces
+deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de
+beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le déréglement, et
+de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'aye plus ses
+dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection.
+
+Surtout je voudrois laisser cette durée à l'imagination des auditeurs,
+et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en
+avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu
+forcée comme au _Cid_, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de
+cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poëme
+par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à
+l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au
+troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une
+affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la
+possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le
+puisse trouver aisément, si on[419] y veut prendre garde, sans y
+appliquer l'esprit malgré soi[420]. Dans les actions même qui n'ont
+point plus de durée que la représentation, cela seroit de mauvaise
+grâce si l'on marquoit d'acte en acte qu'il s'est passé une demie
+heure[421] de l'un à l'autre.
+
+ [419] VAR. (édit. de 1668): si l'on.
+
+ [420] VAR. (édit. de 1660-1664): Qui ne fait que l'importuner....
+ et qu'il le puisse trouver aisément, s'il y veut prendre garde,
+ sans y appliquer son esprit malgré lui.--Le changement fait en
+ 1682 était une correction nécessaire; dans les premières éditions
+ de ce discours, Corneille avait construit la phrase comme si, au
+ commencement du paragraphe, il avait employé le mot _auditeur_ au
+ singulier, et non au pluriel.
+
+ [421] Telle est l'orthographe de Corneille. Voyez le _Lexique_.
+
+Je répète ce que j'ai dit ailleurs[422], que quand nous prenons un
+temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il
+faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que
+chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en
+consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle;
+car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime
+toutefois que le cinquième, par un privilége particulier, a quelque
+droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action
+qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa
+représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans
+l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui
+sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y
+demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et
+semble demeurer sans action[423]. Il est hors de doute que depuis que
+Phocas est sorti au cinquième d'_Héraclius_ jusqu'à ce qu'Amyntas
+vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait
+derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian
+et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius,
+dans celui de _Nicomède_, n'ont pas tout le loisir dont ils auroient
+besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à
+la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre
+contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de
+Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule
+de cette précipitation, dont peut-être on trouveroit plusieurs
+exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me
+fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'_Andrienne_.
+Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire
+sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de
+sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle
+à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette
+entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent
+sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne sauroit donner
+tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et
+non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter
+à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette
+inconnue.
+
+ [422] Dans l'_Examen_ de _Mélite_ (p. 141), qui précède le présent
+ Discours dans les éditions données par Corneille. Voyez la note 1
+ de la p. 13.
+
+ [423] VAR. (édit. de 1660): sans actions.
+
+Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le
+théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans
+_Cinna_ et dans _Rodogune_, le cinquième acte n'a point besoin de ce
+privilége, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive
+pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il
+est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il
+ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en
+est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie,
+on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon,
+qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en
+est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise:
+l'attention est épuisée, et il faut finir.
+
+Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action
+tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse
+connoître par narration, ou par quelque autre manière plus
+artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y
+en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il
+faut éclaircir, comme _OEdipe_. Je ne répéterai point que, moins on se
+charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de
+gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans
+demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je
+ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix
+d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en
+présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait
+jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui
+d'_Horace_[425], où deux peuples devoient décider de leur empire par
+une bataille; celui de _Rodogune_[426], d'_Andromède_, et de _Don
+Sanche_. Dans _Rodogune_, c'est un jour choisi par deux souverains
+pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour
+une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour
+l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit
+d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le
+succès de leur amour. Celui d'_Andromède_ et de _Don Sanche_ ne sont
+pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire[427], les
+occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes
+ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le
+hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les
+aye destinés de longue main.
+
+ [424] VAR. (édit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes.
+
+ [425] VAR. (édit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature
+ que celui d'_Horace_, etc.
+
+ [426] Devant les mots: «Celui de _Rodogune_, etc.,» l'édition de
+ 1660 ajoute: «Ce dernier (volume) en a trois, celui de _Rodogune_,
+ etc.»
+
+ [427] VAR. (édit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire.
+
+Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans
+Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que
+la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de
+jour[428], et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où
+un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion
+est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste,
+les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen[429].
+Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce
+qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en
+effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre
+qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle,
+suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si
+malaisé, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de nécessité
+trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je
+l'ai fait voir exact dans _Horace_, dans _Polyeucte_ et dans _Pompée_;
+mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans
+_Polyeucte_, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amitié l'une
+pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être
+toujours ensemble, comme dans l'_Horace_, ou qu'il leur puisse arriver
+comme dans _Pompée_, où l'empressement de la curiosité naturelle fait
+sortir de leurs appartements Cléopatre au second acte, et Cornélie au
+cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi
+au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même
+dans _Rodogune_: Cléopatre et elle ont des intérêts trop divers pour
+expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrois en
+dire ce que j'ai dit de _Cinna_, où en général tout se passe dans
+Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié
+chez Émilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie
+seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de
+Cléopatre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième
+peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que
+Cléopatre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y seroit mal placé.
+Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse
+être présent. La même chose se rencontre dans _Héraclius_. Le premier
+acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez
+Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut
+achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans
+l'appartement de cette princesse de la perte de son frère.
+
+ [428] Nous avons adopté la leçon des éditions de 1660-1668; elle
+ nous paraît préférable à celle de l'édition de 1682, où on lit:
+ «l'unité du jour.»
+
+ [429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste,
+ car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait
+ alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve
+ le passage suivant d'un placard publié par M. Ph. Salmon dans les
+ _Archives du bibliophile_ du libraire Claudin (8e année, 1860, nº
+ 33, p. 357):
+
+ «De par le Roi,
+
+ «On fait à savoir que les coches et carrosses de Paris à Rouen, et
+ de Rouen à Paris, logent présentement à la rue Saint-Denis devant
+ l'Hôtel Saint-Chaumont où pend pour enseigne _l'image sainte
+ Marguerite_; et à Rouen à la _Truie qui file_ rue Martainville. Et
+ commenceront les premiers départs le vingt-troisième mars mil six
+ cent quarante-sept, cinq heures du matin précisément, pour arriver
+ aux dits lieux en deux jours.
+
+ [430] VAR. (édit. de 1660-1668): pour ne dire impossible.
+
+Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique,
+donnoient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies.
+Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son _Ajax_, qui sort du
+théâtre afin de trouver[431] un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à
+la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue
+n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est
+sorti que pour en choisir un autre.
+
+ [431] VAR. (édit. de 1660-1668): afin de chercher.
+
+Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les
+princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et
+l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais
+ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs
+secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre
+accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans
+tous nos poëmes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de
+ceux que nous voyons réussir avec éclat.
+
+Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est
+possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de
+sujets, j'accorderois très-volontiers que ce qu'on feroit passer en
+une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse
+que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela seroit un
+peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers
+enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de _Cinna_ ne
+sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son
+palais, et tantôt la maison d'Émilie. _Le Menteur_ a les Tuileries et
+la place Royale dans Paris, et _la Suite_ fait voir la prison et le
+logis de Mélisse dans Lyon. _Le Cid_ multiplie encore davantage les
+lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de
+scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la
+maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi,
+et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans
+doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en
+quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je
+voudrois qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât[432]
+dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait
+dans les trois premiers de _Cinna_; l'autre, que ces deux lieux
+n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux
+ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux
+sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela
+aideroit à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la
+diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion
+malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la
+plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter.
+Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas
+chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le
+reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans _le
+Menteur_ et _la Suite_, où les différentes décorations font
+reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait[433].
+
+ [432] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on n'en changeât.
+
+ [433] Le mot est écrit ainsi dans toutes les éditions, de 1660 à
+ 1682.
+
+Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas
+vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils
+sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes
+qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui
+la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la
+vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le
+quatrième acte de _Rodogune_, et le troisième d'_Héraclius_, où j'ai
+déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui
+parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des
+fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des
+fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni
+l'appartement de Cléopatre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui
+porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans
+_Héraclius_; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers
+appartements, à qui j'attribuerois deux priviléges: l'un, que chacun
+de ceux qui y parleroient fût présumé y parler avec le même secret que
+s'il étoit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre
+commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le
+théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à
+eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer
+cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des
+scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice,
+qu'elle devroit mander pour parler à elle; et dans le quatrième
+Cléopatre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir
+Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit
+aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette
+princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première
+scène fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce
+tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu.
+
+ [434] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): nos.
+
+Beaucoup de mes pièces[435] en manqueront si l'on ne veut point
+admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir,
+quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je
+n'ai pu y en réduire que trois: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompée_. Si
+je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore
+davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène
+avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs
+d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou douze poëmes de
+cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore
+plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience
+quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses
+elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions,
+ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de
+l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec
+les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en
+trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre
+lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les
+miens[436].
+
+ [435] VAR. (édit. de 1660): toutes les pièces de ce volume.
+
+ [436] Dans l'édition de 1660, le Discours se termine par le
+ paragraphe suivant: «Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la
+ page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume
+ (voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mépris, et ai cité
+ pour un sujet de tragédie de la seconde espèce, comme _OEdipe_,
+ l'exemple de Thésée, qui manifestement se doit ranger entre ceux
+ de la troisième, tels que l'_Iphigénie in Tauris_. C'est un effet
+ d'un peu de précipitation, qui ne rompt point le raisonnement en
+ ce lieu-là; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il
+ ne s'y méprenne pas comme moi.»
+
+
+
+
+MÉLITE
+
+COMÉDIE
+
+1629
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+ J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande,
+ Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
+ Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
+ Mon bonheur commença quand mon âme fut prise,
+ Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise;
+ Charmé de deux beaux yeux, _mon vers charma la cour_,
+ Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.
+
+
+Si l'on rapproche de ces vers de l'_Excuse à Ariste_ le passage
+suivant de l'examen de _Mélite_, où Corneille dit en parlant du succès
+de sa pièce: «Il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau
+jusqu'alors et _me fit connoître à la cour_;» il devient
+très-vraisemblable, par le propre témoignage du poëte, que son premier
+amour lui inspira sa première comédie.
+
+Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de détails plus
+précis et de circonstances plus nombreuses à mesure qu'on s'est
+éloigné davantage de l'époque à laquelle elle semble appartenir,
+non-seulement _Mélite_ serait due à l'influence de l'amante de
+Corneille, mais elle renfermerait le récit exact de sa passion et
+deviendrait de la sorte un précieux élément de sa biographie.
+
+Dans l'impossibilité où nous sommes de distinguer ici le vrai du faux,
+nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manière dont s'est
+formée cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou
+moins loin, selon sa témérité personnelle, sur la foi des guides que
+nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude.
+
+Les _Nouvelles de la république des lettres_ de janvier 1685[437]
+contiennent un éloge de Corneille, où cette anecdote est déjà indiquée
+en ces termes: «Il ne songeoit à rien moins qu'à la poësie, et il
+ignoroit lui-même le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il
+lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire
+une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité.»
+
+ [437] Article X, p. 89.
+
+Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frère, s'exprime ainsi, dans
+son _Dictionnaire géographique_, au mot _Rouen_: «Une aventure galante
+lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un
+sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.»
+
+Nous arrivons enfin au récit le plus détaillé et le plus généralement
+répandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destinée par
+Fontenelle à faire partie d'une _Histoire du théâtre françois_, et
+composée par lui dans sa jeunesse, mais publiée pour la première fois
+en 1729 par d'Olivet, à la suite de l'_Histoire de l'Académie_ de
+Pellisson: «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de
+la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit
+plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita
+dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce
+léger sujet il fit la comédie de _Mélite_.» En publiant lui-même, en
+1742, son _Histoire du théâtre françois_, Fontenelle ajouta: «La
+demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de _Mélite_, nom
+glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut
+son amant.»
+
+Dans un manuscrit de 1720, intitulé _Athenæ Normannorum veteres ac
+recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia_, conservé à
+la Bibliothèque de Caen sous le nº 55, et dont je dois la
+connaissance à M. Eugène Chatel, archiviste du Calvados, on lit
+l'article suivant sur Mélite: «_Melita_, nomen foeminæ cujusdam
+nobilis rothomageæ.»
+
+L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand
+nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que
+sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la
+Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le
+nº 57, «_Le Moréri des Normands_, en deux tomes, par Joseph-André
+Guiot de Rouen, _Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X
+volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses
+illustres_,» nous fait connaître son nom réel.
+
+Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup
+de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie
+Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans
+cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent
+de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après
+quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille
+à faire la comédie de _Mélite_, anagramme du nom de sa maîtresse.»
+
+«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses _Nouveaux détails sur
+Pierre Corneille_ publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux
+Juifs, nº 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien
+greffier.»
+
+A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres
+de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de
+tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet;
+malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort
+bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres
+présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et
+1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus
+espérer qu'en quelque heureux hasard.
+
+Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé
+d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute
+encore, à l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la
+note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'_Excuse à Ariste_
+que nous avons transcrit en commençant:
+
+«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du
+Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement
+belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à
+Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites
+pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques,
+quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla
+lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la
+plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit
+beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte
+que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de
+plusieurs endroits de ses premières pièces[438].»
+
+ [438] _OEuvres diverses_, 1738, p. 144.
+
+Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont;
+mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont,
+correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les
+registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui
+fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même
+prénom, ont tour à tour occupé cette charge.
+
+Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de
+Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme
+d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à
+croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux
+rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne
+s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails
+nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il
+impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite
+fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de
+vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la
+cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un
+sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue
+quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont?
+
+ [439] _Théâtre choisi de Corneille_, Paris, Hachette, 1848, in-12,
+ p. IV.
+
+A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis
+un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement
+dépourvue de preuves. On lit dans la _Lettre du sieur Claveret à
+Monsieur de Corneille_: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre
+_Veuve_, votre _Galerie du Palais_, le _Clitandre_ et la fin de la
+_Mélite_, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue
+franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport
+que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans
+doute que le commencement de la _Mélite_, et la fourbe des fausses
+lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre
+invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à
+découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le
+monde en temps et lieu.»
+
+ * * * * *
+
+L'époque de la première représentation de _Mélite_ n'est guère moins
+incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «_Mélite_
+fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de
+l'_Histoire du théâtre françois_ des frères Parfait, cette date a été
+acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en
+question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce
+passage de l'_Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries
+du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples_, comédie de Mairet: «Il est
+très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins
+ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup
+d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de
+Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant
+l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.»
+
+Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu
+de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne
+pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.
+
+En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son _Arminius_,
+qu'il fit _Ligdamon_, sa première pièce, «en sortant du régiment des
+gardes,» et nous avons de lui, à la suite du _Trompeur puni_, une _Ode
+au Roi faite à Suze_, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore
+au service. D'un autre côté _Argénis et Poliarque ou Théocrine_,
+première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin;
+c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille,
+et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions
+successives d'un passage du _Discours de l'utilité et des parties du
+poëme dramatique_[440], et le commencement de l'avis _Au lecteur_ de
+_Pertharite_, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.
+
+ [440] Voyez plus haut, p. 16, note 3.
+
+Dans sa _Lettre apologétique_, publiée en 1637, Corneille dit à
+Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente
+ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous
+embarrasser si nous ne lisions dans la _Lettre du sieur Claveret au
+sieur Corneille_: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir
+faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez
+commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à
+juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous
+confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous
+atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix
+ans, j'en aurois fait métier et marchandise.»
+
+A prendre cette phrase à la rigueur, _Mélite_ serait de 1627 ou de
+1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre
+au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter
+définitivement la date de 1629.
+
+Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de
+passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au
+public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris
+qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son
+nom[441].
+
+ [441] Dédicace de _Mélite_, p. 135.
+
+L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs
+seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore
+généralisé. Sorel nous apprend, dans sa _Bibliothèque françoise_[442],
+qu'il s'introduisit après le _Pyrame_ de Théophile, la _Sylvie_ de
+Mairet, les _Bergeries_ de Racan, et l'_Amarante_ de Gombaud,
+c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de
+difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car
+auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le
+nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur
+leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.»
+
+ [442] Page 183.
+
+_Mélite_ produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières
+représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent
+point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans
+le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut
+surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris,
+malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir
+l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères
+Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais,
+d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de
+Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les
+représentations de _Mélite_ il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre
+que celui de l'hôtel de Bourgogne.
+
+Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des
+voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois
+passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à
+une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite
+course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et
+elle se voyoit visitée comme de coutume.»
+
+On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à _Mélite_, dans une
+courte notice nécrologique sur Corneille publiée par _le Mercure
+galant_[443]:
+
+«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup
+d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de
+_Mélite_. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la
+comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout
+Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et
+associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six
+tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette
+pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une
+jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit
+si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.»
+
+ [443] Octobre 1684.
+
+Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au
+siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au
+vieil auteur: «_Mélite_, bonne farce.» C'est là bien évidemment de
+l'exagération. Même aux yeux de Hardy, _Mélite_ ne pouvait passer pour
+une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu
+trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui
+prête _le Mercure_ exprime avec discrétion, mais de la façon la plus
+claire.
+
+Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de
+son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne
+sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la _Lettre du
+sieur Claveret_, si vous continuez à vous persuader d'être si grand
+poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette
+ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois
+l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui
+pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à
+Paris pour voir le succès de _Mélite_, dit notre poëte dans l'Examen
+de _Clitandre_, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre
+heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là.
+J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce
+que le style en étoit trop familier.»
+
+Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des
+vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il
+y répondit par _Clitandre_, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille,
+qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet
+des coups de théâtre et des intrigues compliquées.
+
+Non-seulement _Mélite_ eut un grand succès sur le théâtre de Mondory,
+mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales
+troupes de province. Dans _la Comédie des comédiens_ de Scudéry, un
+acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique
+d'abord les pièces de Hardy, et le _Pyrame_ de Théophile, puis il
+ajoute: «Nous avons aussi la _Sylvie_, la _Chryséide_ et la
+_Sylvanire_, _les Folies de Cardénio_, _l'Infidèle confidente_, et la
+_Filis de Scire_, les _Bergeries_ de M. de Racan, le _Ligdamon_, _le
+Trompeur puni_, _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la Bague de
+l'oubli_, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de
+ce temps.»
+
+Cette _Comédie des comédiens_ fut jouée dans sa nouveauté, le 28
+novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur
+de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon
+la _Gazette extraordinaire_ du 30 novembre 1634, qui donne des détails
+étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en
+vers fut la _Melite_ de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux
+intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi
+corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces
+dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry,
+et la _Mélite_, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à
+l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de
+l'autre.»
+
+Il n'y avait alors que vingt-deux mois que _Mélite_ était publiée; car
+bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit
+imprimer que la seconde. Ce fut _Clitandre_ qui parut d'abord, en
+1632. Il est suivi dans l'édition originale de _Mélanges poétiques_,
+parmi lesquels figure le _sonnet_ que nous trouvons dans la scène IV
+de l'acte II de _Mélite_.
+
+Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de
+la première comédie de Corneille:
+
+MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. _A Paris, chez François
+Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les
+Consultations, au Soleil d'or._ M.DC.XXXIII. _Auec priuilege du Roy._
+
+Cette pièce forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non
+chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct
+Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois»
+est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de
+nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement
+recouuré vn Liure intitulé _Melite, ou les fausses Lettres. Piece
+Comique_, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de
+Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en
+vente....»
+
+On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme
+iour de Feurier mil six cens trente-trois.»
+
+Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé
+les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de
+cette époque _Mélite ou les Fausses lettres_, _Clitandre ou
+l'Innocence délivrée_, _la Veuve ou le Traître trahi_, _la Galerie du
+Palais ou l'Amie rivale_, _la Place Royale ou l'Amoureux extravagant_,
+deviennent tout simplement _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la
+Galerie du Palais_, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage
+aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province,
+étaient dès lors passées de mode.
+
+
+A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].
+
+ [444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en
+ Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg,
+ alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant
+ à François de Cossé, comte de Brissac, elle s'était opposée à la
+ consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte
+ d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la
+ cour, si sa piété ne l'en eût éloignée. Elle n'épargna rien pour
+ faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses
+ convictions religieuses. Il était brave et plein de coeur, «mais
+ il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son âge:
+ l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.»
+ Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des
+ personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d'admirables
+ jardins et «attacha à sa maison des gens d'esprit, savants,
+ d'humeur et de conversation agréable.» La dédicace de _Mélite_
+ nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières
+ représentations de cette pièce; celle de _la Galerie du Palais_,
+ adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu
+ cette dernière comédie (représentée pour la première fois en
+ 1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu'en
+ 1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion
+ était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne
+ lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces
+ détails de l'Avertissement que l'abbé Boileau a placé en tête d'un
+ petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publié sous le
+ titre de _Réglement donné par une dame de haute qualité à M***_
+ (la princesse de Marsillac), _sa petite-fille...._ Paris, Augustin
+ Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consulté aussi l'historiette
+ que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt.
+
+ MONSIEUR,
+
+_Mélite_ seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la
+vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de
+tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en
+acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la
+France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à
+Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son
+pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom;
+quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations
+ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui
+les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles
+commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que
+vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre
+approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir
+sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de
+_Mélite_; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui
+dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de
+vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute
+ma vie,
+
+ MONSIEUR,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ CORNEILLE[447].
+
+ [445] VAR. (édit. de 1657): que vous en fassiez état.
+
+ [446] Les mots «après l'avoir sue,» et cinq lignes plus bas «de
+ bouche,» manquent dans l'édition de 1648.
+
+ [447] L'_Épître à Monsieur de Liancour_ se trouve dans toutes les
+ éditions antérieures à 1660; les deux pièces suivantes, l'avis _Au
+ lecteur_ et l'_Argument_, ne sont que dans celle de 1633.
+
+
+AU LECTEUR.
+
+Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation:
+la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier
+désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et
+familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses.
+Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre
+sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais
+quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux
+qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et
+Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces,
+je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de
+faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes
+amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres
+de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore
+la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des
+derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et
+que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit
+par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas,
+elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la
+défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées
+au-dessous doivent être fort mauvaises.
+
+
+ARGUMENT.
+
+Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et
+devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres
+d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de
+Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et
+les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces
+lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire
+chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort.
+Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection,
+Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant
+Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle
+à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de
+remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de
+Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va
+demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui
+ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté.
+
+
+EXAMEN[448].
+
+ [448] Dans les éditions données par Corneille à partir de 1660, on
+ trouve, à la suite de chacun des _Discours_, l'_Examen des poëmes
+ contenus en cette première (seconde, troisième) partie_. L'examen
+ de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans
+ l'_Examen des pièces_ de chaque volume, mais non une dissertation
+ distincte. Thomas Corneille, qui le premier a séparé les examens
+ en 1692, a été obligé parfois de modifier le texte pour faire
+ disparaître les traces de cette continuité de rédaction (voyez la
+ première note de l'examen de _la Suite du Menteur_). Il est
+ inutile d'ajouter que tous les éditeurs ont agi de même. Sans les
+ imiter en cela, nous séparons comme eux les divers examens, mais
+ nous les mettons en tête de chaque pièce, au lieu de ne les faire
+ venir qu'à la suite. Il y a deux motifs pour procéder ainsi:
+ d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaça
+ les examens avant les pièces, ensuite la nécessité de rapprocher
+ ces examens des _Avertissements_, _Préfaces_, avis _Au lecteur_,
+ avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont
+ même souvent que des éditions remaniées.--Corneille n'a pas
+ composé d'examens pour ses dernières pièces, à partir d'_Othon_
+ inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes
+ éditions de la _Quatrième partie_, réuni en tête du volume les
+ préfaces des tragédies qui y sont contenues.
+
+Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les
+règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour
+guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449],
+dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes
+qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus
+réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une
+nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui
+étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit
+fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce
+sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité
+d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit
+donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris,
+Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans
+une seule ville.
+
+ [449] VAR. (édit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il était mort
+ vers 1630. Les frères Parfait citent un plaidoyer de 1632 en
+ faveur de sa veuve: voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV,
+ p. 4.
+
+ [450] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et n'étoient pas.
+
+ [451] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques alors.
+
+La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en
+aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la
+conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur
+surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu
+jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que
+les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc.
+Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une
+condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et
+de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue
+que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce
+dont le noeud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des
+lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien
+crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais
+entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de
+l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec
+qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de
+sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu
+raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui
+étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que
+lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit
+toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que
+Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans
+ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452]
+cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que
+les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et
+qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir.
+Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une
+révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas
+l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir
+par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu.
+Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir
+devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont
+il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La
+folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès
+lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne
+manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai
+volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je
+tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste
+fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il
+lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait
+depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un
+dénouement.
+
+ [452] VAR. (édit. de 1660): et que.
+
+Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite
+se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action
+est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la
+supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui
+Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte
+retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et
+fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une
+action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la
+principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence,
+qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la
+coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit
+sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part
+avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit
+point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou
+quelque soeur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès
+lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me
+contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre
+soin de le pourvoir d'une autre femme.
+
+ [453] «J'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le
+ cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_,» a déjà dit Corneille dans
+ le _Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique_, p.
+ 28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au
+ contraire l'éloge d'une scène du IVe acte.
+
+ [454] VAR. (édit. de 1660-1668): et me contentai.
+
+Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe
+l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus
+une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit
+s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et
+autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième
+il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins
+entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à
+cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais
+même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte,
+(posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne
+sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à
+l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de
+l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au
+premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le
+temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre
+Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à
+refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit
+la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir
+de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour
+s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur
+justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des
+actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que
+chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que
+ce qu'il en faut pour sa représentation[456].
+
+ [455] Voyez plus haut, p. 109, le _Discours des trois unités_,
+ qui, dans les éditions données par Corneille, est placé en tête du
+ second volume de son _Théâtre_.
+
+ [456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422].
+
+Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne
+m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en
+vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et
+pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne
+s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.
+
+
+
+
+ACTEURS[457].
+
+
+ ÉRASTE, amoureux de Mélite.
+ TIRCIS, ami d'Éraste et son rival.
+ PHILANDRE, amant de Cloris.
+ MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis.
+ CLORIS, soeur de Tircis.
+ LISIS, ami de Tircis.
+ CLITON, voisin de Mélite.
+ LA NOURRICE de Mélite[458].
+
+ La scène est à Paris.
+
+
+
+
+MÉLITE.
+
+COMÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ÉRASTE, TIRCIS.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459];
+ Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable:
+ Le change seroit juste, après tant de rigueur;
+ Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;
+ Elle a sur tous mes sens une entière puissance; 5
+ Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,
+ Et je ménage en vain dans un éloignement
+ Un peu de liberté pour mon ressentiment:
+ D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460]
+ Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, 10
+ Et par un si doux charme aveugle ma raison[461],
+ Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.
+ Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
+ Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
+ Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, 15
+ Et soutient mon amour contre sa cruauté;
+ Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
+ N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462],
+ Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463],
+ Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. 20
+
+ TIRCIS.
+
+ Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable!
+ Pour paroître éloquent tu te feins misérable:
+ Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs
+ Je saurois adoucir les traits de tes malheurs?
+ Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464] 25
+ D'une fausse douleur un ami te console:
+ Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris
+ Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Son gracieux accueil et ma persévérance
+ Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence: 30
+ Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465],
+ Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466].
+
+ TIRCIS.
+
+ En étant bien reçu, du reste que t'importe?
+ C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, 35
+ Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]:
+ Elle souffre aisément mes soins et mon service;
+ Mais loin de se résoudre à leur rendre justice,
+ Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher,
+ C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. 40
+
+ TIRCIS.
+
+ Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme,
+ Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Quoi! tu sembles douter de mes intentions?
+
+ TIRCIS.
+
+ Je crois malaisément que tes affections
+ Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468], 45
+ Règlent d'une moitié le choix invariable.
+ Tu serois incivil de la voir chaque jour[469]
+ Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470];
+ Mais d'un vain compliment ta passion bornée
+ Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. 50
+ Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons,
+ Que les meilleurs partis[471]....
+
+ ÉRASTE.
+
+ Trêve de ces raisons;
+ Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice
+ De recevoir des lois d'une sale avarice[472];
+ Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, 55
+ Et trouve en sa personne un assez grand trésor.
+
+ TIRCIS.
+
+ Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre,
+ Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre.
+ Ces visages d'éclat sont bons à cajoler;
+ C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473]; 60
+ J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence;
+ La mode nous oblige à cette complaisance;
+ Tous ces discours de livre alors sont de saison:
+ Il faut feindre des maux, demander guérison[474],
+ Donner sur le phébus, promettre des miracles; 65
+ Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles;
+ Mais du vent et cela doivent être tout un.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]:
+ C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite;
+ Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. 70
+ Malgré tes sentiments, il me faut accorder
+ Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476].
+ Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477],
+ Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
+ Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478], 75
+ Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux;
+ Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage,
+ Voulut obstinément loger sur son visage[479].
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin
+ Ce discours emphatique iroit encor bien loin. 80
+ Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore
+ Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore,
+ Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser.
+ Un bien qui nous est dû se fait si peu priser,
+ Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie, 85
+ On en voit en six mois passer la fantaisie.
+ Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480]
+ Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481];
+ Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482],
+ Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483]; 90
+ Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484],
+ Un charme pour tout autre, et non pour un mari.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ces caprices honteux et ces chimères vaines
+ Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines,
+ Et quiconque a su prendre une fille d'honneur 95
+ N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur.
+
+ TIRCIS.
+
+ Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile
+ Assez et trop souvent trompe le plus habile,
+ Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau,
+ Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. 100
+ S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]!
+ Perdre pour des enfants le repos de son âme!
+ Voir leur nombre importun remplir une maison[487]!
+ Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison!
+
+ ÉRASTE.
+
+ Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, 105
+ C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488];
+ Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé:
+ Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489],
+ Nous te verrons un jour songer au mariage[490].
+
+ TIRCIS.
+
+ Alors ne pense pas que j'épouse un visage: 110
+ Je règle mes desirs suivant mon intérêt.
+ Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est,
+ Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte;
+ Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite:
+ C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens 115
+ Pour l'amour conjugal a de puissants liens:
+ La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491],
+ Échauffent bien le coeur, mais pas la cuisine;
+ Et l'hymen qui succède à ces folles amours,
+ Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492]. 120
+ Une amitié si longue est fort mal assurée
+ Dessus des fondements de si peu de durée[493].
+ L'argent dans le ménage a certaine splendeur
+ Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494];
+ Et tu ne peux trouver de si douces caresses 125
+ Dont le goût dure autant que celui des richesses.
+
+ ÉRASTE[495].
+
+ Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis,
+ A peine pourrois-tu conserver ton avis.
+
+ TIRCIS.
+
+ La raison en tous lieux est également forte.
+
+ ÉRASTE.
+
+ L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte; 130
+ Allons, et tu verras dans ses aimables traits
+ Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496],
+ Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497]
+ Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être.
+
+ TIRCIS.
+
+ Allons, et tu verras que toute sa beauté 135
+ Ne saura me tourner contre la vérité[498].
+
+
+SCÈNE II.
+
+MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS.
+
+ ÉRASTE.
+
+ De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499].
+ Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle,
+ Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé,
+ Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. 140
+ Comme dès le moment que je vous ai servie
+ J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie,
+ Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport
+ Entre nos deux esprits sème quelque discord[500].
+ Je me suis donc piqué contre sa médisance, 145
+ Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance,
+ Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501]
+ N'ont pu se garantir de sa subtilité,
+ Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502],
+ Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. 150
+
+ MÉLITE.
+
+ Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit
+ En ce mépris d'Amour qui le seconderoit.
+
+ TIRCIS.
+
+ Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime,
+ Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503],
+ Je plains les malheureux à qui vous en donnez, 155
+ Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.
+
+ MÉLITE.
+
+ Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]:
+ Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne.
+ Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais 160
+ La nature pour moi montre son injustice
+ A pervertir son cours pour me faire un supplice[506].
+
+ MÉLITE.
+
+ Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.
+
+ MÉLITE.
+
+ Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507] 165
+ L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage[508].
+
+ ÉRASTE.
+
+ Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509],
+ Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.
+
+ MÉLITE.
+
+ Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme,
+ Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. 170
+
+ ÉRASTE.
+
+ Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir,
+ Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510].
+
+ MÉLITE.
+
+ Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces?
+ De si frêles sujets ne sauroient exprimer 175
+ Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511],
+ Et quand vous en voudrez croire leur impuissance,
+ Cette légère idée et foible connoissance[512]
+ Que vous aurez par eux de tant de raretés
+ Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513]. 180
+
+ MÉLITE.
+
+ Voilà trop vous tenir dans une complaisance
+ Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence,
+ Et ne démentir pas le rapport de vos yeux,
+ Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, 185
+ Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.
+
+ TIRCIS.
+
+ Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part
+ Reconnoître les dons que le ciel vous départ.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Voyez que d'un second mon droit se fortifie.
+
+ MÉLITE.
+
+ Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514]. 190
+
+ TIRCIS.
+
+ Je me range toujours avec[515] la vérité.
+
+ MÉLITE.
+
+ Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.
+
+ TIRCIS.
+
+ Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.
+ Mais cessez de chercher ces refuites frivoles,
+ Et prenant désormais des sentiments plus doux, 195
+ Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.
+
+ MÉLITE.
+
+ Un ennemi d'Amour me tenir ce langage!
+ Accordez votre bouche avec votre courage;
+ Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.
+
+ TIRCIS.
+
+ J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]: 200
+ Il vous l'avoit bien dit.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ainsi donc par l'issue[517]
+ Mon âme sur ce point n'a point été déçue?
+
+ TIRCIS.
+
+ Si tes feux en son coeur produisoient même effet,
+ Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait.
+
+ MÉLITE.
+
+ Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire 205
+ Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire;
+ Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518],
+ Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter.
+ Excusez ma retraite.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Adieu, belle inhumaine,
+ De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519]. 210
+
+ MÉLITE.
+
+ Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos,
+ Et laissez votre esprit et le mien en repos.
+
+
+SCÈNE III.
+
+ÉRASTE, TIRCIS.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme?
+ Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme?
+
+ TIRCIS.
+
+ Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi 215
+ Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi.
+ Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible,
+ Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible;
+ Tout autre que Tircis mourroit pour la servir.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Confesse franchement qu'elle a su te ravir, 220
+ Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle
+ Avec le nom d'amant le titre d'infidèle.
+ Rien que notre amitié ne t'en peut détourner;
+ Mais ta muse du moins, facile à suborner[520],
+ Avec plaisir déjà prépare quelques veilles 225
+ A de puissants efforts pour de telles merveilles.
+
+ TIRCIS.
+
+ En effet ayant vu tant et de tels appas,
+ Que je ne rime point, je ne le promets pas.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]?
+
+ TIRCIS.
+
+ Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. 230
+
+ ÉRASTE.
+
+ Mais si sans y penser tu te trouvois surpris?
+
+ TIRCIS.
+
+ Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits.
+ J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes,
+ De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes:
+ C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson; 235
+ Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son.
+ Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre
+ Cet agréable feu que tu ne peux éteindre;
+ Tu le pourras donner comme venant de toi.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi 240
+ Verra ma passion pour le moins en peinture.
+ Je doute néanmoins qu'en cette portraiture
+ Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.
+
+ TIRCIS.
+
+ Me prépare le ciel de nouveaux châtiments,
+ Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]! 245
+
+ ÉRASTE.
+
+ Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage,
+ Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.
+
+ TIRCIS, seul.
+
+ En matière d'amour rien n'oblige à tenir,
+ Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse,
+ Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. 250
+
+
+SCÈNE IV.
+
+PHILANDRE, CLORIS.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr:
+ Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir.
+
+ CLORIS.
+
+ Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense
+ Que le pardon suivra de fort près cette offense,
+ Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. 255
+
+ PHILANDRE.
+
+ Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.
+
+ CLORIS.
+
+ J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse
+ Ton crime officieux porteroit son excuse[523].
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ton adorable objet, mon unique vainqueur,
+ Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, 260
+ Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire
+ J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524].
+ J'examine ton teint dont l'éclat me surprit,
+ Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit;
+ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525]. 265
+
+ CLORIS.
+
+ Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme,
+ Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger
+ A chérir ta Cloris, et jamais ne changer.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ta beauté te répond de ma persévérance,
+ Et ma foi qui t'en donne une entière assurance. 270
+
+ CLORIS.
+
+ Voilà fort doucement dire que sans ta foi
+ Ma beauté ne pourroit te conserver à moi.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je traiterois trop mal une telle maîtresse
+ De l'aimer seulement pour tenir ma promesse:
+ Ma passion en est la cause, et non l'effet; 275
+ Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait,
+ Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage
+ De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526].
+
+ CLORIS.
+
+ Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]:
+ Tu dois être assuré de mon affection, 280
+ Et tu perds tout l'effort de ta galanterie,
+ Si tu crois l'augmenter par une flatterie.
+ Une fausse louange est un blâme secret:
+ Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528];
+ C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. 285
+
+ PHILANDRE.
+
+ Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529];
+ Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens,
+ A peine mon esprit ose croire mes sens[530],
+ Toujours entre la crainte et l'espoir en balance
+ Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, 290
+ Mes imperfections nous éloignant si fort,
+ Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport?
+
+ CLORIS.
+
+ Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue,
+ Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue,
+ Me mette sur la langue un babil affété, 295
+ Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté:
+ Au contraire, je veux que tout le monde sache
+ Que je connois en toi des défauts que je cache.
+ Quiconque avec raison peut être négligé
+ A qui le veut aimer est bien plus obligé. 300
+
+ PHILANDRE.
+
+ Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?
+
+ CLORIS.
+
+ Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable?
+
+ PHILANDRE.
+
+ Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi
+ On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531].
+
+ CLORIS.
+
+ C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. 305
+
+ PHILANDRE.
+
+ Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée.
+ Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait
+ Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532],
+ Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533],
+ Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre. 310
+
+ CLORIS.
+
+ Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534],
+ Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant,
+ Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535].
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles,
+ Dedans cette union prenant un même cours, 315
+ Nous préparent un heur qui durera toujours.
+ Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536]....
+
+ CLORIS.
+
+ Tais-toi, mon frère vient.
+
+
+SCÈNE V.
+
+TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS.
+
+ TIRCIS.
+
+ Si j'en crois l'apparence,
+ Mon arrivée ici fait quelque contre-temps.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Que t'en semble, Tircis?
+
+ TIRCIS.
+
+ Je vous vois si contents, 320
+ Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble
+ Du divertissement que vous preniez ensemble,
+ De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537]
+ Qu'un troisième ne fait que vous importuner.
+
+ CLORIS.
+
+ Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, 325
+ Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes,
+ Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés,
+ Sous ton consentement les autorise assez.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ou je te connois mal, ou son heure tardive
+ Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538]. 330
+
+ CLORIS.
+
+ Ta belle humeur te tient, mon frère.
+
+ TIRCIS.
+
+ Assurément.
+
+ CLORIS.
+
+ Le sujet?
+
+ TIRCIS.
+
+ J'en ai trop dans ton contentement.
+
+ CLORIS.
+
+ Le coeur t'en dit d'ailleurs [539].
+
+ TIRCIS.
+
+ Il est vrai, je te jure;
+ J'ai vu je ne sais quoi....
+
+ CLORIS.
+
+ Dis tout, je t'en conjure[540].
+
+ TIRCIS.
+
+ Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, 335
+ Tes affaires, ma soeur, n'en iroient guère mieux.
+
+ CLORIS.
+
+ J'ai trop de vanité pour croire que Philandre
+ Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541].
+
+ TIRCIS.
+
+ Tes vanités à part, repose-t'en sur moi
+ Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. 340
+
+ PHILANDRE.
+
+ Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie;
+ Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie.
+
+ TIRCIS.
+
+ Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542].
+
+ CLORIS.
+
+ Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point?
+
+ TIRCIS.
+
+ Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune 345
+ Te laisse à la merci d'Amour et de la brune.
+ Continuez les jeux que vous avez quittés[543].
+
+ CLORIS.
+
+ Ne crois pas éviter mes importunités:
+ Ou tu diras le nom de cette incomparable,
+ Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. 350
+
+ TIRCIS.
+
+ Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret.
+ Adieu: ne perds point temps.
+
+ CLORIS.
+
+ O l'amoureux discret!
+ Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.
+
+ PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.)
+
+ C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère!
+
+ CLORIS.
+
+ Philandre, avoir un peu de curiosité, 355
+ Ce n'est pas envers toi grande infidélité:
+ Souffre que je dérobe un moment à ma flamme,
+ Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme.
+ Nous en rirons après ensemble, si tu veux.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? 360
+
+ CLORIS.
+
+ Je ne t'aime pas moins pour être curieuse,
+ Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse.
+ Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+ [457] Dans l'édition de 1633: LES ACTEURS.
+
+ [458] Les éditions antérieures à 1660 placent _Cliton_ après la
+ _Nourrice_.
+
+ [459] _Var._[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose étrange
+ Que rien n'est assez fort pour me résoudre au change?
+ Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité,
+ Et jamais un amant n'eut tant de fermeté:
+ Mélite a sur mes sens une entière puissance;
+ Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence,
+ Et j'ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57)
+
+ [459-a] Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre
+ parenthèses, marquent les dates des éditions d'où elles sont
+ tirées. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppléer 16
+ devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve
+ dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement.
+
+ Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont
+ données à la suite de la pièce.
+
+ [460] _Var._ Un seul de ses regards l'étouffe et le dissipe,
+ Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57)
+
+ [461] _Var._ Et d'un tel ascendant maîtrise ma raison
+ Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633)
+
+ [462] _Var._ N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma
+ flamme. (1633)
+ _Var._ N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme.
+ (1644-57)
+ _Var._ N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme.
+ (1660)
+
+ [463] _Var._ Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir.
+ (1633-60)
+
+ [464] _Var._ Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)
+
+ [465] _Var._ Ses dédains sont cachés, encor que continus,
+ Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633)
+ _Var._ Ses dédains sont cachés, bien que continuels,
+ Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)
+
+ [466] _Var._ Puisqu'étant inconnus, on n'y peut compatir. (1660)
+
+ [467] _Var._ [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:]
+ Sa hantise me perd, mon mal en devient pire,
+ Vu que loin d'obtenir le bonheur où j'aspire,
+ Parler de mariage à ce coeur de rocher. (1633-57)
+
+ [468] _Var._ Arrêtent en un lieu si peu considérable
+ D'une chaste moitié le choix invariable. (1633-60)
+
+ [469] _Var._ Tu serois incivil, la voyant chaque jour,
+ De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64)
+
+ [470] _Var._ Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57
+ et 68)
+ _Var._ Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660)
+
+ [471] _Var._ Où de meilleurs partis.... (1633-54)
+ _Var._ Où des meilleurs partis.... (1657)
+
+ [472] _Var._ D'avoir à prendre avis d'une sale[472-a] avarice;
+ Je ne sache point d'or capable de mes voeux
+ Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57)
+
+ [472-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _seule_, au
+ lieu de _sale_.
+
+ [473] _Var._ C'est là qu'un jeune oiseau doit s'apprendre à
+ parler. (1633-57)
+
+ [474] _Var._ Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64)
+
+ [475] _Var._ Passe pour des beautés qui soient dans le commun.
+ (1633-60)
+
+ [476] _Var._ Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60)
+
+ [477] _Var._ Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoiqu'immortelle.
+ (1633-64)
+
+ [478] _Var._ Les Grâces au séjour qu'elles faisoient aux cieux
+ Préférèrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633)
+ _Var._ Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57)
+
+ [479] _Var._ Voulut à tout le moins loger sur son visage.
+ TIRS.[479-a] Te voilà bien en train; si je veux t'écouter,
+ Sur ce même ton-là tu m'en vas bien conter.
+ [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)
+
+ [479-a] Il y a _Tirsis_, au lieu de _Tircis_, dans toutes les
+ éditions antérieures à 1660.
+
+ [480] _Var._ Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)
+
+ [481] _Var._ La beauté n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54)
+ _Var._ La beauté ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657)
+
+ [482] _Var._ A troubler le repos de qui se formalise. (1633)
+ _Var._ A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)
+
+ [483] _Var._ S'il advient qu'à ses yeux quelqu'un la galantise.
+ (1633-57)
+
+ [484] _Var._ Ce n'est plus lors qu'un aide à faire un favori.
+ (1633-60)
+
+ [485] Corneille ne distingue pas l'orthographe _appât_ (_appâts_)
+ et _appas_, dont nous faisons deux mots. Il écrit _appas_ dans
+ tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel.
+
+ [486] _Var._ S'attacher pour jamais au côté[486-a] d'une femme.
+ (1633-54)
+
+ [486-a] Dans l'édition de 1657: «aux côté d'une femme.» La faute
+ est-elle à l'article ou au nom, et faut-il lire _au côté_ ou _aux
+ côtés_?
+
+ [487] _Var._ Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)
+
+ [488] _Var._ C'est en vain que l'on fuit, tôt ou tard on s'y
+ brûle. (1633-57)
+
+ [489] _Var._ Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63)
+
+ [490] _Var._ Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)
+
+ [491] _Var._ La beauté, les attraits, le port, la bonne mine,
+ Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633)
+
+ [492] _Var._ Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours.
+ (1633-57)
+
+ [493] _Var._ [Dessus des fondements de si peu de durée.]
+ C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent,
+ La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633)
+
+ [494] L'or même à la laideur donne un teint de beauté, a dit plus
+ tard Boileau dans sa VIIIe satire.
+
+ [495] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite paroît_.
+
+ [496] _Var._ Tant de charmants appas, tant de divins attraits.
+ (1633-57)
+
+ [497] _Var._ Que tu seras contraint d'avouer à ta honte,
+ Que si je suis un fou, je le suis à bon conte[497-a]. (1633)
+
+ [497-a] _Conte_, compte. C'est l'orthographe constante de
+ Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime.
+
+ [498] _Var._ Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57)
+
+ [499] _Var._ Au péril de vous faire une histoire importune,
+ Je viens vous raconter ma mauvaise fortune:
+ Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami,
+ Autant est-il d'Amour implacable ennemi,
+ Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie
+ Ne l'ai pas moins prisé qu'une seconde vie,
+ Jugez si nos esprits, se rapportant si peu,
+ Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu.
+ [Je me suis donc piqué contre sa médisance.] (1633-57)
+
+ [500] _Var._ Entre nos deux esprits ait semé le discord. (1660-64)
+
+ [501] _Var._ Que les droits de l'amour, bien que pleins d'équité.
+ (1633-57)
+
+ [502] _Var._ Et je l'amène à vous, n'ayant plus que répondre. (1633)
+
+ [503] _Var._ Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57)
+
+ [504] _Var._ Ce reproche sans cause, inopiné, m'étonne. (1633-57)
+
+ [505] Peut-être Molière se rappelait-il ce passage lorsqu'il
+ faisait dire à Agnès:
+
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
+ (_L'École des Femmes_, acte II, sc. VI.)
+
+ [506] _Var._ A pervertir son cours pour croître mon supplice.
+ (1633-64)
+
+ [507] _Var._ D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57)
+
+ [508] _Var._ Ni l'âme ni le coeur en un tel équipage. (1633)
+ _Var._ Ni l'âme ni le coeur en si triste équipage. (1644-57)
+
+ [509] _Var._ Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60)
+
+ [510] _Var._ Et vous n'en conservez qu'à faute de vous voir.
+ (1633-44 et 52-57)
+
+ [511] _Var._ Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer.
+ (1633-63)
+
+ [512] _Var._ Encor cette légère et foible connoissance. (1633-60)
+
+ [513] _Var._ Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. (1657
+ et 60)
+
+ [514] _Var._ Mais plutôt son secours fait voir qu'il s'en défie.
+ (1633-57)
+
+ [515] Les éditions de 1668 et de 1682 donnent _d'avec_. Nous
+ n'avons pas hésité à y substituer _avec_, qui est la leçon de
+ toutes les autres éditions.
+
+ [516] _Var._ J'ai reconnu mon tort auprès de vos appas. (1633)
+
+ [517] _Var._ Ainsi ma prophétie
+ Est, à ce que je vois, de tout point réussie.
+ TIRS. Si tu pouvois produire en elle un même effet. (1633-63)
+
+ [518] _Var._ Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter,
+ Ma mère qui m'attend m'oblige à vous quitter. (1633-57)
+
+ [519] _Var._ De qui seule dépend et mon aise et ma peine. (1633-57)
+
+ [520] _Var._ Mais ta muse du moins s'en lairra suborner;
+ N'est-il pas vrai, Tirsis, déjà tu la disposes
+ A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57)
+
+ [521] _Var._ Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime.
+ (1633-57)
+
+ [522] _Var._ Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57)
+
+ [523] _Var._ [Ton crime officieux porteroit son excuse;]
+ Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur.
+ (1633-57)
+
+ [524] _Var._ Je recherche par où tu me pourras déplaire. (1633-57)
+
+ [525] _Var._ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise.
+ CLOR. Et moi dans mes défauts encor suis-je bien aise
+ Qu'ainsi tes sens trompés te forcent désormais
+ A chérir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57)
+
+ [526] _Var._ De quoi rendre constant l'homme le plus volage.
+ (1633-68)
+
+ [527] _Var._ Tu m'en vas tant conter de ma perfection,
+ Qu'à la fin j'en aurai trop de présomption.
+ PHIL. S'il est permis d'en prendre à l'égal du mérite,
+ Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite.
+ CLOR. Mon mérite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci;
+ C'est me désobliger que de parler ainsi[527-a].
+ Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise:
+ Ce refus obstiné d'une louange acquise
+ M'accuseroit enfin de peu de jugement,
+ D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment,
+ Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b].
+ CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice
+ Je découvre le but de ton intention:
+ C'est que, te défiant de mon affection,
+ Tu la veux acquérir par une flatterie.
+ Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57)
+
+ [527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648)
+
+ [527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648)
+
+ [528] _Var._ Épargne-moi, de grâce, et songe, plus discret,
+ Qu'étant belle à tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68)
+
+ [529] _Var._ Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63)
+
+ [530] _Var._ A peine mon esprit ose croire à mes sens. (1633-57)
+
+ [531] _Var._ On peut voir quelque chose aussi beau comme toi.
+ (1633-64)
+
+ [532] _Var._ Que ceux qu'il a reçus de ton divin portrait. (1633-60)
+
+ [533] _Var._ Et qui tout aussitôt que tu te fais paroître,
+ Afin de te mieux voir se met à la fenêtre. (1648)
+
+ [534] _Var._ Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant?
+ Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57)
+
+ [535] _Var._ Nos brasiers tous pareils ont mêmes étincelles.(1633-64)
+
+ [536] _Var._ Cependant un baiser accordé par avance
+ Soulageroit beaucoup ma pénible souffrance.
+ CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a]
+ Crois-tu que ta Cloris te voulût refuser?
+
+ SCÈNE V.
+
+ TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS.
+
+ TIRS.[536-b] Voilà traiter l'amour justement bouche à bouche;
+ C'est par où vous alliez commencer l'escarmouche?
+ Encore n'est-ce pas trop mal passé son temps.
+ [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57)
+
+ [536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser.
+ (1644-57)
+
+ [536-b] En marge, dans l'édition de 1633: _Il les surprend sur ce
+ baiser._
+
+ [537] _Var._ Je pense ne pouvoir vous être qu'importun,
+ Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633)
+
+ [538] _Var._ [Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.]
+ Cette légère amorce, irritant tes desirs,
+ Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs
+ Vient la nuit chatouiller ton espérance avide,
+ Mal satisfaite après de tant mâcher à vide.
+ [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frère.] (1633)
+
+ [539] _Var._ Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68)
+
+ [540] _Var._ Dis-le, je t'en conjure. (1633-57)
+ _Var._ Dis tôt, je t'en conjure. (1660)
+
+ [541] _Var._ Trouve encore après moi qui le puisse surprendre. (1657)
+
+ [542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes
+ ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient.
+ «Quelquefois même ils mettoient pourpoint bas, dit Furetière dans
+ son _Dictionnaire_, pour montrer qu'ils se battoient sans
+ supercherie.» Voyez la première variante de la page 195.
+
+ [543] _Var._ Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur,
+ Ne t'imagine point de contraindre une soeur,
+ N'importe qui l'éclaire en ces chastes caresses;
+ Et pour te faire voir des preuves plus expresses
+ Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a],
+ Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux.
+ PHIL. Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée,
+ Qui nous donne le reste en faveur d'Hyménée.
+ TIRS. Sa nuit est bien plutôt ce que vous attendez,
+ Pour vous récompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57)
+
+ [543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57)
+
+ [543-b] L'acte finit ici dans les éditions indiquées.
+
+ [544] _Var. Retenant Cloris._ (1660)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Je l'avois bien prévu, que ce coeur infidèle[545] 365
+ Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle,
+ Qui traite mille amants avec mille mépris,
+ Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris.
+ Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546]
+ De sa déloyauté l'infaillible présage; 370
+ Un inconnu frisson dans mon corps épandu
+ Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547].
+ Depuis, cette volage évite ma rencontre,
+ Ou si malgré ses soins le hasard me la montre,
+ Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375
+ Son esprit en désordre à peine me répond;
+ Une réflexion vers le traître qu'elle aime
+ Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548];
+ Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis
+ Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380
+ Lors, par le prompt effet d'un changement étrange,
+ Son silence rompu se déborde en louange.
+ Elle remarque en lui tant de perfections,
+ Que les moins éclairés verroient ses passions[549].
+ Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385
+ Et tout autre propos lui rend sa rêverie.
+ Cependant chaque jour au discours attachés[550],
+ Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés:
+ Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble;
+ Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390
+ Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend.
+ Que cet oeil assuré marque un esprit content!
+ Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551];
+ Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire;
+ Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395
+ Lui montrer en raillant combien elle a de tort.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ÉRASTE, MÉLITE.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige,
+ Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige,
+ Laissant ainsi couler la belle occasion[552]
+ De vous conter l'excès de son affection. 400
+
+ MÉLITE.
+
+ Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553].
+
+ ÉRASTE.
+
+ Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554],
+ Il en porte dans l'âme un si doux souvenir,
+ Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.
+
+ MÉLITE.
+
+ Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405
+ L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice;
+ Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien,
+ Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite.
+
+ MÉLITE.
+
+ Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410
+
+ ÉRASTE.
+
+ En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?
+
+ MÉLITE.
+
+ Un peu plus que pour vous.
+
+ ÉRASTE.
+
+ De vrai, j'ai reconnu,
+ Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,
+ Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.
+
+ MÉLITE.
+
+ Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415
+ Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Vos mépris ne sont pas de grande conséquence,
+ Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense;
+ Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté
+ Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420
+
+ MÉLITE.
+
+ Sans que mes actions de plus près j'examine,
+ A la meilleure humeur je fais meilleure mine,
+ Et s'il m'osoit tenir de semblables discours,
+ Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425
+ Il changera bientôt d'humeur et de langage[555].
+ Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu,
+ Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu?
+
+ MÉLITE.
+
+ Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie;
+ Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430
+ Laissez en liberté mes inclinations.
+ Qui vous a fait censeur de mes affections?
+ Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte
+ De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435
+ Que déjà vous souffrez à sa témérité.
+
+ MÉLITE.
+
+ Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche
+ Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur,
+ Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440
+
+ MÉLITE.
+
+ Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence
+ Lâcher les traits jaloux de votre médisance.
+ Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés
+ L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.
+
+
+SCÈNE III.
+
+ ÉRASTE.
+
+ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445
+ C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service?
+ C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé
+ D'un outrageux mépris se voit récompensé?
+ Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559];
+ Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450
+ Et que par la grandeur de mes ressentiments
+ Je laisse aller au jour celle de mes tourments.
+ Un aveu si public qu'en feroit ma colère
+ Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère,
+ Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455
+ Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet.
+ Je saurai me venger, mais avec l'apparence
+ De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence.
+ Il fut toujours permis de tirer sa raison
+ D'une infidélité par une trahison. 460
+ Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée
+ Que ton heur surprenant aura peu de durée,
+ Et que par une adresse égale à tes forfaits
+ Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.
+ L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465
+ Donnera prompte issue à ce que je médite.
+ A servir qui l'achète il est toujours tout prêt,
+ Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt.
+ Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,
+ Et la pistole en main presser sa diligence. 470
+
+
+SCÈNE IV.
+
+TIRCIS, CLORIS.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet
+ Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.
+
+ CLORIS.
+
+ C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse?
+
+ TIRCIS.
+
+ En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse.
+ Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475
+ J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.
+
+ SONNET.
+
+ _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable...._
+
+ CLORIS.
+
+ Ah! frère, il n'en faut plus.
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu n'es pas supportable
+ De me rompre sitôt.
+
+ CLORIS.
+
+ C'étoit sans y penser;
+ Achève.
+
+ TIRCIS.
+
+ Tais-toi donc, je vais recommencer. 480
+
+SONNET[561].
+
+ _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable;
+ Il n'est rien de solide après ma loyauté.
+ Mon feu, comme son teint, se rend incomparable,
+ Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté._
+
+ _Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485
+ Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable,
+ Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté,
+ Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable._
+
+ _C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
+ Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490
+ Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;_
+
+ _Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour,
+ Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite,
+ Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour._
+
+ CLORIS.
+
+ Tu l'as fait pour Éraste?
+
+ TIRCIS.
+
+ Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495
+
+ CLORIS.
+
+ Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur
+ N'a de part en mes vers que celle de rimeur.
+
+ CLORIS.
+
+ Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse;
+ De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500
+ Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton coeur
+ Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur;
+ Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563],
+ Et le nom de Mélite a causé ma surprise,
+ Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505
+ Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir.
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu crois donc que j'en tiens?
+
+ CLORIS.
+
+ Fort avant.
+
+ TIRCIS.
+
+ Pour Mélite?
+
+ CLORIS.
+
+ Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite
+ Au coeur de cette belle aucun embrasement[564].
+
+ TIRCIS.
+
+ Qui t'en a tant appris? mon sonnet?
+
+ CLORIS.
+
+ Justement. 510
+
+ TIRCIS.
+
+ Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures,
+ Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.
+ Un visage jamais ne m'auroit arrêté,
+ S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté.
+ Ma rime seulement est un portrait fidèle 515
+ De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle;
+ Mais quand je l'entretiens de mon affection,
+ J'en ai toujours assez de satisfaction.
+
+ CLORIS.
+
+ Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie,
+ Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520
+
+ TIRCIS.
+
+ Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter;
+ Car sitôt que je viens à me représenter
+ Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite,
+ Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565],
+ Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525
+ Et toujours balancé d'un contre-poids égal,
+ J'ai honte de me voir insensible ou perfide:
+ Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide.
+ Entre ces mouvements mon esprit partagé
+ Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530
+
+ CLORIS.
+
+ Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte,
+ Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte.
+ Tu présumes par là me le persuader;
+ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566].
+ A la mode du temps, quand nous servons quelque autre,
+ C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567].
+ Chacun en son affaire est son meilleur ami[568],
+ Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.
+
+ TIRCIS.
+
+ Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie,
+ Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540
+
+ CLORIS.
+
+ C'est donc assurément son bien qui t'est suspect:
+ Son bien te fait rêver, et non pas son respect,
+ Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse
+ En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569].
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir. 545
+
+ CLORIS.
+
+ Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570].
+ Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?
+
+ TIRCIS.
+
+ Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.
+
+ CLORIS.
+
+ Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?
+
+ TIRCIS.
+
+ Presque à chaque moment.
+
+ CLORIS.
+
+ Laisse-le donc jaser. 550
+ Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne;
+ Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne:
+ Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection,
+ Tu ne dois plus douter de son aversion;
+ Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555
+ On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571],
+ Et sans rien hasarder à la moindre longueur,
+ On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur.
+
+ TIRCIS.
+
+ Sa mère peut agir de puissance absolue.
+
+ CLORIS.
+
+ Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560
+ Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter,
+ Si sa mère étoit femme à la violenter.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572];
+ Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise.
+ Avec cette lumière et ma dextérité, 565
+ J'en veux aller savoir toute la vérité.
+ Adieu.
+
+ CLORIS.
+
+ Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573]
+ Le retour desiré du paresseux Philandre.
+ Un moment de froideur lui fera souvenir[574]
+ Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570
+
+
+SCÈNE V.
+
+ÉRASTE, CLITON.
+
+ ÉRASTE, lui donnant une lettre[575].
+
+ Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576]
+ A dedans ce billet sa passion décrite;
+ Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher
+ Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577].
+ Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575
+ Remarque sa couleur, son maintien, sa parole;
+ Vois si dans la lecture un peu d'émotion
+ Ne te montrera rien de son intention.
+
+ CLITON.
+
+ Cela vaut fait, Monsieur.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Mais après ce message[578]
+ Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580
+ Que tu viennes à bout de sa fidélité.
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité;
+ Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége:
+ Ma tête sur ce point vous servira de plége[579];
+ Mais aussi vous savez....
+
+ ÉRASTE.
+
+ Oui, va, sois diligent[580]. 585
+ Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581];
+ Et je n'ai que trop vu par mon expérience....
+ Mais tu reviens bientôt[582]?
+
+ CLITON.
+
+ Donnez-vous patience,
+ Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583],
+ Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590
+
+ ÉRASTE.
+
+ Comment?
+
+ CLITON.
+
+ De ce carfour j'ai vu venir Philandre.
+ Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre
+ L'occasion commode à seconder mes coups:
+ Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].
+
+
+SCÈNE VI.
+
+PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.
+
+ PHILANDRE.
+
+(Éraste est caché et les écoute[585].)
+
+ Quelle réception me fera ma maîtresse? 595
+ Le moyen d'excuser une telle paresse?
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici,
+ Expressément chargé de vous rendre ceci.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Qu'est-ce?
+
+ CLITON.
+
+ Vous allez voir, en lisant cette lettre,
+ Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600
+ Ouvrez-la seulement.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Va, tu n'es qu'un conteur.
+
+ CLITON.
+
+ Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.
+
+LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
+
+_Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en
+faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous
+écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de
+vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par
+lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère
+quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement._
+
+ ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]
+
+ C'est donc la vérité que la belle Mélite
+ Fait du brave Philandre une louable élite,
+ Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605
+ Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu!
+ Vraiment dans un tel choix mon regret diminue;
+ Outre qu'une froideur depuis peu survenue,
+ De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589],
+ N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610
+
+ PHILANDRE.
+
+ Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Il en meurt.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ce courage à l'amour si rebelle?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Lui-même.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Si ton coeur ne tient plus qu'à demi[590],
+ Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591];
+ Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615
+ Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.
+ Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592],
+ C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593];
+ Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire,
+ De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620
+
+ ÉRASTE.
+
+ Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?
+
+ PHILANDRE.
+
+ Un peu plus de respect pour ce que je chéris.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable;
+ Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?
+
+ PHILANDRE.
+
+ Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625
+ Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.
+ J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596]....
+
+ ÉRASTE.
+
+ Avise toutefois, le prétexte est plausible.
+
+ PHILANDRE.
+
+ J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.
+
+ ÉRASTE.
+
+ On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630
+
+ PHILANDRE.
+
+ Mais en quoi gît ce mieux?
+
+ ÉRASTE.
+
+ En esprit, en richesse[597].
+
+ PHILANDRE.
+
+ O le honteux motif à changer de maîtresse!
+
+ ÉRASTE.
+
+ En amour.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Cloris m'aime, et si je m'y connoi,
+ Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635
+ A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde.
+ L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris:
+ L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris;
+ L'une t'aime engagé vers une autre moins belle:
+ L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640
+ L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur,
+ Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur;
+ L'une....
+
+ PHILANDRE.
+
+ Adieu: des raisons de si peu d'importance
+ Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599].
+
+(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].)
+
+ Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645
+
+ CLITON.
+
+ Disposez librement de mon petit pouvoir.
+
+ ÉRASTE, seul[601].
+
+ Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce;
+ Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force:
+ Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur,
+ Ruinant tout ensemble et le frère et la soeur. 650
+
+
+SCÈNE VII.
+
+TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE.
+
+ TIRCIS.
+
+ Éraste, arrête un peu.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Que me veux-tu?
+
+ TIRCIS.
+
+ Te rendre
+ Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].
+
+ MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste
+ lit le sonnet[603].
+
+ Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler?
+ Ce jaloux à la fin le pourra quereller:
+ Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent,
+ Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.
+
+ TIRCIS[604].
+
+ J'y donne une raison de ton sort inhumain.
+ Allons, je le veux voir présenter de ta main
+ A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605].
+
+ ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606].
+
+ Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660
+ Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger.
+ Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.
+
+ TIRCIS, seul.
+
+ La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage!
+ Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage!
+ Une mine froncée, un regard de travers, 665
+ C'est le remercîment que j'aurai de mes vers.
+ Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse,
+ Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse,
+ Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté
+ L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670
+ Je pense l'entrevoir par cette jalousie:
+ Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607].
+ Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608],
+ Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller?
+ Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675
+ Toutefois tout va bien, la voilà descendue.
+ Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610];
+ Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.
+
+
+SCÈNE VIII[611].
+
+TIRCIS, MÉLITE.
+
+ MÉLITE.
+
+ Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?
+
+ TIRCIS.
+
+ Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680
+ A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots,
+ Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos,
+ S'est échappé de moi.
+
+ MÉLITE.
+
+ Sans doute il m'aura vue,
+ Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613].
+
+ TIRCIS.
+
+ Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685
+
+ MÉLITE.
+
+ Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?
+
+ TIRCIS.
+
+ J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe,
+ Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.
+
+ MÉLITE.
+
+ Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit.
+ Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690
+ Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche.
+ Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche!
+ Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.
+
+ TIRCIS.
+
+ Et de tous mes soucis c'est là le plus léger.
+ Toute une légion de rivaux de sa sorte 695
+ Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte,
+ Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.
+
+ MÉLITE.
+
+ Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.
+
+ TIRCIS.
+
+ Et vous?
+
+ MÉLITE.
+
+ Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615],
+ Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700
+
+ TIRCIS.
+
+ Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,
+ Il faudroit que nos coeurs n'eussent plus qu'un desir,
+ Et quitter ces discours de volontés sujettes[616],
+ Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.
+ Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705
+ Songez à leurs effets, et ne présumez pas
+ Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême[618],
+ Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.
+ Un si digne sujet ne reçoit point de loi,
+ De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710
+
+ MÉLITE.
+
+ Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse,
+ Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
+ Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant
+ Je voudrois tout remettre à son commandement[619];
+ Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715
+ Sans te rien témoigner que par obéissance,
+ Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités
+ Dispensent mon devoir de ces formalités[620].
+
+ TIRCIS.
+
+ Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!
+
+ MÉLITE.
+
+ C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne;
+ Mais par là tu peux voir que mon affection
+ Prend confiance entière en ta discrétion.
+
+ TIRCIS.
+
+ Vous la verrez toujours, dans un respect sincère,
+ Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,
+ N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
+ Et si vous en voulez un serment par écrit,
+ Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
+ Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.
+
+ MÉLITE.
+
+ Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
+ Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730
+ Je le prends toutefois comme un précieux gage
+ Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
+ Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.
+
+ TIRCIS[622].
+
+ O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+ [545] _Var._ Je l'avois bien prévu que cette âme infidèle. (1633-57)
+
+ [546] _Var._ Même dès leur abord, je lus sur son visage. (1633-57)
+
+ [547] _Var._ [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;]
+ Mais hélas! qui pourroit gauchir sa destinée[547-a]?
+ Son immuable loi dans le ciel burinée
+ Nous fait si bien courir après notre malheur,
+ Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur:
+ Le perfide qu'il est me doit sa connoissance;
+ C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance;
+ C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment,
+ Ai jeté de mes maux le premier fondement.
+ [Depuis, cette volage évite ma rencontre.] (1633-57)
+
+ [547-a] Mais il faut que chacun suive sa destinée. (1644-57)
+
+ [548] _Var._ Presques à tous moments le ramène en lui-même. (1633-68)
+
+ [549] _Var._ Que les moins avisés verroient ses passions. (1633-60)
+
+ [550] _Var._ Cependant chaque jour au babil attachés. (1633-57)
+ _Var._ Cependant chaque jour aux discours attachés. (1660-68)
+
+ [551] _Var._ Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire,
+ Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire.
+ Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57)
+
+ [552] _Var._ De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648)
+
+ [553] _Var._ Vous savez que son âme en est trop dépourvue. (1657)
+
+ [554] _Var._ [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,]
+ Ses chemins par ici s'adressent tous les jours,
+ Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours.
+ MÉL. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise,
+ Puisqu'outre que l'amour comme lui je méprise,
+ Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57)
+
+ [555] _Var._ Il ne tardera guère à changer de langage. (1633-57)
+
+ [556] _Var._ Vraiment, c'est bien à vous que j'en dois rendre conte[556-a].
+ ÉR. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57)
+
+ [556-a] Voyez la note [497] relative à la première variante de la page
+ 150.
+
+ [557] _Var._ Qu'on murmure partout du trop de privauté. (1633-60)
+
+ [558] _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57)
+ _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660)
+
+ [559] _Var._ Tu me préfères donc un traître qui te flatte?
+ Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate,
+ De qui le choix brutal se porte au plus mal fait;
+ Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet,
+ Par le peu de rapport que nous avons ensemble,
+ Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble
+ Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort:
+ Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord.
+ Il suffit; les destins bandés à me déplaire
+ Ne l'arracheroient pas à ma juste colère.
+ Tu démordras, parjure, et ta déloyauté
+ Maudira mille fois sa fatale beauté.
+ Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme,
+ Dès demain un cartel l'heure et le lieu te nomme.
+ Insensé que je suis! hélas, où me réduit
+ Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit?
+ Quel transport déréglé! Quelle étrange échappée!
+ Avec un affronteur mesurer mon épée!
+ C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder,
+ Contre un traître qu'à peine on devroit regarder!
+ Lui faisant trop d'honneur, moi-même je m'abuse;
+ C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse:
+ [Il fut toujours permis de tirer sa raison
+ D'une infidélité par une trahison.]
+ Vis doncques, déloyal, vis, mais en assurance
+ Que tout va désormais tromper ton espérance,
+ Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi,
+ Et te rendront encor plus malheureux que moi.
+ J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mélite
+ Exécutera trop aussitôt que prescrite.
+ Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil.
+
+SCÈNE IV.
+
+ÉRASTE, CLITON.
+
+ ÉR. Holà! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plaît-il?
+ ÉR. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire?
+ CLIT. Dans un empêchement fort extraordinaire,
+ Je ne puis m'éloigner un seul moment d'ici.
+ ÉR. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici
+ Une part des effets qui suivent mes paroles.
+ CLIT. Allons, malaisément gagne-t-on dix pistoles[559-a]!
+ (1633-57)
+
+ [559-a] Après ce vers commence, sous le titre de scène V, notre
+ scène IV, entre Tircis et Cloris.
+
+ [560] Ce mot est toujours écrit ainsi par Corneille, qui ne fait
+ en cela que se conformer à l'usage général de son temps. Voyez le
+ _Lexique_.
+
+ [561] Ce sonnet, composé, d'après Thomas Corneille, avant la
+ comédie elle-même (voyez ci-dessus, p. 126), a été imprimé pour la
+ première fois en 1632, à la page 147 des _Meslanges poetiques_ qui
+ suivent _Clitandre_. Ce texte primitif ne présente qu'une variante
+ sans importance; le vers 487 commence ainsi:
+
+ Et quoiqu'elle ait, etc.
+
+ [562] _Var._ De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657
+ et 60)
+
+ [563] C'est-à-dire qui t'avait captivé. _Franchise_, dans le sens
+ de liberté. Voyez le _Lexique_.
+
+ [564] _Var._ Dedans cette maîtresse aucun embrasement. (1633-60)
+
+ [565] _Var._ Qu'Éraste m'en retire et s'oppose à Mélite. (1633)
+
+ [566] _Var._ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille à garder.
+ (1633-57)
+
+ [567] _Var._ C'est seulement alors qu'il n'y a rien du nôtre[567-a].
+ (1657-63)
+
+ [567-a] Au sujet de cette leçon, qui figure, comme on le voit,
+ dans plusieurs éditions, on lit dans les _Fautes notables
+ survenues pendant l'impression_ (édit. de 1663, tome I, p. LX):
+ «Qu'il n'y a rien,» _lisez_: «qu'il n'y va rien.»
+
+ [568] _Var._ Un chacun à soi-même est son meilleur ami. (1633-57)
+
+ [569] _Var._ En dépit de tes feux n'emporte ta maîtresse. (1633)
+
+ [570] _Var._ Vaine frayeur pourtant dont je veux te guérir.
+ TIRS. M'en guérir! CLOR. Laisse faire: Éraste sert Mélite,
+ Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite
+ Deux ans se sont passés. CLOR. Mais dedans ses discours
+ Parle-t-il d'épouser? TIRS. Oui, presque tous les jours.
+ CLOR. Donc, sans l'appréhender, poursuis ton[570-b] entreprise;
+ Avecque tout son bien Mélite le méprise.
+ [Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57)
+ _Var._ Ce sont vaines frayeurs dont je te veux guérir. (1660)
+
+ [570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654)
+
+ [570-b] _Son_ pour _ton_, dans l'édition de 1657, est évidemment
+ une faute.
+
+ [571] _Var._ On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a].
+ De crainte qu'à la longue ils n'éteignent leur feu[571-b].
+ TIRS. Mais il faut redouter une mère. CLOR. Aussi peu.
+ TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue.
+
+ [571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57)
+ On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660)
+
+ [571-b] De peur qu'avec le temps ils n'éteignent leur feu. (1644-57)
+ CLOR. Oui, mais déjà l'affaire en seroit résolue,
+ Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57)
+
+ [572] _Var._ Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633)
+
+ [573] _Var._ Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57)
+
+ [574] _Var._ Un baiser refusé lui fera souvenir. (1633-48)
+ _Var._ Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64)
+
+ [575] _Var. Il baille une lettre à Cliton._ (1633, en
+ marge.)--_Il lui donne une lettre._ (1663, en marge.)
+
+ [576] _Var._ Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mélite
+ A dedans ce papier sa passion décrite. (1633-57)
+
+ [577] _Var._ Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher.
+ (1633 et 48-57)
+
+ [578] _Var._ Mais avec ton message
+ Tâche si dextrement de tourner son courage. (1633-64)
+
+ [579] _Var._ Ma tête sur ce point me servira de plége[579-a]. (1657)
+
+ [579-a] De caution, de gage. Voyez le _Lexique_.
+
+ [580] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton rentre._
+
+ [581] _Var._ Ces âmes du commun font tout pour de l'argent,
+ Et sans prendre intérêt au dessein de personne,
+ Leur service et leur foi sont à qui plus leur donne.
+ Quand ils sont éblouis de ce traître métal,
+ Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal;
+ Le seul espoir du gain règle leur conscience.
+ Mais tu reviens bientôt, est-ce fait? CLIT. Patience,
+ Monsieur; en vous donnant un moment de loisir,
+ Il ne tiendra qu'à vous d'en avoir le plaisir. (1633-57)
+
+ [582] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton ressort brusquement._
+
+ [583] _Var._ Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir.
+ (1660-68)
+
+ [584] En marge, dans l'édition de 1633: _Philandre paroît et
+ Éraste se cache._
+
+ [585] Ces mots manquent dans les éditions de 1633, de 1644 et de
+ 1652-60; ils sont remplacés, dans celle de 1648, par ceux-ci:
+ _cependant qu'Éraste est caché_.
+
+ [586] _Var._ Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre;
+ Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur.
+ (1633-57)
+
+ [587] Ainsi dans les éditions de 1633-48, de 1657 et de 1682;
+ _aye_ dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus
+ haut, p. 109, note [406].
+
+ [588] _Var. Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par
+ derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui
+ saisit la main encore pleine de la lettre toute déployée._ (1633,
+ en marge.)--_Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'épaule de
+ Philandre._ (1663, en marge.)
+
+ [589] _Var._ Portoit nos deux esprits à s'entre-négliger,
+ Si bien que je cherchois par où m'en dégager. (1633-57)
+
+ [590] _Var._ Si ton feu commence à te lasser. (1633)
+ _Var._ Si ton feu commence à se lasser. (1644-57)
+
+ [591] _Var._ Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57)
+ _Var._ Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64)
+
+ [592] _Var._ Tout ce que je puis faire à son brasier naissant.
+ (1633-68)
+
+ [593] _Var._ C'est de le revancher par un zèle impuissant. (1633-57)
+
+ [594] _Var._ De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frère.
+ (1633-57)
+
+ [595] _Var._ Mais la peux-tu juger à l'autre comparable?
+ PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57)
+
+ [596] _Var._ J'ai promis d'aimer l'une, et c'est où je m'arrête.
+ ÉR. Avise toutefois, le prétexte est honnête. (1633-57)
+
+ [597] _Var._ Ce mieux gît en richesse
+ PHIL. O le sale motif à changer de maîtresse!
+ ÉR. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chèrement
+ Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement.
+ ÉR. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57)
+
+ [598] A l'insu. Voyez le _Lexique_.
+
+ [599] _Var._ N'ont rien qui soit bastant d'ébranler ma constance.
+ (1633)
+
+ [600] _Var. Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton,
+ et rentre, tous deux chacun de leur côté._ (1633, en marge.)--_A
+ Cliton, tout bas._ (1644-60)
+
+ [601] A la place du mot _seul_ ou _seule_, après le nom d'un
+ personnage, on lit constamment, en marge, dans l'édition de 1663:
+ _Il est seul, elle est seule._ Nous n'avons remarqué qu'une
+ exception à cet usage. La première fois que cette indication se
+ trouve dans _Mélite_, c'est-à-dire à la fin de la scène III du Ier
+ acte, l'édition de 1663 ne porte en marge que le mot même du
+ texte: _seul_.
+
+ [602] _Var._ Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre.
+ (1633-60)
+
+ [603] _Var. Elle paroît au travers d'une jalousie, et dit ces
+ vers cependant qu'Éraste lit le sonnet tout bas._ (1633, en
+ marge.)--_Elle les regarde à travers une jalousie cependant
+ qu'Éraste lit le sonnet._ (1663, en marge.)
+
+ [604] En marge, dans l'édition de 1633: _Il montre du doigt la fin
+ de son sonnet à Éraste._
+
+ [605] _Var._ A ce divin objet dont ton âme est blessée. (1633-57)
+
+ [606] _Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir
+ et Tirsis le ramasse._ (1633, en marge.) _Il lui rend le sonnet._
+ (1663, en marge.)
+
+ [607] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite se retire de la
+ jalousie et descend._
+
+ [608] _Var._ Hélas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57)
+
+ [609] _Var._ Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue!
+ (1633-57)
+
+ [610] _Var._ Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi.
+ (1633-68)
+
+ [611] Dans les éditions antérieures à 1660, cette scène et la
+ précédente n'en forment qu'une.
+
+ [612] Dans certains exemplaires de l'édition de 1633, notamment
+ dans celui de la Bibliothèque impériale qui est marqué Y-3801/+A,
+ ce vers est dit par Mélite et non par Tircis, dont le couplet ne
+ commence qu'au vers suivant.
+
+ [613] _Var._ Et c'est de là que vient cette fuite impourvue.
+ (1633)
+
+ [614] C'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, ne
+ détournerait pas. Voyez le _Lexique_.
+
+ [615] _Var._ Bien que ce soit un heur où prétendre je n'ose.
+ (1633-57)
+
+ [616] _Volontés sujettes_, volontés soumises à une mère. La
+ réponse de Mélite éclaircit parfaitement ce que cette expression
+ pourrait avoir d'obscur.
+
+ [617] _Var._ Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57)
+ _Var._ Consultez en vous-même un moment vos appas. (1660)
+
+ [618] _Var._ Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprême.
+ (1633-57)
+
+ [619] _Var._ Je m'en voudrois remettre à son commandement.
+ (1633-60)
+
+ [620] _Var._ [Dispensent mon devoir de ces formalités.]
+ TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche
+ M'assure entièrement que mon amour te touche.
+ MÉL. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est:
+ Un peu de violence en t'excusant te plaît.
+ MÉL. Folâtre, j'aime mieux abandonner la place,
+ Car tu sais dérober avec si bonne grâce
+ Que bien que ton larcin me fâche infiniment,
+ Je ne puis rien donner à mon ressentiment.
+ TIRS. Auparavant l'adieu reçois de ma constance
+ Dedans ce peu de vers l'éternelle assurance.
+ MÉL. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48)
+
+ [621] _Var._ [Mélite veut te croire autant et plus que lui][621-a].
+ TIRSIS. _Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se
+ dérobe_[621-b].
+ Par ce refus mignard qui porte un sens contraire,
+ Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire.
+ O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour
+ Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48)
+
+ [621-a] Mélite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64)
+
+ [621-b] TIRSIS, _lui coulant le sonnet dans le bras_. (1644 et 48)
+
+ [622] _Var._ TIRCIS, _seul_. (1652-60)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735
+ D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible.
+ Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit,
+ Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit,
+ Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624].
+ Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740
+ Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer
+ Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer.
+ Souvenirs importuns d'une amante laissée,
+ Qui venez malgré moi remettre en ma pensée
+ Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745
+ Que le sommeil ait peine à me le retracer,
+ Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie,
+ Et retournant trouver celle qui vous envoie,
+ Dites-lui de ma part pour la dernière fois
+ Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750
+ Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme,
+ Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme,
+ Je souhaite en faveur de ce reste de foi
+ Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626].
+ Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755
+ Est de tous nos desirs souveraine maîtresse,
+ Dispose de nos coeurs, force nos volontés,
+ Et que par son pouvoir nos destins surmontés
+ Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle;
+ Enfin que tous mes voeux....
+
+
+SCÈNE II.
+
+TIRCIS, PHILANDRE.
+
+ TIRCIS.
+
+ Philandre!
+
+ PHILANDRE.
+
+ Qui m'appelle?
+
+ TIRCIS.
+
+ Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté
+ Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].
+
+ TIRCIS.
+
+ J'userois envers toi d'une sotte prudence,
+ Si je faisois dessein de te dissimuler 765
+ Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.
+
+ PHILANDRE.
+
+ En effet, si l'on peut te juger au visage,
+ Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628],
+ Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend,
+ Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770
+ Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.
+
+ TIRCIS.
+
+ Que fera le sujet, si les signes t'étonnent?
+ Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner;
+ C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775
+
+ TIRCIS.
+
+ Possesseur, autant vaut....
+
+ PHILANDRE.
+
+ De quoi?
+
+ TIRCIS.
+
+ D'une maîtresse,
+ Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629]
+ De son seul entretien peut ravir un amant:
+ En un mot, de Mélite.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Il est vrai qu'elle est belle;
+ Tu n'as pas mal choisi; mais....
+
+ TIRCIS.
+
+ Quoi, mais?
+
+ PHILANDRE.
+
+ T'aime-t-elle?
+
+ TIRCIS.
+
+ Cela n'est plus en doute.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Et de coeur?
+
+ TIRCIS.
+
+ Et de coeur,
+ Je t'en réponds.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Souvent un visage moqueur
+ N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.
+
+ TIRCIS.
+
+ Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630].
+
+ PHILANDRE.
+
+ Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785
+ J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons,
+ Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631],
+ S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte;
+ J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas
+ Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790
+ Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse
+ Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse,
+ Et pratiquoient sous main d'autres affections;
+ Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions
+ Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795
+
+ TIRCIS.
+
+ Et de ce petit nombre est celle qui m'engage:
+ De sa possession je me tiens aussi seur[634]
+ Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635],
+ Ces deux amours auront une pareille issue. 800
+
+ TIRCIS.
+
+ Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord.
+ Cependant apprends-moi comment elle te traite,
+ Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].
+
+ TIRCIS.
+
+ Une parfaite ardeur a trop de truchements 805
+ Par qui se faire entendre aux esprits des amants:
+ Un coup d'oeil, un soupir[637]....
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ces faveurs ridicules[638]
+ Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules.
+ N'as-tu rien que cela?
+
+ TIRCIS.
+
+ Sa parole et sa foi.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810
+ Les petites douceurs, les aimables tendresses[639]
+ Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses.
+ Quelques lettres du moins te daignent confirmer
+ Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?
+
+ TIRCIS.
+
+ Recherche qui voudra ces menus badinages, 815
+ Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages;
+ Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640].
+
+ TIRCIS.
+
+ J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,
+ Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820
+ Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux....
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.
+
+ TIRCIS.
+
+ Je ne connois que lui qui soupire pour elle.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]:
+ Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825
+ Un rival inconnu possède ses amours,
+ Et la dissimulée, au mépris de ta flamme,
+ Par lettres chaque jour lui fait don de son âme.
+
+ TIRCIS.
+
+ De telles trahisons lui sont trop en horreur.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830
+ Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre;
+ Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.
+
+LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
+
+_Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon
+miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle,
+comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi
+je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par
+faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès
+d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel
+lui a refusées._
+
+ PHILANDRE.
+
+ Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?
+
+ TIRCIS.
+
+ Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.
+
+ PHILANDRE.
+
+ La raison?
+
+ TIRCIS.
+
+ Le porteur a su combien je t'aime, 835
+ Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644],
+ Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,
+ Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645].
+
+ TIRCIS.
+
+ On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840
+ Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646],
+ Et puisqu'il est pour toi....
+
+ TIRCIS.
+
+ Que ta longueur me tue!
+ Dépêche.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Le voilà que je te restitue.
+
+AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
+
+_Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que
+par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse
+mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout
+loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la
+soeur ont repu leurs espérances._
+
+ PHILANDRE.
+
+ Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845
+ Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]?
+
+ TIRCIS.
+
+ Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée
+ Sert à ton changement d'un sujet de risée?
+ C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648],
+ D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850
+ C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649]
+ Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?
+ Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650]
+ Un si cruel affront se répare soudain:
+ Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855
+
+ PHILANDRE.
+
+ Si pour te voir trompé tu te déplais au monde,
+ Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher;
+ Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651].
+
+ TIRCIS.
+
+ Quoi! tu crains le duel?
+
+ PHILANDRE.
+
+ Non; mais j'en crains la suite,
+ Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860
+ Et du plus beau succès le dangereux éclat
+ Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.
+
+ TIRCIS.
+
+ Tant de raisonnement et si peu de courage
+ Sont de tes lâchetés le digne témoignage.
+ Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865
+
+ PHILANDRE.
+
+ Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer.
+ Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,
+ J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite.
+ Adieu.
+
+
+SCENE III.
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu fuis, perfide, et ta légèreté,
+ T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870
+ Reviens, reviens défendre une place usurpée:
+ Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée.
+ Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi,
+ A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi;
+ Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875
+ Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme.
+ Crois-tu qu'on la mérite à force de courir?
+ Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]?
+ O lettres, ô faveurs indignement placées,
+ A ma discrétion honteusement laissées! 880
+ O gages qu'il néglige ainsi que superflus!
+ Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653];
+ Je ne sais qui des trois doit rougir davantage;
+ Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,
+ Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885
+ De n'avoir rien prévu de leur déguisement.
+ Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle,
+ Changeant d'affection, prît un traître comme elle,
+ Et que le digne amant qu'elle a su rechercher
+ A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890
+ Cependant j'en croyois cette fausse apparence
+ Dont elle repaissoit ma frivole espérance;
+ J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour,
+ Étoient de la partie en un si lâche tour.
+ O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895
+ Que tout l'extérieur ne fût que tromperie?
+ Non, non, il n'en est rien: une telle beauté
+ Ne fut jamais sujette à la déloyauté.
+ Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche,
+ Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900
+ Mélite me chérit, elle me l'a juré:
+ Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654].
+ Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables?
+ Caractères trompeurs, vous me contez des fables,
+ Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905
+ Sa parole a laissé son coeur entre mes mains.
+ A ce doux souvenir ma flamme se rallume;
+ Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume:
+ L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger;
+ Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910
+ Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]!
+ Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657];
+ La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658],
+ Et ces traits de sa plume osent encor parler[659],
+ Et laissent en mes mains une honteuse image, 915
+ Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage.
+ Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660]
+ D'un excès de douleur se trouvent accablés[661];
+ Un si cruel tourment me gêne et me déchire,
+ Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920
+ Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins
+ Ce faux soulagement, en mourant sans témoins,
+ Que mon trépas secret empêche l'infidèle
+ D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+TIRCIS, CLORIS.
+
+ CLORIS.
+
+ Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925
+ Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas?
+ Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître?
+ O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître!
+ Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards
+ S'élancent incertains presque de toutes parts! 930
+ Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]!
+ Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine!
+ Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]
+
+ TIRCIS.
+
+ Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,
+ Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935
+ De mon sort rigoureux qui demande ma vie,
+ Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,
+ Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.
+ En nos chastes amours de tous deux on se moque[665]
+ Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque.
+ Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666]
+ Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].
+
+ CLORIS.
+
+ Ne m'échappe donc pas.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ma soeur, je te supplie....
+
+ CLORIS.
+
+ Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie?
+ Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945
+ Et nous aviserons à te laisser courir.
+
+ TIRCIS.
+
+ Hélas! quelle injustice!
+
+ CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].
+
+ Est-ce là tout, fantasque?
+ Quoi! si la déloyale enfin lève le masque,
+ Oses-tu te fâcher d'être désabusé?
+ Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950
+ Apprends que les discours des filles bien sensées[670]
+ Découvrent rarement le fond de leurs pensées,
+ Et que les yeux aidant à ce déguisement,
+ Notre sexe a le don de tromper finement.
+ Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955
+ Que Mélite n'est pas une pièce si rare,
+ Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671];
+ Assez d'autres objets y sauront te ravir[672].
+ Ne t'inquiète point pour une écervelée
+ Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960
+ Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673]
+ Ont assez de malheur pour en être écoutés.
+ Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674];
+ Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675];
+ Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965
+ Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours,
+ Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!)
+ Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge.
+ Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677];
+ Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais; 970
+ Les infidélités font ses jeux ordinaires;
+ Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,
+ Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien
+ Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.
+
+ TIRCIS.
+
+ Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975
+ Que ce soient vérités, que ce soient impostures,
+ Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir.
+ Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ CLORIS.
+
+ Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte:
+ Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980
+ Un volage me quitte, et je le quitte aussi:
+ Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci.
+ Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent
+ Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent;
+ Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985
+ Et la fît-on à faux éclater par les yeux,
+ C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679]
+ Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.
+ Que Philandre à son gré rende ses voeux contents;
+ S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990
+ Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose;
+ Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose.
+ Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement
+ M'avoit fait bonne part de son aveuglement.
+ On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995
+ Dans la même folie une autre embarrassée[680]
+ Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi,
+ Pour se donner l'honneur de faillir après moi.
+ Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681]
+ Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000
+ A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,
+ La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer,
+ Et sur cette croyance elle en a pris envie:
+ Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie!
+ Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005
+ Dieux, par là seulement punissez son péché!
+ Elle verra bientôt que sa digne conquête[682]
+ N'est pas une aventure à me rompre la tête.
+ Un si plaisant malheur m'en console à l'instant.
+ Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010
+ Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire!
+ Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire,
+ Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret
+ Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.
+ Je me veux toutefois en venger par malice, 1015
+ Me divertir une heure à m'en faire justice:
+ Ces lettres fourniront assez d'occasion
+ D'un peu de défiance et de division.
+ Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière
+ A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020
+ En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+PHILANDRE, CLORIS.
+
+ CLORIS.
+
+ Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?
+
+ PHILANDRE.
+
+ Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune
+ M'empêche de jouir de ma bonne fortune,
+ Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025
+ Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.
+
+ CLORIS.
+
+ J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime:
+ Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Me veux-tu quelque chose?
+
+ CLORIS.
+
+ Il t'ennuie avec moi;
+ Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030
+ Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse,
+ Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse,
+ Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis
+ Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.
+ Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035
+ Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore;
+ Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685]
+ Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....
+
+ PHILANDRE.
+
+ Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure;
+ Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040
+ S'osera dispenser.
+
+ CLORIS.
+
+ Aussi tu me promets,
+ Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais;
+ Autrement, ne crois pas....
+
+ PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].
+
+ Cela s'en va sans dire:
+ Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire:
+ Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045
+
+ CLORIS, les resserrant[687].
+
+ Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;
+ Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne,
+ Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne:
+ Je les garderai mieux, tu peux en assurer
+ La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050
+
+ PHILANDRE.
+
+ Un homme doit souffrir d'une fille en colère;
+ Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère:
+ Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....
+
+ CLORIS.
+
+ Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien!
+ Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre;
+ Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre,
+ Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir,
+ Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.
+
+ PHILANDRE.
+
+ L'effet en fera foi, s'il en a le courage.
+ Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060
+ Tremble.
+
+ CLORIS.
+
+ J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu:
+ Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+ [623] _Var._ Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible
+ D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57)
+
+ [624] _Var._ Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses.
+ (1633-60)
+
+ [625] _Var._ Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)
+
+ [626] _Var._ [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.]
+ Dites-lui de ma part que depuis que le monde
+ Du milieu du chaos tira sa forme ronde,
+ C'est la première fois que ces vieux ennemis,
+ Le change et la raison, sont devenus amis;
+ [Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633)
+
+ [627] _Var._ Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)
+
+ [628] _Var._ [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,]
+ Je ne croirai jamais qu'à force de rêver
+ Au sujet de ta joie, on le puisse trouver:
+ [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.]
+ (1633-57)
+
+ [629] _Var._ Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant.
+ (1633-57)
+
+ [630] _Var._ Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57)
+
+ [631] _Var._ Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633)
+
+ [632] Qui se laisse prendre à.... tromper par....
+
+ [633] _Var._ Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)
+
+ [634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la
+ pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était
+ certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières
+ éditions de son théâtre. Voyez le _Lexique_.
+
+ [635] _Var._ Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57)
+
+ [636] _Var._ Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une
+ parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)
+
+ [637] _Var._ Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)
+
+ [638] _Var._ Ces choses ridicules
+ Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57)
+
+ [639] _Var._ Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche,
+ T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche,
+ Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas
+ Que ma témérité profane ses appas,
+ Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence,
+ Ce secret, étouffé dans la nuit du silence,
+ N'échapperoit jamais à ma discrétion.
+ PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection
+ Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages
+ D'une vraie amitié sont d'inutiles gages;
+ Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b].
+ PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi.
+ TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire,
+ Mais il n'a garde d'être en état de me nuire:
+ Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé.
+ PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé.
+ TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)
+
+ [639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: _toute autre_,
+ pour _tout autre_.
+
+ [639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi.
+ (1644-57)
+
+ [640] _Var._ J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi.
+ (1663)
+
+ [641] _Tenir en cervelle_, inquiéter, tenir dans l'inquiétude.
+ Voyez le _Lexique_.
+
+ [642] _Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par
+ faveur._ (1633-57)
+
+ [643] _Affronter_, tromper avec audace.
+
+ [644] _Var._ Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même,
+ D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)
+
+ [645] _Var._ Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57)
+
+ [646] _Var._ C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu
+ Encore une, qu'il faut que je te restitue.
+ TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57)
+
+ [647] _Var._ Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57)
+
+ [648] _Var._ Qu'à tes suasions Mélite osant manquer
+ A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer?
+ Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes
+ [Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57)
+
+ [649] _Suborner_, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux
+ sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le _Lexique_.
+
+ [650] _Var._ Avise à te défendre; un affront si cruel
+ Ne peut se réparer à moins que d'un duel:
+ [Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57)
+
+ [651] _Var._ [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:]
+ Il me faudroit après, par une prompte fuite,
+ Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite.
+ TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas:
+ Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a].
+ PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose.
+ TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose
+ Ni mon sang ni ma vie en péril exposer.
+ Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer.
+ Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve
+ Mérite que pour elle ainsi je me conserve.
+
+ SCÈNE III.
+
+ TIRSIS.
+
+ Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57)
+
+ [651-a] Voyez p. 161, note [542].
+
+ [652] _Var._ [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?]
+ Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse,
+ Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse.
+ Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser?
+ N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser?
+ [O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633)
+
+ [653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus,
+ De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse;
+ Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse,
+ Son amant un poltron, et moi sans jugement,
+ De n'avoir rien prévu de son déguisement.
+ Mais que par ses transports ma raison est surprise!
+ Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise!
+ (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir)
+ Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a].
+ Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage
+ Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage,
+ Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur
+ Que les vains mouvements d'une juste douleur.
+ Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître
+ Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître.
+ Traître et poltron! voilà les belles qualités
+ Qui retiennent les sens de Mélite enchantés.
+ Aussi le falloit-il que cette âme infidèle,
+ [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,]
+ Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b]
+ Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher,
+ Cependant que, leurré d'une fausse apparence,
+ Je repaissois de vent ma frivole espérance.
+ Mais je le méritois, et ma facilité
+ Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c].
+ Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d],
+ A ces petits larcins pris d'une force aisée.
+ Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour
+ Fussent de la partie en un si lâche tour?
+ Auroit-on jamais vu tant de supercherie,
+ Que tout l'extérieur ne fût que piperie?
+ [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)
+
+ [653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans
+ l'édition de 1633.
+
+ [653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)
+
+ [653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont
+ que dans l'édition de 1633.
+
+ [653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)
+
+ [654] _Var._ Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)
+
+ [655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser:
+ J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)
+
+ [656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère.
+ (1633-57)
+
+ [657] _Var._ Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère.
+ (1648-57)
+
+ [658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés,
+ Et ces traits de sa plume ici me sont restés,
+ Qui dépeignant au vif son perfide courage,
+ Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)
+
+ [659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler,
+ Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)
+
+ [660] _Var._ Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés.
+ (1633)
+
+ [661] _Var._ D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)
+
+ [662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:]
+ Aussi ma prompte mort le va bientôt finir;
+ Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir
+ Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre,
+ Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a];
+ Mon âme par dépit tâche d'abandonner
+ Un corps que sa raison sut si mal gouverner.
+ Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues,
+ S'en vont les distiller en larmes continues,
+ Larmes qui donneront pour juste châtiment
+ A leur aveugle erreur un autre aveuglement;
+ Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite,
+ Comme insensiblement me porter chez Mélite,
+ Me porteront sans eux en quelque lieu désert,
+ En quelque lieu sauvage à peine découvert,
+ Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste,
+ Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste,
+ Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins
+ Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins,
+ Que mon trépas secret fera que l'infidèle
+ Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)
+
+ [662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont
+ que dans l'édition de 1633.
+
+ [663] _Var._ Tu manques à la fois de poumon et d'haleine.
+ (1633-60)
+
+ [664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens?
+ (1633-57)
+
+ [665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque.
+ (1633-60)
+
+ [666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler.
+ (1633)
+
+ [667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler.
+ (1633-57)
+
+ [668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir,
+ Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)
+
+ [669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données._
+ (1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a données._
+ (1663, en marge.)
+
+ [670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux sensées.
+ (1633-60)
+
+ [671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve.
+
+ [672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir,
+ Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)
+
+ [673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beautés.
+ (1633-57)
+
+ [674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte;
+ Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)
+
+ [675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première
+ variante.
+
+ [676] _Var._ Et peut-être demain (tant elle aime le change!).
+ (1633-57)
+
+ [677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent,
+ Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent,
+ A qui les trahisons deviennent ordinaires,
+ Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)
+
+ [678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises,
+ Par tes détractions rompre mes entreprises?
+ Non, non, ces traits de langue épandus vainement
+ Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)
+
+ [679] _Var._ C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance
+ Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance.
+ Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller,
+ Et si d'autres que moi ne le vont rappeler,
+ Il usera ses jours à courtiser Mélite;
+ Outre que l'infidèle a si peu de mérite,
+ Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)
+
+ [680] _Var._ Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)
+
+ [681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde.
+ (1633)
+
+ [682] _Var._ Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose,
+ Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose.
+ Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)
+
+ [683] Voyez au _Complément des variantes_, p. 251.
+
+ [684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore.
+ (1660)
+
+ [685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)
+
+ [686] _Var. Il reconnoît les lettres._ (1663, en marge.)[686-a]
+
+ [686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de
+ ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène
+ suivant dans les éditions de 1644-57.
+
+ [687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.)
+
+ [688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions
+ publiées du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_.
+
+ [689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III,
+ note [1443]) parle de la comédie de _Mélite_ et mentionne
+
+ Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+MÉLITE, LA NOURRICE.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Cette obstination à faire la secrète
+ M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].
+
+ MÉLITE.
+
+ Ton importunité n'est pas à supporter: 1065
+ Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Les visites d'Éraste un peu moins assidues
+ Témoignent quelque ennui de ses peines perdues,
+ Et ce qu'on voit par là de refroidissement
+ Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070
+ Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère;
+ Mais je pourrois enfin en croire ma colère,
+ Et pour punition te priver des avis
+ Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.
+
+ MÉLITE.
+
+ C'est à moi de trembler après cette menace, 1075
+ Et toute autre du moins trembleroit en ma place.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré
+ (Je parle sans reproche, et tout considéré)
+ Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine:
+ Apprends-moi ce que c'est.
+
+ MÉLITE.
+
+ Veux-tu que je devine? 1080
+ Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien,
+ Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie
+ D'une chose deux ans ardemment poursuivie:
+ D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085
+ Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer.
+ Une fille qui voit et que voit la jeunesse
+ Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse;
+ Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert,
+ Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090
+ Une heure de froideur, à propos ménagée,
+ Peut rembraser une âme à demi dégagée[691],
+ Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris
+ D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693].
+ Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095
+ Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694],
+ Et sans embarrasser son coeur de leurs amours,
+ Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695].
+ Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence,
+ Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100
+ Que tout l'extérieur de son visage égal
+ Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival;
+ Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre,
+ Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre;
+ Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105
+ Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri,
+ Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697],
+ A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède.
+ Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon,
+ Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110
+
+ MÉLITE.
+
+ Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage:
+ Il croit que mes regards soient son propre héritage,
+ Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui
+ Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115
+ Promptement le motif de cette maladie[698].
+
+ MÉLITE.
+
+ Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi,
+ Tu saurois que Tircis....
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quoi? son meilleur ami!
+ N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?
+
+ MÉLITE.
+
+ Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120
+ Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699],
+ Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde;
+ Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde,
+ Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125
+ Un semblable pigeon ne se peut rattraper:
+ Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.
+
+ MÉLITE.
+
+ Le bien ne touche point un généreux courage.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.
+
+ MÉLITE.
+
+ Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].
+
+ MÉLITE.
+
+ Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ On a trop de mérite étant riche à ce point.
+
+ MÉLITE.
+
+ Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135
+
+ MÉLITE.
+
+ Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable:
+ Un homme dont les biens font toutes les vertus
+ Ne peut être estimé que des coeurs abattus.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?
+
+ MÉLITE.
+
+ Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140
+ Étant riche, on méprise assez communément
+ Des belles qualités le solide ornement,
+ Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702]
+ Souvent par l'abondance aux vices nous convie.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Enfin je reconnois....
+
+ MÉLITE.
+
+ Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145
+ Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête
+ T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête.
+ Si ta mère le sait....
+
+ MÉLITE.
+
+ Laisse-moi ces soucis,
+ Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704] 1150
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.
+
+ MÉLITE.
+
+ Ta curiosité te met trop en cervelle[705].
+ Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend;
+ Un meilleur entretien avec elle m'attend.
+
+
+SCÈNE II.
+
+CLORIS, MÉLITE.
+
+ CLORIS.
+
+ Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155
+ Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe,
+ Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706],
+ Ni même en rien savoir sans les en avertir.
+ Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue,
+ Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160
+ Je viens vous faire voir que votre affection
+ N'a pas été fort juste en son élection.
+
+ MÉLITE.
+
+ Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office,
+ Mettre quelque autre en peine avec cet artifice;
+ Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165
+ Je renonce à choisir une seconde fois,
+ Et mon affection ne s'est point arrêtée
+ Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.
+
+ CLORIS.
+
+ Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins,
+ C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170
+
+ MÉLITE.
+
+ Si je n'avois de lui qu'une foible assurance,
+ Vous me feriez entrer en quelque défiance;
+ Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709],
+ Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.
+
+ CLORIS.
+
+ Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175
+ Plus que je ne faisois auparavant son crime.
+ Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir,
+ Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710],
+ Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711]
+ Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180
+
+ MÉLITE.
+
+ Le pousser à me faire une infidélité[712],
+ C'est assez mal user de cette autorité.
+
+ CLORIS.
+
+ Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige?
+ C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.
+
+ MÉLITE.
+
+ Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185
+
+ CLORIS.
+
+ Quand il n'en auroit point de plus justes raisons,
+ La parole donnée, il faut que l'on la tienne.
+
+ MÉLITE.
+
+ Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne.
+
+ CLORIS.
+
+ Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié,
+ Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190
+ Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre?
+
+ MÉLITE.
+
+ De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre,
+ Et c'étoit à Cloris que je croyois parler.
+
+ CLORIS.
+
+ Vous ne vous trompez pas.
+
+ MÉLITE.
+
+ Donc, pour mieux me railler[715],
+ La soeur de mon amant contrefait ma rivale? 1195
+
+ CLORIS.
+
+ Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716]
+ Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez
+ Que je ne sais que trop ce que vous me cachez.
+ Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime;
+ Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200
+ Jusqu'aux moindres discours dont votre passion
+ Tâche de suborner[717] son inclination.
+
+ MÉLITE.
+
+ Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!
+
+ CLORIS.
+
+ La pure vérité.
+
+ MÉLITE.
+
+ Vraiment, en voulant rire,
+ Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205
+ Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.
+
+ CLORIS.
+
+ Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719].
+ Tenez, voyez, lisez.
+
+ MÉLITE.
+
+ Ah, Dieux! quelle imposture!
+ Jamais un de ces traits ne partit de ma main.
+
+ CLORIS.
+
+ Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210
+ Que vous persisteriez dans la méconnoissance:
+ Je les vous laisse. Adieu.
+
+ MÉLITE.
+
+ Tout beau, mon innocence
+ Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720],
+ Pour faire retomber l'affront sur son auteur.
+
+ CLORIS.
+
+ Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215
+ Que sert le désaveu quand la preuve est certaine?
+ A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...?
+
+ MÉLITE.
+
+ Ne vous obstinez point à me calomnier;
+ Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre....
+
+ CLORIS.
+
+ Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre;
+ C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721]
+ Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.
+
+
+SCÈNE III.
+
+LISIS, MÉLITE, CLORIS.
+
+ LISIS, à Cloris.
+
+ Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722]
+ Du malheur où nous plonge un esprit infidèle;
+ Quittez son entretien, et venez avec moi 1225
+ Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.
+
+ MÉLITE.
+
+ Quoi! son frère au cercueil!
+
+ LISIS.
+
+ Oui, Tircis, plein de rage
+ De voir que votre change indignement l'outrage,
+ Maudissant mille fois le détestable jour
+ Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230
+ Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723],
+ Et mes yeux désolés....
+
+ MÉLITE.
+
+ Je n'en puis plus; je pâme.
+
+ CLORIS.
+
+ Au secours! au secours!
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS.
+
+ CLITON.
+
+ D'où provient cette voix?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Qu'avez-vous, mes enfants?
+
+ CLORIS.
+
+ Mélite que tu vois....
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235
+ Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.
+
+ LISIS, à Cliton.
+
+ Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter.
+
+ CLITON, à Lisis[724].
+
+ Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].
+
+ CLORIS[726].
+
+ Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent,
+ Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240
+
+
+SCÈNE V.
+
+ ÉRASTE.
+
+ A la fin je triomphe, et les destins amis
+ M'ont donné le succès que je m'étois promis.
+ Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse
+ Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse;
+ Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245
+ Philandre et sa Cloris courent même danger.
+ Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728]
+ Pour les crimes d'autrui seront-elles punies?
+ Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords?
+ Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250
+ La joie y veut régner, cessez de m'en distraire.
+ Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère,
+ Et Philandre, si prompt à l'infidélité,
+ N'a que la peine due à sa crédulité[730].
+ Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ÉRASTE, CLITON.
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite,
+ Dont je fus à regret le damnable instrument,
+ A couché de douleur Tircis au monument.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Courage! tout va bien, le traître m'a fait place;
+ Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260
+ D'un favorable coup la mort me l'a ravi.
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable?
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731]
+ Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ah ciel! s'il est ainsi....
+
+ CLITON.
+
+ Laissez là ces discours,
+ Et vantez-vous plutôt que par votre imposture
+ Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732],
+ Et que votre artifice a mis dans le tombeau
+ Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270
+
+ ÉRASTE.
+
+ Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733]
+ Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes?
+ Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi?
+ Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734],
+ Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275
+ Sut jamais allumer une pudique flamme,
+ Tout ce que l'amitié me rendit précieux,
+ Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735];
+ Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes,
+ Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes;
+ Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné,
+ Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]:
+ Tu n'en diras encor que la moindre partie.
+ Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie!
+ Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285
+ Que vous relevassiez de l'empire d'Amour;
+ J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes,
+ Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737].
+ Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui
+ Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290
+ Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares
+ Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares!
+ Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur,
+ Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur.
+ Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295
+ Tournât si lâchement tant d'amour en furie?
+ Inutiles regrets, repentirs superflus,
+ Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus;
+ Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre:
+ Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300
+ Il faut que de mon sang je lui fasse raison,
+ Et de ma jalousie, et de ma trahison,
+ Et que de ma main propre une âme si fidèle[738]
+ Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle?
+ Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305
+ Que de pointes de feu se perdent parmi l'air!
+ Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre;
+ Leur foudre décoché vient de fendre la terre,
+ Et pour leur obéir son sein me recevant
+ M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310
+ Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes
+ Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes;
+ C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang:
+ La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc,
+ Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315
+ Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage.
+ Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux,
+ Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739],
+ N'entre point en courroux contre mon insolence,
+ Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320
+ Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé?
+ Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé!
+ Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire,
+ Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire.
+ Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux,
+ Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux,
+ A qui Charon cent ans refuse sa nacelle,
+ Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle?
+ Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740]
+ A vous faciliter ce passage interdit. 1330
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741]
+ Par l'effort des douleurs dont elle est accablée
+ Figure à votre vue....
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ah! te voilà, Charon;
+ Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron
+ Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335
+
+ CLITON.
+
+ Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]:
+ Reconnoissez Cliton.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Dépêche, vieux nocher,
+ Avant que ces esprits nous puissent approcher.
+ Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes;
+ Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340
+ Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi?
+ Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.
+
+(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le
+théâtre[745].)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Présomptueux rival, dont l'absence importune[746]
+ Retarde le succès de ma bonne fortune[747],
+ As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur 1345
+ Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur?
+ Que devient à présent cette bouillante envie
+ De punir ta volage aux dépens de ma vie?
+ Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content:
+ Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. 1350
+ Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite
+ Se rit impunément de ma vaine poursuite.
+ Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur,
+ En demeurer toujours l'injuste possesseur,
+ Ou que ma patience, à la fin échappée 1355
+ (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée),
+ Oubliant le respect du sexe et tout devoir,
+ Ne laisse point sur elle agir mon désespoir?
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ÉRASTE, PHILANDRE.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Détacher Ixion pour me mettre en sa place!
+ Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. 1360
+ Ai-je avec même front que cet ambitieux[749]
+ Attenté sur le lit du monarque des cieux?
+ Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750];
+ Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides.
+ Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains 1365
+ Essayons d'écarter ces monstres inhumains.
+ A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines;
+ Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes.
+ Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751]. 1370
+ Éraste, cher ami, quelle mélancolie
+ Te met dans le cerveau cet excès de folie?
+
+ ÉRASTE.
+
+ Équitable Minos, grand juge des enfers,
+ Voyez qu'injustement on m'apprête des fers.
+ Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, 1375
+ Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre.
+ Il est vrai que Tircis en est mort de douleur,
+ Que Mélite après lui redouble ce malheur,
+ Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre;
+ Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; 1380
+ Lui seul en est la cause, et son esprit léger,
+ Qui trop facilement résolut de changer;
+ Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752],
+ La main que vous voyez les a toutes écrites.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753] 1385
+ Te donnent des tourments pires que mille morts;
+ Je t'obligerois trop de t'arracher la vie,
+ Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie
+ Par les folles horreurs de cette illusion.
+ Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion! 1390
+
+
+SCÈNE IX.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie
+ A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie?
+ Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton,
+ Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton:
+ Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide 1395
+ Je porte le courage et les forces d'Alcide.
+ Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs,
+ Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs.
+ Une seconde fois le triple chien Cerbère
+ Vomira l'aconit en voyant la lumière; 1400
+ J'irai du fond d'enfer dégager les Titans,
+ Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends,
+ Passant dessus le ventre à sa troupe mutine,
+ J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754].
+
+
+SCÈNE X.
+
+LISIS, CLORIS.
+
+ LISIS.
+
+ N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755]; 1405
+ Mais ayant su de lui son déplorable sort,
+ Je voulois éprouver par cette triste feinte
+ Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756],
+ Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié
+ Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. 1410
+ Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse,
+ Afin que nous puissions découvrir cette ruse,
+ Et que Tircis en soit de tout point éclairci,
+ Sois sûre que dans peu je te le rends ici.
+ Ma parole sera d'un prompt effet suivie: 1415
+ Tu reverras bientôt ce frère plein de vie;
+ C'est assez que je passe une fois pour trompeur.
+
+ CLORIS.
+
+ Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur?
+ Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes
+ Refusoient de couler pour de fausses alarmes, 1420
+ Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757]
+ Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux;
+ Et je n'étudiai cette douleur menteuse
+ Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758]
+ Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759]. 1425
+
+ LISIS.
+
+ Après tout, entre nous, confesse franchement[760]
+ Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique,
+ Jusques au désespoir fort rarement se pique:
+ Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs,
+ Qu'il devient souverain à consoler des soeurs. 1430
+
+ CLORIS.
+
+ Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse
+ D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761];
+ Autrement je saurois t'apprendre à discourir.
+
+ LISIS.
+
+ Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+ [690] _Var._ [M'accuse injustement d'être trop peu discrète.]
+ MÉL. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur:
+ Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur?
+ LA NOURR. Un chacun fait à l'oeil des remarques aisées,
+ Qu'Éraste, abandonnant ses premières brisées,
+ Pour te mieux témoigner son refroidissement,
+ Cherche sa guérison dans un bannissement.
+ Tu m'en veux cependant ôter la connoissance;
+ Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance,
+ Par ce que tous les jours en tes affections
+ Tu reçois de profit de mes instructions[690-a],
+ Apprends-moi ce que c'est. MÉL. Et que sais-je, Nourrice,
+ Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice?
+ Ennuyé d'un esprit si grossier que le mien,
+ [Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.]
+ (1633-57)
+
+ [690-a] Dans l'édition de 1657, probablement par erreur:
+
+ Parce que tous les jours, en tes affections,
+ Tu reçois du profit de mes instructions.
+
+ [691] _Var._ Rembrase assez souvent une âme dégagée. (1633-57)
+
+ [692] _Dispenser à...._ accorder la dispense, la permission
+ nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à....
+
+ [693] _Var._ D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix.
+ (1633-57)
+
+ [694] _Var._ Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde.
+ (1633-57)
+
+ [695] _Var._ Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours.
+ (1633, 44 et 52-57)
+ _Var._ Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours.
+ (1648)
+
+ [696] _Var._ [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:]
+ Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois,
+ En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts,
+ Et si l'un te dérobe un baiser par surprise,
+ Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise;
+ Que l'un et l'autre juge, à ton visage égal,
+ Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival.
+ Partage bien les tiens, et surtout sache feindre,
+ De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57)
+
+ [697] _Var._ Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes,
+ A qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. (1633-57)
+
+ [698] _Var._ [Promptement le motif de cette maladie.]
+ MÉL. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier!
+ Son ami plus intime et son plus familier!
+ [N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?] (1633-57)
+
+ [699] _Var._ Et si dans ce jourd'hui je l'avois écarté,
+ Tu verrois dès demain Éraste à mon côté.
+ LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde.
+ (1633-57)
+
+ [700] _Var._ Auprès de sa splendeur toute autre est trop petite.
+ (1633-57)
+
+ [701] On lit dans l'édition de 1633: _tu te places_, pour _tu le
+ places_; mais c'est évidemment une faute d'impression.
+
+ [702] L'édition de 1633 porte, mais ce doit être aussi une faute:
+
+ Et d'un riche honteux la richesse suivie.
+
+ [703] _Var._ Qu'avecque tout son bien
+ Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60)
+
+ [704] _Var._ [Et rentre, que je parle à la soeur de Tirsis:]
+ Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle.
+ [LA NOURR. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.]
+ MÉL. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend.] (1633-57)
+
+ [705] _Mettre en cervelle_, inquiéter. Voyez plus haut, p. 192,
+ note [641].
+
+ [706] _Var._ Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir.
+ (1633-57)
+
+ [707] _Var._ Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix.
+ (1633-60)
+
+ [708] La leçon de 1657:
+
+ C'est l'homme qui de tous l'a mérité le moins,
+
+ est certainement une faute d'impression.
+
+ [709] _Var._ Mais je m'étonne fort que vous l'osez blâmer,
+ Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57)
+
+ [710] _Var._ Après cela jugez si je le peux haïr. (1633)
+ _Var._ Jugez après cela si je le puis haïr. (1644-57)
+
+ [711] _Var._ Puisque sa trahison m'est un grand témoignage.
+ (1633-57)
+
+ [712] _Var._ Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal,
+ Le poussant à me faire un tour si déloyal. (1633-57)
+
+ [713] _Var._ Quoi! son devoir l'oblige à l'infidélité!
+ CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilité. (1633-57)
+
+ [714] _Var._ Sur un serment commun d'être un jour sa moitié.
+ (1633-57)
+
+ [715] _Var._ Doncques, pour me railler.
+ (1633-57)
+
+ [716] _Var._ Doncques, pour m'éblouir, une âme déloyale. (1633-57)
+
+ [717] Voyez plus haut, p. 194, note [649].
+
+ [718] L'édition de 1664 donne: _vous croiriez_, pour _vous
+ croirez_, ce qui est sans doute une faute d'impression.
+
+ [719] _Var._ Vous en voulez bien croire au moins votre écriture.
+ (1633-57)
+
+ [720] _Var._ Veut savoir par avant le nom de l'imposteur,
+ Afin que cet affront retombe sur l'auteur.
+ CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue:
+ Mélite, que vous sert de faire l'entendue?
+ La chose étant si claire, à quoi bon la nier? (1633-57)
+
+ [721] _Var._ C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif,
+ A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57)
+
+ [722] _Var._ Pouvez-vous demeurer auprès d'une personne
+ Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne?
+ Quittez cette infidèle, et venez avec moi. (1633-57)
+
+ [723] _Var._ Dedans ce désespoir a rendu sa belle âme.
+ MÉL. Hélas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pâme.
+ (1633-57)
+
+ [724] Les mots: _à Lisis_, manquent dans les éditions de 1633-60.
+
+ [725] _Var._ Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657)
+
+ [726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'édition de 1633 dont
+ il a été parlé à la note [612] de la page 183: _Cliton et la Nourrice
+ emportent Mélite pâmée en son logis, où Cloris les suit, appuyée
+ sur Lisis._
+
+ [727] _Var._ CLORIS, _à Lisis_. (1633, dans l'exemplaire de la
+ Bibliothèque impériale, cité à la note précédente, et 1644-60.)
+
+ [728] _Var._ Mais à quelle raison leurs âmes désunies. (1633-63)
+
+ [729] _Var._ Fuyez de mon penser, inutiles remords;
+ J'en ai trop de sujet de leur être contraire:
+ Cloris m'offense trop, étant soeur d'un tel frère. (1633-57)
+
+ [730] _Var._ [N'a que la peine due à sa crédulité.]
+ Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle;
+ Faisons tous nos efforts à nous rapprocher d'elle,
+ Et tâchons de rentrer en son affection,
+ Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a].
+ Cliton sort de chez elle.
+
+ SCÈNE VI.
+
+ ÉRASTE, CLITON.
+
+ ÉR. Eh bien! que fait Mélite?
+ [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57)
+
+ [730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654)
+
+ [731] _Var._ Monsieur, il est tout vrai: le moment déplorable.
+ (1633-60)
+
+ [732] _Var._ Ce pair d'amants sans pair est sous la sépulture.
+ (1633-57)
+ _Var._ Ces malheureux amants treuvent la sépulture. (1660)
+
+ [733] _Var._ Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime
+ M'obliger en taisant la moitié de mon crime? (1633-57)
+
+ [734] _Var._ Achève tout d'un trait: dis que maîtresse, ami.
+ (1633-57)
+
+ [735] _Var._ Par ma fraude a perdu la lumière des cieux. (1633-57)
+
+ [736] _Var._ [Falsifié, trahi, séduit, assassiné,]
+ Que j'ai toute une ville en larmes convertie:
+ [Tu n'en diras encor que la moindre partie.]
+ Mais quel ressentiment! quel puissant déplaisir!
+ Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-là nous saisir,
+ Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une âpre tristesse
+ Réduise au même point après lui sa maîtresse?
+ CLIT. Tous ces discours ne font.... ÉR. Laisse agir ma douleur,
+ Traître, si tu ne veux attirer ton malheur:
+ Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie.
+ La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie!
+ [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour.] (1633-57)
+
+ [737] _Var._ [Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames;]
+ J'ignorois que, pour être exemptes de ses coups,
+ Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous.
+ [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares]
+ Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares!
+ Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux
+ Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux!
+ Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse,
+ Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse;
+ J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur,
+ Et seul de ces malheurs[737-a] le détestable auteur.
+ Mon courage, au besoin se trouvant trop timide
+ Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide,
+ Je fis à mon défaut combattre son ennui,
+ Son deuil, son désespoir, sa rage, contre lui.
+ Hélas! et falloit-il que ma supercherie
+ Tournât si lâchement son amour en furie?
+ Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur,
+ Contre une âme innocente allumer sa fureur?
+ Falloit-il le forcer à dépeindre Mélite
+ Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]?
+ [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57)
+
+ [737-a] Les éditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur
+ sans doute: «ses malheurs,» pour «ces malheurs.»
+
+ [737-b] Les quatre derniers vers, depuis: «Falloit-il,
+ l'aveuglant, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.
+
+ [738] _Var._ Et que par ma main propre un juste sacrifice
+ De mon coupable chef venge mon artifice[738-a].
+ Avançons donc, allons sur cet aimable corps
+ Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts.
+ D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle?
+ Mon pied, qui me dédit, contre moi se rebelle.
+ [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57)
+
+ [738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte,
+ manquent dans les éditions de 1644-57.
+
+ [739] _Var._ Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux,
+ Ne te colère point contre mon insolence,
+ [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.]
+ Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau,
+ Avec mon souvenir étouffer mon bourreau;
+ Non, je ne prétends pas une faveur si grande;
+ Réponds-moi seulement, réponds à ma demande:
+ As-tu vu ces amants? Tirsis est-il passé?
+ Mélite est-elle ici? Mais que dis-je? insensé!
+ Le père de l'oubli, dessous cette onde noire,
+ Pourroit-il conserver tant soit peu de mémoire?
+ Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds
+ Le Léthé pêle-mêle et ces gouffres profonds;
+ Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance,
+ De tout ce qui se passe a tant de connoissance,
+ Que les Dieux n'oseroient vers lui s'être mépris.
+ Mais le traître se tait, et tenant ces esprits
+ Pour le plus grand trésor de son funeste empire,
+ De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire.
+ Vous donc, esprits légers, qui, faute de tombeaux. (1633-57)
+
+ [740] _Var._ Dites, et je promets d'employer mon crédit. (1633-60)
+
+ [741] _Var._ Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'égare:
+ Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Ténare;
+ Revenez à vous-même. [ÉR. Ah! te voilà, Charon.] (1633-57)
+
+ [742] _Var._ Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage.
+ (1633-57)
+
+ [743] _Fondre_, aller au fond, s'engloutir.
+
+ [744] _Var._ [Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes][744-a].
+ CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b]
+ Souvent on ne rencontre à gagner que des coups:
+ Si jamais un amant fut dans l'extravagance,
+ Il s'en peut bien vanter avec toute assurance.
+ ÉRASTE, _se jetant sur ses épaules_[744-c].
+ Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi?
+ [Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.] (1633-57)
+
+ [744-a] Il n'en aura que trop d'Éraste, de ses crimes. (1657)
+
+ [744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57)
+
+ [744-c] _Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du
+ théâtre._ (1633, en marge.)
+
+ [745] Ce jeu de scène est omis dans l'édition de 1660; dans celle
+ de 1664, il est placé entre les deux derniers vers de la scène.
+ Voyez p. 223, note [744-c].
+
+ [746] _Var._ Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57)
+
+ [747] _Var._ [Retarde le succès de ma bonne fortune,]
+ Et qui, sachant combien m'importe ton retour,
+ De peur de m'obliger n'oserois voir le jour,
+ As-tu sitôt perdu cette ombre de courage
+ Que te prêtoient jadis les transports de ta rage?
+ Ce brusque mouvement d'un esprit forcené
+ Relâche-t-il sitôt ton coeur efféminé?
+ [Que devient à présent cette bouillante envie.] (1633)
+
+ [748] On lit dans l'édition de 1654: «Il ne tient plus à toi,»
+ pour «qu'à toi.» C'est évidemment une faute, ainsi qu'à la page
+ suivante, la leçon de 1657 v. 1359: «Détachez Ixion;» et au vers
+ 1360 le singulier _mégère_, pour _mégères_, dans les éditions de
+ 1660-64.
+
+ [749] _Var._ Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57)
+ _Var._ Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64)
+
+ [750] _Var._ Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides. (1633-60)
+
+ [751] _Var._ Il semble à ces discours qu'il ait perdu le sens.
+ (1633-57)
+
+ [752] _Var._ Car des lettres qu'il a de la part de Mélite,
+ Autre que cette main n'en a pas une écrite. (1633-57)
+
+ [753] _Var._ Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633)
+ _Var._ Je te laisse impuni, traître, car tes remords. (1644-57)
+ _Var._ Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660)
+
+ [754] Bien que Claveret ne conteste pas à Corneille l'invention de
+ la frénésie d'Éraste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait être
+ tenté de croire que notre poëte en a pris l'idée dans la _Climène_
+ de C. S. sieur de la Croix, représentée, suivant les frères
+ Parfait, en 1628 (_Histoire du théâtre françois_, tome IV, p.
+ 401). Le berger Liridas, pensant que Climène est morte, devient
+ fou de chagrin; dans son délire, il veut obliger un magicien,
+ qu'il prend pour Pluton, à rendre la vie à son amante, et lui dit:
+
+ Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments,
+ Sans pouvoir prendre part à nos contentements;
+ J'épouserai Climène, et pour ma concubine
+ Je prendrai, s'il me plaît, ta femme Proserpine.
+
+ [755] _Var._ N'en doute aucunement, ton frère n'est point mort.
+ (1633-57)
+
+ [756] _Var._ Si ce coeur, recevant quelque légère atteinte. (1633)
+
+ [757] _Var._ Dont les plus furieux et plus rudes assauts
+ Avoient bien de la peine à m'émouvoir à faux. (1633-57)
+
+ [758] _Var._ Qu'à cause que j'étois parfaitement honteuse.
+ (1633-57)
+
+ [759] _Var._ Qu'un autre[759-a] en témoignât plus de ressentiment.
+ (1633-60)
+
+ [759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le
+ vers 1387 de _Clitandre_. Voyez le _Lexique_; voyez aussi la
+ première variante de la p. 241 (note [796]) et la huitième de la
+ p. 363 (note [1214]).
+
+ [760] _Var._ Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57)
+
+ [761] _Var._ D'aller vite d'un mot ranimer sa maîtresse;
+ Autrement je saurois te rendre ton paquet.
+ LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+CLITON, LA NOURRICE.
+
+ CLITON.
+
+ Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire
+ Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants
+ Que de violenter sa raison et ses sens?
+
+ CLITON.
+
+ Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage,
+ Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440
+ Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier,
+ Me payer à bons coups des droits de son denier?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Plaisante illusion!
+
+ CLITON.
+
+ Mais funeste à ma tête,
+ Sur qui se déchargeoit une telle tempête,
+ Que je tiens maintenant à miracle évident 1445
+ Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ C'étoit mal reconnoître un si rare service.
+
+ ÉRASTE, derrière le théâtre[762].
+
+ Arrêtez, arrêtez, poltrons!
+
+ CLITON.
+
+ Adieu, Nourrice:
+ Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix;
+ Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763],
+ Je veux voir à quel point sa fureur le domine.
+
+ CLITON.
+
+ Contente à tes périls ton curieux desir[764].
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ÉRASTE, LA NOURRICE.
+
+ ÉRASTE[765].
+
+ En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455
+ La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766];
+ Ces lâches escadrons de fantômes affreux
+ Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux,
+ Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre,
+ Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre.
+ Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767],
+ La peur saisit si bien les ombres et leur roi,
+ Que se précipitant à de promptes retraites,
+ Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes.
+ Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465
+ Pour les favoriser ne roule plus de feux;
+ Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère,
+ Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768];
+ Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux,
+ Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470
+ Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne
+ De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769].
+ Trop heureux accident, s'il avoit prévenu
+ Le déplorable coup du malheur avenu[770]!
+ Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475
+ Avant ce jour fatal eût consenti ma perte,
+ Et si ce que le ciel me donne ici d'accès
+ Eût de ma trahison devancé le succès!
+ Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre!
+ N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480
+ Que le simple dessein d'un si lâche forfait?
+ Injustes, deviez-vous en attendre l'effet?
+ Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice
+ Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771].
+ Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485
+ Sans le triste secours de ce dur souvenir[772].
+ Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773],
+ Ne sont auprès de lui que de légères peines;
+ On reçoit d'Alecton un plus doux traitement.
+ Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490
+ Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres
+ Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres!
+ Use après, si tu veux, de toute ta rigueur,
+ Et si pour m'achever tu manques de vigueur,
+
+(Il met la main sur son épée[775].)
+
+ Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce, 1495
+ Cesse de me gêner durant ce peu d'espace.
+ Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici
+ L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici:
+ C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie
+ Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500
+ Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux
+ L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Pourquoi permettez-vous que cette frénésie
+ Règne si puissamment sur votre fantaisie?
+ L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505
+
+ ÉRASTE.
+
+ Aussi ne la tient-il que de votre beauté;
+ Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière,
+ Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510
+ Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage
+ Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge:
+ Je ne reconnois plus aucun de vos attraits.
+ Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits,
+ Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515
+ Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même.
+ Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]?
+ Y viens-tu rechercher Mélite comme moi?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777]
+ Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520
+ Cet étourdi trompé vous trompa comme lui.
+ Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui
+ Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire,
+ De sa fidélité recevra le salaire.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525
+ En vain pour les trouver je rends tant de combats.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Votre douleur vous trouble, et forme des nuages
+ Qui séduisent vos sens par de fausses images:
+ Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].
+
+ ÉRASTE.
+
+ Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530
+ Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite,
+ Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous,
+ Craignant votre fureur et le poids de vos coups;
+ Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535
+ Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face?
+ Le logis de Mélite et celui de Cliton
+ Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton?
+ Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence?
+
+ ÉRASTE.
+
+ De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540
+ Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré
+ Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé:
+ Ma guérison dépend de parler à Mélite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Différez pour le mieux un peu cette visite,
+ Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545
+ Vous soyez en état de faire un compliment.
+ Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage;
+ Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]:
+ Un moment de repos que vous prendrez chez vous....
+
+ ÉRASTE.
+
+ Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux,
+ Et ma foible raison, de guide dépourvue,
+ Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Si je vous suis utile, allons je ne veux pas
+ Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.
+
+
+SCÈNE III.
+
+CLORIS, PHILANDRE.
+
+ CLORIS.
+
+ Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555
+ Me rapaiser jamais passe ton industrie.
+ Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser;
+ Tes protestations ne font que m'offenser:
+ Savante à mes dépens de leur peu de durée,
+ Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560
+ Un coeur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781],
+ Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire
+ L'indigne souvenir d'une action si noire,
+ Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents,
+ Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends.
+ Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782]....
+
+ CLORIS.
+
+ Laisse là désormais ces petits mots de flamme,
+ Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé
+ Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570
+
+ PHILANDRE.
+
+ De grâce, redonnez à l'amitié passée
+ Le rang que je tenois dedans votre pensée.
+ Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens,
+ Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783],
+ Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575
+
+ CLORIS.
+
+ C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre.
+ Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien
+ Qu'un visage commun, et fait comme le mien,
+ N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte,
+ Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580
+ Mélite a des attraits qui savent tout dompter;
+ Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter:
+ Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale.
+ C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale;
+ Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585
+ Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place;
+ Une autre affection vous rend pour moi de glace.
+
+ CLORIS.
+
+ Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784];
+ Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590
+
+ PHILANDRE.
+
+ C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance.
+ Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance,
+ Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir
+ De tant de cruautés le juste repentir.
+
+ CLORIS.
+
+ Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595
+ De tous les beaux discours que tu me viens de dire.
+ Que lui veux-tu mander?
+
+ PHILANDRE.
+
+                         Va, dis-lui de ma part
+ Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard
+ Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].
+
+ CLORIS.
+
+ Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600
+ Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux:
+ Je sais trop comme on venge une flamme outragée.
+
+ CLORIS.
+
+ Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée?
+ Par où t'y prendras-tu? de quel air?
+
+ PHILANDRE.
+
+                                     Il suffit: 1605
+ Je sais comme on se venge.
+
+ CLORIS.
+
+                           Et moi comme on s'en rit.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+TIRCIS, MÉLITE.
+
+ TIRCIS.
+
+ Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes,
+ Comble notre espérance et dissipe nos craintes,
+ Que nos contentements ne sont plus traversés
+ Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610
+ Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses
+ Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses,
+ Et d'un commun accord chérissons nos ennuis,
+ Dont nous voyons sortir de si précieux fruits.
+ Adorables regards, fidèles interprètes 1615
+ Par qui nous expliquions nos passions secrètes,
+ Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois
+ M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix,
+ Nous n'avons plus besoin de votre confidence:
+ L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620
+ Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur
+ Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur.
+ Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème,
+ La bouche est impuissante où l'amour est extrême:
+ Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625
+ Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller.
+ Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage,
+ Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage.
+ Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis
+ T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630
+
+ MÉLITE.
+
+ Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent
+ Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux,
+ Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.
+
+ MÉLITE.
+
+ Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635
+ Suivent l'instruction des mouvements de l'âme.
+ On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort
+ A fait sur tous mes sens un véritable effort[788];
+ On en a vu l'effet, quand te sachant en vie,
+ De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640
+ On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs
+ Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs,
+ Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée,
+ Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790],
+ Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645
+ Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791].
+ Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire
+ Te sut persuader tellement le contraire,
+ Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu,
+ Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650
+
+ TIRCIS.
+
+ J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible
+ D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible;
+ Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter
+ La raison qui s'efforce à le violenter[793];
+ Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655
+ Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.
+
+ MÉLITE.
+
+ Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794]
+ T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité,
+ Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.
+
+ TIRCIS.
+
+ Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660
+ Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir,
+ Et qu'on me récompense au lieu de me punir.
+ J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795],
+ Et si jamais je sais quelle main si hardie....
+
+
+SCÈNE V.
+
+CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.
+
+ CLORIS.
+
+ Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665
+ Cependant qu'une soeur ne se peut consoler,
+ Et que le triste ennui d'une attente incertaine
+ Touchant votre retour la tient encore en peine.
+
+ TIRCIS.
+
+ L'amour a fait au sang un peu de trahison[796];
+ Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670
+ Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte,
+ Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?
+
+ CLORIS.
+
+ L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.
+ Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments,
+ Mêlés de repentir....
+
+ MÉLITE.
+
+                       Qu'à la fin exorable, 1675
+ Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable.
+
+ CLORIS.
+
+ Vous devinez fort mal.
+
+ TIRCIS.
+
+                       Quoi, tu l'as dédaigné?
+
+ CLORIS.
+
+ Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].
+
+ MÉLITE.
+
+ Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?
+
+ CLORIS.
+
+ Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680
+ Pour la première fois, il me dupe qui veut;
+ Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.
+
+ MÉLITE.
+
+ C'est-à-dire, en un mot....
+
+ CLORIS.
+
+                             Que son humeur volage[798]
+ Ne me tient pas deux fois en un même passage;
+ En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685
+ Il m'est avantageux de l'avoir vu changer,
+ Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799],
+ M'attachant avec lui, me rendît misérable[800].
+ Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part
+ J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690
+
+ MÉLITE.
+
+ Mais le peu qu'il voulut me rendre de service
+ Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.
+
+ CLORIS.
+
+ Après un tel faux bond, un change si soudain,
+ A volage, volage, et dédain pour dédain.
+
+ MÉLITE.
+
+ Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695
+
+ CLORIS.
+
+ Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.
+
+ MÉLITE.
+
+ Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.
+
+ CLORIS.
+
+ Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.
+
+ MÉLITE.
+
+ Que vous êtes mauvaise!
+
+ CLORIS.
+
+                         Un peu plus qu'il ne semble.
+
+ MÉLITE.
+
+ Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700
+
+ CLORIS.
+
+ Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802]
+ Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+TIRCIS, LA NOURRICE[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.
+
+ TIRCIS.
+
+ De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]:
+ Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse,
+ L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705
+ Que ces frivoles soins te viennent divertir:
+ Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805],
+ A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes,
+ Et ma fidélité, qu'il va récompenser....
+
+ LA NOURRICE[806].
+
+ Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710
+ Votre rival vous cherche, et la main à l'épée
+ Vient demander raison de sa place usurpée.
+
+ ÉRASTE, à Mélite.
+
+ Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel,
+ A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel
+ Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715
+ De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807].
+ Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon;
+ La mort lui sera douce à l'égal du pardon.
+ Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite
+ La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720
+ Et de qui l'imposture avec de faux écrits
+ A dérobé Philandre aux voeux de sa Cloris.
+
+ MÉLITE.
+
+ Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute,
+ Que serois-tu d'avis de lui répondre?
+
+ TIRCIS.
+
+                                       Écoute
+ Quatre mots à quartier[808].
+
+ ÉRASTE.
+
+                          Que vous avez de tort 1725
+ De prolonger ma peine en différant ma mort!
+ De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809],
+ Ou ma main préviendra votre lente justice.
+
+ MÉLITE.
+
+ Voyez comme le ciel a de secrets ressorts
+ Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730
+ Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire,
+ Avance nos amours au lieu de les détruire;
+ De son fâcheux succès, dont nous devions périr,
+ Le sort tire un remède afin de nous guérir.
+ Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735
+ Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue,
+ Obligés désormais de ce que tour à tour
+ Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour,
+ Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811]
+ A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère, 1740
+ Que cette occasion prise comme aux cheveux,
+ Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses voeux;
+ Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime;
+ Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime,
+ Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745
+ Par où votre repos sera mieux établi.
+
+ ÉRASTE.
+
+ Tout confus et honteux de tant de courtoisie,
+ Je veux dorénavant chérir ma jalousie,
+ Et puisque c'est de là que vos félicités....
+
+ LA NOURRICE, à Éraste.
+
+ Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750
+ Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance
+ Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812],
+ N'osant se hasarder à des ressentiments
+ Qui donneroient du trouble à leurs contentements.
+ Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755
+ Et seule intéressée, à ce que je soupçonne,
+ Saura bien se venger sur vous à l'avenir
+ D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.
+
+ ÉRASTE, à Cloris.
+
+ Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce
+ Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760
+ Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814],
+ Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait.
+ Mélite répondra de ma persévérance:
+ Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance;
+ Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765
+ Mettre tout en usage en cette extrémité;
+ Et c'est avec raison que ma flamme contrainte
+ De réduire ses feux dans une amitié sainte,
+ Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815]
+ Tournent vers la beauté qu'elle chérit le [ajouté à ma main) «plus»] 1770
+
+ TIRCIS.
+
+ Que t'en semble, ma soeur?
+
+ CLORIS.
+
+                           Mais toi-même, mon frère?
+
+ TIRCIS.
+
+ Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.
+
+ CLORIS.
+
+ Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi
+ Que mon affection voulut prendre la loi.
+
+ TIRCIS.
+
+ Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816]      1775
+ Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent.
+ Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817],
+ Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens.
+ Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818]
+ Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780
+ Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur,
+ Nos ans puissent couler avec plus de douceur!
+
+ ÉRASTE.
+
+ Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie;
+ Mais ma félicité ne peut être accomplie
+ Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785
+ D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.
+
+ CLORIS.
+
+ Aimez-moi seulement, et pour la récompense
+ On me donnera bien le loisir que j'y pense.
+
+ TIRCIS.
+
+ Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820]
+ Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790
+
+ CLORIS.
+
+ Vous prodiguez en vain vos foibles artifices;
+ Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.
+
+ MÉLITE.
+
+ C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus,
+ Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.
+ Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795
+ Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]:
+ Accorde cette grâce à nos justes desirs.
+
+ TIRCIS.
+
+ Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].
+
+ ÉRASTE[824].
+
+ Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières,
+ Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800
+ Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825],
+ Laissez-les disposer de votre sentiment.
+
+ CLORIS[826].
+
+ En vain en ta faveur chacun me sollicite,
+ J'en croirai seulement la mère de Mélite:
+ Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805
+ Et ton mérite alors m'y fera consentir.
+
+ TIRCIS.
+
+ Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre,
+ Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].
+
+
+LA NOURRICE.
+
+(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)
+
+ Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps
+ D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents, 1810
+ Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire
+ Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire.
+ A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils
+ Qui répandoient partout des rayons nompareils;
+ Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815
+ Un seul mot de ma part leur étoit un oracle....
+ Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?
+ Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]!
+ Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],
+ On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820
+ Et je ferai bien voir à vos feux empressés
+ Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+ [762] _Var. Derrière la tapisserie._ (1633-57)--_Il est derrière
+ le théâtre._ (1663 en marge.)
+
+ [763] _Var._ Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine.
+ (1633-63)
+
+ [764] _Var._ Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57)
+
+ [765] _Var._ ÉRASTE, _l'épée au poing_. (1633-57)--_L'épée à la
+ main._ (1660)
+
+ [766] _Var._ La honte et le devoir leur parle de m'attendre.
+ (1657)
+
+ [767] _Var._ La peur renverse tout, et dans ce désarroi
+ Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)
+
+ [768] _Var._ De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière.
+ Et tiré de leur chef les serpents d'alentour,
+ De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour,
+ Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite,
+ A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite.
+ Éaque épouvanté se croit trop en danger,
+ Et fuit son criminel au lieu de le juger;
+ Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame,
+ De peur de tarder trop n'osant couper ma trame,
+ A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux,
+ Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)
+
+ [769] _Var._ D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne.
+ (1633-60)
+
+ [770] _Var._ Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60)
+
+ [771] _Var._ Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice.
+ (1633-57)
+
+ [772] _Var._ [Sans le triste secours de ce dur souvenir.]
+ Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture
+ Devient plus violente et croît plus on l'endure,
+ Implacable bourreau, tu vas seul étouffer
+ Celui dont le courage a dompté tout l'enfer.
+ Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies!
+ Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries,
+ Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi,
+ A tout ce que sa rage eût ordonné de moi!
+ Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes,
+ Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633)
+
+ [773] _Var._ Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de
+ chaînes. (1644-63)
+
+ [774] _Var._ De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment.
+ (1633)
+
+ [775] _Var. Il montre son épée._ (1633, en marge.)--Ce jeu de
+ scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.
+
+ [776] _Var._ Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins
+ d'effroi? (1633-60)
+
+ [777] _Var._ Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660)
+
+ [778] _Var._ Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion.
+ ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction
+ Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57)
+
+ [779] _Var._ [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.]
+ Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis,
+ Je sens que tout à coup mes regrets adoucis
+ Laissent en liberté les ressorts de mon âme;
+ Ma raison par ta bouche a reçu son dictame.
+ Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré,
+ Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé:
+ [Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57)
+
+ [780] _Var._ [Donnez-vous le loisir de changer de visage;]
+ Nous pourvoirons après au reste en sa saison.
+ ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison;
+ Car si je te perdois un seul moment de vue,
+ Ma raison, aussitôt de guide dépourvue,
+ M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas.
+ (1533-57)
+
+ [781] _Var._ Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté
+ Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633)
+
+ [782] _Var._ Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme.
+ (1633-57)
+
+ [783] _Var._ [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,]
+ Par mes flammes jadis si bien récompensées,
+ Par ces mains si souvent dans les miennes pressées,
+ Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux
+ Accordoit au desir d'un coeur respectueux,
+ [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)
+
+ [784] _Var._ Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu;
+ Mais je te changerai pour le premier venu.
+ PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57)
+
+ [785] _Var._ Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire.
+ (1644-64)
+
+ [786] _Var._ Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage.
+ CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage,
+ Et tout ce que jamais nous entendrons de toi,
+ Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57)
+
+ [786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées.
+
+ [787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passés,
+ Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses;
+ Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses
+ Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux
+ Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux.
+ [Adorables regards, fidèles interprètes
+ Par qui nous expliquions nos passions secrètes,]
+ Je ne puis plus chérir votre foible entretien:
+ Plus heureux, je soupire après un plus grand bien.
+ Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes
+ Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes;
+ Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs
+ Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs:
+ Il faut un aliment plus solide à nos flammes,
+ Par où nous unissions nos bouches et nos âmes.
+ [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)
+
+ [788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)
+
+ [789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)
+
+ [790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)
+
+ [791] _Var._ Nous trouve toutes deux à sa dévotion;
+ Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57)
+ _Var._ Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention;
+ Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)
+
+ [791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour
+ _l'abord_.
+
+ [792] _Var._ Furieux, enragé, tu partis de ce lieu.
+ TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible,
+ Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)
+
+ [793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)
+
+ [794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)
+
+ [795] _Var._ MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie.
+ TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)
+
+ [796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;]
+ Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison.
+ Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire.
+ CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère:
+ Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a].
+ TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi.
+ MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise!
+ TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise,
+ Et que dessus ta bouche un prompt redoublement
+ Me venge des longueurs de ce retardement.
+ CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie:
+ Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie,
+ Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras
+ De ces chastes plaisirs autant que tu voudras.
+ CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte.
+ Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte,
+ [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)
+
+ [796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit
+ remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens,
+ etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:
+
+ TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi
+ Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi.
+ CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte.
+ TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte,
+ [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)
+
+ [796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_, à ce vers et au
+ suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers.
+ Voyez la variante du vers 1425 de _Mélite_.
+
+ [797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné.
+ (1633-57)
+
+ [798] _Var._ Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage]
+ (1633-57)
+
+ [799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633)
+ _Var._ Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)
+
+ [800] _Var._ Me soumettant à lui, me rendit misérable.
+ Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part.
+ (1633-57)
+
+ [801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble.
+ (1633-57)
+
+ [802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout.
+ (1633-44 et 52-57)
+
+ [803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.
+
+ [804] En marge, dans l'édition de 1633: _La Nourrice paroît à
+ l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et
+ ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à
+ quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._
+
+ [805] _Var._ Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices
+ Dont le ciel se prépare à borner nos supplices:
+ Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit.
+ Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit,
+ Que déjà le soleil, en cédant à la brune,
+ Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune,
+ Et que pour lui donner mêmes contentements
+ Thétis court au-devant de ses embrassements.
+ LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée,
+ Vient quereller sa place à faux titre occupée,
+ Et ne peut endurer qu'on enlève son bien,
+ Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien.
+ MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre?
+ CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre:
+ Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, _à Mélite_. Un pauvre criminel,
+ [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)
+
+ [806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant Éraste_. (1644-57)
+
+ [807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie,
+ Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon,
+ Souhaitant le trépas à l'égal du pardon.
+ Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire,
+ Vengez-vous de celui dont la plume faussaire
+ Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis,
+ Cloris d'avec Philandre. MÉL. _à Tirsis_. A ce compte, éclaircis
+ Du principal sujet qui nous mettoit en doute,
+ Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)
+
+ [808] _A quartier_, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.
+
+ [809] _Var._ Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)
+
+ [810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.»
+ Voyez l'introduction du _Lexique_.
+
+ [811] _Var._ Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)
+
+ [812] _Var._ Ils tiennent le passé dedans l'indifférence.
+ (1633-57)
+
+ [813] _Var._ Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)
+
+ [814] _Var._ Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits,
+ Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits.
+ Mélite répondra de sa persévérance:
+ Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance;
+ Encore avez-vous vu son amour irrité
+ Faire d'étranges coups en cette extrémité;
+ Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)
+
+ [815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)
+
+ [816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent.
+ (1633-57)
+
+ [817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens,
+ Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)
+
+ [818] En marge, dans l'édition de 1633: _Il parle à Éraste et lui
+ baille la main de Cloris._
+
+ [819] _Var._ Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis.
+ (1633-57)
+
+ [820] _Var._ Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous,
+ Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux.
+ CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a]
+ L'éprouver tout du long de peur de me méprendre.
+ LA NOURR.[820-b]
+ Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait,
+ Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait.
+ [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)
+
+ [820-a] Ne le présumes (_sic_) pas, je veux après Philandre.
+ (1633)
+
+ [820-b] LA NOURRICE, _à Cloris_. (1648)
+
+ [821] _Var._ Vous vous rendrez sensible à son naissant amour.
+ (1660)
+
+ [822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance.
+ (1633-57)
+
+ [823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres
+ plaisirs. (1633-57)
+
+ [823-a] LA NOURRICE, _à Mélite_. (1648)
+
+ [824] _Var._ ÉRASTE, _à Cloris_. (1648)
+
+ [825] _Var._ Et dans un point où gît tout mon contentement,
+ Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)
+
+ [826] _Var._ CLORIS, _à Éraste_. (1648)
+
+ [827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir,
+ Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)
+
+ [828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)
+
+ [829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.
+
+ [830] _Var._ Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48)
+ _Var._ Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)
+
+ [831] _Var._ Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche,
+ Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a].
+ (1633-48)
+
+ [831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.
+
+
+
+
+COMPLÉMENT
+
+DES VARIANTES.
+
+
+ 1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,]
+ Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite!
+ Si je puis découvrir le lieu de sa retraite,
+ Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux,
+ Nous passerons le temps à ne rire que d'eux.
+ Je la ferai rougir, cette jeune éventée,
+ Lorsque, son écriture à ses yeux présentée
+ Mettant au jour un crime estimé si secret,
+ Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret.
+ Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense,
+ Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence,
+ Me fait des contes d'elle et de tous les discours
+ Qui servent d'aliment à ses vaines amours;
+ Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833],
+ Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre.
+ La preuve captieuse et faite en même temps
+ Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ PHILANDRE.
+
+ Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine,
+ Il me faudra souffrir une éternelle peine,
+ Et payer désormais avecque tant d'ennui
+ Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui?
+ Vit-on jamais amant dont la jeune insolence
+ Malmenât un rival avec tant d'imprudence?
+ Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion
+ Fût de tel préjudice à son affection?
+ Les lettres de Mélite en ses mains demeurées,
+ En ses mains, autant vaut, à jamais égarées,
+ Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur,
+ Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur.
+ Mon trop de vanité tout au rebours succède:
+ J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède,
+ Et cet amant trahi convaincra sa beauté
+ Par des signes si clairs de sa déloyauté.
+ C'est mal avec Mélite être d'intelligence
+ D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance;
+ Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil?
+ M'oserois-je en promettre un gracieux accueil?
+ Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834],
+ Et laver de son sang cette honteuse tache[835].
+ De force ou d'amitié, j'en aurai la raison:
+ Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836],
+ Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure,
+ En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+PHILANDRE, CLORIS.
+
+ PHILANDRE, _frappant à la porte de Tirsis_[837].
+ Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi,
+ Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi:
+ Nous avons entre nous quelque affaire qui presse.
+ CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse?
+ PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément;
+ Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement,
+ Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle.
+ PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838].
+ Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir.
+ CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir
+ De voir quelques papiers que je viens de surprendre?
+ PHIL.
+ Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]?
+ CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux
+ Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.
+ PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure:
+ Ma curiosité pour un demi-quart d'heure
+ Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien
+ Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien.
+ Promets-le-moi, sinon....
+ [PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840].
+ Cela s'en va sans dire.
+ Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire,
+ Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.]
+ CLORIS, _resserrant les lettres_[841].
+ [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;]
+ Assure, assure-toi que Cloris te dépite
+ De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842],
+ A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours,
+ La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].
+
+SCÈNE DERNIÈRE[844].
+
+ PHILANDRE.
+
+ Confus, désespéré, que faut-il que je fasse?
+ J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce.
+ On diroit que le ciel, ami de l'équité,
+ Prend le soin de punir mon infidélité.
+ Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine,
+ Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine:
+ Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux
+ Qu'un duel accepté les mette entre nous deux;
+ Et si je suis alors encore ce Philandre,
+ Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre,
+ Elles demeureront, le laissant abusé,
+ Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)
+
+ [832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel
+ vers du texte elle se rapporte.
+
+ [833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)
+
+ [834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)
+
+ [835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)
+
+ [836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)
+
+ [837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.
+
+ [838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)
+
+ [839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre?
+ (1644-57)
+
+ [840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais
+ Cloris les resserre._ (1633, en marge.)
+
+ [841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.
+
+ [842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)
+
+ [843] En marge, dans l'édition de 1633: _Elle lui ferme la porte
+ au nez._
+
+ [844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.
+
+ [845] Ici finit le IIIe acte.
+
+
+FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.
+
+
+
+
+CLITANDRE
+
+TRAGÉDIE
+
+1632
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été
+représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette
+date, sur les premières lignes de l'_Examen_, où Corneille nous
+apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le
+succès de _Mélite_,» qu'il _entreprit_ de composer cette seconde
+pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas
+même chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est
+venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie
+de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce
+poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces
+mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous
+semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans
+auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _poëme_ tout entier, mais
+de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là
+sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année
+1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à
+cette date dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome IV, p. 541).
+
+Voici le titre exact de la première édition:
+
+CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A
+MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez François Targa...._
+M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._
+
+Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du
+même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES
+POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges
+forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à
+nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous
+réimprimerons en tête des _Poésies diverses_; nous nous contenterons
+de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles
+sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que
+je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons
+sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de _Clitandre_,
+et si l'on considère que Corneille le publia avant _Mélite_, on se
+convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le
+poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion.
+Lorsqu'il écrit dans l'_Examen de Clitandre_: «Pour la justifier
+(_Mélite_) contre cette censure par une espèce de bravade....
+j'entrepris d'en faire une (_une pièce_) régulière, c'est-à-dire dans
+les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus
+élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis
+parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de
+ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait
+alors indigne de lui.
+
+En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence délivrée_) disparut, et en 1660
+cette pièce reçut le nom de _tragédie_, au lieu de celui de
+_tragi-comédie_ qu'elle avait porté jusqu'alors.
+
+On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées
+les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire
+que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si
+favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes à la troupe de
+Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui
+doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la
+retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de
+Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du
+théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux
+la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif
+peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent,
+dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car
+c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût
+deux troupes.» (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de
+Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.
+
+
+A MONSEIGNEUR
+
+LE DUC DE LONGUEVILLE[846].
+
+MONSEIGNEUR,
+
+Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de
+_Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais,
+après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est
+impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des
+esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de
+mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des
+mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les
+bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les
+présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement
+reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre
+condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que
+votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la
+splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit
+dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle
+qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter
+au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre
+grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi,
+MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier
+n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre
+permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en
+quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait
+inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y
+a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient
+contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient
+qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son
+innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré,
+puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui
+rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses
+faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il
+recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y
+eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands
+périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je
+tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il
+espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du
+supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà
+fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont
+vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de
+son inclination que par les obligations de son devoir,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+ [846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt
+ et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui
+ mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du
+ grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin
+ nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit
+ Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement
+ aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du
+ Bouchet.» (_OEuvres_, tome II, _Mémoires anecdotes_, p. 53.) Il
+ mourut à Rouen en 1663--L'_Épître dédicatoire_ figure dans toutes
+ les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte
+ de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la _Préface_ et
+ l'_Argument_.
+
+ [847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.
+
+ [848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.
+
+
+PRÉFACE.
+
+Pour peu de souvenir qu'on ait de _Mélite_, il sera fort aisé de
+juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces
+ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de
+style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en
+déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de
+celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque
+façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand
+il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours
+le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par
+eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de
+quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me
+suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres
+n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les
+supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de
+reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut
+néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter _Clitandre_
+qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables,
+vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si
+courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de
+mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et
+ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les
+pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements
+continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans
+la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point
+mis _Mélite_, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant.
+Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent:
+pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce
+n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer
+que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur
+ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout
+de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs
+personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette
+nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser
+l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne
+trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux
+qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de
+cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les
+incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su
+d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque
+sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus
+en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la
+recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont
+jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas
+tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières
+qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui
+nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort
+rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les
+envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par
+science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes
+prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée,
+qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à
+tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se
+puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un
+songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu,
+ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut
+pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous
+parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur
+un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en
+avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un
+tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je
+laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me
+coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison
+de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne
+sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire,
+d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des
+aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume?
+Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en
+détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois
+placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854]
+dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai
+point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle
+que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est
+l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne
+cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart
+des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.
+
+ [849] Dans l'_Art poétique_, où les mots «au poëte qu'il instruit»
+ nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un
+ passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est
+ l'hémistiche: _cui lecta potenter erit res_, qui, d'après
+ plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi
+ de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir
+ être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que
+ cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant
+ une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en
+ vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v.
+ 19):
+
+ _Et mihi res, non me rebus subjungere conor?_
+
+ [850] _Période_, employé d'une manière absolue, dans le sens de la
+ locution ordinaire: _le plus haut période_.
+
+ [851] Appliquer l'esprit.
+
+ [852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le
+ peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès;
+ Sextus Empiricus (_Hypotyposes pyrrhoniennes_, livre I, chap.
+ XII), à Apelle.
+
+ [853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu
+ de la scène en faisant _du Roi_, dans la liste des acteurs, _un
+ roi d'Écosse_.
+
+ [854] _Concurrences_, rencontres, ici rencontres d'idées,
+ d'expressions.
+
+
+ARGUMENT.
+
+Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles
+de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et
+celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la
+première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle
+sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du
+Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille
+dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois
+que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles,
+bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise
+feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir
+de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle
+entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue
+auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne
+s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la
+jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de
+véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de
+feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour,
+s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette
+fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra
+par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant,
+demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel,
+disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa
+profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à
+perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour
+conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète
+affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous
+dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux
+dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre
+éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se
+dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses
+yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se
+défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de
+Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur
+auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de
+Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à
+Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils
+avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait
+rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés
+en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à
+cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se
+rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux
+mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par
+ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise
+avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste.
+Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si
+malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la
+branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient
+Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un
+temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un
+poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce
+dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant
+désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme
+d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine
+contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu
+qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un
+cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et
+la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en
+foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à
+l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui
+bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la
+cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de
+celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher
+les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit
+jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état.
+Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme,
+contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie
+de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque
+échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son
+crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il
+accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit
+elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de
+son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur
+le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les
+cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de
+service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours
+à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855];
+elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever
+dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse
+fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait
+y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée
+en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et
+de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de
+son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement
+qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il
+conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer
+que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager
+l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette
+résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé
+Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le
+Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et
+ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie
+en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers,
+envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et
+Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que,
+si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son
+rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les
+deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié
+de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang
+qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés.
+La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la
+part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour
+de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même
+le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout
+blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le
+cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu
+par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le
+fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son
+innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur
+de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il
+attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et
+redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier
+qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse
+pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend
+le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres
+et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que,
+demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La
+tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit
+l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé,
+et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant
+souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat.
+Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant
+pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa
+mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les
+jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute
+aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et
+enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante,
+Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet
+extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils
+s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise
+prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer
+tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses
+veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même
+temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre,
+et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui
+fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant
+baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le
+château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi
+avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après
+lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et
+de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter
+la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître
+l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet
+toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé
+faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant
+voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait
+sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui
+avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le
+mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste
+viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et
+Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de
+s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant
+jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,
+
+ Afin de voir alors cueillir en même jour
+ A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].
+
+ [855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une
+ faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III.
+
+ [856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce:
+
+ Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc.
+
+
+EXAMEN.
+
+Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de _Mélite_ m'apprit
+qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit
+l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du
+métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en
+étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par
+une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les
+vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière
+(c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et
+d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je
+réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que
+celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de
+supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première;
+mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées,
+que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution,
+elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont
+les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent
+le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais
+leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils
+disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages,
+attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus
+grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à
+éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente
+de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de
+qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières
+actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier,
+n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour
+déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les
+dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le
+cinquième acte languit comme celui de _Mélite_ après la conclusion des
+épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on
+devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre
+avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont
+on n'a garde de se défier.
+
+ [857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus
+ bas.
+
+ [858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit.
+
+ [859] Voyez la _Notice_, p. 258.
+
+ [860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé.
+
+ [861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.
+
+Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort
+au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre
+comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer
+pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me
+suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable,
+bien que nouvelle.
+
+Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un
+gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut
+paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et
+comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec
+toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a
+intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque
+pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion
+particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans _Cinna_, et Phocas
+dans _Héraclius_. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que
+l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour
+son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de
+_Pertharite_, et les deux reines dans _Don Sanche_. Il ne paroît enfin
+que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son
+État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour
+régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans _le Cid_; et on
+ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez
+mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action
+que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien
+éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le
+donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il
+se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième
+ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand
+il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à
+soutenir, comme Antiochus dans _Rodogune_, et Nicomède dans la
+tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne
+manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de
+cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et
+ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne
+me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme
+et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de
+régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir
+les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les
+deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans
+_Polyeucte_ et l'autre dans _Théodore_. Je dis aucunement, parce que
+la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui
+est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle
+semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa
+dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on
+peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui
+craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante
+condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.
+
+ [862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais.
+
+ [863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.
+
+ [864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.
+
+ [865] _Capital_, substantivement, affaire principale, principal
+ intérêt.
+
+Les monologues[866] sont trop longs et trop fréquents en cette pièce;
+c'étoit une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitoient, et
+croyoient y paroître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé,
+que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en
+trouverez point dans _Pompée_, _la Suite du Menteur_, _Théodore_ et
+_Pertharite_[867], ni dans _Héraclius_, _Andromède_, _OEdipe_ et _la
+Toison d'or_, à la réserve des stances.
+
+ [866] VAR. (édit. de 1660-1664): monoloques.
+
+ [867] VAR. (édit. de 1660): _Théodore_, _Nicomède_ et
+ _Pertharite_.--Corneille avait d'abord compris _Nicomède_ dans
+ cette énumération, parce qu'il oubliait le court monologue qui
+ termine le IVe acte.
+
+Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir
+ce mot, plus de libertinage ici que dans _Mélite_: il comprend un
+château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourroit être celui de
+Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères
+critiques y demandent.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ ALCANDRE, roi d'Écosse.
+ FLORIDAN, fils du Roi[868].
+ ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste.
+ CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste,
+ mais dédaigné.
+ PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné.
+ CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre.
+ DORISE, maîtresse de Pymante.
+ LYSARQUE, écuyer de Rosidor.
+ GÉRONTE, écuyer de Clitandre.
+ CLÉON, gentilhomme suivant la cour.
+ LYCASTE, page de Clitandre.
+ Le GEÔLIER.
+ Trois ARCHERS.
+ Trois VENEURS.
+
+ La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869].
+
+
+
+
+CLITANDRE.
+
+TRAGÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ CALISTE[870].
+
+ N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871],
+ Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte:
+ Dorise m'en a dit le secret rendez-vous
+ Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous;
+ Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire, 5
+ Sitôt que le soleil commencera de luire.
+ Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]!
+ La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.
+ Toutefois sans raison j'accuse sa paresse:
+ La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse; 10
+ Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,
+ Ont troublé mon repos avant le point du jour;
+ Mais elle, qui n'en fait aucune expérience,
+ Étant sans intérêt, est sans impatience.
+ Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873], 15
+ Ne tarde plus, volage, à te montrer ici;
+ Viens en hâte affermir ton indigne victoire;
+ Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire;
+ Viens signaler ton nom par ton manque de foi;
+ Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi. 20
+ Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure,
+ Ma timide voix tremble à te dire une injure;
+ Si j'écoute l'amour, il devient si puissant
+ Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent:
+ Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute, 25
+ Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.
+ Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas
+ De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.
+ Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874]
+ A mon coeur amoureux firent de bons services, 30
+ Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir:
+ Le moyen de me plaire est de me décevoir;
+ Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires,
+ Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875].
+ Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour, 35
+ Dissiper une erreur si chère à mon amour,
+ Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate,
+ Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.
+ Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876]
+ A déjà reblanchi le haut de ces forêts. 40
+ Si je puis me fier à sa lumière sombre[877],
+ Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878],
+ J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui,
+ Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879].
+ Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880] 45
+ Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ROSIDOR, LYSARQUE[881].
+
+ ROSIDOR.
+
+ Ce devoir, ou plutôt cette importunité,
+ Au lieu de m'assurer de ta fidélité,
+ Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882].
+ Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance; 50
+ Que retiré du monde et du bruit de la cour,
+ Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883];
+ Que là Caliste seule occupe mes pensées,
+ Et par le souvenir de ses faveurs passées
+ Assure mon espoir de celles que j'attends; 55
+ Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps
+ M'instruise des moyens de plaire à cette belle,
+ Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle:
+ Enfin, sans persister dans l'obstination,
+ Laisse-moi suivre ici mon inclination. 60
+
+ LYSARQUE.
+
+ Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884],
+ A me la déguiser vous donne trop de peine.
+ Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner:
+ L'heure et le lieu suspects font assez deviner
+ Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame....
+ Vous m'entendez assez.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Juge mieux de ma flamme,
+ Et ne présume point que je manque de foi[885]
+ A celle que j'adore, et qui brûle pour moi.
+ J'aime mieux contenter ton humeur curieuse,
+ Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse. 70
+ Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886],
+ Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas:
+ J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?
+
+ LYSARQUE.
+
+ Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]?
+
+ ROSIDOR.
+
+ Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su, 75
+ Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888]
+ De la part d'un rival....
+
+ LYSARQUE.
+
+ Vous le nommez?
+
+ ROSIDOR.
+
+ Clitandre.
+ Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889];
+ Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux
+ Mérite d'embraser Caliste de ses feux. 80
+
+ LYSARQUE.
+
+ De sorte qu'un second....
+
+ ROSIDOR.
+
+ Sans me faire une offense,
+ Ne peut se présenter à prendre ma défense:
+ Nous devons seul à seul vider notre débat.
+
+ LYSARQUE.
+
+ Ne pensez pas sans moi terminer ce combat:
+ L'écuyer de Clitandre est homme de courage; 85
+ Il sera trop heureux que mon défi l'engage
+ A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir,
+ Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste
+ De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890]. 90
+
+ LYSARQUE est seul[891].
+
+ Vous obéir ici me coûteroit trop cher,
+ Et je serois honteux qu'on me pût reprocher
+ D'avoir su le sujet d'une telle sortie,
+ Sans trouver les moyens d'être de la partie[892].
+
+
+SCÈNE III.
+
+ CALISTE[893].
+
+ Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité 95
+ Le fourbe se prévaut de son autorité[894]!
+ Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]!
+ Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes!
+ Il y va cependant, le perfide qu'il est;
+ Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît; 100
+ Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896]
+ Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CALISTE, DORISE.
+
+ CALISTE.
+
+ Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897]
+ Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé.
+ Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance; 105
+ Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance;
+ Allons, et sans te mettre en peine de m'aider,
+ Ne prends aucun souci que de me regarder.
+ Pour en venir à bout, il suffit de ma rage;
+ D'elle j'aurai la force ainsi que le courage; 110
+ Et déjà dépouillant tout naturel humain,
+ Je laisse à ses transports à gouverner ma main.
+ Vois-tu comme suivant de si furieux guides
+ Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,
+ Et comme de fureur tous mes sens animés 115
+ Menacent les appas qui les avoient charmés?
+
+ DORISE.
+
+ Modère ces bouillons d'une âme colérée,
+ Ils sont trop violents pour être de durée;
+ Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin.
+ Réserve ton courroux tout entier au besoin; 120
+ Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,
+ Ses résolutions en deviennent plus molles:
+ En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.
+
+ CALISTE.
+
+ Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898].
+ Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume, 125
+ Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899],
+ Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter
+ A ce que ma colère a droit d'exécuter[900].
+
+ DORISE, seule[901].
+
+ Si ma ruse est enfin de son effet suivie,
+ Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]: 130
+ Un fer caché me donne en ces lieux écartés
+ La vengeance des maux que me font tes beautés.
+ Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme:
+ Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme;
+ Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner, 135
+ J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903].
+
+
+SCÈNE V.
+
+PYMANTE, GÉRONTE, sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans.
+
+ GÉRONTE.
+
+ En ce déguisement on ne peut nous connoître,
+ Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître
+ Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905],
+ Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel. 140
+ Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise,
+ Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906],
+ Ne rencontreront plus aucun empêchement.
+ Mais je m'étonne fort de son aveuglement,
+ Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907] 145
+ Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice.
+ Vos rares qualités....
+
+ PYMANTE.
+
+ Au lieu de me flatter,
+ Voyons si le projet ne sauroit avorter,
+ Si la supercherie....
+
+ GÉRONTE.
+
+ Elle est si bien tissue,
+ Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue. 150
+ Clitandre aime Caliste, et comme son rival
+ Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.
+ Moi que depuis dix ans il tient à son service,
+ D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908];
+ Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909], 155
+ A son dépit jaloux s'imputera soudain.
+
+ PYMANTE.
+
+ Que ton subtil esprit a de grands avantages
+ Mais le nom du porteur?
+
+ GÉRONTE.
+
+ Lycaste, un de ses pages.
+
+ PYMANTE.
+
+ Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous?
+
+ GÉRONTE.
+
+ Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous: 160
+ A force de courir il s'est mis hors d'haleine.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, aussi déguisé en paysan[910].
+
+ PYMANTE.
+
+ Eh bien, est-il venu?
+
+ LYCASTE.
+
+ N'en soyez plus en peine;
+ Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil
+ Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911].
+
+ PYMANTE.
+
+ Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]! 165
+
+(Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].)
+
+ Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées,
+ Elles ne me font voir à mes pieds étendu
+ Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû!
+ Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]!
+ Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]? 170
+
+ LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée, et porte
+ leurs habits[916].
+
+ Pour notre sûreté, portons-les avec nous,
+ De peur que, cependant que nous serons aux coups,
+ Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,
+ Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917].
+ Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux, 175
+ Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.
+
+ PYMANTE.
+
+ Prends-en donc même soin après la chose faite.
+
+ LYCASTE.
+
+ Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].
+
+ PYMANTE.
+
+ Sus donc! chacun déjà devroit être masqué.
+ Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919]. 180
+
+
+SCÈNE VII.
+
+CLÉON, LYSARQUE.
+
+ CLÉON.
+
+ Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920]
+ Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.
+ Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.
+ Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921]
+ Que notre jeune prince enlevoit à la chasse. 185
+
+ LYSARQUE.
+
+ Tu les as vus passer?
+
+ CLÉON.
+
+ Par cette même place[922].
+ Sans doute que ton maître a quelque occasion
+ Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923].
+
+ LYSARQUE.
+
+ Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.
+
+ CLÉON.
+
+ S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise 190
+ Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924],
+ Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.
+
+ LYSARQUE.
+
+ A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925];
+ Mais quelque événement que le destin nous cache,
+ Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi, 195
+ Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+CALISTE, DORISE.
+
+ CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher
+ derrière un buisson[927].
+
+ Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine,
+ Si nous ne retournons, au lever de la Reine.
+ Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.
+
+ DORISE, tirant une épée de derrière ce buisson,
+ et saisissant Caliste par le bras[928].
+
+ Voici qui va trancher tes soucis superflus[929]; 200
+ Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie,
+ Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.
+
+ CALISTE.
+
+ Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter;
+ Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930].
+ Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931], 205
+ A les trouver bientôt toute notre industrie.
+
+ DORISE.
+
+ Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,
+ Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]:
+ Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante
+ Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante. 210
+
+ CALISTE.
+
+ Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain....
+
+ DORISE.
+
+ Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.
+
+ CALISTE.
+
+ Le reproche honteux d'une action si noire[933]....
+
+ DORISE.
+
+ Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.
+
+ CALISTE.
+
+ T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point? 215
+
+ DORISE.
+
+ Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point;
+ C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.
+
+
+SCÈNE IX.
+
+ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.
+
+Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait
+relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces
+trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son
+épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité,
+il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en
+saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la
+sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et
+Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale
+ A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois,
+ J'ai de quoi me défendre une seconde fois. 220
+
+ DORISE, s'enfuyant[935].
+
+ N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes?
+ Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]!
+ Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher
+ Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.
+
+ CALISTE.
+
+ C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme! 225
+ Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme.
+ Adieu, mon cher espoir.
+
+ ROSIDOR, après avoir tué Géronte.
+
+ Cettui-ci dépêché,
+ C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché.
+ Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937]
+ Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance? 230
+ Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi:
+ Je ne cours point après des lâches comme toi[938].
+ Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être?
+ Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939].
+ Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs; 235
+ Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940];
+ Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime
+ Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941];
+ Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942]
+ De celui que sa fuite a sauvé de ma main. 240
+ Trop indigne rival, crois-tu que ton absence
+ Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence,
+ Et qu'après avoir vu renverser ton dessein,
+ Un désaveu démente et tes gens et ton seing?
+ Ne le présume pas; sans autre conjecture, 245
+ Je te rends convaincu de ta seule écriture,
+ Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi.
+ Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]?
+ Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
+ Attendant Rosidor, l'essai de votre rage? 250
+ C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]!
+ Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,
+ Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]!
+ Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie:
+ La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait, 255
+ Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,
+ Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.
+ Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946];
+ Je ne veux point devoir mes déplorables jours
+ A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours. 260
+ O vous qui me restez d'une troupe ennemie
+ Pour marques de ma gloire et de son infamie,
+ Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947],
+ Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux!
+ Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, 265
+ De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.
+ Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,
+ Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur?
+ Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage,
+ L'ayant si mal traité, respecte son image? 270
+ Noires divinités, qui tournez mon fuseau,
+ Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau?
+ Insensé que je suis! en ce malheur extrême,
+ Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même;
+ Aveugle! je m'arrête à supplier en vain, 275
+ Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.
+ Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée;
+ C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée;
+ Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,
+ C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs. 280
+ Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948],
+ Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée;
+ Et sa lame, timide à procurer mon bien,
+ Au sang des assassins n'ose mêler le mien.
+ Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose; 285
+ En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose;
+ Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer;
+ J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer:
+ L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste.
+ Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949], 290
+ Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur,
+ Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.
+ Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie
+ L'amour lui sait donner la moitié de ma vie,
+ Qu'une âme désormais suffit à deux amants. 295
+
+ CALISTE.
+
+ Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments?
+ Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?
+
+ ROSIDOR.
+
+ O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!
+
+ CALISTE.
+
+ Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952],
+ Dépêche comme à lui de me percer le flanc, 300
+ Prends de lui ce qui reste.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Adorable cruelle[953],
+ Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle?
+
+ CALISTE.
+
+ Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi,
+ Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi.
+ J'avois si bien gravé là dedans ton image[954], 305
+ Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage.
+ Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir,
+ Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955].
+ Mais quel secours propice a trompé mes alarmes?
+ Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes? 310
+
+ ROSIDOR.
+
+ Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux,
+ Où je te vois mourir et revivre à mes yeux?
+
+ CALISTE.
+
+ Quand l'amour une fois règne sur un courage....
+ Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village,
+ Où ces bouillons de sang se puissent arrêter; 315
+ Là j'aurai tout loisir de te le raconter,
+ Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne;
+ Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant,
+ Rend déjà la vigueur à mon corps languissant. 320
+
+ CALISTE.
+
+ Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957],
+ Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse,
+ Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958]
+ A tes pas chancelants pourra servir d'appui.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+ [868] L'édition de 1663 est la première qui donne les noms propres
+ _Alcandre_ et _Floridan_. Dans l'édition de 1632, on lit
+ simplement: _le Roi_; dans celles de 1644-1660: _le Roi d'Écosse_.
+ Pour le second personnage, les éditions de 1632-1660 portent: _le
+ Prince, fils du Roi_.
+
+ [869] Cette indication paraît pour la première fois dans l'édition
+ de 1644.
+
+ [870] _Var._ CALISTE, _regardant derrière elle_. (1632)
+
+ [871] _Var._ Je ne suis point suivie, et sans être entendue,
+ Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue.
+ Tout le monde au château, plongé dans le sommeil,
+ Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil;
+ Un silence profond mon dessein favorise.
+ Heureuse entièrement si j'avois ma Dorise,
+ Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd'hui
+ Mon amour affronté rencontre quelque appui[871-a].
+ C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite,
+ [Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte;]
+ D'elle j'ai su les lieux où l'amour qui les joint
+ Ce matin doit passer jusques au dernier point,
+ Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57)
+
+ [871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57)
+
+ [871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57)
+
+ [872] _Var._ Mais qu'elle est paresseuse à me venir treuver! (1632)
+
+ [873] _Var._ Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te guérir,
+ Éveille-toi, brigand, hâte-toi d'acquérir
+ Sur l'honneur d'Hippolyte une infâme victoire,
+ Et de m'avoir trompée une honteuse gloire;
+ Hâte-toi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-57)
+ _Var._ Toi par qui ma rivale a de quoi me braver,
+ Ne tarde plus, volage, à la venir trouver,
+ Hâte-toi d'affermir ton indigne victoire,
+ De s'assurer l'éclat de cette infâme gloire,
+ De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660)
+
+ [874] _Var._ Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632)
+
+ [875] _Var._ [Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.]
+ Un infidèle encor régnant sur mon penser.
+ Votre fidélité ne peut que m'offenser.
+ Apprenez, apprenez par le traître que j'aime
+ Qu'il vous faut me trahir pour être aimé de même.
+ Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant
+ Va chasser mon erreur avecque le croissant,
+ S'il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche,
+ Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche.
+ Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien:
+ Prolonge, en l'arrêtant, mon bonheur et le tien.
+ [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate.] (1632-57)
+
+ [876] _Var._ Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a].
+ (1632-57)
+
+ [876-a] _Rais_, rayons. Voyez le _Lexique_.
+
+ [877] _Var._ Si je me peux fier à sa lumière sombre. (1632)
+ _Var._ Si je me puis fier à sa lumière sombre, (1644-60)
+
+ [878] _Var._ Dont l'éclat impuissant dispute avecque l'ombre.
+ (1632-57)
+
+ [879] En marge, dans l'édition de 1632: _Rosidor et Lysandre entrent._
+
+ [880] _Var._ Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57)
+
+ [881] _Var._ LYSARQUE, _son écuyer_. (1632)
+
+ [882] _Var._ Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-57)
+
+ [883] _Var._ Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)
+
+ [884] _Var._ Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-57)
+
+ [885] _Var._ On ne verra jamais que je manque de foi.
+ A celle que j'adore et qui n'aime que moi.
+ LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance,
+ Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance.
+ Et tandis que l'attente amuse vos desirs,
+ Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs.
+ ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse,
+ [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57)
+
+ [886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de _Mélite_.
+
+ [887] _Var._ Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire?
+ (1632-57)
+
+ [888] _Var._ Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657)
+
+ [889] _Var._ LYS. Et ce cartel contient?
+ ROS. Que seul il doit m'attendre
+ Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57)
+
+ [890] _Var._ De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57)
+
+ [891] _Var._ LYSARQUE, _seul_. (1632-60).
+
+ [892] _Var._ Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632)
+
+ [893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment
+ qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous:
+ CALISTE, _seule_.
+
+ [894] _Var._ Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632)
+
+ [895] _Var._ Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes!
+ (1632-54)
+
+ [896] _Var._ Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle
+ Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57)
+
+ [897] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise entre._
+
+ [898] _Var._ Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)
+
+ [899] _Var._ Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57)
+
+ [900] _Var._ Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57)
+
+ [901] _Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule._
+ (1632, en marge.)
+
+ [902] _Var._ Ces desseins enragés te vont coûter la vie:
+ Un fer caché me donne en ces lieux sans secours
+ La fin de mes malheurs dans celle de tes jours;
+ Et lors ce Rosidor qui possède mon âme,
+ Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme,
+ Que mes affections n'ont encor su gagner,
+ Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57)
+
+ [903] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle va rejoindre
+ Caliste._
+
+ [904] _Var. D'une caverne._ (1644-60)--_Ils sortent d'une grotte,
+ déguisés en paysans._ (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632,
+ les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle
+ on lit: PYMANTE, GÉRONTE, _écuyer de Clitandre_; LYCASTE, _page de
+ Clitandre_. A la marge, auprès des premiers vers de la scène:
+ _Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en
+ paysans._
+
+ [905] _Var._ Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)
+
+ [906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)
+
+ [907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a]
+ A dédaigner vos feux pour un qui la néglige.
+ Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter,
+ Parlons du principal. Ne peut-il éventer
+ Notre supercherie? (1632-57)
+
+ [907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise
+ Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise,
+ Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter.
+ (1644-57)
+
+ [908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice.
+ (1632-57)
+
+ [909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main écrit,
+ Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit
+ Sur tous ceux des mortels a de grands avantages!
+ Mais qui fut le porteur? (1632)
+ _Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté,
+ A nul autre qu'à lui ne peut être imputé.
+ [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)
+
+ [910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les
+ éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans
+ l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V:
+ _Lycaste arrive déguisé comme eux_; et dans l'édition de 1663,
+ auprès des premiers vers de la scène VI: _Lycaste est déguisé
+ comme eux en paysan_.
+
+ [911] _Var._ Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a].
+ (1632-54)
+
+ [911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les
+ éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une
+ faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent _proche_.
+
+ [912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées!
+ (1632-60)
+
+ [913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place,
+ on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la
+ caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés._
+
+ [914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre!
+ (1632-52)
+
+ [915] En marge, dans l'édition de 1632: _Lycaste revient, et avec
+ leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits._
+
+ [916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une
+ épée_ (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène
+ de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'édition de
+ 1663: _Il leur présente à chacun, etc._ La leçon de 1660 est: _En
+ leur présentant à chacun.... et portant, etc._
+
+ [917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture.
+ (1632-57)
+
+ [918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite.
+ (1632-57)
+
+ [919] En marge, dans l'édition de 1632: _Ils se masquent tous
+ trois._
+
+ [920] _Var._ Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage.
+ (1632-57)
+
+ [921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir
+ Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)
+
+ [922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face,
+ Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder.
+ LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder.
+ CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne;
+ Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne....
+ LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé
+ Avec un faux cartel t'auroit bien abusé.
+ [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)
+
+ [923] _Var._ Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)
+
+ [924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)
+
+ [925] _Var._ A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)
+
+ [926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)
+
+ [927] _Var. Dorise s'arrête à chercher_, etc. (1663, en marge.)
+
+ [928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le
+ bras_ manquent dans les éditions de 1632-60.
+
+ [929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus;
+ Voici dont je vais rendre, en te privant de vie,
+ Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)
+
+ [930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter.
+ (1632)
+ _Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter.
+ (1644-57)
+
+ [931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie.
+ (1632-57)
+
+ [932] _Var._ Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours.
+ (1654 et 60)
+
+ [933] _Var._ Le reproche éternel d'une action si lâche....
+ DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)
+
+ [934] _Var. Il voit l'épée_. (1632)
+
+ [935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de
+ scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.
+
+ [936] _Var._ Las! qu'il me va causer de périls et de larmes!
+ (1632-57)
+
+ [937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: _Pymante
+ fuit._
+
+ [938] _Var._ Je ne cours point après de tels coquins que toi.
+ (1632-57)
+
+ [939] En marge, dans l'édition de 1632: _Il les démasque._
+
+ [940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)
+
+ [941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime.
+ (1657)
+
+ [942] _Var._ Et j'ose présumer avec juste raison
+ Que le tiers est sans doute encor de sa maison.
+ Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)
+
+ [943] En marge, dans l'édition de 1632: _Il voit Caliste pâmée et
+ la croit morte._
+
+ [944] _Var._ C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux!
+ (1632-57)
+
+ [945] _Var._ Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)
+
+ [946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,]
+ Sachez que Rosidor maudit votre secours:
+ Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours.
+ Unique déité qu'à présent je réclame,
+ Belle âme, viens aider à sortir à mon âme;
+ Reçois-la sur les bords de ce pâle coral;
+ Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal,
+ Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie,
+ Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie.
+ Tristes embrassements, baisers mal répondus,
+ Pour la première fois donnés et non rendus,
+ Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie,
+ Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie.
+ Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir
+ Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir;
+ N'employez qu'à ma mort ce souverain empire,
+ Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire,
+ Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir;
+ Ne me redonnez plus de force à les souffrir.
+ Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a];
+ Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte:
+ Adieu, pour un moment, consens à ce départ.
+ Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part
+ Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes,
+ Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes,
+ Et pour la bien punir de m'avoir ranimé,
+ Déchire son portrait que j'y tiens enfermé;
+ Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)
+
+ [946-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il se relève d'auprès
+ d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue._
+
+ [947] _Var._ Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)
+
+ [948] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et
+ son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se
+ traîne auprès de Caliste._
+
+ [949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste;
+ Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants
+ Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants.
+ Adorable sujet de mes flammes pudiques,
+ Dont je trouve en mourant les aimables reliques,
+ Cesse de me prêter un secours inhumain,
+ Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main,
+ Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre;
+ Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre.
+ Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]!
+ Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b].
+ [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)
+
+ [949-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle revient de pâmoison._
+
+ [949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)
+
+ [950] _Var._ Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde?
+ (1632)
+
+ [951] On lit dans l'édition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une
+ amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une
+ faute d'impression.
+
+ [952] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et
+ le prend pour un des assassins._
+
+ [953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle,
+ Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle?
+ CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi.
+ (1632-57)
+
+ [953-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle se jette à son col._
+
+ [954] _Var._ J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)
+
+ [955] _Var._ [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.]
+ ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a],
+ Que feront tes faveurs, que feront tes caresses?
+ Tu me fais un outrage à force de m'aimer,
+ Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer.
+ Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme,
+ Je tienne des discours autres que de ma flamme,
+ Permets que, t'ayant vue en cette extrémité,
+ Mon amour laisse agir ma curiosité,
+ Pour savoir quel malheur te met en ce bocage.
+ CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village,
+ Où ces bouillons de sang se puissent étancher,
+ Et là je te promets de ne te rien cacher,
+ [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)
+
+ [955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses.
+ (1652-57)
+
+ [956] _Aux charges que_, à la charge que, à condition que.
+
+ [957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse.
+ (1632-48)
+ _Var._ Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse.
+ (1652-57)
+
+ [958] _Var._ Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui
+ N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ PYMANTE, masqué[959].
+
+ Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325
+ Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960],
+ Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,
+ Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!
+ Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?
+ Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330
+ Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963]
+ A partager si mal entre eux votre pouvoir.
+ Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]
+ Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,
+ C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335
+ Pour conserver son sang au péril de mes jours.
+ Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
+ A peine en m'y jetant moi-même je l'évite;
+ Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;
+ Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340
+ Toute votre faveur, à son aide occupée,
+ Trouve à le mieux armer en rompant son épée,
+ Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,
+ L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard.
+ O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345
+ Ainsi donc un rival pris à mon avantage
+ Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer!
+ Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],
+ Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
+ Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350
+ Retournons animés d'un courage plus fort,
+ Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.
+ Sortez de vos cachots, infernales Furies;
+ Apportez à m'aider toutes vos barbaries;
+ Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355
+ Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.
+ J'avois de point en point l'entreprise tramée,
+ Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée;
+ Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain
+ N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360
+ En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle;
+ En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:
+ La terre vous refuse un passage à sortir.
+ Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;
+ N'attends pas que Mercure avec son caducée 365
+ M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970];
+ N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité,
+ Ajoute l'infamie à tant de lâcheté;
+ Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice
+ Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370
+ Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.
+ Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit:
+ La terre n'entend point la douleur qui me presse;
+ Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.
+ Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375
+ Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.
+ Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même;
+ Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972].
+ Passe pour villageois dans un lieu si fatal;
+ Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380
+ Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,
+ Qui le mit en péril, te mette en assurance.
+ Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973]
+ Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.
+ Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385
+ Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice;
+ Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974],
+ Que ma fureur jalouse avoit armée en vain,
+ Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,
+ N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390
+
+(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)
+
+ Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,
+ N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976].
+ Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,
+ Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,
+ Tant que....
+
+
+SCÈNE II.
+
+LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].
+
+ LYSARQUE.
+
+ Mon grand ami!
+
+ PYMANTE.
+
+ Monsieur?
+
+ LYSARQUE.
+
+ Viens çà, dis-nous,
+ N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?
+
+ PYMANTE.
+
+ Non, Monsieur.
+
+ LYSARQUE.
+
+ Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?
+
+ PYMANTE.
+
+ Non, Monsieur.
+
+ LYSARQUE.
+
+ Ni passer dedans ces bois sans suite?
+
+ PYMANTE.
+
+ Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....
+
+ LYSARQUE.
+
+ Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400
+ Réponds précisément.
+
+ PYMANTE.
+
+ Pour aujourd'hui, je pense[979]....
+ Toutefois, si la chose étoit de conséquence,
+ Dans le prochain village on sauroit aisément....
+
+ LYSARQUE.
+
+ Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.
+
+ PYMANTE, seul.
+
+ Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405
+ Que tant de questions m'avoient presque ravie.
+ Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,
+ Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];
+ Bien que leur conducteur donne assez à connoître
+ Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410
+ J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux
+ D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982].
+ Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983]
+ Promettoit un orage et se tourne en bonace,
+ Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415
+ Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler!
+ Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,
+ J'ai leur crédulité sous ces habits trompée!
+ De sorte qu'à présent deux corps désanimés
+ Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420
+ Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,
+ Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,
+ Et le faire l'auteur de cette lâcheté,
+ Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté!
+ Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425
+ Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;
+ Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi
+ Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985],
+ Où je verrai tantôt avec effronterie
+ Clitandre convaincu de ma supercherie. 430
+
+
+SCÈNE III.
+
+LYSARQUE, ARCHERS[986].
+
+ LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].
+
+ Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,
+ Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.
+ Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie
+ Des soupçons que j'avois touchant cette partie,
+ Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435
+
+ PREMIER ARCHER[988].
+
+ Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus
+ Font trop voir le succès de toute l'entreprise.
+
+ LYSARQUE.
+
+ Et qu'en présumes-tu?
+
+ PREMIER ARCHER.
+
+ Que malgré leur surprise,
+ Leur nombre avantageux et leur déguisement,
+ Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440
+
+ LYSARQUE.
+
+ Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;
+ Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989],
+ Et présume plutôt que son bras valeureux
+ Avant que de mourir s'est immolé ces deux.
+
+ PREMIER ARCHER.
+
+ Mais où seroit son corps?
+
+ LYSARQUE.
+
+ Au creux de quelque roche, 445
+ Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,
+ N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,
+ De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].
+
+ SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues
+ de l'épée de Rosidor[991].
+
+ Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?
+
+ LYSARQUE.
+
+ Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450
+ Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort
+ D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.
+
+ SECOND ARCHER.
+
+ Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route
+ Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].
+
+ LYSARQUE.
+
+ Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455
+ Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.
+
+(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des
+archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].
+
+ FLORIDAN, parlant à son page[995].
+
+ Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse;
+ Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,
+ A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,
+ Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460
+ Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,
+ Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées;
+ Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,
+ Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.
+
+(Le Page rentre[996]).
+
+ Achève maintenant l'histoire commencée 465
+ De ton affection si mal récompensée.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,
+ Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;
+ J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste
+ Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470
+ C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi
+ Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,
+ Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,
+ Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475
+ Ton courage demeure insensible aux mépris;
+ Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme
+ Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs
+ Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480
+ Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,
+ Murmurant de son mal, en adore la cause.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,
+ Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997],
+ Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485
+ Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;
+ Mais son commandement dans peu, si tu le veux,
+ Te met, à ma prière, au comble de tes voeux.
+ Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490
+ Dont un autre a charmé les inclinations,
+ J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],
+ Et je serois marri qu'aucune violence....
+
+ FLORIDAN.
+
+ L'amour sur le respect emporte la balance.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495
+ Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999];
+ Je ne la veux gagner qu'à force de services.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?
+
+ CLITANDRE.
+
+ Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré
+ N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500
+ A la longue ennuyés, la moindre négligence
+ Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;
+ Un temps bien pris alors me donne en un moment
+ Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.
+ Mon prince, trouvez bon[1000]....
+
+ FLORIDAN.
+
+ N'en dis pas davantage;
+ Cettui-ci qui me vient faire quelque message
+ Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.
+
+
+SCÈNE V.
+
+FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.
+
+ CLÉON.
+
+ Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];
+ C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne,
+ Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510
+
+ FLORIDAN.
+
+ Qui?
+
+ CLÉON.
+
+ Clitandre, seigneur.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Et que lui veut le Roi[1002]?
+
+ CLÉON.
+
+ De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].
+
+ FLORIDAN.
+
+ Je n'en sais que penser; et la cause incertaine
+ De ce commandement tient mon esprit en peine.
+ Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515
+ Sans savoir les motifs qui te font rappeler?
+
+ CLITANDRE.
+
+ C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,
+ Dont l'exécution à moi seul est remise;
+ Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,
+ C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520
+
+ FLORIDAN.
+
+ J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]
+ Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,
+ Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,
+ Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.
+ Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525
+ N'attend que ma présence à relancer la bête.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit
+ trouvé dans le bois[1007].
+
+ Achève, malheureuse, achève de vêtir
+ Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.
+ Si de tes trahisons la jalouse impuissance
+ Sut donner un faux crime à la même innocence, 530
+ Recherche maintenant, par un plus juste effet,
+ Une fausse innocence à cacher ton forfait.
+ Quelle honte importune au visage te monte
+ Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte?
+ Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535
+ En le désavouant, l'oblige pleinement[1008].
+ Après avoir perdu sa douceur naturelle,
+ Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle;
+ Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,
+ Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540
+ Si tu veux empêcher ta perte inévitable,
+ Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.
+ Par une fausseté tu tombes en danger,
+ Par une fausseté sache t'en dégager.
+ Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545
+ Honteux déguisement, où me vas-tu conduire?
+ Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur,
+ Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]:
+ L'image de Caliste à ma fureur soustraite
+ Y brave fièrement ma timide retraite. 550
+ Encor si son trépas secondant mon desir
+ Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir!
+ Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010],
+ Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime;
+ Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555
+ J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit;
+ Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie
+ Sert à croître sa gloire avec mon infamie.
+ N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011]
+ Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560
+ Sa valeur, inutile en sa main désarmée,
+ Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée.
+ Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer;
+ N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer.
+ Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565
+ Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.
+ Ces contraires succès, demeurant sans effet,
+ Font naître mon malheur de mon heur imparfait.
+ Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire
+ De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570
+ Il m'en est redevable, et peut-être à son tour
+ Cette obligation produira quelque amour.
+ Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale!
+ S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.
+ N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575
+ L'offense vint de toi, le secours du hasard.
+ Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,
+ Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse;
+ Ce péril mutuel qui conserve leurs jours
+ D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580
+ Heureux couple d'amants que le destin assemble,
+ Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!
+
+
+SCÈNE VII.
+
+PYMANTE, DORISE.
+
+ PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].
+
+ O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort.
+ Malheureux compagnon de mon funeste sort....
+
+ DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en
+ l'embrassant il la poignarde.
+
+ Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585
+ Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.
+
+ PYMANTE.
+
+ Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,
+ Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent,
+ Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?
+
+ Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590
+ Un berger d'ici près a quitté ses brebis
+ Pour s'en aller au camp presque en pareils habits;
+ Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,
+ Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade.
+ Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595
+ Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015].
+ D'un ordre assez précis l'heure presque expirée
+ Me défend des discours de plus longue durée.
+ A mon empressement pardonnez cet adieu;
+ Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600
+
+ DORISE.
+
+ Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible
+ A la compassion peut se rendre accessible,
+ Un jeune gentilhomme implore ton secours:
+ Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016];
+ Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605
+ Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète:
+ D'un ennemi puissant la haine me poursuit,
+ Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....
+
+ PYMANTE.
+
+ L'affaire qui me presse est assez importante
+ Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610
+ Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,
+ Je vous assurerois d'être ici promptement;
+ Et j'estime qu'alors il me seroit facile
+ Contre cet ennemi de vous faire un asile.
+
+ DORISE.
+
+ Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615
+ M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal,
+ Et que l'emportement de son humeur altière....
+
+ PYMANTE.
+
+ Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.
+
+ DORISE.
+
+ Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....
+
+ PYMANTE.
+
+ J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620
+ Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre:
+ Avisez au parti que vous avez à prendre.
+
+ DORISE.
+
+ Va donc, je t'attendrai.
+
+ PYMANTE.
+
+ Cette touffe d'ormeaux
+ Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ PYMANTE.
+
+ Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625
+ Je puis seul aviser à ce que je dois faire.
+ Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué,
+ Et sait assurément que nous l'avons manqué:
+ N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre,
+ Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630
+ Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.
+ Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,
+ Par quelque grand effet de vengeance divine,
+ En ce foible témoin l'auteur de ma ruine:
+ Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635
+ N'éclaircira que trop mon forfait à la cour.
+ Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018],
+ Et je puis éviter ma perte par la sienne!
+ Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès
+ Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640
+ C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire;
+ C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire.
+ Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019]
+ Violente mon coeur à des traits d'amitié;
+ En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645
+ D'un secret mouvement que je ne puis comprendre:
+ Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,
+ Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien;
+ Et l'air de son visage a quelque mignardise
+ Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650
+ Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé,
+ Si c'étoit elle-même en habit déguisé!
+ J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020]
+ Abandonne le soin du reste de ma vie.
+ Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655
+ A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021].
+ Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,
+ Je porte du respect à ce qui lui ressemble.
+ Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds!
+ Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660
+ Étouffe ce témoin pour assurer ta tête:
+ S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête,
+ Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,
+ Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022].
+ Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665
+ Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine:
+ Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt;
+ Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+ [959] Le mot _masqué_ manque dans l'édition de 1632.--En marge,
+ dans l'édition de 1663: _Il est encor masqué._
+
+ [960] _Var._ C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices.
+ (1632)
+
+ [961] _Var._ Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus.
+ (1632)
+
+ [962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il
+ me démente.
+
+ [963] _Var._ Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir.
+ (1632-57)
+
+ [964] _Var._ [Lui rendre contre moi l'impossible possible,]
+ C'est le favoriser par miracle visible,
+ Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès,
+ Qu'un dessein infaillible avorte sans succès.
+ Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire
+ Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire.
+ Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal,
+ Et vous leur permettez ce mouvement brutal!
+ Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance:
+ Si vous avez là-haut quelque toute-puissance,
+ Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer.
+ Vous ne vous en servez que pour me traverser.
+ Je peux en sûreté désormais vous déplaire:
+ Comment me puniroit votre vaine colère?
+ Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers
+ Que le sort épuisé n'a plus aucun revers!
+ Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite;
+ A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632)
+
+ [964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette
+ variante sont dans les éditions de 1644-57.
+
+ [965] _Ressaisit ses mains_, c'est-à-dire arme de nouveau ses
+ mains, l'une de, etc.
+
+ [966] _Var._ O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage!
+ (1632-57)
+
+ [967] _Var._ Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer.
+ (1632)
+
+ [968] _Var._ Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein.
+ (1632-60)
+
+ [969] _Var._ La terre vous défend d'embrasser ma querelle,
+ Et son flanc vous refuse un passage à sortir.
+ Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)
+
+ [970] _Var._ Me fasse de ton sein l'ouverture forcée;
+ N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés,
+ Ajoute l'infamie à tant de lâchetés:
+ Détourne de mon chef ce comble de misère;
+ Rends-moi, le prévenant, un office de mère.
+ [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.]
+ (1632-57)
+
+ [971] _Var._ Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots,
+ Conserve ton vaisseau dans la rage des flots.
+ Accablé de malheurs et réduit à l'extrême,
+ [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.]
+ Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)
+
+ [972] _Var._ Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême.
+ (1660-68)
+
+ [973] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tire son masque._
+
+ [974] _Var._ Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing,
+ Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)
+
+ [975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660.
+
+ [976] _Var._ [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.]
+ Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire
+ De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire.
+ Allez, retirez-vous dans ces obscurités;
+ (_Il jette son masque et son épée dans la caverne._)
+ Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez;
+ [Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57)
+
+ [977] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)
+
+ [978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de
+ Corneille publiées de son vivant. Voyez le _Lexique_.
+
+ [979] _Var._ [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure,
+ Et de peur que ma femme en son travail ne meure,
+ Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu,
+ Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu.
+ PYMANTE, _seul_. Cet adieu favorable enfin me rend la vie.
+ (1632-57)
+
+ [980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là.
+
+ [981] _Var._ Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point.
+ (1632-52 et 57)
+
+ [982] _Var._ D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68)
+
+ [983] _Var._ Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632)
+
+ [984] _Var._ Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque,
+ Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque.
+ Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)
+
+ [985] _Var._ Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi,
+ Où je veux regarder avec effronterie. (1632)
+ _Var._ Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)
+
+ [986] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)
+
+ [987] _Var. Ils regardent les corps_, etc. (1632, en
+ marge.)--_Regardant les corps_, etc. (1644-60)--_Il regarde les
+ corps_, etc. (1663, en marge.)
+
+ [988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier
+ archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et
+ réciproquement.
+
+ [989] _Var._ [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.]
+ 2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort,
+ Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)
+
+ [990] _Var._ De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci.
+ (1632-57)
+
+ [991] _Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte
+ les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor._ (1632, en
+ marge.)--_Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de
+ Rosidor._ (1644-60)--_Il lui présente les deux pièces de l'épée
+ rompue de Rosidor._ (1663, en marge.)
+
+ [992] _Var._ [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,]
+ Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards;
+ Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)
+
+ [993] _Var. Lysarque et ce premier archer rentrent_, etc. (1632 en
+ marge.)
+
+ [994] _Var._ PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux
+ personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule.
+ Voyez la note [1000] de la page 305.
+
+ [995] _Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et
+ fait paroître la tête d'un cheval._ (1632, en marge.)--_Il parle à
+ son page._ (1663, en marge.)
+
+ [996] _Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à
+ Clitandre._ (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué
+ dans les éditions de 1644-60.
+
+ [997] _Var._ Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57)
+
+ [998] _Var._ Le respect que je porte à ses perfections
+ M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57)
+
+ [999] _Var._ Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs.
+ (1632-57)
+
+ [1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Cléon entre_, et,
+ comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après
+ le vers 507.
+
+ [1001] _Var._ Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours.
+ (1632-57)
+
+ [1002] _Var._ LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur.
+ LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)
+
+ [1003] _Var._ Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi.
+ (1632)
+
+ [1004] _Var._ Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)
+
+ [1005] _Var._ [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne]
+ Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a],
+ Que j'en sache aussitôt toute la vérité:
+ Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57)
+
+ [1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne.
+ (1644-57)
+
+ [1006] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor derrière
+ le théâtre._
+
+ [1007] _Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle
+ avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste._
+ (1632, en marge.)--_Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte,
+ qu'elle avoit trouvé dans le bois._ (1663, en marge.)
+
+ [1008] _Var._ En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57)
+
+ [1009] _Var._ Et je suis à moi-même une nouvelle horreur:
+ Cet insolent objet de Caliste échappée
+ Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57)
+
+ [1010] _Var._ Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime,
+ Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a].
+ Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit,
+ En mérite la peine et n'en a pas le fruit.
+ Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie,
+ Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)
+
+ [1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)
+
+ [1011] _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein failli
+ A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632)
+ _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein manqué,
+ A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57)
+
+ [1012] _Var._ D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire:
+ Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60)
+
+ [1013] _Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser._
+ (1632, en marge.)--_Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu
+ l'habit, et court l'embrasser._ (1663, en marge.)
+
+ [1014] _Var. Elle croit qu'il_, etc. (1632, en marge.)--_Elle
+ croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la
+ poignarder._ (1663, en marge.)
+
+ [1015] _Var._ Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois
+ Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages,
+ Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages:
+ M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser
+ Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer.
+ DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête.
+ PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête:
+ Je vais d'autre côté tâcher à la revoir;
+ Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a].
+ [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible]
+ A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)
+
+ [1015-a] C'est le vers 646 de _Mélite_.
+
+ [1016] _Var._ Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours
+ Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite,
+ Je rencontre un asile à ma fuite secrète.
+ PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité,
+ Je vois bien quand on rit de ma simplicité.
+ Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie,
+ Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie.
+ DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction
+ Fût seulement l'effet de quelque fiction!
+ Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière.
+ PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière:
+ Quelques mugissements entendus de là-bas
+ Me font en ce vallon hasarder quelques pas:
+ J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive.
+ PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive
+ Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons.
+ DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons!
+ Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre:
+ Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre.
+ DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux
+ Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)
+
+ [1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Il est seul_, et
+ il n'y a point de distinction de scène.
+
+ [1018] _Var._ Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne.
+ (1652, 57 et 60)
+
+ [1019] _Var._ Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632)
+
+ [1020] _Var._ J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60)
+
+ [1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].
+
+ [1022] _Var._ Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort.
+ (1632-60)
+
+ [1023] _Var._ Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT.
+
+ ALCANDRE.
+
+ L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024],
+ De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 670
+ De voir que ton péril la tire de danger,
+ Que le sien te fournit de quoi t'en dégager,
+ Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025]
+ Assemble en même lieu pareille jalousie,
+ Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 675
+ Avec tant de justesse a ses temps compassés!
+
+ ROSIDOR.
+
+ Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence:
+ Sur deux amants il verse une même influence;
+ Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver,
+ IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 680
+
+ ALCANDRE.
+
+ Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire
+ Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire,
+ Et ne s'oppose pas à ses justes décrets,
+ Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets.
+ Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine; 685
+ Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine.
+ Achève seulement de me rendre raison
+ De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.
+
+ Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 690
+ Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,
+ Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc;
+ Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,
+ Ranimé par les soins de son amour pudique[1026],
+ Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 695
+ Pour en faire ma plainte à Votre Majesté.
+ Non pas que je soupire après une vengeance,
+ Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]:
+ Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent
+ Que son affection le déclare innocent; 700
+ Mais si quelque pitié d'une telle infortune
+ Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028],
+ Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux,
+ Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].
+
+ ALCANDRE.
+
+ Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse 705
+ Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030];
+ Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits,
+ Et de montrer à tous par de puissants effets
+ Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même:
+ Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! 710
+ Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour
+ Auroit eu pour objet le moindre de ma cour,
+ Je devrois au public, par un honteux supplice,
+ De telles trahisons l'exemplaire justice.
+ Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031], 715
+ Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032].
+ Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,
+ Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033],
+ Combien mal à propos sa folle vanité[1034]
+ Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité. 720
+ Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035],
+ Que m'ont donné les corps d'un couple détestable,
+ De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036],
+ Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.
+
+ Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 725
+ Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,
+ Comme ils avoient choisi même heure à votre mort,
+ En même heure tous deux auront un même sort.
+
+ CALISTE.
+
+ Sire, ne songez pas à cette misérable;
+ Rosidor garanti me rend sa redevable[1037], 730
+ Et je me sens forcée à lui vouloir du bien
+ D'avoir à votre État conservé ce soutien.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Le généreux orgueil des âmes magnanimes
+ Par un noble dédain sait pardonner les crimes;
+ Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 735
+ Dont je ne puis cacher les justes mouvements;
+ Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038],
+ Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039].
+
+ ROSIDOR.
+
+ Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival,
+ Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040], 740
+ Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense,
+ Saura de ce forfait purger son innocence.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel
+ A signé son arrêt en signant ce cartel[1041].
+ Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042], 745
+ Envoyé de sa part, et rendu par son page?
+ Peut-il désavouer que ses gens déguisés
+ De son commandement ne soient autorisés?
+ Les deux, tous morts qu'ils sont,
+ qu'on les traîne à la boue[1043],
+ L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044]; 750
+ Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,
+ Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.
+ Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045],
+ Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.
+ Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux 755
+ Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux:
+ Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître,
+ Ton sang rejailliroit au visage du traître.
+
+ ROSIDOR.
+
+ L'apparence déçoit, et souvent on a vu
+ Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046], 760
+ Bien que la conjecture y fût encor plus forte;
+ Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte;
+ Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis,
+ Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 765
+ Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies;
+ Douter de ce forfait, c'est manquer de raison.
+ Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047].
+
+
+SCÈNE II.
+
+ROSIDOR, CALISTE.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!
+
+ CALISTE.
+
+ C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]: 770
+ Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit,
+ Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit.
+ On voit dans ces refus une marque certaine[1049]
+ Que contre Rosidor toute prière est vaine.
+ Ses violents transports sont d'assurés témoins 775
+ Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins.
+ Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]:
+ Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051]
+ Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend,
+ Et montre désormais un esprit plus content. 780
+
+ ROSIDOR.
+
+ Si près de te quitter....
+
+ CALISTE.
+
+ N'achève pas ta plainte.
+ Tous deux nous ressentons cette commune atteinte;
+ Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi
+ M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi.
+ Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 785
+ Excuser mon absence en accusant Dorise;
+ Et lui dire comment, par un cruel destin[1052],
+ Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Va donc, et quand son âme, après la chose sue,
+ Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 790
+ Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est,
+ Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.
+
+ CALISTE.
+
+ Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053];
+ Répare seulement ta vigueur affoiblie:
+ Sache bien te servir de la faveur du Roi, 795
+ Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].
+
+
+SCÈNE III.
+
+ CLITANDRE, en prison[1055].
+
+ Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie
+ A mes sens endormis fait quelque tromperie;
+ Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion,
+ Que je ne prenne tout pour une illusion. 800
+ Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable
+ Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable,
+ Ni de ce foible jour l'incertaine clarté,
+ Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté:
+ Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente 805
+ Dément tous les objets que mon oeil lui présente,
+ Et le désavouant, défend à ma raison
+ De me persuader que je sois en prison.
+ Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056]
+ N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme; 810
+ Et je suis retenu dans ces funestes lieux!
+ Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057];
+ J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages,
+ J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages,
+ Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 815
+ Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi.
+ Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058]
+ Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059],
+ Mon exacte censure a beau l'examiner,
+ Le crime qui me perd ne se peut deviner; 820
+ Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,
+ Elle ne me fournit que des sujets de gloire.
+ Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux
+ Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous.
+ Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 825
+ Comme une liberté d'attenter sur ma vie.
+ Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment
+ Mon destin me poussa dans cet aveuglement,
+ De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire:
+ C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 830
+ C'en est le châtiment que je reçois ici.
+ On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi;
+ Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060],
+ Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.
+ Les perfides auteurs de ce complot maudit, 835
+ Qu'à me persécuter votre absence enhardit,
+ A votre heureux retour verront que ces tempêtes,
+ Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes.
+ Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur,
+ Par son visage affreux redouble ma terreur[1061]. 840
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CLITANDRE, LE GEÔLIER.
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Permettez que ma main de ces fers vous détache.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Suis-je libre déjà?
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Non encor, que je sache.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi?
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 845
+ Et quel lâche imposteur ainsi me persécute?
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas,
+ Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.
+
+
+SCÈNE V.
+
+PYMANTE, DORISE.
+
+ PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par
+ mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062].
+
+ En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse,
+ Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse; 850
+ Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux:
+ Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux;
+ N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille
+ Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]:
+ Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064]. 855
+
+ DORISE.
+
+ O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi.
+
+ PYMANTE.
+
+ Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte.
+ Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte?
+ Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065],
+ Et payé vos ardeurs d'une infidélité? 860
+ Vous ne répondez point; cette rougeur confuse,
+ Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.
+ Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin,
+ Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin,
+ Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066],
+ J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire,
+ Et de quoi fort souvent on aime mieux parler
+ Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068].
+
+ DORISE.
+
+ Ami, ne porte plus la sonde en mon courage:
+ Ton entretien commun me charme davantage; 870
+ Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069];
+ Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît.
+ Ta conversation est tellement civile,
+ Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile;
+ Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; 875
+ Tes rares qualités te font d'un autre sang;
+ Même, plus je te vois, plus en toi je remarque
+ Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque:
+ Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port
+ Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070]. 880
+
+ PYMANTE.
+
+ J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise
+ Votre rencontre autant que celle de Dorise,
+ Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,
+ Me faisoit maintenant un présent de son coeur.
+
+ DORISE.
+
+ Qui nommes-tu Dorise?
+
+ PYMANTE.
+
+ Une jeune cruelle 885
+ Qui me fuit pour un autre.
+
+ DORISE.
+
+ Et ce rival s'appelle?
+
+ PYMANTE.
+
+ Le berger Rosidor.
+
+ DORISE.
+
+ Ami, ce nom si beau
+ Chez vous donc se profane à garder un troupeau?
+
+ PYMANTE.
+
+ Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071]
+ Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise. 890
+ Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072]
+ Ne passer à vos yeux que pour un villageois;
+ Votre haine pour moi fut toujours assez forte
+ Pour déférer sans peine à l'habit que je porte.
+ Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; 895
+ Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris;
+ Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage
+ De tant de raretés qu'à votre seul visage:
+ Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux
+ Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux; 900
+ Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître
+ En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître,
+ Admirez mon amour, dont la discrétion
+ Rendoit à vos desirs cette submission,
+ Et disposez de moi, qui borne mon envie 905
+ A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.
+
+ DORISE.
+
+ Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis
+ Tes importunités augmentent mes ennuis?
+ Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste
+ Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 910
+ Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu
+ N'ose plus espérer de n'être pas connu?
+
+ PYMANTE.
+
+ Voyez comme le ciel égale nos fortunes,
+ Et comme, pour les faire entre nous deux communes,
+ Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 915
+ Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.
+
+ DORISE.
+
+ Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages;
+ Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages;
+ Et ces masques trompeurs de nos conditions
+ Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073]. 920
+
+ PYMANTE.
+
+ Me négliger toujours! et pour qui vous néglige!
+
+ DORISE.
+
+ Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige;
+ J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074],
+ Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.
+
+ PYMANTE.
+
+ Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075] 925
+ Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?
+
+ DORISE.
+
+ Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi.
+ Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi,
+ Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre;
+ Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077], 930
+ Avantagé du nombre, et vêtu de façon
+ Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon:
+ Ton embûche a surpris une valeur si rare.
+
+ PYMANTE.
+
+ Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare,
+ De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078], 935
+ Qui maintenant par terre et percé de mes coups,
+ Éprouve par sa mort comme un amant fidèle
+ Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.
+
+ DORISE.
+
+ Monstre de la nature, exécrable bourreau,
+ Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 940
+ D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]!
+ Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate.
+ Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux,
+ N'auront que trop de force à t'arracher les yeux,
+ Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 945
+ En mille traits de sang les marques de ma rage.
+
+ PYMANTE.
+
+ Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080],
+ Promet tout ce qu'il ose à son premier transport;
+ Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance,
+ A force de grossir il meurt en sa naissance; 950
+ Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit
+ Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.
+
+ DORISE.
+
+ Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]:
+ Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse;
+ Le reste des humains ne sauroit inventer 955
+ De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082].
+ Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes;
+ Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes:
+ Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent;
+ Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 960
+ Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête
+ De quiconque à ma haine exposera ta tête,
+ De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083].
+ Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084];
+ Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 965
+ Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.
+
+ PYMANTE.
+
+ J'aime tant cette ardeur à me faire périr,
+ Que je veux bien moi-même avec vous y courir.
+
+ DORISE.
+
+ Traître, ne me suis point.
+
+ PYMANTE.
+
+ Prendre seule la fuite!
+ Vous vous égareriez à marcher sans conduite; 970
+ Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,
+ Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.
+ L'asile dont tantôt vous faisiez la demande
+ Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende;
+ Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté, 975
+ S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté.
+ Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne;
+ Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne.
+ L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois,
+ Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 980
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+ [1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a
+ paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les
+ éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit
+ accentué comme une préposition (_à_). Dans toutes les autres,
+ jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692,
+ publiée par Thomas Corneille, on lit _a_ (verbe, sans accent).
+
+ [1025] _Var._ Qu'en deux desseins divers pareille jalousie
+ Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64)
+
+ [1026] _Var._ Admirèrent l'effet d'une amitié pudique,
+ Me voyant appliquer par ce jeune soleil
+ D'un peu d'huile et de vin le premier appareil;
+ Enfin quand, pour bander ma dernière blessure,
+ La belle eut prodigué jusques à sa coiffure,
+ [Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632)
+
+ [1027] _Var._ Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance.
+ (1632-57)
+
+ [1028] _Var._ Vous touche, et peut souffrir que je vous importune.
+ (1632)
+
+ [1029] _Var._ Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)
+
+ [1030] _Var._ Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse.
+ (1657)
+
+ [1031] _Var._ Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est.
+ (1632-60)
+
+ [1032] _Var._ A mon devoir de roi joint mon propre intérêt.
+ (1632-57)
+
+ [1033] _Var._ Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre.
+ (1632-60)
+
+ [1034] _Var._ Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57)
+
+ [1035] _Var._ Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable.
+ (1632)
+
+ [1036] _Var._ M'avoit si bien instruit de son perfide tour,
+ Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57)
+
+ [1037] _Var._ Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable,
+ Et lui voudrai du bien le reste de mes jours
+ De m'avoir conservé l'objet de mes amours.
+ LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche:
+ Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche;
+ [Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;]
+ Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)
+
+ [1038] _Var._ Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632)
+
+ [1039] _Var._ Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire.
+ (1632-57)
+
+ [1040] _Var._ Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal,
+ Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57)
+
+ [1041] En marge, dans l'édition de 1632: _Il montre un cartel
+ qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer._
+
+ [1042] _Var._ [Envoyé de sa part, et rendu par son page,]
+ Peut-il désavouer ce funeste message?
+ [Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57)
+
+ [1043] C'est ce qu'on appelait _traîner sur la claie_. Les
+ cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort
+ étaient d'ordinaire jetés à la voirie.
+
+ [1044] _Var._ L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue.
+ (1632-57)
+
+ [1045] _Var._ Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre
+ Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a].
+ Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)
+
+ [1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Prévôt sort, et va
+ querir Clitandre._
+
+ [1046] _Var._ Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632)
+
+ [1047] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
+ de distinction de scène.
+
+ [1048] _Var._ Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige.
+ (1632-57)
+
+ [1049] _Var._ Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)
+
+ [1050] _Var._ Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire.
+ (1632-60)
+
+ [1051] _Var._ Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire.
+ (1632-57)
+
+ [1052] _Var._ Et l'informer comment, par un cruel destin.
+ (1632-64)
+
+ [1053] _Var._ Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie.
+ (1632-57)
+
+ [1054] _Var._ Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)
+
+ [1055] _Var. Il parle en prison._ (1663, en marge.)--Dans
+ l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, _en
+ prison_, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, _seul_.
+
+ [1056] _Var._ Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme
+ N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57)
+
+ [1057] _Var._ [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;]
+ Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles
+ Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a];
+ Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour
+ L'image et le rapport de son triste séjour.
+ Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste
+ L'adorable prison où me retient Caliste?
+ En vain dorénavant mon esprit irrité
+ Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité;
+ Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable,
+ D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable.
+ Folles raisons d'amour, mouvements égarés,
+ Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés!
+ Et que vous vous jouez d'un esprit en balance
+ Qui veut croire plutôt la même extravagance,
+ Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)
+
+ [1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644)
+
+ [1058] _Var._ M'y voilà cependant, et bien que ma pensée.
+ (1632-57)
+
+ [1059] _Var._ Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632)
+
+ [1060] _Var._ Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense,
+ Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense.
+ Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)
+
+ [1061] _Var._ De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a].
+ Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne.
+ CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine?
+ LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté
+ Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté
+ Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre
+ Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre?
+ [LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.]
+ (1632-57)
+
+ [1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Geôlier ouvre la
+ prison._--Il n'y a pas de distinction de scène.
+
+ [1061-b] L'édition de 1632, au lieu de _vous_, porte ici _nous_,
+ ce qui pourrait bien être une faute d'impression.
+
+ [1062] _Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit_, etc.
+ (1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans
+ l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du
+ premier couplet: _Il lui montre une aiguille que par mégarde elle
+ avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant._
+
+ [1063] _Var._ Ressent fort les faveurs de quelque belle fille.
+ (1632-57)
+
+ [1064] _Var._ Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a].
+ (1632-60)
+
+ [1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _en
+ garde_, pour _en gage_.
+
+ [1065] _Var._ Ou payant vos ardeurs d'une infidélité,
+ [Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?]
+ Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)
+
+ [1066] _Var._ Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre,
+ J'ai touché par hasard une chose si tendre,
+ Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)
+
+ [1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a _en des
+ propos_; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres
+ donnent _à des propos_.
+
+ [1068] _Var._ Que de perdre leur temps à des propos en l'air.
+ (1632-63)
+
+ [1069] _Var._ Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est.
+ (1632-60)
+
+ [1070] _Var._ Ont avecque les siens un merveilleux rapport.
+ (1632-60)
+
+ [1071] _Var._ Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise.
+ (1632)
+
+ [1072] _Var._ Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois
+ Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois;
+ M'ayant traité toujours en homme de leur sorte,
+ Vous croyez aisément à l'habit que je porte,
+ Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57)
+
+ [1073] _Var._ [Cachent sans les changer nos inclinations.]
+ PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme,
+ Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme.
+ DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor.
+ PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor
+ A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57)
+
+ [1074] _Var._ J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas.
+ (1632-57)
+
+ [1075] _Var._ Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole.
+ (1632-57)
+
+ [1076] _Var._ Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632)
+ _Var._ Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57)
+
+ [1077] _Var._ Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre.
+ (1632-57)
+
+ [1078] _Var._ De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)
+
+ [1079] _Var._ D'un compliment moqueur ta malice me flatte!
+ (1632-57)
+
+ [1080] _Var._ L'impétueux bouillon d'un courroux féminin,
+ Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin,
+ Comme il est animé de la seule impuissance,
+ A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57)
+
+ [1081] _Var._ Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse.
+ (1632-57)
+
+ [1082] Voyez au _Complément des variantes_, p. 365.
+
+ [1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660,
+ Dorise exprime la même confiance qu'Émilie:
+
+ Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
+ Mille autres à l'envi recevroient cette loi,
+ S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.
+
+ (_Cinna_, acte III, sc. IV.)
+
+ Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.
+
+ (_Ibid._, acte V, sc. II.)
+
+
+ [1084] _Var._ Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois.
+ (1660-64)
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+PYMANTE, DORISE[1085].
+
+ DORISE.
+
+ Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre;
+ Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre:
+ Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.
+
+ PYMANTE.
+
+ Prenez à votre tour quelque pitié des miens,
+ Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]: 985
+ Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes;
+ Et quoi que vous conseille un inutile ennui,
+ Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.
+
+ DORISE.
+
+ Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie,
+ Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]: 990
+ S'il lui faut un passage afin de s'envoler,
+ Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air.
+ Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses:
+ Pour un tel désespoir vous les avez trop douces;
+ Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 995
+
+ PYMANTE.
+
+ Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088];
+ Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089]
+ Que d'employer pour vous le reste de leur vie;
+ Pensez plutôt à ceux dont le service offert
+ Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 1000
+
+ DORISE.
+
+ Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime?
+ Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime?
+ A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir,
+ Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]?
+ Je chérirois en toi la qualité de traître, 1005
+ Et mon affection commenceroit à naître
+ Lorsque tout l'univers a droit de te haïr?
+
+ PYMANTE.
+
+ Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir,
+ Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme,
+ N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 1010
+ Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur:
+ Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.
+
+ DORISE.
+
+ Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine,
+ N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine.
+ Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion 1015
+ Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination:
+ C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide
+ Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.
+
+ PYMANTE.
+
+ Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux,
+ Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 1020
+ Et ployant dessous moi, permet à mon envie
+ De recueillir les fruits de vous avoir servie.
+ Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091].
+
+ DORISE.
+
+ Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés
+ Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]? 1025
+
+ PYMANTE.
+
+ Je ris de vos refus, et sais trop la licence
+ Que me donne l'amour en cette occasion.
+
+ DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].
+
+ Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.
+
+ PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094]
+
+ Ah, cruelle!
+
+ DORISE[1095].
+
+ Ah! brigand[1096]!
+
+ PYMANTE.
+
+ Ah! que viens-tu de faire?
+
+ DORISE[1097].
+
+ De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098]. 1030
+
+ PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit
+ jetée au second acte[1099].
+
+ Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier,
+ Tu mourras.
+
+ DORISE.
+
+ Fuis, Dorise, et laisse-le crier.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ PYMANTE.
+
+ Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite?
+ Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite?
+ La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 1035
+ En me frappant les yeux, elle se perd en l'air;
+ Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile;
+ L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile.
+ Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100]
+ Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: 1040
+ Ne verser désormais que des larmes communes,
+ C'est pleurer lâchement de telles infortunes.
+ Je vois de tous côtés mon supplice approcher;
+ N'osant me découvrir, je ne me puis cacher.
+ Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101], 1045
+ Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.
+ Miraculeux effet! Pour traître que je sois,
+ Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois
+ De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise,
+ De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 1050
+ O toi qui, secondant son courage inhumain[1102],
+ Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main,
+ Exécrable instrument de sa brutale rage,
+ Tu devois[1103] pour le moins respecter son image:
+ Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, 1055
+ Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux,
+ Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104],
+ Devoit être adoré de ta pointe rebelle.
+ Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau!
+ Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]?
+ Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage;
+ Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106];
+ Tu n'as plus à débattre avec mes passions
+ L'empire souverain dessus mes actions;
+ L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107] 1065
+ Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes.
+ Dorise ne tient plus dedans mon souvenir
+ Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]:
+ Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie.
+ Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, 1070
+ Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109],
+ Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments,
+ Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine,
+ Par un nouveau forfait, une nouvelle peine;
+ Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 1075
+ Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur.
+ Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,
+ S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante.
+ Recourons aux effets, cherchons de toutes parts;
+ Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110]. 1080
+ Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111],
+ Que son sang aussitôt me réponde pour elle;
+ Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur,
+ Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.
+
+(Une tempête survient.)
+
+ Mes menaces déjà font trembler tout le monde: 1085
+ Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde;
+ L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir,
+ N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir;
+ Cent nuages épais se distillant en larmes,
+ A force de pitié, veulent m'ôter les armes; 1090
+ La nature étonnée embrasse mon courroux[1112],
+ Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups.
+ Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie
+ Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie.
+ Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113], 1095
+ Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.
+ Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114],
+ Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre!
+ Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,
+ Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 1100
+ Destins, soyez enfin de mon intelligence,
+ Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!
+
+
+SCÈNE III.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal!
+ Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,
+ Et consumant sur lui toute sa violence, 1105
+ Il m'a porté respect parmi son insolence.
+ Tous mes gens, écartés par un subit effroi,
+ Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi,
+ Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse,
+ Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 1110
+ Cependant seul, à pied, je pense à tous moments
+ Voir le dernier débris de tous les éléments,
+ Dont l'obstination à se faire la guerre
+ Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.
+ Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 1115
+ De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous?
+ La perte m'est égale, et la même tempête
+ Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête.
+ Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115],
+ Souffrez que je le puisse avec lui partager. 1120
+ J'en découvre à la fin quelque meilleur présage;
+ L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage;
+ Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux,
+ En ont tari la source et séché les ruisseaux;
+ Et déjà le soleil de ses rayons essuie 1125
+ Sur ces moites rameaux le reste de la pluie.
+ Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,
+ Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116]....
+ Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite:
+ Je le juge à ce bruit.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].
+
+ PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].
+
+ Enfin, malgré ta fuite, 1130
+ Je te retiens, barbare.
+
+ DORISE.
+
+ Hélas!
+
+ PYMANTE.
+
+ Songe à mourir;
+ Tout l'univers ici ne te peut secourir.
+
+ FLORIDAN.
+
+ L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle!
+ Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.
+ Arrête, scélérat!
+
+ PYMANTE.
+
+ Téméraire, où vas-tu? 1135
+
+ FLORIDAN.
+
+ Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.
+
+ DORISE.
+
+ Traître, n'avance pas; c'est le Prince.
+
+ PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant
+ de l'autre[1119].
+
+ N'importe[1120];
+ Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Est-ce là le respect que tu dois à mon rang?
+
+ PYMANTE.
+
+ Je ne connois ici ni qualités ni sang: 1140
+ Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121],
+ Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.
+
+ DORISE.
+
+ S'il me demeure encor quelque peu de vigueur,
+ Si mon débile bras ne dédit point mon coeur,
+ J'arrêterai le tien.
+
+ PYMANTE.
+
+ Que fais-tu, misérable? 1145
+
+ DORISE[1122].
+
+ Je détourne le coup d'un forfait exécrable.
+
+ PYMANTE.
+
+ Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]?
+
+ FLORIDAN.
+
+ Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher.
+ Assassin, rends l'épée[1124].
+
+
+SCÈNE V.
+
+FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les
+vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].
+
+ PREMIER VENEUR.
+
+ Écoute, il est fort proche:
+ C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 1150
+ Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.
+
+ FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder
+ à Dorise[1126].
+
+ Prends ce fer en ta main.
+
+ PYMANTE.
+
+ Ah cieux! je suis perdu.
+
+ SECOND VENEUR.
+
+ Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127],
+ Quel malheureux destin en cet état vous range?
+
+ FLORIDAN.
+
+ Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens 1155
+ Vous y pourront servir, faute d'autres liens.
+ Je veux qu'à mon retour une prompte justice
+ Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128],
+ Sans armer contre lui que les lois de l'État,
+ Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 1160
+ Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.
+
+ PREMIER VENEUR.
+
+ Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129].
+ Admirez cependant le foudre et ses efforts,
+ Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]:
+ En voici les habits, qui sans aucun dommage 1165
+ Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131].
+
+ DORISE.
+
+ Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits.
+ Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre[1132],
+ Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre: 1170
+ Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133]
+ Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise!
+
+ DORISE.
+
+ Quelques étonnements qu'une telle surprise
+ Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu, 1175
+ D'autres le saisiront quand vous aurez tout su.
+ La honte de paroître en un tel équipage
+ Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage;
+ Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134]
+ Avec mes vêtements l'usage de la voix, 1180
+ Pour vous conter le reste en habit plus sortable.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Cette honte me plaît: ta prière équitable,
+ En faveur de ton sexe et du secours prêté,
+ Suspendra jusqu'alors ma curiosité.
+ Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place, 1185
+ Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse;
+ Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135],
+ Gardez-le cependant au pied de ce rocher.
+
+(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les
+autres mènent[1136] Pymante d'un autre côté.)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+CLITANDRE, LE GEÔLIER.
+
+ CLITANDRE, en prison[1137].
+
+ Dans ces funestes lieux où la seule inclémence
+ D'un rigoureux destin réduit mon innocence, 1190
+ Je n'attends désormais du reste des humains
+ Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Je ne connois que trop où tend ce préambule[1138].
+ Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule:
+ Tous, dans cette prison, dont je porte les clés[1139], 1195
+ Se disent comme vous du malheur accablés[1140],
+ Et la justice à tous est injuste de sorte
+ Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte;
+ Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir:
+ Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir; 1200
+ Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde.
+ Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141].
+
+ CLITANDRE.
+
+ Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas.
+ Je tiens l'éloignement pire que le trépas,
+ Et la terre n'a point de si douce province 1205
+ Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince.
+ Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142]
+ Du péril dont sans lui je ne saurois sortir,
+ Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre,
+ De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre 1210
+ Que son retour soudain des plus riches te rend:
+ Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant;
+ Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.
+
+ LE GEÔLIER.
+
+ Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche,
+ Et pour me suborner promesses ni présents 1215
+ N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants.
+ C'est de quoi je vous donne une entière assurance:
+ Perdez-en le dessein avecque l'espérance:
+ Et puisque vous dressez des piéges à ma foi,
+ Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143]. 1220
+
+
+SCÈNE VII.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]!
+ Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.
+ Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur
+ Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]:
+ Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225
+ Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,
+ Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter,
+ Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter.
+ Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre
+ D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230
+ A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
+ Mes gens assassinés me rendent criminel;
+ L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie;
+ On le comble d'honneur et moi d'ignominie;
+ L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235
+ C'est par où de ce meurtre on me fait la raison.
+ Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne:
+ Jamais un bon dessein ne déguisa personne;
+ Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,
+ M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240
+ Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore,
+ Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore;
+ Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,
+ Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.
+ Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245
+ Le ciel te garde encore un destin plus tragique.
+ N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers
+ Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146].
+ Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes;
+ Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250
+ Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir,
+ Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147].
+ Et vous, que désormais je n'ose plus attendre,
+ Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre,
+ Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255
+ Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur,
+ Que le prétexte faux d'une action si noire
+ Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149],
+ Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,
+ Dure sans infamie en votre souvenir; 1260
+ Ne vous repentez point de vos faveurs passées,
+ Comme chez un perfide indignement placées:
+ J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité
+ Paroîtra toute nue à la postérité,
+ Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265
+ Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine;
+ Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret
+ La prépare à sortir avec moins de regret.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme;
+TROIS VENEURS[1150].
+
+ FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151].
+
+ Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures.
+ Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures 1270
+ T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]!
+ Ce funeste récit me met tout hors de moi.
+
+ CLÉON.
+
+ Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153]
+ Que vous arriverez auparavant qu'il meure.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 1275
+ A son ombre immolé ne me suffira pas.
+ C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes;
+ Innocent, il aura d'innocentes victimes.
+ Où que soit Rosidor, il le suivra de près,
+ Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154]. 1280
+
+ DORISE.
+
+ Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!
+
+ FLORIDAN.
+
+ Mon déplaisir m'en donne une entière licence.
+ J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour;
+ Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour,
+ Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]? 1285
+ Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre;
+ La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval,
+ Je préviendrai le coup de son malheur fatal;
+ Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise.
+ Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; 1290
+ Un supplice l'attend, qui doit faire trembler
+ Quiconque désormais voudroit lui ressembler.
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+ [1085] _Var._ PYMANTE, DORISE _dans une caverne._ (1632-57)
+
+ [1086] _Var._ Tarissez désormais ce déluge de larmes[1086-a].
+ (1632-57)
+
+ [1086-a] Le IVe acte commence à ce vers dans les éditions de
+ 1632-57.
+
+ [1087] _Var._ Au moins par eux mon âme y trouvera la voie.
+ (1632-57)
+
+ [1088] _Var._ Belle, ne songez plus à rejoindre les morts. (1632)
+ _Var._ Ne songez plus, Dorise, à rejoindre les morts.
+ (1644-57)
+
+ [1089] _Var._ Pensez plutôt à ceux qui vivants n'ont envie.
+ (1632-57)
+
+ [1090] _Var._ Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir?
+ (1632-57)
+
+ [1091] _Var._ Il me faut un baiser malgré vos cruautés[1091-a].
+ (1632-57)
+
+ [1091-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il veut user de
+ force._
+
+ [1092] _Var._ Veulent sur ma foiblesse user de violence.
+ PYM. Que sert d'y résister? je sais trop la licence.
+ (1632-57)
+
+ [1093] _Var. Elle lui crève un oeil du poinçon qui lui étoit
+ demeuré dans les cheveux._ (1632, en marge.)--_Elle lui crève
+ l'oeil de son aiguille._ (1663, en marge.)
+
+ [1094] _Var. Il porte les mains à son oeil crevé._ (1663, en
+ marge.)
+
+ [1095] _Var._ DORISE, _en s'échappant de lui._ (1632-1657)
+
+ [1096] _Var._ Ah! infâme! (1632)
+
+ [1097] _Var._ DORISE, _sortie de la caverne._
+
+ [1098] _Var._ De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a].
+ PYMANTE, _ramassant son épée._
+ Barbare, je t'aurai.
+ DORISE, _se cachant._ Fuyons, il va sortir.
+ Qu'à propos ce buisson s'offre à me garantir!
+ PYMANTE, _sorti._
+ Ne crois pas m'échapper: quoi que ta ruse fasse,
+ J'ai ta mort en ma main.
+ DORISE, _cachée._ Dieux! le voilà qui passe.
+ PYMANTE _passe de l'autre côté du théâtre[1098-b]._
+ Tigresse!
+ DORISE, _revenant sur le théâtre[1098-c]._
+ Il est passé, je suis hors de danger.
+ Ainsi dorénavant mon sort puisse changer!
+ Ainsi dorénavant le ciel plus favorable
+ Me prête en ces malheurs une main secourable!
+ Cependant, pour loyer de sa lubricité[1098-d],
+ Son oeil m'a répondu de sa pudicité,
+ Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée,
+ Attirant ses deux mains, m'a désembarrassée.
+ Aussi le falloit-il que ce même poinçon,
+ Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon,
+ Fût l'auteur de ma prise et de ma délivrance,
+ Et qu'après mon péril il fît mon assurance[1098-e].
+ Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil,
+ Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil,
+ Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie,
+ Les feuilles et le vent d'objets à ta furie:
+ Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre côté,
+ En s'éloignant de toi se met en sûreté.
+
+ SCÈNE II[1098-f].
+
+ PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine
+ Après un tel affront rend ma poursuite vaine!
+ Ainsi donc la cruelle, à guise d'un éclair,
+ En me frappant les yeux est disparue en l'air!
+ [Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57)
+
+ [1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire.
+ (1644-57)
+
+ [1098-b] PYMANTE, _passé de l'autre côté du théâtre._ (1644-57)
+
+ [1098-c] Ici commence la scène II dans les éditions de 1644-57.
+
+ [1098-d] Pour peine cependant de sa lubricité. (1644-57)
+
+ [1098-e] Ces quatre vers, à partir de: «Aussi le falloit-il,
+ etc.,» manquent dans les éditions de 1644-57.
+
+ [1098-f] SCÈNE III. (1644-57)
+
+ [1099] _Var. Il prend son épée dans la grotte où il l'avoit jetée au
+ second acte._ (1663, en marge.)
+
+ [1100] _Var._ Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs.
+ (1632-57)
+
+ [1101] _Var._ Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-57)
+
+ [1102] _Var._ Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a],
+ Au lieu d'orner son poil, déshonorez (_sic_) sa main. (1632)
+
+ [1102-a] En marge: _Il tient à la main le poinçon que Dorise lui
+ avoit laissé dans l'oeil._
+
+ [1103] On lit _tu devrois_ dans l'édition de 1632, mais c'est
+ probablement une faute d'impression.
+
+ [1104] _Var._ Quoi que te commandât son âme courroucée,
+ Devoit être adoré de ta pointe émoussée;
+ Quelque secret instinct te devoit figurer
+ Que se prendre à mon oeil c'étoit le déchirer.
+ Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate,
+ Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte.
+ Ce poinçon qu'à mon heur j'éprouve si fatal,
+ Ce n'est qu'à ton sujet que je lui veux du mal:
+ Vois dans ces vains propos, par où mon coeur se venge,
+ Moins de blâme pour lui que pour toi de louange[1104-a].
+ Tu n'as dans ta colère usé que de tes droits,
+ Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois,
+ Il t'étoit libre encor de m'être plus funeste,
+ Et c'est de ta pitié que j'en tiens ce qui reste.
+ Reviens, belle, reviens, que j'offre tout blessé
+ A tes ressentiments ce que tu m'as laissé.
+ Lâche et honteux retour de ma flamme insensée!
+ Il semble que déjà ma fureur soit passée,
+ Et tous mes sens, brouillés d'un désordre nouveau,
+ Au lieu de ma maîtresse adorent mon bourreau. (1632-57)
+
+ [1104-a] Ces quatre vers, à partir de: «Ce poinçon qu'à mon heur,
+ etc.,» ne sont que dans l'édition de 1632.
+
+ [1105] _Var._ Pourrois-je en ma maîtresse adorer mon bourreau. (1660)
+
+ [1106] _Var._ Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57)
+
+ [1107] _Var._ L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières
+ S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57)
+
+ [1108] _Var._ Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir:
+ Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57)
+
+ [1109] _Var._ Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments,
+ Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57)
+
+ [1110] _Var._ Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57)
+
+ [1111] _Var._ Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle.
+ (1632 et 48)
+ _Var._ Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle.
+ (1644 et 52-57)
+
+ [1112] _Var._ L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer,
+ Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)
+
+ [1113] _Var._ Quelque part où la peur porte ses pas errants.
+ (1632-57)
+
+ [1114] _Var._ O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre,
+ Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre.
+ Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains;
+ Ce coup aura sauvé le reste des humains.
+ Satisfait par sa mort, mon esprit se modère,
+ Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a].
+
+ SCÈNE III[1114-b].
+
+ LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal,
+ [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,]
+ Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c],
+ M'a montré son respect parmi son insolence.
+ Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés,
+ Loin de me secourir, suivent de tous côtés
+ L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse.
+ Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace.
+ [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57)
+
+ [1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57)
+
+ [1114-b] SCÈNE IV. (1644-57)
+
+ [1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)
+
+ [1115] _Var._ Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal,
+ Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)
+
+ [1116] _Var._ [Les petits oisillons, encor demi-cachés,]
+ Poussent en tremblotant, et hasardent à peine
+ Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine
+ Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas
+ De se croire du tout préservés du trépas.
+ J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)
+
+ [1117] _Var._ LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)
+
+ [1118] _Var._ PYMANTE, _terrassant Dorise._ (1632-60)--_Il saisit
+ Dorise qui le fuyoit._ (1663, en marge.)
+
+ [1119] _Var._ PYMANTE, _tenant Dorise d'une main, se bat de
+ l'autre contre le Prince._ (1632)--_Il tient Dorise d'une main, et
+ se bat de l'autre._ (1663, en marge.)
+
+ [1120] _Var._ C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe.
+ (1632-57)
+
+ [1121] _Var._ Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne.
+ (1632-57)
+
+ [1122] _Var._ DORISE, _le faisant trébucher._ (1644-60 et
+ 64)--_Elle fait trébucher Pymante._ (1663, en marge.)
+
+ [1123] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise, s'embarrassant
+ dans ses jambes, le fait trébucher._
+
+ [1124] En marge, dans l'édition de 1632: _Il saute sur Pymante, et
+ deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante,
+ Lycaste et Dorise._--Il n'y a point de distinction de scène.
+
+ [1125] _Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits_, etc.
+ (1663, en marge.)
+
+ [1126] _Var._ LE PRINCE, _à Dorise._ (1632-60)--_Il désarme
+ Pymante_, etc. (1663, en marge.)
+
+ [1127] _Var._ Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange,
+ Et quel mauvais destin en cet état vous range?
+ LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens,
+ Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57)
+
+ [1128] _Var._ Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57)
+ _Var._ Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)
+
+ [1129] _Var._ En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes.
+ (1632-57)
+
+ [1130] _Var._ Qui dans cette forêt ont consommé trois corps.
+ (1632)
+
+ [1131] _Var._ Tu me montres vraiment de merveilleux effets.
+ (1632-57)
+
+ [1132] _Var._ Ces habits que n'a point approché (_sic_) le tonnerre.
+ (1632-57)
+
+ [1133] _Var._ Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous.
+ (1632-60)
+
+ [1134] _Var._ Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois.
+ (1632-64)
+
+ [1135] _Var._ Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher,
+ Garde-le cependant au pied de ce rocher.
+
+ SCÈNE V.
+
+ CLÉON _et encore_ UN VENEUR[1135-a].
+
+ CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude,
+ N'ôtent point mon esprit de son inquiétude,
+ Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin.
+ 3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin:
+ La mort de son cheval, étendu sur la terre,
+ Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre,
+ L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas
+ En si peu de loisir d'en éloigner ses pas.
+ CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence,
+ Et flatte vainement ma débile espérance:
+ Le moyen que le Prince, aussitôt remonté,
+ De ce funeste lieu ne se soit écarté.
+ 3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête,
+ Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête;
+ Si bien que, séparé possible de son train,
+ Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b];
+ Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes,
+ N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes.
+ CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer,
+ Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57)
+
+ [1135-a] SCÈNE VII. CLÉON _et un autre_ VENEUR. (1644-57)
+
+ [1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57)
+
+ [1136] _Var. Et l'autre mène._ (1632-57)
+
+ [1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots _en prison_ ne sont
+ pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, _en
+ prison_, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: _Il parle
+ en prison._
+
+ [1138] _Var._ A d'autres: je vois trop où tend ce préambule.
+ (1632)
+
+ [1139] _Var._ Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés.
+ (1632-57)
+
+ [1140] _Var._ Se disent comme vous de malheur accablés. (1632)
+
+ [1141] _Var._ Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)
+
+ [1142] _Var._ Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)
+
+ [1143] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
+ de distinction de scène.
+
+ [1144] _Var._ Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]!
+ (1652-57)
+
+ [1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les
+ deux derniers mots du vers.
+
+ [1145] _Var._ Seule aux coeurs innocents imprime la terreur.
+ (1652-57)
+
+ [1146] _Var._ Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632
+ et 57)
+
+ [1147] _Var._ Vengent les innocents par delà leur espoir.
+ (1632-57)
+
+ [1148] _Var._ Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur.
+ (1632-57)
+
+ [1149] _Var._ N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire.
+ (1632-57)
+
+ [1150] _Var._ LE PRINCE, DORISE, _en son habit de femme_; PYMANTE,
+ _garrotté et conduit par trois_ VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots
+ _en habit de femme_ manquent dans l'édition de 1663.
+
+ [1151] Les mots _à Dorise et Cléon_ ne se trouvent pas dans les
+ éditions de 1632 et de 1663.
+
+ [1152] _Var._ T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi!
+ (1632-57)
+
+ [1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est
+ probablement une faute, commune aux éditions indiquées.
+
+ [1153] _Var._ Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure.
+ (1632)
+
+ [1154] _Var._ Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57)
+
+ [1155] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor
+ derrière._
+
+ [1156] L'édition de 1632 porte: _Il suffit que Cléon_; toutes les
+ autres: _Il suffit de Cléon._
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON.
+
+ FLORIDAN, parlant au prévôt[1157].
+
+ Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158]
+ Légitime en ce point ma désobéissance,
+ Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité 1295
+ Que j'usasse pour lui de quelque autorité.
+ Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême,
+ Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159],
+ D'avoir su justement venir à ton secours
+ Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours, 1300
+ Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle,
+ Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle!
+
+ CLITANDRE.
+
+ Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers,
+ Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160];
+ Et moi dorénavant j'arrête mon envie 1305
+ A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Réserve pour Caliste une part de tes soins.
+
+ CLITANDRE.
+
+ C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161].
+
+ FLORIDAN.
+
+ Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée
+ N'auroit plus que le rang d'une image effacée? 1310
+
+ CLITANDRE.
+
+ J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché
+ De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162],
+ Ait souvent pour le sien quitté votre service:
+ C'est par là que j'avois mérité mon supplice;
+ Et pour m'en faire naître un juste repentir, 1315
+ Il semble que les Dieux y vouloient consentir;
+ Mais votre heureux retour a calmé cet orage.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]:
+ La crainte de la mort en chasse des appas
+ Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 1320
+ Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164]
+ Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue;
+ Ou peut-être à présent tes desirs amoureux
+ Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].
+
+ CLITANDRE.
+
+ Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 1325
+
+ FLORIDAN.
+
+ L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche;
+ C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi:
+ Tu ne connois encor ses forces qu'à demi;
+ Ta résolution, un peu trop violente,
+ N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 1330
+ Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]?
+ Pymante de vos mains se seroit-il sauvé?
+
+ CLÉON.
+
+ Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167],
+ Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise;
+ Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168]. 1335
+
+ FLORIDAN.
+
+ Qu'on m'attende avec eux aux portes du château.
+ Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169];
+ Les auteurs des forfaits sont en notre puissance;
+ Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect,
+ Ne te laissera plus aucunement suspect. 1340
+
+
+SCÈNE II.
+
+ ROSIDOR, sur son lit[1170].
+
+ Amants les mieux payés de votre longue peine,
+ Vous de qui l'espérance est la moins incertaine,
+ Et qui vous figurez, après tant de longueurs,
+ Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs,
+ En est-il parmi vous de qui l'âme contente 1345
+ Goûte plus de plaisir que moi dans son attente?
+ En est-il parmi vous de qui l'heur à venir
+ D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir?
+ Mon esprit, que captive un objet adorable,
+ Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 1350
+ J'ignorerois encor ce que c'est que mépris,
+ Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171].
+ Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère
+ D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère.
+ Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172]; 1355
+ Nous voulant séparer, tu nous as réunis.
+ Il ne te falloit point de plus cruels supplices
+ Que de te voir toi-même auteur de nos délices,
+ Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173],
+ Que le Prince ose plus traverser notre amour. 1360
+ Ton crime t'a rendu désormais trop infâme
+ Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme:
+ On devient ton complice à te favoriser.
+ Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]?
+ Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? 1365
+ Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage?
+ Retournez, retournez vers mon unique bien:
+ Que seul dorénavant il soit votre entretien;
+ Ne vous repaissez plus que de sa seule idée;
+ Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 1370
+ Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté,
+ C'est par où mon esprit est le moins enchanté;
+ Elle servit d'amorce à mes desirs avides;
+ Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]:
+ Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 1375
+ S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour.
+ Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne,
+ J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne:
+ L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler;
+ L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; 1380
+ Et sa timidité lui donna la prudence
+ De n'admettre que nous en notre confidence:
+ Ainsi nos passions se déroboient à tous;
+ Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176]....
+ Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? 1385
+
+
+SCÈNE III.
+
+ROSIDOR, CALISTE.
+
+ CALISTE.
+
+ Celle qui voudroit voir tes blessures guéries,
+ Celle....
+
+ ROSIDOR.
+
+ Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi
+ De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi.
+ De notre amour naissant la douceur et la gloire
+ De leur charmante idée occupoient ma mémoire: 1390
+ Je flattois ton image, elle me reflattoit;
+ Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit;
+ Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage.
+ La désavoueras-tu, cette flatteuse image?
+ Voudras-tu démentir notre entretien secret? 1395
+ Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?
+
+ CALISTE.
+
+ Tu pourrois de sa part te faire tant promettre,
+ Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre;
+ Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien
+ En quoi je dédirois ce secret entretien, 1400
+ Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire
+ Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire.
+ Prends soin de te guérir, et les miens plus contents....
+ Mais je te le dirai quand il en sera temps.
+
+ ROSIDOR.
+ Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 1405
+ Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude,
+ Et si j'ose entrevoir dans son obscurité,
+ Ma guérison importe à plus qu'à ma santé.
+ Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,
+ Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 1410
+
+ CALISTE.
+
+ Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas,
+ Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas,
+ Et ne point m'envier un moment de délices
+ Que fait goûter l'amour en ces petits supplices.
+ Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné 1415
+ D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné;
+ Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178];
+ Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire,
+ Et sans en concevoir d'espoir trop affermi,
+ N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 1420
+
+ ROSIDOR.
+
+ Tu parles à demi, mais un secret langage
+ Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage,
+ Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements,
+ Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements.
+
+ CALISTE.
+
+ Je l'avois bien prévu, que ton impatience 1425
+ Porteroit ton espoir à trop de confiance,
+ Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival?
+ Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....
+
+ CALISTE.
+
+ Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 1430
+ Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi,
+ Qui d'un heureux hymen récompense ta foi....
+
+ ROSIDOR.
+
+ Si notre heureux malheur a produit ce miracle,
+ Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle?
+
+ CALISTE.
+
+ Tes blessures.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Allons, je suis déjà guéri. 1435
+
+ CALISTE.
+
+ Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari,
+ Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde
+ Un bien que de ton roi la prudence retarde.
+ Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait,
+ Et crois que tes desirs....
+
+ ROSIDOR.
+
+ N'auront aucun effet. 1440
+
+ CALISTE.
+
+ N'auront aucun effet! qui te le persuade?
+
+ ROSIDOR.
+
+ Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade?
+
+ CALISTE.
+
+ Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur;
+ Mais je sais le remède aux blessures du coeur.
+ Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 1445
+ Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites:
+ Je me rends désormais assidue à te voir.
+
+ ROSIDOR.
+
+ Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir
+ Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179]
+ D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne.
+
+ CALISTE.
+
+ Je me charge pour toi de ce remercîment.
+ Toutefois qui sauroit que pour ce compliment
+ Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180],
+ Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire,
+ Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi, 1455
+ Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].
+
+ ROSIDOR.
+
+ Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes,
+ Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.
+
+ CALISTE.
+
+ Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux,
+ En le remerciant parle au nom de tous deux. 1460
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT,
+TROIS VENEURS.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182],
+ Règle ses mouvements avec peu d'assurance!
+ Qu'il est peu de lumière en nos entendements,
+ Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]!
+ Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures 1465
+ Qu'en notre jugement forment les conjectures:
+ Tu suffis pour apprendre à la postérité
+ Combien la vraisemblance a peu de vérité.
+ Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute
+ N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185]; 1470
+ Jamais, par des soupçons si faux et si pressants,
+ On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents.
+ J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse
+ De trop de promptitude en soi-même s'accuse.
+ Un roi doit se donner, quand il est irrité, 1475
+ Ou plus de retenue, ou moins d'autorité.
+ Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure
+ Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.
+
+ CLITANDRE.
+
+ Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas
+ Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 1480
+ L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire,
+ Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire
+ Que mon devoir penchât au refroidissement,
+ Sans le flatteur espoir d'un agrandissement.
+ Vous n'avez exercé qu'une juste colère: 1485
+ On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186],
+ Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur
+ Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187],
+ Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 1490
+ Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté
+ M'acceptât pour garant de sa fidélité.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance
+ Et de mon injustice, et de son innocence:
+ Passons aux criminels. Toi dont la trahison 1495
+ A fait si lourdement trébucher ma raison[1188],
+ Approche, scélérat. Un homme de courage
+ Se met avec honneur en un tel équipage[1189]?
+ Attaque, le plus fort, un rival plus heureux?
+ Et présumant encor cet exploit dangereux, 1500
+ A force de présents et d'infâmes pratiques,
+ D'un autre cavalier corrompt les domestiques?
+ Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing,
+ Afin qu'exécutant son perfide dessein,
+ Sur un homme innocent tombent les conjectures? 1505
+ Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.
+
+ PYMANTE.
+
+ Sire, écoutez-en donc la pure vérité.
+ Votre seule faveur a fait ma lâcheté,
+ Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190].
+ L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; 1510
+ Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191],
+ Pour en avoir le fruit il me falloit cacher:
+ Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise,
+ Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?
+
+ ALCANDRE.
+
+ Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192] 1515
+ L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor;
+ Car je ne touche point à Dorise outragée;
+ Chacun, en te voyant, la voit assez vengée,
+ Et coupable elle-même, elle a bien mérité
+ L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 1520
+
+ PYMANTE.
+
+ Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice,
+ On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice,
+ De paroître innocent à force de forfaits.
+ Je ne suis criminel sinon manque d'effets,
+ Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 1525
+ Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante.
+ Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Est-ce là le regret de tes crimes passés?
+ Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte
+ Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193]. 1530
+ Dites à mon conseil que, pour le châtiment,
+ J'en laisse à ses avis le libre jugement;
+ Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître
+ L'amour que vers son prince il aura fait paroître.
+ Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194], 1535
+ Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195],
+ Détestable Alecton, que la Reine déçue
+ Avoit naguère au rang de ses filles reçue!
+ Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer
+ Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]? 1540
+
+ DORISE.
+
+ L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197],
+ Sire, il donna sujet à toute l'imposture;
+ Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein
+ Sur cette occasion formèrent mon dessein:
+ Je le cachai dès lors.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Il est tout manifeste 1545
+ Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198]
+ Du malheureux duel où le triste Arimant
+ Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant.
+ Mais quant à son forfait, un ver de jalousie
+ Jette souvent notre âme en telle frénésie, 1550
+ Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199],
+ Laisse notre conduite à son déréglement;
+ Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.
+
+ ALCANDRE.
+
+ De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555
+ Sous votre bon plaisir sa défense entreprend:
+ Innocente ou coupable, elle assura ma vie.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Ma justice en ce cas la donne à ton envie;
+ Ta prière obtient même avant que demander
+ Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder. 1560
+ Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise,
+ Et va dire partout, en liberté remise,
+ Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois
+ Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.
+
+ DORISE.
+
+ Après une bonté tellement excessive, 1565
+ Puisque votre clémence ordonne que je vive,
+ Permettez désormais, Sire, que mes desseins
+ Prennent des mouvements plus réglés et plus sains:
+ Souffrez que pour pleurer mes actions brutales,
+ Je fasse ma retraite avecque les Vestales, 1570
+ Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201]
+ Se puisse renfermer en leur sacré séjour.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Te bannir de la cour après m'être obligée,
+ Ce seroit trop montrer ma faveur négligée.
+
+ DORISE.
+
+ N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202], 1575
+ De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Fusses-tu mille fois encor plus méprisable,
+ Ma faveur te va rendre assez considérable
+ Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203].
+ Outre l'attrait puissant de tes perfections, 1580
+ Mon respect à l'amour tout le monde convie
+ Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie.
+ Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204]
+ Du côté que ton prince a voulu te choisir:
+ Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 1585
+
+ CLITANDRE.
+
+ Mais par cette union mon esprit se divise,
+ Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux
+ La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.
+
+ FLORIDAN.
+
+ Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées
+ Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 1590
+ Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.
+
+ ALCANDRE.
+
+ Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage,
+ N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?
+
+ ROSIDOR.
+
+ L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments 1595
+ Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206].
+
+ ALCANDRE.
+
+ Si mon commandement peut sur toi quelque chose,
+ Et si ma volonté de la tienne dispose,
+ Embrasse un cavalier indigne des liens
+ Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 1600
+ Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice,
+ Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice,
+ Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort.
+ Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort,
+ Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 1605
+ Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.
+
+ ROSIDOR[1208].
+
+ Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit,
+ Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209],
+ Je l'employai dès lors contre votre colère.
+
+(A Clitandre[1210].)
+
+ En moi dorénavant faites état d'un frère. 1610
+
+ CLITANDRE, à Rosidor[1211].
+
+ En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu
+ Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212].
+
+ DORISE, à Caliste.
+
+ Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre,
+ Si mon crime....
+
+ CALISTE[1213].
+
+ Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214],
+ Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215]. 1615
+
+ ALCANDRE.
+
+ Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir
+ Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216].
+ Clitandre, en attendant cette heureuse journée,
+ Tâchera d'allumer en son âme des feux
+ Pour celle que mon fils desire, et que je veux; 1620
+ A qui, pour réparer sa faute criminelle,
+ Je défends désormais de se montrer cruelle;
+ Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217]
+ A deux couples d'amants les fruits de leur amour.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+ [1157] _Var. Il parle au prévôt._ (1663, en marge.)
+
+ [1158] _Var._ Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632)
+ _Var._ Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)
+
+ [1159] _Var._ Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même.
+ (1632-57)
+
+ [1160] _Var._ Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57)
+
+ [1161] _Var._ C'est à quoi désormais je veux songer le moins.
+ (1632-60)
+
+ [1162] _Var._ Ait son ardeur vers vous si souvent relâché,
+ Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57)
+
+ [1163] _Var._ Je devine à peu près le fond de ton courage.
+ (1632-57)
+
+ [1164] _Var._ Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue.
+ (1632-60)
+
+ [1165] _Var._ Se cherchent des objets un peu moins rigoureux.
+ (1632-57)
+
+ [1166] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon entre._
+
+ [1167] _Var._ Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise.
+ (1632-57)
+
+ [1168] _Var._ Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau.
+ (1632-57)
+
+ [1169] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon s'en va._
+
+ [1170] _Var._ ROSIDOR, _dans son lit_. (1632-57)--_Il est sur son
+ lit._ (1663, en marge.)
+
+ [1171] _Var._ [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.]
+ Les flammes de Caliste à mes flammes répondent,
+ Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent;
+ Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis,
+ Ni de contentements qui ne m'en soient promis.
+ Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine,
+ Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine;
+ Si mon heur de sa part avoit quelque défaut,
+ Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud.
+ [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57)
+
+ [1172] _Var._ Tes desseins du succès étoient assez punis.
+ (1632-57)
+
+ [1173] _Var._ Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour.
+ (1632-57)
+
+ [1174] _Var._ Mais hélas! mes pensées (_sic_) qui vous veut diviser?
+ (1657)
+
+ [1175] _Var._ Mais il leur faut depuis des objets plus solides.
+ (1632-57)
+
+ [1176] Voyez au _Complément des variantes_, p. 367.
+
+ [1177] Il y a _tout autre_, au masculin, dans toutes les éditions
+ qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.
+
+ [1178] _Var._ Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63)
+ _Var._ Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664)
+
+ [1179] _Var._ Que sans plus différer je m'en aille en personne
+ Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)
+
+ [1180] _Var._ Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire.
+ (1632-57)
+
+ [1181] _Var._ Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi.
+ ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes,
+ [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.]
+ CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu.
+ CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu.
+ (1632-57)
+
+ [1182] _Var._ Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence.
+ (1632)
+
+ [1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la
+ Bibliothèque impériale porte ici _mes raisonnements_; deux autres,
+ que nous avons pu comparer, donnent _nos_ raisonnements, comme
+ notre texte.
+
+ [1184] L'édition de 1682, au lieu de _se fie_, qui est dans toutes
+ les autres, donne _se fier_. C'est évidemment une faute.
+
+ [1185] _Var._ N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute.
+ (1632-57)
+
+ [1186] _Var._ On est trop criminel quand on vous peut déplaire.
+ (1632-57)
+
+ [1187] _Var._ Monsieur, moi qui connois le fond de son courage.
+ (1632-57)
+
+ [1188] _Var._ A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)
+
+ [1189] _Var._ Se met souvent, non pas? en un tel équipage.
+ (1632-57)
+
+ [1190] _Var._ Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme.
+ Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme;
+ Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher,
+ Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)
+
+ [1190-a] C'est évidemment _vous_ qu'il faut lire.
+
+ [1191] _Var._ Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher.
+ (1644-57)
+
+ [1192] _Var._ Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor.
+ (1632-57)
+
+ [1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante
+ du vers 134 de _Mélite_.
+
+ [1194] En marge, dans l'édition de 1632: _Pymante sort, et le Roi
+ fait approcher Dorise._
+
+ [1195] _Var._ Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté.
+ (1632-64)
+
+ [1196] _Var._ Se rendit ton complice et te bailla ce fer?
+ (1632-57)
+
+ [1197] _Var._ L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure.
+ (1632-64)
+
+ [1198] _Var._ Que ce fer n'est sinon un misérable reste
+ Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57)
+
+ [1199] _Var._ Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57)
+
+ [1200] _Var._ Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend.
+ (1632-57)
+
+ [1201] _Var._ Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour
+ Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57)
+
+ [1202] _Var._ N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)
+
+ [1203] _Var._ Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)
+
+ [1204] _Var._ Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir.
+ (1632-57)
+
+ [1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (_Floridan_) et CLÉON ne
+ figurent point parmi les acteurs de cette scène.
+
+ [1206] _Var._ Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57)
+
+ [1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte.
+
+ [1208] _Var._ ROSIDOR, _au Roi_. (1648)
+
+ [1209] _Var._ Et si peu que j'avois envers vous de crédit.
+ (1632-64)
+
+ [1210] Les mots _à Clitandre_ manquent dans les éditions de 1632,
+ 44 et 52-60.
+
+ [1211] _Var._ CLITANDRE, _embrassant Rosidor_. (1644-60)--En
+ marge, dans l'édition de 1632: _Il embrasse Clitandre_; mais ce
+ nom est là par erreur pour _Rosidor_.
+
+ [1212] _Var._ Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû.
+ (1632-57)
+
+ [1213] _Var._ CALISTE, _en l'embrassant_. (1632-60)
+
+ [1214] _Var._ Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a].
+ (1632-60)
+
+ [1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de
+ _Mélite_, et la note [759-a] qui s'y rapporte.
+
+ [1215] _Var._ Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir.
+ (1632)
+
+ [1216] _Var._ Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60)
+
+ [1217] _Var._ Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour.
+ (1632-57)
+
+
+
+
+COMPLÉMENT DES VARIANTES.
+
+ 956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.]
+ Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire?
+ Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218],
+ Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort!
+ Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord,
+ Et que ma patience aidât votre foiblesse.
+ Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse.
+ (_Il lui prend les mains et les lui baise._)[1220]
+ Elle reçoit mes lois, et je puis disposer
+ De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser.
+ DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue
+ Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue,
+ Et contre ce brigand votre inique rigueur
+ Me donne un tel courage, et si peu de vigueur.
+ Ah sort injurieux! maudite destinée!
+ Malheurs trop redoublés! détestable journée!
+ PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler:
+ Voici tout proche un lieu plus commode à parler;
+ Belle Dorise, entrons dedans cette caverne,
+ Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne.
+ DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours!
+ PYMANTE. (_Il l'enlève dans la caverne._)[1221]
+ Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!
+
+ [1218] Je veux me satisfaire. (1652-57)
+
+ [1219] Te déchirer le coeur. (1644-57)
+
+ [1220] _Lui prenant les mains._ (1652-57)
+
+ [1221] PYMANTE, _l'enlevant dans la caverne_. (1644-57)
+
+
+SCÈNE VI[1222].
+
+LYSARQUE, CLÉON.
+
+ LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître,
+ Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître,
+ Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur.
+ CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur.
+ Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime,
+ On dût considérer que le Prince l'estime[1223].
+ LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour,
+ On hâte le supplice avant la fin du jour;
+ Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête,
+ Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête.
+ De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux,
+ Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux,
+ Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre
+ Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225];
+ Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien.
+ CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien?
+ LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence,
+ Le Roi dans sa colère use de sa puissance,
+ Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort
+ Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort.
+ C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître.
+ CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être.
+ Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger.
+ LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger;
+ Un seul du genou droit offense la jointure,
+ Dont il faut que le lit facilite la cure;
+ Le reste ne l'oblige à garder la maison,
+ Et quelque écharpe au bras en feroit la raison.
+ Adieu, fais, je te prie, état de mon service,
+ Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse.
+ CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.
+
+(_Il est seul._)[1226]
+
+ Me voilà de sa mort le véritable auteur:
+ Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle
+ Devint préoccupé d'une haine mortelle,
+ Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché,
+ Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché.
+ Que sera-ce de moi s'il en a connoissance?
+ Rien ne me garantit qu'une éternelle absence;
+ Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour,
+ C'est m'offrir librement à la perte du jour.
+ Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe,
+ Allons encor un coup le trouver à la chasse,
+ Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227],
+ Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)
+
+ [1222] SCÈNE IV. (1632)
+
+ [1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime?
+ LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour.
+ (1644-57)
+
+ [1224] _A son desçu._ à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].
+
+ [1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)
+
+ [1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans
+ les éditions de 1644-57.--Les mots: _Il est seul_, y manquent.
+
+ [1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups,
+ Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57)
+
+ 1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux,
+ Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue,
+ Voulut un peu de mal à tant de retenue.
+ Lors on nous vit quitter ces ridicules soins,
+ Et nos petits larcins souffrirent les témoins.
+ Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche,
+ Tu savois dextrement faire un peu la farouche,
+ Et me laissant toujours de quoi me prévaloir,
+ Montrer également le craindre et le vouloir.
+ Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître;
+ Sans aucune contrainte il a voulu paroître:
+ Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté,
+ Et plus on en voyoit en notre privauté.
+ Ainsi dorénavant, après la foi donnée,
+ Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée,
+ Et, ne touchant encor ses droits que du penser,
+ Nos feux à tout le reste osent se dispenser;
+ Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228].
+
+ [1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE _entre et
+ s'assied sur son lit_.
+
+SCÈNE III.
+
+CALISTE, ROSIDOR[1229].
+
+ CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse
+ Te vient effrontément trouver jusques au lit?
+ ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit,
+ On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende?
+ CAL. La gentille façon d'en faire la demande!
+ ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder,
+ C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander:
+ Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use.
+ CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse,
+ Sans rien dire souvent et par force tu prends.
+ ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends.
+ CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne
+ Le trop de liberté que ta flamme se donne,
+ C'est sous condition de n'y plus revenir.
+ ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir,
+ Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire.
+ Ton sexe, qui défend ce que plus il desire,
+ Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit,
+ Et que notre foiblesse au plus fort le trahit.
+ ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage
+ Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage?
+ CAL. Vos importunités le font assez juger.
+ ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger:
+ C'est par où notre ardeur supplée à votre honte;
+ Mais l'un et l'autre y trouve également son conte,
+ Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux,
+ Comme même plaisir, même intérêt que nous.
+ CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles,
+ J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles,
+ Et saurai désormais si bien te refuser,
+ Que tu verras le goût que je prends à baiser:
+ Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême.
+ ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même:
+ Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens.
+ Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens?
+ Et déjà la rigueur d'une telle contrainte
+ Dans tes yeux languissants met une douce plainte;
+ L'amour par tes regards murmure de ce tort,
+ Et semble m'avouer d'un agréable effort.
+ CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue.
+ ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue
+ M'invite expressément à me licencier.
+ CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier.
+ ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises.
+ CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises,
+ Tu pourras t'assurer que nos contentements
+ Ne redouteront plus aucuns empêchements.
+ ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise,
+ N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise!
+ Dussai-je être impudent autant comme importun[1230],
+ A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231].
+ Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce?
+ CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse,
+ Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux:
+ La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux,
+ Soit du piteux récit de nos hasards touchée,
+ Soit de trop de faveur vers un traître fâchée,
+ A la fin s'accommode aux volontés du Roi,
+ [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.]
+ ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles!
+ Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles,
+ C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez.
+ ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés.
+ Je ne m'étonne plus de te voir si privée,
+ Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée:
+ Tu prends possession déjà de la moitié,
+ Comme étant toute acquise à ta chaste amitié.
+ Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre?
+ CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre.
+ ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.
+
+ [1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)
+
+ [1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)
+
+ [1231] En marge, dans l'édition de 1632: _Il la baise sans
+ résistance._
+
+ [CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.]
+ Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée,
+ Si tu m'allois quitter sitôt que possédée.
+ Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs,
+ Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs.
+ ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices!
+ Ce lit doit être un jour le champ de mes délices,
+ Et recule lui seul ce qu'il doit terminer;
+ Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner.
+ CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée....
+ ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée.
+ CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison
+ Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison.
+ ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade
+ Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade.
+ CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur:
+ On sait bien ce que c'est des blessures du coeur.
+ Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)
+
+
+FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.
+
+
+
+
+LA VEUVE
+
+COMÉDIE
+
+1633
+
+
+
+
+NOTICE.
+
+
+Le _Privilége_ de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la
+plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au
+commencement de la même année.
+
+Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille
+s'exprime dans sa _Dédicace_: «Madame, le bon accueil qu'_autrefois_
+cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité,
+l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une
+lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la
+méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que
+les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce
+de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les
+nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: _A la
+Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi:
+
+ Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
+ M'a fait appréhender que le deuil du veuvage
+ Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,
+ T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;
+
+ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce
+s'est fait beaucoup attendre.
+
+Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait,
+qui, dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome V, p. 43), placent
+l'ouvrage à l'année 1633.
+
+L'édition originale a pour titre:
+
+LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _à Paris, chez François
+Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou
+le Traître trahi_) a été supprimé à partir de 1644.
+
+Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés
+et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le
+treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»
+
+
+ÉPÎTRE.
+
+A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].
+
+MADAME,
+
+Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à
+vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre
+protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance,
+elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur
+qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous
+ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements
+que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la
+grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu
+qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente,
+et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre
+cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands
+sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se
+présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître
+d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en
+un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des
+priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et
+n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour
+lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des
+forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous
+fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en
+vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout
+vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne
+sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici
+les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout
+le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si
+relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut:
+c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous
+protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma
+vie,
+
+ MADAME,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+
+ CORNEILLE.
+
+ [1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de
+ 1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes
+ était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort,
+ maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une
+ jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait
+ cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre
+ 1654, âgée de soixante-douze ans.
+
+ [1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation
+ la mettoient en son jour.
+
+
+AU LECTEUR[1234]
+
+Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la
+subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette
+pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle
+chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit
+d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut
+que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en
+faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre
+celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et
+de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la
+ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de
+mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux
+qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et
+non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il
+faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse
+pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup
+d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque
+raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez
+industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi
+extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de
+Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris
+avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens
+est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les
+conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne
+t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans
+la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop
+ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de
+beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui
+prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute
+la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son
+abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux
+dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché
+quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la
+comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y
+seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité;
+mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui
+rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces
+de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la
+contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience
+d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour
+l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe
+inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la
+première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et
+tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je
+l'ai poussée dans le _Clitandre_ jusques aux lieux où l'on peut aller
+dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de
+bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles,
+j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce
+point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236];
+mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface
+n'est déjà que trop longue pour une comédie.
+
+ [1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à
+ Corneille, au sujet de sa comédie de _la Veuve_, par divers poëtes
+ contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans
+ l'édition de 1634.
+
+ [1235] Corneille a ici en vue, outre _la Veuve_, _Mélite_ et
+ _Clitandre_, déjà imprimés, _la Galerie du Palais_ et _la
+ Suivante_, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et
+ _la Place Royale_, qui ne fut représentée qu'au commencement de
+ 1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces
+ trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de _l'achevé
+ d'imprimer_ de _la Veuve_.
+
+ [1236] Voyez ci-dessus, p. 117.
+
+
+HOMMAGES
+
+ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE _LA VEUVE_, PAR DIVERS POËTES
+CONTEMPORAINS.
+
+
+POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ AUX DAMES.
+
+ Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles;
+ Remarquez son éclat à travers de ses voiles;
+ Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux,
+ Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux.
+ Orgueilleuses beautés que tout le monde estime,
+ Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime,
+ Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint;
+ Il faut céder la place à celui de son teint,
+ Et voir dedans ces vers une double merveille:
+ La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille.
+
+ DE SCUDÉRY[1238]
+
+ [1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons
+ dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et
+ faut-il lire les _astres_?
+
+ [1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir
+ servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il
+ s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage
+ qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une
+ politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication
+ de _Ligdamon_, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé
+ dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la
+ première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses
+ de Corneille. On trouvera dans notre _Notice_ sur _le Cid_ le
+ récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre
+ les deux amis. Scudéry mourut en 1667.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR _SA VEUVE_.
+
+ ÉPIGRAMME.
+
+ Rare écrivain de notre France,
+ Qui le premier des beaux esprits
+ As fait revivre en tes écrits
+ L'esprit de Plaute et de Térence,
+ Sans rien dérober des douceurs
+ De Mélite ni de ses soeurs,
+ O Dieu! que ta Clarice est belle,
+ Et que de veuves à Paris
+ Souhaiteroient d'être comme elle,
+ Pour ne manquer pas de maris!
+
+ MAIRET[1239].
+
+
+ [1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au
+ nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister
+ au succès du _Cid_; il est longuement question de lui dans la
+ _Notice_ sur cet ouvrage.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.
+
+ Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants!
+ Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents,
+ Joints à sa majesté plus divine qu'humaine,
+ Paroissent au théâtre avec tant de splendeur,
+ Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240],
+ Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur.
+ Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture
+ A tant de ressemblance avecque la nature,
+ Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants
+ Dont la mourante voix naïvement propose
+ Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments
+ Qui furent le sujet de leur métamorphose.
+ Fais-la donc imprimer, fais que sa déité
+ Jour et nuit entretienne avecque privauté
+ Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre;
+ Car si Mélite a plu pour ses divins appas,
+ Tout le monde sera de Clarice idolâtre,
+ Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas.
+
+ GUÉRENTE.
+
+ [1240] _Germaine_, soeur.
+
+
+MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.
+
+A CLARICE.
+
+ Clarice, la plus douce veine
+ Qui sache le métier des vers
+ Donne un portrait à l'univers
+ De tes beautés et de ta peine;
+ Et les traits du pinceau qui te font admirer
+ Te dépeignent au vif si constante et si belle,
+ Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle,
+ Demande des autels pour te faire adorer.
+
+ I. G. A. E. P.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ÉLÉGIE.
+
+ Pour te rendre justice autant que pour te plaire,
+ Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire.
+ Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal,
+ Par la confession de ton propre rival.
+ Pour un même sujet, même desir nous presse;
+ Nous poursuivons tous deux une même maîtresse
+ La gloire, cet objet des belles volontés,
+ Préside également dessus nos libertés;
+ Comme toi je la sers, et personne ne doute
+ Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte.
+ Mon espoir toutefois est décru chaque jour
+ Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour.
+ Je n'ai point le trésor de ces douces paroles
+ Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles;
+ Je vois que ton esprit, unique de son art,
+ A des naïvetés plus belles que le fard,
+ Que tes inventions ont des charmes étranges,
+ Que leur moindre incident attire des louanges,
+ Que par toute la France on parle de ton nom,
+ Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom.
+ Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie;
+ Une jalouse peur l'a longtemps refroidie,
+ Et depuis, cher rival, je serois rebuté
+ De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté,
+ Si cet ange mortel qui fait tant de miracles,
+ Et dont tous les discours passent pour des oracles,
+ Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers,
+ N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers.
+ Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire;
+ La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire,
+ Et lui seul réveillant mon génie endormi
+ Est cause qu'il te reste un si foible ennemi.
+ Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses
+ Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses;
+ Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous,
+ Et faire mille amants sans en faire un jaloux.
+ Tel je te sais connoître et te rendre justice,
+ Tel on me voit partout adorer ta Clarice.
+ Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits;
+ Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits;
+ Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles,
+ Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles.
+ J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis,
+ Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241];
+ Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées
+ Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées.
+ Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits,
+ Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.
+
+ DE ROTROU[1242].
+
+ [1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui
+ avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: _la
+ Silvie_, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en
+ 1621; _l'Amaranthe_, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625;
+ _la Filis de Scire_, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630;
+ enfin, en citant _la Célimène_, Rotrou avoue sa propre défaite,
+ car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en
+ 1625. (Voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV, p. 352, 377
+ et 500, et tome V, p. 7.)
+
+ [1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul
+ auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du _Cid_ n'ait
+ pas brouillé avec lui.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ De mille adorateurs Mélite est poursuivie;
+ Ces autres belles soeurs le sont également;
+ Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie
+ Et fait de tout le monde un parti seulement.
+
+ C. B.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ Ta veuve s'est assez cachée,
+ Ne crains point de la mettre au jour;
+ Tu sais bien qu'elle est recherchée
+ Par les mieux sensés de la cour.
+ Déjà des plus grands de la France,
+ Dont elle est l'heureuse espérance,
+ Les coeurs lui sont assujettis,
+ Et leur amour est une preuve
+ Qu'une si glorieuse Veuve
+ Ne peut manquer de bons partis.
+
+ DU RYER, Parisien[1243].
+
+ [1243] Pierre du Ryer, né en 1605, mort en 1658, a fait un grand
+ nombre de traductions et dix-huit pièces de théâtre. Il a été
+ secrétaire de César, duc de Vendôme.
+
+
+AU MÊME, PAR LE MÊME.
+
+ Que pour louer ta belle Veuve
+ Chacun de son esprit donne une riche preuve,
+ Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés:
+ Pour moi, je pense dire assez
+ Quand je dis de cette merveille
+ Qu'elle est soeur de Mélite et fille de Corneille.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Belle Veuve adorée,
+ Tu n'es pas demeurée
+ Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans:
+ Puisque ton cher Corneille
+ A ta conduite veille,
+ Tu ne peux redouter les traits des médisants.
+
+ BOIS-ROBERT[1244].
+
+ [1244] François le Métel, sieur de Boisrobert, abbé et poëte, né à
+ Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de
+ Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rédaction
+ de ses pièces. Voyez les _Notices_ sur _la Comédie des Tuileries_
+ et sur _le Cid_.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.
+
+ Cette belle Clarice à qui l'on porte envie
+ Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie?
+ Quel accident étrange à ton bonheur est joint?
+ Si jamais un auteur a vécu par son livre,
+ En dépit de l'envie elle te fera vivre,
+ Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point.
+
+ D'OUVILLE[1245].
+
+ [1245] Antoine le Métel, sieur d'Ouville, frère de l'abbé de
+ Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres
+ dramatiques, a écrit neuf ou dix pièces de théâtre, que les frères
+ Parfait placent entre 1637 et 1650. L'époque de sa naissance et
+ celle de sa mort sont ignorées. Voyez _Histoire du théâtre
+ françois_, tome V, p. 357.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ La Renommée est si ravie
+ Des mignardises de tes vers,
+ Qu'elle chante par l'univers
+ L'immortalité de ta vie.
+ Mais elle se trompe en un point,
+ Et voici comme je l'épreuve:
+ Un homme qui ne mourra point
+ Ne peut jamais faire une Veuve.
+ Quoique chacun en soit d'accord,
+ Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne,
+ Car je sais que tu n'es pas mort,
+ Et toutefois j'adore et recherche la tienne.
+
+ CLAVERET[1246].
+
+ [1246] Un des rivaux les plus acharnés de Corneille, après le succès
+ du _Cid_. Voyez notre _Notice_ sur cette tragédie.
+
+
+MADRIGAL DU MÊME.
+
+ Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival,
+ Puisque ta Veuve est la copie
+ De ce charmant original
+ A qui ta plume la dédie.
+ Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour;
+ La nature a fait l'autre un miracle d'amour.
+ Je sais bien que l'on nous figure
+ L'art moins parfait que la nature;
+ Mais laissant ces raisons à part,
+ Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art.
+ Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême
+ Sait si bien celui de charmer,
+ Qu'à la voir on la peut nommer
+ Un original elle-même,
+ Et toutes deux des ravissants accords[1248]
+ D'un bel esprit et d'un beau corps.
+
+ CLAVERET.
+
+ [1247] Il y a _ces_ pour _ses_ dans l'édition originale.
+
+ [1248] On lit ainsi (_des_, et non _de_) dans l'édition originale.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA _VEUVE_.
+
+ La veuve qui n'a d'autres soins
+ Que de se tenir renfermée
+ Et de qui l'on parle le moins,
+ Est plus chaste et plus estimée;
+ Mais celle que tu mets au jour
+ Accroît son lustre et notre amour,
+ Alors qu'elle se communique:
+ Bien loin de se faire blâmer,
+ Tant plus elle se rend publique
+ Plus elle se fait estimer.
+
+ J. COLLARDEAU[1249].
+
+ [1249] Julien Collardeau, procureur du Roi à Fontenay-le-Comte,
+ auteur de diverses poésies latines et françaises, et notamment de
+ quatre petits poëmes intitulés: _Tableaux des victoires du Roi_,
+ Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}.
+
+
+POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Bien que les amours des filles
+ Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles,
+ Et que le pucelage ait des goûts si charmants,
+ Cette Veuve, en dépit d'elles,
+ Va posséder plus d'amants
+ Qu'un million de pucelles.
+
+ L. M. P.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+SONNET.
+
+ Tous ces présomptueux dont les foibles esprits
+ S'efforcent vainement de te suivre à la trace,
+ Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250],
+ Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits.
+
+ Ce style familier non encore entrepris,
+ Ni connu de personne, a de si bonne grâce
+ Du théâtre françois changé la vieille face,
+ Que la scène tragique en a perdu le prix.
+
+ Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie,
+ Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie,
+ Qui pour se rendre illustre à la postérité,
+
+ Accomplit en nos jours l'incroyable merveille
+ De cet oiseau fameux parmi l'antiquité,
+ Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille.
+
+ DU PETIT-VAL[1252].
+
+ [1250] Allusion à ces vers d'Horace:
+
+ _Ne si forte suas repetitum venerit olim
+ Grex avium plumas, moveat cornicula risum,
+ Furtivis nudata coloribus._
+
+ (_Épîtres_, liv. I, ép. III, v. 18-20.)
+
+ [1251] Le poëte Saint-Amant était né à Rouen, comme Corneille.
+
+ [1252] Raphaël du Petit-Val, libraire et poëte de Rouen, dont on
+ trouve des vers en tête de plusieurs ouvrages de Béroalde de
+ Verville.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+SONNET.
+
+ Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux,
+ Les coeurs charmés à soi comme l'aimant attire;
+ Mais c'est avec raison que tout le monde admire
+ La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux.
+
+ Faire parler les rois le langage des Dieux,
+ Faire régner l'amour, accroître son empire,
+ Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre,
+ Fermer si puissamment la bouche aux envieux;
+
+ Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge
+ A polir doucement son vers et son langage[1253],
+ Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers.
+
+ Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme;
+ Mais pour dire en un mot, de venir des derniers
+ Et les surpasser tous, c'est emporter la palme.
+
+ [1253] Ce vers est étrangement défiguré dans l'édition originale:
+
+ A polie (_sic_) doucement son voeu (_sic_) et son langage.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+SIXAIN.
+
+ Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté,
+ Mélite, vrai portrait de la divinité.
+ La grâce de l'objet embellit la peinture
+ Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas;
+ Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas,
+ C'est un effet de l'art qui passe la nature.
+
+ PILLASTRE, avocat en parlement.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ÉPIGRAMME.
+
+ Toi que le Parnasse idolâtre,
+ Et dont le vers doux et coulant
+ Ne fait point voir sur le théâtre
+ Les effets d'un bras violent,
+ Esprit de qui les rares veilles
+ Tous les ans font voir des merveilles
+ Au-dessus de l'humain pouvoir,
+ Reçois ces vers dont Villeneuve[1254],
+ Ravi des beautés de ta Veuve,
+ A fait hommage à ton savoir.
+
+ [1254] Ce poëte était en relation avec Guillaume Colletet. Voyez
+ les _Divertissements de Colletet_, 1631, p. 38.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Corneille, je suis amoureux
+ De ta Veuve et de ta Mélite,
+ Et leurs beautés et leur mérite
+ Font naître tes vers et mes feux.
+ Je veux que l'une soit pucelle;
+ L'autre ici me semble si belle
+ Qu'elle captive mes esprits,
+ Et ce qui m'en plaît davantage,
+ C'est que les traits de son visage
+ Viennent de ceux de tes écrits.
+
+ DE MARBEUF[1255].
+
+
+ [1255] Il était maître des forêts à Pont-de-l'Arche. On a un _Recueil
+ des vers de M. de Marbeuf_, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_
+
+SIXAIN.
+
+ On vante les exploits de ces mains valeureuses
+ Qui font dans les combats des veuves malheureuses;
+ Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux
+ D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes,
+ Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux,
+ Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes.
+
+ DE CANON.
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.
+
+SONNET.
+
+ Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté!
+ Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue!
+ Le plaisir de la voir tous mes sens diminue,
+ Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256].
+
+ Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté,
+ Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue;
+ Il n'est point de mortel, après l'avoir connue,
+ Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257].
+
+ Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit,
+ Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit,
+ Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre.
+
+ Ton mérite l'oblige à te donner ces vers,
+ Et la douceur des tiens le force de te dire
+ Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers.
+
+ L. N.
+
+ [1256] Dans l'édition de 1634 il y a le non-sens que voici:
+
+ Et traîne (_sic_) tant d'appas ce seroit la cheté (_sic_).
+
+
+ [1257] Tel est le texte de l'édition originale; peut-être faut-il
+ lire: «d'avoir sa liberté.»
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA _VEUVE_.
+
+ Corneille, que ton chant est doux!
+ Que ta plume a trouvé de gloire!
+ Il n'est plus d'esprit parmi nous
+ Dont tu n'emportes la victoire.
+ Ce que tu feins a tant d'attraits
+ Que les ouvrages plus parfaits
+ N'ont rien d'égal à ton mérite[1258];
+ Et la Veuve que tu fais voir,
+ Plus ravissante que Mélite,
+ Montre l'excès de ton savoir.
+
+ BURNEL.
+
+ [1258] Dans l'édition originale: «à son mérite.»
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Clarice est sans doute si belle
+ Que Philiste n'a le pouvoir
+ De goûter le bien de la voir,
+ Sans devenir amoureux d'elle.
+ Ses discours me font estimer
+ Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259]
+ Que de raison à s'en défendre,
+ Et que les argus les plus grands,
+ Pour y trouver de quoi reprendre,
+ N'ont point d'yeux assez pénétrants.
+
+ Apollon, qui par ses oracles
+ A plus d'éclat qu'il n'eut jamais,
+ Tient sur les deux sacrés sommets
+ Tes vers pour autant de miracles;
+ Et les plaisirs que ces neuf soeurs
+ Trouvent dans les rares douceurs
+ Que parfaitement tu leur donnes,
+ Sont purs témoignages de foi
+ Qu'au partage de leurs couronnes
+ La plus digne sera pour toi.
+
+ MARCEL.
+
+ [1259] Dans l'édition originale: «de l'aimer.»
+
+
+A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.
+
+STANCES.
+
+ Divin esprit, puissant génie,
+ Tu vas produire en moi des miracles divers;
+ Je n'ai jamais donné de louange infinie,
+ Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers.
+
+ Il te falloit, pour m'y contraindre,
+ Faire une belle Veuve et lui donner des traits
+ Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre;
+ L'amour me fait rimer et louer ses attraits.
+
+ Digne sujet de mille flammes,
+ Incomparable Veuve, ornement de ce temps,
+ Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes,
+ Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants.
+
+ Qui vit jamais tant de merveilles?
+ Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux;
+ Ton discours me ravit l'âme par les oreilles,
+ Et ta beauté la veut arracher par les yeux.
+
+ Quand on te voit, les plus barbares
+ A tes charmes sans fard et tes naïfs appas
+ Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares
+ S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas.
+
+ Lorsqu'on t'entend, les plus critiques
+ Remarquent tes discours et font tous un serment
+ De les faire observer pour des lois authentiques,
+ Et de condamner ceux qui parlent autrement.
+
+ Cher ami, pardon si ma Muse,
+ Pour plaire à mon amour manque à notre amitié;
+ Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse
+ De juger que tu dois en avoir la moitié.
+
+ Prends donc en gré tant de franchise,
+ Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien.
+ Par son désordre seul tu sauras ma surprise:
+ Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien.
+
+ Il me suffit que je me treuve
+ Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis,
+ Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve,
+ Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis.
+
+ VOILLE.
+
+ [1260] Ainsi dans la première édition; mais c'est sans doute
+ _peust_, c'est-à-dire _pût_, qu'il faut lire.
+
+
+STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE.
+
+ Corneille, occupant nos esprits,
+ Fait voir par ces divins écrits
+ Que nous vivions dans l'ignorance,
+ Et je crois que tout l'univers
+ Saura bientôt que notre France
+ N'a que lui seul qui fait des vers.
+
+ La nature tout à loisir
+ A pris un extrême plaisir
+ A créer ta veine animée,
+ Et parlant ainsi que les Dieux,
+ Le temps veut que la renommée
+ T'aille publier en tous lieux.
+
+ Apollon forma ton esprit,
+ Et d'un soin merveilleux t'apprit
+ Le moyen de charmer des hommes[1261];
+ Il t'a rendu par son métier
+ L'oracle du siècle où nous sommes,
+ Comme son unique héritier.
+
+ BEAULIEU.
+
+ [1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire _les
+ hommes_.
+
+
+A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.
+
+SONNET.
+
+ Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
+ M'a fait appréhender que le deuil du veuvage,
+ Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,
+ T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour.
+
+ Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour,
+ Parlent de tes appas dans un tel avantage
+ Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge
+ Doit tirer vanité de te faire la cour.
+
+ Parois donc librement, sans craindre que tes charmes
+ Te suscitent encor de nouvelles alarmes,
+ Exposée aux efforts d'un second ravisseur;
+
+ Puisque de la façon que tu te fais paroître,
+ Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître,
+ Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].
+
+ A. C.
+
+ [1262] L'impression de _Mélite_ fut achevée, comme nous l'avons
+ dit, au mois de février 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de
+ mars 1634.
+
+
+ARGUMENT.
+
+Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de
+Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint
+d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses
+caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce
+faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit
+ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et
+ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des
+faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur
+quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à
+son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa
+part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de
+Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui
+avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à
+quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à
+Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris.
+
+ [1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est
+ parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons
+ devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la
+ construction et l'emploi irrégulier d'_aperçût_ pour _aperçoive_,
+ on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression.
+
+
+EXAMEN.
+
+Cette comédie n'est pas plus régulière que _Mélite_ en ce qui regarde
+l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe
+en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec
+cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus
+de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre.
+Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui
+n'est pas si vague que dans _Mélite_, et a ses intervalles mieux
+porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que
+je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre
+heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais
+elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte,
+que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la
+représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte
+Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la
+dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir
+consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même
+chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan
+d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit
+encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la
+nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner
+l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ
+cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont
+il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a
+formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que
+vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt
+d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de
+son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit
+doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui
+va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que
+j'ai remarqué de Tircis dans _Mélite_, c'est qu'il n'y a point de
+liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action.
+Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées
+l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se
+consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de
+l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette
+liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant
+que l'autre finit.
+
+ [1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse.
+
+ [1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.
+
+Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai
+toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles
+occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût
+dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour
+ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens
+qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois
+obligés par des considérations particulières de s'en rendre des
+témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si
+fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues;
+cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont
+précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont
+suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui
+n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font
+des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble
+commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la
+nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que
+chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La
+nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur
+très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors
+pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de
+croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle
+est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette
+scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et
+lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour
+dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui
+trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle
+point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui
+n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez
+d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs
+sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire
+quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de
+satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à
+son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre
+garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.
+
+ [1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître.
+
+Le style n'est pas plus élevé ici que dans _Mélite_, mais il est plus
+net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à
+en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien
+quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement.
+L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et
+Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe
+qu'Éraste de la sienne[1267].
+
+ [1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus
+ haut, p. 28, 29 et 43.
+
+
+
+
+ACTEURS.
+
+
+ PHILISTE, amant de Clarice.
+ ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris.
+ CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris.
+ CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste.
+ CHRYSANTE, mère de Doris.
+ DORIS, soeur de Philiste.
+ La NOURRICE de Clarice.
+ GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268].
+ LYCAS, domestique de Philiste.
+ POLIMAS, }
+ DORASTE, } domestiques de Clarice.
+ LISTOR, }
+
+
+ La scène est à Paris[1269].
+
+
+
+
+LA VEUVE.
+
+COMÉDIE.
+
+
+
+
+ACTE I.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+PHILISTE, ALCIDON.
+
+ ALCIDON.
+
+ J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270];
+ Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]:
+ Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu,
+ S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu.
+ Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5
+ Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice.
+ Il semble qu'à languir tes desirs sont contents,
+ Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps.
+ Quel fruit espères-tu de ta persévérance
+ A la traiter toujours avec indifférence? 10
+ Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour,
+ Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?
+
+ PHILISTE.
+
+ Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].
+
+ ALCIDON.
+
+ Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]:
+ Clarice avec raison prend pour stupidité 15
+ Ce ridicule effet de ta timidité.
+
+ PHILISTE.
+
+ Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie,
+ Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie,
+ Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi,
+ Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20
+ Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274],
+ Apprends comme l'amour doit régler sa conduite.
+ Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits,
+ Offrir notre service au hasard d'un mépris,
+ Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25
+ Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies,
+ Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant:
+ Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant.
+ Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare.
+ Notre submission à l'orgueil la prépare. 30
+ Lui dire incontinent son pouvoir souverain,
+ C'est mettre à sa rigueur les armes à la main.
+ Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice,
+ Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276];
+ Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35
+ Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277],
+ Tant que par la douceur d'une longue hantise
+ Comme insensiblement elle se trouve prise.
+ C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278],
+ Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40
+ Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige,
+ Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].
+
+ ALCIDON.
+
+ Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]:
+ Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau.
+ Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45
+ Des fantasques raisons de ta philosophie:
+ Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps,
+ D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,
+ Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,
+ Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281],
+ Qu'un cavalier regarde un autre de travers,
+ Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,
+ Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]!
+ Change, pauvre abusé, change de batterie,
+ Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55
+ A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].
+
+ PHILISTE.
+
+ Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse,
+ Si je n'eusse employé que la commune adresse,
+ Puisqu'inégal de biens et de condition,
+ Je ne pouvois prétendre à son affection. 60
+
+ ALCIDON.
+
+ Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle,
+ Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284],
+ Et que ton froid silence et l'inégalité
+ S'opposent tout ensemble à ta témérité.
+
+ PHILISTE.
+
+ Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65
+ Mon silence n'est pas en état de me nuire:
+ Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285],
+ Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi.
+ Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286]
+ Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70
+ Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés,
+ Des penchements de tête à demi concertés,
+ Et mille autres douceurs aux seuls amants connues
+ Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues,
+ Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75
+
+ ALCIDON.
+
+ Tout cela cependant sans lui parler d'amour?
+
+ PHILISTE.
+
+ Sans lui parler d'amour.
+
+ ALCIDON.
+
+ J'estime ta science;
+ Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.
+
+ PHILISTE.
+
+ Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288],
+ A tes feux et les miens prudemment assortis; 80
+ Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile,
+ Il te donne en ma soeur un naturel facile,
+ Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289],
+ Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.
+
+ ALCIDON.
+
+ Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85
+
+ PHILISTE.
+
+ C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage:
+ Cette vieille subtile a mille inventions
+ Pour m'avancer au but de mes intentions;
+ Elle m'avertira du temps que je dois prendre;
+ Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90
+ Adieu.
+
+ ALCIDON.
+
+ La confidence avec un bon ami
+ Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.
+
+ PHILISTE.
+
+ Un intérêt d'amour me prescrit ces limites:
+ Ma maîtresse m'attend pour faire des visites
+ Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95
+
+ ALCIDON.
+
+ Adieu donc, cher Philiste.
+
+ PHILISTE.
+
+ Adieu, jusqu'à demain.
+
+
+SCÈNE II.
+
+ALCIDON, LA NOURRICE.
+
+
+ ALCIDON, seul[1290].
+
+ Vit-on jamais amant de pareille imprudence
+ Faire avec son rival entière confidence[1291]?
+ Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi
+ Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100
+ Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice.
+ Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Tu le peux bien jurer.
+
+ ALCIDON.
+
+ Et notre ami rival[1292]?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.
+
+ ALCIDON.
+
+ Tu lui promets pourtant.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ C'est par où je l'amuse, 105
+ Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].
+
+ ALCIDON.
+
+ Je viens de le quitter[1294].
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Eh bien! que t'a-t-il dit?
+
+ ALCIDON.
+
+ Que tu veux employer pour lui tout ton crédit,
+ Et que rendant toujours quelque petit service,
+ Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Moindre qu'il ne présume. Et toi?
+
+ ALCIDON.
+
+ Je l'ai poussé
+ A s'enhardir un peu plus que par le passé,
+ Et découvrir son mal à celle qui le cause.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Pourquoi?
+
+ ALCIDON.
+
+ Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose
+ Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295]; 115
+ L'autre, que ta maîtresse après ce compliment
+ Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296]
+ Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît;
+ Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120
+ Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe
+ Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].
+
+ ALCIDON.
+
+ Et lors?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Je te réponds de ce que tu chéris.
+ Cependant continue à caresser Doris;
+ Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125
+ De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].
+
+ ALCIDON.
+
+ A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301]
+ N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon:
+ Tu rirois trop de voir comme je la cajole.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130
+
+ ALCIDON.
+
+ Cette jeune étourdie est si folle de moi,
+ Quelle prend chaque mot pour article de foi;
+ Et son frère, pipé du fard de mon langage,
+ Qui croit que je soupire après son mariage,
+ Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135
+ Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours;
+ Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble,
+ J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble;
+ Tantôt il faut du temps pour le consentement
+ D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140
+ Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303],
+ S'il avoit découvert un si long entretien.
+ Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.
+
+ ALCIDON.
+
+ Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.
+
+ ALCIDON.
+
+ Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].
+
+
+SCÈNE III.
+
+CHRYSANTE, DORIS.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ C'est trop désavouer une si belle flamme,
+ Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150
+ Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur;
+ Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur.
+ Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,»
+ C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie,
+ Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155
+
+ DORIS.
+
+ Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez.
+ Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse
+ M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse.
+ Je me fais, comme lui, souvent toute de feux;
+ Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, 160
+ Toujours libre, et qui garde une amitié sincère
+ A celui qui voudra me prescrire une mère.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.
+
+ DORIS.
+
+ Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit!
+ Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Ne crains pas que je veuille user de ma puissance:
+ Je croirois en produire un trop cruel effet,
+ Si je te séparois d'un amant si parfait.
+
+ DORIS.
+
+ Vous le connoissez mal: son âme a deux visages,
+ Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170
+ Il a beau m'accabler de protestations,
+ Je démêle aisément toutes ses fictions;
+ Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]:
+ Nous nous entre-payons d'une même monnoie;
+ Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175
+ Attend toujours celui que vous voudrez choisir:
+ Votre vouloir du mien absolument dispose.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose.
+ Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés,
+ Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180
+
+ DORIS.
+
+ Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie;
+ Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306]
+ Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.
+
+ DORIS.
+
+ Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Lui-même.
+
+ DORIS.
+
+ Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange!
+ Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint.
+ Soit que quelque raison en secret le retînt[1307],
+ Soit que son bel esprit me jugeât incapable
+ De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190
+ Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos
+ A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308];
+ Il me mena danser deux fois sans me rien dire.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Mais ensuite[1309]?
+
+ DORIS.
+
+ La suite est digne qu'on l'admire[1310].
+ Mon baladin muet se retranche en un coin, 195
+ Pour faire mieux jouer la prunelle de loin;
+ Après m'avoir de là longtemps considérée,
+ Après m'avoir des yeux mille fois mesurée,
+ Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment:
+ «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200
+ (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.)
+ Entendant ce haut style, aussitôt je seconde,
+ Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir:
+ «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.»
+ Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205
+ Et pour toute réplique il se mit à sourire.
+ Depuis il s'avisa de me serrer les doigts;
+ Et retrouvant un peu l'usage de la voix,
+ Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle,
+ Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210
+ Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312];
+ Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré;
+ L'amour, je vous assure, est une belle chose;
+ Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose;
+ La ville est en hiver tout autre que les champs; 215
+ Les charges à présent n'ont que trop de marchands;
+ On n'en peut approcher.»
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Mais enfin que t'en semble?
+
+ DORIS.
+
+ Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble,
+ Ni qui mêle en discours tant de diversités.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il est nouveau venu des universités, 220
+ Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313],
+ Sans deux successions que de plus il espère,
+ Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui
+ Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.
+
+ DORIS.
+
+ Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage?
+
+ DORIS.
+
+ Je douterois plutôt si je serois au sien.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je sais qu'assurément il te veut force bien;
+ Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314],
+ Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230
+
+ DORIS.
+
+ Commandez seulement, Madame, et mon devoir
+ Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Ma fille, te voilà telle que je souhaite.
+ Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite.
+ Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235
+ Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours;
+ Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue,
+ Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue.
+ Au regard d'Alcidon tu dois continuer,
+ Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240
+ Il faut jouer au fin contre un esprit si double.
+
+ DORIS.
+
+ Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.
+
+ DORIS.
+
+ Madame, avisez-y: je vous remets le tout.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245
+ Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CHRYSANTE, GÉRON.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Ils se sont vus enfin.
+
+ GÉRON.
+
+ Je l'avois déjà su,
+ Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317],
+ Du moins quant à Florange.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Eh bien! mais qu'est-ce encore?
+ Que dit-il de ma fille?
+
+ GÉRON.
+
+ Ah! Madame, il l'adore! 250
+ Il n'a point encor vu de miracles pareils:
+ Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils;
+ L'enflure de son sein, un double petit monde;
+ C'est le seul ornement de la machine ronde.
+ L'amour à ses regards allume son flambeau, 255
+ Et souvent pour la voir il ôte son bandeau;
+ Diane n'eut jamais une si belle taille;
+ Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille;
+ Ce ne sont rien que lis et roses que son teint;
+ Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318]
+ Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie.
+
+ GÉRON.
+
+ Madame, je vous jure, il pèche innocemment,
+ Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement.
+ C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse?
+ Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319],
+ Plus favorablement de son intention;
+ Et pour mieux vous montrer où va sa passion,
+ Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie,
+ Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Non, non.
+
+ GÉRON.
+
+ Vous savez donc les deux difficultés
+ Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]?
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.
+
+ GÉRON.
+
+ «Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre,
+ Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275
+ Accorde tout plutôt que de plus différer.
+ Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue,
+ Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.»
+ Mais qu'en dit votre fille?
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Elle suivra mon choix[1321],
+ Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280
+ Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte:
+ Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte,
+ Et qu'elle s'accommode aux solides raisons
+ Qui forment à présent les meilleures maisons.
+
+ GÉRON.
+
+ A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322]
+ Dégager ma parole, et vous donner la sienne?
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Deux jours me suffiront, ménagés dextrement,
+ Pour disposer mon fils à son contentement[1323].
+ Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse,
+ Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290
+ Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.
+
+ GÉRON.
+
+ Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!
+
+
+SCÈNE V.
+
+PHILISTE, CLARICE.
+
+ PHILISTE.
+
+ Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325],
+ Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites:
+ Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295
+
+ CLARICE.
+
+ Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez
+ De vous dire, à présent que nous faisons retraite,
+ Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.
+
+ PHILISTE.
+
+ Madame, toutefois elle a fait son pouvoir,
+ Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300
+
+ CLARICE.
+
+ Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.
+
+ PHILISTE.
+
+ Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle.
+
+ CLARICE.
+
+ Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien!
+ Deux filles possédoient seules ton entretien[1327];
+ Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305
+ De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.
+
+ PHILISTE.
+
+ Ce reproche obligeant me laisse tout surpris:
+ Avec tant de beautés, et tant de bons esprits,
+ Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328].
+
+ CLARICE.
+
+ Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310
+ Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu
+ Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.
+
+ PHILISTE.
+
+ Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles.
+
+ CLARICE.
+
+ Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.
+
+ PHILISTE.
+
+ Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315
+ Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups,
+ Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331]
+ Mille et mille raisons d'un éternel hommage.
+
+ CLARICE.
+
+ O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]!
+ Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320
+ Mais tu le veux cacher.
+
+ PHILISTE.
+
+ Que dites-vous, Madame[1333]?
+ Un de ces deux objets captiveroit mon âme!
+ Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon coeur
+ Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.
+
+ CLARICE.
+
+ Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325
+ Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite,
+ Elles dont les beautés captivent mille amants?
+
+ PHILISTE.
+
+ Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334],
+ Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître
+ D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître;
+ Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez,
+ Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335],
+ Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible
+ Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible.
+
+ CLARICE.
+
+ On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335
+ Revenons au propos que tu veux éviter[1336].
+ Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse;
+ Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....
+
+ PHILISTE.
+
+ Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux,
+ N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. 340
+ Si blessé des regards de quelque beau visage,
+ Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage....
+
+ CLARICE.
+
+ Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.
+
+ PHILISTE.
+
+ C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu,
+ Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345
+ Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337],
+ Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est:
+ Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît;
+ A tout autre propos qu'à celui de sa flamme,
+ Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350
+ Son oeil semble à regret nous donner ses regards,
+ Et les jette à la fois souvent de toutes parts,
+ Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338]
+ Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée;
+ Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, 355
+ Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur:
+ Gai, complaisant, actif....
+
+ CLARICE.
+
+ Enfin que veux-tu dire?
+
+ PHILISTE.
+
+ Que par ces actions que je viens de décrire,
+ Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher,
+ Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360
+
+ CLARICE.
+
+ Pour faire un jugement d'une telle importance,
+ Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance.
+ Te verra-t-on demain?
+
+ PHILISTE.
+
+ Madame, en doutez-vous?
+ Jamais commandements ne me furent si doux:
+ Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365
+ Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]:
+ Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].
+
+ CLARICE.
+
+ Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents
+ C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse,
+ Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370
+
+ PHILISTE.
+
+ Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour
+ Pour un sujet si haut les effets de l'amour.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+ CLARICE.
+
+ Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre,
+ Et ses desirs aux miens se font assez comprendre;
+ Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375
+ L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur.
+ Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune,
+ Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune!
+ Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses voeux,
+ Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380
+ Et ses discours pourroient forcer ma modestie
+ A l'assurer bientôt de notre sympathie;
+ Mais le peu de rapport de nos conditions
+ Ote le nom d'amour à ses submissions;
+ Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385
+ Le remède me manque, et mon mal continue.
+ Il me sert en esclave, et non pas en amant,
+ Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]!
+ Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire?
+ Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390
+ Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux,
+ Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+ [1268] Dans les éditions de 1634-1668: «amoureux de Doris, qui ne
+ paroît point.»
+
+ [1269] Ces mots manquent dans l'édition de 1634.
+
+ [1270] _Var._ Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode.
+ (1634-57)
+
+ [1271] _Var._ Mais la tienne pour moi seroit fort incommode.
+ (1634-68)
+
+ [1272] _Var._ Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine.
+ (1634-57)
+
+ [1273] _Var._ C'en est trop présumer, cette beauté divine
+ Avec juste raison prend pour stupidité
+ Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité.
+ PHIL. Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-60)
+
+ [1274] _Var._ Sans te mettre en souci du feu qui me consomme,
+ Apprends comme l'amour se traite en honnête homme:
+ Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57)
+
+ [1275] _Var._ Et nous laissant conduire à nos brusques saillies
+ Au lieu de notre amour lui montrer nos folies,
+ Qu'un superbe dédain punisse au même instant. (1634-57)
+
+ [1276] _Var._ Sans en rien protester, rendons-lui du service.
+ (1634)
+
+ [1277] _Var._ Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-57)
+
+ [1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de _Mélite_, et la note
+ [485] qui s'y rapporte.
+
+ [1279] C'est-à-dire, leur haine contre l'amour aurait beau être
+ extrême, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et
+ non pas sur la chose.
+
+ [1280] _Var._ Suive qui le voudra ce nouveau procédé:
+ Mon feu me déplairoit d'être ainsi gourmandé. (1634-57)
+
+ [1281] On appelle _eau d'ange_ «une eau d'une odeur très-agréable,
+ faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses
+ odoriférantes.» (_Dictionnaire de l'Académie de_ 1694.)
+
+ [1282] _Var._ Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde!
+ Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde. (1634)
+
+ [1283] _Var._ A perdre sottement tes discours et tes pas.
+ (1634-57)
+
+ [1284] _Var._ Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle,
+ Et qu'ainsi ton silence et l'inégalité
+ S'opposent à la fois à ta témérité.
+ PHIL. Crois que de la façon que j'ai su me conduire. (1634-57)
+
+ [1285] _Var._ Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi;
+ Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57)
+
+ [1286] _Var._ Ses soupirs et les miens font un secret langage.
+ (1634-60)
+
+ [1287] _Var._ [Par où son coeur au mien à tous moments s'engage;]
+ Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisément,
+ Et quand quelques baisers sont dus par compliment....
+ ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dénie?
+ PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie:
+ Parmi la bienséance, il m'est aisé de voir
+ Que l'amour me les donne autant que le devoir.
+ En cette occasion, c'est un plaisir extrême,
+ Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime,
+ Abuse dextrement de cette liberté
+ Que permettent les lois de la civilité,
+ Et que le peu souvent que ce bonheur arrive,
+ Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive:
+ Notre flamme irritée en croît de jour en jour.
+ [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57)
+
+ [1288] _Var._ Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis.
+ (1634-57)
+ _Var._ Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660)
+
+ [1289] _Var._ Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer.
+ (1634-60)
+
+ [1290] Ce mot manque dans l'édition de 1634.
+
+ [1291] _Var._ Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57)
+
+ [1292] _Var._ LA NOURR. La belle question! Quoi?
+ ALC. Que Philiste....
+ LA NOURR. Eh bien?
+ ALC. C'est en toi qu'il espère. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien.
+ [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)]
+
+ [1293] _Var._ Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse.
+ (1634-64)
+
+ [1294] _Var._ Je le viens de quitter. (1634-60)
+
+ [1295] _Var._ Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement.
+ (1634)
+
+ [1296] _Var._ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire.
+ (1634-57)
+
+ [1297] _Var._ Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit.
+ (1634-57)
+
+ [1298] _Var._ Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce.
+ (1634-57)
+
+ [1299] _Var._ Qui, son frère ébloui par cette accorte feinte.
+ (1663 et 64)
+
+ [1300] _Var._ De ce que nous brassons n'ait ni soupçon, ni crainte.
+ (1634)
+
+ [1301] Quand Corneille écrivait _la Veuve_, il y avait une
+ vingtaine d'années qu'avait paru le roman où figure ce modèle des
+ amants: c'est en 1610 que d'Urfé a publié la première partie de
+ _l'Astrée_.
+
+ [1302] _Var._ D'un oncle dont j'espère un bon avancement.
+ (1634-57)
+
+ [1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641].
+
+ [1304] La leçon de 1644:
+
+ Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent,
+
+ est évidemment une faute d'impression.
+
+ [1305] _Var._ Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie.
+ (1634-57)
+
+ [1306] _Var._ En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57)
+
+ [1307] _Var._ Soit que quelque raison secrète le retint. (1634-57)
+
+ [1308] _Var._ A grand'peine en une heure étoient de quatre mots.
+ (1634-57)
+
+ [1309] _Var._ CHRYS. Oui, mais après?
+ DOR. Après? C'est bien le mot pour rire.
+ Mon baladin muet se retire en un coin,
+ Content de m'envoyer des oeillades de loin;
+ Enfin, après m'avoir longtemps considérée
+ Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée. (1634-57)
+
+ [1310] _Var._ Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64)
+
+ [1311] _Var._ Après cette réponse, il eut don de silence,
+ Surpris, comme je crois, par quelque défaillance.
+ [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57)
+
+ [1312] _Var._ Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré.
+ (1634-57)
+
+ [1313] _Var._ Au demeurant fort riche, et que la mort d'un père,
+ Sans deux successions encore qu'il espère. (1634-57)
+
+ [1314] _Var._ Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte.
+ (1634-57)
+
+ [1315] Voyez p. 180, note [598].
+
+ [1316] _Var._ [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.]
+ DOR. Mon frère, qui croira sa poursuite abusée,
+ Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634)
+
+ [1317] _Var._ Madame, et les effets ne m'en ont pas déçu,
+ Au moins quant à Florange. (1634-57)
+
+ [1318] _Var._ Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rêveries;
+ Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57)
+
+ [1319] _Var._ Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grâce.
+ (1634-57)
+
+ [1320] _Var._ Qui jusqu'à maintenant nous tiennent arrêtés. (1634)
+
+ [1321] _Var._ CHRYS. Ainsi que je voulois,
+ Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-63)
+
+ [1322] _Var._ A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne.
+ (1634-57)
+
+ [1323] _Var._ Pour disposer mon fils à mon contentement. (1634-57)
+
+ [1324] _Var._ Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux.
+ (1634-57)
+
+ [1325] _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57)
+ _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60)
+
+ [1326] _Var._ Au moins en apparence, à vous bien recevoir.
+ CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57)
+
+ [1327] _Var._ [Deux filles possédoient seules ton entretien;]
+ Et ce que nous étions de femmes méprisées,
+ Nous servions cependant d'objets à vos risées.
+ PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers;
+ Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers,
+ [Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.] (1634-57)
+
+ [1328] _Trouver à dire_, trouver qu'il manque quelque chose ou
+ quelqu'un. Voyez le _Lexique_.
+
+ [1329] _Var._ Avec ces beaux esprits je n'étois qu'en martyre. (1634)
+
+ L'édition de 1634 porte:
+
+ Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre;
+
+ mais il y a dans _Les plus notables fautes survenues en
+ l'impression_: «Lisez _beaux esprits_.» Néanmoins Corneille n'a
+ tenu compte de cette correction dans aucune des éditions
+ suivantes. Dans les unes, de 1644 à 1657, on lit, comme l'on voit,
+ _bons esprits_, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 à
+ 1682, deux fois, aux vers 308 et 310.
+
+ [1330] _Var._ Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous.
+ (1634)
+
+ [1331] _Var._ Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange
+ Mille sujets nouveaux d'éternelle louange. (1634-57)
+
+ [1332] _Var._ O la subtile ruse! ô l'excellent détour! (1634-68)
+
+ [1333] _Var._ De l'amour! moi, Madame,
+ Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme!
+ Croyez-moi, s'il vous plaît, que mon affection
+ Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57)
+
+ [1334] _Var._ Quelque autre trouveroit leurs visages charmants.
+ (1634-57)
+
+ [1335] _Var._ [Fait que je n'y remarque aucunes raretés,]
+ Vu que ce qui seroit de soi-même admirable,
+ A peine auprès de vous demeure supportable. (1634-57)
+
+ [1336] _Var._ Revenons aux propos que tu veux éviter. (1634-57)
+
+ [1337] _Var._ L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime.
+ (1634-57)
+
+ [1338] _Var._ Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guidée.
+ (1634-57)
+
+ [1339] _Var._ Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher.
+ (1634-60)
+
+ [1340] _Var._ Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise.
+ (1634-57)
+ _Var._ Éloigné de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise.
+ (1660-68)
+
+ [1341] _Var._ Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise.
+ (1634-68)
+
+ [1342] _Var._ Un chagrin éternel triomphe de mes sens.
+ CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57)
+
+ [1343] _Var._ Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse.
+ (1634-57)
+ _Var._ Ce compliment n'est bon qu'auprès une maîtresse.
+ (1660)
+
+ [1344] _Var._ Tant mon grade s'oppose à mon contentement.
+ (1634-64)
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ PHILISTE[1345].
+
+ Secrets tyrans de ma pensée,
+ Respect, amour, de qui les lois
+ D'un juste et fâcheux contre-poids 395
+ La tiennent toujours balancée,
+ Que vos mouvements opposés[1346],
+ Vos traits, l'un par l'autre brisés,
+ Sont puissants à s'entre-détruire!
+ Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400
+ Et tandis que tous deux tâchent à me séduire,
+ Que leur combat est rude au milieu de mon coeur!
+
+ Moi-même je fais mon supplice
+ A force de leur obéir[1347];
+ Mais le moyen de les haïr? 405
+ Ils viennent tous deux de Clarice;
+ Ils m'en entretiennent tous deux,
+ Et forment ma crainte et mes voeux[1348]
+ Pour ce bel oeil qui les fait naître;
+ Et de deux flots divers mon esprit agité, 410
+ Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître,
+ Blâme sa retenue et sa témérité.
+
+ Mon âme, dans cet esclavage,
+ Fait des voeux qu'elle n'ose offrir;
+ J'aime seulement pour souffrir; 415
+ J'ai trop et trop peu de courage:
+ Je vois bien que je suis aimé,
+ Et que l'objet qui m'a charmé
+ Vit en de pareilles contraintes.
+ Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420
+ Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes,
+ Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.
+
+ Elle brûle, et par quelque signe
+ Que son coeur s'explique avec moi[1349],
+ Je doute de ce que je voi[1350], 425
+ Parce que je m'en trouve indigne.
+ Espoir, adieu; c'est trop flatté:
+ Ne crois pas que cette beauté
+ Daigne avouer de telles flammes[1351];
+ Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430
+ Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes,
+ Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.
+
+ Pauvre amant, vois par son silence
+ Qu'elle t'en commande un égal,
+ Et que le récit de ton mal 435
+ Te convaincroit d'une insolence.
+ Quel fantasque raisonnement!
+ Et qu'au milieu de mon tourment
+ Je deviens subtil à ma peine!
+ Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440
+ Par un contraire effet change l'amour en haine[1352],
+ Et malgré mon bonheur me rendre malheureux?
+
+ Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle
+ Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle!
+ Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445
+ C'est de moi qu'à présent doit être leur discours.
+ Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353]
+ A me couler sans bruit derrière cette porte[1354],
+ Pour écouter de là, sans en être aperçu,
+ En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450
+ Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]:
+ Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure,
+ Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer
+ Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356].
+
+
+SCÈNE II.
+
+CLARICE, LA NOURRICE.
+
+ CLARICE.
+
+ Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455
+ Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme.
+ Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357]
+ La perte d'un mari que je puis réparer[1358]!
+ Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse!
+ N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! 460
+ Le voir toujours languir dessous ma dure loi!
+ Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Madame, mon avis au vôtre ne résiste
+ Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359].
+ Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465
+ Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.
+
+ CLARICE.
+
+ Brise là ce discours dont mon amour s'irrite:
+ Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Je ne remarque en lui rien que de fort commun,
+ Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470
+
+ CLARICE.
+
+ Que ton aveuglement en ce point est extrême!
+ Et que tu connois mal et Philiste et moi-même,
+ Si tu crois que l'excès de sa civilité
+ Passe jamais chez moi pour importunité!
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475
+ A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége.
+
+ CLARICE.
+
+ Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur,
+ A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Il aime votre bien, et non votre personne.
+
+ CLARICE.
+
+ Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480
+ Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux,
+ Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse,
+ Voudroient un successeur de plus haute noblesse.
+
+ CLARICE.
+
+ S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485
+ Philiste le devance en rares qualités;
+ Il est né gentilhomme, et sa vertu répare
+ Tout ce dont la fortune envers lui fut avare:
+ Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490
+ Pour le considérer avec indifférence,
+ Sans prendre pour mérite une fausse apparence,
+ La raison feroit voir à vos yeux insensés
+ Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez.
+ Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495
+ J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde:
+ Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364],
+ Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365];
+ Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée
+ Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500
+ Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien,
+ Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.
+
+ CLARICE.
+
+ Exercer contre moi de si noirs artifices!
+ Donner à mon amour de si cruels supplices!
+ Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505
+ Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau.
+ Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367]
+ Lui faire de mon coeur une ouverture entière,
+ Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368]
+ Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ne précipitez point ce que le temps ménage;
+ Vous pourrez à loisir éprouver son courage.
+
+ CLARICE.
+
+ Ne m'importune plus de tes conseils maudits,
+ Et sans me répliquer fais ce que je te dis.
+
+
+SCÈNE III.
+
+PHILISTE, LA NOURRICE.
+
+ PHILISTE.
+
+ Je te ferai cracher cette langue traîtresse. 515
+ Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse,
+ Détestable sorcière?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Eh bien, quoi? qu'ai-je fait?
+
+ PHILISTE.
+
+ Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quel forfait?
+
+ PHILISTE.
+
+ Peut-on voir lâcheté plus hardie?
+ Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! 520
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?
+
+ PHILISTE.
+
+ Est-ce ainsi qu'on le tient?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Parlons avec raison:
+ Que t'avois-je promis?
+
+ PHILISTE.
+
+ Que de tout ton possible
+ Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible,
+ Et la disposerois à recevoir mes voeux. 525
+
+ LA NOURRICE.
+ Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]?
+
+ PHILISTE.
+
+ Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite,
+ Jeune et simple novice en matière d'amour,
+ Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour. 530
+ Flatter de nos discours les passions des dames[1371],
+ C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes;
+ C'est traiter lourdement un délicat effet;
+ C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]:
+ Moi, qui de ce métier ai la haute science, 535
+ Et qui pour te servir brûle d'impatience,
+ Par un chemin plus court qu'un propos complaisant,
+ J'ai su croître sa flamme en la contredisant;
+ J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373],
+ Un amour étouffé sous un honteux silence, 540
+ Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs,
+ Dont la soif irritée avance tes plaisirs.
+
+ PHILISTE.
+
+ A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374];
+ Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. 545
+ La raison et l'amour sont ennemis jurés;
+ Et lorsque ce dernier dans un esprit commande,
+ Il ne peut endurer que l'autre le gourmande:
+ Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit;
+ Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. 550
+ Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375]
+ Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles:
+ Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus?
+ Entrez, on vous attend; ces discours superflus
+ Reculent votre bien, et font languir Clarice. 555
+ Allez, allez cueillir les fruits de mon service:
+ Usez bien de votre heur et de l'occasion.
+
+ PHILISTE.
+
+ Soit une vérité, soit une illusion
+ Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376],
+ Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, 560
+ Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait,
+ Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377].
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Que de propos perdus! Voyez l'impatiente
+ Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE.
+
+ CLARICE.
+
+ Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, 565
+ Devinez la façon dont je veux vous punir.
+
+ PHILISTE.
+
+ M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue?
+
+ CLARICE.
+
+ Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue:
+ Vous bannir de mes yeux! une si dure loi
+ Feroit trop retomber le châtiment sur moi, 570
+ Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même.
+
+ PHILISTE.
+
+ L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.
+
+ CLARICE.
+
+ Aussi, que savez-vous si vos perfections
+ Ne vous ont rien acquis sur mes affections?
+
+ PHILISTE.
+
+ Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître 575
+ Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître.
+
+ CLARICE.
+
+ N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés,
+ Pour vous priser de bouche autant que vous valez?
+ Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites?
+ Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; 580
+ Laissez-moi me flatter de cette vanité,
+ Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté,
+ Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible,
+ Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible:
+ Une si douce erreur tâche à s'autoriser; 585
+ Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser?
+
+ PHILISTE.
+
+ Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame,
+ Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme.
+ Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets
+ Se donnent leur supplice en demeurant secrets. 590
+ Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378];
+ Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire;
+ Et près de votre objet, mon unique vainqueur,
+ Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur.
+ En vain j'avois appris que la seule espérance[1379] 595
+ Entretenoit l'amour dans la persévérance:
+ J'aime sans espérer, et mon coeur enflammé[1380]
+ A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé.
+ L'amour devient servile, alors qu'il se dispense
+ A n'allumer ses feux que pour la récompense. 600
+ Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer,
+ Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.
+
+ CLARICE.
+
+ Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes,
+ Préviendra tes desirs et tes justes demandes.
+ Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381] 605
+ Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents.
+ Donnons-leur, je te prie, une entière assurance;
+ Vengeons-nous à loisir de notre indifférence,
+ Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs
+ Où sa fausse couleur avoit réduit nos coeurs. 610
+
+ PHILISTE.
+
+ Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte
+ Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382].
+
+ CLARICE.
+
+ Quelle façon étrange! En me voyant brûler,
+ Tu t'obstines encore à le dissimuler;
+ Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383] 615
+ De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte:
+ Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384],
+ Et veux douter encor de cette vérité?
+
+ PHILISTE.
+
+ Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385]
+ Me surprend, me confond, me paroît incroyable. 620
+ Madame, est-il possible? et me puis-je assurer
+ D'un bien à quoi mes voeux n'oseroient aspirer?
+
+ CLARICE.
+
+ Cesse de me tuer par cette défiance.
+ Qui pourroit des mortels troubler notre alliance?
+ Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, 625
+ Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]?
+ Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne,
+ Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]?
+
+ PHILISTE.
+
+ N'ayant jamais été digne d'un tel honneur,
+ J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. 630
+
+ CLARICE.
+
+ Pour t'obliger enfin à changer de langage,
+ Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage,
+ Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux,
+ T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux;
+ Viens le querir, et prendre avec moi la journée 635
+ Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388].
+
+ PHILISTE.
+
+ C'est dont vos seuls avis se doivent consulter:
+ Trop heureux, quant à moi, de les exécuter!
+
+ LA NOURRICE, seule.
+
+ Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre
+ Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. 640
+ De vos prétentions Alcidon averti[1389]
+ Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390].
+ Je lui vais bien donner de plus sûres adresses
+ Que d'amuser Doris par de fausses caresses;
+ Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: 645
+ Au lieu de la duper avec ce feint-amour,
+ Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391],
+ Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]:
+ Ainsi, de tous côtés primé par un rival,
+ Ses affaires sans moi se porteroient fort mal. 650
+
+
+SCÈNE V.
+
+ALCIDON, DORIS.
+
+ ALCIDON.
+
+ Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme
+ Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.
+
+ DORIS.
+
+ Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu.
+ Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu:
+ C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. 655
+ De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393],
+ Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir
+ Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.
+
+ ALCIDON.
+
+ Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394],
+ Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume. 660
+ Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit;
+ Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit:
+ J'en hais les vains efforts de ma langue grossière,
+ Qui manquent de justesse en si belle matière,
+ Et ne répondant point aux mouvements du coeur, 665
+ Te découvrent si peu le fond de ma langueur.
+ Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée,
+ Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395],
+ Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396]
+ Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend. 670
+
+ DORIS.
+
+ Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage,
+ Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397],
+ Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs
+ Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs.
+ Ton amour et le mien ont faute de paroles. 675
+ Par un malheur égal ainsi tu me consoles;
+ Et de mille défauts me sentant accabler,
+ Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler.
+
+ ALCIDON.
+
+ Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne,
+ Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, 680
+ Et tu ne m'aimes pas de la même façon.
+
+ DORIS.
+
+ Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon[1398];
+ Tu douterois à tort d'une chose trop claire;
+ L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire.
+ Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour 685
+ Qui te montre quel est envers toi mon amour;
+ Ma mère en ma faveur brûle de même envie.
+
+ ALCIDON.
+
+ Hélas! ma volonté sous un autre asservie[1399],
+ Dont je ne puis encore à mon gré disposer,
+ Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user. 690
+ Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise,
+ Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400];
+ Tu sais que tout son bien ne regarde que moi,
+ Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi.
+ Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte 695
+ Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte:
+ Un peu de temps fait tout.
+
+ DORIS.
+
+ Ne précipite rien.
+ Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien.
+ Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine,
+ A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? 700
+ Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement,
+ Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment.
+
+ ALCIDON.
+
+ De moi! C'est offenser une pure innocence.
+ Si l'effet de mes voeux n'est pas en ma puissance[1401],
+ Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. 705
+
+ DORIS.
+
+ C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi.
+
+ ALCIDON.
+
+ En veux-tu par écrit une entière assurance[1402]?
+
+ DORIS.
+
+ Elle m'assure assez de ta persévérance;
+ Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs
+ Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403]. 710
+
+ ALCIDON.
+
+ Je l'apporte demain, pour mieux faire connoître....
+
+ DORIS.
+
+ J'en crois si fortement ce que j'en vois paroître,
+ Que c'est perdre du temps que de plus en parler.
+ Adieu; va désormais où tu voulois aller.
+ Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, 715
+ Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404].
+
+ ALCIDON[1405].
+
+ Ce brusque adieu m'étonne, et je n'entends pas bien....
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA NOURRICE, ALCIDON.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Je te prends au sortir d'un plaisant entretien.
+
+ ALCIDON.
+
+ Plaisant, de vérité, vu que mon artifice
+ Lui raconte les voeux que j'envoie à Clarice; 720
+ Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin,
+ Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ainsi ton feu se joue?
+
+ ALCIDON.
+
+ Ainsi quand je soupire,
+ Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406];
+ Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[1407], 725
+ Dans cette illusion a droit de me flatter.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Elle t'aime?
+
+ ALCIDON.
+
+ Et de plus, un discours équivoque
+ Lui fait aisément croire un amour réciproque.
+ Elle se pense belle, et cette vanité
+ L'assure imprudemment de ma captivité; 730
+ Et comme si j'étois des amants ordinaires,
+ Elle prend sur mon coeur des droits imaginaires,
+ Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408],
+ Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, 735
+ Avant qu'il soit trois jours Florange la possède[1409].
+
+ ALCIDON.
+
+ Et qui t'en a tant dit?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Géron m'a tout conté;
+ C'est lui qui sourdement a conduit ce traité[1410].
+
+ ALCIDON.
+
+ C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire.
+ Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; 740
+ Et comme j'étois las de me contraindre tant,
+ La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant.
+ Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Elle met ton agente au bout de sa finesse.
+ Philiste assurément tient son esprit charmé: 745
+ Je n'aurois jamais cru qu'elle l'eût tant aimé[1411].
+
+ ALCIDON.
+
+ C'est à faire à du temps.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quitte cette espérance:
+ Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance,
+ Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi.
+
+ ALCIDON.
+
+ Que tu demeures froide en te moquant de moi! 750
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie.
+
+ ALCIDON.
+
+ C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie....
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé[1412]
+ Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rusé.
+ Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414]. 755
+
+ ALCIDON.
+
+ Dépêche, ta longueur m'est un second martyre.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours,
+ Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours.
+
+ ALCIDON.
+
+ Et qu'a cela de propre à reculer ma perte?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415]. 760
+ Aurois-tu du courage assez pour l'enlever?
+
+ ALCIDON.
+
+ Oui, mais il faut retraite après où me sauver[1416];
+ Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire
+ Que d'être partisan d'une action si noire.
+ Si j'avois un prétexte, alors je ne dis pas 765
+ Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ On te vole Doris, et ta feinte colère[1417]
+ Manqueroit de prétexte à quereller son frère!
+ Fais-en sonner partout un faux ressentiment:
+ Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, 770
+ Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme,
+ Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme.
+ Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien....
+
+ ALCIDON.
+
+ Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, 775
+ Ne faisons plus ensemble aucune conférence,
+ Et viens quand tu pourras: je t'attends dès demain.
+
+ ALCIDON.
+
+ Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.
+
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+ [1345] Dans l'édition de 1634, au-dessous du nom de PHILISTE, on
+ lit en titre: STANCES.
+
+ [1346] _Var._ Vos mouvements irrésolus
+ Ont trop de flux et de reflus[1346-a],
+ L'un m'élève et l'autre m'atterre;
+ L'un nourrit mon espoir, et l'autre ma langueur.
+ N'avez-vous point ailleurs où vous faire la guerre,
+ Sans ainsi vous combattre aux dépens de mon coeur? (1634)
+
+ [1346-a] _Reflus_ paraît avoir été écrit ainsi pour la rime; car
+ dans ce même vers le mot simple _flux_ se termine régulièrement
+ par un _x_.
+
+ [1347] _Var._ A force de vous obéir;
+ Mais le moyen de vous haïr?
+ Vous venez tous deux de Clarice;
+ Vous m'en entretenez tous deux,
+ Et formez ma crainte et mes voeux
+ Pour ce bel oeil qui vous fait naître. (1634)
+
+ [1348] _Var._ Et formant ma crainte et mes voeux
+ [Pour ce bel oeil qui les fait naître,]
+ De deux contraires flots mon esprit agité. (1648)
+
+ [1349] _Var._ Qu'elle me découvre son coeur,
+ Je le prends pour un trait moqueur,
+ D'autant que je m'en trouve indigne. (1634-57)
+
+ [1350] Il ne faut pas voir ici une licence poétique destinée à
+ faciliter la rime. Cette orthographe est partout celle de
+ Corneille et de ses contemporains.
+
+ [1351] _Var._ Avouât des flammes si basses;
+ Et par le soin exact qu'elle a de les cacher,
+ Apprends que si Philiste est en ses bonnes grâces,
+ [Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.] (1634-57)
+ _Var._ Avouât de si basses flammes. (1660-64)
+
+ [1352] _Var._ Par un contraire effet change un amour en haine.
+ (1634-60)
+
+ [1353] _Var._ Je ne sais quelle humeur curieuse m'emporte.
+ (1634-68)
+
+ [1354] _Var._ A me couler sans bruit dans la prochaine porte.
+ (1634-57)
+
+ [1355] _Var._ Suivrons-nous cette ardeur? Suivons, à la bonne
+ heure. (1634-57)
+
+ [1356] _Var._ Celle que notre amour cherche à se déclarer.
+ (1634-57)
+
+ [1357] _Var._ Être veuve à mon âge, et toujours soupirer.
+ (1634-57)
+
+ [1358] _Var._ La perte d'un mari que je peux réparer. (1634)
+
+ [1359] _Var._ Qu'en tant que votre ardeur se porte vers Philiste.
+ (1634-57)
+
+ [1360] _Var._ Sinon qu'il est un peu plus qu'un autre importun.
+ (1634-57)
+
+ [1361] _Var._ Il précéda Philiste en vaines dignités,
+ Et Philiste le passe en rares qualités. (1634-57)
+
+ [1362] _Var._ Elle et moi, nous avons trop de quoi l'agrandir.
+ LA NOURR. Hélas! si vous pouviez un peu vous refroidir.
+ (1634-57)
+
+ [1363] _Var._ Madame, croyez-moi; j'ai vieilli dans le monde.
+ (1634-57)
+
+ [1364] _Var._ Éloignez, s'il vous plaît, quelque temps ce charmeur.
+ (1634-57)
+
+ [1365] _Var._ Faites en son absence essai d'un autre humeur.
+ (1634, 44 et 48)
+
+ [1366] _Var._ Trahir ainsi mon aise! éteindre un feu si beau!
+ (1634-57)
+
+ [1367] _Var._ Va querir mon amant: dussé-je la première. (1634-64)
+
+ [1368] _Var._ Je ne permettrai pas qu'il sorte d'avec moi.
+ (1634-57)
+
+ [1369] _Var._ [Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait?]
+ Monstre de trahisons, horreur de la nature,
+ Viens çà que je t'étrangle. LA NOURR. Ah! ah!
+ PHIL. Crache, parjure,
+ Ton âme abominable et que l'enfer attend.
+ LA NOURR. De grâce, quatre mots, et tu seras content.
+ PHIL. Et je serai content! qui te fait si hardie
+ D'ajouter l'impudence à tant de perfidie? (1634-57)
+
+ [1370] _Var._ Et quoi? n'est-elle pas au point où tu la veux?
+ (1634-60)
+
+ [1371] _Var._ Flatter de vos discours les passions des dames. (1660)
+
+ [1372] _Var._ C'est n'y savoir enfin que ce qu'un chacun sait. (1654)
+
+ [1373] _Var._ J'ai su faire éclater avecque violence. (1634-57)
+
+ [1374] _Var._ Qui croira ton babil, la ruse est merveilleuse.
+ (1634-57)
+
+ [1375] _Var._ Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles
+ Vous sont de bons témoins de toutes ces merveilles. (1634-57)
+
+ [1376] _Var._ Que ton subtil esprit emploie à ta défense. (1634-57)
+
+ [1377] _Var._ Si d'un mauvais dessein il tire un bon effet. (1634-57)
+
+ [1378] _Var._ Je reçois sans contrainte un amour téméraire;
+ Mais si j'ose brûler, aussi sais-je me taire. (1634-57)
+
+ [1379] _Var._ En vain j'aurois appris que la seule espérance
+ (1657)
+
+ [1380] _Var._ J'aime sans espérer, et je ne me promets
+ Aucun loyer d'un feu qu'on n'éteindra jamais.
+ L'amour devient servile, alors qu'il se propose
+ Le seul espoir d'un prix pour son but et sa cause. (1634)
+
+ [1381] _Var._ Ne déguisons plus rien, mon Philiste, il est temps
+ Qu'un aveu mutuel rende nos feux contents. (1634-57)
+
+ [1382] _Var._ Ne donne à mes amours qu'une moqueuse atteinte[1382-a].
+ (1634-54)
+ _Var._ Ne donne à mes amours qu'une railleuse atteinte.
+ (1660 et 63)
+
+ [1382-a] Dans l'édition de 1657, il y a _moqueuse feinte_, au lieu de
+ _moqueuse atteinte_; mais c'est sans doute une faute d'impression.
+
+ [1383] _Var._ Tu veux qu'encore un coup je devienne effrontée,
+ Pour te dire à quel point mon ardeur est montée:
+ Tu la vois cependant en son extrémité,
+ Et tu doutes encor de cette vérité? (1634-57)
+
+ [1384] _Var._ Tu le vois cependant en son extrémité. (1660)
+
+ [1385] _Var._ Oui, j'en doute, et l'excès de ma béatitude
+ Est le seul fondement de mon incertitude.
+ Ma reine, est-il possible, et me puis-je assurer. (1634)
+
+ [1386] _Var._ Qui prescrive une règle à mes affections. (1634-60)
+
+ [1387] _Var._ Puis-je pas disposer de ce que je te donne? (1634-57)
+
+ [1388] _Var._ Que termine bientôt notre heureux hyménée. (1663)
+
+ [1389] _Var._ Alcidon, averti de ce que vous brassez,
+ Va rendre en un moment vos desseins renversés. (1634)
+
+ [1390] _Var._ Vous fera, s'il me croit, un dangereux parti. (1644-57)
+
+ [1391] _Var._ Elle-même le dupe, et par un contre-échange. (1634)
+ _Var._ Elle-même le dupe, et par un contre-change. (1644-57)
+
+ [1392] _Var._ En écoutant ses voeux reçoit ceux de Florange. (1634-57)
+
+ [1393] _Var._ Eh! de grâce, ma vie, un peu de complaisance:
+ Tandis que je te tiens, souffre qu'avec loisir. (1634-57)
+
+ [1394] _Var._ En peux-tu recevoir de l'entretien d'un homme
+ Qui t'explique si mal le feu qui le consomme,
+ Dont le discours est plat, et pour tout compliment
+ N'a jamais que ce mot: «Je t'aime infiniment?»
+ J'ai honte auprès de toi que ma langue grossière
+ Manque d'expressions et non pas de matière. (1634-57)
+
+ [1395] _Var._ Et voir tous les ressorts de mon âme blessée. (1634-60)
+
+ [1396] _Var._ Que tu verrois un feu bien autre et bien plus grand.
+ (1634-57)
+
+ [1397] _Var._ Pour y voir comme quoi ma passion m'engage. (1634)
+ _Var._ Pour voir, jusqu'à quel point ma passion m'engage.
+ (1644-60)
+
+ [1398] _Var._ Quitte, mon cher souci, quitte ce faux soupçon:
+ Tu douterois à tort d'une chose si claire. (1634-57)
+
+ [1399] _Var._ Hélas! ma volonté sous une autre asservie. (1652-57)
+
+ [1400] _Var._ Je te fais vainement un don de ma franchise;
+ Tu sais que ses grands biens ne regardent que moi. (1634-57)
+
+ [1401] _Var._ Si l'effet de mes voeux est hors de ma puissance.
+ (1634-57)
+
+ [1402] _Var._ Qu'un baiser de nouveau t'en donne l'assurance.
+ (1634-57)
+
+ [1403] _Var._ [Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.]
+ ALC. Que cette feinte est belle et qu'elle a d'industrie!
+ DOR. On a les yeux sur nous, laisse-moi, je te prie.
+ ALC. Crains-tu que cette vieille en ose babiller[1403-a]?
+ DOR. Adieu, va maintenant où tu voulois aller. (1634-57)
+
+ [1403-a] Crains-tu que...? DOR. Cette vieille auroit de quoi parler.
+ (1644-57)
+
+ [1404] _Var._ Qu'il te souvienne au moins que c'est moi qui te quitte.
+ ALC. Quoi donc, sans un baiser? Je m'en passerai bien.
+ (1634-57)
+
+ [1405] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1660)
+
+ [1406] _Var._ Je la prends pour un autre et lui dis mon martyre. (1634,
+ 48, 52 et 57)
+
+ [1407] _Var._ Et sa réponse, au point que je peux souhaiter. (1634)
+
+ [1408] _Var._ Cependant que le sien ressent ce que je feins. (1634-57)
+
+ [1409] _Var._ Paravant qu'il soit peu, Florange la possède. (1634-57)
+
+ [1410] _Var._ [C'est lui qui sourdement a conduit ce traité.]
+ ALC. Ce n'est pas grand dommage: aussi bien tant de feintes
+ M'alloient bientôt donner d'ennuyeuses contraintes.
+ Ils peuvent achever quand ils trouveront bon:
+ Rien ne les troublera du côté d'Alcidon.
+ Cependant apprends-moi ce que fait ta maîtresse.
+ LA NOURR. Elle met la nourrice au bout de sa finesse. (1634-57)
+
+ [1411] _Var._ Je n'eusse jamais cru qu'elle l'eût tant aimé. (1634-60)
+
+ [1412] _Var._ Tu m'as beau supplier; mon esprit épuisé. (1634-60)
+
+ [1413] _Divertir_, détourner.
+
+ [1414] _Var._ Je ne sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire. (1634-60)
+
+ [1415] _Var._ Je te peux en tenir la fausse porte ouverte. (1634)
+
+ [1416] _Var._ Que trop, mais je ne sache après où me sauver.
+ (1634-57)
+
+ [1417] _Var._ Tu n'en saurois manquer, aveugle, considère
+ Qu'on t'enlève Doris: va quereller son frère,
+ Fais éclater partout un faux ressentiment.
+ Trop d'amis s'offriront à venger promptement
+ L'affront qu'en apparence aura reçu ta flamme,
+ Et lors (mais sans ouvrir les secrets de ton âme)
+ Tâche à te servir d'eux. ALC. Ainsi tout ira bien.
+ [Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.] (1634-57)
+ _Var._ On t'enlève Doris, et ta feinte colère. (1660)
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+CÉLIDAN, ALCIDON.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ce n'est pas que j'excuse ou la soeur, ou le frère,
+ Dont l'infidélité fait naître ta colère; 780
+ Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord
+ N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort.
+ Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse,
+ L'honneur a quelque temps combattu ma promesse:
+ Ce mot d'enlèvement me faisoit de l'horreur; 785
+ Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur,
+ N'avoient plus la raison de leur intelligence.
+ En plaignant ton malheur, je blâmois ta vengeance,
+ Et l'ombre d'un forfait, amusant ma pitié,
+ Retardoit les effets dus à notre amitié [1418]. 790
+ Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète;
+ Prends mon bras pour second, mon château pour retraite.
+ Le déloyal Philiste, en te volant ton bien,
+ N'a que trop mérité qu'on le prive du sien:
+ Après son action la tienne est légitime; 795
+ Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419].
+
+ ALCIDON.
+
+ Tu vois comme il me trompe, et me promet sa soeur
+ Pour en faire sous main Florange possesseur[1420].
+ Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice?
+ Il lui fait recevoir mes offres de service; 800
+ Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421],
+ Je me vante partout du bonheur de mon feu.
+ Cependant il me l'ôte, et par cette pratique,
+ Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Après sa trahison, vois ma fidélité: 805
+ Il t'enlève un objet que je t'avois quitté.
+ Ta Doris fut toujours la reine de mon âme;
+ J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme,
+ Sans jamais témoigner que j'en étois épris,
+ Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix; 810
+ Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange.
+ Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge,
+ Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas[1422],
+ Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas.
+
+ ALCIDON.
+
+ Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815
+ Que je te veux de mal[1423] de cette retenue!
+ Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert;
+ Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître,
+ J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820
+
+ ALCIDON.
+
+ Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger;
+ Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424].
+ Je souffre maintenant la honte de sa perte,
+ Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte,
+ De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825
+ Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs.
+ Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425],
+ Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange,
+ Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour
+ Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire;
+ Doris sur ton esprit reprendroit son empire:
+ Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous.
+
+ ALCIDON.
+
+ Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous
+ D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses;
+ Il n'y va pas de tant; résolvons seulement
+ Du jour et des moyens de cet enlèvement.
+
+ ALCIDON.
+
+ Mon secret n'a besoin que de ton assistance.
+ Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840
+ La beauté dont mon traître adore les attraits[1428]
+ Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais;
+ J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte;
+ Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte.
+ Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845
+ Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux,
+ Et de nous, et du coup, l'entière connoissance.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Si Clarice une fois est en notre puissance,
+ Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord,
+ Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850
+ Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430],
+ Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise,
+ Retournons sur nos pas, et soudain effaçons
+ Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons.
+
+ ALCIDON.
+
+ Ton salutaire avis est la même prudence; 855
+ Et déjà je prépare une froide impudence
+ A m'informer demain, avec étonnement,
+ De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Adieu; j'y vais mettre ordre.
+
+ ALCIDON.
+
+ Estime qu'en revanche
+ Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860
+
+
+SCÈNE II.
+
+ ALCIDON[1431].
+
+ Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité!
+ Ou pour la mieux nommer, que de stupidité,
+ Dont le manque de sens se cache et se déguise
+ Sous le front spécieux d'une sotte franchise!
+ Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865
+ Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur!
+ Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode
+ A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode,
+ Et qui nous font souvent cent protestations,
+ Et contre les effets ont mille inventions! 870
+ Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue,
+ Et l'attente déjà de me servir le tue.
+ J'admire cependant par quel secret ressort
+ Sa fortune et la mienne ont cela de rapport,
+ Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875
+ Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse,
+ Et qu'ayant comme moi caché sa passion,
+ Nous n'avons différé que de l'intention,
+ Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432],
+ Et pour moi....
+
+
+SCÈNE III.
+
+PHILISTE, ALCIDON.
+
+ PHILISTE.
+
+ Je t'y prends, rêveur.
+
+ ALCIDON.
+
+ Oui, par derrière.
+ C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font.
+
+ PHILISTE.
+
+ Je te vois accablé d'un chagrin si profond,
+ Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue.
+ Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue?
+ Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885
+
+ ALCIDON.
+
+ Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien,
+ Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433]
+ A bien dissimuler met la vertu des hommes;
+ Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434]
+ Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890
+ Et que souvent de bouche un dessein se propose,
+ Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.
+
+ PHILISTE.
+
+ Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps,
+ Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435].
+ Le monde est un chaos, et son désordre excède 895
+ Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède.
+ N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions;
+ Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions,
+ A des gens comme nous ce n'est qu'une folie.
+ Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900
+ Je te veux faire part de mes contentements.
+ Si l'on peut en amour s'assurer aux serments,
+ Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange,
+ Clarice est à Philiste.
+
+ ALCIDON.
+
+ Et Doris, à Florange.
+
+ PHILISTE.
+
+ Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905
+ J'aurai perdu la vie avant que cela soit.
+
+ ALCIDON.
+
+ Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce:
+ Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.
+
+ PHILISTE.
+
+ Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438],
+ Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910
+ Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire
+ De régler sur les biens une pareille affaire[1439]:
+ Un si honteux motif leur fait tout décider,
+ Et l'or qui les aveugle a droit de les guider:
+ Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915
+ Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme,
+ Je lui fis bien savoir que mon consentement
+ Ne dépendroit jamais de son aveuglement,
+ Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée,
+ Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920
+ Ma soeur accortement feignoit de l'écouter;
+ Non pas que son amour n'osât lui résister,
+ Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441]
+ Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie:
+ Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925
+ Réveille puissamment un amour languissant.
+
+ ALCIDON.
+
+ Fais à qui tu voudras ce conte ridicule.
+ Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule,
+ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442].
+ Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930
+ Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir _Mélite_,
+ Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]:
+ Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur,
+ Et je la veux traiter avec même douceur.
+ Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935
+ Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444];
+ Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445],
+ Ne posséda jamais la raison qu'à demi.
+ J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage;
+ Sa foiblesse la force à devenir volage. 940
+ Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi;
+ Et mon courroux entier se réserve pour toi,
+ Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître,
+ Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître,
+ Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945
+ Par ce damnable appas, un facile succès.
+ Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse
+ Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse;
+ Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour,
+ Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950
+
+ PHILISTE.
+
+ Ces soupçons dissipés par des effets contraires,
+ Nous renouerons bientôt une amitié de frères.
+ Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux
+ Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux,
+ Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie! 955
+ A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447];
+ Mais malgré....
+
+ ALCIDON.
+
+ Laisse là ces propos superflus:
+ Ces protestations ne m'éblouissent plus;
+ Et ma simplicité, lasse d'être dupée,
+ N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960
+
+ PHILISTE.
+
+ Étrange impression d'une jalouse erreur,
+ Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur!
+ Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne;
+ Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne,
+ Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965
+ Que par le tien je veuille éviter mon trépas.
+ Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire,
+ Je le veux tout donner au seul bien de te plaire.
+ Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448];
+ Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970
+
+ ALCIDON.
+
+ Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450].
+
+ PHILISTE.
+
+ C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage.
+ On n'a point encor vu que ce manque de coeur
+ M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur.
+ Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975
+ Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère,
+ Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux,
+ J'affronterai Géron et Florange à ses yeux.
+ Mais après les efforts de cette déférence[1451],
+ Si tu gardes encor la même violence, 980
+ Peut-être saurons-nous apaiser autrement
+ Les obstinations de ton emportement.
+
+ ALCIDON, seul.
+
+ Je crains son amitié plus que cette menace:
+ Sans doute il va chasser Florange de ma place.
+ Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985
+ Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins!
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CHRYSANTE, DORIS.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable!
+ Et ta dextérité me semble incomparable:
+ Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453].
+
+ DORIS.
+
+ Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990
+ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454].
+ Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire
+ Que mon âme pour lui n'a que de la froideur,
+ Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur
+ Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455];
+ Enfin que je le quitte.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il est donc une souche,
+ S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés.
+ Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités?
+
+ DORIS.
+
+ Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456],
+ Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000
+
+ CHRYSANTE.
+
+ De Florange! et comment en osois-tu parler?
+
+ DORIS.
+
+ Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer;
+ Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque,
+ Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005
+ Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait,
+ Qui souvent malgré nous se termine en querelle.
+
+ DORIS.
+
+ Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459]
+ Pour la première fois qu'il m'en viendra conter.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010
+
+ DORIS.
+
+ N'en ayez pas de peur.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Quoi que l'on se propose,
+ Assez souvent l'issue....
+
+ DORIS.
+
+ On vous veut quelque chose,
+ Madame, je vous laisse.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Oui, va-t'en; il vaut mieux
+ Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux.
+
+
+SCÈNE V.
+
+CHRYSANTE, GÉRON.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015
+ Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine,
+ Et s'emporte si fort en faveur d'un ami,
+ Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi.
+ Encore une remise; et que tandis Florange
+ Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020
+ Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui
+ (Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui.
+
+ GÉRON.
+
+ Florange, impatient de n'avoir pas encore
+ L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore,
+ Ne pourra consentir à ce retardement. 1025
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Le tout en ira mieux pour son contentement.
+ Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse,
+ Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse,
+ Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462],
+ Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030
+
+ GÉRON.
+
+ Madame, il ne faut point tant de discours frivoles;
+ Je ne fus jamais homme à porter des paroles,
+ Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir;
+ Si monsieur votre fils....
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je l'aperçois venir.
+
+ GÉRON.
+
+ Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère.
+
+
+SCÈNE VI.
+
+CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463].
+
+ PHILISTE.
+
+ Te voilà donc ici, peste du bien public,
+ Qui réduis les amours en un sale trafic!
+ Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes.
+ Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040
+
+ GÉRON.
+
+ Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]?
+ Je ne sortis jamais des termes de l'honneur;
+ Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465].
+
+ PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée.
+
+ Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie;
+ Ceux-ci seront pour toi.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045
+
+ PHILISTE.
+
+ J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne.
+
+ PHILISTE.
+
+ Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne;
+ Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466],
+ Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il vient sous mon aveu.
+
+ PHILISTE.
+
+ Votre aveu ne m'importe;
+ C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]:
+ Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Est-ce là le respect que j'attendois de vous?
+
+ PHILISTE.
+
+ Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, 1055
+ Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache:
+ Je suis prêt d'expier avec mille tourments
+ Ce que je mets d'obstacle à vos contentements.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Souffrez que la raison règle votre courage;
+ Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060
+ L'affaire qui se traite apporte à votre soeur.
+ Le bien est en ce siècle une grande douceur:
+ Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même
+ N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime.
+ Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065
+
+ PHILISTE.
+
+ Vous la forcez vous-même à cette élection:
+ Je suis de ses amours le témoin oculaire.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Elle se contraignoit seulement pour vous plaire.
+
+ PHILISTE.
+
+ Elle doit donc encor se contraindre pour moi.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070
+
+ PHILISTE.
+
+ Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine?
+
+ PHILISTE.
+
+ Je veux tenir parole à mes meilleurs amis,
+ Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075
+
+ PHILISTE.
+
+ Sa promesse me donne une entière puissance.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.
+
+ PHILISTE.
+
+ Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager?
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.
+
+ PHILISTE.
+
+ Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080
+ Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469]....
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Quel violent esprit!
+
+ PHILISTE.
+
+ Que s'il ne se départ
+ D'une place chez nous par surprise occupée,
+ Je ne le trouve point sans une bonne épée.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Attends un peu. Mon fils....
+
+ PHILISTE, à Lycas[1470].
+
+ Marche, mais promptement.
+
+ CHRYSANTE, seule.
+
+ Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]!
+ Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère
+ Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère.
+ Déplorable! le ciel te veut favoriser
+ D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090
+ Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage,
+ Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ CLARICE, dans son jardin[1472].
+
+ Chers confidents de mes desirs,
+ Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude,
+ Ce n'est plus avec des soupirs 1095
+ Que je viens abuser de votre solitude;
+ Mes tourments sont passés,
+ Mes voeux sont exaucés,
+ La joie aux maux succède[1473]:
+ Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100
+ Et pour dire en un mot le bien que je possède,
+ Mon Philiste est à moi.
+
+ En vain nos inégalités
+ M'avoient avantagée à mon désavantage.
+ L'amour confond nos qualités, 1105
+ Et nous réduit tous deux sous un même esclavage.
+ L'aveugle outrecuidé
+ Se croiroit mal guidé
+ Par l'aveugle fortune;
+ Et son aveuglement par miracle fait voir 1110
+ Que quand il nous saisit, l'autre nous importune,
+ Et n'a plus de pouvoir.
+
+ Cher Philiste, à présent tes yeux,
+ Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre,
+ Et tes propos mystérieux, 1115
+ Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre.
+ Notre libre entretien
+ Ne dissimule rien;
+ Et ces respects farouches
+ N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120
+ L'amour est maintenant le maître de nos bouches
+ Ainsi que de nos coeurs.
+
+ Qu'il fait bon avoir enduré!
+ Que le plaisir se goûte au sortir des supplices!
+ Et qu'après avoir tant duré, 1125
+ La peine qui n'est plus augmente nos délices!
+ Qu'un si doux souvenir
+ M'apprête à l'avenir
+ D'amoureuses tendresses!
+ Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130
+ Et que j'estimerai chèrement ces caresses
+ Qui m'auront tant coûté!
+
+ Mon heur me semble sans pareil[1474];
+ Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475],
+ Je ne crois pas que le soleil.... 1135
+
+
+SCÈNE IX.
+
+CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE.
+LA NOURRICE.
+
+ CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476].
+
+ Cocher, attends-nous là.
+
+ CLARICE.
+
+ D'où provient ce murmure?
+
+ ALCIDON.
+
+ Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477];
+ Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.
+
+ CLARICE.
+
+ Aux voleurs! au secours!
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quoi! des voleurs, Madame?
+
+ CLARICE.
+
+ Oui, des voleurs, Nourrice.
+
+ LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice,
+ et l'empêche de fuir[1478].
+
+ Ah! de frayeur je pâme. 1140
+
+ CLARICE.
+
+ Laisse-moi, misérable.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Allons, il faut marcher,
+ Madame; vous viendrez.
+
+ CLARICE.
+
+ (Célidan lui met la main sur la bouche[1479].)
+
+ Aux vo...[1480].
+
+ CÉLIDAN.
+
+ (Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].)
+
+ Touche, cocher.
+
+
+SCÈNE X.
+
+LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.
+
+ LA NOURRICE, seule.
+
+ Sortons de pâmoison, reprenons la parole;
+ Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle.
+ Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145
+ Ils n'en seront pas tous également contents[1482];
+ Et Philiste demain, cette nouvelle sue,
+ Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue.
+ Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté
+ Je fasse aller après par un autre côté. 1150
+ A présent il est temps que ma voix s'évertue.
+ Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue,
+ On enlève Madame! amis, secourez-nous;
+ A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous,
+ Doraste, Polymas, Listor.
+
+ POLYMAS.
+
+ Qu'as-tu, Nourrice? 1155
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Des voleurs....
+
+ POLYMAS.
+
+ Qu'ont-ils fait?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ils ont ravi Clarice.
+
+ POLYMAS.
+
+ Comment? ravi Clarice?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Oui; suivez promptement.
+ Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment!
+
+ DORASTE.
+
+ Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160
+
+ (Elle est seule[1483].)
+
+ Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait;
+ Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait.
+ Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde,
+ Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde.
+ Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165
+ Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+ [1418] _Var._ [Retardoit les effets dus à notre amitié.]
+ ALC. Voilà grossièrement chercher à te dédire:
+ Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire[1418-a],
+ Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur.
+ Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur;
+ C'est trop porter en vain par leur perfide trame
+ La rougeur sur le front et la fureur en l'âme:
+ Va, va, n'empêche plus mon désespoir d'agir;
+ Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir,
+ Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage
+ Reporte dans mon coeur les effets de ma rage.
+ CÉL. Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis,
+ Je t'offre avec mon bras celui de cent amis.
+ Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite;
+ Dispose absolument d'une amitié parfaite:
+ Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57)
+
+ [1418-a] Avec leurs trahisons ton amitié conspire. (1644-57)
+
+ [1419] _Var._ On venge honnêtement un crime par un crime.
+ (1634-57)
+
+ [1420] _Var._ Dont il fait sourdement Florange possesseur.
+ (1634-57)
+
+ [1421] _Var._ Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu.
+ (1634-57)
+
+ [1422] _Var._ Et je lui fais savoir que devant mon trépas.
+ (1634-57)
+
+ [1423] L'édition de 1682 a seule _du mal_, pour _de mal_.
+
+ [1424] _Var._ Vu que notre amitié m'en eût fait dégager. (1634-57)
+
+ [1425] _Var._ Mais faites que l'humeur de Philiste se change,
+ Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57)
+
+ [1426] _Var._ Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-57)
+
+ [1427] _Var._ Vu que je ne puis craindre aucune résistance.
+ (1634-57)
+
+ [1428] _Var._ La belle dont mon traître adore les attraits.
+ (1634-60)
+
+ [1429] _Var._ Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort.
+ (1634)
+
+ [1430] _Var._ Mais pour la sûreté d'une telle entreprise.
+ (1634-68)
+
+ [1431] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1634)
+
+ [1432] _Var._ Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrière.
+ (1634-57)
+
+ [1433] _Var._ Au moins pour la plupart; que le siècle où nous
+ sommes. (1634-57)
+
+ [1434] _Var._ Qu'à grand'peine deux mots se peuvent échapper.
+ (1634-57)
+
+ [1435] _Var._ Et malgré les abus vivons toujours contents. (1634)
+
+ [1436] _Var._ Or pour te retirer de la mélancolie. (1634 et 52-57)
+ _Var._ Or pour te retirer de ta mélancolie. (1644 et 48)
+ _Var._ Mais pour te retirer de la mélancolie. (1660 et 63)
+
+ [1437] _Var._ Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634)
+
+ [1438] _Var._ Ma mère en a reçu, de vrai, quelques propos. (1634-57)
+
+ [1439] _Var._ De ne régler qu'aux biens une pareille affaire. (1634)
+
+ [1440] _Var._ Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme,
+ Qui connois ton mérite autant comme ta flamme. (1634-57)
+
+ [1441] _Var._ Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57)
+ _Var._ Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660)
+
+ [1442] _Var._ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fâcher. (1657)
+
+ [1443] _Mélite_, acte III, sc. V, p. 202. Les poëtes dramatiques
+ du dix-septième siècle aimaient à placer ainsi dans la bouche de
+ leurs personnages des allusions à leurs ouvrages antérieurs. Voyez
+ la note sur le vers 702 de _la Place Royale_. Molière dit dans _le
+ Misanthrope_ (acte I, sc. I):
+
+ Je ris des noirs accès où je vous envisage,
+ Et crois voir en nous deux, sous même soin nourris,
+ Les deux frères que peint _l'École des maris_.
+
+ [1444] _Var._ Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57)
+
+ [1445] _Var._ Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60)
+
+ [1446] _Var._ Et que tes lâchetés tirent de leurs excès. (1634-57)
+
+ [1447] _Var._ A cause de ses biens ma mère en meurt d'envie. (1634-60)
+
+ [1448] _Var._ Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi,
+ Mais je n'ai point de lame à trancher contre toi. (1634)
+ _Var._ Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57)
+
+ [1449] Dans l'édition de 1682, on lit _masque_, au lieu de
+ _manque_; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions
+ antérieures, que c'est une faute d'impression.
+
+ [1450] _Var._ [Voilà bien déguiser un manque de courage.]
+ PHIL. Si jamais quelque part ton intérêt m'engage,
+ Tu pourras voir alors si je suis un moqueur,
+ Et si pour te servir j'aurai manqué de coeur;
+ Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère,
+ Sitôt que j'aurai pu me rendre chez ma mère,
+ Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57)
+
+ [1451] _Var._ Je souffre jusque-là ton humeur violente;
+ Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente,
+ Sache alors que voici de quoi nous apaisons
+ Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57)
+
+ [1452] _Var._ Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ses soins.
+ (1664 et 68)
+
+ [1453] _Var._ Tu mérites de vivre après un si bon tour. (1634-68)
+
+ [1454] _Var._ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire.
+ (1634-57)
+
+ [1455] _Var._ Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche.
+ (1634-57)
+
+ [1456] _Rendre le change à quelqu'un_, _lui donner son change_,
+ c'est, suivant Furetière, lui répliquer fortement, lui rendre la
+ pareille. Voyez le _Lexique_.
+
+ [1457] _Au regard de Florange_, en ce qui regarde Florange, dans
+ ce que je lui ai dit de Florange.
+
+ [1458] _Var._ Que le moqué toujours reste fort satisfait. (1634)
+
+ [1459] _Var._ Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634)
+
+ [1460] _Var._ Mais pour en dire trop tu pourrois tout gâter.
+ (1634-60)
+
+ [1461] _Donner_, non pas comme plus haut _son change_, mais _le
+ change_ à quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est
+ empruntée au vocabulaire de la vénerie.
+
+ [1462] _Var._ Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-57)
+
+ [1463] Le nom de LYCAS manque en tête de cette scène dans
+ l'édition de 1634.
+
+ [1464] _Var._ Monsieur, vous m'offensez: loin d'être un suborneur.
+ (1634-57)
+
+ [1465] _Var._ Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-57)
+
+ [1466] Courtier. Voyez le _Lexique_.
+
+ [1467] _Var._ C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte.
+ (1634-57)
+
+ [1468] Quiconque est riche est tout.
+
+ (Boileau, Satire VIII.)
+
+ [1469] _Var._ N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur?
+ PHIL. Sus, de ma part
+ Va Florange avertir que s'il ne se départ. (1634)
+
+ [1470] Cette indication manque dans l'édition de 1663.
+
+ [1471] _Var._ Dieux! que cet obstiné me donne de tourment!
+ (1634-57)
+
+ [1472] Dans l'édition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom
+ de CLARICE: STANCES.
+
+ [1473] _Var._ L'aise à mes maux succède. (1634-68)
+
+ [1474] _Var._ Mon heur me semble nompareil. (1634)
+
+ [1475] _Var._ Depuis que notre amour déclaré m'en assure. (1634-57)
+
+ [1476] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)
+
+ [1477] Bonnet à l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les
+ épaules. On peut voir la représentation de cette sorte de coiffure
+ dans une gravure faite pour l'édition de 1660 et qui accompagne
+ aussi d'ordinaire celle de 1664.
+
+ [1478] Pour ce jeu de scène, la leçon de 1634 est, en tenant
+ compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, _se
+ jetant à ses genoux_.--Dans les éditions de 1644-60: _embrassant
+ ses genoux_.
+
+ [1479] _Var._ CLARICE, _à qui Célidan met la main sur la bouche_.
+ (1634-60)
+
+ [1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il
+ serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des
+ prédécesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus
+ connu, et le plus souvent cité peut-être, est celui qu'on
+ rencontre au Ve acte du _Daire_ (_Darius_) de Jacques de la Taille
+ (voyez sur ce poëte l'_Histoire du théâtre françois_, tome III, p.
+ 337 et suivantes):
+
+ Ma femme et mes enfants aye en recommanda....
+ Il ne put achever, car la mort l'en garda.
+
+ [1481] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)--_Il dit
+ ces deux mots derrière le théâtre._ (1663, en marge.)
+
+ [1482] _Var._ Tous n'en resteront pas également contents. (1634)
+
+ [1483] Cette indication ne se trouve que dans les éditions de 1663-82.
+
+ [1484] C'est-à-dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut,
+ sur un autre emploi de _suborner_, p. 184, note [614].
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+PHILISTE, LYCAS.
+
+ PHILISTE.
+
+ Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice!
+ Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice?
+ Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit.
+
+ LYCAS.
+
+ Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170
+ Les cris de sa nourrice en sa maison déserte
+ M'ont trop suffisamment assuré de sa perte;
+ Seule en ce grand logis, elle court haut et bas,
+ Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas,
+ Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175
+ A peine devant elle oseroit-on paroître:
+ De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485]
+ Que le désespoir forme, et que la rage suit;
+ Et parmi ses transports, son hurlement farouche
+ Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180
+
+ PHILISTE.
+
+ Ne t'a-t-elle rien dit?
+
+ LYCAS.
+
+ Soudain qu'elle m'a vu,
+ Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]:
+ «Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;»
+ Et puis incontinent, me prenant pour un autre,
+ Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185
+ Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.
+
+ PHILISTE.
+
+ Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne?
+
+ LYCAS.
+
+ Ses confuses clameurs n'en accusent personne,
+ Et même les voisins n'en savent que juger.
+
+ PHILISTE.
+
+ Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190
+ Traître, sans que je sache où pour mon allégeance
+ Adresser ma poursuite et porter ma vengeance.
+ Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur,
+ Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur:
+ Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195
+ Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée,
+ Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours,
+ Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours:
+ Foible soulagement en un coup si funeste[1487];
+ Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200
+ Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents
+ Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants;
+ Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue,
+ Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue;
+ Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205
+ Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs.
+ Clarice, unique objet qui me tiens en servage,
+ Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]:
+ Vois comme en te perdant je vais perdre le jour,
+ Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210
+ Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489]
+ Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte;
+ Et ton amour, qui doute encor de mes serments,
+ Cherche à m'en assurer par mes ressentiments.
+ Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215
+ Et prends cette assurance aux dépens de ma vie.
+ Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs
+ Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs.
+ Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée,
+ Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220
+ Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491],
+ Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter.
+ Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même!
+ Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]!
+ Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225
+ Que ma mort, à son tour, le fera soupirer!
+ Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire
+ Ne veut que te punir d'un amour téméraire;
+ Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments
+ Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230
+ Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine;
+ Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494],
+ Et choisit pour objet de son affection
+ Un amant plus sortable à sa condition.
+ Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235
+ Et que tu traites mal une amitié si rare!
+ Après tant de serments de n'aimer rien que toi,
+ Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi;
+ Tu veux seul avoir part à la douleur commune;
+ Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240
+ Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs
+ Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs.
+ N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme
+ A mis en son pouvoir la reine de ton âme,
+ Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245
+ Triomphe insolemment de sa fidélité[1495].
+ Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue!
+
+
+SCÈNE II.
+
+PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.
+
+ PHILISTE.
+
+ Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue?
+ Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé
+ Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250
+
+ DORASTE.
+
+ Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite.
+
+ PHILISTE.
+
+ Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.
+
+ DORASTE.
+
+ Si nous avions pu voir les traces de leurs pas,
+ Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas;
+ Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255
+
+ PHILISTE.
+
+ Ce sont là des effets de votre intelligence,
+ Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser.
+
+ POLYMAS.
+
+ Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496].
+
+ PHILISTE.
+
+ Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498],
+ Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260
+ Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir,
+ Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.
+
+ DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste
+ les cherche derrière le théâtre[1499].
+
+ Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.
+
+ POLYMAS.
+
+ Ne nous présentons plus aux transports de sa rage;
+ Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265
+ Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher.
+
+ LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant
+ avec ses compagnons.
+
+ Le voilà.
+
+ PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500].
+
+ Qui les ôte à ma juste colère?
+ Venez de vos forfaits recevoir le salaire,
+ Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]?
+ Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270
+
+
+SCÈNE III.
+
+ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE.
+
+ ALCIDON met l'épée à la main[1502].
+
+ Philiste, à la bonne heure, un miracle visible
+ T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible,
+ Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main.
+ J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503],
+ Et vais....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ne pense pas ainsi....
+
+ ALCIDON.
+
+ Laisse-nous faire; 1275
+ C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504].
+ Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]?
+
+ PHILISTE.
+
+ Dieux! ce comble manquoit à mon affliction.
+ Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle!
+ Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280
+
+ ALCIDON.
+
+ Ta maîtresse perdue!
+
+ PHILISTE.
+
+ Hélas! hier, des voleurs....
+
+ ALCIDON.
+
+ Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs;
+ Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506];
+ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507]
+ Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285
+
+ PHILISTE.
+
+ Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager?
+ Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte;
+ Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte.
+ Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]:
+ J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290
+ Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]?
+ J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée;
+ J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511]
+ Qui t'avoient su causer ces violents transports.
+
+ ALCIDON.
+
+ Entre des cavaliers une offense reçue 1295
+ Ne se contente point d'une si lâche issue;
+ Va m'attendre....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Arrêtez, je ne permettrai pas
+ Qu'un si funeste mot termine vos débats.
+
+ PHILISTE.
+
+ Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512],
+ C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300
+ Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver;
+ Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver,
+ J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles.
+ Mon honneur souffriroit des taches éternelles
+ A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CÉLIDAN, ALCIDON.
+
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513];
+ Il montre une franchise ici trop naturelle,
+ Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle.
+ L'affaire se traitoit sans doute à son desçu,
+ Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310
+ Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.
+
+ ALCIDON.
+
+ Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice,
+ A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Romproit-il ces accords à dessein de tromper?
+ Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315
+
+ ALCIDON.
+
+ Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie,
+ Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515],
+ De peur d'être obligé de m'en faire raison.
+ Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage
+ Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320
+ Par où m'éblouissant il pût un de ces jours
+ Renouer sourdement ces muettes amours.
+ Il en donne en secret des avis à Florange:
+ Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps,
+ Malgré lui tes desirs se trouveront contents.
+ Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère;
+ Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517].
+
+ ALCIDON.
+
+ Cet ordre est infaillible à procurer mon bien;
+ Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330
+ Longtemps à mon sujet tes passions contraintes
+ Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes;
+ Il me faut à mon tour en faire autant pour toi:
+ Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi,
+ Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519];
+ Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520]
+ Que mon hymen laissât Alcidon sans parti.
+
+ ALCIDON.
+
+ Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme
+ (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340
+ J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort
+ Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort,
+ Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse,
+ C'est là que par devoir il faut que je m'adresse.
+ Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345
+ Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé.
+ Balancer un tel choix avec inquiétude[1522],
+ Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Mais te priver pour moi de ce que tu chéris!
+
+ ALCIDON.
+
+ C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350
+ Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice.
+ Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice.
+ Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit,
+ Employer vers Doris mon reste de crédit;
+ Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355
+ Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement;
+ Vois ce que je pourrai pour ton contentement.
+
+ ALCIDON.
+
+ L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée,
+ Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360
+
+ CÉLIDAN.
+
+ De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré
+ Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré.
+
+ ALCIDON.
+
+ Quand elle en aura su la nouvelle funeste,
+ Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste.
+ On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365
+ Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Il me cède à mon gré Doris de bon courage;
+ Et ce nouveau dessein d'un autre mariage,
+ Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment,
+ Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370
+ Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes!
+ Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes
+ Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour!
+ Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525].
+ M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375
+ Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée;
+ Il se venge en parole, et s'oblige en effet.
+ On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]:
+ Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage.
+ Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380
+ Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain,
+ Tandis que le succès est encore en ma main:
+ Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître
+ Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527].
+ Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385
+ Et qui me veut duper en doit craindre la fin.
+ Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte,
+ Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte;
+ Nous étions attendus, on secondoit nos coups:
+ La nourrice parut en même temps que nous, 1390
+ Et se pâma soudain avec tant de justesse,
+ Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse.
+ Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez,
+ Que nous verrions demain des gens bien étonnés!
+
+
+SCÈNE VI.
+
+CÉLIDAN, LA NOURRICE.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ah!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ J'entends des soupirs.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Destins!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est la nourrice;
+ Qu'elle vient à propos!
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ou rendez-moi Clarice....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Il la faut aborder.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ou me donnez la mort.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort?
+ Quel funeste accident? quelle perte arrivée?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400
+ En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529];
+ Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse?
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405
+ Mais je t'en dirai bien l'heureux événement.
+ Il ne faut plus avoir un visage si triste,
+ Elle est en bonne main.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ De qui?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ De son Philiste.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Le coeur me le disoit, que ce rusé flatteur
+ Devoit être du coup le véritable auteur. 1410
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire,
+ Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Quoi? l'a-t-il délivrée?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Oui.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Bons Dieux!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Sa valeur
+ Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Vous ne parlez que d'un.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ L'autre ayant pris la fuite, 1415
+ Philiste a négligé d'en faire la poursuite.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531]....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu.
+ Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre,
+ Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420
+ Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer,
+ Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie.
+ Mais le nom de celui qu'il a privé de vie?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425
+ Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour!
+ C'est un des bons amis que Philiste eût au monde.
+ Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Donnez-m'en quelque adresse[1533].
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Il se termine en don.
+ C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est....
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Alcidon?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ T'y voilà justement.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Est-ce lui? Quel dommage
+ Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge....
+ Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité,
+ Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté....
+ Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est là le pis pour toi.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Pour moi!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Pour toi, Nourrice.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ah, le traître!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Sans doute il te vouloit du mal.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Et m'en pourroit-il faire?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Oui, son rapport fatal....
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Ne peut rien contenir que je ne le dénie.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440
+ Écoute cependant: il a dit qu'à ton su
+ Ce malheureux dessein avoit été conçu;
+ Et que pour empêcher la fuite de Clarice
+ Ta feinte pâmoison lui fit un bon office;
+ Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445
+
+ LA NOURRICE.
+
+ De quels damnables tours cet imposteur se sert!
+ Non, Monsieur, à présent il faut que je le die,
+ Le ciel ne vit jamais de telle perfidie.
+ Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu,
+ Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450
+ Depuis près de six mois il a tâché sans cesse
+ D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse:
+ Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir;
+ Mais me voyant toujours ferme dans le devoir,
+ Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455
+ Enfin il a voulu recourir à la force.
+ Vous savez le surplus, vous voyez son effort
+ A se venger de moi pour le moins en sa mort:
+ Piqué de mes refus, il me fait criminelle,
+ Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460
+ Mais, Monsieur, le croit-on?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ N'en doute aucunement.
+ Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Las! que me dites-vous?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ta maîtresse en colère
+ Jure que tes forfaits recevront leur salaire;
+ Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465
+ Si tu veux éviter une infâme prison,
+ N'attends pas son retour.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Où me vois-je réduite,
+ Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535],
+ Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470
+ Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537];
+ Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Oserois-je espérer que la compassion....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Je prends ton innocence en ma protection.
+ Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475
+ Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage.
+ Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien,
+ Comme après je saurai m'employer pour ton bien:
+ Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.
+
+ LA NOURRICE.
+
+ Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Trêve, pour le présent, de ces remercîments;
+ Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée.
+ Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée:
+ Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485
+ Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé,
+ Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure,
+ Pût donner à son âme une telle torture,
+ La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts;
+ Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490
+ Le cuisant souvenir d'une action méchante
+ Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante.
+ Mettons-la cependant en lieu de sûreté,
+ D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538];
+ Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495
+ Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire,
+ Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami,
+ Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ALCIDON, DORIS.
+
+ DORIS.
+
+ C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme
+ Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500
+
+ ALCIDON.
+
+ Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.
+
+ DORIS.
+
+ A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer;
+ Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées,
+ M'est un aveu bien clair de tes feintes passées.
+
+ ALCIDON.
+
+ Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505
+ D'être dissimulée et de manquer de foi;
+ L'effet l'a trop montré.
+
+ DORIS.
+
+ L'effet a dû t'apprendre,
+ Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre.
+ Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit
+ Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510
+ Et c'est à ce dessein que ta fausse colère
+ Abuse insolemment de l'esprit de mon frère?
+
+ ALCIDON.
+
+ Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments
+ Apporte seul du trouble à tes contentements[1539];
+ Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515
+ Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540],
+ Je n'ose plus t'offrir un service odieux.
+
+ DORIS.
+
+ Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux,
+ Puisque tu reconnois ma véritable haine,
+ De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520
+ C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi,
+ A l'objet de ma haine, à disposer de moi?
+
+ ALCIDON.
+
+ Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite
+ De ta possession l'espérance interdite,
+ Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525
+ Si du moins un ami m'en étoit obligé.
+ Ce cavalier, au reste, a tous les avantages
+ Que l'on peut remarquer aux plus braves courages,
+ Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux,
+ Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530
+
+ DORIS.
+
+ Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise,
+ Mais il en a de plus une autre fort mauvaise,
+ C'est qu'il est ton ami: cette seule raison
+ Me le feroit haïr, si j'en savois le nom.
+
+ ALCIDON.
+
+ Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535
+
+ DORIS.
+
+ Et de plus lui donner cet avis salutaire,
+ Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé,
+ Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé;
+ Qu'il n'espère autrement de réponse que triste.
+ J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540
+ Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis.
+
+ ALCIDON.
+
+ Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis.
+ Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543],
+ Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.
+
+ DORIS.
+
+ Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545
+
+
+SCÈNE IX.
+
+ DORIS.
+
+ Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain!
+ Que leur condition se trouve déplorable[1544]!
+ Une mère aveuglée, un frère inexorable,
+ Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545]
+ Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550
+ Chacun me veut forcer à suivre son caprice:
+ L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice.
+ Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon;
+ Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon
+ N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre.
+ Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre,
+ Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien;
+ Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien.
+ Dure sujétion! étrange tyrannie!
+ Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560
+ On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur,
+ Et par force un amant n'a de moi que rigueur.
+ Cependant il y va du reste de ma vie[1546],
+ Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie;
+ Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565
+ Aillent sans résistance au gré de mes parents,
+ Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage:
+ Et puis cela s'appelle une fille bien sage!
+ Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547],
+ Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+ [1485] _Var._ De furie elle écume, et fait toujours un bruit.
+ (1634-57)
+
+ [1486] _Var._ Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu. (1634)
+
+ [1487] _Var._ Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57)
+
+ [1488] _Var._ Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-57)
+
+ [1489] _Var._ Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte.
+ (1634-57)
+
+ [1490] _Var._ Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aimée. (1634)
+ _Var._ Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aimée. (1644-57)
+
+ [1491] _Var._ Et sûre de sa foi, tu viendras regretter
+ Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57)
+
+ [1492] _Var._ Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime!
+ (1634-60)
+
+ [1493] _Var._ Et dans ce désespoir que causent mes malheurs,
+ Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs!
+ Simple, qu'espères-tu? sa perte est volontaire,
+ Et pour mieux te punir d'un amour téméraire,
+ Elle veut tes regrets, tous autres châtiments
+ Ne lui semblent pour toi que de légers tourments. (1634-57)
+
+ [1494] _Var._ Elle se pâme d'aise au récit de ta peine. (1634-68)
+
+ [1495] _Var._ Triomphe insolemment de sa pudicité.
+ Hélas! qu'à ce penser ma vigueur diminue! (1634-57)
+
+ [1496] _Var._ Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634)
+ _Var._ Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser.
+ (1644-57)
+
+ [1497] _Prêter épaule à_, seconder, favoriser.
+
+ [1498] _Var._ Perfides, vous prêtez l'épaule à leur retraite.
+ (1634-57)
+
+ [1499] _Var._ DORASTE, _cependant que Philiste est derrière le
+ théâtre_. (1634-57)
+
+ [1500] _Var. Il a l'épée à la main._ (1663, en marge.)
+
+ [1501] _Var._ Infâmes, scélérats, venez, qu'espérez-vous? (1634)
+
+ [1502] _Var._ ALCIDON, _mettant l'épée à la main_. (1634-60)--_Il
+ met aussi l'épée à la main._ (1663, en marge.)
+
+ [1503] _Var._ Quoi! ta poltronnerie a changé bien soudain!
+ CÉL. Modère cet ardeur[1503-a], tout beau.
+ ALC. Laisse-nous faire.
+ (1634-57)
+
+ [1503-a] Tel est ici le texte de toutes les éditions indiquées;
+ mais elles font _ardeur_ du féminin dans les autres endroits de
+ _la Veuve_ où ce mot se trouve.
+
+ [1504] _Var._ C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire.
+ (1634-60)
+
+ [1505] _Var._ Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57)
+
+ [1506] _Var._ Je ne prends plus de part aux intérêts d'un traître.
+ (1634-57)
+
+ [1507] _Var._ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paroître.
+ (1634-60)
+
+ [1508] _Var._ Que son juste courroux a voulu me venger. (1634)
+
+ [1509] _Var._ Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-60)
+
+ [1510] _Var._ Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée? (1634-57)
+
+ [1511] _Var._ J'ai menacé Florange, et rompu des accords
+ Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57)
+
+ [1512] _Var._ Faire ici du fendant alors qu'on nous sépare. (1634-60)
+
+ [1513] _Var._ Le coeur à ses douleurs me saigne de pitié. (1634-60)
+
+ [1514] _Var._ A ce piége qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57)
+
+ [1515] _Var._ Un lâche désaveu de cette trahison. (1648)
+
+ [1516] Tel est le texte de toutes les éditions. Voyez au sujet du
+ genre du mot: _offre_, l'introduction grammaticale en tête du
+ _Lexique_.
+
+ [1517] _Mettre quelqu'un au pis_, _à pis faire_ «se dit par
+ manière de défi, pour marquer à un homme que quelque volonté qu'il
+ ait de nuire, on ne le craint point.» (_Dictionnaire de l'Académie
+ de_ 1694.)
+
+ [1518] _Var._ Et pour la maintenir j'éteindrai bien ma braise.
+ CÉL. Mais je ne veux point d'heur aux dépens de ton aise. (1634)
+
+ [1519] _Var._ Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible.
+ (1644-60)
+
+ [1520] _Var._ Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a]
+ Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir. (1634-57)
+
+ [1520-a] Et moi-même j'aurois trop de regret de voir. (1644-57)
+
+ [1521] _Var._ Philiste m'est parjure, et moi ton obligé. (1634-63)
+
+ [1522] _Var._ Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude,
+ Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57)
+
+ [1523] _Var._ Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57)
+
+ [1524] L'édition de 1682 porte _t'approcher_, qui ne donne point
+ de signification raisonnable; la leçon que nous avons suivie
+ (_rapprocher_, dans le sens neutre, pour _se rapprocher_) se
+ trouve dans toutes les autres impressions.
+
+ [1525] _Var._ Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour.
+ (1634-57)
+
+ [1526] _Var._ Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57)
+
+ [1527] _Var._ Que je ne fus jamais homme à servir un traître.
+ (1634-57)
+
+ [1528] _Var._ Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60)
+
+ [1529] _Var._ C'est à tort que tu veux m'imputer un forfait.
+ LA NOURR. Où l'as-tu mise enfin? CÉL. Tu cherches ta maîtresse?
+ (1634-57)
+
+ [1530] _Var._ Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-57)
+
+ [1531] _Var._ Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60)
+
+ [1532] Interroger, demander. Voyez le _Lexique_.
+
+ [1533] _Var._ Donne-m'en quelque adresse. (1644-57)
+
+ Dans l'édition de 1634 il y a _donnes_, qui est très-probablement pour
+ _donnez_. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a].
+
+ [1534] _Var._ Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57)
+
+ [1535] _Var._ Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite,
+ Et mon esprit confus ne peut où l'adresser! (1634)
+
+ [1536] C'est-à-dire ne sait de quel côté diriger ma fuite.
+
+ [1537] _Var._ Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)
+
+ [1538] _Var._ D'où nous ne craignons rien de sa subtilité. (1652 et 57)
+
+ [1539] _Var._ Seul apporte du trouble à tes contentements. (1634-57)
+
+ [1540] _Var._ Où tu m'as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-57)
+
+ [1541] _Var._ Je sentirois mon mal de beaucoup soulagé. (1634-57)
+
+ [1542] _Var._ Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634)
+ _Var._ Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire?
+ (1644-57)
+
+ [1543] _Var._ Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse.
+ (1634-57)
+
+ [1544] _Var._ Que leur condition me semble déplorable! (1634-57)
+
+ [1545] _Var._ Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-57)
+
+ [1546] _Var._ Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60)
+
+ [1547] _Var._ Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin,
+ Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin! (1634-57)
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+CÉLIDAN, CLARICE.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ N'espérez pas, Madame, avec cet artifice
+ Apprendre du forfait l'auteur ni le complice:
+ Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis
+ De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548].
+ L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575
+ A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme;
+ Et l'autre l'assista par importunité:
+ C'est ce que vous saurez de leur témérité.
+
+ CLARICE.
+
+ Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente
+ De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580
+ Et me résolvant même à perdre à l'avenir
+ De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550],
+ J'estime que la perte en sera plus aisée,
+ Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée.
+ C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585
+ Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551].
+ Philiste autant que moi vous en est redevable;
+ S'il a su mon malheur, il est inconsolable;
+ Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui
+ Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590
+ Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552];
+ Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre;
+ Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir
+ Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553].
+ La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message;
+ Mon secours, sans cela, comme de nul effet,
+ Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.
+
+ CLARICE.
+
+ Après avoir rompu les fers d'une captive,
+ C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600
+ Et l'obligation que j'en vais vous avoir
+ Met la revanche hors de mon peu de pouvoir.
+ Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554],
+ Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ En quoi que mon service oblige votre amour, 1605
+ Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555].
+
+
+SCÈNE II.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice,
+ Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice,
+ Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur,
+ Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, 1610
+ Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse,
+ Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse:
+ Son artifice m'aide, et succède si bien,
+ Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien.
+ Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615
+ Et que Philiste après une faveur si grande
+ N'ose me refuser celle dont ses transports
+ Et ses faux mouvements font rompre les accords.
+ Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise;
+ Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620
+ Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi:
+ Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi.
+ Mais pour voir ces effets allons trouver le frère:
+ Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556],
+ Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625
+
+
+SCÈNE III.
+
+ALCIDON, CÉLIDAN.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien;
+ Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.
+
+ ALCIDON.
+
+ En quel point as-tu mis l'état de ma fortune?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas
+ Avec plus de succès supposer un trépas; 1630
+ Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.
+
+ ALCIDON.
+
+ Et l'auteur de ce coup?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Celui qui l'a ravie,
+ Un amant inconnu dont je lui fais parler.
+
+ ALCIDON.
+
+ Elle a donc bien jeté des injures en l'air?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Cela s'en va sans dire.
+
+ ALCIDON.
+
+ Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.
+
+ ALCIDON.
+
+ Je n'en veux point qui porte une si dure loi.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558].
+
+ ALCIDON.
+
+ Elle parle de moi!
+
+ CÉLIDAN.
+
+ «J'ai perdu ce que j'aime,
+ Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, 1640
+ Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!»
+
+ ALCIDON.
+
+ Tout de bon?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Son esprit en paroît adouci.
+
+ ALCIDON.
+
+ Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560].
+ Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645
+
+ ALCIDON.
+
+ J'accepte le parti par curiosité:
+ Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Tu verras à quel point elle met ton mérite.
+
+ ALCIDON.
+
+ Si l'occasion s'offre, on peut la disposer,
+ Mais comme sans dessein....
+
+ CÉLIDAN.
+
+ J'entends, à t'épouser. 1650
+
+ ALCIDON.
+
+ Nous pourrons feindre alors que par ma diligence
+ Le concierge, rendu de mon intelligence,
+ Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562];
+ Que déjà quelque argent m'en a fait la raison;
+ Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655
+ Les pistoles dans peu feront sa délivrance,
+ Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Que cette invention t'assure de plaisirs!
+ Une subtilité si dextrement tissue
+ Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660
+
+ ALCIDON.
+
+ Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir;
+ N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].
+
+ ALCIDON, seul.
+
+ O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile!
+ Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665
+ Je trompe tout le monde avec sa bonne foi;
+ Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine,
+ C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine:
+ Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu
+ Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670
+ Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564]
+ Laisse en perplexité ma chère confidente;
+ Avant que de partir, il faudra sur le tard
+ De nos heureux succès lui faire quelque part[1565].
+
+
+SCÈNE IV.
+
+CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675
+ Je trouve en ton malheur quelque peu de justice:
+ Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566]
+ A rompu sa fortune, et chassé son amant,
+ Et tu vois aussitôt la tienne renversée,
+ Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680
+ Cependant Alcidon, que tu crois rappeler,
+ Toujours de plus en plus s'obstine à quereller.
+
+ PHILISTE.
+
+ Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre
+ De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre.
+ D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685
+ Éteint toute autre ardeur que celle de punir.
+ Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice;
+ Mais du reste accusez votre seule avarice.
+ Madame, nous perdons par votre aveuglement
+ Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690
+
+ DORIS.
+
+ Otez ce nom d'amant: le fard de son langage
+ Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage;
+ Et nous étions tous deux semblables en ce point,
+ Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.
+
+ PHILISTE.
+
+ Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695
+ Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée?
+
+ DORIS.
+
+ Il le falloit souffrir, ou vous désobliger.
+
+ PHILISTE.
+
+ Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569].
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence,
+ Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700
+
+
+SCÈNE V.
+
+PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
+
+ PHILISTE, à Célidan[1570].
+
+ Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité?
+ Persiste-t-il encor dans sa brutalité?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles;
+ J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles:
+ Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705
+
+ PHILISTE.
+
+ Ami, que me dis-tu?
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Ce que je viens de voir.
+
+ PHILISTE.
+
+ Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore?
+ Dis-moi le lieu.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Le lieu ne se dit pas encore.
+ Celui qui te la rend te veut faire une loi....
+
+ PHILISTE.
+
+ Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710
+ Mon possible est à lui.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Donc, sous cette promesse,
+ Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse:
+ Ambassadeur exprès....
+
+
+SCÈNE VI.
+
+CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Son feu précipité
+ Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]:
+ Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715
+ Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ C'est comme doit agir un véritable amour:
+ Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour;
+ Et nous voyons assez par cette expérience
+ Que le sien est égal à son impatience. 1720
+ Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants,
+ Et que tout se dispose à vos contentements,
+ Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame,
+ Offrir à tant d'appas un coeur qui n'est que flamme[1572],
+ Un coeur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725
+ Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus?
+ J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle
+ Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle,
+ Et qu'en ce cavalier son desir arrêté
+ Prendroit tous autres voeux pour importunité. 1730
+ Cette seule raison m'obligeant à me taire,
+ Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire;
+ Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573]
+ Me fait voir clairement combien j'étois déçu,
+ Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735
+ Et viens faire éclater toute sa violence[1574].
+ Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus,
+ Rendent à sa beauté des voeux qui lui sont dus;
+ Et du moins par pitié d'un si cruel martyre
+ Permettez quelque espoir à ce coeur qui soupire. 1740
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Votre amour pour Doris est un si grand bonheur
+ Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur;
+ Mais vous voyez le point où me réduit Philiste,
+ Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575].
+ Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745
+ Pour un fourbe insolent qui se moque de nous.
+ Honteuse qu'il me force à manquer de promesse,
+ Je n'ose vous donner une réponse expresse,
+ Tant je crains de sa part un désordre nouveau.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750
+ Sous ce détour discret un refus se colore.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore:
+ Aussi dans le refus j'aurois peu de raison:
+ Je connois votre bien, je sais votre maison.
+ Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755
+ Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!),
+ Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi:
+ J'étois son cher objet; et maintenant je voi
+ Que comme par un droit successif de famille
+ L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille.
+ S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs
+ De ses cruels parents divisèrent nos coeurs:
+ On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576]
+ Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage;
+ Et son père jamais ne souffrit son retour 1765
+ Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour.
+ En vain à cet hymen j'opposai ma constance;
+ La volonté des miens vainquit ma résistance.
+ Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577]
+ De ses perfections les plus aimables traits. 1770
+ Afin de vous ôter désormais toute crainte
+ Que dessous mes discours se cache aucune feinte,
+ Allons trouver Philiste, et vous verrez alors
+ Comme en votre faveur je ferai mes efforts.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775
+ Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance.
+
+ DORIS.
+
+ Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Employer contre vous un absolu pouvoir!
+ Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780
+ Dépêchons seulement d'aller vers ces amants.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Allons: mon heur dépend de vos commandements.
+
+
+SCÈNE VII.
+
+PHILISTE, CLARICE.
+
+ PHILISTE.
+
+ Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie,
+ Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;
+ Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785
+ Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.
+ Mon âme en est ensemble et ravie et confuse:
+ D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse,
+ Et votre liberté me reproche aujourd'hui
+ Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790
+ Elle me comble d'aise et m'accable de honte:
+ Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;
+ Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.
+
+ CLARICE.
+
+ Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?
+ Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795
+ Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage?
+ Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,
+ Ma prison inconnue a bravé ta valeur.
+ Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre,
+ Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800
+ Et que d'un tel orage en bonace réduit
+ Célidan a la peine, et Philiste le fruit?
+
+ PHILISTE.
+
+ Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige
+ C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige:
+ Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805
+ Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580].
+ La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,
+ Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage:
+ Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581]
+ Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810
+ Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.
+
+ CLARICE.
+
+ Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique:
+ Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?
+
+ PHILISTE.
+
+ Je tâche d'imiter ce que je vois en vous:
+ Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815
+ Fait de vos actions sa règle souveraine.
+
+ CLARICE.
+
+ Je ne puis endurer ces propos outrageux:
+ Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]?
+
+ PHILISTE.
+
+ Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite
+ J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820
+
+ CLARICE.
+
+ Ne me reproche point l'excès de mon amour.
+
+ PHILISTE.
+
+ Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour:
+ Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable?
+
+ CLARICE.
+
+ Encor pour un jaloux tu seras fort traitable,
+ Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825
+ D'accuser mes défauts pour excuser les tiens;
+ Par cette liberté tu me fais bien paroître
+ Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître,
+ Puisque laissant les voeux et les submissions,
+ Tu me dis seulement mes imperfections. 1830
+ Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance,
+ Et prendre avant le temps un peu trop de licence.
+ Nous avions notre hymen à demain arrêté;
+ Mais pour te bien punir de cette liberté,
+ De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835
+
+ PHILISTE.
+
+ Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève,
+ Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585]
+ Le même Célidan se rencontre toujours?
+
+ CLARICE.
+
+ Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine.
+ Vois ta mère et ta soeur que vers nous il amène. 1840
+ Sa réponse rendra nos débats terminés.
+
+ PHILISTE.
+
+ Ah! mère, soeur, ami, que vous m'importunez!
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE.
+
+ CHRYSANTE, à Clarice.
+
+ Je viens après mon fils vous rendre une assurance
+ De la part que je prends en votre délivrance;
+ Et mon coeur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845
+ Que mes humbles devoirs osent se différer.
+
+ CLARICE, à Chrysante.
+
+ N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie
+ Est de vous obéir le reste de sa vie,
+ Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous.
+ Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850
+ C'est à moi désormais, entrant dans sa famille,
+ A vous rendre un devoir de servante et de fille;
+ Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587]
+ Ne vous empêche point d'excuser mes défauts,
+ Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855
+
+ CHRYSANTE, à Clarice.
+
+ Dans ce bien excessif qui passe mon attente,
+ Je soupçonne mes sens d'une infidélité,
+ Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588].
+ Surprise que je suis d'une telle merveille,
+ Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860
+ Mon âme en est ravie, et ces ravissements
+ M'ôtent la liberté de tous remercîments.
+
+ DORIS, à Clarice.
+
+ Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590]
+ A vous offrir, Madame, un fidèle service.
+
+ CLARICE, à Doris.
+
+ Et moi, sans compliment qui vous farde mon coeur, 1865
+ Je vous offre et demande une amitié de soeur.
+
+ PHILISTE, à Célidan.
+
+ Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable,
+ Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable,
+ Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis,
+ Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870
+ Cesse de me tenir dedans l'incertitude:
+ Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude;
+ Donne-moi le moyen, après un tel bienfait,
+ De réduire pour toi ma parole en effet.
+
+ CÉLIDAN, à Philiste.
+
+ S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875
+ Doivent leur bonne issue à mon peu de service,
+ Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos voeux,
+ J'ose t'en demander un pareil à mes feux.
+ J'ose te demander, sous l'aveu de Madame,
+ Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880
+ Cette soeur que j'adore, et qui pour faire un choix
+ Attend de ton vouloir les favorables lois.
+
+ PHILISTE, à Célidan.
+
+ Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse.
+ Sur ton meilleur ami tu brigues cette place,
+ Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885
+
+ CHRYSANTE, à Philiste.
+
+ Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui,
+ Ne te fais point ingrat pour une âme si double.
+
+ PHILISTE, à Célidan.
+
+ Mon esprit divisé de plus en plus se trouble;
+ Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi
+ Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890
+ Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible;
+ Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible;
+ Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir
+ Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir.
+
+ CHRYSANTE, à Philiste.
+
+ Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895
+ Et juge, en regardant cette belle maîtresse,
+ Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur
+ N'a pas bien mérité l'échange de ta soeur.
+
+ CLARICE, à Chrysante.
+
+ Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die
+ Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900
+ Et pour un tel ami lui voir si peu de foi
+ Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi.
+ Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même
+ Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].
+
+
+SCÈNE IX.
+
+CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
+
+ CLARICE, à Alcidon.
+
+ Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905
+ Tu me croyois sans doute encor dans le malheur:
+ Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste
+ A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste,
+ Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris
+ T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910
+
+ ALCIDON.
+
+ Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594]
+ N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage.
+ Je forcène[1595] de voir que sur votre retour
+ Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596].
+ Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915
+ Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?
+
+ CÉLIDAN, à Alcidon.
+
+ Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés,
+ Et tu m'oses couvrir de ces indignités!
+ Cesse de m'outrager, ou le respect des dames
+ N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920
+
+ PHILISTE, à Alcidon.
+
+ Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré
+ Que je sais maintenir ce que je t'ai juré:
+ Pour t'enlever ma soeur, il faut m'arracher l'âme.
+
+ ALCIDON, à Philiste.
+
+ Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme.
+ Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925
+ Que si mon coeur brûloit, c'étoit d'un autre feu.
+ Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice:
+ Voici l'auteur du coup, et voilà le complice.
+ Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur.
+
+
+SCÈNE X.
+
+CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS.
+
+ CHRYSANTE, à Philiste.
+
+ Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930
+
+ CÉLIDAN, à Philiste.
+
+ Puisque son désespoir vous découvre un mystère
+ Que ma discrétion vous avoit voulu taire,
+ C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein.
+ Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main:
+ La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935
+ Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance....
+
+ PHILISTE, à Célidan.
+
+ Quittons là ce discours, puisqu'en cette action
+ La fin m'éclaircit trop de ton intention,
+ Et ta sincérité se fait assez connoître.
+ Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940
+ Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié,
+ Un tel aveuglement te doit faire pitié.
+ Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise,
+ Qu'un ami déloyal a tellement surprise;
+ Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945
+ Que j'ai voulu te faire un injuste refus.
+ Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère;
+ Ne punis point la soeur de la faute du frère;
+ Et reçois de ma main celle que ton desir,
+ Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950
+
+ CLARICE, à Célidan.
+
+ Une pareille erreur me rend toute confuse;
+ Mais ici mon amour me servira d'excuse:
+ Il serre nos esprits d'un trop étroit lien
+ Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955
+ Un mot me satisfait de cette belle bouche;
+ Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601],
+ Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer?
+
+ DORIS.
+
+ Réunir les esprits d'une mère et d'un frère,
+ Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960
+ M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon,
+ Et d'un coeur généreux me faire l'heureux don,
+ C'est avoir su me rendre un assez grand service
+ Pour espérer beaucoup avec quelque justice.
+ Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965
+ Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer.
+
+ CÉLIDAN.
+
+ A ces mots enchanteurs tout mon coeur se déploie,
+ Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie.
+
+ CHRYSANTE.
+
+ Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans
+ Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970
+ Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange!
+ Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange!
+ Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes voeux[1602]
+ Qu'une éternelle paix suive de si beaux noeuds,
+ Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975
+ Ma dernière vieillesse à jamais fortunée!
+
+ CLARICE, à Chrysante.
+
+ Cependant pour ce soir ne me refusez pas
+ L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas,
+ Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603],
+ Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980
+
+ CHRYSANTE, à Clarice.
+
+ Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604],
+ Ce seroit me priver de tout contentement.
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+ [1548] _Var._ De conserver l'honneur de mes meilleurs amis. (1634-57)
+
+ [1549] _Var._ De voir qu'un bon succès ait trompé mon attente.
+ (1634-60)
+
+ [1550] _Var._ De mon affliction le triste souvenir. (1634-60)
+ _Var._ De toute ma douleur le triste souvenir[1550-a]. (1663)
+
+ [1550-a] Nous donnons ce vers tel qu'il est corrigé dans l'errata.
+ Voici comme il est imprimé dans le texte de 1663:
+
+ De cet enlèvement le triste souvenir.
+
+ [1551] _Var._ Je dois ma liberté, mon honneur, mes amours. (1634-57)
+
+ [1552] _Var._ Disposez de tous deux, et ce que l'un et l'autre
+ Auront en leur pouvoir, tenez-le comme au vôtre;
+ Tandis permettez-moi de le faire avertir
+ Qu'il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir.
+ CÉL. [C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message,]
+ Trop heureux en ce point de vous servir de page;
+ [Mon secours, sans cela, comme de nul effet.] (1634-57)
+
+ [1553] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682.
+
+ [1554] _Var._ Si bien que désormais, quelque espoir qui me flatte.
+ (1634-57)
+
+ [1555] _Me mettent à retour_, font que je vous dois du retour.
+
+ [1556] _Var._ Notre heur, incompatible avecque sa misère,
+ Ne se peut avancer qu'en lui disant le sien. (1634-57)
+
+ [1557] _Var._ CÉL. Mais dedans sa fureur quoique rien ne l'apaise,
+ Si je t'avois tout dit, c'est pour en mourir d'aise. (1634-57)
+
+ [1558] _Var._ Dedans son désespoir elle parle de toi. (1634-60)
+
+ [1559] _Var._ [Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici,]
+ Qu'en le voyant mon mal deviendroit adouci! (1634-57)
+
+ [1560] _Var._ Je ne me pensois pas si fort en sa mémoire. (1634-60)
+
+ [1561] _Var._ Il ne tiendra qu'à toi d'en voir la vérité.
+ ALC. Quand? CÉL. Même avant demain. ALC. Ma curiosité
+ Accepte ce parti: ce soir, si bon te semble,
+ Nous nous déroberons pour l'aller voir ensemble,
+ Et, comme sans dessein, de loin la disposer,
+ Puisque Philiste est mort.... [CÉL. J'entends, à t'épouser.]
+ (1634-57)
+
+ [1562] _Var._ Me donne un libre accès aux lieux de sa prison.
+ (1634-60)
+
+ [1563] _Var._ Adieu, pour le présent j'ai quelque affaire en ville.
+ (1634-57)
+
+ [1564] _Var._ Mais je ne songe pas que mon aise imprudente. (1634-57)
+
+ [1565] _Var._ De mes contentements lui faire quelque part. (1634-57)
+
+ [1566] _Var._ Le ciel venge ta soeur; ton brusque aveuglement.
+ (1634-57)
+
+ [1567] _Var._ Ta maîtresse ravie et peut-être forcée.
+ Cependant Alcidon te querelle toujours,
+ Au lieu de renouer ses premières amours.
+ PHIL. Madame, c'est sur vous qu'en tombe le reproche:
+ Le moyen que jamais Alcidon en rapproche!
+ L'affront qu'il a reçu ne lui peut plus laisser
+ De souvenir de nous que pour nous offenser.
+ [Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice.] (1634-57)
+
+
+ [1568] _Var._ Ce que vous n'aimiez point! Petite écervelée. (1634-57)
+
+ [1569] _Var._ Mais dis qu'il te falloit un esprit moins léger.
+ (1634-57)
+
+ [1570] Les mots _à Célidan_ manquent dans l'édition de 1663.
+
+ [1571] _Var._ Lui fait faire envers nous une incivilité:
+ Excusez, s'il vous plaît, sa passion trop forte. (1634-57)
+
+ [1572] _Var._ Offrir à cette belle un coeur qui n'est que flamme.
+ (1634-57)
+
+ [1573] _Var._ Mais à présent qu'un autre en sa place reçu
+ [Me fait voir clairement combien j'étois déçu,]
+ Et que ce malheureux l'a si peu conservée,
+ Mon âme, que ses yeux ont toujours captivée,
+ Dans le malheur d'autrui vient chercher son bonheur.
+ CHRYS. Votre offre avantageux nous fait beaucoup d'honneur.
+ (1634-57)
+
+ [1574] _Var._ J'en viens faire éclater toute la violence. (1660-64)
+
+ [1575] _Var._ Et comme sa boutade à mes souhaits résiste.
+ Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte aujourd'hui
+ Pour un qui nous méprise et se moque de lui. (1634-57)
+
+ [1576] _Var._ On l'éloigna de moi, vu le peu d'avantage
+ Qui se trouva pour lui dedans mon mariage,
+ Et jamais le retour ne lui fut accordé
+ Qu'ils ne vissent mon lit d'Acaste possédé. (1634-57)
+
+ [1577] _Portraire_, peindre, tracer.
+
+ [1578] _Var._ Il faudroit de ma belle une même assurance,
+ Et rien ne pourroit plus troubler mon espérance.
+ DOR. Monsieur, où Madame est je n'ai point de vouloir.
+ CÉL. Employer contre vous son absolu pouvoir!
+ Ma flamme d'y penser deviendroit criminelle. (1634-57)
+
+ [1579] Voyez p. 208, note [692].
+
+ [1580] _Var._ Lui garder en votre âme un petit souvenir. (1634-60)
+
+ [1581] _Var._ Je ne le puis souffrir. Nos pensers à tous deux.
+ (1634-57)
+
+ [1582] _Var._ Où m'as-tu vu jalouse, afin d'être ombrageux?
+ PHIL. Ce fut, vous le savez, l'autre jour qu'en visite.
+ (1634-60)
+
+ [1583] _Var._ Et tu sais dextrement dedans nos entretiens
+ Accuser mes défauts en excusant les tiens. (1634-57)
+
+ [1584] _Var._ Tu peux compter huit jours paravant qu'il s'achève.
+ (1634-57)
+
+ [1585] _Var._ Pensez-vous, mon souci, que pour votre secours.
+ (1634-57)
+
+ [1586] _Var._ L'aise que j'en reçois ne savoit endurer
+ Que mes humbles devoirs se pussent différer. (1634-57)
+
+ [1587] _Var._ Pourvu qu'en mes défauts j'aye tant de bonheur
+ Que vous me réputiez digne d'un tel honneur,
+ Et que sa passion en ce choix vous contente. (1634-57)
+
+ [1588] _Var._ Tant la raison s'oppose à ma crédulité. (1634)
+
+ [1589] _Var._ Mon esprit tout confus fait doute si je veille. (1634)
+
+ [1590] _Var._ Souffrez qu'en ce bonheur mon aise m'enhardisse.
+ (1634-64)
+
+ [1591] _Var._ Celle qui de tout temps a possédé mon âme,
+ Une soeur qui, reçue en mon lit pour moitié[1591-a],
+ D'un lien plus étroit serre notre amitié. (1634-57)
+
+ [1591-a] Une soeur qui, reçue à mon lit pour moitié. (1654 et 57)
+
+ [1592] _Var._ Ce colère Alcidon tient en gage ma foi.
+ CÉLIDAN, _à Philiste_.
+ Voilà de ta parole un manque trop visible.
+ PHILISTE, _à Célidan_.
+ Je t'ai bien tout promis ce qui m'étoit possible,
+ Mais une autre promesse ôte de mon pouvoir
+ Ce qu'aux plaisirs reçus je me sais trop devoir. (1634-57)
+
+ [1593] _Var._ Disputer maintenant contre vous ce qu'il aime. (1634-57)
+ _Var._ Contre votre faveur disputer ce qu'il aime. (1660)
+
+ [1594] _Var._ Le désordre qu'on lit en mon âme étourdie
+ Vient moins de votre aspect que de sa perfidie. (1634-57)
+
+ [1595] _Je forcène_, c'est-à-dire j'enrage.
+
+ [1596] _Var._ [Ce traître assure ainsi ma perte et son amour.]
+ O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage!
+ Qui venez à l'envi déchirer mon courage,
+ Au lieu de vous combattre, unissez vos efforts
+ Afin de désunir mon âme de mon corps.
+ Je tiens les plus cruels pour les plus favorables.
+ Mais pourquoi vous prier de m'être secourables?
+ Je mourrai bien sans vous: dans cette trahison,
+ Mon coeur n'a, par les yeux, que trop pris de poison.
+ Perfide, à mes dépens tu soûles donc ta braise[1596-a],
+ Et mon honneur perdu contribue à ton aise?
+ CÉLIDAN, _à Alcidon_.
+ Traître, jusques ici j'ai caché tes défauts,
+ Et pour remercîment tu m'en donnes de faux?
+ [Cesse de m'outrager, ou le respect des dames.] (1634-57)
+
+ [1596-a] Ce vers et le suivant ne se trouvent sous cette forme que
+ dans l'édition de 1634; dans celles de 1644-57, ils sont
+ semblables aux vers 1915 et 1916 de notre texte.
+
+ [1597] _Var._ Il faut lever le masque, il faut te confesser
+ Qu'une toute autre ardeur occupoit mon penser. (1634-57)
+
+ [1598] On lit _foible_ dans l'édition de 1682, mais c'est une faute
+ typographique qui mérite à peine d'être relevée.
+
+ [1599] _Var._ Vois par là comme j'aime, et perds le souvenir
+ Qu'un traître contre toi tu m'as vu maintenir.
+ Bien que ma flamme, au point d'avoir sa récompense,
+ De me venger de lui pour l'heure me dispense,
+ Il jouira fort peu de cette vanité
+ D'avoir su m'offenser avec impunité.
+ [Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère.] (1634-57)
+
+ [1600] _Var._ Paravant cette offense, avoit voulu choisir. (1634-57)
+
+ [1601] _Var._ Mais hélas! mon souci, je n'ose avoir pensé
+ Que sans avoir servi je sois récompensé.
+ DORIS, _à Célidan_.
+ Ici votre mérite est joint à leur puissance,
+ Et la raison s'accorde à mon obéissance.
+ En secondant vos feux, je fais par jugement
+ Ce qu'ailleurs je ferois par leur commandement.
+ CÉL. A ces mots enchanteurs mon martyre s'apaise,
+ Et je ne conçois rien de pareil à mon aise[1601-a],
+ Pourvu que ce propos soit suivi d'un baiser.
+ CHRYSANTE, _à Doris_. Ma fille, ton devoir ne le peut refuser.
+ PHILISTE, _à Clarice_.
+ Leur exemple, mon coeur, t'oblige à la pareille.
+ CLARICE, _à Philiste_.
+ Mais je n'ai point de mère ici qui me conseille.
+ Tu prends toujours d'avance.
+ CHRYS. Oh! que sur mes vieux ans[1601-b]
+ Le pitoyable ciel me fait de doux présents! (1634-57)
+
+ [1601-a] Et je n'en conçois rien de pareil à mon aise. (1654 et 57)
+
+ [1601-b] Ces cinq vers depuis: «Pourvu que......» ne sont que dans
+ l'édition de 1634. Après _mon aise_, celles de 1644-57 portent:
+
+ [Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans]
+ Le pitoyable ciel me fait de doux présents!
+
+ [1602] _Var._ Ainsi me donne-t-il, pour comble de mes voeux,
+ Bientôt des deux côtés quelques petits neveux[1602-a],
+ Rendant par les doux fruits de ce double hyménée
+ Ma débile vieillesse à jamais fortunée! (1634-57)
+
+ [1602-a] Bientôt de deux côtés quelques petits neveux. (1657)
+
+ [1603] _Var._ Afin qu'à ces plaisirs ensemble on se prépare. (1634-57)
+
+ [1604] _Var._ Vous quitter paravant ce bienheureux moment. (1634-57)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+ AVERTISSEMENT I
+
+ Notice biographique sur Corneille XVII
+
+ Avertissements placés par Corneille en tête des divers
+ recueils de ses pièces 1
+
+ Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique 13
+
+ Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le
+ vraisemblable ou le nécessaire 52
+
+ Discours des trois unités, d'action, de jour et de lieu 98
+
+
+ MÉLITE, comédie 123
+
+ Notice 125
+
+ A Monsieur de Liancour 134
+
+ Au lecteur 135
+
+ Argument 136
+
+ Examen 137
+
+ MÉLITE 143
+
+ Complément des variantes 251
+
+
+ CLITANDRE, tragédie 255
+
+ Notice 257
+
+ A Monseigneur le duc de Longueville 259
+
+ Préface 261
+
+ Argument 264
+
+ Examen 270
+
+ CLITANDRE 275
+
+ Complément des variantes 365
+
+
+ LA VEUVE, comédie 371
+
+ Notice 373
+
+ A Madame de la Maisonfort 375
+
+ Au lecteur 376
+
+ Hommages adressés à Corneille, au sujet de _la Veuve_, par
+ divers poëtes contemporains 379
+
+ Argument 393
+
+ Examen 394
+
+ LA VEUVE 399
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
+
+Rue de Fleurus, 9
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Oeuvres de P. Corneille, by Pierre Corneille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE P. CORNEILLE ***
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+Produced by Carlo Traverso, Hélène de Mink and the Online
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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