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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +NAPOLÉON +ET +ALEXANDRE Ier + + + +TOME SECOND + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en décembre 1892. + + + +DU MÊME AUTEUR: + +Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. I. +_De Titsit à Erfurt_. 3e _édition_. Un volume in-8° avec portraits. Prix +8 fr. + +Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e _édition_. Un volume in-8°. Prix 8 +fr. (_Couronné par l'Académie française, prix Bordin_.) + +Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis +de Villeneuve_ (1728-1741). Un volume in-8°. Prix 8 fr. + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANClÈRE, 8. + + + + +NAPOLÉON +ET +ALEXANDRE Ier + + +L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE + + +II + +1809.--LE SECOND MARIAGE DE NAPOLÉON +DÉCLIN DE L'ALLIANCE + +PAR + +ALBERT VANDAL + +_Troisième Édition_ + +[Illustration:] + + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON +E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS +RUE GARANCIÈRE, 10 + +1894 + + + + +NAPOLÉON +ET +ALEXANDRE Ier + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE LENDEMAIN D'ERFURT + + +Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir +d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre +l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons +qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles +victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question +polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est à ses yeux +la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets +ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à +s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de +l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion +réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante +sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour +Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à +Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats +incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon +s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main +de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre +pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de +Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de +Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse; +protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de +la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par +Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le +Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de +la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le +concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste +dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative +à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre +encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner. + + + +I + +A Tilsit, Alexandre Ier avait dit à Napoléon: «Je serai votre second +contre l'Angleterre.» A Erfurt, il lui avait renouvelé ce serment, en +termes solennels, par traité, et les deux empereurs s'étaient promis de +vaincre ensemble celle qu'ils avaient désignée «comme leur ennemie +commune et l'ennemie du continent[1]». Ils offriraient d'abord la paix à +l'Angleterre, la sommeraient de reconnaître la part que l'un et l'autre +s'étaient faite dans l'Europe transfigurée. Si l'adversaire refusait, +ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes +leurs forces jusqu'à ce qu'elle eût procuré la paix dont ils avaient à +l'avance arrêté les bases. Toutefois, ayant posé ce principe, ils +n'avaient réussi qu'imparfaitement à en déduire l'application sous forme +d'engagements précis et de règles communes; en réalité, si leurs +volontés tendaient encore au même but, elles ne s'accordaient plus sur +les moyens de l'obtenir, et bien différente était la conception que l'un +et l'autre se faisaient de l'avenir. Napoléon ne voyait que la guerre +pour conquérir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la +consécration de ses conquêtes; Alexandre espérait que la paix viendrait +à lui, sans qu'il eût à la forcer par des opérations compromettantes. +Napoléon se traçait un plan tout d'action, comportant des mouvements +précipités, multiples, à exécuter successivement dans toutes les parties +de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goûter dès à présent +en repos les avantages acquis, d'assister aux événements plutôt que d'y +participer, et, en face de l'Europe où partout les haines restaient +ardentes et les passions inapaisées, se plaisait au rêve d'une politique +contemplative. + +[Note 1: Préambule du traité d'Erfurt, DE CLERCQ, _Traités de la +France_, II, 284.] + +Après l'entrevue du Niémen, assuré momentanément de l'alliance russe, +qui interrompait le cours des coalitions, Napoléon avait cru pouvoir se +retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et +l'accabler d'événements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance, +emporté par son imagination, perdant le sentiment du réel et du +possible, il avait voulu étreindre et soulever l'Europe, enrôler partout +les forces vives des nations, accaparer toutes les armées, toutes les +flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les +points du globe où cette puissance pouvait être abordée et saisie. Dans +cet élan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqué: une +fausse manœuvre avait fait échouer toutes ses combinaisons et en avait +démontré l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une +action à sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage +d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait +commencé contre les usurpations de la force la revanche du droit et de +la justice. En Espagne, la dynastie s'était livrée; la nation, violentée +dans son indépendance sans être maintenue par des masses suffisantes, +s'était levée contre le conquérant: elle avait détruit l'une de ses +armées, rejeté les autres au pied des Pyrénées, ouvert la Péninsule aux +Anglais, reporté sur terre, à nos côtés, la guerre que Napoléon s'était +flatté d'étendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui +fallait avant tout se relever de cet échec qui avait porté à son +prestige un coup désastreux et qui était apparu à tous ses ennemis comme +un signal de délivrance. Plus l'atteinte avait été sensible, plus il +importait que le châtiment fût exemplaire et prompt. Napoléon ira donc +tout d'abord en Espagne et y ramènera les Français: il veut de sa +personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa +fortune, qui a créé derrière lui un ardent foyer de haine et de révolte, +une résistance populaire, acharnée, fanatique, et qui s'est faite la +Vendée de l'Europe. + +Cette guerre en avait engendré une autre, puisque la maison d'Autriche, +après avoir tremblé pour elle-même au premier bruit de l'attentat de +Bayonne et précipitamment reconstitué ses forces, cédait maintenant à la +tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la résolution +de se faire elle-même l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de +1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connaître cette décision, Napoléon +la pressentait; il prévoyait le cas où, après une courte expédition en +Espagne, il aurait à se retourner contre l'Autriche et à se mesurer avec +un deuxième adversaire. + +Il avait créé lui-même cette situation, ayant fourni à l'Autriche, par +les événements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour +attaquer. Néanmoins, si responsable qu'il fût de la guerre nouvelle qui +grondait en Allemagne, il souhaitait passionnément de l'éviter. Non +qu'il craignît les généraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne +s'étaient-ils point connus et mesurés à Marengo, à Ulm, à Austerlitz? +Cent combats, cent victoires, avaient attesté la supériorité de ses +armes, et si l'Autriche disposait momentanément d'effectifs plus +nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-même, en son +aptitude à découvrir et à créer des ressources, pour redouter +sérieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les +difficultés et les périls de tout ordre où le jetterait une campagne de +plus en Europe, même couronnée d'un éclatant succès. À l'intérieur, elle +achèverait de lui aliéner l'opinion, unanime à blâmer son entreprise +d'Espagne; elle augmenterait le sourd mécontentement qui de toutes parts +couvait contre lui; elle prouverait définitivement aux Français que son +règne était la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si +l'Autriche s'affirmait irréconciliable en descendant pour la quatrième +fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible +hostilité, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer +peut-être, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant +nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et +de raison, Napoléon comprenait le danger de bouleverser davantage +l'ancien édifice européen, de briser l'imposante monarchie qui en avait +été longtemps la clef de voûte. Cette destruction apparaîtrait comme un +défi de plus aux royautés légitimes; elle ajouterait à l'inquiétude, à +l'exaspération générales; en particulier, elle risquerait de nous +brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait nécessaire +de faire appel à toutes les activités disponibles, d'ameuter toutes les +ambitions. Les Polonais du duché de Varsovie seraient les premiers à +nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la +réunion à leur État des provinces que l'Autriche avait naguère ravies à +leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette +quasi-restauration réveillerait les alarmes du troisième copartageant, +soulèverait entre la France et la Russie une question mortelle à +l'entente. Napoléon voulait donc s'épargner la nécessité de vaincre +l'Autriche, parce qu'il se sentait exposé à ne remporter sur elle que de +funestes triomphes et qu'il appréhendait, non les chances, mais les +suites de la lutte. + +Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait à la +guerre que devant la certitude d'être écrasée; il désirait lui en +imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'éclat, de +sévérité et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la +Russie. À ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement à +une crise européenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'était pas à +présumer que l'Autriche, si animée, si haineuse qu'elle fût, pût +s'exposer de gaieté de cœur, sans avoir été provoquée ni directement +menacée, à périr broyée entre la France et la Russie. De sa part, une +prise d'armes contre Napoléon isolé ne serait qu'une dangereuse +témérité; une rupture avec la France assistée de la Russie serait un +acte de démence impossible à supposer. Si donc, pensait Napoléon, la +cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas à +la fermeté d'Alexandre dans le système français, c'est qu'elle escompte +tout au moins la neutralité de ce monarque. L'attitude d'Alexandre à +Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette sécurité. Au fond du +cœur, Napoléon ne pardonnait pas à son allié de s'être aveuglé alors sur +des intentions déjà suspectes, de s'être obstinément refusé, en nous +promettant par traité secret son assistance contre toute agression, à +prendre dès à présent vis-à-vis de l'adversaire le ton de la rigueur et +de la menace[2]. Sans savoir que Talleyrand avait livré à l'Autriche le +secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et précipité +ainsi les résolutions guerrières, il ne se dissimulait pas que +l'entrevue avait mal rempli son objet et laissé subsister le danger. +Néanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les préparatifs +hostiles continuaient, se rendrait enfin à l'évidence, consentirait à +accentuer son langage, «à montrer les dents[3]», exercerait à Vienne une +pression assez forte pour imposer un désarmement. En quittant à Erfurt +le général de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait +laissé pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment +ouverts sur l'Autriche, de lui dénoncer tout acte inquiétant, tout +mouvement plus prononcé, de l'amener à y répondre par des réunions de +troupes sur la frontière de Galicie, par des concentrations effectuées à +grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop répéter que l'empereur +Napoléon, en s'éloignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est +confié en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne +et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut +qu'elle soit non seulement réelle, mais apparente, qu'elle s'affirme et +s'atteste par des démonstrations extérieures. À l'aide de ces +raisonnements et de ces instances, Napoléon espérait réparer sa +demi-défaite d'Erfurt, reprendre en sous-œuvre le projet avorté et +enchaîner l'Autriche par le bras de la Russie. + +[Note 2: Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.] + +[Note 3: _Documents inédits_.] + +En même temps, il se flattait d'être à lui-même sa ressource: pour +immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il +comptait sur le spectacle d'activité et d'irrésistible énergie qu'il +donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur François, chez +tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre +nous, c'était une opinion répandue que la guerre d'Espagne absorberait +longtemps notre attention et nos forces, que de longues années n'en +verraient pas la fin. Que cette guerre présumée interminable s'achève en +trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balayée, les Anglais +jetés à la mer, le roi Joseph remis sur son trône et le pays plié à nos +volontés, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve +en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche +ne tiendront pas devant cette réapparition. On la verra s'humilier, +rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et +d'accepter des garanties. Si Napoléon veut frapper vite et fort en +Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de +ses victoires un contre-coup accablant au delà du Rhin, et il espère que +la soumission de la Péninsule assurera indirectement la tranquillité de +l'Allemagne. + +L'Espagne domptée, l'Autriche comprimée, Napoléon se trouvera dans la +position où il avait espéré se placer au commencement de 1808; il +disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prospérité +et de puissance, il pourra enfin négocier utilement la reddition de sa +rivale. S'il s'est prêté aux tentatives de paix immédiate concertées à +Erfurt, il ne croit guère à leur succès tant que la révolte espagnole et +le soulèvement de l'Autriche, en laissant à nos ennemis des alliés et +des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il +entend cependant ne pas rompre les pourparlers dès qu'il en aura +constaté l'inutilité présente; il les fera durer, trainer, afin de +retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succès militaires et +diplomatiques auront remontré à l'Angleterre la nécessité de céder. Si +elle s'obstine malgré tout à la lutte, alors le moment sera venu de +recourir à ces entreprises écrasantes et gigantesques que Napoléon a +ajournées plutôt qu'exclues et qui demeurent invariablement à +l'arrière-plan de sa pensée. Pour les exécuter, il se réserve dès à +présent quelques moyens, susceptibles de se développer par la suite. Il +ne porte pas au delà des Pyrénées toutes les forces qu'il a retirées +d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut +reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques +cette menace permanente. D'autres corps sont dirigés vers les côtes de +Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y +prêtent, à inquiéter les ennemis dans la Méditerranée, à prendre contre +eux des postes, des bases d'offensive, à tenter de hardis coups de main, +jusqu'au jour où d'autres armées, rendues disponibles par la cessation +des guerres en Europe, mises à bord de nos escadres reconstituées, iront +atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa +puissance, aux colonies, dans l'Amérique, dans l'Orient surtout et dans +la vallée du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre, +Napoléon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis; +l'enivrant d'espérances, le fascinant de son génie, l'enveloppant de sa +ruse, il se subordonnera plus étroitement cet allié, l'entraînera à sa +suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au delà +des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conçoit +d'autres, qu'il gradue suivant les nécessités de la lutte et qu'il étage +dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en +armes, le spectacle de l'Allemagne pacifiée, le blocus continental +aggravé, les ports européens plus strictement fermés, auront sans doute +raison de leur constance: si les Anglais résistent à tant +d'avertissements et d'atteintes, il restera à l'Empereur, pour achever +leur désastre, à déchaîner contre eux sur la Méditerranée et l'Orient +une tempête d'événements. + + * * * * * + +C'était à tort toutefois qu'après avoir acheté la connivence passive +d'Alexandre, Napoléon fondait encore quelque espoir sur son concours, et +les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne répondaient guère à +cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme à son action que la paix +avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapprochées +et étroitement marquées. Désormais, il était inébranlablement résolu à +se confiner dans le cercle des intérêts individuels et particuliers de +la Russie, à ne s'en plus écarter; il se bornerait à terminer les deux +guerres qui lui étaient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt +avait à l'avance prévu et spécifié les résultats, à arracher la Finlande +aux Suédois et aux Turcs les Principautés. Encore eût-il préféré devoir +ces conquêtes à la résignation des vaincus plutôt qu'à des efforts +renouvelés, s'épargner la nécessité de combattre à nouveau et de verser +le sang. En Finlande, une trêve avait été conclue, mais l'inflexibilité +du roi Gustave IV, poussée jusqu'à la déraison, ne permettait point +d'espérer qu'il consentît au sacrifice d'une province avant d'avoir +épuisé ses dernières ressources. De ce côté, Alexandre prévoyait que ses +armes auraient à porter des coups sensibles et peut-être accablants. En +Orient, il s'était engagé vis-à-vis de Napoléon à ne reprendre les +hostilités qu'après trois mois; il emploierait ce temps à négocier avec +les Turcs, à réunir un congrès, à tenter un essai de pacification sur la +base de la cession des Principautés. Si la Porte se refusait à cet +abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses +forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour +menacer la frontière autrichienne et faire au profit de Napoléon la +police de l'Allemagne. En général, dans les questions où les termes et +l'esprit des traités réclamaient sa coopération, il s'acquitterait en +procédés courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un +inépuisable contingent de paroles aimables, de déclarations tendres, de +professions enthousiastes, mais en tout accorderait à Napoléon l'amitié +du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les +Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne +participerait plus autrement à une lutte où il ne se reconnaissait qu'un +intérêt secondaire. Quant à reprendre les vastes projets dont on s'était +entretenu l'an passé, à remettre en question le démembrement de la +Turquie, il s'était fait une règle de demeurer sourd à toute suggestion +de ce genre[4]. À jamais, il avait détaché son esprit de ces conceptions +tentatrices et décevantes, et définitivement il avait laissé retomber le +voile sur les perspectives qui l'avaient un instant ébloui. Au dehors, +il s'interdisait désormais d'avoir de l'imagination. + +[Note 4: Rapport n° 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809. +Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +Pour lui, le roman de l'alliance était fini; dans cet accord, il ne +voyait plus qu'une opération où il entendait soigneusement limiter ses +risques et réaliser des bénéfices prévus et évalués à l'avance; ces +résultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute +entreprise extérieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans +ses frontières mieux tracées et largement étendues. + +Son ambition se tournait vers l'intérieur, et c'était là maintenant +qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate +s'était proposé de marquer son règne par des innovations bienfaisantes, +d'initier plus complètement son peuple à la civilisation européenne, de +relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et où +Pierre le Grand n'avait créé qu'une puissance, de faire une nation. Ce +projet généreux avait enchanté sa jeunesse; plus tard, dans les années +qui avaient suivi son avènement, il s'était composé un ministère secret, +un conseil intime avec lequel il aimait à s'entretenir et à raisonner de +la réforme; mais son ardeur spéculative n'avait abouti alors qu'à de +rares et incomplètes mesures; c'était surtout pour lui le délassement +d'autres travaux, un moyen de se reposer de la réalité dans le rêve. Il +avait le cœur d'un réformateur, il n'en avait point le caractère: +toujours, devant l'immensité et les difficultés de la tâche, ses +résolutions avaient faibli; il lui avait manqué l'énergie nécessaire +pour se mettre à l'œuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant +qu'un homme lui était apparu dans lequel il avait reconnu ses propres +aspirations, mieux définies, plus précises, plus susceptibles de se +traduire sous une forme concrète et tangible. À mesure qu'il connaissait +davantage Spéranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce +ministre sorti du peuple, étranger à tout esprit de caste, pourrait le +compléter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur, +Spéranski avait de plus la faculté et le besoin d'agir, la vaillance +allègre qu'il faut pour s'attaquer aux préjugés, pour guerroyer contre +les abus, la persévérance dans l'effort et la volonté d'aboutir. Appuyé +sur lui, Alexandre espérait réaliser l'œuvre à laquelle il mettait sa +gloire. Dans les années qui vont suivre, il ne cessera d'élever +Spéranski; sous le titre de secrétaire du conseil d'empire, il en fera +une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative +et de proposition. Désormais, une étroite intimité de pensée, une +parfaite unité de vues, une collaboration de tous les instants +s'établissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de +Spéranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conçoit ou exécute. + +Spéranski n'avait qu'en politique intérieure le goût des expériences +hardies et risquées; il poussait son maître à s'absorber dans les soins +de l'administration et pensait que la Russie devait se régénérer +elle-même avant de s'épandre au dehors. Il appréciait pourtant et +voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un +instrument de conquête qu'un moyen d'éducation. Par elle, il espérait +nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre +lui-même en mesure d'étudier nos lois, nos institutions, ceux qui en +avaient été les auteurs, la nation enfin qui avait soulevé le monde par +ses idées avant de le bouleverser par ses armes. À Erfurt, il s'était +montré attentif, curieux, interrogateur: il eût voulu tout connaître de +la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait +de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la méthode de Bonaparte. +Alexandre lui-même, moins ami de l'Empereur que par le passé, décidé à +se raidir contre les exigences et les séductions de sa politique, +restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et +l'ordre intérieur des États. Il demeurait sous l'impression des instants +passés à Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples +donnés, des enseignements que Napoléon lui avait dispensés avec une +verve prodigue, le recherchait et l'obsédait; il subissait encore +l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pensée. De là, chez le +Tsar et son ministre, une propension invincible à se chercher en France +des sujets d'étude et d'imitation; de là l'empreinte que portent leurs +créations diverses, leur sénat, leur conseil d'empire, leurs +institutions judiciaires, administratives, financières, scolaires, +toutes d'origine napoléonienne, inspirées de l'esprit latin et +brusquement implantées sur un sol mal préparé à les recevoir. À mesure +qu'Alexandre s'éloigne moralement du conquérant, il s'attache à étudier +de plus près en Napoléon le législateur, le constructeur d'État: il +cherche à lui emprunter ses secrets, ses procédés, et, pour transformer +la Russie, se met à l'école du glorieux despote qui a refait la France. + +Tout entier à cette œuvre de réorganisation et de progrès, Alexandre +n'avait qu'une crainte, c'était que les affaires de l'Europe, dont il +entendait autant que possible se départir, vinssent le réclamer et le +reprendre. Il n'échapperait pas à cette diversion si la guerre, confinée +aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du +continent, entre la France et l'Autriche. Aussi désirait-il prolonger la +paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la +tranquillité présente et de la sécurité à venir de la Russie. Non qu'il +tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe: il le haïssait +en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier +n'aboutirait qu'à l'aggraver, à faire peser plus durement sur tous la +loi du vainqueur. Puis, l'entrée en campagne de l'Autriche le mettrait +dans le cas de tenir les engagements défensifs qu'il avait contractés +avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du +Danube. Il lui faudrait se soustraire à une obligation positive ou +participer à de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa +conscience. Son vœu sincère était donc que l'Autriche s'apaisât. +Seulement, persistant à s'abuser sur le caractère des armements exécutés +dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement +d'une nation qui se croit menacée et se met instinctivement en défense. +Il restait convaincu qu'à la brusquer et à la malmener il ne gagnerait +rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant disposé à la +guerre, il s'épargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux +Autrichiens, à Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de +cordialité, il répugnait à changer de ton vis-à-vis d'eux et se +persuadait toujours qu'il les déterminerait à désarmer, à abjurer toute +pensée d'offensive, en leur répétant qu'il ne permettrait à personne de +les attaquer. + +Si la cour de Vienne continuait, malgré ces paroles réconfortantes, à +provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en +médiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses +intérêts et le soin de sa dignité au monarque qui l'aurait toujours +ménagée, à celui qui aimait à se poser en arbitre chevaleresque des +différends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins +d'être le souverain d'un puissant État que le premier gentilhomme +d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours à la menace qu'à la +dernière extrémité; il craignait, s'il se prêtait trop tôt et trop +docilement aux désirs de l'Empereur, de l'encourager lui-même à +assaillir l'Autriche; il croyait devoir protéger cette puissance contre +elle-même, contre ses propres emportements, mais surtout contre une +ambition toujours en quête de proies nouvelles. Il agirait de même +envers la Prusse. Sans armée, sans argent, sans frontières, cet État +semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur même de +sa situation, jointe à l'irritation des esprits en Allemagne, laissait +parfois craindre de sa part quelque tentative désespérée. Alexandre ne +pousserait pas plus à la rébellion la Prusse que l'Autriche; il lui +recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des +douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolérerait jamais son +écrasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne +Europe; il s'assurerait des droits à la gratitude des deux puissances +qu'il aurait peut-être à requérir un jour, si des conjonctures plus +propices, impossibles à prévoir actuellement, lui fournissaient +l'occasion de rétablir sur le continent l'équilibre des forces et la +prédominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'allié de +Napoléon, sans renoncer à se faire le consolateur de ses ennemis. + +Dès son départ d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se révèlent et +s'accusent. Ramenant à sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse à +toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dépasser l'ambassadeur +et aller jusqu'au maître. Il semble se retourner vers l'allié dont il +vient de se séparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et +d'amitié. Cependant, traversant Kœnigsberg, il y passe deux jours auprès +du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie, +dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus +loin, il a un souvenir pour le ministre français qui à Erfurt l'a averti +de se défier, qui a pris secrètement son parti et approuvé ses +résistances: il paye à Talleyrand le prix de cette défection. S'arrêtant +à Mittau, il y fait décider le mariage de la princesse Sophie-Dorothée +de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de +Bénévent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lèvres, accompagné +d'épithètes louangeuses: «On révère votre bon esprit, écrit Caulaincourt +à Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander +souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intérêt la famille +qu'il vous a donnée[5].» Après avoir acquitté une dette de +reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre +remonte dans le Nord à pas comptés, prend son temps pour revenir dans sa +capitale et remettre la main aux affaires de l'État, tandis que +Napoléon, revenu d'Erfurt à Paris d'un trait, ne rentre dans son empire +que pour le traverser et voler en Espagne. + +[Note 5: Archives des affaires étrangères, Russie, 150. Caulaincourt +se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il +ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et +d'Autriche.] + + + +II + +En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laissé son ministre des +affaires étrangères, le comte Roumiantsof, l'homme d'État qui, après +Spéranski, avait le plus de part à sa confiance et approchait le plus +près de sa pensée. Roumiantsof devait s'établir à Paris pour quelque +temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations +extérieures M. de Champagny, la négociation de paix à laquelle avait été +invitée l'Angleterre. Il précédait le nouvel ambassadeur de Russie, le +prince Kourakine, désigné pour remplacer le comte Tolstoï, rendu à sa +vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof représenterait +le Tsar à Paris, sans discontinuer ses fonctions ministérielles. + +En lui, Napoléon voyait moins un intermédiaire avec les Anglais qu'un +trait d'union avec la Russie. S'il réussissait à séduire Roumiantsof et +à le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier +l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en œuvre pour charmer le +ministre voyageur, que le séjour de Paris lui soit rendu fertile en +agréments, fécond en satisfactions, que tous ses goûts y soient caressés +et flattés. Roumiantsof est épris d'art et de littérature, c'est un +érudit et un curieux; il faut que nos musées, nos collections, nos +établissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon +de lui en détailler les beautés, de lui en expliquer l'organisation; +tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera généreusement offert. Il a +la passion des livres: on lui composera une bibliothèque d'ouvrages +rares. L'Empereur veut qu'il se plaise à Paris, qu'il y prenne ses +habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe, +le confie à ses ministres, le recommande à leur sollicitude, puis, après +un rapide coup d'œil sur l'intérieur de l'Empire, va prendre au delà des +Pyrénées le commandement de ses armées et les mettre en action. + +En Espagne, il est vainqueur partout où il rencontre l'ennemi et peut +l'aborder; ses étapes se comptent par des batailles gagnées. Contre les +cent mille hommes de troupes réglées que lui oppose l'insurrection, il +refait en grand la manœuvre d'Austerlitz; après avoir laissé les ennemis +s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant, +il pousse contre leur centre, l'enfonce à Burgos, se rabat sur leur +gauche, qu'il fait sabrer à Tudela par le maréchal Lannes, tandis que +Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu +après, la charge de Somo-Sierra dégage la route de Madrid. Le 4 +décembre, l'Empereur est maître de cette capitale, dédaigne d'y entrer +et se borne à y rétablir l'autorité de son frère. La guerre eût été +finie, si nous n'avions eu affaire qu'à un gouvernement, si le peuple ne +fût resté debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte. +Les armées régulières de l'Espagne ont été battues et pulvérisées: +d'autres armées naissent de cette poussière, et la résistance se +perpétue en se disséminant. Au moins Napoléon espère-t-il employer le +temps qui lui reste à passer dans la Péninsule en frappant un grand coup +sur l'armée anglaise, sortie du Portugal et aventurée en Castille; par +un ensemble d'opérations concentriques, il se dispose à l'envelopper et +à la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui +ménage plus l'occasion de succès décisifs et surtout ne lui permet plus +d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrière, l'armée du +général Moore échappe au filet et se dérobe à un désastre. Napoléon se +jette aussitôt sur ses traces, la serre de près dans les montagnes de la +Galice, lui prend ses traînards, ses bagages, ses magasins, la pousse +furieusement vers la côte, où il espère l'anéantir avant que des +vaisseaux anglais en aient recueilli les débris. Cependant, peut-il +s'égarer longtemps dans cette extrémité lointaine de la Péninsule, privé +de communications régulières avec la France, absent en quelque sorte de +l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent à +travers mille périls; à la lueur d'un feu de bivouac, il lit les +dépêches qui lui sont présentées, et aussitôt une vive préoccupation se +peint sur ses traits[6]. D'importantes nouvelles le rappellent en +arrière: sur divers points de l'Europe, les événements ont marché; +l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin réclament +son attention et peuvent lui commander d'immédiates résolutions. On le +voit alors s'arracher à la poursuite des Anglais, laisser à Soult le +soin d'achever leur déroute, rétrograder sur Benavente, puis sur +Valladolid: dans cette ville, où il «peut recevoir les estafettes de +Paris en cinq jours[7]», il s'arrête, s'établit et, tournant le dos à +l'Espagne, fait front à l'Europe. + +[Note 6: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 27.] + +[Note 7: _Corresp._, 14684.] + +Les nouvelles qu'il avait reçues en route, celles qui lui parvinrent à +Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient à l'ouverture +des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et +son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurgée fût admise au débat, +par l'organe de ses juntes, et traitée en puissance reconnue[8]. En même +temps, l'Autriche semblait de plus en plus disposée à se déclarer pour +eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes +parts. + +[Note 8: _Id._, 14643.] + +C'est d'abord notre ambassadeur à Vienne, le général Andréossy, qui +signale un mauvais vouloir persistant et des apprêts de guerre. Tandis +que le cabinet se dérobe toujours à la reconnaissance du roi Joseph et +refuse de fournir ce gage, les réserves et les milices, soi-disant +convoquées pour une période d'exercices et de manœuvres, sont retenues +sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilisées. +Andréossy ne se prononce pas encore sur le caractère offensif de ces +mesures, mais il constate dans la société une recrudescence de passions +hostiles et surprend partout l'écho de colères qui s'enhardissent. Les +salons lui déclarent la guerre; ils l'ont toujours traité en suspect; +ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'évitent; quant à +l'Empereur, il ne lui adresse que de brèves et sèches paroles, toujours +les mêmes, auxquelles l'ambassadeur répond sur le même ton: «Sa Majesté, +écrit Andréossy à la date du 13 décembre, m'a demandé, suivant son +usage: _Que fait votre maître?_--Réponse: _Je n'en ai de nouvelles que +par les feuilles publiques, mais je le crois à cheval_. La conversation +ne s'est pas engagée plus avant[9].» + +[Note 9: Andréossy à Champagny. Cette dépêche, comme tous les autres +extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce +chapitre et le suivant, est tirée des archives des affaires étrangères, +Vienne, 381 et 382.] + +La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer à Paris son +ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l'été. Comme +toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie +les protestations pacifiques; mais dès qu'on le presse un peu, dès qu'on +cherche à obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se +trahit. Pour le pénétrer, M. de Champagny lui a demandé s'il apportait +la reconnaissance des nouveaux rois: «silence de M. de Metternich. Il a +cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe +maintenant entre les deux gouvernements, et, après un petit moment de +préparation, il a commencé, avec l'air le plus embarrassé du monde, une +phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la +finir davantage, une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, et +après une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arrivé à me +dire: _Mais... mais... le général Andréossy a déclaré cette forme +inadmissible_. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard +de la reconnaissance... Je dois dire à Votre Majesté que je n'ai jamais +vu à M. de Metternich, qui a ordinairement un ton aisé et positif, tant +d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi +entortillé[10].» + +[Note 10: Champagny à l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives +nationales, AF, IV, 1675.] + +De cet entretien, le secrétaire d'État français emporte la conviction +que la cour de Vienne n'attend «que le moment d'oser». Attendra-t-elle +ce moment, «comme les peureux», jusqu'à ce qu'il soit passé? C'est +l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un défaut d'énergie chez +l'adversaire est démentie par d'autres rapports. Des observateurs placés +sur les flancs de l'Autriche, nos agents à Trieste, en Bavière, en Saxe, +signalent dans les provinces frontières des armements fiévreux, +précipités, des préparatifs d'entrée en campagne. Déjà, dans toutes les +parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lève le masque, fait cause +commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues démontre +que la maison d'Autriche, passée à la solde de nos ennemis, va exécuter +en leur faveur une nouvelle diversion. + +Pour faire face à un assaut plus probable, à un danger plus imminent, +l'Empereur ordonne de Valladolid des levées et quelques mouvements. Il +renforce les corps laissés en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube, +envoie à Eugène un plan pour la défense de l'Italie; il invite les +princes de la Confédération rhénane à compléter leurs contingents, sans +les rassembler encore; il prépare enfin, annonce son retour à Paris, et +fait remonter vers les Pyrénées quelques détachements de sa garde[11]. + +[Note 11: _Corresp._, janvier 1809.] + +Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu'à titre de précautions: +elles seront révoquées si l'Autriche se calme, et même l'Empereur ne se +résout pas dès à présent à faire refluer vers le Nord toutes les troupes +qu'il a destinées à la soumission définitive de l'Espagne et à des +entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernières surtout +qui restent son espoir secret et sa pensée de prédilection. À demi +tourné vers l'Autriche, il ne détache pas tout à fait son regard des +contrées où l'Angleterre lui donne prise et s'offre à découvert: son +attention reste partagée entre la ligne du Rhin et des Alpes, où il lui +faut se mettre en défense, l'Espagne, où il presse le siège de Saragosse +et organise une expédition contre l'Andalousie, la Méditerranée enfin et +l'Orient, où le ramènent d'audacieuses velléités d'offensive. L'Orient +le sollicite à nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-même à une +intervention. Les courriers qui ont annoncé les dispositions menaçantes +de l'Autriche ont en même temps donné l'avis d'une révolution de plus à +Constantinople. Le vizir Baïractar, qui durant quelques mois a montré et +incarné l'autorité aux yeux des Ottomans, vient de périr dans une +sédition, sous les débris de son palais en flammes; plus que jamais, la +soldatesque fait la loi, et ce progrès dans l'anarchie semble rapprocher +pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prévision de cet +écroulement, le moment n'est-il pas venu de réserver et d'occuper +certaines positions d'un intérêt majeur pour la lutte finale contre +l'Angleterre? En même temps que Napoléon signe l'appel aux souverains de +la Confédération, il ordonne à Toulon un rassemblement de forces +navales; il décrète qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de +soixante-quinze voiles, prête à porter «dans un point quelconque de la +Méditerranée» trente-deux mille hommes, équipés et munis pour une +expédition lointaine[12]. Ostensiblement, ces préparatifs sont dirigés +contre la Sicile, mais l'Empereur confie à son ministre de la marine +qu'il assigne à la flotte «une destination plus importante[13]: il vise +la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'Égypte, +cette Égypte qu'il a rêvé tant de fois de ressaisir, d'où il pourra +exclure les Anglais de la Méditerranée orientale, les dominer en Asie et +les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions, +il laisse entrevoir de vastes projets: «Cette escadre de la +Méditerranée, écrit-il à Decrès, m'intéresse au delà de ce que vous +pouvez penser[14].» Deux divisions retirées d'Allemagne l'année +précédente, celles de Boudet et de Molitor, seront appelées à former le +corps expéditionnaire, si elles n'ont à se reporter dans le Nord. En +attendant que la situation se dessine, Napoléon les retient près de +Lyon, d'où elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou +descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu'à la dernière extrémité, en +cas de nécessité absolue, à son duel avec l'Angleterre pour «se battre +sans raison[15]» contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une +nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se préparant à la +soutenir, il ne se résigne pas encore à ne pouvoir l'empêcher. + +[Note 12: _Corresp._, 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.] + +[Note 13: _Id._, 14665.] + +[Note 14: _Id._, 14630.] + +[Note 15: _Id._, 14864.] + +C'est qu'il n'a pas renoncé à s'aider de la Russie pour contenir et +paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance +écarte de ses prévisions l'hypothèse d'un concert effectif entre les +deux empereurs. Faux calcul évidemment, puisque Alexandre a contracté à +Erfurt des devoirs positifs et s'est obligé à nous secourir en cas +d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifesté ses +intentions, l'erreur où l'on est à Vienne s'explique, demeure plausible, +et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que +Napoléon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne. + +À cet égard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des +preuves. Andréossy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait +connaître les motifs principaux qui fondaient la confiance de +l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre à Erfurt et les +confidences traîtresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de +rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au +grand jour. Entre la société de Pétersbourg, foncièrement hostile à la +France, acharnée à ébranler l'œuvre de Tilsit, et l'aristocratie +viennoise, il y avait communauté affichée de passions, de rancunes, +d'espérances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons +semblait précéder celle des gouvernements. + +En Autriche, si le Tsar avait ses représentants, la Russie mondaine et +opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient à Vienne une place +considérable. C'étaient un certain nombre de Russes haut placés, hommes +en vue, femmes élégantes, qu'une hostilité trop prononcée à la politique +française d'Alexandre avait éloignés de Pétersbourg et qui étaient venus +apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage +d'émigrés. Ce groupe d'exilés volontaires, trait d'union entre les deux +capitales, avait pour chef le comte André Razoumowski, «le plus haut et +le plus fat des hommes[16]». Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en +1807, Razoumowski y avait été l'agent principal et le moteur des +coalitions. Après Tilsit, relevé de ses fonctions, il s'était entêté +dans les haines que son maître semblait avoir répudiées: il était resté +à Vienne, et là, grâce à une situation puissamment établie, il avait +organisé et menait avec éclat sa guerre privée contre la France. Les +salons de ses compatriotes, où il trônait et donnait le ton, s'ouvraient +exclusivement à nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de +l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu, +recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur +guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se +plaisaient à l'attiser, en promettant un revirement très prochain dans +la politique de la Russie. Suivant eux, de graves événements se +préparaient à Pétersbourg; en s'attachant à un système réprouvé par +l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'était +particulièrement exposé aux dangers qui menacent en tout temps le +pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des +mécontents était à bout; une révolution de palais était imminente; cette +crise, certains prétendaient l'avoir toujours prophétisée: ils la +montraient annoncée de longue date par des avis reçus, par des signes +caractéristiques, et rappelaient ces mots écrits par une dame de Moscou +à l'une de ses amies de Vienne, dès le début du règne: «Je viens +d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince +précédé des meurtriers de son grand-père, côtoyé par ceux de son père et +suivi des siens[17].» + +[Note 16: _Documents inédits_.] + +[Note 17: Dépêche d'Andréossy, 13 décembre 1808.] + +À entendre les plus modérés parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit +besoin de recourir aux moyens extrêmes, au «remède asiatique[18]», leur +gouvernement rentrerait de lui-même dans ses voies naturelles; +l'empereur Alexandre était dégoûté de l'alliance française; ses yeux se +dessillaient, la grâce le touchait, et le plus léger effort suffirait +pour le rattacher définitivement à la bonne cause. Différents faits +semblaient donner raison à ces pronostics. Dans les salons de Vienne, +les membres de la légation russe écoutaient sans sourciller les propos +les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Après +Erfurt, le comte Tolstoï, ancien ambassadeur à Paris, avait passé par +Vienne pour se rendre à l'armée du Danube; à Vienne, comme ses +sentiments anti-français étaient connus, il avait reçu grand accueil et +était devenu pour un temps l'homme à la mode; avec une imperturbable +assurance, il s'était alors porté garant de la bienveillance de son +gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter à l'éclat de son +rang, à ses fonctions passées, à ses attaches connues avec l'entourage +intime du Tsar, un caractère presque officiel[19]. Relevant ces divers +symptômes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagné et suivi +l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais à +prendre au sérieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain +épouvantail, une apparence prête à s'évanouir, et même la situation lui +avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre à une +explication directe. L'un des personnages les plus en vue de +l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait +d'être désigné pour aller en qualité d'ambassadeur à Pétersbourg, où +l'empereur François n'entretenait depuis quelques mois qu'un chargé +d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa +mission, et l'on comptait que son éloquence, dissipant les derniers +scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion déjà +fort avancée. + +[Note 18: Joseph DE MAISTRE, _Mémoires et Correspondance_, p. 322.] + +[Note 19: Dépêches d'Andréossy, 13 et 24 décembre 1808, 15 janvier +1809.] + +Pour déjouer ces menées, pour couper court à ces espérances, il +suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il était résolu à tenir ses +engagements, s'en exprimât hautement, avec netteté, sur un ton qui +n'admettrait ni contestation ni réplique; que la correction, l'énergie +de son langage fît taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient +préjuger sa déloyauté; qu'il s'affirmât à la fois maître chez lui et +prêt à intervenir avec autorité hors de ses frontières, pour réprimer ou +punir toute atteinte à la paix continentale. Napoléon revenait donc à +l'idée, vainement poursuivie à Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il +menaçât l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait désormais +d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les +circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore +manifesté par des signes indiscutables sa volonté de combattre; un doute +pouvait être légitimement conservé sur ses projets. Mais ce qui s'était +passé à Vienne depuis Erfurt, les armements continués, le ton pris par +la société, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'à +l'évidence l'intention ferme et préconçue de faire la guerre? +L'événement donnait raison à Napoléon contre les scrupules d'Alexandre, +et il était difficile d'admettre que ce monarque, à le supposer de bonne +foi, se refusât aujourd'hui aux démarches dont il avait naguère contesté +l'utilité. + +Ce service, il importait que la Russie nous le rendît au plus vite, +avant que l'Autriche se fût livrée à des actes qui la compromettraient +irrévocablement; il était indispensable que, dès à présent, les deux +cours alliées s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage, +et l'un des motifs qui précipitaient le retour de Napoléon en France, +était le désir d'entamer et d'accélérer cette négociation. S'il court de +Valladolid à Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans +cette capitale. Persuadé désormais de l'inanité des tentatives auprès de +l'Angleterre, le ministre russe annonce son départ; il se dit rappelé en +Russie par d'impérieux devoirs. Avant qu'il nous échappe, Napoléon veut +le voir, lui parler, le convaincre de la nécessité d'agir à Vienne avec +force et sans retard[20]. + +[Note 20: _Corresp._, 14690.] + +Dès à présent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel +direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance, +M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hâte vers Saint-Pétersbourg. +Cet officier est chargé d'une lettre pour l'empereur Alexandre, où +Napoléon se rappelle au souvenir de son allié et lui envoie ses souhaits +de nouvel an; il en reçoit une autre pour le duc de Vicence[21]. Dans +cette dernière, qui est une instruction pressante, Napoléon prescrit à +son ambassadeur de faire sentir à Alexandre l'urgence d'une action +diplomatique à deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de +Pétersbourg rédige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette +pièce sera conçue en termes péremptoires; elle portera à l'Autriche +sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture +pacifique. Les représentants des deux puissances à Vienne, l'ambassadeur +de France et le chargé d'affaires russe, la présenteront ensemble, sous +forme de notes identiques. Ils recevront en même temps pour instruction, +s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la réponse qui leur sera +faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un +même mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce départ +simultané, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures, +pourra faire réfléchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire +terreur.[22] + +[Note 21: Rappelons que M. de Caulaincourt avait reçu au printemps +de 1808 le titre de duc de Vicence.] + +[Note 22: Rapport de Caulaincourt en date du 22 février 1809. Nous +rappelons que les lettres de Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission +de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont +connues que par les réponses qui s'y réfèrent point par point. Toutes +les lettres et tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur, cités +dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et +1699.] + +Déjà et par avance, Napoléon annonce et répand qu'il est sûr de la +Russie, que cette cour marche à sa suite, qu'elle envisage la situation +comme lui et s'unira à tous ses mouvements. Dans chacune des lettres +qu'il dicte pour ses frères, pour son beau-fils, pour les souverains +allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait +contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il +mande à Eugène: «Les nouvelles que je reçois de tout côté me disent que +l'Autriche remue; la Russie est aussi indignée que moi de toutes ces +fanfaronnades»; à Jérôme: «L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre +mouvement hostile, aura bientôt cessé de régner: voilà ce qui est très +clair. Quant à la Russie, jamais nous n'avons été mieux ensemble.» Il +écrit au roi de Saxe: «Je prie Votre Majesté de me dire ce qu'elle pense +de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indignée de cette +conduite et ne peut la concevoir.» S'adressant au roi de Wurtemberg, il +parle à la fois en son nom et en celui du Tsar: «Nous ne pouvons rien +concevoir, dit-il, à cet esprit de vertige qui s'est emparé de la cour +de Vienne[23].» Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la +Russie, espérant que l'écho va en retentir à Vienne et y porter +l'épouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre +l'adversaire qu'il veut intimider des résolutions supposées d'Alexandre: +avant de les connaître, il les préjuge et les publie. + +[Note 23: _Corresp._, 14715, 14721, 14722, 14731.] + +Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle +redevient sa pensée dominante. À ce but convergent tous ses efforts, et +certes n'est-ce point un médiocre sujet d'observation que de le voir, +dans cette œuvre de politique préventive, devancer de soixante ans le +plus redoutable adversaire que la France ait rencontré devant elle au +cours de ce siècle, et en quelque sorte lui tracer la voie. À la veille +de nos derniers désastres, en 1870, le ministre qui se fit +l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prêt à s'engager +contre nous, craignait que l'Autriche mal réconciliée, gardant au cœur +l'amertume d'une défaite récente et d'un traitement rigoureux, ne se +levât contre lui et ne mît la Prusse entre deux adversaires. Il comprit +alors que la Russie, par sa proximité, par sa masse, par son aspect +imposant, était mieux à même que quiconque d'exercer à Vienne une action +paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire à ses yeux le mirage de +l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que réels, qu'elle +immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'était +exactement le rôle que Napoléon, usant de procédés identiques, avait +essayé de suggérer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui +proposait à nouveau en janvier 1809, et c'était à cette épreuve, +renouvelée dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il +attendait et jugerait Alexandre. + + + +III + +Tandis que Napoléon, après trois mois de combats et de marches, ne +s'arrachait à la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne +diplomatique, tandis que l'officier dépêché par lui traversait +l'Allemagne pour porter à Pétersbourg le nouveau mot d'ordre de +l'alliance, la cour de Russie continuait à s'enfermer dans une sereine +et souriante immobilité. Alexandre témoignait invariablement sa +gratitude pour les avantages qui lui avaient été promis à Erfurt et ne +montrait pas trop d'impatience à les recueillir. Le seul point de son +empire où se manifestât quelque activité était la frontière de Suède; de +ce côté, les hostilités avaient recommencé, sans prendre un caractère +soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expédition contre les +îles d'Aland, d'une descente sur les côtes de Suède, mais l'une et +l'autre restaient à l'état de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le +formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrès, dont le lieu +avait été fixé à Jassy: en attendant l'issue de la négociation, les +troupes russes, sous un chef octogénaire, le prince Prosarofski, se +tenaient dans leurs cantonnements. Quant à l'Autriche, croyant lui avoir +rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de réitérer ses +démarches, se réduisait à une attitude passive, et sa diplomatie à +Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au +pied. + +Sa principale occupation et son plaisir étaient toujours de préparer des +réformes, de travailler avec Spéranski. Abordant le terrain de la +pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste +établissement d'instruction secondaire; ils réunissaient aussi les +éléments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils +voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au +modèle qu'il s'était proposé, Alexandre s'était mis en rapport «avec nos +principaux jurisconsultes et savants[24]», se faisant expédier très +régulièrement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt +pour intermédiaire de ces relations avec la France pacifique et le +tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le début d'une +éclatante mission, l'ambassadeur n'avait vécu plus près de lui. À tout +instant, de courts billets autographes, terminés par des formules +cordiales ou familières, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa +Majesté l'attendait à dîner; elle avait à l'entretenir en particulier; +elle désirait le féliciter d'un succès de nos armes ou simplement le +voir et prendre de ses nouvelles[25]. Ces faveurs toutes privées ne +faisaient point tort aux honneurs publics; ils étaient prodigués en +toute circonstance à celui que Pétersbourg appelait _l'Ambassadeur_ tout +court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'eût point existé à ses +côtés d'autres représentants. La société, il est vrai, subissait cette +situation plutôt qu'elle ne l'acceptait de bonne grâce: elle reprochait +à Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorité et de +commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait, +l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du +monarque: «Bientôt, disait-elle, il rédigera aussi les ukases.» +Pourtant, l'hostilité envers la France se traduisait actuellement par +des propos frondeurs plutôt que par de violentes révoltes. Dans les +salons, le passe-temps préféré était de discuter nos bulletins +d'Espagne, d'en contester la véracité, d'annoncer périodiquement des +défaites françaises, jusqu'au moment où quelque fait retentissant, comme +la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre à l'évidence et +faisait «s'allonger les mines[26]». La société s'occupait beaucoup aussi +de ses plaisirs, partageait son temps entre des fêtes nombreuses et +quelques intrigues, mêlait les unes aux autres, et la grande affaire de +l'hiver était un événement mondain auquel on se plaisait à attacher une +signification politique: la venue à Pétersbourg du roi et de la reine de +Prusse. + +[Note 24: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 25: 9 décembre 1808: «J'avais la plume en main, général, pour +vous écrire, lorsque je reçois à l'instant votre lettre. Je voulais vous +faire compliment des succès dont me parle le comte Romanzof dans ses +dépêches et dont j'ai vu la confirmation dans votre _Moniteur_. Le comte +Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espère +que tout ira maintenant au gré de nos désirs. Recevez, en attendant, +général, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. ALEXANDRE.» + +15 janvier 1809: «Je suis fâché, général, de vous savoir encore +indisposé. J'ai reçu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir +été une très belle affaire et amènera sûrement des résultats majeurs. Je +suis charmé que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais très fâché +de votre indisposition. Recevez, je vous prie, général, l'assurance de +toute mon estime. ALEXANDRE.» + +20 juin 1809: «Faites-moi le plaisir, général, de passer chez moi dans +une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intéressant à vous +communiquer. A.» Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 26: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +Avant de rentrer dans leur capitale évacuée par nos troupes, +Frédéric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de +rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 à +Berlin et dernièrement à Kœnigsberg; ils s'étaient annoncés à lui pour +janvier 1809. Il était difficile de savoir au juste de qui venait +l'initiative de cette réunion: chacun se défendait de l'avoir prise et +voulait avoir été provoqué. Quoi qu'il en fût, le Tsar se mit +immédiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalité. Dès que +Leurs Majestés Prussiennes eurent franchi la frontière, il leur fit +présenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide +cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses équipages au-devant d'eux. +Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y était +qu'apprêts de réception et de fêtes. Par un raffinement de délicatesse, +avec cette élégance de procédés qui lui était habituelle, Alexandre +voulait que le couple désolé, rendu par le malheur plus digne d'égards, +trouvât dans ses États un accueil prévenant, magnifique, plus conforme à +la grandeur passée des Hohenzollern qu'à leur fortune présente, et les +souverains allemands allaient être traités à Pétersbourg comme si la +Prusse eût gagné la bataille d'Iéna. + +En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se +déplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue à leurs +voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies conséquences. Dans le +cas présent, si Frédéric-Guillaume et la Reine se rendaient à +Pétersbourg, n'était-ce point pour émouvoir et attendrir le Tsar sur +leur sort, pour le ramener à leur cause, c'est-à-dire à celle des rois +opprimés et torturés par Napoléon? Dans cette visite, concordant avec le +départ de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un +nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre à +l'alliance française. Nos agents avaient beau protester contre cette +interprétation et répéter par ordre «que le voyage du roi de Prusse +n'avait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, qu'il ne pouvait produire +aucun mauvais effet[27]», on n'attribuait à leurs paroles que la valeur +contestable d'un démenti officiel. À Pétersbourg, nos ennemis se +réjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquiétaient; Caulaincourt +témoignait quelque humeur et s'armait de vigilance. + +[Note 27: Instructions de Champagny à Andréossy, 26 janvier 1809.] + +Ce qui ajoutait à ses craintes, c'était qu'Alexandre avait fait preuve +tout récemment d'un intérêt renouvelé pour la Prusse, et pris sa défense +avec une chaleur presque indignée. À Erfurt, pour complaire à son allié, +Napoléon avait accordé à la Prusse un rabais de vingt millions sur +l'indemnité de guerre. Cette remise allait être sanctionnée par un +accord en préparation entre les cours de Paris et de Kœnigsberg, mais +Napoléon, toujours dur à la Prusse, gâtait son bienfait en l'entourant +de restrictions et d'exigences. Il prétendait assujettir le vaincu à +payer l'intérêt des sommes restant dues, à solder certains frais +occasionnés par l'occupation des trois places de sûreté, charges +imprévues qui diminueraient d'autant l'allégement de la Prusse: la +France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru +généreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait +un défaut d'égards vis-à-vis de lui-même et presque un manque de foi; il +s'en était plaint à Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume +qui ne lui était pas habituel: «L'Empereur m'a promis, disait-il, +mandez-lui que j'en appelle à sa parole... J'attends de son amitié que +les choses seront rétablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a +été convenu à Erfurt. Je tiens positivement à cela. Je suis fidèle +observateur de mes engagements: l'empereur Napoléon doit de même tenir +les siens. Il ne faut pas, pour quelques écus arrachés à des gens qui +sont déjà plus que ruinés, porter atteinte aux souvenirs que me laisse +notre entrevue... J'ai été l'intermédiaire d'un bienfait, je réclame +donc la parole qu'on m'a donnée[28].» Lorsque l'Empereur aurait +satisfait à sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intéresser à la +Prusse et de penser à elle; mais la vivacité de son langage semblait +témoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune +attristait sa conscience. + +[Note 28: Rapport n° 4 de Caulaincourt, 20 décembre 1808.] + +Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruinée ne disposait-elle +point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La +beauté, la grâce de la reine Louise ne produiraient-elles pas à +Pétersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas échappé à +l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus exposé à le +subir que son cœur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait +refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue +date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nommée +dans leurs dépêches «la belle Narischkine». Cette dame avait passé +l'automne hors de Pétersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqué +qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'était point détourné de son +chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait même paru rapprocher +l'Empereur de l'Impératrice et rendu à celle-ci «tous ses droits[29]»; +les amis de la souveraine régnante avaient indiscrètement célébré cette +reprise d'intimité conjugale, et le bruit en était venu jusqu'à +Napoléon. Affectant pour le bonheur privé et les satisfactions de son +allié la plus extrême sollicitude, l'Empereur n'avait point pour +habitude de l'exhorter à la vertu et ne négligeait pas, au besoin, de +pourvoir à ses distractions[30]; il avait cru néanmoins devoir féliciter +Alexandre à mots couverts d'un événement qui pouvait assurer à ce prince +une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis +cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de lui souhaiter une +bonne santé et un beau petit autocrate de toutes les Russies[31]?» +Cependant, pour quiconque observait de près le ménage impérial, il était +aisé de se convaincre que la réconciliation n'avait qu'un caractère +officiel et de convenance, que l'union des cœurs ne se referait pas, +qu'un long passé d'indifférence les avait à jamais séparés et glacés. +L'Impératrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, dédaignait le +moindre effort pour fixer son mari; même, disait-on, elle voyait +approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec +quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en +observateur pénétrant au spectacle de Pétersbourg, expliquait par la +politique cette surprenante abnégation: «L'incomparable dame, disait-il, +ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'événement +en question qu'un moyen d'arracher le maître à un parti qu'elle +abhorre[32].» Tout conspirait donc à livrer Alexandre aux séductions de +l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle +point remporter auprès de lui le triomphe que Napoléon lui avait si +délibérément refusé, et trouver à Pétersbourg sa revanche de Tilsit? + +[Note 29: _On dit_ de Pétersbourg, transmis par l'ambassadeur avec +ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.] + +[Note 30: À Erfurt, une actrice de la Comédie française, +mademoiselle Bourgoing, avait été remarquée d'Alexandre; l'hiver +suivant, elle reçut un congé pour se rendre à Pétersbourg.] + +[Note 31: Lettre publiée par M. Tatistcheff. _Alexandre Ier et +Napoléon_, p. 467.] + +[Note 32: _Corresp._, III, 172.] + +Le Roi et la Reine arrivèrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume +et Auguste de Prusse. L'entrée fut solennelle; toute la garnison, +quarante-cinq mille hommes environ, était sous les armes et faisait la +haie. Malgré la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut +accompagner à cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la +Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par +les deux Impératrices avec une grâce recherchée; au fond des +appartements somptueux qui lui avaient été préparés, la reine Louise +trouva une surprise délicatement ménagée et le moyen de remonter +magnifiquement sa garde-robe: «douze robes de chaque espèce, du meilleur +goût et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux +châles qu'on ait pu réunir[33].» + +[Note 33: «Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt, +disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attirée.» _On dit_ et +nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'époque sont pleines +d'allusions souvent cruelles à la gêne matérielle où se trouvaient +réduits le roi et la reine de Prusse.] + +Les jours suivants, on visita la ville, étincelante sous sa parure +d'hiver, neigeuse et ensoleillée, et les fêtes se succédèrent sans +interruption: réunions intimes et splendides galas, revues et manœuvres, +soupers, concerts, bal en costume national russe, représentations +françaises au théâtre de l'Ermitage, excursions en traîneau, rien ne fut +omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme +ordinaire des réceptions princières, pour mettre un peu de variété dans +ce qui est la monotonie même. Jamais, depuis nombre d'années, +Pétersbourg n'avait vu pareil déploiement de faste, n'avait présenté +autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter à ce +tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique +négligée; Caulaincourt se plaignait que «toutes les affaires russes +fussent suspendues[34]», et Napoléon, écrivant à Paris au comte +Roumiantsof, lui annonçait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant +les nouvelles et les journaux de Pétersbourg, «qu'on y dansait beaucoup +en l'honneur des belles voyageuses[35]». + +[Note 34: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 35: Lettre publiée par M. Tatistcheff, _Alexandre Ier et +Napoléon_, p. 478-479. Cf. la _Correspondance de Joseph de Maistre_, +III, 171-211, et les _Souvenirs de la comtesse de Voss_, grande +maîtresse à la cour de Prusse, _Neunundsechzig Jahre, am Preussischen +Hofe_, 341-353.] + +Cette réception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de +rendre la situation de son représentant passablement délicate. +Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tête. Loin de s'enfermer +dans une réserve malséante, il se montra partout, mais ne perdit aucune +occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le +Tsar et la Reine le souvenir de Napoléon. + +Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre +de ses prérogatives: dans toutes les circonstances où il eut à paraître +avec des dignitaires russes ou étrangers, il n'admit d'autre rang que le +premier. Il ne voulut pas être présenté à la Reine en tête du corps +diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant +d'un précédent établi à Erfurt, il réclama, comme duc français, le droit +de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa +prétention n'ayant pas été admise d'emblée, il s'excusa de danser et +brilla par cette abstention. Ayant ainsi placé la France hors de pair, +il put tout à son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et +contribua à faire aux hôtes d'Alexandre les honneurs de Pétersbourg. + +Il fut le seul des ministres étrangers à les recevoir, à leur donner un +grand bal, dans son hôtel paré avec un luxe de fleurs qui donnait en +plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion +d'attirer à l'ambassade le monde officiel au complet, de faire défiler +«toute la terre» devant le portrait de Napoléon[36]. Dans cette +circonstance, il se montra environné d'une véritable cour, formée par +les représentants des États feudataires de la France: chacun d'eux avait +accepté de l'assister dans ses devoirs de maître de maison, et présida +une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles +dépassèrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus réussi en ce +genre. La Reine fut traitée avec la plus respectueuse déférence: elle +éprouvait toutefois, en présence de Caulaincourt, une gêne +insurmontable; devant lui, c'est à peine si elle osait parler aux +personnes convaincues d'hostilité envers la France: elle s'observait +beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes +révoltes[37]. + +[Note 36: «Toute la terre était à cette fête, écrivait Joseph de +Maistre, excepté le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi +des Deux-Siciles) et moi.» _Corresp._, III, 211.] + +[Note 37: DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 200.] + +La surveillance et les précautions de notre ambassadeur étaient +superflues, car le voyage, malgré les premières apparences, ne tournait +pas à la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public +mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens, +aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les «vieux +Russes», hostiles à tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour +se mettait inutilement en frais pour une royauté étrangère; chez les +autres, si la France était peu goûtée, la Prusse restait impopulaire, +depuis la désastreuse coopération de 1807; enfin, le Roi était là «pour +détruire l'intérêt qu'inspirait la reine[38]». Le physique ingrat de +Frédéric-Guillaume, ses manières empruntées, son élocution pénible, ses +efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il +avait moins que personne, l'uniforme suranné dont il s'affublait et qui +semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot, +provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des +sourires que l'on n'avait pas le bon goût d'étouffer. «Tout le monde, +écrivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et +surtout de sa moustache. C'était si haut aux premiers bals que les +Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais +on n'est un peu décemment que quand l'Empereur est à quatre pas de +là[39].» + +[Note 38: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 39: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.] + +Autour de la Reine, les égards et les sympathies renaissaient, sans +aller jusqu'à l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux à réparer les +gaucheries de son mari, ayant passé sa vie «à être la contenance du +Roi[40]», le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-même, +toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus à présent de ces +attraits vainqueurs qui entraînent et subjuguent. Les épreuves de sa vie +avaient ruiné sa santé et flétri sa beauté. En vain elle s'essayait à +lutter, recourait à tous les artifices de la toilette, se contraignait +pour assister à toutes les réunions, s'y montrait «habillée un peu +hardiment[41]», couverte de diamants, parée avec un luxe qui prêtait +dans sa position à des remarques désobligeantes; en vain, surmontant ses +souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidèle à +cette constante préoccupation de plaire qui avait été en d'autres temps +son charme irrésistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre +elle et l'impératrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas +toujours à son avantage, et Caulaincourt, forçant peut-être la note, +résumait ainsi l'opinion générale: «On ne trouve plus la Reine belle, +quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paraître[42].» + +[Note 40: _Documents inédits_.] + +[Note 41: J. de Maistre, _Correspondance_, III, 208.] + +[Note 42: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.] + +L'empereur Alexandre, il est vrai, se montrait près d'elle «le chevalier +le plus galant, le plus prévenant[43]»; mais il était aisé de +reconnaître que ces hommages restaient voulus; ils s'adressaient à la +souveraine malheureuse plus qu'à la femme, et le jeune monarque ne +retrouvait plus ses impressions d'autrefois. Ajoutons que son cœur +s'était repris ailleurs. Mme Narischkine avait reparu et ne manquait +aucune fête. Confiante en ses charmes, elle affectait comme à +l'ordinaire une mise d'une simplicité superbe: peu d'ornements et de +parure, à peine de bijoux; seulement, elle avait pris soin d'entremêler +à ses beaux cheveux noirs quelques fleurs de «_ne m'oubliez pas_». +Alexandre avait-il besoin de ce muet et touchant rappel pour comprendre +et revenir? Toujours est-il que les regards passionnés, les attentions +compromettantes furent pour celle qui les sollicitait discrètement: «Les +hommages qu'elle cherchait ont été aussi publics que de coutume: on dit +les soins les mêmes, les visites même plus fréquentes[44].» Dans +l'épreuve à laquelle l'attendaient ses ennemis, la favorite avait trouvé +l'occasion de reprendre et de consolider son empire. + +[Note 43: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 44: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.] + +Moins accessible que de coutume aux séductions de la Reine, Alexandre se +laisserait-il ramener à la Prusse et détacher de Napoléon par des motifs +d'un ordre moins intime? + +Bien que les fêtes parussent absorber tous les instants, la politique ne +fut pas totalement absente du voyage; elle eut sa part dans les +entretiens entre le Tsar et le Roi, mais Alexandre, loin de se montrer +disposé à entrer contre nous dans de nouveaux accords, ne fit entendre à +ses hôtes que des conseils de résignation. S'il ne renonçait pas à +obtenir de Napoléon des adoucissements à leur sort, s'il ne cessait de +réclamer pour eux justice et pitié, il les exhortait en même temps à se +plier momentanément aux exigences du vainqueur. Il ne leur défendait pas +d'espérer des jours meilleurs, mais les suppliait de ne point +compromettre l'avenir par des révoltes inutiles et prématurées. Suivant +certains témoignages, il serait allé plus loin: «Si j'en crois, écrivait +Caulaincourt, une personne assez digne de foi et qui m'a assuré l'avoir +entendu, à un dîner chez l'Impératrice mère et devant elle en prenant le +café, l'Empereur causant avec le roi de Prusse lui aurait dit que la +géographie autant que la raison voulaient que la Prusse se rattachât +comme autrefois au système de la France. N'a-t-on pas composé cela pour +moi[45]?» Si justifié que puisse paraître en cette occasion le +scepticisme de l'ambassadeur, il est certain qu'Alexandre laissa +repartir le Roi et la Reine comblés de «toutes les délicatesses de +l'amitié[46]», mais nullement encouragés à se mêler, quoi qu'il pût +arriver, aux agitations de l'Allemagne[47]. Comme il avait rencontré +chez Frédéric-Guillaume une docilité accablée, comme d'autre part le +caractère alarmant des mesures prises par l'Autriche lui échappait +toujours, il s'imagina une fois de plus avoir assuré la paix +continentale et retourna à sa quiétude. + +[Note 45: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 46: J. DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 190.] + +[Note 47: Cf. BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 350.] + +Le message de Valladolid, faisant appel à son concours diplomatique +contre l'Autriche, réclamant une note comminatoire, tomba à Pétersbourg +peu de jours après le départ des souverains prussiens: c'était un coup +de tonnerre dans un ciel où le Tsar s'obstinait à n'apercevoir aucun +nuage. Il fut ému et troublé de cette réquisition, de cet effort pour +rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec +Caulaincourt qu'après s'être préparé à la discussion et avoir mûrement +assis ses idées; il eut alors avec l'ambassadeur une explication très +amicale, mais vive et serrée: «Depuis que j'ai l'honneur de traiter des +affaires avec l'empereur Alexandre, écrivait Caulaincourt, jamais il n'a +parlé avec autant de chaleur[48].» + +[Note 48: Rapport du 22 février 1809.] + +En présence des faits qu'on lui dénonçait, Alexandre reconnaissait +l'utilité d'un avertissement à l'Autriche, admettait le principe d'une +note identique. Seulement, il n'entendait pas donner à cette démarche la +sanction que Napoléon jugeait indispensable, c'est-à-dire autoriser le +retrait éventuel des missions. Cette mesure, prélude ordinaire des +hostilités, lui paraissait de nature à froisser, à exaspérer une cour +qui lui semblait plus maladroite que malintentionnée. Suivant lui, les +craintes inspirées à l'Autriche, le peu d'égards témoigné pour elle, +l'isolement où elle avait été tenue pendant les conférences d'Erfurt, +avaient été les causes premières de ses agitations. Pour apaiser +l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours +l'emploi des traitements doux, appliqués d'une main légère; contre le +mal qui prenait un caractère aigu, il continuait de croire à la vertu +souveraine des calmants [49]. S'il consentait à se servir de l'arme +forgée par Napoléon, c'était à la condition de l'émousser et d'en ôter +la pointe. De plus, il désirait que la démarche proposée, au lieu d'être +exécutée par les représentants des deux cours à Vienne, le fût par des +personnages plus qualifiés, d'une expérience et d'un tact reconnus: +pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour +parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modération +inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand +rempliraient soit à Vienne, soit à Paris, auprès de M. de Metternich, la +mission spéciale dont ils seraient investis. + +[Note 49: «L'espoir de terminer des différends politiques, écrivait +Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille, +flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun +raisonnement ne change le fond de son opinion.»] + +Après avoir posé ce préliminaire, Alexandre fit expédier à Paris un +projet de note dont il avait discuté avec Caulaincourt, soigneusement +mesuré et mitigé les expressions. Les deux cours y faisaient en termes +assez sévères le procès de la conduite tenue par les Autrichiens et leur +demandaient de désarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur +signalaient la responsabilité morale qui résulterait pour eux d'une +agression, plutôt qu'elles ne cherchaient à leur en faire craindre les +conséquences matérielles. La note sous-entendait les engagements +militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point; +elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule eût pu +changer les volontés de l'Autriche et lui interdire la guerre[50]. + +[Note 50: Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV, +1698, envoi du 22 février 1809, 2e annexe.] + +En même temps, Alexandre écrivait à Roumiantsof pour le mettre au fait +de ses intentions. Sa lettre était fort longue, «un volume», disait-il; +tout entière de sa main, tracée au crayon suivant son habitude, elle +découvre le fond même de sa pensée; elle révèle son désir plus vif que +jamais d'éviter la guerre, son désaccord avec Napoléon quant aux moyens +de la prévenir, sa méprise persistante sur les dispositions réelles de +l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur. + +«L'empereur Napoléon, dit le Tsar, est intéressé à connaître d'une +manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on +obtienne d'elle une réponse catégorique et, au cas qu'elle ne soit pas +satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour +moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies +intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre +est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la +conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux +faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour +l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions, +gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de +l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre +pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la +blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui +nous est essentiel d'éviter?--Mon opinion serait donc que la note fût +sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances +tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente, +c'est une preuve que, menée par l'Angleterre, elle veut à toute force +une rupture. Mais ne laissons pas à un Anstett (c'était le nom du chargé +d'affaires de Russie à Vienne) et à un Andréossy à juger de l'effet +qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui +tenir; réservons-nous cela à nous-mêmes ou bien à des hommes qui +possèdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince +de Bénévent. Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins +d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche, +car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez +embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos +engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont +rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près +aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel +dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir[51].» + +[Note 51: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Alexandre fait ensuite à Roumiantsof le récit de ses premières +conversations avec le prince de Schwartzenberg, arrivé récemment à +Pétersbourg. L'entrée en matière de cet envoyé n'a pas laissé que d'être +inquiétante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a +fait entendre «que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied où elle +était, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux +courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet état de +crise et d'anxiété». À cet aveu, le Tsar a répondu que l'Autriche devait +«choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être +imaginaires». Napoléon est invincible; se heurter volontairement à lui, +c'est courir à la ruine. D'autre part, Napoléon ne veut pas la guerre; +on le sait à Pétersbourg, et Alexandre s'est porté fort de cette +intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au +secours de l'Autriche, si celle-ci était attaquée, mais n'a point caché +ses engagements défensifs avec la France et s'est déclaré résolu à les +tenir. + +Par malheur, ce qu'il ne confiait point à Roumiantsof, ce qui nous est +révélé par les dépêches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laissé +apercevoir, au travers même de ses admonestations, un fond d'intérêt, de +tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité +sourde contre Napoléon. À l'entendre, son but n'était point d'imposer à +nos ennemis une éternelle résignation; il leur demandait seulement +d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se +garder intact pour de meilleures occasions: «l'heure de la vengeance +sonnerait un jour[52].» En laissant tomber de ses lèvres ces graves et +funestes paroles, Alexandre exprimait-il réellement sa pensée? +Voulait-il simplement, suivant un procédé qui lui était habituel, +accommoder son langage au goût de son interlocuteur[53]? Était-ce pour +se mieux faire écouter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine +mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que +Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce +prince ne prêterait aux Français, dans la lutte décidée à Vienne, qu'un +concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part à son gouvernement +de cette conviction réconfortante; même, d'après lui, ne fallait-il +point désespérer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de +l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et +changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de +l'interprétation donnée à ses paroles: au contraire croyait-il avoir +produit sur Schwartzenberg l'impression la plus décourageante et se +flattait-il par là de ramener l'Autriche à des idées de paix. «Il a +expédié son courrier, écrivait-il à Roumiantsof, et, sans en avoir la +certitude mathématique, je nourris l'espoir de prévenir de la part de +l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant à obtenir le même +but de la part de la France; c'est à quoi je me flatte que vos efforts +auront réussi[54].» Ainsi revenait en lui cette pensée, autorisée par +l'exemple du passé, fausse dans la circonstance, que Napoléon, au moins +autant que l'Autriche, avait besoin d'être détourné de la guerre; il +laissait à Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact à Paris avec +le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tâche délicate et de +recommander aux Tuileries la paix qu'il eût fallu imposer à Vienne. + +[Note 52: Rapport de Schwartzenberg du 15 février 1809, cité par +BEER, _op. cit._, page 349.] + +[Note 53: «Il arrive souvent à l'Empereur de n'avoir point d'autre +vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec +les mets qu'il suppose lui plaire.» _Mémoires du prince Adam +Czartoryski_, t. II, 218-219.] + +[Note 54: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.] + + + + +CHAPITRE II + +RUPTURE AVEC L'AUTRICHE + + +Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet +produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de +Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec +l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de +cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté, +son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas +Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce +ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser +l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la +Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre +d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la +place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions +offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de +Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés +évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de +Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité +d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à +Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une +guerre illusoire et fictive. + + + +I + +Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que +l'Empereur était aux Tuileries: il était arrivé à huit heures du matin, +plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, surprenant sa cour et sa capitale; il +avait couru à franc étrier de Valladolid à Burgos et mis six jours à +faire en poste le trajet de Valladolid à Paris. Cette fois encore il +revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et récolté des trophées; +quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient +précédé dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'épanouissait pas +sur son visage; il reparaissait sombre, préoccupé, irritable; sa colère +s'éveillait facilement; «il est aisé de déplaire[55]», remarquait +Roumiantsof, qui assistait à ce retour. C'est qu'à tous les sujets de +déplaisir fournis à l'Empereur pendant la fin de son séjour en Espagne +s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les +avait trouvées presque en arrivant: une lettre d'Andréossy, en date du +15 janvier, contenait ce post-scriptum: «Au moment où je terminais ma +dépêche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre; +l'attaque serait au commencement de mars.» À en croire cet avis, appuyé +d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur à +se précipiter au combat, va prévenir l'emploi des moyens imaginés pour +la retenir. + +[Note 55: Lettre à l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 février 1809. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + +La guerre qui s'annonce à brève échéance, Napoléon l'accepte désormais; +il la poussera à fond, avec rage, mais il la déteste toujours, car elle +le détourne de l'Angleterre, et la sincérité des efforts auxquels il +s'est livré pour l'empêcher se mesure à son courroux contre la puissance +qui l'oblige à la faire. L'Autriche devient à ce moment l'objet +principal de sa haine: «elle le mine[56]», écrit Roumiantsof. C'est elle +l'irréconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa +route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut +briser et anéantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa +colère. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des +coupables. Assurément, en présence des difficultés qui venaient +l'assaillir, il eût dû d'abord s'incriminer lui-même, se rappeler qu'il +avait provoqué toutes les dynasties en s'attaquant à la plus indigne, +mais à la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois, +s'il avait le devoir d'être mécontent de lui-même, il avait aussi le +droit d'être mécontent des autres. Profitant de ses fautes et de la +lassitude générale, une opposition s'était formée contre lui à sa cour +même, dans ses conseils; là, l'esprit de critique et de censure était +encouragé par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la +grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence, +avaient oublié leurs rivalités pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils +avaient escompté sa disparition, cherché les éléments d'un autre +gouvernement, songé à se préparer en dehors de lui une fortune et un +avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait +la cour de Vienne à brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un +dignitaire français poussait la félonie jusqu'à recommander aux +Autrichiens «de ne point se laisser prévenir[57]», Napoléon jugeait +qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intérieur et +l'étranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six +mois, il apercevait vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à +en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colère, devinant juste, +tomba sur Talleyrand. + +[Note 56: _Id._, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg] + +[Note 57: Paroles de Talleyrand à Metternich, BEER, _Zehn Jahre +œsterreichischer Politik_, p. 365.] + +On sait la scène qu'il fit au prince de Bénévent le 28 janvier aux +Tuileries, en présence de MM. Cambacérès et Decrès. Pendant de longues +heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et +d'outrages; puis, après l'avoir traité et stigmatisé comme criminel +d'État, il se borna à lui retirer la clef de grand chambellan; il avait +furieusement grondé pour sévir à peine, car c'était chez lui un principe +que de ne jamais briser tout à fait les hommes qui l'avaient utilement +servi au début de sa carrière. On sait aussi que Talleyrand soutint +l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilité déférente, +s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette +attitude trouva à la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus +émerveillé que le vieux Roumiantsof; il avait assisté en Russie à trois +changements de règne, à la naissance et au déclin de fortunes +brillantes, à de mémorables chutes, et n'avait jamais vu porter la +disgrâce avec une si hautaine désinvolture[58]. + +[Note 58: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 février +1809. Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Le renvoi de Talleyrand, si justifié qu'il fût, devait faire tort à +Napoléon en Russie; il y serait envisagé comme un divorce plus complet +de sa part avec les idées de modération et de prudence. L'empereur +Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientôt, de +flatteuses et délicates paroles, tombées de haut, transmises par un +membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince +dans sa disgrâce, le provoquer à une mystérieuse correspondance qui en +fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le +compte de l'étranger[59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour +augmenter les défiances d'Alexandre, hâter son détachement, nuire à +Napoléon et conspirer sans relâche, jusqu'au jour où les désastres de la +France le replaceront au premier rang et où de grands services, rendus +par lui au pays, viendront le réhabiliter sans le disculper. + +[Note 59: Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur +Alexandre, soit directement, soit par l'intermédiaire de Nesselrode et +de Spéranski. Archives de Saint-Pétersbourg et _Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie_, t. XXI.] + +Le lendemain de la scène des Tuileries, il y avait bal chez la reine de +Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le +vieux prince Kourakine, avec un ménage russe en résidence à Paris, le +prince et la princesse Wolkonski, étaient les seuls étrangers dont +l'Empereur eût permis l'invitation. Pendant la soirée, il prit à part +les deux premiers, les emmena dans une salle attenante à celles où l'on +dansait, et là leur parla de la situation pendant trois heures, avec +véhémence[60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois +Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins. +Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer à lui ce +ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reçu avec apparat +les lettres de créance, de les entretenir, voulant à la fois leur faire +honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le +préoccupait, et son premier désir était de savoir jusqu'à quel point il +pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il +avait réclamée jusqu'à présent ne lui suffisait plus: avant même d'avoir +reçu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se +produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait était +celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empêcher la guerre, allait-elle y +participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour +l'entraîner, Napoléon se cherchait un intermédiaire utile avec le Tsar, +un homme capable de s'élever à la hauteur des nécessités présentes, de +s'en bien pénétrer, d'exercer à Pétersbourg une influence déterminante, +de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme +dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait +envoyés, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage? + +[Note 60: _Mémoires de Metternich_, II, 266.] + +Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, après avoir traversé +pompeusement d'éminentes fonctions et représenté en dernier lieu la +Russie à Vienne, était venu achever en France une trop longue carrière. +En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la +main beaucoup plus heureuse qu'à l'époque où il avait appelé le comte +Pierre Tolstoï au poste de Paris. Tolstoï s'était armé contre nous de +haines persistantes; c'était un ennemi, malencontreusement chargé de +cimenter l'accord. Kourakine péchait par défaut d'intelligence plutôt +que de bonne volonté, et le général Andréossy, qui l'avait eu pour +collègue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqué, l'avait fait +précéder en France de ce portrait: «M. le prince Kourakine n'a qu'un +principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entièrement +revenu, mais sur lequel il me paraît un peu refroidi. Il n'a qu'une +idée, qui est celle de la paix; ses vues ne s'étendent pas plus loin. +Crédule à l'excès, parce qu'il ne se donne pas la peine de réfléchir, et +livré à l'insinuation de ses sous-ordres, il a été ici..... dans une +mystification continuelle. Doué d'une vanité extrême, le faubourg +Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais à +rendre hommage à ses qualités personnelles; toutes sont excellentes; +mais je ne le considère que comme homme public, et c'est sous ce dernier +rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement[61].» + +[Note 61: Andréossy à Champagny, 14 novembre 1808.] + +À Paris, Kourakine avait été envoyé pour représenter plutôt que pour +traiter: il avait été choisi à raison de son immense fortune, qui lui +permettrait de tenir fastueusement son rang, à raison aussi de sa +docilité inerte. Malgré ses préventions renaissantes, il ferait de son +mieux pour répondre à la pensée de Tilsit, pour plaire à Napoléon. +Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son défaut absolu +d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre à +comprendre un souverain qui était l'activité, le mouvement même, à +suivre et à servir une volonté de feu. + +Avec cela, les étrangetés de sa personne, qui lui avaient valu une +célébrité européenne, ne lui permettaient guère de prendre à la cour et +dans le monde une place conforme à son titre. Dès son arrivée à Paris, +où il avait amené un personnel démesurément nombreux, où il aimait à +s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il +était devenu un objet de curiosité. Chez lui, une laideur caractérisée, +un embonpoint énorme, s'accentuaient davantage par un costume d'une +magnificence outrée: Alexandre Borissovitch était convaincu qu'un +ambassadeur se juge à l'habit, au faste qu'il déploie dans sa mise et +dont il est lui-même le vivant étalage; c'est ainsi qu'il restait +fidèle, au milieu d'une société renouvelée, aux modes somptueuses et +surannées de l'autre siècle, aux lourds habits de brocart; il les +agrémentait de dentelles, en exagérait la richesse par une profusion de +diamants et de pierres précieuses; il les constellait de plaques en +brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionnés dans les +différentes capitales et dont il ne se séparait à aucun moment de la +journée[62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'était que +ridicule. Son langage compassé, sa religion de l'étiquette, sa manie de +mettre le cérémonial partout, même dans les actes les plus simples de la +vie, complétaient un type plus propre à réussir au théâtre qu'à figurer +avec autorité sur la scène politique. Paris s'amuserait longtemps de son +physique et de ses manières, tout en se pressant à ses superbes +réceptions. + +[Note 62: «Suivant la chronique intime du temps, ces décorations +étaient devenues l'une des nécessités de l'existence du prince, à tel +point qu'il en portait dès le matin un exemplaire complet, cousu à sa +robe de chambre.» Baron ERNOUF, _Maret, duc de Bassano_, p. 305.] + +Déjà la malignité publique s'exerçait à ses dépens; elle relevait en +lui, en même temps qu'une susceptibilité formaliste, certain despotisme +fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses +terres, des caprices de vieil enfant gâté, dont les jeunes gens de son +ambassade étaient les premiers à souffrir, mais n'étaient pas les +derniers à plaisanter. Jusqu'à ses infirmités lui étaient un obstacle à +l'accomplissement suivi et régulier de ses fonctions. Tourmenté par la +goutte, souffrant périodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et +parlant beaucoup de sa santé, Kourakine n'avait apporté parmi nous qu'un +reste de forces, destiné à sombrer définitivement dans les plaisirs de +Paris. Affichant à tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en +garder la dignité. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se +faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transformés plus ou +moins en secrétaires; à Paris, son empressement à organiser des réunions +extramondaines avant même d'ouvrir ses salons à la bonne compagnie, ses +assiduités à l'Opéra, près du personnel de la danse, la gravité comique +avec laquelle il faisait dans ce milieu office de médiateur et +s'efforçait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientôt +aux observateurs que la police impériale entretenait auprès de lui le +sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se +faire l'Empereur d'un homme appelé à traiter des plus hauts intérêts et +que les rapports de police lui présentaient comme le héros d'aventures +scabreuses ou burlesques. Très vite, il apprécia Kourakine à sa juste +valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renonça à compter +avec une apparence d'ambassadeur[63]. + +[Note 63: Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720. +VASSILTCHIKOF, _les Razoumovski_, IV, 384-424.] + +Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus sérieuses ressources? Cet +homme d'État, par sa longue expérience des affaires, par sa finesse +d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la +confiance que lui témoignait son maître. En politique, ses préférences +étaient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France, +par leur position topographique, par le parallélisme de leurs intérêts, +étaient faites pour s'entendre et s'unir; dans le système de Tilsit, il +ne voyait que la mise en application d'un principe général; c'était le +théoricien de l'alliance. Il la chérissait d'ailleurs comme son œuvre, +et lorsqu'il lui voyait produire des résultats tels que la réunion des +Principautés, il s'applaudissait de cet état florissant avec un orgueil +de père. En Napoléon, il reconnaissait un des plus extraordinaires +phénomènes qui eussent traversé le cours des siècles. Son vœu le plus +cher eût été de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire +servir à l'intérêt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec +précaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses +fougues. Les allures de la politique impériale le déconcertaient, +habitué qu'il était à la marche plus lente, aux procédés plus délicats +de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se séparer de Napoléon, ne +le suivait plus que d'un pas traînant et parfois tremblant. + +Son séjour à Paris lui avait inspiré plus d'admiration que de confiance; +ayant tout examiné avec une curiosité attentive, ayant fréquenté le +monde et les salons, où il avait fait goûter son esprit aimable et +légèrement précieux, il avait démêlé le fort et le faible de +l'établissement impérial. Très frappé des côtés de grandeur, de +noblesse, d'utilité pratique que présentait le régime, il en avait +trouvé tous les ressorts tendus à se rompre et avait compris que la +France elle-même, sous cet appareil magnifique et rigide, commençait +d'éprouver une sensation de gêne et d'étouffement. L'Empereur lui +demandant un jour: «Comment trouvez-vous que je gouverne les +Français?--Un peu trop sérieusement, Sire», avait-il répondu[64]. Alarmé +d'un despotisme qui pesait de plus en plus à tout le monde, redoutant +chez Napoléon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modérer, de +le contenir, de lui tenir tête au besoin, mais sentait néanmoins la +nécessité, pour conserver ses bonnes grâces, de le ménager extrêmement +et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait à +Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il était comblé +ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatté, sa +vanité satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de +circonspection et de méfiance. + +[Note 64: _Mémoires de Mme de Rémusat_, III, 342.] + +Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napoléon resta fidèle au +plan de séduction qu'il s'était fait vis-à-vis de lui; il ne +l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les +prévenances qui lui étaient personnelles, Roumiantsof découvrit vite un +sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour alliée; il comprit que +Napoléon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses +déboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi à +Erfurt! Alors, tout eût pu être réparé ou prévenu: en parlant haut, en +menaçant, la Russie eût aisément arrêté l'Autriche sur la pente où elle +se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprécier la situation, et +son tort, à lui Napoléon, avait été de ne pas insister davantage pour +que l'on adoptât ses vues. «Il se reprochait vivement et à Votre +Majesté, écrivait Roumiantsof à Alexandre, de ce qu'à Erfurt on n'avait +pas pris le parti d'exiger que l'Autriche désarmât[65].» Il dit un jour +au comte: «Notre alliance finira par être honteuse, vous ne voulez rien +et vous vous méfiez de moi[66].» + +[Note 65: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + +[Note 66: _Id._, 30 janvier-11 février 1809.] + +Dans la campagne imminente, il paraissait désirer plutôt qu'espérer la +coopération de la Russie. Au reste, si ses alliés le laissaient sans +secours, il se suffirait à lui-même et de son épée trancherait la +querelle. Les soldats improvisés de l'Autriche, mal équipés, à peine +habillés, ces «soldats tout nus», ces masses armées que l'on jetait sur +son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait +l'Autriche et la jetterait à ses pieds: «Elle veut un soufflet, je m'en +vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en +remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire[67].» Mais +il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre +l'Autriche en pièces, conviant la Russie au partage des dépouilles. À +ces violences, Roumiantsof répondait avec assez d'à-propos; il faisait +ses réserves, risquait des objections sous une forme enveloppée, et aux +métaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: «Je +donnerai des coups de bâton à l'Autriche, disait Napoléon.--Sire, ne les +lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligés de +compter les bleus[68].» + +[Note 67: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février +1809. Archives de Saint-Pétersbourg.] + +[Note 68: _Id_.] + +Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage +était moins brutal et plus posé: l'écrasement et la dissolution de +l'Autriche n'étaient plus les seules perspectives qu'il envisageât. +Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mérite; la besogne +avait été rude, mais les résultats commençaient à se montrer. «J'ose le +dire, écrivait le ministre russe, j'ai usé sa colère[69].» + +[Note 69: _Id_.] + +C'était attribuer trop d'efficacité à quelques propos émollients, et la +véritable cause de l'accalmie était que la guerre apparaissait à +Napoléon un peu moins certaine. D'abord, il s'était repris, durant +quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre à la source même de toutes +les complications, de nouer avec Londres une négociation sérieuse; il +«avait cru entrevoir la possibilité, écrivait Champagny à Caulaincourt, +de faire une nouvelle démarche pour la paix auprès de l'Angleterre[70]». +Très rapidement, ce fil lui avait échappé, mais de nouveaux avis de +Vienne avaient rectifié les précédents, cause d'une alerte prématurée. +Aujourd'hui, Andréossy reconnaissait s'être trop hâté de donner l'éveil: +dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la +continuation des préparatifs entamés depuis dix mois et qui se +poursuivaient sans s'accélérer[71]. + +[Note 70: Champagny à Caulaincourt, 7 février 1809.] + +[Note 71: Andréossy à Champagny, 3 février 1808. Archives des +affaires étrangères.] + +Napoléon revenait donc à penser que l'explosion n'aurait pas lieu avant +avril ou avant mai. La rupture se trouvant ajournée, ne saurait-on +l'empêcher? En se hâtant, en unissant plus étroitement leurs efforts, +peut-être la France et la Russie arriveraient-elles encore à temps pour +imposer à l'Autriche une soumission qui dispenserait de la combattre. +Mais les moyens préconisés jusqu'à ce jour, avis, remontrances communes, +ne répondent plus aux besoins de la situation. Si Napoléon laisse +expédier la note identique, dont le texte lui est enfin parvenu, il n'y +voit plus qu'un palliatif insuffisant, surtout dans les termes où elle a +été rédigée par Alexandre. Il veut plus, il veut une démarche +solennelle, décisive, qui présentera au moins cet avantage de dissiper +toute incertitude sur les dispositions de l'Autriche et de l'obliger à +se dévoiler. Ce qu'il faut, c'est obtenir d'elle des garanties +indispensables en échange de celles qui lui seront accordées, lui +conférer d'une part des sûretés positives et lui signifier de l'autre +des exigences formelles. L'Empereur fit à Roumiantsof la proposition +suivante: Alexandre Ier offrirait à l'Autriche de lui garantir, par +traité, l'intégrité de ses États contre la France; Napoléon prendrait +avec elle le même engagement contre la Russie; en retour, l'Autriche +serait invitée à désarmer, à révoquer ses mesures guerrières; elle +pourrait le faire en toute sécurité, puisqu'elle trouverait dans la +parole écrite des deux empereurs, dans celle surtout d'Alexandre, dont +elle ne saurait suspecter la sincérité, une inviolable sauvegarde. Pour +mieux la rassurer, Napoléon parlait même d'évacuer les territoires de la +Confédération, de ramener toutes ses troupes en deçà du Rhin, sans +vouloir toutefois s'en faire une obligation stricte, ni prendre à cet +égard d'engagement avec personne[72]. + +[Note 72: Rapport de Roumiantsof à Alexandre, 30 janvier-11 février +1809. Archives de Saint-Pétersbourg. Lettres de Champagny à +Caulaincourt, en date des 4, 14, 18 et 23 février 1809. Cf. les _Œuvres +de Rœderer_, III, p. 537.] + +Nonobstant cette réserve, l'Empereur n'était jamais allé aussi loin dans +ses tentatives pour comprimer le conflit, puisqu'il offrait de +s'interdire à perpétuité l'offensive, sous peine de mettre contre lui +ses alliés mêmes et de trouver la Russie derrière l'Autriche. Le tort de +sa proposition était de comporter pour cette dernière une humiliation +qui ne pouvait être acceptée. Ce qu'il s'agissait de demander à +l'Autriche, c'était de livrer ses armes, de renoncer à tout moyen de se +faire respecter par elle-même, pour s'en remettre à la parole de ses +deux puissantes voisines et ne plus exister que sous leur bon plaisir. +Sa puissance et sa fierté renouvelées ne lui eussent point permis de se +placer dans une position aussi manifeste d'infériorité et de dépendance, +d'accéder à un désarmement sans réciprocité: elle n'admettait et ne +cherchait plus de garantie qu'en elle-même, dans ses forces démesurément +accrues, dans le mouvement national qu'elle avait fomenté, depuis que +notre mainmise sur l'Espagne avait réveillé ses craintes et surexcité +ses passions. En vain Napoléon, s'insurgeant contre les conséquences de +sa faute, s'efforce-t-il une dernière fois de leur échapper; il les +retrouve partout devant lui et ne réussira plus à les écarter de son +chemin. La guerre qu'il a suscitée le précipite dans celle qu'il +souhaite d'éviter, et l'acte fatal qui a faussé toute sa politique, le +mettant aux prises avec des difficultés auxquelles il n'est plus de +solution pacifique et normale, le condamne partout à poursuivre, à +vouloir, à exiger l'impossible. + +À supposer pourtant que la démarche proposée fût susceptible de quelque +effet, qu'elle pût produire à Vienne un moment d'hésitation et d'arrêt, +ouvrir la voie aux pourparlers et conduire à un arrangement, c'était à +la condition que la Russie s'emparerait sur-le-champ de notre idée et y +conformerait son langage. Avec raison, Napoléon tenait essentiellement à +ce que les premières paroles vinssent d'Alexandre. L'Autriche avait +placé jusque-là son espoir dans la faiblesse de ce monarque, elle l'y +mettait encore, d'après des témoignages périodiquement renouvelés: +c'était de Pétersbourg que devait venir à son adresse l'avertissement +suprême, la sommation qui la désabuserait et ne lui laisserait d'autre +refuge que la sécurité dans la soumission. Le vœu de Napoléon était donc +que Roumiantsof adoptât de suite le projet français, qu'il le transmît +et le recommandât chaleureusement à Pétersbourg, qu'il déterminât le +Tsar à prendre l'initiative de la négociation et à l'appuyer par une +grande démonstration militaire. Roumiantsof lui-même, restant parmi +nous, aurait à y agir d'urgence: Champagny et lui se feraient vis-à-vis +de l'Autriche un langage commun, tout de fermeté et de vigueur. Puisque +la présence du comte à Paris rapprochait pour ainsi dire les deux +cabinets, on devait en profiter pour imprimer à leurs mouvements une +extrême promptitude, pour établir entre tous leurs actes la concordance, +la simultanéité parfaites que l'éloignement des capitales rendait +d'ordinaire difficiles à obtenir. + +Malheureusement, Roumiantsof passait par des alternatives cruelles, par +des anxiétés sans nombre, qui le rendaient incapable de toute volonté +énergique et suivie. Malgré le caractère impérieusement pacifique de nos +demandes, Napoléon l'inquiétait de plus en plus, et sa crainte était que +le conquérant, en le poussant à prononcer son attitude vis-à-vis de +l'Autriche, n'eût d'autre but que d'associer la Russie à une criminelle +offensive. Parfois, après ses longues conversations aux Tuileries, il +refoulait ces doutes; il voulait croire en l'Empereur, lors même qu'il +n'arrivait pas à comprendre toutes ses vues, à pénétrer tous ses +calculs, et il se disait que, si la foi napoléonienne avait ses dogmes, +elle pouvait avoir aussi ses mystères. L'instant d'après, un scrupule le +ressaisissait; dans le flux de paroles échappées à Napoléon, il se +rappelait une phrase, une expression qui lui paraissait de nature à +justifier ses alarmes: il s'y attachait avec une douloureuse +obstination. Dans ce trouble de son esprit, il cherchait alors à qui +s'ouvrir, à qui parler de ses angoisses. Avec un à-propos singulier, +Metternich se trouvait toujours à portée de recueillir ses confidences; +l'adroit Allemand affectait de rechercher la société du Russe, +l'entourait de soins, «le mangeait de caresses[73]». Dans leurs +fréquentes entrevues, Roumiantsof recommandait bien à Metternich la +prudence, suppliait que l'Autriche se calmât, s'observât, évitât de +donner sur elle aucune prise; mais en même temps il se laissait aller à +montrer ce qui en Napoléon le heurtait et l'effarait. Comme bien l'on +pense, Metternich s'appliquait à cultiver, à entretenir, à développer +ces craintes utiles; il réfutait les arguments de Napoléon, affirmait +l'innocence de l'Autriche, plaidait cette cause en termes habiles, et +Roumiantsof le quittait, sinon convaincu, du moins plus ébranlé, plus +perplexe que jamais[74]. + +[Note 73: Champagny à Napoléon, 4 janvier 1809. Archives nationales, +AF, IV, 1676.] + +[Note 74: Mémoires de Metternich, II, 269 à 274.] + +Subissant de la sorte des impressions diverses et successives, le vieux +ministre n'arrive pas à voir clair dans la situation, à se former un +jugement, à démêler qui veut la guerre, qui se prépare à attaquer; aussi +s'abstient-il de tout acte susceptible d'engager son gouvernement et +surtout de compromettre sa personne. Il conteste d'abord l'utilité, +l'urgence de la «grande démarche»; il perd ainsi plusieurs jours, alors +que toute heure a son prix et laisse l'Autriche s'aventurer davantage +dans la voie où elle s'est jetée. Il transmet enfin à Pétersbourg les +propositions impériales, mais n'y ajoute pas un mot d'approbation ou de +commentaire. Il se dérobe à toute initiative, se refuse au rôle de +première ligne que Napoléon voudrait lui faire jouer. Pour éviter la +crise que tout retard précipite, il s'en remet au temps, se confie à +l'avenir, au hasard, cette Providence des irrésolus. La politique russe, +qu'il se trouve appelé par sa présence auprès de Napoléon à représenter +avec autorité ou plutôt à faire, flotte ainsi sans direction; elle +paraît par moments s'acheminer dans une voie, puis s'arrête, revient sur +ses pas, s'attarde en d'inutiles détours et aboutit au néant. + +À la fin, Roumiantsof prit un parti: ce fut de s'en aller et de +retourner à Pétersbourg, dans le but, disait-il, d'y travailler au +maintien de la paix entre la France et l'Autriche. Ce départ ou plutôt +cette fuite confondit tous ceux qui en furent témoins. Metternich ne +dissimula point au ministre russe qu'il s'effaçait de la scène à +l'instant décisif; il lui désigna «comme le moment de crise les quatre +semaines qu'il passerait sur le grand chemin[75]». Quant à Napoléon, en +voyant Roumiantsof se dérober définitivement, il conçut la plus fâcheuse +idée de ses talents, de son caractère, et ne devait jamais lui pardonner +sa désertion. + +[Note 75: _Mémoires de Metternich_, II, 273.] + +Il essaya cependant, jusqu'au dernier moment, de le convaincre et de +l'endoctriner. Le comte allait monter en voiture, lorsque M. de +Champagny se fit annoncer. «Je l'ai trouvé, écrivait le ministre +français[76], déjeunant et ses chevaux attelés.» Le but de la visite +était de lui dénoncer un nouveau méfait de l'Autriche: la part prise par +cette cour à la paix qui venait d'être signée aux Dardanelles entre la +Porte et l'Angleterre; nos agents à Constantinople avaient acquis la +preuve de ses efforts pour rapprocher les Turcs de nos ennemis, pour les +attirer dans une ligue antifrançaise, et saisi là un des nœuds de la +coalition en train de se former. Ému de ces renseignements, Roumiantsof +parut emporter de Paris quelques velléités d'agir, qui ne tinrent pas +contre les réflexions de la route. Arrivé près de la frontière russe, il +reçut des lettres de son maître qui l'autorisaient, qui l'invitaient, +dans une certaine mesure, à revenir sur ses pas ou à se porter vers +Vienne. Il n'en tint compte, continua sa route et rentra à Pétersbourg +dans le milieu de mars. + +[Note 76: Lettre à Caulaincourt, 14 février 1809.] + +Avant ce retour, Alexandre, instruit par courrier des propositions de +Napoléon, en avait fait l'objet de quelques entretiens avec +Schwartzenberg. Il avait développé l'idée de la double garantie, sans la +présenter sous forme de communication officielle. Le prince n'avait pu +méconnaître l'importance de cette ouverture, mais avait aussitôt révoqué +en doute la sincérité de Napoléon et d'ailleurs n'avait point dissimulé +«qu'il était trop tard[77]». En effet, tandis que se prolongeait à +Pétersbourg cette dernière et stérile controverse, le bruit des armes, +retentissant plus fortement à Vienne et grossissant sans cesse, vint +couvrir la voix des négociateurs, dénoncer le caractère irrévocable des +décisions de l'Autriche et l'approche des hostilités. + +[Note 77: Rapport de Caulaincourt du 6 mars 1809.] + +Dans ses premiers calculs, l'Autriche avait fixé en mars l'instant de +l'agression si mûrement préméditée; elle avait senti ensuite +l'impossibilité d'être prête pour cette époque et reporté en avril +l'échéance guerrière[78]. À la fin de février, elle passa des mesures +d'organisation à celles qui précèdent immédiatement l'entrée en +campagne, mise en mouvement des troupes mobilisées, équipées et exercées +de longue main. À cette heure, elle renonça à protester d'intentions +pacifiques que des actes impossibles à dissimuler ou à travestir eussent +trop ouvertement démenties. Metternich reçut ordre de faire connaître à +Paris que sa cour, prenant prétexte des précautions militaires ordonnées +sur le territoire de la Confédération, mettait elle-même ses armées sur +le pied de guerre. Le 2 mars, cette notification a lieu; à ce moment, +tout s'ébranle dans la monarchie autrichienne, et trois cent mille +hommes de troupes actives, de réserve, de landwehr, réunis dans les +différentes provinces, s'écoulent tumultueusement vers la frontière. Nos +agents à Vienne assistent à cette marche; par chaque courrier, ils +signalent de nouveaux passages de troupes; ils voient les régiments +traverser la capitale «au bruit des chansons et des fifres», aux +acclamations de la multitude. Animée par ces apprêts, la population +s'exalte et s'enfièvre; un délire guerrier saisit toutes les classes et +se révèle par ses manifestations ordinaires[79]. L'agitation descend des +salons dans la rue, la fière aristocratie viennoise se mêle au peuple +pour en exciter et en diriger les passions. Les femmes «font le métier +de recruteurs pour la milice»; elles stimulent les hésitants et les +envoient se battre; la jeune impératrice distribue solennellement aux +bataillons de la landwehr, dans la cathédrale de Saint-Étienne, des +drapeaux dont elle a elle-même brodé les cravates[80]. Quant à +l'empereur François, il suit l'impulsion avec une sorte d'inconscience; +parfois il semble s'effrayer de sa propre audace, s'émeut de +l'application des mesures qu'il a approuvées en principe. Voyant des +fenêtres de la Burg dresser deux cents pièces d'artillerie sur leurs +affûts, il s'étonne, se fâche, s'écrie qu'il n'a point donné d'ordres; +mais ses incurables défiances contre Napoléon le ressaisissent aussitôt, +et il répète, «en s'occupant machinalement dans son cabinet: _Cet homme +me donne bien du tracas; il veut absolument détruire ma monarchie_[81]». +Cette idée qu'on lui a inculquée dissipe ses doutes, lève ses scrupules, +lui fait oublier la parole donnée au lendemain d'Austerlitz; en prenant +l'initiative des hostilités, il s'imagine de bonne foi prévenir une +attaque qui n'a jamais été dans la pensée de son adversaire, et il monte +docilement à cheval pour accompagner jusqu'aux portes de la ville les +milices qui partent pour la frontière. À la fin de mars, les armées sont +rangées face à la Bavière, face au grand-duché de Varsovie, face au +Frioul, sur les trois points où doit s'opérer l'irruption: l'archiduc +Charles a pris le commandement en chef; des manifestes au peuple +allemand annoncent la guerre, sans la déclarer encore; enfin, quelques +jours plus tard, les autorités de Braunau, ville frontière, arrêtent un +courrier porteur de dépêches pour notre légation, rompent le cachet aux +armes de France et, par cette violation du droit des gens, ouvrent la +série des actes manifestement hostiles. + +[Note 78: BEER, _op. cit.,_ 367-369.] + +[Note 79: «Dans les spectacles, écrivait notre représentant le 23 +mars, on saisit toutes les allusions aux circonstances et surtout celles +qui regardent l'indépendance de l'Allemagne; les applaudissements sont +immodérés.»] + +[Note 80: Dépêche du chargé d'affaires Dodun, en date du 4 avril +1809. Le même agent écrivait le 18 mars: «En 1805, la guerre était dans +le gouvernement, non dans l'armée ni le peuple. En 1809, elle est voulue +par le gouvernement, par l'armée et par le peuple.»] + +[Note 81: Dépêche d'Andréossy du 18 février 1809.] + +L'Autriche se démasquait plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé; étonné +de cet affolement, il se demandait encore si elle soutiendrait jusqu'au +bout son audace, dépasserait ses frontières, se ferait matériellement +l'agresseur, si tout ce tapage n'était pas un moyen de provoquer une +attaque et de s'en épargner l'odieux. Quoi qu'il en soit, il prend +aussitôt ses dispositions de combat. Jusqu'à présent, pour enlever aux +Autrichiens tout sujet d'alarme trop positif, il n'a ordonné en +Allemagne aucune mesure de préparation immédiate; nos corps de l'armée +du Rhin restent disséminés sur de vastes espaces, les contingents +bavarois, wurtembergeois, saxons, sont organisés, sans être réunis; +Napoléon a des forces en Allemagne et n'a point d'armée; pour la +première fois depuis le début de ses campagnes, il est en retard sur +l'adversaire. Mais son activité magique pare à tout et supplée à +l'insuffisance du temps. Prompte comme l'éclair, sa volonté fait de +toutes parts naître le mouvement; en quelques jours, il complète, +grossit, approvisionne, met en marche, rapproche les corps français ou +alliés, pousse Davoust sur Bamberg, Oudinot sur Augsbourg, Masséna sur +Ulm, et la proximité de ces points permettra d'opérer une concentration +générale, dès que le plan de l'ennemi se sera clairement dévoilé, et +d'opposer à l'archiduc une masse d'hommes assez forte pour lui barrer le +chemin de la vallée du Rhin. En Italie, l'Empereur range l'armée du +prince Eugène sur la rive droite de l'Adige; dans l'Allemagne du Nord, +sur le flanc de l'Autriche, il rassemble les Saxons, les Polonais, en +fait le 9e corps de notre armée, leur donne mission de couvrir Dresde et +Varsovie. En même temps, au delà de l'Autriche ennemie, il cherche la +Russie alliée et l'appelle aux armes. + +Ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes qu'il réclame +d'Alexandre; l'instant est venu où les alliés de Tilsit et d'Erfurt +doivent combiner éventuellement leurs opérations militaires et dès à +présent leurs mouvements de troupes. Pour déterminer la Russie à se +mettre en position de le secourir, Napoléon multiplie les efforts. Les +dépêches ministérielles à Caulaincourt se succèdent désormais sans +interruption: le 5 mars, puis le 11, le 18, le 22, le 23, le 24, le 26, +le 29, Champagny signale à l'ambassadeur l'urgence d'obtenir des mesures +promptes, sérieuses et retentissantes; l'Empereur écrit lui-même au +Tsar, il écrit plus longuement à Caulaincourt; par l'intermédiaire de +cet agent, il réclame un échange de vues entre les deux cours sur les +moyens de concerter leur action et demande que l'on arrête dès à présent +un plan de campagne. + +Tous calculs faits, il compte que la Russie, sans s'affaiblir +notablement en Finlande et sur le Danube, peut nous seconder avec 80,000 +hommes; la situation géographique de cette puissance lui permet de les +employer avec une souveraine efficacité pour la cause commune. Les +possessions moscovites, en y comprenant les Principautés virtuellement +réunies, se déploient en demi-cercle autour de la partie orientale de la +monarchie autrichienne; elles enveloppent et enlacent la Galicie, la +Hongrie et la Transylvanie. En agissant sur divers points de sa +frontière, par des mouvements concentriques, la Russie peut étreindre +l'Autriche dès le premier moment, la saisir par derrière et, la tirant +fortement à elle, la paralyser dans son élan vers le Rhin. Il est donc +nécessaire que le Tsar ait une forte armée en Pologne, prête à entamer +la Galicie au premier signal; il n'est pas moins utile que l'armée russe +du Danube, trop nombreuse pour l'adversaire débile qui lui est opposé, +détache sa fraction la plus occidentale pour la tourner contre +l'Autriche, qu'elle la porte, par une conversion à droite, en face de la +Transylvanie, et la tienne prête à envahir cette province. La Russie +peut contribuer également à la défense de l'Allemagne française, pousser +un corps jusqu'à Dresde et l'intercaler entre l'Autriche soulevée et la +Prusse frémissante. Que la Russie règle d'ailleurs sa coopération +suivant ses facultés et ses convenances; Napoléon subordonnera ses +mouvements à ceux de son allié. Alexandre veut-il se porter sur Dresde +avec 40,000 hommes? c'est dans cette ville qu'on lui tendra la main. +Préfère-t-il faire masse de ses forces et pousser droit à Vienne? +Napoléon lui offre rendez-vous sous les murs de cette capitale[82]. +L'essentiel est que la Russie nous informe de ce qu'elle fera, afin que +les opérations se combinent, surtout qu'elle prenne ses mesures au plus +vite, hautement, bruyamment, qu'elle tire l'épée avec fracas, qu'elle +sorte ses troupes de leurs garnisons, qu'elle les mette sous la tente, +qu'elle montre partout ses armées. «Il n'y a pas un moment à perdre, +écrit Napoléon à Alexandre, pour que Votre Majesté fasse camper ses +troupes sur les frontières de nos ennemis communs. J'ai compté sur +l'alliance de Votre Majesté, mais il faut agir, et je me confie en +elle[83].» De toutes manières, le Tsar peut exercer sur les événements +une influence favorable et décisive; s'il reste un dernier espoir, une +chance unique et fugitive d'éviter la guerre, c'est que la Russie, en +faisant étalage de ses forces et preuve de ses dispositions françaises, +terrifie l'Autriche et l'arrête au bord de l'abîme. Si la lutte doit +inévitablement se produire, l'intervention active de la Russie, en +faisant du premier coup pencher la balance, abrégera cette crise +succédant à tant d'autres. + +[Note 82: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.] + +[Note 83: Lettre publiée par M. Tatistcheff dans la _Nouvelle +Revue_, 1er septembre 1891.] + + + +II + +Les appels de Napoléon, s'autorisant de promesses vingt fois répétées, +se confondaient avec la voix même de l'honneur militaire et de la +probité politique. Seulement, l'Empereur était-il fondé à invoquer ces +grandes lois, après avoir lui-même, au cours de l'année précédente, par +les détours et les ambiguïtés de sa conduite, enfoncé le doute et le +soupçon au cœur d'Alexandre? Dans le cas présent, le Tsar était trop +incertain pour nous accorder du premier coup ou nous refuser son +concours. Il obéit à une tendance propre aux esprits irrésolus et qui +les porte à s'épargner l'embarras d'une décision en la retardant le plus +possible. Cette guerre avec l'Autriche qui choque sa conscience, sa +politique, qu'il fera à contre-cœur, si les circonstances l'y obligent +expressément, il répugne encore à l'admettre comme inévitable et à s'y +préparer; c'est une hypothèse importune dont il préfère détourner ses +regards. Il se dérobe donc, fuit devant le parti à prendre, et use à son +tour de diplomatie dilatoire. Naguère, Napoléon lui a fait longuement +attendre une concession positive aux dépens de la Turquie: il a remis et +ajourné la Russie de mois en mois. Alexandre trouve aujourd'hui sa +revanche et reprend à son compte le jeu justement reproché à son allié, +en se servant, il est vrai, de procédés tout autres. Pour se soustraire +à une décision prématurée, Napoléon employait des moyens à son image, +surprenants et grandioses, suscitait d'éblouissants prestiges, parlait +de partager l'Orient et de remanier l'univers. Pour réserver une +détermination qui lui coûte, Alexandre raffine l'art des petits moyens, +celui des compliments et des phrases; il s'y montre inventif, excellent, +inimitable: il y met du génie. + +À ce moment, ses rapports avec notre ambassadeur sont curieux à +observer. Plus que jamais, M. de Caulaincourt est traité au Palais +d'hiver en ami, en commensal préféré. Deux ou trois fois la semaine, il +dîne chez Sa Majesté, partageant cet honneur avec le petit groupe +d'intimes qui compose la société habituelle et privilégiée du Tsar. +Pendant la réunion, Alexandre saisit toutes les occasions de célébrer +Napoléon et la France; il vante son attachement à l'alliance, son désir +de la maintenir inébranlable, d'en remplir toutes les obligations, et +ces politesses sans conséquence lui sont un moyen de préparer et de +faciliter la tâche qui s'imposera à lui tout à l'heure, dans son +cabinet, lorsqu'il se retrouvera seul à seul avec Caulaincourt et devra +résister doucement à cet ambassadeur réclamant un concert effectif de +mesures. Plus ses entretiens d'affaires deviennent vagues et équivoques, +plus ses propos de table sont empreints de cordialité, féconds en +remarques obligeantes, en effets délicatement ménagés, et il organise à +l'adresse de la France toute une série de démonstrations intimes, +flatteuses, caressantes, destinées à masquer le vide de ses intentions. + +D'abord, le retour de Roumiantsof donna lieu à une scène +caractéristique. La première fois qu'il se retrouva avec notre +ambassadeur à la table du souverain, le ministre voyageur dut raconter +par le menu son séjour à Paris, Alexandre se plaisant à le faire parler, +à relever dans ses discours tout ce qui pouvait charmer l'amour-propre +d'un Français. Le comte comprit et joua parfaitement son rôle. Déjà le +bruit de ses propos enthousiastes sur Napoléon courait la ville: on +citait ce mot de lui: «Lorsqu'on cause avec l'empereur Napoléon, on ne +se trouve d'esprit que ce qu'il veut bien vous en laisser[84].» Chez le +Tsar, Roumiantsof dispersa ses éloges sur tous les membres de la famille +impériale et du gouvernement; il n'omit rien et n'oublia personne. «Il +ne cessa de parler de Paris, soit dans le salon avant le dîner, soit +pendant le dîner. Il parla aussi beaucoup de Malmaison, de +l'Impératrice, de sa grâce, de la reine de Hollande, de son amabilité, +de sa bonté, de la beauté de la princesse Pauline, de la grande et belle +représentation de la cour. Il parla ensuite des ministres, cita l'esprit +de M. Fouché, l'amabilité, le génie de M. le prince de Bénévent, +l'agrément de sa société. (Depuis l'événement du 28 janvier, ces +compliments manquaient singulièrement leur but.) Il ne tarit pas en +éloges sur tout, répéta plusieurs fois: «C'est à Paris que doivent aller +tous ceux qui veulent apprendre quelque chose en quelque genre que ce +soit...» L'Empereur ramenait continuellement la conversation sur Paris. +Le comte la soutenait en homme qui pénétrait l'intention obligeante de +son maître. L'Impératrice s'en mêla plusieurs fois[85]...» + +[Note 84: Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt à +l'Empereur en date du 22 mars 1809.] + +[Note 85: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.] + +«Après le dîner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur +daigna m'appeler dans son cabinet.» Toujours sur le même ton, il +protesta en premier lieu de sa loyauté, de son dévouement, puis, venant +à l'Autriche et déjà moins affirmatif, émit le désir de ne rien +précipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout +récemment à Vienne précisait la situation. Bien informé des +circonstances, citant des faits, accumulant des détails, il conclut du +spectacle belliqueux que donnait l'Autriche à la nécessité urgente pour +l'alliance franco-russe de se mettre elle-même sur le pied de guerre et +de rassembler ses moyens. «Je parlais, écrivait-il à Napoléon, des +grandes réunions de troupes en Bohême et sur l'Inn, enfin de tout ce qui +se passait, pour convaincre Sa Majesté qu'il était temps de prendre un +parti pour l'état de guerre où l'on pouvait être d'un moment à l'autre; +qu'il était même instant pour Votre Majesté de savoir par où agiraient +les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en +Transylvanie et en Galicie aussitôt qu'on aurait la nouvelle des +hostilités. Je lui fis sentir que les opérations de Votre Majesté, la +grande direction militaire, dépendraient nécessairement du concert et du +nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait; +que l'état d'hostilité de l'Autriche, constaté depuis si longtemps, ne +pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette +puissance[86]...» + +[Note 86: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.] + +«--Je veux encore croire que la paix est possible», telle fut en +substance la réplique d'Alexandre. Et il développa ce thème longuement, +contre toute évidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas +répondu expressément à l'offre de la double garantie, et que cette +démarche suprême pouvait changer ses résolutions. Au reste, s'il fallait +combattre, l'Empereur le trouverait prêt; la Russie ne serait pas en +retard, mais se livrer dès à présent à des mouvements guerriers pourrait +nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant à Paris +qu'à Pétersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres +qu'il avait à soutenir, celles de Suède, d'Angleterre et de Turquie, et +à cet égard de récentes circonstances ne le laissaient point à court +d'arguments. En Orient, la négociation avec la Turquie s'était rompue +sur une question qui intéressait la France plus encore que la Russie; le +cabinet de Pétersbourg avait exigé, comme condition préalable de la +paix, que la Porte renonçât aux bons rapports récemment rétablis avec +les Anglais et expulsât de Constantinople leur chargé d'affaires; les +Turcs n'ayant point souscrit à cette exigence, le congrès de Jassy +s'était séparé; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et +obtenir par la force l'abandon des Principautés. Contre la Suède, la +Russie avait dû pousser vivement les hostilités, le gouvernement de +Stockholm ne manifestant aucun désir de paix, et même porter au delà du +golfe de Bothnie une partie de son armée. Au Nord comme au Sud, elle +avait à combattre et à faire front; ses deux ailes restaient engagées, +ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'eût +voulu et de peser dès à présent sur l'Allemagne. + +À ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de répondre que +les guerres de Turquie et de Suède n'exigeaient pas un vaste déploiement +de forces, que la Russie, maîtresse sur le Danube et en Finlande des +territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu'à maintenir ses +positions, à observer une défensive imposante, et qu'elle conservait +assez de troupes disponibles pour opérer vigoureusement contre +l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens +financiers, sur les brèches faites à son trésor, sur les pertes que lui +infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il +termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver +dans le cas de demander à la France; il s'agissait d'un emprunt à +émettre à Paris pour le compte de la Russie[87]. + +[Note 87: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.] + +Pendant plusieurs semaines, des scènes analogues se répétèrent, à +quelques jours d'intervalle. En manière de simple conversation, +Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, dès que l'on +en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion +russe, ses belles résolutions se fondent, s'évanouissent, ce qui ne +l'empêche point de reprendre le lendemain la suite de ses prévenances. + +Parfois, avant d'aborder le fond du débat, il varie ses procédés de +séduction préliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il +médit de l'Autriche. Il raille agréablement le ton et les allures des +diplomates viennois, leur gravité pédantesque: Schwartzenberg lui a +montré, dit-il, une «immense dépêche» de M. de Stadion, premier ministre +d'Autriche; «elle est tout à fait dans le genre allemand; on y prend les +choses de si loin que je lui ai demandé si elle datait du déluge[88]». +Tout cela, d'ailleurs, n'est «qu'un fatras de paradoxes[89]», trahissant +l'embarras d'un cabinet qui s'évertue péniblement à défendre une +mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitôt argument de cet aveu pour +démontrer une fois de plus la parfaite inutilité, contre une cour +convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour +réclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces. +Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant +que ses troupes ne sont qu'à deux ou trois marches de la frontière; il +cite les divisions, les régiments qui doivent composer son armée de +Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups à porter en +Transylvanie et en Allemagne. + +[Note 88: Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.] + +[Note 89: _Id._] + +Dans une autre conférence, Caulaincourt revient à la charge; mieux armé, +fort des lettres qu'il a reçues directement de Napoléon, il essaye +d'entrer en matière sur le plan de campagne; il lit, commente les +passages, de haute et impétueuse allure, où l'Empereur propose à son +allié de cimenter leur union par la confraternité du champ de bataille, +lui donne rendez-vous devant l'ennemi, à Dresde ou à Vienne. «À Dresde, +répond Alexandre, il est trop tard. Ce serait paralyser mes moyens par +des marches, pendant qu'ils peuvent être plus utilement employés. Puis, +ce serait découvrir toute ma frontière. Nous parlerons, du reste, de +cela un de ces jours. C'est aujourd'hui vendredi saint. Vous savez que +jusqu'après Pâques, nous avons une foule de devoirs religieux prescrits +par notre rite. Je ne puis donc vous parler d'affaires aujourd'hui, mais +ce sera très incessamment. Aujourd'hui, je ne voulais que vous voir et +vous dire ce que je sais sur la Suède[90].» Et il transporta son +interlocuteur sur les bords de la Baltique, où la scène avait +soudainement changé. À Stockholm, les chefs de l'armée et de la +noblesse, fatigués d'obéir à un roi en démence, avaient détrôné Gustave +IV et décerné la régence à son oncle, le duc de Sudermanie. Cette +révolution, avec ses détails dramatiques ou piquants, venait à point +pour nourrir la conversation avec l'ambassadeur de France et la tenir +éloignée des frontières autrichiennes. + +[Note 90: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.] + +En persistant dans ce jeu évasif, il semblait qu'Alexandre voulût se +laisser surprendre par l'événement. Son but, s'il était tel, fut +pleinement rempli. Le 9 avril, avant qu'un plan de campagne eût été même +ébauché entre la France et la Russie, avant que le Tsar eût fait +connaître exactement le nombre, l'emplacement, la destination de ses +troupes, les Autrichiens franchirent l'Inn et se répandirent en torrent +sur la Bavière. Le même jour, l'archiduc Jean violait avec son armée le +territoire italien; au Nord, l'archiduc Ferdinand entrait avec cinquante +mille hommes dans le grand-duché et l'aigle autrichienne apparaissait +sur le chemin de Varsovie. Sans garder le souci des apparences, sans +alléguer un grief personnel, sans même déclarer la guerre, l'Autriche la +commençait à ses risques et périls et jouait son existence dans une +suprême partie. + +Caulaincourt requit aussitôt et officiellement la coopération russe, en +vertu des conventions de Tilsit et d'Erfurt. De son côté, Schwartzenberg +se livrait à de dernières tentatives, manœuvrait tous les ressorts de +l'intrigue, mettait en mouvement les salons, les femmes, faisait agir à +la fois la mère et la favorite d'Alexandre. La société entière, se +levant en tumulte, circonvenant l'Empereur, le suppliait de garder au +moins la neutralité et de ne point prendre les armes contre la puissance +qui se faisait le champion de l'indépendance européenne. + +Alexandre devait enfin se prononcer; cette nécessité tant redoutée, si +obstinément éludée, s'imposait à lui et venait le saisir. Il lui fallait +se résoudre, mais le choix lui restait entre plusieurs partis. À vrai +dire, la parole donnée ne lui en permettait qu'un: combattre +immédiatement avec la France et nous aider de tout son pouvoir. On ne +saurait toutefois refuser à sa perplexité de sérieux motifs: ses +scrupules et ses craintes étaient légitimes. Cette guerre qu'il n'avait +su ni prévoir ni prévenir, tout en s'obligeant à y participer, lui était +à bon droit odieuse: elle risquait d'entraîner des résultats funestes à +l'Europe, à la Russie, particulièrement funestes à l'alliance. Si +l'Autriche justifiait par sa conduite toutes les sévérités, son +effondrement total, sa destruction n'en serait pas moins une calamité +générale et un malheur pour tous. La disparition de cette antique +monarchie ouvrirait au centre du continent un abîme que rien ne saurait +combler et achèverait de déséquilibrer l'Europe. Les États qui se +composeraient avec les débris du vaincu, débiles et inconsistants, +devant tout au vainqueur, ne seraient plus que les postes avancés de la +domination française; chacun de nos vassaux voudrait sa part de +l'Autriche mise à sac; en particulier, le duché de Varsovie réclamerait +et obtiendrait vraisemblablement la Galicie; cette extension +équivaudrait au rétablissement de la Pologne, et de tous les changements +à craindre, c'était celui qu'Alexandre appréhendait avec le plus de +persistance et d'effroi. Dans tous les cas, la Russie se sentirait à +découvert, directement exposée au choc de l'ambition napoléonienne, dès +que l'Autriche ne s'élèverait plus en masse compacte au devant de sa +frontière. Pour que la Russie pût vivre tranquille, pour qu'elle pût +demeurer notre alliée, il était nécessaire qu'un État puissant continuât +de séparer les deux empires et de faire contre-poids à la France +démesurément accrue. Par une rencontre extraordinaire, Alexandre Ier, +constitué ennemi de l'Autriche en vertu d'engagements formels, ne devait +rien craindre autant, dans le combat à livrer, que l'écrasement trop +complet de l'adversaire, et il était naturel qu'il songeât à se prémunir +contre un tel péril. On eût donc conçu qu'avant de s'engager dans la +guerre, il eût pris ses précautions, formulé ses réserves, demandé à +Napoléon la promesse de ne point abuser de la victoire et de n'en point +tirer des conséquences fatales à l'ordre européen, destructives de la +sécurité russe. + +Ces exigences, Napoléon les avait prévues et s'était mis en mesure d'y +satisfaire. Il avait autorisé Caulaincourt à signer, s'il en était +positivement requis, un accord sur les conditions de la paix future; il +consentait à se lier les mains dans une certaine mesure, à limiter +l'essor d'une ambition qui allait se déchaîner à nouveau. Sa situation +militaire, plus critique qu'il ne l'avouait, lui avait commandé cette +condescendance[91]. Alexandre était donc libre d'opter entre une +assistance accordée d'emblée, de confiance, dans un élan chevaleresque, +et une coopération conditionnelle. Il pouvait remplir ses engagements +tout d'abord, s'associer au conflit et, par sa loyauté, par l'efficacité +de son action, se mettre en droit de parler haut quand viendrait l'heure +de régler la destinée du vaincu et de remanier la carte; il pouvait +aussi prendre dès à présent ses sûretés, obtenir de Napoléon des +assurances contre le démembrement de l'Autriche, contre le +rétablissement de la Pologne, quitte ensuite à entrer franchement dans +la lutte dont il aurait à l'avance circonscrit les résultats. + +[Note 91: Lettre de Caulaincourt du 8 avril 1809.] + +Il écarta l'un et l'autre de ces partis pour s'arrêter à un troisième, +le pire et le moins digne de tous, à un expédient dont Spéranski paraît +lui avoir suggéré l'idée[92]. Tout en exprimant de justes inquiétudes +sur le sort futur de l'Autriche, il ne réclama aucun engagement +préalable et ne mit point Caulaincourt dans le cas d'user de ses +pouvoirs. Il annonça à Napoléon une assistance sans réserve, pleine et +entière, mais résolut de ne la lui prêter qu'en apparence et de +n'opposer à l'Autriche qu'un simulacre de guerre. Sans répudier les +obligations de l'alliance, il s'en délia subrepticement et aima mieux +transgresser sa parole que de la redemander. Il fit plus: avant de +combattre nos ennemis pour la forme, il voulut les rassurer sur la +portée réelle de ses mesures, et nous allons l'entendre, double dans son +langage comme dans sa conduite, promettre son concours à la France et +son inaction à l'Autriche. + +[Note 92: BEER, 349, d'après les rapports de Schwartzenberg.] + +Dès qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'ébranlaient +pour passer la frontière, il fit savoir à notre représentant qu'il +rompait avec l'agresseur: «Ils payeront cher, disait-il en parlant des +Autrichiens, leur folie et leur jactance[93].» Pour donner plus de poids +à ces assurances, il les répéta à Caulaincourt devant témoins, en +présence du cercle de familiers qu'il réunissait périodiquement à sa +table. Avant de rendre publique sa déclaration de guerre, il la fit en +petit comité, sous forme d'allusion et d'allégorie. Ce soir-là, il fut +plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il +était charmé, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de +Caulaincourt se fût choisi une maison de campagne tout près de la +sienne; l'intimité en deviendrait plus étroite et plus facile: «Je veux +faire faire, disait-il, un petit télégraphe pour notre correspondance. +Nous ne pouvons être plus proches voisins. + +[Note 93: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.] + +L'AMBASSADEUR.--«Je suis absolument sous le canon de Votre Majesté. + +L'EMPEREUR.--«Celui-là ne tirera que pour vous. + +L'AMBASSADEUR.--«Je n'en ai jamais douté, Sire; mais comme les +ambassadeurs aiment les traités, je voulais en proposer un à l'amiral de +Votre Majesté. (Un yacht de la marine impériale russe était mouillé sur +la Néva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.) + +L'EMPEREUR.--«Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? _Vous ne ferez +pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts._ + +«Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une +intention si prononcée, que les vingt personnes qui étaient à table, +ainsi que l'Impératrice, se regardèrent. L'Empereur continua la +conversation avec moi[94].» + +[Note 94: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.] + +Six jours plus tard, le passage de l'Inn étant connu, les apparentes +résolutions du Tsar se signalèrent au grand jour. Un manifeste de guerre +fut lancé contre l'Autriche. Alexandre déclara qu'il congédiait +Schwartzenberg, qu'il rappelait sa légation de Vienne, que ses troupes +allaient entrer en ligne. Il écrivait à Napoléon: «Votre Majesté peut +compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres +déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes +sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous +peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement +mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié +fidèle[95].» Son langage à Caulaincourt était encore plus positif et +formel que ses lettres: «Je ne ferai rien à demi», disait-il, et il +ajoutait: «Au reste, je m'en suis expliqué avec les Autrichiens[96].» + +[Note 95: Lettres publiées par nous dans la _Revue de la France +moderne_, 1er juin 1890.] + +[Note 96: Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.] + +Comment s'était-il expliqué? C'est ce que nous apprend le rapport de ses +derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis à Vienne par cet +ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le déplaisir que lui causait la +conduite de l'Autriche: il constata qu'à elle seule incombait la +responsabilité de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait +dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses +engagements. Ces prémisses posées, il en tira une conclusion inattendue: +«L'Empereur me dit, écrivait Schwartzenberg après une conversation tenue +le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en +m'assurant que rien ne serait oublié de ce qui serait humainement +possible d'imaginer pour éviter de nous porter des coups. Il ajouta que +sa position était si étrange que, quoique nous nous trouvassions sur une +ligne opposée, il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour notre +succès[97].» Le 20 avril, Alexandre réitérait ces assurances et même +allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre +d'éviter, autant qu'il dépendrait d'elles, toute collision, tout acte +d'hostilité; que d'ailleurs leur entrée en campagne serait soigneusement +retardée[98]. + +[Note 97: BEER, 351.] + +[Note 98: _Id._] + +Ainsi, non content de proposer à l'Autriche un combat fictif, où l'on +éviterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre +promettait de reculer cette démonstration vaine: il ne contrarierait +point nos ennemis dans leurs premières opérations et les laisserait +profiter de leur avance. Est-ce à dire qu'il n'attendît qu'une victoire +de l'archiduc Charles pour prononcer sa défection, se retourner contre +l'Empereur et porter le dernier coup au colosse ébranlé? Sa pensée +paraît avoir été moins simple, moins perfide, surtout moins arrêtée. +Profondément troublé et déconcerté, n'apercevant de toutes parts que +difficultés et périls, il arrivait à l'extrême de la duplicité par +l'incertitude; désirant que Napoléon fût contenu et refréné, le +craignant trop d'autre part pour se détacher ouvertement de lui et +braver sa colère, souhaitant des succès aux Autrichiens et n'y croyant +pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgré tout +quelque utilité à l'alliance française, dont il n'avait pas encore +recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilisé par des +tendances contradictoires. Il s'écartait des événements, sans renoncer +toutefois à profiter de leurs indications; peut-être se flattait-il, si +la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir +avec autorité entre des adversaires également épuisés. Il essayait, en +un mot, de réserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi +bien, en s'enfermant dans une neutralité déguisée, qui n'avait même +point le mérite de l'abstention franche et nette, il s'ôtait tout droit +à la reconnaissance, à la considération de l'une et l'autre partie: il +s'enlevait la faculté de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il +fût, s'interdisait d'influer sur les résultats de la guerre et se +condamnait à les subir: il se mettait à la merci des événements, au lieu +de participer à leur direction. + +Tout d'abord, par la lenteur et l'hésitation de ses mouvements, il va +porter une atteinte irrémédiable à l'alliance sans servir avec +efficacité la cause européenne, indigner Napoléon sans sauver +l'Autriche, car l'instant n'est pas venu où le conquérant doit +rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en échec, il +faudra plus que l'effort isolé d'une puissance. Si l'Autriche est +fortement armée, pleine d'ardeur, embrasée de nouvelles et plus +généreuses passions; si beaucoup de nos vieux régiments, dispersés en +Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supériorité du +commandement supplée à tant de désavantages, et Napoléon, même sans +l'armée d'Austerlitz et d'Iéna, va continuer de vaincre. Déjà il est en +Allemagne, au milieu de troupes électrisées par sa présence; Davoust, +Lannes, Masséna sont auprès de lui, et d'incomparables hauts faits, +détournant nos regards d'une politique équivoque, nous ramènent pour un +temps en pleine épopée. + + + + +CHAPITRE III + +LA COOPÉRATION RUSSE + + +Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à +Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince +Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités +respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens +de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche +révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets +désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour +l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en +Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces +russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à +Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de +Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre +sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie +des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans +une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve +le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en +scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général +Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de +Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu +entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et +Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg: +exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note +au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de +Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la +Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram. + + + +I + +En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles +avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui +infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec +timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue, +déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à +tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui +hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et +l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa +concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur +la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il +sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à +Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre +la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre +Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt +mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse +d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive +droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte +violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette +bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine +par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens +s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous +précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés; +l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il +est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des +Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à +recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement +tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du +prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en +Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne, +les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse +s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément +en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de +partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre. +Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon +presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de +combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après +l'ouverture des hostilités, il couche à Schœnbrunn. À la même date, les +Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière. + +Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à +masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au +complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout +composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le +commandement du prince Serge Galitsyne[99]. Caulaincourt avait vivement +insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie +dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord +et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution, +on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup +pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre +avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin, +pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre +que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on +puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se +serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout. +Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira +immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur +frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que +l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction +d'Olmütz[100]», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction +subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous +ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures. + +[Note 99: Dans l'armée russe, la division constituait l'unité +stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement +supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.] + +[Note 100: Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.] + +Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché +avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze +jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les +prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou +étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies +persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement +des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne +n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû +lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il +mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter +avec les mœurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie; +tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante +machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses +allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des +opérations qui se mènent en Allemagne? + +À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il +envoya ses vœux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au +début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience +anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur +sur les lieux, «son génie valant des armées[101]». Après Abensberg et +Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations +qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de +Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir +près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que +l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage +irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre +quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et +Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses. + +[Note 101: Rapport de Caulaincourt du 29 avril.] + +Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur +accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son +génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle +occasion pour un militaire[102]?» Ayant appris qu'un officier russe en +séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé +à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il +à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être +conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de +porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg +pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des +gens qui ne sentent rien[103].» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé +que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et +qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la +sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il +sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne +répondit rien de positif[104].» + +[Note 102: _Id._, 4 mai.] + +[Note 103: Rapport n° 33, mai 1809.] + +[Note 104: Rapport du 4 mai.] + +Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur +invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait +l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul +le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments +ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous +une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en +résultaient pour l'autocrate de Russie. + +Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que +la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les +principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives, +avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et +que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre +l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par +ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à +la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve, +on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens, +ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer +d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne +conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en +favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les +menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires +révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce +sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre +légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et +s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents +déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous +les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation +générale. + +«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que +l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait +la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non +seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu +tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en +aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait +de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été +menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des +propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils +pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles +conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que +l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la +France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé +la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le +torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social, +en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de +censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les +idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous +les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit +de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des +communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke[105]; que M. de Stadion +attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant +à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur +François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été +Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant +par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente +ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus +gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient +autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de +différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus +royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en +affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté +germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant +toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se +prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les +autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses +efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou +jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui +avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en +avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur +rêve[106].» + +[Note 105: Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à +Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était +accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec +laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre +des communes procédait à une enquête.] + +[Note 106: Rapport n° 33, mai 1809.] + +Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la +parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens +n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait +comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence[107]»; après deux +heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que +cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières +opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer +irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie +des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la +Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et +déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un +vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques. +Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant +son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes +et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et +Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité +parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le +pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions +faire des sottises[108].» Au reste, il n'admettait pas que la droiture +de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est +apathie et point mauvaise volonté[109].» Et Roumiantsof venait dire à +Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons +droit[110].» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause; +l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir +même[111]», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai[112]; +c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les +officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait +l'armée immobile et paralysée. + +[Note 107: _Id._] + +[Note 108: Rapport n° 39, juin 1809.] + +[Note 109: Rapport du 5 juin.] + +[Note 110: _Id._, 18 mai.] + +[Note 111: _Id._, 29 avril.] + +[Note 112: Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche, +était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus +lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts +propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre +actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le +rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de +Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province +polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître +en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait, +pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les +bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur +son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se +ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon +vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à +consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître +la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait +d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en +Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les +circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient +les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette +tâche. + +La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est +aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière +de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux +pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût +arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie +pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de +cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure +partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant +que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la +livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur +Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la +Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en +flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en +rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la +Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie, +avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive, +aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il +serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de +confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer +sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur +l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler +l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux +Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans +hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme +à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa +part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant +indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser +sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ +libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans +le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne, +et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les +intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle. + +Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas +attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui +s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski +rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans +un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement, +laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes +ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui +dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette +direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de +ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et +demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de +la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis +que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de +se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie, +de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie +sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution +hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de +l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement[113]. On vit alors un +spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant +en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de +la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis +jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le +fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie. + +[Note 113: SOLTYK, _Relation des opérations de l'armée aux ordres du +prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de_ 1809. Paris 1841, 1 +vol., p. 202-203.] + +Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son +approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands +propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays, +puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais +en la frappant trois fois, survivait dans leurs cœurs. Ils en +conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations +seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de +Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans +un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce +temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue[114]. À la vue de +Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se +reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle, +qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares, +dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les +nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout +formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où +il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux, +le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout +instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires; +elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres +d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des +Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons +impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en +partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et +la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne +défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient +dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais, +les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs +et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les +enseignes chéries[115]. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les +troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à +Lemberg. + +[Note 114: SOLTYK, 505] + +[Note 115: SOLTYK, 224-225.] + +Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement +et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement +provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et +équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux +armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer +positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout +attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation +lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur +préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»; +des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres +du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des +populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient +interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie[116]. + +[Note 116: _Id._, 136-267, _Correspondance de M. Serra, résident de +France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde_. Archives +des Affaires étrangères.] + +Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y +répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté, +vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se +rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de +la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans +ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la +possession des provinces que les trois partages lui avaient +successivement attribuées. + +Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques, +justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux +limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie +et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains +districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en +terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la +surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas +à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les +employés de l'administration, Polonais de race et de cœur, disparurent +en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus[117]. +Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets, +ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple; +cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la +Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut +juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant +dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait +occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était +donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait +mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et +son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se +manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute +illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître +que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de +la Pologne, au démembrement de l'empire[118]. + +[Note 117: SOLTYK, 267.] + +[Note 118: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.] + +Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en +apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter +les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point +partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait +avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles +dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne +méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait +douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique. +Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre +s'était habitué à considérer le maintien de cette œuvre comme une +nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies +françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et +solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas +qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de +rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et +Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y +tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait +mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à +l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions +jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine +polonais, car c'est attenter à notre existence[119]». Dès à présent, +l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce +qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance +de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce +pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de +laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de +l'alliance. + +[Note 119: Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.] + +Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait +avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant +d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières +un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et +même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse +et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active +pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et +Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la +preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des +généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée +aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la +France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre +Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause. + +En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupéfait; cela +l'étonnait d'autant plus, disait-il, que «ce général était un de +ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui écrivaient à Moscou +dans le meilleur esprit[120]». Au reste, il ferait prompte et exemplaire +justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en +conseil de guerre; mais il se montrait profondément surpris, blessé, de +ce qu'on voulût conclure d'un tort particulier à une tendance générale, +faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilité d'une +faute individuelle. Était-ce là cette confiance qui devait régner entre +les alliés de Tilsit et d'Erfurt, présider à tous leurs rapports? +Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il écartait avec soin de +son langage tout ce qui eût pu atteindre et froisser personnellement +l'ambassadeur; loin de là, il laissait à ses reproches quelque chose +d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son +interlocuteur avec une insistance émue, avec des gestes amicaux, comme +s'il eût voulu, en le berçant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de +cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scène +d'attendrissement. Si d'injustes soupçons, assurait-il, l'avaient frappé +au cœur, il préférait tout de même que Caulaincourt les lui eût +franchement exprimés; c'était sur ce ton qu'on lui devait parler; il +aimait à s'expliquer de la sorte avec un homme qui possédait son estime +et son affection. «En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majesté +daigna m'embrasser[121].» + +[Note 120: Rapport du 28 mai.] + +[Note 121: _Id._] + +Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient +marcher, qu'il avait réitéré l'ordre de passer la frontière, «ne fût-ce +qu'avec une patrouille[122]»; il sentait que de nouvelles lenteurs +n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Suède touchait à sa fin, la +régence de Stockholm demandait à traiter, et la pacification du Nord, à +laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre à la +Russie une armée de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mît +quelque empressement à regagner le temps perdu, il était trop tard pour +que son armée pût arrêter l'impulsion donnée aux Polonais et aussi +contribuer avec efficacité au succès de nos opérations. À ce moment +même, la lutte entre Napoléon et l'Autriche touchait à sa période +décisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures +critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'étaient écoulées +depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps, à supposer que +les Russes eussent agi dès le début, avec promptitude et bonne foi, ils +eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'armée +du prince Ferdinand, puis, entraînant les Polonais à leur suite, +atteindre et dépasser Cracovie, se diriger sur Olmütz et paraître en +masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'était dans la partie +méridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrière le +Danube, tout près de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux +Français et avait concentré sa résistance. Si les Russes s'étaient mis +en mesure de le prendre à revers, il eût hésité à conserver la position +où il s'était établi et retranché pour risquer sa dernière bataille. +Craignant d'être saisi entre deux feux, il se fût probablement rejeté +sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohême ou en Hongrie, laissant la +France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en +amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: privée de sa dernière base +d'opérations, coupée en son milieu, la monarchie autrichienne eût été +réduite à capituler et à demander grâce. L'immobilité de Galitsyne se +prolongeant, les Polonais étaient trop peu nombreux pour exécuter à eux +seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une +province autrichienne, mais l'armée de Ferdinand, rappelée de Varsovie, +suffisait maintenant à les arrêter, à les tenir loin du théâtre +principal des opérations. Assuré de ses derrières, certain que les +Russes n'arriveraient plus à temps pour tomber dans son dos, l'archiduc +Charles put rester sur le Danube, attendre Napoléon en se couvrant de +cette barrière et, dans d'immortels combats, disputer la victoire. + +[Note 122: _Id._] + +Le 21 mai, l'armée française entreprit de franchir le fleuve. Masséna et +Lannes avaient passé, avec trois divisions, enlevé Aspern et Essling, +lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des +forces triples des leurs, les deux maréchaux tinrent jusqu'au soir dans +les villages conquis, et nous gardèrent un débouché au delà du fleuve. +Le soir et dans la nuit, les ponts furent rétablis, le passage repris. +Le lendemain, les desseins de Napoléon s'accomplissaient, lorsque le +fleuve se souleva à nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux +l'armée française. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'éviter un +désastre. Les corps isolés sur la rive gauche eurent à livrer une +seconde bataille, avec des munitions presque épuisées; ils la livrèrent +à la baïonnette et résistèrent trente heures. Ce ne fut que dans la +soirée du lendemain, quand les Autrichiens eurent cessé leurs furieux +assauts, que les nôtres se replièrent dans l'île de Lobau, ramenant dix +mille blessés, remportant Lannes frappé à mort, laissant à l'ennemi cinq +mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse +qu'une victoire! L'armée était sauvée; resté dans Lobau, Napoléon +maîtrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Néanmoins son +opération avait échoué, et l'archiduc, repoussé dans toutes ses +attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succès d'ensemble. Essling +était un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant +encore que l'horrible journée du 8 février 1807; à Essling, non +seulement Napoléon n'avait pas détruit l'ennemi, mais il avait reculé et +cédé le champ de bataille; moins obéissante, la fortune lui donnait un +plus sérieux avertissement et pour la seconde fois manquait à son +rendez-vous. + +Nous savons, par de récentes expériences, combien, en temps de crise de +guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dénaturent en se propageant, +combien la passion, l'espérance, la crédulité, sont promptes à +accueillir des bruits exagérés ou controuvés. En 1809, l'Europe suivait +avec une émotion croissante le duel entre Napoléon et l'Autriche. Cet +intérêt n'était pas seulement la curiosité haletante qui s'attache aux +péripéties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur +le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conquérant +s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples; +Napoléon vaincu, ramené sur le Rhin, c'était la révolte et +l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accréditer l'espoir +d'un tel soulagement était accueilli et transmis avec avidité. Les +bulletins de l'archiduc, répétés par des échos complaisants, devancèrent +partout les nôtres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient +des ailes; le bruit que l'armée française avait essuyé un désastre +courut de toutes parts et causa une effervescence générale. C'est à ces +nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient +surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol +s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage, +que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle +s'était bornée jusqu'alors à stipendier, préparerait et exécuterait +l'expédition de Walcheren. + +En Russie, chez la seule puissance indépendante qui se disait notre +alliée, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut +différer suivant les milieux. Les salons de Pétersbourg poussèrent des +cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit +avec celle de la société un parfait contraste. S'il est permis de +croire, d'après les confidences que nous avons recueillies de la bouche +même d'Alexandre au début de la campagne, qu'un insuccès de Napoléon +n'était pas pour lui déplaire, les sentiments qu'il affecta furent +strictement conformes à l'alliance; même l'occasion lui parut propice +pour redoubler ces témoignages de pure forme qui ne coûtaient jamais à +sa bonne grâce. + +À l'arrivée des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Dès que +d'autres avis eurent rectifié les premiers, il écrivit à Caulaincourt un +billet pour le prévenir et le rassurer[123]; il fit porter à Napoléon +une nouvelle lettre, par un troisième aide de camp: «Les Autrichiens, +disait-il, viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils +auraient obtenus. Accoutumé à compter sur le génie supérieur de Votre +Majesté, j'y ajoute peu de foi[124].» Il affirmait d'ailleurs que, quoi +qu'il pût arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidélité +à l'épreuve des événements[125]». + +[Note 123: Ce billet était ainsi conçu: «Dans ce moment, général, je +viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre +de M. de Champagny à Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se +rapporte à la fameuse affaire, de même de Kœnisgberg une copie d'une +lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse) à Goltz, que +je m'empresse, général, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a +été bien différente de ce que les Autrichiens tachent de la faire +paraître. Tout à vous. ALEXANDRE.» Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 124: Lettre publiée par nous dans la _Revue de la France +moderne_, juin 1890.] + +[Note 125: Rapport du 14 juin.] + +Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos +troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves +tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait +seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt: +«Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation +du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je +vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la +nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà +couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur. +Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que +je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir[126].» Il allait +jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet +élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au +récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus +que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se +sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et +subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation, +disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la +préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de +ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je +n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre +nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre, +de l'honneur; j'aime cela[127]!» + +[Note 126: _Id._] + +[Note 127: Rapport du 14 juin.] + +«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des +armées qu'exigeait la circonstance[128]»: telles furent les paroles +sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les +protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient +ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur +Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal +informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers +de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de +Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé; +comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance, +entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et +celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et +mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut +seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque +l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants, +lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de +son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les +rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de +l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que +Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après +l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à +Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il +comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant +volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et +la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au +lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les +dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans +son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup. +Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit +toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la +responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu +d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec +Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet +arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en +conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par +Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une +instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à +la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses +réserves[129]. + +[Note 128: Champagny à Caulaincourt, 2 juin.] + +[Note 129: Une partie de cette lettre a été publiée par Armand +LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et +l'Empire_, t. IV, p. 211.] + +«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut +pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait +beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la +Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce +cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la +puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont +écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée +autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces. + +«Le cœur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à +l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il +n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en +lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la +Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le +grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins +entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance. + +«L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous +envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme +annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable, +paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez +en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie; +remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grâce et dignité, ne faites +que ce que vous avez strictement à faire; mais qu'on n'aperçoive aucun +changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de +Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être +d'elle; par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la +Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est +désabusé, soit partagée par toute l'Europe. Anéantissez cette lettre du +moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace[130].» + +[Note 130: Deux jours après, l'Empereur revenait à cheval +d'Ebersdorf à Schœnbrunn. Sur la roule poussiéreuse et brûlée de soleil, +il allait au pas, suivi à quelque distance par son état-major et n'ayant +à ses côtés que le général Savary. Tout à coup, il s'ouvrit à lui, parla +de la Russie, laissa déborder sa douleur et son irritation: «Ce n'est +pas une alliance que j'ai là», disait-il, et il ajoutait, en faisant +allusion à l'hostilité déclarée ou latente de tous les souverains +d'ancien régime: «Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais +ils n'osent pas s'y réunir.» _Mémoires de Rovigo_, IV, 145.] + +Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute +récrimination, toute parole de nature à provoquer un débat dont le bruit +retentirait par toute l'Europe et signalerait prématurément l'altération +des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit à +Caulaincourt de s'enfermer dans une réserve absolue, quoique courtoise; +il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main +de toutes les affaires où il s'est engagé pour complaire à la Russie, +reprend partout sa liberté, réserve ses résolutions à venir. Songe-t-il +dès à présent à bouleverser son système aussitôt que la campagne +d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il à revenir aux traditions de notre +ancienne politique, à renouer des relations avec la Suède, avec la +Turquie, à faire de ces deux États, accolés à la Pologne restaurée, ses +points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels +il a fait porter quelques paroles de paix[131], une réconciliation sur +le champ de bataille? En un mot, incline-t-il à répudier l'œuvre de +Tilsit et à en prendre la contre-partie? Il semble que cette pensée ait +traversé pour la première fois son âme emplie d'amertume, mais elle y +passa comme un éclair, sans se préciser ni se fixer. + +[Note 131: BEER, 421-422; METTERNICH, I, 75-76.] + +En effet, six jours après, tandis que Lobau se hérissait de +retranchements, tandis que Masséna et Davoust tenaient tête à l'ennemi +sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie +précipitaient leur marche à travers les Alpes pour rejoindre l'armée, +l'avis arriva que les Russes commençaient leur mouvement. Galitsyne +n'était pas encore entré en Galicie, mais il venait de lancer une +proclamation pour annoncer son entrée. Le dernier aide de camp envoyé +par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catégoriques, que l'on +marchait enfin et que tout s'ébranlait. L'Empereur répand aussitôt cette +nouvelle; il la met à l'ordre du jour de l'armée, en tête du XVIIe +bulletin[132]. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur +réelle, pourra rassurer nos alliés, empêcher des défections, consterner +l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse. +Napoléon retrouve donc quelque utilité à l'alliance et se rattache +malgré tout à l'idée de la conserver comme l'élément fondamental de son +système. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation, +le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il +reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera désormais d'une +manière nouvelle. + +[Note 132: _Corresp._, 15316.] + +Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement +dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus à l'alliance, c'est-à-dire +qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il +sent qu'il a trop présumé d'Alexandre en se flattant de l'engager +entièrement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille +à celle qui vient d'éclater, la France ne devra, en fait, compter que +sur elle-même, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le +champ de bataille. Mais cette assistance matérielle, sur laquelle il +n'avait jamais fondé un bien ferme espoir, n'était pas l'unique avantage +qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-être n'était-ce +point le principal. Avant tout, Napoléon comptait sur l'effet moral de +l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation à employer +pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa +conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le +reste du continent hésiterait à se soulever tout entier, les tentatives +de révolte n'auraient jamais que le caractère de mouvements locaux, +partiels, alors même que le Tsar bornerait ses services à de simples +démonstrations. S'il est prouvé aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre +serait illusion et chimère, cet accord tout extérieur, purement +platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilité, pourvu +que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une réalité. +L'ombre seule de l'amitié entre Napoléon et Alexandre peut en imposer à +nos ennemis, décourager leur haine, abréger leur résistance; ce «fantôme +d'alliance» que l'apparition des Russes en Galicie ramène sur la scène, +il importe de le faire subsister non seulement jusqu'à la défaite de +l'Autriche, mais jusqu'à la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de +Napoléon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres +nécessités de sa politique, tendront à le conserver. + +Dans ce but, il remet Caulaincourt en activité. Il lui permet de +favoriser la paix des Russes avec la Suède, très désirée à Pétersbourg; +il l'autorise à insister pour que la diversion en Galicie soit aussi +sérieuse et efficace que possible. Lui-même traite bien les trois aides +de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulière. Sans doute, +il ne lui plaît point qu'Alexandre ignore tout à fait son +mécontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa +réponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il +incrimine l'impéritie, la mollesse du commandement en Russie, il se +donne toujours l'air de présupposer la loyauté du souverain; il laisse +dire que ses propres sentiments n'ont point changé, il le fait dire par +son ministre. Dans de nouvelles lettres expédiées à l'ambassadeur, +confiées à des messagers russes et destinées par conséquent à passer +sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style +de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il répond sur le même +ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions même. «Votre Majesté, +répétait Alexandre à l'Empereur, retrouvera en moi toujours un allié et +un ami fidèle[133].»--«Les intentions de l'empereur Alexandre, réplique +Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majesté, qui ne peut que se +féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un +ami aussi sincère[134].» + +[Note 133: Lettres signalées à la page 78.] + +[Note 134: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.] + +Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le +dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la +Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et +double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration +totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité +guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de +diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les +populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite, +récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de +Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se +garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement +vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les +alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de +la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome, +soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et +Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises +remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie +arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un +caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point +engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier +aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la +question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses +rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse +dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à +plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la +campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui +permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le +moment, sa grande affaire est de vaincre. + +Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et +ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser; +quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne +livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre. +Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables. +C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder +de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un +arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de +passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes +minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il +invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le +fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce +son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de +triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a +d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur +l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement +lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le +succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra +l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi, +reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure, +son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude. + + + +II + +Tandis que la puissance française se repliait et se ramassait sur +elle-même, pour mieux prendre son élan, les Russes s'étaient enfin mis +en campagne. L'ordre de marche avait été expédié le 18 mai à Galitsyne: +le 3 juin, cinquante-trois jours après l'ouverture des hostilités, trois +divisions sur quatre, avec le quartier général et une réserve de +cavalerie, soit quarante à quarante-cinq mille hommes, passaient la +frontière et entamaient sur plusieurs points la Galicie déjà occupée par +les troupes varsoviennes. + +Quelque tardif et insuffisant qu'il fût, ce concours pouvait avoir sa +valeur et influer, sinon sur le succès d'ensemble, au moins sur la +situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il +semblait se produire d'autant plus opportunément qu'il concordait avec +un retour offensif de l'ennemi. Rappelé du Nord par l'irruption des +Polonais sur ses derrières, l'archiduc Ferdinand s'était d'abord mis en +retraite sur Varsovie, puis avait évacué cette capitale, le 2 juin, et +remontant à son tour la Vistule, par la rive gauche, était venu se +poster en face des territoires occupés par Poniatowski sur le bord +opposé, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les +Polonais de leur conquête. Il commença son mouvement par l'attaque de +Sandomir; la reprise de cette place, à cheval sur le fleuve, lui +permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes +polonaises, Sandomir était mal fortifié et hors d'état de soutenir un +long siège; l'enceinte se réduisait à un mur délabré, où le temps avait +fait brèche. Prévenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses +troupes et prit position à peu de distance de Sandomir, toujours sur la +rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce +poste, il était à même de se porter vers la place et de la secourir, à +condition toutefois que quelques corps russes, se joignant à lui et +entrant en ligne, vinssent compenser l'infériorité numérique de ses +forces. + +Mais les Russes avançaient avec une lenteur désespérante. Ils +abrégeaient les étapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins +un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts +tendissent à perdre du temps; leurs corps erraient à l'aventure, sans +direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins à +s'égarer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrême +malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils haïssaient la +guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y +participer. S'il faut en croire les récits polonais, lorsque Poniatowski +envoyait à Galitsyne des aides de camp pour le presser, le général russe +faisait porter ostensiblement à ses divisionnaires des instructions +conçues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expédiait +contre-ordre[135]. + +[Note 135: SOLTYK, 253.] + +Pourtant, le 12 juin, un corps assez considérable, sous les ordres du +général prince Souvarof, fils du glorieux maréchal dont le nom est resté +synonyme de fougue et d'entrain, était arrivé sur le San, en arrière et +tout près des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le même jour, +les Autrichiens, qui avaient passé la Vistule et investi Sandomir sur +les deux rives, marchèrent contre la position de Poniatowski et lui +donnèrent l'assaut. La lutte fut acharnée; les braves Varsoviens +faisaient obstacle de tout, reprenaient la résistance derrière chaque +repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles, +déconcertaient leur adversaire par d'impétueuses charges à la +baïonnette; ils conservèrent leur position toute la journée, mais l'aide +des Russes leur était indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir +les jours suivants, repousser définitivement l'ennemi et dégager la +place. + +Supplié d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de +Poniatowski qu'un langage glacé: à la fin, il promit de faire avancer +l'une de ses brigades au delà du San, pour prolonger et appuyer l'aile +gauche des Polonais, déborder et tourner la droite autrichienne. Le +mouvement commença; des préparatifs de passage avaient été faits, un +pont jeté, quand un grand trouble se manifesta tout à coup dans l'esprit +du général Sievers, qui commandait la brigade; on était un lundi, jour +réputé défavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter +sous de si fâcheux auspices; l'opération annoncée fut remise au +lendemain. Le lendemain, il se trouva que le général Sievers avait égaré +sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les +Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place. +Poniatowski se sentit abandonné et trahi; la rage au cœur, il donna le +signal de la retraite et ramena son armée derrière le San, puis courut +de sa personne à Lublin, où se trouvait le quartier général de +Galitsyne. En s'éloignant, il entendait les coups de canon de plus en +plus espacés que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie +de la place[136]. + +[Note 136: SOLTYK, 283-293. _Correspondance de M. Serra_ (cet agent +se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski à +Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires étrangères, Russie, +149.] + +À Lublin, il montra le péril instant, l'urgente nécessité d'un secours, +mais se heurta de nouveau à des refus et à des réticences: tout ce qu'il +put obtenir fut la promesse que l'armée impériale franchirait le San à +la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne eût remué +un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant à couvrir par +leur présence la retraite de l'armée varsovienne. «Traîtresse conduite!» +s'écria Napoléon en apprenant ces scènes, et, dans son indignation, il +ne put s'empêcher d'ordonner à Caulaincourt les plus fortes +représentations. «La jonction des Russes à l'armée polonaise, lui fit-il +écrire, ne devait-elle donc être marquée que par un revers et par la +perte d'une conquête que les Polonais à eux seuls avaient su faire et +conserver!» Il est vrai que la dépêche, fidèle au système de ne jamais +mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitôt: «Sans +doute, ce n'est pas là l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut +qu'il connaisse de quelle manière ses intentions sont remplies; ce sera +lui rendre un véritable service que de le mettre dans le cas de se faire +obéir[137].» Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait +qu'interpréter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute +latitude à son mauvais vouloir: «En général, disaient ses instructions, +il lui est enjoint d'éviter les opérations communes avec les troupes +varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une façon +indirecte[138].» + +[Note 137: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.] + +[Note 138: Roumiantsof à Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +Puisque les Russes refusaient opiniâtrement de combattre avec les +Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux +armées, non pas conjointement, mais parallèlement, dans des régions +distinctes? À la suite de ses conférences avec Galitsyne, Poniatowski +prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la +Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec +mission de reprendre à leur charge, de compléter, d'étendre l'occupation +des parties de la Galicie déjà insurgées, et de pousser l'ennemi de ce +côté le plus loin possible. + +Ayant assumé cette tâche, les Russes la remplirent de singulière façon. +D'abord, ils laissèrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes +volantes, réoccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empêché +cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur eût été +plus facile que de couper et d'envelopper les détachements aventurés au +milieu de leurs masses profondes. Ils les laissèrent se replier à +l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, évoluer avec autant de +sécurité que sur un champ de manœuvre. De part et d'autre, on paraissait +s'être donné le mot pour éviter de se rencontrer et de croiser le fer. +Les Autrichiens se portaient-ils d'un côté? Les Russes se dirigeaient +immédiatement en sens inverse, si bien, écrivait Poniatowski, «qu'il +suffisait de connaître les projets d'une de ces armées pour savoir +d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire[139]». Si l'on +s'apercevait, on se gardait de brûler une amorce. Une seule fois, près +d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent échangés, et ce fut par +erreur; les Autrichiens avaient mal distingué les uniformes et cru avoir +affaire à des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter à +Galitsyne ses excuses pour cette méprise; on avait à regretter un mort +et deux blessés[140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se +trouvaient en présence, elles s'observaient tranquillement; les hommes +mettaient pied à terre, les chevaux étaient dessellés et débridés; puis, +pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait à se +rapprocher, à lier conversation, et il n'était point rare de surprendre +Autrichiens et Russes en train de «cimenter leur bonne intelligence en +buvant pêle-mêle les uns avec les autres[141]». Ces faits significatifs, +joints à l'envoi répété de parlementaires, à de fréquentes allées et +venues d'un quartier général à l'autre, eussent suffi pour dénoncer à +l'observateur le moins perspicace un jeu convenu à l'avance entre les +deux partis, un persistant et frauduleux concert. + +[Note 139: Lettre précitée de Poniatowski à Caulaincourt.] + +[Note 140: RAMBAUD, _Histoire de Russie_, p. 559.] + +[Note 141: Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1809.] + +En effet, à la suite de négociations occultes, l'entente s'était opérée +sur certains points, et la comédie se menait d'un mutuel accord. Lorsque +les Russes étaient entrés en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait +fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils +seraient reçus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demandé à +connaître leurs intentions. Galitsyne avait répondu qu'il ne pouvait se +dispenser d'obéir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui +prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement +jusqu'à la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement à ne point +dépasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait +charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas à fond ses +entreprises et mesurerait ses coups. + +Cet avis, accompagné de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les +Autrichiens sur la portée réelle de l'intervention moscovite; il ne leur +suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident, +ne pourrait-on les amener à s'en imposer une au Midi, sur le chemin de +Cracovie et des parties centrales de la monarchie, à prendre, par +exemple, pour terme extrême de leur marche, l'un des affluents de droite +de la Vistule, l'une des rivières qui coulent perpendiculairement à ce +fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut +renvoyé au quartier général russe afin de négocier un arrangement sur +ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons +vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolongée de +l'une de ses divisions devant cette rivière. À la fin, il consentit à +prendre comme ligne séparative des deux armées la Wisloka, située à +quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le +moment et s'y achemineraient à aussi petits pas que possible, les +détachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre. +Conformément à ce pacte, Galitsyne mit une semaine à traverser l'étroite +bande de territoire qui sépare les deux cours d'eau; arrivé sur la +Wisloka, il s'arrêta et ne bougea plus[142]. D'ailleurs, dans les pays +qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis +qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rétablissaient partout les +autorités, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblèmes +polonais ou français, défendaient de prêter serment à Napoléon[143]. Les +patriotes étaient persécutés, traités en rebelles; la Russie semblait +n'être entrée en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur +François, prendre la province en dépôt pour le compte du légitime +propriétaire et la lui garder intacte. + +[Note 142: BEER, 398-400. WERTHEIMER, _Geschichte Œsterreichs und +Ungarns im ernsten Jahrzehnt des 19 Jahrhunderts_, II, 354, d'après les +documents autrichiens, spécialement les lettres de l'archiduc Ferdinand +à l'archiduc Charles.] + +[Note 143: SOLTYK, 283 et 298.] + +Cette conduite exaspérait les Polonais, non moins que l'attitude +équivoque des Russes devant l'ennemi. L'état-major de Poniatowski, le +conseil d'État du duché, qui représentait l'autorité suprême, criaient +très haut à la trahison; avec l'intempérance de pensée et de langage +propre à la nation, militaires et civils ne se contentaient point +d'invoquer des faits vrais, ils les exagéraient, les dénaturaient au +besoin, en inventaient d'autres, pour les signaler à qui de droit. Ils +écrivaient à l'empereur Napoléon, au major général Berthier, à M. de +Caulaincourt; ils adressaient au prince Galitsyne lui-même des +protestations où se dissimulait mal, sous les formes du langage +officiel, un âpre ressentiment. De son côté, Galitsyne reprochait aux +officiers de Poniatowski leurs allures indépendantes, leurs procédés +révolutionnaires, les espérances qu'ils affichaient et répandaient +autour d'eux, jusqu'au nom de Polonais qu'ils se donnaient et dont la +Russie contestait la légalité; il en résultait d'aigres discussions, une +guerre de paroles où l'on se jetait mutuellement à la face des griefs +justifiés, où chacun avait à la fois tort et raison. + +Chacun de ces incidents pénibles, retentissant à Pétersbourg, ajoutait +au malaise ressenti dans cette capitale et aux embarras de Caulaincourt. +C'était à cet ambassadeur qu'aboutissaient toutes les plaintes, avec le +devoir de les appuyer ou d'y répondre; il devait incriminer la conduite +des généraux russes et défendre en même temps celle des Polonais, tâche +d'autant plus ingrate qu'il sentait croître chaque jour les défiances +d'Alexandre. Rapportant tout à l'idée qui faisait son tourment, le Tsar +croyait en découvrir dans les plus petits faits l'indice et la preuve. +«Propos, écrits, conduite, disait-il en montrant la Galicie et le duché, +rien n'est là dans le système de l'alliance. Il faut qu'on +s'explique[144].» Quant à Roumiantsof, la Pologne lui devenait +littéralement un cauchemar. Pour rassurer le monarque et son conseiller, +subissant l'un et l'autre l'influence d'une société exaspérée, les +efforts de Caulaincourt demeuraient impuissants, et même les mesures +auxquelles Napoléon s'était arrêté par ménagement pour la Russie +allaient contre leur but, étaient accueillies avec défaveur et prises en +mauvaise part. L'ordre donné d'occuper au nom de l'Empereur les +districts insurgés de la Galicie offusqua fort Alexandre: «il ne pouvait +souffrir, disait-il, que l'on créât une province française sur ses +frontières[145].» Ce qui le froissait particulièrement, c'était +l'inattention de l'Empereur à lui répondre; ce défaut de formes +blessait, inquiétait le monarque qui en mettait de si raffinées dans +tous ses rapports personnels avec son allié, et le silence de Napoléon, +à mesure qu'il se prolongeait, lui semblait de sinistre augure et gros +d'arrière-pensées. + +[Note 144: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.] + +[Note 145: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.] + +Enfin, le 23 juillet, l'aide de camp Tchernitchef reparut à Pétersbourg: +il arrivait en droite ligne du champ de bataille de Wagram, où Napoléon +l'avait tenu à ses côtés toute la journée et lui avait remis la croix de +la Légion d'honneur[146]. Il apportait en même temps une lettre de +l'Empereur. Napoléon avait mis son orgueil à ne répondre au Tsar que +pour lui annoncer un triomphe, pour lui faire sentir que la France, +laissée à elle-même, avait su néanmoins surmonter tous les obstacles. +Cette hautaine intention perce à travers les excuses qu'il allègue; +elles étaient d'ailleurs de telle nature que lui seul pouvait en +présenter de pareilles. «Monsieur mon Frère, écrivait-il, je remercie +Votre Majesté Impériale de ses aimables attentions pendant trois mois. +J'ai tardé à lui écrire, parce que j'ai d'abord voulu lui écrire de +Vienne. Après cela, je n'ai voulu lui écrire que lorsque j'aurais chassé +l'armée autrichienne de la rive gauche du Danube. La bataille de Wagram, +dont l'aide de camp de Votre Majesté, qui a toujours été sur le champ de +bataille, pourra lui rendre compte, a réalisé mes espérances[147]...» + +[Note 146: «Je voudrais l'avoir méritée, disait Alexandre, et la +recevoir de la même manière que lui et à côté de l'Empereur.» Rapport n° +44 de Caulaincourt, 26 juillet.] + +[Note 147: _Corresp._, 15508.] + +En effet, les journées des 5 et 6 juillet ont magnifiquement réparé +l'insuccès d'Essling. Napoléon a fait ce prodige de surprendre l'ennemi +en exécutant une opération prévue, préparée, annoncée depuis six +semaines. Cent soixante quinze mille Autrichiens l'attendaient entre +Aspern et Essling, derrière des défenses accumulées. En débouchant +brusquement par la pointe est de l'île de Lobau, il trompe leurs +prévisions, tourne et fait tomber leurs ouvrages, se donne le temps de +jeter cent cinquante mille hommes sur la rive gauche et de les déployer +perpendiculairement au fleuve avant qu'on ait pu lui opposer une +résistance sérieuse; il marche alors à l'armée de l'archiduc, qui a dû +se reporter sur les hauteurs d'Enzersdorf et de Deutsch-Wagram, et il +l'arrache de ces positions dans la plus formidable bataille qu'il ait +encore livrée. La victoire de Wagram nous assure définitivement la ligne +du Danube et refoule les forces autrichiennes dans les parties +excentriques de la monarchie; ce coup retentissant détruit à nouveau les +espérances de tous nos ennemis, avoués ou secrets, accable et prosterne +l'Europe. + +À Pétersbourg cependant, où l'on était plus loin qu'ailleurs du théâtre +des opérations, où le nom même d'allié donnait plus d'indépendance et de +franc parler, les esprits étaient trop montés pour que l'annonce de nos +succès pût ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait +toujours sur un objet unique, la Pologne, et les événements du Danube ne +firent qu'imparfaitement diversion à ceux de la Vistule, d'autant plus +qu'un conflit nouveau, plus grave que les précédents, venait de surgir +au lendemain même de Wagram entre Varsoviens et Russes. + +Depuis que Poniatowski, se séparant des Russes, avait reporté sur la +rive gauche ses forces et son activité, Cracovie, située dans la sphère +de ses opérations, était devenue son objectif; c'était la conquête qu'il +promettait à ses soldats comme récompense de leurs efforts, et dont la +perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux +Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs +de leur grandeur passée, était pour eux la ville sainte, celle dont la +prise serait le gage moral de leur relèvement: il serait beau de +proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui +dormaient dans l'antique métropole. Les troupes de Poniatowski +poussaient donc à Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant, +toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant à outrance. Les +Autrichiens opposaient peu de résistance, leur but étant moins de +défendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion +sérieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mêmes de l'archiduc Charles. +Repoussés sur Cracovie après plusieurs engagements, ils ne jugèrent pas +à propos de s'y maintenir. Dès que les Polonais furent en vue, le +général qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14 +juillet au soir, on convint que les hostilités seraient suspendues +pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit à évacuer la +ville, où les troupes de Poniatowski feraient leur entrée le lendemain. + +Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme était au comble; avec joie, +avec orgueil, ils se montraient l'imposante cité, la ville aux vieux +palais, aux cent églises, déployée sur les deux rives de la Vistule: ils +la possédaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne fût bientôt à +eux, puisque leurs ennemis renonçaient à la leur disputer. Ils avaient +compté sans leurs alliés. Quoique fort en arrière sur l'autre rive, +l'armée de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquiétude +jalouse; dès qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait +frémi à l'idée de leur abandonner cette proie précieuse et pris ses +mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever +brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de +la Wisloka sur le Dunajec, puis au delà, et se précipiter en avant avec +une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils étaient dans le voisinage +de Cracovie; ils conçurent le projet de s'y introduire furtivement, dans +l'espace de quelques heures qui s'écoulerait entre le départ des +Autrichiens et l'entrée des Polonais, de se glisser entre le vaincu en +retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occupé sa conquête. + +La complicité des Autrichiens favorisa cette surprise. D'après les +rapports de Poniatowski, appuyés de divers témoignages, les Autrichiens, +en même temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prévenu les +Russes et les auraient envoyé chercher; des officiers se seraient +détachés pour guider les colonnes du général Souvarof accourant vers la +ville, et auraient promis une gratification au détachement qui +arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la +nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait +dans la ville. Le lendemain, à la première heure, conformément à +l'accord stipulé, le chef d'escadron Potocki se présenta pour occuper +l'une des portes; il la trouva gardée par un détachement russe, commandé +par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: «J'ai ordre, dit +le Russe, de vous défendre l'entrée de la ville.--J'ai ordre, répliqua +le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Français, et +j'espère que vous ne me forcerez point à faire croiser les lances pour +m'en ouvrir le passage.» Sievers s'effaça avec ses hommes, la porte +s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux +arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traités +en amis, des traînards de l'armée autrichienne, des officiers même; en +perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille, +un rempart de chevaux, d'hommes, et la forêt des lances. Cependant, +Poniatowski entrait à la tête de ses troupes, tambours battants, +enseignes déployées. Arrivé sur la place d'Armes, il trouve devant lui +une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau +mouvement de fougue et d'impatience, il enlève alors son cheval, le +jette dans les rangs des hussards, fait brèche à ce mur vivant et, par +la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne +purent avancer qu'après avoir croisé la baïonnette ou mis la lance en +arrêt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaçants +s'échangeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit à +grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que +l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagèrent la ville, +se cantonnèrent dans des quartiers distincts, et là restèrent à +s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre +ces alliés ennemis, la tension des rapports était devenue telle que le +moindre incident suffirait désormais à faire éclater la lutte[148]. + +[Note 148: SOLTYK, 314-324. Archives des Affaires étrangères, +_Correspondances de Varsovie et de Dresde_, juillet-août 1809; lettres +échangées entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet, +rapport de Galitsyne, Russie, 149.] + +Ces nouvelles trouvèrent la société russe dans un état de crise plus +prononcé, qu'elles aggravèrent. Depuis quelque temps, les clameurs +étaient si vives que Caulaincourt, pour habitué qu'il fût à de pareilles +tempêtes, se sentait ému devant ce débordement d'attaques: «Je n'ai pas +encore vu, disait-il, la fermentation à ce point et aussi générale.» +Dans les salons, le Tsar n'était pas plus épargné que la France; les +mécontents parlaient tout haut de le déposer et de confier à des mains +plus fermes les destinées de l'empire[149]. Alarmé de ce mouvement, qui +ne répondait que trop à ses propres angoisses, le gouvernement ne savait +ni le réprimer ni le diriger; il se bornait à le suivre et haussait +lui-même le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences +de la société. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir +faire à son tour sa profession de foi. Il déclara à Caulaincourt que la +question de Pologne était la seule sur laquelle il ne transigerait +jamais; c'est en vain que Napoléon lui offrirait sur d'autres points des +avantages, des compensations brillantes: «Le monde n'est pas assez grand +pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il +est question de sa restauration d'une manière quelconque[150].» Même, +Alexandre n'entendait plus laisser à ses plaintes un caractère intime et +confidentiel. Jusqu'alors, tout s'était passé en conversations avec le +duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Pétersbourg parlait de +recourir à des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui +exigeraient une réponse et de mettre Napoléon en demeure de le +satisfaire. «Je veux à tout prix être tranquillisé[151]», disait +Alexandre, et il semblait subordonner sa coopération pour la suite de la +guerre à certaines garanties contre le rétablissement de la Pologne. Une +note était en préparation; elle fut remise à Caulaincourt au lendemain +des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rédigée et signée par +Roumiantsof, elle continuait à affirmer l'alliance, mais signalait les +écarts de ceux «qui arboraient le nom de Polonais», récapitulait les +griefs de la Russie, avouait ses craintes, réclamait enfin des +explications et des assurances. Pour la première fois, la question de +Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte +régulier en saisissait l'Empereur[152]. + +[Note 149: Caulaincourt envoyait à Napoléon, sous le titre de _On +dit_, l'écho des conversations qui se tenaient dans les salons de +Pétersbourg. L'extrait suivant donnera une idée du ton qui régnait dans +la société russe. _On dit_ du 19 août: «L'Empereur est bon, mais bête, +et Roumiantsof un imbécile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en +faisant la guerre, ils n'avaient qu'à la commencer par s'emparer de la +Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut +faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la +Narischkine religieuse, elle servira à l'aumônier et au jardinier, +surtout s'ils sont Polonais... (la favorite était d'origine polonaise). +Quant à Roumiantsof, il faut le faire marchand de _kwass_ (boisson +rafraîchissante du pays.)»] + +[Note 150: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.] + +[Note 151: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.] + +[Note 152: Voy. le texte de la note aux archives des Affaires +étrangères, Russie, 149.] + +Le cabinet de Pétersbourg ne spécifiait pas les garanties qu'il +désirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'était plus autorisé à en fournir +aucune. Si Napoléon, au début de la guerre, s'était offert à passer un +accord qui définirait à l'avance les conditions de la paix, il s'était +vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su +profiter. Dès ses premiers succès, au lendemain d'Eckmühl, se jugeant +assez maître de la situation pour n'avoir plus à compter avec personne, +il avait subi de nouveau l'entraînement de la lutte et de la victoire: +se demandant si le moment n'était pas venu d'en finir avec l'Autriche +parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait +retiré les pouvoirs donnés à Caulaincourt et lui avait interdit de +signer aucun engagement restrictif de l'avenir[153]. L'ambassadeur dut +se borner à accuser réception de la note russe, qu'il transmit au +quartier général français. Presque en même temps, il est vrai, Alexandre +vit arriver une nouvelle lettre de Napoléon; elle lui annonçait que +l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait +signé un armistice, à Znaym, et que par son ordre des conférences +allaient s'ouvrir. + +[Note 153: _Corresp._, 15164.] + +En effet, si l'idée d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un +instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prêtaient +plus à l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire, +il ne l'avait pas anéanti: Wagram n'était pas Iéna, et l'empereur +François conservait une armée, éprouvée sans doute et réduite, +désorganisée en partie, mais toujours fidèle, susceptible de se reformer +pour un nouvel effort et chez laquelle ses défaites récentes n'avaient +pas entièrement effacé le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement +l'Autriche, il eût fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et +Napoléon avait hâte de terminer une campagne qui l'épuisait d'hommes et +d'argent. Il avait donc admis l'Autriche à traiter et consentait à la +laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortît affaiblie, +amoindrie, hors d'état pour longtemps de recommencer ses attaques. + +L'avis de l'armistice et de la négociation produisit à Pétersbourg une +accalmie passagère. La suspension des hostilités, en immobilisant toutes +les armées, comprimait l'élan des Polonais, rendait leur concours moins +utile à Napoléon; il n'était plus à craindre que celui-ci, pour stimuler +leur vaillance, leur accordât dès à présent le rétablissement de leur +patrie, que la Pologne renaquît de la lutte même et surgît tout armée +sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'éloignait pour la +Russie, il continuait d'exister, et même les conditions de la paix +risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rétablissement +de la Pologne, le traité en préparation pouvait lui servir +d'acheminement et y conduire à coup sûr. Pour châtier et affaiblir +l'Autriche, Napoléon serait naturellement amené à lui demander des +cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des +provinces occupées, pour les partager entre ses sujets et ses clients. +Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris, +c'est-à-dire les meilleures portions de la Galicie, le duché sortirait +de la lutte avec une population et des ressources doublées, surtout avec +une force morale et une assurance singulièrement accrues. Dans ce +progrès, il verrait le prélude et le gage d'acquisitions nouvelles, un +pas peut-être décisif vers le but suprême de ses vœux, un encouragement +à ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont +l'âme était passée en lui. Aux yeux de tous, il apparaîtrait de plus en +plus comme un État en voie de développement continu, comme une Pologne +en train de se refaire, et les pays non encore réunis, qu'il s'agît des +parcelles laissées à l'Autriche ou des provinces échues au troisième +ravisseur, c'est-à-dire à la Russie, subiraient plus impérieusement +l'attraction. Donc, tout accroissement du duché assez considérable pour +nourrir les espérances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux +craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succéder +dans nos rapports avec elle à un trouble momentané une mésintelligence +irrémédiable. + +Cependant, Napoléon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dépouilles +de l'Autriche, une part proportionnée à leur zèle, à leurs succès, à +leur rôle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel +à leur vaillance et ne l'avait jamais trouvée en défaut; il les avait +vus partout à ses côtés, à la place d'honneur dans tous les combats. En +gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la +mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de +Madrid. En Espagne, leurs légions continuaient à lutter et à souffrir +pour lui; acceptant noblement leur part des épreuves supportées par nos +soldats, elles s'étaient fait avec eux une fraternité. Dans la campagne +d'Autriche, où les Allemands de la Confédération ne nous avaient prêté +qu'un concours hésitant et contraint, les Varsoviens s'étaient donnés +sans réserve; seuls, ils avaient combattu de bon cœur, espérant, au prix +de leur sang, racheter leur patrie. En récompense de tant d'efforts, +seraient-ils seuls exclus des bénéfices de la victoire? Seul, le +grand-duché serait-il oublié dans la distribution générale de +territoires qui se ferait entre nos alliés? Fallait-il le traiter plus +mal que les autres parce qu'il nous avait mieux secondés, le désespérer +par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur +défendaient à Napoléon cette ingratitude; la politique et la prudence la +lui interdisaient également. La population varsovienne, placée au devant +de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord, +restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des +Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le cœur haut et +l'esprit en éveil dans le poste de confiance qui leur était assigné, il +importait de payer généreusement leurs services passés; même fallait-il +se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur +patriotisme, de dissiper leur rêve; sans vouloir le rétablissement de la +Pologne, Napoléon était obligé de laisser au cœur de ses habitants +l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver à l'occasion. +Après avoir utilement usé d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas +quelque jour à les employer contre la Russie elle-même, si cette +puissance, aujourd'hui notre alliée, mais alliée douteuse, prononçait +plus tard sa défection, retournait à nos ennemis? Et cette supposition +n'était rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses +généraux pendant la campagne, par les défaillances de leur fidélité au +cours de cette épreuve. Ainsi se développaient les funestes effets de +cette guerre d'Autriche que Napoléon avait provoquée en Espagne, mais +reconnaissons que les fautes de son allié avaient notablement aggravé +les conséquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs +ménagements pour l'ennemi, l'initiative laissée à Poniatowski et à ses +soldats, avaient préjugé dans une forte mesure la décision de +l'Empereur, enchaîné sa volonté, et ce vainqueur des hommes subissait +une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les +nécessités du présent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se +garder à la fois l'amitié d'Alexandre et le concours éventuel de ses +ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continuât de croire et la +Pologne d'espérer en nous? Tel était le problème qui se posait devant +Napoléon, au lendemain de Wagram. S'il ne réussissait pas à le résoudre, +il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la +paix avec l'Autriche naîtrait à échéance plus ou moins rapprochée le +conflit avec la Russie. + + + + +CHAPITRE IV + +LA PAIX DE VIENNE + + +Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle +représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la +marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de +part et d'autre à se découvrir et à se prononcer.--Comment la question +de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut +déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les +sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée +d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc +de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice, +l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en +attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses +premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs +de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre +d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage +énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit +d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de +Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue +à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la +maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de +Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à +l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son +chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à +s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du +duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son +_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère +de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de +théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à +l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon +fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature +précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la +Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à +Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute +commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne, +la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif +pour le sort de l'alliance. + + + +I + +Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'était rétabli à Schœnbrünn: +c'était maintenant de la résidence des Habsbourg qu'il gouvernait son +empire, remettait l'ordre dans son armée, la répartissait savamment dans +les provinces conquises, surveillait l'Europe et négociait avec +l'Autriche. Depuis le milieu d'août, les plénipotentiaires se trouvaient +réunis dans la petite ville d'Altenbourg, située sur les confins de la +Hongrie, un peu en deçà des limites de notre occupation. À Altenbourg, +M. de Champagny représentait l'Empereur, le comte de Metternich et le +général baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napoléon +traitait comme empereur des Français, comme roi d'Italie et enfin comme +protecteur de la Confédération rhénane, au nom de tous les princes qui +formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe, +grand-duc de Varsovie. Quant à la Russie, sa qualité de puissance +indépendante lui donnait droit de paraître en personne au congrès et d'y +prendre place à nos côtés. Userait-elle de cette faculté? +Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle à Napoléon le soin de +conférer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire? +L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage, +un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette +offre, absente des négociations, elle demeure l'arrière-pensée des deux +parties en présence, occupe leur esprit, tient leurs résolutions en +suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre +ont à craindre ou à attendre d'elle, et pèse sur le débat sans y +participer. + +Napoléon était résolu à ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche +qu'en tenant compte dans une certaine mesure des répugnances et des +appréhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le +vaincu devait souscrire à d'amples cessions de territoires, en même +temps qu'à une réduction de ses effectifs militaires et à une lourde +indemnité. Pour la détermination des pays dont il aurait à se saisir, +l'Empereur hésitait entre deux modes de procéder[154]. Il pourrait +rétrécir et diminuer le territoire ennemi sur ses différentes faces, +prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohême, en +Pologne, et entaillant toutes les frontières de la monarchie, la laisser +ouverte et démantelée. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le +corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un +membre, séparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations +qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie à détacher +semblait toute désignée: il fallait la reconnaître dans cette Galicie +qui s'était ranimée d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur +s'arrêtât au premier ou au second système de paix, c'était toujours en +Galicie que l'Autriche aurait à supporter les plus gros sacrifices. +Napoléon se jugeait intéressé d'honneur à ne point replacer sous le +joug, à ne point livrer aux rigueurs de leur ancien maître des peuples +qui s'étaient fiés en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant +un régime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et +dévouée; il ajouterait cette vivante matière à tous les éléments dont il +avait composé sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napoléonien ne +gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des âmes, prêtes à +s'unir indissolublement à lui par les liens de la reconnaissance. +Napoléon se faisait donc une loi de détacher la Galicie des possessions +autrichiennes, en totalité ou au moins pour une notable partie. +Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'était ici que le désir de +ménager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilités de +la Russie, gênait et ralentissait ses décisions. + +[Note 154: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.] + +Son embarras était d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof +n'avaient jamais indiqué positivement comment on devait s'y prendre pour +régler à leur gré le sort futur de la province. On pouvait tenir pour +certain qu'ils n'admettraient à aucun prix une réunion totale au +grand-duché. Sous réserve de ce point essentiel, que prétendaient-ils? +que supporteraient-ils? que voulaient-ils empêcher? À cet égard, la note +remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumière. +Accusant la gravité de la question galicienne, elle ne suggérait aucun +moyen de la résoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant, +demandait le remède, mais ne le désignait point. «Vous remarquerez comme +moi, écrivait l'Empereur à Champagny avec quelque humeur, qu'il y a +toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble +qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement +pour la Galicie[155].» Dans l'ignorance où on le laissait, Napoléon +flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue. + +[Note 155: _Corresp._, 15676.] + +Il songea d'abord à ériger la Galicie en État distinct, en royaume +séparé, et à lui donner pour souverain le grand-duc de Würtzbourg. Ce +prince était frère de l'empereur François, mais admirateur et ami de +Napoléon, dont il affectait de rechercher à tout propos la protection et +les bonnes grâces. Transféré à Cracovie, il nous abandonnerait ses États +d'Allemagne, qui serviraient à payer d'autres dévouements. Quant aux +Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle +insignifiante de la Galicie, prime décernée à leur courage, et leur +principale récompense aurait été d'avoir libéré leurs frères[156]. + +[Note 156: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.] + +Cet arrangement eût-il été agréé d'Alexandre? Pleinement émancipée, +dotée d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie fût +devenue, suivant toutes probabilités, un second duché de Varsovie. Au +lieu de trouver devant elle un État polonais, la Russie en eût rencontré +deux, l'un et l'autre d'étendue médiocre, il est vrai, mais était-ce un +moyen de faire disparaître le péril à ses yeux que de le dédoubler? Il +semble néanmoins, à certaines paroles prononcées tardivement par +l'empereur Alexandre[157], que ce monarque eût envisagé sans trop +d'effroi une Galicie indépendante, sous le sceptre d'un prince étranger. +Par malheur, Napoléon ne s'arrêta guère à cette combinaison; il y +découvrit des inconvénients, des dangers; il craignit que la Galicie, +confiée à un Habsbourg, ne se laissât ramener dans l'orbite de +l'Autriche, ne devînt le satellite de cet empire, et il se sentit +promptement attiré vers d'autres projets. + +[Note 157: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809.] + +Ce qu'il désirait au fond, c'était d'étendre et d'affermir le duché de +Varsovie, cet État qui n'existait que par lui et pour lui, cet +auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti +pris et par principe tout agrandissement sérieux du duché, quoi que l'on +fît d'autre part pour rétablir l'équilibre des forces dans le bassin de +la Vistule? À plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer +d'une manière absolue contre un accroissement quelconque du territoire +varsovien, mais il n'avait jamais exprimé cette opinion au nom de son +gouvernement; il ne l'avait point consignée dans sa note; quant au +souverain, même en simple conversation, il n'était jamais allé aussi +loin que son ministre. Il avait indiqué vaguement deux moyens de +solution: «Laisser la Galicie à l'Autriche, ou faire des dispositions +qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquiètent +d'aucune manière pour sa sûreté, sa sécurité personnelle [158].» Étant +données ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir à l'extension du +duché, s'il se voyait conférer à lui-même un dédommagement immédiat et +des garanties pour l'avenir? Se plaçant dans l'hypothèse où la Galicie +tout entière serait enlevée à l'Autriche, Napoléon pensait à en réserver +la grosse part, les quatre cinquièmes, au grand-duché; le cinquième +restant serait donné au Tsar en toute propriété et lui serait attribué à +titre de présent bénévole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par +elle-même, n'avait droit à rien en stricte équité. Toutefois, le partage +demeurant fort inégal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer lésé, +mais Napoléon, pour atténuer la disproportion des lots et combler la +différence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait à la Russie +des engagements écrits, en bonne et due forme, par lesquels il +écarterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne. + +[Note 158: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet 1809.] + +Quelque ingénieux que fût cet expédient destiné à concilier des +nécessités opposées, ce projet en partie double, Napoléon ne se +méprenait point sur la difficulté d'y rallier la Russie, de faire passer +l'agrandissement du duché à la faveur de quelques clauses +compensatrices. Aussi, avant de rien décider, voulut-il sonder le +terrain à Pétersbourg, et Caulaincourt fut chargé de ce soin par une +instruction spéciale et développée, envoyée le 12 août. Il ne s'agissait +pas de formuler une proposition, mais de découvrir si elle aurait chance +d'être accueillie, de préparer en ce cas Alexandre à la recevoir, de +l'habituer doucement, avec d'infinies précautions, à l'idée conçue par +l'Empereur. + +«Monsieur l'ambassadeur, écrivait Champagny, Sa Majesté m'ordonne de +vous faire connaître ses vues sur un des objets de la négociation qui +vient de s'ouvrir. Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait +et cause pour la France, ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche +a des vengeances à exercer. L'honneur de la France serait compromis, si +l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui +l'ont servi. Cela ne peut être ainsi. L'empereur Alexandre a trop de +noblesse dans le caractère pour ne pas sentir ce devoir imposé à +l'Empereur. Sa Majesté n'a d'autres vues que de concilier ce devoir et +la dignité de la France avec les intérêts de la Russie. Tel est le but +de ses pensées actuelles. + +«C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du +ressentiment de l'Autriche. La souveraineté sur un pays dont on conserve +la possession reste toujours entière, et son exercice ne peut être +restreint par aucune clause de traité. Il n'y en a pas qui ne fût +violée, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre, +comme chaque vexation exercée sur un Galicien serait pour l'Empereur un +coup de poignard. + +«En donnant toute la Galicie à la Russie, ce mal serait prévenu sans +doute, mais le principe sur lequel est fondée l'alliance ne permettrait +pas une telle concession sans une compensation équivalente. Où la +trouver? La Galicie ne peut donc être donnée qu'au grand-duché de +Varsovie. L'Empereur trouve juste d'en laisser une part à la Russie, et +il évalue cette portion à un homme sur cinq, tandis que les quatre +autres resteraient au grand-duché. Cette inégalité est fondée sur la +différence des positions. Si la France était limitrophe de la Galicie, +elle partagerait également avec la Russie; mais elle est loin, elle ne +s'approprie aucune des provinces conquises, elle les donne à la Saxe qui +un jour, changeant de système, pourrait s'unir à la Russie contre la +France. La Russie incorpore au contraire à son empire les provinces +qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous +les temps à sa disposition.» + +Après avoir soutenu le principe de l'inégalité à grand renfort +d'arguments contestables, Champagny s'attache à parer des plus +séduisantes qualités le lot réservé à la Russie. On le choisira +limitrophe de cet empire, afin qu'il se soude plus facilement à lui; ce +sera la partie orientale de l'ancienne Galicie, l'arrondissement situé +entre la ville de Zamosc et le Dniester. Une ville importante, celle de +Lemberg, s'y trouve comprise. Les habitants du pays professent en +majorité le culte grec, ce qui les prédestine à devenir sujets de +l'empereur orthodoxe. S'étant ainsi évertué à tenter les convoitises de +la Russie, le ministre s'applique ensuite à calmer ses défiances et +passe au chapitre des garanties: «toutes les mesures propres à +tranquilliser la Russie, dit-il, sur les suites de cet agrandissement du +grand-duché de Varsovie seraient prises par la France. Elle garantirait +à la Russie ses nouvelles possessions; tout ce qui dans les usages du +grand-duché a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de +Lithuanie[159], pourrait être réformé; on remédierait aux inconvénients +qu'on n'avait pu prévoir à Tilsit; la dénomination de Pologne et de +Polonais serait soigneusement écartée. + +[Note 159: Depuis 1807, le roi de Saxe, comme souverain de Varsovie, +conférait les décorations des ordres rattachés à l'ancienne couronne de +Pologne.] + +«Voilà, Monsieur,--conclut l'instruction,--le texte d'entretiens à avoir +avec le ministère russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand +ménagement, doivent paraître venir de vous et non de votre cour. Ce sont +des idées que vous mettez en avant. Vous n'êtes pas sûr même des vues de +l'Empereur, mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyauté, +d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers +ce partage. Vous savez aussi que, fidèle à l'alliance de la Russie, +désirant la maintenir par les avantages mêmes que la Russie en retire, +et ne cherchant dans la présente guerre que l'affermissement du repos du +continent et la récompense des efforts faits par ses alliés, il met au +premier rang la Russie, qui certes en aura retiré de grands avantages, +puisqu'elle aura acquis et incorporé à son empire la Valachie, la +Moldavie, la Finlande et dans la Galicie un million de population, +tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village et n'aura +eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la +reconnaissance. + +«Marchez avec mesure, tâtez le terrain, insinuez, discutez, disposez les +esprits à des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes ni +dépêches, et prévenez les soupçons au lieu d'éveiller les défiances. + +«Dans cette dépêche, je suppose la Galicie entière arrachée à +l'Autriche. Si on ne pouvait en obtenir qu'une partie, ce serait +seulement le cinquième de cette partie qui appartiendrait à la Russie, +et elle serait prise de préférence là où la religion grecque est le plus +généralement professée. + +«Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y +mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie, +encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions, +de savoir si l'appât d'un million de population dont elle ferait +l'acquisition pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de +la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec +elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir +sur notre cause et l'éloigner de nous. La disposer à accéder aux vues +que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous +saura gré du succès, mais il vous recommande de ne rien +compromettre[160].» + +[Note 160: Champagny à Caulaincourt, 12 août 1809.] + +Il était prescrit en dernier lieu à Caulaincourt de tenir son maître au +courant, par des courriers successifs, de ses démarches et de leurs +résultats. Malgré la distance qui sépare Pétersbourg de Vienne, on +pouvait espérer que le premier de ces courriers, en faisant diligence, +arriverait dans vingt à vingt-cinq jours. D'ici là, d'ailleurs, il était +à présumer qu'Alexandre, par une réponse aux dernières lettres de +l'Empereur, par l'envoi d'un plénipotentiaire, par une communication +intime ou officielle, fournirait lui-même un premier éclaircissement. +Napoléon espère être assez promptement fixé, mais, avant d'avoir obtenu +ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilité de parler +clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences précises. Aussi +bien, tout dépend de la complaisance qu'il rencontrera à Pétersbourg; si +la Russie s'oppose à toute extension considérable du duché, il devra +demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres régions; si la +Russie condescend à ses vœux, il pourra faire porter sur la Galicie la +presque totalité des sacrifices que la puissance vaincue aura à subir. + +Il invite donc son plénipotentiaire aux conférences d'Altenbourg à +s'enfermer jusqu'à nouvel ordre dans des généralités. Sans doute, il est +bon dès à présent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base, +de déterminer combien de territoires l'Autriche devra céder, sans +rechercher quels seront et où seront situés ces territoires. M. de +Champagny aura d'abord à se réclamer de l'_uti possidetis_: l'Empereur, +dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays égale en +superficie, en population, aux provinces qu'il détient actuellement du +fait de la victoire et de la conquête. À cette prétention exorbitante, +les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre réduite, mais non +moins générale; grâce à des concessions réciproques, les parties +pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une +somme totale de territoires et de populations qui resteront à spécifier +individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantité +sans s'occuper de la qualité. C'est là le terrain où il faut que notre +mission se place et se tienne opiniâtrement, en ayant garde de se +laisser surprendre ou même prêter une seule parole qui soit de nature à +nous nuire auprès de la Russie. Napoléon exige que procès-verbal soit +tenu de tout ce qui se dira aux conférences: des protocoles seront +soigneusement rédigés et, communiqués à Pétersbourg, feront foi au +besoin contre des imputations mensongères et des «bavardages» +intéressés[161]. Au reste, en toute matière, Champagny devra peu parler, +laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la négociation +traîne. «Évitez de paraître pressé», tel a été le dernier mot de +l'Empereur en l'envoyant à Altenbourg[162]. Établi au cœur de +l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position +militaire, épuisant les ressources des ennemis par une occupation +prolongée de leurs provinces, «mangeant et buvant à leurs dépens[163]», +il ne voit aucun inconvénient à prolonger le débat, et son vœu est de +gagner du temps jusqu'à ce que la Russie lui ait fourni l'un des +éléments indispensables de sa décision[164]. + +[Note 161: _Corresp._, 15076.] + +[Note 162: Parole rappelée par Champagny en écrivant à l'Empereur le +22 août 1810. Toutes les lettres adressées par le ministre au souverain, +pendant les conférences, sont conservées aux Archives nationales, AF, +IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournées.] + +[Note 163: _Corresp._, 15816.] + +[Note 164: Cf. WERTHEIMER, II, 402.] + +Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopté pareille tactique, +et de même la considération de la Russie entrait pour beaucoup dans ses +calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait plié et demandé grâce; +aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue +pour capituler sans conditions. Au château de Dotis, près Presbourg, où +la cour s'était réfugiée, la guerre à outrance conservait ses partisans, +et l'empereur François n'écartait point l'hypothèse d'une reprise +d'hostilités, pour le cas où le vainqueur prétendrait infliger à +l'Autriche, par une paix trop onéreuse, de mortelles blessures: il +aimerait mieux succomber noblement, les armes à la main, que de signer +un traité qui conduirait la monarchie à une ruine ignominieuse et sûre. +Pour soutenir une lutte suprême, il mettait sa confiance dans la valeur +de son armée, dans le loyalisme de ses sujets, et ne désespérait point +d'un secours extérieur. Il négociait toujours avec la Prusse[165], +comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient à Walcheren, +sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient +particulièrement vers la Russie, s'attachaient à pénétrer cette muette +puissance, à percer le mystère de ses intentions. La Russie avait +déclaré la guerre, sans la faire: de cette attitude équivoque, +fallait-il conclure qu'elle désirait sincèrement la conservation et +l'intégrité de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener à se prononcer +davantage, à intervenir au moins diplomatiquement, à limiter les +exigences du vainqueur, en le menaçant d'un abandon total? Tant que la +Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur François +n'entendait souscrire à aucun sacrifice trop grave. «Il faudra sonder la +Russie, posait-il en principe, et se mettre en état de recommencer la +lutte[166].» Le 30 juillet, il avait écrit à Alexandre et glissé dans sa +lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprimé +l'espoir, la conviction, «que les intérêts de l'Autriche ne sauraient +jamais devenir étrangers à la Russie[167]». Si le Tsar refusait de le +comprendre, adorait le succès et s'enchaînait plus étroitement au +vainqueur, il serait temps alors de courber la tête et de s'humilier. En +attendant, l'empereur François dictait en ces termes à ses +plénipotentiaires leur rôle et leur langage: «Les négociateurs tâcheront +de gagner du temps jusqu'à la fin d'août et de profiter de ce répit pour +tirer au clair les intentions de Napoléon[168].» + +[Note 165: À Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprès +du Roi et de la Reine pour qu'ils se déclarassent: «le Roi s'exécuta en +tranchant l'expression _noch nicht_ (pas encore), et la Reine, qui était +présente, celle de _bald_ (bientôt).» Dépêche de M. de Saint-Marsan, 1er +juillet 1809. Archives des affaires étrangères.] + +[Note 166: _Mémoires de Metternich_, II, 307.] + +[Note 167: Voy. cette lettre dans la _Correspondance de Napoléon_, +XIX, 479, en note.] + +[Note 168: _Mémoires de Metternich_, II, 307.] + +Enchaînés par des instructions identiques, les plénipotentiaires +respectifs luttèrent de lenteur, essayant de pénétrer la partie adverse, +se faisant eux-mêmes impénétrables, se cuirassant de leur mieux. +Metternich et Nugent repoussèrent péremptoirement la base de l'_uti +possidetis_, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient +que la France prît l'initiative, parlât la première, désignât +nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny +éludait ces instances, multipliait les incidents, et les conférences se +répétaient sans résultat, cérémonieuses et stériles[169]. + +[Note 169: Les Autrichiens tenaient le langage suivant: «Nous sommes +dans la position d'un homme à qui on veut enlever un membre; ne +devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?»--«C'était M. de +Nugent--ajoute Champagny dans une lettre à l'Empereur--qui faisait cette +comparaison, à laquelle j'ai répondu que lui laisser le choix du membre +qu'il devait sacrifier était lui témoigner des égards. M. de Metternich, +qui trouvait que la comparaison de son collègue clochait un peu, en a +fait une autre: «L'Autriche, a-t-il dit, est plutôt dans le cas d'un +homme qui a reçu un coup de feu à la jambe; n'est-ce pas au chirurgien à +lui indiquer la place où on doit lui couper la jambe?» Je me suis +félicité d'être le chirurgien de l'Autriche.» Lettre du 19 août.] + +En dehors des séances, il est vrai, les langues se déliaient un peu, et +une différence significative d'attitude se manifestait entre les deux +plénipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que +diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilité +pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et +beaucoup de bonne grâce. Il n'évitait point les occasions de voir, +d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui +fournissait complaisamment. À cette époque où la diplomatie n'avait +point perdu les traditions aimables de l'autre siècle, il n'était pas de +négociateurs qui ne réservassent, au milieu des plus graves ou des plus +douloureux débats, une part de leur temps aux plaisirs de la société. À +Altenbourg, où le congrès attirait quelque mouvement, M. de Champagny +s'attachait à grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait +de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. Établi dans +le pays par droit de conquête, il s'efforçait d'en rendre le séjour +agréable aux légitimes possesseurs et leur faisait avec aménité les +honneurs de chez eux. + +Dans le château où il s'était logé, il donnait des dîners, organisait +des réceptions. «Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser, +écrivait-il, je ne tromperai pas leur attente[170].» Metternich venait à +ces réunions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rôle +de vaincu. Le 15 août, pendant une fête donnée par les Français en +l'honneur de la Saint-Napoléon, il alla jusqu'à porter un toast à la +paix, au grand scandale de son collègue, qui ne comprenait ni n'excusait +de pareilles défaillances. + +[Note 170: Lettre à l'Empereur, 17 août, citée par WERTHEIMER, II, +400.] + +Metternich avait pourtant expliqué d'avance et il prenait soin +d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler. +Ce n'était point celle que l'empereur des Français semblait vouloir, une +transaction âprement débattue, à signer après un long marchandage et qui +laisserait derrière elle des ferments de discorde: c'était une paix +magnanime, emportant reconstitution pleine et entière de l'Autriche, +remise de toutes les provinces occupées, oubli du passé, réconciliation +durable, en un mot une paix doublée d'alliance, à la manière de celle +qui s'était conclue deux ans plus tôt sur les bords du Niémen. + +Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager +la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en +parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les +dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept +ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité +imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans +relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique +intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois +l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se +sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait +preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au +vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre +lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune, +s'est offerte à l'aider et à le servir. + +Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos; +puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue +se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait +autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à +méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de +songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme +définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle +donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois +que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait +échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles +mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre, +commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de +la délivrance commune[171]»; c'était ce qu'il appelait «travailler au +salut par des moyens plus doux[172]». Imiter la Russie, avec +l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel +était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût +été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien. + +[Note 171: _Mémoires de Metternich_, II, 305.] + +[Note 172: _Id._] + +Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse +à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il +multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et +d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette +manière que nous pourrons faire quelque chose[173].» Et l'on causait à +la manière de «diplomates cosmopolites[174]», dégagés des passions et +des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue +supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le +passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour +Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et +d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus +beau moment de son règne[175].» Cependant, l'occasion perdue ne +saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un +point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient +étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans +cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que +nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans +une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres +personnes[176].» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par +Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble +de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que +l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait +bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie. + +[Note 173: Champagny à Napoléon, 29 août.] + +[Note 174: _Id._, 13 septembre.] + +[Note 175: Champagny à Napoléon, 13 septembre.] + +[Note 176: _Id._, 18 août.] + +Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de +Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son +gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie, +disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une +attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à +l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne, +qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil +et n'avaient répandu que le sang polonais[177]», et l'Autriche, par +l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous +avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de +Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance +tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se +piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés; +elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire +l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la +Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie, +car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous +entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle +base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la +paix[178].» + +[Note 177: _Id._] + +[Note 178: Champagny à Napoléon, 18 août.] + +Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas +encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se +racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à +trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un +grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but +d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette +immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses vœux. Il trouvait +surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à +reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au +ministre un manque de flair et de perspicacité[179]. Pour mettre la +négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de +villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les +paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit +demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté +de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique. +En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à +Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied +davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base +indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je +tiens cela pour pressé[180].» Il faut que l'adhésion du Tsar à +l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous +laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au +reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre +par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations +préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice, +un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la +Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du +problème. + +[Note 179: On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny +avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La +Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir +le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation, +le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et +n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La +Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans +les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny, +qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond +disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j... +f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»] + +[Note 180: _Corresp._, 15706.] + + + +II + +Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne: +c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de +Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître +pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche; +après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter +la seconde, puis revenir à Schœnbrünn et s'y mettre aux ordres de +Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un +porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une +navette[181]», destinée à faciliter la correspondance entre les +souverains de France et de Russie. + +[Note 181: Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.] + +Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures +du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue: +grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui +s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune +colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui +quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de +questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec +sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en +ces termes: + +«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une +satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre +Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi. +Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai +souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par +rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé +depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au +contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il +a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en +commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance +pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les +bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus +grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit +écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète +à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter +formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la +franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit +d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de +cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je +lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre +Majesté[182].» + +[Note 182: Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a +été publiée dans la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480-481, en +note.] + +Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur +d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur +Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir +abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la +responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait +entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne. +On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par +trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très +nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait +favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il +ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette +portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en +péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même +que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un +principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences +positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait, +conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que +Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur +demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt, +faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu +commenter et interpréter les paroles du Tsar. + +Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus +d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera[183]?» écrit-il à +Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même +jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus +explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note +annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion +particulière[184]...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat +avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la +demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit +l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui +nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à +prendre sur la Galicie[185].» Et de nouveau son esprit travaille sur +cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai +plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la +vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans +cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et +exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases[186].» + +[Note 183: _Corresp._, 15733.] + +[Note 184: _Id._, 15744.] + +[Note 185: _Id._] + +[Note 186: _Id._ Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son +ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens +la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y +penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à +l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment +où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.] + +Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler +toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les +Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire +savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse +de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny +est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même +croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les +conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la +coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon +lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il +prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en +audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le +vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux, +lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la +parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin +qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité +avec l'empereur de Russie[187]. + +[Note 187: Rapport de Tchernitchef, dans le _Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie_, XXI, 306-307.] + +Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez +l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant +empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout +contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne +à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques +heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le +tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles +phrases[188]» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa +d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre +français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal +que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il +n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à +ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans +le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public +soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre +de l'empereur d'Autriche[189].» Par surcroît de précaution, Tchernitchef +fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons +français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne +garde. + +[Note 188: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.] + +[Note 189: Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.] + +À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux, +dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun +d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le +secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble +et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite +résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour +s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les +rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre, +c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient +pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur +des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant +croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des +conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance +trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de +leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque +belle[190]», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa +gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées. +D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de +peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se +laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme +tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la +flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes; +il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et +écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy, +qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et +chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur +de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté, +venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et +courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la +lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure. + +[Note 190: Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une +lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF, +IV, 1675.] + +Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre +d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au +préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar +conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution +un vœu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir +contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons +offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche, +la France et la Russie[191].» Il affirmait ainsi ses sympathies pour +l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le +séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt +français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en +faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité; +sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les +résolutions de l'Autriche. + +[Note 191: Voy. la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480.] + +Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des +plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être +tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une +réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils +mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant +porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient +reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et +la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins, +ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom. +Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient +qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire +un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point +tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous +abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce +côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre +Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du +Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son +intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion +latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes, +celle qui leur tenait le moins au cœur, ils n'eussent pas demandé mieux +que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que +Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent +désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le +représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les +comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle +d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds +quelques lambeaux de la Pologne[192]. + +[Note 192: Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.] + +L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer +entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre +ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier +mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur +sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires +n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme +Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres, +écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un +jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez +quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne +peut prendre aucune détermination[193].» Mal engagé, le débat risquait +de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en +s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son +plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde? +L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses +aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à +Schœnbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive; +en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se +pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires +qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions. + +[Note 193: Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.] + +Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il +remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de +l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes +grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il +n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une +reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne +ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces +hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore +dessinées par les cadavres à demi ensevelis[194]». À Vienne, dans cette +ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante +de casques et de cuirasses[195]», tout le monde aspirait à la paix, +Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer, +pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de +dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice. + +[Note 194: _Souvenirs du feu duc de Broglie_, I, 74.] + +[Note 195: _Id._] + +L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement +différentes. Sans doute, plutôt que de renoncer à affirmer et à +consacrer sa victoire par d'éclatants avantages, il risquerait tout, +pousserait son armée jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait +vraiment que cette extrémité lui fût épargnée. Autour de lui, il +percevait nettement de sourds murmures et des malédictions à voix basse, +il sentait croître la désaffection des siens, monter la haine des +peuples. L'impatience le gagnait peu à peu de se montrer triomphant à sa +capitale, qui avait un instant douté de sa fortune, et de ressaisir +l'opinion par sa présence. Puis, ayant voulu tout étreindre à la fois, +s'étant attiré de tous côtés des difficultés et des embarras, ayant +violenté et séquestré le Pape, réuni Rome à l'Empire, à l'heure même où +il luttait sur le Danube et laissait derrière lui l'Espagne en révolte, +il avait hâte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses +autres entreprises. Ce désir de brusquer un dénouement pacifique, il ne +le dissimulait guère: devant Tchernitchef, revenu près de lui, il +montrait sa répugnance pour une nouvelle campagne, et déclamant: «Du +sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu déjà trop de répandu... +Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je +voudrais m'en retourner à Paris[196].» + +[Note 196: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 317.] + +De plus, cette négociation où il n'avait pas ses coudées franches, où il +lui fallait faire face à l'Autriche et traiter obliquement avec la +Russie, où il devait à chaque pas, avant de pousser ferme contre +l'adversaire, jeter un regard de côté vers Pétersbourg, consulter, +interroger Alexandre, scruter cette vivante énigme, l'importunait +extrêmement, et il trouvait que cette Russie qui arrêtait tout, qui +entravait la paix après s'être effacée pendant la guerre, se faisait +payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppléer à cette +alliée incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait à nous tenir lieu +de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complète et +généreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les +officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance, +demandait qu'on mît à l'épreuve la valeur et la fidélité de son +concours. Pourquoi, après tout, ne pas tenter cette expérience? Dans la +dernière campagne, l'Autriche avait témoigné d'énergie et de vitalité; +son armée s'était bravement, noblement comportée, et nos adversaires +d'Essling ne s'étaient pas montrés inférieurs à ceux d'Eylau. Certes, +l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire précieux, +le point d'appui véritable, si elle n'avait son gouvernement. +Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur François, chez +lequel les préjugés tiennent lieu de volontés? Qu'attendre d'un prince +faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes +haineux et corrompus? «Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui +parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci +et Stadion[197].» Mais on dit cet empereur fatigué de régner, envahi de +lassitude et de dégoût. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples, +qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trône pour y +placer un homme ferme, pacifique et sensé, comme le grand-duc de +Würtzbourg, Napoléon tendra loyalement la main à ce nouveau souverain, +lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera à l'Autriche +revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance «pour finir les +affaires du continent[198]», en évitant du même coup de se brouiller +avec la Russie, que n'inquiétera plus la perspective d'un déplacement de +frontières en Pologne. Plusieurs fois déjà cette idée a effleuré son +esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant +Bubna qu'il a fait entrer, qui l'écoute, il poursuit tout haut son rêve, +s'y complaît et s'y livre. + +[Note 197: _Corresp._, 15778 et 15832.] + +[Note 198: _Id._, 15832.] + +«S'il y avait, disait-il, un empereur à la bonne foi duquel je puisse me +fier, comme le grand-duc de Würtzbourg ou l'archiduc Charles, je +rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais +rien[199].» Bubna répondit que, si l'empereur François était persuadé de +cette intention, il abandonnerait le trône à son frère; toutefois, en +sujet fidèle, il crut devoir défendre son maître, dont il affirmait la +droiture et les volontés pacifiques: «On ne me trompe pas deux fois», +reprit Napoléon, et il rappela le passé: l'empereur François venant à +son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant, +protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain +qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans après +ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupée en +Espagne. À ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait +aux métaphores étonnantes et aux comparaisons extraordinaires: «Je veux +avoir affaire à un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser +tranquille ma vie durant. Les lions et les éléphants ont souvent montré, +dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur +cœur. Il n'y a que votre maître qui n'en soit pas susceptible[200]... +Que l'Empereur cède le trône au grand-duc de Würtzbourg, je restitue +tout à l'Autriche sans rien exiger[201].» + +[Note 199: _Id._, 15778.] + +[Note 200: _Corresp._, 15778.] + +[Note 201: _Id._, 15816.] + +Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une +substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande +expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il +peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer, +non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque, +surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte +qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La +réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non +changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la +revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et +terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir +momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir +mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se +résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un +arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de +territoires. Il renonce formellement à l'_uti possidetis_; il n'exige +plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche +après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé +d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce +qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques +districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et +proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en +1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux +journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes[202]» plutôt que +d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au +contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et +la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours. + +[Note 202: Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne, +384.] + +C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis, +par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut +nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu +tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une +accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est +invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis, +redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien, +lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire, +valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru, +des Russes[203]». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous +le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours, +poursuit l'œuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À +Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse +et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche +pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au +Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde +est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le +ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon +cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable +à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé +ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me +semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il +est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les +routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se +rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux +d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir +contribué[204].» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées: +Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de +l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à +Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures[205]». Napoléon ne +lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour, +transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant +l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés +d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans +s'occuper d'autres questions[206]; de cette manière, il compte faire +franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix +et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui +faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la +Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé. + +[Note 203: Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille +avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un +présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809. +Archives nationales, AF, IV, 1675.] + +[Note 204: Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires +étrangères, Vienne, 384.] + +[Note 205: _Id._] + +[Note 206: _Corresp._, 15778.] + + + +III + +Il ne tenait pas à M. de Caulaincourt que l'Empereur ne fût déjà et +parfaitement renseigné sur les dispositions de la Russie. Pour répondre +au vœu de son maître, l'ambassadeur déployait tout son zèle. Avant même +d'avoir reçu l'instruction du 12 août, il avait essayé de s'éclairer et +de procéder discrètement aux explorations nécessaires. Malheureusement, +il éprouvait quelque peine à pousser cette reconnaissance et n'avait +trouvé d'abord personne à qui parler, le ministre étant absent et +l'Empereur malade. + +Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof était parti pour la +Finlande: il était allé se rencontrer avec les plénipotentiaires suédois +dans la ville de Frédericshamm, où il se préparait à signer une paix +triomphante qui donnerait définitivement à l'empire la province +conquise, avec les îles d'Aland, et lui vaudrait à lui-même le titre de +chancelier. À la même époque, Alexandre avait dû s'aliter, à la suite +d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au +château de Péterhof. Dans la résidence où l'orgueilleuse Catherine avait +tout disposé pour le faste et la représentation, son petit-fils ne +cherchait que le repos et la solitude. À Péterhof, Alexandre aimait la +fraîcheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui +s'inclinent vers le golfe; dans ce décor imposant de marbre et de +verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller à +cette nonchalance de l'esprit que laissent après elles les souffrances +du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses +nouvelles et était reçu; une heure, deux heures durant, il restait au +chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familière, effleurait +tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre évitait surtout le +terrain brûlant de la politique européenne; il aimait mieux parler des +réformes que Spéranski lui facilitait à l'intérieur, de ses efforts pour +améliorer la justice, organiser l'administration, créer une Russie +nouvelle sur le modèle de la France napoléonienne; c'étaient ces +grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait à envisager, et +peu à peu sa pensée, mobile et fluide, s'échappait du présent, se +perdait dans l'avenir, se fondait en rêverie[207]. + +[Note 207: Rapport n° 46 de Caulaincourt, août 1809.] + +Avec tact et précaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux +questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'était-elle point +la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais +ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantôt il +affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-même, se bornant +à exprimer le vœu que «l'Autriche ne fût pas trop affaiblie et +abîmée[208]»; tantôt il disait s'en rapporter à l'Empereur «pour lui +assigner la part comme le rang qui lui revenait[209]». Au sujet de la +Galicie, il se montrait à la fois inquiet et réservé, s'abstenait de +préciser ses craintes ou ses désirs: Caulaincourt n'arrivait point à +démêler si l'offre «d'un partage quelconque entre la Russie et le +grand-duché rendrait la question plus abordable[210]». + +[Note 208: _Id._] + +[Note 209: Rapport du 19 août.] + +[Note 210: Caulaincourt à l'Empereur, 19 août 1809.] + +Pourquoi chez le Tsar cette difficulté à s'expliquer, ce langage +perpétuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite +ambiguë pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la +situation fausse où il s'était volontairement placé. S'étant mis dans le +cas d'être tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute +démarche trop prononcée ne fournît matière contre lui à de nouveaux +griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie à l'Autriche, il +aurait l'air de favoriser cette dernière, se compromettrait davantage +aux yeux de Napoléon, prêterait une fois de plus au reproche de +partialité envers nos ennemis. Au contraire, réclamerait-il sa part des +dépouilles de l'Autriche, il paraîtrait consacrer la spoliation de cette +puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napoléon, +s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se +dégager, mais dont il rougissait déjà aux yeux de son peuple et de +l'Europe. Ce qu'il eût préféré à tout, c'eût été le rétablissement en +Galicie du régime antérieur aux hostilités; dans le cas où la Galicie +changerait de maître, il en désirait pour lui-même la meilleure part, +moins pour la posséder que pour la soustraire aux Polonais; seulement, +il eût voulu que la France lui octroyât spontanément cette acquisition, +qu'elle parût la lui imposer, sans qu'il eût à la désigner et à la +solliciter. Éprouvant une gêne invincible et une sorte de honte à +formuler des prétentions, il s'exprimait par allusions, par réticences, +désirant qu'on le comprît à demi-mot, et il avait affaire, +malheureusement, à un allié trop disposé à ne point le comprendre. + +Un jour, le 28 août, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien +était revenu de lui-même aux négociations en cours entre la France et +l'Autriche. «Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal +but de ne rien faire contre les intérêts de la Russie, principalement +par rapport à la Galicie.» Les vues de l'Empereur, répliqua +l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intérêts de son allié; +néanmoins, peut-il abandonner les populations insurgées aux rancunes de +l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-même sur cette +question de loyauté et d'honneur; il est juge infaillible en de telles +matières. «Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions +de mon maître, mais ne déshonorerait-il pas ses armes en abandonnant +ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner à Votre Majesté tout +ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper, à mesure que celles du +grand-duché en faisaient la conquête?» + +À cette interrogation, Alexandre ne répondit pas tout d'abord; il +réfléchit, reprocha à la France, non sans quelque amertume, d'avoir +favorisé l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: «Vous savez que +je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur +Napoléon; comme souverain, je le révère, et de plus je lui suis +véritablement attaché. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'à +aplanir convenablement les difficultés, éviter les différends, prévenir, +par conséquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir +l'alliance. Je désire donc m'entendre avec vous, mais d'une manière +convenable pour mon pays et qui assure la tranquillité future de +l'Europe.» + +L'AMBASSADEUR.--«C'est aussi le seul désir de l'Empereur. Ses actions, +les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance +avec la Suède, tout en fait foi. Mais Votre Majesté lui donnera-t-elle +le conseil de livrer à la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont +servi?» + +L'EMPEREUR.--«Je vous ai déjà dit ce que je pense là-dessus. Comme je +n'aime pas à élever entre nous une barrière insurmontable, j'ajouterai +que je ne suis pas assez déraisonnable pour m'opposer à ce que le +grand-duché acquière un district de la Galicie, si elle est enlevée à +l'Autriche[211].» + +[Note 211: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.] + +Encouragé par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya +d'entamer la question d'un partage inégal entre la Russie et le +grand-duché. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait +jamais un État redoutable, le laisserait dans une situation manifeste +d'infériorité et de dépendance à l'égard de sa puissante voisine. Au +contraire, il suffirait à la Russie d'ajouter à ses immenses possessions +quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime +qu'elle fût, lui devienne précieuse, car elle constituerait entre ses +mains un premier gage contre le rétablissement de la Pologne. Et +l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque à +parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de +précision; il émettait le regret que ce ministre, avant son départ, +n'eût point été autorisé à s'expliquer sur toutes les hypothèses. + +Alexandre répondit par ses éternelles manifestations de sympathie et +d'amitié envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il, à lui ouvrir son +cœur, à le laisser lire dans sa pensée, et cet épanchement semblait +annoncer une confidence décisive, lorsque le Tsar s'arrêta en chemin et +de nouveau se déroba: «Assurez l'empereur Napoléon, dit-il, que je n'ai +d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les +intérêts de mon empire. D'après cela, il est trop grand homme d'État +pour ne pas savoir où doit s'arrêter le désir que j'ai de lui +complaire[212].» Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de +plus net. Il demandait avant tout qu'on répondît à sa note, qu'on le +rassurât sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilités +recommençaient, il seconderait Napoléon «en franc allié»; l'armée du +prince Galitsyne, accrue, renforcée, agirait avec efficacité et vigueur. + +[Note 212: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.] + +Caulaincourt plaça le compte rendu littéral de cette conversation dans +un rapport à l'Empereur et dans une dépêche au ministre, en les +accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance, +il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: «C'est, je +crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amené l'Empereur à +convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duché; +précédemment, tout ce qu'il disait était absolument contraire à cette +idée[213].» Quant aux prétentions territoriales de la Russie, +l'ambassadeur présumait, à certains indices, qu'Alexandre verrait avec +plaisir porter jusqu'à la Vistule les frontières de son empire. +Néanmoins, il se déclarait dépourvu de données suffisantes pour fonder +un jugement et n'espérait plus, avant le retour de Roumiantsof, en +recueillir aucune. + +[Note 213: _Id._] + +Napoléon reçut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours +après ses explications avec Bubna. Ayant lu la dépêche, il éprouva +d'abord quelque déception à la trouver si peu concluante, mais se remit +promptement: après une courte réflexion, il se jugea instruit comme il +désirait l'être, maître de ses décisions et libre d'agir. «Je suis +fâché, écrivait-il à Champagny, que la dépêche de M. de Caulaincourt +soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez[214].» + +[Note 214: _Corresp._, 15800.] + +Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'opposât point un veto formel à +l'extension du duché; ce fut à ce point seul qu'il eut le tort de +s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relève, ne retient +qu'une phrase, celle qui correspond à ses propres vœux: il va forcer le +sens de cette phrase et négliger les réserves dont elle est entourée. +Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour +préjuger immédiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours +enclin à violenter ou à surprendre la volonté d'autrui, pour peu qu'il y +aperçoive quelque facilité et que l'adversaire lui donne prise, il juge +que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point placée sur le terrain +d'une résistance absolue, se laissera finalement gagner et plier à nos +desseins. Puisqu'elle admet de bonne grâce, se dit-il, un léger +accroissement du duché, elle supportera un agrandissement assez notable +de la même principauté. Assurément, à l'aspect de cet État fortifié, +respirant plus librement dans ses frontières élargies, elle se récriera +peut-être, mais le don de Lemberg, «avec quelque chose encore[215]», lui +fermera la bouche, surtout si l'on ajoute à cette acquisition +l'engagement que le duché ne redeviendra jamais une Pologne. Quant à +dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire +de soins et de procédés. Dans tous les cas, son mécontentement n'ira +point jusqu'à la révolte, et moitié par terreur et contrainte, moitié +par séduction, elle restera dans l'alliance. + +[Note 215: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 326.] + +Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napoléon prit son parti. +Sans doute, il préférerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par +un changement de souverain et une conversion sincère, lui épargnât la +nécessité d'un morcellement; il reproduit, encore à titre de simple +suggestion, mais en termes plus développés, la demande +d'abdication[216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable où la +cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intégrité de +l'empire, il ne songe plus à réclamer des Autrichiens la Galicie +entière; il n'en prendra que moitié à peine, diminuera d'autant le lot +réservé aux Polonais, mais fera subir à celui de la Russie une réduction +correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq à un +primitivement indiqué et, par cette distribution inégale de territoires +à ses deux alliés du Nord, complétera l'ensemble des sacrifices imposés +à la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une +lettre écrite en ce sens à l'empereur d'Autriche: le même jour, pour +faire suite aux propositions de principe déjà signifiées à Metternich, +il ordonne d'insérer au protocole des conférences d'Altenbourg un +_ultimatum_ en règle et détaillé, portant répartition des masses +humaines que l'Autriche devra céder. Tout compte fait, il demande un +million six cent mille âmes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube, +deux millions en Galicie, «à partager entre le roi de Saxe et la +Russie». Ce sont là ses exigences finales et le terme de sa modération. +Et maintenant que tout est clair, précis, déterminé, à quelque parti que +s'arrête la cour d'Autriche, le débat peut changer d'allure et +précipiter sa marche. Que les plénipotentiaires se hâtent donc, qu'ils +se mettent à l'œuvre avec activité et diligence; il importe le plus tôt +possible de placer l'Europe entière, y compris la Russie, en présence du +fait accompli. «Monsieur de Champagny, écrit Napoléon à son ministre, il +faut presser les négociations tant que vous pourrez[217].» + +[Note 216: _Corresp._, 15801, 15802.] + +[Note 217: _Corresp._, 15817.] + + + +IV + +Dans son impatience de conclure, Napoléon comptait sans le caractère +indécis et toujours hésitant de l'empereur François, sans l'extrême +répugnance de ce monarque à admettre, soit une abdication, soit un +nouveau démembrement de sa monarchie. À Dotis, le parti de la guerre +luttait encore et maintenait ses positions. Après le retour de Bubna et +l'_ultimatum_ français, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir +cause gagnée. Il persuada sans trop de difficulté au souverain, peu +expert en matière de géographie et de statistique, que Napoléon ne lui +faisait en réalité aucune concession, que l'_ultimatum_, en ce qui +concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait à +récapituler les demandes primitivement émises, que la France réclamait +en gros ce qu'elle avait d'abord exigé en détail, et l'empereur François +se fonda sur cette inexactitude matérielle pour formuler une réponse +négative. Après avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux idées de +paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une +nouvelle lettre pour Napoléon; il y faisait allusion à une réouverture +possible des hostilités. À Altenbourg, ses plénipotentiaires se +bornaient à préciser et à accentuer leurs concessions en Galicie; ils +laissaient entendre que, de ce côté, la condescendance de leur maître +n'aurait point de limites, mais se refusaient opiniâtrement à livrer le +littoral illyrien: ils repoussèrent l'_ultimatum_ par une note +officielle qui n'était que l'amplification diplomatique de la lettre +écrite par leur maître. + +Cette résistance tenace et chicanière déplut fort à l'Empereur. Dès que +Bubna eut reparu à Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa +présence le soir même, mais son air sombre et sinistre annonçait +l'orage. Cependant, habile à mesurer et à calculer les effets de sa +colère, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour +intimider son interlocuteur, sans le pousser à bout: prêt à recommencer +la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il préférait +toujours triompher par d'autres voies. Pour réduire l'Autriche, il se +proposait de lui lancer des menaces savamment graduées et tenait en +réserve un dernier argument, neuf et irrésistible. Frappé de +l'insistance que mettaient les Autrichiens à lui offrir la Galicie, il +reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller +avec Alexandre et de se ménager à la faveur de cette mésintelligence un +sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et +détruire. À ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la +Russie, il répondra par une attestation éclatante de l'alliance: à +l'aide d'un expédient audacieux, il introduira la Russie malgré elle au +débat et l'y fera surgir à l'improviste, afin de terrifier et de +désarmer l'adversaire. + +«Qu'apportez-vous, dit-il à Bubna, la paix ou la guerre?» Puis, faisant +lui-même la réponse, se référant à la dernière note de Metternich, sans +même ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachetée dans sa +poche, il s'écria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix. +À Dotis, disait-il, on appréciait mal la situation; on se leurrait +d'espérances pernicieuses; on cherchait moins à négocier sérieusement +qu'à «jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie[218]». À ce +jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommençait, il la +ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la séparation des +couronnes, la déchéance de la dynastie, prendrait possession en son nom +des pays occupés, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au +souverain, ruinerait le crédit de la monarchie; il avait fait fabriquer +des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les +jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de +discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son _ultimatum_, +les justifia l'un après l'autre, insista sur l'absolue nécessité où il +se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la +jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un +chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut véhément, prolixe, +intarissable sur ce sujet. Bubna ayant objecté que l'Autriche ne pouvait +renoncer à ses ports, abandonner tout contact avec la mer: «En ce cas, +reprit l'Empereur, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez +l'armistice, ou dois-je m'en charger? + +[Note 218: _Corresp._, 15837.] + +Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence, +que vous vous montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant +l'existence de votre État, plutôt que d'accéder à des demandes que j'ai +le droit d'exiger comme vainqueur, comme maître de neuf millions de vos +sujets.» À cette violente apostrophe succéda un moment de silence. +L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui était le geste des +grandes colères, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y tint +immobile, pensif, absorbé dans une profonde méditation, le front chargé +de nuages d'où semblait devoir jaillir la foudre. Tout à coup, comme +frappé d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrême +vivacité: «Savez-vous ce qui nous reste à faire? dit-il à Bubna. Si +votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à +l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le +Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa +décision[219].» + +[Note 219: Voy. le récit de cette scène dans BEER, 440-442, d'après +les dépêches de Bubna.] + +Le coup de théâtre était imprévu et de grand effet; Napoléon l'avait +habilement amené, après avoir préparé et machiné la scène avec un art +supérieur. En se livrant inopinément à cet acte de foi en la Russie, il +comptait susciter à Dotis les plus décourageantes réflexions sur +l'indissolubilité de l'alliance. On ne manquerait point de se dire chez +l'ennemi: Pour que l'empereur Napoléon s'offre avec tant d'assurance à +remettre sa cause entre les mains d'Alexandre, pour qu'il choisisse ce +prince comme arbitre, c'est-à-dire comme juge souverain de la querelle, +il faut qu'il s'estime bien sûr de la Russie, qu'il la sente derrière +lui, dévouée, obéissante jusqu'à la servilité, prête à le suivre +aveuglément et à marcher du même pas. On ne douterait point que cette +cour n'eût été pressentie à l'avance, qu'elle ne connût et n'approuvât +nos prétentions, qu'elle ne fût disposée à les soutenir; Napoléon avait +d'ailleurs fait dire à Metternich, répété à Bubna, que l'_ultimatum_ +avait été communiqué à Pétersbourg. Mais l'Autriche ne saurait-elle le +prendre au mot, accepter l'arbitrage, attendre la sentence d'Alexandre, +dont l'opinion demeurait en fait au moins douteuse? Pour ressentir cette +crainte, Napoléon connaissait trop bien la situation de l'adversaire. Il +n'ignorait point que le gouvernement autrichien, privé de ses meilleures +provinces et de leurs revenus, épuisant ses dernières ressources, +éprouvant d'extrêmes difficultés à nourrir et à ravitailler ses troupes, +ne saurait se perpétuer plusieurs mois dans un état d'intolérable +anxiété, sous peine de périr d'inanition et de langueur; il lui fallait +provoquer une solution immédiate, quelle qu'elle fût, combattre ou se +soumettre, et Metternich, dans les entretiens d'Altenbourg, avait laissé +échapper cette phrase significative: «Nous ne pouvons rester trois mois +encore dans cette position; il nous faut la guerre ou la paix[220].» +Napoléon pouvait donc en toute sécurité se faire fort des sentiments +d'Alexandre, les préjuger, les affirmer, car il savait l'Autriche hors +d'état matériellement de les mettre à l'épreuve, de chercher la réalité +sous de redoutables apparences, de vérifier si l'épouvantail dressé à +ses yeux ne recouvrait que le vide. + +[Note 220: Champagny à l'Empereur, 18 août 1809.] + +Après sa conversation avec Bubna, qui avait duré trois heures, Napoléon +lut la lettre de l'empereur François et prépara sa réponse. Il la fit +âpre, rude et tonnante. Après avoir irréfutablement démontré, à +l'encontre des calculs autrichiens, l'importance de ses concessions, +après avoir mis un soin blessant à convaincre l'empereur François +d'ineptie et ses conseillers de mauvaise foi, il affirmait une fois de +plus sa volonté immuable de s'en tenir à l'_ultimatum_: il insistait sur +les avantages de sa position militaire, invoquait le droit du plus fort, +jetait dans la balance le poids de son épée. Il ne se radoucissait qu'à +la fin, mêlait alors le ton du sentiment à celui de la menace, faisait +en termes magnifiques l'éloge de la paix, et la Russie lui fournissait +le trait final de sa péroraison. «Je suis si persuadé d'avoir le bon +droit de mon côté, disait-il, je mets dans mes demandes une modération +qui étonnera tellement l'Europe, quand elle sera connue, que je +consentirais à la réunion d'un congrès général où seraient admis même +les plénipotentiaires de l'Angleterre, et que je vous propose de vous en +rapporter, vous et moi, Monsieur mon Frère, à l'arbitrage de l'empereur +Alexandre. Certes, je donne, par cette dernière proposition, la preuve +la plus évidente de ma répugnance à verser le sang et de mon désir de +rétablir la paix du continent[221].» + +[Note 221: _Corresp._, 15824.] + +Près d'expédier cette lettre, Napoléon se ravisa. Tenant à renforcer et +à maîtriser le débat, en y jetant des arguments à sensation, il jugea +inutile de l'envenimer par des paroles de colère adressées directement à +son frère d'Autriche: «Il vaut mieux, dit-il, que les souverains ne +s'écrivent pas que de s'écrire des injures[222].» Il supprima donc sa +lettre, mais la communiqua en projet à MM. Maret et de Champagny, afin +qu'ils en fissent le thème de leurs entretiens, le premier avec Bubna, +le second avec Metternich, et qu'ils missent en œuvre tous les moyens de +pression qu'elle contenait, menaces à la maison régnante, allusion à un +total bouleversement de l'empire, recours confiant et superbe à +l'intervention de la Russie. + +[Note 222: _Id._, 15838.] + +En face de ces effrayantes perspectives, l'Autriche sentit défaillir son +courage. Chez François Ier, il y avait eu velléité de résistance plutôt +que résolution ferme et réfléchie de recommencer la guerre, si Napoléon +demeurait inexorable. Pendant la nouvelle mission de Bubna à Vienne, les +amis de la paix avaient insensiblement regagné du terrain à la cour de +Dotis. Après le retour de l'aide de camp, ils puisèrent dans ses récits +des raisons convaincantes. En particulier, ils relevèrent l'intention +annoncée par l'empereur des Français, attestée par divers indices, de +déclarer désormais la guerre à la dynastie; ils démontrèrent que le +monarque autrichien risquait sa couronne à vouloir sauver quelques +provinces. Par ce moyen, Palfy agit sur l'Impératrice, qui agit sur +l'Empereur, et le parti de la résignation fut adopté[223]. + +[Note 223: WERTHEIMER, II, 415-420.] + +Pour arriver plus vite à la paix, l'Autriche résolut désormais d'unifier +la négociation: au lieu de la poursuivre en partie double, à Altenbourg +et à Vienne, elle la concentra dans cette dernière ville. Les +conférences d'Altenbourg furent suspendues, et Bubna reprit pour la +troisième fois le chemin de Vienne, où il eut à accompagner le prince +Jean de Lichtenstein, muni de pouvoirs en règle; les deux envoyés +devaient accepter dans ses grandes lignes l'_ultimatum_ français, en se +réduisant à solliciter des concessions de détail. + +Napoléon approchait du but. Maintenant que la négociation se poursuit +sous ses yeux, sous sa surveillance immédiate, il la pousse rapidement, +par les moyens de contrainte et de séduction qui lui sont propres. Il +accueille bien les deux Autrichiens, ne leur ménage point les égards +personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmène au théâtre, +dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de +longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des +intermédiaires différents, distribuant à chacun son rôle. Champagny, +rappelé d'Altenbourg, est chargé de la discussion officielle; sa mission +est de résister sans blesser. Il tient des conférences «peu +parleuses[224]», atténue la dureté de ses refus par son imperturbable +politesse: «Il fait cent révérences et n'accorde pas un pouce de +terrain[225].» Dans l'intervalle des séances, Maret cause avec les +plénipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de +grâce les engage à se rendre. Laborde vient à la rescousse; il est +chargé des confidences à effet, des messages terrifiants. Il accourt +chez Lichtenstein pour le prévenir que les chasseurs de la garde, déjà +sur le chemin de France, ont reçu l'ordre de tourner bride, que +l'Empereur veut absolument être fixé, qu'au moment de partir pour une +inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter à son retour +la paix ou la guerre[226]. En butte à une pression de tous les instants, +Lichtenstein et Bubna se désistent peu à peu de leurs demandes, avec +remords, avec douleur; ils se lamentent et cèdent. + +[Note 224: _Corresp._, 15903.] + +[Note 225: Rapport de Laborde. Archives des affaires étrangères, +Vienne, 383.] + +[Note 226: Lettre de Duroc. Archives des affaires étrangères, +Vienne, 384.] + +Ils se révoltaient toutefois à l'idée de n'être venus que pour signer +une capitulation, et Napoléon comprit la nécessité d'accorder à leur +amour-propre, à leur patriotisme, de légères consolations. Après avoir +posé un _ultimatum_, il se réduisit à un _sine quâ non_; il ne se refusa +pas à quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie. +L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province +ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la +Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napoléon avait +demandé d'abord deux cercles pour le duché, plus ceux de Lemberg, de +Zolkiew et de Zloczow, destinés à former le lot de la Russie. Du 30 +septembre au 6 octobre, il renonça à rien exiger de ce côté pour les +Polonais, consentit même à partager entre eux et l'Autriche les salines +précieuses de Wielicka, près de Cracovie, mais, par compensation, +n'exigea plus que deux cercles pour la Russie[227]. À ce compte, si +l'Autriche gardait environ les trois cinquièmes de la Galicie, ce qui +devait plaire à Pétersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de +quelque valeur qui figurât dans sa part. + +[Note 227: _Corresp._, 15888.] + +Alexandre, cependant, commençait à parler un peu plus clair. Il s'était +entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et +ordinaires formules, avait jeté cette phrase: «Si l'on veut faire un +partage entre moi et le grand-duché, il faudra qu'il ait la petite +portion et moi la grande[228].» Mais cette réserve, connue à Schœnbrunn +dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrêter +Napoléon dans son essor impétueux vers une pacification dont il avait +arrêté les bases. Afin de préparer l'empereur Alexandre à subir ses +décisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y +faisait savoir que le principal vœu de la Russie allait être exaucé, +puisque «la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de +maître».--«J'ai ménagé les intérêts de Votre Majesté, ajoutait-il, comme +Elle eût pu le faire Elle-même, en conciliant le tout avec ce que +l'honneur exige de moi[229].» Et il annonçait la paix sous peu de jours. + +[Note 228: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre.] + +[Note 229: _Corresp._, 15926.] + +En effet, il sentait plus impérieusement le besoin de se l'assurer. La +longueur des négociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait +comme un échec à sa puissance et comme un encouragement à ses ennemis; +la haine de l'Allemagne contre lui s'exaspérait; un fanatique avait +tenté de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de +l'indemnité de guerre, qui seule restait en suspens. Français et +Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de +soixante-quinze millions fut adopté, et le 14 octobre MM. de +Lichtenstein et Bubna, dépassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de +signer à ces conditions, en réservant l'approbation et la signature de +leur maître. Cette paix non ratifiée et partant incomplète, l'Empereur +l'annonce comme définitivement acquise, la publie avec fracas, la fait +célébrer par la voix de ses canons, et, pour couper court à toute +récrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant détromper ses +peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs +souffrances, François Ier s'inclina, se soumit, et Napoléon emporta par +ce stratagème le dénouement d'une crise où il avait vaincu tout juste, +où sa fortune n'avait triomphé qu'avec peine des difficultés accumulées +par sa politique, où il lui avait fallu tendre et raidir tous les +ressorts de sa puissance, épuiser toutes les subtilités de sa ruse, pour +forcer la victoire et ravir la paix. + +Par le traité de Vienne, sur trois millions et demi d'âmes cédées par +l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient à la Bavière, tandis +que douze cent mille autres servaient à compléter l'Illyrie française, +le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et +la Russie à peine quatre cent mille. «S. M. l'empereur d'Autriche, +disait le traité, cède et abandonne à S. M. l'empereur de Russie, dans +la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire +renfermant quatre cent mille âmes de population, dans laquelle la ville +de Brody ne pourra être comprise. Ce territoire sera déterminé à +l'amiable entre les commissaires des deux empires[230].» Parmi nos +alliés, tandis que le duché polonais recevait le «gros lot[231]», la +Russie venait au dernier rang, réduite à une gratification modique et +presque humiliante. + +[Note 230: De Clercq, _Traités de la France_, II, 295.] + +[Note 231: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre 1809.] + +Seulement, donnant suite à son idée première, Napoléon comptait atténuer +cette disproportion flagrante et rétablir dans une certaine mesure +l'équilibre en accordant à la Russie des garanties d'avenir. Ces +garanties, il veut les donner sur l'heure, de manière qu'elles +coïncident avec le traité, qu'elles paraissent à Pétersbourg faire corps +avec lui, en être à la fois le complément et le correctif. Il entend +qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la +Russie soient mises à l'abri de toute atteinte, de toute contagion, +qu'une barrière sérieuse les couvre contre les entreprises du duché. Par +les remaniements opérés, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un +autre nom et en préparer la complète réintégration, mais accroître le +nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrémités de son empire. +Il donne la mesure de sa pensée par l'engagement qu'il impose de suite +au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principauté agrandie, +soixante mille hommes au lieu de trente[232]; lorsqu'il a augmenté de +moitié la population varsovienne, son but n'a été que de doubler sa +grand'garde. Ce résultat obtenu, il consent à s'interdire tout autre +projet, toute arrière-pensée, tant que la Russie lui demeurera fidèle, +et à enclore le duché dans des limites irrévocablement fixées. + +[Note 232: Archives des affaires étrangères. _Correspondance de +Dresde_, 78.] + +Déjà, dans sa lettre préparatoire au Tsar, il avait écrit: «La +prospérité et le bien-être du duché de Varsovie exigent qu'il soit dans +les bonnes grâces de Votre Majesté, et les sujets de Votre Majesté +peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothèse, +ils ne doivent espérer aucune protection de moi[233].» Le 14 octobre, en +communiquant à Caulaincourt le texte du traité, Champagny ajoute: +«Rassurez le ministère sur cet accroissement du duché de Varsovie. Il +importe de prendre des mesures pour éviter les inconvénients qui se sont +montrés en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous êtes autorisé à donner +toutes les sûretés convenables. Vous pouvez même proposer un arrangement +par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra être admis au +service du duché, et réciproquement qu'aucun sujet du grand-duché ne +serait reçu au service de la Russie[234].» Enfin, le 20 octobre, dans +une lettre écrite directement au comte Roumiantsof et prenant le +caractère d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que +l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira +à proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne. + +[Note 233: _Corresp._, 15926.] + +[Note 234: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre.] + +«L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire naître l'idée de +la renaissance de la Pologne, si éloignée de sa pensée, mais il est +disposé à concourir avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en +effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. _Sa Majesté +approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non +seulement de toutes les transactions politiques, mais même de +l'histoire_. Elle engagera le roi de Saxe à se prêter à tout ce qui +pourra tendre à ce but; tout ce qui pourra servir à maintenir dans la +soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'Empereur et +exécuté par le roi de Saxe. Les inconvénients qui se sont montrés depuis +le traité de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera +propre à les prévenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'événement +qui accroît la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les +cœurs des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le +peu de réalité de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un +terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était +inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent. +L'Autriche conserve encore les trois cinquièmes de la Galicie, et +précisément cette partie qui est le plus accoutumée à sa domination. La +partie qui en est détachée pour appartenir au roi de Saxe en est un peu +plus que le quart de sa population totale, et ferait à peine la dixième +partie de ce qu'a été autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition +d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renaître de ses cendres? +Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens à tout ce +qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens +Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux +malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et +paternel d'un empereur, son allié et son ami[235].» + +[Note 235: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.] + +Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il était +impossible que la Russie n'apprît point avec douleur, avec angoisse, la +préférence donnée au grand-duché dans la répartition des territoires; +elle y verrait la justification de ses soupçons, l'indice, presque +l'aveu, des desseins imputés à Napoléon; elle sentirait se fortifier et +se fixer ses craintes. + +Sous le point de vue de la justice distributive, la décision de +l'Empereur apparaît irréprochable. Par leur conduite pendant la guerre, +les Russes avaient à peine mérité une rectification de frontière: «C'est +plus qu'ils n'ont gagné[236]», disait Napoléon, et cette appréciation +était exacte. Il est vraisemblable que la Russie eût beaucoup obtenu de +lui en le secourant avec efficacité, en se rangeant loyalement à ses +côtés, pour faire appel ensuite à ces sentiments d'honneur et de +confraternité militaire qui agissaient puissamment sur son âme. Napoléon +avait au plus haut point la loyauté du champ de bataille; ce politique +artificieux était un soldat sans reproche; il avait la religion du +service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang versé +pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se +remémorant le passé, laissant errer son imagination, il retraçait en +traits de feu le rôle éminent que les circonstances avaient en 1809 +livré à la Russie, comment elle eût dû s'y prendre pour le remplir, ce +qu'il aurait fait lui-même à la place d'Alexandre: «J'eusse fait faire +volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employés contre les Turcs, +et, entrant en Hongrie, j'eusse dicté la paix aux deux partis[237].» +Comme la Russie avait préféré se réfugier dans l'abstention et se +désintéresser des événements, quitte à se plaindre de leurs +conséquences, c'était à elle-même qu'elle devait tout d'abord imputer +ses mécomptes. Néanmoins, puisque Napoléon croyait toujours et fermement +à la nécessité de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part +faute grave, féconde en conséquences funestes, à donner aux +appréhensions d'Alexandre un objet précis, à fournir contre soi un grief +tangible. Il avait beau déclarer, en toute sincérité, son intention de +ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le +gage matériel donné aux Varsoviens apparaissait comme le démenti de ses +affirmations, si catégoriques qu'elles fussent. + +[Note 236: _Documents inédits_.] + +[Note 237: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, +t. XXI, 11.] + +Les garanties proposées, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en +quelque manière, réparer le traité. Mais sous quelle forme Napoléon les +donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement +stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou écrits? +Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la +teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens +et qui restaient à traiter. Nos offres provoquaient une négociation +nouvelle, périlleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir +d'arrangements précis, écarter toute ambiguïté, aller jusqu'au fond des +pensées respectives, au risque de les trouver irrémédiablement +discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'équivoque dont +elle avait vécu jusqu'à ce jour. La question de Pologne, née à Tilsit +avec le duché, introduite entre les deux empereurs par l'acte même qui +les avait rapprochés, maintenue d'abord à l'état latent, surgie tout à +coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes, +aggravée par les conditions de la paix, n'était plus de celles qu'une +politique adroite réussirait à assoupir ou à voiler: il était nécessaire +qu'elle fût envisagée franchement et abordée de face, tranchée d'un +commun effort ou reconnue insoluble, et le débat auquel elle donnerait +lieu, compliqué d'une nouvelle et intime péripétie, allait marquer la +crise suprême de l'alliance. + + + + +CHAPITRE V + +LA DEMANDE EN MARIAGE + + +Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême +mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette +impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie +contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de +Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt +sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez +Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs +dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de +préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à +épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette +préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en +mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince +Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille +impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour +de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves +concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon +consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité +des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre +aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se +décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à +Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met +en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le +discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les +Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc +de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la +tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage +concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon +s'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage +et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de +l'alliance[238]. + +[Note 238: Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru +dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.] + + + +I + +Le 27 octobre, Caulaincourt reçut le texte du traité de Vienne; il avait +à le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate +commission. «Je me rendis, écrit-il dans son rapport, chez l'Empereur, +qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en +entrant si c'était le traité. Je répondis en le lui remettant et +m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre +Majesté par sa dépêche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire +le traité. Il le lut sans proférer un seul mot, mais non sans montrer +qu'il n'en était pas satisfait. Après, il garda assez longtemps le +silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il était mal récompensé de sa +loyauté et surtout d'avoir remis ses intérêts à Votre Majesté et de +l'avoir secondée comme il l'avait fait dans la négociation. Je voulus +répondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur +m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre +chose. Il prit sur son bureau le jugement du général Gortschakof (ce +général venait d'être cassé pour sa conduite suspecte pendant la +campagne et par manière de satisfaction à la France) et me dit que je +voyais par la date de l'ordre de l'armée qui le contenait, qu'il y avait +longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait +cela que pour moi et comme une suite de notre dernière conversation. +Ensuite l'Empereur me parla de choses indifférentes et me +congédia[239].» + +Les jours suivants, l'ambassadeur fut reçu comme à l'ordinaire, +familièrement, à toute heure, mais l'accueil n'était plus le même. +L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares +allusions à la politique: parfois un mot amer, jeté dans la +conversation, témoignait combien la blessure faite à son amour-propre, +au sentiment de sa dignité et de ses intérêts, était profonde et +cuisante; il dit un jour que les négociateurs de Vienne avaient pris +exactement le contre-pied de ses indications[240]. L'ambassadeur lui +parlait-il de mesures propres à le tranquilliser, il déclarait, sur un +ton d'impatience, que l'empereur Napoléon devait connaître ses justes +désirs, qu'il était temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier +Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait consterné, et la société +tempêtait. + +[Note 239: Rapport n° 58 de Caulaincourt, octobre 1809.] + +[Note 240: Rapport n° 59, novembre 1809.] + +La lettre de Champagny à Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la +Pologne du présent et de l'avenir, arriva dix jours après la réception +du traité; c'était un peu tard pour réparer l'effet produit: le coup +était porté. Néanmoins, Alexandre fut très frappé des termes absolus et +catégoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil +langage. Il y trouva, suivant son expression, «quelque chose dans +l'esprit de l'alliance[241]», et en éprouva un sérieux réconfort. + +[Note 241: Rapport n° 60 de Caulaincourt, novembre 1809.] + +Ces garanties qui lui étaient si positivement offertes, il se déclara +prêt à les accepter, pourvu qu'elles lui fussent conférées sous une +forme strictement obligatoire pour la France: entre Napoléon et lui, il +ne croyait plus à la valeur des paroles et exigeait une signature. Il +parla d'abord d'assurances par écrit, puis, s'enhardissant et précisant +mieux sa pensée, demanda un traité, un pacte en bonne forme. L'empereur +Napoléon y prendrait l'engagement de ne jamais rétablir la Pologne; à +cette clause s'ajouterait la garantie de l'état de possession résultant +des partages, sans préjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce +contrat passé, Alexandre consentirait à oublier ses griefs; délivrée de +l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance +reprendrait son cours majestueux et paisible. À l'aspect de ces +consolantes perspectives, le front du Tsar se rassérénait, la paix +semblait rentrer dans son âme, mais il revenait toujours à son traité, +le demandait tel qu'il l'avait conçu, et à la gravité significative que +prenait alors son langage, à sa manière de peser sur chaque phrase, sur +chaque mot, on sentait qu'il énonçait des conditions irrévocables et +qu'il articulait l'_ultimatum_ de son amitié[242]. + +[Note 242: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le +ministre, octobre-novembre 1809.] + +Quant à Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que, +dans les journées qui avaient suivi son retour et précédé l'arrivée du +traité de Vienne, il n'avait point imité la réserve ni paru partager +l'embarras pudique de son maître. Abordant résolument la question de +Galicie, à l'heure même où Napoléon la tranchait à Vienne, il avait +présenté un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France +avait méconnu des vœux qu'il n'avait éprouvé aucun scrupule à exprimer, +il se jugeait un droit personnel à obtenir une réparation et la +réclamait âprement. Depuis qu'il avait complété l'unité territoriale de +l'empire en mettant la dernière main à l'acquisition de la Finlande, +l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa préoccupation +exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait à +toute force débarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de +Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant, +mais il en subordonnait le maintien à une grande mesure par laquelle +Napoléon découragerait les espérances des Varsoviens et glacerait leur +enthousiasme; c'était à la France, qui avait fait le mal, à y porter +remède, à réprimer une effervescence qu'elle avait laissée naître et se +propager: «Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut +les dégriser[243].» + +Au reste, ajoutait-il, à supposer que l'empereur Alexandre se résignât à +fermer les yeux sur le péril extérieur qui menaçait ses États, la +fermentation croissante à l'intérieur ne lui permettrait point cet excès +de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement était trop vif, +trop universel, et avait pris des proportions trop inquiétantes pour que +quelques paroles tombées de haut, accompagnées même de rigueurs, pussent +imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la +confiance ne se décrète point par ukase, et l'empereur Alexandre ne +saurait désormais, sans s'exposer à de graves périls, différer la +satisfaction à laquelle prétendaient ses sujets. C'est à tort, disait +alors Roumiantsof sur un ton d'épanchement, que l'on suppose à +l'autocrate la pleine et parfaite indépendance de ses décisions; +illimité en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion +mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en résulte +pour la Russie une forme de gouvernement très particulière: c'est le +despotisme tempéré par les salons. Ce régime n'est point nouveau; il +fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel à sa mémoire et +à sa vieille expérience, citait des faits, des exemples, propres à nous +faire mieux connaître et comprendre la Russie: «L'empereur Napoléon, +disait-il, et en général tout le monde chez vous se trompe sur ce +pays-ci. On ne le connaît pas bien. On croit que l'Empereur gouverne +despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du +moins pour décider de tout. L'empereur Napoléon me l'a souvent dit en +parlant des bavardages, de l'espèce d'opposition qui se manifestait ici. +Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe... +L'impératrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait +toutes les opinions; elle ménageait jusqu'à l'esprit d'opposition de +quelques vieilles femmes: c'est elle-même qui me l'a dit[244].» De ces +souvenirs évoqués à propos, de toutes ces considérations, Roumiantsof +tirait argument pour réclamer un acte immédiat, un traité propre à +calmer les esprits, à venir en aide aux intentions loyales et +conciliantes du gouvernement, en un mot à _nationaliser_ l'alliance. + +[Note 243: Champagny à Caulaincourt, 22 octobre 1809.] + +[Note 244: Caulaincourt à Champagny, 30 octobre 1809.] + +Caulaincourt n'osa obtempérer sur-le-champ à ces réquisitions. Il +s'était entendu accuser tant de fois d'être trop Russe qu'il craignait, +s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir à nouveau +ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et +osciller si souvent la politique impériale qu'il avait peine à la suivre +dans ses sinuosités. Au début de la guerre, lorsqu'il s'agissait +d'entraîner nos alliés dans la lutte, Napoléon lui avait permis de +prendre des engagements fermes: plus tard, après les premières +déceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'éloigner et s'isoler +de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement +froissé cette puissance, il se montrait disposé à lui complaire. Ces +mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez +l'ambassadeur un trouble et un désarroi qui paralysaient son bon +vouloir. Au lieu d'accéder aux exigences croissantes de la Russie, il se +borna à les enregistrer et à en instruire successivement sa cour. Avant +d'admettre le principe d'une assurance par écrit et à plus forte raison +d'un traité, il sollicita, par deux courriers, des ordres précis: vu +l'énormité des distances, c'était retarder d'au moins six semaines la +satisfaction d'Alexandre. + +Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs +et ne répondaient plus aux dispositions présentes de l'Empereur. Si +Caulaincourt, au lieu d'être réduit à des instructions déconcertantes +par leur variété, parfois contradictoires, dont le lien lui échappait, +eût été mieux à même d'observer le travail qui s'opérait dans l'esprit +du maître, de suivre dans tous ses détours une volonté souvent ondoyante +et toujours complexe, il eût reconnu que le désir d'apaiser et de +contenter la Russie était actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il +dominait son esprit et ne s'arrêtait pas aux formes dans lesquelles la +satisfaction serait donnée. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais +par un don de territoire et s'être assuré de leur fidélité, Napoléon est +tout entier maintenant à la contre-partie de cette œuvre et s'est +retourné délibérément vers la Russie, les mains pleines de concessions; +après s'être à tout hasard prémuni contre une défection d'Alexandre, il +renonce moins que jamais à la prévenir. Se sentant plus isolé à mesure +qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilité de prolonger +un accord qui le garantira contre les révoltes de l'Europe, tandis qu'il +reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre +l'Angleterre. Même, non content de neutraliser la Russie, il revient peu +à peu à l'espoir de se la rattacher plus complètement, de provoquer un +renouveau d'intimité et de confiance, et cette idée de faire refleurir +l'alliance s'associe en lui à un projet brusquement conçu, d'ordre +intime et public à la fois, intéressant les plus hautes conceptions de +sa politique et touchant aux fibres les plus délicates de son +amour-propre. L'amitié d'Alexandre lui est redevenue particulièrement +nécessaire, parce qu'il s'est résolu au divorce et qu'il pense avoir +besoin de la Russie pour donner une impératrice à la France. + +Après Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus impérieusement +le désir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux +trophées présentés à ses peuples un gage d'avenir, une espérance de +stabilité. Au lendemain d'une épreuve où la France avait craint pour sa +vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus nécessaire d'assurer la +pérennité de son œuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans +une lignée directe. À la fin de 1807, il y avait eu chez lui velléité de +divorcer: en 1809, il y eut volonté arrêtée, détermination prise, et +lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette +résolution, qui déchirait son cœur tout en ouvrant à son orgueil une +carrière nouvelle. + +Décidé à rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas +immédiatement publier et réaliser son projet. Souffrant du mal qu'il +ferait à Joséphine, cherchant un moyen de l'avertir et désireux de la +ménager, il passait par de douloureuses anxiétés qui lui faisaient +rechercher le calme et le recueillement. À son retour d'Allemagne, au +lieu de rentrer à Paris et de se montrer en triomphateur à ses peuples, +il s'arrête à Fontainebleau. Là, il n'admet auprès de lui que ses +ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les +réceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de +l'appareil souverain: son intention est «de vivre comme à la +campagne[245]», partageant son temps entre le travail et la chasse. Il +mande aussi l'Impératrice, mais la traite avec une froideur +inaccoutumée; en suspendant l'intimité alors que le lieu et les +circonstances semblent la favoriser, il voudrait préparer Joséphine à +comprendre, à s'incliner devant l'inévitable, à s'immoler elle-même, à +descendre spontanément du trône pour occuper, dans la hiérarchie des +princesses, le premier rang après l'impératrice régnante. C'est là le +but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques +semaines de patience et de discrets efforts sont nécessaires. + +[Note 245: Champagny à Caulaincourt, 7 novembre 1810.] + +Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et +se pourvoir à l'avance. Dans sa pensée, si le lien qui l'unissait à +Joséphine devait être dénoué plutôt que tranché, si la rupture devait +être prudemment amenée, le second mariage devait suivre sur-le-champ, à +la façon d'un soudain coup de théâtre. Pour mieux gouverner +l'imagination des hommes, Napoléon jugeait indispensable de ne jamais la +laisser se troubler et s'égarer dans l'attente prolongée de grands +événements. Dès qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui +présentait tout acquis, irrévocables et magnifiques; il ne la tirait de +son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'était en tout sa +manière que de procéder par surprises, par éblouissements, d'étonner les +esprits et de stupéfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux +impératrices la transition fût brusque, à peine sensible, qu'aux yeux de +la France et du monde une princesse de sang royal apparût immédiatement +à ses côtés dans la place que le départ de Joséphine laisserait vacante. +Auprès de Joséphine, il pensait à celle qu'il appellerait à la +remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse +apte à partager son trône, à lui donner un fils, et ses préférences se +portèrent sur la grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre. + +Ce choix était naturel, légitime, presque forcé. Il répondait d'abord au +désir de célérité qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de +cette affaire. Entre Napoléon et Alexandre, la question n'était point +nouvelle, puisqu'à Erfurt, dans un épanchement ménagé par Talleyrand, +les deux empereurs avaient parlé mariage et prononcé le nom de la plus +jeune fille de Paul Ier. À cette époque, Anne Pavlovna sortait à peine +de l'enfance; il ne pouvait être question de son établissement qu'à +titre de projet caressé pour l'avenir[246]. Depuis, treize mois +s'étaient écoulés: la grande-duchesse achevait sa quinzième année; on +avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait +atteint l'âge de la puberté et du mariage; son extrême jeunesse, qui +restait un inconvénient, ne semblait plus un empêchement, et il +paraissait naturel qu'on relevât de notre côté l'insinuation faite par +son frère; après ce préliminaire, une demande ne surprendrait pas à +Pétersbourg; sur ce terrain déjà préparé, il semblait que tout irait +plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Même, il y avait pour +Napoléon--c'est lui qui en fit l'aveu--«un engagement de tacite +honnêteté[247]» à ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris +et poussé à fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait à ce devoir +de convenance, à cette obligation de l'amitié, il risquerait de porter à +l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un +légitime sujet de mécontentement et de peine. + +[Note 246: Voy. t. I, p. 470 à 473.] + +[Note 247: _Corresp._, 16210.] + +Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait à la former, aurait +pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant +aux deux monarques la sincérité de leurs sentiments respectifs. +Alexandre y trouverait la preuve que Napoléon demeurait inébranlable +dans ses sympathies et ses préférences. De son côté, Napoléon +obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement réclamé de la +Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait ménagé les +protestations et les assurances; il nous en avait comblés, accablés: +aujourd'hui encore, il affirmait que son cœur n'était point changé; à +l'entendre, il admirait toujours Napoléon et voulait l'aimer; lors même +qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de +l'amitié méconnue plutôt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant, +chaque fois qu'il s'était agi pour lui de se montrer par des actes, il +s'était aussitôt récusé et dérobé. Pendant la guerre d'Autriche, il +avait prodigué ses vœux, ses encouragements, ses congratulations, et +refusé ses armées. Ce témoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de +nous donner, le don de sa sœur peut le remplacer; par cette marque +publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaîner sa +foi, de se lier ostensiblement à l'Empereur, de se compromettre et de +s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napoléon voit un +dernier moyen de l'éprouver, de vérifier la droiture de ses intentions, +et il se résout à tenter cette suprême expérience. + +Désirant qu'elle réussisse, il ne la risquera qu'après avoir mis de son +côté toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif +fondé de refus ou de réticence, il consent à le délivrer de toute +crainte, et c'est sans doute à cette pensée, conçue et exprimée par lui +au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes étonnamment +positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au +chancelier. Après son retour, Napoléon se cherche d'autres moyens de +séduction; il croit les trouver d'abord dans un système soutenu de menus +soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient +suivi les effusions de Tilsit, il ne s'était montré aussi coulant, aussi +attentionné, et avec un art minutieux, avec ce mélange de dignité et de +grâce qu'il sait employer à propos, il commence de faire sa cour à la +Russie. + +D'abord, l'ambassadeur du Tsar à Paris, le prince Kourakine, redevient +l'objet de toutes les préférences. Quelque peu d'importance qu'offrît +par lui-même ce ministre, il représentait la personne de son maître, et +toute politesse qui lui serait faite irait à l'adresse d'Alexandre. +Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait à Pétersbourg de +quelque crédit mondain; «il écrit, mandait Caulaincourt, au moins une +fois la semaine à l'Impératrice mère et à quatre ou cinq vieilles dames +qui sont à la tête de la société[248].» Napoléon trouve donc avantage à +ce que Kourakine soit caressé, choyé, mis dans nos intérêts. Désormais +l'Excellence russe reçoit au ministère des relations extérieures un +accueil particulièrement empressé: le nouveau duc de Cadore (M. de +Champagny venait de recevoir ce titre) écoute sans sourciller ses +fastidieuses dissertations, reçoit avec bienveillance ses requêtes, et +la liste en est longue, car le prince «protège beaucoup, multiplie les +demandes particulières, et réclame toujours au nom de l'alliance et de +l'amitié de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire +que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif[249]». Si +importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de +ses désirs, et il faut des raisons d'État pour qu'une demande formulée +par lui ne soit point accueillie d'emblée. + +[Note 248: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.] + +[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.] + +Tant d'affabilité, il est vrai, ne réussissait qu'imparfaitement à le +satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait +manquer à son bonheur. Il avait cru que l'arrivée de l'Empereur à +Fontainebleau rouvrirait la série des réceptions et des fêtes, que Sa +Majesté n'aurait rien de plus pressé que de le mander auprès d'elle, que +cet appel lui fournirait occasion de déployer tout son faste. Pour la +circonstance, il avait renouvelé sa garde-robe, s'était commandé des +habits magnifiques, avait tiré de son écrin ses plus précieux joyaux, et +son secret espoir, avoué à son entourage, était d'éclipser +l'archichancelier Cambacérès, dont la somptuosité proverbiale excitait +sa jalousie[250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment +souhaitée, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps +le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience sénile, Napoléon +le fit venir à Fontainebleau avant tous ses collègues; là, avec +ostentation, il lui reconnut les prérogatives diverses de son rang, le +combla de toutes les distinctions propres à faire époque dans la vie +d'un vieux diplomate. + +[Note 250: Rapport de police du 8 novembre 1809. «Son Excellence le +prince Kourakine, dès qu'il a su le retour prochain de l'empereur de +Vienne, a préparé ses équipages et des habits magnifiques qu'il a fait +venir de Lyon. Il a fait établir en diamants sa grande croix de la +Légion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle +effacerait celle de M. l'archichancelier.» Archives nationales, F7, +3721.] + +En de plus importantes matières, même préoccupation de plaire. Alexandre +avait exprimé dès longtemps le vœu que des ingénieurs français fussent +mis à sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type +perfectionné. Napoléon consentit à leur envoi, malgré sa répugnance à +faire l'éducation militaire d'un peuple étranger. Il allait jusqu'aux +services d'argent, se montrait disposé à venir en aide aux finances +obérées de la Russie. Le gouvernement de Pétersbourg désirait toujours +émettre un emprunt sur la place de Paris. Dès que Napoléon sut combien +le Tsar et son ministre prenaient à cœur cette opération, il accorda +sur-le-champ les autorisations nécessaires et chargea son ministre des +finances d'en aviser, par lettre spéciale, les banquiers chargés de +l'émission: il verrait avec plaisir que les capitaux français, hésitant +à s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent à la +disposition de son futur beau-frère, et que, si le mariage devait +s'accomplir, un prêt de «trente à cinquante millions» figurât dans la +corbeille[251]. + +[Note 251: Champagny à Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 décembre +1809.] + +Enfin, revenant à la question de Pologne, reconnaissant en elle +l'obstacle principal ou plutôt unique à la parfaite intelligence des +deux cours, il aspire plus que jamais à l'écarter, à la supprimer de +leurs rapports. Quelque péremptoires que soient les assurances contenues +dans la lettre de Champagny, il éprouve le besoin de les réitérer, sans +savoir qu'il se trouvera bientôt dans la nécessité de les préciser. Le 7 +novembre, le ministre écrit à l'ambassadeur; ignorant qu'à cette date le +Tsar réclame un traité et que Caulaincourt en ajourne la signature, il +n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties à +fournir, mais transmet le consentement anticipé de l'Empereur à tout ce +que pourra exiger la Russie. «Répétez, dit-il, que nous sommes disposés +à faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France à +l'alliance de la Russie.» C'est par cette facilité progressive, par ces +complaisances graduées, que Napoléon préparait les voies à la démarche +résolue dans le secret de sa pensée. Les précautions dont il l'entoure +prouvent surabondamment sa sincérité, son désir d'être agréé, son +intention de plus en plus ferme d'épouser la sœur d'Alexandre. Au +lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage +risquerait trop à se produire isolément; elle ne doit se présenter +qu'accompagnée, sous escorte de douces paroles et de bons procédés. +Napoléon tient à l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales, +condescendantes, gracieuses, destinées à en faciliter le succès et à +concourir au même but, c'est-à-dire à resserrer l'entente et surtout à +l'affirmer avec éclat aux yeux de l'univers. + +Ayant tout disposé en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer +l'affaire? Quelques soins qu'il se donnât pour se faire bien venir de la +Russie, une difficulté restait à prévoir: Alexandre l'avait indiquée à +Erfurt, sans suggérer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille, +avait-il dit, était le plus cher de ses vœux, ce n'était pas à lui-même, +c'était à sa mère qu'il appartenait d'en décider; l'Impératrice +douairière avait conservé toute autorité sur ses filles et les mariait à +son gré; la volonté du tsar défunt, consignée dans un acte solennel, +avait opéré au profit de sa veuve ce démembrement de la souveraineté. + +Depuis l'entrevue, Alexandre s'était-il essayé à abolir ou à restreindre +les prérogatives si bénévolement reconnues à sa mère? C'était là un +point que Caulaincourt s'était attaché spontanément à éclaircir. Mêlé +aux conversations d'Erfurt, désirant le mariage, espérant en faire le +couronnement d'une politique qui lui était chère, il n'avait jamais +perdu de vue ce grand objet, bien que Napoléon et Alexandre ne lui en +eussent plus touché mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses +entretiens; sans agir, il s'était cru autorisé à observer, et ses yeux +étaient restés constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar +et sa mère. Or, il avait vu cette princesse, à côté de son fils chef +d'État, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les +circonstances. Au jour des fiançailles entre la grande-duchesse +Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait présidé la cérémonie; dans +la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la +cour et le corps diplomatique, elle était montée seule sur l'estrade +recouverte de pourpre où se tenaient les futurs époux; elle avait uni +leurs mains et reçu leurs hommages: «La première marque de respect de la +fille, écrivait l'ambassadeur, a toujours été pour la mère[252].» Le +rôle dévolu à celle-ci ne dérogeait pas, il est vrai, à la coutume +russe, mais Caulaincourt avait remarqué en même temps le soin extrême de +l'Empereur à s'effacer, à ne figurer qu'en simple qualité de spectateur +et de témoin, «comme ferait un particulier». Il n'était sorti de sa +réserve que pour rendre à sa mère les témoignages d'une déférence +raffinée[253]. + +[Note 252: _On dit et Nouvelles de Pétersbourg_, 17 janvier 1809. +Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 253: _Id._: «On a remarqué avec étonnement que l'Empereur ait +poussé aux fiançailles le respect filial au point de quitter sa place +pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mère y avait posés, +pendant qu'elle était à l'autel fiançant sa fille et son futur gendre. +Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main +et lui présenta ses gants, que l'Impératrice régnante, qui était près de +sa belle-mère, ne lui avait pas offert de prendre.»] + +Depuis, affectant de renoncer à toute influence politique, Marie +Féodorovna continuait de gouverner l'intérieur de la famille et +s'attribuait avec une vigilance jalouse ce département. Elle se montrait +peu à Pétersbourg, vivait toute l'année à Gatchina, afin, disait-elle, +de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de +surveiller leur éducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation +était de pourvoir à l'établissement de sa dernière fille. Dans ce but, +elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les +capitales; il y avait toujours quelque part une négociation entamée en +son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation +toute spéciale était reconnue et acceptée: les prétendants faisaient +parvenir directement leur demande à l'impératrice Marie: c'était la +marche accoutumée, normale, et Caulaincourt s'était fait un devoir d'en +instruire son maître, par une lettre écrite le 4 février 1809 et restée +sans réponse: + +«La première démarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle, +s'adressent à la mère[254].» + +[Note 254: Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +Napoléon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie; +qu'avait-il à compter avec la volonté d'une femme, à incliner devant +elle la raison d'État! D'ailleurs, il tenait pour impossible +qu'Alexandre, maître dans l'empire, ne le fût point dans sa famille; ce +dédoublement des pouvoirs répugnait à la conception qu'il se faisait de +l'autorité; il n'y croyait guère, et si le Tsar lui opposait les +résistances d'une mère, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait +qu'un prétexte. En Russie, il ne connaît que l'ami et l'allié de Tilsit; +il ne veut avoir affaire qu'à lui: après avoir mis tout en œuvre pour le +reconquérir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est à lui +seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre +d'une réponse discourtoise. + +Il ne tarda pas à s'ouvrir au delà du milieu de novembre. Le séjour de +Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avancé la question +du divorce, ni ménagé les dispositions de Joséphine; il avait été +interrompu par l'arrivée à Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus +pour féliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler, +avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur déférente +fidélité. Napoléon les avait invités à venir, mais l'empressement avec +lequel ils avaient répondu à cet appel dérangeait ses plans, en +l'arrachant prématurément à sa retraite. Pour recevoir ses hôtes avec +plus de faste et de dignité, il est obligé de quitter sa résidence +d'automne; le 15, laissant l'Impératrice revenir isolément, il rentre à +Paris seul, à cheval, au milieu d'un appareil guerrier, à la tête d'une +escorte toute militaire, en chef d'armée plus qu'en monarque. C'est +seulement le lendemain et le surlendemain que, réinstallé aux Tuileries, +il reçoit les corps constitués, donne des audiences, tient conseil des +ministres et fait l'empereur[255]. En même temps, les cercles de cour, +les grandes réceptions, les représentations au théâtre du château +commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains, +ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou +s'annoncent; Paris redevient «le séjour des rois[256]», s'emplit d'hôtes +princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un +aspect de gaieté, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit +importun des fêtes que Napoléon doit engager les actions diverses qui le +mèneront à ses fins, imposer la résignation à Joséphine, préparer la +rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la +Russie. Pour parler à l'Impératrice, il attend encore: le prince Eugène, +mandé en hâte de sa vice-royauté d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa +présence paraît indispensable pour apaiser et consoler sa mère à l'heure +des déchirements suprêmes. Mais déjà, le 22 novembre, l'Empereur faisait +écrire à Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait +minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilité +du secret: elle était conçue en ces termes: + +[Note 255: Champagny à Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le +_Moniteur_ du 14.] + +[Note 256: Champagny à Caulaincourt, 31 mars 1810.] + +«Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis +longtemps auprès de l'Empereur par les hommes les plus attachés à sa +personne et aux grands intérêts de la dynastie. Ces démarches ont été +longtemps infructueuses; cependant, tout me porte à penser qu'après +avoir mûrement réfléchi sur la situation de la France et de sa famille, +l'Empereur va enfin se décider à divorcer. Sa Majesté s'en est ouverte à +moi seul, ce qu'elle a été obligée de faire pour m'ordonner de vous +écrire la présente lettre que j'ai chiffrée moi-même. + +«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de +l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parlé à l'Empereur et lui avoir +dit que la princesse Anne, sa sœur, était à sa disposition. L'Empereur +veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec +l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: «J'ai lieu +de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au +divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre sœur? Que Votre +Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme +à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les +deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un +épanchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette +démarche, parce que je suis trop accoutumé à dire à Votre Majesté ce que +je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.» + +«Vous n'en parlerez sous quelque prétexte que ce soit à M. de Romanzof, +et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre +deux jours après, vous oublierez entièrement la communication que je +vous fais. + +«Il vous restera à nous faire connaître les qualités de la jeune +princesse et surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère, +car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet. + +«Je n'ai pas besoin de recommander à Votre Excellence le plus inviolable +secret: elle sent ce qu'elle doit à cet égard à Sa Majesté[257].» + +[Note 257: Une partie de cette lettre et de la suivante a été +publiée pour la première fois par BIGNON, _Histoire de France depuis le +dix-huit brumaire_, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a écrit que +presque toutes les lettres relatives au mariage avaient été détruites +(XI, 358). Les pièces de la négociation avec la Russie, c'est-à-dire les +lettres échangées très secrètement et directement entre le ministre et +l'ambassadeur, sans l'intermédiaire des bureaux, sont conservées toutes +aux archives des affaires étrangères, Russie, vol. de _Supplément_ n° +17. Nous avons donné la primeur de ces pièces, dans leur texte intégral, +au public des _Matinées littéraires_ de Bruxelles (conférence du 1er +mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publiées dans le +_Correspondant_ du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefèvre, MM. Imbert de +Saint-Amand (_Les beaux jours de Marie-Louise_), Henri Welschinger (_Le +divorce de Napoléon_) et Tatistcheff (_Alexandre Ier et Napoléon_) en +ont cité quelques passages.] + +Ainsi, c'est une reconnaissance à fond que Caulaincourt devra pousser, +avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystère, en paraissant +agir de sa propre initiative. Cette précaution, trop usitée en pareille +matière pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire +n'aboutissait point, de sauvegarder la dignité des deux empereurs et les +rapports futurs. + +Le procédé employé offrait de plus l'avantage de ne point engager +irrévocablement l'Empereur, et c'était chez lui un principe que de se +livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant à +s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait +par une raison particulière, par le léger doute qui subsistait sur le +développement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il fût de +fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus étroit, +cet intérêt devenait secondaire si on le comparait à l'objet essentiel +du divorce et du second mariage, à la nécessité de donner le plus tôt +possible un héritier à l'Empire. Sur le point délicat qui restait à +éclaircir, les renseignements à prendre et à transmettre par +Caulaincourt permettraient seuls à l'Empereur de compléter sa décision +et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en règle. Ce qu'il veut +obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la +Russie se tient à sa disposition et s'offre à ses désirs. + +La lettre du 22 novembre était prête pour être expédiée, lorsque +Napoléon fut informé que la Russie demandait des assurances écrites +contre le rétablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait osé +les fournir. Dans la disposition où il se trouve, ce retard lui paraît +fâcheux, et cette timidité l'irrite. Il voudrait que déjà la Russie fût +rassurée, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser. +Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procède donc sur-le-champ, +«d'une manière franche et ouverte qui éloigne tout soupçon et toute +arrière-pensée, en prouvant que nous n'en avons aucune». Telles furent +les propres expressions dont M. de Champagny eut à se servir, en se +hâtant d'ajouter à la lettre intime et confidentielle qu'il avait +rédigée pour M. de Caulaincourt, une dépêche toute politique: cette +dernière servirait de passeport à la demande contenue dans la première +et lui ménagerait bon accueil. + +Le courrier de cabinet porteur de la double expédition allait quitter +l'hôtel des relations extérieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent +du duc de Vicence, accouru en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Ce jeune +homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas à moins d'un +traité. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui +permit au ministre de demander le soir même les ordres de l'Empereur au +sujet de la prétention nouvelle et de fournir réponse. Napoléon n'avait +point prévu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par +assurances écrites, il avait entendu une simple déclaration, en forme de +note ou d'office. N'importe, conséquent avec lui-même, voulant une +réponse favorable au sujet du mariage et la voulant immédiate, il +n'épargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'étant proposé un but, +il y pousse droit, ferme, sans hésitation ni recul, et dans sa fougueuse +impatience de l'atteindre passe sur les moyens à employer. La Russie +aura son traité, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reçoit +l'ordre d'ajouter, dans le paquet préparé pour l'ambassadeur, une +troisième dépêche, sorte de _post-scriptum_ à la seconde. On y trouve le +pouvoir formellement donné à Caulaincourt de signer une convention. +Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun détail sur les +stipulations à insérer dans cet acte et sur les expressions à employer. +Pour que la dignité de l'Empereur soit de tout point sauvegardée, il +s'en rapporte à Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne +blanc-seing. «En général, dit-il, vous ne vous refuserez à rien de ce +qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la +Pologne, mais vous tâcherez d'éviter toute clause qui serait inutile ou +étrangère à ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser +l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité; +on ne peut lui demander autre chose.» + +Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de +Napoléon s'accroît, à mesure que l'imminence du divorce l'incline +davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la +simultanéité des envois dénotent une étroite corrélation entre ce qu'il +prétend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue +date les rapports des deux empires, il la lie à celle qu'il vient de +soulever; il se montre disposé à régler la première à la parfaite +satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en +conformité de ses vœux; s'il s'est donné d'abord pour tâche de tenir la +balance égale entre Pétersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui +pencher du côté russe, et cédant à la passion du moment, à l'emportement +de ses désirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne +au prix d'une grande-duchesse. À vingt reprises, Alexandre a déclaré +qu'après avoir obtenu la garantie tant souhaitée, il s'estimerait +pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute +crainte, qu'il n'aurait plus rien à réclamer de la France, ni rien à lui +refuser: il semble donc qu'un échange solennel de gages va effacer le +passé, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente +conclue à Tilsit, célébrée à Erfurt, altérée par les événements de 1809. +Depuis quelques semaines, grâce à des concessions réciproques, +l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne paraît +plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empêcher les deux +empereurs, après avoir douté l'un de l'autre, de s'unir par un lien +fraternel, d'atteindre et de se fixer à ce point culminant de l'absolue +confiance. + + + +II + +Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expédition, +les événements se précipitèrent aux Tuileries, et la crise éclata +d'elle-même, un peu plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé. Pendant le +séjour de Fontainebleau, Joséphine avait pressenti son sort: depuis +lors, sa vie n'était plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir +et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent +l'Empereur, le décident à livrer le fatal secret et avancent le terme +d'une situation intolérable. Le 30 novembre, à la suite d'un dîner +silencieux où l'Empereur n'a élevé la voix qu'une seule fois, il se +retire avec l'Impératrice, et aussitôt survient la scène célèbre qui met +dans cette époque de fer un rappel de sentiments humains, l'écho +déchirant d'une plainte de femme. Napoléon a parlé, et l'arrêt signifié +à Joséphine a paru la frapper mortellement: elle est étendue à terre, en +proie à de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins, +aide à la transporter dans ses appartements, la ramène à la vie, appelle +Hortense auprès d'elle, s'associe à leur douleur; il sait cependant +surmonter son émotion, demeure inexorable, et seuls ses yeux où brillent +des larmes témoignent du combat qui s'est livré dans son âme. Le +lendemain, Joséphine est plus calme; à l'explosion d'une douleur aiguë +succède en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent +que ses forces et sa résistance sont à bout, que sa volonté s'affaisse, +qu'elle va se soumettre sans se résigner, se prêter avec une docilité +passive au rôle prescrit par son mari. Lorsque Eugène arrivera, il la +trouvera prête pour le sacrifice: il n'aura plus qu'à en ménager +l'accomplissement, à convenir avec l'Empereur et l'Impératrice des +dispositions à prendre, des formalités à remplir, et son intervention +achèvera d'assurer à cette grande affaire une terminaison paisible et +digne[258]. + +[Note 258: _Mémoires du baron de Bausset_, I, 369-374.] + +Voyant que le dénouement se précipite, Napoléon sent davantage le besoin +de hâter sa nouvelle union. Il prend alors et définitivement son parti; +avant même d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements +requis, il décide qu'il l'épousera, si l'empereur Alexandre ne la lui +fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations +prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse à +devenir mère et à l'être tout de suite, car la satisfaction de +l'Empereur et de la France ne saurait être retardée d'un instant. Le +divorce en décembre: avant la fin de janvier une autre impératrice, une +souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement +d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que +Napoléon, commandant aux événements, compose et décrète l'avenir. Dans +son extrême impatience, il n'hésite plus à se déclarer tout à fait, à +s'engager vis-à-vis de la Russie, à se fermer tout retour en arrière: il +va permettre à Caulaincourt, sous les deux conditions indiquées, de +formuler une demande en règle, d'insister au besoin, de pousser vivement +et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir à son ambassadeur, non +seulement pour négocier, mais pour conclure. + +Quelque urgente que lui paraisse cette démarche irrévocable, il entend +la préparer avec une sollicitude prévoyante, comme il a préparé la +première. À supposer qu'Alexandre n'ait pas accédé d'emblée au vœu +exprimé par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononcée +le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une +sorte de hâte, dans le peu de jours qui lui restent, Napoléon accumule +les séductions à l'adresse de la Russie, prodigue les services, les +surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours +ingénieux, il ne néglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens +et s'élève à des inventions grandioses, procède par attentions délicates +et par déclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par +coups de tonnerre. Kourakine est mieux traité que jamais, et les +distinctions qu'il reçoit sont soigneusement notifiées en Russie: «Il a +sa loge particulière au théâtre des Tuileries, écrit Champagny à +Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de +l'Impératrice ou des reines de préférence à tout ce qui n'est pas roi ou +grand dignitaire.» Puis, c'est une note au _Moniteur_ annonçant +l'emprunt russe, c'est-à-dire une garantie morale accordée par la +France, une invite à souscrire. En même temps, pour proclamer l'amitié +qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napoléon va +choisir une circonstance frappante, mémorable, et élever solennellement +la voix dans le seul jour de l'année «où il parle en public à la +France[259]». + +[Note 259: Champagny à Caulaincourt, 28 décembre 1809.] + +Tandis qu'aux Tuileries le drame intime poursuivait ses péripéties, +tandis que tout était deuil chez l'Impératrice, attente et agitation +autour du maître, Paris prenait un air de fête. Les édifices se +pavoisaient; les salves de l'artillerie répandaient dans l'air une +solennité, et les rues étaient disposées pour le passage d'un grand +cortège. D'imposantes cérémonies et des réjouissances publiques avaient +été ordonnées pour les 3, 4 et 5 décembre, à l'effet de célébrer à la +fois l'anniversaire du couronnement, la paix avec l'Autriche et le +retour dans sa capitale de l'Empereur et Roi. + +Le 3 au matin, Napoléon sort des Tuileries dans la voiture du sacre; son +frère Jérôme est avec lui; le roi de Naples, les princes grands +dignitaires, les ministres, les grands officiers de l'Empire et de la +couronne le précèdent dans de somptueux équipages, et à travers la haie +des troupes, à travers les flots pressés de la multitude, le glorieux +Empereur mène dans Paris cette pompe triomphale. De nouveau, +l'enthousiasme naît à sa vue et les acclamations partent; cependant, que +de contrastes déjà dans ces journées vouées par ordre à l'allégresse! +que d'ombres à cette splendeur! Par une inadvertance de la police, près +de l'un des endroits où le cortège se déploie et où s'opèrent les +cérémonies, la file des équipages est coupée par un convoi de +prisonniers, aux mains liées et au visage de désespérés; et ces +prisonniers sont Français, ce sont des conscrits réfractaires, traînés à +l'armée et au carnage[260]. Mais déjà l'Empereur est à Notre-Dame, où il +entre sous le dais et où retentit le chant du _Te Deum_. De Notre-Dame, +il va au Corps législatif inaugurer la session et prononcer le discours +d'ouverture. Cette séance d'apparat, qui réunit au pied du trône les +députations du Sénat et du Conseil d'État, avec le Corps législatif, +emprunte cette année un lustre particulier à la présence de témoins +augustes; les rois de Saxe et de Wurtemberg sont placés dans une +tribune, avec l'Impératrice, et représentent l'Europe attentive au +langage du maître. Il parle: sa harangue, emphatique et superbe, +respirant l'orgueil et l'enivrement de la force, retrace les merveilles +accomplies au cours de l'année: l'Espagne accablée, «le Léopard fuyant +épouvanté», l'Autriche infidèle à ses serments et promptement châtiée; +il embrasse ensuite d'un rapide coup d'œil les autres parties du +continent, dépasse les champs de bataille du Danube, les murs écroulés +de Vienne, porte sa pensée jusqu'aux contrées où le grand fleuve mêle +ses eaux à la mer Noire et où finit l'Europe; là, il s'arrête et +prononce ces mots: «Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à +son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de +la Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à +cet empire, mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord +avec ma politique[261].» + +[Note 260: Rapport de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.] + +[Note 261: _Corresp._, 16031. Cf. le _Moniteur_ du 4 décembre.] + +Ces paroles avaient la valeur d'un acte, et la phrase sur les +Principautés empruntait à de récentes conjonctures une importance +exceptionnelle; elle venait à point pour rétablir en Orient les affaires +fort compromises de la Russie. Pendant tout l'été, l'armée du Danube +avait fait campagne sur les deux rives du fleuve pour arracher à la +Porte la cession des Principautés. Mal conçues, les opérations avaient +été médiocrement heureuses; les dernières nouvelles de Bucharest étaient +même franchement défavorables aux Russes; elles annonçaient que les +troupes du prince Bagration avaient essuyé un sérieux échec et dû lever +le siège de Silistrie. Enhardis par cette tournure inattendue des +événements, les Turcs se montraient plus disposés que jamais à tenir +tête, à défendre l'intégrité de leurs États, à refuser au Tsar la +Moldavie et la Valachie. Jusque-là le pacte dont ces pays avaient fait +l'objet entre les deux empereurs avait été tenu secret: c'était l'une +des conditions que Napoléon avait mises à sa signature. S'il avait +insinué aux Ottomans d'acheter la paix au prix des Principautés, il ne +leur avait jamais révélé qu'il avait pris parti contre eux et sanctionné +d'avance leur dépossession. Il avait voulu, en évitant de les désabuser +trop complètement sur son compte, se conserver quelques droits à leur +fidélité et les éloigner de l'Angleterre. Aujourd'hui, pour mieux servir +la Russie, il dédaigne ces précautions, déchire les voiles; il présente +comme fait acquis l'incorporation des Principautés à l'empire +d'Alexandre et laisse entendre que cette réunion s'est opérée de son +plein et entier assentiment. Dans ce langage de l'Empereur +tout-puissant, les Turcs reconnaîtront l'arrêt du destin; ils cesseront +de s'opposer aux revendications de leur adversaire, approuvées par celui +qui tient entre ses mains le sort des États. En condamnant +définitivement leurs espérances, Napoléon les décourage de combattre, +les oblige à la résignation: c'est prêter aux armées en détresse du Tsar +un concours peut-être décisif que de lui réitérer publiquement le cadeau +des deux provinces. + +Cette souveraine opportunité de ses paroles, Napoléon voulut la faire +sentir à qui de droit: il prit soin de souligner lui-même l'attention +qu'il avait eue. Le 9 décembre, il dictait pour Champagny ce billet: «Je +pense qu'il est nécessaire d'expédier un courrier en Russie pour porter +mon discours au Corps législatif. Vous ferez connaître les véritables +nouvelles de la défaite des Russes au duc de Vicence, et vous lui ferez +comprendre que c'est à cause de ces défaites que j'ai cru nécessaire de +parler de la réunion de la Valachie et de la Moldavie à l'empire russe; +qu'ainsi l'Empereur doit voir que je ne biaise pas, et que je fais même +plus que je ne promets.» Il est bon de rappeler aussi, avec tact, que +cette complaisance chez l'empereur des Français est d'autant plus +méritoire que rien ne l'y sollicitait dans la conduite de la Russie. +Napoléon ne compte pas avec ses amis, il ne regarde pas à leur prodiguer +les témoignages de sa bienveillance, alors même qu'il n'en est que +médiocrement payé de retour; mais on aurait tort de croire que les +défaillances de l'amitié russe, au cours de la dernière campagne, lui +aient échappé, et que son cœur n'en ait point souffert. À cet égard, +aucun doute ne doit subsister, et il faut que Caulaincourt trouve moyen +de glisser à Roumiantsof cette propre phrase: «Vous sentez qu'il n'y a +rien dans la conduite passée que l'Empereur n'ait saisi; dans les +affaires d'Autriche, vous avez été sans couleur. Comment l'Empereur +a-t-il agi? Il vous a donné une province qui paye plus que les frais que +vous avez faits pour la guerre, et il déclare tout haut que vous avez +réuni la Finlande, la Moldavie et la Valachie à votre empire[262].» +Caulaincourt placera ces mots «sans aigreur[263]», sans rien ajouter; +c'est une remarque qu'il fera et non un reproche: à l'empereur Alexandre +de comprendre, à lui d'apprécier une conduite si différente de la sienne +et d'en tirer une conclusion qui se dégage d'elle-même. Puisque Napoléon +a fait depuis quelque temps tous les frais de l'alliance, puisque la +Russie s'est laissé sensiblement distancer dans la voie d'offices +réciproques où l'on devait marcher du même pas, c'est à elle qu'il +appartient aujourd'hui de se mettre en règle et d'obliger à son tour; +elle doit en sentir le besoin, en rechercher les moyens. Qu'elle +saisisse donc l'occasion qui lui est offerte de s'acquitter en une fois; +qu'elle accède de bonne grâce, sans délai, sans réticences, à cette +demande en mariage qui va se produire, qui suivra dans les vingt-quatre +heures l'envoi du discours et que les circonstances ne permettent plus +de retarder. + +[Note 262: _Corresp._, 16035.] + +[Note 263: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.] + +Effectivement, à l'heure où Napoléon traçait à son ambassadeur la leçon +que l'on vient de lire, le prince Eugène entrait dans Paris. Dès son +arrivée, il voit l'Empereur, il voit sa mère: après avoir tout d'abord, +dans un élan de fierté, professé pour lui-même et recommandé aux siens +un désintéressement absolu, il cède aux volontés bienveillantes de son +beau-père; il conseille à sa mère de se sacrifier au bien public, de +s'éloigner du trône, en acceptant les compensations offertes, en +laissant la situation de ses enfants intacte et grandie. Tout se dispose +à cette solution, et le 15 décembre est la date choisie pour le prononcé +officiel du divorce, par voie de sénatus-consulte. + +Cinq jours seulement vont s'écouler avant ce grand acte; ils seront +utilement employés. Le 12, Champagny fait partir pour la Russie le texte +du discours au Corps législatif, avec le commentaire fourni par +l'Empereur. Au même moment, le roi de Saxe quitte Paris, laissant la +cour de France à ce recueillement qui précède la mise à effet des +grandes et douloureuses résolutions. Napoléon tient néanmoins à remplir +jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité: il rejoint le Roi à la +première étape de sa route et achève la journée avec lui à Grosbois, +chez le prince de Wagram et de Neufchâtel; dans cette royale résidence, +il y a chasse, représentation théâtrale, illumination des jardins, et +l'Empereur, toujours habile à se faire des circonstances un moyen, a +voulu que le prince Kourakine fût le seul des ministres étrangers convié +à ces fêtes; il le met une fois de plus hors de pair et le traite déjà +en ambassadeur de famille[264]. Le lendemain 13, rentré aux Tuileries, +il mande Champagny et lui fait écrire sous ses yeux, à Caulaincourt, la +lettre suivante; c'est le ministre qui tient la plume, c'est l'Empereur +qui la dirige: + +[Note 264: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1810.] + +«Monsieur l'ambassadeur, je vous ai fait connaître les projets de +l'Empereur par ma lettre chiffrée de novembre. + +«Depuis ce temps, le vice-roi est arrivé; l'Impératrice, convaincue de +la grandeur des circonstances et de l'urgent besoin de l'État, a été la +première à faciliter le divorce. Tout me porte donc à penser que +vendredi prochain un sénatus-consulte prononcera la dissolution du +mariage de l'Empereur, par consentement mutuel. L'Impératrice conserve +son rang, son titre, et un douaire convenable. Placé sur les lieux comme +vous l'êtes, Monsieur, l'Empereur s'en rapporte absolument à vous sur ce +qu'il convient de faire. Vous devez donc agir d'après ces trois données +positives: + +«1° Que l'Empereur préfère, si vous n'avez pas d'objection qui puisse +faire changer son opinion, la sœur de l'empereur de Russie d'abord; + +«2° Que l'on calcule ici les moments, parce que, tout cela étant une +affaire de politique, l'Empereur a hâte d'assurer ses grands intérêts +par des enfants; + +«3° Qu'on n'attache aucune espèce d'importance aux conditions, même à +celles de la religion. + +«Vous avez donc en ce moment toute la latitude nécessaire pour vous +conduire avec la prudence qu'exige la circonstance, et pour avancer, +s'il y a lieu, sans plus de retardement. Il serait donc très fâcheux que +la réponse que vous ferez à cette lettre nous laissât dans +l'incertitude, et soit que cette affaire dût manquer par le résultat des +renseignements que vous aurez acquis et sur lesquels l'Empereur s'en +rapporte à vous, soit qu'elle dût manquer par des refus de volonté de la +part de la cour de Russie, le principal est que, s'il y a lieu, on +puisse aller en avant. Dans toutes vos combinaisons, partez du principe +que ce sont des enfants qu'on veut. Expliquez-vous donc, agissez donc en +conséquence de la présente lettre qui a été dictée par l'Empereur. Sa +Majesté s'en rapporte absolument à vous, connaissant votre tact et votre +attachement à sa personne. + +«Le colonel Gorgoly[265] sera expédié lundi, jour auquel les pièces +seront dans le _Moniteur_. L'Empereur désire savoir absolument avant la +fin de janvier à quoi s'en tenir.» + +[Note 265: Officier russe, envoyé à Paris pour porter des dépêches +diplomatiques.] + +On remarquera les termes formels et péremptoires de cette lettre. Pourvu +que la Russie se décide promptement et ne le fasse pas attendre, +Napoléon est prêt à subir toutes les conditions qu'il plaira à cette +cour de lui imposer; il passe sur la différence de culte, et, à ce +moment, la question religieuse n'existe pas à ses yeux. Sa seule réserve +porte sur la princesse elle-même et son degré de formation, et encore se +refuse-t-il à cet égard tout pouvoir d'appréciation. C'est à +Caulaincourt, guidé par son tact et son zèle, qu'il appartiendra de +s'éclairer, de consulter et de statuer; l'ambassadeur reçoit procuration +pour marier son maître, sous sa responsabilité. + +La lettre partie, Napoléon l'appuya le lendemain d'un suprême +témoignage. Après avoir ratifié les conquêtes orientales d'Alexandre, il +veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant à +nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicité dont il est +entouré, il déclarera à la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de répéter +à la Russie, ce qu'il s'est offert à lui dire par traité, à savoir qu'il +ne songe nullement à restaurer la Pologne. + +Le 13 décembre, le Corps législatif était en séance; le ministre de +l'intérieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la +situation de l'Empire: il y récapitulait les faits accomplis depuis la +dernière session tant à l'extérieur qu'au dedans, et un passage portait +interprétation officielle du traité de Vienne, en ce qui concernait les +remaniements opérés dans le bassin de la Vistule: «Le duché de Varsovie, +disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile +à l'Empereur de réunir à cet État la Galicie tout entière, mais il n'a +rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur +de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entière, est +restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le +rétablissement de la Pologne[266].» Il était impossible d'exprimer +davantage que l'agrandissement accordé à l'État varsovien avait eu un +caractère tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se +reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duché un terme et non un +point de départ, que les autres parties de la Pologne devaient se garder +d'espérances téméraires. L'exposé du ministre, succédant de trois jours +à l'envoi de l'allocution impériale, est destiné à en redoubler et à en +prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hésitations +d'Alexandre, qui aura reçu dans l'intervalle des paroles définitives au +sujet du mariage. Napoléon glisse sa demande entre deux bienfaits, +épuisant tous les moyens d'en assurer le succès. + +[Note 266: _Moniteur_ du 14 décembre 1810.] + +Malgré le caractère confidentiel des deux démarches matrimoniales, +malgré le mystère dont elles furent entourées, la décision prise par +l'Empereur transpira rapidement. Trop de témoignages publics +l'annonçaient pour qu'il fût possible d'en douter; la nouvelle du +mariage russe se répandit à la cour, à Paris, dans l'Empire: il en fut +parlé dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans +surprise, elle n'y vit que la continuation du système inauguré à Tilsit; +depuis les rumeurs répandues en 1807 et 1808, elle s'était habituée à +l'idée d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se +partageaient la souveraineté de l'univers: ce serait, disait-on, le +mariage de Byzance avec Rome, les noces «de Charlemagne et +d'Irène[267]». Au reste, recommandant le secret, Napoléon l'observait +mal; il parla devant son entourage; il dit un jour à Savary, en faisant +allusion au mariage, «que cet événement amènerait sans doute l'empereur +Alexandre à Paris[268]», et ces mots dévoilent toutes les perspectives +qui s'ouvraient à son imagination. + +[Note 267: Lettres interceptées. Archives nationales, AF, IV, 1691.] + +[Note 268: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 276.] + +Attirer Alexandre à Paris avait été de tout temps l'un de ses vœux. À +Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru +sourire à son allié. S'il avait évité dans les mois suivants de +renouveler son invitation, c'était qu'il voulait échapper à une reprise +de conversation sur la Turquie et s'épargner des engagements fermes. À +Erfurt, les deux empereurs avaient parlé de se revoir, et depuis lors, +malgré sa ferveur décroissante, Alexandre continuait à subir +l'attraction de Paris: il avait dit tout récemment à Caulaincourt: «Je +voudrais aller le plus tôt possible à Paris, c'est là que je veux de +nouveau cimenter l'alliance, c'est là qu'il faut préparer de nouvelles +armes contre l'Angleterre[269].» Le mariage fournirait une occasion de +lui rappeler ses engagements et de l'amener à réaliser son rêve. + +[Note 269: Caulaincourt à Champagny, 14 septembre 1809.] + +À Paris, Napoléon lui apparaîtrait plus grand, plus fort, plus pacifique +aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins +conquérant et plus chef d'empire; se montrant à son hôte au milieu des +institutions qui étaient son œuvre et sa gloire, il l'environnerait +d'enchantements, et le tenant à nouveau, l'étonnant, le maîtrisant, +réussirait peut-être à lui rendre la foi et à lui suggérer la confiance. +Assurément, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre +pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et +définitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il +résultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet +moral, la plus imposante de ces démonstrations par lesquelles Napoléon +s'efforce de perpétuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec +la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il +donne au monde: c'est une succession de prestiges périodiquement +renouvelés, afin de tenir nos sujets dans l'obéissance et nos ennemis +dans la crainte. Avec un art inépuisable, Napoléon sait varier le cadre +et la scène de ces représentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de +théâtre inattendu, le combat rompu pour faire place à l'alliance, les +deux adversaires jetant leur épée pour se jurer d'être amis et de ne +plus haïr que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision évoquée d'une +entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus +tard encore, c'est Erfurt avec son assemblée de souverains, avec ses +pompes mondaines, c'est Napoléon s'associant Alexandre pour tenir sa +cour plénière de rois et de grands vassaux. Paris après Erfurt, après +Tilsit, ravivera des souvenirs déjà lointains et une impression qui +s'efface: la venue d'Alexandre à travers l'Europe pour conduire et +remettre à Napoléon une fille de tsar, apparaîtra comme un hommage +décisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant +la Russie et ses inépuisables réserves prêtes à s'unir pour leur perte à +toutes les forces disciplinées de l'Occident, en manifestant contre eux +«l'alliance de cent millions d'hommes[270]». + +[Note 270: _Corresp._, 14413.] + + + + +CHAPITRE VI + +AUTRICHE ET RUSSIE + + +À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer +éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la +reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce +voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers +cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de +Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15 +décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du +divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes +d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse +conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon; +premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc +de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les +sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de +nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une +note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31 +décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la +Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de +Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison +d'Autriche.--Évolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de +l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il +reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend +impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des +communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la +convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la +grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions +de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses +révélations sur le caractère de sa mère et de ses sœurs.--Théorie de +Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice +mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette +princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions +accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de +l'issue finale. + + +I + +Si décidé que fût l'Empereur à épouser la sœur d'Alexandre, il ne se +refusait point--les termes des deux lettres à Caulaincourt en font +suffisamment foi--à prévoir le cas où cette alliance manquerait par +suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Il se pouvait que +Caulaincourt, d'après les renseignements qu'il aurait sur la princesse, +ne se crût pas autorisé à produire la demande; il se pouvait aussi +qu'Alexandre soulevât des difficultés, se dérobât, et l'Empereur avait +trop expérimenté la politique de ce monarque pour ne point admettre de +sa part la possibilité d'une nouvelle défaillance. Si l'une ou l'autre +de ces hypothèses survenait, il importait qu'elle ne nous prît pas au +dépourvu et qu'une autre princesse fût appelée sur-le-champ à remplacer +celle que la Russie ne pourrait ou ne voudrait nous offrir. C'était chez +Napoléon une habitude constante, invariable, chaque fois qu'il concevait +un projet, d'imaginer en même temps et de tenir en réserve une seconde +combinaison, susceptible de se substituer à la première en cas +d'insuccès: «Je fais toujours, disait-il, mon thème de plusieurs +façons[271].» Formulant à Pétersbourg une proposition ferme, il ne +jugeait pas inutile de se prémunir contre un refus ou une réponse +évasive, et de sonder discrètement d'autres cours; ce soin l'occupa +pendant les jours qui précédèrent immédiatement et virent s'opérer +l'accomplissement définitif du divorce, la cérémonie de rupture. + +[Note 271: Cité par M. TAINE, _Les origines de la France +contemporaine, le Régime moderne_, I, 44.] + +Parmi les maisons souveraines, beaucoup eussent considéré comme un +insigne honneur la faveur d'être choisie; il en était peu qui +répondissent pleinement aux vues de l'Empereur, aux exigences de son +orgueil et de sa politique. L'Allemagne en comptait plusieurs, +catholiques de religion, d'antique origine, d'une fécondité éprouvée; +mais convenait-il au chef de la Confédération de se donner pour épouse +une vassale, de recourir à ces dynasties qui tenaient de lui seul la +confirmation de leur pouvoir, leur titre nouveau, et dont la grandeur +d'emprunt n'était qu'un reflet de la sienne? Entre toutes, la famille de +Saxe méritait seule quelque attention, par la situation élevée que la +France lui avait faite, non seulement en Allemagne, mais en Europe. Elle +possédait la considération, à défaut de l'éclat; c'était une grande +maison, sinon une grande puissance: sa fidélité semblait absolue. Soit +qu'elle eût pris les devants, soit qu'elle eût été provoquée, on sut +très vite qu'elle tenait à notre disposition la fille du souverain +régnant, la princesse Marie-Auguste[272]. C'est à tort toutefois que +certains conseillers de l'Empereur, mal instruits de la situation +extérieure, montraient dans cette union un parti neutre, point +compromettant, partant fort recommandable: il eût eu une couleur +anti-russe très prononcée. Le roi de Saxe n'était-il pas en même temps +grand-duc de Varsovie, souverain de ces Polonais dans lesquels on voyait +à Pétersbourg de dangereux ennemis et l'avant-garde de l'invasion? Il +est difficile d'admettre que Napoléon ait songé sérieusement à un +mariage qui eût pu lui enlever une alliance de premier ordre, sans lui +en procurer une autre. + +[Note 272: Champagny à Caulaincourt, 31 janvier 1810.] + +Dans le public, l'apparition à Paris du roi Frédéric-Auguste, de sa +femme et de sa fille, avait fait croire un instant à quelque préférence +pour la Saxe. On sut que ce voyage avait été désiré par l'Empereur; on +remarqua qu'il fit à ses hôtes un accueil plein de cordialité; on en +conclut qu'il n'était pas éloigné de s'unir à eux par un lien de +famille. En réalité, lorsque Napoléon attirait Frédéric-Auguste auprès +de lui, son but était tout autre. Par la convention qu'il proposait à la +Russie et qui emportait renonciation à tout projet ultérieur sur la +Pologne, il s'était offert à prendre au nom du roi grand-duc des +engagements onéreux et presque humiliants; ce prince s'interdirait à +jamais d'accroître son domaine varsovien: peut-être lui faudrait-il +renoncer aussi à conférer ces décorations et ces ordres polonais dont la +distribution était devenue depuis 1807 l'une des prérogatives de sa +couronne. Napoléon avait admis, sans le consulter, cette restriction de +ses droits souverains. Néanmoins, se croyant tenu à certains ménagements +vis-à-vis d'un prince qu'il estimait, il avait voulu le voir pour lui +faire connaître en personne le sacrifice exigé de son dévouement et lui +en adoucir l'amertume. Dans des entretiens intimes, il réussirait mieux +à le raisonner, à le consoler, et tout s'arrangerait plus aisément de +vive voix. À Paris, le Roi et ses ministres furent prévenus des accords +négociés avec la Russie et invités à y accéder. Après quelques +observations de pure forme, le cabinet de Dresde s'inclina docilement, +souscrivit d'avance à tout ce qui serait exigé de lui, et ce fut là +l'unique résultat du voyage. L'appel à Paris du roi Frédéric-Auguste +avait moins eu pour but de préparer un mariage saxon que de faciliter le +mariage russe[273]. + +[Note 273: Archives des affaires étrangères, _Correspondance de +Dresde_, 1809-1810.] + +À vrai dire, si la Russie faisait défaut, il ne pouvait être question +que de l'Autriche. Affaiblie et morcelée, l'Autriche n'en demeurait pas +moins, après l'empire du Nord, la seule puissance du continent avec +laquelle il fallût compter. Dans la dernière campagne, par ses armées, +sinon par son gouvernement, elle s'était montrée supérieure à sa +fortune; elle avait fait preuve d'une fermeté, d'une tenue, qui +témoignaient des progrès accomplis, et sa défaite honorable l'avait +réhabilitée aux yeux de son vainqueur. Puis, si François Ier se +présentait aujourd'hui dans l'attitude d'un monarque constamment trahi +par le sort, trois fois humilié, courbé sous d'accablants revers, +derrière ce vaincu apparaissait une splendide ascendance, des rois, des +empereurs sans nombre, une longue série d'aïeux au front couronné, +lumineuse dans la nuit du passé. Grâce à ce prestige séculaire, la +maison d'Autriche avait pu souffrir sans déchoir: elle conservait ce +lustre traditionnel que le malheur ne détruit point et que la victoire +même est impuissante à donner; nulle autre au monde n'eût pu lui être +comparée pour la dignité et l'éclat, si l'antique maison de France +n'avait point existé. + +L'Autriche, il est vrai, rivale, puis alliée de nos rois, avait été, sur +le continent, la grande ennemie et la grande victime de la Révolution. +Hostilité déclarée ou antagonisme latent, c'était là tout son rôle +vis-à-vis de nous depuis dix ans, et le traitement qui lui avait été +infligé après ses dernières prises d'armes n'était point pour l'apaiser +et la ramener. Cependant, au lendemain de Wagram, elle avait changé +subitement de ton et d'attitude; elle avait paru reconnaître et déplorer +ses torts, proclamer le faux de son système, témoigner le désir de +conclure avec nous une paix qui fût plus qu'une trêve, parler même de +rapprochement intime et d'alliance. Tel avait été, on ne l'a pas oublié, +le langage de ses plénipotentiaires aux conférences d'Altenbourg et de +Vienne; mais ces avances s'expliquaient aisément alors par l'espoir +d'obtenir un pardon et d'assurer l'intégrité de la monarchie. Depuis, la +signature de la paix et la rigueur de ses conditions n'avaient-elles +point modifié les dispositions accommodantes de l'Autriche? Dans tous +les cas, sa réconciliation avec le fait accompli était-elle assez +réelle, assez sincère, pour l'amener à rompre avec tous ses principes, à +s'unir par les liens du sang à un empereur sans ancêtres? François Ier +avait une fille de dix-huit ans, l'archiduchesse Louise; la donnerait-il +à Napoléon comme un gage irrécusable de sa conversion? Napoléon avait +peine à le croire, et le peu de bon vouloir qu'il supposait à l'Autriche +avait contribué à l'orienter plus résolument dans la voie russe. + +Sur le point qui faisait doute, la difficulté de s'éclairer lui était +d'autant plus grande qu'il ne pouvait parler qu'à demi-mot, en évitant +de donner trop d'espoir, puisqu'il n'aurait à se retourner vers Vienne +qu'au cas peu probable d'un refus de la Russie. D'ailleurs, pour se +pressentir et s'expliquer, les deux cours manquaient de leurs +intermédiaires naturels; la guerre avait entraîné le rappel des +ambassades, et le temps avait manqué pour en installer de nouvelles. +Napoléon n'avait pas même désigné son ministre à Vienne; l'empereur +François avait choisi pour le représenter à Paris le prince de +Schwartzenberg, mais cet envoyé n'avait pas encore rejoint son poste et +s'était borné à s'y faire précéder et annoncer par son conseiller +d'ambassade, le chevalier de Floret. Dans un entretien avec ce dernier, +le 21 novembre, M. de Champagny avait posé intentionnellement diverses +questions sur la princesse Louise, mais n'avait point réussi à provoquer +une réponse engageante qui pût servir de point de départ à quelques +pourparlers[274]. Cette parole attendue, que M. de Floret ne s'était pas +cru autorisé à prononcer, vint de plus haut et arriva directement de +Vienne. + +[Note 274: HELFERT, _Maria Louise, Erzherzogin von Œsterreich, +Kaiserin der Franzosen_, p. 73, d'après les dépêches de Schwartzenberg.] + +Un jour, pendant la première quinzaine de décembre, M. de Champagny +trouva dans le portefeuille qu'il adressait régulièrement à l'Empereur +et que celui-ci lui renvoyait avec ponctualité, après avoir lu les +correspondances dont il était chargé, une pièce non signée, mais d'une +écriture connue; c'était celle de M. de Laborde, que nous avons vu jouer +un rôle actif dans la dernière pacification avec l'Autriche. Après la +signature du traité et le départ de l'armée française, Laborde était +demeuré à Vienne, avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines +difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était +particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les +ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du +gouvernement. Il avait assisté au retour de l'empereur François dans sa +capitale; deux jours avant cet événement, qui avait fort occupé et ému +les habitants, mais auquel le bruit du divorce de Napoléon faisait +diversion, M. de Metternich était lui-même rentré à Vienne, avec le +titre de ministre des affaires étrangères; il venait de succéder +définitivement à Stadion; en sa personne, c'était la politique d'accord +avec la France qui prenait officiellement possession du pouvoir. Le 29 +novembre, le nouveau ministre avait eu une curieuse conversation avec +Laborde, qui s'était empressé de la consigner par écrit. Voici le +passage saillant de sa relation: + +«Parmi les moyens d'union et d'harmonie des deux pays, M. de Metternich +glissa dans la conversation le mot d'alliance de famille, et, après des +circonlocutions et des détours diplomatiques, il a exprimé plus +ouvertement sa pensée: «Croyez-vous, me dit-il, que l'Empereur ait +jamais eu l'envie réelle de divorcer d'avec l'Impératrice?» Je ne +m'attendais pas à cette question, et, dans l'opinion qu'il n'avait conçu +cette alliance que relativement à une princesse de la famille impériale +de France, je répondis quelques mots vagues pour le laisser s'expliquer. +Il revint sur cette question et parla de la possibilité d'un mariage de +l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. «Cette +idée, dit-il, est de moi; je n'ai point sondé les intentions de +l'empereur à cet égard; mais, outre que je suis comme certain qu'elles +seraient favorables, un tel événement aurait tellement l'approbation de +tout ce qui a quelque fortune, quelque nom, quelque existence dans ce +pays, que je ne le mets point en doute, et que je le regarderais comme +un véritable bonheur pour nous et une gloire pour le temps de mon +ministère...» Ayant rencontré M. de Metternich le lendemain, ajoutait +Laborde, il me renouvela encore les mêmes assurances[275].» + +[Note 275: Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. Voy. sur +cette pièce l'_Appendice_, I, lettre A.] + +Laborde avait expédié d'urgence ou apporté lui-même son compte rendu, +car il était rentré à Paris peu de jours après l'entretien. La pièce +avait été remise par ses soins au duc de Bassano, qui le protégeait +fort, et c'était par ce canal qu'elle avait dû parvenir à l'Empereur. +Quoi qu'il en fût, elle avait passé sous les yeux de Sa Majesté, ainsi +qu'en témoignait cette mention: «_Renvoyé à M. de Champagny_», portée en +marge de la main même de l'Empereur et suivie de son écrasant parafe. +Napoléon renvoyait la pièce à Champagny, chargé jusqu'alors de diriger +et de centraliser la correspondance relative au mariage. Sans songer +encore à faire usage des insinuations qu'elle contenait, il voulait +qu'elle fût conservée et figurât au dossier. + +Presque en même temps, nous eûmes un autre indice du bon vouloir +autrichien; il fut dû au hasard d'une rencontre mondaine. C'était durant +la semaine où la présence des rois allemands à Paris prolongeait la +période des fêtes, malgré l'approche du divorce. Joséphine tenait encore +des cercles de cour, sans dissimuler une tristesse qui prêtait à sa +grâce un charme plus touchant. Un soir, la réunion venait de finir, et +la foule des invités s'écoulait lentement à travers les galeries. Durant +ce défilé, où les rangs étaient nombreux et serrés, des conversations +s'ébauchaient, des impressions s'échangeaient discrètement et à voix +basse, comme il convenait à la majesté du lieu; c'était l'heure des +réflexions et des médisances. À un moment, le hasard plaça M. de Floret +à côté du sénateur Sémonville, qu'il connaissait de longue date. Ils se +mirent à causer, et leur entretien se porta naturellement sur l'objet +qui préoccupait tous les esprits: ils parlèrent divorce et mariage. +Sémonville était tout acquis à l'idée de choisir une archiduchesse; +quant à Floret, il allait se montrer beaucoup moins réservé qu'il ne +l'avait été avec Champagny, soit qu'il connût mieux la pensée de sa +cour, soit que la circonstance, moins solennelle, lui parût plus +propice. Ce fut lui qui prit l'initiative d'exprimer un désir ou plutôt +un regret, puisque le mariage russe, annoncé de tous côtés, paraissait +chose arrêtée: «Eh bien, dit-il, voilà donc qui est décidé! Dans +quelques jours nous aurons la notification officielle.--Il paraît, +reprit Sémonville: l'affaire est faite, puisque vous n'avez pas voulu la +faire vous-même.--Qui vous l'a dit?--Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce +qu'il en serait autrement?--Pourquoi pas?» + +La conversation prenait ce tour intéressant lorsqu'elle fut brusquement +interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrière les deux +interlocuteurs, annonçant le prince archichancelier, qui se retirait et +auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement; +Cambacérès passe, vivante image de la raideur officielle et de +l'étiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et +Sémonville se retrouvent voisins, et avec précaution, sans se tourner +l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point où ils +l'ont laissé. + +«Serait-il vrai, dit Sémonville, que vous fussiez disposé à donner une +de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous, à la bonne heure, mais votre +ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver à +Paris.)--J'en réponds. Et M. de Metternich?--Sans difficulté.--Et +l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mère, qui nous déteste?--Vous +ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera +quand et comme on voudra... + +«--Son Altesse Impériale madame la princesse Pauline», reprend la voix +de l'huissier, et force est aux deux amis de se séparer à nouveau pour +laisser passer la radieuse princesse, avec son cortège de dames et de +chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvèrent +moyen d'échanger encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le +fracas des équipages appelés de toutes parts. «Puis-je, dit Sémonville, +regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le +pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami.» Là-dessus, Sémonville monte en +voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il +trouve au travail malgré l'heure avancée. «Ah! bonsoir, lui dit le duc. +Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché?--Non, +avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.--Je n'ai pas le +temps.--Il le faut.--Quoi donc? (_À voix basse._) Est-ce une +conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrétaires et écoutez +quelque chose de plus important que votre travail.» Et Sémonville +rapporta mot pour mot le récit de sa conversation avec Floret. Le duc +l'écrivit sous sa dictée et s'en fut le lendemain matin le porter à +l'Empereur[276]. + +[Note 276: Toutes les conversations qui précèdent sont tirées des +notes du duc DE BASSANO, publiées par le baron ERNOUF, _Maret, duc de +Bassano_, 272.] + +Il paraît que ce récit fit quelque impression. Napoléon observa que la +qualité de gendre créait un lien de parenté plus étroit que celle de +beau-frère, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur +François, très accessible aux sentiments de famille[277]. Néanmoins, il +ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche. +Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance répondaient +mal à ses paroles. À Vienne, la population, depuis qu'elle n'était plus +contenue par nos troupes, donnait libre cours à ses sentiments +d'animosité contre la France. Certains de nos blessés, laissés en +arrière, avaient été indignement outragés: un Français venait d'être +maltraité en plein théâtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et +déjà reparaissaient à Vienne de dangereux agitateurs, émigrés français +ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la +discorde et attisaient les haines[278]. Outré de ces faits, Napoléon +s'en était plaint durement: il témoignait quelque froideur à +Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodiguées à +Kourakine, et il laissa arriver le jour fixé pour la consécration +officielle du divorce sans qu'un seul mot eût été dit, sur l'éventualité +d'un mariage, à l'ambassadeur d'Autriche. + +[Note 277: _Id._, 273.] + +[Note 278: _Corresp._, 16052. Cf. HELFERT, p. 77.] + +Le 15 décembre au soir, toute la famille des Napoléons, rois et reines, +princes et princesses, et au premier rang la mère, Marie-Lætitia, prit +séance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister +à la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa +présence. On sait que Joséphine demanda elle-même la séparation, que la +déclaration mise dans sa bouche était pleine de douleur et de noblesse, +que jamais la raison d'État ne parla plus digne langage[279]. On sait +aussi que l'Impératrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que +l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de +divorce. Le lendemain 16, à onze heures du matin, le Sénat s'assemblait +pour recevoir cet acte, appuyé solennellement par le prince Eugène, et +le convertir en sénatus-consulte. Cette formalité accomplie, l'Empereur +et l'Impératrice se sépareraient et quitteraient tous deux les +Tuileries, Joséphine pour s'établir à la Malmaison, Napoléon pour aller +à Trianon, où il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours +et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son +sacrifice, il n'attendait plus que la réception du vote sénatorial; ses +préparatifs de départ étaient faits et ses équipages commandés[280]. + +[Note 279: Voy. WELSCHINGER, 38-48.] + +[Note 280: _Souvenirs du baron de Méneval_, I, 341 et 342.] + +Les épreuves de la veille l'avaient profondément remué. Il passait par +des heures d'abattement réel; ses secrétaires le trouvaient alors +incapable d'activité et de mouvement, abîmé dans sa douleur[281]. Puis, +par un sursaut de volonté, sa pensée se ressaisissait, se remettait au +travail, échappait aux tristesses du présent pour plonger dans l'avenir. +Il songe qu'en ce moment ses premières propositions doivent être +arrivées à Pétersbourg; il désirerait savoir quel accueil leur est fait, +si de ce côté tout est assuré et certain, si l'empereur Alexandre +l'accepte pour frère. Cette réponse catégorique qu'il attend de la +Russie,--il n'en admet point d'autre,--il a hâte de la posséder, et son +impatience s'irrite des obstacles que lui opposent le temps et l'espace. + +[Note 281: MÉNEVAL, _loc. cit._] + +Dans cette disposition, il voit se présenter à lui M. de Champagny; le +ministre des relations extérieures lui apporte un courrier du duc de +Vicence, arrivé dans la nuit. Cette expédition, faite le 26 novembre, +c'est-à-dire à une époque où Caulaincourt n'avait pas encore reçu ses +instructions au sujet de la convention et du mariage, ne pouvait offrir +qu'un intérêt secondaire. Néanmoins, ne saurait-on en tirer quelque +induction sur l'esprit dans lequel nos communications seront +accueillies? À la veille de cette grande épreuve, rien de ce que dit ou +pense l'empereur de Russie ne doit être tenu pour indifférent. +Qu'apportent donc les nouvelles de Pétersbourg? Des plaintes, toujours +des plaintes. Malgré l'arrêt de proscription lancé contre la Pologne par +la lettre ministérielle d'octobre, malgré les assurances déjà arrivées +que l'Empereur se prête, en principe, à tout ce qui peut tranquilliser +son allié, Alexandre se refuse de nouveau à la confiance. Pour réveiller +ses craintes, il a suffi d'une imprudence de rédaction dans un acte +public. Le major général Berthier venait de conclure avec les autorités +autrichiennes un accord pour le retrait des troupes françaises et +alliées; dans cette convention toute militaire, les Varsoviens avaient +été désignés par mégarde, par habitude, sous le nom de Polonais. C'est +ce mot malencontreux, connu à Pétersbourg, qui trouble, qui blesse, qui +irrite; en le prononçant, la France a une fois de plus évoqué un fantôme +détesté. En même temps, Alexandre et son ministre soulèvent d'autres +griefs: ils accusent notre consul dans les principautés danubiennes de +n'être pas assez Russe et de méconnaître le fait accompli de +l'annexion[282]. + +[Note 282: Caulaincourt à Champagny, 26 novembre 1810.] + +À ces reproches, Napoléon fit rédiger séance tenante par Champagny une +réponse très douce, très conciliante, sous forme de lettre à +Caulaincourt. À propos de la convention militaire, le ministre cherche +moins à justifier qu'à excuser la France, tout en faisant observer que +la Russie se montre bien chatouilleuse à propos d'une inadvertance fort +explicable et qui peut se reproduire. «N'y a-t-il pas beaucoup de +susceptibilité, dit-il, à s'effaroucher de trouver les mots de Pologne +et de Polonais dans une convention rédigée par des militaires, loin de +l'Empereur et de son ministre des affaires étrangères? Cependant, +l'Empereur a témoigné son mécontentement au prince de Neufchâtel. Il ne +faudra pas s'étonner si, dans leur ignorance ou cédant à l'empire de +l'habitude, des employés militaires ou civils emploient encore ces deux +mots que malheureusement on ne peut remplacer dans notre langue que par +une longue périphrase[283].» Quant au consul de Bucharest, il sera mandé +à Paris et admonesté; si la Russie insiste, son poste sera supprimé. +Voilà un ton, une condescendance tout à fait en désaccord avec les +habitudes de la diplomatie impériale. Il est facile de voir que Napoléon +se fait violence pour rester calme, patient, pour ne fournir aucun sujet +de mécontentement, à l'heure où le sort de l'alliance va peut-être se +décider: s'étant tracé vis-à-vis de la Russie une ligne de conduite +nettement définie, il y persévère encore. Il n'en relève pas moins, dans +ce qui lui vient de Pétersbourg, l'indice d'un esprit difficultueux, +d'un préjugé persistant, qui l'indispose et lui fait concevoir quelques +doutes sur la réussite de ses projets[284]. C'est sous cette impression +qu'il quitte les Tuileries et part pour Trianon, après s'être arraché à +Joséphine qui l'a surpris au passage et s'est attachée à lui dans une +étreinte désespérée. + +[Note 283: Champagny à Caulaincourt, 17 décembre 1810.] + +[Note 284: Dès la veille, il avait eu une première déplaisance. En +lisant les journaux anglais, il avait été surpris et très froissé d'y +retrouver la lettre toute confidentielle qu'il avait écrite à Alexandre +le 20 octobre 1810 au sujet de la Galicie et du grand-duché. Pour +rassurer l'opinion mondaine, Alexandre n'avait pas cru devoir faire +mystère de cette lettre, et de fâcheuses divulgations s'en étaient +suivies. _Corresp._, 16054. Aucun de ces incidents, si minimes qu'ils +paraissent, ne doit être négligé, si l'on veut saisir et suivre, à +travers le dédale des petits faits, le travail graduel de détachement +qui s'opéra dans l'esprit de l'Empereur.] + +À Trianon, dans l'étroit palais, assombri par l'hiver, il retrouve sa +tristesse, et la journée s'achève dans une inaction inquiète, dans un +désœuvrement qu'il ne peut vaincre[285]. Le souvenir des dernières +scènes avec Joséphine le poursuit et l'obsède; il voudrait au moins la +savoir plus forte, plus résignée, «remise d'aplomb[286]»; à huit heures +du soir, se rapprochant d'elle par une lettre affectueuse, il essaye de +la consoler et de l'affermir; il tâche d'exercer à distance sur cette +âme qui lui appartient l'ascendant de sa volonté souveraine et de lui +imposer le calme en lui ordonnant d'être heureuse. «Si tu m'es attachée, +écrit-il, si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer +heureuse... Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux[287].» +Puis, après avoir congédié les personnes admises à son coucher, il ne +garde auprès de lui que son fidèle Maret, avec lequel il a pris +l'habitude de s'entretenir «en se mettant au lit[288]». Revenant alors à +la politique, aux affaires, c'est-à-dire à son futur mariage, se +remémorant peut-être ce qu'il a appris dans le jour des dispositions peu +rassurantes de la Russie, il donne enfin l'ordre de faire quelques +ouvertures à l'ambassadeur d'Autriche, en procédant toutefois avec +beaucoup de dextérité, de circonspection et de mystère: il importe de +parler au prince de Schwartzenberg, mais surtout de l'inciter à parler; +d'un trait, Napoléon prescrit la mesure à observer et le but à +atteindre: «Il faut, dit-il à Maret, engager l'ambassadeur sans +m'engager[289].» + +[Note 285: MÉNEVAL, I, 344.] + +[Note 286: _Corresp._, 1608.] + +[Note 287: _Id._, 16058.] + +[Note 288: ERNOUF, 272.] + +[Note 289: ERNOUF, 274.] + +Ce mot dévoile et éclaire à fond sa pensée. Son but est de placer +l'Autriche à sa disposition, afin de la trouver en cas de besoin. Ce +qu'il veut de cette cour, c'est qu'elle lui tienne tout prêt, pour ainsi +dire, un parti de rechange, et il s'agit de l'amener, par une +préparation habile, à nous offrir ce que nous n'avons pas à lui +demander, en présence des démarches ordonnées ailleurs et expressément +maintenues[290]. Ce serait trop de dire que Napoléon, engageant double +jeu, ait entendu négocier sur le même pied tant à Vienne qu'au Palais +d'hiver, afin de prolonger et de réserver la liberté de son choix. En +décembre 1809, ce choix est fait; s'étant prononcé pour la Russie, +l'Empereur ne s'occupe qu'éventuellement de l'Autriche, et il ne tient à +s'assurer de la seconde qu'à titre de précaution contre une réponse +négative ou douteuse de la première. La différence qu'il met entre les +deux négociations achève de se révéler par sa manière de les conduire. À +Pétersbourg, c'est l'ambassadeur qui doit porter la parole, en termes +clairs et pressants, en vertu d'instructions transmises par la voie +hiérarchique, émanées de son ministre; avec l'Autriche, les +intermédiaires choisis seront des personnages sans grande conséquence, +des femmes, certains familiers des deux cours, accrédités seulement par +l'habitude et la confiance: la négociation se dispersera en des mains +diverses, et c'est le ministre intime, M. de Bassano, qui en dirigera et +en réunira les fils. En Russie, tout se passera officiellement, dans le +cabinet du souverain; avec les représentants de l'autre cour, on se +contentera d'allusions réitérées, mais légères, placées en toute +occasion et en tout lieu, dans les salons, en visite, au bal, au cours +de ces conversations mondaines qui s'interrompent et se reprennent avec +une égale facilité: on traite avec la Russie, on ne veut que causer avec +l'Autriche. + +[Note 290: Le lendemain, Champagny écrirait a Caulaincourt le billet +suivant: «L'envoi que j'ai l'honneur de vous faire du _Moniteur_ de ce +jour (où figurait le sénatus-consulte), vous prouvera la nécessité d'une +réponse prompte et décisive à mes deux lettres chiffrées des 22 novembre +et 13 décembre. L'Empereur l'attend avec impatience.» Cf. l'observation +portée à l'_Appendice_, I, lettre B, au sujet des paroles prononcées par +Cambacérès le 12 décembre devant l'officialité de Paris.] + + + +II + +Par un concours de circonstances fortuites, la négociation subsidiaire +s'entama avant l'action principale. Suivant tous les calculs, +l'instruction initiale au duc de Vicence devait parvenir à Pétersbourg +dans la première semaine de décembre. Le courrier fut retardé par les +neiges, par les rigueurs de l'hiver russe, par les formalités de la +frontière, et les dépêches qu'il portait, froissées, maculées, à peine +lisibles, n'arrivèrent que le 14 aux mains de l'ambassadeur. Depuis le +10, Alexandre avait quitté sa capitale; il voyageait dans l'intérieur de +son empire, ayant voulu revoir Moscou et passer quelques instants auprès +de sa sœur Catherine, établie dans le gouvernement de Tver. Il ne +rentrerait à Pétersbourg que dans les derniers jours du mois; toutes +paroles durent être renvoyées à l'extrême fin de décembre ou au +commencement de janvier. + +Avec l'Autriche, il était plus aisé de s'aboucher; on avait affaire à +son représentant en France; on était tout porté, on négociait chez soi, +et d'autre part l'ambassadeur pouvait, en douze à quinze jours, +consulter son gouvernement et recevoir une réponse. Les pourparlers, +dans la forme spécifiée à Trianon, furent donc activement menés. +D'abord, il parut indispensable de faire croire à la cour de Vienne, +contrairement à la réalité et aux apparences, que l'Empereur n'avait +d'engagement avec personne: la notification du divorce aux gouvernements +européens fut rédigée de manière à lui donner cette assurance. Le 17 +décembre, dans une circulaire adressée à tous nos agents et destinée à +leur fournir la version officielle des événements, le duc de Cadore +écrivit que l'Empereur n'avait nullement déterminé ses préférences; le +cœur de Sa Majesté était bien trop affligé pour qu'elle eût pu s'occuper +encore de pareils objets[291]. Ces phrases sentimentales avaient un but +très pratique, qui était de laisser le champ ouvert à la concurrence: la +circulaire fut communiquée à toutes les cours, sauf, bien entendu, à +celle de Russie, et devait encourager l'Autriche à s'offrir. Les jours +suivants, M. de Laborde, à raison des confidences qu'il avait reçues à +Vienne, fut choisi par le duc de Bassano pour porter les premières +paroles. Avant la fin de décembre, il vit Schwartzenberg, le trouva +personnellement bien disposé, passionné même pour la chose, convaincu +des inappréciables avantages qui en résulteraient pour l'Autriche, +n'osant toutefois garantir les intentions de sa cour, sceptique sur le +résultat, croyant au mariage russe. Laborde ranima ses espérances, +caressa son rêve, et lui glissa qu'il serait bon «qu'il se tînt prêt à +tout événement[292]». Des propos analogues furent transmis à +l'ambassadeur par divers membres de la cour et du gouvernement. Enfin, à +la suite d'incidents où la Russie eut sa part, Napoléon se décida à +employer des personnes le touchant de plus près, les dernières que l'on +se fût attendu à voir intervenir. + +Depuis le divorce, Joséphine n'avait point quitté la Malmaison, mais sa +douleur n'était pas de celles qui cherchent le recueillement et la +solitude. Entourée de ses enfants, elle recevait et appelait ses amis, +et la récompense de la bonté gracieuse avec laquelle elle avait traversé +les grandeurs était de retrouver dans l'adversité des dévouements +nombreux et vrais. Très expansive, parlant et s'agitant beaucoup, elle +ne faisait trêve à ses doléances que pour s'enquérir, avec une curiosité +inquiète et bien féminine, de l'heureuse rivale qui lui succéderait: +elle eût voulu être pour quelque chose dans la décision de l'Empereur, +participer au grand événement qui se préparait à ses dépens et se +persuader que son crédit survivait à son bonheur. Elle inclinait vers +l'Autriche par intérêt, pour mieux assurer la sécurité d'Eugène en +Italie, par goût, par traditions aristocratiques, par ce fonds +d'opinions royalistes qui était resté en elle et qui lui faisait désirer +que l'Empire se donnât un trait de ressemblance avec la monarchie +légitime en l'imitant dans le choix de ses alliances. Eugène et Hortense +s'associaient aux préférences de leur mère; comme elle, ils voyaient +volontiers les personnes qui partageaient leur opinion, qui touchaient +de près ou de loin à l'Autriche; ils avaient notamment conservé des +relations avec la comtesse de Metternich, femme du ministre, demeurée à +Paris malgré le départ de son mari et la guerre. Napoléon, qui de +Trianon se maintenait en rapports fréquents avec Joséphine, la ménageant +beaucoup, la réconfortant par d'affectueux rappels et de menues +attentions, lui écrivant souvent et lui envoyant «de sa chasse[293]», +savait qu'il pourrait trouver à la Malmaison un moyen de communiquer +discrètement avec Vienne; il ne s'était pas encore décidé à en faire +usage. + +[Note 291: Archives des affaires étrangères.] + +[Note 292: Pour le détail des négociations avec l'Autriche, voy. +l'intéressant ouvrage de M. WELSCHINGER, qui a analysé les pièces +conservées aux Archives nationales: _Le divorce de Napoléon_, 70-81, +149-157. Cf. HELFERT, 83 et suiv. ERNOUF, 274.] + +[Note 293: _Corresp._, 16068.] + +Le 26 décembre, il sort de sa retraite, rentre à Paris et retrouve avec +tristesse les Tuileries, où tout lui parle de l'absente[294]. Il ne +laissera pas l'année se renouveler sans la voir; il lui a d'ailleurs +promis sa visite pour ces jours où le cœur a besoin de s'épancher, où +l'isolement pèse, où revivent les souvenirs. Il donnera à Joséphine les +instants que ne réclameront point les soins du gouvernement, les +réceptions officielles, l'hommage à recevoir de ses troupes, qui +viennent lui apporter le salut de nouvel an. Dans la matinée du 31, il +écrit à l'Impératrice: «J'ai aujourd'hui grande parade, mon amie; je +verrai toute ma vieille garde et plus de soixante trains d'artillerie... +Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures, +je viendrai. Sans cela, à demain[295].» En fait, il n'alla que le +lendemain et, avant de partir, put recevoir une note émanée à nouveau de +la chancellerie russe, datée des 28 novembre-11 décembre et toujours +antérieure à la réception de nos envois[296]. + +[Note 294: _Id._, 16088.] + +[Note 295: _Id._, 16097.] + +[Note 296: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.] + +Le cabinet de Pétersbourg revenait sur les termes employés dans la +convention militaire avec l'Autriche; sa note était une plainte +officielle; il tenait à laisser trace écrite de son déplaisir. Il +signalait aussi avec amertume le langage de certains journaux allemands, +des articles favorables à l'émancipation polonaise. Sans doute, il était +à présumer qu'Alexandre n'eût point laissé expédier sa note, s'il eût su +à temps l'acquiescement de l'Empereur à la signature d'un traité; c'est +toujours l'extrême lenteur des communications qui retarde la paix des +esprits et l'accord des volontés. Napoléon le sait; néanmoins, à lire la +pièce qui lui est transmise par Kourakine, il éprouve un violent +mouvement d'impatience. Ainsi, à Pétersbourg, on continue à se forger +des périls imaginaires, alors que depuis deux mois l'ensemble de sa +conduite tout au moins aurait dû rassurer, alors que ses paroles, ses +discours, ses actes, ses professions intimes et publiques, tendent à +bannir les soupçons. La défiance de la Russie est-elle donc incurable, +qu'elle résiste à tant et de si clairs témoignages? «Après tout cela, +s'écrie-t-il, je ne sais plus ce que l'on veut: je ne puis détruire des +chimères et combattre des nuages.» Et ce sont les propres paroles qu'il +adresse au Tsar, dans une lettre expédiée le jour même. «Je laisse Votre +Majesté juge, ajoute-t-il, qui est le plus dans le langage de l'alliance +ou de l'amitié, d'elle ou de moi. Commencer à se défier, c'est avoir +déjà oublié Erfurt et Tilsit[297].» + +[Note 297: _Corresp._, 16099.] + +Cependant, s'il ne peut s'empêcher d'infliger cette leçon à un allié par +trop ombrageux, il s'efforce aussitôt de l'atténuer par des expressions +caressantes; il laisse entendre que la chaleur même de son amitié +explique la vivacité de son langage; c'est son cœur, meurtri par +d'injustes soupçons, qui s'ouvre et qui se plaint: «Votre Majesté +sera-t-elle assez bonne pour approuver cet épanchement?» Il glisse +ensuite une allusion aux circonstances du moment: «J'ai été un peu en +retraite et vraiment affligé de ce que les intérêts de ma monarchie +m'ont obligé à faire. Votre Majesté connaît tout mon attachement pour +l'Impératrice.» Et il termine par cette phrase: «Votre Majesté veut-elle +me permettre de m'en rapporter au duc de Vicence pour tout ce que j'ai à +lui dire sur ma politique et ma vraie amitié? Il ne lui exprimera jamais +comme je le désire tous les sentiments que je lui porte.» Ainsi, ses +dernières paroles semblent bien ratifier d'avance et une fois de plus +tout ce que Caulaincourt pourra faire et conclure. + +Seulement, il juge le succès un peu plus incertain; sans doute aussi +qu'il y tient un peu moins, et son humeur contre la Russie va se +traduire par un langage plus accentué à la Malmaison, c'est-à-dire dans +un endroit où il sait que ses paroles seront répétées à l'Autriche. Le +résultat de sa visite à Joséphine fut que madame de Metternich, appelée +le jour d'après à la Malmaison, y entendit «des choses bien +extraordinaires[298]». La reine Hortense et le prince Eugène lui +avouèrent sans ambages qu'ils étaient «Autrichiens dans l'âme». +L'Impératrice, arrivant à son tour, renchérit sur ces assurances: elle +déclara que le projet de mariage avec l'archiduchesse lui tenait +particulièrement au cœur, qu'elle y consacrait tous ses soins et +désespérait moins que jamais du succès. L'Empereur, qu'elle avait vu la +veille, lui avait dit que son choix n'était point fixé[299], refrain +éternel et obligé avec l'Autriche. Il avait même ajouté qu'il pourrait +bien se décider en faveur de cette puissance, s'il avait la certitude +d'être agréé par elle[300]. N'était-ce point un moyen pour lui +d'obtenir, de provoquer une parole bien nette qu'il pût à l'occasion +rappeler et faire valoir? + +[Note 298: _Mémoires de Metternich_, II, 314.] + +[Note 299: _Id._, 315.] + +[Note 300: _Id._, 315.] + +Dans les jours qui suivirent, Laborde recommença ses allées et venues +entre le cabinet du duc de Bassano et l'ambassade d'Autriche. Le 12 +janvier, M. de Champagny, pendant une audience donnée à Schwartzenberg, +renouvela ses questions sur la princesse Louise; pour prouver que +l'Empereur restait libre de tout engagement, il reprit et commenta les +termes de sa circulaire[301]. Enfin, s'il faut en croire une anecdote +dont Metternich lui-même a garanti l'authenticité, Napoléon eût voulu +personnellement reconnaître le terrain, en cachette et sous le masque. À +Paris, la saison mondaine, interrompue par le divorce, avait repris son +cours; les Tuileries s'étaient rouvertes, et les grands dignitaires +rivalisaient de faste dans de brillantes réceptions. En cet hiver de +1810, la mode était aux bals masqués[302]. Après une fête de ce genre, +le bruit courut que, pendant la soirée, l'Empereur en domino aurait +accosté madame de Metternich et, entre beaucoup de propos frivoles, lui +aurait demandé si l'archiduchesse consentirait à devenir impératrice, si +le père n'y mettrait point d'obstacle[303]. + +[Note 301: HELFERT, 84, 85.] + +[Note 302: _Mémoires de Marbot_, t. II, 308-309.] + +[Note 303: _Mémoires de Metternich_, I, 95. Cf. les _Souvenirs du +baron de Barante_, I, 312.] + +Avant même de recevoir cette invite, madame de Metternich avait transmis +à Vienne les paroles de Joséphine, d'Eugène et d'Hortense; +Schwartzenberg avait fait de même pour les insinuations de Laborde. +D'ailleurs, la cour d'Autriche, toujours experte en fait de diplomatie +matrimoniale, n'avait pas attendu de connaître ces incidents pour +prévoir l'hypothèse d'une demande et se mettre en mesure d'y faire face: +dès le début de janvier, Schwartzenberg avait reçu de Metternich des +instructions l'invitant, pour le cas où l'empereur des Français +songerait à l'archiduchesse Louise, «loin de rejeter cette idée, à la +suivre, à ne point se refuser aux ouvertures qui pourraient lui être +faites[304]». Metternich posait bien certaines réserves, mais de pure +forme et destinées simplement à sauvegarder la dignité de sa cour; en +réalité, un scrupule de conscience arrêtait seul l'empereur François: +c'était la crainte que le lien religieux entre Napoléon et Joséphine +n'eût point été dissous; or, la décision rendue par l'officialité de +Paris venait de lever cet obstacle. Dans ces conditions, Schwartzenberg +se crut autorisé à se montrer plus affirmatif avec Laborde; vers le 15 +janvier, en se référant tant à ses paroles qu'à de nouvelles assurances +venues directement de Vienne, Napoléon acquit la certitude à peu près +absolue que l'Autriche n'attendait qu'un signal pour prononcer son +adhésion et faire éclater ses sentiments. + +[Note 304: METTERNICH, II, 313.] + +Cette facilité charma l'Empereur; elle dépassait ses prévisions et +répondait vraisemblablement à ses désirs présents. Il est certain que +les plaintes réitérées d'Alexandre, dont il s'était senti importuné et +blessé, lui avaient rendu moins cher le parti auquel il s'était livré +tout d'abord: nous avons vu renaître et croître en lui un mécontentement +contre la Russie, fait de successives impatiences. De plus, dès qu'il +avait conçu quelque espoir d'être agréé à Vienne, ne s'était-il point +laissé attirer de ce côté par une secrète et orgueilleuse prédilection? +Il était allé à la Russie très délibérément, par raison, un peu par +nécessité, par désir de rester dans le système auquel il s'était attaché +et d'imprimer à sa politique un caractère de stabilité, plutôt que par +un entraînement bien vif vers une alliance qui l'avait plusieurs fois +déçu; à présent, l'Autriche n'était-elle point son inclination? Napoléon +n'était nullement insensible au prestige d'un grand nom. Par une +complexité de sa nature, la violence avec laquelle il s'était naguère +acharné sur l'Autriche était faite d'instincts révolutionnaires, +d'emportement contre la maison qui personnifiait le mieux le droit +ancien, mais aussi de quelque regret, de quelque dépit peut-être, de se +voir repoussé et méconnu par elle: il avait juré sa perte à maintes +reprises, parce qu'il désespérait de gagner son amitié et de s'en orner; +il l'avait furieusement haïe et parfois cherchée. Aujourd'hui, en se +révélant possible, aisément et promptement réalisable, le mariage +autrichien lui découvrait des horizons éblouissants et profonds. Cette +union ajouterait à son front tant de fois couronné par la victoire la +seule auréole qui lui manquât; elle lui ferait des aïeux, vieillirait +d'un seul coup sa jeune dynastie, l'égalerait aux Bourbons; elle le +relierait à tous ses prédécesseurs dans le gouvernement de la +chrétienté, et même, par ces Césars germaniques qui avaient reçu jadis +le dépôt de l'Empire, le rattacherait à l'antique Rome, source à ses +yeux de toute majesté et de toute splendeur. Puis, quelle tentation pour +son génie réparateur que d'effacer les plus odieux souvenirs de la +Révolution dans l'éclat même d'une dernière victoire sur les passions et +les préjugés d'autrefois, de réaliser ainsi plus complètement la fusion +entre les éléments divers dont il voulait composer sa France, de +réconcilier le passé et le présent pour fonder l'avenir! + +À mesure que ces pensers ambitieux et grandioses commençaient +d'assaillir son esprit, d'envahir son imagination, les inconvénients de +l'autre parti, méconnus volontairement au début, se découvraient mieux à +ses yeux. Plus l'Autriche lui témoignait d'empressement, plus l'âge de +la princesse russe et aussi la différence de culte, à laquelle il +n'avait pas cru devoir s'arrêter tout d'abord, lui semblaient prêter +matière à de sérieuses objections. Faut-il supposer toutefois que, dès +le milieu de janvier, un revirement total s'était produit au fond de +lui? Regretta-t-il alors de s'être engagé précipitamment avec la Russie? +En vint-il à désirer que cette dernière lui fournît un motif ou un +prétexte pour se reprendre? Il est permis de le croire, sans qu'il soit +possible de l'affirmer. Aussi bien, en admettant qu'il y ait eu alors +interversion dans l'ordre des préférences intimes, elle ne changea rien +aux résolutions prises. Durant toute cette période où Napoléon est sans +nouvelles de la négociation entamée près du Tsar, où l'acceptation de ce +prince peut arriver d'une heure à l'autre, il se considère comme lié par +les pleins pouvoirs donnés à Caulaincourt et évite scrupuleusement toute +avance compromettante à l'Autriche, tout recul vis-à-vis de la Russie. + +Bien plus, à recueillir certaines paroles qui lui échappent, on est +fondé à croire que le mariage russe lui apparaît, malgré tout, comme +l'expectative, sinon la plus souhaitable, au moins la plus probable. +C'est la grande-duchesse qu'il considère encore comme son épouse +désignée, sur laquelle il voudrait des détails, des renseignements; +c'est elle qu'il cherche à se figurer. Un soir, aux Tuileries, pendant +une réception, il demande à Savary de faire appel à ses souvenirs de +Pétersbourg et de lui montrer, parmi les dames présentes, celle qui +ressemble le plus à Anne Pavlovna[305]. Ceci ne l'empêche point +d'accueillir madame de Metternich, régulièrement invitée au château, +avec beaucoup d'affabilité; il l'invite à sa table de jeu, la +complimente sur sa toilette, lui accorde ces menues faveurs qui font +sensation dans une cour, car il est utile de tenir l'Autriche en haleine +et de prolonger son zèle[306]. Cependant, tout se borne en public à des +politesses sans conséquence; en particulier, les insinuations continuent +sans s'accentuer. Il semble même que les Beauharnais aient été mis en +garde contre un excès de zèle et prévenus de ne point trop s'aventurer. +La reine Hortense avait assigné à madame de Metternich un nouveau +rendez-vous; au jour dit, la Reine se trouva indisposée et la visiteuse +ne fut point reçue. De son côté, Schwartzenberg ne voit venir aucun +encouragement officiel; malgré les fréquentes apparitions de Laborde, il +persiste dans son incrédulité, considère toujours le mariage russe +«comme plus que vraisemblable[307]». Satisfait de l'allure prise par la +négociation avec l'Autriche, Napoléon ne la laisse pas franchir +certaines limites; il la tient sur place et lui fait marquer le pas, +pour ainsi dire, car un mot d'Alexandre peut, à tout moment, le mettre +en devoir de la rompre. + +[Note 305: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 269.] + +[Note 306: _Mémoires de Metternich_, II, 315-316.] + +[Note 307: HELFERT, 86.] + +En somme, la Russie tenait toujours son sort entre ses mains, et si, +dans le délai imparti par l'Empereur, on eût appris qu'au retour de +Moscou l'accord s'était formé entre le Tsar et notre ambassadeur, qu'il +y avait eu échange d'engagements, rien n'autorise à penser que Napoléon +eût retiré la parole donnée en son nom. Les jours cependant, les +semaines s'écoulaient sans qu'aucun courrier fût signalé de Russie, et +ce silence faisait avec la bonne grâce de l'Autriche un contraste +déplaisant. Le terme fatal, la fin de janvier, approchait rapidement, et +la réponse attendue ne s'annonçait pas encore, retardant sur des +prévisions établies avec un soin méthodique[308]. Enfin, le 26 janvier +au soir, cette réponse arrive, sous forme de deux longues dépêches +adressées au ministre par l'ambassadeur, chiffrées de sa main et +recommandées par mention spéciale comme «n'étant point dans le cas +d'être confiées aux bureaux». Devant ce texte énigmatique, M. de +Champagny dut éprouver une vive et anxieuse émotion: sous ces lignes de +chiffres qu'il passerait la nuit à interroger, «tant que ses yeux ne lui +refuseraient pas leur service[309]», allait-il découvrir la réponse par +_oui_ ou par _non_ qu'il fallait à l'Empereur, le mot décisif d'où +sortirait le dénouement de la crise? + +[Note 308: L'Empereur avait «ses almanachs», où il inscrivait, +d'après le jour des envois en Russie et le calcul des distances, la date +probable des retours. Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 309: Billet de Champagny à l'Empereur. Archives nationales, AF, +IV, 1699.] + + + +III + +Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt +pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle +qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui +devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première +aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec +Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot +pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un +et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et +l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne +perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et, +puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les +concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit +articles fut présenté au duc de Vicence. + +Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution +n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop +forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une +forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée +dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas +seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette +restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui +dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il +décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à +lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne +ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue +et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En +dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait +pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti +contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au +tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle +voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il +s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer +rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le +crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée +étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en +premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient +«que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour +toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie +de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet +de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de +Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à +l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties +du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes +entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait +l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait +l'observation[310]. + +[Note 310: Voy. le texte du traité dans la _Correspondance de +Napoléon_, XX, p. 171 et 172 en note.] + +Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune +limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui +donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses +accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et +Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt +définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre +Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français. +Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au +plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait +d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son +accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et +témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément +touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps +législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à +l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses +plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à +Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à +l'Empereur combien je lui suis attaché[311].» + +[Note 311: Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.] + +C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà +mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié +si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur +s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et +minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux +sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement +satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche +à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au +physique et au moral: + +«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que +mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que +demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus +précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont +à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa +poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de +beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable, +et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est +calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle +diffère entièrement sous ce rapport de sa sœur, qui passait pour +impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien +élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse +nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le +sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus +précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la +nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de +leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution, +les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la +grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses +frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes. +On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante +ans, un moule à enfants[312].» + +[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du +chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont +tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier +1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.] + +Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était +cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement +dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table, +l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme +d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son +voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des +habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému +jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues +s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le +recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il, +étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses +travaux[313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver +les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait +contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait, +fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains +personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les +confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour +l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à +cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur +française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on, +est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et +factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera +dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa +fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que +deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses +ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie, +peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier, +qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la +Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour +cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?... +Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que +ces raisonnements ne m'ébranlent pas[314].» Ces dernières paroles +étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage +auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de +ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins +partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque +l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si +déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure +et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur[315].» + +[Note 313: Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807. +Nouvelles et _On dit_ de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur, +dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp +seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval; +l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé +de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne +voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous +avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous +blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on +s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a +su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 314: Rapport n° 66 de Caulaincourt.] + +[Note 315: _Id._] + +Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée +d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur +le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que +Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir[316]», Caulaincourt ne +balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le +fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule +instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa +Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours, +si elle serait en disposition d'accorder sa sœur, au cas où une demande +viendrait des Tuileries. + +[Note 316: _Id._] + +La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa +bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà +mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le +dis franchement, dans mon opinion, ma sœur ne peut mieux faire. Mais +vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que +la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière +disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas +toujours d'accord avec mes vœux ni avec la politique, pas même avec la +raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir +de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai +et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me +laisser dix jours au moins.» + +Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le +chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant +que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans +la confidence et se montrait contraire à nos vœux. Roumiantsof développa +sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un +mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez +l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré +l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.» +D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la +France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien +nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des +ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait +faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux +vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la +situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette +princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt +évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur +une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire +dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et +constamment en cause. + +Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût +allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il +témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale +de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait +une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en +soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et +à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa +chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit +l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre: +«Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse +Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable +pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son +projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui +pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une +belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son +intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte +de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient +pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se +perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées, +qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours. + +Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il +venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre, +dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet +aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une +question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par +ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près, +Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux, +serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de +plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et +mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques +inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez +fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.» + +Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5 +janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui +en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal +accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une +résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de +semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand +point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit +à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul +de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit +quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le +jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci +s'abritait derrière sa fille. + +À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer +favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait +autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et +altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une +volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où +elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver, +elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains +et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des +hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour +aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que +la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus +Russe que sa famille[317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait +ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux +heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre +pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient +tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait +prédestiner au trône. + +[Note 317: Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de +Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À +cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était +réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807, +lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique +l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un cœur +ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les +événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés +de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru, +mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être +la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la +France[318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que +la réponse de Tver ne fût bonne, que sa sœur ne s'unît à lui pour +entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché +le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion: +demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était +loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur. + +[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809. +Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice +n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour +elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être +très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en +viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point, +recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours. +À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa +mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la +souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa +fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de +l'ambassadeur[319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies +précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin +de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se +gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de +Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du +mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent +amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait +presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et +exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que +Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun +cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent +être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait +recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de +sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la +discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je +ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon +comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne +peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.» +Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions +à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure +succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu +rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on +demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre +avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur +Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.» + +[Note 319: Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance +secrète.] + +Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de +faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu +d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne +s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais, +écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité +comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus +que de la confiance, même de l'amitié[320].» En politique, l'un et +l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses +entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout +accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère +les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit +d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son +pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que +cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire[321]. À +l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie +offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois +conquise à la pointe de l'épée. + +[Note 320: Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des +affaires étrangères, Russie, 150.] + +[Note 321: Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la +correspondance ordinaire.] + +Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon +espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si +passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui, +l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à +Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre +faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à +présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez +longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se +rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était +interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule +d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en +scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de +fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à +la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports +relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques +lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse, +il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait +en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai +lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne +tient qu'aux causes que l'on indique[322].» + +[Note 322: Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.] + + + + +CHAPITRE VII + +LE MARIAGE AUTRICHIEN + + +I. DERNIÈRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les +premières réponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pensée +dominante.--Il soupçonne que la Russie prépare un refus et se met +lui-même en mesure d'opérer son évolution vers l'Autriche.--Premier +conseil tenu aux Tuileries.--Caractère imposant de cette réunion.--But +de l'Empereur en provoquant une délibération solennelle.--Comment il +pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur +l'opinion émise par divers membres du conseil: discordance dans les +témoignages des contemporains.--Passions d'ordre intérieur; la droite et +la gauche du conseil.--Les révolutionnaires et la Russie.--Harangue de +Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophétique de +Cambacérès.--Eugène, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans +quelle mesure l'Empereur se mêle à la discussion.--Il lève la séance et +laisse le débat sans conclusion.--La controverse se transporte et se +poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les +Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation +mondaine des deux ambassades.--Mémoire de Pellenc.--Renseignements sur +Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napoléon +cherche à provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse, +mais réserve sa décision jusqu'à ce qu'il ait reçu des renseignements +plus probants sur les dispositions de la Russie. + +II. LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de +Vicence.--État de la négociation au 20 janvier.--Pourparlers avec +l'Impératrice mère: objections intimes et étranges.--Alexandre affecte +de s'irriter contre sa mère.--Portrait qu'il trace de Napoléon.--Les +échos de Pétersbourg et de Gatchina.--L'Impératrice paraît disposée à +consentir, sans s'y résoudre encore.--Prolongation des +délais.--Déchiffrement des deux dépêches dans la nuit du 5 au 6 +février.--Au vu de ces pièces, Napoléon se sent confirmé dans son +jugement sur les intentions évasives de la Russie et décide de conclure +avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journées des 6 et 7 février; +emploi des différentes heures.--L'après-midi du 6; Eugène emporte le +consentement de Schwartzenberg.--Joie exubérante de Napoléon.--Conseil +nocturne.--Délibération fictive.--La nouvelle se répand.--Napoléon après +le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son désir d'éviter une +rupture politique avec la Russie; sa manière de prendre congé.--La +matinée du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine à la porte du +ministre des relations extérieures.--Napoléon prend instantanément +toutes ses mesures pour régler la remise, le voyage et le mariage de +l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix à la Russie.--Langage +prescrit à Caulaincourt; mécontentement intime contre l'empereur +Alexandre.--Motif déterminant du mariage autrichien. + +III. LE REFUS DE LA RUSSIE.--Suite et fin de la négociation.--Jeu souple +et fuyant d'Alexandre.--Il promet une réponse définitive de sa +mère.--L'Impératrice exprime un refus sous forme d'ajournement à deux +ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir +l'Impératrice sur sa détermination.--Scènes vives et +curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre +ambassadeur.--Napoléon et Alexandre se trouvent s'être donné +respectivement congé à deux jours d'intervalle.--Parti +forcé.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince +Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mère.--Véritables +causes du refus de la Russie. + +IV. LE REJET DE LA CONVENTION.--Alexandre eût-il consenti au mariage si +Napoléon avait ratifié la convention contre la Pologne?--Calcul probable +du Tsar.--Pourquoi Napoléon a réservé sa signature.--Sa révolte contre +l'article premier.--Le 6 février, il se décide définitivement à ne point +ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et à en envoyer une +autre toute ratifiée.--Comment il veut que le texte nouveau soit +formulé.--Les décorations polonaises.--Post-scriptum +significatif.--Assurances hyperboliques et torts réciproques.--Les +journées des 6 et 7 février 1810 dans leurs rapports avec +l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent +rénové l'entente; l'échec simultané de l'un et l'autre projet détermine +une rupture morale entre les deux Empereurs et prépare inévitablement +leur brouille. + + + +I + +DERNIÈRE ATTENTE + +À la lecture des dépêches de Russie, Napoléon éprouva une impression +toute contraire à celle de son ambassadeur. Dans chaque circonstance, +Caulaincourt aimait à présupposer la bonne foi d'Alexandre; cette +confiance répondait à son noble caractère, satisfaisait son cœur; pour +le ramener à un jugement moins favorable sur le monarque qui l'honorait +de ses bontés, il était nécessaire de placer sous ses yeux des +témoignages clairs et probants. Napoléon partait d'un point de vue +différent. Depuis qu'il avait surpris Alexandre, durant la dernière +campagne, en flagrant délit de déloyauté, il suspectait toutes ses +intentions et, derrière chacun de ses actes, chacune de ses paroles, +cherchait l'arrière-pensée. «Je connais les Grecs[323]», dira-t-il +bientôt, par une comparaison peu flatteuse entre le jeune empereur et +les princes du Bas-Empire; mais lui-même ne se privait jamais d'opposer +à la duplicité de son allié la finesse aiguë qu'il tenait de la patrie +de ses ancêtres. À considérer cet effort mutuel pour se pénétrer et se +déjouer, voilé sous les dehors de l'amitié la plus expansive, il semble +assister au duel de deux races également maîtresses dans l'art de la +dissimulation et de la ruse: c'est la lutte d'un Italien contre un Grec. +Dans le cas présent, lisant à travers les faits, retenant, comparant, +groupant les circonstances rapportées par son ambassadeur, remarquant +l'affectation du Tsar à se réfugier derrière sa mère, à faire intervenir +son ministre, sa sœur, Napoléon en conclut qu'Alexandre organisait une +mise en scène habile pour éluder la demande sans la décliner +ouvertement. La cour de Russie se ménageait, pensa-t-il, des prétextes +pour l'éconduire, et il trouva--ce fut sa propre expression--que le jeu +n'était pas mal imaginé «_pour filer un refus_[324]». C'est cette +pensée, insupportable pour son orgueil, qui prend désormais possession +de son esprit: elle va inspirer et régler sa conduite. + +[Note 323: _Documents inédits_.] + +[Note 324: ERNOUF, 271.] + +Si la Russie se dérobait définitivement, elle le mettrait dans la +nécessité de recourir au parti vers lequel un revirement spontané +l'attirait déjà, d'aller à cette Autriche qui venait d'elle-même à la +rencontre de ses vœux. Mais attendra-t-il, pour exécuter ce changement +de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que +son échec à Pétersbourg soit certain et consommé? Au contraire, va-t-il +prendre les devants, ôter à la Russie la faculté de l'éconduire en se +retirant le premier? C'eût été mal le connaître que de le supposer +capable d'une marche moins altière. «Trop fier et trop fin, nous dit +Maret, pour laisser aller la scène jusqu'au bout[325]», il compte bien, +par une brusque conversion, échapper au coup désagréable dont il se sent +menacé et le laisser porter dans le vide. + +[Note 325: _Id._] + +L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la +prudence commande de ne rien précipiter. De simples indices, si +significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas à autoriser un jugement +ferme sur l'avenir de la négociation en Russie. Il n'est pas impossible, +après tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille +sincèrement et réussisse à triompher de sa mère. Se jeter ailleurs quand +Alexandre promet une réponse dans un délai fixé, quand le consentement +de la Russie peut arriver à toute heure, ce serait s'exposer à une +indignation justifiée, provoquer une scission violente dont Napoléon ne +veut à aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se +montre affamée de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en +suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses +préférences primitives, il sent qu'il s'est trop avancé pour se retirer +à la légère. Il patientera donc encore quelques jours, espérant être +promptement tiré de doute. Le duc de Vicence, avec le zèle qu'on lui +connaît, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les péripéties du +débat; suivant toute vraisemblance, il fournira à bref délai de +nouvelles indications, et l'envie de les posséder se trahit par la +manière dont l'Empereur lui fait accuser réception de son envoi: «On +désirerait, lui écrit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus +étendus; on espère les recevoir par votre premier courrier; ils sont +nécessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.» + +C'est par ces seules paroles, si différentes de celles transmises six +semaines auparavant, que Napoléon répond aux pièces de tout ordre +expédiées par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du +courrier, la ratification du traité antipolonais, réserve sa signature, +et ne livrera qu'à bon escient cette suprême concession. Vis-à-vis de la +Russie, il s'en tient pour le moment à une observation méfiante et +arrête tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend +dès à présent ses mesures pour que l'évolution vers cette puissance, si +elle doit s'accomplir, paraisse s'opérer d'un mouvement naturel et aisé, +sans heurter ni déconcerter l'opinion. Il veut pressentir, préparer les +esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il +avait tranché naguère de sa volonté souveraine. + +Il avait pris connaissance des dépêches le 27 janvier. Le 29, qui était +un dimanche, le bruit se répandit aux Tuileries, au sortir de la messe, +que l'Empereur tiendrait dans la journée un grand conseil privé, un +conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de délibérer +sur le choix de la future impératrice. Effectivement, on vit arriver au +château les rois et princes des deux familles, les grands officiers de +l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les présidents du Sénat et +du Corps législatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq à +trente, furent introduits dans la salle où l'acte de divorce avait été +rédigé quarante-trois jours auparavant. + +Quand l'Empereur fit son entrée, annoncé par les huissiers et précédé de +ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires +convoqués s'assemblèrent autour de la table du conseil, dans un +religieux silence, il faut croire que rarement, à travers les +vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus +solennel. Songez qu'un homme s'est élevé plus puissant que ne le furent +César et Charlemagne, que cet homme est là, qu'il prépare une +détermination par laquelle il compte maîtriser l'avenir comme il a +dominé le présent, qu'en cet instant il rend la parole à la France, pour +ainsi dire, et l'appelle à le conseiller par la voix de ses plus +illustres représentants. Autour de lui, groupez ces personnages célèbres +à des titres divers, dont les uns personnifient l'héroïsme guerrier et +d'autres le génie des affaires, les rois par l'épée, les hommes d'État +possesseurs de la tradition, Murat et Eugène, Talleyrand et Fouché, +Berthier, Cambacérès, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par +l'origine, l'esprit, les passions, mais réunis par le maître commun qui +forme leur lien et associe leurs destinées. Évoquez-les tous avec leur +physionomie connue, avec leurs attitudes caractéristiques, avec ces +traits d'âme et de visage par lesquels ils sont entrés dans +l'imagination de la postérité; rehaussez cette scène par le ton de +gravité et de grandeur qui régnait alors dans toutes les opérations +d'État; encadrez-la dans la majesté des hauts appartements dorés, et +vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait échappé à une impression +inoubliable et profonde. + +Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond même des +choses, demandons-nous à quel résultat pratique pouvait aboutir cette +délibération sans précédent. Son but annoncé était d'éclairer le choix +de l'Empereur, de contribuer à le former. Or, ce choix dépendait en +grande partie d'événements que Napoléon avait placés lui-même en dehors +de sa volonté. Par la manière dont la négociation avait été entamée à +Pétersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui à +l'heure présente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un +accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien +difficile à l'Empereur de reprendre une liberté dont il s'était lui-même +dessaisi; le mariage russe deviendrait nécessaire par cela seul qu'il +s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien +s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais +vouloir. + +Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il +ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit +l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment à l'impatience +publique. Il sait que l'attente du grand événement tient tous les +esprits dans la fièvre; Paris est ému, nerveux, il compte les jours, +trouve le temps long, et s'étonne de n'être point fixé. Pour expliquer +ces retards, Napoléon feint d'éprouver quelque embarras, fondé sur le +nombre et la grandeur même des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne +pouvant encore présenter un dénouement, il se montre occupé à le +préparer, en s'entourant des avis les plus éclairés et les plus sûrs; +aussi habile à frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de +magiques réalités, il veut distraire, occuper l'attention des Français, +en leur donnant la représentation d'un grand débat. + +Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une +partie de l'opinion, de vives appréhensions: l'Autriche est +essentiellement une puissance d'ancien régime; les Français craignent +que d'aller à elle, ce ne soit faire un pas en arrière, et toute +apparence de mouvement rétrograde alarme la nation, qui s'est attachée à +l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le régime nouveau solidifié, +glorifié, mis à l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napoléon sait +que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup désirent le choix +de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'élèvent avec autorité +pour répondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir +les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvénients du +parti primitivement annoncé. Le conseil se tiendra sans mystère, portes +ouvertes, et certaines des paroles prononcées, retentissant au dehors, +pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables. +Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place réservée tout +d'abord à la Russie, il ne plaît point à Napoléon que cette substitution +soit attribuée aux difficultés rencontrées à Pétersbourg: le public doit +l'attribuer à des raisons plus hautes, y voir un choix librement et +mûrement concerté, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant +par avance. + +L'Empereur ouvrit la séance par quelques paroles pleines de superbe et +d'habileté. «Je puis épouser, dit-il en substance, une princesse de +Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines +d'Allemagne, ou bien une Française; il ne tient qu'à moi de désigner +celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer dans +Paris[326].» Il proclamait d'autant plus la liberté de son choix qu'il +la sentait en fait lui échapper. Il ajouta, en termes propres à flatter +l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Française serait l'union +selon son cœur, mais que de puissants intérêts pouvaient commander un +parti différent. Ensuite, le duc de Cadore reçut la parole pour faire +fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses +princesses que leur âge et leur rang mettaient en état d'être choisies, +cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Après +quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du +conseil à exprimer leur avis. + +[Note 326: HELFERT, 87, d'après le rapport adressé par +Schwartzenberg à sa cour.] + +Un récit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier à tous +les détails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose +minutieusement les discours[327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est +appuyé que sur un seul témoignage, celui de Cambacérès; d'autres ont été +produits depuis, assez différents, et ici s'accusent les difficultés +parfois insolubles de la tâche dévolue à l'historien. Voilà un fait qui +a frappé fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs +ont laissé des Mémoires et y ont retracé le tableau ou l'esquisse de la +scène[358]; pourtant, il n'est pas deux de ces récits faits après coup +qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil, +spécialement sur les avis exprimés. Si la date peut être fixée avec +certitude, d'après des indications purement documentaires[329], il n'en +est point de même de certains des suffrages recueillis: sur ce point, +les divergences sont plus aisées à expliquer qu'à concilier. Chez plus +d'un narrateur, le désir de grandir son rôle, de diminuer ou d'altérer +celui d'autrui, a pu contribuer à certaines défaillances de mémoire qu'a +facilitées d'ailleurs une circonstance particulière. Un second conseil +ayant été tenu sur le même objet peu de jours après, mais alors que la +situation se présentait différemment et que les opinions devaient s'en +ressentir, les auteurs de Mémoires ont tous, sans exception, confondu +leurs souvenirs et mêlé dans leur récit les deux réunions en une seule, +ne laissant aucun moyen de restituer à la première ce qui lui revient en +propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilité +de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut +exactement le sien, de rendre la teneur littérale et même le sens de +tous les discours, en un mot de dresser le procès-verbal de la séance. + +[Note 327: THIERS, XI, 368 à 373, d'après les Mémoires inédits de +l'archichancelier.] + +[Note 328: _Mémoires de Talleyrand_, II, 7 à 10. _Id. du comte +Mollien_, III, p. 117 et suivantes. _Notes du duc de Bassano_, dans +l'ouvrage du baron ERNOUF, p. 275 à 277. Cf. dans HELFERT le rapport +précédemment cité de Schwartzenberg à sa cour, écrit d'après les +renseignements qui furent fournis à l'ambassadeur par le duc de Bassano +après la séance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le +_Mémoire de Pellenc_ cité plus loin.] + +[Note 329: Voy. sur ce point la note placée à l'_Appendice_, I, +lettre C.] + +Au moins est-il permis, d'après certains traits qui se dégagent avec +certitude, de retracer la physionomie générale du débat, d'indiquer les +opinions émises, à défaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de +montrer comment le conflit s'entama et s'établit entre elles. L'idée +d'épouser une Française ne fut relevée par personne. Le parti saxon +rencontra quelques adhérents: s'il présentait vis-à-vis de la Russie +tous les inconvénients du mariage autrichien sans aucun de ses +avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait +séduire certains esprits moyens et timorés: il eût compromis l'Empereur, +il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrésorier Lebrun, il +rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment +que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une +discussion approfondie entre deux grands systèmes d'alliance qu'un débat +d'ordre intérieur, une reprise de l'éternelle lutte entre les passions +qui, depuis un siècle, ont troublé périodiquement et déchiré notre pays. +À l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et +une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France +qu'une inspiration de génie et une main de fer avaient violemment +rapprochées. + +Par une rencontre singulière, l'autocratique Russie eut pour elle la +partie la plus avancée du conseil; sur son nom se rallièrent, en haine +de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des préjugés, des traditions +révolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion. +Avec sa fougue ordinaire, avec une éloquence éperonnée, il exécuta une +charge à fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre +de tous les lieux communs dont l'ignorance révolutionnaire a trop de +fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de +prêter main-forte à l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour +l'Autriche, il se jetait dans le camp opposé au nom des Bonapartes. +Puis, dans son rôle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que +personne éprouvé en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux +les plus fermes adversaires que les Français eussent rencontrés, ceux +dont il était le plus utile de conjurer l'hostilité et de se ménager +l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur +poids auprès de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du +Danube, en était resté au souvenir d'Eylau: Napoléon se rappelait +Essling. Ce qui créait la force de Murat et l'autorité de ses paroles, +c'était que derrière lui apparaissait un grand parti dans la nation, +tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux +privilèges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un +Concordat avec l'ancien régime. + +L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus +nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque désirait, +par principe ou d'instinct, que l'Empereur répudiât autant que possible +l'héritage révolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie +légitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le +conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extérieur, +habilement présentés et, il faut le dire, très spécieux. + +Le maintien de la paix continentale, la conquête de la paix maritime, +voilà quel était toujours le premier besoin et le désir de tous. Or, les +guerres déchaînées par la Révolution avaient eu pour trait distinctif, +sur le continent, un duel constamment repris entre la France et +l'Autriche: la réconciliation de ces deux adversaires semblait devoir +tarir la source d'où avait coulé tant de sang, supprimer la cause +principale des conflits, assurer la sécurité de nos frontières, fixer +définitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et théâtre +éternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de +l'Europe, n'était-ce point pourvoir au repos du monde? + +Ces raisons d'intérêt présent pouvaient d'ailleurs se fortifier de +considérations permanentes, se rattacher à un système d'ensemble, à +toute une théorie politique, dont le passé avait dans une certaine +mesure démontré la valeur. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, +à une époque où la France s'occupait moins à étendre ses frontières qu'à +assurer la paix autour d'elle et à tourner son activité vers les mers, +l'ancienne monarchie avait eu la sagesse de renoncer à une rivalité +surannée avec la maison d'Autriche; elle avait tendu la main à cette +ennemie de trois siècles et cherché dans un accord avec elle la garantie +de la stabilité européenne. Malheureuse à ses débuts, cette alliance +n'en avait pas moins procuré par la suite au continent vingt-cinq années +de paix et permis une revanche contre les Anglais. Combien ce précédent +n'acquérait-il point de force aujourd'hui que la France, engagée contre +les insulaires dans une lutte sans merci, avait dépassé sur terre ses +plus audacieuses espérances, atteint ou franchi partout ses limites +naturelles, et ne devait plus avoir d'autre ambition que de conserver et +d'affermir ses immenses domaines! Cette œuvre de maintien et de +préservation ne trouverait-elle point son auxiliaire désigné dans +l'Autriche, puissance rassise, dégoûtée des aventures, moins disposée à +conquérir qu'à garder? Parmi les conseillers de l'Empereur, les plus +politiques, ceux que leur nature d'esprit et leur carrière avaient le +mieux familiarisés avec la connaissance des rapports internationaux, +avec les lois de l'histoire, demeuraient fidèles à cette tradition de +l'alliance conservatrice que se sont transmise jusque dans le milieu de +notre siècle, par une filière ininterrompue, certains des plus sages et +des moins écoutés de nos hommes d'État. Adepte convaincu en principe de +cette politique, nous pensons qu'en 1810 le moment était passé de +l'embrasser fructueusement, en admettant que Napoléon eût pu jamais la +mettre en pratique; en 1810, l'Autriche ne s'offrait à nous que par +contrainte et des lèvres; elle avait trop souffert pour pardonner, et +ses pertes successives lui laissaient une invincible arrière-pensée +d'hostilité et de revanche. Il faut convenir néanmoins que la politique +de rapprochement avec cet empire, envisagée sous ses côtés les plus +élevés et d'un point de vue spéculatif, s'autorisait de sérieux +raisonnements et de mémorables exemples. + +Pour développer dans toute son ampleur le système autrichien, nul n'eût +été plus qualifié que Talleyrand: il l'avait formulé à plusieurs +reprises comme sa doctrine de prédilection; disciple des ministres qui +firent l'alliance au dix-huitième siècle, il est devenu le maître de +ceux qui la souhaitèrent de nos jours: dans cette chaîne continue, c'est +l'anneau intermédiaire. Il ne paraît pas toutefois que Talleyrand, gêné +peut-être par ses relations clandestines avec la cour de Russie, ait +pris l'initiative de mettre en relief les avantages de l'autre parti; +s'il le soutint, ce qui n'est pas absolument établi[330], il le fit avec +des circonlocutions, des réticences, et dans cette lutte de paroles où +les opinions se donnaient librement carrière, se montra moins orateur +que diplomate. Ce fut le prince Eugène qui insista le premier en faveur +de l'Autriche, en termes convaincus et persuasifs. Après lui, le duc de +Bassano se fit l'avocat brillant de la même cause. Le ministre des +relations extérieures était acquis d'avance à cette opinion; le comte +Mollien s'y rallia: le cardinal grand aumônier et M. de Fontanes firent +valoir contre la Russie, avec une âpre amertume, des raisons de tout +ordre, mais surtout religieuses et confessionnelles[331]. + +[Note 330: Voy. pour l'affirmative les _Mémoires de Talleyrand, +Thiers_, et, en sens diamétralement contraire, les notes de Maret.] + +[Note 331: Suivant Thiers, le prince de Neufchâtel se prononça aussi +pour l'archiduchesse. Fouché, ministre de la police, opina discrètement +dans le même sens, d'après Maret; d'après Talleyrand, il fit chorus avec +le roi de Naples. Aucun récit ne mentionne l'avis des autres ministres, +sauf une sortie véhémente du comte de Cessac contre la maison +d'Autriche.] + +En somme, sans qu'une majorité décisive se dessinât, d'importants +suffrages s'étaient donnés à l'Autriche. Il est vrai que cet avantage +pouvait être contre-balancé par un avis de haute portée: la voix de +l'archichancelier Cambacérès s'éleva, comme celle même de la prudence, +pour réclamer en faveur de la Russie. Cambacérès avait prévu que la +puissance non élue deviendrait nécessairement ennemie. S'inspirant de +cette donnée, il essaya de démontrer discrètement que le grand danger de +l'avenir n'était point dans une reprise d'hostilités avec l'Autriche +vaincue d'avance, mais dans une guerre au Nord, dans une rupture avec +l'empire dont la force de résistance et les ressources demeuraient une +redoutable inconnue, et ce grave avertissement, s'il ne parut pas +impressionner immédiatement les assistants, semble à distance dominer le +débat et définir la situation[332]. + +[Note 332: Sur l'avis de Cambacérès et la manière dont il l'exprima, +voyez la conversation qu'il eut avec M. Pasquier, citée par le comte +d'Haussonville dans son grand ouvrage: _L'Église romaine et le premier +Empire_, t. III, 205.] + +L'Empereur écoutait tout, impassible, majestueux, évitant le plus +possible de donner des signes d'acquiescement ou d'improbation; il +laissait la discussion se prolonger, s'échauffer, mais ne lui permettait +point de dépasser certaines limites et savait au besoin, par un mot, par +une phrase qui portait, la diriger et la contenir. Il n'entendait point +que la balance de l'opinion penchât trop ouvertement d'un côté, car il +ignorait encore vers lequel les circonstances le forceraient d'incliner. +Dès qu'il voyait se produire un argument de nature à jeter sur l'un des +deux partis une défaveur trop marquée, un discrédit irrémédiable, il ne +manquait point de l'arrêter au passage et de l'anéantir. Lacuée, comte +de Cessac, ministre de l'administration de la guerre, parlait vivement +et s'acharnait contre l'Autriche: il rappelait les désastres +ininterrompus de cet empire, le recul continu de ses frontières, et +s'animant: «L'Autriche, dit-il, n'est plus une grande +puissance.»--«L'Autriche n'est plus une grande puissance, interrompit +l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram[333].» +Et tout de suite la solidité et l'élan des troupes ennemies dans cette +journée, leur ténacité stoïque, leurs charges fougueuses, le succès un +instant compromis, lui reviennent à la mémoire et se dessinent devant +ses yeux en traits saisissants: il n'admet point, s'il désigne +l'Autriche, qu'on puisse le considérer comme s'alliant à une monarchie +déchue. + +[Note 333: _Mémoires du comte Beugnot_, II. 359. Cf. HELFERT, 87.] + +Pareillement, il ne veut pas que la Russie, qu'il lui faudra peut-être +choisir, devienne l'objet d'une condamnation définitive. Le cardinal +Fesch avait prononcé un mot grave: faisant allusion à la différence de +culte qui séparerait de la France une impératrice schismatique, admise à +pratiquer publiquement ses rites, et qui l'isolerait au milieu de son +peuple, il avait dit: «Un tel mariage ne serait point dans nos mœurs.» +Cette phrase avait paru faire impression. Cependant, comme Napoléon +avait pris à Pétersbourg l'engagement d'accéder à toutes les exigences +possibles en matière religieuse, il était indispensable de réserver le +cas prévu et de le présenter sous une forme acceptable. L'Empereur se +tira d'embarras par une affirmation qu'il savait contraire à la vérité +et par une digression historique. Il avait tout lieu d'espérer, dit-il, +vu ses excellents rapports avec l'empereur Alexandre, que la Russie ne +poserait aucune condition, mais c'était lui-même qui désapprouverait et +ne saurait admettre un changement de religion. Les abjurations n'étaient +point de son goût, et il cita à ce propos, pour le blâmer, l'exemple de +Henri IV. Il admirait ce grand prince, disait-il, mais il n'avait jamais +pu lui pardonner d'avoir renié sa foi au prix d'une couronne; c'était, à +ses yeux, la seule tache sur une glorieuse mémoire[334]. Au reste, il +pèserait avec soin et tiendrait en grande considération les avis +exprimés. À la fin, pareil au juge qui, la cause entendue, se retire +pour délibérer avec lui-même, préparer et mûrir sa sentence, il leva la +séance, remercia et congédia le conseil, sans le départager. Il était +parvenu à son but: il avait laissé se développer des arguments sérieux +en faveur de l'Autriche, sans exclure la possibilité de l'autre mariage, +pour le cas où l'Impératrice mère finirait par consentir. + +[Note 334: Helfert, 87.] + +Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se répandit instantanément, le +secret n'ayant point été recommandé. Le surlendemain, à un dîner chez le +roi de Bavière, arrivé depuis un mois à Paris, ce monarque félicitait le +duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre à +procurer la tranquillité de l'Allemagne[335]. En même temps, dans les +cercles les plus divers, on citait «les personnes appelées au conseil, +les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du +roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majesté +sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu +M. de Fontanes[336]». Les prévisions, les commentaires, les controverses +allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se +continuait dans toutes les sociétés qui tenaient de près ou de loin au +gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits où +elle s'était depuis longtemps établie, dans ceux où s'assemblait la +foule, où se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les +plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons +de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un +bourdonnement de voix confuses et discordantes. + +[Note 335: Id., 88.] + +[Note 336: _Mémoire de Pellenc_.] + +Dans la masse du public, les sentiments restaient partagés: la Russie +conservait ses défenseurs, qui lui demeuraient fidèles moins encore par +sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche[337]. Au contraire, +dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorité inclinait +assez nettement en faveur de l'archiduchesse. + +[Note 337: Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives +nationales, AF, IV, 1508.] + +Un parti, il est vrai, maintenait opiniâtrement ses objections: c'était +celui des hommes compromis dans les pires excès de la Révolution; on le +stigmatisait par le nom même qu'on lui infligeait: on l'appelait «le +parti de ceux qui ont voté la mort[338]». À l'autre extrême de +l'opinion, dans le «faubourg Saint-Germain» pur et sans mélange, chez +les royalistes qui s'honoraient d'une fidélité intransigeante au passé, +chacun s'indignait à l'idée d'un mariage qui effacerait sur le front de +Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la +profanation sacrilège d'un grand et douloureux souvenir. + +[Note 338: Lettre publiée par HELFERT, 354-358. Cette lettre très +confidentielle, adressée à Metternich et signée seulement Dj, est +attribuée par l'auteur autrichien à Laborde: elle doit l'être suivant +nous au duc de Dalberg.] + +En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la +plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Révolution, ceux que l'on +nommait les _Jacobins raisonnables_ ou, par l'évocation d'un vieux mot, +les _Constitutionnels_, témoignaient pour la maison de Habsbourg d'un +zèle qui devait paraître en eux un signe irrécusable de repentir. Le +parti royaliste avait aussi, en très grand nombre, ses constitutionnels. +Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite +une respectueuse déférence, composaient avec le présent, reconnaissaient +dans Napoléon une incarnation nouvelle et puissante du principe +monarchique, s'accommodaient de son régime, acceptaient de bonne grâce +des fonctions d'État ou des charges de cour, et ces conversions se +multipliaient d'année en année. Entrant dans le gouvernement, les +nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part +d'influence et s'essayaient à orienter la marche de l'État dans une +direction conforme à leurs idées. Le mariage autrichien répondrait à +leurs principes et même rassurerait leur conscience; ils se sentiraient +plus à l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le +petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des ralliés, qui prenait à la +cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids décisif en +faveur de la solution autrichienne. + +Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons +directes, des raisons ou des préjugés. À Paris, l'Autriche était de +meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus +dignement que leurs collègues du Nord; on les voyait davantage; ils +semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient à Paris leur amusement, +sans se montrer très difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutôt +qu'ils ne s'occupaient à garder un rang conforme à la majesté de leur +cour: à part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait +par son luxe tapageur plutôt que par sa tenue[339]. Le prince Kourakine, +malgré le faste qu'il déployait, malgré ses réceptions «aussi splendides +qu'ennuyeuses[340]», n'avait point réussi à faire de sa maison un centre +d'élégance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules +étaient sujet de raillerie, il passait pour «le meilleur des hommes, +mais le plus insignifiant des ambassadeurs[341]». Quelle différence avec +ce brillant comte de Metternich qui avait laissé à Paris les plus +aimables souvenirs, qui s'y était fait, durant sa mission, des relations +utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherché dans le +meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne société +française, à demi groupée autour du trône impérial, se sentait en +affinité particulière de goûts et d'éducation avec cette aristocratie +viennoise qui figurait à Paris, non seulement par ses représentants +attitrés, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle +était apparentée. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au +moral comme au physique, par ses goûts, ses mœurs, et l'union avec une +princesse de Moscou fût demeurée aux yeux du monde, en dépit de tout, un +mariage exotique. + +[Note 339: Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale», AF, +IV, 1508.] + +[Note 340: VASSILTCHIKOF, IV, 385.] + +[Note 341: _Documents inédits_.] + +Cette manière de penser trouva même son expression par écrit, elle +suggéra des observations, des mémoires qui furent adressés en haut lieu; +elle s'y montre appuyée de toutes les raisons d'État déduites dans le +sein du conseil. Pour rédiger ces pièces, il fut fait appel à des +écrivains spéciaux, en quête de consultations politiques à donner, à +certains survivants des anciennes controverses. Le mémoire le plus +intéressant fut composé par l'ex-émigré Pellenc. Secrétaire de Mirabeau +au début de la Révolution, Pellenc s'était ensuite réfugié en Autriche, +d'où il était revenu récemment à Paris. De tout temps, il avait +travaillé dans les dessous de la politique et côtoyé le monde: son +mémoire se présente comme l'écho de ce qui s'y disait en 1810 sur le +compte respectif de la Russie et de l'Autriche. + +Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une +interprétation extensive et un sens très large: «Ce mariage, dit-il en +parlant du projet russe, ne serait pas dans nos mœurs. Une partie de +l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme +une puissance asiatique. La différence de religion donnerait aussi +quelque embarras; il y a sans doute une église grecque à Paris, mais +l'Empereur lui-même a dit, dans une occasion, que le chef de l'État en +France devait être de la religion catholique. En examinant ce sujet sous +le rapport de l'opinion publique, on est porté à croire que le choix +d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation, +dont la cour seule a de l'éclat, n'est pas encore au nombre des États +civilisés; le trône y est exposé aux plus sanglantes révolutions, on +n'estime pas en France le caractère russe, tout à la fois remuant, +audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inondé de ces +demi-barbares qui, malgré leurs richesses, n'ont aucun point de contact +avec nos goûts, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'aménité +de nos mœurs. + +«La politique, en examinant le même sujet, trouverait des inconvénients +d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de côté les +circonstances présentes, nous est assez inutile. Quel parti la France +pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-siècle +pour conquérir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas même compter +sur la durée de cette alliance; c'est plutôt avec l'Angleterre qu'avec +nous que la situation géographique de la Russie, ses productions et ses +besoins, lui font une nécessité de s'unir; aussi nos partisans dans cet +empire se bornent à l'empereur Alexandre et à son premier ministre, dont +la bonne foi même est assez douteuse, et la nation entière est notre +ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de +projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir +l'agrandissement du duché de Varsovie et le reculement de la Russie en +Asie; sans compter même l'inconvénient d'épouser une princesse dont on +peut apprendre à chaque instant que le frère vient d'être détrôné...» + +--«Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mémoire après +ces considérations haineuses, conviendrait mieux que celui-là sous une +foule de rapports.» Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle +chérit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est +ce sentiment qui la pousse à désirer le mariage autrichien. Ici, +l'auteur s'élève à des considérations pathétiques sur le vœu de +l'opinion bien pensante. «Sa qualité de petite-nièce de la dernière +reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain +avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne +voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la +Providence, et, d'après cette manière de voir, la place que prendrait +cette princesse sur un trône où sa tante fit naufrage, paraîtrait une de +ces compensations que le Ciel prépare dans ses décrets, quand il lui +plaît de réconcilier les époques de sa sévérité avec celles de sa +bienveillance.» + +Finalement, en même temps que l'auteur expose tous les motifs politiques +qui militent en faveur de l'Autriche, il met à profit son long séjour à +Vienne pour donner sur la personne même de l'archiduchesse quelques +renseignements précis, les premiers peut-être qui parvinrent à +l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatté, il insiste sur +un point qui doit plaire à Napoléon, à savoir que la jeune princesse, +ayant reçu de la nature une constitution robuste, un physique plutôt +agréable et un esprit moyen, peu développé par une éducation imparfaite, +est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donnée, de +se laisser façonner par une direction intelligente. + +«Les qualités personnelles de la princesse Louise, dit-il, +auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majesté? Voilà le seul point +véritablement important. Cette archiduchesse était encore, il y a huit +mois, très mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des +femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernière reine de France +grandit fort tard et grossit beaucoup après son mariage. Elle a, dans un +degré remarquable, l'éclat du teint allemand. Ses traits sont réguliers, +son visage est ovale, ses cheveux entre le châtain clair et le blond, +ses yeux bleus et très beaux, et son regard encore plus beau que ses +yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs très vives, mais d'un +incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un défaut qu'avait eu la +reine de France dans sa jeunesse. Ses épaules sont peu effacées et +semblent annoncer une constitution forte; elle marche très bien; elle a +cependant plus de noblesse que de grâce et s'habille sans goût. On n'a +guère parlé de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que +son éducation, dont sa mère se mêlait beaucoup trop, a été mal faite... +Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort +au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est +d'être d'une famille où la fécondité est presque certaine. On l'a +souvent comparée avec l'impératrice actuelle d'Autriche, et généralement +elle plaisait davantage sous le rapport de la beauté[342].» + +[Note 342: Archives nationales, AF, IV, 1675.] + +Le mémoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouvé parmi les papiers +de la secrétairerie d'État, où se centralisaient toutes les pièces +transmises à l'Empereur ou émanées de lui-même. Adressé probablement au +duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de +Sa Majesté. Napoléon ne désapprouvait point ces conseils +respectueusement donnés; il laissait écrire, comme il avait laissé +parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les +esprits un mouvement auquel il avait en quelque manière donné +l'impulsion. Toutefois, ce n'était point assez pour lui que de connaître +l'opinion des hautes classes. Il tient à savoir si dans un milieu moins +relevé, mais non moins digne d'attention, les répugnances et les +préventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intérêts +matériels, connaître ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes +d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du +Trésor public de procéder discrètement à cette enquête[343]. Lui-même +met la question à l'ordre du jour de tous les entretiens. En décembre, +il n'a consulté personne pour se décider en faveur de la Russie; +aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels +il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables à l'Autriche, +mais évite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot +prématuré, de dévoiler un avenir que les circonstances laissent +incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle +d'un arbitre souverain, maître absolu de ses décisions, mais désireux de +ne statuer qu'après avoir recueilli tous les éléments qui peuvent +éclairer et former son jugement. En fait, il délibère moins qu'il +n'attend; les yeux fixés sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau +courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou démentir ses soupçons, +que la Russie ait laissé plus clairement lire dans son jeu et se soit +mieux fait connaître. + +[Note 343: _Mémoires de Mollien_, III, 122-123.] + + + +II + +LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810 + +Le 5 février, à cinq heures du soir, un second courrier du duc de +Vicence entrait à l'hôtel des relations extérieures; il apportait, comme +le premier, deux dépêches chiffrées, datées des 15 et 21 janvier, plus +un billet en clair. Ayant jeté les yeux sur ce dernier, M. de Champagny +comprit immédiatement que rien n'était terminé à Pétersbourg: +l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire +son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait été mise à +plus longue épreuve. Le ministre crut devoir instruire immédiatement +l'Empereur de cette découverte; en lui promettant dans quelques heures +le déchiffrement des dépêches, il lui communiqua dès à présent le billet +en clair. «Il fera connaître à Votre Majesté, ajoutait M. de Champagny +en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la +nouvelle décisive qu'elle désire[344].» Le ministre passa ensuite la +nuit à déchiffrer les deux dépêches et y lut effectivement que les +pourparlers avec l'Impératrice mère continuaient sans aboutir: la +correspondance de l'ambassadeur n'était que le bulletin de cette +négociation, d'après la version d'Alexandre[345]. + +[Note 344: Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 345: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la page 529, à +l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont +tirées des deux lettres de Caulaincourt à Champagny en date des 15 et 21 +janvier 1810.] + +Le fils et la mère se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutôt +leur conférence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de +fréquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser +ignorer aucun des incidents survenus. La réponse de Tver était arrivée: +elle était favorable. Malgré cet avis, l'Impératrice mère éprouvait +toujours une peine singulière à se décider. Ses objections ne se +concentraient pas sur un point précis; elles se multipliaient à +l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantôt +sérieuses et plausibles, tantôt fantasques et étranges. + +D'abord, elle avait mis en avant le jeune âge de la grande-duchesse; +elle convenait que sa fille était nubile, «qu'il y en avait eu des +marques prononcées, quoique légères», mais elle citait l'exemple des +deux aînées, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg, +toutes deux mortes pour avoir été mariées trop jeunes. Les jours +suivants, la question d'âge avait paru la préoccuper moins, mais «elle +s'était gendarmée à l'idée de marier sa fille à un prince divorcé». +L'Église ne désapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut +Caulaincourt qui suggéra au Tsar une réponse à cette objection: +partageant l'erreur fort répandue d'après laquelle le lien formé entre +Napoléon et Joséphine eût été purement civil, ignorant la procédure +engagée devant l'officialité de Paris et la décision qui en avait été la +suite, il déclara que le mariage n'avait point existé aux yeux de +l'Église. Mais l'Impératrice mère n'était jamais à court d'arguments, +parfois fort subtils; se plaçant désormais sur le terrain de la loi +civile, elle fit observer que le code Napoléon ne permettait point à +l'époux divorcé de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui +répondre que le code Napoléon assujettissait tout le monde en France, +sauf son auteur[346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui +se brusque et s'improvise; il faut y réfléchir mûrement et prendre son +temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver à une +détermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-même qui +l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se +borne à causer d'une éventualité? + +[Note 346: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810. En réalité, le +code Napoléon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement +mutuel. Art. 297.] + +«Napoléon peut-il avoir des enfants?» dit un jour l'Impératrice. +Alexandre se porta aussitôt garant de son allié. Sa mère revint à la +charge; elle prétendait savoir que Napoléon n'avait jamais eu d'enfants, +«même avec ses maîtresses[347]»; ainsi l'objet essentiel du mariage +pourrait être manqué. Qui savait les inconvénients et les humiliations +qui en résulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas +répudiée à son tour? Ne lui demanderait-on point de se prêter à quelque +indigne supercherie? Et l'Impératrice citait aussitôt un fait, exact ou +supposé, qui avait longtemps défrayé la chronique des cours: en Suède, +sous le règne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse +substitution de père, procuré un enfant à la Reine, un héritier à la +couronne, et suppléé à l'insuffisance du Roi: «Ma fille, disait +l'Impératrice, a trop de principes pour se prêter jamais à rien de +tel[348].» + +[Note 347: _Id._, 18 février 1810.] + +[Note 348: _Id._] + +Alexandre cita ce propos à Caulaincourt, comme un exemple «des mille +difficultés qui passaient par la tête de sa mère[349]». Pour le mieux +convaincre du caractère insolite de cette négociation, où les plus +futiles raisons se jetaient à la traverse des plus grands intérêts, il +ne lui faisait grâce d'aucun détail et les lui énumérait tous dans un +langage familièrement aimable, sur ce ton à la fois caressant et dégagé +qui lui était habituel, employant des expressions vives, pittoresques, +parfois risquées, excellant à manier notre langue, dont il possédait les +finesses encore mieux que les règles. Si l'ambassadeur montrait quelque +dépit de ces lenteurs, de ces hésitations prolongées, il s'impatientait +plus fort que lui, s'irritait contre sa mère. À l'entendre, il fallait +que son attachement à l'Empereur et à la France fût bien profond pour +lui faire surmonter les dégoûts et les ennuis que lui causait cette +affaire: «Si je réussis, disait-il, je vous assure que je croirai avoir +fait la négociation la plus difficile, car ce ne sont pas des raisons +que l'on a à combattre et auxquelles on en oppose d'autres; c'est un +esprit de femme, et le plus déraisonnable de tous...» + +[Note 349: _Id._] + +«Je ne me décourage pas, reprenait-il, parce que je crois la chose +avantageuse pour tous, parce que ce sera un lien de plus pour +l'alliance. Je n'en ai pas besoin, mais je serai heureux de penser que +nos successeurs respecteront notre ouvrage, se feront les alliés de +notre dynastie, comme je suis celui de son grand fondateur.» Puis, il +éprouverait une satisfaction si douce à pouvoir faire quelque chose qui +soit personnellement agréable à l'empereur Napoléon; il se sentait pour +ce monarque une si réelle inclination; il avait pu si bien l'apprécier +aux jours de Tilsit et d'Erfurt; il savait combien la femme +qu'épouserait l'Empereur serait digne d'envie; elle trouverait le +bonheur intime en même temps que la réalisation de ses rêves les plus +audacieux. «On ne connaît pas l'Empereur, disait-il; on le juge plus que +sévèrement, même injustement, en le croyant dur; je lui ai trouvé, en le +connaissant davantage, des formes de bonhomie, d'un homme bon dans son +intérieur et qui tient à ses habitudes et à ce qui l'entoure[350].» On +peut même se demander «s'il n'est pas dans son caractère de s'attacher +beaucoup[351]». + +[Note 350: Rapport n° 72 de Caulaincourt à l'Empereur, 23 janvier +1810.] + +[Note 351: _Id._ Juste à la même époque, Alexandre traçait de +Napoléon un portrait tout autre, pendant un entretien avec le prince +Adam Czartoryski: «C'est, disait-il, un homme à qui tous les moyens sont +bons, pourvu qu'il parvienne à son but.» Toutefois, son interlocuteur +croyait remarquer qu'il ne s'était pas entièrement dégagé de l'ascendant +que Napoléon avait fait peser sur lui, qu'il tenait essentiellement à le +ménager, «qu'il en avait une grande peur». _Mémoires de Czartoryski_, +II, 223-225.] + +D'ailleurs, ajoutait Alexandre, l'ambassadeur se méprendrait s'il +attribuait les hésitations de l'Impératrice mère à un préjugé personnel +contre Napoléon; elle ne nourrit point les antipathies que beaucoup lui +prêtent, et, sur ce point délicat, comme si le Tsar eût éprouvé quelque +gêne à s'énoncer complètement, Roumiantsof se chargeait d'être plus +affirmatif. Il citait à Caulaincourt des propos de l'Impératrice qui +devaient donner bon espoir; elle avait dit: «On se trompe sur l'opinion +que j'ai de l'empereur Napoléon; je suis mère, je voudrais que mes fils +lui ressemblassent, non pas seulement comme grand capitaine, mais comme +homme d'État; on ne gouverne pas mieux[352].» À Gatchina, les formes du +divorce avaient été approuvées et louées; les personnes présentes au +cercle de l'Impératrice l'avaient entendue s'exprimer sur cet acte en +termes judicieux et convenables. + +[Note 352: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.] + +Au reste, le projet de mariage commençait à s'ébruiter. Quelques propos +de l'Impératrice mère avaient mis sur la voie, puis il était arrivé, +dans diverses sociétés, des lettres expédiées de France en décembre, +alors que tout y annonçait la décision prise en faveur de la Russie, et +Pétersbourg, qui était «l'écho de Paris[353]», mais un écho en retard de +trois ou quatre semaines, concluait de ces nouvelles qu'une demande +s'était produite ou allait venir, qu'un grand événement était dans +l'air. C'était la conversation de la cour et de la ville; quelques +personnes en parlaient à Caulaincourt, d'autres cherchaient à lire dans +son visage, dans son maintien, le secret qu'il portait en lui; aux jours +de cérémonie, lorsqu'il venait rendre ses devoirs à l'Impératrice mère, +entourée de ses plus jeunes enfants, tous les regards s'attachaient +curieusement sur lui, épiant ses moindres gestes; à la profondeur plus +ou moins accentuée des saluts qu'il adressait à la grande-duchesse Anne, +les spectateurs prétendaient prendre la mesure de ses espérances, +deviner si la négociation s'acheminait à son terme ou subissait un temps +d'arrêt[354]. + +[Note 353: Caulaincourt à Talleyrand, lettre précitée du 6 février +1810.] + +[Note 354: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 49.] + +En général,--c'était du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public +mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgré leurs +préventions obstinées contre la France nouvelle et son chef, les Russes +se sentaient-ils flattés de la préférence donnée à leur maison, et chez +eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait? +Quoi qu'il en fût, Caulaincourt croyait savoir que l'Impératrice mère, +ayant demandé certains avis, les avait recueillis propres à la bien +disposer; loin d'approuver sa résistance, l'opinion l'encourageait à +céder, préjugeait même sa décision, annonçait partout une solution +affirmative, et cette unanimité d'expressions semblait devoir influencer +une princesse particulièrement sensible au jugement du monde. + +Que ne cédait-elle donc à la fin, quand toutes ses objections avaient +été victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de +consentir! À cette question, très nettement posée par Caulaincourt, +l'empereur Alexandre répondait comme il suit: «L'Impératrice ne met +aucune opposition réelle, mais, en même temps, et par une suite +naturelle de son caractère, elle ne sort pas de son indécision... En un +mot, on paraît pencher pour le projet, mais, par suite de cette +indécision de caractère, de cette faiblesse féminine qui croit échapper +à l'embarras d'un choix délicat en l'ajournant, on ne se décide pas...» +Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net +une tendance favorable, pour arracher ce _oui_ qui semblait sur les +lèvres de l'Impératrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dût +suffire. Supplié de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de +nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en même temps +l'éternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il, +laisser soupçonner à sa mère, par une précipitation intempestive, que +Napoléon avait parlé. Caulaincourt commençait à désirer qu'il mît dans +sa manière de traiter un peu moins de précautions et plus d'entrain; il +le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressément prononcée. +Alexandre répondit qu'il s'en garderait bien: «N'étant pas sûr de la +discrétion de sa mère, il fallait que ce secret restât avec lui si la +chose ne réussissait pas.» Il continuait, d'ailleurs, à augurer +avantageusement de l'issue finale, sans accélérer sa marche ni accentuer +son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait fermé son second +courrier, c'est-à-dire le 21 janvier, le deuxième délai de dix jours +était largement dépassé, et l'ambassadeur en était encore à attendre la +réponse plusieurs fois réclamée. Il l'espérait sous peu, la prévoyait +satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait à transmettre que ses +dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prêtées à l'Impératrice +mère, les propos tenus à Pétersbourg, le tout textuellement relaté dans +ses deux nouvelles dépêches. + + * * * * * + +Ces pièces, placées sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur +arrivée, achevèrent de l'éclairer et finirent son indécision: ce fut le +coup de grâce porté à ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il +reconnut le témoignage évident d'intentions évasives. Cette réponse qui +lui est annoncée, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera négative; dans +tous les cas, elle a trop tardé pour qu'elle puisse influer sur sa +décision. Il n'hésite plus désormais; considérant que les délais +apportés à le satisfaire préparent une fin de non-recevoir et suffisent +d'ailleurs à le dégager, il s'estime entièrement libre de se rejeter +vers un parti qui le vengera supérieurement des dédains de la Russie. +Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une +ardente précipitation à la saisir; pour échapper au fâcheux effet d'un +mariage manqué, il en improvise un autre: autant il a mis naguère de +promptitude et d'impétuosité à se porter vers la Russie, autant il en +met aujourd'hui à se détourner en sens inverse; il veut qu'en +vingt-quatre heures tout soit terminé avec l'Autriche, et au refus qu'il +pressent du côté de Pétersbourg, qu'il juge inévitable, imminent, qu'il +voit venir, il se hâte d'opposer une défection retentissante et +préventive. + +Les dépêches de Caulaincourt avaient été lues par lui pendant la matinée +du 6. Dans l'après-midi, par ses ordres, on se mit à la recherche de +l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journée hors de Paris et +s'était rendu à une partie de chasse. Ce fut là que «le premier +mot[355]» lui parvint; il fut averti de rentrer à son hôtel et d'y +attendre une communication importante. À six heures du soir, il vit +arriver le prince Eugène. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que +l'Empereur avait jeté son dévolu sur l'archiduchesse, se tenait prêt à +l'épouser, mais y mettait une condition: c'était que l'on conclurait +sans désemparer, et que le contrat serait signé dans quelques heures. +Tout ajournement serait considéré comme un refus, et la volonté du +maître se porterait ailleurs. + +[Note 355: Lettre citée du duc de Dalberg.] + +Cet avis éveilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments +contraires. S'il éprouvait une joie profonde à la pensée qu'une +occurrence inespérée s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche, +garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie, +l'engagement soudain et irrévocable qu'on exigeait de lui exposait +gravement sa responsabilité. Sa cour lui avait permis de ne point se +dérober à des avances, de laisser prévoir une acceptation; mais elle +n'avait jamais pensé que Napoléon le mettrait brusquement en demeure de +se lier par écrit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait +négligé de le munir de pouvoirs en conséquence: il était autorisé à +tout, sauf à signer. «Jamais ambassadeur, a raconté Eugène, ne se trouva +dans une situation plus cruelle; je le voyais se démener, suer à grosses +gouttes, faire d'inutiles représentations[356].» À la fin, parvenu à ce +tournant décisif de sa carrière, Schwartzenberg jugea qu'il est des +moments où un diplomate avisé doit payer d'initiative, de résolution, et +jouer intrépidement son avenir: il se déclara prêt à signer. + +[Note 356: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 193, d'après un +récit du prince Eugène.] + +Eugène se hâta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, où l'Empereur +l'attendait, paraît-il, avec une extrême impatience. «Dès que le mot +_oui_ sortit de ma bouche, a dit le prince[357], je vis le grand homme +se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j'en demeurai +stupéfait.» Cette scène a été rapportée par Eugène en 1814, à Vienne, +pendant le congrès, à la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria, +admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'Égérie. +Si l'on songe à la situation présente des deux interlocuteurs, au lieu +et à la date de leur rencontre, on peut supposer que le récit a été fait +ou transmis avec une exagération peu favorable au conquérant tombé. +Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre que la satisfaction +de l'Empereur ait été forte et exubérante. Elle était tout à la fois +absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait +encore, le légitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se +sentait désormais assuré et garanti contre les suites du mauvais vouloir +de la Russie. + +[Note 357: _Id._, p. 194.] + +Sans perdre de temps, le soir même, il assembla à nouveau le conseil +extraordinaire qui avait été tenu neuf jours auparavant. Il importait +que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, parût sortir d'une +imposante consultation; c'était d'ailleurs pour Napoléon un moyen de +l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau débat, +qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les +convocations sont lancées, les estafettes volent, et successivement, +dans le cours de la soirée, se retrouvent aux Tuileries «le roi de +Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands +dignitaires, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps +législatif[358]». + +[Note 358: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.] + +La réunion s'ouvrit fort tard, sous la présidence de l'Empereur, et +cette séance aux lumières, décidée d'urgence, tenue dans le calme de la +nuit, alors qu'autour du palais vivement éclairé s'assoupissaient tous +les bruits de la ville, parut emprunter à l'heure et aux circonstances +une plus mystérieuse gravité. Cependant, il n'y avait plus de place pour +l'apparence même d'un débat approfondi et digne. Le bruit de la décision +prise le matin s'était promptement répandu: pendant la journée, il en +avait été parlé dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait +entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer +l'insigne événement, en prévoir toutes les conséquences, même les plus +futiles, discuter déjà l'article des cadeaux, désigner les destinataires +futurs des cordons autrichiens et des «tabatières très +ostensibles[359]». Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux +mêmes qui n'avaient point été initiés directement au secret, savaient +que leur rôle se bornerait à approuver un choix arrêté d'avance. + +[Note 359: Lettre précitée du duc de Dalberg.] + +La question fut posée d'ailleurs de manière à préjuger et à commander la +réponse. Champagny lut en entier les quatre dépêches de Caulaincourt, ne +fit plus mystère des pièces qui dénotaient à Pétersbourg un manque +d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient +l'Empereur, cherchaient à lire sur ses traits le mouvement de sa pensée, +voyaient assez «qu'il n'était point d'humeur ni en position d'attendre +le jour où l'Impératrice mère jugerait à propos de consentir[360]», et +cette constatation réduisit au silence les derniers partisans de la +grande-duchesse. Quelques indépendants risquèrent un vœu timide en +faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un +enthousiasme immodéré. Comme le front du maître s'était détourné de la +Russie, tout le monde se donna carrière contre elle; chacun voulut +placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus à toutes +celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononcée. L'âge de la +princesse, qui prêtait matière à de sérieuses objections, fut +naturellement invoqué; l'article de la religion devint un thème à +d'inépuisables variations. La prétention d'installer aux Tuileries un +prêtre étranger fut jugée déplacée, choquante, «impliquant une +infériorité dont la nation serait blessée[361]». En dehors même de cette +condition inadmissible, la différence de culte ne constituait-elle point +à elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, «ce serait la compagne de +l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de +son époux, ni celle d'aucun de ses sujets[362]». Ceux-ci la verraient +pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme étroit, surchargé +d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner à des dévotions +que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi +nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses fêtes +à elle, son calendrier spécial, qui la mettrait constamment en +contradiction avec les Français; elle n'assisterait point à ces +solennités religieuses si chères à la nation et si profondément entrées +dans nos mœurs; son carême coïnciderait avec nos jours d'allégresse; +elle aurait à se réjouir quand tout le monde autour d'elle ferait +pénitence: «Quelle inconvenance à voir l'Impératrice se livrer aux +plaisirs du carnaval lorsqu'il serait passé pour toute la France, et ne +pas partager avec l'Empereur les solennités du premier jour de +l'an[363]!...» Ces observations et beaucoup d'autres du même genre +prolongèrent la réunion jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le débat +épuisé, Napoléon mit fin, en annonçant sa décision, à cette séance de +pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique, +suffisamment avertie, répandre la grande nouvelle dans toutes les +parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indéfiniment +les échos. + +[Note 360: ERNOUF, p. 276, d'après les notes de Maret.] + +[Note 361: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.] + +[Note 362: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.] + +[Note 363: _Id._] + +À l'issue du conseil, alors que le calme et le silence remplacent aux +Tuileries l'appareil d'une grande assemblée, l'Empereur ne prend encore +et ne permet à son ministre des relations extérieures aucun repos. Après +s'être assuré de l'archiduchesse avec une promptitude toute militaire, +il lui restait à se composer une attitude vis-à-vis de la Russie. Si +ulcéré qu'il fût par la conduite de cette puissance, le mariage +autrichien n'impliquait nullement dans son esprit une rupture politique +avec elle, pas plus qu'une alliance proprement dite avec Vienne. Pour le +moment, il y voyait un moyen d'élargir son système plutôt que de le +modifier, d'améliorer ses relations avec l'Autriche et d'assurer +directement la tranquillité de l'Allemagne, tout en maintenant avec la +cour du Nord une union apparente et passive: les deux grandes puissances +du continent immobilisées, la Russie par un semblant d'alliance, +l'Autriche par un lien de famille, tandis qu'il donnerait lui-même de +toutes ses forces contre l'Angleterre, c'est ainsi qu'à première vue +l'avenir lui apparaissait et prenait forme devant ses yeux. Il tenait +donc, autant qu'il le pourrait, autant que le lui permettrait l'âpre +ressentiment qui couvait dans son âme, à ménager la Russie et à éviter +une brouille. + +Or, il avait jugé les sentiments de cette cour d'après de simples +présomptions, avant d'avoir reçu aucune réponse positive à une demande +qui le liait vis-à-vis d'elle. Alexandre, qui continuait d'affecter un +grand zèle pour la réussite du projet, admettrait-il que l'empereur des +Français eût repris sa parole sans qu'on la lui eût rendue? Ne +verrait-il point dans ce procédé une infraction aux égards exigés entre +souverains alliés et amis? Surtout, ne serait-il pas frappé de ce que +l'Autriche s'était trouvée à point nommé pour se substituer à la Russie, +sans que l'Empereur eût à attendre un jour, une heure? N'en +conclurait-il pas que Napoléon avait mené double négociation, fait des +avances de deux côtés à la fois, afin de choisir le parti qui lui +conviendrait le mieux en dernière analyse, sans souci de l'honneur et de +la dignité de l'autre cour, si témérairement exposés? + +Pour prévenir cette opinion, Napoléon s'avise de présenter au Tsar comme +s'étant successivement produites les deux opérations qui ont été en fait +simultanées, renonciation au mariage russe, entente avec l'Autriche. Il +essayera de décomposer ce brusque mouvement de sa volonté, de le diviser +en deux temps. Par des communications savamment graduées, il se montrera +d'abord ému des nouvelles venues de Pétersbourg, frappé des obstacles +qui s'opposent au mariage, détaché malgré lui du projet; ceci fait, il +marquera une pause, laissera s'écouler un peu de temps; ensuite, il +exposera comme quoi il a dû, dans l'impossibilité où il s'est trouvé de +remplir son vœu le plus cher, s'adresser à l'Autriche et conclure avec +elle. + +Ce plan s'était présenté à lui dès le milieu de la journée, tandis qu'il +faisait emporter par Eugène le consentement de Schwartzenberg. Il avait +adressé alors à M. de Champagny, pour Caulaincourt, le canevas d'une +dépêche préparatoire, qui serait censée écrite avant la détermination +finale et ferait seulement pressentir l'abandon du projet russe. Le +ministre insisterait sur les circonstances de force majeure qui en +rendaient la réalisation difficile, l'âge de la princesse, son +développement incertain; il signalerait le fâcheux effet produit par les +exigences religieuses de la Russie; il montrerait l'Empereur pressé par +l'opinion de prendre un parti; il établirait surtout et très +soigneusement que les délais mis à répondre nous rendaient toute +liberté[364]. L'Empereur avait même ordonné que cette communication +préalable, par laquelle il prenait poliment congé, partît de suite et +«avant six heures[365]». Après le conseil, l'urgence de l'expédition lui +revient à l'esprit. Au milieu des émotions de la journée, M. de +Champagny n'a-t-il point oublié la recommandation de faire vite? De là +ce rappel adressé au ministre: «Monsieur le duc de Cadore, je vous prie, +avant de vous coucher, d'expédier le courrier en Russie, tel que je vous +l'ai écrit. Ne parlez pas de la séance de ce soir[366].» Après avoir +laissé passer la journée du lendemain, le ministre pourra notifier à la +Russie le choix «de l'Autrichienne[367]», en accompagnant cet avis +d'explications appropriées. Par un raffinement de précaution, la +première dépêche sera antidatée, la seconde recevra une date postérieure +à celle où elle aura été réellement écrite, afin d'augmenter +l'intervalle apparent entre les deux envois et de mieux dissimuler la +rapidité fougueuse de l'évolution accomplie. + +[Note 364: _Corresp._, 16210.] + +[Note 365: _Id._] + +[Note 366: _Id._, 16211.] + +[Note 367: _Id._] + +S'étant mis à couvert du côté de la Russie, Napoléon revient à +l'Autriche: il n'entend pas perdre un instant pour mettre à profit la +bonne volonté de Schwartzenberg: la journée qui va commencer dans +quelques heures ne doit pas s'achever sans que le contrat ait été dressé +et signé. Champagny reçoit l'ordre d'écrire à Schwartzenberg, malgré +l'heure tardive, un court billet qui le convoquera pour le lendemain à +midi. Au ministère des relations extérieures, la nuit s'achève à +compulser les archives d'État et à y rechercher une relique douloureuse +du passé, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui +offre un modèle tout préparé. Le matin venu, Champagny se rend au lever +de Sa Majesté, porteur de la pièce exhumée. Napoléon en approuve les +termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant à les +simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries +pour aller à son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368]. + +[Note 368: Champagny à Caulaincourt, 8 février et 17 mars 1810.] + +À l'heure dite, celui-ci se présente; heureux à la fois et résigné, il +appose sa signature sur l'acte qui lui est présenté et qui va prendre +immédiatement le chemin de Vienne, pour être soumis à la ratification de +Sa Majesté Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dépêches et de +lettres dans lesquelles, profondément ému, étourdi de tant de +précipitation, troublé au point de se tromper de mois en écrivant la +date de ses expéditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir +marié sans autorisation expresse la fille de son maître[369]. Cependant, +tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrêtait +à la porte de l'hôtel des relations extérieures. Le prince Kourakine y +était monté avec des peines infinies, malgré des douleurs aiguës; retenu +chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais pressé par +son gouvernement de s'enquérir sur le point qui préoccupait surtout la +Russie, il venait savoir où en était l'affaire de la convention +polonaise, si l'Empereur avait ratifié. Il ne fut pas reçu, dut +consigner sa question par écrit, et sa retraite dolente, à cet instant +où Français et Autrichiens en étaient aux congratulations chaleureuses, +ne dénota que trop visiblement l'interversion de nos amitiés[370]. + +[Note 369: Pièces publiées par HELFERT, p. 354 et 358.] + +[Note 370: Kourakine à Champagny, mercredi 7 février, à cinq heures: +«Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou +droit. La douleur que j'y éprouve m'a ôté cette nuit le sommeil et ne me +permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernières forces, +je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai été chez Votre +Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouvée à la maison... +J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de réponse si Sa +Majesté l'Empereur a déjà ratifié la convention que son ambassadeur +vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne à +Saint-Pétersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majesté Impériale +et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donné ses ordres à son +égard. Elle intéresse trop l'Empereur, mon maître, pour qu'il ne soit +pas un devoir pour moi de porter à sa connaissance ce qui a rapport à sa +ratification...» Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.] + +Aux mêmes heures, toujours le 7, Napoléon prenait toutes ses mesures +pour que l'Autriche eût à s'exécuter sans délai, à tenir sa promesse, à +livrer Marie-Louise. Il décidait comment devraient s'accomplir, avec +toute la célérité possible, le mariage par procuration, le voyage et la +remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait à Vienne +le 13 et que la ratification pourrait être connue à Paris le 21. Le +prince de Neufchâtel, désigné comme ambassadeur extraordinaire à l'effet +de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et, +voyageant comme un courrier, arrivera à destination six ou sept jours +après. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. «La princesse +achèvera le carnaval à Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On +arrangera les choses de manière qu'elle puisse arriver vers le 26 à +Paris[371].» L'Empereur entre dans les plus minutieux détails, fait +demander à Vienne «un soulier et une robe de l'archiduchesse» comme +modèles, afin que le trousseau soit immédiatement préparé sous la +direction de la princesse Pauline, préposée à ce soin; il fixe le +douaire de l'Impératrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin +de la journée, il a tout prévu, tout réglé, tout disposé pour que le +mariage décidé la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il +ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander à Vienne des +renseignements personnels sur la princesse objet de son choix. + +[Note 371: _Corresp._, 16218.] + +[Note 372: Champagny à Otto, 7 et 8 février 1810. Archives des +affaires étrangères, Vienne, 1810.] + +Heureusement notre nouveau représentant en Autriche, le comte Otto, bien +qu'il n'eût reçu aucune confidence, s'était mis à même, en homme +prévoyant, de satisfaire une curiosité éventuelle. Arrivé à son poste le +25 janvier, il s'était empressé de rendre ses devoirs à l'archiduchesse, +et, à l'heure où Napoléon la désignait sans la connaître, il envoyait à +tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son éducation +et ses talents d'agrément. «Je l'ai trouvée seule avec sa gouvernante, +écrivait-il, mais en très grande toilette. Cette princesse, âgée de +dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une +physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et +d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une +éducation très soignée; elle chante, elle est très forte sur le piano, +et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents +arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec +cette modestie qui embellit la jeunesse[373].» + +[Note 373: Otto à Champagny, 6 février 1810. Archives des affaires +étrangères.] + +Lorsqu'il ne resta plus rien à exiger de l'Autriche, c'est-à-dire le 7 +au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'étaient passées depuis +l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec +l'avis du mariage autrichien. La lettre adressée à ce sujet par +Champagny à Caulaincourt, sous fausse date, clôt la série des actes +remarquables qui avaient rempli ces journées des 6 et 7 février, dont +les conséquences devaient porter si profondément dans l'avenir[374]. + +[Note 374: Voy. à l'_Appendice_, I, lettre D, à l'aide de quelles +données documentaires et par quelles déductions nous avons cru pouvoir +reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journées décisives et +en retracer les événements dans leur ordre.] + +Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la +dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie, +sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer +définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette +démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le +caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil +blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le +dépit, l'amertume, et se montre la pointe. + +Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux +sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas +à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à +l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de +n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt +insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre +aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections +développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière +l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses +communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance, +mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est +le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme +de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il +représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il +indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure +toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il +est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire +sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de +répondre aux vœux de la France, la faute ne nous en est pas imputable, +et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de +l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si +pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait +ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!» + +Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec +Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar, +que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible, +qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la +Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont +l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage +avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé +d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire +qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à +notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique +viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas +l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.» + +Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour +l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences +précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les +véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir +les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne +laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à +l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il +ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu, +après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait +comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée +de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a +peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit +le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous, +l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à +cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un +temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à +remplir le vœu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur +leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie +de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on +devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en +deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.» +C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la +signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif +déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui +ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait +aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce; +l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas +mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point +la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il +ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa +recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec +les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces +ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur, +discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny, +accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas +démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir +qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous +parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû +paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.» + + + +III + +LE REFUS DE LA RUSSIE + +En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la +Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il +bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point, +la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement +lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7 +février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le +duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette +réponse était un refus. + +Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en +suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles +d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et +saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au +projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires. +«L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers +comme vous, de cœur et d'âme[375].» Mais il avouait en même temps qu'il +n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut +écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé +très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans +faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce +fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la +déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer +expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu +l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit, +équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé +de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de +ses vœux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur +Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision +maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y +joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le vœu que +l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais +inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances +banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement +ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture. + +[Note 375: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.] + +«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait +l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre +Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que +l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux +filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans. +Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses sœurs Marie +et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de +cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la +déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la +mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice +ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée +de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait +promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution +maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui +n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les +deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on +voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être +une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres +paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été +franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y +changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau +lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu +s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette +union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que +l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus +être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait +l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne +pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des vœux +pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie +de son amitié une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans les +sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.» + +Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu +pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de +parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination, +de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières[376]», suivant +son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son +imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de +l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage +extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer +au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire +honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était +résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et +douceur à ce pressant système d'attaques. + +[Note 376: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.] + +Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut +le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes +d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie, +tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme +une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à +l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour +l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré +que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de +ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage +n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait +l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait +pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc +vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait +existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même, +pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère +pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien +pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait +à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à +votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus +formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble, +puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.» + +Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le +décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme +moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des +excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait +préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût +été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par +l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la +rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés; +pouvait-il briser son cœur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que +dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été +mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma +sœur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se +comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages +qu'ont faits les autres?» + +À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les +avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria +l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel, +dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il +livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur +l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma +sœur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète +avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du +trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de +l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes +conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a +trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit +avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain, +je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait +humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma +mère pour changer sa détermination.» + +Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses +instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les +fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait +vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et +réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute, +disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance, +mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire +plus.» + +Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti +russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât +lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux +princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il +n'avait point la faculté d'épouser la sœur d'Alexandre; une attente plus +prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il +s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent +fait dans tous les cas le mariage autrichien. + +Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de +la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses +regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et +s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses +d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est +pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La +lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à +donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes +et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas +présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le +problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait +essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de +s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il +obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui +parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que +se coaliser. + +L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la +révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections +de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons +d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel +point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la +Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur +coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur +Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par +sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance +actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord +pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage +la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une +longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il +n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des +Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a +proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a +divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles +sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes, +qui attestent sa profonde duplicité[377]? Encore si l'on pouvait +espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir! +Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant +sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus +recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le +caractère de sa sœur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de +l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de +son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce +d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces +avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme +soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être[378].» En un mot, suivant +Marie Féodorovna, en se prêtant au vœu impromptu de Bonaparte, la maison +impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un +de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée. + +[Note 377: D'après un récit de l'époque, les _Mémoires du comte +Oginski_, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait +publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir +la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par +l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la +lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme +d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre +entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était +venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement. +Cf. les _Mémoires de Czartoryski_, II, 223.] + +[Note 378: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.] + +Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à +ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec +Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec +vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas +entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son +souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui +reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages +recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par +d'autres voies des révélations conformes[379]. Un mot d'Alexandre eût +décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce +mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la +forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que +trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme +elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les +objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la +justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point +d'appui de sa résistance. + +[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu, +jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une +pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement +assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une +lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte +en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution +despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer +du sort de votre sœur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le +silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre sœur et du +parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février +1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.] + +En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un +entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes, +autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se +créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des +inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À +Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle +personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de +cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une +occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes, +avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses +frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le +péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation +triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux +des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par +peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences +européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de +la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808, +les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le +conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers +d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour +renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors, +il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne +la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner. +Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence +peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la +première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune +souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette +mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de +l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal +assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques +formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune +tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et +l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe. +Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer +avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses +liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si +l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa +situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et +présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de +colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle +avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant +et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait +recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la +subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la +Russie devait inévitablement s'y refuser. + + + +IV + +LE REJET DE LA CONVENTION + +L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée +de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après +des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en +principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un +grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier, +il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié +et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la +ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté +de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de +compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à +Paris[380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une +époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention +avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse. +Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la +Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué +sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire +immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne +les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la +négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des +avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous +les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre +l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait +nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon +avait voulu certainement établir. + +[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.] + +Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est +qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même +avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en +flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois +semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences, +ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore +l'objet de ses vœux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin +déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très +possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se +trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et +ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la +Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double +négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce +merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la +ratification sans livrer la grande-duchesse[381]. + +[Note 381: L'éditeur russe des _Mémoires de la comtesse Edling_ fait +honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre +a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité +excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.] + +En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté, +cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons +vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte +de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles +aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire +corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité, +par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa +dignité. Au premier coup d'œil jeté par lui sur les articles, cette +phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais +rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans +précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité +d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui +demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre +vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire, +occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi +l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les +instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors +de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin; +il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport[382]. +Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il +ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les +dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées. +Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon +les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre. + +[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des +affaires étrangères, Russie, 1810.] + +Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles +pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en +conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut +de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6, +malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen +du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à +s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne +livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde +aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus +sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il +décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son +plénipotentiaire le soumet à sa signature. + +Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de +cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du +mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie, +lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter +elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son +orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance, +Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était +venue dès la réception du traité[383]. + +[Note 383: Rapport de Champagny.] + +Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera +pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur +un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention +qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une +autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera +toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans +ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne +souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus +tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui +le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le +traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira +donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la +sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se +complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour +que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon +demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une +lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus +correcte. + +«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de +convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître +que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de +dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je +ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_ +(art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute +autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des +troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but +est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un +article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à +ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à +quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à +rétablir le royaume de Pologne[384].» + +[Note 384: _Corresp._, 16178.] + +Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où +l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à +stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe +faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms +de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par +personne. «Engagement ridicule et absurde[385]!» s'écrie l'Empereur. +Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à +employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire, +qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est +de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article +incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à +ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il +puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays +qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.» + +[Note 385: _Id._] + +Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas +été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce +brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne +grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste +le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se +borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à +prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans +les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas +permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires +ayant appartenu au ci-devant royaume. + +Le contre-projet, libellé d'après ces indications, fut expédié à +Caulaincourt le 10 février. Il n'était pas parti depuis quarante-huit +heures que Napoléon, continuant à réfléchir, sentait le besoin d'ajouter +encore une restriction et s'apercevait d'une omission à réparer. S'il +maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite à la +Russie, cette concession lui pèse davantage. Surtout, il n'admet point +qu'elle puisse être exploitée contre lui à Varsovie, chez le peuple qui +lui redevient plus utile à mesure que la Russie s'éloigne. Le 12, il +fait envoyer à l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complémentaire: +il est bien entendu, n'est-ce pas? que le traité restera secret, +qu'aucune des deux parties n'aura la faculté de le publier, et +Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu'à cette condition[386]. De cette +manière, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pièces en main, que +l'Empereur a fait marché d'eux et de leur avenir, détourner de lui leur +fidélité et lui aliéner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-être à +employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la +laisser d'avance briser entre les mains. + +[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny à +Caulaincourt du 12 février 1810.] + +Ces précautions ne l'empêchaient point de conserver scrupuleusement et à +tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de +Pétersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amené à +modifier le traité. Le 12 février, Champagny écrivit de ce chef à +Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec +Marie-Louise, de réitérer avec plus de force ses précédentes +déclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inébranlablement fidèle +à la Russie et n'épousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse. +Longuement, le ministre déduisait toutes les raisons de nature à assurer +l'immutabilité de notre politique: «L'Empereur, disait-il, tient à +l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des +heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majesté a voulu +que dans cette circonstance je vous fisse connaître d'une manière +particulière ses intentions et ses vœux; ils n'ont qu'un objet, celui +d'être toujours l'ami et l'allié de l'empereur Alexandre[387].» + +[Note 387: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.] + +Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le +mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup, +ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une +perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était +susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui +fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant +simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se +doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur +rapprochement. + +Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute +tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle +d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter. +En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain +rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès. +L'amertume a pénétré les cœurs, elle découvre ou imagine des griefs. + +Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien +le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et +indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas +pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar +de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé +vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite +dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se +sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et +obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une +politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la +responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle, +après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la +conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte +jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne +pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de +la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut +insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si +l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un +consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le +mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible +cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la +cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon +n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la +sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur +tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et +l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir +tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la +politique avait introduit entre eux. + +À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause +même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur +le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point +parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre. +La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue +dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque +où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique +était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et +de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le +terme de ses vœux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous +les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves +eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était +noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon +vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit +d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue +spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient +accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de +l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le +projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal +dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition +aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne +songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure +l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se +donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à +ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales +aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le +rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par +l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra +une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne +doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en +dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié +que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa +sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée +française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en +témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions, +se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à +donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la +substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le +différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable, +elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et +toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante +et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de +l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit +moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite +séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des +deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont +donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers +temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et +redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas +jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double +défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre +l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et +aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les +éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord, +à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se +précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions, +et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première +d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient +attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de +l'avenir. + + + + +CHAPITRE VIII + +LA CÉLÉBRATION + + +L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage +autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à +l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans +les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par +l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour +l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de +Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts +pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec +la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de +l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet +désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur +l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de +fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de +la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se +contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la +France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie +des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux +emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des +manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de +Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation +jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures +d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des +Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour +l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance +populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour +donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles +auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne +finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur +Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de +Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se +lève sur l'horizon. + +C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une +inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous +dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne +semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec +l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les +traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette +hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi +avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de +Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise +d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi +la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif +sentiment de surprise et de désappointement. + +[Note 388: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.] + +Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour +manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il +sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses +félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin +fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère +de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il +l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de +faire ses préparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens +avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec +plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la +France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si +vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la +Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se +mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût +fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes; +l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est +cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma sœur nous ait +arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom +et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela +aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de +circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses +droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les +retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la +sagesse[390].» + +[Note 389: Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le +prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a +été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit +heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit +des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette +mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui +accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et +qu'un courrier le lui porterait.»] + +[Note 390: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.] + +Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point +Alexandre de réitérer à tout propos ses vœux pour le bonheur de son +allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les +envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos +rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire +de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de +1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple +détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par +Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant +ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé +d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être +immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours +légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de +lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant +commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que +s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance +propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée +de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à +Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine +mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au +moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser. + +À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte. +Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple +de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait +sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une +rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre +qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y +intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre +les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne +produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption +du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté +à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le +souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de +pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de +plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que +toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des +intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de +l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes +préventions contre une princesse autrichienne[391].» + +[Note 391: Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV, +1508.] + +Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se +transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur +eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de +Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter +ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à +l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir +comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités +respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se +fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle +pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que +celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et +distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite +qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes +jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point +montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop +réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions +diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs +dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne, +leur «jubilation[393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait +à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne +se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le +Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à +tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs +calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être +sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie +et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394].» Fait plus +significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et +décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait +jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de +la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux +extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les +Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le +gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise, +ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix +de l'Autriche[395]. + +[Note 392: HELFERT, 91.] + +[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.] + +[Note 394: Lettre citée par HELFERT, 354-358.] + +[Note 395: «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand +événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne. +Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour +leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement +beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à +la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport +de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf. +HELFERT, 91.] + +À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait +préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres +n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de +notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en +présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut +conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves +sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification, +prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne +l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui +considérait le mariage comme son œuvre, se répandit promptement autour +de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la +masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public, +s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu. + +Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents +pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant +cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée +par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale +où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que +pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les +humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première +réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche. +À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation +et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de +longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle +heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très +attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la +pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait +un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers; +dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille, +qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la +France. + +Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis, +que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres +du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende +honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans +la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique +devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, «tout le monde se félicitait, +l'ivresse était générale[396]». La ville avait retrouvé son air de fête; +dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et +les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de +concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et +des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition +renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des +conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de +paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne +doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses +entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les +bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient +publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance +de Napoléon[397]. + +[Note 396: Otto à Champagny, 16 février 1810.] + +[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, février et mars 1810. +Archives des affaires étrangères, Autriche, 385. HELFERT, 93-97. +_Mémoires de Metternich_, II, 323-324.] + +Les Russes, on le sait, étaient nombreux et avaient été jusqu'alors fort +influents à Vienne; ils tenaient dans la société le haut du pavé. +Unanimement hostiles à la France, ils voyaient dans l'Autriche une +fidèle et inébranlable alliée, le dernier refuge de leurs idées; sa +défection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils +envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays +qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi +dire, au milieu de l'allégresse générale. Le comte Schouvalof, leur +ambassadeur, parut _terrifié_--le mot est de Metternich[398]; moins +politique que son maître, moins diplomate que son gouvernement, il ne +sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collègues +porter son compliment à l'ambassade de France. Dans les salons russes de +Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public +et d'un désastre national: «La première nouvelle, écrivait le comte +Otto, étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons +ont cessé de suite, et beaucoup de gens se sont retirés avant le +souper[399].» + +[Note 398: _Mémoires_, II, 324.] + +[Note 399: Otto à Champagny, 19 février 1810.] + +Il faut reconnaître que le langage de certains Autrichiens était fait +pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche +a montré une facilité singulière à déplacer ses ambitions, à évoluer +suivant les circonstances, à profiter d'une position géographique qui +lui permet tour à tour de peser sur l'Occident et de refluer vers +l'Orient. Depuis plusieurs années, il existait à Vienne un parti moins +antifrançais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et réduit au +silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner à une lutte +désastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire +s'appuyer et s'adosser à lui pour s'opposer aux convoitises orientales +de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'étendre +dans la région du Danube, pour y transporter et y réédifier sa fortune. +Aujourd'hui que l'accord avec la France, repoussé jusqu'alors par le +sentiment général et jugé d'ailleurs impossible, semblait fait par +miracle et comme tombé du ciel, ce groupe élevait la voix, se déclarait, +et ses appels éveillaient dans certaines parties de la nation, dans la +jeunesse, dans l'armée, de belliqueux échos. Brave et malheureuse, lasse +d'être toujours battue, l'armée aspirait à trouver quelque part +l'occasion de vaincre, fût-ce aux dépens d'anciens alliés, et sentait +comme une velléité de prendre sa revanche sur la Russie des défaites +infligées par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux +des nôtres qui étaient restés à Vienne: «Faites en sorte, leur +disaient-ils, que nous puissions nous battre à côté de vous; vous nous +en trouverez dignes[400].» Les Russes, cajolés jusqu'alors, surprenaient +des allusions malséantes et des propos hostiles; ils disaient avec un +douloureux étonnement: «Il n'y a que quelques jours que nous étions tous +très considérés à Vienne. Aujourd'hui, on adore les Français, et tout le +monde veut nous faire la guerre[401].» + +[Note 400: Otto à Champagny, 21 février.] + +[Note 401: Otto à Champagny, 16 février. Cf. BEER, _Geschichte der +orientalische Politik Œsterreich's_, 226-229.] + +Les échos de Vienne, comme ceux de Paris, portés jusqu'à Pétersbourg, +augmentèrent l'émoi jeté directement dans cette capitale par la nouvelle +du mariage. Parmi les Russes qui avaient désiré le choix de la +grande-duchesse, plus l'espoir avait été vif, plus la déception fut +profonde, et le dépit se tourna en colère contre le gouvernement, +coupable d'avoir laissé échapper l'occasion de fixer la bienveillance de +Napoléon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il +y eut contre l'Impératrice mère une explosion de propos amers et presque +insultants; c'étaient l'entêtement de cette princesse, ses préventions +aveugles, qui avaient fait tout le mal: «Ce mariage, écrivait +Caulaincourt à Talleyrand, fait ici une drôle de révolution; les plus +grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre à l'Impératrice +mère[402].....» Par une contradiction singulière, les Russes se +mettaient à vanter les avantages de l'alliance française, si dépréciée +jadis; chacun s'avisait de devenir Français, quand la France +s'éloignait, et comme cette sympathie à contre-temps s'exprimait par des +regrets désolés, de sombres prévisions, des pronostics sinistres, elle +achevait de convaincre Alexandre que Napoléon s'était écarté de lui et +ne nourrissait plus à son égard que desseins hostiles[403]. + +[Note 402: Caulaincourt à Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des +affaires étrangères, Russie, 150.] + +[Note 403: «Cette nouvelle, écrivait Joseph de Maistre en parlant du +mariage annoncé, a jeté dans les esprits une terreur universelle: en +effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal +fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mécontenté tout le +monde, elle a ruiné son commerce; maintenant la voilà devenue frontière +de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira +bientôt en alliance politique offensive et défensive, et qui la réduit à +rien.» M. de Maistre ajoutait peu de temps après: «Si vous voulez voir +dans toute sa pompe l'inconvénient des _mezzi termini_ en politique, +surtout dans un moment de révolution, vous n'avez qu'à venir ici.» +_Corresp._, III, 406-407 et 438.] + +Tout concourait d'ailleurs à fortifier en lui cette crainte, l'attitude +des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet +de Vienne, prévenant naguère jusqu'à l'obséquiosité, prenait tout à coup +des airs dégagés, un ton de dignité froide et de raideur dédaigneuse; si +Metternich s'efforçait de rassurer d'autres États, la Prusse et la Porte +Ottomane nommément, sur les suites du mariage, s'il leur laissait +entendre que l'Autriche ne songeait point à s'indemniser de ses pertes +aux dépens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la +Russie, à laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une +règle de témoigner à cette cour «la plus parfaite impassibilité, et, +sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite +dans les derniers temps[404]». À cette hauteur subite de l'Autriche +s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'âme désemparée +d'Alexandre, des condoléances et des avances significatives, venues +d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait à +l'Empereur, s'offrait à lui servir de consolatrice; elle lançait des +agents secrets, s'essayait à renouer, «frappait à toutes les +portes[405]», et murmurait tout bas que la Russie, répudiée par la +France, n'avait plus qu'à chercher refuge auprès de ses anciens et +véritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices également +inquiétants qu'éclata à Pétersbourg la nouvelle qui semblait en porter +confirmation: à l'instant où il s'était fiancé avec l'archiduchesse, +Napoléon avait refusé de ratifier le traité passé contre la Pologne et +prétendu lui en substituer un autre. + +[Note 404: _Mémoires de Metternich_, II, 323.] + +[Note 405: Rapport n° 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.] + +Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre +perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation +accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait +encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour +l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance, +contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible +de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une +bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois +de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout +était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il +s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne +serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas +immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours +dans un complet désarroi. + +Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à +exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée, +ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de +donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la +plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus +de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient +notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses +réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout +propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la +Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et +délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui +reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une +infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la +tentation et le désir. + +Le chancelier Roumiantsof s'était donné spécialement pour tâche +d'exprimer les doléances de son gouvernement; il appuyait où son maître +avait glissé. Revenant à l'affaire du mariage, il voulait absolument que +Napoléon n'eût jamais été de bonne foi et eût négocié sous main avec +l'Autriche au moment même où il semblait tout occupé de la Russie: «Il +est bien évident que vous traitiez des deux côtés à la fois[406]», telle +était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance +déplaisante. Quant à la convention, sans annoncer encore si le Tsar +accepterait ou non le texte français, il indiquait que la suppression de +la phrase initiale dénaturait l'acte tout entier; le secret exigé lui +paraissait une restriction inutile, fâcheuse, témoignant d'intentions +équivoques. + +[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.] + +Il partait de là pour insinuer que Napoléon avait éprouvé sans doute le +besoin de renouveler ses affections et voulu tâter d'autres alliances; à +cet égard, la Russie savait à quoi s'en tenir, mais elle ne nous +rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramènerait +l'infidèle, elle demeurait incorruptible, toujours dévouée; elle ne +voulait pas se demander si la conduite adoptée vis-à-vis d'elle +n'excuserait point certaines défaillances: «On ne peut pas dire, +continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui, +cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de +reconnaître que rien n'a changé et que nous y tenons comme précédemment, +et cela par la raison qu'elle est utile au bien-être de tous. Aussi +continuerai-je à veiller à son maintien, dans la ferme conviction que +l'empereur Napoléon y reviendra. La preuve que nos intentions sont +droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y +sera_, dans le système, c'est que nous ne changeons pas. On frappera à +la porte des autres. L'empereur Napoléon, par cette expérience même, +nous appréciera et verra que tout est en notre faveur[407].» + +[Note 407: Caulaincourt à Champagny, 10 mars 1810.] + +Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance, +conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré +qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance +devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un +système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos +souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être +véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la +situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport +de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous +les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par +intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet +appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le +présent. + +«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus +qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne +voulussions renoncer à l'alliance.» + +Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses +noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir +lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute +méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une +impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses +sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil +magnifique et prévenant, que tout fût mis en œuvre pour la charmer, pour +la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des +hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses +moindres vœux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire[408]. Il +tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans +égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois +pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à +répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes +parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes, +des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces +derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient +d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de +ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille +comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en +particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu; +ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque +l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec +l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance. +Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui, +depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion, +et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En +peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter +sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et +accablait la Russie. + +[Note 408: Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas +effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne +réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine +apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de +genre!] + +«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier +pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de +Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie; +qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question +de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double +négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis +trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour +donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur +n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la +promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation +qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que +l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les +autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que, +quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a +effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant +à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans +observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés, +mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].» + +[Note 409: _Corresp._, 16341.] + +Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans +leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton +ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases +émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et +amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire +du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat +pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon +s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il +essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public +qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut +devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse +aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à +tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une +circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on +aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne +change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la +France[411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord +avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même, +si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la +désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les +fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de +chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer +plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des +réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée +des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités. + +[Note 410: Voy. à ce sujet _Les origines de la France +contemporaine_, par M. TAINE, _Le régime moderne_, I, 94.] + +[Note 411: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.] + +Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de +douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son +sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en +y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son +affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette +intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier, +il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas +seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment +nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait +de l'établissement d'une personne de sa propre famille[412].» Pas un +habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât +la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain. +L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même, +s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis +très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé[413].» +À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et +splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses +audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations +venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par +procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français. +Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence +des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable +diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui +semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles[414]», +c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison +d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les +membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur cœur. +Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le +compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415]». +Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de +vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames +de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite: +distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette +ville[416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il +s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une +simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher +à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de +tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi, +disaient-ils, et vous êtes notre aîné[417].» + +[Note 412: Lettre à Champagny du 2 mars 1810.] + +[Note 413: Otto à Champagny, 19 février.] + +[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.] + +[Note 415: Champagny à Otto, 7 février 1810.] + +[Note 416: Otto à Champagny, 11 mars 1810.] + +[Note 417: _Id._ Toutes les dépêches de Vienne citées dans ce +chapitre ont été publiées par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son +curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.] + +L'Impératrice belle-mère de Marie-Louise, malgré son peu d'inclination +pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables. +Quant à l'Empereur, il ne doutait point du bonheur réservé à «sa fille +bien-aimée»; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de +prospérité et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les +liens se resserreraient encore, et ses déclarations valaient surtout par +l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par «ce quelque chose +de cordial et d'affectueux[418]» qui était en lui et qui expliquait sa +persistante popularité. Il n'était point jusqu'à Marie-Louise qui, +surmontant sa réserve de fiancée, ne sût placer discrètement sa note. À +un dîner de gala, elle disait au comte Otto, assis à sa droite, qu'elle +voulait être une épouse soumise et dévouée: elle annonçait des goûts +simples et sérieux, ne demandait que des distractions innocentes, la +permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre, +ajoutant «que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire à toutes les +manières de vivre, et qu'elle se conformerait entièrement à celle de Sa +Majesté, n'ayant rien tant à cœur que de lui complaire[419]». + +[Note 418: Otto à Champagny, 12 mars.] + +[Note 419: «Madame l'archiduchesse, écrivait Otto, m'a fait beaucoup +de questions qui annoncent la solidité de ses goûts: «Le musée Napoléon +est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent +et étudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la +musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? c'est un instrument que +j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans +doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir. +J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas +danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de +danse...»--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus +d'une heure qu'a duré mon entretien avec Son Altesse Impériale, elle ne +m'a pas parlé une seule foi des modes ni des spectacles de Paris.» 6 +mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.] + +Ces témoignages ne laissaient point Napoléon insensible: il appréciait +les prévenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui +l'avaient jusqu'alors subi plutôt qu'accepté dans la famille des rois. +Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste +de procédés. En attendant qu'il pût recevoir et fêter l'archiduchesse, +il se mit à distinguer de toutes manières les représentants attitrés ou +officieux que l'Autriche avait auprès de lui, c'est-à-dire le prince de +Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut désormais que +l'ambassadeur le suivît à la chasse, faveur exceptionnellement enviée. +Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux +réunions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements, +introduits en quelque sorte dans l'intérieur de la famille: là, Napoléon +les questionnait sur sa fiancée, lisait avec eux les lettres reçues de +Vienne, les traitait moins en étrangers revêtus d'un caractère honorable +qu'en personnes de sa familiarité et de sa confiance[420]. + +[Note 420: Champagny à Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.] + +Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient +à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait +l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la +Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement? +Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie +et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne +va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant +à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque +à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses +ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à +Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques +politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare, +mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute +interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée +prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra +inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces +faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance, +n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées, +imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la +cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura +apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la +parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié. + +«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le +ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de +distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au +prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des +égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité +à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de +bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même +nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles +occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries, +l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits +cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes +attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les +ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de +Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où +aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il +est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de +parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques +renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à +l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards +extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité. + +«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera: +il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de +l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche +ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que +l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de +son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à +l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont +étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet. + +«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de +Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à +l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains; +celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à +l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les +affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en +rien nos rapports politiques. + +[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé +extraordinaire prince Alexis Kourakine.] + +«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la +distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas +conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage +comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de +vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse +impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les +prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met +à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de +l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard[422].» + +[Note 422: 17 mars 1810.] + +Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la +situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période +des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des +attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point +l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique +présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert +pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche +succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux +monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs +capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en +correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux. +Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche +à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang +et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que +Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles +publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide +de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future +impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides +présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant +leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un +fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des +Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie: +il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude, +une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la +poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le +priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il +honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine +expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa +part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus +d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs +désastres. + +Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche +commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus +pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était +toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements +et des caractères, que s'opérait sa satisfaction. + +Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt +à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des +affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le +concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en +plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux +français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient +instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que +Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de +l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se +montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses +prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût +garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de +l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une +facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette +prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur +à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel +et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait +d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif[423]. +Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à +l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que +le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire. +Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en +partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt +au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles +et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se +contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au +_Moniteur_ et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces +points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et +permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait +compté la Russie[424]. + +[Note 423: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.] + +[Note 424: _Mémoires de Metternich_, II, 381-385] + +De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à +l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle +éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté +Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris. +Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un +ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une +ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande +Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les +haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le +long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque +pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une +croissante union. + +Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une +partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent +nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires +dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus +loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par +l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie +autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe +échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par +la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une +Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les +soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs +français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour +des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent +gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au +banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes, +Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se +décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce +sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste +épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et +le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations, +inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un +accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le +mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons +impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est +cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts, +célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes, +à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes +mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front +des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis +des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle +romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme +officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules, +l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour +symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier +à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de +parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la +transparente allégorie[425]. + +[Note 425: Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives +nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du +comte Otto_; HELFERT, 114-124.] + +Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations +significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime, +ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se +tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le +bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité +peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au +dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous +regardons cela de loin avec nos lunettes[426].» Placé plus près du +spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de +cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur +l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de +caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement +venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était +séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son +amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un +abandon complet de l'Autriche au système français[427]». Enfin, il +dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de +Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à +l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant +Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de +Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et +son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de +l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne +pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à +Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles +de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant +avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de +consommer l'union. + +[Note 426: Lettre citée à la page 298.] + +[Note 427: Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait +le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims: +c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de +pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice, +suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et +souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à +lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en +allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener +directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de +Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte +lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice, +en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des +compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée, +qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un +milieu où tout lui était inconnu et nouveau. + +Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au +château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives +exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de +Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que +les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril, +Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes +Schœnborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au +mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de +Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État. +À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule +des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur +n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant, +s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre +spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au +désir du maître. + +Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus +délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la +cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris, +écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de +Russie avant la dernière guerre[428].» Pour achever le contraste, le +bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas +à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le +couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour +s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard +d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du +Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur +à la Russie en disgrâce. + +[Note 428: _Mémoires_, II, 332.] + +Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur +et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et +s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout +ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par +la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns +dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon, +transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le +cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur +des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf +heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au +complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour +garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes +dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par +salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant +les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus +répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe, +qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde. +Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes, +précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies, +par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de +trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des +maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient +son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les +glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain, +et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice, +qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de +lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence +renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient +une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une +attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux +«Vive l'Empereur!» des soldats. + +À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne +pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et +détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient, +suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle +se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des +rafraîchissements circulaient[429]», et cette partie du château, +tapissée de chefs-d'œuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait +l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries +et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait +à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et +d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les +côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des +grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines. + +[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.] + +Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant +contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du +Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps +diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si +le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères +firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur +convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince +Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de +coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant +sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant +à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et +faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte. + +Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle +fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour; +c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces, +à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la +chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le +monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il +tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de +fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit +et de consistance[430]. + +[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.] + +Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance +pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et +les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec +complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier +rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de +la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au +château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte +Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante +collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État, +où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante +était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent +les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite +vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les +manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il +prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les +cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante, +et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son +verre[431]. + +[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.] + +L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de +l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison +d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une +distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la +couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui +lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en +faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans +ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe; +les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent +une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans +réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le +ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «_La monarchie est +sauvée_», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la +suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à +Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en +dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce +ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à +entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français[432].» + +[Note 432: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives +de Saint-Pétersbourg.] + +Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les +convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe, +cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au +milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour +eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était +avisée trop tard[433].» + +[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.] + +À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un +salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière +ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui +lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux +prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut +reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des +souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut +Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la +trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à +Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement. +Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton, +Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler +lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est +vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis +trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce +et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être +jolie[435].» + +[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3 +avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de +Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est +lui qui le met à la porte.»] + +[Note 435: Bulletin de police précité.] + +La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait +ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes +celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait +traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur +conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang +soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses, +nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce +palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie +n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de +régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène +n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait +contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards +étaient fascinés, les cœurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une +félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à +sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester +perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort, +violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage +autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises +belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La +Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son +attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur +de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une +suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du +cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un +de ces jours mourir en Bessarabie[436].» Cette destinée à la Charles XII +que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et +prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes +d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité +résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril. + +[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.] + +Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne +dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les +cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule +immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à +la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en +grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la +ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des +magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle +remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple +impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient; +là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et +chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent, +inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs +sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur +chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un +trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance. + +Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une +continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour. +S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la +bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils +voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la +France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés, +créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude, +suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la +continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances, +l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au +loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre +inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement +troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait +espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa +prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes +désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque +du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le +bonheur et à nous de l'avenir[437]!» Et ce vœu, qui n'osait s'affirmer +comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes +françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes +de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait +l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de +stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire +sur la guerre. + +[Note 437: Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des +affaires étrangères, Russie, 150.] + +Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette +signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts +réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les +dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes +d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les +territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux +divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au +commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la +Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette +puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi +Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience +de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop +négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de +briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la +Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la +Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer +ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement +d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec +l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du +continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses +moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une +campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles +d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme +préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu +que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à +la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut +venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe[438].» + +[Note 438: _Corresp._, 16352.] + +Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la +France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale, +demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la +première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde, +et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la +République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point +demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer +de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à +sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de +tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer +et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de +Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe +française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses +avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une +lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves, +mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié +de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus +lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France +s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut +s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans +l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait +partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle +reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus +redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant +volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine +satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements +qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout +se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare +inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe +soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à +s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le +lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de +l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque +«hagards[439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant +ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le +démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague +d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant +pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de +la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des +discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune +présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé +sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des +désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le +resplendissement de cette apothéose. + +[Note 439: _Mémoires du prince Czartoryski_, II, 233.] + + + + +CHAPITRE IX + +LE SECRET DU TSAR + + +Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur +Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre +dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de +Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il +voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de +Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement +progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par +Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie, +rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive +contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par +Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance +réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le +représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un +contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une +capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le +regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de +surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons +diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative +auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat; +mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment +entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les +Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le +grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts +d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il +entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de +négociation. + +Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient +les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans +le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis, +ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire +de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le +prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent, +après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait +à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens. +À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand +seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il +appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa +peine et demander secours. + +Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des +circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de +la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre +famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de +soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement +de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait +été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier +aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude. +L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et +plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine +mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc +Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et +héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre +témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent +dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps +naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et +se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les +porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans +cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les +visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de +Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre. + +En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut +le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se +rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe +II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant +d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant +dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos +d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa. + +L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec +un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le +continuateur de son œuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et +les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la +renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs +disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur +autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique +dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il +s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une +imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de +s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les +principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement +effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande +au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le +règne de la justice et de la félicité universelles, «son cœur bat pour +l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de +liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles +ardeurs. + +Heureux de trouver à qui s'ouvrir, à qui se confier, Alexandre laisse +éclater des sentiments qu'il a jusqu'alors renfermés et celés, car la +surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donné l'habitude +et le goût de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son cœur tout ce +qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison +d'État, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse à +vénérer le despotisme bien ordonné dont Catherine lui présente +l'imposante image. Il n'a de goût que pour les institutions libres: le +mot de République exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est +du parti des opprimés; ses sympathies vont à ceux qui luttent ou qui +souffrent; il souhaite des succès à la République française, qu'il +aperçoit au loin combattant les monarchies coalisées; mais c'est surtout +le nom de la Pologne qui éveille en lui une immense pitié. Il plaint +cette nation, il a admiré ses derniers efforts, il la voudrait heureuse +et se promet d'en être un jour le consolateur.--À entendre ces mots, +Czartoryski se sent bouleversé d'émotion et de joie; il remercie la +Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir placé ces +aspirations dans le prince qui semblait appelé à continuer l'œuvre de +fer et de sang. Tous deux bâtissent maintenant des projets dans les +nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre +une existence nationale, en l'unissant à la Russie par des liens +fraternels, et dans l'adolescent au regard inspiré, aux traits +ravissants, qui lui dit d'espérer, Czartoryski croit distinguer un être +surhumain, suscité pour une mission réparatrice, et salue l'ange +libérateur de sa patrie[440]. + +[Note 440: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, publiés en 1887 +par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mémoires sont un document historique de +haute valeur.] + +Quatre ans après, Alexandre était appelé au trône, après la catastrophe +dont le souvenir devait à jamais désoler sa conscience. Investi du +pouvoir, il se trouvait aux prises avec la réalité; il avait à compter +avec les intérêts engagés, avec les traditions de son État, n'osait +s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rêve transcendant, +et se résignait à régner comme ses prédécesseurs, tout en pensant +autrement qu'eux. Son intimité avec Czartoryski, qui n'avait plus cessé +depuis leur première entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait +appelé le prince dans le conseil secret où s'élaboraient des ébauches de +réforme et des essais de libéralisme. Parfois le nom de la Pologne +revenait sur ses lèvres, «mais ce n'était plus de la même manière[441]». +S'il promettait d'améliorer le sort des provinces annexées, s'il +accordait des réparations individuelles, l'idée d'une Pologne autonome, +prenant place dans l'empire comme un élément distinct et doué de vie, +s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de +chimère et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son +cœur: combien regrettait-il le temps où il pouvait se livrer à cette +généreuse utopie: «C'était une idée d'enfant, oh! mais divinement +belle[442]!» + +[Note 441: _Id._, I, 279.] + +[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.] + +Plus tard, Czartoryski avait été élevé à des fonctions actives et +éminentes, adjoint au ministère des affaires étrangères, puis chargé +seul de ce département, en 1804 et 1805. Il avait alors présenté en vain +divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou +l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque +une promesse, aussitôt rétractée, et peu à peu le déroulement des +circonstances, l'enchaînement des fatalités, avaient amené Alexandre à +considérer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque, +comme le péril le plus grave qui pût menacer la sécurité et l'unité de +l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, sévissant à regret, il +était devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que +nous l'avons vu s'acharner contre l'idée polonaise, en poursuivre toutes +les manifestations, se donner pour but de l'étouffer, et se constituer +«le persécuteur en chef[443]» d'une nation qu'il redoutait sans lui +porter une haine préconçue. En même temps, sa politique générale avait +évolué à plusieurs reprises, et les oscillations de sa pensée, +l'entraînant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans +aucune la sérénité et le bonheur. + +[Note 443: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.] + +En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début +de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de +modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la +reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était +associées pour cette œuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de cœur, +vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de +sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de +ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il +avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de +l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion +enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses +devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination +et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats +acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires, +et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les +acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu +à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les +devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux +empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles, +affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans +doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires +européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la +grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine +illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi; +il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de +gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus +qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre +qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite +d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche +aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son œuvre +rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets +d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son +zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat, +se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse +et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout +lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité +vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée +ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui +l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et +l'instrument de torture. + +Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme +juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de +souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point +aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien +entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins +de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui +pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne +que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la +Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le +combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion +de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à +présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à +effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a +réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus +équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son +sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il +leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il +les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en +royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il +relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des +tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres +parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le +duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir +d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira +désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa +protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie; +qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante, +venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne +leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une +réalité. + +À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes +envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée +varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du +roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs +pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour +rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera +peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la +guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif +évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont +l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées; +c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du +droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que +la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur +moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même, +de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui +sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires +desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour +échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans +un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la +crainte le pousse à de suprêmes audaces. + +Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données +purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence +en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait +joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la +fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par +ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes +nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises +impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de +ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam, +n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs +yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice +et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire +slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement: +moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son +individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et +sauverait sa nationalité au prix de son indépendance. + +Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple +démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces +tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti. +Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le +petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment +une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre +d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues +tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de +seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au +généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué +l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne +d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses +anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait +immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste. + +Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne, +Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une +entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration. +Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes, +comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait +pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui +ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement +revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le +compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27 +juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le +Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à +son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se +refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une +Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la +Galicie[444]. + +[Note 444: Nous donnons à l'_Appendice_, sous le chiffre II, le +texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont +extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la +communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.] + +Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de +l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes, +Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné; +pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa +phrase[445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier +1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait +fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré +défavorable. + +[Note 445: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.] + +À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de +proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout +éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la +sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que +si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six +semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le +coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette +preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite, +le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa +pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette +hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les +conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans +l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur +royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il +l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de +longues traverses, au point de départ de leur amitié. + + * * * * * + +Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre +hésitèrent encore à se livrer, à revenir aux épanchements d'autrefois. +Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au +prince des témoignages d'amitié personnelle, puis se mit à parler +d'amnistie, de réconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il, +prouver aux Polonais qu'il n'était point leur ennemi, qu'il désirait +sincèrement leur bonheur: son but était de mériter leur affection et +leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour +commencer, il se montrait disposé à grouper sous un régime spécial et +privilégié, à reformer en corps de nation les huit gouvernements échus à +son État au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine à +démêler en lui le désir d'édifier une Pologne russe, destinée à attirer +et absorber la Pologne française que Napoléon avait créée sur la +Vistule. + +[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mémoires_, II, 226-234, le +récit circonstancié de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et +avril 1810. Toutes nos citations sont empruntées à cette partie de +l'ouvrage.] + +Ce plan, que le prince eût salué avec transport en d'autres temps, le +laissait maintenant incertain et troublé. Quelles que fussent sa +répulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son +patriotisme commençait d'hésiter entre Pétersbourg et Varsovie. +Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un +de ses enfants pouvait-il sans crime jeter à la traverse d'autres +combinaisons? En se prêtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas à +déchirer son pays de ses mains, à le diviser en camps ennemis, à le +replonger dans la guerre intestine, à entraver par une entreprise +parricide l'œuvre de la régénération nationale? Puis, Alexandre était-il +sincère? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment élevé et +durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentané des +circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspirées par +Napoléon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-être? Czartoryski +avait trop expérimenté le caractère à la fois changeant et dissimulé de +son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le +charme de leurs premières relations; aujourd'hui, il se tenait +constamment en garde contre une défaillance ou une arrière-pensée: +«L'empereur Alexandre, écrivait-il un jour, a habitué tous ceux qui +l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs +différents de ceux qu'il met en avant[447].» + +[Note 447: _Mémoires_, II, 225.] + +Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les +moyens les plus propres à gagner au Tsar les cœurs polonais. Alexandre +voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il +ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé +de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il +hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient +dans sa pensée. + +C'est qu'en effet la négociation avec la France, quoique fort +compromise, n'était pas rompue. Le cabinet de Pétersbourg restait saisi +d'une proposition ferme, sur laquelle il avait à statuer; il demeurait +en présence du traité de garantie modifié par Napoléon, mais toujours +offert et sanctionné d'avance. Il est vrai que sans l'article premier, +sans cette phrase si cruelle dans sa concision: «La Pologne ne sera +jamais rétablie», Alexandre considérait l'acte tout entier comme dénué +de signification et de portée. Mais ne pourrait-on, en insistant avec +fermeté, en faisant quelques concessions sur les autres articles, +obtenir de Napoléon qu'il revînt sur son refus et adoptât la formule qui +dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof, +en particulier, se rattachait à l'espoir d'imposer à l'Empereur un +accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti, +tout n'était à ses yeux que chimères et dangers. Formé à l'école de +Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait +point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable +de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un élément +de désordre, et aspirait à supprimer radicalement le péril que son +maître songeait à détourner. D'autre part, il n'était pas éloigné de +croire que Napoléon, préoccupé avant tout de sa guerre contre les +Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure énergiquement +maintenue; il estimait que la Russie avait péché trop souvent par défaut +de virilité et de résolution, qu'elle devait à la fin montrer du nerf, +s'armer d'inflexibilité, s'entêter dans ses exigences; à force de les +reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre, +qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jugé à +propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec +Czartoryski, le laissait persévérer dans cette voie et consentit à y +rentrer avec lui, tout en se réservant, le cas échéant, de se jeter +personnellement et mystérieusement dans une autre. + +[Note 448: «Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne, +qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.» +Caulaincourt à l'Empereur, 2 août 1809.] + +La chancellerie de Pétersbourg dressa donc un nouveau traité, qui se +trouva le troisième. Au contre-projet français, elle opposa un +contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le +nœud de la difficulté, en se bornant à l'annoncer et à la préparer par +un préambule. Au lieu de dire: article premier: «Le royaume de Pologne +ne sera jamais rétabli», on employa ces termes: article premier: «S. M. +l'empereur des Français, voulant donner à son allié et à l'Europe une +preuve du désir qu'il a d'ôter aux ennemis de la paix du continent tout +espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, à +ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli[449].» Le premier +projet russe, c'était la mort sans phrases; le second contenait le même +arrêt, expliqué et motivé. Quant aux articles subséquents, les deux +textes ne différaient plus essentiellement; Alexandre avait voulu +pourtant que l'abolition des ordres fût formellement prononcée. + +[Note 449: Voy. la série des articles dans la _Correspondance de +Napoléon_, XX, p. 177-178, en note.] + +Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au +prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur +lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque +français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul +mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar +commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances, +il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur +fermer l'avenir. + +Comment concilier ces deux entreprises opposées, destinées à se suppléer +l'une l'autre? Le bruit du traité en préparation était venu jusqu'aux +Polonais: il les avait émus, consternés; il ne les disposait guère à +écouter les suggestions de cette Russie qui élaborait en même temps un +acte destiné à combler leur infortune. Czartoryski ne s'était point +privé d'indiquer au Tsar cette objection: il s'était montré surpris que +Sa Majesté s'occupât encore des objets dont elle l'entretenait «en +présence de la convention négociée avec la France»; était-ce donc, +demanda-t-il timidement, que Napoléon aurait refusé sa +ratification?--«Sa Majesté répondit avec quelque embarras que cela +n'était point ainsi, que c'était M. de Champagny qui avait voulu mettre +dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire +le nom polonais, mais qu'elle avait changé ces articles, et que la +convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.» Ainsi, +prenant audacieusement le contre-pied de la vérité, Alexandre imputait +au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en +attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilité et +l'odieux: Napoléon avait-il tort de croire que le but de la Russie était +moins de le lier moralement que de le perdre auprès des Polonais et de +lui enlever ses moyens matériels de défense, moins de le tenir captif +sur parole que de le désarmer? Sans accorder une créance absolue aux +explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait +été demandé. Après plusieurs jours d'étude et de réflexion, il rédigea +un mémoire et le porta à l'Empereur. Trois semaines environ s'étaient +écoulées depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les +événements avaient marché: la célébration du mariage à Paris, avec ses +détails caractéristiques, les apparences croissantes de l'intimité entre +la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression +profonde et terrifiante. Il n'y avait plus à en douter: c'était l'échec +définitif de son système, la mise en déroute de ses espérances, un +Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frappé de sa «contenance pleine +d'abattement et de découragement»: ce fut à cet instant qu'il lui +retrouva dans le regard l'expression de stupeur déjà remarquée après +l'écrasante journée du 2 décembre 1805, alors que le jeune monarque et +son état-major quittaient au galop le champ de bataille, emportés par le +torrent de la défaite, et qu'au loin, derrière eux, s'élevaient et se +prolongeaient les acclamations des Français victorieux, saluant leur +empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en +1805, on n'avait su rien prévoir ni rien prévenir; on s'était laissé +surprendre par un désastre, dont les conséquences se déroulaient et se +précipitaient de toutes parts. Se jugeant menacé et talonné par un péril +implacable, Alexandre demandait à tout prix un moyen de salut, cherchait +instinctivement une arme pour se défendre. + +[Note 450: _Mémoires de Czartoryski_, II, 409.] + +Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal +éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des +rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il +conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes, +dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité +tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir +Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs, +n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement +ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la +Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé +son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette +vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de +n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la +conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait +point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à +modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir +d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en +faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus +d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes +inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon +ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en +avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il +connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour +qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus: +il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du +grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui +serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses +habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que +leur rendrait la Russie? + +Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours, +alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui +pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point +arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel +se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est +pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le +duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le +diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La +question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens +envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie +essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait +d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur +d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de +Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité +absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et +de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son +étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce +parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une +guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les +troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles, +réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux +Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient +satisfaits». + +Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une +simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout +d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre +contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller +brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son +interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le +conquérant à force de résignation et de condescendance: ne +parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un +royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant +aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas +comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point +de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la +France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie, +n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre +parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver +Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir +d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se +contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit +décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait +certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette +idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit +mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût +encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage, +mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: _Nous sommes au +mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._» + +Pour cette époque, il jugeait de toute nécessité que la Russie eût +rassemblé ses idées et dressé ses plans sur la conduite à suivre en +Pologne, qu'elle tînt en réserve une solution toute prête pour l'opposer +à celle que Napoléon essayerait de faire prévaloir. C'était là le but à +atteindre; quant aux voies propres à y conduire, elles restaient à +trouver. Alexandre réfléchirait, aviserait; il invitait Czartoryski à en +faire autant, à se mettre en quête «d'un fil qui conduirait au but». +Finalement, on se sépara sans donner à l'entretien de conclusion, mais +en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec +le prince Adam ne devaient produire immédiatement aucune conséquence +visible, elles marquent le point de départ d'une trame ourdie par le +Tsar en dehors et à l'insu de son ministre, par l'intermédiaire de +Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprès des Varsoviens, pour +tenter leur fidélité, les détacher subrepticement de la France et les +préparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite, +pour se mettre en mesure d'enlever et de détruire le grand-duché avec la +complicité de ses habitants, de traverser ainsi les projets prêtés à +Napoléon et d'organiser contre lui, en Pologne même, une guerre +préventive. + +[Note 451: À la même époque, Alexandre disait à l'un des +compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: «Napoléon a besoin de +s'attacher les Polonais et les flattera par de belles espérances; quant +à moi, j'ai toujours estimé votre nation, et j'espère vous le prouver un +jour, sans que l'intérêt me guide dans tout ce que je ferai.» _Mémoires +de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.] + +La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût +devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée +varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait +son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche +des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber +à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait +inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de +mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable +et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté +avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir +tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme +ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer, +en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère +décisive? + +Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de +Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association +d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux +desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit, +n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours +incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne; +des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de +la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec +l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de +Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur +égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti +d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était +tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier +général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces +éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis +que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos, +une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de +tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener +ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de +froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il +admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du +mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon, +quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat, +était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré +était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant +vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne +pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en +particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches +officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à +l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien +conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour +l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de +s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche +auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de cœur +se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et +subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de +régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec +Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance +déclarée. + +Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne +pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer +avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et +l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute +parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être +répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait +donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations. + +Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire +naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir +placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces +missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts +de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David +d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait +disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que +ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait +beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la +France[452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples, +près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en +Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait, +s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son +poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À +Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait +compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses +avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation +dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire +détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au +chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le +ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative +immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof +aboutirent à un chef-d'œuvre de dextérité. Toute de nuances et de +sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il +s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur +livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453]. + +[Note 452: Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai +1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.] + +[Note 453: Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg, +d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des +traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31 +mars 1810.] + +L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à +l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de +l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait +allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur +Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie +profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le +penchant de son cœur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la +France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était +engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne +pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse +occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et +Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par +cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche, +qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est +pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins +juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris +quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur, +elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement +avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est +désormais de conserver la plus étroite _alliance_ avec l'empereur des +Français et d'établir à côté la plus étroite _amitié_ avec celui de +l'Autriche.» + +C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une +différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser +les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche, +que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien +marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore +obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre +l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera +l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur +François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y +trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages +dans la suite. + +En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système +de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage +nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté, +tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers +traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de +l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans +les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer +quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché, +mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances +d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir, +par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications +européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il +ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de +vœux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État +autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette +seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre +récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues, +non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations, +fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du +cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses +intérêts.» + +Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant +implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un +rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre +le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il +est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la +Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses +conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à +lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que +le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et +reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire. + +Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de +tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des +domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour +réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer +toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui +énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés, +les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure, +lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages +de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes +florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et +la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte +de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là; +elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux +revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition +qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire, +sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans +paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à +adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles +sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à +faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des +provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit +l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner +sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En +effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien +l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle +vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même +de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses +successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet +de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de +l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la +Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de +Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule +dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en +Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que +cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie, +si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la +Russie.» + +Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si +conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient, +et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée +parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle +à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche. +Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de +fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les +conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé +déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant +la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la +Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle +transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche +assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se +laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette +puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et +signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de +leurs possessions. + +Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de +ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce +point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du +règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une +anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar +ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de +l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas +à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux +préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à +l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant +lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre +latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous +venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages, +n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y +trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre? + +Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un +premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de +ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était +spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés +dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne, +sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à +plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en +sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention +d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et +son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés +et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec +plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche +n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des +immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté +autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale. + +Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence, +mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est +qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance +de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché +à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction +ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de +réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles +provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande, +le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et +quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au +préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de +tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a +toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de +concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas. +Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances +accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe +constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et +l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la +preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante, +irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé, +garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de +l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond +des archives. + +Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M. +d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux +ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de +1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes, +à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la +Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses +aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et +mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la +carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps +extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux +empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait +été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son +territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions +futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un +commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement +indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la +Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche. +Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe +d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une +parfaite égalité. + +Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait +au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir +nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine quâ +non_ à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et +associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour +que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien +composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une +sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens +propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment +son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie, +qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur +ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il +avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un +moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental, +«seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner +un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel +moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la +cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de +Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec +tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence, +habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le +sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la +plus absolue.» + +Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication +décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant +qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence +d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver +religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer +dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la +confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez +naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous +jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec +la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée +maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à +tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres, +et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits +qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie. + +Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait +encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches +toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée +était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses +craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices +matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait +indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement +l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés +possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner +la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne +qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort +dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre, +s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à +la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre. +La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et +souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la +France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se +dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase, +à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité, +s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure +l'objet principal de ses vœux, il croira avoir écarté ou au moins +éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission +dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la +réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle +quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation +de cœur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance? + + + + +CHAPITRE X + +AUTOUR D'UNE PHRASE + + +Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son +mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à +l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce +les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle +révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et +dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes +pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le +Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les +Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien +régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon +cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de +traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices +dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau +marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche +ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre +l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la +Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question +d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence +à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des +journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du +1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade +d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à +l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question +préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives. + + + +Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud après la +cérémonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la première, le +chancelier Roumiantsof annonçait et appuyait le nouveau projet de +traité, qui venait d'être déposé au ministère par les soins du prince +Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre français +qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]: +tout dénotait chez les Russes le désir et l'impatience d'une prompte +solution. Le projet fut envoyé à Compiègne, où l'Empereur était retourné +avec Marie-Louise trois jours après ses noces. + +[Note 454: Lettre de Champagny à Napoléon, 1er avril 1810, à minuit. +Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +En ce moment, Napoléon n'avait guère le loisir de s'occuper de la +Russie; par la force des circonstances, il était tout à l'Autriche. +Marié de la veille, il se devait à sa jeune femme; il l'entourait de +soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice, +lui témoignait une affection qui semblait payée de retour, et mettait +même une sorte de coquetterie à faire savoir en Autriche que les choses +se passaient parfaitement bien dans le ménage impérial, que Marie-Louise +était heureuse. «Elle remplit toutes mes espérances, écrivait-il à son +beau-père; depuis deux jours, je n'ai cessé de lui donner et d'en +recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous +convenons parfaitement.» Et il remerciait Sa Majesté Apostolique «du +beau présent qu'Elle lui avait fait». Sur quoi, l'empereur François, ému +jusqu'aux larmes, ne savait comment témoigner sa félicité, donnait à +lire autour de lui les lettres que lui avaient adressées les nouveaux +époux, et c'était à chaque expression saillante un attendrissement +général: «Cette phrase «_Nous nous convenons parfaitement_», mandait de +Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succès, de même que deux +lettres de S. M. l'Impératrice écrites en allemand, où elle dit entre +autres: «_Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'être; ce que +mon père m'avait dit souvent s'est vérifié: je trouve l'empereur +Napoléon extrêmement aimable_.» En me communiquant ces détails, le +prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jeté à mon col pour +m'embrasser. Le contentement de cette cour est à son comble, depuis +qu'on sait que les deux augustes époux se sont vus et se sont inspiré +mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour célébrer cette +heureuse nouvelle, il y aura demain à la cour cercle et concert, la +saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].» + +[Note 455: Otto à Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours après, +l'ambassadeur ajoutait: «Aujourd'hui les deux cours sont tellement à +l'unisson qu'une corde légèrement touchée à Paris étend ses vibrations +jusqu'à Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnées.» Cf. +SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.] + +En fait, Marie-Louise plaisait à Napoléon; cette Allemande d'humeur +placide, d'âme inférieure, mais douce, attentionnée, possédant, avec +l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilité, +répondait très suffisamment à ce qu'il exigeait d'une impératrice: +d'ailleurs, par un mirage singulier, l'éclat de l'alliance lui faisait +illusion sur les qualités de la personne, et son cœur s'attachait à la +femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il +trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute +cette affaire, de naturel, de goût, d'une cordialité déférente, et avait +porté, jusque dans les moindres détails, une grande délicatesse de +procédés: «On n'a oublié aucune nuance, disait-il, pour me rendre +l'événement heureux du moment aussi doux et aussi agréable que +possible[456].» En somme, il était content de la femme, content de la +famille, content aussi du représentant extraordinaire que la cour de +Vienne avait accrédité près de lui, en la personne du comte de +Metternich. + +[Note 456: _Mémoires de Metternich_, II, 326.] + +Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg, +avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer +l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait +qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si +vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de +ménagements et moins de précipitation. + +S'il s'était rendu en France, c'était d'abord afin d'y guider les +premiers pas de l'Impératrice, de faire en sorte qu'elle charmât et +réussît. Il emploierait en même temps son séjour à terminer quelques +affaires intéressant son pays, à obtenir que certaines clauses du +dernier traité de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement +interprétées: c'étaient là les menus profits à retirer du mariage. +Enfin,--et tel était le principal mobile auquel il avait obéi,--il était +curieux d'observer Napoléon au lendemain de sa nouvelle union, de voir +jusqu'à quel point ce grand acte avait modifié son humeur et les allures +de sa politique, de découvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau +«volcanique[457]» et comment le suprême dispensateur des événements +s'apprêtait à en régler le cours. Trop perspicace pour croire que le +mariage mettrait fin à la crise déchaînée sur l'Europe, il tâcherait +d'en prévoir les futures péripéties, afin que l'Autriche eût le temps de +s'y composer un rôle et d'y chercher son profit. Sans faire son idéal +politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires, +conservant l'inébranlable espoir de s'associer un jour à la revanche +européenne contre Napoléon et de le trahir opportunément, il considérait +que cette époque appelée par tant de vœux était aujourd'hui fort +éloignée. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne +pouvait aspirer qu'à vivre, à vivre le moins mal possible, et le seul +moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'échapper à de nouvelles +atteintes, de s'assurer même quelques avantages, n'était-il point de se +rendre utile ou tout au moins plaisante à l'homme redoutable qui pouvait +la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter +pour principe, dans toutes les complications à venir, de se prêter aux +vues de l'Empereur et même de les servir, s'il le fallait absolument, +sauf à déterminer plus tard, d'après les données qui seraient +recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et +à quel moment. S'étant proposé pour but de reconnaître le terrain, il +comptait aussi le préparer. Dès à présent, il jugeait bon de cultiver +l'amitié du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grâces, en +un mot de créer entre les deux cours une intimité susceptible au besoin +de se transformer en alliance. + +[Note 457: Dépêche du comte Tolstoï, 25 octobre-7 novembre 1807. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + +C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant +seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait +affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se +flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir +soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des +plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté +d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement +modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses +mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance, +possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus +grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il +n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent +paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui +parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire +apprécier la valeur de l'amitié autrichienne. + +Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche +que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies +envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports +avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette +vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un +refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille, +serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette +complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie. +Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un +conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les +circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer, +vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de +l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement +dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las +d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité +que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point +redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et +mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le +plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût +pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement, +et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et +persévérance. + +Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le +terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le +traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à +causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le +dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec +Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se +montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa +toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice, +parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot +d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir +des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de +sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses +embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et +comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son +imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de +réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et +prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des +retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de +la situation européenne. + +Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi +hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien +et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait +d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il +érigea son maître «en apôtre de cette belle cause[458]». Seulement, il +eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le +rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait +croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à +cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos +vœux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans +nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se +compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur, +répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos +rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude +elle va se remuer[459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de +coup d'œil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait +eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se +décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et +les dénonçait à l'Empereur. + +[Note 458: _Mémoires de Metternich_, II, 331.] + +[Note 459: _Mémoires de Metternich_, II, 329.] + +«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se +compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460].» Lui-même +évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort +opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa +voir au contraire de quel œil scrutateur et défiant il observait tous +les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle +le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il +avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que +Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de +la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa +parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture +de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part +de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction: +«Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra +toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre +Majesté pour éloigner une brouille[461].» En réalité, heureux d'avoir +reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout +formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer, +et d'aider de son mieux la force des choses. + +[Note 460: _Id._, I, 102.] + +[Note 461: _Id._, II, 329.] + +Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau +le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner. +Dès le premier coup d'œil, la phrase portant «que le royaume de Pologne +ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua +à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait +pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes, +lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette +insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa +patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte +intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui +et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une +et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et +la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et +sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui +représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict, +justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il +se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois +pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle +à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il +dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il +parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage, +se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y +établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses +moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de +l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les +range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le +passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des +textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à +cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y +livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les +batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son +origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur +le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable +maîtrise. + +Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il +veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés, +un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième, +comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même +but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard +de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation +dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la +France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter[462].» + +[Note 462: _Corresp._, 16180.] + +Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il +l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en +1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point +fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette +nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il +reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite +textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume +polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment +prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui +interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de +restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les +dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements +n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une +explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher +de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non +d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir +substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune +réciprocité. + +«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on +devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli», +et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la +prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et +de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne +puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du +continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour +rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette +heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc +que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des +bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et +on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille. +L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de +réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des +lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son +allié, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_. + +«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera +jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître +de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait +la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il +faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une +compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait +porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la +Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en +faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens +peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à +recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas +suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait +imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les +soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel +engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie +s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays +nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination +française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour +les y faire rentrer. + +«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en +refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y +substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence +humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se +déshonorant[463].» + +[Note 463: _Corresp._, 16180.] + +Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon +maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie +prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier +par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le +contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les +variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions +auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même, +car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les +particuliers[464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il +leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette, +aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue +la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la +préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en +style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre +et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point +affaiblir les idées[465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au +prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve +d'en reviser? et d'en approuver les termes. + +[Note 464: _Id._] + +[Note 465: Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à +Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.] + +Malgré cette disposition persistante à poursuivre un arrangement, +Napoléon demeure sous une impression de méfiance plus prononcée. Puisque +la Russie s'opiniâtre à réclamer d'aussi abusives sûretés, le temps +n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette +guerre à outrance déclarée à l'idée polonaise, Napoléon flaire une +menace pour le grand-duché et sent le besoin de mieux préserver ce poste +placé à l'extrémité de notre système stratégique, en pointe et en l'air. +D'autres puissances, situées à côté ou en arrière du duché, ne +peuvent-elles devenir ses points d'appui? En ménageant un triple accord +entre la principauté varsovienne, la Suède et le Danemark, notre +politique amènerait ces trois États à se soutenir et à s'épauler l'un +l'autre. Napoléon fait dire très mystérieusement à Copenhague: «Un +intérêt commun peut déterminer la Suède, le Danemark et le duché de +Varsovie à s'unir par un lien secret entièrement éventuel qui pourrait +être garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation +de ces trois puissances...» C'est un premier retour au système antirusse +de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits était de grouper les États +secondaires du Nord en confédération défensive contre leur redoutable +voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destinée d'ailleurs à +ne pas aboutir, ne devait s'opérer qu'avec une extrême circonspection. +Napoléon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore à la Russie; s'il +veut s'assurer contre une défection possible de cette puissance, il +n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoyée à Copenhague +contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement +condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux: +«Aucune alliance ne peut être plus durable que celle qui nous unit à la +Russie, parce qu'elle est fondée sur des intérêts réciproques. Elle n'a +à craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent +leur fait négliger le calcul de leurs véritables intérêts[466].» + +[Note 466: Le duc de Cadore à M. Didelot, chargé d'affaires à +Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183. +Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.] + +Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France +du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles, +dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces +contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice +et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera +le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître, +dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau +souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera +aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui +a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié +une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de +la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il +présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement, +il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme +dans la paix les résultats de la guerre. + +«Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?--À Bruxelles, +Sire, n'est-ce pas un peu tôt?» L'Empereur comprit cette fine allusion +au rôle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans +les départements annexés et modifia sa proposition: «Au moins, dit-il, +nous accompagnerez-vous jusqu'à Cambrai[467].» Metternich s'inclina en +signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de déférence +au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien, +Napoléon le traitait de mieux en mieux, semblait désirer qu'il +prolongeât son séjour en France et y trouvât toutes ses commodités; il +avait mis à sa disposition hôtel à Paris, équipage somptueux, train de +maison complet, et pendant les jours qui précédèrent le départ pour les +Flandres, il l'attira plus fréquemment à Compiègne. + +[Note 467: _Documents inédits_.] + +Dans cette résidence où l'étiquette adoucissait ses lois, où l'existence +que l'on menait ressemblait à la vie de château plus qu'à celle de cour, +les occasions de voir et d'entretenir le maître se multipliaient. Le +soir, lorsque l'Impératrice s'était retirée, l'Empereur retenait +Metternich et prolongeait, seul à seul avec lui, ces interminables +causeries d'après minuit où il aimait à s'épancher. Arpentant à pas +pressés la grande galerie du palais, recommençant cent fois le même +tour, il s'abandonnait à ce besoin de parler qui croissait en lui avec +l'âge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonçait +aux fenêtres sans que sa conversation eût pris fin. Dans «ces soirées +nocturnes», suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait +rapportée de Tilsit, Napoléon abordait maintenant avec Metternich les +sujets les plus hauts et les plus intimes, énonçait des projets +grandioses et parfois chimériques, revenait ensuite à des détails +d'intérieur et de famille, faisait par brusques et continuels éclairs +briller son esprit, resplendir son génie, montrait l'étonnante +luxuriance de sa pensée, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son +orgueil, le plus grand et le plus justifié qui fut jamais, descendait +parfois jusqu'à la vanité. Un soir, il expliqua longuement à Metternich +comme quoi les Bonapartes étaient de bonne race, comme quoi leur famille +comptait parmi les plus anciennes de leur île et valait certainement +celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses +haines corses et ses étroites rivalités de jeunesse[468]. + +[Note 468: _Documents inédits_.] + +S'il se livrait de la sorte à un interlocuteur qui l'observait de +sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce +n'était pas seulement que la bonne grâce de l'Autriche le mettait en +veine d'expansion et de confidence; il prenait goût à la personne du +comte et à sa conversation. Il se défendait mal d'un certain faible pour +les hommes de grand nom et de hautes manières, lorsque l'illustration de +l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; témoin +Talleyrand, qu'il avait écrasé de ses reproches sans le disgracier +complètement, qu'il consultait toujours, qu'il méprisait et n'arrivait +point à haïr. Ces personnages d'ancien régime, chez lesquels l'aisance +donnait l'illusion de la dignité, le reposaient de l'universelle +platitude et des grossières adulations que lui prodiguait la foule +prosternée: eux, du moins, réussissaient à lui présenter un encens plus +léger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur +à ses témoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emblée toutes les +idées émises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait +de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habileté et +de bien joué. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffinées, +s'assaisonnait d'esprit, se parait de grâce, se faisait discrète et +délicate; il était de ceux qui savaient «passer la main dans la crinière +du lion[469]». + +[Note 469: _Mémoires de Talleyrand_, I, 421.] + +Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus à propos, +propres à démontrer que l'Autriche, toute réduite et affaiblie qu'elle +était, demeurait d'un utile secours et pouvait à sa manière aider son +vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef +de l'Église, Napoléon sentait parfois l'immensité de la faute commise; +trop orgueilleux pour la réparer, pour rendre à Pie VII ses domaines +envahis et ses droits usurpés, il espérait le fléchir par quelques +concessions de détail, ménager l'apparence d'une transaction qui serait +la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et éviter un +schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique, +apparentée à la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du +Saint-Siège, apparaissait comme une médiatrice désignée. Metternich eut +l'art de se faire demander une démarche de conciliation et la promit. +Elle n'aboutit point, mais fut portée comme une bonne note au compte de +son gouvernement. Presque en même temps, Metternich offrait de mêler sa +cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main à la +pacification générale. Napoléon, qui essayait de prendre contact avec le +cabinet de Londres par l'intermédiaire d'agents mystérieux, craignit de +contrarier ces démarches par une négociation parallèle: il n'utilisa +point les bons offices de l'Autriche, mais sut gré à cette puissance de +les lui avoir proposés[470]. + +[Note 470: _Mémoires de Metternich_, II, p. 330 et 333 à 335.] + +Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut +s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le +genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à +compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps, +voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre +la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en +moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses +caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez +d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui +paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure +pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a +négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois +l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout +engagement de cette nature et de ne rien contracter. + +Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et +prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop +prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos +forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même +désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir +au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit +inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par +dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se +désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins +compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on +ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos +intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est +toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point +varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la +Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant +devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à +tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant +vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une +Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement +à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens, +au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout +d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute +allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances +suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en +passer. + +Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres +indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à +l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre; +il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique +évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois +auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation +déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se +repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans +l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent +détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui, +tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa +pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire, +Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les +subterfuges de la diplomatie dilatoire. + +Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à +son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations +privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité +conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique, +que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à +obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à +Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté +depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il +écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé +de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition +des affaires[472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser +peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des +arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de +Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase +française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la +conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans +ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30 +avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais +propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée +était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le +dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à +celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de +convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne +voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette +négociation.» + +[Note 471: Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives +nationales, AF, IV, 1698.] + +[Note 472: Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.] + +Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu +près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29 +avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique +par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa +maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de +Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de +Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et +l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à +Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la +Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles +satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à +Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative +exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux +représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du +voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même +faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend +perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il +voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur +a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de +Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur +que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien +diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de +Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute +concurrence[473].» + +[Note 473: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.] + +Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter +Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au +grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon +de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le +_Friedland_, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de +la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places +frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands +travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir +des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité, +stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la +magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant +toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de +guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce +voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à +la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate +alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une +ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des +réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire? + +Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner +l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre à peu +de frais et se flatte un instant de l'avoir découvert. Il n'avait pas +encore remercié le Tsar pour les félicitations qu'il en avait reçues à +propos de son mariage; dans sa lettre en réponse, qu'il data du château +de Laeken, près Bruxelles, et qu'il fit très tendre, il glissa une +allusion significative aux affaires de Pologne: «Monsieur mon frère, +disait-il, Caulaincourt me fait connaître tout ce que Votre Majesté +Impériale a bien voulu lui dire d'aimable à l'occasion de mon mariage. +J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie +d'agréer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont +invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon +empire. Jamais Votre Majesté n'aura à se plaindre de la France. Les +déclarations que j'ai faites en décembre dernier font tout le secret de +ma politique: je les réitérerai toutes les fois que l'occasion s'en +présentera. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon amitié et +de la haute estime que je lui porte[474].» En rappelant de la sorte ses +précédentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant à les +renouveler, il les confirmait dès à présent; une pareille lettre ne +constituait-elle pas à elle seule une garantie et l'équivalent d'un +traité? + +[Note 474: _Corresp._, 16481.] + +À Pétersbourg, il en fut jugé autrement. Alexandre commençait d'éprouver +un surcroît d'inquiétude en ne voyant point arriver de réponse à son +nouvel envoi. Le message expédié de Laeken fut reçu avec politesse: +l'officier qui en était porteur se vit comblé de prévenances; il fut +même présenté à l'Impératrice mère, au château de Pavlosk, où +l'apparition de l'uniforme français fit sensation; mais Caulaincourt +découvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impériale +pour un acte de pure bienséance, n'y trouvaient point matière à se +rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait à celui qu'elle +avait itérativement proposé et n'en admettait pas d'autre: elle voulait +son traité, le voulait tel qu'elle l'avait rédigé, et ne se faisait +point faute de s'en exprimer avec une netteté courtoise: «C'est toujours +la même insistance dans le fond, écrivait Caulaincourt, avec le même ton +de conciliation dans les formes[475].» + +[Note 475: Champagny à Caulaincourt, 1er juin 1810.] + +Surtout, Alexandre avait hâte d'être fixé; il désirait que Napoléon fût +mis catégoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait à Kourakine +des instructions en conséquence. Pressé, aiguillonné par son +gouvernement, le vieux prince devait s'arracher à son lit de douleur +pour forcer la porte du duc de Cadore, demeuré à Paris pendant le voyage +de l'Empereur, et solliciter une réponse qu'on avait ordre de ne point +lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien à +lui dire, le soumettait à un siège en règle, n'épargnait ni son temps ni +ses peines, se livrait à des assauts dont il sortait épuisé, se jugeait +héroïque et n'était que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le +1er juin, Napoléon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure, +cet ambassadeur qui venait d'un air accablé tenir des propos importuns: +il lui fit savoir par Champagny «que son voyage avait été tellement +consacré aux soins de l'administration intérieure, qu'il s'était vu +obligé de laisser de côté tout ce qui avait trait à la politique +extérieure[476]». + +[Note 476: Champagny à Caulaincourt, 12 juin 1810.] + +À Paris, Napoléon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se +rendre de plus en plus utile et presque nécessaire. Dans l'intérieur +même du ménage impérial, on commençait à lui donner un rôle, à user de +son ministère pour quelques services d'ordre intime et délicat. Napoléon +continuait à traiter Marie-Louise avec d'infinis ménagements, avec une +douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former +à son rôle d'impératrice, éclairer son inexpérience, en évitant de +prendre un ton d'autorité ou de reproche et de faire le «mari +morose[477]», et il se servait de Metternich pour transmettre à leur +adresse des avis qu'il éprouvait quelque embarras à exprimer +directement. Le ministre autrichien, connu et apprécié de l'Impératrice +depuis nombre d'années, représentant de son père, semblait tout désigné +pour remplir près d'elle les fonctions de conseiller discret et écouté. +C'était par son intermédiaire que Napoléon engageait Marie-Louise à se +défier des solliciteurs et des intrigants, à se montrer moins abordable, +à se défendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles +voulaient lui en présenter et lui en recommander d'autres, à se mettre +en garde contre les protégés de ses protégés, contre les parents «et +petits cousins[478]». + +[Note 477: _Mémoires de Metternich_, I, 106.] + +[Note 478: _Mémoires de Metternich_, I, 106.] + +Puis, il n'était pas fâché que ses égards pour l'Impératrice eussent un +témoin, qu'il en fût rendu compte à Vienne, que des traits, des +particularités répétées à propos le fissent voir sous un nouveau jour et +démentissent sa réputation d'homme terrible. Un matin, il donna +rendez-vous à Metternich dans le salon de l'Impératrice; il les y laissa +seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa +poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: «Eh bien, +avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? +a-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos +secrets à vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fût-il même +le mari.» Le lendemain, prenant Metternich à part, il voulut absolument +savoir ce que l'Impératrice lui avait dit, et comme l'autre se défendait +de répondre, le faisait languir: «L'Impératrice vous aura dit, +reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à +former. J'espère que vous le direz à votre empereur, et il vous croira +plus que d'autres[479].» + +[Note 479: _Id._, I, 105.] + +Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se +comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche +d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller +chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions +plus ou moins solennelles[480]», que l'Empereur l'y eût formellement +invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup +moins réservé; fort goûté par les sœurs de l'Empereur, il manifestait +pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa +personne, «bien fait, bien mis[481]», il savait déployer un genre +d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement +impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des +princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il +aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un +moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation +privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter +avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation +revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné, +suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait +Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée +contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des +Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de +l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au +besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à +envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à +amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et +renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement, +insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie, +pour les mieux désunir. + +[Note 480: _Id._] + +[Note 481: _Documents inédits_.] + +Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du +Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des +Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps, +et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie, +qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se +préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle +voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui +traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à +la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt +lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être +soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances +imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant, +mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté +consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et +vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages. + +À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la +monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se +disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des +événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que +les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point +s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de +Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès +à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes +des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la +France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles +le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une +nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit +remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage. + +--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les +négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la +célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats: +ses armements, ses manœuvres hostiles, son intention à peine déguisée de +nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la +Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance. +L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la +promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne +s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie[482]». Il +s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le +regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était +infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à +ceux de la Russie[483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit +observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes +n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne +point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en +Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible +de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués, +c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation. + +[Note 482: _Mémoires de Metternich_, II, 361.] + +[Note 483: _Id._] + +Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de +lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et +de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait +aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait +entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la +recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre +ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à +Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement, +prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins +improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il +n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche, +la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune. +Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de +conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de +rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes +obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus +décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il +dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base +de la réunion de la France et de l'Autriche[484].» S'il ajournait encore +l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait +en réserve pour les éventualités de l'avenir. + +[Note 484: _Mémoires de Metternich_, II, 361.] + +En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se +laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son +acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de +séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper +dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur, +mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes +intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier +qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le +taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires», +impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait +la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous +ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie +émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir +avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est +toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend +toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter +à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il +a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit, +les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes +termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse +Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis +promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son +rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont +l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant, +s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le +brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la +Pologne l'indisposent et l'excèdent. + +Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens +depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de +«biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours +pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la +formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et +laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de +plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en +procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas +caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte +présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne +s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi +discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la +note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement +l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement +décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage. +Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du +sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par +cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente[485]. Il +se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux +courriers arrivèrent de Russie. + +[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les +différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par +Champagny à l'Empereur.] + +Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet, +Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté +définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés. +Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier +pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude +était significative. + +En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre +ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même +affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence +conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à +toutes les revues, à toutes les manœuvres, dînait régulièrement au +palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y +montrer et «d'animer la fête par leur présence[486]». Ses conversations +avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi +amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles +roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade +du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il +signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée, +depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats +affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates, +disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos +Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des +anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et +ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises +et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment +manœuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans +l'exécution des manœuvres de la moindre différence[487]». Dans son +cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et +dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses +chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture +définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en +Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme +public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus +sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur +les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste +laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles +raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la +correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si +nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques +phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer +longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla +seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu +l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manœuvres de la garnison. Elle +daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais +ne me parla pas d'affaires[488].» + +[Note 486: Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.] + +[Note 487: Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.] + +[Note 488: Lettre à Champagny et rapport n° 87.] + +Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait +beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était +plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée +d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la +pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les +contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse, +il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé. +Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du +litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence +injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de +reproches indirects et de récriminations à côté. + +Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs, +de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. Là, avec leur +jactance ordinaire, avec une crânerie théâtrale, les habitants +continuaient d'arborer leurs espérances patriotiques et prophétisaient +tout haut de grands événements. Le pays des Polonais--nos agents en +faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses +nouvelles. Dans ces cerveaux légers, tout résonne, tout retentit: les +plus minces incidents éveillent un tumulte de pensées, qui se traduit au +dehors par des discours surabondants et téméraires. Varsovie, redevenue +capitale, était l'un des endroits de l'Europe où l'on pérorait le plus. +La vie mondaine y avait repris son éclat d'autrefois; les salons étaient +nombreux, actifs; des femmes séduisantes attisaient par leur langage le +feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient +périodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de +guerre, de changement, de prochaine et complète restauration. Les +journaux du pays et de l'étranger en recueillaient les échos, lançaient +des articles à sensation, auxquels la spéculation trouvait son compte. +Napoléon était étranger à ces écarts de parole et de plume: il les +désapprouvait, lorsqu'ils venaient à sa connaissance; sans fermer +violemment la bouche aux Polonais, que sa situation équivoque vis-à-vis +de la Russie l'obligeait de plus en plus à ménager, il les exhortait au +calme et parfois les reprenait durement. Néanmoins, s'armant de tout ce +qui se dit et s'écrit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu +et souvent à l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prétend lui en faire +porter la responsabilité; il s'en prend à lui des propos que débitent +les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'égarent dans les journaux +d'Allemagne, y trouve matière à de continuelles et aigres observations. +En possession d'un grief réel, il en allègue de mal fondés ou de +frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de +répondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer +Napoléon à parler, à s'expliquer, il le pique sans cesse, lui décoche +des traits menus, mais acérés et déplaisants, s'évertue à le harceler de +propos amers et d'insinuations malveillantes. + +D'abord, il s'étonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux +français, pour désigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de +Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la +_Gazette de Hambourg_. Ce journal, très répandu en Europe, fort lu dans +les chancelleries, a mentionné, sous la rubrique de Varsovie, le bruit +qui court du rétablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une +ville occupée par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux +à d'illicites espérances? C'est ce que demandent Roumiantsof et +Alexandre lui-même, et ils s'attirent de Napoléon une réplique à la fois +rassurante et dédaigneuse: + +«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que +l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la _Gazette de +Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits +journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des +gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou +soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il +beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur +Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le +censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant +qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles +inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au +rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le +rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde, +particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien +qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son +état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun +d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut +inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la +France[489].» + +[Note 489: Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.] + +À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une +brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée +d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay, +qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend +cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se +voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore, +écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine +au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez +connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au +duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que +je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa +brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent +des nues[490].» + +[Note 490: Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.] + +Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à +travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et +bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient +encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui +s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie +par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont répandu de +faux bruits ou employé des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin, +dans une note insérée au _Moniteur_, l'étroite union des deux empires +est une fois de plus affirmée. + +[Note 491: «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet +l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des +fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les +habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui +naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.] + +Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit +chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit +une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des +démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt +relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de +l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation +est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de +certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se +colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend +révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement +donnée! + +Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué +d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et +débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille +comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance +qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger +contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à +le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de +Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi +que ceux qui les composent[492]», il rétablira les responsabilités +respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse. +À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il +redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique +et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et +superbe. + +[Note 492: _Corresp._, 16181.] + +Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la +commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses +expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que +cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de +ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la +Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi; +c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments, +énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en +retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un +concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la +mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des +soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il +reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une +disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne +s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent +inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes +circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux +Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même, +à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on +lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure +injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque +par des manœuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique, +mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein +préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par _Don +Quichottisme_, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira +point de gaieté de cœur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense +aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un +peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été +plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette +conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste, +d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse +supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est +sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle +lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En +lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un +prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura +recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en +répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est +la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot +de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans +son langage comme un éclair d'épée. + +«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la +guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons +injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en +guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre. +N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La +Finlande, cet objet de tant de vœux, de tant de combats, dont Catherine +II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas, +dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la +Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a +servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a +retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès +de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût +rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne +doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne +veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me +dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à +moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples. +Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que _le royaume de +Pologne ne sera jamais rétabli_, me rendre ridicule en parlant le +langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet +acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage +de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je +ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont +rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté +constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la +Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne +me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut +que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie. +Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_, +c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je +tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait +effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à +satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle +renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au +delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que +la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs +que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte +d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes +près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on +voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire +davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois +souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que +par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans +nécessité[493].» + +[Note 493: _Corresp._, 16181.] + +Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à +toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses +offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se +refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir +contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir +et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est +mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en +est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans +hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a +toujours été depuis la paix de Tilsit[494].» Quant à la convention, il +«se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un +acte déshonorant[495]». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à +Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait +ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le +dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser +à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier. + +[Note 494: _Id._] + +[Note 495: _Id._] + +Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion +du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans +le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les +représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination +pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il +y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination +générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses +jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire. +Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse, +déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre +événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut +projeter sur l'avenir une lueur sinistre. + +Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans +son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en +palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour, +la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet, +et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des +ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le +jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées +sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre +les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une +des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la +salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il +rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés, +impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par +son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser +le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une +voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le +pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César +invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé +par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée +des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté, +Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte +contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du +palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les +décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le +prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les +mains affreusement brûlés[496]. + +[Note 496: «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans +ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert +de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général +Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras +qui lui restait.» I, 118.] + +Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à +l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait +être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours, +sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement +s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet +intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à +l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de +s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et +longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et +sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations +extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs +nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois +autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques +expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient +remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire, +puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en +conciliant tous les intérêts de la Russie[497].» + +[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce +porte cette mention: _Dictée de l'Empereur_.] + +Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui +répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions +rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait +pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois +à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer +son gouvernement[498]. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le +langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre +but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire +avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et +l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se +dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le +saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité +«objet de tant de réclamations[499]». La France et la Russie restaient +nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles +pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports, +accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se +mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour +s'expliquer et s'entendre. + +[Note 498: _Corresp._, 16181.] + +[Note 499: Archives des affaires étrangères, Russie, 151.] + +Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase +derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence +d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du +droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui +permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et +ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus: +elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il +avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable +déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et +aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en +partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne +revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège, +dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis +aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent. +En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que +capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et +offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de +sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents, +dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis, +sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles +ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile +de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant +de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité +et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les +appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions +soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées +individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et +les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de +ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses +entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires +et légitimaient toutes les défiances. + + + + +CHAPITRE XI + +MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE + + +Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les +Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances +données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux +partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle +de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux +engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de +l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute +conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre +Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans +les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de +Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances +aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la +princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo +di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte +Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte +plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume; +notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en +villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet +ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait +l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition +de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de +l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne +renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec +l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre; +blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de +Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne +navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de +l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie +officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission +secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence +mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le +Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et +offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une +rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter. + + + +I + +La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée +du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour +être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes +communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu +de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du +Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand +vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties +centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna, +après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves +nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et +Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait +des bulletins arrivés du théâtre de la guerre[500]. + +[Note 500: _Mémoires de Metternich_, II, 364.] + +En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de +l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée. +Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube, +indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents +corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations +de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par +Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci +fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre +compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la +situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il +lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne +leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec +quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont +forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais +dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts +sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance +véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la +seule durable[501].» + +[Note 501: _Id._] + +Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement +données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de +langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur +s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son +détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père +et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se +formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La +suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait +la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin +de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne +plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se +consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur +l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité +des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure, +sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut +aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés: +«Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était +rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, +parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me +brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que +l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se +brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins +distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance +de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502].» Et il toucha à +plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes[503]», +sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une +signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au +cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se +rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il +avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non +s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le +liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas +rompre le premier. + +[Note 502: _Mémoires de Metternich_, II, 365.] + +[Note 503: _Id._] + +À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on +voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était +envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient +produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur +établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix +conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait +l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par +l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient +qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se +révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance +indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable +malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se +garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les +esprits. + +Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences +profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée +hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant +d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne +montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec +la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et +l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet +agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les +instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à +remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous +des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il +était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que +Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait +présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des +paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les +salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes[504]» et n'y +réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille +par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait +précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait +annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie +russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels +auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés; +il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de +la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la +délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient +les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans +renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à cœur de +ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait +la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à +l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à +profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas +obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en +Occident[505]? + +[Note 504: Otto à Champagny, 7 juillet 1810.] + +[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-août 1810, +_passim_.] + +Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des +personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la +famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à +l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En +l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils +exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne +voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus +vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir +qu'il opposât son _veto_ à l'annexion des Principautés. + +Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé, +ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il +détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si +l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos +adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le +poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce +monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration +permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à +de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne, +chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des +émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient +de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en +bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres +défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à +s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire +mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un +terme que lors de la signature d'un traité d'alliance[506].» Profitant +de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles +positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le +Danube officiellement requise. + +[Note 506: Otto à Champagny, 19 juillet 1810.] + +Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à +notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il +concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche +pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui +pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer[507]». Les jours +suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite, +«sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée, +menaçait de tout engloutir[508]». Il s'agissait à toute force de +dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui +rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même +de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait +jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être +les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les +plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]». Pour lever le +masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et +mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve +de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous +signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en +partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques +et les manœuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer +«l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt +par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]». Ces intrigues, +ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du +parti français; le ministère actuel est animé des meilleures +dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des +éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle? +L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et +fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir, +sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait +le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le +rompre[511].» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de +Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point, +avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que +Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome, +il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera +toujours en moi les sentiments d'un père[512].» + +[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.] + +[Note 508: _Id._, 12 juillet.] + +[Note 509: Otto à Champagny, 6 juillet.] + +[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.] + +[Note 511: _Id._] + +[Note 512: _Id._, 8 août.] + +Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en +France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la +question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui +annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté +Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au +prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à +la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche +pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du +Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce +but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements +militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon +engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier: +c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les +efforts de l'ambassade[513]. + +[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik +Œsterreich's_, 232.] + +Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans +vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et +discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte +d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris +lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent +communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis, +Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son +souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de +courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour. +Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique, +s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même +et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans +toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se +prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à +Pétersbourg qui pût sauver les Principautés[514]?» + +[Note 514: _Mémoires de Metternich_, II, 375.] + +La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements, +dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces +engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la +France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir +maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif +direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien +me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements. +Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je +brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances +ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je +l'avais contracté[515]?» + +[Note 515: _Mémoires de Metternich_, II, 375.] + +Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée +politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les +Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les +empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur +antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas +Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud, +rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion +autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce +confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés +demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un +compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que +les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée +par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous; +Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui +faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher. + +Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance, +matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se +résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne +leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en +guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire, +observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de +risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne +leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux +serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés, +qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi +une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à +la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich +sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de +laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question +des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais +de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en +se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection +serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés +d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans +notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus +sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se +refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui +hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes +voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur +coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises +sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez +compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous +communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot +suggestif[516]. + +[Note 516: _Mémoires de Metternich_, II, 375-376.] + +Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques +consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se +rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait +un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires +de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques +troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il était un point sur lequel il +admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par +leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes +n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne +s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les +Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne +prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points +stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le +moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique +sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis +en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste +des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre +et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais +l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les +calculs du comte de Romanzof[518].» Pour le cas où la Russie +témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son +parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et +prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche. + +[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.] + +[Note 518: _Mémoires de Metternich_, II, 370.] + +Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à +Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus +net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos +engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez +compter sur moi de toutes manières[520].» D'ailleurs, il n'entendait +point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je +verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant +la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses +engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite +et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec +plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu +satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue +par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la +Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les +efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il +continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait +à le dépasser d'une ligne. + +[Note 519: Champagny à Otto, 23 juillet 1816.] + +[Note 520: _Mémoires de Metternich_, II, 376.] + + + +II + +L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne +désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir +donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait +qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre +disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes +pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au +delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point +matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne +pour tendre davantage les rapports. + +Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond, +Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était +plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa +bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades. +S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était +décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il +se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une +fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir, +ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les +Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de +secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa +résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou +des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la +cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et +nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il +était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait +sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de +contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos +concessions. + +Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était +lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa +puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa +manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il +dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu +à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit +l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous +insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui +ne lui répond pas _ad hoc_[521].» Et il trouve décidément que +Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures +sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer. +Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu +s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses +armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle +s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il +n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa +faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé +traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté? +D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui +des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du +système constamment mis en œuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système +«larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à +Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et +l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme, +s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse, +sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce +prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin +d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au +lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se +met à le mépriser comme une femme[522]. + +[Note 521: _Corresp._, 16706.] + +[Note 522: «Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-là, disait-il à +Metternich; ils sont toujours à se plaindre; moi, je ne me plains +jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis.» _Mémoires de +Metternich_, II, 372.] + +Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir +et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en +Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un +murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix +russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel +silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse +devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables +obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets, +pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur +esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est +perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose +et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées +de Saxe et de Bohême: Tœplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses +résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même +temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres +congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde +interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations +cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au +désœuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes +surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores +d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment +spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent +sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et +d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et +disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et +le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos +envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre +des paroles de haine. + +Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la +femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret +des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui +n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air +mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent +tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se +traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à +sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la +Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts +et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il +dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le +voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le +parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces +rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air +un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds +frémissements. + +Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et +d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent +l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes +en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se +rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de +plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours +préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes +créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent +directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne +où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523]. + +[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810; +_id. de M. de Bourgoing_, ministre à Dresde, archives des affaires +étrangères, Saxe, 79 et 80.] + +À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis +le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au +moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans +le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et +précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et +l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg +après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités +choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du +monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un +cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg, +craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société, +où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la +royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la +signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent +très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France, +écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le +même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute +la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est +inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société +habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira +donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le +pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de +Breteuil[524].» + +[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires +étrangères, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient +été ambassadeurs de Louis XVI à Vienne.] + +En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la +magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce +protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et +fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons, +décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour +offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels +changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y +porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans +l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses +premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la +fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer +avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire +sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi +manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer, +d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et +la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant +de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un +ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette +source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M. +Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance +politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée, +dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.» +Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas +à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot +d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son +groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre +lui l'exclusion et entretiennent le blocus. + +L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils +sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir +insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la +France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent, +écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre[525].» Le +représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison +des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission +française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est +pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski. +Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et +les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout +contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il +s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la +grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il +accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa +générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes +immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de +payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer +partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque +indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle +doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un +musée de chefs-d'œuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et +l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au +Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé +tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom[526]. Ses +fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre +avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir +grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement +et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures +plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une +véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se +proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la +France[527]. + +[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.] + +[Note 526: Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.] + +[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810, +spécialement la dépêche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.] + +Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme, +la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames +russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la +princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre +époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité +mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même, +obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle +aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes +languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du +siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa +jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de +Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible, +ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de +privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se +faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les +relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il +y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la +fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances, +et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par +conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou +des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en +société intime chez l'ambassadeur de France[528].» + +[Note 528: Otto à Champagny, 7 juillet.] + +Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient +également les autres armes de la propagande anti-française: là +éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants, +propres à révolutionner la ville[529]; là se montaient des cabales +contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur +d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société, +provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à +M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs +populaires, s'est réfugié dans les cours[530].» En somme, une poignée de +Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la +monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre, +d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent +régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M. +d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et +fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et +la sanction du Tsar. + +[Note 529: «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne +s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de +S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à +Strasbourg.»] + +[Note 530: Otto à Champagny, 12 juillet.] + +Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre +qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et +demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en +place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même +signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de +«corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts, +en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents +constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce +sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que +Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations +particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la +France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à +Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays +et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés +de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon +s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces +irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à +l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui +reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom +seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes, +Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y +promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au +service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence +impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser +d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis +temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait +rappelé à l'activité. + +À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne +résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer +l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice +lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en +laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins +prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui +interdire la terre. + +[Note 531: _Corresp._, 16722.] + +Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir +en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en +Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va +formuler, c'est un vœu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les +éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la +corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa +pensée et de son style, en fait deux fois son œuvre: c'est bien lui qui +parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les +termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les +couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi +les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi +déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il +«recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait +tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle +n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans +cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef. +L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales +envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il +rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a +été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune +immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre +son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare +ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle +conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée. +Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une +demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre +dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de +ses sujets[532].» + +[Note 532: Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.] + +Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents, +Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de +poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes +d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se +signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan, +envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son +pays: il était accompagné d'une mission française à destination de +Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux +et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin +de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le +prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour +corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à +quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au +quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter +avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements +français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par +les soins de notre consul, cette importante collection eût été +frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise. + +Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une +note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans +son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé +quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité +pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler +Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de +l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user +longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la +rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles +inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de +son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un +mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe, +il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à +l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse +vigueur: + +«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le +prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à +la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre +Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à +Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la +Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis +des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à +rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du +continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet +est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles +intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie +à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose +agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus +et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction +à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère +d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de +Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces +intrigants[533].» + +[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf. +_Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres +écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.] + +Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le +principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une +explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la +voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de +franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé +l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que +sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses +griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de +légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de +grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en +rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il +éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups +d'épingle, il va répondre par des coups de massue. + +En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était +point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de +son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé +achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il +s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à +ridiculiser son infortune[534]. Mais son frère, le prince Alexis +Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du +mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité, +uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément +et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite +d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de +faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il +vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des +relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police +parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades +nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des +plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée +de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de +ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des +paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il +glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de +l'alliance. + +[Note 534: «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina +toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses +domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête; +lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de +chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le +fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se +terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre. +Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité, +il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente +de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un +bandeau. La gravure porte cette légende: «_Le prince Alexandre Kourakine +dans son état de Lazare de l'Écriture sainte_, à Paris, en août 1810.» +VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux +Archives nationales.] + +Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à +Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou +plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le +gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a +toujours présentes à l'esprit, toujours sur le cœur, les doléances +antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit +rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur +objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en +Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir +point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce +ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit +l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof[535].» Quant à lui, il ne +supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une +supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment +la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a +tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est +rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements? +l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à +plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle. + +[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont +tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny +rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur +avec le prince Alexis.] + +Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et +lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il +permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube +sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce +n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir +un sujet valable de contestation et de brouille. + +Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et +de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les +garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre +cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les +motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à +suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime +dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on +voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur +ces vibrantes paroles: + +«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour +l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux +pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui +indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang +français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de +la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce +serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui +pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de +Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis. +Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son +armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché +de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme +dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc +été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je +pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas +fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même +l'ombre d'un grief?» + +Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de +l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations +pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée +de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires +propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que +l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y +mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage. + +Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le +soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau +l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son +orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit +Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit +les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la +Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la +défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom +d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces, +malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de +ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un +jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges +meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une +résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de +découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des +divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander +en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis +l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna +n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais. +Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que +pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier, +morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver +Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de +l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en +revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits +imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est +elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son +jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des +miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné +en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou +au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre, +peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice. +C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui +apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout +de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le +répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit +Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la +guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il +en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est +encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre +éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable +que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui +permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée +du progrès des armes russes en Turquie. + +«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et +regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais +il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de +l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de +suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire +qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans +ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le +résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la +Russie obtient la Valachie et la Moldavie.» + +À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale +que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu +cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander +grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait +dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui +contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des +territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un +concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix. +Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne +subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et +Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les +avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés +conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se +retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en +guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans +ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses +avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en +retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a +peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre +dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la +Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de +ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune +guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII, +entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires, +pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et +un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne +et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès +qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec +l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme, +c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances; +c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental, +l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point +d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis +indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la +pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des +opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération +décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et +cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en +rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses +passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique, +poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la +raison[536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle +renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à +ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il +trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la +certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à +conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux +dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier +lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier +une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se +redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à +mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée. + +[Note 536: MICHELET.] + +Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid? +Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le +mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne +dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains +que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en +mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille +hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce +n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de +prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein +des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses +effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination +calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent +pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les +ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre +cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent +momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de +payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se +transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les +résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle +s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement +ajourner, mais éviter la guerre. + +S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à +convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la +force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et +sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de +justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se +dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de +son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du +Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir +dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des +controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le +point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre +interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans +qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce +monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il +s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la +correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine +sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout +en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince, +tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de +réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte +à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon +empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la +permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle +est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé +franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais +je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui +parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle +l'alliance qui nous lie[537].» + +[Note 537: _Corresp._, 16852.] + +Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience +de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en +lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour +des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant +point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les +deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de +la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante +prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute +garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant, +désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le +rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à +livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité. +Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il +rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au +_Moniteur_[538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la +convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir +absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à +trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait +l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme +réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait +pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus +traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à +renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si +elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une +nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais +son vœu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve, +qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement +quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez +les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de +mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de +quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait +les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans +leur ôter l'espérance[539]. + +[Note 538: Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport +n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens +avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209, +d'après les rapports du prince.] + +[Note 539: Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa +Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est +nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce +qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement +à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en +un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la +guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne, +326.] + +En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement +apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il +commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne +s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est +dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout +jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le +dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux, +le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve +monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la +dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de +son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le +tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que +par instants ses regards de leur objet normal. + +Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et +constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis +qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se +détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et +la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées +au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec +des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups +de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs, +qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à +l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui +faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages, +il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser +leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera +d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la +campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre, +toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il +ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux +investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa +vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse +de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports, +dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse +les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes +de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera +contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en +imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se +transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces +armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une +en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir, +c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances, +c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble +de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront +l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de +sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à +s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où +l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il +faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se +donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales. +Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à +deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse, +l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même +temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes: +«Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple, +quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux +mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]?» Ces victoires +d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui +reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin +des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent +possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les +perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux +d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale, +c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est +là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point +perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver[541].» + +[Note 540: _Corresp._, 16916.] + +[Note 541: _Corresp._, 16916.] + +Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de +ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou +de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du +Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de +Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement[542]» certaines +précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un œil +plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe +de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au +Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation +des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où +nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence[543].» +Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin, +sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance. +Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur +Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la +population[544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en +elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe +moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du +péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux +assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes. + +[Note 542: _Id._, 16811.] + +[Note 543: _Id._, 16762.] + +[Note 544: _Id._, 16812.] + + + +III + +Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre +entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son +action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche, +entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle +nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le +rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et +les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités +indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de +mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance. + +Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme, +presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à +l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se +creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire +ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon +«quereller Roumiantsof[545]» sans prendre fait et cause pour son +ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de +cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546].» Ces +protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain +à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit +par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient +par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les +remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi. + +[Note 545: Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.] + +[Note 546: Rapport n° 101, août 1810.] + +En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit +public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il +avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France. +Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par +une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel +ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son +attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M. +Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché +au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant +plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de +représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte +décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il, +dès que les affaires en Espagne seraient terminées[547]». + +[Note 547: Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + +Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres +autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul. +Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich, +manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur +pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu +d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le +sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers +cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des +Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis +d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations, +en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la +faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un +accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait +donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir +renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une +coalition latente. + +Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse, +il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa +Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une +satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le +moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui +subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce +que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de +l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions +dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de +vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de +ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence +momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur +étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies +pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce +but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté[548].» Ainsi, +renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses +tentatives. Schouvalof va se mettre à l'œuvre; toutefois, opérant dans +des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec +prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans +quelques semaines le résultat de ses manœuvres. + +[Note 548: Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la +présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il +restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à +Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de +Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira +ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se +dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il +avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à +l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on +renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait +reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence +pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait +revenir à son point de départ[549]. + +[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses +plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit +prince.] + +Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier +servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le +rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous +de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être +Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son +établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa +patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer +sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil +volontaire[550]. + +[Note 550: Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.] + +Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le +gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux vœux de +l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le +soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une +complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il +ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter +l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il +ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de +Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret +les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant +Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour +s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de +ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre; +aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant +strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec +l'Angleterre[551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo +allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de +cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de +conciliation. + +[Note 551: _Id._] + +Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement +réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa +paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne +détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une +réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à +circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre +spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo +sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui, +disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission +britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre; +je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire +une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin +de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté: +c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait +tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec +nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur, +c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans +lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec +l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la +paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec +les puissances étrangères[552].» En finissant, la dépêche insinuait que +le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait +l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait +au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme +aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord, +vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française. + +[Note 552: Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à +Schouvalof, n° 76.] + +En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner +les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par +démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de +certaines familles, est moins facile à saisir que les menées +diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques +indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions +réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en +était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la +Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale, +c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme +siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la +Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie +et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg[553]. +En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se +donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait +plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme +destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler +sous son sceptre. + +[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik +Œsterreich's_, 244.] + +Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses +sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de +sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute +velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne +guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à +s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il +n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le +bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été +signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait +livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur +sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande +antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de +découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici, +c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par +laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au +rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille +hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles +distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se +réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes. +J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes +les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].» + +[Note 554: Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.] + +Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour +couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires, +et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes. +Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre +en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui +adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le même temps, +un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et +lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des +terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à +les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il +s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de +fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de +couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se +fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité +permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre +en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les +Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les +travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se +poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur[556]». Le mois suivant, +en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui +sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des +profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et +rapidement s'ébauchent. + +[Note 555: HAÜSSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.] + +[Note 556: Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en +date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés. +Archives nationales, AF, IV, 1653.] + +Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures +lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements +de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la +seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps +russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation +permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les +effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement, +dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est +une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit +ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À +Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances; +dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la +barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la +cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point +lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à +son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent +et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année, +sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied, +prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois +cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de +l'armée du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille +soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne +l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses +troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le +terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur? +Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre +la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce +coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner +encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut +pas la velléité d'attaquer. + +[Note 557: Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les +_Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE, +_Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.] + +De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement +résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment +et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par +principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans +fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours. +Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se +heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en +défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être +s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de +déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes. +Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité, +son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que +les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en +vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à +peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait +à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât +avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission +de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de +lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui +l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu +de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la +lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son +paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes +d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se +retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération +et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis +les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa +limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant +tout permis pour compléter son œuvre, parce que rien ne lui paraît plus +impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant +se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de +perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses +derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui +eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive +dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une +série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces +usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe, +achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût +conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles +rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et +rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de +ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des +complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner +l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour +immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie. + + + + +CHAPITRE XII + +L'ÉLECTION DE BERNADOTTE + + +Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la +guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de +salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et +la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du +système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion +de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de +Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves +allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de +cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un +réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer +du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions +commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt +des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce +royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage +immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France; +le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince +royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi +Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette +candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur +du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le +_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour +de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre +de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince +d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de +Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur +l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des +intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer +Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se +présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé; +abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour +obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers +Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du +chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète +d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier +_magicien_.--Manœuvre finale qui décide le succès de +Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte +élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste +à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de +l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son +arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près +l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la +Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire +confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à +Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie +et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la +politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et +échec final de la négociation entamée par le comte +Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation +entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs +desseins éventuels sur la Pologne. + + + +I + +C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux +Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire +l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne +ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications +terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux +que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les +laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de +consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions +démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis +que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de +guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États, +des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient +métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait +d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves +allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus +loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur +éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les +obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant +agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les +articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en +chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe. + +Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à +ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais +ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation +unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La +Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des +mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en +particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies +espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des +denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou +du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des +Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles +passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les +Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de +denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes, +espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par +l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de +crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie; +les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la +banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes +prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que +l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque +exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces +marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront +pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se +déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même +discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle +banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits +assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort, +encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se +trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses +fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre +irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce +résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises +coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement +le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manœuvres +colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner +l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur +fortune. + +Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de +salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre +avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et +l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France +orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de +l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son +génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de +ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité +sur la forme de leurs rêves. + +[Note 558: En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de +la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre +était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses +débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs +qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses +marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à +bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils +ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert SOREL, _L'Europe +et la Révolution française_, III, 389.] + +Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu +rendre son décret de Berlin, constitutif du _blocus continental_ +proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique +et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné +ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres +arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les +neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non +engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur +suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de +naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de +rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger +de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le +continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et +spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce +britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le +véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à +la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second +décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que +l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a +déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme +tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports. +Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du +Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit +aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le +jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du +continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen +d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée. + +Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des +Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime, +c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur +imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur +patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts, +Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et +terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir, +mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils +promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne +saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte +d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et +forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer +ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par +expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à +avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant +avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur +fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de +l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes +également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à +subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux +qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se +précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour +frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes. +Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière +acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais +comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé +de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il +pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle +de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se +recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met +à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France +sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa +frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la +Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement +la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son +passage, courbant les résistances et échelonnant les haines. + +Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et +prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en +promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant +les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se +résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés, +jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère +et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et +disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la +Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais. +Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux +autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves +explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas +le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt[559]. Quelque ému que fût +le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt +de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé +trop loin d'elle. + +[Note 559: Rapport n° 99, août 1810.] + +Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent +pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et +duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires +hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la +même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et +empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses, +sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette +en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et +d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les +surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À +l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des +postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher +d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et +insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes +d'alentour. + +Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces +incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et +qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une +étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique. +Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre, +de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand +royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et +l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait +aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques, +affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie, +«dépayser davantage l'esprit allemand[560]». À présent qu'il s'est +substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et +pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette +seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en +trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et +portera au comble les appréhensions d'Alexandre. + +[Note 560: Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage: +_Napoléon et ses détracteurs_, 238-245.] + +Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays +hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer +près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière[561], et se borne à +assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses +décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust, +les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire +office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et +de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières +qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques. + +[Note 561: _Corresp._, 16853.] + +Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais, +sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là +qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi +continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le +suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il +enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les +bâtiments chargés d'articles coloniaux[562]. Bientôt après, par ses +décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les +États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour +cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises +capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit +s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de +leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but +d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de +rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les +lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent, +de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour +l'Angleterre[563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse +toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés +et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après +avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et +l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie +sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est +soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient +dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le +poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et +ne respire plus. + +[Note 562: _Id._, 16713.] + +[Note 563: Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy. +spécialement THIERS, XII, 182-190.] + +Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au +moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des +ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient +aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher +tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il +pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de +circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il +s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les +produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la +Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande +étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois: +c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en +Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par +Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6 +janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition +qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes +les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie, +avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y +trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour +s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite +et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui +prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et +dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un +débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui +de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser, +s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes +allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y +trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la +Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions +infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord. +C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en +Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans +ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède, +il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à +Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà +par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera +les occasions de heurt et de discorde. + + + +II + +Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm +une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la +guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés +français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées +en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la +Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture +et à un traitement de rigueur[564]. + +[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires étrangères, +Suède, 294.] + +Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux, +particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe. +Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui +lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise, +grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables +embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux +intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit +de sacrifier l'un à l'autre. + +Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait +l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer +contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour +résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se +refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un +peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État, +est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque +jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède +dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du +Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de +sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les +richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en +ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un +débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait +à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur +alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que +la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une +suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables +privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer +aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle +se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses +constamment éludées en faveur de la seconde. + +Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les +périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions +n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et +nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi +actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le +trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était +âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée, +soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un +parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les +Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait +d'un patriotisme exalté ses tendances subversives. + +Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait +désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées +chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une +dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche +cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau +vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient +choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg, +beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui +pût séduire et enlever les cœurs[565]; mais la Suède voyait en lui la +promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et +il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude +et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les +malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce +fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en +demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince +d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la +place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la +douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir +de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes. + +[Note 565: «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à +Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à +plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande +importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes +et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces, +mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires +étrangères.] + +Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal, +rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire +rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son +désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un +moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait +avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en +dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une +substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la +lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le +Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une +réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait +mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à +lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à +son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par +avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et +d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses +inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences +économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances +d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience +et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute +décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou +plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en +principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à +l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui +accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion +au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes +suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner +l'investiture[566]. + +Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince +royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne; +son vœu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort +pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi +pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit +public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les +rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce +choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat +désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était +toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi +de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de +créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de +fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce +qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie. +Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas +décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes +rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il +suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au +lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de +placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à +Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les +candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une +courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à +la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention +des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes +assez claires pour avertir et diriger l'opinion. + +[Note 566: Archives des affaires étrangères, Suède, 294.] + +Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La +candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle +qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de +façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle +reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur +l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la +perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût +vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de +Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg. +Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour +principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il +inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases +suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends +une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que +cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de +voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le +projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir +des avantages spéciaux pour son pays[567].» + +[Note 567: _Corresp._, 16588.] + +Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces +expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm, +depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait +de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui +avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à +toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M. +Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son +poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny, +d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.» +(Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la +dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une +intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus +simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir +reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie. + +[Note 568: C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction +adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à +appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives +des affaires étrangères, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.] + +Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte +ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du +prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné +d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal +beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à +son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le +lieutenant Mœrner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de +son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe, +et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un +prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à +l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur +patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient +conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et +d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major +impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi +de demain. + +Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le +seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la +campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à +combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux +adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé +d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la +Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour +respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens +alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait +fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de +popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de +Mœrner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire +de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer +au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du +gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon[569]. + +[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Suremain_, aide de camp du roi +de Suède, cités par le baron ERNOUF, dans un article intitulé: _Comment +Bernadotte devint roi de Suède_. _Revue contemporaine_, mars et avril +1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intérêts du Nord scandinave dans la +guerre d'Orient, élection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15 +septembre 1855, 1269-1296] + +À Paris, Mœrner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie, +pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures. +Mœrner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des +maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au +prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa +politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les +conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à +la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans +quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire[570]». Ce parti qui +n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Mœrner rallia à +son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède, +homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour +féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se +chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières +ouvertures. + +[Note 570: Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives +des affaires étrangères, Suède, 294.] + +Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le +désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille +circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au +salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur, +affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission +de se présenter aux suffrages de la diète[571]. + +[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.] + +L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à +prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les +Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son +entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande +en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui +surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir? +Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de +Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie +d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il +plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus +seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis +hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute +candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni +le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques +et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des +inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en +balance[572]. + +[Note 572: Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question +se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mémoires_ +de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.] + +Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal: +depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il +répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué +le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il +permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de +la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les +autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop +chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces +considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un +intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous? +Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans +doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de +l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les +Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle +aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses +mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace, +le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un +maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande +guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes, +disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre. + +À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la +personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très +sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date +pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses +qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé +à aucune époque cet élan de cœur, ce dévouement passionné qu'il +reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait +une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de +circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament +porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme +générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et +d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses +écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était +point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort +possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et +même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant +à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène +aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne +voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner +à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui +n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules[573]. + +[Note 573: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 260.] + +D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections +auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans +réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui +devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait +que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne +serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps +d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de +s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et +abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes, +peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et +rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie, +Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre +cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une +exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire, +traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait +toujours dans leurs cœurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion +qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la +Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât, +s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la +nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède +serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef +militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle +marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du +gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte, +avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger. + +Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la +souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital +de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin +que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui +s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était +impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal +d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la +tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait +faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou +ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet +égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il +commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure +qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux +l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une +force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le +temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie +pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce +qu'elles dérivent de la nature même des choses[574].» Persuadé que la +lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre +général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la +rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec +plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui +s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en +servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se +présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au +juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un +fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera +aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la +laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses +destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une +exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui +l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie +même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque +de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses +rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se +confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il +la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus +fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent +qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou +moins sûrement la guerre avec la Russie. + +[Note 574: _Mémoires de Metternich_, II, 109.] + +Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction, +avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec +la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La +lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par +l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé +n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi +l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la +diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte +jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position +d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé, +ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel +il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de +responsabilité dans les événements qui vont suivre. + + + +III + +Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le +parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur. +Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La +Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant +travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à +l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir +au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres[575]. MM. de Wrède +et de Mœrner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils +eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait +pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent +devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron +de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de +questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de +Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour +tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne +pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort +ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller +avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait +certainement, pour peu que tel fût le vœu de Napoléon. Désirant régler +sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée, +qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du +maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint +du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire +d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère, +dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade +d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des +invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler +et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les +choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt +le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs[576]». Mais le +Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque +le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément +rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa +curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au +désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain +pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il +douloureusement[577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers +jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il +signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais +se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les +volontés de l'Empereur. + +[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets, +est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.] + +[Note 576: GEFFROY, 1289.] + +[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier. +Archives des affaires étrangères, Suède, 294.] + +En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre +au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de +faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il +n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres +concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait +sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de +désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire +explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la +capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand +maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait +été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la +démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et +d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se +tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu +sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées, +réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité +morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul +Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire +de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M. +Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites, +pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme +un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à +connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que +le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède +sera sauvée[578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de +Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé +d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour. + +[Note 578: Dépêche citée par ERNOUF, 257.] + +Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux +répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en +rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et +comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence, +Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une +pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions +précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus +légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les +gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le +17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas +oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance, +s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark. +Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de +Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait +l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre +ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les +États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le +langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa +cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par +tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle, +il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4 +et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de +Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme +un moyen de défense et de lutte contre la Russie. + +«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des +Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à +cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à +présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la +conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de +face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer +aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur +est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres +ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne +l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas +un jour du royaume de Scandinavie[579]?...» + +[Note 579: Dépêche du 6 juillet, citée par M. GEFFROY, 1284.] + +Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de +prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de +l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins +dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir +Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et +favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la +plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une +candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des +motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise +explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle +Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes +déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé +d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25 +juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la +lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet +envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon +intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580].» Et la réprimande +s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans +direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au +lieu de lui prescrire impérativement le silence. + +[Note 580: _Corresp._, 16712.] + +Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir +M. Alquier, cette fois définitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris, +ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août, +c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première +quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à +son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût +l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince +d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par +excellence[582]; ce vœu rétrospectif et par suite essentiellement +platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de +la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis. + +[Note 581: _Id._] + +[Note 582: _Id._] + +En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la +ville d'Œrebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus +perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne +l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps +la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour +le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires, +comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le +moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à +suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature +Augustenbourg[583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées +et usa d'une subtile stratégie. + +[Note 583: _Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du +prince royal de Suède_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires +étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers +ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.] + +Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature +prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et +militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le +patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les +cabarets[584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde[585]» conservaient +les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui +pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en +échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce +prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande +partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens +d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de +tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés, +crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le +gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise +n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le +crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'œuvre +qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant +les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination +danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre +Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès +impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le +Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis +quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule +en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de +la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses +intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé +à Œrebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à +manier les esprits et à maîtriser les suffrages[586]». Sous son +impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les +décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce +pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée +fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour +semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière +heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de +poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut +Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède. + +[Note 584: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 257] + +[Note 585: _Id._] + +[Note 586: Rapport de Desaugiers.] + +Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où +quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de +Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs +manœuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même +rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à +la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et +beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il +cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection +de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné +corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à +l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du +cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son +compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent +utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique. + +Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre +que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville +de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint +permission de se rendre à Œrebrö en qualité de personnage muet, chargé +uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la +lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de +sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite _passeport +diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main. +Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris +d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de +temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et +craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait +pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de +Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul +congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la +lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance, +débarquait en Suède et atteignait Œrebrö le 11 août, quelques jours +avant la date fixée pour l'élection. + +À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple +émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre, +il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le +gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo; +comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer +ouvertement ce vœu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et +modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses +dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle, +s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté +aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait +représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son +père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux +parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines +d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout +instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires, +qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la diète; des +libelles répandus à profusion font appel aux passions et aux haines +nationales, s'attachent à présenter le succès du héros français comme +une défaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En +même temps, les quatre ordres de la diète, noblesse, clergé, bourgeois, +paysans, sont successivement entrepris; cédant à des arguments +appropriés, chaque classe de la nation en vient à s'imaginer que +Bernadotte nourrit pour elle une prédilection particulière et fera son +bonheur. Par-dessus tout, la pensée que Napoléon s'est montré derrière +son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifesté ses intentions, +stimule les dévouements, décourage les résistances, fait cesser toute +opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude à peine +croyable, le courant se forme, grossit, se précipite, emporte tout sur +son passage[587]. + +[Note 587: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263-264. GEFFROY, +1291-1294. Rapport de Desaugiers.] + +Seul, le vieux roi résistait; il ne se résignait point à subir pour +héritier un parvenu de l'épée auquel Napoléon n'avait pas même fait +faire un premier stage sur le trône, en lui confiant l'un des États à sa +disposition. Les ministres, sentant la nécessité de céder au torrent, +députèrent au Roi M. de Suremain, pour le raisonner et le fléchir. +Suremain le trouva fatigué par une nuit d'insomnie, portant sur ses +traits l'empreinte de ses préoccupations. «Je ne sais plus qui choisir, +disait-il. Je m'étais arrêté au prince d'Augustenbourg; c'est mon +cousin, c'est le frère du défunt. Cela ne peut plus avoir lieu, +vous-même m'avez parlé contre. À présent, ne viennent-ils pas avec leur +Bernadotte! Ils disent que l'Empereur le veut. Son chargé d'affaires +agit en sens contraire. Lagelbielke n'en mande pas un mot de Paris. Il y +a de quoi devenir fou... Pardieu! Si l'Empereur veut que je prenne un +général français, il peut bien l'articuler plutôt que de vouloir me le +faire deviner. Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'aimait pas Bernadotte? + +«--Oui, Sire, cela était si connu que, l'hiver dernier, pendant mon +séjour à Paris, on me conseillait de le voir très peu. + +«--Que pensez-vous de lui? Gustave Mœrner le porte aux nues[588]. + +[Note 588: Il s'agissait ici d'un Mœrner autre et plus qualifié que +le lieutenant accouru à Paris.] + +«--Il m'est impossible de juger des qualités essentielles d'un homme +avec lequel je n'ai eu que des rapports de société. Il est bel homme, +très poli, s'exprime avec une grande facilité. Sa tournure est vraiment +distinguée. + +«--Rien qui sente la Révolution? + +«--Je ne m'en suis pas aperçu. Il a bonne réputation en France: on ne le +compte pas au nombre des pillards. + +«--Quand il aurait toutes les qualités possibles, songez-vous au +ridicule de prendre un caporal français pour héritier de ma couronne? + +«--Sire, j'en conviens, et cela me choque autant que vous. Mais il faut +songer au danger qu'il y aurait d'être forcé de le faire... + +«--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer? + +«--Sire, songez à l'état malheureux de ce royaume et à votre âge.» + +«Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son récit, sur +le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme. +Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec +émotion: «Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu +seul peut savoir comment tout cela finira[589].» + +[Note 589: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 264-267.] + +Cinq jours après cette conversation, le conseil des ministres, muni de +l'autorisation royale, présentait officiellement Bernadotte, et le 21 +août les quatre ordres de la diète l'élisaient, persuadés qu'ils +obéissaient à une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour +le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et découvert par une série +de maladresses et d'intrigues, Napoléon portait la peine d'une politique +qui s'était faite à dessein obscure et voilée, qui avait négligé +systématiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononcé au début, eût +tout empêché, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les +manœuvres décisives de ce «courrier magicien[590]». Au lieu d'arrêter +par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte, +Napoléon avait préféré la laisser se poursuivre et courir sa chance; il +s'était réservé d'en tirer profit, tout en se défendant et en +s'abstenant réellement d'y participer; mais personne n'avait cru à cette +abnégation surprenante, à cet effacement d'une volonté que l'Europe +s'était habituée à chercher et à trouver partout, à sentir +perpétuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parlé, chacun +s'était arrogé le droit de parler pour lui; finalement, un personnage +infime et décrié lui avait prêté le mot qui avait départagé la Suède, et +son nom, audacieusement usurpé, avait fait l'élection. + +[Note 590: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263.] + +À la nouvelle des événements, Napoléon manifesta une surprise et un +déplaisir qui n'étaient pas entièrement simulés. Il pensa aussitôt à la +Russie, à l'émoi qu'y occasionneraient l'élection et les circonstances +qui l'avaient accompagnée; son premier mouvement, s'il faut en croire +certains témoignages, fut de tenir pour non avenu un résultat vicié par +la fraude: il eût défendu à Bernadotte de se rendre au vœu de la diète +et l'eût retenu en France[591]. Il eut le tort de ne point persévérer +dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Suède qui semblait +se jeter dans ses bras, de l'éloigner à jamais et de la rendre à nos +ennemis. Il permit donc à Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour +le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bonté, et le +laissa partir comblé des marques de sa munificence, après avoir obtenu +de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraîner +la Suède dans le système continental. Dès à présent, il songeait à +l'effet de stupeur que produirait à Londres le succès inattendu du +maréchal; il espérait que l'Angleterre en éprouverait une surprise +douloureuse, peut-être accablante, et cette idée le consolait de tout, +en réjouissant ses haines; il prononça devant Metternich une phrase qui +éclaire sa conduite: «Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser à +la chose, parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe +est un des plus jolis tours joués à l'Angleterre[592].» + +[Note 591: ERNOUF, 267, d'après SÉMONVILLE et MARET.] + +[Note 592: METTERNICH, II, 392.] + +Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester à la Russie +qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point à de +simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pièces en +main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Suède, qui +avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le +rappel de Desaugiers comme une satisfaction donnée à son allié; il fit +insérer au _Moniteur_ un article contenant le récit exact des incidents +survenus à Œrebrö. Il mandait en même temps à Champagny: «Vous écrirez +au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai +pu résister à un vœu unanime, que j'aurais désiré voir nommer le prince +d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela +est l'exacte vérité, qu'il doit donc le déclarer d'un ton noble et +sincère sans y revenir; que si l'on élevait quelque doute, il doit +continuer à tenir le même langage, car cela est vrai, et qu'on doit +toujours soutenir la vérité[593].» Cependant, quelque soin qu'il mît à +accentuer et à multiplier ses protestations, il ne s'abusait guère sur +leur portée: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi, +qu'elle se sentirait dans tous les cas surveillée et serrée de plus près +par la puissance française, et qu'un pas nouveau, peut-être décisif, +venait d'être franchi dans la voie de la désaffection. + +[Note 593: _Corresp._, 16876.] + +Pendant la tenue de la diète, la cour de Russie s'était enfermée de son +côté dans une réserve et une impassibilité absolues; elle aussi avait +évité scrupuleusement d'intervenir, comme si elle eût voulu laisser les +intrigues françaises se développer à l'aise et s'accumuler les griefs. +Napoléon avait déclaré plusieurs fois que, s'il excluait par principe le +prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de +même avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profité de cette faculté, +et son indifférence avait surpris l'Empereur. + +Quand le résultat fut connu, il y eut à Pétersbourg un soulèvement de +l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus +violentes contre la France: «Cette époque, écrivait plus tard +Caulaincourt, est une des plus délicates que j'aie eu à passer +ici[594].» Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce +déchaînement d'hostilités: Alexandre tenait encore à se dégager de toute +solidarité apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque +jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond même, il semble avoir +envisagé l'événement survenu avec moins d'appréhension que son +entourage. Dès à présent, sa perspicacité n'avait-elle pas entrevu que +Bernadotte ne se ferait nullement à Stockholm l'instrument et la main de +l'Empereur; qu'un Français mécontent, disposé à la révolte, valait mieux +pour la Russie sur le trône de Suède que tout autre compétiteur? Ce qui +accuse en lui cette arrière-pensée, c'est qu'un de ses officiers porta +immédiatement au maréchal, à Paris même, des paroles de félicitation et +presque de bienvenue. À ce message, la réponse ne se fit pas attendre; +elle vint par voie détournée. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne +dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volontés +résolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en +résistant aux aspirations belliqueuses qui s'étaient servies de son nom +et qui avaient prétendu l'ériger en candidat de la revanche: «Je connais +les épines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce +n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux, +mais comme général et avec la convention tacite de reconquérir la +Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie à +laquelle je ne donnerai pas les mains[595].» Ce propos fut tenu devant +Metternich, qui le transmit à Vienne: là, il fut recueilli par +Schouvalof, communiqué par lui à Pétersbourg, où il vint fournir une +première justification aux espérances d'Alexandre. À demi rassuré sur le +fait, le Tsar n'en fut pas moins alarmé et irrité de l'intention qu'il +crut démêler chez l'Empereur, celle de se ménager de nouveaux moyens +d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer +et d'ameuter contre elle tous les États secondaires du Nord et de +l'Orient; sous l'impression de cette pensée, ses défiances s'accrurent, +s'exaspérèrent, et le résultat de l'aventure qui avait ouvert à +Bernadotte le chemin d'un trône, fut de nous aliéner plus profondément +la Russie sans nous livrer la Suède. + +[Note 594: Caulaincourt à Champagny, 10 novembre 1810.] + +[Note 595: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + + + +IV + +Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de +suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de +Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus +brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir +dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre +eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans +leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la +Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre +l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations +intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas +de plus sur le terrain des manœuvres sourdement hostiles où ils se +rencontraient et se côtoyaient à leur insu. + +Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de +plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans +l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y +retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à +tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise +éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur +ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme +reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet +toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme +la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des +questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les +envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la +Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée +si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme +en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20 +septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et +l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais +forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et +considérable dans un roi de Pologne[596].» + +[Note 596: _Mémoires de Metternich_, I, 109.] + +Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances +d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar, +il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins +égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus +sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des +Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir +faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer +entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il +s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur +nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le +projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit +parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à +nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de +l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en +novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné +par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est +confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de +partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le +rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses +privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie +l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les +efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur +égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les +grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort +enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés. +On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel +est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal +de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car +il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre +eux[597].» + +[Note 597: Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même +rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV, +1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy. +ses instructions au n° 16811 de la _Correspondance_.] + +Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne, +celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un +tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la +mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération +projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait +de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à +se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se +fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche +avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples +dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire +en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question +d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se +ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de +son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont +s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à +l'attirer dans leur jeu. + +Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne, +c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de +l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance +et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de +cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de +défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la +possibilité de faire marcher côte à côte et de bon cœur Autrichiens et +Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois, +c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une +complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier +et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander. +Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur +future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était +point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes +et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich: +«Tout peut revenir, ces points-là sont _des bouts de cheveux pour +moi_[598].» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la +Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant +pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces +provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux; +sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte[599].» +Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient +pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne +réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes +l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il +ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses +insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe +l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les +domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait +que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats +possibles d'une crise à prévoir. + +[Note 598: _Mémoires de Metternich_, II, 365.] + +[Note 599: _Id._, I, 110-111.] + +Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice +était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur +le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais +d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières +paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie, +dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant +toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à +l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux +belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas +l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute +imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr +dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas +échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord +et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait +d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur, +d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans +participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette +résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur +François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et +à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir +et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans +leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques +avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française. +C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes +les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne +avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y +recevoir bon accueil. + +À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent +pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue, +nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait +d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans +la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris +les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne +avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès. +Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet +autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour +Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure, +c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le +représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à +sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie +moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique +à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au +loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de +la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se +livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie. + +Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse +nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en +équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la +première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus +que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui +que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber +gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de +sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé +leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de +plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les +amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le +Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des +garanties. + +Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte +Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au +prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M. +de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique +vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans +façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission[600].» En +dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire +que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la +moitié du chemin[601]». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en +proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte +modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à +n'assister qui que ce soit[602]» contre l'autre. Mais la pensée des +Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof +était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de +réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques +parties de la Pologne[603]». Ce serait créer un précédent utile; il +était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de +leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois +l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait +facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance +renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance. +Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du +chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du +prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait +en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de +faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un +et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte; +c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous, +Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si +bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich +du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette +époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que +j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son +expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre +étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse +époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se +concerter[604]!» + +[Note 600: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810. +Archives de Saint-Pétersbourg.] + +[Note 601: _Id._] + +[Note 602: Roumiantsof à Schouvalof, 16-28 septembre. _Id._] + +[Note 603: _Mémoires de Metternich_, II, 397.] + +[Note 604: Lettre du 16 septembre 1810. Archives de +Saint-Pétersbourg.] + +Ainsi amorcée, la négociation prit rapidement tournure. Metternich le +père avait fait son rapport à l'empereur François, qui approuvait et +laissait faire. La seule difficulté était la question des Principautés, +que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance: +elle désirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou +au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter médiatrice entre +eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix. +Schouvalof n'était autorisé à prendre aucun engagement de ce genre. +Néanmoins, le ministère autrichien inclinait à conclure; déjà le pacte +de simple neutralité se transformait en traité de défense mutuelle, et +tout s'acheminait à une reprise de liaison entre les deux anciennes +cours impériales, lorsque le retour inopiné de Metternich le fils, qui +reprit aussitôt la direction des affaires, vint tout interrompre[605]. + +[Note 605: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre, 5-17 +octobre 1810. BEER, _Geschichte der orientalische Politik Œsterreichs_, +244-248. MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 72-77.] + +Averti de ce qui se préparait, Metternich ne perdit pas un instant pour +se jeter à la traverse. Il ne fit que toucher barre à Vienne, courut en +Styrie où se trouvait l'empereur François, obtint que le faible monarque +considérât comme non avenu le rapport «provisoire» du ministre +intérimaire et qu'il décidât le rejet des propositions russes. +Là-dessus, Metternich rentra à Vienne, vit Schouvalof, et, dans un +langage très doux, très courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais +au fond parfaitement net, coupa court aux espérances de cet envoyé. +L'Autriche, dit-il, n'était en position de contracter d'engagement avec +personne. Il affirmait--et c'était vrai--n'avoir rien signé avec la +France; il prétendait que ses préférences de principe et ses +inclinations de cœur le portaient vers Pétersbourg, mais le moment +était-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les +souverains autrichien et russe, l'amitié était de fondation, la +confiance reposait sur de longues traditions d'intimité et des intérêts +communs: qu'était-il besoin de se compromettre par un traité, qui +n'échapperait pas à Napoléon? Quant à l'échange des territoires, +Metternich le déclina avec autant d'énergie que Schouvalof en mit à le +proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine +liberté de ses mouvements et dégagea l'Autriche des liens où elle allait +maladroitement s'emprisonner[606]. + +[Note 606: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. +Archives de Saint-Pétersbourg. BEER, 248-49. METTERNICH, II, 395-99. +MARTENS, 72-77.] + +Outré de cette déconvenue, Schouvalof songea un instant à s'acharner, à +tenter d'autres voies, à agir malgré et contre Metternich. N'existait-il +pas à la cour de Vienne, dans ce milieu étrange où se croisaient tant +d'influences diverses, quelques intermédiaires des deux sexes à employer +auprès du maître? L'Empereur aimait sa femme, appréciait fort +l'archiduchesse Béatrice, sœur de l'Impératrice, gardait un reste +d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et +témoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrétaire +Baldacci, considéré comme le mauvais génie de la dynastie. Schouvalof +songea successivement à ces divers personnages et à d'autres encore. +Toutefois, les ayant passés en revue, il se convainquit qu'aucun ne +présentait les conditions voulues pour mener à bien l'opération délicate +qui serait confiée à ses soins, pour mettre en échec le crédit du +puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre à chacun +d'eux, dans une dépêche irritée où il se déclare obligé de quitter la +partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque: +«L'Impératrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mêler des +affaires, mais son auguste époux l'en éloigne. Le prince de Metternich +n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais à +l'Empereur que la leçon qu'il aura étudiée, et encore en oubliera-t-il +la moitié. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprès du prince. +L'archiduchesse Béatrice craint de se mêler des affaires et de voir son +nom dans le _Moniteur_. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il +est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le +reste n'y peut rien, excepté Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci; +ce serait le dernier moyen à employer[607].» + +[Note 607: Schouvalof à Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives +de Saint-Péterbourg.] + +Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée, +Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut +rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à +Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière. +Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les +rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir +de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de +plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes +mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les +milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à +Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de +Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau +d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui +dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait +pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait +d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses +assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère +particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la +conciliation[608]». Avec cela, il entretenait les rapports les plus +intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur +son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale +désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé: +se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant, +de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie. + +[Note 608: _Correspondance de M. Otto_, novembre et décembre 1810, +_passim_.] + +Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses, +enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes. +La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes +désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme +d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus +d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que +fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait +en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à +sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans +l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que +son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises. +«Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de +force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce +ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le +sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique, +au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi +éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un +ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est +adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce +n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement +servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus +importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du +ministre et non dans des boudoirs[609].» + +[Note 609: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives +de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à +la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que +Talleyrand». Archives nationales, AF, IV, 1508.] + +L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui +avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait +sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à +désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire, +ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par +une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à +envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même +point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à +l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité +bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne +demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir +et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se +passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à +perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces +équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au +loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé +des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande +partie des Principautés[610]. C'est qu'ils sentent également que +l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra +plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second +de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec +l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur +diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense +ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient +mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait +indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances +de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus +nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le +veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur +geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour +décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du +concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux +tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre +expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins +encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une +grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage +involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit +méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un +dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre +possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les +faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un +peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès +qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit +pouvait faire pencher la balance! + +[Note 610: BEER, 250-51. MARTENS, 78-79. METTERNICH, II, 417.] + + + + +CHAPITRE XIII + +LE CONFLIT + + +Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente +sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au +sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des +principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de +l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix +possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager +des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités +de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de +l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation +sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à +destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il +rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp +Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations +clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec +Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie +géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de +Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire +indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis +en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir +secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm; +but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité +croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue +officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte +dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses +discours; sa parole d'honneur et sa parole _sacrée_.--Amertume profonde +contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions +de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées +coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes +suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de +cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question +de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté +entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au +duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses +États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion +des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et +le premier en contradiction ouverte avec les principes de +l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du +commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la +France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur +évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la +Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les +trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de +commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le +duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences +décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des +cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance +passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la +Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter +précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur +l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses +plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France +et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de +la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts +affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre. + + + +I + +À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète, +avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à +un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray, +ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je +pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur +un accord constant entre nos cabinets[611].» De son côté, Napoléon +défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche, +toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié +qui l'unissait à la Russie[612]». De part et d'autre, c'était une +attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de +la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher +mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti +entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards +caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au +souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il +choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus +rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du +Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait +parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en +excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine, +perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes +marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à +Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les +preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si +j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes +reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et +puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup[613].» Et il +ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis +ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même +direction.» + +[Note 611: Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre +1810.] + +[Note 612: Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues +au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.] + +[Note 613: _Corresp._, 17023.] + +Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités, +à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de +l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant +pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les +prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire +l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En +France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en +commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon +avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre, +avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation, +comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de +paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une +correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il +était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations +extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les cœurs; forcément, +la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment +aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement +distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre +secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque +Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême +rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de +l'Angleterre. + +Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France, +ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la +fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des +côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux +neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des +nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis +des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises +coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser +sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments +neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans +l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se +procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs +échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons +d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour, +et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint +et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis +semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs +derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette +publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de +suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger, +ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période +de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la +prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes +les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de +l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement +des masses et la guerre des classes en perspective[614]. + +[Note 614: Voy. spécialement GREEN, _Histoire du peuple anglais_, +II, 413-418.] + +Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les +journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations +qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les +débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez +l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au +but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de +descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de +Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie +absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne +envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique +allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue, +souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres +continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures, +éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans +la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il +semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos +efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le +commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses +mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon +travaillait à environner l'Europe. + +C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées +coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les +produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de +toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés +souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique +par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris +d'une armée mise en déroute[615]». Ils erraient de rivage en rivage, +frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient +de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et +rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre +destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils? +La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri +précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte, +qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de +solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments +fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des +avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient +les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie, +gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore +été prononcée à titre de règle absolue. + +[Note 615: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.] + +En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer +leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au +moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine +américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des +marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le +continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les +autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers +l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos +agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par +véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la +foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots. +Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le +débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs +articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder +leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes +pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer +entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant +en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il +compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci, +en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer +des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre +était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait +toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée +et virtuellement dissoute. + +Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un +nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement +et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se +défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses +lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix +générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à +rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant +de cette intention[616]. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant +auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant +dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne +saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à +l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber +l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant, +Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve. + +[Note 616: Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les +lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au +ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères, +Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de +l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur +permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.] + +Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des +nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une +réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux +fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre +au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de +tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés[617]. Il ordonne de +transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à +Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements, +il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de +l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie[618]»; couverts +par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et +attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est +urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa +rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise +d'en faire. + +[Note 617: _Corresp._, 17040-17041.] + +[Note 618: _Id._, 17041.] + +Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il +récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie +de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et +poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but +pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au +gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il +importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le +dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la +confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils +sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de +condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise +anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc +la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera +dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne +s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est +surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change +de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un +papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se +multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées +coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations. +La catastrophe de M. Goldsmith, _une des colonnes de la Cité_, comme +disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même +cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par +le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les +négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des +retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été +obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient +être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de +l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un +retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de +l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat +n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en +Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une +voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que +ses vœux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore +il paraissait indifférent à la continuation de la guerre. + +«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à +la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure +que vous êtes chargé de lui proposer, le vœu de la paix deviendra le cri +général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la +demande. + +«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons +de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon +qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont +anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur +de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils +vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de +soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre. + +«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a +voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous +ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe, +vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle +que vous mettez à la servir[619].» + +[Note 619: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf. +_Corresp._, 17040 et 17041.] + +Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent +du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six +cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté +devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis +à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu +chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut +d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime +l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments: +«S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas +d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace, +et rien ne pourrait m'arrêter[620].» Jamais plus brutale menace n'a +accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne +s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon +apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise, +a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de +reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher +de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il +faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la +Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer +des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son +allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion +est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule +coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par +les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de +résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur +l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut; +qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre +est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle +victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la +gloire et le profit[621].» + +[Note 620: _Corresp._, 17062.] + +[Note 621: Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.] + +Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour +s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité. +Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les +derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa +méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses +intentions, à les attester par un acte de condescendance et de +modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses +explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il +ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa +politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance[622]». Il +rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis +quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se +faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à +l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il +voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et +pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à +justifier cette démarche. + +[Note 622: Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre +1810. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, +17.] + +Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle +et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la +bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus +près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que +jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles +où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince +Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de +décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour +par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en +style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient +réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers +passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie[623]. Mais le +Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et +utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel +Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire +fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme +Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don +de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire +auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus, +porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à +Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules. + +[Note 623: Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er +septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur +fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de +Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de +l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le +prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont +fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs +amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.] + +De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer +Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme, +disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en +éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il +était un Français[624]». Quant à Caulaincourt, il avait complètement +pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp +voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune +homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de +circonspection[625]». + +[Note 624: Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.] + +[Note 625: Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810. +Archives des affaires étrangères, Russie, 150.] + +En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine +l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se +renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de +flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui +était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses +succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de +cœurs[626]», il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments +et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement +général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très +fade[627]», beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il +se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les +boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât +plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux +bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait +sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un +travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître +le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en +soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au +métier d'espion[628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau +ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe +et par profession, Savary avait l'œil sur lui, mais d'autres ministres +français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les +soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef, +devenu à Paris «une petite puissance[629]». Trop fin pour ne pas flairer +dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait +néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et +sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer, +parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour +son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut +sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre. + +[Note 626: Comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences sur +Napoléon Ier et Alexandre Ier_, p. 11.] + +[Note 627: _Id._] + +[Note 628: _Mémoires du duc de Rovigo_, V, 124-132.] + +[Note 629: _Id._, 206.] + +La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps +diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent +appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience +collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée, +s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage +quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il +se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans +la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit +appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables +de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans +l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et +longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se +livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes +contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant +les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les +exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les +résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises, +il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions; +il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes +loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le +préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment +elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa +de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en +Portugal, annoncés au _Moniteur_. Napoléon, qui tenait fort à voir clair +dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent +envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et +détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il, +pillent-ils beaucoup[630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de +pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans +les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas +être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près +aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre +pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.» + +[Note 630: Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à +l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont +tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le _Recueil de la Société +impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, p. 1 à 22.] + +Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs +rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de +l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de +paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans +son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans +ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe, +surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent +tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il +ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire +jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être +audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur +la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles, +des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près, +où en était sa politique avec la Russie. + +Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait +entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de +l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance, +n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause. +Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de +haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de +l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il +avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait +voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était +pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son +honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne +devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs, +en lui-même, «ne prouvait rien du tout». + +La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes, +dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître +que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à +la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de +forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour +courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de +s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine? +«Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son +genre; la guerre qui lui tenait à cœur était celle des mers; tous ses +vœux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait +donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les +Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles +levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription +cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante +bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on +fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et +les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de +surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais +élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui +parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point +donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient +derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître +chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque +leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur +territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes, +mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à +Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre +en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que +la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de +guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait[631].» + +[Note 631: _Corresp._, 17023.] + +Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à +l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il +indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu, +en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point +son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient +avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède +n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser +et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de +ce côté, sa politique avait eu à former un vœu, c'eût été de voir les +royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que +pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était +d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de +confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui +racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du +parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et +ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa +Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses +évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports +avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant +par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur +l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à +la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de +l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se +reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière +«en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de +Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en +déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les +maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce +sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de +flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me +plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me +plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit +entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus +convenu.» + +Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la +prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et +par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui +lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de +les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique +avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette +monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une +alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers +entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à +s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a +moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la +Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.» +D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les +deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état +permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés, +c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié +que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait +à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la +Russie sur la rive gauche du Danube. + +Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant +dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de +ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la +Russie. N'était-ce point en effet combler les vœux de cette nation, +réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui +donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu +la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se +décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?... +_La Russie était géographiquement l'amie-née de la France_; en le +restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même +temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du +despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se +voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait +de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir; +il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que +si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un +préjudice au vainqueur et au vaincu.» + +Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que +son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa +Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour +cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne +serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des +deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En +conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre +repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la +fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand +naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et +les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son +trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix +s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était +le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à +propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus +imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments, +d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion, +il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur +Alexandre, rédigée en ces termes: + +«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux +chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements. + +«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de +l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la +Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui +portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail; +les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en +Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six +cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés +dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de +Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les +séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans +ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le +contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces +marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté +d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être +son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle +confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers +qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands, +Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce +sont des Anglais. + +«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort +bien conduit ici. + +«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes +sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout +événement[632].» + +[Note 632: _Corresp._, 17071.] + +En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était +chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt +appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques +jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le +cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait +des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit. +Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm, +tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en +même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa +résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement +vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces +voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de +son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède, +disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que +les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le +magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées +coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un +nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il +n'obtiendrait pas cela de moi[633]!» Cette colère était réelle, mais +surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait +frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position +presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant, +n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et +l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne +pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot +dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité +d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle +entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles +courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait +tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc +sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition +sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et +surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient +entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée +de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le +Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur +commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et +humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à +Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières +mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies +partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient +atteint le but désiré--la paix[634].» + +[Note 633: Voy. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe +pendant le Consulat et l'Empire_, V, 73-75, d'après les Archives des +affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le +rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de +Stockholm.] + +[Note 634: Dépêche du 23 octobre 1810.] + + + +II + +Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait +hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions +arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour +lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la +Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement +anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins +scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que +Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui +déniait le droit de légiférer pour l'Europe. + +D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque +totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le +seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus +utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur +de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout +commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un +intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des +navires français, munis par lui de _licences_, introduisaient dans les +îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre +industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont +notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces +bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de +Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement +frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à +ses propres principes. + +Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais +interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi +des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant +exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et +gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à +l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres +dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande +partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur +Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous +rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire +leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi +brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé +aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle +napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de +magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme +les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810, +désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls, +disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait +procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il +n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver +les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce. +D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur +résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de +l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et +économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux +empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus +d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina +l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur +querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la +rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux. + +Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux +tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était +disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais +il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi[635].» Dès +nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en +expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles +furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser +aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il, +il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités +et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles, +écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile +ou même agréable à son allié[636].» Il avait nui aux Anglais plus que +quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge +des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures +recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles +ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette +nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des +règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le +Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille[637].» Il +ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en +suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se +vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec +rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur +incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les +pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à +cette œuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre +qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents +à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure +générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large. + +[Note 635: Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.] + +[Note 636: Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.] + +[Note 637: _Id._, 9 novembre.] + +Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra +dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles. +Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il, +veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments +personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité +que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont +inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à cœur que la +continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la +tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que +rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les +principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.» +Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre +glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement +apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les +neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler +que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois +signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se +poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes +ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes +nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent +encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du +moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité +s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté +me parlent retourneront en Angleterre[638].» + +[Note 638: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, p. 541-543.] + +En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de +produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande +masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à +Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de +ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils +se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de +l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps +une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la +péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe +de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits +coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou +redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une +infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer +et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois +couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ +de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait +impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La +question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait +été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il +avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises +anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut +fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce +débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans +la Cité de Londres[639].» + +[Note 639: Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.] + +Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon +allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la +fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos +demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter +un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois, +parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à +s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier +son dessein, semblait décidément propre à le favoriser. + +Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince +royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il +n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette +démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune +confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé +russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces +singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar +pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec +ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude +que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur +Napoléon[640]»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait +des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le +jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et +le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un +jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent +également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au +profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps +que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner +complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre +s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses +espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de +ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal +d'Empire, promu au commandement de tout un peuple! + +[Note 640: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de +Russie_, XXI, 45.] + +Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal? +Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la +conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen. +En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids +aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à +Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de +la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les +réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait +exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu +de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes +paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le +provoquerait à de plus complets épanchements. + +Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux +à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui +qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23 +octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris. +Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une +phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui +était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru +mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter +cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au +gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les +démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre, +quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et +à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui, +Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon +souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des +menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre +était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce vœu, qu'il +laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre +d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et +de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la +mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais +rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y +conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de +la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une +amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même +effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront +s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que +Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en +saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la +Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède; +mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa +mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de +l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de +la desservir. + +Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre. +Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission +qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en +route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent +la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la +traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland +«partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de +rames[641]»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert +et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2 +décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la +capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut +prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il +fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec +l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef +s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut +conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie; +M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en +quatrième à l'entrevue. + +[Note 641: Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites +des rapports de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de Russie_, +vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide +Ahnfeld dans la _Revue historique_, 1888, t. II.] + +Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et, +littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec +effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à +cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le +prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef +trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une +commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments +de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse +Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte +fixa le rendez-vous au lendemain dimanche _après le sermon_;--depuis +qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien +zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une +religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait +grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une +profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait +rien tant à cœur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures +relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa +Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et +l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement +que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de +tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix +basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant +rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de +choses indifférentes». + +Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans +son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il +allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc +vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y +avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de +sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure +désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât +son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir +compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle +se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui +fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà +débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à +la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste, +Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs +pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix +générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon, +usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition +et l'amour-propre du gouvernement français». + +À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait +parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les +confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des +véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant +qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai +que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour +la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que, +comme depuis la paix de Frédériksham les vœux et l'intérêt politique de +Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure +de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient +entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les +volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance +comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui +commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le +moindre obstacle.» + +À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et +le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut +soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour +répondre à tant d'ouverture de cœur, il se mit à parler d'abondance sur +la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences +françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la +part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée +pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait +beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des +désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et +laissa voir, en même temps qu'un cœur tout suédois, les mauvais +sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon +d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la +carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot +le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que +de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple +maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur +despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles +saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le +désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce +peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si +mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait +le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité +emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute +méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait +jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le +Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur. + +Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à +le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves. +Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur +Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant +avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte +prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois, +«de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des +choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les +querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et +la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de +Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à +Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont +l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette +puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et +considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un +homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours, +Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin, +voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita +pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête. + +Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en +Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui +facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de +valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était +associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque +chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la +forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des +allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage +irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient +de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette +situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus +irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait +le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le +révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et +passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès +desquels il représentait. + +Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait +inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon +homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude, +«volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à +tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère, +rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour +réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait +penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais +remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant +«qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de +légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois +l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur +situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre +les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses +instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible: +néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur, +il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant +et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France +disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une +intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et +répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à +seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante. + +Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de +Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où +Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on +fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au +langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait +à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea +l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses +communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus +d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne +s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de +rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la +discrétion du prince cette résolution inébranlable. + +À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie, +Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de +renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait +donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie; +maintenant, il donnait sa parole d'honneur _sacrée_ et parlait déjà de +se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité +exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves +erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de +la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il, +celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins +étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur +envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde +entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte, +et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que +de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien +chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son +abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances +revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à +prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais +le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait +pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses +propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une +neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une +guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main +d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait +choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre +si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait +encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le +territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les +avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter +aussi sur eux». + +«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous +interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y +suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant +général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial, +à l'œil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au +vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite +avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui +sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité +tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple +assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait +aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps +à ces fonctions de la souveraineté. + +Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il +témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir +l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et +à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne +pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à +l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline; +dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses +promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en +sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service, +de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et +l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en +visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il +en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le +prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que +la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce +qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait +en France.» + +Cette réserve prudente ne l'empêchait point, l'instant d'après, +d'envisager les plus héroïques perspectives. Il fallait, disait-il, que +Napoléon se gardât de toucher à la Suède, il y retrouverait une Espagne. +«En électrisant la nation et en la conduisant avec un peu de génie», on +la rendrait invincible, et déjà Bernadotte se voyait réfugié et +inaccessible dans les glaces du Nord, entouré de son peuple fidèle, +donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrépidité: il se +composait magnifiquement ce rôle et s'y drapait. Pourtant, si son +imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothèses, si sa +verve hâbleuse se plaisait à les développer, il avait trop le sens des +réalités pour s'y arrêter bien sérieusement. Prudent et avisé sous des +dehors fanfarons, il s'était dit au contraire que son pays d'adoption et +lui-même risqueraient moins, suivant toutes probabilités, à se brouiller +avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout +autant, et là était en partie le secret de sa contenance. À supposer +qu'une campagne victorieuse rendît aux Suédois la Finlande, ce succès +demeurerait éphémère; il serait le signal de longues luttes où la +victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons, à la puissance +qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire, +si la Suède passait condamnation sur la Finlande, si elle renonçait +définitivement à toute reprise sur le continent pour se confiner et se +répandre à l'aise dans la péninsule Scandinave, elle désarmerait +l'hostilité de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice, +assurerait la sécurité de sa seule frontière exposée; s'isolant de +l'Europe et des grandes affaires, elle se réduirait à une condition plus +modeste, mais plus sûre, fonderait sa tranquillité à venir, sans +préjudice de satisfactions immédiates et fort appréciables. Pour elle, +le mieux n'était-il point de chercher une compensation plutôt qu'une +revanche? Au lieu de regarder obstinément vers l'Est et de fixer la +Finlande, que ne se détournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvège qui +s'offrait à elle comme un dédommagement tout trouvé? Dès son arrivée, +Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il +devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rôle +plus profitable que glorieux[642]. Non qu'il eût encore érigé ce système +en règle absolue; porté à s'exagérer l'importance de sa découverte, +Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonçait à +Pétersbourg que l'empereur Alexandre pouvait désormais disposer du +prince royal et le mouvoir à son gré[643]. En homme pratique, Bernadotte +tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'après leurs +indications. Toutefois, lorsqu'il aurait à se décider, deux éléments +s'associant en lui, une pensée politique et une passion, la conception +renouvelée qu'il se faisait de l'intérêt suédois et sa haine pour +Napoléon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant +dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-être en attribuant dès à +présent à ces deux mobiles une force irrésistible, il les avait +parfaitement démêlés l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir à juste +titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait +bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle +Alexandre opposait aux demandes de la France une réponse poliment +évasive. + +[Note 642: Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.] + +[Note 643: _Id._] + + + +III + +Napoléon avait appris très vite, par d'autres voies, que la Russie +refusait d'adhérer pleinement à son système de guerre. Dès les derniers +jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son +gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs +et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de +vigilance. En même temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une +partie des bâtiments qui s'étaient concentrés dans la Baltique et dont +le nombre total était évalué maintenant à douze cents, avaient débarqué +leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait à s'opérer par +cet empire, qui inondait le grand-duché de produits coloniaux et en +approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napoléon +ordonne de préparer une réponse à la note de Kourakine: il la veut «fort +polie, fort douce», mais contenant «les vérités qu'il est bon que la +Russie connaisse[644]»; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera +nos instances avec une extrême énergie, et conclura ainsi: «Tant que les +marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse +et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il +sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour +faire du tort à l'Angleterre[645].» Après avoir fourni le canevas de +cette note, l'Empereur avait laissé à Champagny le soin de la mettre en +forme, lorsqu'il reçut, pendant la première moitié de novembre, le +compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'était +prononcé en principe contre l'éloignement universel des neutres. Devant +cette fin de non-recevoir, qui répondait par avance à sa lettre, il se +sentit fixé; perdant tout espoir d'être écouté et suivi, il comprit que +la Russie ne l'aiderait jamais à consommer l'anéantissement de +l'Angleterre. + +[Note 644: _Corresp._, 17099.] + +[Note 645: _Id._] + +Cette fois, sa colère fut muette et ne se manifesta par aucun éclat. +Comme son intérêt n'est nullement de précipiter la crise, il se contient +et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prétentions manquent de +fondement légal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui +fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Même, +ayant renoncé à convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et +d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prématurément le +désaccord; il remanie, abrège la note préparée pour Kourakine, +transforme en simple déclaration de principes cette ardente +requête[646]. Il ne laisse échapper aucun mot qui trahisse des desseins +hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, «d'un ton très +modéré et sans montrer le moindre signe de colère», qu'il s'était cru +obligé de faire savoir à Sa Majesté Russe «la seule manière de réduire +les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intérêts de +son pays, ce qui au fond pouvait être vrai, il n'y attachait plus une +aussi grande importance[647]». S'il ne faut à la Russie, pour se +rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui +refusera pas, et Caulaincourt est là pour les fournir: c'est à cette +seule fin qu'il laisse à Pétersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable +bonne grâce[648]. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne +tiendra plus aucun compte des intérêts, des susceptibilités d'Alexandre, +dans ce qu'il fera lui-même pour atteindre son but par d'autres voies. +Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre +tous les pays qu'il occupe et détient; partout il agira, dépècera les +royaumes, déplacera les frontières, répartira et distribuera la matière +humaine au gré de ses spéculations effrénées, comme s'il était seul en +Europe empereur et maître. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il +le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les réalisera de suite, +avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armées du Tsar la pleine +liberté de leurs mouvements. Après cette paix d'Orient qui se fera +apparemment au cours de l'année prochaine, si l'empereur Alexandre se +tient à une attitude passive et résignée, il le laissera à son isolement +et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus +vraisemblable que la Russie, débarrassée de la diversion turque, se +rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici +là posé les armes, et démasquera des intentions hostiles. Mais lui-même, +à cette époque, se trouvera avoir reconstitué ses forces d'Allemagne et +recréé sa grande armée; il disposera d'une masse d'hommes supérieure à +toutes celles qu'il a jusqu'à présent mises en mouvement, suffisante +pour écarter à jamais la Russie de la scène européenne ou pour la +ramener d'autorité dans l'alliance, et l'idée qu'il faudra en finir par +là, qu'une campagne décisive au Nord s'imposera à lui comme le terme de +ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit; à ses yeux, +cette perspective déjà entrevue se lève de plus en plus par delà les +entreprises présentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se +déploie en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir. + +[Note 646: Voy. à ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699, +la correspondance de Champagny avec l'Empereur.] + +[Note 647: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de +Russie_, XXI, 54-55.] + +[Note 648: Champagny à Caulaincourt, 5 décembre 1810: «L'Empereur +vous invite à ne rien négliger pour fortifier et rendre durables les +dispositions qu'on vous témoigne: c'est maintenant l'unique but de votre +mission.] + +Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes, +une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays +d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud, +Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement +l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le +Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les +approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues +de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui +cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit +confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier +la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à +tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est +embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En +prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une +négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer +une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de +Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la +démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du +Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout +son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à +procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la +Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique. +Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires +adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à +l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les +réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est +en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus +tard, par sénatus-consulte. + +En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls +et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant +sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles +il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même +temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance, +mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la +lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de +nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus +de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un +désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de +l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans +une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes +hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet +avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des +conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des +pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de +paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il +faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports +allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française +sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à +mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur +domination usurpée. Cette gradation dans ses œuvres que Napoléon s'est +toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes +qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à +créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité, +tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin, +s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome, +projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une +bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il +voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser +tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque, +et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles +Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut +avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve +devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son +influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au +seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe +décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la +droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une +atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes. + +La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit +direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de +corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines +hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les +arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il +fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le +grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines +principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États +germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à +l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de +territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui +effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et +fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique +maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel +était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme +un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent +du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder +moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner? + +Par un reste d'égards pour l'empereur Alexandre, il consentit à une +exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrêta d'abord à l'idée de +respecter cet État: il se bornerait à l'enclaver dans nos possessions, à +le couvrir de nos douanes, à l'enserrer dans notre système militaire et +fiscal, à le préserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, à +l'emprisonner et à le murer dans l'Empire. Cependant cette dérogation à +la règle commune n'avait été admise par lui qu'à regret; la solution de +continuité qui en résultait dans le tracé de notre frontière maritime +répugnait à ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours, +il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'échanger une +ombre de souveraineté contre un établissement moins précaire dans une +autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on préparait le +sénatus-consulte relatif aux villes hanséatiques, il fit examiner la +question de l'Oldenbourg, chercha un équivalent, et crut le trouver à +peu près dans Erfurt et le territoire environnant, restés entre ses +mains, et qui représentaient la sixième partie du duché «pour l'étendue, +le tiers pour la population, et un peu plus que la moitié en +revenu[649]»; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient +combler la différence. + +[Note 649: Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810. +Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.] + +Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion +de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand, +sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur +déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc +d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les +restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement +des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt +en compensation[650]. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette +deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait +aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou +l'autre terme de l'alternative. + +[Note 650: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. BIGNON, +IX, 362.] + +En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait +point en doute que l'expression de son vœu ne fût accueillie comme un +ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple +fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer +du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le +pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y +demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et +respectueux, il déclina l'échange[651]. Cependant les autorités +françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du +sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la +main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son +droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon +n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la +Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France +à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la +difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il +signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et +transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce +déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit, +aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de +Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et +paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le +conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens +d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg[652],--mais +dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en +tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis +d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense +caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier. + +[Note 651: Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et +Confédération du Rhin.] + +[Note 652: Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.] + +Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de +connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de +l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait +le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait +été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait +particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent, +les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une +convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le +pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre +provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût +été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et +des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits +en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les +assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement +de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre, +était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë +que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis +que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie +d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se +faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles +consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat +attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne +remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations +maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se +référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non +compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient +principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait +la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista +plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût +être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans +consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes +spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des +tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par +décret, des relations établies par traité[653]. + +[Note 653: Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que +pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il +pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?] + +Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire +français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le +brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration +frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa +forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus +par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe +un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des +marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité, +et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs +était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était +en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les +ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais, +d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même[654], +les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à +bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui +que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce +britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été +indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent +l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France +s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un +double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte +contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient +officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos +jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié +politique[655]»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le +terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y +concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce +terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était +accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux +yeux de tous, dénoncer l'alliance[656]. + +[Note 654: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, 547 à 552.] + +[Note 655: Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul +Leroy-Beaulieu dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1892 sur +_Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions +commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la +France_.] + +[Note 656: Voy. le texte de l'ukase dans le _Moniteur_ du 31 janvier +1811.] + +Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un +de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme +une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser +matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. +Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, +comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix +mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains +ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans +l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils +avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier. +Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre +l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les +Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme +éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à +leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète +et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de +ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de +son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu +à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de +dicter ses décisions. + +Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance +particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en +voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la +Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force +immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait +réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de +dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux +cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre +sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel +et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout +organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie, +huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout +composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de +distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une +réserve de cent vingt-quatre mille hommes[657]. En face de lui, au delà +de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du +duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des +places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une +fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant +plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger +immédiat, prononcer sa défection économique. + +[Note 657: Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres +à Czartoryski. _Mémoires du prince_, II, 254 et 271. Un rapport de +Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. _Corresp._, III, +540.] + +Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de +consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce +que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui +toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait +réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui +que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la +prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et +audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre +sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il +a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation +de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois, +plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper +le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même +est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à +l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au +joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et +soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe +en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion. +L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à +profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en +quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à +l'action même. + +Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des +villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de +l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que +Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance +avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision, +une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche, +une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de +questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet +qu'il dévoile. + +Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurpé de la France; +son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne, +de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille +Russes, qui seront «renforcés tout de suite par cent mille autres[658]», +et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette +fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du +même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzick isolé et tourné: la +Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de +diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à +l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle +présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera +portée à plus de cinq cent mille «si l'Autriche, moyennant des avantages +qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France[659]». En +Allemagne, la patience semble à bout; à la vue des armées libératrices, +l'entraînement sera universel et la défection contagieuse; le +patriotisme exaspéré, la haine de l'étranger, l'amour de l'indépendance, +vaudront sans cesse à la coalition de nouveaux membres; ces nobles +passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Français, +combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp, +déplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duché, au +début de l'opération, est indispensable pour en assurer le succès et +même la possibilité. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes +que se trouve placé, en définitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au +premier qui leur offrira, «non la probabilité, mais la certitude de leur +régénération[660]»? Peut-on attendre d'eux, si on réalise toutes leurs +espérances, qu'ils rompent à ce prix leurs attaches avec Napoléon et se +décident à un changement de front instantané? Alexandre est prêt à leur +donner une parole solennelle, à leur promettre une constitution +libérale, une patrie qui comprendra, avec le duché, les provinces +russes, et qui s'accroîtra vraisemblablement de la Galicie autrichienne; +mais il tient, avant de rien tenter, à acquérir la certitude de leur +adhésion. Que Czartoryski parle donc, avec les précautions convenables, +aux principaux chefs de la nation et de l'armée, à ceux dont la +discrétion est certaine, qu'il sonde leurs cœurs, qu'il leur fasse part +des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Dès +qu'Alexandre aura reçu les réponses et les garanties nécessaires, il +donnera le signal, et le grand œuvre s'accomplira[661]. En attendant, il +se charge d'entretenir la quiétude de Caulaincourt et de donner le +change à Napoléon: il ne lui en coûte point d'inspirer une trompeuse +sécurité au monarque dont il s'est tant de fois proclamé l'ami et qu'il +médite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La légitimité du but excuse +à ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette +restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquité du passé, le +séduit par un côté de magnanimité, de désintéressement et de justice. Il +ira à ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plaît +à l'idée de commencer par une mesure réparatrice la délivrance de +l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre +sous tous ses aspects, à la fois généreux, chimérique et faux. + +[Note 658: Lettre d'Alexandre en date du 25 décembre (ancien style) +1810, publiée à la suite des _Mémoires du prince Czartoryski_, II, +248-253] + +[Note 659: _Id._] + +[Note 660: Lettre du 25 décembre.] + +[Note 661: _Mémoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 248, +278.] + +Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait été ourdie +de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour où il se +déclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne +seraient plus qu'une formalité; il admettait ces conséquences naturelles +de son évolution, mais n'entendait point les précipiter et s'enchaîner +par avance. En se détachant de nous, il agissait de sa propre +initiative, et Napoléon le soupçonnait à tort de s'asservir +graduellement à une impulsion étrangère. + +Au reste, il ne paraît point qu'en ces conjonctures décisives la +diplomatie et l'intrigue britanniques aient développé une énergie, une +vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient à +Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de +difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux +attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés, +aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce +aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intérieur que pour revenir +aux absorbants soucis de la guerre dans la Péninsule. Même, en face de +l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son +armée, ils désespéraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne. +Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à +solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause +britanniques, et rarement hommes d'État ont opposé à la violence +déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable +exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces +hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé +glorieux, d'une intelligence supérieure; les successeurs de Pitt, qui +s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hérité +que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils +portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils +puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les +égale aux plus grands. Sans chercher à rompre ou à détourner par de +savantes manœuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le +soutenir, s'enferment dans une résistance passive, qui prévaudra à la +longue, et leur victoire finale sur Napoléon sera celle du caractère sur +le génie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux: +dans le Parlement, malgré la lutte ardente des partis, la majorité ne se +déplace point, et l'Angleterre, devant le péril national, continue à +faire corps et à faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir +compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napoléon approche de +l'abîme à mesure qu'il s'élève à de plus vertigineuses hauteurs, que le +joug imposé à tous en Europe prépare l'unanime rébellion, que sous +l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface +d'immobilité, le mécontentement et l'agitation gagnent en profondeur, +que les intérêts meurtris, les dignités humiliées, les consciences +violentées s'insurgeront à la première occasion et reviendront contre +l'oppresseur sous forme d'armées innombrables et furieuses. Sans +apercevoir encore à l'horizon ces masses qui se portent à son aide, +l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son +effort se borne à tenir jusqu'à leur arrivée, et elle reste sur place, +attend de pied ferme, immobile, inébranlable, héroïquement inerte; c'est +la tactique de Waterloo, pratiquée à l'avance par tout un gouvernement +et tout un peuple. Et déjà, à l'insu même de ce peuple, ses prévisions +commencent à se réaliser: déjà se préparent et s'acheminent les secours +qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et +dégager son armée. En Portugal, Wellesley tient encore; déjouant +l'espoir de Napoléon et dépassant l'attente de ses propres concitoyens, +il a arrêté Masséna sous les lignes de Torrès-Védras, et l'impétuosité +de nos soldats, l'ardeur lassée du plus habile et du plus heureux de nos +généraux, se sont brisées contre ce mur. Frémissant devant l'obstacle, +le vieux maréchal dépêche des officiers à Paris, réclame des renforts, +se récrie sur l'insuffisance de ses moyens; en réalité, pour recommencer +et faire aboutir cette campagne avortée, il faudrait que Napoléon se +porte lui-même dans la Péninsule et y engage toute sa puissance. Or, les +complications du Nord, en se manifestant plus tôt qu'il ne l'avait +pensé, vont l'arracher définitivement à l'Espagne. Il a cru pouvoir +atteindre et courber l'une des extrémités du continent avant que l'autre +tente de lui échapper; des deux parts à la fois, ses calculs se trouvent +en défaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le +Nord se relève, et voici que de ce côté s'annonce la grande diversion: +la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succès de sa tentative +auprès des Varsoviens pour dépasser ses frontières et descendre en +Allemagne avec des forces patiemment accumulées. + +Quelque épais que fût le nuage dont elle s'enveloppât, il était +difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Dès le mois +de décembre, à certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille, +perçoit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le +Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose à +l'offensive, il se sent confirmé dans l'opinion qu'elle prépare sa paix +avec l'Angleterre et qu'elle espère la conclure impunément, à l'abri de +ses frontières fortifiées et couvertes. Comme il est plus loin que +jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, après +avoir déserté sa cause, ne lui déclare pas la guerre, c'est lui-même qui +la fera et la commencera. Dans ce but, il lève la conscription de 1811, +qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent +mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser +encore à aucune mesure de préparation immédiate. En janvier 1811 +seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui +apercevront à travers leur frontière des mouvements suspects, le feront +se retourner précipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec +des éléments pris de toutes parts, une armée d'Allemagne. + +Désormais ses ordres se succéderont, précis, multiples, journaliers, +embrassant l'ensemble et le détail. Infatigablement diligente, sa +volonté va en toute hâte diriger des hommes vers le point menacé, +prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande +concentration, transformer ce corps en armée, échelonner cette armée sur +le littoral allemand, de l'Elbe à l'Oder, avec Hambourg pour point +d'appui et Dantzick pour poste avancé; entasser à Dantzick soldats, +vivres, munitions, matériel, développer les défenses de la place, en +faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrière les +troupes et les positions de première ligne, masser d'autres forces, +faire peu à peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une armée +telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une armée qui +sera les deux tiers de l'Europe militaire, disciplinée par une main de +fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que, +malgré ce déploiement surhumain d'activité et de prévoyance, les +premiers mouvements ordonnés, ne devant s'achever qu'à la fin du +printemps ou dans l'été de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde à +l'abri d'une surprise et l'eussent laissée en présence de forces +infiniment supérieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite à +ses desseins. Mais l'exécution du plan conçu par ce monarque dépendait +d'une condition qui échappait à sa volonté, la connivence des Polonais +du duché. Repoussé par les auxiliaires qu'il s'est cherchés, Alexandre +reconnaîtra la chimère et le néant de ses calculs, renoncera à profiter +de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne +se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonné, +s'avancer par échelons du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à +la Vistule, se lever enfin et se dresser menaçante contre les frontières +de la Russie; et les deux empires géants se trouveront face à face, +debout tous deux et en armes, rapprochés à se toucher, affrontés à +travers l'Europe. + +Comme Napoléon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme +Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre +et s'attendre. Des négociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois; +peuvent-elles aboutir? Ce qui sépare les deux empereurs, c'est moins un +dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est +armé, il s'est préparé à agir parce qu'il croit que Napoléon a décidé le +rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est-à-dire le +démembrement et la déchéance de l'empire russe. Or, nous avons constaté +à des témoignages multiples, concluants, échelonnés au cours de cette +histoire, que si Napoléon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y +voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par +eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprête à marcher contre les +Russes parce qu'il les soupçonne de le trahir pour l'Angleterre, de lier +partie avec son ennemie jurée, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il +inclinait à se rapprocher des Anglais par terreur de la France, évitait +encore de se livrer à eux. Cette erreur de deux potentats, qui va +coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord, +de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles +ramener en arrière les armées prêtes à s'entre-choquer, rénover la +confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir été +officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et +remplir ses destinées? Au contraire, l'hostilité est-elle irrémédiable, +parce qu'elle ne résulte pas seulement de griefs particuliers, mais +qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises? +Entre Napoléon, qui concentre en lui et pousse à ses dernières limites +la force d'expansion de la France révolutionnaire, et la Russie, en qui +s'est réfugié l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas +que le déchirement s'opère? Malgré la solidarité qui existe entre les +deux États pris dans leur situation normale, malgré cette parité +d'intérêts que Tilsit avait proclamée, que l'avenir devait reconnaître, +et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu même de +leurs différends, faut-il que le sort des armes décide si Napoléon +reconstituera en Occident l'unité romaine ou si l'Europe refluera sur la +France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre +l'entraînement des passions et la force des impulsions antérieures, ils +hésiteront néanmoins devant la responsabilité pour laquelle les ont +marqués leur grandeur et leurs fautes. À l'heure où leur main s'occupera +à mettre en mouvement des millions d'hommes pour une œuvre de sang, leur +âme par instants se troublera, passera par des combats et des crises; +mais ces évolutions intimes n'apparaîtront qu'à de rares initiés et +jamais complètement. Entre eux, une invincible méfiance, doublée chez +Napoléon d'un pernicieux orgueil, les empêchera toujours d'aborder de +face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils +oseront à peine se montrer le véritable point du litige et les moyens de +transaction qui leur viennent à l'esprit: craignant de se compromettre +et de se livrer, voulant être devinés plutôt qu'entendus, ils +poursuivront leur controverse à demi-mot et par allusions; se cachant à +leurs contemporains de leurs efforts parfois sincères pour trancher sans +combat le conflit dont la solution porte en elle les destinées futures +de l'Europe, ils laisseront à l'histoire seule le droit de suivre les +péripéties et d'interroger les pièces de ce grand procès. + + + + +APPENDICE + + + + +APPENDICE + +I + +A + +_Sur le rapport cité à la page 204 et attribué par nous au comte +Alexandre de Laborde._ + +Le rapport n'est pas signé, mais il est incontestablement de M. de +Laborde. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu l'écriture, comparée à +celle des pièces émanées du même personnage et conservées tant aux +Archives nationales, AF, IV, 1675, qu'aux Archives des affaires +étrangères, Vienne, 383. De plus, dans une dépêche à Schwartzenberg en +date du 25 décembre 1810, Metternich rend compte de la conversation, en +citant le nom de Laborde (_Mémoires de Metternich_, II, 313-314). +Seulement, le ministre autrichien prétend que c'est le Français qui a +parlé le premier de mariage. Cette assertion n'est guère admissible. En +effet, il est peu croyable que Laborde ait entamé un tel sujet sans +ordre de son gouvernement, et d'autre part, s'il avait reçu des +instructions, il n'aurait eu aucune raison pour se cacher dans son +rapport d'avoir provoqué les confidences de Metternich. M. Wertheimer +(_Archiv für Œsterreichische Geschichte, Vierundsechzigster Band, Erste +Hälfte_, 509) a donné en allemand quelques passages de la pièce. + +B + +P. 211.--_En présence des démarches ordonnées ailleurs (en Russie) et +expressément maintenues..._ + +Il est vrai que, le 22 décembre, Cambacérès, demandant aux membres de +l'officialité de Paris l'annulation du lien religieux, leur disait: «Il +(l'Empereur) est dans l'intention de se marier et veut épouser une +catholique.» (Welschinger, 84-85.) Mais, en présence de la lettre écrite +à Caulaincourt le 13 et confirmée le 17, il est impossible de croire à +la sincérité de ces paroles. D'ailleurs, le 22, on était loin encore +d'être sûr de l'Autriche; les pourparlers avec Schwartzenberg ne +commencèrent qu'à la «fin de décembre 1809», d'après la mention portée +sur le manuscrit qui en rend compte aux Archives nationales (AF, IV, +1675). Il est, au contraire, très naturel de supposer que Napoléon ou +Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité une décision qui +embarrassait leur conscience, engageait leur responsabilité, ait voulu +leur faire croire que la fin justifierait les moyens, et qu'ils +contribueraient, par leur docilité, à placer une catholique sur le trône +de France: c'était un argument _ad homines_. + +Toutefois, l'annulation du mariage religieux, utile dans tous les cas +(la Russie exprima formellement des scrupules à cet égard), l'était +particulièrement en vue de l'éventualité autrichienne; aussi fut-ce +lorsque l'Empereur commença à s'occuper plus sérieusement de cette +dernière, à partir du milieu de décembre, qu'il fit entamer et presser +vivement la procédure devant l'officialité. + +C + +_Sur la date du premier conseil tenu par Napoléon au sujet de son +mariage._ + +Thiers, suivi par divers auteurs, place le premier conseil à la date du +21 janvier; Helfert, d'après les dépêches de Schwartzenberg, le place à +la date du 28. Cette dernière nous paraît seule admissible. D'abord, les +dépêches de Schwartzenberg constituent un témoignage contemporain, +opposé aux récits faits après coup où ont puisé les historiens français. +De plus, le mémoire de Pellenc, conservé aux Archives nationales, cité +dans le cours du chap. VII et écrit le 1er février, parle de l'émotion +que le conseil tenu aux Tuileries répand dans la société «depuis trois +jours», ce qui correspond à la date du 28 janvier. Enfin, dans une +lettre du 6 février (_Corr._, n° 16210), Napoléon parle du conseil tenu +«il y a peu de jours», ce qui s'appliquerait difficilement à la date +déjà éloignée du 21 janvier. Ce fait a son importance: il prouve que +l'Empereur n'a laissé mettre en discussion le mariage autrichien +qu'après la réception des premières nouvelles de Russie, arrivées le 25. + +D + +_Sur la date et l'ordre des événements qui se sont succédé du_ 5 _au_ 8 +_février_ 1810. + +M. Helfert, p. 90, place à la date du 6 l'arrivée du courrier de Russie, +dans l'après-midi du 7 la tenue du conseil aux Tuileries, puis la +démarche d'Eugène auprès de Schwartzenberg, suivie immédiatement de la +signature du contrat entre l'ambassadeur et le ministre des relations +extérieures. Or, par son billet à l'Empereur cité p. 253, Champagny nous +apprend que les lettres de Caulaincourt sont arrivées le 5. Par une +dépêche du 8, il fait savoir que le conseil s'est tenu «dans la nuit du +6 au 7», qu'à l'issue il a écrit au prince de Schwartzenberg pour +l'engager à se rendre chez lui, et qu'il vient de signer avec lui le +contrat; enfin, dans une dépêche subséquente à Caulaincourt du 17 mars, +il rappelle qu'il s'est rencontré pour la première fois avec +l'ambassadeur d'Autriche «dans la matinée du 7». Dans ces conditions, +comme il est matériellement impossible que la démarche d'Eugène, qui a +incontestablement précédé la rencontre entre le ministre et +l'ambassadeur, ait eu lieu entre la fin du conseil, terminé le 6 fort +tard, et la matinée du 7, c'est-à-dire en pleine nuit (plusieurs +témoignages s'accordent d'ailleurs pour la placer à six heures du soir), +il faut admettre qu'elle s'est passée antérieurement au conseil, et que +Napoléon, avant de faire ratifier son choix en consulte solennelle, +avait eu soin de s'assurer du consentement définitif de l'Autriche. +D'ailleurs, la lettre de Dalberg portant la date du 6, citée par +Helfert, qui l'attribue par erreur à Laborde et qui est obligé de la +supposer mal datée, place au jour même où elle a été écrite, +c'est-à-dire au 6, l'avis donné à Schwartzenberg pendant la chasse et +qui a précédé immédiatement la visite d'Eugène. Étant donnés ces divers +témoignages, nous avons cru pouvoir établir l'ordre des faits de la +manière suivante: le 5, arrivée du courrier de Russie; dans l'après-midi +du 6, démarche d'Eugène, puis, dans la soirée, conseil et délibération +fictive; enfin, le 7 au matin, entrevue entre Schwartzenberg et +Champagny au sujet du contrat, qui est établi séance tenante et expédié +à Vienne le lendemain. + + + +II + +PROPOSITION + +FAITE À L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS GALICIENS ET +VARSOVIENS À L'EFFET DE RECONSTITUER LA POLOGNE EN L'UNISSANT À LA +RUSSIE. + +_Lettre du prince Galitsyne à l'empereur Alexandre pour appuyer la +proposition, le 4_ (16) _juin_ 1809. + +... Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me +semble à moi qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui +nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par +ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en +somme, bien que sous une forme différente, une province russe. Je ne +vois pas non plus le mal qui pourrait en résulter par la suite pour la +Russie, dans le cas où l'empereur, après s'être revêtu de la dignité de +roi de Pologne, instituerait pour l'éternité que les souverains de la +Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les +représenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le +gouverneraient au nom et de par la volonté des souverains de toutes les +Russies. Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à +l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des +gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume +en question pourrait entretenir une armée de cent mille hommes et tous +les fonctionnaires nécessaires à son administration, en versant avec +cela une partie considérable de ses revenus au trésor de l'empire. + +_Réponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur_, 15 (27) _juin_ +1809. + +Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité, +S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention +particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la +Russie, d'où résultent les questions suivantes: Le rétablissement du +royaume de Pologne dans son état primitif n'entraînerait-il pas la +rétrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on +se fier à la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mêmes +de leur vif désir de s'unir à la Russie sous le sceptre de Sa Majesté, +ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnées +qui nous étaient échues et puis de se détacher entièrement de nous? + +(Suit un parallèle entre la Russie et la Pologne d'un côté, la +Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens +entre pays de différente origine ne sauraient être solides et durables. +De plus, la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du +royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que +l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement +intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement +dissoute.) + +Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part +qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son +état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion +de la Pologne dans son étendue d'autrefois, sans même parler de ce qu'il +y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignité et la sécurité de la +Russie s'il fallait entendre par le rétablissement du royaume de Pologne +l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des +gouvernements de Kief et de Podolie. + +Néanmoins, dans l'état conjectural où se trouve actuellement l'Europe, +Sa Majesté est d'avis que d'un côté, prenant en considération les +représentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les +Polonais de l'espoir du rétablissement de leur patrie, les maintenir +dans le calme et l'obéissance, tandis que d'un autre côté ils pourraient +s'adresser à Napoléon pour lui demander la constitution d'un État +particulier composé du duché de Varsovie et de la Galicie, _ce qui nous +serait extrêmement préjudiciable_[662]. En conséquence, S. M. l'Empereur +autorise Votre Excellence, après avoir acquis la certitude que les +magnats varsoviens et galiciens ont le désir droit et ferme de se +soumettre au sceptre de Sa Majesté, de leur insinuer sous main que s'ils +ont réellement l'intention de former du duché de Varsovie et des +principautés galiciennes un État particulier sous le nom de royaume de +Pologne en en confiant le sceptre _ad æternum_ à S. M. l'Empereur et à +ses successeurs, vous êtes presque certain qu'un acte pareil et une +proposition de leur part ne resteraient pas sans succès, et que vous, de +votre côté, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rôle d'un zélé +solliciteur[663]. + +[Note 662: Les mots en italique ont été ajoutés par Alexandre +lui-même en remplacement de ceux-ci: _ce qu'il nous serait difficile +d'empêcher_.] + +[Note 663: Ces deux pièces sont extraites des archives de +Saint-Pétersbourg, où elles sont écrites en russe.] + + + +III + +LETTRES PARTICULIÈRES +du duc de Vicence, ambassadeur en Russie, au duc de Cadore, ministre des +relations extérieures. + +(Janvier-décembre 1810)[664]. + +[Note 664: Archives des affaires étrangères, Russie, vol. 150 et +151.] + + + Pétersbourg, le 8 mars 1810. + +(Cette lettre et la suivante répondent aux reproches adressés à +l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir +signé le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes +réclamés par la Russie.) + + MONSIEUR LE DUC, + +J'ai déjà eu l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de ses +courriers des 10 et 12 février; je me suis conformé à ses ordres; fidèle +à mes devoirs, j'obéis avec un zèle, un dévouement absolus. Je me +bornerais là dans ma réponse à Votre Excellence, comme je le fais dans +mes démarches, si sa lettre du 10 février, en rappelant quelques +expressions de ses précédentes dépêches, ne contenait pas en fait un +reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois +avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donné à Sa Majesté plus +d'une preuve de mon exactitude et de ma fidélité. Que Votre Excellence +daigne se rappeler les autres expressions de ses mêmes lettres des 24 et +25 novembre: «_Que je ne dois pas me refuser à signer la convention +qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le +rétablissement de la Pologne et l'agrandissement du duché de Varsovie, +etc. En général, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but +d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, etc., etc. +L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie, +surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité_[665].» Les cinq points +de ma dépêche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en +partie la base dont on est parti ici; quant à l'article 5, on l'a exigé +comme une conséquence naturelle du traité de Vienne et des assurances +données par Votre Excellence elle-même au comte de Romanzof. Votre +Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dépêches pendant +la guerre que c'était là non moins que l'idée du rétablissement de la +Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que +vos lettres, les paragraphes précités vous disent assez, Monsieur le +Duc, si j'ai été au delà des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont +cessé de répéter que la Russie voulait des assurances _positives_. C'est +à ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de répondre par la +sienne du 25 novembre qui m'autorise à prendre la mienne du 7 du même +mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le traité de +Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandées et presque +exigées par la Russie, n'ont pas été comprises dans la convention. Votre +Excellence se rappellera encore combien j'étais peu empressé de la +conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne, +j'obéis à Pétersbourg comme je le ferais à Paris, mais j'ose vous +l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les +véritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son +ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de +justifier la convention, je me borne à prier Votre Excellence de mettre +sous les yeux de Sa Majesté les ordres qui me l'ont fait conclure et qui +sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu'à prouver à mon +maître que je le sers avec dévouement et fidélité et surtout avec +exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrière serait finie, +car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent à lui, et je me +tiendrais bien plus récompensé par un mot de satisfaction que je n'ai +jamais pu l'être par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un +moment à ma place, à huit cents lieues de ma cour, isolé, sans le +moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des +circonstances qui n'ont pas toujours été faciles, je puis le dire +uniquement soutenu par mon zèle, elle sentira mieux que je ne l'exprime +ce que j'éprouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifié, +mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai été au delà de ses +intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'être tenu en +deçà même de la réserve qui m'était prescrite. Je ne puis confier mes +chagrins qu'à Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur +réellement affecté, mais pas découragé, et qui défend les intérêts de +son maître avec plus de chaleur que son propre honneur. + +[Note 665: Voy. la page 185.] + + + Pétersbourg, le 1er juin 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de +ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si +Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et +de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas +les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que +si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques, +elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée +et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux: +car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi +beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes +lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût +laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été +assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans +d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec +franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le +blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en +moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec +rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de +choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate +que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir +beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je +suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre +lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de +ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets +toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il +veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la +convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son +négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je +sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette +affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne +sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède +sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous +savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons +promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais +autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; _que ce n'est pas +elle qui a fait naître ces difficultés_; qu'enfin on ne peut lui refuser +une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on +fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en +reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le +même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il +faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et +la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il +reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins +aussi peu mérités. + + + Pétersbourg, le 11 juin 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +J'ai à remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait +l'honneur de m'écrire le 19 mai par M. Duguay. + +Je pense comme Votre Excellence qu'il y a de la prévention dans la +manière dont on a envisagé la conduite de nos agents en Valachie, et que +les grands griefs contre eux sont d'avoir donné des nouvelles de l'armée +dans la dernière campagne; mais il y a eu aussi un peu de maladresse de +leur part. On ne verra pas de bon œil le retour de M. Ledoulx[666]... +Comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, il sera +nécessaire qu'elle me fasse connaître la nature de nos rapports avec nos +agents dans les Principautés et les intentions de l'Empereur, afin +d'éviter beaucoup d'embarras s'il survenait de nouvelles difficultés. En +tout j'ai l'honneur de rappeler à Votre Excellence que je suis loin, que +j'ai affaire à des gens qui veulent avec nous se mettre en règle sur +tout; qu'il faut donc pour le bien du service qu'elle puisse m'en dire +plus qu'elle ne m'en écrit ordinairement; les choses étaient toutes +différentes il y a un an. + +[Note 666: Consul de France à Bucharest, mal vu par les autorités +russes dans les Principautés.] + +La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est blessé du +silence gardé avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux +autres objets, on n'y pense pas. Il paraît qu'on tient toujours à l'acte +ou à une réponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas +changé cette intention fort prononcée. + +Je ne comprends rien à ce que le prince Kourakine a dit à Votre +Excellence[667], j'y réponds par la lettre que j'ai reçue de lui par son +courrier qui me fait penser que c'est un des mille _on dit_ de Paris. Il +y a deux ou trois mois qu'ils ont couru ici sous d'autres formes: on me +disait rappelé, parce que nous étions au moment de nous brouiller avec +la Russie. Ensuite on a écrit de Dresde et de Varsovie que c'était parce +que l'Empereur était mécontent de moi. Ensuite on m'a fait aller à +Vienne pour remplacer M. Otto. Pour faire cesser ces bruits qui +accréditaient dans le moment les doutes de l'empereur Alexandre sur nos +intentions, je me suis occupé d'arrangements à la campagne, j'ai parlé +d'un voyage à la foire de Makarieff[668] à la fin de juillet; cela a eu +le succès que je voulais, au point que l'Empereur m'a parlé de ce voyage +et m'a proposé de me donner toutes les facilités pour qu'il fût rapide +et aussi agréable que possible. Le comte de Romanzof m'a dit qu'il avait +aussi le projet d'y faire une course en même temps; enfin le ministre +d'Espagne, qui part dans peu de jours avec un congé de deux mois pour +voyager dans l'intérieur, m'y a donné rendez-vous. Voilà les faits à +Pétersbourg; si l'Empereur m'en donne la permission, je ferai cette +course, dans le cas où les affaires le permettraient et où je +n'obtiendrais pas la permission que je préférerais de revoir la France, +au lieu de courir vingt jours pour visiter une foire d'Asie. Quant à +Paris, je ne comprends rien à ces bavardages, et j'aurais laissé au +prince Kourakine le soin et le plaisir de leur accorder assez +d'importance pour en entretenir Votre Excellence, si elle n'avait pas +émis avec lui un doute sur mes rapports avec elle, qui blesse ma +délicatesse. Je ne marche pas par deux routes. Ma correspondance fait +foi que je n'ai rien sur le cœur que je ne dise au ministre de Sa +Majesté; à plus forte raison, je ne lui dissimulerais pas une demande +officielle. Votre Excellence sait quel désir j'ai de revoir mon pays, +combien de raisons m'y rappellent. Mes lettres contiennent à cet égard +le seul vœu qu'il me soit permis d'émettre comme serviteur de +l'Empereur. J'aurais pu faire valoir à l'appui ma santé, qui a beaucoup +souffert du climat, mes intérêts, le dérangement de mes affaires que +chaque jour accroît, et la perte que j'ai faite de mon père, si j'étais +de ces gens qui se font valoir, si je n'avais pas, par devoir comme par +principe, toujours mis de côté tout ce qui m'était personnel, quand il +s'agit du service de mon maître. Sans doute, je ne cache pas à mes amis +le désir que j'ai de les revoir, celui que je témoigne à cet égard, mais +ce vœu se borne là, et je ne m'en suis jamais caché. Si l'intrigue s'en +empare, je n'y suis pour rien. Votre Excellence a entre ses mains toutes +mes demandes sur cela. Que l'Empereur me remplace, je serai le plus +heureux des hommes; qu'il me laisse ici, quelque grand que soit le +sacrifice, je ne me plaindrai pas s'il pense que je puis l'y servir +honorablement et utilement. Vous savez, Monsieur le Duc, que ce ne sont +pas les difficultés qui me rebutent. Voilà ce que je désire et ce que je +pense. Je ne m'occupe que de mes devoirs et remplis le plus sacré de +tous en rendant toujours un compte fidèle des événements... + +[Note 667: Allusion à un bruit de Paris d'après lequel Caulaincourt +aurait demandé son rappel et eût été sur le point de l'obtenir.] + +[Note 668: C'était la foire dite actuellement de Nijni-Novgorod.] + + + Pétersbourg, le 18 août 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +Le courrier Fortier m'a remis la dépêche de Votre Excellence du 30 +juillet[669], pendant que j'expédiais celles ci-jointes qui répondent en +grande partie aux différents points sur lesquels elle développe la +pensée de l'Empereur. Quant à ce qui m'est personnel, je dois m'affliger +de voir que Sa Majesté pense que je ne fais _que des compliments_. Si +quelqu'un avait pu écouter aux portes depuis trois ans que j'ai +l'honneur de la servir dans ce poste difficile, peut-être me +rendrait-elle plus de justice. Les résultats lui prouveront si j'ai été +un serviteur fidèle, et _si je me suis trompé_. Je rends un compte exact +de tout: ma fidélité à cet égard est sans doute un devoir, mais elle a +dû prouver plus d'une fois à Votre Excellence que je marchais toujours +armé de toutes pièces contre l'Angleterre. Je dois à la vérité de dire +que sur ce point je trouve le cabinet de Pétersbourg tout aussi prononcé +que je le suis. Ma correspondance et les événements font foi, Monsieur +le Duc, que ce sont les ordres de l'Empereur et mon dévouement à sa +puissance qui règlent toujours ma conduite. L'Empereur me trouve faible; +ici, on me fait le reproche contraire. Je me conformerai au surplus dans +l'occasion à tout ce que vous me prescrirez. + +[Note 669: Il s'agit de la dépêche faisant le récit de la +conversation de l'Empereur avec le prince Alexis Kourakine et reprochant +à l'ambassadeur un manque de fermeté.] + + + Pétersbourg, le 19 septembre 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +... Dès que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance. +Or, comme il ne peut être dans l'intérêt de notre cabinet de la vouloir, +les affaires marcheront ici d'elles-mêmes, et tout autre, comme j'ai eu +l'honneur de le mander à Votre Excellence, les fera mieux que moi, car +je ne puis empêcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher +à moi, et ces antécédents de plusieurs années deviennent gênants dans +une marche politique que mille circonstances et tant d'événements ont +nécessairement plus ou moins modifiée, sans qu'elle soit changée. Je +vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent +qu'à finir leurs affaires de Turquie (que les généraux ne mènent pas à +bien, quoique l'armée soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de +ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'épaule jusqu'à ce que +la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs vœux, rende du bien-être +à tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser à se commettre +avec nous soit par une folle levée de boucliers, soit en ne remplissant +pas ses engagements pour soutenir le système continental; travaillez +donc, Monsieur le Duc, à entretenir en amicales et paisibles +dispositions pendant que le génie de l'Empereur pacifiera la Péninsule. +Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et à l'empereur +Alexandre ce que je répète sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui +doivent avec le concours des mesures adoptées par nos alliés forcer +l'Angleterre à la paix, sont d'une trop grande importance dans les +grands intérêts qui occupent notre maître pour qu'il ait même la pensée +d'inquiéter la Russie relativement à la Pologne si loin de lui. À mon +grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de +vous et, je le répète, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur +Alexandre me témoigne toujours une grande bienveillance. À l'égard de ce +prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit +faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de +contrariétés et dissimuler son mécontentement, mais c'est parce qu'il a +un but dans la paix générale et qu'il espère l'atteindre sans crise +violente. Mais cette facilité de caractère est circonscrite; il n'ira +pas au delà du cercle qu'il s'est tracé; celui-là est de fer et ne +prêtera pas, car il y a au fond de ce caractère de bienveillance, de +franchise et de loyauté naturelle, ainsi que d'élévation de sentiments +et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une +opiniâtreté que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui +de l'homme qui a à traiter avec lui est donc de deviner cette limite, +car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui +paraîtraient spécieuses et ne feraient, dès que sa défiance serait +éveillée, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme +contraire à ses intérêts. Ne voyant à notre cabinet aucun motif pour +heurter ce prince, aucun intérêt réel pour l'inquiéter, je n'avance rien +de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille +pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout +homme qui apportera de la loyauté dans sa conduite et des formes +convenables, conviendra pour me remplacer et fera même mieux que moi, si +l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention à mes +précédentes dépêches et aux réflexions que je me permets de faire ici. +Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrément pour que l'hiver +ne me cloue pas dans mon lit de Pétersbourg. Faut-il absolument que j'y +revienne? J'obéirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre +des bains de Baréges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai +fait la première année que j'ai été son aide de camp m'a remis sur pied. +J'insiste, parce que je suis très souffrant; j'ose donc me flatter que +l'Empereur jettera un regard d'ancienne bonté sur un de ses anciens +serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon +remplacement. + + + Pétersbourg, le 15 novembre 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +Je dois des remerciements à Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu +l'obligeance de me faire passer, de ses bontés pour M. de Rumigny, et de +l'intérêt dont elle m'assure; ma santé en a plus besoin que jamais. +Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre +de nouveau sous les yeux de l'Empereur. + +La position est ici toujours la même. Je crois les dispositions bonnes; +la méfiance et l'inquiétude n'ont pas changé, vous êtes notre +thermomètre. Le retour de M. de Czernicheff[670] améliorera-t-il cette +situation? On ne m'a rien témoigné, mais il m'a été facile de voir qu'on +est blessé; est-ce de ce qu'il a rapporté, est-ce de la lettre dont +Votre Excellence l'avait chargé pour moi, je l'ignore encore. On se +plaint que nous ne témoignons point de confiance; nos doutes, les +annonces de nos journaux que _de nombreux bâtiments arrivent en Russie_, +tandis qu'il n'en est pas entré quinze avec chargement depuis le 15 +septembre, sont appelés de la mauvaise foi. On y voit un projet de +proclamer d'avance des griefs pour former l'opinion et la préparer à des +changements. On a la conviction qu'on a plus fait qu'aucune puissance et +que nous-mêmes dans l'intérêt du système contre l'Angleterre. On se +vante d'avoir sacrifié à ce but son commerce, son change et même, à un +certain point, sa sûreté, en nous aidant loyalement contre l'Autriche, +tandis que nous profitions de ce concours pour ressusciter la Pologne, +malgré les engagements pris. Le gouvernement se croit des droits à notre +reconnaissance et l'empereur Alexandre à la confiance de l'empereur +Napoléon. Voilà l'opinion du cabinet. Quant à sa marche, elle ne varie +pas, les formes et les dispositions antianglaises sont les mêmes. Les +glaces ont fermé Cronstadt, les autres ports ne tarderont pas à l'être; +il paraît d'ailleurs que les hommes qui y sont les surveillent +réellement et se sont persuadés que l'Empereur veut être obéi sur ce +point. + +[Note 670: L'aide de camp Tchernitchef.] + +Quant à la marche des affaires, je crois que quelques changements dans +les lettres qu'on peut voir[671] et quelques cajoleries dans les formes +les rendraient plus faciles. Le ton de la menace rendrait plus dissimulé +et n'obtiendrait rien ici. On peut nous craindre, aussi n'irait-on pas +nous chercher. Mais on a en même temps trop d'amour-propre et trop aussi +le sentiment de sa force chez soi pour nous céder sur certaines choses. +En énonçant cette opinion, je ne dis qu'une vérité dont plusieurs années +m'ont convaincu. L'éducation et le caractère de l'empereur Alexandre le +rendent très impressionnable et sensible aux bonnes formes, et dans ce +genre, on ne peut que lui rembourser ce qu'il avance. Il veut être un +chevalier dans ses relations politiques; pourquoi changer cette bonne +disposition, qui est le correctif de la dissimulation presque obligée +des princes, quand il y a au fond de ce caractère une opiniâtreté qu'il +faut se garder de heurter? L'Empereur, notre auguste maître, ne se doute +peut-être pas jusqu'à quel point il pourrait servir ses intérêts avec +des ménagements sur la Pologne et quelques procédés pendant que sa +politique irait toujours son train. + +[Note 671: Il s'agit des lettres ministérielles qui étaient +expédiées avec intention de manière à pouvoir être décachetées et lues +par la police russe.] + +Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans +l'intention que le ministère russe les lise, parce qu'à la distance où +nous sommes, cette manière de se parler a l'inconvénient de manquer +d'à-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que +vous le soyez par conséquent de moi, mais soyez sûr que je ne manque ni +de nerf, quand il en faut pour réussir, ni de fierté s'il était +nécessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et +crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes +ma réflexion n'est pas dans mon intérêt, je pense qu'il y a moins +d'inconvénient à me faire frapper trop fort qu'à frapper vous-même, car +le mécontentement peut s'escompter à mes dépens. + +En entrant dans tous ces détails avec Votre Excellence, je crois remplir +les devoirs d'un fidèle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui désire +être vraiment utile au département dont elle est le chef. + +Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur +le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre à y servir +l'Empereur, et qu'un pauvre diable lancé loin de lui et des siens et au +bout du monde a besoin de revoir la France après trois années d'exil et +de tribulations politiques qui ne sont ni de son goût, ni dans son +caractère. + + + Pétersbourg, le 15 décembre 1810. + + MONSIEUR LE DUC, + +L'état de ma santé m'oblige à rappeler à Votre Excellence les +différentes demandes que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour obtenir +de revoir la France. Ici, on tient trop à conserver la paix, on est trop +prononcé contre l'Angleterre pour que le maintien du système actuel et +nos relations puissent se ressentir d'un changement d'individu. +Peut-être un nouveau visage réchaufferait-il même plus que je ne puis le +faire l'alliance à laquelle on nous soupçonne d'attacher moins de prix +maintenant. Quoique je coure déjà ma quatrième année d'absence, je +regarderais, Monsieur le Duc, comme mon premier devoir de me dévouer +encore si je croyais pouvoir servir l'Empereur mieux qu'un autre. Mais +dans la situation où les circonstances m'ont placé depuis un an, tout +autre après quelques mois de séjour fera avec plus d'avantage que moi +les affaires du présent, puisqu'on ne pourra lui demander compte du +passé. Cela remplacera donc bien au delà, même dès son début, l'avantage +que je puis tirer de la connaissance des individus et de l'accès que +j'ai à toute heure et en tous lieux chez l'Empereur et ses ministres. Je +parle sur cela à Votre Excellence avec la confiance d'un homme d'honneur +et la franchise d'un soldat dont la vie appartient à l'Empereur. Sa +Majesté veut-elle encore l'alliance et ses effets, peu importe celui qui +la servira ici. Sa politique ménageant les intérêts de frontière de ce +pays, qui ne gênera en rien les grands projets qu'elle peut avoir, les +choses marcheront d'elles-mêmes. Sa Majesté ne veut-elle que les froides +relations d'un simple état de paix, a-t-elle même d'autres projets, elle +ne peut tenir à ce que ce soit moi qui la représente, puisqu'un autre +individu moins près de son auguste personne donnera moins d'importance à +la mission, et que tout autre sera plus à son aise et fera donc mieux +que moi. Voilà mes réflexions, Monsieur le Duc; je vous les confie pour +ne plus conserver que la pensée de mes devoirs et le désir de prouver à +mon maître que les obstacles quels qu'ils soient, ainsi que ma mauvaise +santé, ne rebutent pas plus mon zèle qu'ils n'allèrent mon entier et +respectueux dévouement. + +Que Votre Excellence agrée avec l'assurance de mes inaltérables +sentiments celle de ma haute considération. + +CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE[672]. + +[Note 672: La même signature, faisant suite à des formules +identiques, se retrouve au bas de toutes les lettres précédentes.] + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE PREMIER +LE LENDEMAIN D'ERFURT + +Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir +d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre +l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons +qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles +victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question +polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est a ses yeux +la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets +ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à +s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de +l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion +réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante +sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour +Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à +Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats +incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon +s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main +de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre +pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de +Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de +Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse; +protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de +la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par +Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le +Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de +la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le +concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste +dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative +à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre +encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner. + +CHAPITRE II +RUPTURE AVEC L'AUTRICHE. + +Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet +produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de +Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec +l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de +cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté, +son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas +Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce +ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser +l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la +Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre +d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la +place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions +offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de +Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés +évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de +Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité +d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à +Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une +guerre illusoire et fictive. + +CHAPITRE III +LA COOPÉRATION RUSSE. + +Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à +Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince +Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités +respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens +de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche +révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets +désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour +l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en +Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces +russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à +Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de +Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre +sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie +des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans +une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve +le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en +scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général +Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de +Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu +entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et +Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg: +exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note +au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de +Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la +Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram. + +CHAPITRE IV +LA PAIX DE VIENNE. + +Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle +représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la +marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de +part et d'autre a se découvrir et à se prononcer.--Comment la question +de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut +déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les +sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée +d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc +de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice, +l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en +attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses +premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs +de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre +d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage +énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit +d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de +Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue +à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la +maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de +Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à +l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son +chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à +s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du +duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son +_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère +de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de +théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à +l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon +fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature +précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la +Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à +Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute +commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne, +la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif +pour le sort de l'alliance. + +CHAPITRE V +LA DEMANDE EN MARIAGE. + +Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême +mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette +impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie +contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de +Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt +sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez +Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs +dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de +préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à +épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette +préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en +mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince +Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille +impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour +de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves +concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon +consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité +des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre +aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se +décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à +Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met +en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le +discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les +Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc +de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la +tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage +concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon +l'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage +et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de +l'alliance. + +CHAPITRE VI +AUTRICHE ET RUSSIE. + +À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer +éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la +reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce +voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers +cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de +Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15 +décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du +divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes +d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse +conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon; +premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc +de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les +sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de +nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une +note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31 +décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la +Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de +Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison +d'Autriche.--Evolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de +l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il +reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend +impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des +communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la +convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la +grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions +de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses +révélations sur le caractère de sa mère et de ses sœurs.--Théorie de +Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice +mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette +princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions +accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de +l'issue finale. + +CHAPITRE VII +LE MARIAGE AUTRICHIEN. + +I. DERNIÈRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les +premières réponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pensée +dominante.--Il soupçonne que la Russie prépare un refus et se met +lui-même en mesure d'opérer son évolution vers l'Autriche.--Premier +conseil tenu aux Tuileries.--Caractère imposant de cette réunion.--But +de l'Empereur en provoquant une délibération solennelle.--Comment il +pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur +l'opinion émise par divers membres du conseil: discordance dans les +témoignages des contemporains.--Passions d'ordre intérieur; la droite et +la gauche du conseil.--Les révolutionnaires et la Russie.--Harangue de +Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophétique de +Cambacérès.--Eugène, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans +quelle mesure l'Empereur se mêle à la discussion.--Il lève la séance et +laisse le débat sans conclusion.--La controverse se transporte et se +poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les +Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation +mondaine des deux ambassades.--Mémoire de Pellenc.--Renseignements sur +Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napoléon +cherche à provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse, +mais réserve sa décision jusqu'à ce qu'il ait reçu des renseignements +plus probants sur les dispositions de la Russie. + +II. LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de +Vicence.--État de la négociation au 20 janvier.--Pourparlers avec +l'Impératrice mère: objections intimes et étranges.--Alexandre affecte +de s'irriter contre sa mère.--Portrait qu'il trace de Napoléon.--Les +échos de Pétersbourg et de Gatchina.--L'Impératrice parait disposée à +consentir, sans s'y résoudre encore.--Prolongation des +délais.--Déchiffrement des deux dépêches dans la nuit du 5 au 6 +février.--Au vu de ces pièces, Napoléon se sent confirmé dans son +jugement sur les intentions évasives de la Russie et décide de conclure +avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journées des 6 et 7 février; +emploi des différentes heures.--L'après-midi du 6; Eugène emporte le +consentement de Schwartzenberg.--Joie exubérante de Napoléon.--Conseil +nocturne.--Délibération fictive.--La nouvelle se répand.--Napoléon après +le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son désir d'éviter une +rupture politique avec la Russie; sa manière de prendre congé.--La +matinée du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine à la porte du +ministre des relations extérieures.--Napoléon prend instantanément +toutes les mesures pour régler la remise, le voyage et le mariage de +l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix à la Russie.--Langage +prescrit à Caulaincourt; mécontentement intime contre l'empereur +Alexandre.--Motif déterminant du mariage autrichien. + +III. Le refus de la Russie.--Suite et fin de la négociation.--Jeu souple +et fuyant d'Alexandre.--Il promet une réponse définitive de sa +mère.--L'Impératrice exprime un refus sous forme d'ajournement à deux +ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir +l'Impératrice sur sa détermination.--Scènes vives et +curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre +ambassadeur.--Napoléon et Alexandre se trouvent s'être donné +respectivement congé à deux jours d'intervalle.--Parti +forcé.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince +Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mère.--Véritables +causes du refus de la Russie. + +IV. Le rejet de la convention.--Alexandre eût-il consenti au mariage si +Napoléon avait ratifié la convention contre la Pologne?--Calcul probable +du Tsar.--Pourquoi Napoléon a réservé sa signature.--Sa révolte contre +l'article premier.--Le 6 février, il se décide définitivement à ne point +ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et à en envoyer une +autre toute ratifiée.--Comment il veut que le texte nouveau soit +formulé.--Les décorations polonaises.--Post-scriptum +significatif.--Assurances hyperboliques et torts réciproques.--Les +journées des 6 et 7 février 1810 dans leurs rapports avec +l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent +rénové l'entente; l'échec simultané de l'un et l'autre projet détermine +une rupture morale entre les deux empereurs et prépare inévitablement +leur brouille. + +CHAPITRE VIII +LA CÉLÉBRATION. + +L'empereur Alexandre n'a pas cru à la possibilité du mariage +autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à +l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans +les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par +l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour +l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de +Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts +pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec +la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de +l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet +désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur +l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de +fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de +la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se +contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la +France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie +des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux +emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des +manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de +Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation +jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures +d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des +Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour +l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance +populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour +donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles +auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne +finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur +Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de +Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se +lève sur l'horizon. + +CHAPITRE IX +LE SECRET DU TSAR + +Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur +Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre +dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de +Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il +voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de +Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement +progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par +Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie, +rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive +contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par +Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance +réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le +représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un +contre-projet russe. Napoléon mis en demeure de souscrire à une +capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le +regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de +surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons +diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative +auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat; +mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment +entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les +Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le +grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts +d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il +entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de +négociation. + +CHAPITRE X +AUTOUR D'UNE PHRASE. + +Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son +mariage.--Parfait contentement.--Douces paroles à +l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce +les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle +révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et +dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes +pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le +Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les +Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien +régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon +cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de +traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices +dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau +marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche +ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre +l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la +Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question +d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence +à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des +journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du +1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade +d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à +l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question +préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives. + +CHAPITRE XI +MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE. + +Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les +Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances +données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux +partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle +de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux +engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de +l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute +conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre +Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans +les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de +Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances +aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la +princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo +di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte +Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte +plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume; +notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en +villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet +ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait +l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition +de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de +l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne +renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec +l'empereur Alexandre.--Redoublements d'efforts contre l'Angleterre; +blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de +Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne +navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de +l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie +officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission +secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence +mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le +Dniéper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et +offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une +rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter. + +CHAPITRE XII +L'ÉLECTION DE BERNADOTTE. + +Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la +guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de +salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et +la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du +système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion +de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de +Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves +allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de +cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un +réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer +du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions +commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt +des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce +royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage +immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France, +le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince +royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi +Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette +candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur +du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le +_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour +de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre +de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince +d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de +Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur +l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des +intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer +Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se +présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé; +abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour +obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers +Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du +chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète +d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier +_magicien_.--Manœuvre finale qui décide le succès de +Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte +élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste +à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de +l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son +arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près +l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la +Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire +confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à +Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie +et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la +politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et +échec final de la négociation entamée par le comte +Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation +entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs +desseins éventuels sur la Pologne. + +CHAPITRE XIII +LE CONFLIT. + +Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente +sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au +sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des +principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de +l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix +possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager +des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités +de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de +l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation +sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à +destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il +rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp +Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations +clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec +Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie +géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de +Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire +indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis +en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède..--Son embarras; +espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à +Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde +duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince +royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner +en tête-à-tête.--Bernadotte dans son cabinet et devant le front des +troupes.--Gradation dans discours; sa parole d'honneur et sa parole +_sacrée_.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son +maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne +l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de +Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes +hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand +fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet +État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur +Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il +décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de +Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de +l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction +ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie +et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture +économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément +au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs +militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille +hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner +subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre +l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne +et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort +de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du +duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de +Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se +détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le +Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui +empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et +permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au +commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne; +griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en +principe.--L'alliance ou la guerre. + +APPENDICE. + + + +PARIS +TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT et Cie +RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et Alexandre Ier (2/3), by +Albert Vandal (1853-1910) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (2/3) *** + +***** This file should be named 31260-0.txt or 31260-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/2/6/31260/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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